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Manger, c’est politique

2 juillet 2024 à 17:43

Comme l’avait écrit Jane Goodall, nous sommes ce que nous mangeons. Aujourd’hui plus que jamais, si nos votes et nos devoirs de citoyens se catalysent, se cristallisent même, autour des problématiques de pouvoir d’achat, de crise sociale, agricole, territoriale, de la finitude des ressources naturelles et de l’inexorable réchauffement climatique, l’assiette en est bien le témoin le plus patent.

Qu’elle soit vide ou devenue vide par la magie inflationniste, impropre à la consommation par les sortilèges de l’agro-industrie, l’assiette de chaque jour nourrit les impossibles de chacun d’entre nous à pouvoir se nourrir sainement dans une société balisée par bien d’autres préoccupations que notre mieux-être.

Ainsi, entre ces lignes, avec Nora Bouazzouni, autrice de talent du brûlot Mangez les riches, on décortiquera ce mois-ci comment la nourriture peut devenir un instrument de pouvoir et de coercition pour les plus démunis. On se paiera un petit recul sur l’infatigable avancée des hypermarchés comme d’une épidémie sans antidote. On fricotera avec les élus militants qui s’engagent pour trouver une troisième voie alimentaire pour leurs concitoyens. On reviendra sur cette fameuse loi EGalim brandie comme d’un drapeau sans terre et sans véritable avenir.

On se réjouira aussi – et quand même – des alternatives sur l’autonomie alimentaire issues de réunions fumeuses en plein cœur de la Bretagne porcine. On vibrera au son Raare de citoyens engagés pour nourrir leurs concitoyens en lutte politique (il y a donc du boulot pour ceux-là!) ou bien dans le Finistère où pousse une coopérative vertueuse de la récup’. On planchera sur le futur de la très frémissante sécurité sociale de l’alimentation. Et on s’envolera dans les dithyrambes optimistes de la résistance naturelle de Jonathan Nossiter comme seule issue possible à notre ciel grisâtre.

Avec un menu si riche en politique, on ne voulait pas vous laisser tomber pour l’été qui comportera ainsi deux autres volets sur ce si protéiné repas : Manger, c’est notre santé et Manger, ça se transmet à venir les 24 juillet et 14 août prochains.

Bon appétit à toutes et tous (et bien sûr pas un bulletin de vote ne doit manquer !)

Photo bannière : Manger, c’est politique, comme l’affirment les membres du Ravitaillement alimentaire autonome et réseau d’entraide en Maine-et-Loire. @Crédit photo : Maxime Pionneau

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Jonathan Nossiter : « On doit rester dans son élan vital et c’est le plus important pour résister »

2 juillet 2024 à 16:53

L’optimisme chevillé au corps, et l’espoir rivé sur les vivants, le réalisateur et écrivain américain Jonathan Nossiter a posé ses valises près du lac de Bolsena en Italie après avoir trainé sa caméra engagée dans tous les vignobles du monde.

Mondovino fut son premier coup d’éclat documentaire qui dénonça l’imbrication toxique des acteurs économiques du vignoble mondial et suivirent Résistance naturelle et son dernier film en 2014 sélectionné au festival de Cannes, Last Words, un récit post-apocalyptique où les personnages finissent par manger de la nourriture en poudre. Depuis, le réalisateur et écrivain américain Jonathan Nossiter a mis le feu aux pentes volcaniques de Bolsena (Latium) pour y cultiver des tomates anciennes à foison et conjuguer son impulsion résistante à la terre devenue son nouveau terrain de jeu pour nourrir. Avec lui, on répare le monde qui en a bien besoin en ce moment.

Vous avez opéré un virage à 180 degrés depuis 2016, en posant vos valises en Italie pour y cultiver des tomates anciennes et créer une ferme coopérative au plus près du vivant. Quel regard portez-vous sur votre passage à l’acte vers la terre, vers ce que vous considériez comme un acte de résistance naturelle auparavant ?

Chaque acte d’agriculture est un acte, comment dire… je n’ai pas envie de dire colonialiste, mais c’est quelque chose dont la nature n’a pas intrinsèquement envie. C’est une invasion d’un lieu par la volonté de l’homme.

L’égo démesuré d’un réalisateur ne va jamais nourrir un spectateur et la recherche simplement de la pratique de l’agriculture, sans penser à tout ce qui est autour, ne va jamais nourrir les gens.

Je reste complètement dans l’idée que le geste culturel et le geste agriculturel sont intimement liés, et cette question d’alimenter les gens – comment alimenter les autres, comment s’alimenter soi-même – est certainement la même pour un écrivain, un réalisateur, un peintre et un agriculteur. Tout est dans le geste.

Lire aussi : « Pour qu’une lutte puisse perdurer, il faut manger » : dans la campagne angevine, on milite en jardinant

Votre projet est donc plus une continuité qu’une rupture ?

Quand je me suis installé ici, je n’ai pas hésité. Je savais que je n’avais absolument rien à apporter au monde du vin, que ça aurait été juste un acte égoïste, narcissique, de faire du vin naturel, et que ça aurait été complètement inutile pour notre monde. Il y a déjà bien assez de vignerons qui font des choses extraordinaires, et il faut se nourrir mieux avant tout, en première urgence. Dans le monde dans lequel nous vivons, c’est vital désormais.

Honnêtement donc, c’était d’abord juste une question : est-ce que je peux trouver une manière de me lier à la terre ? Est-ce qu’il y a un lien intime ? Je ne cherchais absolument pas à définir quoi que ce soit, je cherchais simplement à mettre mes mains dans la terre, à commencer à apprendre un peu sur la relation possible entre les plantes et l’homme.

Et ensuite, peu à peu, j’ai découvert ce morceau de terre volcanique où je me suis installé : qu’est-ce que ça avait envie de donner ? Et j’ai vu qu’effectivement, cette terre donnait des légumes de manière magnifique, même avec « mon ignorance de bébé », on peut dire.

Lire aussi : Inégalités alimentaires et lutte des classes : « Le système est classiste, violent et mortifère »

Le réalisateur et écrivain Jonathan Nossiter @Crédit photo : Jonathan Nossiter
Le réalisateur et écrivain Jonathan Nossiter a trouvé une manière de se lier à la terre, en cultivant des tomates en Italie @Crédit photo : Jonathan Nossiter
Comment s’est passé votre initiation ?

Peu à peu, assez vite, j’ai été choqué : au début, évidemment, je n’avais pas de semences. J’ai fait le tour de toutes les pépinières de la région, même les endroits bio, et j’ai été choqué de découvrir que dans le monde des légumes, tout était hybridé.

C’était presque impossible de trouver des plantes ancestrales, des plantes qui n’ont pas été manipulées en labo. C’était choquant et ça m’a révolté. Et ça m’a révolté aussi par rapport à moi-même. Quand je pense que j’ai passé ma vie à penser que manger bio, c’était bien. Et je ne me suis jamais posé la question avant !  C’est comme un père qui dit : « Je n’ai pas frappé mon fils tous les jours. » Très bien, bravo. Quel père magnifique ! Quelle ironie, rendez-vous compte.

Et je ne me suis pas posé la question de l’origine de cette plante et de ce que j’amène aux autres, de l’apport. Alors que c’est à la source qu’il faut aller, évidemment. Et là, dans ce choc d’ignorant, j’ai commencé à combler ce gouffre qui existe entre les plantes hybridées et les plantes ancestrales. Et c’est tout le lieu de mon travail aujourd’hui.

Heureusement qu’il y a des gens formidables en France, comme Philippe Desbrosses, avec son conservatoire des semences anciennes qui permet d’inverser la vapeur. Il a notamment recherché la différence des valeurs nutritionnelles entre une pomme normale en 1950 et en 2015, avec une perte de 100 fois sa valeur nutritionnelle entre les deux. Il faudrait manger 100 pommes aujourd’hui pour arriver à la même valeur nutritionnelle qu’une pomme quelconque de 1950. Le chiffre, je pense que c’est 36 pour les oranges et les pêches, ça doit être autour d’une trentaine pour les tomates, et j’ai bien vu que sur les vitamines, les minéraux, toutes les qualités alimentaires, dans les variétés anciennes, on est à 4-5 % de plus.

Aujourd’hui donc, vous nourrissez le monde grâce à vos variétés anciennes de tomates ?

Oui. J’en ai planté près de 200 de gigante di Torino, il y a aussi des principi borghese, principi vesuviano, piano lo Giallo, tondo San Lorenzo et aujourd’hui une dizaine de variétés russes que j’ai réussi à glaner grâce à un collectionneur de semences de tomates et qui a une passion pour cela : il en a plus de 3000 ! Il m’a convaincu d’essayer ces variétés russes. Je me suis dit que c’était sans intérêt. J’ai compris qu’il y avait des variétés de tomates cultivées en Russie depuis 220 ans, qui ont su s’adapter, et pas simplement la noire de Crimée.

Il m’a fait découvrir les variétés kozhou, la kazakh, le tchatchka, la chocolat-châtaigne russe, qui est une de mes préférées. Elles ont une expression d’une profondeur extraordinaire.

Vous travaillez ainsi comme avec les grands crus pour les vins, en composant des palettes de goûts ?

Si le vin et la vigne sont des ambassadeurs magnifiques pour l’agriculture, je pense que la tomate est aussi un ambassadeur pour les maraîchers, et pour la réflexion sur l’importance des légumes pour notre santé. Je connais quelqu’un sur le Vésuve qui fait des dégustations de millésimes de ses tomates depuis 15-20 ans. C’est génial.

Là, on a préservé les dernières récoltes depuis cinq ans, et j’ai dégusté l’autre soir des bocaux datant de 2019, qui était encore plus complexes que le vin, ça se bonifie avec le temps, c’est quelque chose qui peut durer, c’est quelque chose qui peut donc voyager. C’est extraordinaire.

