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À partir d’avant-hierL'ANTHROPOSCÈNE

L’avenir est ce que nous en ferons

12 juin 2024 à 07:51

Dépasser les clivages pour relever les défis de demain

L’être humain ne doit jamais cesser de penser. C’est le seul rempart contre la barbarie. Action et parole sont les deux vecteurs de la liberté. S’il cesse de penser, chaque être humain peut agir en barbare. Hannah Arendt

Une éthique de la paix : la course du temps long 

Il n’y a rien de plus difficile que de conserver l’axe du gouvernail en pleine tempête. Aujourd’hui, vouloir conserver l’axe de la paix, la possibilité de maintenir ensemble des points de vue opposés, vouloir dépasser les clivages et éviter les extrêmes devient quasiment acrobatique.

Il n’est pas question de ne rien faire et d’être passif. Bien au contraire. Faire tendre les individus et les groupes à un au-delà du clivage lorsque la majorité des individus contribue à l’opposition et à la scission de la société globale est aussi exigeant que compliqué, voire perçu comme anachronique ou inadapté.

Il est un temps pour tout.

Il y a ceux et celles qui avec brio vont agir dans le court terme pour éteindre le feu et il y a celles et ceux qui agissent, à leur manière, dans le court terme et sèment délibérément les graines du moyen terme. Car pour qu’il y ait une sortie du tunnel – des affrontements, des régressions, des collusions…- encore faut-il la co-construire.

Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible. Antoine de Saint-Exupéry

Agir pour la paix, contrairement à beaucoup de représentations, n’a rien de passif. C’est actif et engagé puisqu’il est question d’aider les personnes à retrouver le chemin du dialogue malgré les différences. Et précisément, comprendre que les enjeux de notre temps ne peuvent s’accommoder de clivages et de batailles.

Nous sommes les jouets des manipulations de toute sorte

Les réseaux sociaux et plus largement Internet nous apportent des merveilles de connexion et d’accès aux connaissances et donc multiplient nos moyens d’actions. Et aussi nous ont transformés en objets des algorithmes qui instrumentaient nos opinions, besoins, désirs et choix. Chaque recherche sur Internet nous catégorise, nous sommes de plus en plus cantonnés dans des communautés d’intérêt étanches, que nous n’avons pas choisies et nous sommes abreuvés de fake news[1] qui conditionnent nos décisions. 

Être un individu libre et choisir ses actions sans tomber dans le piège des clivages devient un engagement éthique et intellectuel héroïque. Car tout nous pousse à l’opinion immédiate et juger sans savoir.

La liberté est un état d’esprit, non le fait d’être affranchi de quelque chose ; c’est un sens de liberté ; c’est la liberté de douter, de remettre tout en question ; c’est une liberté si intense, active, vigoureuse, qu’elle rejette toute forme de sujétion, d’esclavage, de conformisme, d’acceptation. Jiddu Krishnamurti

L’importance déterminante de la géopolitique

Par ailleurs, nous minorons les évolutions de la géopolitique. Le G7 est dépassé par les BRICS qui rassemblent sans cesse davantage de pays et qui modifient considérablement l’Ordre Mondial[2]. Même si Jean-Joseph Boillot nous rassure sur le fait qu’ils ne sont pas encore suffisamment organisés pour apporter une véritable alternative, le fait que la Chine et la Russie en soient les membres principaux démontre de deux stratèges hors pair aux commandes qui utilisent leurs puissances notamment sur les ressources critiques pour avoir des influences déterminantes sur notre avenir. « Certains pays du Sud possèdent désormais un levier politique fort sur les matières premières critiques qu’ils revendiquent.[3] »

Par ailleurs, face à nos démocraties chancelantes, « le retour des Empires » comme le mentionne Arte nous alerte également sur notre capacité de mobilisation. La guerre semble davantage primer que la paix[4]. La paix nous a conduit à envisager le Bonheur pour tous, suivant en cela les inspirations de Spinoza mais nous avons perdu dans cette évolution la force des combattants. On s’étonne du manque d’engagement attribué à l’individualisme, il y a aussi la perte de cette énergie fondamentale, que les perdants détiennent rêvant de redevenir les vainqueurs. Certains, de par le monde, ont cette rage de dominer tandis que nous nous diluons dans la satisfaction de nos besoins immédiats et que nous reléguons à « d’autres » la responsabilité d’agir pour poser des limites face à leurs affrontements. 

Nous avons perdu la mémoire

Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur. Winston Churchill

Nous sommes conditionnés à oublier le passé. Nous venons de célébrer le 6 juin 1944, cependant cela n’intéresse plus qu’une poignée d’individus. Les plus jeunes sont obnubilés par TikTok et Instagram – pour ne citer que ces applications et il y en a tant d’autres – qui ont pour particularité de capter l’attention vers des informations orientées. Ces applications font défiler sans cesse de nouvelles vidéos ou images, les textes sont largement minorés et cela a plusieurs conséquences. Limiter les conditions d’attention, se « concentrer » sur le futile, nourrir un narcissisme d’image et de notoriété, adopter des comportements grégaires, oublier ce qui s’est passé l’instant précédent et ignorer tous les grands problèmes de notre temps. Ce qui est privilégié ce sont les danses, ce qui fait rire, la fast fashion, l’apparence… Quant aux idées, les pensées, les discussions, les analyses, les débats (où l’on dialogue et non où l’on clive) sont relégués aux plus séniors que l’on nomme avec grand respect les « vieux ». Et ceci sans prendre conscience combien chacune et chacun est alors le jouet de manipulations multiples[5].

Pour reprendre la citation de Winston Churchill si nous ne souvenons pas de l’Histoire, alors nous ne pouvons pas correctement construire demain. C’est aussi bien une question d’éducation, de culture, de transmission qu’essentiellement une volonté politique de rendre chaque citoyen suffisamment cultivé pour devenir un Homme ou une Femme Debout, libre de ses choix et de ses décisions. Mais rappelons-nous la phrase de Patrick Le Lay qui date de 2004, lorsqu’il était PDG de TF1 : “Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible”.

L’apparition des médias est une formidable avancée, tout dépend de son utilisation et des intentions à leur déploiement. Au service du développement de la conscience des citoyens ou de l’augmentation de la consommation de l’asservissement de chacun ?

La paix est un engagement puissant, global et inaltérable

La plus grande force dont puisse disposer l’humanité est la non-violence. Elle est plus puissante que la plus puissante des armes de destruction élaborées par l’intelligence de l’homme. Mahatma Gandhi

La paix est un engagement et il faut de la force, de la détermination, la Puissance d’un Gandhi, d’un Nelson Mandela pour poursuivre, sans relâche, ce chemin escarpé. Rappelons-nous qu’ils ont cultivé une extraordinaire Puissance intérieure de paix et de non-violence, tout en agissant concrètement et politiquement pour que la paix advienne, sans compromission, avec une détermination à toute épreuve. Nous sommes loin du Développement Personnel mollasson dans lequel désormais même leurs citations sont cantonnées.

Redressons-nous pour tisser, ensemble, malgré, et surtout grâce nos différences les structures permettant de relever les défis de notre temps. Nous ne disposons plus du temps pour les diatribes stériles. 

C’est ensemble, avec des démocraties saines, des engagements réels et des actions responsables que nous pouvons agir face aux multiples périls de notre époque de transition[6]. Et ceci avec une vision de paix qui n’est pas une utopie mais un engagement réel au quotidien.

C’est le moment de l’engagement !

Christine Marsan, 10 juin 2024


[1] https://www.editions-jclattes.fr/livre/les-ingenieurs-du-chaos-9782709664066/

[2] https://www.iris-france.org/186906-brics-vers-une-recomposition-de-lordre-international/ ;

[3] Jean-Joseph Boillot.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=raW8n00Q9Ns

[5] https://lanthroposcene.fr/2024/02/13/en-periode-de-turbulences-les-risques-demprise-psychologique-planent/

[6] https://www.acatl.fr/la-delicate-transition/

La forme élémentaire du bonheur

23 mai 2024 à 15:10

Pourquoi écrire, à la fin,
sinon pour croire à l’innocence possible,
à l’indestructible,
à la force douce qui nous fait vivant,
à ce soutien par les choses et le monde dans les choses et le monde,
pour ajouter un étage à la cabane dans l’arbre,
étage tout pur,
blanc,
silencieux,
avec juste le chant du vent,
d’un oiseau,
d’une pluie qui ne serait pas de l’eau,
un étage pur où écouter la force élémentaire qui traverse tout,
par la vertu auxiliaire de l’amour,
de la souffrance,
de l’inquiétude à la sérénité
– la forme élémentaire du bonheur -,
le souffle tendre d’un grand cheval,
la chambre de l’origine,
qui sent le lilas, la violette, la mésange
– et qui envoie promener l’abîme.

Charlie Galibert, mai 2024

Fièvres guerrières.

8 mai 2024 à 19:00

En France, en ce début mai, on garde volontiers sa petite veste pour aller faire son marché le dimanche matin. Pas encore les grosses chaleurs, même à Nice.
Et pourtant, force est de constater que la fièvre n’en finit pas de monter JT après JT.
Une mauvaise fièvre autorisant toutes les éruptions. Préparant les pires débordements… 
Au cœur de nos sociétés comme à échelle des nations.

Quand une série donne la température d’une époque.
Fin de saison le mois dernier pour la nouvelle série La Fièvre écrite par Eric Benzekri et réalisée par Ziad Doueiri. On ne présente plus le duo à l’origine de l’excellent Baron noir.
La Fièvre ? Pas de tromperie sur la marchandise : c’est du 100% fébrile.
Pour les communicants, un cas d’école certainement en matière de communication de crise.
Une bataille féroce. Une guerre à distance et de l’ombre, entre deux femmes brillantes, agissant pour l’occasion en spin doctors, sœurs ennemies admirablement incarnées par Nina Meurisse et Ana Girardot.
Une fiction troublante de réalisme.

Une chronique intelligente d’une société polarisée à l’extrême.
Un récit quasi documentaire sur ces glissements sémantiques et ces dynamiques médiatiques qui permettent à un tabou social de se frayer un chemin jusqu’au statut de loi.
L’intelligence imprègne paradoxalement chaque séquence de cette série, miroir de la violente fragmentation de notre société. Intelligence, y compris dans son côté obscur de cynique manipulation vers le pire. A ce jeu-là, la comique d’extrême droite est d’une extrême et diabolique efficacité, entourée pour cela d’un super pro des dynamiques d’influence.
« Que pensez-vous du cannibalisme ? » demande de son côté Sam Berger au Président du club de foot engagé dans la tourmente médiatique.
Surtout, ne pas répondre que nous ne mangerons jamais de ce pain-là…
Le décryptage des process de manipulation par les réseaux sociaux est en effet saisissant de réalisme. Il viendra désarçonner des personnalités engagées qui ne sont pourtant pas dans la radicalité. Le tribunal permanent des réseaux sociaux fait et défait les individualités au rythme viral des lynchages et des hystéries.

Et déjà le tabou vient de se faire une place dans la sphère de l’acceptable.
(Je ne cite pas ici le tabou en question pour ne pas spoiler of course)

Avec nous ou contre nous.
Fébrile.
Telle est notre époque.
Incandescente et sans nuance.
Bouillante et simplificatrice à l’extrême.
Edgar Morin est peut-être en route vers les super centenaires, mais son projet de pensée complexe semble clairement défunt. Tout le monde s’arc-boute sur des positions idéologiques sans concession. Le phénomène n’épargne personne. 
L’on est soit pour, soit contre. 

Et ce, malheureusement au plus haut sommet de l’État, alors que la Bollorisation des esprits porte manifestement ses fruits dans ce gouvernement dont le Président continue à jouer la montre sur la reconnaissance de la Palestine. Aussi, justement, n’est-il plus permis en France de manifester pour la Palestine. Les étudiants de Sciences-Po sont donc allés trop loin en avril dernier : « Science-Po s’incline face à la pression islamo-gauchiste » titrait Le Figaro. Dans un récent article du Canard Enchaîné, un professeur du respectable établissement depuis quarante ans nuance sans hésitation de son vécu quotidien pareille vision : « Quand j’entends dire que l’école serait devenue un bunker islamo-gauchiste, j’en tombe de ma chaise. »

Une forme de « Terreur intellectuelle » est désormais le climat du pays dit des Lumières.

Malheur également au militant écologiste qui s’accroche à son arbre pour manifester son désaccord à l’égard d’un bien inutile projet d’autoroute. Lequel n’a le projet de servir l’intérêt général que pour les naïfs. Une telle forme d’engagement a un nom désormais en France : l’écoterrorisme.
Pendant ce temps, l’on a pu noter une réelle mansuétude, au cours des mois passés, à l’égard de l’engagement musclé des agriculteurs ou des pêcheurs.
Pendant ce temps, malgré la désinformation manifeste et décomplexée d’un Pascal Praud sur une chaîne de très grande écoute (« Le glyphosate n’a aucun impact sur la santé des humains»), l’Arcom se cantonne aux mises en garde, mises en demeure et autres sanctions plutôt qu’un débranchage sans pudibonderie de ce mass-média piétinant avec arrogance ses obligations en matière de déontologie journalistique, et porte-voix des idées les plus réactionnaires, quand elles ne sont pas franchement « brunes ». 

Deux poids deux mesures dans la censure…

Le monde d’aujourd’hui : comme hier ?
Pour mon plus grand bonheur, un personnage inattendu s’invite dans La Fièvre : le livre Le monde d’hier de Stefan Zweig. Je salue l’auteur de cette série de l’avoir convoqué car je le tiens comme essentiel dans la compréhension de la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. L’ouvrage balise près d’un demi-siècle d’histoire de l’Europe, jusqu’à la veille du suicide de Zweig en 1942. La genèse de cette Europe qui aboutit à la montée des extrêmismes est d’une terrible actualité.
Le passage cité renvoie à ce moment où la polarisation des sociétés obligeait le modéré et le nuancé à se taire :

« Petit à petit, dans ces premières semaines de la guerre de 1914, il devint impossible d’avoir la moindre conversation raisonnable avec qui que ce fût. Les plus paisibles et les plus débonnaires étaient comme enivrés par l’odeur du sang. Des amis que j’avais toujours connus comme des individualistes résolus et même des anarchistes d’esprit s’étaient métamorphosés du jour au lendemain en patriotes fanatiques et de patriotes en annexionnistes insatiables. Chaque conversation se terminait par des slogans stupides tels que « Quand on ne sait pas haïr, on ne sait pas non plus vraiment aimer » ou par de grossiers soupçons. Des camarades avec qui je n’avais pas eu la moindre querelle depuis des années m’accusaient avec la dernière rudesse de ne plus être un Autrichien ; je n’avais qu’à passer en France ou en Belgique. Ils allaient même jusqu’à suggérer prudemment que des opinions telles que celles qui considéraient cette guerre comme un crime devaient être portées à la connaissance des autorités, car les « défaitistes » – ce joli mot venait d’être inventé en France – étaient les pires criminels envers la patrie.
Dès lors, il ne restait plus qu’une chose à faire : se retirer en soi-même et garder le silence tant que les autres continueraient à s’exciter et à vociférer. »

En 2024, il semblerait que toute forme de débat contradictoire soit impossible, et surtout que toute pensée contradictoire soit menacée du pire.
Dora Moutot, auteure de l’ouvrage Transmania, « Une enquête sur les dérives de l’identité transgenre », en sait quelque chose alors qu’accusée de transphobie, elle a fait l’objet d’un appel au meurtre.
Le gouvernement Français, lui, ne s’embarrasse plus non plus de nuances en ce qui concerne le cas de la Palestine : toute expression politique virulente sur les campus français est réprimée dès les premières heures d’occupation.

Croissance verte ? non, rouge.
Fever !
Au plus haut niveau, donc.
J’écris les dernières lignes de ce post en ce 8 mai 2024 qui célèbre, je crois, la fin de la pire guerre, la plus meurtrière, la plus inhumaine de notre humanité. Un rapide coup d’œil sur le fil d’info du jour : Poutine a ordonné la tenue d’exercices nucléaires.
Tout va bien. 

Et la fièvre n’a malheureusement pas fini de grimper, hélas…

Nous aimerions une relance de la croissance par la transition écologique.
Ben oui, c’est évident. C’est là nous dit-on, dans cette fameuse transition, que se situent des réserves insoupçonnées de dynamisme économique. 
Cette bien jolie histoire que l’on veut bien nous raconter, et que nous appelons de tous nos vœux du reste, n’est malheureusement pas d’actualité.

