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Notre reportage exclusif au 77e festival de Cannes [2/2]

Suite de notre reportage, dont le premier épisode a été publié ici
Contre toute attente le Festival de Cannes a bien accordé une accréditation presse à lundimatin. Je prends donc le train en direction de la Côte d'Azur pour assister au Festival international du film en qualité de journaliste invité. Il s'agit bien sûr de profiter de la plage et des cocktails gratuits mais aussi de penser le cinéma et réaliser une enquête ethnographique sur la bourgeoisie.

THE VILLAGE NEXT TO PARADISE

Sur la place de la mairie, non loin du Palais mais déjà ailleurs, les drapeaux de la CGT flottent dans le vent, des manifestant.e.s se regroupent. À quelques centaines de mètres du tapis rouge, ils sont néanmoins en-dehors du Spectacle, relégués au hors champ.

Le collectif Sous les écrans la dèche lutte pour que leurs métiers, cassés par la réforme du chômage, soient intégrés au système de l'intermittence. La veille, ils ont fait un coup d'éclat en apparaissant dans le cadre via une banderole déployée pendant le cocktail de la ministre. Aujourd'hui, certains aimeraient partir en manif en direction du Tapis Rouge, mais ne partent pas, faute de nombre ? A cause des négociations ? Pour ne pas froisser la CGT ?

Les gens mobilisés sont plutôt des programmateurs, des travailleurs spécialisés des sections parallèles où il y a « une ambiance familiale et de gauche ». Apparemment il est difficile de mobiliser les nombreux manutentionnaires du festival, où règne la terreur et la précarité, ce qui donne un aspect isolé au mouvement.

Pendant ce temps sur la croisette, les ouvriers de Novelis montent un chapiteau. Avec Coline nous errons puisque Cannes est propice à la dérive. Les ouvriers nous racontent le nouveau Madmax pendant la pause.

— Miller a trahi, c'était le rebelle d'Hollywood qui tourne à l'ancienne, mais là c'est fini il est de retour dans le normal produit à la chaine.

Coline me quitte pour se rendre à une conférence au marché du film « comment la diversité peut rapporter de l'argent ». Elle n'a pas de badge et entre par son entrée secrète : au bout du village international, une rambarde à enjamber et un gardien âgé qui s'endort à l'ombre d'une tente. De mon côté, je retrouve une amie I.. Fille d'un grand producteur parisien, elle est née dans ce monde ultra-bourgeois que nous découvrons. Je lui demande son avis, que je sais tranchant, sur les films de la compétition.

–- t'as vu quoi ?
–- Marcello mio de Honoré
–- alors ?
–- C'est les histoires ennuyantes du petit milieu parisien que je connais bien, leurs fantasmes et leurs névroses, un peu gênant de faire des films avec ça. Ils jouent leur propre rôles, Catherine Deneuve est Catherine Deneuve, Luchini, Luchini. La (vraie) fille de Catherine se prend pour son père, elle se déguise en lui Elle fait une crise existentielle oedipienne jusqu'à ce que ça mère l'embrasse en la confondant avec son père. Voilà le cinéma français, un voyeurisme de riches.

Heureusement chaque porte du Palais cache une salle de cinéma qui mène à d'autres mondes, loin du (cinéma) français. Des films et des personnages étrangers nous permettent de vivre des réalités lointaines au plus près du quotidien. Je m'installe dans l'une d'elle au hasard et me retrouve devant The village next to Paradise.

En somalie, un père et son fils vivent dans un village nommé Paradis sous la menace constante des drones américains. Le père fait parfois le chauffeur pour la contrebande, qui persiste malgré tout les moyens investis contre le terrorisme, une guerre qui pourri surtout la vie des habitants. Le récit comme les personnages sont profonds. Le contraste avec le cinéma français est frappant. Ici ni bien pensance, ni vanité, le film parle des gens, de leurs galères, de leurs espoirs. Un cinéma un peu banal, mais au moins c'est du cinéma.

Une fois dehors je rejoins mes amis au cocktail du collectif 50/50 à la plage de la quinzaine. Quelqu'un m'a demandé « est ce qu'il y avait des stars ? » A vrai dire, je ne sais pas bien les distinguer. Par contre je me suis demandé pourquoi les stars venaient ici bas sur les plages des profanes ? Je suppose que les stars ont besoin des prods pour organiser des soirées où les gens les reconnaissent et que les prods ont besoin des stars pour que leurs soirées soient réussis.

— C'est quoi le collectif 50/50 ?
— c'est un collectif de féministes, euh, institutionnelles
— tu veux dire alliées avec les capitalistes ?
— oui voilà, bon comme toutes les luttes
— ben non
— ah bon, quoi par exemple ?
— Bah … l'anticapitalisme
— ah oui c'est vrai

L'ART DE LA JOIE

J'apprends que la télévision adapte L'art de la joie en série. Ma curiosité me pousse à me rendre à la rencontre avec Valeria Golino qui présente le premier épisode. Le directeur du festival encense Goliarda Sapienza, autrice boudée pendant cent ans en Italie, qui vient à peine d'être reconnue grâce à une édition française. La réalisatrice trouve dans l'héroïne Modesta une figure modèle de libération féminine, desobediente, « qui est libre jusque dans le fait de faire le mal. »

La série est une adaptation littérale du roman, un bout-à-bout des actions qui passe à côté des double sens et de l'ambiguïté des mots. Il n'y a évidement aucun intérêt cinématographique à ce travail télévisuel qui perd toute la force poétique du livre. La réalisatrice le dira simplement à la fin :

— « comme dans la série où tout le monde couche avec tout le monde (étrange façon de parler de l'inceste), le cinéma couche avec la télé. »

Ce qui est fou c'est de voir à quel point l'adaptation, par sa linéarité, passe à côté, ou plutôt se prémunie, de la force immorale de Sapienza et la dépolitise. La bestialité des pauvres vient expliquer toutes les violences : le viol, l'inceste, la maltraitance. On évite soigneusement l'homosexualité, on pacifie. Ce qui reste : une enfant maltraitée qui, par un hasard du destin, parvient à s'échapper de sa condition d'inférieure, et qui apprend à aimer le pouvoir, à coucher avec.

Je comprends ce qu'y trouve la télé : enfin un récit du self made man version woman ! Le livre est remarquable parce qu'effectivement le personnage de Modesta s'échappe à tout ce qui tente de l'enfermer, de la limiter, pour arracher au monde de la joie contre toute morale. Mais dans cette version télévisuelle, il ne reste de la liberté que le libéralisme. Ce qui est ridicule et tragique c'est que la réalisatrice cherche sûrement à trouver le chemin vers la joie mais que l'idéologie dans laquelle elle baigne l'en empêche. C'est en transformant la libération en libéralisme existentiel que l'art de la joie échappe à la bourgeoisie.

C'est aussi ce perpétuel malentendu qui rend la bourgeoisie si curieuse des pauvres et de leurs formes-de-vies. Je me suis demandé pourquoi 90% des films à Cannes ont pour sujet des modes de vies subalternes ? Autre que la plue value indéniable, « l'argent de la diversité », ce qui justifie un tel extractivisme culturelle, c'est que la bourgeoisie névrosée, cherche à percer le mystère de la joie, un art que tout les galériens du monde reçoivent en héritage.

Une fois la projection terminé je sors du Palais presque en courant ayant l'impression d'être prisonnier d'un Temple où l'on dissèque les gens de mon rang. Devant la porte des dizaines de personnes en costumes tendent désespérément des pancartes INVITATIONS SVP, mendiant des places pour le gala du soir. La possibilité de l'ascension fait parti du show. Le Festival a besoin de ce système de la réussite pour faire fonctionner la machine, mais aussi pour revigorer la classe en la nourrissant d'énergies vitales. Les personnages comme Modesta, qui réussissent à se libérer, à tricher, à se hisser en haut en partant de rien, une fois leur vie soigneusement dépolitisée, sont les véritables héros du Festival. A l'affiche : le comte de Monte Cristo, le plus pathologique des parvenus, le plus terrifiant aussi, qui devient, par sa réussite vengeresse, un genre de dictateur suprême.

Je rejoins I. au pavillon algérien où Walid offre un cocktail, du houmous et des aubergines grillées pour son film. Nous nous installons sur une table au soleil.

— alors t'as vue quoi ?
Emilia Perez de Audiard. Un bandit mexicain veut devenir une femme, pour disparaître mais aussi pour changer de genre
— cheloue mais marrant non ?
— Oui l'actrice est forte, mais le problème c'est qu'une fois que le bandit est une femme, elle se dissocie et se met à moraliser son monde, à la fin le bandit fait des associations pour les femmes victimes des bandits…
— chaud
— le film est produit par Yves Saint-Laurent, c'est la marque qui fournit les costumes, on dirait une publicité avec des placements de produits en mode vidéo youtube

MOTEL DESTINO

Je vais à une séance presse de Motel destino où je ne parviens pas à incruster Coline, qui va tenter sa chance ailleurs en prenant mon badge. Dans la salle, composée exclusivement de journalistes, je discute avec des « collègues ».

— Y a pleins de techniques pour la billetterie
— comment ça ?
— Moi le soir, je sélectionne les films que je veux voir et j'ouvre des onglets. A 6h55 j'ouvre directement les onglets, je gagne 30 secondes.
— Je connais une journaliste coréenne qui à une application qui rafraîchit automatiquement le site et qui la prévient si une place se libère.

Le film se passe dans un motel brésilien où les gens viennent baiser, il se déroule sur un fond sonore de film pornographique. Une petite frappe en cavale trouve refuge au motel mais devient prisonnier du couple de tenanciers : un mari jaloux et violent, une femme infidèle qu'il se met à aimer. Un récit classique quoique entrecoupé de scènes d'hallucinations, de visions, de scènes de sexe bestial sous le regard d'animaux médusés.

Motel destino est pop, coloré, excitant, mais les personnages sont des stéréotypes. Le méchant qui visiblement refoule son attirance pour les hommes aurait pu devenir gentil, en assumant sa sexualité par exemple. Le profil de gentil du personnage principal, qui prend la défense de la femme infidèle pour qu'elle devienne sienne, dépolitise la question de la violence conjugale. Le film se termine sur une scène ou le personnage dit sa rage d'être de ceux qui n'ont rien et je sors du film avec cette rage là, en prise au doute : qu'est ce que je fais ici ? pourquoi je joue à ce jeu-là ?

Je retrouve Coline qui s'est fait chopper en essayant de rentrer dans une séance. Mon badge a été confisqué par la sécurité. Je dois venir m'expliquer à la direction presse demain à 9h. Coline en tant que sans-badge est devenue une spécialiste des faux papiers du Festival, elle me montre en rigolant les 5 ou 6 badges à des noms différents qu'elle a dans ses poches.

Nous retrouvons I. à la plage Vega pour une soirée dont j'ai oublié le prétexte. La lune éclaire la mer au loin, le DJ passe de la house nulle, j'interroge I. sur sa journée.

— J'ai vu The Substance
— alors ?
— c'est le film sur cette drogue qui te permet d'être la meilleur version de toi même.
— c'est-à-dire
— c'est une critique tu vois, de cette tendance à toujours vouloir être au top de soi, injonction faite aux femmes particulièrement. Mais c'est quoi ce truc où tu fais une critique de l'injonction à la performance de soi, au canon de beauté féminin et tu filme unes meuf trop bonne en gros plan sur son cul pendant 40 minutes ? En gros, le film dénonce ce qu'il fait, sans se poser la question du regard masculin
— il ne se pose pas de questions de formes
— Oui, en fait ce sont des films qui ne s'intéressent pas au cinéma

Je conviens avec I que l'on ne parle plus de cinéma, qu'il nous manque un paradigme critique, adapté à l'époque, qui viendrait de notre génération, pour comprendre le cinéma aujourd'hui et pour le penser collectivement. I. me fait remarquer qu'il ne s'agit pas simplement d'un paradigme, il y a derrière un problème de structure politique. La nouvelle vague avait la « politique des auteurs » certes, mais qu'est ce que la politique des auteurs sans le marxisme, sinon un délire de journalistes ?

Malfamé fête la sortie de son court et l'équipe du film nous entraine vers une boite de nuit chic du centre à 500 euros la table. Il est interdit de filmer à l'intérieur, les vigiles apposent des autocollants sur les caméras de nos téléphones. Effet marketing : ici, où tout est à voir, à regarder, à filmer, c'est la non-vision qui donne le sentiment de secret de l'importance.

A l'intérieur de la boite – dont les parois sont couvertes de miroirs – il ne se passe rien. Mais où sont les soirées réellement sélect ? Où vont les stars ? I. qui a ses entrées dans le monde me le confirme : « la machine à hiérarchisation n'a pas de fond, c'est un trou noir. Plus tu t'approches du centre, plus il s'éloigne. » A cannes tout le monde cherche le vertige, essaye d'aller au plus profond, the secret place to be et se retrouve face à un miroir. Mario me dit la rumeur qui court : Apparement les « vrais stars » se retrouvent dans le salon d'une vieille dame cannoise pour boire des cocktails dans des verres à moutarde. Les stars se refilent le tuyau et se retrouvent là-bas, parce que c'est « authentique ». N'est-ce pas Xavier Dolan qui disait aimer Cannes pour ces kebabs ?

QUAND LA TERRE SE DÉROBE

Mon pote John vient d'arriver. Il m'attend avec sa valise devant le théâtre croisette, perdu comme s'il débarquait d'un autre continent. Shérianne le prend par le bras et lui tend une place pour les courts-métrages de la quinzaine.

— ça va bogoss ? Aller bon film

Le premier court que nous voyons se passe dans un village portugais dont la vie est perturbée par l'implantation d'une mine. Comme dans le film somalien The village next to Paradise, une menace invisible pèse sur le quotidien. Dans le fond sonore, les bruits d'explosions de la mine, à l'image : la vie simple des paysans. Nous suivons un éleveur dans la montagne au milieu des brumes et des ruines.

Dans le film allemand, une domestique enceinte par magie, entend des bruits, a des visions, s'évanouit. Au cœur de la forêt amazonienne, dans un film sud-américain, des villageois se préparent à l'apparition d'une éclipse en plein jour, certains d'entre eux ont des comportements étranges, ne répondent plus aux questions. Il y a un flottement et des nappes sonores en post-production.

Ces films partagent tous une inquiétude sourde, une menace qui plane dans l'air mais qui est difficile de nommer. Malgré les Doliprane que s'enfilent les personnages, la sensation d'étrangeté ne passe pas : ils sont malades de l'époque. Depuis des endroits différents de la planète, ces films témoignent tous d'une perte du monde. Le film portugais s'appelle d'ailleurs Quand la terre se dérobe.

Nous perdons le monde en même temps que nous perdons notre corps. Les cinéastes le ressentent, en souffrent, et tentent parfois d'en faire quelque chose. Dans ces films, s'il y a bien une mine anglaise, des drones américains, une éclipse, la menace reste innommable et les habitants paraissent sans possibilité de révolte. A l'aune de cette projection, le cinéma apparaît comme sans perspective face à cette ultime dépossession.

Le jour suivant nous voyons Fotogenico, un film de l'ACID qui finit de nous déprimer. Un daron se rend à Marseille pour rencontrer les anciens amis de sa fille décédée et tente de reconstituer son groupe de musique. Nous sommes surpris de l'exotisme avec lequel des lieux emblématiques de Marseille sont mis en scène et de l'amateurisme/professionnel dont fait preuve le scénario et le jeu d'acteur. John qui est comédien me dit à propos du personnage principal

— le pauvre il fait de son mieux je pense, des fois c'est la structure narrative qui va pas
— pourquoi ?
— Peut-être parce qu'elle pose les choses linéairement
— que c'est mal écrit quoi ?
— Oui, ça peut-être le texte mais aussi les consignes, les directives, le rythme
— qu'est ce qui manque là selon toi
— on dirait que les acteurs n'ont pas d'enjeux, qu'il n'y a pas de tension dans les scènes pour permettre le jeu, ils « jouent à jouer », c'est l'envers de la médaille de l'ironie-blasé du scénario

Dans les anciens amis de sa fille que le père rencontre, il y a bien sûr des « queers » et un « jeune de cité avec accent marseillais ». Lorsque le père enfile le jogging Adidas de... , le fantasme touche au fétichisme. Le film est présenté comme « libre » parce qu'il est fait sans moyens, mais c'est insuffisant. Nous sortons de ce film passablement énervés en pensant à toutes les formes qui mériteraient d'être montrées dans d'aussi bonnes conditions.

ALL WE IMAGINE AS LIGHT

Ce soir nous approchons le fameux Tapis Rouge car I. nous invite à l'accompagner à la projection de gala de All we imagine as light, un film indien de Payal Kapadia. L'équipe du film arrive en costumes indiens et se mettent tous à danser devant les caméras. Comme ils viennent de loin, qu'ils ont l'air heureux d'être là pour présenter leur film, je suis un peu touché par le cérémonial. L'actrice principale tient un sac à main en forme de pastèque qu'elle porte devant les caméras. J'ai l'impression qu'elle le brandit à la fois comme drapeau palestinien et à la fois comme bouclier.

All we imagine as light raconte le quotidien de deux infirmières Prabha et Anu dans la métropole de Mumbai. La ville est bruyante. Il pleut, les deux femmes vivent ensemble et cherchent à se comprendre. Le film est doux, le jeu semble nourrit de vécus. Une troisième femme apparaît, une infirmière plus pauvre et plus âgée. Les heures passent et nous oublions le Palais, pris dans les problèmes existentiels de ces femmes qui se lient avec les questions politiques d'un peuple et d'une ville.

Les promoteurs du « privilège pour les privilégiés » qui construisent des tours toujours plus hautes menacent d'expulser l'infirmière plus âgée de son logement. De son côté Prabha n'a plus de nouvelles de son mari parti travailler en Allemagne ; Anu à en secret un petit ami musulman. Comme le film est en empathie avec ces personnages, comme il ancre son récit dans le réel d'une ville en mouvement, nous le sommes aussi et lorsque Prabha reçoit un autocuiseur qu'elle embrasse, faute d'avoir la tendresse de son mari, nous sommes bouleversés par ces trois destins.

La plus jeune infirmière veut vivre pleinement son histoire d'amour malgré les interdits, mais Prabha, frustré de sa propre intimité, lui fait porter la morale et l'en dissuade. C'est la réalité de cet amour que vit sa jeune colocataire et le choix radical de l'infirmière plus âgée – retournée vivre dans son village d'origine – qui permet à Prabha de se rendre compte que son amour est mort et sa vie insatisfaisante.

Nous sommes avec des personnages de cinéma qui se transforment pendant le film face à une situation narrative. Prabha va se libérer grâce à la révolte des deux autres. Finalement les trois femmes parviennent à se comprendre et à s'écouter en dépassant les conflits naissants entre elles. En se comprenant elles deviennent plus fortes et portent une révolte contre l'institution du mariage arrangé mais aussi la dépossession du quotidien par la métropole. Une révolte contre ce qui leur/nous fait perdre le monde, à la fois permise par des liens nouveaux et les permettant.


— Vive le cinéma !

STARS WARS

Un après-midi, je vais au rendez-vous avec George Lucas, énorme star mondiale de la science fiction. Le vigile m'apprend que des gens attendent devant le Palais depuis 7h du matin. Il reprend d'ailleurs un jeune américain en lui demandant de ne pas courir sur les marches.

— Sorry, i'm so exited

Après une ovation de 2 ou 3 minutes, un petit vieillard à l'air inoffensif, en chemise de flanelle et barbe blanche arrive sur scène. Le petit génie, guilleret, présenté comme un « artiste en communion avec la technologie » ressemble à tout les autres asociaux de sa génération de hippies milliardaires qui contrôlent le monde depuis la Sillicone Valley. Il s'installe dans un fauteuil en face du présentateur.

— George Lucas, qu'est ce que ça vous fait de recevoir une palme d'or d'honneur ?
— je suis très content, parce que j'ai beaucoup de fans mais je ne fais pas vraiment des films qui reçoivent des prix.

Puis le petit vieux prend le dessus sur le génie, et George se met à raconter sa vie d'américain moyen assez ennuyeuse : quand il est jeune, il va à l'université de Californie et il veut faire des films d'art et d'essai comme ceux qu'il voit dans les salles de San-Francisco mais il se retrouve dans une école de cinéma qui lui apprend à faire des films pour l'industrie. Il me fait un peu de peine car je comprends que George, malgré tout son succès, rêve d'être autre chose que ce qu'il est. Il aurait aimé être plus un artiste et moins un innovateur. Heureusement, il rencontre Coppola qui va le tirer de là.

— avec lui si on peut dire, vous inventer le Nouvel Hollywood : vous prouvez aux studios que c'est possible d'être indépendant et de faire de l'argent
— oh vous savez nous on voulait pas faire de l'argent, on voulait juste faire des films et nos professeurs, nous disaient, vous voulez faire des films ? Et ben c'est impossible, vous ferez de l'argent.

L'obsession du présentateur est de savoir comment ce type gentil, avec ses cheveux longs et sa barbe, a pu faire autant de thune. George donne la réponse : c'est du hasard, une crise, un bug du système « les studios vendent à Coca-Cola, qui ne savent pas faire des films et qui recrutent des jeunes » mais cette explication structurelle ne va pas au présentateur qui veut voir en Lucas un génie. Lucas veut bien l'incarner pour soigner George, cet adolescent en lui qui aurait voulu être un « Auteur ». Il parle alors de cette fois où il est venu à Cannes avec ces dernières économies dans l'espoir de trouver un producteur, qu'il a dû tricher pour entrer dans les séances car il n'avait pas de billet.

Le présentateur voudrait plutôt parler de Star Wars, mais George s'en fout, « Star Wars ça a toujours été un film pour les enfants ». Lui ne veut parler que de American graffity, son premier film, qui selon lui se rapproche plus d'un film art et essai européen. Le présentateur revient à Star Wars, Lucas se prend les pieds dans le tapis en essayant de répondre à des critiques politiques qui lui ont été faite à propos de Star Wars ; « on m'a dit c'est un film de blancs, mais quand même il y a un noir, on m'a dit c'est un film de mecs mais quand même il y a la princesse Leïla ». Puis il se perd dans des considérations et des détails dont on ne comprend pas toujours le but. Soudain il interrompt le présentateur

— on parle de quoi ?
— Star Wars
— Ah, mais d'abord il ya American grafitty

Le présentateur change de sujet : « comment peut on devenir George Lucas aujourd'hui ? » Le succès de Lucas n'est pas le fruit d'un génie indicible. Il se trouve que ce mec a su montrer aux gens de sa génération ce qu'ils avaient envie de voir, parler du Vietnam, poser la question comment être libre, et qu'il a pu profiter d'une faille dans l'industrie du cinéma. Et George Lucas, comme un petit vieux au bout de sa carrière, dit la vérité, le secret est collectif et désintéressé : « nous voulions faire des films, on se fichait du reste ».

Je fuit à un des bars du Festival où commence à régner un ambiance nostalgique de fin. La barmaide m'envie, elle aurait aimé pouvoir voir George Lucas. Pour elle, bosser au Festival c'est aussi un opportunité de voir des stars. Une autre hôtesse plus âgée intervient et j'écoute leur conversation.

— on ne voit plus les stars aujourd'hui, ils ne marchent même plus sur la croisette, y a 30 ans c'était pas comme ça
— ah bon, c'était comment ?
— plus… populaire voilà
— oui, il n' y avait pas toutes ces barrières et ces militaires
— on rentrait comme on voulait, c'était ouvert
— moi ça fait deux semaines que je travaille ici, on me fouille mon sac deux fois par jour
— bah en plus ça sert à rien, moi je rentre avec mon couteau quand même

UN CERTAIN REGARD

J'entre dans une salle du Palais pour assister à la cérémonie de clôture de Un certain regard. A mon niveau une manageuse essaye de cacher les larmes d'une hôtesse avec son classeur. Sur la scène le directeur s'emballe : « Un certain regard, c'est le futur du cinéma mondial, l'institution du nouveau et du frais ». Je pense à Coline qui après avoir vu un film cet après-midi s'est exclaméz « mais enfaite c'est la honte d'être sélectionné à Cannes ».

Le président du jury, Xavier Dolan, arrive en retard. Pendant ce temps on fait monter les hôtesses et les vigiles sur scène pour qu'il soient applaudis avec les membres du jury. Le directeur est pressé car il doit présenter le film pour la soirée de gala dans une autre salle.

— comme on dit chaque année … retourner bosser

Les employés à peine arrivés sur scène, repartent. Dolan demande à ce qu'on lui amène son ordinateur. Léger flottement. On sent l'impatience du directeur et l'esprit frondeur du jury. Il y a un côté improvisé, Dolan lit un texte qui dit son soutien à la Palestine malgré les appels à « rester focus sur les films », ce qu'il juge impossible. Le directeur cherche du regard Christian pour se faire remplacer, il invite le président à donner le nom des lauréats, Vicky Krieps le reprend « on est un groupe, du coup il y a plusieurs voix ». L'effet cérémoniel est un peu raté. Vicky Krieps fait une blague sur le fait que c'est mal organisé. Le président bafouille, le directeur lui parle à l'oreille. Vicky Krieps dit

— c'est le chaos. J'aime le chaos c'est pour ça que je fais du cinéma.

Le prix féminin revient à une actrice qui le dédie aux communautés queers et décoloniales dont elle vient. Le prix masculin à un jeune acteur interprétant un livreur sans papier. Malgré mon extériorité affiché, je suis complètement captivé par le spectacle de la cérémonie, les émotions des uns et des autres, les petits gestes politiques et éthiques. L'aspect spectaculaire de la cérémonie casse la distinction entre le réel et la fiction, rapproche la vie du cinéma.

Le prix du jury va au film l'histoire de Souleyman, réalisé par un bourgeois blanc de 45 ans qui « veut donner sa voix à ceux qui n'en ont pas », ce Glucksman du cinéma nous prévient : « le cinéma ouvre les frontières et Cannes témoigne de cette ouverture, mais aujourd'hui les frontières se referment. » Le prix final est pour Black Dog, dont l'équipe monte sur scène accompagnée du chien.

L'ambiance devient pourri, Dolan dégouline de sueur et parle à voix basse avec Krieps comme si on était pas là avant de se taper un interminable bain de foule. Christian le remplaçant du directeur est un très mauvais chauffeur de salle et me fait penser à un employé de pompe funèbre. Il fait office et enterre définitivement l'ambiance bien pensante et « fraiche » de la soirée.

Je sors manger une gauffre Nutela-chantilly avec John devant un film de gangster argentin qui passe au cinéma de la plage, le dernier endroit populaire de la ville. A l'écran des arnaqueurs enchainent les petits coups dans la rue avant de vendre des faux timbres à un banquier espagnol. Le tout sous le regard suspicieux des patrouilles régulières de gendarmes. La frontière entre la fiction et le réel est rétablis.

LA PALME D'OR

Pour la remise des prix de la compétition officielle, les journalistes sont invités à assister à la cérémonie en direct depuis un écran dans une salle secondaire. Ayant l'esprit corpo je me rends à l'heure où les stars montent les marches pour le dernier show dans la salle où nous sommes relégués. L'ambiance est très bizarre, nous sommes dans une salle de ciné et nous allons voir un film très spéciale, le film live de la cérémonie 2024.

Le début est assez mauvais : intro de mauvais goût en mode Star Wars, un one-man-show inutile de Laurent Laffite, une intervention politique nulle de la présidente du jury accessoirement réalisatrice du film Barbie : « libération de tous les otages et cessez le feu immédiat ». Scandale contenue pour éviter le scandale, c'est ce que les bourgeois applaudissent dans la salle du Palais remplie. « Nous sommes sincèrement désolé.es pour M.Frémaux que le monde existe autour du Palais » dira plus tard un communiqué du groupe d'activistes anonymes Tapis rouge et colère noire. Mais ce qui échappe à Tapis rouge et colère noire c'est que le monde est aussi construit par le Palais. Un des jurés de la caméra d'or citant Jean-Louis Comolli ne s'y trompe pas : « le cinéma fabrique le monde et ensuite il le remplace. »

Sur ce fond de conflit géopolitique, la présentatrice tente un discours un peu rassembleur : « les films nous relient, ils relient les gens aux quatre coins de la planète », Le prix du scénario est récupéré pour le film The substance. La réalisatrice dit « we need a revolution », mais comme la plupart des artistes qui passeront sur scène, ce qu'elle entend pas révolution c'est qu'elle souhaite « changer le monde ». Ah la belle tradition du réformisme, « tout changer pour que rien ne change ».

L'actrice Karla Sofía Gascón du film Emilia Perez est appelée à venir sur scène pour récupérer le prix féminin que l'on donne à toutes les actrices du film au nom de la sororité. Elle n'a pas l'air de l'avoir compris et exprime son émotion ... d'obtenir le prix, oups. Pendant ce temps la bande son applaudissement se met à déconner et se déclenche en même temps que la présentatrice parle, coïncidence ou sabotage ?

On appelle Mélanie Laurent au secours de ce monde-qui-va-changer pour parler des injustices et remettre un prix, « spéciale », au réalisateur iranien en honneur de sa résistance. Il n'est bizarrement plus question de cinéma. La fameuse retenue demandée par le Festival n'a plus cours, comme le dit bien Tapis rouge colère noire, cette volonté de ne pas faire de politique n'est qu'une politique parmi d'autre : « vouloir un festival sans polémique c'est un engagement politique, c'est une attaque contre un certain monde au profit d'un autre »

Le jury est assis dans un coin de la scène et fait office de déco, Omar Sy s'ennuie dans un coin. Chaque prix est donné par une pseudo star qui entre sur la scène par le milieu. Dolan arrive et dit « coucou » avant de donner le prix du jury à Audiard pour son « travail sur l'identité ». Fin de la révolution.

Heureusement, le grand prix du jury revient au film indien, et comme elles, on est trop content. Çà me redonne foi en l'humanité. Les indiennes montent sur scène et n'arrêtent pas de se prendre dans les bras. Payal Kapadia, ayant plus le sens du scandale que tout les autres montre le badge du collectif Sous les écran la dèche et dit :

— mes valeurs sont celle de la fraternité et de l'empathie, ce sur quoi n'est pas construit ce monde. Merci pour le prix, merci au Festival de nous avoir si bien reçu, et merci surtout aux travailleurs de le faire fonctionner, je suis en solidarité avec eux, avec la grève.

Emu par cette scène, je regarde autour de moi, me rappelant soudainement que nous sommes dans une salle devant un écran. Je me dit que le film live de la cérémonie 2024 est un des films les plus touchant, avec le film indien qui vient d'être promu, que j'aurai vu du Festival.

Cette très belle intervention est écourtée par l'entrée de George Lucas, qui profite d'une ovation de 3 minutes avec l'impassibilité d'un dictateur. Coppola se ramène et les vieux débris du Nouvel Hollywood se serrent l'un contre l'autre jusqu'à ce que George se mette à nouveau à raconter sa vie peu passionnante d'étudiant en cinéma fauché.

Finalement la palme d'or est remise au film Norah, que son réalisateur dédie aux sex workers. Une catégorie socio-professionnelle très présente à Cannes et pourtant sous représenté. Je laisse I. que j'ai eu au téléphone décrire le film :

— c'est plus du cinéma que de la télé, pas comme les films français en compétition. Enfin c'est léger, un cinéma qui marche, américain quoi. Ya des personnages ça va, pas hyper profond mais ils se déplacent au moins un peu. C'est l'histoire d'une jeune escorte qui croit à l'amour avec un riche russe, lui est particulièrement lâche et l'abandonne. Un bon film de dimanche après-midi, pas une palme d'or.

Vers la gare je retrouve John qui a abandonné le Festival pour voir un match de foot de ligue 2 où joue l'équipe de notre ville d'origine. Je le retrouve devant la télé d'un pub anglais en train de préparer un voyage en Afrique avec un producteur américain de 25 ans ivre mort qui lui paye des pintes à répétition. William vit à Hawaï, produit des films qui ne l'intéresse pas mais qui lui permettent de faire fructifier l'argent de son père. Dans l'avion pour nice il a rencontré la fille de l'ambassadeur chinois avec qui il a rendez-vous demain au grand prix de formule 1 de Monte Carlo.

LA MACHINE A RÊVES

Fin de Festival, les mouettes profitent du relâchement pour arracher des mains les gaufres et les sandwichs de ceux qui osent manger sur la plage. Les ouvriers commencent à démonter les structures en placo et à ranger les arbres en pot dans des camions.

Le Festival de Cannes fait monde. Il serait faux de dire que le Festival est superficiel et il serait illusoire de vouloir le rejeter moralement. Cannes, par sa démesure, par son ambition, est immoral. A moins de réserver la liberté et le fun à la droite, nous avons sûrement à apprendre dans la construction d'un tel espace. Je ne pense pas que le problème soit que le Festival de Cannes « fasse rêver ».

Cannes est une utopie. Un espace de quasi gratuité, où se réunissent des gens du monde entier partageant une même passion, à partir de laquelle se comprendre et comprendre le monde. C'est un endroit où l'on s'amuse, où l'on rêve, où l'on se rencontre. Et effectivement, le Festival fait vivre plusieurs cinémas internationaux. La vision du cinéma qui y est partagée est plus populaire que dans d'autres mondes. Le cinéma est un moyen de se relier par les films. L'ambiance même des salles est plus joyeuse, plus vivante que dans les mondes austères et moralisateurs du cinéma documentaire, du Réel par exemple.

Le moteur désirant du Festival est ce qu'on nomme assez mal « la récupération », c'est-à-dire l'instrumentalisation du mouvement vital d'aller vers le haut, de s'en sortir, le turbo-ascenseur social qui est nécessaire à la machine. Les stars sont généralement de ceux qui sont parvenus à se hisser depuis le bas vers le haut, c'est pourquoi à Cannes le bas et le haut semblent si proche.

Pourtant je ne crois pas que le Festival participe à changer le monde. Son secret de polichinelle est qu'il repose, comme le monde de l'argent qui le finance, sur la machine hiérarchisante. Entre ceux qui se font massacrer et ceux qui massacrent d'abord ; entre ceux qui sont exploités pour permettre l'abondance – ouvriers, manœuvres, hôtesses, prostituées, serveurs – et ceux qui en profitent ; entre ceux qui ont le bon badge et ceux qui courent pour avoir une séance ; entre ceux qui attendent leurs dieux devant des hôtels toute la journée, et ceux qu'on adule. Bref, le bon vieux mensonge de la bourgeoisie qui pourrit son cœur, la nécessaire et tragique hiérarchisation des humains. Cette machine à hiérarchiser dégrade l'ensemble de l'évènement et induit la lutte des classes, qui, comme le dit Simone de Beauvoir avec beaucoup de tristesse, « oblige à lutter contre d'autres hommes ».

Il n'y aura pas de révolution sans une mise à bas de la machine hiérarchisante. C'est en la conjurant par la lutte des classes qu'on approchera, matériellement, que pourra se penser un utopique festival du cinéma mondiale, luxueux, coloré, joyeux et que nous pourrons profiter pleinement des si belles émotions qu'il procure.

Dilem

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D.O.M

La « réforme » de l'Octroi de mer ouvre la porte à une période d'instabilité majeure pour les DOM. La présente étude[1] vise à alerter sur les conséquences ravageuses d'un démantèlement de l'Octroi de mer, sur fond de misère sociale grandissante, doublée d'une hémorragie démographique aux Antilles.

L'étude explicite les enjeux de cette réforme, décidée de manière unilatérale par l'Etat, au motif de lutter contre la « vie chère ». Il apparaît qu'en dépit de leurs défis hors-normes, les DOM sont utilisés comme variable d'ajustement budgétaire par l'Etat dont les dettes culminent à 3 000 milliards d'euros. Et, pour justifier que ce dernier appauvrisse les territoires les plus pauvres, l'administration centrale bâtit des schémas sur la « richesse » des DOM (et son corollaire « la mauvaise gestion » [2]) ; par ce procédé fallacieux, les communes ultramarines sont déjà privées de 200 millions d'euros de recettes de fonctionnement par an.

Le recours à la « norme » budgétaire, établie par l'administration, permet également de légitimer la mainmise de l'Etat sur l'Octroi de mer. Par ce prisme, l'Octroi de mer n'appartient plus aux territoires mais représente une « dépense fiscale » de 3.7 milliards d'euros pour l'Etat. Et, c'est là que réside le véritable enjeu de la réforme, un enjeu d'optimisation des recettes fiscales de l'Etat qui s'avère peu compatible avec l'objectif de lutte contre la « vie chère ». D'ailleurs, quand l'Etat veut agir sur la « vie chère », il creuse son déficit (26 milliards d'euros pour la taxe d'habitation), mais il ne remplace pas la taxe supprimée par une autre[3] qui, de surcroît, va l'enrichir.

L'enjeu d'augmenter la TVA nationale dans les DOM avait été clairement dévoilé par le rapport FERDI (2020)[1] commandé par Bercy à des experts du FMI, mais apparaît masqué dans la réforme actuelle qui se fonde sur l'évocation d'effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les prix et les finances locales.

Comme toute taxe à la consommation, l'Octroi de mer présente des avantages et des inconvénients. Et, dans le cadre de la présente étude ont surtout été évalués les arguments de l'Etat pour justifier l'urgence d'une réforme. Il apparaît que les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales relèvent d'une construction des administrations centrales[4] et la TVA nationale évoquée pour remplacer l'Octroi de mer conduira à une flambée des prix, en particulier des services qui ne sont pas assujettis à l'Octroi de mer, et qui représentent les deux tiers de la consommation des ménages et des collectivités locales.