La force de l’Italie, c’est que dans chaque coin, il y a des petits agriculteurs, des petits paysans, des petites réalités où, par instinct, par culture, par désir, par joie de partage, des variétés anciennes ont été sauvées.

Jonathan Nossiter
Jonathan Nossiter a quitté le monde urbain et celui du cinéma pour « dialoguer avec des plantes et des animaux » @Crédit photo : Jonathan Nossiter
Mais votre production n’est-elle réservée qu’à des privilégiés ? Quid du consommateur moyen ?

Si les consommateurs pensent qu’acheter du bio dans un réseau de supermarchés bio ou, encore pire, dans un Carrefour bio, s’ils pensent que ça c’est la défense du bon goût, évidemment c’est une stratégie, disons, complètement perdante.

La seule chose que je sais, c’est que quand j’ai commencé à faire des films, il y a quarante ans, je voyais un tas de jeunes extrêmement enthousiastes, idéalistes, qui allaient contre ce que le marché dictait et qui ont eu le courage de faire des films par une nécessité intérieure de partage.

Et bien là, c’est pareil, cet élan vital des paysans, des producteurs comme des vignerons naturels, a révolutionné les goûts depuis 25 ans déjà et c’est cette force qu’il faut soutenir pour aller jusqu’au public. C’est une révolution parce que je sais que je mange autant avec mon cœur que ma tête.

Vous croyez ainsi encore à une organisation des résistances alimentaires ?

J’ai envie de rester optimiste, parce que la réalité est tellement catastrophique pour la plupart des gens. Ils ont moins de moyens économiques, donc je ne vais pas dire que tout va bien, mais il y a un tas de jeunes qui ont envie de bien faire. Je pense que ça, c’est un peu inscrit. Il faut savoir regarder.

Dans mon dernier film, Last Words, ça n’a pas d’importance qu’on soit à la fin. Si l’apocalypse est devant nous, il faut rester lucide et il ne faut pas perdre courage. Il faut à la fois être lucide, et aller de l’avant comme s’il y avait encore une chance, parce que jusqu’à la fin, il y a toujours une possibilité. Et je pense que ça, pour moi au moins, c’est la manière la plus saine de procéder.

On ne peut pas prétendre que tout va bien, mais se déprimer, parce qu’il y a Le Pen, il y a Trump, il y a Meloni, il y a Nigel Farage, et Ursula von der Leyen… On ne devrait juste pas voter. Mais c’est tout.

Donc, en fait, il faut toujours essayer ?

Être débarrassé de tous les idiots, les faux-culs, de la méchanceté et de la mesquinerie de la société urbaine et du monde du cinéma en particulier, et passer mes journées à dialoguer avec des plantes et des animaux et quelques êtres humains qui recherchent ce même rapport au vivant… comment ne pas être encore plus heureux ?

Il y a maintenant deux-trois générations de jeunes qui ont appris la joie de vivre, et la joie de vivre liée à la campagne, et c’est comme cela qu’on doit rester dans son élan vital… c’est le plus important pour résister.

Lire aussi : Aux États généraux du Post-Urbain, l’autonomie alimentaire des campagnes de demain prend vie

Photo bannière : Jonathan Nossiter a lâché sa caméra pour des terres près du lac de Bolsena. @Crédit Photo : Jonathan Nossiter

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Inégalités alimentaires et lutte des classes : « Le système est classiste, violent et mortifère »

2 juillet 2024 à 12:50

Et (spoiler) le Rassemblement national n’y changera rien, au contraire. C’est dans une France en gueule de bois perpétuelle, depuis l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron le 9 juin dernier (et encore plus depuis le score historique du RN au premier tour des élections législatives), qu’on a discuté avec Nora Bouazzouni. La journaliste est l’autrice du croquant essai Mangez les riches, la lutte des classes passe par l’assiette. Alors que tout à chacun tire la nappe du pouvoir d’achat vers soi, voici un sujet plus que d’actu.

Jean-Jacques Rousseau, Aerosmith et même la rue le dit : « Eat the rich ! » C’est aussi un conseil alimentaire plus fiable que « Manger bouger » donné par Nora Bouazzouni, journaliste et fille de prolos. En octobre 2023, elle signe aux éditions Nouriturfu un essai cru et piquant : Mangez les riches, la lutte des classes passe par l’assiette.

Punchline sur punchline, elle épluche les injustices du système alimentaire et atomise les rapports de domination qui collent au fond de la poêle (vous savez, ces saletés bien incrustées). Le tout, servi sur un plateau de vérités ultra-sourcées.

De l’illusion de l’abondance à la montée du Rassemblement national en France, en passant par les violences alimentaires ou encore la malbouffe en barquette dans les supermarchés… On a discuté avec Nora. Pendant que les multinationales et compagnie se gavent, les plus démunis « crèvent la dalle ». Il semble urgent de mettre un coup de pied dans la pièce montée.

BOUFFE PARTOUT, ACCESSIBILITÉ NULLE PART

Dans votre livre, vous passez à la casserole le système alimentaire. Selon vous, la France est plongée dans l’insécurité alimentaire ?

Oui et les chiffres le prouvent. Le droit à l’alimentation[1] n’est pas respecté. Le problème, c’est qu’en France, contrairement au mal-logement, la faim ne se voit pas, à l’inverse des pays dit « des Suds » où se succèdent famines et pénuries. Mais en France aussi, des personnes souffrent de la faim.

Le système alimentaire est extractiviste, violent et mortifère. Il perpétue les inégalités de classe. Un Français sur quatre a du mal à se payer trois repas par jour. Pourtant, on adore répéter qu’on vit dans le pays de la gastronomie, du terroir et de la cocagne. Les étals des supermarchés sont pleins, mais l’abondance est une illusion. Ce qu’il manque, ce n’est pas la disponibilité, c’est l’accessibilité à une alimentation saine, durable et choisie. 

À propos d’accessibilité, vous rappelez que « le prix plancher en-deçà duquel il est presque impossible de respecter les recommandations nutritionnelles [est estimé] à 3,50 € par jour, par adulte pour trois repas ». Or, en France « huit millions de personnes ont moins de 3 € par jour pour se nourrir » [2]. Bien manger, volonté individuelle ou privilège ?

Penser que « bien manger, ça ne coûte pas cher » est un mythe conforté par le discours dominant, politique et médiatique qui me rend dingue. Je passe mon temps à le débunker [démystifier en français, ndlr]. Il y a un tas de problèmes matériels qui empêchent de bien s’alimenter. Il y a le manque d’argent, mais pas seulement. Il y a aussi l’accessibilité, le temps, la santé, le matériel, les connaissances, les compétences…

En France, on n’a pas de déserts alimentaires comme aux États-Unis. En revanche, tout le monde n’a pas facilement accès à un magasin ou une ferme avec des produits de saison, bio, locaux ou en vente directe. D’autant plus que, dans les campagnes, les transports en commun, c’est nada. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres… Croire que bien s’alimenter est une question de volonté est un fantasme culpabilisant et condescendant des dominants sur les prolétaires.

Mangez les riches, la lutte des classes passe par l’assiette est paru en octobre 2023 aux éditions Nouriturfu. @Crédit photo : Nouriturfu
Pourtant, le ministère de la Santé assène la population à coups de recommandations comme « Mangez cinq fruits et légumes par jour ». Ces politiques sont-elles hypocrites, quand on sait que l’accès aux produits frais n’est pas garanti par l’État et que consommer au moins cinq fruits et légumes par jour et par personne représente entre 5 et 16 % d’un Smic net mensuel pour une famille de quatre ?

Au-delà de l’hypocrisie, ces messages de prévention sont des injonctions dangereuses. Ils créent une altérité, un mépris, de la rancœur, du mensonge, de la culpabilité. S’ils sont accessibles à travers leur mode de diffusion, ils ne sont pas acceptables et applicables pour toutes et tous.

Pour les personnes qui n’ont pas les moyens (financiers ou autres) de les appliquer, ces messages sont une violence. Ils légitiment qu’on blâme uniquement l’individu pour ses problèmes de santé liés à ce qu’il bouffe.

Lire aussi : « Pour qu’une lutte puisse perdurer, il faut manger » : dans la campagne angevine, on milite en jardinant

À QUI PROFITE LA FAIM DU MONDE ?

Vous écrivez qu’il ne faut pas « se tromper d’ennemi ». L’ennemi, c’est le duo agro-industrie et grande distribution ?

Il suffit d’aller au supermarché et de regarder dans les rayons ce que l’agro-industrie est autorisée à nous vendre. Des produits à 2 €, délétère pour la santé, mais qui remplissent le bide. Il ne faut pas s’étonner qu’on soit malade. Tant qu’aucune loi ne limite ces produits ultra-transformés et rend abordables les produits sains, comment peut-on dire aux individus : « C’est de votre faute » ? C’est inaudible.

Médiatiquement, la grande distribution a le champ libre pour débiter ses mensonges sans jamais être contredite. Je pense à Michel-Edouard Leclerc qui se positionne en sauveur de notre pouvoir d’achat, sans jamais être interrogé sur sa responsabilité dans l’inflation qui étrangle la population et vide les ventres quand lui s’en met plein les poches et la panse en fixant des marges [3] énormes. C’est méprisant pour le monde paysan, méprisant pour les gens. Et parallèlement, on fait passer les personnes qui portent des projets de solidarité alimentaire pour des hippies perchés.

Qui d’autres se gavent sur le dos des classes laborieuses ?

Il y a les financiers (banques, spéculateurs) ou encore les multinationales qui détiennent l’oligopole agroalimentaire mondial, comme les entreprises « ABCD » [4]. Ces petites élites s’accaparent toutes les richesses et contrôlent le marché de A à Z. De la semence jusqu’à la distribution, en passant par la production, la vente de produits phytosanitaires, la gestion des stocks, la transformation… Main dans la main avec les politiques, elles se battent pour leurs intérêts de classe.