La relance ?
Dans l’immédiat, elle se fera par l’armement et le réarmement.
En 2023, les dépenses d’armement dans le monde ont augmenté de 7% à 2300 milliards de dollars. La plus forte hausse en 15 ans !
Et la guerre en Ukraine n’explique pas à elle seule cette progression.
« Tensions » au Moyen-Orient, postures guerrières de la Chine en Asie : partout dans le monde, les dépenses militaires s’envolent.
S’il est élu, Trump veut imposer 2% du PIB en dépenses militaires à tous les membres de l’OTAN !
La dernière aide à l’Ukraine de 60 milliards de dollars votée par le Sénat américain ? L’essentiel profitera surtout aux carnets de commande de l’industrie américaine de l’armement.
Pas fous les américains ! Ni philanthropes !
Bye bye la croissance verte !
On voit surtout du rouge ! sang, sang… sans trêve ni repos. (air connu)

Bien que classé comme tel, Le monde d’hier n’est pas véritablement un essai, mais son auteur y pose en effet quelques hypothèses, notamment sur les causes réelles de la guerre, en l’occurrence celles de la Première Guerre Mondiale. En 1914, après quarante ans de paix, il évoque « l’excès de force ». Son hypothèse m’interpelle soudain : est-ce qu’après le double, après 80 ans de paix donc, les nations de 2024, plus renforcées que jamais par des années de croissance, nonobstant les crises énergétiques, se retrouvent toutes aujourd’hui à un point d’incandescence tel que l’issue ne pourra être, à nouveau, fatalement, que le grand affrontement ?

Bon 8 mai à toutes et tous.

« La France regorgeait de richesses. Mais elle en voulait encore plus, elle voulait une nouvelle colonie alors qu’elle n’avait pas assez d’hommes pour peupler les anciennes ; on faillit en venir à la guerre pour le Maroc. L’Italie voulait la Cyrénaïque, l’Autriche annexa la Bosnie. A leur tour, la Serbie et la Bulgarie s’en prirent à la Turquie, et l’Allemagne, encore exclue pour l’instant, sortait déjà les griffes pour porter des coups furieux.
Partout, le sang montait à la tête congestionnée des États. Partout, la fructueuse volonté de consolidation intérieure se mit à développer en même temps, comme une infection bacillaire, une frénésie d’expansion. Les industriels français, qui gagnaient gros, incendiaient les industriels allemands, qui s’engraissaient tout autant, parce que les uns et les autres voulaient livrer plus de canons Krupp et Schneider-Creusot. Le port de Hambourg avec ses énormes dividendes travaillait contre celui de Southampton, les agriculteurs hongrois contre les agriculteurs serbes, les trusts les uns contre les autres – la conjoncture les avait tous rendus fous, d’un côté comme de l’autre, la rage les poussait à gagner toujours plus. Aujourd’hui, quand on réfléchit posément et se demande pourquoi l’Europe est entrée en guerre en 1914, on ne trouve pas la moindre raison de nature rationnelle ni même de prétexte. L’enjeu n’était pas les idées, à peine les petits territoires frontaliers ; je ne sais l’expliquer autrement que par l’excès de force, comme une conséquence tragique de ce dynamisme interne qui s’était accumulé pendant ces quarante années de paix et cherchait à se décharger. »

(Stefan Zweig, Le Monde d’hier, 1941)

Symphonie d’émotions et gouvernance

29 janvier 2024 à 12:25

Et si le vide de projet de politique générale se traduisait par l’instrumentalisation des émotions ? Ou comment gouverner à partir de la peur ou de la colère.
Et que se passerait-il si nous choisissions la joie ? Utopie ou opportunité résiliente de transformer le monde ?

Crises, choc et peur

Une « stratégie du choc » est un ensemble de tactiques brutales qui visent à tirer systématiquement partie du désarroi d’une population à la suite d’un choc collectif pour faire passer en force des mesures extrémistes en faveur des grandes corporations, mesures souvent qualifiées de « thérapie de choc ». 
Naomi Klein

La crise sanitaire a mis en lumière les effets du gouvernement par la peur et aussi les mesures drastiques prises pour priver les citoyens de liberté au prétexte de la santé publique. Et ceci dans l’assentiment quasi général. Si nous voulions tester la soumission d’un peuple nous n’aurions pas fait mieux. Comme le test a été mondial, nous voyons l’efficacité de la gouvernance par la peur. Stratégie largement décrite par Naomi Klein[1]. Chacun étant invité à dénoncer son voisin, tandis que la « collaboration » de bien triste mémoire n’est pas si éloignée dans notre histoire. Les progrès numériques fournissent les ressources idoines pour une surveillance accrue[2] de chacun dans l’acceptation apathique de la majorité. Celle-ci privilégiant le fait d’être tranquille aux soubresauts ébouriffants de la liberté.

L’amnésie historique est un phénomène inquiétant,
non seulement parce qu’elle porte atteinte à l’intégrité morale et intellectuelle, 
mais aussi parce qu’elle prépare pour les crimes à venir. 
Noam Chomsky

Gouverner en entretenant la mémoire consisterait à développer l’esprit critique par la profondeur des analyses philosophiques et historiques et il semble que le temps d’Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Hannah Arendt ou encore Simone Weil soi relégué aux bibliothèques de philo.

De la peur à la colère, l’apologie de l’affrontement
Dans un contexte général populiste et régressif valorisant les communautés qui s’affrontent, il n’y a guère d’interstices pour le dialogue, le débat fécond. En revanche, à la peur succède la colère et c’est le carburant émotionnel des extrêmes de droite comme de gauche. Le libéralisme entretient la peur et la soumission lorsque les populismes vendent la colère et les révolutions comme promesse de meilleurs lendemains.

Les colères attisent les conflits et conduisent plus sûrement aux affrontements qui permettent l’avènement des armées pour faire respecter l’ordre. Et nous passons des « gardiens de la paix » aux « forces de l’ordre », comme aime à le rappeler Patrick Burensteinas. Car les mots ont un poids sur le réel, l’influence et le colore de l’intention de ses gouvernants. 

L’art de la guerre, c’est de soumettre l’ennemi sans combat.
Sun Tzu l’art de la guerre

Marteler son discours de langage guerrier prépare les esprits aux affrontements et les ventes d’armes trouvent alors tout naturellement leur chemin vers les zones de combat. La guerre est alors la norme et la paix vécue comme une utopie. Pourtant, plus de 70 ans sans guerre mondiale nous avait fort bien convenu jusqu’ici.

Chacun a la responsabilité de faire croître la paix en lui afin que la paix devienne générale. 
Dalaï Lama

La prise de conscience écologique : carrousel d’émotions
Les mises en garde des acteurs engagés pour le climat agissent sur trois émotions : la peur, la colère et la tristesse. Les alertes répétées conduisent à sortir les personnes du déni et certaines sombrent alors dans l’éco-anxiété. D’autres envisagent des actes virulents que d’aucuns qualifient d’écoterrorisme, car face au déni et à l’inaction, après de multiples stratégies, il ne reste plus que la violence de la colère et du désarroi. Les rapports du GIEC et des acteurs qui relaient ces messages conduisant surtout à la peur, craignant de ne pas savoir agir correctement.

Mes forêts sont en train de brûler partout, mes coraux sont en train de crever, mes lacs s’assèchent, beaucoup de mes habitants veulent fuir leur pays … Pour préserver ce qui peut l’être, vous avez 30 ans pour diviser les émissions de gaz à effet de serre par 3. 
Vous pouvez aussi attendre que tout devienne invivable. 
Le monde sans fin. Jean-Marc Jancovici

Et ce qui taraude tous ceux qui sont impliqués dans les transitions c’est l’inertie des comportements. La grande majorité a bien du mal à modifier ses habitudes. La créativité vient en renfort pallier les silices de nos routines. Les fresques[3] se multiplient pour réussir à faire bouger les lignes et parvenir à ce point de bascule tant rêvé, étape à partir de laquelle la minorité des citoyens agissant permet de passer d’un paradigme déclinant à celui émergent. Il faut un nombre significatif d’individus engagés dans le modèle de société en construction pour que l’ancien se délite et laisse la place au nouveau.

Assumons que nous sommes dans une étape de bricolage au sens de Lévi-Strauss[4], nous avançons par essais-erreurs, à plus de 8 milliards sur un bateau dont certains assurent qu’il s’agit du Titanic, comme le mentionnait à son époque Nicolas Hulot, d’autres le radeau de la Méduse… Nous tâtonnons pour co-construire demain. Pour le moment, nous avons la tête dans les utopies et nos comportements restent souvent coincés dans le modèle de compétition égotique. Le décalage tient à la difficulté d’incarner nos convictions. Mais ça progresse.
Dans notre monde complexe et systémique, les effets de nos actions reviennent de plus en plus vite et nous permettent de nous réguler et de nous ajuster pour modifier ce qui doit l’être.

Et si pour réussir les émergences d’alternatives nous convoquions la joie ?

Et si nous mobilisions la joie ?

Le désir qui naît de la joie est plus fort que le désir qui naît de la tristesse. 
Baruch Spinoza

Et si nous misions davantage sur un désir « pour » qui libère plutôt qu’un désir « contre » qui aliène ? Longtemps la joie a été bannie, principalement depuis les Lumières et encore davantage au XIXeme siècle, celle-ci devenant l’apanage des classes populaires depuis que le bonheur pour tous avait poussé les nobles à privilégier le spleen, la nostalgie dans un romantisme de classe. Plus tard, manifester socialement trop de joie était assimilé à de l’hystérie et déclassé comme expression féminine et inappropriée au champ professionnel[5]. Le sérieux et les bougonneries devaient alors régir le champ des performances pendant plusieurs décennies ; ceci jusqu’à ce que Spinoza[6] soit redécouvert avec la quête du bonheur au travail.

Que se passerait-il si nous placions la joie comme émotion principale pour gouverner nos vies, nos engagements et nos États ? Une fois la critique « bisounours » ou « doux rêveur » passée, nous pourrions mobiliser l’extraordinaire énergie des hormones décrites dans la psychologie positive[7], la dopamine, la sérotonine, l’endorphine et l’ocytocine[8] qui, toutes, apportent motivation, enthousiasme, motivation et renforcement positif des actions.

Alors, pourquoi ne pas fonder nos sociétés et le moteur de nos changements sur la joie ?
Comme l’avait mis en perspective Spinoza en son temps, la joie est intrinsèquement liée à la liberté. Un être joyeux, et donc non soumis à ses tourments, pourra écouter ses désirs véritables et choisir, en conscience, là où il souhaite mettre son énergie et déployer ses actions.

Quel est donc le gouvernement qui aurait envie de s’accommoder de la liberté de ses citoyens, une démocratie mature, une gouvernance partagée ?

Pourtant quelles énergies dépensées à contenir les citoyens ! 
Et si nous prenions le risque de partager le pouvoir ? Et si nous tentions de nous rendre autonomes et de partager une gouvernance qui nous conduise à devenir matures et « fabrique » des Hommes et des Femmes Debout, libres et engagés ?

C’est essentiellement une question de représentation du réel qui nous empêche de réaliser des transformations d’envergure. Osons remplacer la séquence : compétition, opposition, conflits, guerre « normale » par coopération, entraide, confiance, la paix est la norme et voyons les émotions mobilisées et les changements significatifs dans les comportements individuels et collectifs. Ceci a un impact sur toutes les composantes : économique, politique, sociale. Nous pourrions muter d’un pouvoir basé sur l’ego à une puissance de vie construite sur l’éco.
Comme dirait l’Institut des Futurs Souhaitables, au pire ça marche !

Essayons les transformations basées sur la dynamique du vivant et la joie.

Christine Marsan, 24 janvier 2024.


[1] https://www.actes-sud.fr/catalogue/economie/la-strategie-du-choc

[2] https://www.unilim.fr/interfaces-numeriques/461

[3] La fresque du climat est la plus énergique et efficace avec plus d’un million de fresqueurs dans le monde. https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7049631725458444288/

[4] « De nos jours, le bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés par comparaison avec ceux de l’homme de l’art. /…/Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils conçus et procurés à la mesure de son projet: son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit, et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». /…/ Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi.»  Claude Levi Strauss, La pensée sauvage – Agora (1962)

[5] Histoire des émotions, vol. 1 à 3, Collectif, Points, 2021. Christophe André, Psychologie de la peur : craintes, angoisses et phobies, Odile Jacob, 2005.

[6] Bruno Giuliani, Le bonheur avec Spinoza, Almora, 2017. Frédéric Lenoir, Le miracle Spinoza : une philosophie pour éclairer notre vie, Le Livre de Poche, 2019.

[7] Jacques Lecomte, Introduction à la psychologie positive, Dunod, 2014. Christophe André, Et n’oublie pas d’être heureux, Odile Jacob, 2016.

[8] La dopamine est un neurotransmetteur, elle renforce les actions qui apportent du plaisir et active le système récompense/renforcement. Elle peut conduire à des prises de risques. La sérotonine est également un neurotransmetteur, associé à l’état de bonheur et pousse l’individu à maintenir une situation qui lui est favorable et tend à éviter les risques. L’endorphine est un neuropeptide opioïde, un neuromédiateur qui a des propriétés analgésiques, similaire aux opiacés et procure une sensation de bien-être et d’euphorie. Elle est particulièrement secrétée lors d’activités physiques, ce qui peut expliquer l’addiction aux sports intenses. L’ocytocine est un neuropeptide qui est impliqué dans la reproduction sexuelle particulièrement pendant et après la naissance. Elle se traduit par la confiance, l’empathie, l’attachement, la générosité et la sexualité.

Mais de quel vivant parlons-nous ?

11 décembre 2023 à 10:16

Après « agilité » ou « résilience » voici le mot « vivant » mis à toutes les sauces. Encore une notion reprise pour des raisons mercantiles et qui sera très vite saturée pour passer à autre chose et le vivant, lui, continuera d’être massacré, en silence.

Lorsqu’aux informations j’ai entendu que 32 millions de volailles avaient été tuées[1] à cause de la grippe aviaire ou 17,5 milliards d’arbres abattus chaque année[2] j’ai failli vomir, j’ai été aussi bouleversée que lorsque l’on a parlé de millions d’êtres humains tués ou exterminés dans les guerres, la Shoah ou toute forme de génocide de par le monde.
Si nous ne sommes pas pris de spasmes et chavirés jusque dans nos tréfonds c’est que ces informations sont juste des données sur un papier ou sur Internet.
Alors nous pouvons multiplier les citations, telle celle d’Elisée Reclus « l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même », nous n’y sommes toujours pas.
Il y a les militants écologistes qui font bouger les choses et même là, parfois, on reste dans le monde des idées.

Il nous est nécessaire de ressentir dans notre chair ces différents génocides comme Valérie Cabanés le rappelle en évoquant l’écocide[3]. Ce n’est pas intellectuel, cela fait appel à la sensibilité dont parle Baptise Morizot, c’est-à-dire une empathie avec TOUT ce qui est vivant au point de pleurer et de se sentir meurtri profondément pour chaque être massacré pour l’unique motivation de répondre à nos désirs et besoins d’êtres humains.

Et par sensibilité au vivant, je n’entends pas une espèce de sensiblerie ni rien de gentillet. La sensibilité dont je parle doit s’entendre en lien avec le « partage du sensible » :  c’est ce qui occupe le champ de l’attention collective.
Baptiste Morizot

Il a fallu aller chercher les représentants des peuples premiers pour comprendre, du bout de l’intellect, cette communion absolue que les mystiques nous avaient également indiquée.

L’urgence est à incarner cette communion avec le vivant, écouter ses vibrations et pas juste aller embrasser les arbres, les écouter murmurer… Alors oui les peuples premiers et certaines pratiques anciennes savaient aller écouter ce que disait la forêt, planter un arbre après l’avoir abattu, faire une cérémonie pour l’esprit de celui-ci. Ce n’est pas juste de l’animisme que nous avons sacrifié sur l’autel des religions monothéistes, c’est le non-sens de se sentir vibrants et unis, tous en un filin bruissant.

Avec 13,4 millions d’entrées pour Avatar et les milliers de vues sur toutes les plateformes combien parmi nous communient discrètement avec TOUT ce qui est vivant, visible ou non visible ?

L’humain mène une guerre contre le vivant. S’il gagne il est perdu.
Hubert Reeves

Pour nous élever au rang d’être humain raisonnable et civilisé nous avons sacrifié notre biomanité et nous irons jusqu’au bout de sa destruction par appétit aveugle et déni dominant.
Osons saisir le réel par l’entièreté de notre être, des tripes, au cœur en passant par la pensée, sentons-nous vibrer comme les feuilles dans le vent, alors si nous incarnons véritablement cette union, nos actions seront modifiées. Nous n’aurons plus envie de sacrifier autant de vies juste pour préserver notre espèce, nous comprendrons au sens étymologique de « cum-prendre », prendre ensemble, la chose et le sujet.

Rêvons d’être tous en symbiose avec les autres êtres vivants et que chaque mort nous entache de deuil, nous serons tellement submergés par les rituels de pardon et de commémoration, que peut-être nous pourrons mettre notre énergie au service du vivant, « pour de vrai ». Chiche !

On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite ses animaux. 
Mahtma Gandhi.


[1] https://www.leparisien.fr/societe/sante/grippe-aviaire-le-risque-en-france-releve-de-modere-a-eleve-les-volailles-vont-etre-confinees-05-12-2023-2FKXVA5BENHIDKQYBUMXEO5QEQ.php et 16 millions en 2022.