Taxation des services avant et après la réforme

Avant réformeAprès réforme
TVA Antilles 8,50% 19,50%
TVA Réunion 8,50% 16%
TVA Guyane 0% 15%
TVA Mayotte 0% 15%

Mpl, d'après Simulations FERDI

Par conséquent, il n'y a pas nécessité, et encore moins urgence, à entreprendre une réforme « en profondeur » de l'Octroi de mer qui provoquera un choc fiscal en pleine période inflationniste. Par ailleurs, la TVA « régionale » que laisse miroiter la Cour des comptes aux régions (qui avaient renoncé pour la plupart à cette option sans valeur ajoutée en termes de rendement et à cause de son caractère inflationniste[5]) ne peut que servir de cheval de Troie à la mise en œuvre d'une TVA nationale ; en tout état de cause, les collectivités seront rendues responsables de la flambée des prix, pendant cette phase d'expérimentation d'une taxe destinée in fine au budget de l'Etat.

Pour soutenir le pouvoir d'achat des ménages « les plus fragiles », l'Etat devrait davantage agir sur les bas-revenus qui expliquent à 80% le phénomène de « vie chère » dans les DOM. Ainsi, à mille lieux des clichés habituels, ramenées au nombre d'habitants, les prestations sociales versées par l'Etat aux ménages sont deux à 10 fois plus élevées dans l'Hexagone que dans les DOM où pourtant près de la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, contre 14 % en France hexagonale, et s'apprête à subir de plein fouet les économies ravageuses de l'Etat dans le domaine social (réforme du rSa, réforme des allocations chômage,…).

Par ailleurs, la réforme vise expressément à réduire l'évolution des recettes de fonctionnement des communes : objectif qui va à l'encontre des besoins sociaux des populations[6] et des besoins en investissement. Il y a eu un précédent avec la baisse des dotations de l'Etat à partir de 2014. A cet égard, l'Octroi de mer des communes n'est pas négociable, c'est le socle de la cohésion sociale dans les DOM mais aussi des exonérations accordées aux entreprises.

La compensation « à l'euro près » que promet l'Etat aux collectivités locales représente en réalité le gel de leurs recettes fiscales. Aussi, si, par exemple, la réforme avait eu lieu en 2008, les collectivités, compensées « à l'euro près », auraient perdu aujourd'hui 500 Millions d'euros. Autrement dit, le tiers de leurs recettes d'Octroi de mer se retrouverait dans le budget de l'Etat (!). De plus, une compensation « à l'euro près » des pertes fiscales des collectivités locales n'est pas garantie sur le long terme, contrairement à la compensation des transferts de compétences sanctuarisée dans la constitution (article 72-2). Cette réforme représente un séisme budgétaire.

Inspirée par des experts du FMI, auxquels fait dorénavant appel la France pour sa politique à l'égard des DOM, malgré la trajectoire funeste des pays du Sud sous tutelle des institutions financières internationales, la réforme vise expressément, au motif de faire baisser les prix, à accroître la présence des produits des multinationales françaises sur le marché local. Ceci va à l'encontre des politiques régionales ou même de la politique économique de l'Union européenne visant à préserver la production locale dans les régions ultrapériphériques (Article 107 § 3 points a) et c) du TFUE).

En outre, les hypothèses sur lesquelles se basent les experts du FMI pour considérer que la stratégie de déstructuration/restructuration économique des DOM, par la suppression de l'octroi de mer et son remplacement par la TVA nationale, serait positive pour les territoires sont, comme le savent aussi bien Bercy que la Cour des comptes, erronées et au contraire, cette stratégie, en ébranlant la production locale provoquera une hécatombe : 50 000 emplois en jeu. Pour rappel, un emploi créé dans le secteur productif (parfois hautement qualifié) génère 3 emplois indirects selon l'INSEE. A titre indicatif, l'Etat avait renoncé à une libéralisation des prix du carburant dans les DOM, car 3 000 emplois de pompistes étaient en jeu.

Enfin, l'Octroi de mer a, dès l'origine, vocation à répondre au plus près aux enjeux spécifiques des DOM, qui sont différents de ceux de l'Hexagone et différents d'un DOM à l'autre, d'où l'autonomie fiscale qui leur a été accordée et sur laquelle l'Etat souhaite revenir, faisant prévaloir ses intérêts propres (budgétaires, économiques, voire géopolitiques) sur ceux des DOM, les rendant plus dépendants de la « Métropole », à rebours d'une aspiration croissante des autorités locales à une évolution statutaire.

Le désengagement budgétaire de l'Etat, se doublant d'efforts additionnels demandés aux collectivités, aux populations et aux entreprises des DOM pour combler le déficit public, aboutit déjà à une flambée de violence de tous ordres, y compris les plus extrêmes (émergence de narco-territoires …) et à une émigration massive de la jeunesse ultramarine, faisant des Antilles les régions les plus âgées à l'échelle de la France.

Rappelons que la TVA nationale est déjà appliquée aux Antilles et à la Réunion, à taux réduits. Quel serait l'état de ces territoires (en particulier les Antilles) si cette manne fiscale[7] n'était pas détournée au profit du budget national où les DOM sont discriminés ? Quel sera l'état de la Guyane et de Mayotte quand l'Etat y généralisera la TVA nationale, bridant les marges de manœuvre des collectivités locales dans un contexte d'explosion démographique ?

En définitive, tant que les DOM subiront des discriminations et entraves pour l'accès aux droits, qu'il s'agisse de droits élémentaires ou pour faire face à des handicaps irréductibles, un alignement des impôts de l'Etat ne peut être imposé aux populations ultramarines pressurées de toutes parts, comme le montre le climat social, et de tous temps. En effet, après des manquements séculaires de l'Etat, sans réparation, les populations des DOM sont mises à contribution, depuis 75 ans, pour financer en grande part leur départementalisation elles-mêmes, à l'image de la population mahoraise aujourd'hui qui ne bénéficie d'aucune solidarité nationale sur le plan social (!). Au contraire, Mayotte, en proportion, contribue le plus au budget social de l'Etat, car il y a eu un alignement de cette île sur les devoirs (les cotisations sociales) mais pas sur les droits (les prestations sociales versées par l'Etat). Est-il soutenable que le département le plus pauvre de France se départisse de la sorte chaque année de 142 millions d'euros nets pour financer les prestations sociales des autres régions nettement plus riches ?

Il apparaît que la départementalisation ne doit rien coûter à Bercy, mais devrait plutôt lui rapporter de nouvelles recettes fiscales au nom du principe républicain d'égalité devant l'impôt que l'Etat veut restaurer en priorité dans les DOM : à la clé 6 milliards d'euros de recettes nouvelles en supprimant ses « dépenses fiscales ».

La réforme de l'Octroi de mer, pivot de cette politique de rattrapage « à l'envers », représente une triple peine pour les DOM, ils vont devoir : 1) renoncer à toute autonomie, 2) renoncer à leur rattrapage et à la satisfaction de leurs besoins sociaux et économiques et 3) financer le train de vie deux fois plus élevé de la France hexagonale. Soit un approfondissement de la colonisation, avec toute la violence institutionnelle que cela implique, car la colonie doit apporter des richesses à la « Métropole », et non pas lui coûter.

L'assimilation se révèle être dès lors un immense malentendu avec, d'un côté une aspiration à des droits après quatre siècles de servitude, de l'autre une volonté d'accroître une emprise y compris fiscale, deux motivations opposées qui transforment les DOM en un cocktail explosif, par nature, avec une ligne rouge franchie dans cette « guerre de tranchées »[8] quand l'Etat, aux abois, rompt le « pacte départemental » en mettant fin à des allègements fiscaux destinés à compenser des handicaps irréductibles.

Aussi le rêve de décolonisation par « assimilation » (étymologiquement « réduction en pâtée ») se transforme en cauchemar de l'achèvement de la colonisation, y compris par le peuplement.

75 ans après la loi d'Assimilation, les DOM se trouvent encore dans le purgatoire de la départementalisation, rien ne dit qu'au bout du tunnel se trouve le Paradis.

NB : L'Etat semble faire marche arrière quant à son objectif de supprimer le régime d'exonération de l'Octroi de mer en faveur de la production locale. En effet, dans sa temporisation pour rendre sa réforme acceptable par les collectivités locales, l'Etat dispose de deux leviers, premièrement mettre en place une TVA « régionale » tel que vu précédemment, et, deuxièmement, conserver l'Octroi de mer uniquement pour taxer les produits concurrents à la production locale. Dans tous les cas, les effets négatifs de la réforme seront attribués aux collectivités locales et aux producteurs locaux. Par ailleurs, l'on va se retrouver avec 3 taxes à la consommation sur un même territoire : TVA nationale (aux Antilles et à la Réunion), Tva « régionale » et Octroi de mer, qu'il faudra à terme refondre en une seule taxe pour remédier aux « effets pervers » de ce nouvel échafaudage de Bercy, priorité de l'Etat dans les DOM.

NOTES

[1] « L'Octroi de mer : pourquoi et comment le supprimer », FERDI (2020).

[1] Outre cette note conclusive, la présente étude intitulée « L'Octroi de mer - « Réforme » nécessaire ou impasse budgétaire économique et statutaire ? » se décline en six documents distincts :

ü (1) Un Etat au bord du précipice disposant de ses Outre-mer

ü (2) Les effets ravageurs de la « réforme » de l'Octroi de mer sur les prix, l'emploi & les finances locales

ü (3.1) Les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales : Une construction

ü (3.2) L'Octroi de mer : Seule perspective pour les communes, le cas des Antilles

ü (4) L'enjeu de la « réforme » ce n'est pas l'Octroi de mer mais la TVA nationale

ü (5) La départementalisation ne doit rien coûter à l'Etat

[2] En raison d'une « mauvaise gestion » endémique qui serait causée par la « richesse » que leur apporte l'Octroi de mer, les budgets des communes ultramarines font l'objet d'un encadrement maximal, via notamment un apport en « ingénierie » de l'Agence française de développement.

[3] L'Octroi de mer payé par les importateurs sera remplacé par une TVA payée par le consommateur final . Les grands gagnants de la réforme seront les importateurs accusés de marges abusives.

[4] Le dynamisme de l'Octroi de mer est outrageusement exagéré pour donner l'illusion de richesse et son corollaire, la gabegie. L'Octroi de mer est aussi accusé de financer la prime de « vie chère » des communes, alors qu'il finance cette charge à la place de la DGF de l'Etat. L a prime de « vie chère » est quant à elle accusée de tirer les prix à la consommation vers le haut. Or, le surcoût que représente la prime de « vie chère », soit 20% du salaire brut, est contrebalancé par un effet de structure des emplois : le personnel d'encadrement est plus nombreux en France hexagonale que dans les DOM et sa rémunération tire la moyenne hexagonale à la hausse.

[5] Pour rappel la mise en œuvre d'une TVA régionale à quatre taux en Nouvelle Calédonie en 2018 a provoqué un choc fiscal (perte de 50 millions d'euros de ressources fiscales + une inflation) qui continue (et que continue) d'alimenter une crise politique. Pourtant, avant cette réforme, un essai à blanc avait été réalisé pendant 3 ans. Il importe de préciser qu'avant la mise en œuvre de cette TVA, les services étaient déjà taxés. Par ailleurs, dans les DOM où la TVA nationale est appliquée, à taux égal le rendement de la TVA n'est pas supérieur à celui de l'Octroi de mer, car l'élargissement de l'assiette aux services est contrebalancé par tout un système de remboursements et de déductions, sans compter la fraude à la TVA qui représente 25 milliards d'euros à l'échelle de la France.

[6] En bridant les recettes de fonctionnement des collectivités, l'on resserre l'étau autour des populations et favorise leur émigration. Faut-il le rappeler, dans les régions particulièrement touchées par le chômage, « la fonction publique territoriale joue un rôle régulateur sur le marché du travail par l'intermédiaire des emplois aidés » ? Aux Antilles, où les finances communales sont sinistrées en raison de facteurs exogènes, l'on dénombre 1.5% de contrats aidés contre 20% dans les autres DOM. Les communes des Antilles sont malgré tout appelées par l'Etat à être solidaires des autres DOM plus pauvres pour compenser les défaillances de la solidarité nationale à l'égard de ces dernières. Et pour trouver des marges de manœuvre, il leur est demandé de diminuer toujours plus leurs effectifs.

[7] La Cour des comptes, qui vient de plancher pendant un an sur l'avenir de l'Octroi de mer, avoue, dans son rapport final , « l'Octroi de mer : une taxe à la croisée des chemins », 2024) , ne pas connaître le montant des recettes de la TVA nationale prélevé aux Antilles et à la Réunion, en dehors des chiffres fournis par les experts du FMI pour l'année 2017. Nous avons donc mené l'enquête, et par exemple pour l'année 2022, le montant de la contribution des consommateurs antillais et réunionnais au budget de l'Etat est de 1.3 Milliards d'euros. Cette omerta sur la TVA nationale donne l'illusion que seuls les 1.6 milliards d'euros d'Octroi de mer prélevés dans les 5 DOM pèsent sur le budget des ménages « les plus fragiles ».

[8] Dans cette « guerre de tranchées », les administrations centrales se trouvent en première ligne pour défendre les intérêts de l'Etat ou des collectivités de l'Hexagone face aux enjeux des DOM (voir documents 3.1 et 4). Or, les collectivités ultramarines attendent de celles-ci une « évaluation » de la réforme fiscale qui leur sera proposée, plutôt que se positionner quant au bienfondé de cette réforme.

2024-06-10T11:40:12

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À propos de L'Inconnue

Dans leur formidable entreprise éditoriale, qui déploie autant de propositions aptes à déjouer les idéologies métaphysiques de notre culture occidentale, les éditions Vues de l'esprit font paraître ce printemps 2024 L'Inconnue, Cinq présences mystiques féminines contemporaines, un livre de Hilary Hart traduit de l'anglais américain par Florence Barc et Grégoire Langouet. Initialement édité en 2003 aux Etats-Unis, ce livre cherche à déterminer l'existence et les caractéristiques d'une « mystique féminine » dans différentes pratiques spirituelles, elles-mêmes liées à différents territoires, différentes langues et écritures. Pour ce faire, Hilary Hart donne à la parole à cinq femmes, « cinq présences mystiques féminines contemporaines » qui entretiennent un rapport privilégié, dédié et particulier à autant de traditions. Déployé en cinq chapitres d'égales dimensions et une brève introduction, L'Inconnue propose un voyage en différents lieux du globe, un voyage dans des états de conscience auxquels nous avons, pour la plupart d'entre nous, fortement sécularisé.es, presque jamais affaire au fil des jours.

Le livre part d'une constante dans les traditions et pratiques métaphysiques : la distinction entre le féminin et le masculin, et les dimensions opposées et complémentaires que ces deux termes recouvrent. En restituant la parole de femmes en prise directe avec la fréquentation quotidienne de l'invisible, le livre constitue un hors-champ à la discussion et aux combats féministes, dont les sujets et objets sont essentiellement politiques, ou du moins se raccrochent explicitement à du politique pour s'instituer et se fonder en légitimité. En contrepartie, en s'appuyant sur « cinq présences mystiques féminines », ce sont cinq paroles situées qui s'énoncent dans leur apposition, parfaitement contemporaines, et dont la quête spirituelle, bien qu'ici empreinte d'une forme de radicalité, ne saurait manquer de renvoyer à ce qu'instruit le terme d'écoféminisme, sous les plumes d'Émilie Hache (Reclaim, Cambourakis, 2016), de Starhawk, (Rêver l'obscur, Cambourakis, 2015) ou d'Ursula Le Guin (Danser au bord du monde, L'Éclat, 2020). Impossible, donc, et malgré le caractère suranné du titre, de réduire leurs énonciations dans le fond d'un passé ou d'une utopie surgissant d'une imagination quelconque. Par ailleurs, et comme le rappellent habilement les éditeurs dans une préface qui anticipe le reproche d'apolitisme, cela n'est pas parce que les femmes interrogées ne se réclament d'aucun courant féministe que leurs positions ne sont pas porteuses d'émancipation. L'agencement de ces six voix, parce que les « cinq présence mystiques » sont tissées à celle de la narratrice, crée un espace pour des « vues de l'esprit » dont le caractère parfois dérangeant nous permet d'apercevoir le conformisme de notre horizon d'attente formel et conceptuel, normalisé par le naturalisme scientifique et misogyne.

Le titre, attrayant par son étrangeté, est gros de promesses tenues au fil du texte, où l'on suit Hilary Hart, elle-même engagée dans une quête de spiritualité féminine, partir à la rencontre de femmes qui ont dédié leur vie à la pratique et à l'exploration de la conscience dans son rapport à l'au-delà, ou, pour le dire autrement, à l'invisible. La composition du livre est habile et circulaire, qui part de ce qui nous est (nous, lecteurices occidentalisées et ici francophones) le plus proche pour aller vers la rencontre qui semble la plus étonnante, la plus rétive à la formulation, au langage : nous commençons la quête avec Angela Fischer, guide spirituelle allemande mariant l'héritage chrétien à la voie soufie naqshbandie, pour qui les vertus et fonctions du féminin sont dicibles et inscriptibles dans la vie sociale, pour l'achever avec Lynn Barron, étonnante figure d'Américaine vivant seule dans le désert de Mojave avec ses quatre gros chiens, ancienne maquilleuse professionnelle ayant subit une crise mystique et forgeant depuis lors une pratique apparentée au soufisme. C'est de Lynn Barron que vient le terme d'« Inconnue » pour désigner une présence mystique, intime et profonde au monde, « mélange des éléments masculins et féminins » (p. 148). Entre ces deux figures d'ouverture et de clôture du livre, nous entrons en relation avec le séjour et les expériences d'Hilary Hart chez et avec Pansy Hawk Wing, porteuse du calumet dans la tradition des Sioux Iakota, avec Sobonfu Somé, Burkinabé exilée à Sacramento, « gardienne des rituels », et Jetsunma Tenzin Palmo, moniale d'origine britannique, « célèbre pour sa retraite de douze ans dans une grotte de l'Himalaya indien ». La manière dont ces femmes ont été amenées à dédier leurs vies à la spiritualité est différente. Il s'agit d'un héritage auquel se reconnecter et duquel se faire reconnaître, ainsi pour Pansy Hawk Wing dont la qualité de porteuse de calumet a pu être déniée par ses homologues masculins ; d'une tradition matrilinéaire qui invite à assumer sa vocation de l'autre côté de la terre, où Sobonfu Somé a été envoyé par « le village », où elle œuvre à la préservation et à la viviscence des pratiques rituelles de l'Ouest africain, luttant ainsi contre l'isolement et la dépression de compatriotes exilés comme elle, mais pour d'autres raisons. Il s'agit encore, pour Jetsunma Tenzin Palmo, de fonder un monastère pour jeunes filles au pied de l'Himalaya et d'inscrire sa vie hors du réel mondain et de l'appauvrissement, voire de la négation de l'esprit du bouddhisme tantrique tibétain par des pratiques « consumériste » du monachisme (faire une retraite de quelques mois pour ensuite retourner à sa vie « normale »).

Plusieurs points sont remarquables dans ce texte qui échappe aux catégories – essai, récit, récit de voyage, enquête, témoignage ? – et construit une position de lecteurices en (apprentie) anthropologue, qui se voit confrontée à des rapports au monde et des modes analogiques presque aussi éloignés parfois que peuvent l'être des personnes autochtones pour une Occidentale. Partant, aucune d'entre elles ne nie l'impact dévastateur de la culture masculine sur la psyché féminine et la dégradation profonde de l'estime de soi qu'elle implique pour une femme. Toutes témoignent d'une grande violence constitutive de l'expérience mystique. Sobunfu Somé évoque une « volonté d'être démantelée, en mille morceaux, sans cesse » (p. 82), tandis que Lynn Barron parle d'une « lutte intense » qu'elle ne « souhaite à personne » (p. 158).

Dans une démarche de mise « en relation », ainsi qu'est baptisé le chapitre dédié à Pansy Hawk Wing, des êtres avec eux-mêmes, avec les autres et avec le monde qui les entoure, chacune de ces femmes invente sa « présence mystique ». Dans un monde dévasté par l'extractivisme où règne l'abstraction comptable, le féminin recèle une puissance de guérison (p. 83) qui prend forme tantôt, comme pour Pansy Hawk Wing, dans le rappel du récit mythique de « la Femme Calumet Bison Blanc qui a apporté la pipe sacrée au peuple Iakota » (p. 58), tantôt à travers des images de la création alternatives à celles de la chrétienté chez Sobunfu Somé, où « la lune est le lieu d'origine des femmes » (p. 93) et la terre « un grand marché aux puces » (p. 98). Ces autres généalogies sont liées à la possibilité pour les femmes d'obtenir reconnaissance par une figure, ou plutôt par des êtres qui ne sont pas masculins, et s'émanciper précisément d'un type de reconnaissance phallocentré (p. 102). La reconnaissance provient de la connaissance de l'existence d'autres forces dont l'universalité est assertée par le « maître », le guru, la grand-mère, qui aident à les reconnaître en soi.

Les définitions de l'« esprit féminin » convergent sans se recouvrir au fil du livre, relatif à un « espace », selon Jetsumna Tenzin Palmo (p. 116), où rayonne une « noirceur lumineuse », ainsi que le formule Lynn Barron (p. 146), dont le fondement est de « tout soutenir, de tisser les choses les unes avec les autres » (p. 83), pour Sobonfu Somé. La qualité d'éloquence de ces femmes est tramée de silence et d'une forme de certitude quant à leur don et le choix de leur vie, tant à rebours de la majorité. « La vie spirituelle, c'est comme nager à contre-courant », illustre Jetsumna Tenzin Palmo pour dire la force que demande de « remonter le courant et garder le cap sans se laisser emporter dans l'autre sens » (p. 120). Si on retrouve dans leurs discours les qualités traditionnellement attribuées au féminin, elles font l'objet d'un étayage fort puissant qu'il est difficile de ne pas rapprocher de la démarche de « retournement du stigmate » propre à la figure politique contemporaine de la sorcière. Ainsi, l'analyse (que l'on pourrait dire deleuzienne) de Sobunfu Somé, à l'égard des émotions, déploie-t-elle un vrai espace critique, notamment en relation avec la notion de « drame ». « Les émotions maintiennent un équilibre ; elles nous permettent d'éliminer ce qui ne fonctionne pas et de laisser entrer l'esprit […] L'émotion réelle – ou positive – est un moyen simple de se relier à ce qui se passe. Le drame, ou l'usage négatif des émotions, consiste à s'impliquer excessivement dans ce que l'on ressent, ce qui peut nous couper de ce qui se passe. […] Le chagrin consiste à ressentir quelque chose qui a besoin d'être guéri ; il relie une personne à ce qui peut l'aider à guérir. Les pleurnicheries ne visent qu'à tourner en rond pour attirer l'attention » (p. 95 ; 97-8). Une autre dimension du féminin, présent évidemment (l'ai-je déjà précisé ?) chez tout être humain, qui peut nous être utile est celle d'une pensée « en réseaux », non hiérarchique. « Il [le pouvoir féminin] ne se manifeste pas de façon démonstrative, il ne domine pas mais autorise plutôt à être soi-même, et aux choses à être telles qu'elles sont, sans agressivité ni revendication » (p. 84). Une manière d'être au monde dans l'inclusion, profondément liée à la nature dont la référence court dans le livre selon différentes modalités, jusqu'à cette image pour donner à sentir ce que peut être l'Inconnue : « C'est comme être à l'intérieur d'une fleur » (p. 146).

Le plaisir de la lecture est lié au dévoilement progressif des différentes dimensions liées au féminin comme puissance autre, et je souhaite ici le préserver, d'autant qu'il opère par tournoiement délicat autour du mystère de l'Inconnue, et produit un léger mais certain effet d'hypnose grâce auquel lea lecteurice peut entrer en relation avec sa propre réception. La mienne a pris la forme d'une lutte entre la soif de lire et l'esprit qui ne cessait de se cabrer à la lecture de tant d'apparents lieux communs. Il a fallu me calmer moi-même et me laisser envoûter pour me laisser instruire. L'intérêt de ce livre est qu'il présente différentes voix, et l'on peut tisser sa réception à l'intersection d'elles. Son effet agit par résonnances, et je me suis rendue compte de la férocité de mon système de « défenses », pour employer un vocable psychanalytique, hérité de longues études franco-françaises. Ainsi, le franc dépaysement proposé va de pair avec un subtil retour aux sources (pour ma part), où j'ai fini par apercevoir que mon avidité, tant à lire qu'à critiquer, témoignait sans nul doute d'un grand manque, résultat de l'affreux refus de la ritualité par nos sociétés sécularisées et coloniales, grinçant de mépris envers toute pratique spirituelle pour mieux détruire ce qui vit alentours. « Ce dont nous parlons est un état de conscience », dit Lynn Barron à Hilary Hart à la fin du livre. Loin des types de lecture auxquels nous sommes habituées, L'Inconnue, cinq présences mystiques féminines contemporaines, s'adresse à une part de nous laissée dans l'ombre, ou pour mieux dire, dans le « secret », à l'origine du terme « mystique », secret doucement approché dans ce livre, et peut-être porteur du germe d'un autre regard.

Juliette Riedler

L'Inconnue
Cinq présences mystiques féminines contemporaines

De Hilary Hart

Ed. Vues de l'esprit, 2024.

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Fissurer l'empire du béton

Où se cache « le pouvoir » ? On a pu dire qu'il résidait entre les mains de quelques grands hommes, puis convenir qu'il se diffusait à travers l'économie, on l'a vu traverser les corps et prendre la forme de dispositifs de contrôle, a aussi dit qu'il était désormais dans les infrastructures et qu'il prenait une forme cybernétique. Nelo Magalhães est allé le dénicher dans sa forme la plus homogène et solide, dans la manière dont il a recouvert la planète, imposé ses lignes et constitué l'essentiel de notre environnement humain, trop humain : le béton. Son livre, Accumuler du béton, tracer des routes - Une histoire environnementale des grandes infrastructures (La Fabrique) s'ouvre sur une drôle d'histoire, extraite d'un livre passé inaperçu, la bétonite.Le béton est atteint d'un virus qui l'amène à s'effriter, le virus s'étend à chaque centimètre cube du fameux matériaux et c'est la totalité de l'édifice social qui s'effondre et la vie entière qui doit se donner de nouveaux repères.

À voir mardi 11 à partir de 19h

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La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

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Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

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Nous souvenir d'Eric Hazan

Comme il faut bien parfois exorciser un peu sa peine, nous nous sommes permis de joindre quelques amies que nous partagions avec Eric Hazan afin de glaner ces quelques souvenirs. Que la terre lui soit aussi douce que les temps sont durs.

Je me souviens des éclats de ton rire et de ces mots que tu prononçais à chacune de nos rencontres : « Comment tu vas toi ? Raconte. »

Je me souviens que l'âge venant lui laissait comme un mélange singulier de douceur, inaccoutumée, et d'une dureté qui accentuait ses intransigeances, comme d'une impatience à au moins l'aperception d'un autre monde qui viendrait.

Je me souviens qu'on s'est tutoyé tout de suite.

Je me souviens maintenant des premières phrases du Dépeupleur de Beckett : « séjour où des corps vont chercher chacun son dépeupleur », en ces jours terminaux qui font que toute fuite soit vaine… La mort d'Hazan fait grand dépeuplement. Et que de vanité à nos égarements, mais lui n'aimait pas la fuite, alors quelques éclats de souvenir dans l'ombre portée que nous fait sa mort.

Je me souviens quand, hilare, tu devenais sous nos yeux une grand-mère yiddish ou un russe blanc chauffeur de taxi. Ta manière joyeuse de nous raconter le Paris de ton enfance.

Je me souviens de la première fois où il me conduit à la maison : à La fabrique. Le couloir, les marches, on débouche sur une courette en contrebas, une vieille petite cour avec des arbustes, de l'herbe, et au fond, une maisonnette. On entre. Ils sont deux, Stella et Jean, derrière leur bureau. Au fond, à gauche, une longue étagère avec tous les livres, toutes les couleurs. Ce relâchement final, quand le travail est sur sa fin : alors, quelle couleur je vais avoir cette fois-ci ?

Je me souviens comment il nous a si naturellement prêté les clefs de sa merveilleuse maison.

Je me souviens de la bonté souriante d'Eric, de ses yeux qui pétillaient dans les discussions toujours pleines d'élan et tout autant pleines de respect, même dans les désaccords.

Je me souviens de ses confitures de cerises.

Encore un beau souvenir : octobre 2017 au petit matin. Eric, l'âge aidant, traversait les barrages de GM sans encombre aucun, et particulièrement celui poussif érigé pour tenter de juguler une « Chasse aux DRH », apportant dissimulés qui force mortiers et feux de bengale afin d'essayer de précipiter la fuite d'un des minipalais du bois de Boulogne de cette ministre Pénicaud vers des quartiers plus haussmanniens moins pétaradants et agités car surtout mieux garnis de flicaille en tout genre pour la protéger momentanément de si mauvaises rencontres en forêts, bois et sous-bois, alpages ? Campagnes, banlieues, faubourgs, calanques ou que sais-je encore !

Je me souviens du retour de son voyage en Palestine, très abattu. « Là-bas, c'est foutu. »

Je me souviens de Racine, « brûlé de plus de feux que je n'en allumais ». Hazan, incendiaire pour l'éternité.

Je me souviens de celles et ceux qui s'en sont pris plein la tronche, à Tarnac et ailleurs. Plus jeunes que moi, marqués. Mais lui, comment il fait, avec tout ce qu'il a dû se prendre, tout ce qu'il a dû voir ? Ce sourire, cette tenue. La guerre, sans doute. Dix comme lui et il en irait tout autrement ; c'est ce qu'on se dit, non ?

Je me souviens que j'aurai pu
ici, au Liban, lors de nos guerres inciviles
dans un camp Palestinien, Bourj el-Barajneh peut-être, à portée de l'aéroport
je me souviens d'un fédayin riant aux éclats
il venait d'être soigné par un médecin français qui baragouinait un arabe avec un épouvantable accent
pire que le tien !
était-ce lors du siège de Beyrouth en 1982 ?
était-il parmi nous, avec nous ?
Je me souviens que j'aurai dû
ce geste vers celui qui n'eut de cesse
sans relâche

Si vous avez place pour une image, celle-ci à Beyrouth détruite dans l'une de nos guerres.

Je me souviens de cette annotation sur le manuscrit de ma thèse que tu avais corrigée : « Dans la phrase, les virgules, c'est comme les flics, ça marche par deux. »

Je me souviens qu'il ne nous dérangeait jamais. Il laissait des surprises accrochées à la barrière sans faire sonner la cloche.

Je me souviens que j'aimais qu'il me raconte tout un tas de moments de sa vie.

Mais ce qui me faisait le plus rire, c'étaient ses histoires de médecine, des histoires des années 50-60 – des histoires de fin du monde. Il y a celle du matelot d'un cargo dans le port de Marseille, le type est malade, mais malade, terrible. Par précaution on l'a mis en quarantaine, les médecins défilent dans sa cambuse, tous incapables de comprendre de quoi il s'agit – le soigner, on n'en parle même pas. On finit par faire venir un vieux généraliste, mais qui est une légende – un sens diagnostic hors pair. Il entre dans la cambuse, l'équipage du barlu se presse derrière lui, il s'arrête net, regarde le mataf. Et se met à renifler. Tout le monde retient son souffle. Et là, deux mots tombent de sa bouche : « la peste ».
Il y a aussi celle d'un ponte, un « patron » comme on disait à cette belle époque du mandarinat tout-puissant, qui n'a sans doute pas été pour rien dans la décision d'Eric de lâcher ce métier et surtout ce milieu. Alors le « patron » est un chirurgien cardiaque, un cador paraît-il. Voire. Il est en pleine action, et là, pas de bol, un coup de bistouri de travers, l'aorte est salement amochée. Je ne connais pas les détails techniques, ne sais pas si c'est qu'à l'époque on ne sait pas suturer des vaisseaux comme ça ou quoi, mais visiblement il aurait fallu ne pas. Le type sur la table est promis à se vider dans les trois minutes. Le ponte met son doigt sur le trou pour se laisser quand même le temps de la réflexion. Puis appelle son assistant : « Mets ton doigt ». Sort du bloc, enlève son masque, se dirige vers la famille qui attend dans le couloir, blême d'angoisse. « Je dois vous dire que la situation de votre parent est très difficile, mais si vous me donnez votre accord, je suis prêt à prendre tous les risque » — La famille éperdue de reconnaissance, « Oh oui, monsieur le professeur, prenez tous les risques ». Le ponte retourne au bloc, apostrophe son assistant : « C'est bon, tu peux enlever ton doigt. »

Plus qu'elles ne me terrifiaient – on a tous plus ou moins l'intuition de l'homologie entre bloc opératoire et fabrication des saucisses : on ne sait pas ce qu'il y a dedans –, ces histoires me faisaient hurler de rire. Mais plus encore la manière dont Eric les racontaient. Car sa voix, ses intonations, son débit à deux mots/minute mais qui suspendait à ses lèvres sur des plateaux d'intensité, étaient à l'image de ses mains : le calme parfait. « La peste », « tu peux enlever ton doigt », le charme irrésistible.

Je me souviens de tous ces déjeuners où il n'était jamais très bavard mais toujours très attentif.

Je me souviens du poisson qu'il disait être du haddock fumé qu'il cuisinait dans du lait et servait avec des pommes de terre cuites à l'eau, avec ensuite de la crème fraîche. Mais je ne suis plus sûre de la crème fraîche.

Je me souviens de son affection et de son amitié.

Je me souviens, ô combien, de son amour fou pour le Paris populaire, littéraire, révolutionnaire ; des déambulations dans lesquelles il nous emmenait, gourmand des détails rendant les lieux vivants, quand resurgissent les morts qui ne meurent pas vraiment. Libertaire jusqu'au bout des ongles. Soucieux de la force spontanée des révoltes et de leur puissance auto-organisatrice. Refusant tout ce qui vient refermer, replier et récupérer les insurrections.

Je me souviens qu'il croyait que son jasmin était foutu alors que pas du tout !

Je me souviens de son allure quand il attendait au restaurant – parce qu'il n'a jamais été en retard d'une seule seconde – et qu'il se levait pour vous accueillir par une accolade si chaleureuse, comme si on ne s'était pas vus depuis des siècles alors qu'une semaine ou deux s'étaient écoulées et de celles tout aussi chaleureuses en se quittant comme si on n'allait pas se revoir avant des siècles.

Je me souviens de sa curiosité, son enthousiasme, son soutien.

Je me souviens avoir appris sa mort par deux amies qui s'adressent peu la parole, coup sur coup, en quittant ma psy. J'étais à Denfert, dans le dos du lion face auquel il avait décidé de quitter la médecine, comme il le raconte dans un livre quelque 40 ans plus tôt. De longues minutes plus tard mon téléphone affichait ceci :

Je me souviens de lui, le chirurgien cardiaque qui n'hésitait pas à opérer des cas désespérés de maladie du cœur chez des nourrissons, et qui se faisait un point d'honneur d'annoncer lui-même aux parents cette chose inconcevable d'un bébé qui meurt.

Je me souviens de ses coups de main clandestins, avec d'autres médecins français et italiens, sur le champ de bataille du Septembre noir jordanien.

Je me souviens d'Eric en novembre, novembre 2023. Il se lève. Il me demande immédiatement de sortir, de l'accompagner au café d'à côté. On se donne le bras, on avance lentement. Au café, grand salut au patron, comme dans la vie d'avant. Très vite, il me demande pour la Palestine. Je me dis que je ne peux pas, que je n'ai pas le droit de le désespérer. Je lui dis : ça ne va pas. Je comprends qu'en réalité il sait, qu'il a vu Houria il y a quelques jours et qu'il a dû lui poser exactement la même question.

Je me souviens de ses mails, succincts, où il donnait le titre du livre qu'il voulait réserver, et à qui il le destinait – tous ces livres offerts autour de lui.

Je me souviens de son rire quand on arrivait à l'étonner !

Je me souviens du moment où il lâcha la chirurgie pour prendre la suite des éditions Hazan, avec ce qu'on pouvait deviner de malaise dans le rapport à la figure tutélaire du père, comme s'il restait partout, dans chacun des incomparables livres d'art qui en ont fait la légende éditoriale, et qui tapissaient les murs du grand espace de travail, au fond de la cour, derrière la librairie rue de Seine.

Je me souviens que j'avais souvent peur de le déranger, car je savais qu'il n'aimait pas être dérangé.

Je me souviens qu'il écoutait avec grande attention quand on lui soumettait une question d'ordre privé ou professionnel et qu'il répondait après un petit temps de suspens quelques mots brefs mais précis, et ce ton inimitable quand parfois il concluait par « tu as bien fait ».

Je me souviens qu'il évoquait souvent « quelqu'un de formidable » avec un rire formidable.

Je me souviens que, le 8 octobre dernier, j'étais sur le lieu du charnier de Sabra et Chatila, à l'entrée des camps, vaste zone de terre battue qui tient lieu de mémorial avec sa large banderole pâlie par le soleil des années. Le vieux gardien palestinien qui nous a accueillis habite ici, entre ces grilles rouillées, dans une cabane en tôle de 5-6 mètres carrés. La ressemblance de ses traits avec ceux d'Eric m'a stupéfait, comme cette puissante tendresse qui se dégageait de lui malgré tout.

Je me souviens, à la lecture de la nécrologie d'Eric sur Libération, dont rien que le titre suffit, encore cinq jours plus tard, à me donner un haut-le-cœur, avoir ajouté son rédacteur, Quentin Girard, à la shortlist des gens que j'aimerais assommer avant de mourir (où il côtoie, notamment, le réalisateur d'Une zone à défendre, disponible sur Disney plus, Romain Cogitore).

