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Les résistants du foot popu

12 février 2024 à 16:46

Alors que le foot semble n’être plus qu’un vaste business, des clubs, des associations, des supporters se battent pour (re?)faire de ce sport un jeu populaire dont le principal objectif serait le plaisir.

S’il est une discipline représentative de la dérive financière du sport, c’est le foot. Aussi parce qu’il est, selon l’expression consacrée, « le sport populaire par excellence ». Dans « Comment ils nous ont volé le football » (1), Antoine Dumini et François Ruffin dressent l’historique des grandes secousses ayant amené le foot, en un peu plus d’un siècle, à ce qu’il est aujourd’hui : un spectacle planétaire qui brasse chaque année des centaines de milliards d’euros (2).
Les auteurs situent l’une des grandes accélération dans les années 70, avec l’élection de l’homme d’affaires Joao Havelange à la tête de la Fifa – la fédération internationale du foot.
L’une de ses premières actions a été de signer des partenariats avec Adidas et Coca-Cola.
Puis, il a mené une politique d’expansion pour répandre le foot aux quatre coins de la planète.
Dans les années 1980, les riches hommes d’affaires débarquent dans le foot : Berlusconi en Italie, Murdoch en Angleterre, Tapie en France… À cette même époque, les revenus tirés des droits TV commencent à grimper. « En 1980, un club pro vivait de ses ventes de billets, de ses fanions et de ses baraques à frites. Les droits TV ne représentaient que 1 % de ses recettes – contre plus de 50 % aujourd’hui. » Pour le championnat français, ces droits se montent aujourd’hui à 726 millions d’euros par saison.

AU FC MANCHESTER, UN SUPPORTER ÉGALE UNE VOIX

C’est en Angleterre, berceau du foot, que la marchandisation va le plus vite. Manchester United, club le plus riche du monde, illustre cette évolution. C’est lui qui, le premier, a fait son apparition en Bourse, dès 1991. En 2005, le club a été racheté par un milliardaire états-unien pour, selon ses propres dires, « faire du profit grâce à cette franchise ». Entre temps, le prix des places pour accéder au stade a explosé : il a été multiplié par huit en vingt ans, devenant inaccessible pour les classes populaires. Et ce qui est vrai outre-manche l’est ailleurs. En France, l’arrivée d’un groupe qatari à la tête du club parisien a placé le pays au même niveau que ses voisins. Certains dénoncent désormais un foot-ball « dénaturé », « pourri par l’argent », n’étant plus le « jeu populaire » qu’il était.
Pour le sociologue Nicolas Oblin, ce constat s’appuie sur une vision fantasmée du foot, qui « n’est pas dénaturé par le capitalisme car il en est, au contraire, une des réalisations les plus abouties » (3). Le sport serait presque génétiquement lié à l’argent. Vouloir changer le système de l’intérieur serait donc peine perdue. Certains, pourtant, tentent le coup.
Il faut retourner à Manchester pour y trouver l’un des exemples les plus aboutis. Le rachat de leur club par un milliardaire a provoqué la colère des supporters, qui se sont sentis floués. Environ 5 000 d’entre-eux se sont donc réunis pour créer leur propre club, le FC United of Manchester. « Parmi nous, beaucoup de supporters, des familles entières, supportent [Manchester United] depuis des décennies et n’ont tout simplement plus les moyens de s’y rendre aujourd’hui, explique Andy Walsh, le président du nouveau club. Le football doit-il se vendre au plus offrant ? Je ne le crois pas et avec moi ils sont très nombreux à le penser. » (1) La charte du club établit notamment que les supporters élisent le conseil d’administration sur la base d’« un individu égale une voix », que le prix des adhésions devra rester « aussi abordable que possible », que « le conseil s’efforcera d’éviter toute commercialisation »…

TATANE ET LE « FOOT SILENCE »

En France, il existe aussi quelques clubs construits autour de valeurs de partage et de solidarité [lire par exemple ci-dessous]. L’association Tatane (4), elle, milite pour un foot « joyeux et durable ». « On a créé cette association en 2010, à une période où on constatait un
vrai rejet du foot, surtout suite à l’épisode du bus de Knysna (5). Des éducateurs sportifs se détournaient carrément du foot. Nous, on a estimé qu’on devait se réapproprier ce sport », explique Mathieu Pradel, responsable de l’originale école de foot de Tatane. Une spécificité de cette école : les joueurs définissent eux-mêmes certaines règles. Ils pourront par exemple faire une partie de « foot silence » (le premier qui parle perd un point), jouer avec les mains dans les poches, en marchant… Les possibilités sont infinies.
Tatane co-anime en ce moment dans le quartier parisien de Belleville un atelier avec des danseurs de hip-hop. « Dans un premier temps, les jeunes vont mettre au point des chorégraphies avec les danseurs. Et ensuite, l’une des règles consistera à faire une belle célébration collective en cas de but ! L’idée qu’il y a derrière, c’est de décaler l’objectif,
faire diversion pour ne plus être obnubilé par la victoire. Car trop de compétition peut instaurer une pression, même à bas niveau, et tuer l’amour du jeu. Nous, nous voulons remettre la passion et le plaisir au centre du terrain. »