[2] https://www.geo.fr/environnement/pourquoi-lextinction-des-arbres-serait-elle-une-catastrophe-pour-lhumanite-la-reponse-en-7-chiffres-cles-211607

[3] Proposition de définition du crime d’écocide : Constitue un crime d’écocide, toute action ayant causé un dommage écologique grave en participant au dépassement manifeste et non négligeable des limites planétaires, commise en connaissance des conséquences qui allaient en résulter et qui ne pouvaient être ignorées. Et : « Crime d’écocide : actes illicites ou arbitraires commis en connaissance de la réelle probabilité que ces actes causent à l’environnement des dommages graves qui soient étendus ou durables.» Valérie Cabanés.

Guerre et apoptose humaine : la paix inaccessible pour cause d’inutilité ?

12 novembre 2023 à 18:41

Et si notre poursuite de la guerre, à chaque fois que nous frôlons la paix, tenait à une inscription biologique, l’apoptose ?


Guerre et apoptose, apoptose humaine. 

Et si dans le phénomène de guerre il y avait aussi celui de l’utilité ? La biologie nous rappelle que l’apoptose consiste dans la mort des cellules qui, lorsqu’elles ont perdu leur utilité initiale, se suppriment, elles se suicident.

Cette utilité contribue au lien social. D’ailleurs nous connaissons ce phénomène de placardisation, utilisé dans les organisations, pour se débarrasser de quelqu’un en le privant progressivement de son rôle, de sa mission jusqu’à ses outils de travail, ordinateur, connexions et finalement son bureau. Abandonné par tous, isolé, pointé du doigt et se vivant inutile chaque jour, combien sont allés jusqu’au suicide ?

Ainsi, en tant qu’être humain, nous fonctionnons sur ce point comme nos cellules, si nous ne percevons plus d’utilité, nous nous laissons mourir. C’est souvent le cas des aînés, désœuvrés, coupés de leurs activités sociales et de leur proches, n’ayant plus rien à faire et d’utilité à apporter autour d’eux, ils se laissent glisser vers la mort. Et c’est également ce qui se passe pour certains retraités craignant l’inactivité et la perte de leurs capacités et encore une fois de leur utilité, ils dépérissent.

Alors, extrapolons.

Du faire à l’être, un questionnement sur l’utilité ?

Voyons comment chacun de nous, à sa manière, a besoin de servir à quelque chose, d’être utile. Certes, tout un chacun, n’est pas forcément au service d’une cause ou d’autrui, mais il recherche ce qu’il peut faire qui légitime sa présence sur Terre et son existence. 

La question qui se pose est alors particulièrement spirituelle. Lorsque nous écoutons les témoignages des méditants – qui souvent vivent en communauté et entretiennent leur domaine, donc sont utiles – qui allouent une grande part de leur journée à la méditation, à la prière, à la contemplation, qu’expérimentent-ils ?  Ils sont focalisés sur l’Être, sur la présence à ce qui est, est-ce qu’être a besoin de se traduire essentiellement par faire ? Les ermites sont la version la plus radicale de ce mode de vie contemplatif et qui n’est pas pragmatiquement utile à la communauté, puisque souvent ils vivent de sa charité. Mais ils ne sont pas vécus comme inutiles car ce qu’ils « font » sur les plans subtils et invisibles est apprécié, pour ceux qui ont la connaissance de l’impact de ces dimensions sur le réel, visible.

Nous pourrions nous demander si cette utilité « pragmatique » n’existait pas, qu’est-ce qui se passerait ? Est-ce que nous pouvons être pleinement présents, pleinement conscients, en communion, pleinement en paix, sans forcément avoir besoin de faire, d’une certaine manière, d’être utile ? Et sans avoir une appréhension de la paix comme pouvant être vécue comme l’immobilité et par conséquent une sorte de mort. Ceci tandis que toutes les traditions s’accordent sur le fait que la seule chose immuable c’est le mouvement de la vie ?

Ainsi, pour rester en vie, apporter une contribution au monde, certains seraient tentés par la violence, la destruction, la barbarie. Ceci peut paraître extrême. Toutefois, nous voyons que dans les disciplines qui constituent notre civilisation, comme la sociologie, le conflit, la crise, l’opposition sont « normaux » et synonymes de vitalité sociale.

Notre résistance d’espèce à la paix

Alors, la paix, en contre-point, si elle est vécue comme immobile, inerte, non-vivante peut, par extension, être perçue comme inutile et nous donner une sorte d’aversion viscérale inconsciente. La crainte de l’apoptose.

Peut-être y aurait-il alors une résistance d’espèce, une résistance biologique à ne pas être en paix de peur de perdre notre utilité ? Supposons que ce soit réel, c’est alors une inscription profonde, comme une racine antérieure à celle de nos intentions et de nos pensées, un message bien plus archaïque et de ce fait agissant fortement, à notre insu.

Prenant en considération que la paix puisse être la menace de notre apoptose d’espèce, nous comprenons mieux notre addiction à la violence, comme adrénaline de vitalité et de survie. Nous observons d’ailleurs que plus une société s’est installée dans le confort, grâce à l’éloignement des guerres son territoire et plus les personnes perdent leur courage, leur engagement (voir Fukuyama et la Fin de L’histoire ou Cynthia Fleury et son ouvrage sur La fin du courage[1]).

Nous comprenons en quoi ce moteur vers l’utilité et le mouvement peut également constituer un frein à la paix, quelque chose qui nous empêcherait d’arriver à être en paix tellement nous avons besoin de faire quelque chose, d’être utile, à être vivant, quitte à ce que cette utilité passe, paradoxalement, par la destruction. En effet, nous voyons celle-ci comme étant une des étapes du cycle de la vie, destruction/reconstruction. 

Changeons de focale

Est-ce qu’il pourrait y avoir un cycle basé sur la paix qui puisse se fonder autrement, notamment sur des évolutions qui ne soient pas destructrices et qui pour chacun, cherchant à exister, n’aurait pas besoin de détruire l’autre ? 

Si donc nous formons l’hypothèse que notre réluctance à la paix participe de cette crainte inconsciente d’apoptose humaine et conforte notre appétence et addiction archaïque à la guerre, alors nous pouvons dépasser ce frein à la paix.

En modifiant, consciemment nos représentations sur la paix et en reconnaissant son processus dynamique de co-élaboration entre acteurs aux positions radicalisées, nous voyons dans l’établissement du dialogue, le foisonnement fécond des contradictions qui se rencontrent pour coconstruire une réalité vivifiante, unifiée, intégrative. 

Le mouvement se retrouve dans le tissage des contradictions, la paix devient la finalité plutôt que la guerre et nous pouvons développer une créativité dédiée au vivant. Coconstruisons alors de nouvelles modalités de mouvement en nous basant sur un paradigme de paix.

Christine Marsan 7 novembre 2023


[1] La crise sanitaire ayant accentué les questionnements sur le sens et le travail, conduisant à des replis sur soi et des désengagements.

https://www.jean-jaures.org/publication/grosse-fatigue-et-epidemie-de-flemme-quand-une-partie-des-francais-a-mis-les-pouces/ ; https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/grand-bien-vous-fasse/grand-bien-vous-fasse-du-mercredi-26-octobre-2022-1883054 ; 

Saint Pancrace

2 août 2023 à 18:46

Il n’est de chant que d’été où l’arbre assoiffé étranglé de cigales, tente de boire au ciel blanc, le ciel sourd, qui ne pardonne rien. 
Midi fracasse La Colline de chaleur. 
Les cloches hoquètent en leur gorge, sucent leur langue de bronze brûlant. 
Les oiseaux halètent à la recherche du dernier souffle d’air. 

Que sommes-nous pour croire à ce point à la vie, pour persévérer dans notre élan vers le ciel blanc muet et l’éternité de son ventre tiré sur les étoiles ?  
Comme si le bleu du jour était vide et que seule la nuit offrait à nos têtes le casque d’or des constellations pour déchiffrer le secret du Monde. 

Qui sommes-nous pour nous satisfaire de cette survie à parfum de piscine et de barbecue à léguer aux générations à venir qui, certes, viendront – elles sont déjà là ! – mais pour aller où ? 

Qui sommes-nous pour espérer un sourire, une main, un regard, dans un monde où seuls les écrans parlent aux écrans – pour ne rien se dire ? 

Du saint de glace du printemps au sein de feu de l’été, La Colline monte au ciel chaque nuit, en redescend chaque jour. Ce chemin à la forme d’un Paradis écrit en quelque livre secret caché sous un buisson en feu. Je n’en connais pas l’auteur, mais j’aime ce qu’il écrit. 

Nous mourrons

20 juillet 2023 à 11:39

Juliette, 
Juliette Armanet,
on t’aime, 
je t’aime.
On a le droit de déclarer ce genre de flamme à celle qui a placé l’amour au coeur de son oeuvre. 

« Etes-vous obsédés ? » nous disait-elle dans ce torride, romantique et sensuel concert avant-hier soir au Nice Jazz Festival 
Avant d’enchaîner en un ultime solo avec « Je ne pense qu’à ça ».
Je me souviens dans mon enfance, cette chanson de Henri Salvador, Voilactus « Drôle de planète », petit extraterrestre raillant nos problèmes et nos contradictions pendant que le grand Salvador arguait de l’amour et du romantisme : « L’amour! l’amour ! Je t’aime ! Je t’aime ! C’est tout ce que vous avez comme problème ! Ah ! Ah ! Drôle de planète ! je retourne sur ma planète ! »

Ce fut bon de communier dans l’amour avec toi, Juliette.
Dans ce concert généreux où je t’ai sentie accro à nous autant qu’à la scène. 
Ce fut bon parce que le bateau coule.
Parce que le dernier jour du disco est peut-être le dernier jour tout court.
Parce que la fin du moteur à explosion voit exploser les batteries électriques. Avec les mêmes bagnoles et plus personne qui ne veut se déplacer sans assistance, fut-ce en vélo, en trottinette, en eFoil…
Parce que des milliards d’individus consomment de la vidéo à gogo et comme des gogos, en métro, en tram, ou en bateau à voile.
Parce que rien n’est fait pour que les choses changent.
Parce que pendant que tu nous invites à brûler le feu, nous sommes les saucisses stupides qui grillons sur la seule planète vivable à bien des années-lumières à la ronde.
Parce que la Transition n’a pas commencé.
Parce que tout le monde s’en fout malgré les belles paroles et les autres plus savantes.

Merci, pour ce moment d’amour Juliette.
Qu’il y a-t-il de plus important en effet désormais ?
S’enivrer de musique et d’amour.
Brûler de l’intérieur.
Communier.
Aimer.
Et encore aimer.
Et se saoûler davantage de musique encore.
Jusqu’à plus soif.
Merci Juliette, pour cet incendie d’Amour place Masséna.
Oui, mourons d’amour et aimons pendant que nous mourons.
Il n’y a plus rien d’autre à faire peut-être…
« Nous mourrons » disait l’héroïne du Patient Anglais, blessée dans sa grotte.

Je t’aime.

Nous mourrons. Nous mourrons riches de nos amants, de nos familles, des saveurs que nous avons goûtées, des corps que nous avons étreints, et explorés comme des rivières, des peurs où nous nous sommes réfugiés, comme dans cette maudite grotte. Je veux que tout cela soit inscrit sur mon corps. Nous sommes les vrais pays, et non pas ces frontières tracées sur des cartes portant le nom d’hommes puissants. Je sais que tu viendras, que tu m’emporteras dans le palais des vents. Tout ce que je voulais, c’était me promener dans ces lieux avec toi, avec des amis, dans un monde sans cartes.

(La grotte des nageurs)

Transformer la violence en force de créativité

17 juillet 2023 à 12:07

Des visions clivantes approchent le problème des violences, les énergies s’épuisent, les individus ne se rencontrent plus et de nombreux facteurs participent au délitement de la société.
Nous ne pourrons pas résoudre des problématiques complexes avec des solutions simplistes.
Cherchons à avoir un regard pluriel qui dépasse les clivages.
Nous pouvons, nous mobiliser ensemble pour refaire société, revitaliser le rapport à l’altérité, incarner nos valeurs républicaines et retrouver les dénominateurs communs qui fédèreront nos actions.

Les risques du déni

Tirons notre courage de notre désespoir même.
Sénèque

Les flambées de violence sont régulières en France et tout comme les processus d’éruption d’un volcan, il y a d’abord plusieurs étapes d’éruptions magmatiques pour évacuer le trop plein ou dégazage du magma. Ce phénomène produit une décompression et baisse la densité des gaz volcaniques jusqu’au jour où la poussée est trop forte et survient alors une éruption dévastatrice dite éruption effusive, le magma sort et provoque des ravages comme celui de Pompéi.
Précisément par crainte d’une révolution excessive et dévastatrice (car 1789 reste prégnant dans notre imaginaire français) recherchant la paix sociale, la tentation de l’État consiste à étouffer les flammèches éruptives en reportant sur autrui, en l’occurrence les jeunes des banlieues, la violence endémique d’un système social global. C’est alors une stigmatisation et une ostracisation qui accentuent le problème et conduisent vers un risque d’affrontement des extrêmes. Ce que les médias affectionnent car cela va permettre de faire des actus brûlantes !

Pourtant, les facteurs cumulés d’ostracisation[1] sont indéniables, le rapport Borloo en reprend quelques éléments : « La situation est facile à résumer : près de 6 millions d’habitants vivent dans une forme de relégation voire parfois, d’amnésie de la Nation réveillée de temps à autres par quelques faits divers. (…) Les causes sont connues : des grands ensembles impossibles construits (…) enfermés sur eux-mêmes et enclavés, ne bénéficiant pas toujours des fonctions d’une ville, parfois même hors ville, mais toujours de véritables cicatrices urbaines. Construits rapidement, tous sur le même modèle, pour résorber la crise du logement, ils ont accueilli une immigration de travail transformée en immigration familiale, sans que les moyens d’accueil et d’intégration n’aient été au rendez-vous. »[2] Vivant en semi-autarcie, forcée, stigmatisés par une bonne partie de l’opinion, il devient difficile de se trouver une place dans une société qui exclue et rejette, alors il reste la violence pour exprimer son existence et tenter d’alerter sur la détresse de milliers de personnes.

Le sentiment d’’impuissance des pouvoirs publics

Le sentiment d’impuissance des pouvoirs publics face aux plans successifs et à l’argent dépensé[3]. La colère des contribuables face, d’une part, à ces dépenses sans résultat significatifs[4] ou suffisants et, d’autre part, à la désagrégation régulière du matériel urbain et collectif et des centaines de commerces et ou lieux de travail. Ce qui exacerbe les oppositions entre ceux qui travaillent et ceux qui sont au chômage, les points de vue politiques se clivent.

Le traitement inégal des zones sensibles

Le traitement inégal de différentes zones sensibles, comme le mentionne Christophe Guilly dans La France périphérique[5] accentue les frustrations. Cette distinction de zones géographiques conduit à mettre en évidence la fragilité de certaines selon leur proximité/éloignement des grandes villes et de la répartition inégale des ressources en regard des besoins. C’est également l’allocation arbitraire des subventions[6] qui pose question, sur les critères de sélection comme sur des arbitrages politiques ignorant les réelles nécessités.
Le traitement inégal conduit au sentiment d’injustice qui exacerbe les autres facteurs de frustration et peuvent conduire à la violence, surtout lorsque le modèle dominant est basé sur la consommation infinie, créatrice de désirs et donc de rage lorsque ces biens s’avèrent inaccessibles par manque de ressources financières.
C’est là que le modèle libéral peut être revisité comme vecteur principal d’inégalités conduisant inexorablement à des manifestations de violence. 
Comment tenir ensemble une société lorsqu’une partie des plus grandes fortunes de France sont liées à l’économie du luxe, de la consommation ou du numérique ? Celui-ci s’enrichit de l’incitation permanente à la consommation via la gestion des Data et des algorithmes chaque jour plus performants dans les réseaux sociaux.[7]

Le sacre de la consommation

« Dans une société où la consommation est érigée comme un horizon d’émancipation, la frustration consommatoire agit comme un puissant vecteur de colère politique », démontre le communicant Raphaël Llorca. »[8]
Du rap au Hip-Hop à TikTok, une partie de la population trouve un moyen d’exister, de prendre une place grâce aux réseaux sociaux. En effet, sur YouTube, puis Instagram et maintenant TiKTok, en quelques heures, il est possible de poster une vidéo de qualité (ou pas) qui en devenant virale procure à son auteur la possibilité de devenir un influenceur. C’est-à-dire avoir une place reconnue et désirée qui, par le nombre de followeurs, se transforme en moyen de gagner de l’argent grâce aux marques qui subventionnent les performances de reconnaissance numérique. 
Par ailleurs, les algorithmes ne récompensent pas uniquement le nombre de likes et de commentaires mais incitent aussi au communautarisme en renforçant les centres d’intérêt et donc ceux communs de chaque communauté, les rendant également autarciques. Les algorithmes de FaceBook[9] ayant largement participé avec les années à passer du « tout ouvert » au « tout communautaire. Ce qui renforce le sentiment d’appartenance et augmente de facto les oppositions avec les autres que l’on ne fréquente plus.
Le sacre de la consommation et de la visibilité narcissique vient supplanter le sacré et la quête de sens. Comme consommer pour consommer n’est en rien une finalité transcendante, les désillusions rendent les individus amers et renforcent, là aussi les insatisfactions et les frustrations.