Je me souviens de son rejet pour toute once de 'constituant' : une assemblée constituante paraissait à ses yeux le début de la fin des révolutions vivantes. Je me souviens avoir hésité : est-ce qu'Eric était trop confiant sur le rapport à la police ? Il pensait qu'il fallait les convaincre et qu'on y arriverait ; que les flics en auraient marre, à un moment, d'être si détestés ; qu'ils franchiraient le pas, vers nous, vers la révolte. C'était peut-être mal saisir ce que sont les forces de l'Ordre et pécher par optimisme. Mais je me suis rappelé aussi les grands moments de fraternisation, les soldats mettant crosse en l'air ou l'arme au pied, dans ces événements décisifs, comme un certain 18 mars, où tout avait basculé. Je me souviens m'être dit qu'Eric avait la justesse de l'espérer.

Je me souviens du soir où il m'a dit « Vie et Destin de Grossman, Vassili Grossman, il faut le lire, ça change la vie. »

Je me souviens que quand il passait derrière mon bureau dans les si étroites éditions Hazan rue de Seine, il posait parfois ses mains sur mes épaules et que mon cœur battait.

Je me souviens de son premier livre qui me fit découvrir la puissance de l'idée de guerre civile pour comprendre les évènements de notre foutue « modernité », de Gaza, déjà, aux sirènes des ratonnades policières à Barbès, des bombardements à Grozny aux portes « hachoirs » fermant l'accès aux stations de métro des quartiers populaires, etc… et dont la conception le mettait dans une rage folle. Idée de guerre civile comme opérateur de toute notre histoire contemporaine, avant que Traverso, son ami, en fasse la lecture qu'on connaît.

Je me souviens qu'on s'échangeait des livres et des films.

Je me souviens d'Eric à Paris. On va dans un restau à lui. Je comprends aux gestes, aux regards, aux saluts, à l'allure du restau aussi, petit, grand zinc, bois, qu'il y va depuis longtemps ; que ce Paris-là existe, implicite, et qu'on se le passe quand on est camarades.

Je me souviens de tes yeux rieurs et de ton rire aussi, franc et sonore.

Je me souviens de sa colère, quelques années plus tard, contre la politique éditoriale de « marchand de patates » que lui imposait le groupe d'édition auquel il avait dû vendre la maison Hazan, et dont il attendait sans trop d'illusion, qu'elle puisse ainsi continuer.

Je me souviens qu'il y a 30 ans Eric m'a donné envie de lire des livres d'histoire. Merci Eric !

Je me souviens qu'il aimait l'intelligence, la beauté, les femmes, le miel et le bon vin.

Je me souviens qu'il avait la victoire modeste quand dans une discussion on lui donnait raison.

Je me souviens d'être en manif avec une copine, là où on s'amuse, à trotter joyeusement entre les lacrymogènes et les mouvements de la foule en se tenant par le bras pour ne pas se perdre. Je me retourne sans doute pour prendre la mesure de ce qui se passe derrière nous et au milieu du tumulte des bris de vitrine et des flots humains, mon œil se pose sur Eric. Il est là, seul, les mains derrière le dos, une petite casquette sur sa tête un peu reptilienne. Ses yeux souriant de toutes leurs dents.

Je me souviens de son « ah épatant ! C'est épatant. » quand on lui parlait d'un livre qu'il venait justement de lire et dont la lecture l'avait enthousiasmé et de son œil plus brillant encore de partager cette découverte.

Je me souviens d'une soirée place de la République. C'était Nuit Debout. Beaucoup de commentateurs s'en émerveillaient. L'ultragauche, jamais satisfaite que d'elle-même, grinçait. Eric partageait notre sentiment : il se passe quelque chose mais c'était insuffisant. Après avoir traîné sur la place, écouté les prises de paroles qui n'en finissaient pas et jamais. À la fois touchantes, régulièrement justes mais toujours désolés et quelque peu désolantes. Une agora d'anonymes sans cible ni objectif. Mais une agora quand même. Un peu de communauté, en tous cas ses prémices. On décide d'aller manger dans un troquet rue du Faubourg-du-Temple. Nous sommes une petite dizaine, on parle de la situation, de ce qui semble ouvert ou fermé. Eric est attentif. Quelqu'un évoque la proximité du domicile du Premier ministre de l'époque, un certain Manuel Valls. Une amie rebondit presque immédiatement : il faut lancer un « Apéro chez Valls ». Une cible, un objectif. Eric acquiesce avec enthousiasme. Il faut un plan, il en est. On passe quelques coups de fils. Une heure plus tard, nous sommes de retour sur la place. Eric a réservé un tour de parole, une amie jeune à l'apparence des plus innocentes s'inscrit juste derrière lui. Eric prend le micro et parle comme il sait si bien parler. Chaque mot est pesé, chaque mot perce. Je ne m'en souviens plus en détail, seulement qu'il embarque la foule et déplie notre plan : « Le pouvoir n'est jamais très loin, le premier ministre Valls habite d'ailleurs à deux pas. » Sa sagesse s'impose, tout le monde applaudit, l'enthousiasme se diffuse. L'amie aux grands yeux prend le relais et le micro. Personne ne sait la connivence. Elle rebondit sur le discours d'Eric et harrangue la foule : nous devons nous inviter chez Manuel Valls, ce soir c'est « apéro chez Valls ». Tonnerre d'applaudissements. Notre petit groupe déploie une banderole et entame quelques tours de la place le temps que s'agrègent les plus motivés autant que les badauds : « A-pé-ro chez Valls ! A-pé-ro chez Valls ! » La situation s'est ouverte, on s'engage soudainement boulevard Voltaire. Les forces de l'ordre sont surprises, cela faisait des jours qu'il ne se passait plus grand-chose à Nuit Debout. Un équipage de CRS accourt pour nous barrer la route. On va au contact, banderole renforcée contre boucliers. Ça tape, ils gazent. Si l'affrontement se cristallise à cet endroit, à peine sortis de la place, on risque de perdre tout élan. Il nous faut garder l'avantage, c'est-à-dire l'effet de surprise et la vitesse. On décroche des flics et on pivote vers le boulevard suivant. Les forces de l'ordre sont prises de court et ne parviennent pas à se mettre en place à temps. La foule accélère, l'émeute est là. S'ensuit une soirée mémorable dans les rues du XIearrondissement, même si la police parviendra à protéger le domicile de Valls en saturant sa rue de lacrymogènes. Je me souviens avoir recroisé plusieurs fois Eric au fil de la soirée. Notre plan s'était parfaitement déroulé. Il était heureux, humble mais fier.

Je me souviens de sa voix, de son rire, de son sourire, de sa confiance et de son amitié.

Eric, je regardais beaucoup ses mains. Je regarde beaucoup les mains en général, mais les siennes en particulier. Ses doigts surtout. Il y avait une très grande sûreté dans ses doigts, mélange de grand calme et de dextérité. En même temps, le type qui fait de la chirurgie cardiaque infantile, c'est pas Jo le Trembleur, forcément. J'étais resté sidéré quand il m'avait appris que c'est lui qui avait inventé la technique du pontage. Je lui avais dit que mon père lui devait dix ans de vie supplémentaire. Eric me racontait qu'il lui était arrivé plus d'une fois de recevoir des messages : « Vous ne savez pas qui je suis mais vous m'avez sauvé la vie quand j'avais 2 ans. »

Je me souviens de sa culture phénoménale, musique donc, et, bien sûr, peinture. Culture écrasante pour moi qui n'en avais pas.

Je me souviens qu'il voulait ma recette de saumon cru mais Cléo n'aimait pas le poisson !

Je me souviens de son bureau, presque vide, toujours parfaitement rangé, sans aucun fouillis qui traîne. Ça épatait tout le monde. Je ne me souviens plus ou vaguement de ce qu'il disait à propos des dossiers qu'il fallait traiter au fil de leur arrivée et ne jamais laisser traîner. Quelque chose comme ça de plus définitif.

Je me souviens qu'on s'offrait des pots de miel.

Je me souviens que, l'alcool aidant, j'adorais lui poser des questions débiles. « Est-ce que tu détestes vraiment quelqu'un ? – Mmmm… Je ne crois pas. — Arrête tes conneries. » Et je commençais à lister tous les connards indiscutables qui me passaient par la tête. Il y en avait certains que, pour ma part, calmer nos nerfs et un monde meilleur, j'aurais bien butés si j'en avais eu le courage et le savoir-faire. Lui, sans trop d'explication mais bien amusé du fond de ses yeux noirs, me répondait systématiquement que, non, il n'éprouvait de haine à l'égard d'aucun de ses ennemis.

Je me souviens de balades dans Paris avec son Invention de Paris pour guide inspiré, et sa belle méditation sur la barricade, objet urbain subversif par excellence, et qui m'a inspiré pour mon travail sur l'émeute.

Je me souviens qu'une coquille dans un livre ce n'était pas la mort d'un homme.

Je me souviens des grands plats de chili con carne que tu cuisinais rue du Faubourg-du-Temple, dans cet appartement plein de soleil où les premières réunions pour créer la fabrique ont eu lieu.

Je me souviens d'un coup de main et d'un coup de téléphone.

Je me souviens des courses en forêt d'Ermenonville, les dimanches matin d'automne, lui qui courait tellement plus longtemps, que nous avions tout le temps pour la cueillette des champignons. Dont on faisait omelette ensuite, et prétexte à tant de palabres où se mêlaient dans une même radicalité la question palestinienne et la musique classique – ses deux passions impétueuses (les femmes aussi, mais c'est une autre affaire…).

Je me souviens très bien de ce qu'il voulait dire quand, à l'occasion d'un anniversaire de la fabrique à lors d'une conférence à Beaubourg, il avait comparé l'édition à l'amour et à la politique mais je ne me souviens plus de ce qu'il avait dit exactement.

Je me souviens que lorsque l'on proposait un projet à Eric, tout se jouait dans les premières secondes. Je crois qu'il accordait peu d'importance aux grandes théories ou aux grands discours, ce qu'il cherchait à déceler c'est ce petit endroit où se mélangent l'intelligence et l'audace.

Je me souviens de mon ami « l'écureuil assidu », de profil, penché sur des notes, des manuscrits, un livre, un journal, son clavier d'ordinateur, jour après jour, à toute heure.

Je me souviens que, l'herbe aidant, je lui avais demandé quelles étaient les plus grosses stars qu'il avait rencontrées et il s'est souvenu que deux fois il avait été ému de se trouver dans le même restaurant que quelqu'un de célèbre. C'était d'avoir vu de ses yeux Michel Piccoli et Georges Perec.

Je me souviens que le prénom choisi pour l'enfant était vraiment un truc de petits cons.

Je me souviens d'une conscience. De sa douce affirmation en 2011 lors d'un colloque sentimental autour de Paris et de la question du Livre dans les jardins de Belleville, à l'occasion de la parution de Paris sous tension, le temps d'un entretien filmé pour un groupement de libraires indépendants. Je revois une figure lutine assise sur un banc qui oublie la caméra, le visage comme posé sur un rideau de végétaux tâchés de soleil et troués par l'intuition du temps. Il avait parlé de l'esprit des lieux, salué le passé insurrectionnel de la ville, célébré le rôle des étrangers dans la Cité. Il avait vanté les Chinois. Sa gouaille et son visage de vieil homme enfantin étaient un partage en acte, avant même l'apologie du commun. « Pas la partition mais le partage. » L'action, grandiose ou modeste, mais l'action. La recherche de livres offensifs qui ne soient pas un état des lieux mais les germes d'une modification. L'anti-nostalgie, camarade. Je me souviens d'une conscience et de son corps.

Je me souviendrai toujours de ces mots prononcés, après la Commune, par Jean-Baptiste Clément : « Il faut que nos morts nous apprennent à vivre. » Eric le savait. Et désormais, il continuera d'y contribuer : vivre encore et résister parce qu'on a toujours raison de se révolter.

Je me souviens de cette maison dans laquelle chaque objet avait une fonction.

Je me souviens qu'il avait toujours peur d'être déçu par le travail de ceux qu'il aimait, parce qu'il les aimait.

Je me souviens qu'un jour il s'est levé d'un bond pour chercher dans sa bibliothèque un livre de Sergio Larrain, qu'il m'a tendu, l'œil brillant, en disant « Valparaiso, je l'ai édité, c'est très beau. »

Je me souviens de son bonheur rayonnant à la création de La fabrique, comme si tout ce qu'il avait fait jusque-là y trouvait enfin son sens.

Je me souviens d'Eric l'été, dans le sud. Il est toujours en avance. Il m'attend en terrasse. Il a son petit chapeau. Il se lève en souriant. On parle. De tout, mais surtout de littérature. La première fois, quand je repars, je me dis : c'est bizarre, on a beaucoup parlé de littérature, tout de même. La deuxième : ah tiens, c'était comme la première fois, finalement, on a parlé surtout de littérature. Je me souviens que cette génération a commencé par là, par cette sorte de lâché prise sinueux et dirigé. Est-ce ça qui fait qu'on peut publier des gens qui ne s'entendent pas, des livres qui se disputent ou qui coexistent dans l'indifférence mais qui tous nourrissent le même élan, un élan commun ?

Je me souviens quand il appelait pour prendre rendez-vous, un coup de fil rapide, direct, efficace, et soudain juste avant de raccrocher il disait « je me réjouis ! »

Je me souviens de ma dernière rencontre avec lui, à la Vielleuse, au carrefour Belleville, où il avait ses habitudes à midi, trois œufs sur le plat qui lui étaient servis sans qu'il ait à commander. Et ce geste de la main légèrement levée, d'une infinie mais tranquille lassitude, manière de dire que parler le fatiguait trop maintenant. Mais avec dans les yeux la même flamme, à peine moins vibrante, comme teintée d'un énigmatique amusement, qui brûlait depuis toujours en lui.

Je me souviens qu'il aimait beaucoup les pâtisseries, qu'il prenait toujours un dessert même s'il n'avait pas grand appétit.

Illustration : Eric à Cuba en 1972.

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COMMENT LE PEUPLE JUIF FUT INVENTÉ

Professeur d'histoire contemporaine à l'université de Tel-Aviv, Shlomo Sand confronte les récits sur le « peuple juif » (l'exil après la destruction du Temple, la proscription de prosélytisme, etc) aux recherches archéologiques et historiques. Ce n'est qu'à partir du XIXe siècle que le temps biblique a été « confondu » avec le temps historique par les premiers sionistes. Il critique la politique identitaire d'Israël, « État juif » duquel sont exclus une grande partie de ses citoyens.
Passant au crible des nouvelles découvertes historiographiques la continuité de la descendance de l'ancien peuple juif, avec ses « mythes », il interroge l'origine et l'identité des juifs, la politique identitaire de l'État d'Israël.

FABRIQUER DES NATIONS

Dans un chapitre introductif extrêmement dense, il explique comment furent « fabriquées les nations ». Alors que les gouvernants de « droit divin » veillaient avant tout à se faire craindre, ceux de « souveraineté populaire » cherchèrent à plaire à leur sujets. Longtemps, le terme « peuple » désignait des groupes spécifiques, puis, avec le développement des moyens de transport et de communication dans l'Europe occidentale du XVe siècle, des groupes linguistiques. Au XIXe siècle, se confondant avec celui de « race », il servit à l'élaboration des nations, en réadaptant des éléments culturels pour leur donner une unité historique, avec une apparence scientifique, servant de « pont entre le passé et le présent ». L'auteur affine sans cesse son exposé en se référant à différents auteurs qu'il est impossible de citer ici mais qui donnent toute sa richesse au débat, dans toute l'étendue de sa complexité. Ernest Gellner, par exemple, montra que « c'est le nationalisme qui crée les nations, et non pas le contraire ». Puis, dans les années 1920, Carlton Hayes compara la force de l'identité nationale à celle des grandes religions traditionnelles, et la puissance avec laquelle elle transcende les classes sociales. Hans Kohn, sioniste qui quitta, à la même époque, la Palestine mandataire pour les États-unis, élabora la théorie de la « dichotomie » qui distingue l'idéologie politico-civique des nations occidentales, unifiées sur la base de forces socio-politiques autochtones, sans intervention extérieur, de l'idéologie ethnico-organique des pays d'Europe de l'Est (à partir du Rhin), centrée sur un romantisme conservateur ou une mystique du sang et de la terre. Si elle ne résiste pas, aujourd'hui, à la critique, demeure juste l'intuition que des mythes ethnocentrismes, concentrés autour d'un groupe culturel et linguistique dominant, idolâtrés comme le peuple-race originel, sont à l'origine de toute nation « occidentale », même si un imaginaire de citoyenneté s'est élaboré dans les démocraties libérales, donnant plus de poids à la projection de l'avenir qu'au poids du passé. Shlomo Sand explique également comment la révolution de l'imprimerie porta atteinte au statut des langues sacrées et contribua à la propagation des idiomes administratifs étatiques, comment l'école devint un agent idéologique central, transformant les sujets en citoyens, c'est-à-dire en individus conscients de leur appartenance nationale.

« MYTHISTOIRE »

À la fin du 1er siècle après J.-C., Flavius Josèphe tenta de reconstituer dans ses Antiquités judaïques, l'histoire globale des « Judéens », reprenant les épisodes bibliques puis, seulement pour la période postérieure, sur des sources plus laïques. Ce n'est qu'au XIXe siècle que le théologien Huguenot Jacques Basnage reprend ce travail. Loin d'affirmer une continuité entre les anciens Hébreux et les communautés juives de son époque, il considère que les « Fils de Israël » englobent autant les chrétiens que les juifs. Puis au XIXe siècle, l'historien juif allemand Isaac Markus Jost propose une histoire en neuf tomes, qui ne commence pas par la conversion d'Abraham, ni par la remise de la Torah sur le mont Sinaï, mais par le retour de Babylone vers Sion. L'auteur s'attache à persuader ses lecteurs que malgré leur foi spécifique, les « Israélites » ont toujours fait partie intégrante des peuples auxquels ils se sont mêlés. Pourtant, dès le second volume, paru en 1832, il reconsidère la Bible comme source légitime. « Pour la plus grande partie du public cultivé d'Europe centrale et occidentale, héritier des Lumières, le judaïsme constituait une communauté religieuse, et certainement pas un peuple nomade ou une nationalité étrangère. Les rabbins et les religieux traditionalistes, c'est-à-dire les intellectuels “organiques“ des communautés juives, n'avaient pas, jusqu'à présent, éprouvé le besoin de se fonder sur l'histoire pour renforcer une identité qui, pendant des siècles, leur avait semblé couler de source. » Ce n'est qu'à partir des années 1850, avec les premiers volumes de l'Histoire des Juifs depuis les temps anciens jusqu'à nos jours d'Heinrich Graetz, qu'un récit unitaire s'attache à créer un continuum historique pour « inventer le peuple juif ». « À l'image d'autres tendances “patriotiques“ de l'Europe du XIXe siècle, qui se tournaient vers un âge d'or fabuleux grâce auquel elles se forgeaient un passé théorique (la Grèce antique, la République romaine, les tribus teutoniques ou les gaulois) dans le but de prouver qu'elles n'étaient pas nées ex nihilo mais existaient depuis longtemps, les premiers tenants de l'idée d'une nation juive se tournèrent vers la lumière éclatante qui irradiait du mythologique royaume de David et dont la force fut conservé pendant des siècles au cœur des remparts de la foi religieuse. » Moses Hess publia, en 1862, Rome et Jérusalem, manifeste nationaliste, laïque par son contenu. Paru dans un contexte où l'arrogance européenne, encouragée par son rapide développement industriel et technologique, il contribue à encourager la perception d'une supériorité biologique et morale. Imprégné de la « théorie de la race », il défend l'idée que les Juifs constituent un groupe héréditaire différent, une race ancienne et persistante dont les origines se trouvent en Égypte. Une profonde querelle entre Graetz et l'historien allemand Heinrich von Treitschke, tous deux ethnocentrismes et partisans d'une conception « volkiste » de la nation, contribua à la cristallisation de la conscience nationale allemande, dans un contexte où « le sentiment d'insécurité économique immédiatement traduit en insécurité identitaire » favorisait l'antisémitisme, et prépara le terrain à l'idée d'une migration vers la Terre sainte. En 1882, l'érudit biblique Julius Wellheusen publia une étude remettant en cause la date d'écriture de l'Ancien Testament. Selon lui, « la création de la religion juive résultait d'un processus progressif », ce que Graetz, puis tous les historiens protectionnistes et sionistes, refusèrent toujours d'admettre. Doubnov, « héritier » de ce dernier, se prononçait en faveur de la création d'un espace autonome pour le peuple juif à l'endroit où il se trouvait, plutôt que pour une émigration en Palestine. Profondément laïque, il considérait, de façon très pragmatique, la foi religieuse comme instrument de la définition de l'identité nationale. En 1936, Yitzhak Baer, premier détenteur de la chaire d'histoire juive à l'université hébraïque nouvellement créée à Jérusalem, déclarait, dans un essai publié à Berlin, que « l'exil contrevient à l'ordre instauré par Dieu » et que la « Terre d'Israël » est le « lieu naturel » du peuple juif. Le département d'histoire du peuple d'Israël et de sociologie des juifs est distinct du département d'histoire, comme ce sera la règle dans toutes les universités israéliennes. Dès lors la Bible devint « une icône centrale dans l'élaboration de l'imaginaire national » qui permettra d' « unifier l'existence de communautés religieuse variées, dispersées dans le monde entier, et l'autopersuasion quant au droit de propriété sur la terre ». Des recherches archéologiques furent entreprises pour défendre la thèse de la fiabilité du récit biblique. Les contradictions furent rapidement évincées par une argumentation sophistiquée, considérées comme « vestiges dissidents ». Cependant, sur les territoires conquis avec la guerre de 1967, de nombreuses découvertes confirmèrent que l'archéologie avait été « l'instrument au service aveugle d'un engagement idéologique national ». Elles mirent toutefois encore vingt ans pour être dévoilées. Les récits des patriarches furent remis en cause, puis celui de la sortie d'Égypte, de la conquête de Canaan (le premier génocide), du royaume d'Israël de l'époque de David et Salomon dont il n'existe aucune trace. De même que la pièce Jules César de Shakespeare nous en apprend plus sur l'Angleterre de la fin du XVIe siècle que sur la Rome antique, la Bible contient peu de connaissances sur l'époque qu'elle relate mais constitue un document sur l'époque de sa rédaction : c'est plus un discours théologique didactique qu'un livre d'histoire.

L'INVENTION DE L'EXIL

Parce que l'expulsion d'un peuple, producteur des denrées agricoles sur lesquelles l'impôt était levé n'était pas rentable, les Romains ne l'ont jamais pratiquée. De plus, « il n'existe aucune trace, pas le moindre indice, d'une quelconque expulsion du pays de Judée, pas même dans la riche documentation que Rome nous a léguée. De-même, aucune découverte ne vient confirmer la formation de grands centres de réfugiés repliés sur les frontières de Judée, qui aurait dû se produire si la population avait pris la fuite en masse. » Au IIe et IIIe siècle de notre ère, le concept d'exil signifiait « soumission politique » et non pas « déracinement de son pays ». L'historien à l'université hébraïque de Jérusalem, Israël Jacob Yuval démontra que le mythe juif sur l'exil fut formalisé tardivement, au IVe siècle, à la suite du mythe chrétien sur l'expulsion des juifs en punition de la crucifixion de Jésus. Cependant, dans de nombreuses traditions, le concept d'exil avait un sens essentiellement métaphysique, ne désignant pas un lieu en dehors de la patrie mais « un état en dehors de la rédemption », « une sorte de catharsis de dévotion ». Confrontant et critiquant les travaux de différents historiens, Shlomo Sand revient sur les nombreuses communautés juives dispersées dans tout l'empire Romain et au pays des Parthes, avant la destruction du Second Temple, qu'il explique par la conversion, malgré l'idée profondément ancrée que la religion juive ne s'est jamais livrée au prosélytisme, plutôt que par la croissance démographique naturelle. « Tous les monothéismes recèlent un potentiel immanent d'esprit missionnaire. Alors que la tolérance caractérise le polythéisme, qui accepte la cohabitation avec d'autres dieux, le fait même de croire en un Dieu unique a pour corollaire la négation du pluralisme et incite les adeptes à propager le principe de l'unicité divine qu'il aurait propre. » À l ‘époque des Hasmonéens notamment, la civilisation grecque imprégna la culture du royaume de Judée et favorisa son déploiement autour du bassin méditerranéen. Puis, depuis Rome, la religion juive s'infiltra dans les régions d'Europe conquises, jusqu'aux territoires slaves et allemands. Et c'est l'essor puis le triomphe du christianisme qui mit un point final à la ferveur prédicatrice du judaïsme, jusqu'à vouloir l'effacer des annales. La politique identitaire qu'il adopta alors, était une condition de sa survie. Une grande partie des Juifs de Judée se convertit au christianisme à partir de 324 après J.-C., date à laquelle la province de Syria-Palestina passa sous protection chrétienne. Puis après la conquête arabe de la région, entre 638 et 643, malgré la grande tolérance à l'égard des autres monothéismes, les conversions à l'islam se multiplièrent, avant tout pour échapper aux taxes dont les musulmans étaient exemptés.

TROUS DE MÉMOIRE

Shlomo Sand consacre ensuite un chapitre à des épisodes abandonnés par l'historiographie adoptée par l'éducation nationale en Israël : le grand royaume juif des Himyarites, les Puniques après la destruction de Carthage qui formèrent les tribus berbères, converties au judaïsme et qui s'opposèrent à la conquête derrière la reine Kahina (dont le nom est issue de la racine hébraïque « Cohen »), les fameux Khazars, à l'est de l'Europe, qui seraient à l'origine des Juifs d'Europe de l'Est, comme l'explique Arthur Koestler dans son ouvrage La Treizième tribu, paru en 1976. Si des recherches ont bien été entreprises sur le sujet tabou du royaume de Khazarie, le durcissement des cadres, de la définition des identités et du processus d'ethnicisation dans les années 1970, les stoppèrent, dans la crainte que la révélation que les colons juifs n'étaient pas les descendants directs des « fils d'Israël » ne remette en cause le droit à l'existence de l'État d'Israël. Or, celle-ci est fondée sur la législation internationale. L'origine mythologique justifie donc avant tout son expansion territoriale. « La rédaction des histoires nationales n'est pas destinée à découvrir des civilisations du passé ; son objectif principal, à ce jour, a consisté en l'élaboration de l'identité nationale et en son institutionnalisation politique dans le présent. »

UNE POLITIQUE IDENTITAIRE

Malgré la promesse de la Déclaration d'indépendance de développer le pays « au bénéfice de tous ses habitants », le sionisme s'autodéfinit en adhérant à une identité non religieuse ou biologique, excluant toute possibilité d'intégration civique volontaire à la nation. Les historiens, on l'a vu, entreprirent de donner une histoire homogène à la « race » juive, aidés en cela par la biologie, sans pour autant envisager, initialement, un ségrégationniste raciste au sein de la nation. D'Ernest Renan, qui donna une conférence sur Le Judaïsme comme race et comme religion, à Karl Kautsky, « le pape du marxisme », en passant par Franz Bods, le « père de l'anthropologie américaine », et le démographe Maurice Fishberg qui publièrent deux études sur le domaine, tous concluent à l'absence de cohésion ethnique chez les juifs modernes. Mais la littérature anthropologique et génétique mettant en doute l'existence d'un peuple-race juif et s'opposant aux mécanismes de production idéologique de l'entreprise sioniste, était rarement traduite en hébreu, dès les années 1930 et 1940. Puis une nouvelle discipline vit le jour : la « génétique des Juifs », chargée de confirmer la mythologie. « Dans un État qui se définit comme juif, mais dans lequel il n'existe aucun signe de reconnaissance culturelle permettant de définir un mode de vie juif laïque universel, à l'exception des restes épars et laïcisés d'un folklore religieux, l'identité collective a encore besoin de la représentation floue et prometteuse d'une ancienne origine biologique commune. Derrière chacun des actes étatiques en matière de politique identitaire en Israël, on voit encore se profiler la longue ombre noire de l'idée d'un peuple-race éternel. »
L'Assemblée générale de l'ONU vota, en 1947, la création d'un « État juif » et d'un « État arabe » sur le territoire qui portait le nom de Palestine/Eretz Israel, sans plus de précision sur ces termes. Sur les 900 000 Palestiniens censés rester, 730 000 furent expulsés ou fuirent, soit plus que la population juive de l'époque, qui comptait 640 000 personnes. Malgré cette épuration, Israël dut leur accorder la citoyenneté. L'interdiction pour les juifs d'épouser des non-juifs, fut décidée au prétexte ne pas créer de fossé entre laïques et religieux, en n'instituant pas de mariage civil. « Ce fut la première expression étatique de l'exploitation cynique de la religion juive dans la mise en œuvre des objectifs du sionisme. » La « loi du retour », proclamée en 1950, renforça encore cette « conception nationale ethnique ». La colonisation massive de la Cisjordanie et de Gaza a été menée dans le cadre d'un « système d'apartheid » : le peuplement est encouragé mais sans annexion juridique des territoires conquis, afin de ne pas être obligé d'accorder la citoyenneté à leurs habitants. « La conception du monde essentialiste présidant à la distinction entre les juifs et les non-juifs, la définition de l'État par le biais de cette idéologie et le refus acharné et public d'en faire une république de tous les citoyens Israéliens rompent clairement avec les principes majeurs d'une démocratie de quelque type qu'elle soit. »

Epoustouflante étude qui s'attaque aux mythologies nationales à la base des États modernes en général et à celui du « peuple juif » en particulier. Une lecture qui permet de dépassionner bien des débats actuels (avec un minimum de bonne foi).

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

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Soirée électorale entre ami·es

Notre camarade Bernard Chevalier a suivi les élections européennes hier soir. Il nous dit avoir « commis ce petit texte pour égayer ce lundimatin post électoral.... » Alors, avant que nous entrions un peu toutes et tous dans le sérieux de la conjoncture, un peu de détente.

L'extrême droite remporte les élections
Ha ha ha quelle surprise
Victoire de qui de quoi
défaite de qui de quoi
On a vu ça à la télé en picorant
en papotant en buvant des coups
A l'écran la tête d'IA de Jordan
était barrée d'un trait noir
image du deuil du clivage
IA a parlé mais on s'en foutait
on sait trop déjà on n'imprime pas
on n'imprime plus depuis longtemps déjà
ni lui ni les autres
même ceux.celles qui votent
c'est dire
Des fois fallait baisser le son
on ne s'entendait plus blaguer
Des fois fallait monter le son
quand un politicien de gauche
l'ouvrait pour dire que les électeurs
avaient préféré l'original à la copie
On en était là
On se disputait mollement la zapette
changer de chaînes c'est pas
vraiment changer de monde
Petit sursaut avec Manu en plateau
nous refaisant le énième coup du front antifasciste
et dissolvant l'assemblée nationale
Ah bon l'était pas morte déjà avec le 49.3
Bon on a éteint le son puis la téloche
Finito ras le cul de ces têtes à claque
de fachos tournant en boucle
Tout ce cirque n'était pas drôle
et si loin de nos vies
Les bouteilles étaient vides
alors on est parti à Repu gueuler
en nombre et en claquant des mains
Siamo tutti antifascisti
On s'est quittées bien plus tard
en se donnant rendez-vous pour le 30
voire plus tôt dans la rue ou ailleurs
Sait-on jamais l'histoire n'est pas écrite

Bernard Chevalier

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Les Kanaks face à un colonialisme attardé

L'Occident est entré, depuis quelques temps, dans sa phase de décadence. Cela s'est signalé entre autres dernièrement par son regroupement défensif spectaculaire autour d'Israël dans le conflit qui oppose ce dernier aux palestiniens. Suite à ses revers répétés en Afrique, la France quant à elle, s'est précipitée sur ses Outremers, en vue de bien marquer aux yeux de tous les limites de son territoire et d'y renforcer en toute urgence sa présence. Cette manœuvre conduit à la situation actuelle en Nouvelle Calédonie où cette volonté colonialiste se heurte à l'opposition et à la résistance farouche du peuple kanak originaire. En quoi cette situation nous regarde t-elle nous autres Antillais ? Deux points fondamentaux semblent à nos yeux nous concerner : le premier de toute évidence est la politique de colonisation de peuplement et ses implications inéluctables à terme. Le second est non moins important présentement, et plus fondamental pour la vision de sociétés et d'un monde tout autre que celui légué par la civilisation occidentale, qui apparaît de plus en plus comme l'un des piliers de cette dernière et l'élément le plus insidieux de son idéologie, à savoir la démocratie. Les Kanaks à travers leur résistance s'opposent à l'une et à l'autre. C'est là la richesse inestimable qu'ils nous apportent : à nous de savoir l'accueillir.

S'agissant de la colonisation de peuplement : quelle que soit l'époque à laquelle celle-ci advient et les circonstances qui lui donnent sa forme et son assise, l'élan animant toute colonisation de peuplement, que ses protagonistes en soient conscients ou non, provient d'une volonté de puissance et de domination qui ne tarde pas à se manifester comme telle au fur et à mesure que cette colonisation prend de l'ampleur : elle gagne en arrogance. Venant de la puissance coloniale, ce mouvement est selon les circonstances : soit, ouvertement et brutalement planifié comme dans le cas de la Nouvelle Calédonie avec entre autres : l'incitation faite aux bagnards libérés de s'y implanter ; l'orientation vers cette destination des pieds-noirs chassés d'Algérie suite à l'affranchissement de ce pays de la tutelle française ; la circulaire clairement cynique de Pierre Messmer alors premier ministre (1972) à son secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, lui enjoignant de procéder par tous les moyens (« sans qu'il soit besoin de textes, l'administration peut y veiller » ) à « l' immigration massive de citoyens français métropolitains » en vue de faire échec « à toute revendication nationaliste des populations autochtones » ; soit, en procédant en sous-main comme c'est le cas présentement aux Antilles, en vue de susciter/organiser un ample mouvement croisé d'émigration/ immigration ; à décrédibiliser les pouvoirs locaux en vue de les encadrer ; à renforcer les organes coloniaux de répression et de contrôle (justice renforcée par de nouveaux corps, gendarmerie d'élite, Cour des comptes omniprésente sur le contrôle de gestion, préfet commué en nouveau gouverneur … ).

Dans un cas comme dans l'autre et quelle que soit la variété des moyens mis en œuvre, la politique de colonisation de peuplement vise un seul et unique objectif : « le maintien (ou le renforcement) des positions françaises » (Messmer) à travers le monde en tant que puissance économique et en tant que puissance militaire. En Nouvelle Calédonie, cette politique de colonisation de peuplement va aboutir à mettre le peuple kanak en minorité dans son propre pays, ce qui était le but recherché. D'où la mise en cause radicale de la démocratie occidentale par les Kanaks opposant à celle-ci leur mode traditionnel de délibérer.

La démocratie électorale occidentale est régie de part en part par le nombre dont l'effet est d'une part, d'uniformiser, de rendre même-pareil, autochtone et métropolitain ; l'objectif poursuivi étant, d'une part, de parvenir ainsi à la majorité pour les colons ; d'autre part, de trancher, de séparer, ceci pour une mise en ordre en vue de la compétition.

Le mode traditionnel de délibérer des peuples tels les kanaks, mais pas uniquement, est assis sur la parole, celle-ci ayant cours tant qu'ils ne sont pas parvenus à un accord, la parole étant ainsi saisie par eux dans son fondement même qui est, s'agissant des communautés, celui de rassembler.

Le glissement de ce qui constitue l'être humain en propre, à savoir la parole, vers le nombre est ce qui caractérise essentiellement la civilisation occidentale. L'effet de cette dérive qui atteint aujourd'hui une ampleur considérable compte tenu de l'importance acquise par la technique moderne et ses diffusions technologiques, est, d'une part, une indéniable efficacité, mais d'autre part, et lui étant liée, une puissance de dévastation de la terre qui évolue de conserve avec le ravalement de l'être humain à la fonction de simple rouage dans le fonctionnement du mécanisme. Le rôle joué par la démocratie occidentale, rôle que la colonisation de peuplement laisse apparaître sous son véritable jour, est de faire surgir des pouvoirs à même de s'élancer dans une compétition économique et stratégique misérable et suicidaire.

Savoir accueillir la richesse que nous apporte la résistance kanak, c'est bien entendu être veillatif à la colonisation de peuplement et à ses menaces de corruption, voire de dissolution, mais aussi nous mettre en quête d'un espace autre que celui de la démocratie occidentale, tant pernicieuse, si nous cherchons vraiment à nous épanouir dans un monde ré-approprié, ce qui ne peut advenir qu'en nous accordant pleinement à la parole, et pour ce faire, il nous faudrait d'abord apprendre à l'écouter, et cesser de la considérer comme un simple outil de communication quand c'est elle qui nous ouvre (ou devrait nous ouvrir) aux choses et au monde.

Cette contestation de la démocratie occidentale constitue très certainement le saut le plus prodigieux que nous met en voie d'accomplir la résistance kanak, et qui s'adresse à tous dans ce temps où l'histoire humaine nous a projetés et où il s'agit plus que tout d'enjamber cette civilisation mortifère.

Monchoachi

Vauclin, le 3 juin 2024

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Le tétralemme révolutionnaire et la tentation autoritaire

Hier soir, Michalis Lianos nous envoie un laconique « comme prévu » accompagné du lien de son article de septembre 2022. Il nous paraît essentiel de le rééditer aujourd'hui pour comprendre le schéma général dans lequel s'inscrit le devenir de la situation politique actuelle. Il s'agit d'une sociologie des quatre solutions ou issues d'une séquence à fond révolutionnaire : il se trouve que la solution choisie par le problème présent semble être « la voie communautaire » - populiste et fasciste. La finesse de son analyse permet de sentir ce qui s'est inversé et perdu depuis les Gilets Jaunes.