Lire aussi : Bien manger, le champ des possibles des élus

MANGER LES RICHES, MANGER LES FACHOS ?

Quand le peuple a faim, il se révolte pour « faire ripaille » des riches.  Est-ce qu’on se dirige vers des émeutes de la faim en France ?

Oui, clairement ! Notre gouvernement, sciemment, ne veut pas voir le problème de l’insécurité alimentaire alors que des millions de personnes dépendent, au quotidien, de l’aide alimentaire. Elle est devenue systémique et comble l’inaction totale des politiques. Elle pallie leur absolu désintérêt pour l’alimentation et la population. Elle ne lutte pas profondément contre la pauvreté. En plus de cela, elle soutient un modèle agricole productiviste et intensif.

On est dans le mur, bien encastrés, et on continue de s’enfoncer dans le béton avec la casse sociale : des minimas sociaux toujours plus minimaux (retraites, chômage, RSA…) et des cotisations qui augmentent sans être redistribuées. Derrière la politique d’Emmanuel Macron, je vois une politique profondément prolophobe. C’est pire que du mépris de classe. C’est un projet d’ethnocide des pauvres [5].

Quand certains ne se nourrissent de rien, le Rassemblement national lui se nourrit du désarroi. Quels risques pèsent sur les classes populaires si l’extrême droite arrive au pouvoir ?

Le RN soutient le modèle agricole productiviste intensif et est résolument anti-écolo : contre l’interdiction du glyphosate, pour les pesticides, pour les mégabassines. Ce parti refuse de plafonner les aides de la PAC (la politique agricole commune) et défend un système qui file du pognon aux plus riches, aux grandes exploitations…

Avec le RN au pouvoir, la pauvreté se creusera et les politiques néolibérales posées par la droite capitaliste poursuivront leur chemin. On voit très bien contre quoi vote systématiquement ce parti : contre l’augmentation du Smic, contre le blocage des prix des produits de première nécessité, contre l’indexation des salaires sur l’inflation…

Nora Bouazzouni lors de la soirée de lancement de son bouquin Mangez les riches, à La Régulière à Paris. @Crédit photo : Nouriturfu

C’est un parti dangereux, qui repose sur une perpétuation du système de classe. La lutte des classes n’existe même pas pour le RN. Seule la lutte des races existe. Il instrumentalise la bouffe à des fins nationalistes. Ils font leur beurre sur des fantasmes racistes et xénophobes avec un mythe protectionniste qui n’a aucun sens. J’ai peur de leur projet de « préférence nationale ». Sûrement qu’avec le RN seuls les Français et Françaises de « souche » (avec 25 000 guillemets) pourront bénéficier de l’aide alimentaire. Dans leur idéologie réactionnaire, il n’y a aucune solidarité possible. La haine l’emporte.

Or, il faut absolument (re)créer de l’entraide pour renverser la table, faire advenir une démocratie alimentaire qui redonne le pouvoir au peuple de choisir comment s’alimenter. Ces solidarités alimentaires ne pourront pas, seules, mettre fin à une société structurellement inégalitaire. De même qu’elles ne pourront pas remplacer un revenu et des conditions matérielles d’existence décentes. Pour cela, il faut taxer les riches et redistribuer. Mais, elles restent essentielles pour entamer la lutte des classes, qui passe par l’assiette. C’est d’ailleurs tout l’enjeu des projets de Sécurité sociale de l’alimentation.

Trois questions à Anne Zunino, éditrice et co-fondatrice des éditions Nouriturfu

Vous avez créé en 2016 Nouriturfu, une maison d’édition dédiée à l’alimentation comme sujet éminemment sociétal, avec Antonin Iommi-Amunategui. Pourquoi ?

Dans le domaine de l’édition, comme dans beaucoup d’autres, l’alimentation est concentrée entre les mains de gros mastodontes qui réduisent cette thématique à un aspect essentiellement pratique. Ils produisent de beaux livres gastronomiques, des bouquins de chefs (hommes), de recettes, de santé… Ces publications sont monotones et n’ont rien d’engagées. Comme si l’acte de se nourrir ou de boire était déconnecté de la société.

Nous avons voulu montrer que l’acte de consommer en société, ce n’est pas seulement (et loin de là) hédoniste. À travers les événements et livres que nous produisons, nous voulons porter une réflexion plus profonde et engagée sur l’alimentation, un thème qui parle à tout le monde.

À ce sujet, vous avez une collection crue, piquante et résolument engagée « Le poing sur la table ». On y retrouve notamment le bouquin de Nora Bouazzouni, Mangez les riches. Que raconte cette collection ?

Cette collection donne la possibilité à un ou une autrice de taper du poing sur la table et de dire : « Moi, je pense ça de ce sujet. » Il ou elle donne son point de vue sur un sujet qui lui tient à cœur et y apporte un peu de poil à gratter, loin des sentiers traditionnels.

Cela prend la forme, le plus souvent, d’essais, mais ce ne sont pas des ouvrages de sciences humaines pures et dures. Si les livres sont très sourcés et détaillés, ils adoptent un ton à la fois caustique et pédagogique. Faiminisme, qui lie féministe et alimentation, de Nora était le premier livre de cette collection.

Vous dites que l’alimentation, ça parle à tout le monde. En effet. Mais comment informer sur ce sujet sociétal crucial de manière accessible et acceptable pour toutes et tous ?

Trouver la réponse à cette question, c’est tout notre mission et c’est loin d’être acquis. Nous sommes toutes et tous obligés de manger, comme on veut ou peut. De là à acheter des livres qui parlent de l’alimentation en société, c’est autre chose. Alors, nous essayons d’attirer le public avec des thématiques intrigantes, inédites. D’avoir un propos abordable (dans le langage comme le prix) et drôle parfois, même si les sujets sont durs.

Dans chaque livre, nous explorons l’acte de manger à travers un fait ou phénomène de société. Comme l’alimentation en prison, l’alimentation et la lutte des classes, l’alimentation et le genre, etc. Souvent, c’est ce regard décalé qui nous permet de toucher un lectorat plus large.


[1] Les Nations unies définissent le droit à l’alimentation comme « le droit d’avoir un accès régulier, permanent et libre, soit directement, soit aux moyens d’achats monétaires, à une nourriture quantitativement et qualitativement adéquate et suffisante, correspondant aux traditions culturelles du peuple dont est issu le consommateur, et qui assure une vie psychique et physique, individuelle et collective, libre d’angoisse, satisfaisante et digne ». Ce droit n’est pas opposable.

[2] Nicole Darmon, directrice de recherche à l’Inrae, « Manger équilibré pour 3,5 euros par jour : un véritable défi », La Santé de l’Homme, n°402, 2009.

[3] Échec cuisant des lois EGalim I, II et III : le système agroalimentaire est toujours aussi peu transparent sur ses marges.

[4] Les ABCD sont les entreprises Archer Daniels Midland, Bunge, Cargill et Louis-Dreyfus. Il s’agit des quatre plus grosses entreprises de négoce des céréales. En 2022, leurs profits ont explosé comme le révèle cet article de La Relève et La Peste.

[5] Nora Bouazzouni emprunte ce terme à l’anthropologue Bénédicte Bonzi qui, sur ces mêmes questions alimentaires, parle « d’ethnocide paysan ».

Photo bannière : Nora Bouazzouni est journaliste et autrice, spécialiste des questions d’alimentation et de genre. @Crédit photo : Chloé Vollmer-Lo

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Bien manger, le champ des possibles des élus

1 juillet 2024 à 17:01

Face à la toute-puissance de l’agro-industrie, des élus et leurs partenaires engagés dans la citoyenneté de proximité tentent de reprendre le pouvoir sur leur alimentation, en mettant en place des alternatives pour repenser l’assiette de leur terroir.

Peut-on encore faire bouger les lignes lorsqu’on est élu local et est-ce la bonne échelle pour cela ? C’est la question posée lors de la table ronde consacrée à l’autonomie politique des campagnes, organisée lors des États généraux du Post-Urbain, le 14, 15 et 16 juin 2024 à Ploërdut, en Bretagne.

Au cœur des échanges – entre des élus locaux pour la plupart – le thème de l’alimentation, un sujet de santé publique qui est souvent affaire de choix éminemment politiques, dans les cantines scolaires notamment.

« On vote trois fois par jour quand on remplit nos assiettes »

Et pour ceux qui s’intéressent à la question, qu’ils soient maire, conseillère régionale ou ancien élu local, c’est un travail de longue haleine. En Bretagne, la secrétaire nationale adjointe du parti Les Écologistes, Claire Desmares-Poirrier, a fait de l’alimentation l’un de ses chevaux de bataille au conseil régional, où elle siège depuis 2021. « Amener le sujet dans les débats, c’est facile, on vote trois fois par jour quand on remplit nos assiettes. En revanche, faire bouger les lignes, c’est compliqué », estime l’élue régionale, également agricultrice.

« C’est un sujet dont on ne peut pas discuter librement, il y a une omerta. J’ai reçu des menaces de mort après un débat sur les algues vertes au conseil régional. Les intimidations sont nombreuses et il faut résister »

Claire Desmares-Poirrier, secrétaire nationale des Écologistes

Dans l’ombre, la force du lobby de l’agroalimentaire, dont l’économie de la Bretagne reste très dépendante. « Aujourd’hui, l’enjeu, c’est la concurrence déloyale entre l’agriculture conventionnelle ultra subventionnée et l’agriculture biologique, poursuit Claire Desmares-Poirrier. Mais c’est un sujet dont on ne peut pas discuter librement, il y a une omerta. J’ai reçu des menaces de mort après un débat sur les algues vertes au conseil régional. Les intimidations sont nombreuses et il faut résister. C’est dur, mais on n’a pas le choix, ce n’est pas Paris qui va de s’occuper de ça pour nous. »

Une cantine ouverte qui tisse du lien

Si le combat fait toujours rage au conseil régional de Bretagne, dans l’Isère, des actions concrètes se mettent déjà en place afin de mieux manger. À Châtel-en-Trièves, la maire Fanny Lacroix porte le projet « Bien manger ensemble » dans sa petite commune de 200 habitants, depuis son élection en 2020. Sous son impulsion, la municipalité a racheté une ancienne colonie de vacances en friche pour y rénover la cuisine centrale, qui alimentera dès septembre 2024, la vingtaine d’enfants de l’école et les habitants qui le souhaitent, au sein d’une cantine ouverte, cœur du projet.