Violence institutionnelle contre violences des rues

Face aux « explosions de violence » les réactions institutionnelles ont aggravé la situation avec par exemple l’utilisation du mot « racaille » par Nicolas Sarkozy. Pour intégrer les minorités il est important que l’État soit exemplaire. C’est cette faillite d’incarnation des valeurs que dépeint régulièrement Amin Maalouf au travers de ses ouvrages : « La civilisation occidentale a été, plus que tout autre, créatrice des valeurs universelles ; mais elle s’est montrée incapable de les transmettre convenablement.[10] » La violence institutionnelle vécue également lors des « dérapages » de certains policiers[11] accentue le problème car cela fragilise la confiance que l’on porte à un État protecteur et censé incarner les valeurs républicaines : Liberté – Égalité – Fraternité. 
Et bien entendu la sauvagerie des meurtres de Samuel Patty, du prêtre Jacques Hammel, pour ne parler que de quelques-uns ou des différents policiers blessés ou tués est inacceptable. Chaque acte mérite une réparation exemplaire. La demande des citoyens est que chacun soit traité de manière équivalente et qu’il n’y ait pas de favoritisme ou de mise à l’index systématique.

Tant que l’ensemble de l’humanité ne sera pas parvenu à un niveau de conscience permettant la constitution d’une éthique individuelle favorisant la prise en considération et le soin porté au collectif, l’État fait figure de Parent structurant. Si ce dernier est défaillant alors, en reflet, ses « enfants » le sont aussi. Et comme il est plus facile d’imputer aux plus faibles nos propres manquements, la stigmatisation des jeunes des banlieues qui détruisent les centres villes est plus aisée. Les frustrations cumulées se reportent des banlieues aux centres villes, là où sont concentrées les richesses et le luxe.

Par ailleurs, pour être entendus les représentants des minorités et/ou des banlieues ont besoin d’être rassemblées en un collectif audible et représentatif : « Une des difficultés reste la coordination de ces collectifs. Mais nous ne sommes plus en 2005. Les révoltes sont sorties des quartiers populaires, pour aller vers les centres-villes. Elles succèdent à des mouvements sociaux importants comme les « gilets jaunes » ou le mouvement contre la réforme de la retraite, qui se sont heurtés à la même logique répressive. Ce contexte donne peut-être la possibilité d’alliances ou de convergences.[12] »

La désagrégation de la classe ouvrière a eu un impact systémique

La désindustrialisation de l’économie française dans les années 1980 mettant les ouvriers au chômage a fragilisé les cités, dites, ouvrières, économiquement et aussi socialement. L’autorité paternelle se réduisant car le père n’était plus exemplaire et crédible, n’allant pas travailler, ne faisant plus entrer le salaire dans le ménage, perdant la face, ce sont les fils qui ont pris le pouvoir, complexe œdipien placé dans une perspective sociétale[13]. La désillusion est grande face à l’incapacité de l’État à apporter une réponse à ces personnes en perte de repères.
Alors se crée des zones de flous en termes de responsabilité, de rôles, flous immédiatement exploités. « Les conflits liés aux prises de pouvoir sont identifiés par les sociologues des organisations (Crozier, Friedberg) comme le fait de laisser des flous volontairement ou non au sein d’un système. C’est-à-dire ces zones non prévues, des limites non clarifiées qui conduisent les acteurs à prendre position dans ces espaces mal définis et créant ainsi des conflits de rôles et plus largement de territoire et des conflits de pouvoir. Car il s’agit de savoir qui sera le premier à déployer sa stratégie de conquête sur l’espace et sur ses concurrents.[14] »  

Eric Marlière attire notre attention sur le fait que la mise au chômage massive des ouvriers a également eu une conséquence sur le maillage social et les tissus associatifs : « Les solidarités populaires sont moins fortes qu’elles ne l’étaient dans les années 1980 en raison des processus d’individuation qui se sont matérialisés dans différentes compétitions, dans la poursuite des études pour certains, le business pour d’autres, sans oublier la volonté de quitter le « quartier » lorsque les personnes s’en sortent.[15] » Ce qui a au notamment pour conséquence les replis communautaires et à nouveau l’instrumentalisation institutionnelle du phénomène : « Aujourd’hui, la revendication d’égalité des associations antiracistes est majoritairement disqualifiée comme « communautariste » par les pouvoirs publics, le simple fait de mettre en évidence des inégalités de traitement venant entacher l’universalisme républicain… En 2021, le terme de « communautarisme » a été remplacé par celui de « séparatisme » avec la loi « confortant le respect des principes de la République », dite loi « séparatisme » qui institutionnalise tout un ensemble de pratiques jusque-là informelles.[16] »

C’est dans ces zones de flou qu’émergent celles de non droit avec la prolifération de la drogue et des dealers, apportant des réponses aux besoins d’exister, d’avoir un rôle, d’être utile, d’être reconnu et de gagner sa vie. Ce sont les critères qui changent d’une catégorie sociale à l’autre, mais les fondamentaux sont les mêmes.

Ainsi, pour solutionner le problème, c’est en fait une institutionnalisation de la stigmatisation qui accroît le sentiment d’injustice et les frustrations. La demande essentielle de ces personnes est d’être traitée de la même manière que le reste de la population et donc d’incarner la valeur d’égalité puis celle de fraternité. Inégalité de traitement désormais clairement identifiée par la position prise par certains policiers : « Deux grands syndicats, Alliance et Unsa-Police, qui représentent plus de la moitié des policiers, publient, dans un contexte de désordres urbains consécutifs à l’homicide perpétré par l’un des leurs, un communiqué dans lequel ils se déclarent « en guerre » contre des jeunes qu’ils appellent des « nuisibles » qu’il faut « mettre hors d’état de nuire » et annoncent qu’ils vont entrer « en résistance » si le gouvernement ne met pas en œuvre des « mesures concrètes » consistant à élargir encore leurs prérogatives, à leur assurer une protection judiciaire plus étendue et à exiger de la justice plus de sévérité à l’encontre des fauteurs de troubles.[17] » Si la position des policiers peut être comprise : être blessé et tué, gratuitement est insupportable, il apparait que celle violence en miroir s’est engouffrée dans un cercle vicieux. Toutefois, c’est à l’institution et à l’État de montrer l’exemple. Idem pour les médias, la couverture massive d’un jeune de banlieue tué par un policier et minorer d’autres sujets comme les agressions régulières d’acteurs de l’État dans certains quartiers renforce les positions de certains et radicalisent les autres. 

Ce qui ouvre le débat de la couverture médiatique et du traitement de l’information. De plus en plus de journalistes sont désormais free lance et auxquels on demande un papier de 5000 signes pour le lendemain sur des problématiques complexes qui nécessitent des explorations et de longues investigations[18]. Alors, il ne reste plus, pour beaucoup, que l’option de relayer des opinions clivantes car les algorithmes encouragent ce qui fait débat et crée le plus de commentaires haineux. Les rédactions de grands journaux ou magazines privilégient également l’audimat qui se traduit par des ventes.

Une autre construction de l’altérité

Nous n’assumons plus que l’homme puisse et doive s’humaniser en cultivant sa capacité de fraternité.
Abdennour Bidar

Rejetés par la majorité des Français, reste alors une construction de l’altérité dans une diversité ghettoïsée, sans dialogue avec la majorité de la population nationale, ce qui accentue les ruptures par méconnaissance, ignorance et rejet. Pour Marie-Hélène Bacqué les plus jeunes sont intéressés par la politique mais autrement : « Notre enquête Pop-Part auprès de jeunes de quartiers populaires en Île-de-France de 2017 à 2021 montre la force des expériences communes à ces jeunes. Ces expériences sont marquées par la stigmatisation territoriale, la discrimination raciale et la force des inégalités sociales.

Ces jeunes ont aussi en commun une expérience de l’altérité ; ils habitent dans des quartiers aux populations très diverses de par leurs origines et trajectoires migratoires. La religion a aussi joué un rôle important dans leur socialisation, qu’ils soient comme la plupart musulmans ou bien évangélistes.

Le rapport distendu avec la politique institutionnelle peut s’accompagner d’un réel intérêt pour le politique, que ce soit au niveau local, national ou international. Cette distance s’explique par le sentiment de ne pas être entendu, de ne pas être représenté. Les jeunes trouvent donc d’autres voix pour se faire entendre.[19] »

Ce qui accentue le clivage de compréhension et de représentativité de ce qui devrait être un socle commun.

La culture narcissique de masse

La cuture narcissique présentée largement par Christopher Lasch[20] nous alerte sur plusieurs éléments, une réduction du sujet au profit de l’objet, tout et tout le monde deviennent objet de consommation. Le culte de soi et le désintérêt du collectif, autrement dit, se prendre soi-même comme finalité. « Le narcissisme se développe à travers une conception de la réussite sociale vidée de sa substance. Les idoles, personnalités vivant pleinement le fantasme narcissique à travers la célébrité, jouent un rôle éminent dans nos sociétés en donnant le ton tant dans la vie publique que privée. Elles sont admirées sans limite ou critiquées pour elles-mêmes et non pour ce qu’elles font. Les actes, les raisons de l’accomplissement personnel n’importent plus. Ce qui compte (…) c’est le succès, la célébrité, la popularité pour eux-mêmes. On ne cherche pas l’approbation pour ce que l’on fait mais pour ce que l’on paraît, pour l’image plaisante que l’on projette, pour l’attention que l’on a réussi à attirer sur soi, tout ceci devant être sans cesse renouvelé et ratifié par la publicité » et/ou l’autopromotion apportée désormais par les réseaux sociaux. 

L’immédiateté a pour conséquence de couper de la notion de continuité de générations, notamment : « Lasch constate également un déclin du sens de la « continuité historique ». « Vivre dans l’instant est la passion dominante », écrit-il et nous perdons la notion d’appartenir à une « succession de générations qui, nées dans le passé, s’étendent vers le futur ».[21] » Ce qui va poser problème pour la transmission culturelle, historique comme des ancrages des valeurs républicaines et de ce qui fait société.

Lasch mentionne également le délitement de l’autorité et de la fonction paternelle qui se transforme, dans son aspect universel, dans le capitalisme qui a une facette structurante, sans père : « Les modèles familiaux et personnels ont été dépassés au profit d’une dépendance bureaucratique où l’individu est déresponsabilisé et considéré comme une victime des conditions sociales. » On comprend mieux le rejet des figures incarnant le père comme un Président de la République[22], par exemple, auquel on privilégie le cadre de consommation que propose le libéralisme.

Un changement de paradigme aux couleurs explosives

Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. 
Antonio Gramsci

Post-modernité et dérapage, régrés

La déconstruction du modèle dominant dit moderne (privilégiant les valeurs scientistes comme facteur de progrès) conduit à un changement radical de notre civilisation qui connaît une phase intermédiaire, la post-modernité. Ce moment où les repères se déconstruisent et où le risque est de vivre un chaos, au sens premier du terme, lié aux régressions et aux affrontements des différents modèles de société et communautés.
Nous y sommes.
Depuis une vingtaine d’années, en mode bricolage, des milliers de personnes s’essaient à co-construire le monde en émergence, là aussi avec des tonalités très différentes entre ceux qui poussent le transhumanisme, ceux qui imaginent demain sur les bases de la décroissance et du retour à la nature et ceux qui revisitent le pouvoir et proposent des gouvernances matures et des organisations libérées.
Et dans le même temps, les régressions mentionnées semblent s’être radicalisées et les élections de dirigeants populistes partout sur la planète désespèrent les acteurs de la démocratie.
Aux phases de progrès succèdent celles de régrés.

L’instrumentalisation de la violence, des manipulations dangereuses

Nous mettons en perspective quelques études qui expliquent des tendances souterraines qui nous agissent et/ou nous manipulent. Avec Jérôme Fourquet, L’archipel français, nous pouvons comprendre les modalités d’une société plurielle et divisée avec le délitement des composantes des référents culturels qui ont constitué la France. La restructuration des composantes de la famille (IVG, divorces, naissance hors mariage, homosexualité, PACS, PMA…) autant d’évolutions sociétales qui s’opposent au dogme religieux, ce qui participe à une déchristianisation avec un désengagement massif de la religion catholique. En parallèle une immigration en hausse avec des valeurs et des pratiques fortes d’un Islam parfois vécu comme conquérant conduisant là encore à des positions duelles : islamophobie contre islamo gauchisme[23], clivant une nouvelle fois la société et empêchant les débats. 

Un Islam conquérant que décrit Florence Bergeaud-Blackler avec ses ouvrages notamment sur Le frérisme et ses réseaux. « Ils (les frères musulmans) ne s’arrêteront pas, parce que nous sommes un des rares peules au monde à être porteur d’un universalisme qui s’oppose au leur.[24] » Ainsi, une utopie de société religieuse conquérante prenant l’Europe comme terrain d’expansion prend en otage aussi bien les musulmans modérés que les autres citoyens, pratiquants ou non en inversant les codes sémantiques (Jean-François Le Drian). Même si des philosophes comme Abdennour Bidar[25] invite à la modération et au réveil des musulmans à redéfinir leur religion et se rappeler des origines pacifiques du dogme.

Influences souterraines que met également en lumière Giuliano da Empoli avec les Ingénieurs du chaos, démontrant, sources à la clé, les mécanismes manipulatoires des réseaux sociaux pour orienter les personnes à voter pour des candidats populistes, s’appuyant principalement sur les opinions les plus clivantes possibles. Il explique comment les élections en Italie, aux USA, au Brésil, en Israël et désormais en France ont pu être “trafiquées” et comment la rage et la haine sont instrumentalisées. Pour ces ingénieurs du chaos, la politique est considérée comme un produit, les êtres humains comme des fourmis, notamment dans le cas du Mouvement 5 étoiles, en Italie. 

L’utilisation des données maximise les commentaires les plus revendicatifs, qui sont alors le fait des extrêmes politiques qui se rejoignent dans leur véhémence et sont alors utilisés pour créer des tendances politiques. Celles-ci n’ont plus aucun lien avec un réel projet politique, mais uniquement comme des tendances labiles, des effets de mode qui cristallisent leur incarnation au travers de personnages populistes. Ce qui explique comment un Donald Trump odieux, insultant, vociférant, manipulant les informations, fervent adepte des fake news et du complotisme et détestant une bonne part de la population américaine a pu être élu. La majorité des personnes de classes populaires avaient réussi à s’identifier à lui. Désormais ces ingénieurs du chaos jouent sur les pulsions, activent les points de vue des extrêmes. Celles-ci devenant le centre des expressions de vote, incitant à désunir et à « libérer les animal spiritset les pulsions les plus secrètes et violentes du public[26] ».

Ainsi, d’une “déconstruction naturelle” d’un modèle de civilisation (changement de paradigme) qui évolue, en passant par une étape de pertes de repères avant d’en créer de nouveaux, s’ajoute une volonté délibérée de pousser les personnes dans leur archaïsme en valorisant la haine et la violence. Cette désinhibition sociale généralisée a plusieurs impacts, celui de faire régresser psychologiquement les individus vers des comportements que chaque société, à sa manière, s’était ingéniée à endiguer, car la violence « brute » ne permet pas de tisser les liens sociaux de qualité et à une société de tenir ensemble. Et aussi, cette « libération des instincts » dans le champ politique participe à désagréger les démocraties. Les élans populistes invitent davantage à un retour aux dictatures qu’à encourager les évolutions de gouvernance. « Une fois les tabous brisés, il n’est pas possible de les recoller : quand les leaders actuels passeront de mode, il est peu probable que les électeurs, accoutumés aux drogues fortes du national-populisme, réclament à nouveau la camomille des partis traditionnels. Ils demanderont quelque chose de nouveau et de peut-être encore plus fort. »

Voilà bien le « drame » de ces phénomènes souterrains à savoir que le fruit des Lumières, les valeurs universalistes et les Droits de l’Homme et du Citoyen, obtenus à la suite de moments sanglants de notre histoire, ayant conduit aux plus belles élaborations démocratiques, aux expressions de tolérance et à l’accueil de la diversité qui ont ensemencé le monde comme horizon souhaitable se transforment en un chaos qui pourrait engloutir chacun.

Pour qu’un nouveau paradigme s’installe il faut un temps long pouvant aller jusqu’à 250 ans[27] ce qui nous fait oublier la cyclicité des sociétés. Nous avons toujours besoin de toucher les pires abysses humains comme avec la Seconde Guerre mondiale – les camps de concentration et la bombe atomique – pour accoucher des plus belles utopies pour notre monde. Aujourd’hui, il semble que nous soyons à nouveau plongés dans un abysse équivalent afin d’émerger de la suite. Pourtant ce nouveau paradigme est en construction[28].

Du narcissisme à l’addiction

En développant une culture narcissique de masse, se développe une addiction multiforme au culte de soi primant sur le collectif, aux dirigeants narcissiques et populistes, à la violence, à la rage, activant l’adrénaline qui permet des regroupements festifs déliant les pulsions jusqu’ici retenues. L’augmentation significative de l’usage des drogues qui à la fois diminuent les capacités cognitives et encouragent la dépendance participe à la croissance du business des narcotrafiquants. Activité illicite dont les acteurs sont connus pour être violents et dont leur nombre est croissant en France et utilisent quartiers et banlieues comme terrain privilégié de leurs trafics.