Le centre politique se contracte. Citoyen.ne.s et analystes n'avaient pas compris que le supposé triomphe de la « République en Marche » en 2017 était en effet la conséquence d'une réalité pourtant évidente : même la magie omnipotente d'un système ‘majoritaire' ne pouvait plus entretenir deux partis politiques centristes qui pourraient prétendre au pouvoir. Le centre s'effondrait sous les applaudissements des centristes de droite et de gauche, enivrés par leur vision modernisatrice, supposée performante, autant sur le plan social que sur le plan gestionnaire.

Sans surprise, les augures de grands changements dynamisants ont été démentis sur le plan social. Mais cela a ajouté aux attentes déçues d'une couche de population qui observait cette fois les évolutions avec un vrai espoir et un instinct de survie activé. Porteurs de l'identité du « peuple », les Gilets jaunes ont démontré par leur présence que la partie populaire des consentants à l'alternance partisane au gouvernement, mettait désormais fin à sa tolérance. Les classes modestes qui tenaient à ‘vivre dignement de leur travail', sans assistance et avec la fierté de pouvoir influencer sensiblement le sort du pays, comprenaient maintenant qu'elles n'étaient plus indispensables à cette nouvelle recomposition bourgeoise. Comme les couches prolétaires, précaires et ségréguées, les ‘inclus' populaires devenaient désormais périphériques pour le nouveau pacte politique des classes urbaines aisées, et ceux qui aspiraient à y appartenir. La scission entre « le peuple » et « les individus » s'est confirmée. L'histoire s'est accélérée.

Elle s'est accélérée de façon parfaitement attendue, car il faut penser que le tétralemme [1] auquel fait face chaque mouvement sociopolitique radical est clair. On peut le représenter par ce schéma :

Cette représentation [2] condense l'évolution possible des mouvements sociaux à visée structurelle, c'est-à-dire, demandant un changement politique structurel plutôt que s'opposant à une mesure ou un domaine sociopolitique précis (par exemple, à un amendement du code du travail ou à un type de discrimination). Aussi, ce schéma s'applique seulement à des pays connaissant une gouvernance politique plus ou moins démocratique. Il permet de décrire rapidement où ces pays se trouvent aujourd'hui en termes de potentiel sociopolitique et quels sont les espoirs et les risques qui les entourent.

Révolution et violence

Notre point de départ doit être inévitablement le point le plus improbable, à savoir la réussite directe d'un mouvement social conduisant à un « changement structurel ». Le terme est choisi pour signifier un changement qui dépasse les bornes d'une « crise gouvernementale », en ce sens qu'il s'agit d'une modification de l'architecture institutionnelle, donc du mode de gouvernance politique d'une société. S'il est impossible de prévoir les formes d'une telle modification, il est aisé de la définir par une seule caractéristique, à savoir qu'un mouvement social à visée structurelle parvienne à inaugurer une nouvelle organisation du pouvoir dans une société. Dans le cas des Gilets jaunes, cela signifierait, par exemple, la fin des représentants politiques de carrière et le recours systématique à des formes de démocratie directe (le fameux « RIC »).

Nous ne nous occuperons pas ici des probabilités de chaque issue, mais il est facile de comprendre qu'un changement de cet ordre n'est pas très probable. Cependant, l'impossibilité d'y accéder prend plusieurs formes, notamment du point de vue de la perception des participant.e.s au mouvement social concerné. Un des aspects très intéressants de l'échec à aboutir au changement structurel est l'interprétation des faits par les parties impliquées. Il s'agit d'un angle mort en ce qui concerne à la fois la politique et la recherche. La concentration sur « le résultat » du conflit produit une représentation binaire dans laquelle les vainqueurs conservent le pouvoir et le mouvement perdant occupe sa place précédente. Ce ‘résultisme' est en vérité un puissant effet du pouvoir lui-même, qui focalise les regards sur la victoire en faisant ainsi penser que la question est tranchée, résolue.

Or, contrairement à la victoire, la défaite, oblige à une posture de discontinuité. On doit interpréter le conflit d'une façon qui explique pourquoi les porteurs du pouvoir établi sont parvenus à le conserver. En le faisant, on réaménage la compréhension politique de soi et des autres, à savoir, on réinterprète la société et son fonctionnement politique. Ici, la vision de tunnel conflictuelle se transforme en considération à 360 degrés. Chaque participant.e évolue ainsi vers une perception de la nature du pouvoir et des moyens qui ont permis sa continuité. Et parmi ces moyens, rien ne domine la perception autant que la violence, outil ultime de négociation. Son utilisation-même fait penser naturellement que si cet ultime moyen n'était pas utilisé, le mouvement aurait pu parvenir à ses objectifs, donc au changement structurel.

Deux conclusions peuvent être tirées à cette étape. Premièrement, un mouvement à visée structurelle quand il considère le cadre de son échec, ne ressemble pas du tout à un autre type de mouvement, à visée spécifique. Pour résumer cette particularité, nous pouvons dire que les mouvements à visée spécifique se focaliseront sur les aspects tactiques et conjoncturels de leur échec, car la lutte autour d'une mesure ou une condition spécifique, concerne par définition la relativité d'un « rapport des forces favorable », comme on le dit souvent dans les rangs des organisations qui animent ce genre de mouvement. Les participant.e.s savent que leurs adversaires ne luttent pas pour leur survie, et placent ainsi leur compréhension de l'échec dans le cadre d'une lutte continue dont ils ont perdu une étape. Dans ce cadre, l'issue normale est de persévérer à défier les pouvoirs établis en rassemblant plus de soutien et en améliorant sa tactique.
Il en va autrement pour un mouvement à visée structurelle. Ses participant.e.s ont conscience que répéter leur approche n'est ni possible ni souhaitable. Non seulement les traces de l'échec sont indélébiles et rendent une nouvelle mobilisation d'ampleur structurelle improbable, mais il est impossible de développer une capacité de violence comparable à celle de l'adversaire.

Deuxièmement, un tel mouvement confronté à la violence, ne dispose pas d'issue idéologique évidente. Car, justement en émergeant, il aura nécessairement rassemblé, de façon explicite ou implicite, le soutien de tous ceux qui souhaitent un changement structurel [3], et se composera par définition des tendances qui n'adhérent pas à un positionnement idéologique précédent. Si tel était le cas, il aurait par là-même été intégré dans la configuration politique établie en devenant ainsi un mouvement à visée partisane spécifique. Il existe donc un vacuum dans lequel les participant.e.s d'un mouvement à visée structurelle pensent, et se pensent, après leur échec. Dans ce cadre ils et elles devront considérer la suite.

Obstination et retrait

La suite peut comprendre un certain degré de persévérance, notamment pour la minorité des participant.e.s ayant pensé le mouvement non pas simplement comme une force de renversement du statu quo, mais comme un levier pour l'émergence d'une réalité sociopolitique précise. De ce fait, ces participant.e.s peuvent difficilement adhérer à des voies appartenant au spectre politique établi ; par conséquent, la persévérance est leur seule voie pour absorber l'échec sans avoir le sentiment de trahir leur propre engagement. Hormis la survenance d'un changement aléatoire favorable, il s'agira ici d'une impasse exprimée par l'obstination. Plus le mouvement est original, donc étranger à la configuration établie, et plus la fréquence et la durée de l'obstination seront importantes ; car, il sera difficile pour les participant.e.s attaché.e.s aux valeurs spécifiques du mouvement de trouver un refuge idéologique auprès des acteurs déjà présents [4].Cette obstination peut bien faire émerger des postures oppositionnelles qui restent marginales sans s'associer à des courants de pensée ou d'action identifiés. In fine, elles se joindront à la masse des postures qui parcourront leur environnement afin de trouver une condition plus ou moins compatible avec la transformation individuelle subie en conséquence de la participation au mouvement.

Notons ici que la posture de l'obstination, malheureusement ignorée par la recherche en sciences sociales, est une condition des plus fréquentes dans une société où l'individuation s'approfondit à vue d'œil [5]. L'individu se considérant comme une force politique en soi, affranchi des cadres prédéterminés et capable de choisir ses préférences à la carte, procède de façon indépendante à l'ajustement de son intégration sociopolitique. Ainsi, il ou elle se trouve guidé.e par la conjoncture qui l'entoure en explorant la compatibilité de ses choix individuels avec les courants socioculturels qui traversent son environnement. Cela ne signifie pas que chaque participant.e en retrait du mouvement, fluctue de façon aléatoire sur les diverses vagues postindustrielles, mais i.elle navigue dans ces eaux en gardant un cap plus ou moins déterminé et en rapport avec la conjoncture. Il s'agit ici d'un processus de normalisation progressive qui rebat les cartes des postures politiques en influençant aussi bien celles et ceux qui ont éprouvé l'échec du mouvement, mais aussi les environnements qu'ils et elles peuvent influencer par l'expression de leurs avis. La normalisation conjoncturelle est donc une réserve de contestation, capable aussi bien d'alimenter des oppositions à visée spécifique que de verser à terme dans les deux autres grands courants auquel l'échec du mouvement donne lieu.

Mise à jour idéologique

Pour la majorité des acteurs, toujours et partout, les voies ouvertes déterminent les directions possibles. Si un mouvement a produit un certain impact public, les forces politiques et les acteurs qui les portent adaptent leurs discours et pratiques. La sphère politique postindustrielle est structurellement orientée vers la démocratie représentative, fortement frelatée par des systèmes électoraux non proportionnels, capables de produire des gouvernements jouissant d'une majorité parlementaire. Transformer une minorité en majorité absolue, implique presque toujours un avantage pour des positionnements relativement conservateurs. Car, l'existence même d'un système où les citoyens ont leur mot à dire, signifie souvent qu'une majorité souhaite sa continuité, ou du moins la tolère. Dans le cas contraire, il s'agit de ce que l'on appelle une « crise », à savoir une mise à nue de la non représentativité gouvernementale, ou du moins, une critique du pacte qui conduit à sa tolérance.

Pour les participants d'un mouvement à visée horizontale qui a réussi à générer une crise mais échoué à provoquer un changement structurel, les forces critiques déjà établies représentent un véritable salut. Lors du mouvement, et à l'aune de son influence, ces forces auront ajusté leur discours afin de bénéficier de sa dynamique critique et, dans la mesure du possible, l'instrumentaliser en augmentant leur propre influence. On peut aisément séparer ces forces critiques en deux camps, déterminés respectivement par leur priorité idéologique ou communautaire. Pour nos besoins ici, donnons une définition lapidaire de ces caractéristiques. La caractéristique idéologique concerne un cadre normatif qui devrait s'appliquer à la vie collective humaine, toujours et partout ; donc, un ensemble de projections, y compris politiques, prétendant à une validité externe à la collectivité concernée. En revanche, la caractéristique communautaire puise son cadre normatif à l'intérieur du lien collectif, qui devient la raison d'être de ce cadre et le socle de sa projection politique. Les deux camps possèdent bien sûr les deux caractéristiques, idéologiques et communautaires, mais ce qui les distinguent est la priorité donnée à l'une de ces deux caractéristiques.

La voie idéologique est donc ouverte après l'échec, à deux conditions. Premièrement, l'existence d'un acteur établi, par exemple un mouvement ou un parti politique, assez critique envers le gouvernement pour accepter tacitement qu'un changement structurel serait légitime. Ceci implique donc que cette critique traverse plusieurs domaines ; par exemple, les domaines économique, social, environnemental, etc. Deuxièmement, il est nécessaire que cet acteur établi n'ait pas exprimé d'opposition au mouvement ou qu'il ait montré une sympathie pour sa cause, voire un certain soutien. La rencontre est ainsi mutuellement souhaitable. Pour l'acteur établi, le bénéfice est majeur et multiple. S'il s'agit d'un parti politique, l'avantage électoral est évident. Mais en tout état de cause, le fait que les participants d'un mouvement majeur s'y intègrent en grand nombre renouvelle les lettres de noblesse de radicalité de l'acteur établi en le consacrant en tant que porteur authentique des demandes critiques venant spontanément de la société. Pour les participants du mouvement ayant échoué, le rapprochement constitue un compromis salutaire, en ce qu'il permet de « continuer la lutte » et ne pas être obligé de faire face à l'échec. En s'appropriant cette continuité comme une mise à jour idéologique, on transforme un échec net en réussite relative, puisque la critique du système se trouve augmentée. De plus, cela permet de conserver l'identité symbolique du mouvement. Cette posture est représentée dans notre exemple par l'entrée croissante des membres de la France Insoumise et du Nouveau Parti Anticapitaliste dans le mouvement des Gilets Jaunes quand ce dernier commençait à s'affaiblir, et le refuge idéologique et électoral que plusieurs membres des Gilets Jaunes ont trouvé auprès de la France Insoumise. Il est important de noter ici que ce choix – qui écarte des acteurs au discours plus historique ou théorisé, et moins spécifiquement anti-gouvernemental, tels que le NPA ou le PCF – marque la préférence pour maintenir l'espoir déçu d'un changement structurel imminent, d'un renversement rapide qui constituerait non seulement une mutation profonde mais aussi une démonstration de force ; autrement dit, une victoire qui laverait l'affront des sacrifices non récompensés lors du mouvement.

La voie communautaire

La priorité donnée au lien collectif est profondément significative en général, et cruciale dans les dynamiques du conflit [6]. Elle présente l'attrait d'une posture fondée sur une opposition bien plus ‘personnelle' que la voie idéologique, car au lieu de diluer les participants du mouvement dans des catégories sociopolitiques abstraites et durables dans le temps (par exemple, la « classe »), elle leur permet de lutter ‘en tant qu'eux-mêmes' en maintenant le lien qui les identifie. Ainsi, ils et elles évitent la perte de leur identité, donc la perte de leur rapport à la lutte qui les a constitué.e.s en collectivité. Préserver ce lien est important à plusieurs titres.
Premièrement, on circonscrit la collectivité du mouvement en le situant dans le cadre exclusif de son action, et on garantit ainsi la continuité de sa visée horizontale et de son ambition révolutionnaire.
Deuxièmement, le principe identitaire de la collectivité permet aux participants qui ont rejoint le mouvement en tant que « révolutionnaires », sans appartenance idéologique ou politique précédente, ou en dépassant cette appartenance, à maintenir cette position et à se passer de tout examen réflexif de leur opposition au pouvoir établi.
Troisièmement, il permet l'intégration « en ses propres termes » tout en permettant le soutien à un acteur établi, notamment tout acteur politique dont le lien fondateur est aussi communautaire. Car, l'avantage des collectivités à fondement identitaire, c'est-à-dire des communautés, est à la fois d'être animées par définition d'une volonté de renversement de tout ordre ne priorisant pas l'appartenance identitaire, et de pouvoir associer à leur action toute communauté qui se reconnaît dans ce projet de renversement. Du moment où cette communauté est en conflit avec l'ordre établi et ne suit pas de cadre idéologique mettant en péril la priorité du lien communautaire, l'association est possible.

En même temps, cette association se fait au prix de la radicalisation communautaire, c'est-à-dire de la ligne de faille entre « nous » et « eux ». Cela implique une redéfinition continue des ‘autres', qui s'opposent au projet communautaire, ou l'entravent en suivant des voies alternatives ou en étant inertes. L'avantage structurel de la dimension communautaire est de ne jamais se pencher de façon critique sur soi-même, car le sens du lien communautaire est l'appartenance, qui se suffit à elle-même.

La voie communautaire est donc la seule voie qui permet la poursuite ‘pure' du projet révolutionnaire. Elle ne le frelate pas pour renforcer une quête de pouvoir existante, et elle n'élimine pas son identité fondatrice. Elle est aussi compatible en parallèle avec la posture d'obstination, car un mouvement identitaire plus large n'entrave pas les protestations des groupes autonomes. Son attrait est ainsi particulièrement fort pour un.e participante.e ayant certaines caractéristiques, tels que les suivantes :

1- Cherche une rupture structurelle nette.
2- Souhaite que cette rupture soit attribuable sur le plan de l'identité du mouvement et du pouvoir établi, c'est-à-dire à « nous » dans notre lutte contre « eux ».
3 - Identifie politiquement les autres par leur degré de soutien au projet de changement structurel.

La combinaison de telles caractéristiques, oriente inévitablement vers les forces qui se réclament de la discontinuité sociopolitique en justifiant leur projet sur le plan des droits d'une communauté, plus que sur une critique sociale civique. Il est facile de comprendre que cette voie rencontre de façon croissante depuis la seconde guerre mondiale l'accusation de « populisme », voire de « fascisme ». Les forces associées au fonctionnement de la démocratie capitaliste postindustrielle, le fameux « front républicain », sont obligées de constituer leur présence sur la nécessité de la gouvernance efficace, fut-elle toujours minoritaire. En transformant ainsi le sens de la démocratie, elles ne disposent plus de la légitimation démocratique évidente, irréfragablement liée à la majorité. Par conséquent, leur critique face aux forces qui se présentent comme une communauté légitime (le « peuple ») ne peut être qu'une défense sur la nature de la démocratie, par un discours qui exclue ces outsiders en tant qu'antidémocrates ! [7] La dynamique peu logique mais bien politique ainsi enclenchée, conduit à la validation de la démocratie sur la sphère publique non pas par la participation mais par la médiation des institutions – contre lesquelles le mouvement se dresse – en ne laissant à ce dernier que la possibilité de se penser en tant que « peuple » luttant contre l'oligarchie, et d'expliciter en conséquence de plus en plus cette position dans ses représentations publiques. C'est un glissement légitime, mais fatal sur le plan tactique, car il donne aux forces établies la possibilité de porter l'accusation de « populisme », c'est-à-dire de représenter la communauté des participant.e.s, et par extension le mouvement entier, en tant qu'usurpateur ; usurpateur du corps civique, de la politie dans sa totalité, et – par conséquent – menace directe pour toutes les catégories sociales de cette politie qui n'appartiennent pas au mouvement. A partir de ce point, la voie communautaire entre dans le piège de sa propre radicalisation. Plus elle se tourne vers son lien communautaire et son identité de « peuple » et plus elle se soumet à la délégitimation par ses adversaires en s'auto-suffocant.

Nous sommes ici à l'origine de la dynamique autoritaire issue des mouvements fermement démocratiques et anti-autoritaires. La voie communautaire représente en effet l'asphyxie politique de ceux qui, en refusant d'intégrer l'organisation politique qu'ils combattent, sont poussés à la marge. Ils et elles, ou du moins une bonne partie d'entre eux, enfermés dans leur impasse et accusé.e.s de vouloir subvertir ce qu'ils chérissent, percevront le jeu politique de la démocratie capitaliste comme rien d'autre qu'un instrument dissimulant la force brutale des élites. Par analogie avec leurs adversaires, ils pensent donc que seule la force brutale du « peuple » pourra y faire face, pour assainir le système et le tourner vers la vraie mission, naturellement fondée sur le ‘vrai' lien communautaire.

Nous sommes ici en pleine vision autoritaire, et à un pas du fascisme. Etre en communauté peut devenir désormais le projet politique en soi, ce qui dépend du nombre des participant.e.s frustré.e.s et des aléas politiques. Une humiliation ethnique, un scandale, un gouvernement ‘arrogant', un parti politique rompu à ces thèses de longue date, une crise économique, sociale ou sanitaire [8], un événement violent… peuvent contribuer de façon substantielle à l'évolution autoritaire, puis totalitaire sur le plan culturel et symbolique. L'utilisation de la force devient un droit de défense populaire et le pluralisme devient suspect.

Nous avons tracé ici très sommairement les conséquences d'une démocratie capitaliste trop bien organisée pour supporter des « intrus » d'origine populaire, et capable de les conduire à la marge en les radicalisant. Cette configuration ressemble beaucoup à ce que prétendent les études sur le déclenchement des carrières déviantes violentes à partir d'une quête de justice [9] et cette ressemblance est due à la même dynamique, produite par l'indignation suffoquée. Les résultats des récentes élections françaises et les tensions qui traversent l'Europe et les Etats-Unis actuellement, devraient convaincre les classes supérieures qu'ouvrir le système politique en général, et électoral en particulier, est nécessaire, y compris pour leur propre survie à long terme. Sinon, un vent d'autoritarisme réussira là où des mouvements démocratiques ont échoué. La contraction du lien social parmi ceux qui ne peuvent devenir les individus concurrentiels et ouverts au changement mondialisé n'augure rien de positif, ni pour la démocratie capitaliste ni pour ceux qui cherchent à la remplacer par des régimes plus libres et égalitaires. Si la voie communautaire l'emporte, une opportunité sera remplacée par une tragédie au centre de laquelle se trouvera l'oppression violente.

Michalis Lianos


[1] Problème à quatre solutions, qualitativement différentes.

[2] Une première présentation de cette « jonction en T » a été proposée dans la série d'entretiens de l'auteur sur la Politique expérientielle .

[3] En restant à l'exemple des Gilets jaunes, les minorités ethnoraciales étaient favorables au mouvement sans s'y impliquer de façon explicite et en grand nombre.

[4] Toujours dans notre exemple, les Gilets jaunes, en prônant la déprofessionnalisation de la politique et l'utilisation fréquente des formes de démocratie directe pour la prise des décisions collectives, avaient développé très tôt une vision opposée non seulement au gouvernement, mais aussi aux partis politiques en général. Cela explique dans une grande mesure la longue persévérance de leurs « actes » pendant très longtemps, en dépit de l'attrition flagrante et croissante subie par le mouvement.

[5] V. par exemple ici comment cette posture d'obstination refoulée peut contribuer de façon critique à des changements de grande échelle.

[6] Pour une analyse approfondie, v. ici.

[7] Les Gilets jaunes sont tombés sous cette critique en dépit de leur refus de déléguer leurs décisions collectives, de leurs assemblées constantes, et de leur demande d'un mode de décision référendaire ; en somme, de leur attachement ardant au principe de la majorité absolue.

[8] L'exemple du comté de Shasta, enclave rurale en Californie progressiste et mondialisée, montre comment des dynamiques de conflit peuvent s'enclencher à partir d'une cause aléatoire.

[9] Pour une analyse très convaincante sur ce plan, v. les travaux de Donald Black sur la structure sociale d'avoir raison ou tort et de Mark Cooney sur le côté sombre de la communauté.

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Ukraine : rencontre avec le collectif Eco-Platforma

L'été dernier, une militante française a pu se rendre à Lviv, à l'est de l'Ukraine, où elle a rencontré deux militant-es du groupe local Eco-Platforma (« l'Eco-Plateforme ») se revendiquant de l'éco-anarchisme. Connu pour avoir organisé de nombreuses actions écologistes avant février 2022, allant des ateliers éducatifs sur la libération animale aux éco-camps pour s'opposer aux projets de construction, ce groupe a mis en pause certaines de ses activités après l'invasion russe pour s'organiser plus efficacement en soutien aux éco-anarchistes au front. La discussion a porté sur le véganisme en temps de paix et en temps de guerre, la critique des technologies et de la société industrielle, les défis particuliers auxquels fait face l'anarchisme vert en Ukraine, l'entraide au sein du mouvement anti-autoritaire et les perspectives pour l'après-guerre. [1]

Pourriez-vous raconter dans quel contexte est né votre collectif ? Vous-êtes vous inspiré-es d'autres collectifs éco-anarchistes vous ayant précédé-es ?
Igor [2] : A la fin des années 2000, le mouvement anarchiste ukrainien comptait en son sein plusieurs groupes étudiants, anarcho-syndicalistes, antifascistes, anarca-féministes... Pourtant il y avait très peu d'initiatives noires et vertes (éco-anarchistes). Je connais seulement Vilna Zemlya (Terre libre) qui existait à Kyïv en 2012-2013… [3] Vers chez nous, à Lviv et à Ternopil, il y avait aussi eu une initiative éco-anarchiste. Tout ça existait avant le Maïdan.

En 2012-2013 déjà, le mouvement anarchiste a traversé une crise majeure et beaucoup de projets ont cessé d'exister. Et à la suite du Maïdan, il ne restait plus qu'une poignée de petites initiatives. A Lviv, les anarchistes n'étaient presque pas représenté-es. Le mouvement existant était marqué par des scissions et des dissensions internes.

Dans l'ensemble, après le Maïdan, de nombreuses personnes s'intéressaient à la politique, mais n'avaient plus de collectif. Quelques militant-es de Tchernihiv, Dnipro et Kyïv, mais surtout de Lviv, se sont alors réuni-es pendant quelques jours pour discuter des perspectives d'organisation communes. Beaucoup étaient déjà impliqué-es dans des mouvements sociaux. Une partie voulait lancer une initiative pour promouvoir le véganisme et la défense de l'environnement. Dès le début, cette envie coexistait aussi avec une volonté de ne pas juste créer une initiative végane de plus, mais d'élargir la critique à l'anthropocentrisme et au capitalisme.

Ce projet a existé pendant un petit moment à Lviv, puis ses membres ont fait expérience des répressions plutôt liées aux actions écologistes. Une partie du mouvement s'occupait aussi des actions sociales, participant aux luttes des travailleur-euses et aux campagnes contre l'impérialisme russe. En 2016, il n'y avait plus de mouvement à proprement parler et il fallait à nouveau recommencer à partir de zéro.

Le collectif s'était auto-dissout à cause de la répression ?
Igor : Je dirais qu'une partie des militant-es qui étaient les plus proches du mouvement anarchiste ont été touché-es par la répression. Celle-ci n'était pas très forte, il s'agissait plutôt d'intimidations. D'autres ont simplement décidé de se concentrer sur leur vie personnelle plutôt que de continuer à militer. D'autres encore se sont engagé-es plus intensément dans les mobilisations contre des grands projets de construction, pour la défense de l'environnement, par exemple dans le mouvement pour préserver les arbres sur la place de Saint Yourï à Lviv en 2015. Ces personnes prenaient aussi part aux blocages de chantiers.

L'Eco-Plateforme s'est formée à peu près à ce moment-là. On a atteint un pic vers 2018 avec à peu près une quarantaine de personnes très actives dans le groupe. On a fait face à de la répression extérieure, certain-es camarades ont été attaqué-es au couteau par des fachos, d'autres ont subi des répressions policières, notamment des perquisitions. Il y avait aussi des problèmes à l'intérieur du mouvement, certain-es militant-es se révélaient être des provocateurs policiers, des choses comme ça. Je pense que ça arrive dans n'importe quel mouvement. On parle des gens à qui on fait beaucoup trop confiance et qui provoquent des scissions et des embrouilles. A la fin, on fait moins confiance aux autres. Je peux raconter plus en détails, mais je ne suis pas sûr que ça ait un sens.

Tu as mentionné des camps qui se mettaient en place pour protéger des parcs. Qui prenait part à ce genre d'occupations ?
Igor : Ce genre de mouvements arrivaient souvent de manière spontanée, il suffisait que des habitant-es du coin se rencontrent. Il y avait cette nuance qu'à chaque mouvement d'opposition à un nouveau projet de construction, s'incrustaient des gens de divers bords politiques qui pouvaient se dire de gauche, de droite, défenseur-euse de l'environnement ou peu importe : ces gens-là voulaient simplement obtenir de l'argent de la part des constructeurs et ainsi lancer leur propre carrière politique.

A une certaine période, on travaillait ensemble avec le mouvement « Narodna diya » (« L'Action populaire ») sur des actions contre les projets de construction. Ce groupe ne nous a pas trop aidé-es, mais a quand-même formé une liste aux élections municipales. Au début, ses membres se disaient anti-autoritaires et n'étaient pas lié-es à un parti, mais dès qu'il y a eu des élections, le groupe s'est lancé là-dedans.

De manière générale, ce genre d'occupations locales apparaissaient et disparaissaient constamment, ça ne durait jamais très longtemps. Quand ça se terminait, il n'en restait pas grand-chose.

Quelles genres d'actions faisiez-vous avant l'invasion ?

Igor : On a fait beaucoup d'actions, ça nous arrivait d'en faire une trentaine par mois, parfois, c'était deux ou trois par jour. Il y avait des grosses actions qui pouvaient devenir des campagnes et avaient besoin de diffusion médiatique. Il y avait des actions éducatives, des camps militants où les gens pouvaient se rencontrer pour discuter pendant deux-trois jours. Après chaque éco-camp, de nouvelles personnes venaient militer avec nous. On a aussi fait des actions contre les zoos et les cirques.

On essayait aussi de monter des infrastructures, par exemple on tenait une salle de gym pour des végan-es où plusieurs activités étaient proposées, notamment la lutte et le muay-thaï. On avait aussi un café végane, un centre social : plusieurs coopératives en tout. Tout ça avait un succès relatif. Avec cette gym, on a contracté beaucoup de dettes. On a dû travailler pendant quelques années pour les rembourser. Les coopératives ont fini de manière un peu triste.

Quand vous organisez des actions et des événements culturels régulièrement, beaucoup de gens passent par votre mouvement. Je crois qu'au moins 400 personnes sont passées par l'Eco-Plateforme. La plupart finissent par s'intégrer dans la société, en restant végans, mais fondent une famille, travaillent et se mettent à nous critiquer. Ces personnes disent après qu'en grandissant, elles sont devenues plus sages, pendant que nous, on est une bande de cons qui courrons toujours avec nos affiches. D'autres personnes sont restées.

Olena : Juste avant la guerre, on n'était pas nombreux-ses. Personnellement, j'ai rejoint l'Eco-Plateforme en 2020. Ses membres me paraissaient dignes de confiance, même en étant assez peu. D'autres personnes venaient de temps en temps.

Quels sont vos liens avec d'autres mouvements politiques, par exemple les féministes ?
Olena : Les plus grosses actions féministes avaient lieu le 8 mars, elles étaient organisées par des organisations féministes plus « mainstream ». Nous y allions pour porter notre propre discours qui n'était pas forcément partagé par d'autres. Beaucoup de personnes de différents bords politiques venaient à ce genre de mobilisations, par exemple les féministes libérales.

Quand nous organisions des actions nous-mêmes autour de l'écologie ou du véganisme, les militant-es d'autres collectifs qu'on appelait à venir ne voulaient pas forcément appuyer une action qui n'étaient pas organisée par leur groupe. Les participant-es étaient peu nombreux-ses et c'était surtout des gens qu'on connaissait déjà.

Nous avons aussi soutenu et accompagné des personnes de notre entourage qui exprimaient l'envie de devenir véganes en leur donnant accès à des ressources éducatives, en leur montrant différents films sur le sujet par exemple. Moi personnellement, ça m'avait beaucoup aidée de pouvoir discuter avec d'autres militant-es concernant mon véganisme.

Igor : Nous sommes face à plusieurs problèmes à fois. D'un côté, pour beaucoup de féministes et d'anarchistes qui partagent certaines de nos valeurs, notre activité reste encore trop radicale. Beaucoup d'anarchistes sont anthropocentré-es et ne s'intéressent qu'aux problèmes des humains. Ces anarchistes ne portent aucune critique de la civilisation dans son ensemble.

D'un autre côté, beaucoup de militant-es véganes ont réussi à s'intégrer dans la société. Ces véganes n'ont aucune volonté révolutionnaire et sont satisfait-es quand il y a plus de produits véganes au supermarché ou lorsque de nouveaux cafés véganes ouvrent dans leur quartier. Pour eux, le véganisme est surtout un style de vie. On peut agir ensemble parfois, mais il n'y aura pas de vision plus globale pour nous unir.

Quelle serait une vision non-anthropocentrée de l'anarchisme ? Et quelles sont vos tactiques pour la promouvoir ?
Olena : Les anarchistes soutiennent tou-te-s celleux qui sont opprimé-es par l'État et le capital. Mais souvent on oublie l'oppression qui touche à d'autres espèces et aux éco-systèmes. Concevoir l'anarchisme depuis le point de vue d'une « total liberation » (une libération totale), qui inclut bien évidemment aussi les minorités sexuelles et de genre, permet d'échapper à la hiérarchie pyramidale où l'humain est au-dessus du reste, c'est-à-dire des êtres vivants non-humains et des milieux naturels comme les forêts.

Les non-humains subissent l'oppression la plus massive. Les animaux d'élevage vivent dans de véritables camps de concentration. Tout le monde n'aime pas ce genre de comparaisons, mais de fait c'est ce qui se passe. Beaucoup de gens préfèrent ne pas y penser. Nous essayons d'aborder ces sujets à travers des projections publiques des documentaires qui traitent de l'exploitation des non-humains, tels que Earthlings (2005) ou Dominion (2018).

[Le film Earthlings a eu très forte influence sur les milieux militant-es luttant pour la libération des non-humains. A titre d'exemple, en juillet 2020, dans la ville de Loutsk à l'ouest de l'Ukraine, l'ex-détenu Maksym Kryvoch kidnappe les passager-es d'un bus international et les oblige à regarder ce documentaire. Il exige du président Zelensky que celui-ci recommande publiquement Earthlings sur ses réseaux sociaux. Ce-dernier accède à la demande, mais supprime la publication immédiatement après la libération des otages.]

Notre dernière projection sur ce sujet a eu lieu après l'invasion russe, on a regardé le film Seaspiracy (2021) à propos de l'extinction des espèces océaniques.

Igor : Si nous avons autant mis l'accent sur l'éducation populaire dès le début, c'est que nous avions compris que très peu de gens partageaient nos analyses. Même les personnes plus militantes sur ces sujets-là et véganes pratiquant-es croyaient que la situation globale allait en s'améliorant, gardant la foi en le progrès, la culture, croyant que les gens devenaient plus solidaires… C'est se mettre à l'écart de la lutte en considérant le combat comme étant gagné d'avance.

Étonnament, même les personnes qui se pensent politisées sont la plupart du temps apolitiques dans leur approche [attentiste]. L'ensemble de l'activité politique de notre pays, en partant de la Verkhovna Rada (le parlement ukrainien) jusqu'à tout en bas, est basée sur le populisme. Organiser des actions permet à des gens de gagner en visibilité sur les réseaux sociaux, de lancer une carrière ou d'obtenir des subventions plus que de porter des vraies idées.

Ces derniers temps, le climat était donc très mauvais pour porter des idées radicales. Si on appelait à voter pour nous en promettant des hausses de salaire, notre projet aurait été soutenu. Alors que le genre d'idées qu'on porte, comme le besoin de réduire globalement notre consommation matérielle, va à l'encontre d'une certaine idée de confort matériel auquel beaucoup restent attaché-es.

Olena : On peut y rajouter notre vision techno-critique, car toutes les technologies sont interdépendantes et on ne peut pas simplement les classer en bonnes ou mauvaises. Le progrès d'une branche scientifique spécifique entraîne le progrès dans d'autres branches. Ces résultats peuvent toujours servir pour endommager encore plus les milieux naturels et augmenter le contrôle des humains qui se retrouvent dans une position d'indésirables au sein de la société techno-industrielle.

Il suffit d'observer la transformation de l'espace publique. Les parcs sont désormais remplis des caméras de vidéo-surveillance. Ça fait penser aux supermarchés et aux zoos. Parfois il y a aussi des dispositifs d'enregistrement de voix et les policiers circulent souvent. Malgré ça, beaucoup veulent encore croire qu'on progresse.

Historiquement, les groupes se revendiquant de l'écologie profonde comme vous le faites étaient souvent partisans de la réduction drastique de la population humaine et portaient souvent des discours racistes et xénophobes concernant le fort taux de natalité dans les pays du Sud global. Comment réconciliez-vous la lutte contre les oppressions sociales avec un prisme écologiste radical qui met en avant l'impact dévastateur de notre espèce sur le reste du vivant ?
Olena : D'un côté, c'est souvent les pays considérés comme étant les plus développés qui se retrouvent à avoir un impact écologique fort, plus fort que ceux où la population est importante et grandit vite. D'un autre côté, même si ce facteur démographique est réel, il est souvent lié au patriarcat, mais aussi à l'impérialisme, donc à toutes les structures sociétales qu'on critique.

Une transformation radicale de notre rapport au reste du vivant est-elle encore envisageable ?
Igor : On est allé si loin que… Peut-être qu'il y a cent ou deux cent ans, si certaines idées avaient été réalisées, ça aurait pu changer quelque chose, maintenant, il ne s'agit plus de combattre l'avarice de certaines personnes ou des corporations, mais de l'ensemble de la culture humaine. Certain-es parlent encore des bon-nes ouvrier-es versus les méchants capitalistes. Quand tu parles avec ces mêmes ouvriers, tu te rends compte que les mêmes valeurs capitalistes les animent. La civilisation humaine en tant que telle exploite et oppresse. Dans tous les pays que j'ai pu visiter, même les militant-es se disant anarchistes ou révolutionnaires s'inscrivent souvent assez confortablement dans le mode de vie de leur société.

Olena : Les gens ne veulent pas changer leurs habitudes et refusent de prendre en compte d'autres oppressions que celles qui les touchent. A la limite, on peut avoir de la compassion envers les femmes, même si le sexisme persiste dans des communautés anarchistes. Mais quand il s'agit de changer ce qu'on mange…

Igor : La révolution commence dans la cuisine.

Olena : Tout le monde est d'accord qu'il faut trier les déchets, que le changement commence par soi-même. Certain-es soutiennent que ça ne va rien changer, que c'est surtout la faute aux grandes entreprises. Ce qui est vrai en soi, il y a effectivement 100 multinationales qui sont responsables des 70-80 % des dégâts écologiques. C'est un fait. Mais ça ne change rien au fait que la plupart des gens ne veulent pas transformer radicalement leur façon de vivre.

Igor : Les militant-es politiques professent certaines valeurs et parlent de l'utopie qui adviendra si leur projet politique gagne, mais ne sont pas capables de les mettre en place au sein de leurs mouvements qui rassemblent une centaine de personnes ou même chez elleux. Certain-es s'expriment contre le capitalisme, mais restent les personnes les plus égoïstes, avares et compétitives dans leur vie quotidienne…

Une dizaine d'années plus tôt, on croyait que les gens manquaient d'informations, qu'il suffisait de les sensibiliser. Aujourd'hui, toutes les informations sont accessibles, on choisit juste de ne pas voir. On doit donc chercher d'autres moyens d'agir. Plutôt que de chercher à tout prix de convaincre la société, je pense qu'on devrait former plutôt des contre-sociétés, des communes partageant des valeurs communes au milieu de ce qui existe.