Lire aussi : Quand les cantines scolaires déploient leur propre potager

Un portage à domicile de repas, ouvert à tous et pas seulement aux personnes en perte d’autonomie, viendra compléter l’offre par la suite. Entre 200 et 300 repas pourraient, à terme, sortir de la cuisine centrale chaque jour et quatre emplois vont être créés pour les préparer.

« C’est important en tant que maire de créer des actions concrètes visibles. Cette cantine ouverte, c’est un projet de cohésion sociale, qui recrée du lien entre les habitants et de la vie dans le village, autour de bons repas faits à partir de produits locaux, souligne Fanny Lacroix. Tout le monde pourra venir y manger les œufs de Mathilde, la viande de Jean-Pierre et Hervé, les fromages de chèvres d’Alain… Ça a du sens, aussi bien pour le territoire que pour ses habitants, on peut tisser du lien entre les producteurs et les consommateurs par le coup de fourchette. »

« On fera moins d’enrobés et plus de bons repas pour les enfants ! C’est un choix politique »

Fanny Lacroix, maire de Châtel-en-Trièves

Ce projet, en passe de voir le jour après plusieurs années de travail, a malgré tout un coût. « On va passer de 3,50 € à 6,50 € par repas. Mais c’est la municipalité qui va assumer ce coût. On fera moins d’enrobés et plus de bons repas pour les enfants ! C’est un choix politique, mais on se débrouillera pour trouver les marges d’équilibre ailleurs. L’important, c’est qu’on puisse tous manger des produits locaux de qualité, en permettant aux producteurs locaux d’être rémunérés correctement. J’espère que cette cantine ouverte servira d’exemple à d’autres petites communes et montrera que ce modèle est possible à mettre en place. »

« Le risque de pénurie alimentaire en France nest pas un fantasme »

Stéphane Linou aussi a conscience de l’importance du rôle que peuvent jouer les élus locaux dans la mise en place d’une alimentation plus saine et plus locale. Initiateur du mouvement locavore dans les années 2000 et lui-même ancien élu départemental de l’Aude et ancien conseiller municipal, il a choisi de sensibiliser les élus locaux au sujet de l’alimentation par le prisme de la sécurité civile.

Depuis quatre ans, il propose des formations sur ce thème partout en France. « C’est une stratégie, assume Stéphane Linou. La sécurité alimentaire est une question qui n’est pas traitée et qui est pourtant liée de près à la question de l’ordre public au niveau national. Le risque de pénurie alimentaire en France n’est pas un fantasme, il est démontré que ça pourrait arriver. Il y a des risques d’émeutes si on venait à manquer de nourriture. Ni l’État, ni les préfets, ni les collectivités locales n’ont de plan, alors qu’il y a des enjeux de sécurité civile », détaille celui qui a fait tout un travail universitaire sur le sujet.

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Évangéliser les questions liées à l’alimentation

Lors de ses formations, Stéphane Linou travaille avec les élus sur l’importance de prendre ce risque au sérieux en l’incluant dans la planification stratégique municipale. Il leur propose aussi de participer au « défi locavore et bas carbone », un prétexte pour amener les élus à inventorier les productions locales sur leur territoire et mieux anticiper une possible pénurie.

Pour Stéphane Linou, les projets comme celui que Fanny Lacroix porte dans sa commune sont une des clés pour éviter les problèmes de sécurité civile que pourrait engendrer une pénurie alimentaire.

« Il faut construire un système qui permettrait de sécuriser l’accès à l’alimentation en France. Il y a des choses simples qu’on peut mettre en place pour y arriver : réapprendre aux gens à cuisiner, mettre des produits locaux au menu des cantines et mieux rémunérer les paysans »

Stéphane Linou, formateur auprès des élus locaux

« Il faut construire un système qui permettrait de sécuriser l’accès à l’alimentation en France. Il y a des choses simples qu’on peut mettre en place pour y arriver : réapprendre aux gens à cuisiner, mettre des produits locaux au menu des cantines et mieux rémunérer les paysans, assure le formateur auprès des élus locaux. Il faut évangéliser le sujet, car on est tous concernés. »

Déconstruire les discours dominants de lagro-industrie

Un point sur lequel Claire Desmares-Poirrier le rejoint. En plus de ses prises de position tranchées au conseil régional, la numéro 2 des Écologistes essaie de mettre en lumière aux yeux du grand public le rapport de force qui s’est installé entre agro-industrie et ceux qui la conteste.

« Il faut déconstruire la fameuse idée selon laquelle les agriculteurs « nourrissent l’humanité«  et qu’il n’y a pas d’alternatives à l’agriculture conventionnelle. L’agriculture intensive, aujourd’hui, ça rend malade les agriculteurs et l’environnement. Et des alternatives, il y en a, mais elles sont plus difficiles à faire vivre, car elles manquent de moyens. La PAC (politique agricole commune) favorise les plus gros. Il y a un virage structurel à prendre », insiste Claire Desmares-Poirrier.

Lire aussi : Les hypermarchés au cœur du problème alimentaire ?

Photo bannière : Claire Desmares-Poirrier, conseillère régionale de Bretagne, et Stéphane Linou, formateur auprès des élus locaux, se battent tous les deux pour faire de l’alimentation un thème central des débats politiques. @Crédit photo : Manuella Binet

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« Pour qu’une lutte puisse perdurer, il faut manger » : dans la campagne angevine, on milite en jardinant

1 juillet 2024 à 16:50

Depuis 2019, le Ravitaillement alimentaire autonome et réseau d’entraide (Raare) cultive un lopin de terre dans la campagne d’Angers (Maine-et-Loire). Les légumes sont distribués à des familles dans le besoin ou cuisinés pour soutenir des luttes sociales. Ces chantiers se déroulent dans une ambiance qui veille à ne pas reproduire les travers d’une société que ces militants dénoncent. Reportage.

Un retraité, un éducateur, une professeure des écoles et une maraîchère sont dans un jardin. Qui commande ? Personne. Depuis 2019, le Ravitaillement alimentaire autonome et réseau d’entraide (Raare) cultive un lopin de 6 000 m² à Saint-Georges-sur-Loire, au sud d’Angers. Ici, on trouve des concombres, courgettes, radis, carottes, fraises, courges, oignons, haricots noirs, plantes aromatiques, vignes…

Chaque mercredi et samedi, des véhicules covoiturent de la préfecture du Maine-et-Loire vers la campagne angevine. Direction un trou de verdure où ronronne en fond l’autoroute reliant Angers à Nantes. En ce mercredi de juin, ils sont une quinzaine réunis en arc de cercle sous une bruine matinale. Devant eux, un tableau résume les tâches du jour. « Qui est intéressé pour faire de la plantation ? », demande l’animatrice du jour. Il faut planter des courges, enlever les mauvaises herbes qui poussent près des 400 plants de tomates, tailler les vignes…

À l’entrée du jardin du Raare, un panneau rappelle la philosophie et les règles de l’endroit, marqué par l’autogestion et l’anarchisme. @Crédit photo : Maxime Pionneau

À l’entrée du jardin, un panneau annonce la couleur. « Ici comme ailleurs, aucun acte ou propos sexiste, antisémite, homophobe, transphobe, raciste, validiste, patriote/identitaire, anti-SDF ou demandeur d’emploi, etc. ne sera toléré », lit-on en dessous d’un texte qui désigne la nourriture comme « un pivot nécessaire à toute résistance à la violence capitaliste et à un état injuste et policier ».

Assise en train de noter le nom des plantations sur une ardoise (qui vont de « antifa », à « sale licorne », en passant par « saccage » ou « sabotage »), Capra [1] témoigne : « À partir du moment où l’on vit des oppressions au quotidien, on n’a pas envie de les revivre. » L’absence de pouvoir ne signifie pas l’absence d’ordre : « Mine de rien, on est vachement organisés. Mais on se méfie vachement du leadership et des possibles prises de pouvoir », ajoute cette trentenaire en formation dans le maraîchage.

La rencontre de deux mondes

« En moyenne, on est une dizaine sur les chantiers, mais c’est variable. Ça dépend de plein de choses : la météo, la mobilisation sociale », témoigne Camille (1), maraîcher de 34 ans, engagé au Raare depuis 2020. Lui comme la plupart des personnes présentes ce jour-là refusent que leur nom apparaisse et préfèrent ne pas voir leur visage photographié. « On est nés de la rencontre de deux mondes : des militants squat de la Grande Ourse [évacué en janvier 2021] et des militants de la campagne. Beaucoup de précaires se nourrissaient avec de la récupération de produits alimentaires industriels. L’idée est venue de faire pousser nos propres légumes. »

Une parcelle est trouvée, mise à disposition par Florian Juillard, agriculteur et intermittent du spectacle. « J’ai du bol, j’ai du patrimoine, je ne vois pas pourquoi je ne le partagerais pas », témoigne-t-il. « Ce n’est pas normal que des mecs avec 800 hectares ne produisent que de la merde et que des gens qui ont envie d’essayer des choses n’aient pas accès à la terre. »

Lire aussi : Paysanne, écolo, féministe et queer : la quête d’un champ à soi

Dans le jardin du Raare, les ardoises nommant les cultures n’oublient pas de rappeler l’engagement militant des bénévoles. @Crédit photo : Maxime Pionneau

« L’aspect cantine prend une part très importante, alors qu’au début, c’était très axé sur le jardin », reprend Camille. Sur le tableau, les prochaines dates de la cantine végétalienne[2] et à prix libre sont affichées : à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou lors d’un rassemblement d’opposants aux méga-bassines. « Pour qu’une lutte puisse perdurer, il faut manger », note Nina, 27 ans, engagée au Raare depuis 2022, qui rappelle qu’une partie des légumes sont récupérés « auprès d’un gros réseau de paysannes et de paysans ».