Narcissisme et addiction constituent un cocktail explosif qui touche une grande partie de la population et qui vient se manifester au travers des populations les plus stigmatisées. Mais elles sont la forme d’éruption visible, celle magmatique qui montre la tension sous-jacente et qui pourrait se traduire par des affrontements de parties de la population, les extrêmes politiques[29], qui n’hésitent pas à s’affronter dans la rue, théâtre Dyonésien[30] permanent d’orgies barbares. 

La post-modernité a forgé, en suivant Michel Maffesoli, son paradigme sur le fait que le désordre ritualisé vient s’opposer à la modernité et apporter une alternative à la violence, elle l’endigue. Rappelons-nous l’analogie mythologique grecque. Le calme de la Cité était représenté par l’archétype Appolon, « tout est parfait » auquel Dyonisos et ses bacchanales amenaient le désordre, la perturbation dans la routine du quotidien pour revitaliser le social. Le problème réside dans le fait d’analyse ce que nous vivons aujourd’hui, avec des lunettes inappropriées. Car les utilisations délibérées de nos fonctionnements archaïques viennent nous faire régresser de ce moment de névrose où l’ordre établi structure la société, il est la norme sociale. Carnaval étant son inversion vivifiante, ponctuelle, afin de revitaliser un nouveau cycle social d’un an. 
Ce que nous votons dans les rues, ne sont plus ces moments codifiés de carnaval. Il est question d’une régression à des stades plus psychopathiques, d’avant la construction identitaire de la névrose. Et c’est là que cette sauvagerie non domestiquée pourrait emporter tout sur son passage, notre démocratie, notre civilisation, etc. Et bien entendu, là aussi les acteurs comme les causes des violences sont pluriels. Il est impossible de plaquer une seule lecture à un phénomène complexe.

C’est à ces différentes strates de resurgissement de la violence que nous voulons rendre attentifs, car en se méprenant sur les causes, les réponses peuvent être inadaptées. Il est essentiel d’avoir en tête ce millefeuille qui interagit dans diverses dimensions et de manière simultanée pour participer à l’établissement d’un diagnostic solide, pluridisciplinaire et multifactoriel et identifier par nature de causes des réponses qui pourraient être plus solides et pérennes.

Du constat aux propositions

Que vos choix soit le reflet de vos espoirs et non de vos peurs.
Nelson Mandela

Notre objectif est de dépasser les clivages et de proposer une tierce voie aux oppositions systématiques afin de réapprendre à faire société et tisser ensemble la civilisation en capacité de faire face aux défis de notre monde.
Afin de passer des constats aux propositions nous suggérons de partager un décodeur de complexité.
Pour ce faire nous proposons d’utiliser un référentiel qui fait office de boussole pour cartographier les différents facteurs de violence. En les catégorisant, cela permet d’identifier ce qui manque pour comprendre et également catégoriser les réponses et co-élaborer, avec les acteurs du terrain, les chemins d’évolution et de sortie du schéma de violence.
Ceci facilitera l’articulation de nombreuses initiatives en fonction de leur efficacité versus l’endroit où elles peuvent opérer (maturité des collectifs et spécificités culturelles). 
Nous avons évoqué le rapport Borloo en début d’article, si nous pouvons apporter notre pierre c’est sur l’objectif 19 : A la rencontre de l’autre. Nous mettons au service des associations et des acteurs privés et publics nos 30 ans d’expérience dans le champ de la gestion des conflits et des violences et de la construction de l’altérité, de la coopération et de l’intelligence collective.
Il est question de retisser des liens pérennes, sortir des enfermements, des ostracisations et stigmatisations pour co-créer ensemble, des solutions à des besoins communs. Alors, nous pourrons mobiliser l’énergie de vie des citoyens vers une co-construction républicaine et non une destruction démocratique.

Des pistes de réponse

Christine Marsan, 14 juillet 2023


[1] Facteurs d’ostracisation des “jeunes des banlieues” largement renseignés par des auteurs comme Jean-Marc Stébé, la crise des banlieues, Annie Fourcaut, Banlieue rouge ou Xavier de Jarcy, Les abandonnés. Les critères sont multiples et le manque de futur pour certains, le rejet, le racisme vécu (contrôle au faciès) sont autant de facteurs explosifs qui sont faciles à instrumentaliser.

[2] Vivre ensemble, vivre en grand, Rapport Borloo sur les banlieues : https://fr.scribd.com/document/657252187/Plan-Borloo-pour-les-banlieues

[3] https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/banlieues-nous-avons-tout-essaye-sauf-le-prive-801482.html ; https://www.francetvinfo.fr/vrai-ou-fake/emeutes-apres-la-mort-de-nahel-quatre-questions-sur-le-budget-de-l-etat-dedie-aux-banlieues_5933927.html

[4] https://www.tf1info.fr/societe/plan-marshall-pour-les-banlieues-ou-est-passe-l-argent-1534654.html

[5] Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion, 2014.

[6] https://www.publicsenat.fr/actualites/societe/fonds-marianne-marlene-schiappa-a-refuse-une-subvention-de-100-000-euros-a-sos-racisme

[7] https://www.capital.fr/economie-politique/le-top-50-des-plus-grosses-fortunes-de-france-858220

[8] https://www.lopinion.fr/politique/emeutes-urbaines-et-frustration-consommatoire-la-chronique-de-raphael-llorca

[9] https://www.philomag.com/articles/pacome-thiellement-les-reseaux-sociaux-sont-un-piege-absolu-pour-ceux-qui-veulent?amp

[10] Amin Maalouf, Le déréglément du monde, Le Livre de Poche, 2009.

[11] https://www.scienceshumaines.com/un-reservoir-de-colere-se-remplit-peu-a-peu-entretien-avec-jacques-de-maillard_fr_46246.html?utm_source=brevo&utm_campaign=NL230710&utm_medium=email

[12] https://theconversation.com/quartiers-populaires-40-ans-de-deni-209008

[13] https://www.cairn.info/violences-en-entreprise–9782804150143.htm

[14] https://blogs.mediapart.fr/christine-marsan/blog/100723/violence-et-interstices (Adapté).

[15] https://theconversation.com/quartiers-populaires-40-ans-de-deni-209008

[16] https://theconversation.com/quartiers-populaires-40-ans-de-deni-209008

[17] https://aoc.media/opinion/2023/07/09/la-police-contre-la-republique/

[18] https://www.etui.org/fr/themes/sante-et-securite-conditions-de-travail/hesamag/journaliste-un-metier-en-voie-de-precarisation/le-burn-out-des-journalistes-symptome-d-un-malaise-dans-les-redactions

[19] https://theconversation.com/quartiers-populaires-40-ans-de-deni-209008

[20] Christopher Lasch, La cuture du narcissisme, Flammarion, 2008. https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Culture_du_narcissisme

[21] https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Culture_du_narcissisme

[22] Ce qui repose la question de son exemplarité ou tout du moins de sa posture.

[23] Philippe Fabry, Léo Portal, Islamogauchisme, populisme et nouveau clivage gauche-droite, VA Editions, 2021.

[24] Florence Bergeaud-Blackler, Le frérisme et ses réseaux, Odile Jacob, 2023.

[25] Abdenour Bidar, Lettre ouverte au monde musulman, Les Liens qui Libèrent, 2015 ; Les tisserands, Les Liens qui Libèrent, 2016 ; Génie de la France, le vrai sens de la laïcité, Albin Michel, 2021.

[26] Guiliano da Empoli, Les ingénieurs du chaos, Folio actuel, Gallimard, 2019.

[27] Ce qui tend à se réduire en ce moment avec les accélérations numériques de partage de l’information. Pour un plus long développement voir, https://www.acatl.fr/la-delicate-transition/

[28] Marc Luyckx Ghisi, 2 milliards de réenchanteurs, Actes Sud, 2023

[29] https://www.liberation.fr/politique/mort-de-nahel-les-milices-dextreme-droite-en-action-dans-les-emeutes-20230705_JJXU4ZXQPFGK3JJ65PZH3F4T5Y/

[30] Michel Maffesoli, L’ombre de Dyonisos, LGF, Livre de Poche, 1991. 

Exercices…

8 juin 2023 à 15:46

Pensées vers Krishnamurti ce matin.
Toujours ces histoires d’exercice.

Faire des exercices.
Méditer.
Faire l’arbre.
Faire sa petite routine d’arts internes.

Adolescent, j’avais compris ce que Krishnamurti voulait dire quand il évoquait les gens qu’il voyait « pratiquer » dehors dans les parcs.

Askêsis…
Le mot ascèse nous vient du grec ancien.
Il signifie exercice, entraînement

S’astreindre, s’obliger à des exercices, apparaissait à Krishnamurti comme dérisoire sur le chemin de la libération. Il n’utilisait pas ce qualificatif peut-être. Ma mémoire n’a retenu que l’esprit de son regard sur la question.
Il considérait ainsi que, contrairement à ce que pouvait en attendre de tels pratiquants, tous les exercices plus ou moins compliqués, plus ou moins durs, plus ou moins douloureux, plus ou moins longs, ne constituent pas le meilleur moyen de « se libérer du connu ».

J’avais compris cela intellectuellement à la première lecture.
Oui, une illumination purement intellectuelle…
Mais par la suite, dans ma vie, je n’ai cessé d’astreindre mon corps et mon esprit à différentes formes d’auto-disciplines.

Je me suis entraîné dur.
J’ai nagé longtemps. Des heures et des années de ma prime jeunesse dans des bassins de compétiteur.
J’ai couru dès potron-minet. Des kilomètres engloutis jusqu’à plus soif.
J’ai su rester immobile une heure face à la mer, debout, dans la position de l’arbre.
Époque Dacheng Chuan et Qi Qong.
J’ai su rester aussi une heure devant un mur blanc, en demi-lotus. 
Un moine s’est levé parfois et, à ma demande, est venu frapper d’un coup sec chacune de mes épaules.
Kyoooooooosaku !
On se recentre !
Époque Zazen.

Peut-être certains êtres comme Krishnamurti ont atteint un niveau de libération tel que tout cela ne les concerne plus.
Peut-être la plupart des gens comme moi, doivent en passer par les exercices pour mieux s’en libérer.

Aujourd’hui, ma pratique a changé. Mes pratiques.
Et je mesure à quel point tous ces exercices ont été nécessaires malgré tout.

J’entre dans une approche naturelle, spontanée, dépouillée de ces différentes disciplines auxquelles j’ai soumis mon corps comme mon esprit.

L’esprit Shikantaza.
Juste s’asseoir.
Qui peut être aussi un juste marcher.

J’entre en méditation sur ma chaise, le matin, après avoir repoussé mon bol de café.
Sans zafu, ni kimono, ni kesa.
En forêt, je m’immobilise spontanément, debout, longtemps.
Je laisse venir ensuite les mouvements.
Les plus simples.
S’ils doivent venir.
« Une technique, dix mille techniques » dit l’adage des arts martiaux.
A la plage, je décide soudain, passé la première bouée, sans l’avoir programmé, de nager longtemps. Longtemps.

Ou pas.

Je suis un fainéant qui a beaucoup travaillé.

Les exercices, donc.
Savoir s’en débarrasser à un moment.
L’histoire du radeau, métaphore du bouddhisme.
A quoi bon s’encombrer encore d’un radeau une fois le fleuve traversé ?

Je ne dis pas que j’ai atteint l’autre rive.
Je n’ai croisé aucun humain sur cette terre qui pourrait oser avancer pareil constat.
Personnellement, je navigue encore à vue alors que je boxe désormais en catégorie senior.

Mais l’esprit de la spontanéité et du naturel s’impose à moi aujourd’hui.
Passer du lâcher prise au laisser être…
C’est peut-être l’âge précisément qui veut ça.

Mais oui, Krishnamurti a bien raison. 
Les exercices, les ascèses, ne sont pas une condition sine qua non pour se relier. 

A quoi ? 
À chacun ses mots.
L’Atma, L’Esprit, le Moi profond, la nature de Bouddha, le Moi christique, le Maître intérieur…

Pour un Krishnamurti, il y a bien sûr des millions de gens comme moi qui doivent travailler dur leurs arpèges avant de réussir à improviser leur propre musique.

Mais là où Krishnamurti a bel et bien raison : trop d’ascèse tue l’ascèse.
Trop d’exercices tue l’exercice.

Tel fut le chemin de Siddharta Gautama, saddhu parmi les plus zélés se libérant soudainement de ses ascèses sous un banyan.
Cette expérience spirituelle allait promouvoir la forme de méditation la plus simple et la plus universelle qui existe : la méditation sans objet ou Dhyâna. Pourtant, les hommes qui s’en saisiront dans son sillage, ne pourront s’empêcher de la ritualiser à l’extrême, que ce soit dans le bouddhisme indien ou dans le Zen.

Pensées vers Krishnamurti ce matin : il faut savoir arrêter de planifier sa vie en exercices.

Il faut devenir l’exercice.

S’éveiller c’est tourner le dos à toutes les formes d’attachement.
S’attacher à ses exercices en vue de trouver l’éveil est donc une contradiction qui voue le projet à l’échec.

L’attachement est le piège.
Le plus grossier qui existe.
Et pourtant, celui qui nous attrape tous.

Tout apprendre pour mieux tout oublier.

C’est pourquoi le sage, l’être réalisé, a bien souvent les apparences du simplet. 
Du simple d’esprit.
Han ShanThe fool on the hill des Beattles, en est un parfait exemple.
Cet homme a existé.

À relire le sérieux d’un tel texte, je me dis que le chemin sera encore long pour moi.
La rive promise est une ligne bien ténue, si floue, qui semble reculer à chaque soi-disant progrès.
Peu importe, pourvu que je puisse me relier plus souvent.

Communier plus naturellement.
Plus facilement.
J’accepte mon chemin et sa temporalité.

De l’autre côté de la rue, le temps d’écrire ce texte un brin pompeux, le chant joyeux d’un merle.
Mon cœur chante avec lui.
Cette rencontre, spontanée et éphémère, est bien plus importante que n’importe quelle forme d’exercice.

Chante encore petit merle.
Tu me rends vivant.

Mais le fou de la colline, 
Voit le soleil se coucher 
Et les yeux dans sa tête 
Voient le monde tourner…

Nice, le 12 juillet 2020

Day after day, alone on a hill
The man with the foolish grin is keeping perfectly still
But nobody wants to know him, they can see that he's just a fool
And he never gives an answer

But the fool on the hill sees the sun going down
And the eyes in his head see the world spinning around

Well on the way, head in a cloud
The man of a thousand voices talking perfectly loud
But nobody ever hears him or the sound he appears to make
And he never seems to notice

But the fool on the hill sees the sun going down
And the eyes in his head see the world spinning 'round

And nobody seems to like him, they can tell what he wants to do
And he never shows his feelings

But the fool on the hill sees the sun going down
And the eyes in his head see the world spinning 'round (oh oh oh)
'Round and 'round and 'round and 'round and 'round

And he never listens to them, he knows that they're the fools
They don't like him

The fool on the hill sees the sun going down
And the eyes in his head see the world spinning 'round

Oh ('round and 'round and 'round and 'round)
Oh

THE FOOL ON THE HILL, The Beattles (1967)

Vie sauvage

18 mai 2023 à 17:53

Sur mon balcon, face au Levant, je sirote un café à peine levé.
Le soleil s’élance déjà bien haut. Les beaux jours sont de retour.

Je les vois soudain émerger du tronc de palmier étêté au sommet duquel, c’est confirmé, se préparait une couvée.
Deux petites têtes d’oisillon.
Mon cœur ne fait qu’un bond. Car nous guettions ce moment d’une nichée en suspens.

Creusé depuis le haut, érodé par les intempéries, élargi par picorements, le sommet de ce palmier, promis à un abattage qui ne venait jamais, s’était fait nid naturel. Ne nécessitant pour une couvée aucun effort de construction.

Un goéland y était installé depuis des semaines, dans l’attitude typique de l’oiseau qui couve et protège.
Mais nous étions interrogatifs. Les goélands ont besoin d’une aire importante et haut placée pour les premiers décollages. Des années d’observation nous l’avaient enseigné.
Il nous semblait que des oisillons qui devaient éclore au sommet de ce totem isolé ne pouvaient que se retrouver prisonniers.
J’émis l’hypothèse de leur déplacement ultérieur par les parents vers le futur lieu stratégique de leurs premiers essais de vol. En l’occurrence, les toits de tuile environnants.

Pour l’heure, l’urgence n’était pas là.
Les piaillements aigus réclamaient nourriture.
Les goélands se relayaient, certains en manœuvre d’intimidation incluant mon balcon, sécurisant l’espace de leurs rondes et de leurs cris.

Je préparais un dossier pour mon média dont le titre était « Îlots de reconquête et poches de résilience ».
J’avais d’abord pensé uniquement aux expériences d’écoquartier et de tiers-lieu.
Mais la vie sauvage aussi m’interpellait à nouveau.
Elle était bien là. Sous mes yeux. Au centre même de la cinquième ville de France.
Elle n’était balisée d’aucun parcours pédagogique, aucun guide, ni ne bénéficiait de la surveillance de gardes dûment assermentés.