Partie II : Après l'invasion

Au moment de l'invasion russe, avez-vous cherché à rejoindre le bataillon anti-autoritaire qui était en train de se constituer à Kyïv ? Avez-vous actuellement des camarades au front ?
Olena : Lorsque l'invasion totale a commencé, nous avons tou-te-s décidé d'aller nous battre. Pourtant les femmes n'étaient pas très demandées. Certains de nos camarades ont tenté de rejoindre le bataillon anti-autoritaire, mais seul un camarade a réussi. Ce n'était pas très simple de les intégrer.

Igor : Ils avaient leurs propres critères, sans doute l'appartenance à un milieu contre-culturel.

Olena : Nos camarades qui sont au front cherchent à montrer qu'il existe de nombreux-ses combattant-es végan-es et éco-anarchistes qui participent activement aux combats. Ça peut être des tireurs, des médics… Ces personnes peuvent s'afficher publiquement en tant qu'éco-anarchistes, en mettant par exemple des autocollants sur leur voiture ou des blasons sur leur uniforme. Ces combattant-es font aussi de la propagande au sein de l'armée pour le véganisme. On peut soit cuisiner soi-même, soit chercher de l'aide auprès de certaines initiatives qui soutiennent les combattant-es végan-es. En Ukraine, l'État ne fournit pas d'aide alimentaire aux soldats et, de manière générale, c'est assez compliqué d'être végane.

Comment s'organisent les éco-anarchistes au front ? En cherchant à se regrouper au sein d'une sous-division commune ?
Olena : On n'a pas de division commune… Il y a surtout pas mal de militant-es sympathisant de nos idées. Ça ressemble à une cellule de sympathisant-es. Selon nos règles, seules des personnes véganes peuvent se présenter en tant que militant-es membres de l'Eco-Plateforme et toutes les personnes dont je parle ne le sont pas, même si elles travaillent dessus.

Igor : Au début de la guerre, beaucoup de personnes sont venues à Kyïv depuis plusieurs villes pour combattre. Une partie a rejoint le bataillon anti-autoritaire et le reste a commencé à travailler au sein des Collectifs de solidarité (qui s'appelaient « Operation Solidarity » à l'époque). Pendant le premier mois de l'invasion, on allait aux centres de recrutement de l'armée, cherchant à rejoindre ce bataillon, mais ça n'a pas marché. On a pas été inscrit là-bas.

Olena : Au lieu de ça, on a trouvé un entrepôt pour stocker des dons qu'on gérait avec des militant-es venu-es d'autres villes, de Kyïv notamment. Aujourd'hui, ces militant-es sont rentré-es chez elleux. Depuis, il y a eu des conflits et une scission au sein de l'Operartion Solidarity qui a abouti en la création des Solidarity Collectives (« les Collectifs de Solidarité »). Mais un réseau est resté en place et nous soutenons toujours des anarchistes et anti-autoritaires qui sont au front. Les Collectifs de Solidarité soutiennent les combattant-es proches de nous, mais c'est important de ne pas uniquement compter sur ce réseau-là et de développer des liens par nous-mêmes, car on veut qu'il y ait de l'entraide dans tout le mouvement et que ça ne soit pas le monopole d'un groupe.

Est-ce que votre collectif continue à mener des actions en temps de guerre ?
Olena : Quand on se bat au front, on n'a plus beaucoup de temps pour mener des actions militantes ou poursuivre le travail médiatique. On continue à avoir une présence sur les réseaux, en s'appuyant sur des personnes qui ne sont pas au front ou qui alternent. Nous continuons à mener une campagne d'information, à pousser nos idées… En Ukraine, on parle beaucoup d'écologie, mais il s'agit surtout d'appels à signer des pétitions de toute sorte qui ne garantissent absolument rien. Trente ans depuis la création d'un État ukrainien indépendant, les gens croient toujours aux pétitions et ont peur de participer aux actions directs écologiques.

Igor : On souhaite partager nos valeurs au maximum. Beaucoup de véganes ne comprennent pas pourquoi on veut faire des actions, ces personnes veulent seulement être respectés et pouvoir s'inscrire dans la société.

Olena : Avant, les végan-es étaient un peu considérés comme des freaks. Je comprends le fait de vouloir être vu-e normalement… Mais pour nous, si on est végan-e, ce n'est pas, en premier lieu, pour soi, pour préserver sa santé ou pour être stylé-e, mais pour les autres êtres vivants. Si on ne cherche pas à être conséquent-e dans son véganisme, on peut soutenir une société qui repose sur le meurtre et l'exploitation animale en espérant qu'un jour, tou-te-s les humains seront respecté-es et leur confort protégé en son sein, peu importe leur choix de consommation. En même temps, dans cette société-là, les êtres vivants non-humains ne seront toujours pas confortables.

Vous avez dit qu'il était difficile de diffuser vos idées dans une société dont les membres préfèrent ne pas questionner leurs privilèges ou à leur participation à l'exploitation animale. J'imagine que c'est devenu encore plus difficile après l'invasion ?
Olena : Certain-es de nos camarades pensent qu'en temps de guerre, les gens accordent moins d'attention aux questions du véganisme… La guerre est à la première place, car beaucoup de leurs proches combattent. Personnellement, je ne peux pas dire que j'ai remarqué une différence d'attitude trop importante. Il y a toujours des personnes qui nous écrivent en proposant différentes idées d'action. Un camarade a fait des auto-collants pour mettre en évidence les parallèles entre l'exploitation animale et la guerre : par exemple, « l'armée russe torture des innocent-es, ne faites pas comme elle ». On les a collés à Lviv.

On utilise le thème de la guerre pour aborder l'exploitation animale et des milieux vivants. En faisant ces parallèles-là, on cherche à créer une image dans la tête de la personne qui voit le sticker, sans poser de mots trop compliqués dessus. Cette personne va se poser des questions ou peut-être s'énerver, mais en tout cas elle va y réfléchir.

Est-ce que vous liez la guerre aux autres processus de destruction des milieux vivants ?
Igor : Je pense que ces processus-là peuvent rester relativement indépendants. Bien sûr, en temps de guerre, les gens ont plus de confiance en l'État et d'autres structures de pouvoir, ce qui lui donne une plus grande marge de manœuvre. Par exemple, le fait qu'ils veuillent agrandir la station de ski d'élite à Bukovel avec un projet de construction massif, alors qu'il s'agit d'un sanctuaire pour de nombreux animaux. [4]

On avait eu d'autres problèmes locaux de ce genre. Près de Lviv, un oligarque du coin avait tout simplement confisqué un lac aux gens pour construire un complexe résidentiel de luxe autour. Il ne s'agit pas forcément d'un processus centralisé. Un oligarque détruit une forêt pour construire un hôtel, pendant ce temps-là, une centaine d'ouvrier-es vont abattre des arbres pour les revendre. Tout dépend juste des capacités de nuisance de chacun-e.

Quelles sont vos perspectives pour après la guerre ?
Igor : Beaucoup de nos camarades sont actuellement en Pologne où les conditions sont moins difficiles et le capitalisme est plus vivable. Peut-être qu'à la fin de la guerre, il y aura des antennes de l'Eco-Plateforme dans d'autres pays européens, mais honnêtement je n'y crois pas. Pour réussir à faire ça, il faut travailler dès maintenant, et je ne pense pas que les gens soient prêtes à le faire.

Olena : On n'en sait rien, tout change tout le temps. La plupart des ukrainien-nes, même les plus politisé-es, qui luttaient pour l'indépendance de l'Ukraine face à l'impérialisme russe en 1989-1991, ne croyaient pas que l'État russe allait nous envoyer des missiles en 2022. Qui sait ce qui arrivera après la fin de la guerre ? Peu de gens avait prévu la pandémie et le confinement, pourtant ça a bien eu lieu et c'était lié à nos pratiques écocidaires autant qu'à la consommation de la chair animale.

Igor : Depuis 2018, suite à toutes les répressions et les scissions, la plupart des activités sont retombées sur les épaules d'une poignée de personnes cherchant à résoudre les problèmes collectifs avec un succès plus ou moins relatif.

Olena : Tout dépend des gens ordinaires, s'il y a des gros mouvements sociaux ou des manifestations. Je ne crois malheureusement pas à un nouveau soulèvement… Si jamais après la guerre, la seule priorité des gens va être de revenir au même niveau de revenu ou de confort matériel qu'avant l'invasion, ça va servir aux capitalistes qui pourront exploiter les humain-es et la nature au maximum.

Igor : Je pense que même sans parler des oligarques, des militant-es et des bénévoles lambda ont vite trouvé des possibilités de s'enrichir personnellement grâce à la guerre, de trouver des choses à voler ou plus d'argent à gagner à certains endroits.

Olena : C'est donc particulièrement important qu'il y ait une alternative aux structures étatiques…

Igor : Globalement, nous sommes un groupe marginal aux valeurs très minoritaires et on souhaite que ces valeurs soient plus répandues. Peut-être que ça continuera comme ça, peut-être qu'après la guerre, beaucoup de gens reviendront et ça sera différent. J'imagine un réseau de cafés gratuits…en même temps, quand on était une centaine, on l'a fait et ça n'a pas donné grand-chose.

J'ai l'impression que l'invasion a ressoudé tou-te-s les anti-autoritaires en quelque sorte ? Avez-vous remarqué une entraide et une solidarité plus grandes au sein du mouvement ?
Igor : C'est juste des paroles, mais dans les faits, il y a très peu de solidarité au sein du mouvement. C'est un très grand problème. Ça peut arriver qu'une personne s'occupe tellement des activités militantes qu'elle n'a plus le temps de travailler. Elle peut avoir besoin de soins médicaux ou d'autre chose à un moment donné. Après des années de militantisme, elle peut se retrouver à la rue, sans que ses camarades l'aident un minimum, en l'hébergeant par exemple.

Olena : Malgré tout, il y a de la solidarité en ce moment. Yellow Peril Tactical nous ont aidé-es à récolter des sous pour un véhicule destiné à nos camarades au front. [5]

Igor : Je pense que c'est des personnes plus riches que nous, car en Europe ou aux États-Unis, les salaires sont dix fois plus élevés qu'ici. La solidarité en provenance d'autres pays européens est plus importante que celle d'autres endroits en Ukraine. Ici, rien que pour que d'autres partagent ta cagnotte, il faut presque supplier d'autres collectifs. C'est chacun-e pour soi.

Olena : Oui, ça arrive aussi. Les groupes anarchistes diffusent surtout leurs propres membres. J'essaye d'en parler pour résoudre ce problème. Je pense que si des personnes étrangères voient qu'on partage les initiatives d'autres gens que nous-mêmes, ça augmente les chances que quelqu'un-e au milieu de tout ça reçoive effectivement de l'aide.

Depuis le blog Dans la brume


[1] Les publications du collectif et ses appels aux dons peuvent être consultés sur sa chaîne Telegram ou sur son compte Instagram @eco-platform.

[2] Les prénoms ont été modifiés. Igor et Olena ne font plus partie du collectif, mais ont accepté que cet entretien soit paru.

[3] Ce mouvement, actif juste avant les événements de l'Euromaïdan, éditait son propre journal. Dans un entretien accordé en février 2014 au média anarchiste russe « Action autonome », l'une des participantes du collectif racontait la participation de ses camarades au Maïdan suite aux premiers affrontements avec les unités anti-émeutes Berkout pour s'opposer à la terreur policière.

[4] Des mouvements écologistes ukrainiens luttent activement depuis plusieurs années pour s'opposer aux projets d'agrandissement de la station de ski Bukovel. Actuellement, l'oligarque Kolomoïsky, proche du président Zelensky, souhaite construire au moins trois nouvelles stations de ski sur les bords du Mont Svydovets pour accommoder des milliers de nouveaux-elles visiteur-ices. Une coalition « Free Svydovets » s'est mise en place et diffuse sa campagne sur son site web : https://freesvydovets.org/en/

[5] Ce collectif composé de personnes asiatiques aux Etats-Unis fait de l'éducation aux armes à destination des militant-es anti-autoritaires.

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Débats au sein du Black Power

À la suite de notre entretien avec Norman Ajari, qui réengageait la tradition radicale noire dans le sens de la souveraineté autonome noire, Florian Gulli nous avait proposé une réponse historico-politique. La voici. Dans les discussions antiracistes, la référence au moment du Black Power (après 1965 aux États-Unis) est centrale. Notamment pour un type de stratégie : le refus des coalitions et la construction d'organisations non-mixtes. Nous voudrions montrer que ces options stratégiques, qui n'étaient pas neuves si l'on pense à la Nation of Islam et à l'Universal Negro Improvement Association, sont loin d'avoir fait consensus parmi les militants.

Dans l'ouvrage Black Power qu'il co-écrit avec Hamilton, le leader du Student Nonviolent Coordinating Committee, Stokely Carmichael dénonce « les mythes de la coalition » [1] entre militants blancs et noirs dans la lutte contre le racisme aux États-Unis. Les groupes avec qui pourraient s'allier les Afro-américains devaient abjurer les « valeurs et les institutions fondamentales de la société » [2]. Mais, était-il ensuite répété, le Blanc, « quel que soit son degré de libéralisme », en était alors incapable. La prémisse du raisonnement était la suivante : « face aux revendications du peuple noir, les multiples factions blanches s'unissent et présentent un front commun » [3]. Dont l'objectif aurait été de maintenir les Noirs à leur place. Les Blancs faisant bloc, l'urgence politique sera de faire en sorte que les Noirs serrent les rangs et se dotent de leurs propres organisations.

Conformément à cette analyse, le SNCC décide en 1966, à une courte majorité (19 voix pour, 18 contre et 24 abstentions [4]), d'exclure ses militants blancs. Cette proposition, qui est parfois attribuée à Carmichael, émanait en réalité de militants d'Atlanta qui avaient publié un manifeste en ce sens. Néanmoins, souligne l'historien Clayborne Carson, dans l'ouvrage qu'il consacre au SNCC, bien que Carmichael « refusa les formulations extrêmes du séparatisme, implicites dans la demande d'exclusion des Blancs », il « approuvait de nombreuses opinions présentées dans le document de synthèse et, ironiquement, il est devenu leur principal vulgarisateur [5].

Il faut rappeler toutefois qu'à l'intérieur du SNCC, les Blancs étaient très largement minoritaires à la fin des années 1960. La plupart des cadres nationaux du SNCC étaient noirs, et il en était de même pour les cadres locaux et les militants. En d'autres termes, la voix des Noirs de l'organisation n'était pas menacée d'être confisquée ou étouffée et la direction de l'organisation était entre les mains de leaders afro-américains. L'exigence de séparation allait donc bien au-delà d'une question démocratique parfaitement légitime de parité dans les prises de décision.

Comment les militants d'Atlanta du SNCC ont-ils justifié la construction d'une organisation politique non-mixte racialement ? La première justification avancée découle implicitement de la définition du racisme comme systémique. Le système raciste produit des individus racistes. « Lorsque nous regardons la masse des Blancs, écrivent les militants d'Atlanta, [...] nous voyons en réalité 180 millions de racistes » [6]. Quant aux Blancs engagés dans le mouvement des droits civiques, ils sont regardés comme « les serviteurs blancs et les missionnaires dans les pays colonisés qui ont travaillé avec les populations coloniales pendant une longue période et ont développé à leur égard une attitude paternaliste ». En d'autres termes, ces Blancs sont encore racistes, quoique d'une autre manière que les suprémacistes revendiqués.

Le second argument semble plus solide : « Si les Noirs se sentent intimidés par les Blancs, ils ne seront pas enclins à exprimer la rage qu'ils ressentent à l'égard des Blancs [...]. Il faut créer un climat dans lequel les Noirs puissent s'exprimer eux-mêmes ». L'argument renvoie à un contexte précis, un moment de la vie du SNCC à l'été 1964 dans le Mississippi. Martin Luther King relate ainsi l'épisode : « Un grand nombre d'étudiants blancs du Nord étaient venus à leur aide lors du déchaînement racial qui avait alors ravagé l'État. Les militants du SNCC avaient vu les jeunes gens blancs les mieux organisés, les plus sûrs d'eux-mêmes et les plus puissants qui soient, accourir au secours des Noirs les plus pauvres… et les submerger purement et simplement. Cet été-là, Stokely et les autres avaient probablement conclu inconsciemment que l'aide blanche n'était pas profitable aux Noirs, car elle ne faisait qu'augmenter leur sentiment d'impuissance » [7].

Les militants d'Atlanta tirèrent la conséquence suivante, conséquence à laquelle Carmichael parvenait aussi : « si nous voulons aller vers une véritable libération, nous devons nous séparer des Blancs, un projet entièrement noir est nécessaire pour que le peuple se libère ».

***

Considérons d'abord les coalitions. Il est tout à fait significatif que le chapitre du livre Black Power consacré aux coalitions ne dise pas un seul mot du New Deal, le programme du président Roosevelt mis en œuvre de 1933 à 1938. Pourtant de nombreux observateurs ont depuis longtemps souligné l'importance décisive de ce moment pour les Afro-américains. Dès 1948, Oliver C. Cox, dans Caste, Class, and Race, écrivait : « sans accorder une attention considérable au 'problème noir' spécifiquement, le président Franklin D. Roosevelt a sans aucun doute fait plus pour élever le statut des Noirs aux États-Unis que tous les autres dirigeants, blancs et noirs confondus, au cours des décennies qui l'ont précédé » (582).

Harold Cruse, l'auteur de The Crisis of the Negro Intellectual, souligne lui aussi ce refoulement du New Deal : « Il est intéressant de noter que Carmichael et Hamilton, dans leur chapitre sur 'Les mythes de la coalition', ne consacrent pas un seul paragraphe à la coalition du New Deal et à ses implications pour les Noirs en général. Dans la mesure où Carmichael et Hamilton nourrissaient de si profonds doutes quant à la 'pertinence' des coalitions entre Noirs et Blancs, le fait qu'ils aient négligé la 'coalition' entre Noirs et Blancs la plus marquante du XXe siècle - le New Deal - constitue une lacune importante de leur livre. Il ne s'agit pas de prétendre que les politiques du New Deal de Roosevelt ont satisfait tous les leaders noirs, mais elles ont satisfait les masses dont les voix ont permis à Roosevelt de rester au pouvoir en 1936, 1940 et 1944 » [8].

L'oubli du New Deal n'est pas difficile à comprendre. Il met à mal l'argumentation hostile aux coalitions et l'idée d'un système monolithiquement raciste qui ne saurait par définition admettre de progrès pour les Noirs. Les gains obtenus lors du New Deal sont par ailleurs peu compatibles avec la perspective de Carmichael qui ne pense les Afro-américains qu'en tant que minorité raciale, et jamais par exemple en tant que composante de la classe ouvrière. En effet, écrit l'historien Fabien Curie, « si les Afro-Américains bénéficièrent du New Deal, c'est davantage en tant que catégorie socio-économique défavorisée qu'en tant que minorité raciale » [9]. Bien sûr, il ne saurait être question d'idéaliser le New Deal, dont les premières années ne concernèrent principalement que les Blancs. Néanmoins le second New Deal, à partir de 1935, fut profitable aux travailleurs afro-américains.

Un exemple : la mise en œuvre de la Works Progress Administration (WPA) en 1935 : « Les Noirs américains bénéficièrent pleinement de ce programme ; à titre d'exemple, un tiers des personnes employées par le WPA à Chicago en 1939 étaient noires (Cohen : 279). Au niveau national, la proportion d'Afro-Américains qui bénéficièrent des emplois du WPA se situait entre 15 et 20 %, alors qu'ils ne représentaient que 10 % de la population américaine (McElvaine : 193). Le salaire moyen d'une personne employée par le WPA n'était alors que de 55 dollars, mais l'agence permit néanmoins à de nombreuses familles noires américaines de survivre. Le rôle de l'agence ne fut toutefois pas seulement d'ordre économique : grâce à son programme d'éducation, le WPA permit à 250 000 Afro-Américains d'apprendre à lire et à écrire, et donna par là-même du travail à 5 000 enseignants noirs ». Les travailleurs agricoles ne sont pas oubliés : « Dans le Sud, les Noirs américains purent s'appuyer sur une nouvelle entité créée en 1937, l'Agence de sécurité agricole (Farm Security Administration ou FSA). Il s'agissait pour le gouvernement d'acheter des terres, puis de les louer ou de les vendre à de petits exploitants agricoles. Grâce à des taux d'intérêt peu élevés, nombre de fermiers purent ainsi réhabiliter leurs terres, voire en acquérir de nouvelles. À la tête du FSA, Will Alexander, originaire du Sud, veilla à ne pas renouveler les erreurs de l'AAA en évitant toute discrimination à l'égard des fermiers noirs. Dans l'État de Louisiane par exemple, cette nouvelle agence aida 791 fermes à voir le jour, et un tiers d'entre elles était occupé par des fermiers noirs. Le FSA employa en outre un grand nombre de superviseurs noirs » [10].

Mais la meilleure preuve de l'efficacité de cette coalition populaire par delà la ligne de couleur est le soutien franc des masses afro-américaines à Franklin Delano Roosvelt aux élections suivantes (80%). L'historien souligne en outre un point décisif : « L'image positive du président auprès des Noirs américains ne pouvait être attribuée à ses prises de position ou à ses actions à l'encontre de la ségrégation et de la discrimination raciales, dont on a vu qu'elles étaient presque inexistantes. Ce sont les aides sociales et économiques du New Deal, dont les Noirs bénéficièrent pleinement, qui conférèrent à Roosevelt ce statut populaire auprès des Afro-Américains » [11].

***

Considérons pour finir la question des organisations et de leur composition « raciale ». En 1966, le SNCC décide de devenir une organisation exclusivement noire. Quelles furent les conséquences de cette décision ?

Les propositions séparatistes présentées par les militants d'Atlanta, et que Carmichael rejoignait dans nombre de ses discours, loin de renforcer l'organisation, l'ont profondément affaiblie. D'abord financièrement : en effet, « à l'instar des autres organisations du mouvement noir, le CORE et le SNCC dépendaient pour leur fonctionnement des donations de sympathisants et de fondations libérales, telle la Fondation Ford. Or ces Blancs libéraux, généralement effrayés par le séparatisme, se détournèrent largement des deux groupes, provoquant une crise financière aux effets désastreux » [12]. Elles l'ont affaiblies ensuite en privant de nombreuses sections locales du SNCC de militants blancs aguerris qui avaient fait leur preuve, parfois au péril de leur vie, dans les États du Sud quelques années plus tôt. Enfin, le séparatisme n'ayant été décidé qu'à une courte majorité, il provoqua de nombreux conflits entre militants noirs. Le langage séparatiste, qui vise à exacerber les tensions entre Blancs et Noirs, est une rhétorique qui divise aussi les Noirs. « La référence aux idéaux raciaux, écrit Carson, ne permet pas toujours d'unir les communautés noires et peut même intensifier les conflits parmi les Noirs. » [13].

Que penser maintenant de l'argument relatif à l'intimidation des Noirs par les Blancs ? Nulle doute que cette intimidation ait existé. Mais l'interprétation qu'en donnent Carmichael et les militants d'Atlanta mérite discussion. On peut rappeler les mots de Martin Luther King : « Les militants du SNCC avaient vu les jeunes gens blancs les mieux organisés, les plus sûrs d'eux-mêmes et les plus puissants qui soient, accourir au secours des Noirs les plus pauvres… et les submerger purement et simplement » [14]. Le pasteur pense cette expérience militante douloureuse de façon, semble-t-il, beaucoup plus fine que les partisans du séparatisme au sein du SNCC. Les Noirs les plus pauvres ont bien été submergés, mais pas par les Blancs en général : par les Blancs « les plus puissants qui soient », des étudiants venus des universités les plus prestigieuses du Nord, des jeunes issus de la bourgeoisie, cumulant capitaux économique, culturel et social. L'un de ces jeunes militants saisit la multiplicité des raisons qui conduisaient à l'intimidation : « ils ont tendance à se méfier de nous, car nous sommes blancs, originaires du Nord, citadins, riches, inexpérimentés... » [15]. Carmichael ne retient que la dimension « raciale » de cet épisode, écartant sans même les nommer les autres dimensions du problème. Or, la violence symbolique que ces étudiants blancs exerçaient, à leur insu, sur les Noirs pauvres avait peut être beaucoup plus à voir avec leur capital culturel qu'avec la couleur de leur peau. Des gens très démunis culturellement, scolairement, se retrouvaient brusquement à côtoyer les mieux dotés du pays. Les rencontres de 1964 mettaient en présence des inconnus issus des pôles les plus opposés de la société américaine en pleine ségrégation raciale : pas seulement Noirs et Blancs, mais aussi pauvres et riches, sans diplômes et sur-diplômés, ruraux et urbains des plus grandes métropoles, etc.

L'effet d'imposition du capital culturel sur ceux qui n'en ont pas est une chose bien connue. Ainsi, un Noir frappé de mutisme face à un public composé en partie de Blancs, l'est-il parce qu'il est Noir ou parce qu'il est démuni culturellement et socialement ? A contrario, un Noir fortement doté en capital culturel serait-il véritablement intimidé par des Blancs sans diplôme dans une assemblée ? Aucune de ces questions n'est posée par Carmichael et les militants d'Atlanta du SNCC puisqu'ils ont préalablement réduit la complexité de la situation à sa seule dimension « raciale ».

En outre, une véritable réflexion sur cette question légitime de la capacité à prendre la parole pouvait admettre d'autres conclusions que l'exclusion des militants blancs. Elle aurait pu conduire à l'exigence de formation des militants afin de renforcer leur confiance en eux, pratique traditionnelle du mouvement ouvrier. Et cette formation serait passée notamment par l'exercice du débat contradictoire face à des militants blancs afin de surmonter progressivement les appréhensions. C'est sans doute en ce sens que Eldridge Cleaver accuse Carmichael de sous-estimer les militants noirs : « J'ai toujours eu l'impression que tu sous-estimes l'intelligence de tes frères et sœurs noirs quand tu ne cesses de leur conseiller de prendre garde aux Blancs » [16].

Le parti des Black Panthers est aussi une organisation noire. Mais cette absence de mixité ne renvoie pas à la « crainte paranoïaque [...] du contrôle par les Blancs » que Cleaver croit déceler chez Carmichael. En parcourant les publications des Panthers, on ne trouve pas mise en avant la question de la composition « raciale » de leur organisation. Le parti des Black Panthers est une organisation noire, d'abord parce qu'elle est une organisation du ghetto qui concentre les populations noires, après presque un siècle de ségrégation raciale. Le parti n'a donc pas à se purger de ses membres blancs puisque son inscription territoriale est telle qu'il n'en compte aucun. Il y a donc loin entre une organisation composée d'individus noirs parce qu'elle recrute dans le ghetto noir (héritage ségrégationniste oblige), et une organisation composée d'individus noirs à l'issue d'une purge de ses militants et de l'instauration d'un critère de recrutement racial.

Martin Luther King, quant à lui, s'il estime nécessaire que les Noirs participent largement à la direction du mouvement des droits civiques, insiste sur l'importance de la mixité raciale dans les organisations. « En maintenant nos organisations ouvertes à tous, nous créons le modèle de la société intégrée pour laquelle nous combattons » [17]. La composition de l'organisation doit être une anticipation de la société visée par cette même organisation. Le moyen ne peut jamais être conforme à la fin, mais il doit s'efforcer de s'en approcher, sans quoi il ne conduit jamais à la but recherché, écho lointain sans doute chez King des réflexions de Gandhi sur la dialectique de la fin et des moyens. L'organisation ne peut s'organiser selon des principes hétérogènes à ceux qu'elles visent. La mixité « raciale » au sein de l'organisation est la condition d'une « compréhension interraciale » sans cesse compromise par le monde social, dont les dynamiques anonymes reproduisent en permanence des formes de ségrégation. Martin Luther King écrit : « tout comme la vie, la compréhension interraciale ne naît pas spontanément […]. La compréhension ne naîtra pas tout de suite entre eux ; il faut la créer par un contact permanent » [18]. La « compréhension interraciale » garantie par la mixité des organisations, est au cœur du combat pour l'émancipation.

Florian Gulli
27 avril 2024


[1] CARMICHAEL Stokely et HAMILTON Charles V, Le Black Power. Pour une politique de libération aux États-Unis, Paris, Payot, 2009, chapitre III.

[2] Idem.

[3] Ibid., page 41.

[4] CARSON Clayborne, In Struggle. SNCC and the Black Awakening of the 1960s, Cambridge London, Harvard University Press, 1995, page 240.

[5] Ibid., page 199

[6] Les citations qui vont suivre sont tirées du texte « The Basis of Black Power », disponible à cette adresse : http://www2.iath.virginia.edu/sixties/HTML_docs/Resources/Primary/Manifestos/SNCC_black_power.html

[7] KING Martin Luther, Black Power, Paris, Payot, 2008, page 16.

[8] CRUSE Harold, « The Little Rock National Black Political Convention » in The essential Harold Cruse : a reader, New York, Griffin, 2002, pages 133-134.

[9] CURIE Fabien, « Roosevelt et les Afro-Américans : une nouvelle donne ? » Cycnos, Revel, 2014, Frederick Law Olmsted (1822-1903) et le Park Movement américain et Les années Roosevelt (1932-1945), 30 (2), p. 129

[10] CURIE Fabien, « Roosevelt et les Afro-Américans : une nouvelle donne ? » Cycnos, Revel, 2014, Frederick Law Olmsted (1822-1903) et le Park Movement américain et Les années Roosevelt (1932-1945), 30 (2), p. 137

[11] Ibid., page 144.

[12] ROLLAND-DIAMOND Caroline, Black America Une histoire des luttes pour l'égalité et la justice ( XIXe - XXIe siècle), Paris, La découverte, 2019, page 333-334

[13] CARSON Clayborne, In Struggle. SNCC and the Black Awakening of the 1960s, Cambridge London, Harvard University Press, 1995, page 229.

[14] KING Martin Luther King, Black Power, Paris, Payot, 2008, page 16.

[15] CARSON Clayborne, In Struggle. SNCC and the Black Awakening of the 1960s, Cambridge London, Harvard University Press, 1995, page 112.

[16] Cleaver à Carmichael (1969), lettre disponible à cette adresse : https://www.contretemps.eu/black-panthers-cleaver-carmichael/

[17] KING Martin Luther, Black Power, Paris, Payot, 2008, page 113.

[18] KING Martin Luther King, Black Power, Paris, Payot, 2008, page 16.

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L'Enfer libéral

Nous traduisons ce lundi un texte de nos camarades d'Ill Will. Depuis les États-Unis où les occupations de campus en soutien à la Palestine se multiplient au même rythme que les arrestations de profs et les évacuations manu militari, Ian Alan Paul replace l'ordre libéral répressif en son lieu propre : dans le brasier, c'est-à-dire en enfer. En filant la métaphore d'une dévastation métaphysiquement sanctifiée de bonne conscience, l'auteur pose quelques évidences, à commencer par la plus grave : qu'un génocide ne s'arrête pas de lui-même.

L'ordre libéral qui supervise et administre le génocide en Palestine s'est construit par le mariage entre des valeurs égalitaires et une violence exterminatrice, sur l'association intime de droits prétendument sacrés et de l'enfer qu'ils déchaînent sur le monde. Il faut continuer de livrer des armes, tout en dénonçant et condamnant leur usage. Il s'agit de saluer les manifestations, tout en donnant l'ordre de les étouffer dans les lacrymogènes. Tout brûle donc deux fois, le carburant de la politique libérale et le carburant du carnage libéral, alimentant un brasier dont les feux se déchaînent toujours plus démocratiquement. S'il n'est pas nécessaire de résoudre la tension formelle entre ces idéaux abstraits et ces réalités violentes, c'est parce que le libéralisme repose sur le raffinement infini de cette contradiction. Pour chaque constitution sanctifiée, il y a un camp de détention qui ne fermera jamais ; pour chaque promesse d'égalité, il y a une économie qui impose ses hiérarchies cruelles à tous les domaines de la vie ; pour chaque droit du citoyen, une horde de policiers qui défile dans les rues, ivre de pouvoir.

L'ordre libéral est une posture de surplomb moral dans un monde où s'entassent décombres sur décombres et sous lesquels sont partout creusées des tombes. Il offre au regret et au remord l'occasion d'un bon bol d'air dans un monde où les machines de mort en masse étouffent quant à elles toujours plus de vies. L'éclatante incandescence de l'ordre libéral, sa brûlante dévastation, se manifeste, entre autres, à la Cour Pénale Internationale, organisation qui ne documente chaque détail du génocide en cours qu'afin de les classer dans le dossier des affaires à suivre. Elle est entretenue par des chefs d'État qui parlent du droit sacré de l'autodéfense nationale tout en ordonnant à ceux qui vivent sous les vagues de violence génocidaires de respecter strictement les règles de la guerre. Les présidents d'université alimentent également l'enfer, lorsqu'ils invoquent la nécessité de garantir un environnement d'apprentissage sûr tout en plaçant des snipers sur les toits des campus et en faisant appel à la police anti-émeute militarisée pour embarquer leurs étudiants. Tout comme Thomas d'Aquin s'imaginait que les sauvés d'en haut jouissaient au spectacle des damnés brûlant en bas pour l'éternité, les libéraux abreuvent leurs belles âmes immaculées en contemplant sereinement leur ordre social pulvériser inlassablement toujours plus de fragments du monde. Le Paradis n'est plus que l'administration et la maintenance de l'Enfer qu'il embrase partout.

Rien n'est plus macabre, ironique, que de voir les régimes libéraux, après s'être eux-mêmes définis en s'opposant aux génocides du XXe siècle, coopérer désormais résolument les uns les autres pour faciliter le génocide au XXIe siècle. En effet, les derniers défenseurs du libéralisme devraient se demander non pas pourquoi l'ordre libéral a échoué à mettre un terme au génocide en Palestine, mais bien plutôt pourquoi il le supporte et l'entretient avec tant d'entrain. Les alliances restent solides, le soutien logistique est en place, les flux commerciaux circulent, le système international survit, tandis qu'une population entière est ensevelie sous les gravats en flamme. Qu'est-ce que le libéralisme, si ce n'est l'exigence que ses processus soient respectés, que ses règles soient suivies et que ses élus s'inclinent, même lorsque son désert arase tout sans entrave ? Pour demeurer ouverte et libre, la société doit brutaliser sa population et remplir ses prisons. Pour défendre les droits de l'homme, il faut continuer de tuer à un rythme soutenu. Pour sauver l'âme du libéralisme, aucun écart ne saurait être épargné. Telle est la réalité de l'ordre libéral d'aujourd'hui : une violence généralisée et implacable exercée par ceux qui disent « plus jamais ça ».

Pour le libéralisme, la révolte est une exigence et une nécessité dépassée, valable pour les époques d'hier, mais trop extrême, trop explosive pour le présent. La Rébellion a une valeur à titre mémoriel. Quand elle surgit, vivante – occupation d'un campus ou marche échevelée à travers les rues – elle doit être rapidement réprimée. Il y a, dans le libéralisme, une forme de capture spectaculaire qui ne fait que neutraliser la révolte en la transformant, toujours plus, en image, en histoire apprivoisée à exposer dans les galeries du pouvoir, en résistance réduite avec succès à l'état de chose du passé. L'imagination libérale célèbre la révolte comme représentation tout en travaillant activement à pacifier sa présence réelle. Elle cherche à en consommer le potentiel explosif afin d'en archiver et exposer ce qu'il en reste de cendres. Aspergés de gaz poivre et entravé par collier rilsan, les manifestants reçoivent l'instruction de se soumettre et de se rendre à leur défaite d'aujourd'hui afin de pouvoir être reconnus comme justes demain, de se repentir maintenant afin que, lorsque le combat sera terminé et qu'ils auront perdu, ils puissent être à nouveau rachetés.

La récente vague de protestations contre le génocide en Palestine n'a pas échappé à cette confusion, qui fonctionne comme une forme de pacification interne. Le libéralisme triomphe partout où l'on convainc ceux qui descendent dans la rue de subordonner l'acte de résistance à sa représentation spectaculaire, où l'on estime que la révolte contre le pouvoir n'est finalement jamais qu'un moyen d'être reconnu par les puissants. L'aphorisme d'Arendt selon lequel « le révolutionnaire le plus radical deviendra conservateur au lendemain de la révolution » ne fait que révéler à quel point le libéralisme a colonisé la compréhension de la révolte, à quel point toute forme de résistance ne peut être envisagée que comme un énième dialogue avec le pouvoir seulement voué à se faire représenter plus pleinement en son sein, une autre image à incorporer dans le panorama de la gouvernance libérale. Le slogan « The Whole World is Watching », qu'on entend régulièrement dans les manifestations au moment même où les gens sont jetés à l'arrière des fourgons de police, est significatif du degré d'assimilation de certains à leur propre image. Alors que le problème, bien entendu, est précisément que les gens ne fassent que regarder, que même les insurgés en puissance se mettent à penser qu'être vu est, au fond, une fin en soi, que le désir de reconnaissance l'emporte sur le désir de révolte.

La récupération de la révolte par le libéralisme est ce qui lui permet de demander pardon pour tous ses péchés, d'être perpétuellement lavée et de renaître. La pénitence qu'il paie pour tous ses torts historiques devient une source non seulement de consécration, mais aussi de renaissance. La domination passée est transformée en matière à marketing, en monuments et en musées, preuve du progrès de l'ordre libéral vers la perfection. Les crânes fendus par les flics de Selma sont présentés comme le testament d'une Amérique post-raciale, plutôt que comme l'une des pièces à conviction du dossier de la brutalité raciale qui ne cesse de s'étendre. De même que les sociétés libérales commémorent systématiquement leur propre violence passée pour affirmer qu'elles en ont libéré le monde, elles insistent sur le fait que leur violence actuelle fait partie intégrante de l'ordre libéral et qu'elle doit être préservée pour pouvoir l'absoudre une fois de plus. Tout ordre libéral aspire à vous dominer sans en avoir l'air, vous réprimer tout en se présentant comme le dernier rempart contre la répression.