Le Raare distribue aussi ses légumes. Des paniers sont en préparation pour être livrés à des familles de la Roseraie, un quartier d’Angers et au centre social de Saint-Georges-sur-Loire. En tout, ils seraient près de 80 à filer, chaque année, un coup de main ou de bêche.

Lire aussi : Deux pays, deux regards, une même volonté de souveraineté agricole et alimentaire

« Il y a la parole et la pratique »

Avec le temps, la sociologie des bénévoles a évolué. « On avait pas mal de personnes précaires, à la rue ou réfugiées. Depuis qu’il n’y a plus la Grande Ourse, on a pas mal de gens avec des formations ou qui ont fait des études. Il y a quand même une certaine diversité », observe Camille. « Je trouve ça hyper important d’avoir conscience du temps de production et de la charge de travail », rembobine-t-il pour expliquer son engagement.

Alors que le soleil apparaît dans le ciel de la campagne angevine, Antoine (1) assène des coups de pioche pour enlever ce qui lui semble être des mauvaises herbes. Cet éducateur de 50 ans, habitant dans l’hypercentre d’Angers, vient ici depuis moins d’un an. « La première fois que j’ai vu le jardin, je me suis dit : ouah ! »

Deux fois par semaine, des cagettes de légumes sont distribuées à des familles dans le besoin. @Crédit photo : Maxime Pionneau

Lui a milité au sein de l’Étincelle, une association qui a longtemps porté la parole libertaire à Angers avant de s’autodissoudre au printemps 2021. Militer non seulement en discourant ou en portant la bonne parole, mais par des actes : c’est ce qui lui parle. Il jette un coup d’œil dans le rétro de ses expériences militantes : « Il y a parfois des prises de paroles hégémoniques, car ces personnes ont les dispositions pour. Pour faire autorité, la parole s’impose. Là, c’est multiple : il y a la parole, mais aussi la pratique. »

Occupée à redresser des plants de tomates, une institutrice, un bandeau dans les cheveux, se décrivant comme « anticapitaliste, féministe, anar’ » résume l’intérêt paradoxal de cette endogamie : « Ça permet de côtoyer des gens avec les mêmes idées. » L’endroit a tout du petit îlot façon Utopia.

Lire aussi : Organisation mondiale du commerce et souffrance dans les campagnes

Passé par les Restos du Cœur, Pierre (1), un instituteur à la retraite de 63 ans, ne regrette pas d’avoir rejoint le Raare. « Les Restos ne se positionnent jamais sur le terrain des luttes politiques, c’est pourtant le nœud du problème », regrette-t-il, s’agaçant du « fonctionnement pyramidal » de l’association créée par Coluche. Au contact de la jeune génération, il s’est sensibilisé aux « histoires de patriarcat et la question transgenre ».

Au fond de la parcelle, on cause politique en bêchant le sol et en arrachant les mauvaises herbes : « Il faut quand même des gens qui dirigent un peu le truc », estime l’un. « Mais ça peut être une équipe », lui objecte l’institutrice. Un autre relance : « Plus on est autonome, moins y’a de possibilités que quelqu’un devienne chef ». Un dernier ajoute : « Si un chef apparaît à un moment, c’est aussi que les gens ont laissé la place. »

Ex-bénévole aux Restos du Coeur, ce retraité a trouvé ici une action sociale et concrète en même temps que militante. @Crédit photo : Maxime Pionneau

[1] Nom d’emprunt

[2] Sans produit d’origine animal

Photo bannière : Chaque mercredi et samedi, on vient jardiner dans la campagne angevine dans le jardin du Ravitaillement alimentaire autonome et réseau d’entraide (Raare). @Crédit photo : Maxime Pionneau

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Les hypermarchés au cœur du problème alimentaire ?

1 juillet 2024 à 15:58

Longtemps symbole de la modernité et d’une palette de références à faire tourner les têtes, l’hypermarché, régulièrement ciblé par les agriculteurs, est tombé en désamour auprès d’une partie de la population. Un frémissement vers d’autres modes de consommation plus sains et durables se fait sentir. Notamment dans les campagnes.   

C’était il y a tout juste soixante-et-un ans ; une date pas si lointaine à l’échelle de l’histoire du commerce. Le premier hypermarché Carrefour débarquait à Sainte-Geneviève-des-Bois, dans l’Essonne. Une révolution. Une multitude de références. Une abondance de denrées. Un lieu où se croisent tous les individus, comme le raconte l’autrice Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, dans un livre[1] où elle narre ses allées et venues dans un hypermarché de Cergy.

Vers la consommation de masse

« Carrefour a fixé les caractéristiques essentielles de l’hypermarché : grande surface, implantation à la périphérie des villes, aménagement sommaire du magasin, vaste parking avec pompes à essence, libre-service, large assortiment associant alimentaire et non alimentaire, discount généralisé, animation commerciale permanente, et paiement en une seule opération aux caisses de sortie », note l’historien du commerce Jean-Claude Daumas, dans un entretien auprès de La Vie des idées.

Le temps a filé, l’hypermarché, locomotive des centres commerciaux et vecteur de la consommation de masse, s’est démocratisé et imposé dans notre quotidien. Entraînant une profonde mutation du commerce, notamment en zone rurale.

Vive les supermarchés, à bas les petits commerces

Car en parallèle de son ascension et de celle des grands supermarchés, c’est tout le paysage commercial qui se recompose. Dans les années 1980-1990, les petits commerces de centre-bourg – les boulangeries, les boucheries – mettent peu à peu la clé sous la porte, entraînant la désertion des centres-villes. La voiture devient un moyen de locomotion nécessaire pour aller faire ses courses. « Ce qui exclue certaines catégories de population en ruralité ; les femmes âgées étant les plus touchées », souligne Céline Massal, professeure de géographie à l’académie de Lyon, ayant travaillé sur le commerce en milieu rural.

Dans les grandes banlieues aussi, des déserts alimentaires – ces zones où l’accessibilité à une alimentation saine est très faible – se créent. Selon l’Insee, plus de 21 000 communes ne disposent d’aucun commerce, soit 62 % des communes françaises contre 25 % en 1980.

Lire aussi : Inégalités alimentaires et lutte des classes : « Le système est classiste, violent et mortifère »

Un emblème pourtant mal aimé

Toujours plus, toujours plus grand, jusqu’au trop plein ? Certes, les hypermarchés demeurent nombreux et plébiscités et ils représentent, avec les supermarchés, une grande partie de la vente de produits alimentaires. Mais le rêve est passé.

Régulièrement ciblés par les agriculteurs, les grandes surfaces sont aussi devenues auprès des consommateurs des symboles de la surconsommation, du gaspillage, de la malbouffe, de l’inflation, de l’artificialisation des terres, de la mort des petits commerces et… de la « France moche ». Une image qui leur colle désormais à la peau depuis une vingtaine d’années.

« L’hypermarché correspond à une génération et souffre désormais d’un manque d’attractivité, résume Vincent Chabault. On l’associe à la corvée de courses fatigantes ou à une industrie agroalimentaire dont on veut s’éloigner. »

Le sociologue du commerce constate « une fuite des clients vers le bas » – c’est-à-dire vers les enseignes discount comme Aldi et Lidl, des magasins qui deviennent trans-classe et qui sont peu ciblés par les agriculteurs – et « vers le haut » – c’est-à-dire vers les enseignes premium et spécialisées, à l’instar des magasins bio. 

Lire aussi : En Maine-et-Loire, la sécurité sociale de l’alimentation est une utopie en construction

Reprendre sa consommation en main ?

Faire marche-arrière ? Reprendre sa consommation en main ?  En finir avec ce modèle qui incite à prendre sa voiture pendant des dizaines de kilomètres pour aller se substanter ? Certains tentent d’y revenir, motivés par des préoccupations environnementales et de santé.

L’attrait pour la qualité et le local participe à la réorganisation des circuits de distribution : retour des marchés notamment paysans, de la vente à la ferme, essor des Amap, des magasins de producteurs ou encore des supermarchés coopératifs, retour des casiers fermiers ou des épiceries multi-services.

Les circuits-courts marchent de mieux en mieux : « Ça se renforce. Environ dix pourcent de l’alimentation provient des circuits courts. Et les initiatives montrent que cela fonctionne, note Vincent Chabault. En période d’inflation, le bio et les produits français ont eu plus de mal, mais il y a de nouveau un regain d’intérêt. »

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Des batailles de longue haleine

Dans les communes rurales, où le commerce est aussi vecteur de lien social, les municipalités tentent de trouver des solutions pour inciter les commerçants à revenir. « C’est très dur pour les communes d’agir, précise Céline Massal. Les municipalités essaient de lutter mais difficilement car il s’agit du domaine privé. »

La géographe a travaillé sur les tournées itinérantes, minoritaires, qui se maintiennent toutefois dans les zones de très faible densité. « Celles héritées du passé ne sont pas du tout rentables, mais l’idée est plutôt dans l’idée de rendre service, explique Céline Massal. D’autres arrivent, montées par des entrepreneurs. C’est très important pour les personnes très isolées. »

Des défis (encore peu connus) comme celui de « Février sans supermarché » venu de Suisse visent à modifier les habitudes de consommation. « Ensemble, nous pouvons agir localement et amorcer un cercle vertueux qui bénéficiera à la collectivité en créant du lien social, en soutenant l’emploi et l’économie locale », estime le collectif En Vert et contre tout, à l’origine de l’initiative.