La vie sauvage s’imposait. 
Malgré notre 5G et les promesses de notre intelligence artificielle. Malgré les NFT et les métavers. 

J’avais déjà été ému de la présence un matin d’un pic-vert martelant ce même palmier-pilier. C’était la toute première vois que j’observais cette espèce en plein centre-ville.
Et pourtant, le petit oasis de verdure en contrebas accueillait une gente ailée des plus variée, outre les goélands et les pigeons : pies, merles, martinets, étourneaux, tourterelles et autres petits passereaux.

La vie sauvage est à nos portes.
Et cela me donne encore de l’espoir.
Le bulldozer anthropique n’a pas encore tout ratissé.
Tout dévasté.
Tout aplani.

Sur les toits environnants, poseurs de tuile et promoteurs aménageurs de comble avaient fait fuir les goélands, habituels locataires de ces pentes tuilées.
En contrebas, l’on mène une opération d’étanchéification du toit d’une ancienne imprimerie.
Dans les alentours, les rues sont éventrées afin que la fée électricité nous serve mieux.
Ça désamiante en tenue de protection, ça perce, ça éventre.
Chaos des marteaux-piqueurs et tourments des perceuses.

Au sommet d’un palmier mort depuis longtemps, un couple de goélands viennent à nouveau d’entrer dans leur vie de jeunes parents.

Vie sauvage.
Telle sera votre raison d’être chers petits oisillons.
Puisse cela être permis aussi longtemps que cette planète sera l’improbable nid du vivant.

Nice, le vendredi 29 avril 2022

Regarde l’univers respirer…

29 avril 2023 à 11:20

Selon les astrophysiciens, notre univers serait en perpétuelle expansion. En expansion, l’univers de l’artiste Régis Lesserteur, lui, l’est sans conditionnel. 
Le fil rouge de son travail de scultpteur autour du bambou est bel et bien dans le mouvement comme s’il était en train de se produire. Une dynamique d’étirement dont la performance est de composer avec une dimension architecturale stabilisée.
L’artiste a conservé de sa vie antérieure de designer et de graphiste la passion des lignes dans leur épure. Et plus particulièrement du trait de fusain qui s’étire dans l’espace. Un geste spontané, irrépressible. Un crobard un jour sur un coin de table, l’envie soudaine de lui donner corps, d’envisager une troisième dimension. Et puis, ces bambous, là, au fond de son jardin. Sérendipité quand tu nous tiens… Mais oui, bien sûr ! Le bambou est le médium idéal ! Ses variations quasi infinies de diamètre autorisent tous les projets d’étirement. Au geste de l’artiste va dès lors s’adjoindre celui de l’artisan. Car le hasard qui semble présider à ces dynamiques de lignes… ne doit rien au hasard. Si tout démarre d’un croquis, élan instinctif de lignes, les brindilles sont ensuite assemblées une par une dans une logique de structure stable. Un hasard organisé. Des qualités mécaniques architecturales, une impression d’évanescence : telle est la magie du travail créatif de Régis Lesserteur. Se reconnaissant volontiers dans le courant minimaliste, l’artiste travaille toujours autour d’un noyau qui semble s’étirer et comme disparaître, s’évanouir dans l’atmosphère. Univers d’échappées plutôt que de gravitation. Ses œuvres aériennes donnent à voir une respiration. Les lignes qui s’étirent à l’infini nous proposent en fait un enracinement dans l’univers. La grosseur des branches d’un arbre est dit-on à l’image de celle de ses racines. A l’instar de branches qui s’élancent en s’affinant vers le ciel, les lignes de bambou de Régis Lesserteur semblent disparaître dans l’éther pour mieux nous enraciner dans l’univers. Pour mieux en puiser l’énergie. Le plasticien vençois pourrait ainsi faire siens les mots de Rilke qui affirmait que « nous sommes les abeilles de l’univers ». Pour la simple raison que « nous butinons éperdument le miel du visible pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’invisible. »

EXPOSITION du 16 mai au 2 juin 2023
CHAPELLE DES PÉNITENTS BLANCS à Vence
Vernissage, le 20 mai 2023 à partir de 12h
https://regislesserteur.com/
https://www.instagram.com/regislesserteur/

SCULPTURE 15-1

stephanerobinson

Les enseignements de résilience des sociétés et civilisations, toujours vivantes

29 avril 2023 à 10:24

En cette période où l’effondrement est identifié comme la conséquence de l’anthropocène et en quelque sorte notre seul futur, peut-être pourrions-nous regarder ce qui caractérise la pérennité de certaines sociétés premières et d’une civilisation, chinoise[1] ?

Sans doute quelques leçons inspirantes à dégager et relancer l’espoir dans notre résilience collective.

Nous devons écouter les voix de la nature. Si on n’écoute pas, chacun va de son côté et sans direction, cela ne peut pas aller. Pour nous, la nature est comme vos livres, tout y est écrit. Essayer de comprendre que la mère terre, c’est la justice, l’équilibre.
Mamu Kogi, M.Baro 

La peinture rend compte de nos cœurs de culture
Avez-vous remarqué ce qui « manque » dans les peintures chinoises classiques de paysage ? Le soleil. La peinture chinoise ne représente que très rarement le soleil et très peu les ombres, elle laisse transparaître les nuages, les blancs, les gris et les noirs, les sillons, les veines des montagnes[2], tout comme les représentations des Indiens Kogis[3] qui mettent en exergue les flux d’énergie qui irriguent les montagnes.

L’Occident est lui friand de lumière et de soleil[4]. Certes, il n’est pas présent dans chaque tableau, mais il y est très souvent représenté, comme le besoin d’attirer l’attention sur la lumière, sur soi ? De la même manière, les êtres humains lorsqu’ils sont peints dans les tableaux classiques chinois prennent une toute petite place au profit des paysages qui, eux, sont largement valorisés. En Occident pendant longtemps ce fut l’inverse, le sujet étant l’être humain et le paysage faisait office de décoration[5].

Si le soleil, la lumière et les êtres humains occupent l’essentiel des peintures occidentales, ce qui crée la dynamique aussi bien de la peinture que de la philosophie traditionnelle chinoise, c’est le vide. Avec ce présupposé que le vide est plein, fertile, fécond, qu’il contient tous les possibles. Il est la matérialisation d’un Tout donnant naissance à tout ce qui est vivant.

Un vide que les Indiens Kogis honorent tous les jours avec le sac tissé, la mochila, qu’ils portent sur eux. Différente pour chacun, elle représente la matrice, l’utérus du monde, l’espace qui donne la vie. Cela fait partie des objets sacrés qu’ils utilisent au quotidien, chargé de symboles pour leur rappeler l’essentiel. 

Ils associent également dans la dynamique de leur vie l’harmonie du masculin et du masculin, chacun a sa singularité et ils fonctionnement toujours en complémentarité.

Quant à nous, nous nous sommes séparés de ce sens fécond à la fin du Moyen Age[6] pour ne conserver que la maxime de Baruch Spinoza[7] : « la nature a horreur du vide ». Nous avons amalgamé vide, néant et mort et nous nous sommes alors coupés de cette dimension fertile et yin valorisant les temps inactifs, les moments en jachère permettant de nous repenser.

Dialogue des influences culturelles 

Nous voyons alors dialoguer deux tendances qui semblent sous-tendre nos modes de pensée. D’un côté, le soleil d’Occident qui a donné lieu à la Renaissance flamboyante suivie du siècle des Lumières marquant l’apogée de la science triomphante la recherche du déterminisme et de la segmentation du vivant pour mieux le contrôler. De l’autre, une culture fondée sur une philosophie millénaire qui a basé son système d’observation systémique du vivant sur la quête permanente de la pluie[8], source de vie et de survie. En effet, l’un des ouvrages centraux de la philosophie traditionnelle chinoise, le Yi Jing, a été établi sur la recherche des moments favorables permettant de savoir quand la pluie, vitale, allait tomber et permettant d’établir des stratégies adaptées[9]. Au départ, utilisé par les agriculteurs pour assurer la survie du groupe, les pratiques oraculaires sont ensuite devenues l’apanage des empereurs. En France, nous avons accueilli cet ouvrage majeur faisant comprendre la dynamique des mouvements des changements du vivant, en le réduisant à un manuel divinatoire, avec toute la dévalorisation culturelle que nous lui attribuons.

De leur côté, les Indiens Kogis nous ont appris, lors de leur diagnostic croisé avec des scientifiques dans la Drôme en 2018[10], que l’essentiel de l’attention doit être portée sur l’eau. Et aussi sur les manières dont nous prenons soin d’elle comme de tous les êtres vivants. Ils ont ainsi démontré que lorsque nous créons des barrages ou faisons des captations d’eau nous désorganisons tous les flux des êtres vivants, non-humains. Nous les empêchons de se désaltérer, alors il se déplacent pour trouver d’autres sources. Des zones entières sont alors désertées de la biodiversité nécessaire à la survie d’un territoire.

Le fait de nous être coupés du vivant nous empêche de comprendre nos interrelations.

L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même. 
Elisée Reclus.

L’eau, principe de vie, est honorée et constitue la pierre angulaire de deux sociétés qui n’ont rien en commun, si ce n’est leur longévité, 4000 ans, respectivement. Ceci tandis que toutes les autres civilisations se sont effondrées[11] et notamment, en ce qui concerne les cultures Aztèque, Maya et Khmère, pour leur mauvaise gestion de l’eau, même si ce ne fut pas leur seul facteur de leur destruction.

Ainsi cette société première d’Amérique centrale, les Kogis et cette civilisation multilinéaire, l’Empire du Milieu ont-elles placé le Yin, le féminin, comme principe premier, fondateur de la vie. Elles apportent, chacune à leur manière, les modalités pour maintenir l’équilibre et l’harmonie de leur société. Car si la Chine a connu de nombreuses guerres, les principes taoïstes puis confucéens visent à rechercher l’harmonie et à savoir s’accorder avec la dynamique du vivant Yin/Yang.

Notre civilisation occidentale moderne semble s’être, elle, enfermée dans une dynamique yang continue, ayant perdu de vue l’équilibre des polarités sans cesse en interaction, en mouvement pour retrouver l’harmonie avec les rythmes du vivant. L’ambition prométhéenne s’est emballée et aspire tout le vivant dans une spirale infernale.

Toutefois, nous prenons récemment conscience de notre impact sur la planète[12] sans parvenir pour le moment à sortir de notre attitude de prédation, de compétition et de besoin de croissance continue. Si les Kogis sont exemplaires comme peuple s’étant organisé socialement pour maintenir la paix conservant une attitude mesurée vis-à-vis du vivant, ne prélevant que le nécessaire, on ne peut pas en dire autant de la Chine contemporaine. Elle a développé un hubris à la mesure de leur territoire immense et de leur démographie impressionnante. Leur fierté millénaire associée à l’adaptation du modèle capitaliste hybridée à un régime autoritaire et coupé de ses racines philosophiques et culturelles poussent à des comportements démesurés[13]. L’accumulation des excès pourrait faire vaciller l’immuable Empire du Milieu.

Nous avons déséquilibré l’usage de la polarité yin/yang, nous avons hypertrophié le yang et réduit à la portion congrue le yin. Ce déséquilibre que nos civilisations ont produit se retrouvent dans toutes les dimensions ; rythme de vie, modalités de travail, rapport à autrui, rapport au vivant. Les sècheresses à répétition, les problèmes d’eau sont la réponse d’un Yin maltraité.

En nous coupant de la nature nous avons créé cette rupture déterminante qui a conduit à prélever sans limites les ressources d’une terre qui, elle, nous a toujours portés avec désintérêt et générosité. 

Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l’argent ne se mange pas.
Sagesse amérindienne

Qu’est-ce qui assure la pérennité du vivant ?
Aussi tumultueuses que soient les évolutions de nos sociétés, lorsque la Chine s’est coupée de ses traditions culturelles, les diasporas chinoises et quelques érudits, de par le monde, sont devenus dépositaires de sa sagesse. Et, nous autres Occidentaux, touchant les limites nocives de notre système, avons réouvert les yeux dès le XIXeme siècle, à la suite de pionniers, tel Goethe[14] et sa philosophie naturaliste, ou avec la peinture notamment d’un courant de peintres anglaises avec comme fer de lance, Rosa Bonheur[15]. Nous voici revenir en ce début du XXIeme siècle à la conscience de la sensibilité, la reliance au vivant. Au point de réussir à dire aujourd’hui que nous en faisons partie. Un véritable changement de paradigme.

Nous sommes le monde, nous fonctionnons comme le monde, mais nous ne le savons plus. Il faudrait ramener le monde et la vie dans (…) la pensée. »
Michel Serres

Redécouvrant les vertus fécondes de l’humus nourri de manière régénérative, il semble que cela ait contribué à développer un élan d’humilité dans notre civilisation. Sur ce terreau fertile d’une conscience globale ravivée nous envisageons de baisser notre empreinte destructrice sur le vivant. Nous passerions alors de l’anthropocène au symbiocène[16].

C’est sans doute le moment de rechercher les pistes inspirantes d’autres cultures qui, par leur longévité, nous montre le chemin d’une résilience collective.

Les enseignements de sociétés multimillénaires 
Culture Kogi ou chinoise classique, elles nous enjoignent comme principe de pérennité fondamental de retrouver l’équilibre des polarités, de placer le principe Yin en premier comme soutenant l’énergie Yang, comme la terre accueille l’énergie du ciel. Retrouver la voie du tissage, ensemble, entre humains et non-humains[17]. Respecter l’eau, comme ressource essentielle permettant la vie, mobiliser tous les aspects du vivant en nous afin de développer davantage d’empathie avec tous les règnes.

Conscients de ces interactions, nous sommes alors plus à même de préserver, de prendre soin, de limiter les détériorations et, qui sait, d’apprendre à vivre en harmonie. Rappelons-nous les messages des biomiméticiens et biologistes sur le fait que la coopération est l’une des attitudes du vivant la plus partagée et la moins coûteuse en énergie[18]

Les Kogis savent agir chaque jour dans l’harmonie corps, cœur, esprit aussi bien dans leur société qu’avec le vivant environnant, leur survie est en jeu.

Un autre exemple de durabilité, la Nouvelle Guinée. Elle vit en autosuffisance depuis près de 46.000 ans et pratique l’agriculture depuis près de 7000 ans. Elle a connu une grave déforestation causée par l’augmentation de la population entraînant la pénurie de combustibles et l’appauvrissement des terres. Une décision collective a consisté à stabiliser la population par une gestion draconienne des naissances. L’équilibre est alors revenu.

Un autre facteur de pérennité est la transmission. A l’instar des arbres qui poussent des racines vers le ciel, qui survivent grâce à un rhizome riche, divers et qui soutient la vie par l’entraide entre les individus, aussi bien Kogis que Chinois traditionnels ont conscience de l’importance de la tradition et de la transmission. D’ailleurs pour traduire « vieux », ces derniers disent « honorables ». Avoir éliminé les grands maîtres des différentes traditions culturelles chinoises aura sans doute un effet dont nous autres Français, voyons les impacts. En nous coupant de nos racines nous ne pouvons plus transmettre une culture pour laquelle des étrangers viennent du monde entier et qui sont désarçonnés, une fois arrivés sur place, car ils découvrent que ce sont des valeurs vides sur des frontispices de mairie. Pourtant, les valeurs incarnées sont les racines symboliques des sociétés humaines. Elles nous permettent de tenir ensemble et de faire vivre les liens des tissages entre nous, elles facilitent l’accueil de la diversité, elles sont le chaudron des alchimies de résilience.

Avons-nous besoin d’être en situation extrême pour réveiller nos réflexes de solidarité ?

Gageons que nous allons savoir puiser auprès de ses différentes sources de l’humanité les substrats facilitant la mise en œuvre du symbiocène[19], basé sur des économies régénératives dans lesquelles inspirées des forêts vivantes, les déchets des uns deviennent les nutriments des autres. Co-construisons des substrats de qualité pour faire revivre nos cultures et permettre de réaliser les transformations nécessaires à la résilience de nos écosystèmes humains et non-humains.

Laisser être
Laisser croître
Laisser être ne pas accaparer
Entretenir ne pas assujettir
Présider à la vie ne pas faire mourir
C’est cela la Vertu originelle[20]

Christine Marsan, 20 février 2023.


[1] Nous précisions que nous nous référons à la culture chinoise traditionnelle.

[2] François Cheng, Vide et plein, langage pictural chinois, Seuil, 2021 ;  François Jullien,  Vivre de paysages, entre les montagnes et les eaux, Folio, 2022. Discussion avec Cyrille Javary sur le sujet du soleil dans la peinture chinoise de paysage.

[3] Eric Julien, Kogis, le chemin des pierres qui parlent, dialogue entre chamanes et scientifiques, Actes-sud, 2022.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=T8kTKHyXlw4

[5] https://lanthroposcene.fr/2022/12/07/et-si-lart-avait-quelque-chose-a-nous-dire-ce-serait/

[6] https://www.cairn.info/reussir-le-changement–9782804156282-page-164.htm

[7] Reprise d’Aristote.