Sur les vitraux des cathédrales du libéralisme, on trouve des unités de combat exclusivement féminines bombardant des camps de réfugiés dans le lointain, des fabricants d'armes aux conseils d'administration composés de toutes les couleurs de la diversité et des gardiens de prison formés à ne pas mégenrer leurs détenus lorsqu'ils les enferment en cellule à la tombée de la nuit. En embrasant, de manière inclusive, la terre entière de ses flammes, l'Enfer s'approfondit de jour en jour. En diversifiant le combustible, on peut continuer à brûler les vies racialisées, sexualisées et classées – points d'incandescence de l'incendie. Quoique le libéralisme ne puisse pas promettre de modérer sa violence, il s'engage néanmoins à représenter et à reconnaître, au cours de son extension, chaque personne avec toujours plus d'équité. Tout peut être conscrit et scripté. Que brûle l'énergie sauvage de la révolte ! Un saint docile viendra se substituer aux fumées.

L'idéologie présente également un troisième caractère : elle est arme de contre-insurrection. Elle est mobilisée afin d'incorporer et de réabsorber l'énergie de la révolte. Son opération vise à la fragmenter, à déclarer puis aiguiser les divisions entre sauvés et damnés, paroles de raison et cris de folie, le manifestant sanctifié et l'émeutier maudit. Lorsque les autorités libérales dialoguent avec les soi-disant représentants d'une révolte, leur but est de retourner une partie de la révolte contre elle-même. Avant d'envoyer leur propre police, il est souvent utile d'introduire de nouvelles lignes de division en recrutant de nouveaux officiers au sein du mouvement, sous la forme de manifestants qui ont choisi de négocier, d'accepter des concessions, et finalement de coopérer à leur propre répression. On nous avertit que si nous ne trouvons pas place dans le crématorium, si nous ne contribuons pas à y entretenir les feux sans répits, nous prenons le risque d'y être consommés. Tout le monde peut devenir un martyr. Il y a assez de place en enfer pour tout le monde.

Pour que la révolte reste une arme, pour qu'elle vaille en tant que menace, il faut briser l'envoûtement libéral. Nous n'avons pas de temps à perdre avec la quête du confort de la reconnaissance – vertueux dans la défaite – à signaler notre appartenance médiatique au bon côté de l'histoire, alors qu'elle n'est, elle-même, l'histoire, rien de plus qu'un amas d'indifférentes déflagrations. Le succès ne se mesurera pas au degré de représentation concédé par le pouvoir, au nombre d'images d'elle-même qu'accumule la révolte, mais seulement au degré d'abolition de tout pouvoir qui pourrait espérer nous reconnaître un jour.
Pour affronter l'ordre libéral, il faut commencer par reconnaître que le libéralisme ne s'oppose pas à l'autoritarisme mais bien et seulement à l'anarchie ; c'est-à-dire à tout ce qui reste incommensurable au pouvoir, à tout ce qui œuvre à le dissoudre en tant que pouvoir. Si l'autoritarisme se distingue à bien des égards du libéralisme, ils partagent tous deux un même amour du pouvoir et s'attèlent chacun à leur manière à nourrir le brasier de l'enfer. Alors que l'autoritarisme ne sait répondre à la révolte qu'en l'écrasant, le libéralisme l'intègre et la récupère, faisant montre d'une forme de pouvoir plus raffinée. En dernière instance, si l'ordre libéral juge parfois utile de condamner les excès des régimes autoritaires, il n'hésite jamais à coopérer et à s'allier avec eux. L'anarchie, en revanche, le mouvement de destitution de toute forme de pouvoir constitué, est quelque chose que le libéralisme ne peut ni capter ni transformer en carburant. L'anarchie est précisément ce qui refuse d'être représenté et reconnu, ce qui ne peut jamais être définitivement dépeint, digéré ou transformé en image. L'anarchie apparaît toujours de manière furtive, lorsqu'elle plonge dans les flammes du brasier pour les affronter.
L'anarchie ne peut pas être récupérée, elle est toujours trop profane. C'est la raison pour laquelle le libéralisme la soumet aux formes les plus extrêmes de violence et de répression. Il s'agit de l'effacer purement et simplement de la surface de la terre et de lui dénier tout au-delà. C'est aussi pour cela que dès que le libéralisme réprime l'anarchie en suspendant le droit, en s'affranchissant du vernis des normes et en déchaînant librement sa violence, on en vient à facilement le confondre avec l'autoritarisme. Distribuer des tracts entraîne des poursuites pour terrorisme, verser une caution abouti à une perquisition de votre domicile, occuper une forêt avec des tentes pour empêcher sa destruction est sanctionné par une exécution [1]. Interpelez les voyous de l'ordre public libéral lorsqu'ils brutalisent quelqu'un dans la rue et vous finirez jeté au sol et menotté. Le libéralisme ne peut pas tolérer ce qui refuse de jouer le jeu, ce qui choisit de répondre et d'entrer en relation directe avec le monde plutôt que de toujours différer, capituler et se soumettre à ce qui le représente et le réprime si densément.

C'est précisément parce qu'elle échappe au pilier de l'ordre libéral que constitue l'intégration, qu'elle résiste au confinement et au contrôle, que l'anarchie continue de représenter une telle menace. Lorsqu'un navire tente de partir avec des munitions, l'anarchie se manifeste bloquant le port. Lorsqu'une occupation d'université est violemment évacuée, l'anarchie se manifeste en multipliant les nouvelles occupations. Lorsqu'un bus est rempli de personnes interpellées, l'anarchie se manifeste en bloquant les routes qui mènent à la prison. Lorsqu'une personne se fait agripper en pleine rue par un policier, l'anarchie se manifeste par une foule qui l'entoure et le libère. Lorsque les représentants officiels tentent de faire la distinction entre les bons et les mauvais manifestants, l'anarchie brouille les frontières du conflit, redistribue les coordonnées de ce qui est en jeu et invite de plus en plus de personnes à rejoindre la lutte. Lorsque les autorités exigent que tout le monde s'identifie, l'anarchie se propage comme autant de masques protégeant les visages de la foule. Et lorsque les détenteurs du pouvoir exigent de négocier avec les représentants de la révolte, l'anarchie répond que « personne ne pourra jamais nous représenter ». Pour l'anarchie, il n'y a pas de besoin d'être racheté ou rendu juste, pas de désir d'être oint ou de s'élever à une place supérieure, mais seulement une lutte contre le pouvoir partout où notre monde et ses habitants continuent de brûler.

Une fois qu'un génocide a commencé, il ne s'épuise jamais de lui-même. Il y a toujours quelque part, quelque chose, à consumer. Le brasier s'étend et les flammes grandissent, tandis que l'ordre libéral veille à ce qu'elles brûlent égalitairement et sans discrimination. Les génocides ne s'arrêtent que lorsqu'ils sont vaincus, lorsqu'ils sont contraints de s'arrêter. Dans la révolte contre l'ordre libéral, il existe une chorégraphie insurrectionnelle et impie qui travaille à destituer l'enfer que le pouvoir a partout construit, qui aspire à destituer tout ce qui domine et à démanteler et détruire ce qui maintient le brasier allumé. Celles et ceux qui s'aventurent à éteindre ce qui nous incinère libéralement, savent qu'ils y trouveront plus de joie et de richesse que dans toutes les promesses de paradis.

Ian Alan Paul


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Préfet et ministre, supplétifs du fascisme contre l'université

Le jeudi 25 janvier 2024, à l'issue d'une manifestation d'environ 500 personnes réunies contre le projet de loi immigration derrière la banderole « loi raciste, riposte antifasciste », une quinzaine de vitrines furent brisées dans Rennes, sans blessés ni arrestations signalés par la presse. Imputant la faute à des « groupes d'activistes » et suggérant l'incompétence des forces de sûreté de l'État, la maire de Rennes provoqua une réaction du préfet de Bretagne publiée dès le lendemain sur le site de Ouest-France. Dans cet entretien filmé, le représentant de l'État utilise à trois reprises, pour qualifier les briseurs de vitrines, le terme de « terroristes ». Un enseignant-chercheur de l'université Rennes 2 revient sur cette séquence et rappelle quelques évidences quant à l'usage des mots.

À l'heure où la France vient de s'incliner devant les cibles du terrorisme choisies en raison de leur statut de professeur, à l'heure où elle honore des résistants étrangers jadis dénoncés comme « terroristes » par les forces d'occupation et tout l'appareil collaborationniste, l'usage de ce terme, dans un tel contexte, ne laisse pas de surprendre, sans compter le dédain des victimes de tous les terrorismes. C'est une première honte à verser au crédit de Monsieur le préfet. À celle-ci s'en ajoute une autre : procédant par raccourcis et désireux de « faire en sorte que ces terroristes cessent de nuire », notre représentant de l'État, levant l'omerta selon ses dires, en révèle l'origine : « ces gens-là » — lire ces « terroristes » — « viennent d'une université qui s'appelle Rennes 2, où on leur laisse faire à peu près tout et n'importe quoi ». Autrement dit : vitrines brisées + étudiant·es de l'université Rennes 2 = « terroristes ».

Si la présidence de l'université visée a dénoncé « les propos choquants tenus par le préfet », cela reste tiède tant il faudrait les désigner comme indignes, comme honteux, ces propos qui cherchent à associer, insidieusement, le mot de « terroristes » à celui d'université, c'est-à-dire à confondre l'espace des savoirs critiques et de leur transmission à ce qui s'apparente à leur négation même. Comme personne, dans aucune université, n'incite à la violence et que nos efforts, au milieu d'une pénurie de moyens toujours plus criante, visent à l'inverse à offrir aux étudiant·es des modalités d'ouverture et de présence critiques au monde pour qu'ils s'en saisissent — et avec elles, leur vie propre comme notre avenir commun —, comment qualifier de telles manipulations langagières ? Monsieur le préfet est-il illettré, ne sait-il pas ce qu'il dit, ne mesure-t-il pas la portée de ses mots ?

Non, cette outrance langagière fait plutôt droit à une haine de la pensée qui s'épanche et se répand désormais partout sans vergogne : haine de la pensée critique, haine de la possibilité qu'un monde autre soit envisagé, haine du moindre écart possible face à un appareil à niveler les consciences chaque jour plus entreprenant. Mais il y a plus. Certainement encouragé par les déclarations du ministre de l'Intérieur, son référent de tutelle — « Monsieur le préfet de Région s'est bien exprimé et je suis parfaitement solidaire de ses propos. » (Ouest-France, 13 février 2024) —, ledit préfet fit le pédagogue pour un nouvel entretien (Le Télégramme, 28 février 2024). Interrogé sur d'éventuels regrets quant à l'usage du terme de « terroristes » pour qualifier des « mouvements d'extrême-gauche » briseurs de vitrines, mouvements supposément constitués d'étudiant·es de l'université (ni des hommes ni des femmes donc, uniquement des étudiant·es de l'université), le représentant de l'État réfuta à deux reprises toute espèce de remords, mettant à chaque fois en avant, fautivement d'ailleurs et toujours sans le moindre sentiment de honte, l'argument suivant : « Je fais toujours mienne cette phrase de Camus : “Ne pas nommer les choses, c'est ajouter du malheur au monde.” »

Comment comprendre cette honte supplémentaire imputable ici au préfet comme au ministre de l'Intérieur, c'est-à-dire à l'appareil répressif d'État, sinon comme une honte infinie, nourrie d'un mépris sans bornes à l'endroit de la pensée libre, une honte sans regrets ni remords et que jamais ne perçoivent les promoteurs des fascismes contemporains, ennemis de la complexité.

Si Monsieur le préfet souhaite nommer à bon escient (mais y échouant lamentablement, y échouant honteusement), à nous de le faire également depuis nos amphithéâtres exposés à ses outrages ; car oui Monsieur, en vérité, votre tutelle et vous n'êtes au bas mot que les supplétifs du fascisme présent. Quand ce dernier ânonne comme un disque rayé sa haine de l'autre, vous accommodez son langage, vous lui ouvrez les portes d'un vocabulaire policé et défonçant à la hache du slogan et de la communication les vivantes agoras de nos universités, vous lui déroulez le tapis rouge par ce discours réducteur : étudiant·es des universités = vies critiques = pensées critiques vivantes = « terroristes ». Vous vous piquez de Camus, mais à cet usage frelaté d'une œuvre d'envergure nous répondons d'abord, avec Jean Cassou, dans un ouvrage qui devrait vous faire réfléchir : « Ce à quoi nous trouvons à redire, c'est que nul ne trouve à y redire. Ce qui nous irrite, c'est l'impuissance générale à s'irriter » (La mémoire courte). Et nous citons aussi Roland Barthes qui, ici, vous va justement comme un gant : « La nuance, si on ne l'arrête pas, c'est la vie et les destructeurs de nuances (notre culture actuelle en connaît beaucoup), […] je les vois comme des hommes morts et qui, du sein de leur mort, se vengent en tuant les nuances. » (leçon du 27 janvier 1979 au Collège de France)

À ce stade, nous ne pouvons vous faire crédit d'aucune tenue, d'aucun maintien ni d'aucune consistance ; procédant par allusions et par amalgames, vous vous complaisez à additionner les contre-vérités pour mieux discréditer ces lieux qui, par nature, parce qu'ils sont des lieux de pensée, de savoir et de critique, des lieux d'échanges comme d'épanouissement des singularités plurielles, résistent à votre volonté crasse de tout réduire à l'individu uniforme, contrôlable, discipliné, l'individu ordonné. Pour le dire autrement et depuis l'université qui nous accueille, vous êtes aujourd'hui, représentants de l'État, notre honte, vous êtes notre déshonneur, vous êtes notre indignité et nous qui, à chaque instant, cherchons à peser les mots pour transmettre des pensées critiques qui sont aussi et en même temps rendues ainsi vivantes en l'honneur de nos étudiant·es — ne pas, ne jamais les prendre ni pour des numéros ni pour de simples compétences mobilisables-jetables par le capital —, nous n'avons aucune gêne à vous dire combien, à cette heure, votre bassesse et votre médiocrité vous révèlent en supplétifs d'un fascisme s'immisçant dans nos vies avec votre complicité, fascisme contre lequel, sans discontinuer et toutes nos forces motrices, nous lutterons.

Un enseignant chercheur de l'Université Rennes 2

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Le Perpette Bar : une « expérience ludique et immersive » de la prison

En janvier 2024, au cœur du 2e arrondissement de Paris s'ouvre un nouveau bar « immersif » animé par un petit groupe de comédien.es : le Perpette Bar. Le concept est le suivant : pour une cinquantaine d'euros, vous enfilez un costume de prisonnier et passez 1h30 derrière les barreaux d'une prison « vintage » dans laquelle vous pouvez déguster des cocktails signatures ou des tapas et jouer le rôle d'un.e détenu.e.

Sur Instagram, une blogueuse en fait la joyeuse promotion lors d'une vidéo :

« Et si on allait se faire enfermer dans une prison ? Si vous êtes un peu barrés comme nous, vous pouvez faire cette expérience grâce au nouveau bar immersif : Perpette. Durant 1h30 vous vous retrouvez derrière les barreaux de cette prison haute sécurité au coeur de Paris. (…) Malgré la sévérité du directeur et l'ambiance lugubre, vous bénéficierez d'un banc de cellule plutôt confortable. Vous découvrirez aussi la solidarité entre prisonniers ainsi qu'avec le gardien de prison. (..) Finalement quand on arrive à se libérer, on regrette presque de devoir quitter les lieux »

Une dizaine de vidéos du même type, toutes plus enjouées les unes que les autres et réalisées par des promoteurs et promotrices via Instagram, circulent pour accompagner l'ouverture du Perpette Bar. Certaines mettent en lumière le côté « fun » de boire des cocktails en prison, d'autres insistent sur l'expérience d'enfermement « improbable », « insolite » et « inédite ». Sur ces vidéos, nous pouvons voir différentes « cellules » délimitées par des barreaux, dans un sous-sol aux murs en pierre et au plafond arrondi comme une ancienne cave à vin. De jeunes adultes vêtu.es de combinaisons orange trinquent dans des gobelets en métal, dégustent des mezzes sur un plateau de cantine ou posent devant un mur avec les unités de mesure imprimées pour le mug shot (la fameuse photographie d'identité judiciaire). Les lumières sont plutôt chaudes, l'ambiance presque intimiste et le sol en tomette plutôt sympathique. Les bancs sont « confortables » et « les tapas rendent l'expérience encore plus agréable ». « Comme un des gardes est un peu corrompu, il te ramène des cocktails et des tapas », nous explique une autre influenceuse dans sa vidéo. Un bloguer propose quant à lui, sur fond de musique inquiétante, une version virilisée de l'expérience : « je découvre mes co-détenus, de sacrés loubards qui font du blues et de la muscu, aujourd'hui c'est jour de fiesta à la prison, p'tit repas de seigneur et p'ti cocktail dans la cellule qui ne va pas tarder à être une cellule de dégrisement ».

Comme il est écrit sur le site web, « malgré » le décor de prison, le Perpette bar se prête à de nombreuses situations :

« Que ce soit pour une sortie entre amis ou en famille, pour célébrer un anniversaire ou un EVG/EVJF, pour un rendez-vous romantique ou toute autre occasion justifiant une immersion derrière les barreaux dans la contrebande des années 1960, Perpette est le cadre idéal pour une soirée singulière, mêlant une atmosphère à la fois intime et mémorable. »

La rhétorique marketing des promoteurs Instagram aussi bien que le concept du bar me sidèrent. Comment est-il possible, entendable, qu'un lieu comme la prison, puisse faire l'objet non-ironique d'une appropriation capitaliste pour distraire une clientèle bourgeoise parisienne ? La dimension scandaleuse résonne également chez mes proches qui eurent, à quelques exceptions près, le même type de réaction : « à quand une expérience immersive d'une traversée de la Méditerranée ? À quand une expérience immersive dans un camp de migrants tant qu'ils y sont ? ». Le « à quand » me semble pointer - à juste titre - les limites sans cesses franchies et repoussées de la bêtise et de l'indécence de l'industrie capitaliste du divertissement.

Un de mes premiers réflexes a été justement de voir comment le projet du Perpette bar avait été reçu par les internautes qui comme moi découvraient le bar via ces vidéos Instagram. Beaucoup de commentaires jugeaient cette expérience immorale, ridiculisaient la vacuité de l'existence des parisien.nes, ou se moquaient des passe-temps des blanc.hes ; ce qui me fit sourire et me soulagea un peu. Les commentaires défendant le projet accusaient quant à eux le moralisme de ses détracteurs mais plus encore comparaient l'expérience du Perpette bar à celles des escape games qui, selon eux, seraient aussi apolitiques que ludiques. Un internaute nous interpelle dans ce sens : « Est-ce que vous diriez la même chose d'un espace game ou d'un jeu vidéo ? », demande-t-il, « par exemple si on joue à un jeu de guerre, ça ne veut pas dire qu'on veut faire la guerre pour de vrai… Voyez cette expérience comme un jeu qui ne manque de respect à personne, dès fois il faut apprendre à se détendre ».

Apprendre à se détendre est-ce laisser de côté tout esprit critique ? Pas sûr. Dans la mesure où une représentation définit un mode d'accès au réel, comment ne pas penser que ce type de projet qui glamourise l'incarcération ne voile pas en même temps des problématiques liées au système punitif et carcéral, aux conditions d'enfermement et de réinsertion par la suite - et j'en passe. Dans l'expérience du Perpette bar, il y a la réalité matérielle des corps privilégiés des client.es qui jure avec celles des corps incarcérés. Le commentaire d'un internaute va dans ce sens : « où sont les noirs ? »

Que l'expérience carcérale soit l'objet d'une curiosité déplacée, que la prison soit appréhendée comme une hétérotopie ou investie de fantasmes comme s'il s'agissait d'une contre-culture branchée et glamourisée - à l'instar de la série Orange Is The New black - sont pour moi de l'ordre d'un déjà-vu pénible. Mais que l'incarcération devienne un loisir, ou une expérience de consommation bourgeoise et ludique, cela me choque au plus haut point. Comment dès lors proposer une réflexion critique et sortir de la dialectique moral/immoral dont s'affranchit par ailleurs « l'esprit capitaliste » ? Il y a tout une littérature à laquelle je suis redevable et qui me permet de proposer une première piste de réflexion sur cette étrange acceptabilité sociale dont bénéficie le Perpette Bar. Je pense notamment à ces ouvrages qui analysent les nouvelles formes du capitalisme à l'instar des travaux de Sophie Corbillé, mais aussi à ceux de la sociologue Eva Illouz sur les marchandises émotionnelles ou encore à l'ouvrage de Marc Berdet, Les Fantasmagories du Capital. Ces lectures encouragent à prendre au sérieux les espaces comme le Perpette Bar, ces espaces « ludiques » et capitalistes qui ne sont jamais apolitiques ou anodins mais qui toujours trouvent leur justification dans une rhétorique de l'amusement, du plaisir ou de la fiction inoffensive : « dès fois, il faut apprendre à se détendre ».

Le projet du Perpette Bar s'inscrit dans un contexte d'émergence du secteur lucratif des « expériences immersives » comme les escape games, ces jeux d'évasion grandeur nature qui émergent dans les années 2010 en France. Selon la sociologue Eva Illouz, l'idée d' « expérience » présente dans ce qu'elle appelle les « marchandises émotionnelles » tend à nous faire oublier qu'il s'agit de produits de consommation fabriqués. Les pratiques de consommation et la production d'émotion sont simultanées et se confondent dans un fantasme d'authenticité. Par exemple, les agences de tourisme ne prétendent pas seulement vendre un service de location et d'activité mais plutôt un « moment » ou une « expérience ». Eva Illouz écrit : « Ces produits de consommation sont présentés comme des expériences ; ils proposent des ambiances, des sensations destinées à se transformer en souvenirs et en histoire à raconter plus tard ».

C'est précisément cette rhétorique de l'histoire à raconter et de l'expérience authentique qui anime en premier lieu les discours promotionnels des blogueurs et blogueuses. Pour elles et eux, aller en prison relève de l'improbable au sens où il n'est pas même envisageable que leur parcours de vie soit un jour traversé par un passage en prison. Si cette probabilité avait été plus grande ou si un.e proche avait été en prison, ils et elles n'auraient peut-être pas montré autant d'enthousiasme.

La dimension improbable tient également à la situation géographique du bar, au cœur du 2e arrondissement de Paris. L'expérience d'enfermement dans une cellule est finalement rendue accessible au cœur du Paris commercial et touristique. Cette expérience d'une marginalisation artificielle et provisoire au centre de l'hypercapitalisme parisien a quelque chose d'ironique, quand on sait que les prisons françaises tendent depuis de nombreuses années à être déplacées aux périphéries des villes. Le Perpette Bar se situe donc dans un arrondissement riche et touristique de Paris et cible une clientèle au moins à l'aise financièrement. Comme nous pouvons le lire sur le site web : « Le prix d'une session est de 49,50 € par personne. Ce prix comprend deux cocktails, un shot (avec ou sans alcool), un plateau de tapas à partager avec votre groupe et le show de 1h30 avec nos comédiens experts en théâtre immersif ! ».

La consommation de cocktails, la rhétorique de l'histoire à raconter et le fait de se prendre en photo en costume de détention sont trois pratiques qui fondent la valeur symbolique et capitaliste du Perpette Bar. Les client.es du Perpette Bar marquent ainsi, plus ou moins consciemment, leur statut social. Leur façon de consommer (dans) cet espace donne à penser que la valeur d'usage du Perpette Bar est une valeur à la fois symbolique mais surtout, comme le dirait Gernot Böhme une valeur de « mise en scène » : le Perpette Bar s'inscrit pleinement dans la logique d'un capitalisme esthétique où sont vendues les fameuses « marchandises-expériences », du « cool », des occasions de se mettre en scène - mais seulement pour les personnes qui peuvent se le permettre financièrement et qui y trouvent un intérêt symbolique.

La question du public ciblé me paraît centrale précisément parce que ce public ou plutôt cette clientèle est celle-là même qui n'ira probablement jamais en prison. Plus encore, le Perpette Bar, à l'instar des escape games, cible des start-up et des entreprises comme le suggère l'onglet « Team-Building », placé stratégiquement au centre, entre l'onglet « concept » et « info » de la page d'accueil du site. Pour élargir sa jeune clientèle aux collègues de travail à l'occasion de team building, le Perpette Bar mise de nouveau sur l'expérience de marginalisation des prisons où on « échappe à la norme », mais cette fois pour sortir des cadres de travail usuels :

« Perpette, c'est une idée de Team Building tendance qui sort de l'ordinaire et vous garantit de ravir tous vos collaborateurs. Nos sessions spéciales et uniques permettent à votre équipe d'être réunie au même endroit, d'évacuer le stress et de passer un moment convivial tout en tissant des liens forts »

Le Perpette Bar fabrique un espace ambigu : il s'agit à la fois d'une fausse prison où on peut se mettre dans la peau d'un.e détenu et en même temps d'un endroit tendance et convivial, un « cadre idéal pour une soirée insolite ». Je me demande alors comment le concept du Perpette Bar peut se maintenir sur cette étrange ligne de crête ; et quelles sont les stratégies esthétiques nécessaires à la fabrication de cette drôle de marchandise. Quels ont été les choix fictionnels, et, puisqu'il s'agit aussi de théâtre, comment vont-ils se débrouiller pour mettre en scène les relations entre gardien.es et détenu.es ?

Le scénario déployé sur leur site web nous donne déjà un premier aperçu :

« Nous sommes en 1961, en plein cœur de Paris à la Prison de la Perpette où l'as de la contrebande, LA FOURMI, vient d'être extradé de Caracas. Depuis plus de vingt ans, LA FOURMI a créé un réseau sans précédent de contrebande entre Caracas et le port du Havre. Cette incarcération signifie-t-elle la fin d'une ère ? Ou juste d'un passage pour LA FOURMI aussi bien connue pour ses multiples évasions que sa passion pour le rhum. Rejoignez LA FOURMI en cellule et vivez avec elle une aventure unique. Elle vous prendra certainement sous son aile pour déjouer les plans de la direction de cette prison, l'une des plus strictes de France depuis la nomination du directeur LEROY, réputé pour sa gestion intransigeante, et toujours accompagné de son second, POULAIN, sous-directeur quant à lui affable et fort maladroit. Heureusement pour vous, il semblerait que LA FOURMI ait déjà réussi à tisser des liens forts avec la cuisine de la prison. Les cuisiniers y serviraient des soupes spéciales… Une des surprises que LA FOURMI vous réserve dans cette aventure insolite et rocambolesque ! »

Sans grande surprise, le scénario nous vend un certain exotisme américanisé de la contrebande et de l'évasion à la fois fantasmatique - Caracas, le rhum …- et effective - sortir de la prison-. Le duo Leroy et Poulain reprend quant à lui les duos de vilains chez Disney avec un chef sévère et un second plus idiot et/ou affable qui incarne la touche humoristique immanquable et nécessaire à toute dédramatisation. Les relations entre les détenu.es et les membres de l'administration pénitentiaire ne peuvent alors qu'être cartoonesques et légères : « Nous sommes ici dans une prison ! Vous vous croyez en vacances à Pattaya là ? », gronde le directeur de la prison à l'adresse des nouvelles et nouveaux détenu.es. Bien évidemment, scénario et scénographie bordent l'expérience des consommateurs et consommatrices : il ne s'agirait pas d'entrer dans une prison en étant désoeuvré.es et d'ailleurs, les clients sont libres d'indiquer sur une feuille à leur arrivée, les motifs de leur incarcération. L'improvisation permise par la dimension interactive du théâtre a ses limites, tout est partitionné. Il n'y aura pas d'émeutes au Perpette Bar, on joue au gardien et au prisonnier mais il y a des règles. Le récit proposé est « captivant » au sens de « qui maintient captif », dans la mesure où il reconduit une certaine image indépassable de la prison comme d'un endroit de contre-culture ou l'autorité est moquée.

Le storytelling du Perpette Bar situe l'expérience théâtrale/immersive dans une prison des années 60, ouvertement « inspirée par l'univers cinématographique hollywoodien ». Pourtant, le Perpette Bar semble entretenir une ambivalence entre l'inspiration ouvertement fictive du cinéma hollywoodien et la promesse d'une certaine « authenticité ». Le costume orange des détenu.es n'existe pas en France mais plutôt aux Etats-Unis et à partir des années 70 où il était utilisé essentiellement lors des transferts de prisonniers à l'extérieur. Cet amalgame nous renseigne moins sur une méconnaissance des prisons françaises que sur l'intention ouvertement fictionnelle du Perpette Bar. « C'est un truc de fiction totale », dira un acteur interrogé par le Parisien. Et son collègue de dire :

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« Il y a des gens qui diront qu'on ne peut pas rire de tout, on n'a pas le droit, c'est trop sérieux comme sujet, c'est plus un truc de gamin où on est : les gangsters, les policiers, les voleurs… c'est comme si on regardait une série américaine. On voit l'univers carcéral mais ça cartonne et personne ne dit « ohlala c'est pas bien » (sic) »

Tout se passe donc comme si la fiction déployée au Perpette Bar était exempte de regards critiques ou de responsabilité parce qu'elle tourne le dos aux « vraies prisons », qu'elle rompt toute prise de risque en dissociant la fiction du réel. Le Perpette Bar est une capsule fictive, hors-temps et consensuelle qui fonctionne comme une véritable enveloppe déculpabilisante.

Ainsi, quand les clients pénètrent dans le Perpette Bar, iels adhèrent au projet moins pour faire l'expérience de la prison que pour faire l'expérience de l'image fantasmée hollywoodienne de la prison. En somme il s'agit d'une expérience d'immersion dans l'authentiquement faux, paradoxe inhérent aux fantasmagories capitalistes à l'instar des parcs d'attraction ou des centres commerciaux géants. Et pourtant, à écouter certains et certaines clientes, cette distinction entre fiction et réel est beaucoup moins évidente. Certain.es recherchent dans le Perpette Bar une prolongation de la série Orange Is The New Black, d'autres une expérience ludique de l'autorité et d'autres enfin un vague aperçu du circuit carcéral. L'enjeu n'est donc pas de se croire vraiment en prison mais d'éprouver malgré tout un simulacre d'incarcération. Tout se joue dans le « je n'y crois pas et pourtant c'est tout comme ».

Ainsi, et selon la réflexion Marc Berdet, nous pourrions dire que le Perpette Bar fonctionne comme une fantasmagorie post-moderne :

« Le visiteur vérifie la validité de ses stéréotypes, s'assure qu'il reconnaît ce qu'il connaissait déjà. (…) Les fantasmagories post-modernes ne jouent pas vraiment, comme les modernes, avec l'inconnu, le lointain. Elles reproduisent du connu, du familier. Ce ne sont pas des images étranges à interpréter, mais des signifiants communs, trop communs, qui parlent d'eux-mêmes ».

La représentation fantasmagorique de la prison que véhicule le Perpette Bar s'inscrit à contre-sens des projets pédagogiques, artistiques ou militants qui visent à informer et à faire prendre conscience de ce qu'est la prison. Continuer de promouvoir ce type de fantasme revient à alimenter des discours hégémoniques quand d'autres tentent de les défaire.

Rien de nouveau ici, mais il y a un pas de franchi entre représenter à l'écran une fiction glamourisante de la prison et proposer « la prison » comme un thème attractif, une expérience désirable ou ludique. Dans les escapes games qui prennent la prison pour décors, les client.es sont acteurs et actrices, le but étant de s'échapper et d'évoluer d'une pièce à l'autre à l'aide d'indices. Il n'est alors pas question d'enfiler un costume de prisonnier et d'incarner, le temps d'une pièce de théâtre, le rôle d'un.e détenu.e dans sa cellule. Qu'est-ce que signifie le fait de rendre le rôle de détenu.e disponible et ludiquement exploitable ? Et comment, par la suite, penser ces corps qui jouent à être enfermés ?

Zoé Théval

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Grenelle sur la violence des mineurs

L'actualité politique de ces dernières semaines, c'est l'anniversaire des 100 premiers jours de Gabriel Attal au poste de 1er ministre. Ça s'arrose !
Pour fêter ça, le Président a décidé de lui offrir un super cadeau : un grenelle sur la violence des mineurs !

Bah attends, si on y réfléchit c'est logique : Attal, il est encore mineur non ? et sa politique elle est ultra-agressive et hyper violente ?

Moi je dis que c'est cohérent.

Bon c'est sûr qu'on aurait été plus tranquilles s'il avait fait comme tout le monde et qu'il lui avait offert une Smartbox « découverte des Châteaux de la Loire », un atelier poterie dans le Poitou, ou même un mug « meilleur collègue du monde », mais bon Macron faut toujours qu'il se la pète avec ses cadeaux hyper originaux aussi !

Donc : un grenelle.

Vous vous souvenez de la série de livres pour enfants Monsieur / Madame de Roger Heargreaves ?

Y avait Monsieur Farceur, Monsieur Nigaud, Madame Tête-en-l'air, Monsieur Dépression, Monsieur j'ai du mal à boucler mes fins de moi… etc.
C'est des personnages rigolos, ils sont identifiés par une caractéristique bien précise.

Et bah Emmanuel Macron dans la série ce serait « Monsieur concertation » hein.
Il fait tout le temps des concertations. Tout le temps ! le gars il concerte, quoi : Grenelle de l'environnement, Convention Citoyenne, Grand Débat national, le conseil national de la refondation, les rencontres de Saint-Denis, etc.

Mais Attention : Concertation en macronien, ça a pas la même signification qu'en français populaire apparemment. Ah non. C'est du langage hyper technique et précis qu'on apprend à l'ENA après de looooooongues années d'études, hein.

« Concertation » en macronien, Ça veut dire « je rassemble plein de gens autour d'un sujet de société précis, je les écoute, y a parfois de bonnes idées qui ressortent (par exemple la CC sur le climat), et puis à la fin je fous tout à la poubelle et puis je continue comme si de rien n'était ». … Mais au moins j'ai consulté hein !!

Ça s'appelle la démocratie participative : on participe, eeeeeeeeeet TOP c'est terminé merci on pose les stylos et je ramasse les copies.

Donc Macron cette fois il a dit : « Il faut s'occuper de la violence des mineurs »
Et Nicole Belloubet, ministre de l'EN lui a répondu « Ah oui tout à fait Monsieur le Président, c'est vrai que c'est dangereux, toutes ces petites bombes sur l'écran là » euh Non Non, Nicole, pas le jeu sur ton ordinateur Windows 98 où faut trouver où sont les mines… Des Mineurs, en deux mots.
C'est beau quand même, quand Macron essaye de comprendre les jeunes.
Bon même si l'écart entre Macron et les jeunes est tellement grand que même Jean-Claude Van Damme ne pourrait pas le combler avec ses deux jambes.
Même les deux dents de devant de Laurent Voulzy elles sont moins écartées que Macron et la jeunesse !

Macron il est si déconnecté que le service dépannage d'Orange m'a demandé si j'avais essayé de l'éteindre et de le rallumer pour voir.

Mais quand même, l'effort est louable, Alors il va faire un grenelle de la violence des mineurs.

Les grenelles tu vois personne ne sait ce que c'est, de temps en temps ils partent on sait pas trop où passer l'hiver bien au chaud, et puis tout d'un coup ils reviennent avec l'arrivée printemps et des beaux jours. Le grenelle ça doit être une sorte d'oiseau migrateur.

Ou alors le grenelle, c'est un peu comme un short pour le Président. Vite, dès que les premiers rayons de soleil sont là, il ouvre son placard à l'Elysée et il se dit « qu'est-ce que je vais mettre aujourd'hui ? Oh, tiens, un grenelle, ça fait longtemps ! »

Là, Macron il a dit : « Le surgissement de l'ultraviolence dans le quotidien, chez des citoyens de plus en plus jeunes, exige un travail de temps long et qui engage tous les acteurs »

Bah tu vois selon Macron, la France de 2024, c'est devenu le film Orange Mécanique en fait. Merde c'est con, quitte à choisir Kubrick, moi j'aurais préféré que ce soit comme dans le Château d'Eyes Wide Shut !

(Oui oui une partouse c'est bien ça messieurs dames).

Du coup Gabriel Attal a lancé l'opération « sursaut d'autorité ».

Ça ressemble vachement à une opération militaire, parce que dans le langage du gouvernement il faut faire la guerre partout, mais c'est juste une formule magique qui provoque des orgasmes chez la droite et l'extrême-droite.
Qu'est-ce que tu veux, y a des élections bientôt hein.

Au passage,
Macron il est pour le réarmement démographique mais il a pas d'enfants,
Il est pour la valeur travail mais il n'a jamais exercé un vrai travail de toute sa vie,
Et il est pour la guerre, mais il a même pas fait son service militaire…
En gros c'est faîtes ce que je dis mais surtout pas ce que je fais !

Opération sursaut d'autorité, donc.
Le premier ministre souhaite « durcir le ton et serrer la vis des mineurs ».
Bah alors Gaby ! On a des fantasmes d'autorité et de soumission ? Mais enfin, gardez-les pour la sphère privée ! C'est gênant en public !

Attends Attends, on peut essayer de deviner les mesures qu'il va proposer, c'est du bon sens :

— embaucher du personnel dans l'Éducation Nationale pour diminuer les effectifs des classes ?
— Nooooon !
— Arrêter de montrer que les politiciens au pouvoir sont impunis ?
— Nooooon !
— Cesser de glorifier l'argent-roi ?
— Nooooon !
— Interdire les Journaux télévisés de propagande comme BFM CNEWS etc. ?
— Nooooon !
— Supprimer les épinards à la cantine de l'école ?
— … Euh … non, même si j'avoue que ça m'aurait bien plu, ça.