Certes la fin de l’hypermarché est encore loin. Mais les premières graines plantées par les citoyens, vers un mode de consommation plus responsable, commencent à germer.  

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[1] Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux chez Seuil

Photo bannière : « L’hypermarché correspond à une génération et souffre désormais d’un manque d’attractivité », résume Vincent Chabault, sociologue du commerce. @Crédit photo : Alexa de Pixabay

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Finistèrestes, une coopérative au service des produits déclassés bretons

1 juillet 2024 à 13:32

Depuis six mois, un restaurant finistérien propose un menu anti-gaspi à base de produits frais et locaux déclassés et à petit prix. Tout cela grâce à une coopérative qui s’engage à donner une seconde vie aux produits alimentaires.

Au menu du restaurant Quai Ouest, à Saint-Pol-de-Léon (Finistère), en cette fin juin, un repas aux saveurs estivales avec une assiette de crudités composée de concombres, de tomates et de carottes, venus des alentours, du merlu du port de Lorient aux petits légumes, un parmentier de porc breton et une compote de pommes et d’abricots.

Le prix de ce menu local et frais ? 11,99 €. Un petit prix rendu possible grâce aux produits déclassés utilisés par le chef. Une idée de Karim Vincent-Viry, fondateur de Finistèrestes29, qui propose des paniers de légumes et de fruits déclassés locaux, à petits prix, qui s’arrachent dans toute la Bretagne.

« J’ai eu peur qu’à ce prix-là, il ne me reste pas grand-chose »

C’est en discutant avec Yannick Uguen, le chef du restaurant Quai Ouest, où il a ses habitudes, que le concept lui vient, à la fin du printemps 2023. Juste après la pandémie de Covid-19, le restaurateur a repris l’établissement face à la mer, dans la région du Trégor, connue pour ses nombreuses fermes maraîchères et légumières. Mais il vient de vivre un redressement judiciaire et le moral est bas.

« Je lui ai proposé de faire un menu anti-gaspi pas cher, avec des produits frais de la région », rembobine Karim Vincent-Viry. Mais au départ, Yannick Uguen est plutôt réticent. « J’ai eu peur qu’à ce prix-là, il ne me reste pas grand-chose à la fin. À ce moment-là, mon menu était à 21 €, ce que proposait Karim, c’était de diviser le prix quasiment par deux ! »

Karim Vincent-Viry et Yannick Ugen ont tissé un partenariat qui permet à l’un d’écouler des produits déclassés destinés à être jetés, et à l’autre de pouvoir proposer un menu à petit prix.
Karim Vincent-Viry et Yannick Ugen ont tissé un partenariat qui permet à l’un d’écouler des produits déclassés destinés à être jetés, et à l’autre de pouvoir proposer un menu à petit prix. @Crédit photo : Manuella Binet

Conserver des assiettes bien remplies

Et pourtant, après quelques mois de réflexion, il accepte finalement de se lancer. « Je me suis dit que je ne risquais pas grand-chose à essayer et ce menu était plutôt facile à faire : une entrée et un dessert unique et deux plats, viande ou poisson, au choix », se souvient Yannick Uguen. Utiliser des légumes ou du poisson déclassé ne lui demande pas de changer ses habitudes de travail, car le chef cuisinait déjà des produits frais.

En septembre 2023, il lance donc le tout premier menu anti-gaspi, le midi en semaine, pour moins de 12 €. Un menu qui varie d’une semaine à l’autre en fonction des fruits, des légumes et des viandes disponibles que lui fournit Karim Vincent-Viry.

Seule contrainte pour lui : prêter attention à la quantité dans les assiettes. « C’est une des critiques qu’on nous a faite au départ : qu’à ce prix-là, les assiettes ne seraient pas remplies », racontent les deux partenaires. Alors, le chef a à cœur de faire mentir ses détracteurs et n’hésite pas à « mettre un pavé et demi de poisson pour que la part soit convenable », par exemple.

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Permettre à tous de bien manger

Et dès son lancement, le concept séduit. « Ce qui est génial, c’est que ce sont les gens du coin qui sont venus. Pour le prix d’abord et ensuite, certains sont revenus parce qu’ils ont aimé la cuisine. Aujourd’hui, certains clients, qui avant ne venaient qu’une fois de temps en temps, viennent plus régulièrement, car leur budget le leur permet, et d’autres qui ne venaient jamais se permettent un repas par mois », sourit le chef.

Au menu du restaurant breton ce jour-là, des légumes du Trégor, du porc breton et du poisson venu du port de Lorient
Au menu du restaurant breton ce jour-là, des légumes du Trégor, du porc breton et du poisson venu du port de Lorient. @Crédit photo : Manuella Binet

Cet hiver, les deux partenaires ont pu mesurer le succès de leur idée. À un moment de l’année où les touristes sont repartis et où habituellement le restaurant se vide et ne fait plus qu’une dizaine de couverts le midi, les clients ont afflué. Et en plein cœur de l’hiver, le restaurant a même affiché parfois complet. « 80 % des gens venaient pour le menu anti-gaspi », assure le gérant de Quai Ouest. Une réussite qui donne le sourire à Karim Vincent-Viry. « C’était le but : permettre à Yannick de fidéliser sa clientèle grâce au prix. Aujourdhui, beaucoup de gens nont plus les moyens daller au restaurant. Avec ce menu, on veut aussi leur permettre de soffrir ce plaisir en mangeant des produits frais et locaux pour pas cher. »

500 kg de produits sauvés chaque semaine

Chaque semaine, Yannick Ugen travaille désormais dans sa cuisine entre 400 et 500 kg de produits déclassés, qui auraient dû finir à la poubelle. « En Bretagne, les producteurs de légumes jettent environ 20 % de leur production à cause des calibrages et des normes en vigueur. Au port de pêche de Lorient, dix tonnes de poissons partent à la poubelle tous les jours », assure Karim Vincent-Viry. Les réutiliser dans les assiettes des restaurants est donc une solution qui pourrait permettre de diminuer ce gaspillage alimentaire.

D’autant qu’après six mois de test, le menu anti-gaspi est « testé et approuvé » pour Yannick Uguen, qui est désormais plus serein. « Le redressement, dans ma tête, c’est derrière maintenant. » Ses craintes quant au prix se sont envolées : en cuisinant des produits déclassés, il a fait baisser sa facture d’approvisionnements de 40 %. Il a même pu embaucher pour la saison estivale qui commence, ce qui lui aurait été impossible de faire l’an dernier.

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Un menu qui pourrait bien rejoindre dautres cartes

Alors, Karim Vincent-Viry espère maintenant étendre ce menu anti-gaspi à d’autres restaurants, partout en France. C’est déjà le cas près de Vannes, dans le Morbihan. Et là aussi, le restaurateur au bord de la faillite retrouve des couleurs grâce à ce menu au prix si attractif.

Le patron de Finistèrestes29 en est sûr : la clé pour les restaurateurs en difficulté, c’est de se remettre dans le match du prix, sans transiger sur la qualité des produits. « Lidée nest pas de créer une chaîne de restaurants estampillée Finistèrestes, mais bien daider des restaurateurs qui en ont besoin », indique Karim Vincent-Viry. Il va aussi prochainement exporter ses paniers de fruits et légumes déclassés, qu’il vend pour l’instant dans le Grand-Ouest dans des points de retrait partenaires via l’appli Too Good to Go, un peu partout en France.

Photo bannière : Yannick Uguen cuisine entre 400 et 500 kg de produits déclassés chaque semaine pour son menu anti-gaspi. @Crédit photo : Manuella Binet

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Aux États généraux du Post-Urbain, l’autonomie des campagnes de demain prend vie

1 juillet 2024 à 12:46

Pendant trois jours, du 14 au 16 juin 2024, la troisième édition des États généraux du Post-Urbain a réuni experts et public engagé, en Centre Bretagne, afin de réfléchir ensemble à des actions concrètes pour favoriser l’autonomie des ruralités.

Un sac de graines de lupin passe de main en main entre les rangées de chaises. Solo Frey, un des intervenants invités à échanger lors de la troisième édition des États généraux du Post-Urbain, vient d’interrompre la table ronde à laquelle il participe afin d’inviter le public à se servir et à planter ces graines, « plutôt que d’importer du soja ».

Le décor est ainsi planté pour ces rencontres, organisées cette fois à Ploërdut, une petite commune du Centre Bretagne, dans le Morbihan : semer le partage et le vivre ensemble dans les campagnes, autour d’alternatives concrètes pour faire germer de nouvelles façons de faire société dans les ruralités.

Des questions concrètes, des solutions précises

Le partage passe aussi par les échanges entre les intervenants de ces États généraux d’un côté, et les participants, sensibilisés aux problématiques du post-urbain, de l’autre. Depuis quatre ans – et autant d’éditions à l’initiative du géographe Guillaume Faburel – ces rencontres font foisonner les découvertes de personnes inspirantes : des individus aux modes de vie alternatifs, des scientifiques ayant déjà réalisé un pas de côté dans leurs recherches, ou des élus locaux engagés vers des projets vertueux pour faire vivre les ruralités.

À leur écoute, des personnes venues du monde associatif ou de collectifs, à la recherche d’alternatives à mettre en œuvre pour réinventer les campagnes. Les échanges sont parfois conceptuels, parfois très concrets, comme lorsque la question de la difficulté à obtenir les autorisations nécessaires pour installer une tiny house sur une parcelle s’invite dans le public. La réponse est technique mais précise.

Lire aussi : Bien manger, le champ des possibles des élus

Lévénement proposait différents stands, comme ici où des conseils étaient donnés pour réparer les outils plutôt que de les jeter. @Crédit photo : Manuella Binet

La difficulté de tendre vers une « vie simple »

Le logement écologique est d’ailleurs un sujet central durant ces trois jours, à l’heure où les parcelles en campagne deviennent plus que jamais difficiles à acquérir, où la problématique du logement rural pour les plus précaires devient chaque jour plus ardente, où les solutions d’habitat partagé apparaissent comme l’une des solutions d’avenir dans les territoires.