Nicolas Bérard

1 – Comment ils nous ont volé le football, d’Antoine Dumini et François Ruffin, Fakir Éditions.
2 – On évalue le chiffre d’affaires du foot mondial à 400 milliards d’euros.
3 – Pourquoi nier le mal sportif ?, de Nicolas Oblin, éd. Le bord de l’eau.
4 – www.tatane.fr
5 – En pleine Coupe du monde de 2010, les joueurs de l’équipe de France s’étaient mis en grève pour d’obscures raisons et avaient refusé de descendre du bus pour aller s’entraîner.

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Pédaler, un moyen singulier de fabriquer du collectif

12 février 2024 à 16:43

AlterTour, Tour Alternatiba, Rando Vélo Coco : ces randonnées militantes proposent de passer de bons moments ensemble, d’aller à la rencontre des « alternatives », de revendiquer plus de justice sociale et écologique. Autant de pieds de nez à la compétition, au dopage et au matraquage publicitaire du Tour de France officiel.

Article initialement publié en mars 2018.

Du 14 juillet au 26 août, l’AlterTour quittera Amiens pour traverser le nord-est de la France jusqu’à Strasbourg. Dans le « peloton », des enfants, des hommes et des femmes de tous les âges – l’an dernier, le plus vieux avait 74 ans. Pas d’échappée, de podium ni de maillot jaune, mais une aventure collective et des étapes à la rencontre des « alternatives » locales. Et, surtout, pas de dopage ! Le premier AlterTour a eu lieu en 2008, dans la continuité des Journées internationales d’opposition collective aux OGM, organisées par l’association AlterCampagne. Quel rapport avec le vélo ? Le dopage, justement, car pour AlterCampagne, « l’accroissement artificiel des performances » ne touche pas que le sport. Dopages financier avec les subprimes, agricole avec les produits de synthèse, énergétique avec les centrales nucléaires…« AlterCampagne imagine relier des alternatives à ce dopage sociétal généralisé. »
Marine Regalet avait à peine quinze ans quand elle est tombée dans la marmite de l’autogestion, en participant à son premier AlterTour : « Au début, on ne sait pas trop se positionner dans ce groupe rôdé à l’organisa- tion, où tout le monde est sur un pied d’égalité. Mais au fur et à mesure, on se crée une place. » L’année d’après, elle prenait en charge, aidée de son « binôme », l’organisation de deux étapes.

« Cycliste du quotidien », Julie Lefort a été emballée par ses trois premiers jours avec l’AlterTour, en 2015, à Lille. « Ça a été une expérience très marquante de rencontrer les Déboulonneurs de pub, des responsables de jardins partagés, un village en transition écologique… » À présent, elle participe elle aussi à l’organisation : « On cherche où mettre les tentes, on organise le repas en lien avec des producteurs locaux, les visites... » Des actions militantes sont également prévues selon les souhaits des participants et des enjeux sur les territoires traversés : « Ça peut prendre la forme d’un concert, d’un marché, d’une conférence, d’une manif à vélo pour dénoncer la pollution minière… »

« RECONSTRUIRE UNE CONSCIENCE DE CLASSE »