[8] Cyrille J.-D. Javary, Yin/Yang, Albin Michel, 2021.

[9] Cyrille J .-D. Javary, Pierre Faure, Yi Jing, Le livre des changements, Albin Michel, 2012.

[10] Eric Julien, Ibid.

[11] Jared Diamond, Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Folio, essais, 2009.

[12] François Gemenne, Aleksandar Rankovic, Atlas de l’anthropocène, Les Presses de Science-Po, 2021.

[13] Ils ont créé en laboratoire un soleil artificiel afin de développer une énergie illimitée, signe d’inversion des principes d’homéostasie ? https://lenergeek.com/2019/01/16/soleil-artificiel-chine/

[14] Goethe, Essai sur la métamorphose des plantes, 1790.

[15] Mise à l’honneur dans une exposition rétrospective en 2022 : https://www.musee-orsay.fr/fr/agenda/expositions/rosa-bonheur-1822-1899

[16] “Ere de l’histoire de la Terre basée sur la symbiose, succédant à l’Anthropocène. Au Symbiocène, l’empreinte des humains sur la Terre sera réduite au minimum. Toutes les activités humaines seront intégrées dans les systèmes vitaux et ne laisseront pas de trace.” Glenn Albrecht.

[17] Prise de conscience de l’intelligence des arbres : film : https://www.jupiter-films.com/film-l-intelligence-des-arbres-75.php  Livre : Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres, les Arènes, 2017. Pour le règne minéral, il faut encore attendre un peu, mais ça va venir. Pour les peuples premiers, les pierres sont vivantes et ils sont dévastés lorsque nous perçons la Terre pour créer des tunnels ou des carrières. 

[18] Gauthier Chapelle, Pablo Servigne, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Les Liens qui Libèrent, 2019.

[19] Glenn Albrecht, Les émotions de la terre, des nouveaux mots pour un nouveau monde, Les Liens qui Libèrent, 2021.

[20] Dao de Jing, Traduction C. Larre, 2002.

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Planétariens de toutes espèces, unissez-vous. Une cosmogonie pneumatique inspirée

29 avril 2023 à 08:05

« Planétariens de toutes espèces, unissez-vous. Une cosmogonie pneumatique inspirée »
Ode au Terrien, au Vivant, au Souffle, sans lequel l’humanité n’est qu’inhumanité

Élever l’humanité à son intégration dans l’Être, élever l’humanité dans ce dont Nous (l’anthropocène et l’anthropoScène) avons fait le non humain, l’infra humain, alors qu’il s’agit d’ultra humain nous empêchant de promouvoir un nouvel égoïsme élevé à l’échelle de l’humanité qui serait dépourvu d’attention ou de compassion pour ceux qui ne relèvent pas de l’humain.

Il nous faut penser plus loin et autrement que les configurations dominantes assassines de l’humain et de l’Être, ouvrir l’humain aux valeurs éthiques (incluant la politique, la science, l’art, la sensibilité, la morale, le relationnel, l’intime même, les comportements), recentrées sur la Vie, en tant que processus interactif ouvert. Il faut l’ouvrir à un égalitarisme trans spécifique et trans naturel, post extra et supra humain, à l’universel planétaire, au Vivant

Au Terrien. 

Il nous faut penser l’exode anthropologique des configurations dominantes de l’humain, par hybridation, solidarités entre espèces appuyées sur l’environnement – tout à l’opposé du trans génétique, de la cyber tératologie, de l’IA, si peu « I », tellement « A ».

Il ne s’agit pas de prêcher le surhomme, mais bien l’Homme dans ce qu’il a toujours exclu comme inférieur, comme reste péjoré minoré (la nature, la femme, le racisé…). Nous ne pourrons devenir humain-s qu’en renonçant à notre sur humanité (domination et destruction) qui n’est que sous humanité nous empêchant de devenir ce que nous pourrions être en nous intégrant à l’Être. 

L’homme hors de l’Être n’est que sous-homme.
L’homme dans l’Être n’est pas un sur-homme, mais tout juste, enfin, l’Humain
Et l’Humain ainsi entendu est dynamique, construction. 

Tel me semble être le sens qu’ont pris (Toyen, Leonora Carrington, Dorothéa Tanning), que prennent (Valérie Favre, Wangeshi Mutu, Yayoi Kusama), – et que prendront – (Jake et Dinos Chapman, Pipilloti Rist, Patricia Piccinini…) des artistes jouant aux voyants et voyantes cher-e-s à Rimbaud.

A l’aune de notre passé et de notre présent, que signifie voir ? Que signifie comprendre ? Comment dépasser les regards séparés, ennemis, le visible et les pertes de vue, les canons des regards quand importent désormais les mille yeux du paon ? 

Un art humain est peut-être moins de l’art qu’une éthique, une politique éthique – la rencontre de toutes les altérités, l’intelligence avec l’extra humain, le Vivant.

Notre question n’est plus la bonne vieille antienne kantienne : qu’est-ce que l’humain ? Mais que puis-je faire ? Comment vivre ? Comment vivre avec l’ensemble du Vivant ? Comment dépasser l’humain séparé, limité, aveugle, aveuglant ? Comment faire quelque chose de ce que l’on fait de nous ? A partir de quelles fictions, nous, l’espèce fabulatrice centrée sur le sens, fabriquer encore de la liberté ?

Nous voyons bien que notre question est désormais la mise en question de l’humain même. Nous ne pouvons plus prétendre regarder seuls et seules, comme une humanité de cyclopes, de trompe l’œil, de m’as-tu vu. Nous devons ouvrir nos yeux aux autres yeux qui regardent dans la nuit, les bêtes, les arbres, les pierres, les étoiles, la mer, la montagne, le ciel. 

Nous le devons à Laïka, envoyée mourir dans l’espace avec ses frères et sœurs chien-ne-s et singes sacrifié-e-s à la « conquête de l’espace » ; à Dolly, mère du monde cloné à venir, à l’onco souris, sacrifiée au profit de Big Pharma. Nous le devons au genre animal en train de disparaître, à la plus petite abeille, à la plus grande baleine. Nous le devons à l’ensemble de l’Etre. 

Nous ne pourrons commencer à voir qu’en invitant l’ensemble du vivant à nous ouvrir les yeux. 

De nous inviter à l’Être, de nous inviter à Etre.

« Aussitôt après que l’idée du Déluge se fut rassise,
Un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes, et dit sa prière à l’arc-en-ciel, à travers la toile de l’araignée.
Oh ! les pierres précieuses qui se cachaient –  les fleurs qui regardaient déjà.
Dans la grande rue sale, les étals se dressèrent, et l’on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.
Le sang coula, chez Barbe-Bleue, aux abattoirs, dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres.
Le sang et le lait coulèrent.
Les castors bâtirent.
Les « mazagrans» fumèrent dans les estaminets.
Dans la grande maison de vitres encore ruisselante, les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.
Une porte claqua, et, sur la place du hameau, l’enfant tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l’éclatante giboulée.
Madame *** établit un piano dans les Alpes.
La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.
Les caravanes partirent.
Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle. Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym –  et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c’était le printemps.
Sourds, étang – écume, roule sur le pont et passe par-dessus les bois – draps noirs et orgues, éclairs et tonnerres, montez et roulez – eaux et tristesses, montez et relevez les déluges.
Car depuis qu’ils se sont dissipés – oh, les pierres précieuses s’enfouissant, et les fleurs ouvertes ! – c’est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu’elle sait, et que nous ignorons ! »
(Arthur Rimbaud, Les Illuminations. Après le Déluge)

Le vide et le plein, le fond et la forme, le trait et l’espace, c’est l’illustration en peinture de la cohabitation des différents types d’êtres (minéraux, végétaux, animaux, humains, spirituels) dans l’Être, et de leur compénétration réciproque à l’intérieur de leur milieu commun, l’air. Pour ne plus respirer l’agonie du monde, proposer le partage du Souffle de l’ensemble des vivants, avec l’ensemble des vivants, la sortie de la métaphysique instaurée entre les différents états qui peuplent l’Être se dit désormais : « Je vous respire donc je suis, Nous Nous respirons donc Nous sommes ».

Il s’agit bien là d’un programme d’éveil, d’une nouvelle respiration avec et du Monde, d’un programme de conscience-s, également, par l’interrogation des grandes machines de représentation, machines de torture soumettant l’Être à la question, au patron et canon de la vérité. Pour produire à la fin une histoire de la spécificité humaine, une limite du et des mondes possibles, une systématique et une combinatoire guerrière pour bâtir des histoires qui fonctionnent, telle celle de la lance l’emportant sur le sac, chère à Ursula Le Guinn.

Programme de conscience-s, car questionnement sur ce qui est donné comme donné, historicisation et politisation du geste qui consiste à dominer et contraindre les autres humains et humaines, la nature, à questionner la nature de la non nature, la non nature de la nature, les zones de contrainte, les ressources, la matière nécessaire pour l’action humaine, le champ de l’imposition du choix et le corollaire de l’esprit, le modèle, la morale qui en découle.

Il faut questionner le questionner, transformer la forme du regard et d’appréhension du phénomène, les tropes, les modalités qui fixent l’objectivité, la relativité et la faillibilité des certitudes, (« l’homme est configurateur de monde, l’animal est pauvre en monde, la pierre est sans monde » a ainsi pu oser penser Heidegger), la fable de l’idée du sujet cohérent, le kaléidoscope des narrations, la matière et l’esprit de la composition du monde, la politique des relations que nous déployons à un endroit quand nous le définissons comme notre, les dimensions affectives, sensibles, cognitives, politiques, avec l’humain-autre comme avec le non humain, la responsabilité, la redevabilitédéfinir le commun comme un devenir en commun.

Il faut revisiter l’invisible, projetant sa lumière dans l’éblouissement des banalités consacrées aujourd’hui comme des évidences, enfonçant les portes fermées, soulevant le tapis d’ombre où l’historien de l’art cachait ses incompréhensions épistémologiques comme poussière superflue. Il faut appeler les hommes à la rescousse, souhaitant renouer les formes de la conscience collective, la nécessité des luttes, la mobilisation nécessaire à propos du monde que nous souhaitons pour le Nous : co-habitation, co-évolution, co-création, sociabilité inter espèces et inter existants, animalhomme, mineralhumain, végéthumanité – Souffle.

Ce penser-naturer, cette pratique esthétique post contemporaine, post individualiste post consumériste, revendicative, affirmative et interrogative à la fois et en même temps, dynamique, sans cesse changeante, jamais ne se répétant, sans cesse ouverte à l’interrogation, à l’étonnement, l’émerveillement, la surprise du monde (et de l’humain), est une pensée in-quiète d’elle-même, interpellant l’évidence humaine non interrogée, la misère du monde, la souffrance, la méchanceté – l’inhumanité. Une pensée de l’impensé, peut-être de l’impensable. Une pensée respirant et se gonflant au souffle de l’espérance. « Une confiance d’enfant, une confiance qui va au-devant (…), un soulèvement par-dessus soi, par-dessus tout (…) qui est en même temps un acquiescement sans borne, apaisant et excitant (…), et pourtant à avoir peur que la poitrine ne cède dans cette bienheureuse joie excessive…​ » (Michaux, 1957, 57).

Dans cette collection de figures pour une nouvelle mythologie critique, c’est le point de vue du Vivant, des mondes que nous avons en commun et dans lequel et lesquels nous devenons ensemble – éléments, parties prenantes, partenaires, colocataires, co-vivants, inter-vivants – hors de toute idée de domination, qui constitue une ontologie simultanée réciproque.

« Animaux, végétaux, minéraux, humains, esprits de toute l’anthropocène, Planétariens, unissez-vous

Charlie Galibert

« L’HOMME DU MONDE ou « NOUS AUTRES ». Pour une nouvelle alliance entre les vivants,https://www.ilsileno.it/edizioni/wp-content/uploads/2022/05/Charli-e-Galibert_IlSileno-Edizioni.pdf

« ANTHROPOCÈNE ET ESTHÉTIQUE DE LA DOMINATION.Le nu et le corps dans l’art », http://www.ilsileno.it/geographiesoftheanthropocene/monographic-volumes/)

beautiful shamanic girl playing on shaman frame drum in the nature.

charliegalibert

Des révolutions discrètes

27 février 2023 à 19:42

J’ai un problème avec le terme révolution.
Sa connotation table rase. Il y aurait un avant et un après. Et pour être plus précis : il y aurait un progrès.  

Mais qu’est-ce que révolutionne vraiment les révolutions ? Qu’est-ce qu’elles changent définitivement à l’aune de la condition humaine ? Toutes les révolutions. Les politiques comme les scientifiques. La lame qui s’abat sur les nuques comme le piston qui repousse la bielle. La république ou la thermodynamique. Des classes ont seulement fait place à des castes. Des chevaux vapeurs à des bêtes de trait. 
J’assume pleinement ce scepticisme. Lequel s’attache aussi à la « quatrième révolution ». L’informatique. Elle a fait passer le monde de l’analogique au discret. Dans l’autre acception de discret : séparé, divisé. Discret par discernement. Discret au sens mathématique. Discret par opposition à continu. Un très vieux débat qui animait déjà les philosophes grecs. Continuum ou atomes ? Et bien plus tard : corpusculaire ou ondulatoire ? En orient, le bouddhisme zen allait se diviser en écoles de l’éveil subit (la gifle du maître !) et de l’éveil progressif (polir chaque jour le miroir).

La naissance de l’informatique. Une révolution étymologiquement discrète, donc. 

L’analogique est un jeu de correspondances. La hauteur du mercure me donne le niveau de température. En programmation, l’ensemble des valeurs que peut prendre une donnée est distinct. La « discrétisation » est la transposition d’un état continu en son équivalent discret. Première étape vers la résolution numérique d’un problème ou sa programmation sur machine. 

Cette révolution discrète est pourtant si bruyante.
Du bruit dans les amphis, du bruit sur la toile, du bruit sur les réseaux.
On nous avait prédit la fin du travail comme on nous avait déjà annoncé la fin de l’Histoire.
Ce tenace messianisme qui tient l’être humain. Fut-ce chez l’individu le plus porté au discernement justement, fut-ce le plus matérialiste d’entre tous (Ah, cette transposition marxiste du salut céleste chrétien en un salut terrestre de grand soir !). Du Dreamtime des aborigènes aux paradis perdus du poète : la plus universelle des nostalgies et/ou de fantasme.

Big Data, Intelligence Artificielle… On nous avait aussi prédit un « Deuxième âge des machines ». Au premier âge d’une complémentarité homme/machine succéderait un âge de l’automatisation des tâches cognitives. Repends-toi Homo Faber ! L’avènement des machines et des objets intelligents est proche ! Il y a dix ans, une étude alertait sur le risque de disparition d’un métier sur deux aux Etats-Unis du fait de la digitalisation. Une décennie plus tard, rien de cela mais le constat bien réel que la tech, elle, licencie à tour de bras. Que le métavers fait davantage recette sur les engagements de post que sur les business model. Que les cryptomonnaies sont d’une extrême volatilité nonobstant la voracité énergétique des blockchains.
Pire : que le tout numérique est devenu une religion. La pensée magique de tous les enfumages. Masquant l’irrépressible régression sur les services publics. Sur les services tout court. Des Doctolib sans docteurs et des plis postaux définitivement non prioritaires. 

ChatGPT vient d’arriver dans toute sa brutalité. Tout le monde a du « révolution » plein le post. Pourtant, s’il y a un modèle très ancien que reproduit ChatGPT c’est bien celui du capitalisme prédateur. ChatGPT relève bel et bien d’un extractivisme avide pour lequel la fin justifie les moyens. Aucune différence de modèle entre les premiers puits de forage du XIXème siècle et cet agent conversationnel bon teint. Ah, ce pétrole est sur la terre de tes ancêtres ? Allez, dégage, prends ces figues et va jouer ailleurs. Ah, ce contenu de réponse agrège des contenus qui ont été produit par des scientifiques, des chercheurs, des journalistes, des consultants, des blogueurs, des entreprises… ? Bon, les « auteurs » on ne va pas en faire un plat, il s’agit du futur quand même ! Ce mythe du « progrès » qui autorise toutes les libertés. Toutes les mains-basses. Oui, ChatGPT, une extraction sans éthique ni transparence. S’affranchir totalement de la question des sources : une première dans l’histoire de l’humanité selon Gaspard Koenig dans sa dernière chronique pour Les Échos : la faillite épistémologique de ChatGPT.

Déjà, de la même manière qu’avec la garde rapprochée de Jancovici et ses autres nombreux zélateurs pro-nucléaires, les pro-IA s’activent sur le net pour moucher tous ces sceptiques à l’égard des agents conversationnels. 
En réalité, remettre en question ces robots de la tchatche et le tout numérique ce n’est ni vouloir tourner le dos à l’IA ni désirer une espèce de hacking absolu qui débrancherait définitivement le monde de l’informatique. L’IA pourrait par exemple donner un avenir digne de ce nom à l’énergie osmotique (générée par la rencontre d’eaux aux concentrations de sel différentes), et probablement à l’ensemble des énergies renouvelables en quête d’une rentabilité compétitive. (Lire : L’innovation et l’intelligence artificielle sont les pièces manquantes de la transition énergétique européenne, La Tribune, Juillet 2022).