C’est ce que décrit d’ailleurs dans son témoignage, Patricia, une participante. En réponse au témoignage du sage ermite des forêts, Alexis Robert, fondateur d’un écolieu mythique près de la forêt de Brocéliande, elle raconte sa difficulté à tendre vers une vie simple, malgré tous ses efforts. Elle évoque aussi les difficultés qu’elle a dû surmonter en tant que maman solo, sous les applaudissements de la salle.

Lire aussi : Les ruralités, ou comment ré-enchanter nos sociétés !

Chargée de mission dans une association engagée dans la transition écologique, la jeune femme est elle-même surprise par l’émotion que son histoire suscite autour d’elle. « J’ai voulu en parler ici, car je ne suis pas un cas isolé. Beaucoup de gens ont envie de s’installer dans un territoire rural et vivre simplement. Mais souvent, il y a beaucoup d’obstacles pour atteindre cet objectif. Le prêt qui nous lie à la banque pour pouvoir acheter, le fait d’avoir un travail, ou l’éloignement des villes, par exemple. Je pense qu’il faudrait faciliter l’accès à l’habitat partagé pour tous », avance Patricia.

« Vous contribuez à briser les plafonds de verre »

Ainsi durant trois jours se succèdent, tables rondes, repas végétariens et ateliers parallèles, autour des biorégions notamment, pour les quelque 300 participants. Au-delà de la valeur des témoignages, toutes les tables rondes se terminent par la même question aux intervenants : « Quelles actions concrètes pour aller vers l’autonomie ? »

Agroforesterie et agriculture vivrière pour tendre vers l’autosuffisance alimentaire, habitat léger ou démocratie participative citoyenne et lutte contre les lobbys sont quelques-unes des réponses avancées. Des propositions concrètes, déjà mises en place dans certains endroits en France et qui ont fait leurs preuves. Un des participants adresse des remerciements sincères, aux intervenants présents venus explorer les alternatives qui fonctionnent et pourraient être mise en place pour peu qu’il y ait la volonté politique ou sociétale de le faire. « Vous contribuez à briser les plafonds de verre et ouvrir le champs des possibles. »

Lire aussi : Réhabiter les espaces ruraux, sortir de l’insoutenable géographie métropolitaine

Photo bannière : Autour du jeu Démétropoly, les participants à l’atelier parallèle du dimanche matin ont imaginé un futur post-urbain réaliste. @Crédit photo : Manuella Binet

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Dans le Maine-et-Loire comme ailleurs, la sécurité sociale de l’alimentation est une utopie en construction

25 juin 2024 à 14:39

Et si notre alimentation relevait d’une sécurité sociale au même titre que la santé ? En France, une dizaine de villes expérimente déjà des embryons de sécurité sociale de l’alimentation. À Cholet (Maine-et-Loire), des citoyens (essentiellement membres de l’opposition municipale de gauche) se réunissent pour faire avancer l’idée de l’accès pour tous à une alimentation de qualité et d’un revenu digne pour ceux qui la produisent.

C’est un vendredi soir studieux dans la salle de la Bruyère à Cholet (Maine-et-Loire). En ce dernier jour de mai, quatorze personnes ont répondu à l’appel de l’association Communs communes du Choletais, créée au lendemain des élections municipales de 2021 par le groupe d’opposition Avec vous ! Uni.e.s à gauche.

Après une conférence gesticulée de l’agronome Mathieu Dalmais, intitulée De la fourche à la fourchette… Non ! L’inverse !!, organisée mi-avril, les participants planchent une nouvelle fois sur la question de la sécurité sociale de l’alimentation (SSA). « C’est un sujet intéressant dans un contexte d’inflation », euphémise Hugues, 37 ans, l’un des rares à ne pas être engagé dans l’un des groupes d’opposition municipale.

Une quinzaine de personnes se sont réunies à Cholet (Maine-et-Loire) pour lancer un projet de sécurité sociale de l'alimentation. @Crédit photo : Maxime Pionneau
Une quinzaine de personnes se sont réunies à Cholet (Maine-et-Loire) pour lancer un projet de sécurité sociale de l’alimentation. @Crédit photo : Maxime Pionneau

« L’accès à l’alimentation de qualité est un droit »

« L’accès à l’alimentation de qualité est un droit et ce n’est jamais posé en ces termes », expose Élisabeth Allain, membre de cette sorte de think tank citoyen comptant une dizaine de membres. « Il y a de plus en plus de personnes qui ont recours à l’aide alimentaire. [La sécurité sociale de l’alimentation] est une idée qui traverse des tas de domaines : la production, la distribution, la consommation… »

Selon l’Insee, il y aurait, en 2021, entre 3,2 et 3,5 millions de bénéficiaires d’une aide alimentaire apportée par les associations. Un rapport de la Banque alimentaire de février 2023 rappelle que son nombre de bénéficiaires est passé de 820 000 personnes en 2011 à 2,4 millions fin 2022. « Depuis 2008, les différentes crises économiques et sanitaires se sont traduites par cette “marée lente” du recours à l’aide alimentaire qui n’a jamais refluée », lit-on.

« Transformer radicalement le système de production »

Dans la petite salle municipale, ça se met au travail. « La sécurité sociale de l’alimentation a les mêmes bases que la sécurité sociale tout court », contextualise Élisabeth Allain à la petite assemblée qui a sorti trousses et blocs-notes. À ses côtés, Kévin Certenais note un premier thème de réflexion sur lequel les participants, répartis en trois groupes, doivent plancher : « Comment nous portons cette idée de la sécurité sociale de l’alimentation ? »

Co-auteur avec Laura Petersell d’un ouvrage intitulé Régime Général. Pour une Sécurité sociale de l’alimentation, cet ex-candidat aux législatives pour La France insoumise et membre de l’association d’éducation populaire Réseau Salariat précise : « L’objectif, c’est de transformer radicalement le système de production sur toute la filière de l’alimentation. […] L’alimentation est un sujet qui permet de s’attaquer aux rapports d’exploitation et de domination. »

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Une utopie ? Pas vraiment. Fort d’une trentaine d’organisations membres[1], le Collectif pour une sécurité sociale de l’alimentation se mobilise depuis 2019 pour « essayer de penser les institutions d’une socialisation de l’agriculture et de l’alimentation ». Un peu partout en France, des expérimentations locales naissent : Toulouse, Bordeaux, Lyon, Grenoble, Saint-Étienne…

À Montpellier par exemple, où l’expérience est la plus avancée, une caisse alimentaire réunit 400 personnes. En échange d’une cotisation libre, les participants touchent 100 € pour se nourrir. Dans une interview publiée par le média Basta !, un membre du collectif qui porte l’initiative donne ses conseils : « Tentez, sans faire la même chose. Il faut que les critères soient cohérents avec la réalité locale. »

« Il faut bien démarrer quelque part »

Après avoir planché sur leur sujet, chacun des rapporteurs des trois groupes apporte sa réponse à la colle posée par Kévin Certenais qui anime les échanges sans intervenir. « Le souci, c’est que localement, il y a une entrave à ce genre d’idées », souligne Frédéric Bardeau, candidat par le passé sur une liste d’opposition choletaise. « On s’est dit que les étudiants pourraient être un public intéressant pour une expérimentation, mais ça soulève un paradoxe : on veut que ce soit universel, mais on part d’un public cible. Il faut bien démarrer quelque part. »

Une question que s’est posée le Collectif pour une SSA : « De petites initiatives locales peuvent être nocives pour les écosystèmes ou renforcer des mécanismes forts de domination sociale. »

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Les participants planchent dans la petite salle municipale. @Crédit photo : Maxime Pionneau

« Ces expérimentations répondent à un besoin légitime et urgent », estime Tanguy Martin, membre du collectif en question et co-auteur, avec Sarah Cohen, du livre De la démocratie dans nos assiettes. « Elles incarnent aussi une idée qui est très éthérée, théorique et donnent à voir qu’une autre société est possible. »

Jouant de l’analogie avec la sécurité sociale tout court, il dit : « La sécurité sociale en 1946 ne tombe pas du ciel. Elle vient d’une dynamique qui commence à la fin du XIXe siècle où tout un tas d’organisations mettent en œuvre des dynamiques de solidarité qui aboutissent à une généralisation dans un programme de sécurité sociale globale. » Mais le risque serait de s’arrêter là. De « faire sa part » ─ en toute bonne conscience ─ et de ne pas investir le terrain politique.

Les petits ruisseaux et la grande rivière

Celui qui travaille par ailleurs pour le mouvement citoyen Terre de Liens prend l’exemple des Amap[2] dans lequel des acteurs privés ont investi. « Il ne suffit pas de faire de belles initiatives pour que ça se diffuse. Il faut mettre en place un rapport de force politique pour faire changer les choses. »

À Saumur, un groupe d’une vingtaine de personnes réfléchit aussi à la question au sein de l’Université populaire du Saumurois. Monique Tilhou, une retraitée de 75 ans qui en est membre ne dit pas autre chose : « C’est nécessaire de travailler les alternatives, mais il faut trouver des réponses systémiques. Les petits ruisseaux vertueux ne font pas de grandes rivières. »

À Saumur, on préfère diffuser l’idée plutôt que de se lancer dans une expérimentation. « On n’en a pas la force, mais on fait des jeux autour », reconnaît-elle. Du lobbying citoyen.

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« On est face à un problème systémique et la SSA est une réponse systémique », souligne de son côté Félix Lallemand, cofondateur de l’association Les Greniers d’Abondance qui « s’intéresse aux vulnérabilités de notre système alimentaire face aux changements globaux ».