« Les procédures pour que tout le monde ait sa place sont vraiment abouties, poursuit Julie. Et l’association est belle pour ça. On essaie d’avoir un rythme qui permette à tous de participer, y compris des personnes avec un handicap. On a un « référent famille », une voiture-balai pour les coups de fatigue, on fait attention à ce que les repas n’excluent personne, le tarif varie en fonction des revenus…Chacun est bienvenu avec ses fragilités. » Avec 40 à 60 personnes en même temps, environ 350 cyclistes se relaient chaque été sur le parcours.
Le mouvement Alternatiba organise quant à lui de véritables tours de France de plus de 5 000 km, à bord de tandems trois et quatre places, depuis 2015. L’idée est, là aussi, d’aller à la rencontre des alternatives, selon le slogan : « Changeons le système, pas le climat. » L’itinéraire de la Rando Vélo Coco, lancée en 2011 par la section du Beauvaisis du Parti  communiste, est beaucoup plus modeste mais se veut tout aussi symbolique. Jean-Michel
Langlet, prof d’EPS féru de vélo, voulait « proposer aux camarades quelque chose pour se dégager les neurones et faire marcher les jambes ». C’était parti pour une randonnée de deux jours de Beauvais au Tréport : 140 km de petites routes pour rejoindre la mer, avec une nuit chez les camarades de Dieppe. La Vélo Coco, qui réunit entre 60 et 90 participants (pas tous encartés au PC !) a trois grands objectifs pour Jean-Michel. « D’abord, ” faire ensemble” dans un esprit fraternel et sportif. Pour nous, les pratiques sportives devraient être des formes de bonheur partagé. Ensuite, revendiquer que les milliards de la fraude fiscale soient récupérés. Nous en parlons dans la presse, et les slogans de nos tee-shirts interpellent les gens que nous croisons. Et enfin, travailler modestement à la reconstruction d’une identité de classe. »
Le militant fait référence aux Pinçon-Charlot, un couple de sociologues qui a participé à la Vélo Coco en 2014. « Ils expliquent que la grande bourgeoisie est la seule classe consciente d’elle-même et qu’elle a ses grands moments, ses rallyes et ses croisières. Nous pensons que nous aussi, nous devons travailler à notre conscience de classe. »
Lisa Giachino

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L’Ultra sieste, poil à gratter de la performance

12 février 2024 à 16:40

À Chamonix, une poignée de militants gratte l’usine à millions qu’est devenue l’Ultra Trail local, grand messe spectaculaire où des personnes majeures mesurent leurs limites.

Article publié initialement en mars 2018

Le trail (la trace) est un sport qui consiste à courir sur des sentiers en pleine nature, généralement sur de longues distances et avec de forts dénivelés. Parmi les événements mythiques de la discipline, l’Ultra Trail du mont Blanc (UTMB), dont le départ est donné à Chamonix chaque année depuis 15 ans. Il s’agit de parcourir 171 kilomètres sur des sentiers cumulant 10 kilomètres de dénivelé positif, le tout avec ses pieds, et ce sans assistance électrique, si l’on excepte les piles de la lampe frontale et de la montre connectée. Il faut également s’équiper de bâtons télescopiques, de lunettes de soleil, de sacs à dos spéciaux, de chaussettes « techniques », de chaussures « de trail »… et mieux vaut prendre le meilleur (le plus cher) des accessoires quand il s’agit, paradoxalement, de « se confronter à soi-même », comme l’évoquent beaucoup de coureurs : un tiers de ceux qui ont payé 250 euros pour prendre le départ n’arriveront pas au bout de cette course démesurée.
Le trail, comme toutes les activités de pleine nature devenues « sport », multiplie les paradoxes. Ceux qui fuyaient les stades d’athlétisme et le bitume ont vu débouler l’argent et
la compétition sur les sentiers escarpés, là où justement ils pensaient les avoir semés… L’UTMB générerait quelque 10 millions d’euros de chiffre d’affaires pour les territoires traversés.

CONSOMMER LA NATURE

« On a installé des chaises longues et des hamacs dans les arbres, au bord du parcours. On a préparé du thé pour accompagner les tartes. » Philippe Serpollet se souvient de la première Ultra sieste, en 2009, organisée par « quelques militants et associatifs » locaux pour dénoncer « les valeurs de compétition, et la montagne devenue objet de consommation ». Dans les jours qui suivent, les réactions passionnées pleuvent à l’encontre de la « manifestation siestive ». « C’est seulement quand on a vu toutes ces réactions qu’on a vraiment compris qu’on avait mis le doigt sur quelque chose de sensible, d’ultra sensible. » Dès la deuxième édition, les organisateurs couplent la sieste militante avec des conférences, « pour amener un peu de recul ». Les interventions des sociologues, anthropologues, philosophes, politologues, apportant tous un regard original sur le sport, qui se succèdent durant les différentes éditions de l’Ultra sieste, n’y changent rien. « Encore aujourd’hui, on a beau prendre d’infinies pincettes, on est ostracisé dès qu’on évoque la moindre critique envers l’ultra trail », regrette Philippe. Les Ultra siesteurs
ont semble-t-il engagé une lutte ultra longue.
Fabien Ginisty

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