Révolution… 
Je me tiens juste à bonne distance du concept.
Parce que si révolution il y a, je me dis que la plus importante qui se joue actuellement n’est peut-être pas celle qu’on croit.
D’aucuns lient le désengagement actuel des salariés avec l’hyperconnexion généralisée. 
Je prépare actuellement un texte qui n’a pas une vision aussi simpliste.
Il me semble justement que se reconnecter au travail est l’autre révolution, discrète celle-là au sens le plus courant du terme, qui se joue actuellement. 
Semaine de 4 jours, congés illimités, job sharing et même top sharing… 
L’innovation sociale me semble bien plus convaincante aujourd’hui que le disruptif tech.
Entendez encore une fois que je reste nuancé en la matière : c’est précisément la digitalisation des activités qui a permis au mouvement du job sharing, né aux Etats-Unis en 1976, de s’imposer dans certains pays comme la Suisse par exemple.

Révolution…
Pardonnez mon scepticisme, mais oui, je partage aussi cette vision du sociologue Paul Virilio, créateur du concept de Dromologie (La vitesse c’est l’état d’urgence), et qui était également obsédé par le thème de l’accident : « L’accident est un miracle à l’envers, un miracle laïc, un révélateur. Inventer le navire, c’est inventer le naufrage, inventer l’avion c’est inventer le crash, inventer l’électricité c’est inventer l’électrocution… Chaque technologie véhicule sa propre négativité, qui est innovée dans le même temps que le progrès technique. »

Voilà, surtout rester vigilant et les pieds bien sur terre quand on commence à apercevoir des licornes. Bien se frotter les yeux, et ne pas prendre de la verroterie pour du cristal. Du Concours Lépine pour du brevet Edison.
Pareil, je n’ai rien contre les start up en soi. Le Collectif des Start Up Industrielles a par exemple tout mon soutien. Je n’ai aucun problème non plus avec les activités en pure player mais je suis bien plus sensible au click&mortar (concept des débuts d’internet. Ok Boomer !).

Quels seront les accidents propres à l’industrie 4.0 ?
Quels seront les accidents propres à l’IA ?

Il me semble que deux mouvements contradictoires se construisent actuellement sous nos yeux en lien avec la « révolution informatique » : l’un dans l’émancipation, l’autre dans l’aliénation. Deux tendances de fond, sociétale et technologique.
Travailler moins mais mieux dans le premier cas.
Injonction permanente à la connexion et totale déconnection du réel dans l’autre. 

Certains disent que ce n’est pas l’imagination, comme on le souhaitait en mai 1968, mais la vitesse qui est arrivée au pouvoir.
J’espère qu’ils ont tort.
Et qu’on va ralentir.
Dans la dialectique permanente de la rupture et du continu, la première a besoin du temps long du second pour vérifier son audace. Pour l’incarner. 
A bien regarder notre évolution de primate connecté : du temps vraiment très long.

Abstract Technology Binary code Background with binary data fall from the top of the screen.Digital binary data and Secure Data Concept

stephanerobinson

Mais où sont-elles passées ?

Par : oliv1953
25 février 2023 à 18:06

Par Olivier ESCHAPASSE

Les femmes étaient majoritaires dans le milieu de l’informatique, jusqu’à dans les années 70. Dans les années 80, encore 40 % des diplômes informatiques étaient délivrés à des femmes en Europe et aux Etats-Unis. Et pourtant…

En 2018, une étude du Centre d’Information et Documentation Jeunesse (CIDJ) montrait que la mixité des métiers était réelle que pour 17% d’entre eux, c’est-à-dire que des femmes y étaient présentes au minimum à 40% des effectifs ! Dans le monde du numérique, elles ne sont aujourd’hui que 30%, toutes professions confondues, et, pour certaines spécialités, moins de 20% ! Pourtant, point besoin de biscoteaux pour développer un algorithme !

Parmi toutes les raisons qui pourraient expliquer cet état de fait, en voici quelques-unes remarquables et quotidiennes.

Déjà, ce n’est qu’en 1972 que Polytechnique ouvre ses portes aux femmes. 
Sur le plan sociologique, les études montrent qu’une profession se masculinise quand elle devient un enjeu sociétal majeur et c’est le cas du numérique. Inversement, elle se féminise quand elle perd du grade. C’est ainsi que les professions liées à l’enseignement, à l’assistanat ou aux soins sont de plus en plus massivement féminisées (avec les salaires revus à la baisse qui vont avec).
Sur le plan culturel, les stéréotypes des caractéristiques féminines comme la douceur, la patience ou l’empathie tiennent bon! Cela voudrait-il dire que leur contraire serait aussi vérité ? les hommes seraient brutaux, intolérants et enfermés dans un égotisme exacerbé ?
Plus grave peut-être, cela se fait avec la complicité des parents qui, contrairement à ce qu’ils font pour leur fils (61%), ne proposent pas les métiers de la tech à leurs filles (30%) ! Pourtant, si 56% des lycéennes disent être intéressées par l’informatique ou le numérique, seules 37% d’entre elles envisagent de s’orienter vers une école d’informatique ou une école d’ingénieur…
Une étudiante, pourtant intéressée par le métier d’ingénieur (comme sa mère), m’a dit que se retrouver dans une classe de Grande École à quelques filles au milieu d’une masse de garçons n’était pas une perspective très réjouissante ou attrayante pour elle! Ne plus avoir de copine, ce n’est pas drôle! Elle s’est orientée vers le droit.
Une autre, pourtant jeune, m’a raconté que son instituteur de primaire disait dans sa classe que les filles ne comprenaient rien aux Maths !
Résultat : si 57 % de l’ensemble des diplômés de l’enseignement supérieur sont des femmes, seulement 25 % ont obtenu un diplôme dans les filières du numérique, et 13 % de ces diplômées travaillent dans ce secteur.

Ceci est vrai dans toute l’Europe et, selon le rapport DESI 2020, seulement 18 % des spécialistes des TIC sont des femmes. C’est ainsi qu’elles sont absentes des parties hautes des hiérarchies et des salaires qui vont avec. Dans le Numérique, seulement 18,5% des responsables sont des femmes selon l’étude réalisée par l’organisation AnitaB.org en 2019 et dans la Silicon Valley, le fief de la Tech mondiale, seules 13% des femmes accèdent à des postes de management dans les entreprises technologiques, les entrepreneuses ne dépassant pas 7%.

Ce retard de la société est impensable à l’heure des grands mouvements de femmes. Elles sont présentes massivement dans la rue et sur les médias et rien ne bouge, ou alors à petits pas…
Avancer à petit pas, ça ne vous évoque rien ? On utilise cette expression pour parler de l’écologie et de la transition énergétique. En général on l’utilise pour masquer le fait qu’on ne fait rien…. Ou pas grand-chose.
Si on accepte cette association, peut-être que cela voudrait dire que la vérité vraie serait que ceux qui dirigent ne souhaiteraient pas que les femmes interviennent trop dans leurs instances ? Vinciane Despret et Isabelle Stengers, 2 philosophes belges dont la légitimité est internationale, l’ont démontré dans le milieu universitaire de façon très convaincante (Les faiseuses d’histoires, Ed  « Les Empêcheurs de penser en rond » 2011)!

J’oubliais : selon le baromètre de mars 2022 réalisé par Sista et Boston Consulting Group : en 2021, les banques ont prêté 1.6 fois plus aux créateurs de startups qu’aux créatrices ! Une femme a lèvé 3,4 fois plus en s’alliant avec un homme plutôt qu’avec une femme. Par ailleurs, l’étude révèle qu’aucune levée de fonds au-dessus de 50 millions d’euros n’a été effectuée en 2021 par une équipe 100% féminine. Ces équipes sont de manière générale 4,3 fois moins bien financées que les équipes masculines et la tendance s’aggrave.

 Pourtant, statistiquement, ils prendraient moins de risques…


Une association à connaître : WHAT06

Elles sont 20 bénévoles, salariées, startupeuses ou indépendantes. Elles ont fondé What06 ((Women Hackers Action TANK)  en 2016, en particulier pour promouvoir les métiers scientifiques et techniques auprès des femmes et des jeunes filles particulièrement sous-représentées dans le monde des nouvelles technologies.

Ainsi, elles ont organisé 3 hackathons réunissant plus de 100 personnes, un workshop sur l’Intelligence Artificielle : « Ladies IA night », initiation au Deep Learning avec  50 participants dont 75% de femmes , une journée de conférences et ateliers grands-public animés par 16 spécialistes dont certains venus de loin, autour de la technologie Blockchain  et ses cas d’usages « BlockFest by WHAT06 » qui a réuni 150 personnes dont 30% de femmes , ou encore le Trophées Women_in_Tech_Sud , au Palais des Festivals de Cannes, réunissant 150 projets, 250 invites lors de la soirée de remise des Trophées  dont 30 collégiennes et lycéennes. Aujourd’hui, certaines gagnantes de ces trophées font partie de « Quelques Femmes du Numérique » qui réunit 750 femmes travaillant dans la Tech.
Les actions en milieu universitaire et scolaire sont nombreuses, ainsi « Girls Tech Day by WHAT06 » où 100 collégiennes et lycéennes ont réalisé des expériences scientifiques afin de se rendre compte par elles-mêmes que les sciences et la Tech sont non seulement à leur portée mais que ce monde est passionnant.

D’autres évènements sont en préparation, des ateliers sur l’IA, la Cybersécurité, la Programmation de Robots ou 1 Escape Game numérique.
La priorité sera donné à l’organisation de rencontres avec des « rôles modèles » qui parlent de leur métier et montrent combien il est attractif et épanouissant.

(Crédit photo : WHAT06)

brainstorming time of business team

oliv1953

Cet illectronisme qui creuse les inégalités et renforce l’exclusion.

Par : Abdel Azdine
24 février 2023 à 18:36

Les nouvelles technologies, tels que les ordinateurs, les smartphones, les réseaux sociaux et internet, nous permettent aujourd’hui de communiquer, de travailler, d’apprendre et de nous divertir de manière plus rapide, plus facile et plus efficace que jamais auparavant. La montée du numérique a eu un impact considérable sur les entreprises et par là même sur l’économie mondiale.

Les industries peuvent désormais atteindre un public plus large et améliorer leur productivité grâce à l’automatisation et à la numérisation de leurs processus mais aussi vendre leurs produits et services en ligne. Certains consommateurs peuvent également bénéficier de la commodité d’acheter en ligne, de comparer les prix et de recevoir des produits sans même quitter leur maison. Néanmoins, le numérique présente également des défis. La protection de la vie privée et la sécurité en ligne deviennent une préoccupants, en raison du nombre croissant de données sensibles qui circulent sur internet. L’abondance d’informations en ligne peut rendre difficile la distinction entre les informations fiables et les fake news. Pourtant, le numérique a profondément transformé notre vie et continue de le faire au fur et à mesure que de nouvelles technologies apparaissent.

L’envol du numérique a apporté de nombreux avantages à la société, transformé la façon dont nous créons, consommons et partageons l’imaginaire mais il a aussi augmenté les inégalités existantes. 
Ne pas avoir accès au numérique constitue un handicap important et devient rapidement problématique. Cela concerne majoritairement les personnes âgées, les individus les moins diplômés ou encore les foyers à faibles revenus. Dans certains cas, il s’agit d’un manque de moyens financiers, qui ne permet pas de pouvoir acquérir les équipements nécessaires. D’autre part, d’après l’Insee, 38% des usagers manque de compétences numériques de base. la problématique reste le manque d’information, de connaissance des technologies et du numérique. Cette absence ou manque de compétences est nommée illectronisme. L’accès à Internet et aux technologies numériques est en effet mal réparti, ce qui peut avoir des conséquences importantes aussi bien sur l’éducation, le travail et les relations sociales. Les personnes désavantagées économiquement, géographiquement voire âgées sont souvent les plus touchées par l’exclusion numérique. En effet, les personnes âgées, les habitants des zones rurales et les personnes à faible revenu trouvent des difficultés à accéder à Internet ou à des appareils numérique de qualité, les privant ainsi de l’accès à l’information, à des opportunités éducatives voir professionnelles pour certains, les empêchant de participer pleinement à la vie numérique, ce qui accentuent les écarts socio-économiques en matière d’emploi et de salaires.

Une fracture numérique qui pose problème
Les personnes qui maîtrisent les technologies de l’information et de la communication ont généralement un accès privilégié à des emplois mieux rémunérés, tandis que celles qui n’ont pas les compétences nécessaires ont plus de chance d’être exclues du marché du travail. Il est donc important de prendre en compte ces inégalités lors de la conception et de la mise en œuvre de politiques numériques. Il est aussi nécessaire de veiller à ce que les personnes les plus vulnérables soient incluses dans la société numérique et aient accès aux mêmes opportunités et avantages. Cela peut être accompli en investissant dans l’éducation numérique, en développant des infrastructures technologiques dans les zones rurales et en favorisant l’accès à Internet pour tous. Bien que le numérique offre de nombreuses opportunités, il est primordial de ne pas ignorer les inégalités qu’il peut entraîner. Il est important d’adopter des politiques qui permettent à toutes les personnes de bénéficier de ses avantages, indépendamment de leur situation économique. Selon l’Insee (l’institut national de la statistique et des études économique) une personne sur six n’utilise pas Internet, plus d’un usager sur trois manque de compétences numériques de base et un sénior sur deux n’a pas accès à Internet à son domicile.

Internet Confrontation.digital divide.The keyboard is split by the cracks that separate the opposites.Social Divide.Divided world.conflicts.cyberbullying.

liadfakee

Et si l’art avait quelque chose à nous dire, ce serait … ?

7 décembre 2022 à 19:13

L’œuvre d’art n’est pas le reflet, l’image du monde ; mais elle est à l’image du monde.
Eugène Ionesco

L’art, reflet du monde, cliché d’un instant ou préfiguration d’un futur en devenir ?
Que dit-il de notre temps ?

Nous vivons une étape singulière, celle de l’Anthropocène, cette étape de la vie de la Terre et des êtres vivants qui la constituent où l’empreinte de l’être humain façonne les évolutions de notre planète, ou disons, plus modestement, y contribue fortement. Prenant conscience des impacts de nos actes, nombreux sont ceux qui perdent espoir et se noient dans l’éco-anxiété. Les COP se succèdent mais les résultats sont maigres et en attendant les températures montent et les glaciers fondent.
Et si les artistes venaient nous donner des indications des temps qui changent et laisser glisser dans nos cœurs des effluves d’espérance ?

Rappelons-nous comment les Demoiselles d’Avignon de Picasso sont venues marquer la fin d’une époque. Ce style, préfigurant les déconstructions exacerbées par Guernica, nous ont parlé d’un monde en déréliction. Celui du début du XXeme siècle, annonciateur des guerres et des faillites illustrant les pires ombres de la modernité. Aux horreurs de la barbarie de la Première Guerre Mondiale, à l’insupportable des guerres civiles et à l’apocalypse de la Seconde Guerre mondiale entre bombe atomique et camps d’extermination, la peinture par la déconstruction des lignes a souligné celle d’une époque et des sujets.
Comment sortir de l’Etre et du Néant ?
Aux paradoxes qui ont suivi les soubresauts de Mai 68, d’Andy Warhol et le pop art, à Miro ou Kandinsky c’est le temps des explosions de vie des Trente Glorieuses et de la couleur omniprésente accompagnant la musique disco. La vie avait besoin de balayer les horreurs.
Puis, c’est l’avènement de l’abstrait et du conceptuel, dans les années 80-90, les musées d’art moderne de Beaubourg à la collection Mudam regorgent d’œuvres où le figuratif a disparu. C’est aussi la période des années fastes où le capitalisme se transforme en libéralisme dérégulé et où nous pillons chaque jour un peu plus la biodiversité qui aujourd’hui est profondément épuisée. Tout ce qui vit a disparu, il ne reste plus que des lignes à la Mondrian.Aux mangas japonais des années 90 déployant un imaginaire apocalyptique largement repris dans la collapsologie, voilà qu’avec les années 2010-2020 la prise de conscience que l’être humain EST une partie du vivant, conduit à revisiter l’art. Nous retrouvons les racines de cette communion avec la nature auprès de multiples artistes dont Rosa Bonheur fut précurseur et cela ouvre aujourd’hui la porte vers un figuratif revivifié avec Marlène Dumas. Comme s’il nous fallait nous réancrer en terre, retrouver les racines de la description, de l’admiration de la prodigalité de la nature pour la préserver et devenir une source de résilience. Bruno Latour[1], philosophe, nous y avait invité et Baptiste Morizot[2] ou encore Estelle Zong Mengual[3] ont su combiner philosophie, nouveau paradigme et trouver dans l’art le fil nourricier d’un nouvel élan dépassant l’anthropocène. Réapprendre à voir, pour nous réinventer, voici la promesse de l’art pour ouvrir une brèche, une voie d’espoir, semant les graines du symbiocène.


[1] Où atterrir, La découverte, 2017.

[2] Manières d’être vivant, Actes Sud, 2020.

[3] Apprendre à voir, Actes Sud, 2021.

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christinemarsan

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