Alors que la crise écologique rappelle l’urgence d’un changement de modèle agricole, lui souligne que « l’un des principaux freins [au changement de modèle] est le manque de débouchés ». « La sécurité sociale de l’alimentation garantit des débouchés à des prix rémunérateurs et protégés de la concurrence internationale », poursuit-il. L’idée est que l’État alloue une somme à chacun qu’on ne pourra dépenser que pour acheter des produits agréés et ainsi choisir de privilégier un modèle vertueux.

Et après ?

À Cholet, la soirée se poursuit. « Il faut aussi prendre en compte la situation catastrophique des paysans », ajoute Hugues pour son groupe. « Il faut que ce soit le plus local possible. » Vient le tour de Mélina, représentante du dernier groupe : « L’idée de fond, c’est d’accéder à une alimentation saine. Mais c’est quoi ? C’est bio, local ? Et si c’est bio et que ça vient du Super U ? On voudrait qu’il y ait un réseau salarial, passer par des régies publiques. Qu’il y a des cotisations en fonction des salaires. Pour l’expérimentation municipale, on ne voudrait pas une cible, mais un tirage au sort sur la base du volontariat. » Elle souligne l’importance de faire connaître cette idée. Et qu’elle infuse au-delà du petit cercle de l’opposition choletaise.

Petit à petit, ce projet de sécurité sociale est questionné dans tous les sens. Comment éviter de tomber dans la charité ? Comment passer du local au national ? Comment même créer quelque chose localement ? Faut-il créer une association ? Ce projet est-il seulement envisageable dans une ville tenue depuis 1995 par le maire de droite, Gilles Bourdouleix ?

Dans les colonnes du Courrier de l’Ouest, l’ex-candidat insoumis aux législatives et membre de Communs communes du Choletais, Christophe Airaud, déclarait : « Soit cela se fera avec une majorité politique favorable, soit à côté. » Après près de deux heures d’échanges naviguant entre du très concret et du trop abstrait, Joëlle, une participante, souffle : « Ça m’intéresse beaucoup, mais je ne comprends rien… »

À Cholet, le projet d’expérimentation de la SSA risque d’être confronté à la municipalité locale de droite. @Crédit photo : Maxime Pionneau

Nationalement aussi, la tendance est davantage à l’austérité qu’aux grandes mesures sociales. Mais le week-end qui a suivi cet atelier organisé à Cholet, l’Assemblée nationale a été dissoute et, dans la foulée, la gauche s’est unie. De quoi espérer une avancée ou, au moins, un coup de projecteur pour la sécurité sociale de l’alimentation ? « Il n’y a que le Nouveau Front populaire qui serait susceptible de porter ce type de choses. Mais avoir un gouvernement favorable à la SSA ne sera pas suffisant à sa mise en œuvre », estime Tanguy Martin.

Si le sujet est absent du programme de gauche, Monique Tilhou, la retraitée saumuroise, y croit. Lors des dernières législatives, elle avait fait le tour des popotes pour en faire la promotion. Même si la campagne électorale sera courte, elle compte recommencer. La possibilité d’une grande rivière la séduit assez.

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[1] Ingénieurs sans frontières Agrista, Réseau Civam, Réseau Salariat, la Confédération paysanne, le collectif Démocratie alimentaire… La liste complète des membres est à retrouver ici.

[2] Association pour le maintien d’une agriculture paysanne

Photo bannière : À Cholet, l’association Communs communes du Choletais organisait, vendredi 31 mai 2024, un atelier-débat sur la sécurité sociale de l’alimentation. @Crédit photo : Maxime Pionneau

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« Il n’y a toujours pas de transparence dans la répartition des marges » : la loi EGalim n’a pas révolutionné le secteur agricole et alimentaire

25 juin 2024 à 11:00

Visant à protéger le revenu des agriculteurs, la loi EGalim était sur toutes les bouches lors du mouvement social de janvier : pourquoi celle-ci n’est pas respectée ? Alors que l’événement Planète en fête est organisé à Laval (Mayenne) les 29 et 30 juin 2024, Éric Guihéry, agriculteur et administrateur au Civam Bio 53 qui porte l’événement, livre son regard critique et ses espoirs sur le sujet.

Un, deux, trois et c’est tout ? Alors qu’une quatrième version de la loi EGalim était prévue pour l’été 2024, la dissolution de l’Assemblée nationale rebat aussi les cartes dans le secteur de l’alimentation. Pour rappel, la première loi EGalim remonte à 2018 et visait à « lutter contre le gaspillage alimentaire » et à « payer le juste prix aux producteurs ».

Elle avait pour ambition rien de moins que « l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous ». En 2021, la loi EGalim II mettait l’accent sur une protection de la rémunération des agriculteurs, quand EGalim III, adoptée en 2023, voulait renforcer l’équilibre entre agroalimentaire et grande distribution.

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Au lendemain du mouvement social agricole de janvier, une commission parlementaire avait été lancée. Critiquée de tous bords, la loi EGalim remplit-elle ses fonctions ? Des difficultés des agriculteurs à vivre de leur métier à l’inflation subie par le consommateur entraînant une baisse de la consommation du bio, laissent à penser que non.

Mais pourquoi cette loi EGalim ne parvient pas à réguler ce secteur stratégique qu’est l’alimentation ? Pour tenter de comprendre cet échec, Éric Guihéry, éleveur laitier mayennais et l’un des administrateurs du Civam (Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural) Bio 53, apporte son éclairage sur le sujet. Installé en Gaec avec son épouse Patricia, celui qui est en bio depuis vingt ans jette un regard critique sur le sujet. À la veille de l’évènement Planète en Fête organisé à Laval (Mayenne) les 29 et 30 juin 2024, il livre aussi ses espoirs.

Pour vous, quel est l’objectif premier de la loi EGalim ?

Éric Guihéry : À la base, c’était pour répartir les marges au sein des filières agricoles entre les paysans, les collecteurs, les transformateurs et les distributeurs. Avant ça, l’administration n’avait que peu de regard dessus. On partait de rien !

D’un côté, il y a les coopératives sur lesquelles on entendait que — comme elles sont gérées par les paysans qui décident du prix — la transparence était totale. Dans la réalité, ces paysans n’avaient aucune vue sur les marchés et les prospectives. De l’autre, il y a ceux qui commercialisaient en privé. Là, il y avait une hégémonie des acheteurs qui pouvaient fixer des prix proches les uns des autres.

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La première version de la loi EGalim remonte à 2018. Six ans plus tard, où en est-on ? A-t-on vu émerger « l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous » voulu ?

On ne peut pas dire que tout est réussi, ni que rien n’a changé. Ce qui n’a pas changé, c’est qu’il n’y a toujours pas de transparence dans la répartition des marges. Chacun diffuse les données qu’il veut sans qu’il n’y ait la possibilité de voir la véracité des chiffres. Il n’y a pas de transparence chez les transformateurs comme chez les distributeurs, alors que les paysans ont toujours été très transparents sur leurs coûts de production. Ce qui a changé, c’est qu’il y a de la négociation, de la discussion et de l’écoute qu’il n’y avait pas avant.

Organisé par le Civam (Centre d'initiatives pour valoriser l'agriculture et le milieu rural) Bio 53, la 20e édition de Planète en fête est organisée à Laval fin juin. @Crédit photo : Civam Bio 53
Organisé par le Civam (Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural) Bio 53, la 20e édition de Planète en fête est organisée à Laval fin juin. @Crédit photo : Civam Bio 53
Pour quelle raison n’y a-t-il pas de transparence ?

On est sur un marché libre et concurrentiel, c’est pour ça qu’ils ne veulent pas donner leurs chiffres. C’est la réponse systématique que l’on a.

Lors du mouvement social des agriculteurs en janvier, le non-respect de la loi a été pointé du doigt. La force publique a-t-elle les moyens de contraindre les intermédiaires ?

Elle n’a aucun moyen. Si seulement elle pouvait déjà contraindre à faire connaître les marges !

Pour contrer le rôle joué par les centrales d’achats européennes, un projet d’« EGalim européen » a été évoqué en février. Pensez-vous que l’Europe soit le bon niveau pour intervenir ?

Pour la bio, non. Plus de 90 % des produits bio de France sont consommés en France. Je me dis qu’ils ont renvoyé ça au niveau européen pour cacher leur incapacité à imposer des choses au niveau national.

Avant la dissolution de l’Assemblée nationale à l’issue des élections européennes, une commission parlementaire planchait sur une quatrième version de la loi. Qu’en attendiez-vous ?

Le plus important, c’était de préparer le grand chantier des transmissions des fermes agricoles, car la moitié des paysans ont plus de 55 ans. Il faut une loi agricole et foncière. Mettre les deux ensemble.

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Fin juin, la 20e édition de Planète en fête, organisée par le Civam Bio 53, a lieu à Laval. En quoi ce type d’événement est important ?

Le commun des mortels peut avoir une idée de la bio faite pour les « bobos ». Il y a aussi l’idée que si tout le monde se met au bio, on ne pourra pas tous manger, car ça coûte trop cher et on ne produira de toute façon pas assez… L’idée, c’est de casser ces préjugés. On peut très bien se nourrir à pas cher en utilisant des produits de saison et de qualité. Organiser Planète en fête dans la banlieue de Laval, c’est s’approcher des citoyens dont on pourrait croire qu’ils sont éloignés de la bio. Mais ce n’est pas toujours le cas. C’est aussi montrer qu’on peut s’alimenter à pas cher avec ces produits-là. C’est de l’action plutôt que des grands discours !

Planète en fête, samedi 29 juin et dimanche 30 juin 2024, à la Plaine d’aventure Saint-Nicolas, à Laval, programmation complète à retrouver ici.  Participation libre. Contact : 02 43 53 93 93.

Photo bannière : Installé en Mayenne, l’agriculteur et administrateur du Civam (Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural) Bio 53, Éric Guihéry, jette un regard critique sur la loi EGalim. @Crédit photo : Éric Guihéry.

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