Non non rien de tout ça, lui ce qu'il veut faire c'est « obliger les collégiens à rester au collège de 8 heures et 18 heures », faire signer aux parents un « contrat de droits et d'obligations » avec les établissements scolaires, inscrire la moindre connerie dans leur dossier scolaire, et créer des conseils de discipline dès l'école primaire…

Bah alors, qu'est-ce qui s'est passé, mon Gaby ? Le dernier jour avant les vacances scolaires il a regardé le DVD des Choristes avec Gérard Jugnot et il a trouvé ça génial ou quoi ???

En fait lui ce qu'il veut c'est le retour à l'école des années 50 : L'école de Grand-Papy, la blouse l'encrier les lignes à copier les châtiments corporels la soumission l'autorité et l'huile de foie de morue dans la cour de récré ...
Avec Attal l'école du futur, c'est l'école du passé.

Il veut pas arrêter la violence, ils veut juste la transférer des jeunes aux adultes.
Tu sens que Gaby c'était le souffre-douleur de ses petits camarades. Il a été embêté à l'école quand il était gamin, alors maintenant il veut se venger à tout prix.

La preuve, c'est qu'il a dit : C'est « la République qui contre-attaque ».

Ah merde je me suis planté, finalement C'est pas les Choristes qu'il a regardé, c'est Star Wars !

Mais qui est ultraviolent ? qui est censé donner l'exemple au jeunes ? Qui est au-dessus des lois ? Commencez déjà par avoir un comportement exemplaire avant de donner des leçons !

Et puis franchement, foutez leur la paix, aux jeunes. Ils vivent déjà dans un monde horrible, anxiogène, déprimant ... Dès leur plus jeune âge ils subissent le réchauffement climatique, l'extinction de masse des espèces vivantes, la guerre en Europe, le covid, et maintenant, Kendji Girac entre la vie et la mort … Alors laissez les tranquilles !

Zantrop

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bellum internecinum

Le philosophe Alain Brossat s'apprête à publier Un peuple debout – La Palestine en lutte contre la colonisation israélienne (L'harmattan). Nous en présentons ici quelques « bonnes feuilles » où l'on apprend comment le « terrorisme » est un « vocable pourri » qui sert les fins de l'« opération othering », où la scène primitive de la guerre coloniale reste la Nakba et se fonde sur un « bellum internecinum » (une guerre d'extermination), où l'on déjoue, enfin, certains sophismes pour nous sortir des régimes de terreur.

Opération Othering

L'un des moyens de la propagande médiatique en France consiste dans le recours perpétuel aux mots « terrorisme », « terroristes ». Que révèle cette façon univoque de présenter les choses ?

Dans la langue corrompue des élites gouvernantes, des médias et de faiseurs d'opinion de l'Occident global, la qualification de « terrorisme » qui s'est immédiatement imposée en guise de penser/classer de l'action offensive conduite par le Hamas, tout comme les rapprochements avec le 11 septembre, ont une vocation déterminée : il s'agit d'une opération performative d'othering tout à fait exemplaire : seuls des « autres » totalement étrangers à notre monde, celui de la civilisation et de la démocratie, peuvent être les auteurs d'une opération aussi barbare. Il s'agit bien, à cette occasion, de tracer une frontière infranchissable entre ces autres qui osent recourir, en état évident de légitime défense à la violence (Gaza fait l'objet d'un siège et d'un blocus particulièrement draconiens) – et nous-mêmes – l'étiquetage immédiat de l'action conduite par le Hamas comme terroriste trouve donc sa contrepartie naturelle dans l'affichage tout aussi immédiat de la solidarité sans condition des démocraties occidentales avec Israël. A cette occasion et comme par automatisme, c'est la machine identitaire qui se remet en marche, dans toute son abjection : nous voici tous Israéliens, comme nous fûmes, « tous Américains » au lendemain du 11 septembre, sans exception ni échappatoire. Et ce « nous », c'est le tout de la civilisation, sans reste – ce qui s'en sépare, s'y oppose ou lui résiste, quelles que soient les manières dont ce nous de la total-démocratie blanche impose ses conditions, c'est du terrorisme, de la barbarie, cela s'exclut soi-même du territoire de la vie commune et du monde humain. On a vu, après le 11 septembre, toutes les beautés de cette relance forcenée du principe d'identité. On va le voir à nouveau dans les temps qui viennent ; il y eut (et il y a encore) Guantanamo, les vols noirs de la CIA, la chasse à l'islamiste tous azimuts ; il y aura désormais ces appels décomplexés à mettre un point final à l'odieuse « question palestinienne » – les virer en masse de leur terre ou bien, les faire crever à petit feu de faim, de soif, d'absence de soins et d'électricité, comme Israël, dès le lendemain de l'opération éclair conduite par le Hamas, a commencé à le faire – ou une combinaison des deux : déportations + assèchement des conditions élémentaires de la survie pour les Palestiniens.

Mais ce qui trouble, bien sûr, c'est la facilité avec laquelle l'opinion moyenne, dans les espaces du Nord global, adopte ce vocable pourri de « terrorisme ». C'est que, pour la classe moyenne blanche en particulier, barricadée dans sa condition immunitaire, le Palestinien qui s'expose à la mort pour la cause de son peuple et pour sa foi ne peut être qu'un autre absolu, un alien d'une très inquiétante étrangeté – son courage, son héroïsme, son sacrifice, la puissance de son geste accuse par plus d'un trait l'inconsistance et l'inanité, la pauvreté de ceux qui, pour rien au monde, n'iraient exposer leur précieux capital humain, individué à mort, pour aucune cause au monde. La qualification des combattants palestiniens qui ont sacrifié leur vie pour la cause palestinienne, lors de cette opération, comme dans tant d'autres, en tant que « terroriste », cela relève ici d'une pure abréaction d'un monde dont les conditions demeurent envers et contre tout irréductibles au nôtre, d'une hétérotopie inconcevable dans laquelle un chahid est un chahid, avec toute la gloire qui s'attache à son nom. Et derrière tout cela, bien sûr, il y a aussi, la toute-puissante haine de l'islam en tant que cette religion demeure, dirait-on, aujourd'hui, la seule qui soit suffisamment vivante pour soulever, à défaut de pouvoir la renverser pour de bon, la montagne de la machine de guerre israélienne. Là aussi, c'est le ressentiment contre ce qui les surplombe, et de très haut, ce qui demeure hors de leur portée, qui anime les interminables cohortes de l'islamophobie consensuelle – une espèce qui ne croit plus à rien qu'à sa petite cuisine du moment et à la dernière en date des innovations en matière de police des mœurs ne saurait avoir la moindre intuition des dispositions dans lesquelles le jeune homme, à peine un adulte, qui part au combat, sachant qu'il n'en reviendra pas, sauf miracle, prend congé de ses proches avant de s'enfoncer dans la nuit, son arme à la main. Il n'existe aucune commune mesure entre ceux qui, tout naturellement, gravent le matricule du terrorisme sur la mémoire de ce brave (au sens où l'étaient les Indiens qui tombaient sous les balles des fusils à répétition des conquérants en tuniques bleues l'étaient) et ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour exposer au monde, une fois encore, que les Palestiniens sont un peuple debout.

Quand le colonisé prend les armes

La chose est constante : quand le colonisé prend les armes, ce n'est pas pour conduire une guerre juste et élégante alignée sur la Convention de Genève, c'est pour en finir avec ce qui l'exténue, ce qui commence par l'extermination de toute incarnation de la figure générique du colon et de la colonisation qui lui tombe sous la main. C'est du Fanon de base. Du coup, ceux qui, avec leur cœur gros comme ça, vivent confinés dans l'horizon de la déploration et du blâme, perdent tous leurs repères, ils ne reconnaissent plus dans le barbare (l'esclave révolté) d'aujourd'hui la malheureuse victime d'hier et, dans leur désarroi, leur déception, en viennent rapidement à se retourner contre leurs protégés d'hier – puisque vous voici mués en « terroristes », ne comptez plus sur nous pour vous défendre, tout au contraire : prêts à adhérer à la sainte-alliance contre le terrorisme palestinien et international.

La première des urgences, donc, à l'heure où les dirigeants israéliens proclament que leur aviation s'apprête à faire de Gaza un nouveau Dresde, ce sera d'établir solidement que le Hamas s'est rendu coupable de crimes contre l'humanité ; qu'il importe que, toutes affaires cessantes, ses dirigeants soient traduits devant une juridiction internationale adéquate, l'État d'Israël s'y présentant dans la position avantageuse du plaignant…

Le défaut de l'armure des humanistes/humanitaires à la Camus ou Victor Serge, ici, c'est Facebook – s'il fallait qu'ils fabriquent un message indigné chaque fois que l'armée israélienne fait une descente dans un camp palestinien, à Jénine ou ailleurs, dans une ville où les Palestiniens sont ghettoïsés et terrorisés par les colons fascistes, comme Jéricho, chaque fois que l'aviation israélienne détruit un immeuble ou deux à Gaza, au prétexte que la famille d'un chef terroriste y vivrait, ils n'en finiraient pas et ils n'ont pas que ça à faire. Alors, ils laissent tomber, ils font comme tous les autres, ils se soumettent au régime de la normalisation de la terreur et l'attrition exercées par l'État d'Israël contre les Palestiniens. Ils réservent leurs messages indignés pour les grandes occasions – à moins de cent morts, ça demeure de la routine, le business as usual de l'État hébreu dans son traitement énergique de la question palestinienne.

Mais que sur ce fond de soixante-quinze ans de terreur et d'attrition ininterrompus, fasse irruption sur un mode strident cinq minutes, non, deux jours de contre-terreur palestinienne, et voici les messageries qui vrombissent, chauffées à blanc – insupportables actes de barbarie, crimes contre l'humanité, fanatisme sans bornes, etc. C'est ici, au tournant de l'activisme sélectif sur Facebook, que les philistins sont attendus : au fond, ce qu'ils ne supportent pas, mais vraiment pas, c'est que ce soient des Blancs qui meurent – je ne dis pas des Juifs afin d'éviter d'aggraver mon cas, mais aussi parce que ce qui est fondamentalement en jeu ici dans l'indignation collective, c'est bien cela : la solidaritéd'espèce. Les autres, quand ils souffrent du fait du colon blanc, on les plaint, un peu ou beaucoup. Mais sans aller jusqu'à désigner le persécuteur comme un ennemi de l'humanité et en tirer les conséquences – il est blanc.

Cependant, que le colonisé se saisisse de ce qu'il a sous la main, le couteau ou l'équivalent, qu'il commence à égorger ce qui a le visage de l'ennemi, et le voici exclu à jamais des rangs de l'humanité. La façon dont le grand juge blanc évalue les crimes des uns et des autres obéit à une logique spécique, raciale – la raison, d'ailleurs, pour laquelle la colonisation est rarement associée par les juristes et les professeurs de sciences politiques blancs au génocide. Et pourtant : les nazis préparaient leurs exterminations en secret, les Israéliens, eux, sont tellement assurés de leur bon droit et de leur impunité qu'ils proclament à l'avance qu'ils vont transformer en désert inhabitable, à la romaine ou à la grecque, la moitié de la Bande de Gaza – ils auraient tort de s'en priver, d'ailleurs, les gouvernements occidentaux observent un silence équivalant au consentement. Pour un peu, on considérerait l'« ordre » intimé par les autorités israéliennes à la population de Gaza d'évacuer la ville comme un geste humanitaire. Mais non : c'est le supplément cynique et nihiliste d'un crime innommable qui se prépare et se conduira en toute impunité.

bellum internecinum

Ce qu'ont oublié (sciemment ou par absence de réflexion) la très grande majorité des commentateurs de l'opération conduite par le Hamas, constamment portés à tonner contre la barbarie du massacre indiscriminé des civils, c'est que les règles de la guerre coloniale, c'est le plus fort, le colonisateur, qui les fixe. Le colonisé ne fait, en matière de violence destinée à terroriser, que se régler sur son exemple. Ce qui est tout particulièrement le cas dans l'épisode qui nous occupe ici. La scène primitive de la guerre coloniale dans le contexte de laquelle la population civile est frappée de façon massive, systématique et indiscriminée, avec son cortège de massacres, d'expulsions et de déportations (autant de violences destinées à inspirer la terreur à ceux qui les subissent), c'est la guerre qui conduit à l'établissement de l'État d'Israël, et dont la Naqba est partie intégrante. De ce point de vue, on est fondé à dire que la violence coloniale, la guerre perpétuelle faite au colonisé, c'est une chose qu'Israël, comme État et puissance, a dans le sang..

Dans l'histoire de la colonisation européenne, occidentale, on a vu parfois s'imposer dans les pays colonisés, un certain ordre colonial, c'est-à-dire une certaine stabilité qui, même si l'existence de la colonie, sous quelque forme que ce soit, suppose la permanence d'un certain état d'exception, pour les colonisés, pouvait créer l'illusion que l'état de guerre entre colonisateurs et colonisés était suspendu. En Israël/Palestine, une telle illusion n'a jamais pu prendre racine, les Palestiniens n'ont jamais accepté la dépossession dont ils ont été victimes et les Israéliens n'ont jamais entrepris la moindre démarche en vue de réduire l'acuité du différend qui les oppose à ceux qu'ils persistent à appeler, avec mépris, « les Arabes ». Non seulement ils n'ont pas accepté de discuter de la question des réfugiés et de leur retour, mais ils ont au contraire constamment poussé les Palestiniens à choisir le chemin de l'exil, par des moyens violents ou par ruse, par des pratiques d'attrition sans cesse renouvelées, en même temps qu'ils poursuivaient, inlassablement, leur Drang nach Osten en Cisjordanie, dans la perspective de l'établissement du « Grand Israël » [1]. Ils n'ont pas fait preuve de loyauté lors de l'épisode des Accords d'Oslo, profitant alors de l'amateurisme des négociateurs palestiniens pour assurer la poursuite de leur mainmise sur les territoires occupés [2]. Leur mentalité coloniale, avec ce mélange d'arrogance et de mépris pour le colonisé qui la caractérise (fondée ici sur la plus fragile des constructions identitaires, sur le plus imaginaire des préjugés raciaux), ne s'est jamais démentie.

Dans ce contexte, ce qui s'est sédimenté, dans la relation entre Israël comme puissance, incluant les Israéliens comme population, et les Palestiniens comme peuple, peuple national et corps collectif vivant, c'est une véritable guerre des espèces. L'affect qui circule ici d'une « espèce » à l'autre, l'affect en partage, la seule chose en partage, peut-être, c'est la haine. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la façon dont chacune des parties en présence, dans l'ordinaire de sa condition, prononce le nom de l'autre, l'intonation qu'elle y met. De cette situation, le colonisateur (et son idéologie mortifère, le sionisme) porte la responsabilité pleine et entière.

Ce ne sont pas des ennemis d'un jour, d'un temps, d'un chapitre d'histoire qui s'affrontent ici, comme dans les guerres nationales intra-européennes aux XIXe et XXe siècles – des ennemis avec lesquels on est voué à se réconcilier au chapitre suivant de l'histoire du continent. Le poison colonial a infecté les formes même de l'hostilité et secrété de l'immémorial. D'où les déchaînements de haine, avec les conduites hyperviolentes et massacrantes qui les accompagnent, quand la marmite explose. Ce n'est pas une guerre de faible intensité, et qui, à ce titre, serait en fin de compte sous contrôle, comme l'imaginaient les aveugles et les complaisants qui, jusqu'aux événements récents, considéraient la question palestinienne comme « réglée » – au profit d'Israël et de l'Occident tout entier, bien sûr. C'est au contraire une bellum internecinum (une guerre d'extermination) qui, parfois, se repose. La situation coloniale crée des conditions qui se comparent à celles d'une zone sismique ou volcanique : on ne sait pas quand la terre tremblera, quand le volcan entrera en éruption – mais cela arrivera un jour ou l'autre, c'est l'irrémissible, l'insurmontable – la violence, les morts et les décombres en forme de destin annoncé, l'horizon indépassable de la situation coloniale.

Dans un contexte de guerre coloniale, un colon n'a pas le même statut de « civil » que dans une guerre opposant des peuples de même condition, des États-nations. Les colons sont souvent armés, ils forment fréquemment des milices, montent des expéditions punitives contre les colonisés (les « indigènes ») lorsque ceux-ci deviennent indociles – c'est le cas, par exemple, à Sétif, Guelma et Kherrata, lors des événements de Mai 1945 [3], comme c'est le cas, fréquemment, en Cisjordanie occupée où les colons armés se livrent périodiquement à des exactions contre les Palestiniens, sous la protection de l'armée. Dans un contexte de guerre coloniale, la distinction entre civils et militaires tend souvent à devenir floue. En Israël, à l'origine, les kibbutzim sont autant des postes militaires que des lieux utopiques d'expérimentation de nouvelles formes de vie collective – voir, à ce propos le roman sioniste d'Arthur Koestler [4], La tour d'Ezra. Ils n'ont pas cessé de l'être après la fondation de l'État d'Israël. Les innombrables réservistes ont, dans cette stratocratie exemplaire, un statut mi-civil, mi-militaire.

D'autre part, une des caractéristiques essentielles de la guerre coloniale est celle-ci : pour le colonisateur, le colonisé qui se soulève est ce qu'était pour les Romains l'esclave révolté – aucun droit, aucune protection légale ne s'appliquent à lui, lorsqu'il prend les armes, ses combattants sont considérés par le colonisateur non pas comme une armée régulière mais comme des bandes de rebelles – pendant la guerre d'Algérie, cette désignation (les « rebelles ») faisait autorité, du côté de l'autorité et de la presse française – donc des irréguliers, des « bandits » qu'aucune loi de la guerre, aucune convention ne protège. Il en découle que les blessés et les prisonniers peuvent être torturés et abattus sans autre forme de procès, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de traces. Ces pratiques étaient de règle pendant la guerre d'Algérie, tout comme, dans un contexte différent, elles sont routinières dans les territoires occupés par Israël – les combattants armés sont ciblés, traqués, abattus comme des criminels et des nuisibles. À Gaza, les chefs des mouvements résistants armés, le Hamas et le Djihad islamique, font l'objet de tous les soins du repérage par les moyens électroniques les plus sophistiqués, en vue de leur assassinat au moyen de missiles et maintenant de drones – généralement, au passage, leurs familles et le voisinage ne sont pas épargnés par ces frappes – mais qu'importent ces détails : les enfants et les voisins d'un chef rebelle peuvent-ils sérieusement prétendre au statut de « civils » ? [5]

Du régime de terreur

Le régime de terreur, c'est celui qui consiste très précisément à exercer des représailles sur les populations, à les massacrer et terroriser en les soumettant à des bombardements massifs, au prétexte de traquer des terroristes utilisant lâchement ces populations comme « boucliers humains ». Mais ce que montrent les bombardements massifs destinés à faire table rase de Gaza, c'est bien que leur cible effective, c'est la masse humaine elle-même, qu'il s'agit de réduire, en l'exténuant et en la décimant, à une pure condition de survie, prélude à une purification ethnique. Sous la traque aux « terroristes », c'est la guerre de conquête qui se poursuit, et qui, plus que jamais, bat son plein. Ce qui est en cours à Gaza actuellement, c'est la dernière (provisoirement) des guerres de conquête coloniale conduite par une puissance blanche, celle qui est censée venger, enfin, la perte des empires et de plus récentes déroutes (en Afghanistan, dans le Sahel...).

La guerre contre le terrorisme, cela reste, en général, le masque et l'alibi de la défense et la promotion par l'Occident global de ses « grands espaces » et chasses gardées : le Moyen-Orient et ses réserves pétrolières (entre autres), la Françafrique sahélienne jusqu'aux récentes déconvenues, la péninsule coréenne et le Japon ami placés sous la menace du « terrorisme nucléaire » nord-coréen, etc.

Le nuage de poussière, particulièrement dense en ce moment, déployé dans l'Occident global autour du terrorisme, a pour vocation de rendre indiscernable une vérité tant massive qu'élémentaire : la terreur a toujours fait partie des moyens de la politique, entendue ici dans son sens le plus extensif, et pour autant notamment que le domaine politique n'est jamais entièrement séparé de celui de la guerre. Les proliférations discursives dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les otages ont cette fonction très distincte : nous faire oublier la persistance de cet usage du terrible-terrifiant-terrorisant, dans la politique des États et des puissances légitimées ; la terreur, cela doit demeurer toujours le fait de l'autre et sa marque d'infamie, ce qui le définit non pas seulement comme ennemi du moment, mais, structurellement, comme ennemi de la civilisation. Derrière les proliférations discursives autour des mots-qui-font-peur (terrorisme, terroriste), se profilent toujours la guerre des civilisations.

Le terroriste appartient à une espèce, il s'identifie à un faciès – voyez les séries américaines à ce propos. Cette espèce porte tous les signes d'une altérité radicale qui en fait l'antagonique même de la civilisation blanche ; elle entretient de solides affinités électives avec la violence et le fanatisme – d'où, la facilité avec laquelle, dans les démocraties libérales du Nord global la figure du Palestinien peut être superposée à celle du terroriste. D'où l'infinie tolérance des opinions occidentales à l'endroit de ce qui s'affiche comme contre-terrorisme : la destruction du peuple palestinien par l'appareil de terreur de l'État israélien.

Jadis et naguère, en Occident, la terreur comme moyen d'affirmation de la puissance, comme figure de la souveraineté, s'associait à des régimes ou des personnages extrêmes, elle était constamment alliée à l'exception – la Terreur sous la Révolution française (ou la dictature bolchévik), les régimes fascistes, notamment italien et allemand... Aujourd'hui, la terreur s'est trouvée intégrée, au cœur de la police de l'hégémonie, aux dispositifs « normaux » mis en œuvre par les démocraties occidentales pour combattre ce qui fait obstacle à l'expansion de leur puissance,c'est-à-dire à la « total-démocratisation » du monde qui constitue la ligne d'horizon des stratèges du bloc hégémonique. Plus la terreur pratiquée par les États (les démocraties du Nord global en particulier) est technologique, bureaucratique, associée à la notion du maintien de l'ordre global, et plus elle est normalisée aux yeux des opinions occidentales, vertueuse, presque ; inattaquable sur le fond, ses exactions trop visibles tombant régulièrement dans la catégorie des bavures, des accidents et des dommages collatéraux. Plus, du même coup, les actions « mineures » de contre-terreur pratiquées par les damnés de l'hégémonie (ici, les Palestiniens non pas seulement comme peuple puni mais comme peuple auquel le droit à l'existence même est dénié) heurtent la sensibilité des habitants desgated communitiesmentales du monde occidental blanc – comme si le guerrier qui tue artisanalement à l'arme blanche incarnait une figure de la barbarie infiniment plus abjecte que le pilote de F17 qui lâche sa cargaison de missiles sur un quartier surpeuplé, dans un camp à ciel ouvert où est captive une population de réfugiés. « Terrorisme » est le mot qui, dans ce contexte, sert à désigner le régime de violence « intempestif », archaïque, auquel a recours, par la force des choses, l'opprimé qui n'a pas les moyens de recourir à la terreur industrielle et technologique. C'est cette pauvreté en moyens qui, aux yeux des opinions occidentales enfermées dans leurs bulles immunitaires, le désigne comme un fanatique et un barbare.

Alain Brossat


[1] Voir, pour un exemple probant de ces techniques destinées à vider la Palestine de sa population autochtone, l'article de Hadeel Assali « Diary », in London Review of Books, 18/05/2023, relatant l'exil forcé de Palestiniens au Brésil et au Paraguay, après la guerre de 1967. L'auteure cite le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, disant des Palestiniens : « I want them all to go, even if they go to the moon. »[« Je veux qu'ils s'en aillent tous, même s'ils doivent aller dans la lune. »]

[2] Voir sur ce point le témoignage et les analyses d'Edward Saïd, D'Oslo à l'Irak, Fayard, 2003.

[3] Voir sur ce point : Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 2006.

[4] La tour d'Ezra, 1946 (Pocket).

[5] On s'étonne, dans nos chaumières, de la férocité avec laquelle les combattants du Hamas engagés dans l'opération du 7 octobre ont assassiné les Israéliens de toutes conditions qu'ils rencontraient. Mais qui se souvient du nombre de dirigeants et de cadres du Hamas victimes des assassinats plus ou moins ciblés commis par l'armée israélienne, à commencer par le cheikh Yassine, l'un des fondateurs du mouvement ?

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Dans la bande de Gaze

à Manuel Joseph

Dans la bande de Gaze, les routes ne sont pas impraticables et le boulevard qui longe la mer n'est pas défoncé, il longe la mer.

Il y a de l'eau, de l'eau potable, de l'électricité et des toilettes. On va aux toilettes dans la bande de Gaze, elles ne sont pas bondées, il y a des kits d'hygiène et chaque personne a sa propre salle de bains, chaque personne n'est pas traitée comme une ordure.

L'accès à Internet n'a pas été coupé car les bombardements sont loin d'être incessants et il n'y a guère de pénuries d'énergie. On peut donc accéder aux informations vitales et même appeler les premiers secours.

De même, on peut retirer tout l'argent que l'on veut puisque les banques n'ont pas été détruites.

Les habitants de la bande de Gaze n'ont pas été déplacés, ils continuent d'habiter dans leurs maisons non-détruites, non-incendiées, tout comme leurs véhicules sont non-détruits, non-incendiés. Tout n'a pas été aplati.

Par conséquent, on ne peut pas dire non plus que des cimetières ont été rasés et que les corps de différentes tombes se soient mélangés— et personne ne s'est filmé en train de dédier la destruction d'un immeuble à sa fille pour son anniversaire.

Dans le même ordre d'idées, on n'a pas enterré vivants des blessés ou des malades dans la cour de l'hôpital où ils étaient hospitalisés, on n'a pas mis le feu à ce qui reste comme provisions aux habitants non-morts d'un quartier non-dévasté, on n'a pas filmé des civils presque nus et agenouillés dans la rue et quand par hasard on a exhumé quelques corps de la bande de Gaze, on a creusé une fosse commune près d'une plage, puis on a fait venir une pelleteuse pour les recouvrir de sable pendant les funérailles.

Des naissances ont lieu à Gaze : les hôpitaux sont non-détruits, il y a abondance de médicaments et les nouveaux-nés ne risquent pas de mourir. Les enfants ne sont pas amputés sans anesthésie et aucun ne demande qu'on lui rattache ses jambes.

Quand il fait beau, on va à la plage non pour se laver mais pour se baigner et jouer au ballon, même si les tentes ne sont pas brûlantes comme des fours et l'air n'est pas comme du feu.

Dans leurs bureaux, sur le terrain, dans leurs maisons, dans les camps, dans leurs voitures, les habitants mangent : les boulangeries n'ont pas été ciblées et il n'en reste pas qu'une seule.
De ce fait, les enfants ne sont pas obligés d'errer sans réussir à trouver du pain et personne ne se distrait à pétrir des graines ou de la nourriture pour animaux moulue pour en faire un ersatz.

Ils se nourrissent de fèves, de thon et de haricots en boîte, par exemple, et s'il n'y a plus de fèves, de thon et de haricots en boîte ils ramassent des herbes, de telle sorte qu'ils ne sont pas réduits à manger du fourrage.

Nathalie Quintane

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Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde

À rebours des aventuriers pompeux arpentant de supposés déserts naturels, mais aussi du monde ultra quadrillé de la Big Carto, que nous racontent nos imaginaires du bout du monde et du nulle part ?
Les Pétaouchnoks sur lesquels enquête Ricardo Ciavolella sont des vrais lieux, mais flous. Des lieux au nom expressif sur lesquels s'est collé tout un imaginaire de l'ailleurs indéterminé, des noms qui désignent un bout du monde qui riment souvent avec fin du monde.
Si ces fins du monde et milieu du nulle part sont souvent méprisés, s'ils portent la marque du regard colonial ou des différentes dominations spatiales qui les ont érigés en repoussoir, approcher leur réalité permet de décentrer notre regard et d'éclairer par l'envers, le petit enfer métropolitain. Et puisqu'il reste tant de cartes à tracer : Pétaouchnoks de tous les pays, unissez-vous !

À voir lundi 29 avril à partir de 19h

Version podcast

Pour vous y abonner, des liens vers tout un tas de plateformes plus ou moins crapuleuses (Apple Podcast, Amazon, Deezer, Spotify, Google podcast, etc.) sont accessibles par ici.

Voir les lundisoir précédents :

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

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La littérature working class d'Alberto Prunetti

Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement

La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët

Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

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Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022

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Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer

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Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning

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De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l'épuisement quotidien,
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Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

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Le Soulèvement du ghetto de Gaza

Ce texte est la retranscription d'une interview d'Adi Callai réalisée par Silver Lining sur WCBN 88.3 FM à Ann Arbor le 27 octobre 2023. Cette interview a été considérablement augmentée et mise à jour à la lumière des événements plus récents. Adi Callai, qui anime la chaîne youtube Rev & Reve, est une personne juive antisioniste engagée, née à Jérusalem, dont les recherches portent sur la philosophie militaire. [1]

Tout d'abord, pouvez-vous préciser le contexte de la situation à Gaza et la perception qu'en avaient les Israéliens avant le 7 octobre ?
Adi Callai (AC) : Oui. Gaza est une zone libre de tir (free kill zone) et un « camp de concentration » (je ne fais que reprendre les termes de Giora Eiland, directeur du Conseil national de sécurité israélien, en 2004) depuis bien longtemps, bien avant le 7 octobre.

Dans ces conditions, la position la plus radicale découle directement de la question la plus simple : les Palestiniens sont-ils des êtres humains ? Si vous répondez oui à cette question, sans ambiguïté et sans réserve, vous êtes une cause perdue pour le sionisme. Car si les Palestiniens sont des êtres humains, alors leur autodéfense est légitime et la défense de leur existence est, en permanence, nécessaire.

Gaza, cette boîte noire, ce parc à bestiaux où s'entassent les réfugiés du nettoyage ethnique de la Palestine de 1948. Peut-on penser à ses habitants comme l'on penserait à l'un des nôtres. Peut-on imaginer être enfermés, emprisonnés, dans une petite bande de terre pour toujours, sans autre raison valable que d'être nés au sein d'une ethnie spécifique ? Cet endroit a été coupé du monde à des degrés divers depuis 1948. C'est un endroit qui, depuis au moins 2003, a connu de multiples opérations militaires dévastatrices à grande échelle. Depuis 2003 et avant le 7 octobre, les habitant.e.s de Gaza avaient survécu à douze de ces opérations, avec un bilan de plus de 8000 morts. Depuis, ce nombre s'élève à plus de 40000. Et à chaque minute, on apprend qu'il y a de nouveaux morts à Gaza, victimes des tirs israéliens, mais aussi de la famine. Pas de carburant, pas de nourriture, pas d'eau, pas de médicaments. Tout ce qui arrive est comme « une goutte d'eau dans la mer », pour citer des responsables de l'ONU – un endroit que ces responsables avaient déjà déclaré « invivable », impropre à la vie humaine, en 2018, et qui, en 2006 déjà, a connu ce qu'Ilan Pappé avait alors appelé « un génocide progressif ».

Voilà le contexte auquel il faut se référer lorsqu'on pense aux attaques du 7 octobre. Puis, nous devons nous demander, que ferions nous en pareil cas ? Acquiescer et mourir ? Ou bien se battre ?

Et si vous vous battez, alors comment ? George Orwell a raconté l'histoire de Gandhi à qui l'on posa cette question, au sujet des Juifs d'Europe, en 1938, avant l'Holocauste. Gandhi déclara que les Juifs devraient organiser une sorte de suicide collectif massif pour montrer au monde la brutalité des nazis. Alors le monde serait obligé d'intervenir [2]. Orwell pensait qu'il s'agissait d'une proposition tordue. Mais les Palestiniens, en réalité, ont en quelque sorte fait cela en 2018-19, pendant la période de la Grande Marche du Retour, l'équivalent palestinien de la marche du sel en Inde. Le premier jour, environ trente mille Palestiniens ont marché en direction du mur, et des tireurs d'élite israéliens ont tiré et abattu des manifestants, non armés. Des milliers de personnes ont été blessées et plus de 60 personnes ont été tuées, rien que le premier jour. Le monde n'a rien fait. Les politiciens libéraux ont émis de vagues condamnations, souvent contre la violence survenue des deux côtés. Imaginez regarder cela et que la seule chose que vous fassiez soit de condamner la violence des deux côtés.

Donc que feriez vous ? L'ancien Premier ministre israélien Ehud Barak – l'architecte du siège de 2007, que l'on considère généralement comme un sioniste libéral – a répondu lui-même à cette question en 1998, en déclarant qu'il aurait rejoint la résistance palestinienne armée s'il était né de l'autre côté.

Nous, « israéliens », pensons à Gaza comme à un lieu qui regorge de violence, qui stocke la violence en quelque sorte. Elle retient les réfugiés, lesquels doivent nous haïr terriblement pour ce que nous leur avons fait. C'est également ainsi que les Américains considèrent les prisons, comme des lieux où la violence est stockée, où elle est contenue, retenue, pour que nous n'ayons pas à y penser. Mais en réalité, la prison produit de la violence, et celle-ci déborde de la prison pour s'infiltrer dans nos vies qui, à première vue, en étaient tenues éloignées. C'est pourquoi les questions morales sur la violence sont hors de propos.

Pouvez-vous nous raconter les événements du 7 octobre ?
AC : J'essaierai autant que possible de m'en tenir à des observations vérifiables. Il est très facile de verser dans l'analyse moralisatrice, et de toute évidence nous ne pouvons pas l'éviter, n'est-ce pas ? Mais nous devons essayer de comprendre ce qui s'est réellement passé. Et ce qui s'est passé, dans la mesure où nous sommes capables d'extraire certaines choses de cet océan de désinformation et des opérations psychologiques en cours... Ce qui s'est passé donc, je l'ai recueilli grâce à des GoPros, des images de surveillance, des témoignages, et j'ai lu de manière compulsive tout ce que j'ai pu trouver : spécialistes militaires, témoignages, médias des deux côtés du mur. Ce qui s'est passé, c'est que les factions de la résistance armée à Gaza – en premier lieu, Harakat al-Muqawama al-Islamiyah, le mouvement de résistance islamique, le Hamas, mais aussi le Jihad islamique palestinien (PIJ), le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), qui est une organisation marxiste-léniniste, et d'autres factions – ont lancé une opération de guérilla méticuleusement exécutée, qui s'est immédiatement transformée en insurrection populaire, contre les bases militaires et les colonies entourant la bande de Gaza, le 7 octobre 2023.

Vers 6 heures du matin, heure locale, la résistance [3] a déployé un large éventail de forces – totalisant environ 3000 combattants – sur mer, sur terre, dans les airs et dans des souterrains. Ils ont commencé par ce que les Israéliens appellent une « diversion », en lançant une attaque de missiles d'une ampleur inhabituelle, ciblant ce que l'on appelle l'enveloppe de Gaza et la côte, jusqu'à Gush Dan (la zone métropolitaine de Tel-Aviv). Simultanément, ils ont attaqué les systèmes de surveillance panoptique d'Israël et leurs caméras au-dessus et autour de Gaza, à l'aide de ce qui semble être des drones commerciaux relativement bon marché dotés de capacités explosives bricolées sur le tas. Puis ils se sont approchés de la clôture et l'ont franchie grâce à de multiples unités de l'armée de guérilla, faisant sauter les clôtures autour de Gaza en de nombreux points à l'aide d'explosifs spécialisés, et posant des rampes métalliques sur lesquelles des motocyclistes armés, par groupes de deux, pouvaient rouler rapidement. Par la suite, des engins de chantier, tels que des bulldozers et des pelleteuses, sont venus élargir les brèches de manière à ce que des camionnettes et des voitures puissent passer, transportant d'autres combattants armés. Certaines vidéos montrent que bien avant 8h du matin d'autres factions (dans cette vidéo on peut voir les Mujahideen Brigades) étaient prêtes à participer au soulèvement, déjà en uniforme et armées. Ces forces ont complètement submergé les défenses israéliennes dans de nombreux endroits, de façon coordonnée, prenant le contrôle du poste de frontière d'Erez – qui est le principal point de contrôle séparant Gaza du reste du monde (avec Rafah, qui sépare Gaza au sud, de l'Égypte) – capturant des soldats en sous-vêtements dans leurs bases, s'emparant de colonies entières, tuant des centaines de soldats et de civils israéliens – le nombre de morts s'élève actuellement à 1563 [4] – tuant et enlevant de hauts responsables de l'armée, tuant également un maire, le chef de l'autorité municipale de l'enveloppe de Gaza, et faisant entrer plus de 200 personnes dans la bande de Gaza.

Il faut tout de même garder ceci à l'esprit : ce sont principalement des sources qui proviennent du gouvernement israélien. Sans une enquête indépendante, nous ne saurons probablement jamais ce qui s'est réellement passé durant ces premières heures. Si l'on a certaines images et des preuves de Palestiniens tuant des Israéliens non armés et des résidents étrangers qui se cachaient ou tentaient de fuir, nous ne connaissons pas l'étendue du phénomène. Israël affirme que les centaines de civils tués le 7 octobre l'ont été « par le Hamas », mais des publications israéliennes ont également confirmé que des dizaines d'entre eux ont été tués par des tirs israéliens. Israël ayant refusé de manière agressive toute enquête indépendante, l'on continue d'ignorer le nombre exact de civils israéliens tués par leur propre armée. Il est évident, aussi, que de nombreux gazaouis non affiliés ont rejoint l'attaque et ont kidnappé des israéliens. Ce qui s'est passé une fois les murs transpercés, une fois que les portes se sont ouvertes, c'est que des milliers de personnes résidant à Gaza, ont rejoint l'assaut, lequel est donc devenu une évasion de prison et un soulèvement. L'on peut voir des vidéos où des gens de Gaza sortant de l'enceinte, embrassent le sol de l'autre côté, et retournant à l'intérieur. Puis l'on voit aussi des gens à bicyclette, d'autres sur des béquilles, ou par tous les moyens imaginables, continuer à avancer du côté israélien. Des bases militaires et des colonies ont été pillées – des véhicules militaires et des chevaux ont été expropriés –, certaines personnes ont aussi directement participé aux attaques, des gamins ont jeté des pierres sur les postes de défense de l'armée israélienne (Tsahal) aux côtés de combattants portant des armes légères.

Dans mes lectures boulimiques, j'ai trouvé l'article d'un journaliste israélien d'Haaretz où il raconte qu'il s'est rendu dans un des hôtels près de la mer Morte où les habitants de l'Enveloppe furent relogé, et demande aux habitants ce qu'ils ont vu. Une personne dit avoir vu des ados avec des pierres et des machettes aux côtés de combattants très équipés portant l'uniforme du Hamas. Je ne suis pas sûr que ce soit vrai, je n'ai jamais vu une machette en Palestine. Nous avons également vu des fake news provenant d'un peu partout à travers le monde, y compris d'Amérique latine. Je me rappelle en particulier d'une vidéo terrible datant de 2013 où l'on voit une femme brûlée. Il est donc possible que cette personne ait, là aussi, mélangé son récit avec des vidéos venues d'Amérique latine où l'on voit effectivement des machettes. Mais ce qui est certain c'est que l'on trouve les éléments d'un soulèvement populaire dans ces événements, une fois les portes enfoncées. Cela me rappelle d'autres rébellions, des révoltes d'esclaves, vraiment, où l'on voit une avant-garde organisée ou une clandestinité organisée mener l'attaque dans l'intention d'ouvrir les portes, s'emparer des armes, armer le peuple, et laisser s'exprimer la spontanéité des masses. Fanon parle de ça, dans le second chapitre des Damnés de la terre. Il y est question du déclenchement de la spontanéité des masses, laquelle est proprement incontrôlable [5]. Une fois que la rage des dépossédés se déchaîne, on ne sait jamais ce qui va se passer. Il se peut qu'une bonne partie soit atroce, n'est-ce pas ? C'est possible. C'est quelque chose que nous devons bien sûr examiner, qu'il faut affronter, sans verser dans une forme de panique viscérale qui justifie un génocide.

Par analogie, on peut faire le pont avec la révolte de Nat Turner, durant laquelle des dizaines de blancs de Virginie furent tués, y compris des femmes et des enfants. On peut penser à John Brown, où l'idée était de prendre l'arsenal de Harpers Ferry, puis de libérer les esclaves, tuer les propriétaires d'esclaves, armer les esclaves et enfin démarrer une révolte qui mettrait à bas l'esclavage dans le Sud. Certaines personnes y ont vu une sorte de répétition générale avant la Guerre civile américaine (dite Guerre de sécession en français). Mais cela a échoué, John Brown fut exécuté et de nombreux massacres terribles perpétrés. Reste qu'aujourd'hui, la manière dont on se souvient de cet épisode, n'a rien à voir avec la manière dont on en parlait à l'époque. Je veux juste que les lecteur.ice.s prennent la mesure de leurs propres réactions viscérales, qu'ils pensent à la manière dont ils ont pu voir les infos le 7 octobre, et qu'ils analysent ces réactions à la lumière de l'histoire.

Un autre cas très important pour moi en tant que personne Juive, qui a étudié l'histoire de nos persécutions et de nos révoltes, c'est le soulèvement de Sobibor. Le soulèvement du ghetto de Varsovie reste bien sûr le cas le plus célèbre d'une révolte Juive durant cette période, et de nombreuses personnes ont osé la comparaison, y compris Refaat Alareer, un poète gazaoui qui a créé la controverse en établissant ce lien en direct sur la BBC, et qui fut assassiné par Israël possiblement en conséquence de cette allusion. Le soulèvement de Sobibor, bien que moins connu, a tous les aspects d'une success story. Sobibor était un camp d'extermination où, en 1943, après avoir compris qu'ils allaient être assassinés, un petit groupe composé certainement d'une vingtaine de personnes, certains étant prisonniers de guerre, organisa en secret et conçut un plan sophistiqué pour tuer des dignitaires SS de haut rang, saboter le réseau électrique et de communication, prendre les armes des gardes, piller l'arsenal, armer les autres détenus, ouvrir les portes et laisser les gens s'évader et rejoindre les partisans. Lancé le 14 octobre 1943, le plan fonctionna dans une certaine mesure. La moitié des prisonniers environ parvint à s'échapper. Mais cinquante d'entre elles.eux, seulement, survécurent à la guerre. Le pourcentage de survivant.e.s reste largement supérieur à celui des camps. Il existe bien sûr des différences infinies entre ces cas, mais j'ai immédiatement pensé à cela lorsque j'ai eu des nouvelles de ma sœur, qui vivait dans l'une des colonies de l'enveloppe avant le 7 octobre, via le groupe Whatsapp de notre famille, où elle racontait comment le courant avait été coupé chez elle, qu'il y avait eu une sorte de sabotage du réseau électrique durant l'opération du 7 octobre.

Relevons aussi cet élément : le court-circuitage des capacités de surveillance israéliennes, la création d'un mirage, où l'on a essayé de faire croire que le Hamas ne chercherait pas à affronter Israël et qu'il n'avait pas l'intention d'attaquer. Selon des sources israéliennes et américaines, le Hamas a rassemblé plusieurs fois ses forces au cours de la période précédant l'attaque, en présentant la chose comme une suite d'exercices d'entraînement inoffensifs. Des conversations téléphoniques ont eu lieu entre des responsables du Hamas, où l'on entend dire – toujours selon des sources israéliennes – qu'ils ne sont pas intéressés par une confrontation avec les forces israéliennes. Apparemment, des renseignements égyptiens et américains ont été transmis aux Forces de Défense Israéliennes (FDI ou Tsahal), mais ils les ont ignorés, les considérant comme quelque chose de routinier et d'inoffensif. Ce court-circuitage de la surveillance remonte à plusieurs mois. Au cours des mois précédents, Israël a déplacé des divisions armées entières de Gaza vers la Cisjordanie, en supposant que le Hamas était contenu, misant sur la surveillance technologique et les systèmes d'enfermement : clôtures intelligentes et autres sentinelles robotisées, censées pacifier la bande de Gaza.

Pouvez-vous nous parler de la réponse d'Israël aux attaques du 7 octobre ?
AC : La réponse israélienne à tout cela n'a pris forme que plus tard dans la matinée. Il a fallu quelques longues heures aux FDI pour comprendre ce qui se passait. Et lorsqu'elles ont finalement réagi, elles ont grosso modo appliqué la directive Hannibal, comme en témoigne le colonel Nof Erez de l'armée de l'air israélienne qui a déclaré sur un podcast pour Haaretz le 9 novembre que le 7 octobre avait « été un Hannibal de masse ».

La directive Hannibal est une sorte de politique de la terre brûlée censée répondre aux tentatives d'enlèvement. Mondoweiss a publié très tôt un article important à ce sujet. Depuis plusieurs décennies, les enlèvements ont été un moyen extrêmement efficace pour les Palestiniens de mettre la pression sur Israël. Cette politique culmine avec l'accord Gilad Shalit de 2011, à la suite desquels Israël a accepté de rendre 1027 prisonniers politiques palestiniens, dont le chef du Hamas à Gaza, Yahya Sinwar, en échange d'un seul soldat. La directive Hannibal est une procédure de l'armée qui consiste à empêcher ce genre de situation, et tous les moyens sont bons pour y parvenir, même s'il existe un risque de tuer le ou les soldats kidnappés, ce qui finit presque toujours par se produire. L'exemple du soldat israélien Hadar Goldin et d'autres cas qui datent de 2014, en attestent suffisamment bien.

C'est donc la logique que suit Israël depuis le 7 octobre. L'armée de l'air israélienne a bombardé des bases militaires et des colonies israéliennes, ainsi que des dizaines de voitures circulant dans l'enveloppe. Le principal journal israélien, Yediot, a déclaré que « 70 véhicules » avaient été bombardés, sans confirmer qui se trouvait à l'intérieur. Cet article de Ronen Bergman, qui est rédacteur au New York Times, n'a pas été publié, le journal décidant apparemment que cette histoire ne méritait pas d'être lue par un public anglophone. Un témoin raconte qu'un citoyen israélien de l'un des kibboutzim, enfermé dans une pièce sécurisée (safe room), dit avoir reçu un appel téléphonique d'un conducteur d'hélicoptère des FDI qui lui a demandé : « Y a-t-il des terroristes chez vous ? Si c'est le cas, je fais sauter la maison ». (Je crois d'ailleurs que c'est la première fois que ce récit est publié en anglais).

À Sderot, une ville ouvrière, et non un kibbutz fermé, clôturé, comme le sont la plupart des colonies, les combattants palestiniens se sont emparés du poste de police et se sont barricadés à l'intérieur avec des otages. Les FDI n'ont pas négocié avec eux ; elles ont méthodiquement détruit l'immeuble et tué toutes les personnes qui se trouvaient à l'intérieur.

Amos Harel, journaliste à Haaretz, considéré comme l'un des analystes militaires les plus modérés, les plus tranquilles, et ce bien qu'il ait aussi fait circulé des idées fausses concoctées par les porte-paroles des FDI au sujet des décapitations et de violences sexuelles, a rapporté très honnêtement la manière dont la division armée du district sud avait « été contrainte de demander une frappe aérienne contre le poste de police afin de repousser les terroristes. »

Dans une interview accordée à la radio israélienne, l'une des survivantes de l'attaque déclare avoir été traitée de manière parfaitement « humaine » par ses ravisseurs, et raconte comment plus de cinquante personnes ont été tuées « sous les tirs croisés, incessants », ainsi que par des obus, et non par des combattants gazaouis, tandis que le présentateur essaie coûte que coûte de lui faire dire autre chose.

Dans une vidéo publiée par Ynet (Yediot), le plus grand site d'informations israélien, ainsi que par Channel 12, une chaîne israélienne, on peut voir des pilotes d'hélicoptères ouvrir le feu sur ce qu'ils appellent « 300 cibles » ce jour là, y compris sur des personnes qui fuyaient du festival de musique, admettant qu'ils étaient incapables de faire la différence entre militants palestiniens et festivaliers, déclarant que les dirigeants du Hamas avait donné pour consigne aux combattants de « marcher, afin de brouiller les pistes », confondant ainsi l'Armée de l'air israélienne, et qu'ils avaient donc du « affronter un dilemme, ne sachant pas sur qui tirer, puisqu'ils étaient si nombreux ».

On a appliqué cette même logique à l'intérieur de la bande de Gaza : bombardements catastrophiques, une série infinie de crimes de guerre ordonnés sans vergogne, et un mépris total pour les vies humaines, otages israéliens compris.

La plupart des médias mainstream ont été les complices de cette effacement de la réalité, réduisant aussi au silence les otages israéliens. C'est le cas de Yocheved Lifshitz, cette femme de 85 ans, faite captive puis relâchée, et qui a insisté pour raconter son histoire lors d'une conférence de presse donnée dans un hôpital israélien, entourée d'une cohorte de journalistes et de représentants officiels. Elle a eu beau dire qu'elle avait été très bien traitée pendant sa captivité, CNN, la BBC, le New-York Times, tous, soi-disant des sources d'informations fiables, ont sciemment omis certaines de ses paroles ou l'ont cité en-dehors de tout contexte, insinuant littéralement des choses contraires à ce qu'elle avait pu dire.

Dès le début, Israël a été incapable d'atteindre ses objectifs militaires et a donc réagi en attaquant et en massacrant des civils, tuant plus de 13000 enfants. Les combattants palestiniens, pendant ce temps, se cachaient dans des sous-terrain lorsque les bombardements ont commencé, pour émerger le plus près possible de l'ennemi et l'attaquer une fois celui-ci entré dans Gaza. Cette tactique est similaire à celle utilisée par Tchouïkov dont on dit qu'il « étreignit l'ennemi » à Stalingrad. Israël sait très bien ces choses là : en cas de bombardement, les insurgés se cachent, comme au Vietnam et ailleurs au Moyen-Orient, dans un réseau très complexe de tunnels. Israël est conscient de ce phénomène, mais continue de bombarder la population civile, dans ce qu'il est convenu désormais d'appeler un véritable « cas d'école de génocide » [6], comme l'a affirmé très tôt l'historien israélien Raz Segal. L'intention génocidaire est on ne peut plus claire, et elle est assortie d'un meurtre rituel.

J'emprunte le terme « meurtre rituel », une fois de plus, à ma propre histoire ancestrale. Ce terme fait spécifiquement référence au mensonge génocidaire selon lequel les Juifs utilisaient le sang d'enfants chrétiens pour fabriquer leur matsa (le pain azyme) pour Pessa'h (la Pâque juive), afin de justifier les pogroms et les pires atrocités. De la même manière, nous voyons des mensonges sur la décapitation d'enfants, le jet de bébés dans des fours, la nécrophilie, des histoires inventées et répétées au sujet de violences sexuelles, la circulation d'horribles photos datées de combattantes kurdes violées comme s'il s'agissait de femmes israéliennes, et ainsi de suite. Tout cela est apparu dès le premier jour et a été progressivement démenti [7], mais continue de refaire surface périodiquement. La Maison Blanche a du se rétracter et est revenue sur le mensonge pur et simple de Biden selon lequel il aurait vu des preuves photographiques d'enfants décapités, le LA Times a retiré une citation non fondée sur les violences sexuelles, le New York Times a quant à lui connu de gros remous internes suite à la publication de propagande atroce, mais les médias mainstream continuent d'être totalement complices, en diffusant des affirmations non fondées provenant en grande partie des porte-paroles israéliens. C'est un peu comme si le porte-parole des FDI disposait d'un bouton sur lequel il peut appuyer pour obtenir un nouvel article bidon du New York Times chaque fois qu'il a besoin de légitimer un peu plus son génocide. Cette propagande effroyable a été le moteur narratif de ce génocide. Comme l'a montré Frank Luntz – qui a rédigé le manuel confidentiel de la Hasbara en 2009 – sondages détaillés à l'appui, le public réagit plus que tout aux rumeurs de « viols et massacres du Hamas ». Et ce, alors que les soldats israéliens affichent clairement non seulement leur intention génocidaire, mais aussi leur intention de commettre des viols à Gaza. À l'échelle internationale, du moins dans le monde anglophone, j'ai l'impression que le récit des atrocités commises par Israël s'effondre. Cependant, on ne saurait trop insister sur les dommages qu'il a causés, tant à la lutte contre les violences sexuelles en général, en occultant les cas réels de viols de femmes palestiniennes par les FDI, qu'en donnant à l'Occident une raison de donner son feu vert au génocide.

À ce stade, nous voyons encore des sionistes libéraux, des gens qui se considèrent comme des progressistes, rabâcher ces histoires. Pour moi, c'est particulièrement tragique, parce que c'est aussi ma famille, mais aussi des activistes israéliens ou des écrivains de gauche que j'admirais lorsque j'ai commencé à perdre mes illusions sur le sionisme, qui suivent. Sur les réseaux sociaux, si on commençait à demander des preuves, on risquait de se retrouver bannis (« cancel »). Des universitaires et des conseillers (les rape crisis counselors, travaillent notamment sur tous les viols et les agressions sexuelles au sein de l'université) ont perdu leur poste pour avoir refusé d'adhérer à la propagande israélienne. On s'est servi du mouvement #MeToo pour justifier le génocide [8]. Si cette militarisation du discours féministe justifiant le génocide à Gaza semble nouvelle, la mobilisation des forces coloniales qui s'affichent ostensiblement comme défenseurs des femmes contre des hordes « sauvages » a en revanche une longue histoire. On retrouve ce phénomène dans toute l'histoire coloniale, et c'est même un des premiers leviers de légitimation génocidaire, avant et après les faits. C'est ce que montre parfaitement, de façon analogue aux images diffusées après le 7 octobre, cette peinture de 1892, La Vuelta del Malón, qu'on a parfois traduit en « Le retour des pillards Indiens ». Cette peinture a servi a légitimer la « conquête du désert » génocidaire en Argentine [9] et aujourd'hui considéré comme l'une des pièces fondatrices de l'art argentin et de l'art colonial en général. On y voit des guerriers Mapuche fictifs capturer une femme blanche nue [10]. Souvenez-vous de cela lorsqu'une exposition artistique israélienne fera escale chez vous.

Le public anglophone devrait reconnaître tous ces motifs, vu l'histoire du lynchage aux États-Unis. Dans son travail doctoral, Jameson Austin Leopold a montré comment dans un essai paru en 1981, intitulé « Viol et racisme : le mythe du violeur noir », Angela Davis décrivait déjà « la fabrique idéologique raciste de la “propagande sur le viol” » comme étant la « principale justification politique et socioculturelle de l'institution extrajudiciaire du lynchage » [11]. Cette focale mise sur le violeur noir fantasmatique fonctionne et rend invisible le nombre incalculable de viols, non recensés, mais aussi comme le dit Leopold, tous les viols étatiques subis par les 13 millions de prisonniers américains lors de fouilles corporelles de façon quasi quotidienne. De même, cette fabrication répétée et obsessionnelle d'histoires de viols le 7 octobre occulte les abus sexuels routiniers, étatiques, de nombreux.ses palestinien.nes. Il ne fait aucun doute que les images de trophées, montrant des femmes dénudées et tenues dans des positions de torture, par des hommes palestiniens, sont des images de violence sexuelle. De même, il ne fait aucun doute que l'effacement du viol d'innombrables palestinien.nes, fouillées au corps par les FDI, et violé.e.s lors de maraudes par des soldats israéliens, est conduite par un racisme anti-palestinien.

La déshumanisation de l'ensemble de la population de Gaza continue. Le ministre de la défense, Yoav Galant, a déclaré, de manière tristement célèbre, qu'il s'agissait de bêtes, d'« animaux humains ». En hébreu, l'expression est hayot adam, ce qui revient à dire que ce sont des bêtes, des animaux, des monstres. C'est la traduction idiomatique. Ils ont donc créé ce jeu à somme nulle, comme si c'était nous ou eux, ce qui est une pensée génocidaire. Tout au long de l'histoire, dans des conflits très différents, nous assistons à la création de ce faux récit selon lequel des personnes d'identités différentes ne peuvent pas coexister. C'est nous ou eux, et ils doivent être anéantis.

Pouvez-vous parler des divisions politiques au sein de la société israélienne ?
AC : Haaretz, le journal sioniste libéral considéré comme « le journal israélien de référence », continue de répandre des calomnies sanglantes [référence au meurtre rituel, blood libel] ; pas de problème. Mais l'esprit d'État derrière lequel il se réfugie est différent de ce que pense la majorité du public israélien. Tareq Baconi parle de ça, et, soit dit en passant, tout le monde devrait lire Tareq Baconi. Il a écrit un excellent livre intitulé Hamas Contained. Ici, pas de romantisation du Hamas, le Hamas n'est glorifié d'aucune façon. Baconi le critique, mais au moins le voit pour ce qu'il est et en discute ouvertement [12]. Depuis le 7 octobre, il a été courtisé par les médias anglophones grand public, y compris le New Yorker, où il raconte comment Netanyahu n'avait dans le fond aucune stratégie. Je pense qu'il s'agissait d'une stratégie, mais qu'elle était vouée à l'échec dès lors que le statu quo était perturbé. Et elle a échoué au moment où l'opération Déluge d'Al Aqsa a été lancée avec succès le 7 octobre. J'ai parlé ailleurs de la hiérarchie de la guerre selon Sun Tzu : d'abord, il faut attaquer l'ennemi au niveau stratégique [13]. C'est ce que le Hamas a fait immédiatement. Ils ont attaqué l'approche dite du « conflit gérable » de Netanyahou, cette idée que tous les deux ans, on pouvait aller à Gaza et « tondre la pelouse » en ayant relativement peu de pertes du côté israélien. C'est une expression qu'ils ont utilisé, « tondre le gazon ». Toutes les capacités militaires que la résistance palestinienne a développées, il suffit de les écraser, de les raser périodiquement. On tue quelques centaines, peut-être des milliers de personnes – en 2014, c'était des milliers – et on continue à vivre comme ça indéfiniment tout en renforçant ses capacités technologiques. C'est ainsi que Netanyahou a cherché à créer « une paix durable », qui est le titre de son livre, que, selon ses collaborateurs, il feuillette encore pour ses discours [14].

Cette stratégie a échoué. Et qui sait ce qu'il adviendra de Netanyahou à présent ? Il est encore très
populaire. Mais avec l'échec spectaculaire de son approche, il y a des visions concurrentes qui s'affrontent pour influencer l'avenir d'Israël. L'une d'entre elles est celle d'un génocide total, véritable, sans même prétendre attaquer uniquement le Hamas : rayer tout simplement Gaza de la carte. Cette vision est également très populaire. Elle est partagée par les principaux chefs militaires et politiques actuellement en fonction. Smotrich, qui est le ministre des finances, est considéré comme l'une des figures clés de cette tendance, simplement parce qu'au cours de la dernière décennie, il a élaboré un plan plus ou moins exhaustif appelé « le plan décisif », qui est en gros une idée d'expulsion génocidaire. Face à cette vision génocidaire, il y a la solution dite à « deux États », qui n'est peut-être plus appelée « deux États » dans la société israélienne car elle n'a plus aucune base populaire, mais qui est issue de cette tradition. Ce point de vue est plus aligné sur la contre-insurrection, plus sophistiqué. C'est un point de vue qui est beaucoup moins populaire, mais qui est fortement encouragé par les États-Unis, qui sont extrêmement impliqués, bien plus qu'en Ukraine – je rappelle que les États-Unis ont envoyé des porte-avions et des dirigeants militaires et politiques de haut rang presque tous les jours au cours des premiers mois. Les États-Unis prônent une forme de contre-insurrection, tirant les leçons de leurs échecs militaires au Moyen-Orient au cours des deux dernières décennies. La contre-insurrection repose sur une division des populations, l'isolement des insurgés, un contrôle de l'espace et, peut-être la donnée majeure de l'équation, sur la nomination d'un gouvernement qui travaillerait pour les « intérêts du gouvernement américain ». Je cite ici le manuel de terrain de la contre-insurrection américaine, le FM 3-24 [15].

La contre-insurrection ne s'encombre pas du bien-être des palestiniens. Elle cherche une manière plus sophistiquée et plus efficace d'accomplir les objectifs de l'État car, à long terme, la manière forte, la méthode brutale, avance-t-elle, plutôt que d'écraser la résistance risque de démultiplier ses forces. La contre-insurrection est peut-être encore plus génocidaire, si l'on tient compte des pertes humaines, de son incapacité à résoudre le conflit ou ses capacités à répondre aux besoins des gens (comme si tout le monde était humain). Mais la contre-insurrection réfléchit en termes d'efficacité. Dans un premier temps, Israël a pu recruter un peu plus de 300000 soldats réservistes, en fermant divers secteurs de son économie pour compléter son armée de 150000 conscrits, tandis que le Hamas disposait d'environ 40000 combattants. Le PIJ en comptait lui au moins 10000. Des milliers d'autres se sont battus aussi en Cisjordanie. Le Hezbollah, qui bombarde constamment Israël depuis le nord du Liban depuis le 7 octobre, compte environ 100000 combattants. Les maigres effectifs d'Israël ont donc été mis à rude épreuve. À l'heure actuelle, tous les réservistes sont rentrés chez eux. Les Américains savent qu'Israël est loin de disposer de forces suffisantes pour gagner une guerre urbaine sur un terrain aussi complexe que celui de Gaza. Il faut établir un rapport d'un pour dix ou même d'un pour vingt entre ceux qui attaquent et ceux qui défendent, selon John Robb et son livre Brave New War, mais selon John Spencer aussi, qui reprend une maxime qui remonte à Clausewitz, à la guerre, la défense est toujours la plus forte [16]. Ils se demandent donc, okay, alors comment pouvez-vous faire cela de manière réaliste ? Quels sont les objectifs réalisables ? On ne peut pas agir intuitivement et essayer d'éliminer 2,3 millions de personnes en pensant que l'on va gagner alors que les adversaires se défendent et semblent savoir ce qu'ils font.

En conséquence, environ tous les deux jours depuis le début de l'invasion terrestre, la résistance palestinienne a diffusé d'incroyables vidéos de guérilla, ciblant les FDI avec des snipers, des mines, des EEI (Engins explosifs improvisés), des mortiers, des armes thermobariques et d'innombrables attaques au lance-roquette, utilisant souvent des Al-Yassin 105, qui est un missile à deux têtes fabriqué à Gaza et qui désactive le blindage défensif des chars (le profil Twitter de Jon Elmer est actuellement un bon site d'archive pour ces images).

Le nombre de victimes israéliennes a augmenté en conséquence, l'armée publiant les noms de deux à cinq soldats morts par jour en moyenne au cours des deux premiers mois et des dizaines de soldats blessés chaque jour. Gardons à l'esprit que ce sont leurs chiffres, et que l'armée israélienne ment de façon patentée. Les citoyens font état d'un flux constant d'hélicoptères de secours venant de Gaza en direction des hôpitaux. Selon les registres des hôpitaux israéliens, le nombre réel de soldats blessés est environ dix fois plus élevé que les chiffres communiqués par les FDI [17] ; des milliers de soldats reviennent handicapés, un fonctionnaire du ministère israélien de la défense, parle d'une vague « sans précédent, une situation que nous n'avons jamais connue » [18].

Incapable de soutenir militairement et économiquement l'invasion terrestre massive, Israël a maintenant (fin mars) libéré toutes ses brigades de réserve, refusant toujours un cessez-le-feu progressif et un accord d'échange d'otages, même au risque de violer une récente résolution du Conseil de sécurité de l'ONU.

En Israël, nous avons assisté à la montée en puissance d'un certain Yitzhak Brik. C'est un général de réserve de premier plan qui a prédit l'effondrement total des défenses israéliennes, après avoir étudié en profondeur des dizaines d'unités israéliennes en 2018. Il a rencontré Netanyahu et Gallant, le Premier ministre et le ministre de la Défense, à plusieurs reprises en octobre. C'est l'une des nombreuses personnes qui les conseille, c'est un homme qui a été plébiscité par les militaires et dont la popularité est très élevée. Il a également mis en garde contre une invasion terrestre, qu'il n'a pas hésité à la qualifier de « piège », et a recommandé des bombardements aériens, la poursuite d'un siège renforcé ainsi que des « raids chirurgicaux » venant de la mer, utilisant des unités d'élite telles que l'« Unité Fantôme . Cette unité, créée par Aviv Kohavi, n'a d'ailleurs pas encore été utilisée dans des combats à grande échelle ; son chef, le colonel Asaf Hamami, a été tué le 7 octobre.

Combien de temps Israël peut-il tenir avant de trouver un accord autour des otages ?
AC : A l'heure où j'écris ces lignes, les otages restent le joker palestinien. Israël s'est trouvé face à ce que j'appellerais un vide stratégique, réagissant par la rage et l'humiliation génocidaires et réduisant continuellement en cendres son propre contrat social en bombardant, en tirant et même en gazant ses propres citoyens retenus en otage à Gaza. Avec l'effondrement de ce paradigme, différentes approches stratégiques sont en lice pour combler le vide : la contre-insurrection, poussée par le principal complice génocidaire, les États-Unis, et le génocide messianique total, très populaire dans la société israélienne extrêmement fasciste et raciste. La vision contre-insurrectionnelle verrait essentiellement une Autorité palestinienne réorganisée tenter de prendre le contrôle de la bande de Gaza dans une sorte de processus menant à la création d'un État, mais le problème est que tout dirigeant israélien qui accepterait de suivre ce scénario a peu de chances de l'emporter parmi l'électorat israélien, qui a été conditionné pendant des années à considérer les Arabes comme des terroristes sous-humains auxquels on ne pourrait jamais faire confiance avec un État.

Le fait de prendre des soldats en otage a été une des manières pour la résistance palestinienne de forcer certaines négociations avec Israël depuis de nombreuses années. Le premier deal qui a mis fin au statu quo 1:1, un prisonnier pour un prisonnier, remonte, selon l'un des négociateurs israélien nommé Ariel Merari [19], à 1978 et l'accord avec le FPLP et General Command (un groupe de combat qui a scissionné avec le FPLP) pour l'échange de 76 prisonniers politiques palestiniens contre un soldat israélien. Depuis, la résistance est parvenu a faire monter le nombre de prisonniers échangé dans chaque transaction, l'Accord Jibril occupant une place particulièrement douloureuse dans la mémoire israélienne, le FPLP-GC parvenant à faire libérer 1151 prisonniers palestiniens en échange de trois soldats capturés durant la Guerre au Liban en 82, dont le militant japonais pro-palestinien Kōzō Okamoto issu des rangs de l'Armée rouge japonaise.

L'épisode autour de Gilad Shalit, enlevé en 2006, a marqué un autre tournant. Shalit a été capturé (tandis que deux autres soldats qui se trouvaient avec lui dans le même char étaient tués) sous le gouvernement d'Olmert, un Premier ministre israélien que l'on voit, dans un documentaire d'Al Jazeera, manquer de respect à l'égard de Shalit. Shalit, d'après Olmert, ne se serait pas défendu comme les autres qui ont été tués. Cet épisode n'a fait que révéler le fait que les dirigeants israéliens préfèrent des soldats morts que des soldats captifs.

La famille de Shalit, son père Noam en tête, a réussi à mobiliser un mouvement social pour faire pression en faveur de sa libération par le biais d'un échange de prisonniers – « quel que soit le prix ». Ce mouvement social a été repris et approuvé par les rivaux d'Olmert, transcendant les lignes politiques sionistes, de la droite aux sionistes libéraux.

Olmert était sur le point de trouver un accord – environ 350 prisonniers palestiniens en échange de Shalit – mais, selon lui, et c'est ce qu'il dit dans cette interview diffusée par Al Jazeera, son rival et ancien Premier ministre Ehud Barak a rendu visite à la famille de Shalit une nuit avant la signature de l'accord, signalant ainsi au Hamas qu'Israël était prêt à céder encore davantage.

Lorsque M. Netanyahou a pris le pouvoir en 2009, avec Ehud Barak comme ministre de la défense, il a promis à sa base de ramener Gilad Shalit à la maison. En 2011, un accord incroyable a été conclu (1027 Palestiniens en échange d'un soldat, dont Yahya Sinwar). Cet accord est perçu, de chaque côté, comme un énorme échec pour Israël et une incroyable victoire pour la résistance.

David Graeber, dans un article qu'il a écrit sur la Palestine après avoir passé du temps là-bas, a fait l'une de ces observations anthropologiques dont il a l'habitude, à la fois des plus simples et des plus profondes, en disant que l'hospitalité est « la raison majeure de la vie » (« l'hospitalité est tout ») dans la culture palestinienne. L'une des ironies tragiques de l'histoire selon lui est qu'Israël est le pire invité possible. Et c'est vrai, vous savez, quiconque a fait l'expérience de l'hospitalité palestinienne vous le dira : à bien des égards, le sens, le cœur de la vie sociale en Palestine est d'être généreux envers les invités et les étrangers. Et nous le voyons dans le traitement des otages, dans la façon dont ils racontent leur expérience les rares fois où ils sont autorisés à parler librement,
comme ce fut le cas pour Yocheved Lifshitz. Nous avons vu ça aussi avec Gilad Shalit – il n'a jamais raconté en détail, apparemment pas même à sa famille, l'expérience de ces cinq années passées en captivité –, le Hamas a diffusé des images qui le montrent en train de traîner avec ses ravisseurs, l'« Unité fantôme » du Hamas, discutant, buvant le thé, recevant des lettres de sa famille, faisant un barbecue à l'extérieur, et ainsi de suite. Je suis certain que la situation n'était pas agréable pour lui, mais comparez-la à celle des prisonniers palestiniens qui, depuis le 7 octobre, subissent des tortures punitives, sont battus, mis en position de stress psychologique, privés de sommeil par la diffusion de l'hymne national israélien dans leur cellule, et assassinés. Et dans les médias internationaux, nous voyons ce double traitement absolument raciste, aucun mot sur plus de 7500 prisonniers politiques palestiniens détenus sans procès équitable, dont beaucoup ne savent même pas quelles sont les raisons de leur détention administrative, sans parler des milliers d'autres, qui ont été enlevés depuis le 7 octobre. Jusqu'à présent, chaque accord sert de nouvel étalon dans les négociations d'otages entre Israël et la résistance. La question est de savoir si l'accord Shalit et le 7 octobre ont suffisamment ébranlé l'image qu'Israël a d'elle-même pour que cela change. Est-ce qu'Israël est capable, par ailleurs, de résister aux pressions exercées sur elle à l'internationale ? Le prix à payer pour ne pas céder pourrait être trop élevé, ouvrant la voie à une migration de masse.

Si, jusqu'à présent, Israël a échoué dans ses objectifs de guerre déclarés (détruire le Hamas et restituer les otages), le génocide en cours à Gaza n'est pas de bon augure pour la résistance. Pouvez-vous envisager une issue réaliste pour l'une ou l'autre des parties ?
AC : En évitant de m'aventurer dans des prédictions qui pourraient s'avérer fausses, je dirais que nous devrions attendre cinq ans avant de tirer des conclusions dans un sens ou dans l'autre. Historiquement, Israël met cinq ans à céder après une défaite militaire, et ce n'est que le pouvoir et la violence qui lui forcent la main. Cinq ans après la guerre du Kippour en 1973, Israël s'est finalement engagé à restituer la péninsule du Sinaï à l'Égypte. Cinq ans après le début de la première Intifada, elle a permis à des milliers d'anciens combattants et réfugiés palestiniens, dont Yasser Arafat, de rentrer en Palestine et d'entamer ce que l'on appelle le processus de paix. Cinq ans après le début de la deuxième Intifada, elle a retiré ses colonies de Gaza. Et cinq ans après la capture de Gilad Shalit, un accord de libération a finalement été conclu en 2011.

Les gains réels de l'actuel levier que les Palestiniens détiennent avec leurs otages depuis le 7 octobre ne se matérialiseront que lorsque le terrain politique fragile d'Israël s'effritera de l'intérieur, sous l'administration de Netanyahou. Comme dans le cas qui opposait Netanyahou à Olmert, les partis d'opposition – dirigés par le centriste sioniste génocidaire Yair Lapid – prétendent aujourd'hui être les sauveurs des otages. Tôt ou tard, ils pourraient se retrouver à négocier eux aussi certaines concessions faites par Israël.

Le joker israélien est l'Autorité palestinienne (AP). L'administration Netanyahou est politiquement incapable de reconnaître l'AP comme son atout militaire le plus vital, mais, là encore, un successeur pourrait être en mesure de le faire et essaiera peut-être de redorer le blason de l'AP, de la réorganiser et de la désigner à nouveau comme organe directeur en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. À moins qu'un événement inattendu se produise, ce qui est loin d'être impossible, M. Netanyahou restera en place au moins jusqu'aux élections d'octobre 2026. Pendant ce temps, l'AP continue de s'effondrer. Aujourd'hui, la résistance – des factions armées (y compris la branche armée du Fatah, la Brigade des martyrs d'Al-Aqsa) aux jeunes qui se révoltent dans les rues – voit dans l'AP un bras armé de l'État israélien, et il faudrait de véritables prouesses politiques pour qu'elle recouvre sa légitimité. Toutefois, le succès de la contre-insurrection israélo-américaine en dépend.

La première Intifada, qui a débuté en décembre 1987, a été un soulèvement populaire massif contre l'apartheid israélien. Ce soulèvement a fait usage à grande échelle des outils de la lutte de masse – grèves, désobéissance civile, rassemblements de masse, émeutes, résistance fiscale – qui ont tous fonctionné de concert. Et malgré le fait que le soulèvement ait été en grande partie non armé, les réponses furent d'une brutalité indescriptible : plusieurs centaines de manifestants ont été tués, des dizaines de milliers ont été arrêtés et plus de cent mille Palestiniens ont été blessés par des soldats israéliens qui avaient reçu l'ordre exprès du Premier ministre Yitzhak Rabin de leur « briser les os ». Pourtant, cette génération de rebelles se souvient encore de cette période avec une tendresse incroyable. Mais ça n'est pas en leur « brisant les os » que le mouvement fut pacifié, c'est en faisant venir l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui était en exil à Tunis, et en la désignant comme représentante légitime du peuple palestinien. Le Field Manual de l'armée américaine précise bien qu'une contre-insurrection réussie et durable « nécessite le développement d'institutions et de dirigeants locaux viables » [20]. S'il n'y a pas de dirigeants, si la résistance est décentralisée, la contre-insurrection a besoin de la création d'une direction centralisée. L'OLP, qui avait été créée par les États arabes en 1964 comme « outil pour contrôler les factions [palestiniennes] insurgées », selon les termes de Baconi [21], devait maintenant endosser le rôle attribué par les États-Unis et Israël et prendre la direction du soulèvement. Cela a permis à Israël et aux États-Unis de marginaliser et d'ignorer les comités populaires décentralisés qui, pour reprendre la terminologie de Fanon, guidaient l'insurrection en-dehors de toute « politique traditionnelle » récupérable [22]. Ensuite, par le biais des accords d'Oslo rédigés entre 1993 et 1995, l'OLP, Israël et les États-Unis ont formé l'AP qui deviendra bientôt le bras auxiliaire de l'occupation israélienne, fort d'un appareil de sécurité limité qui se consacrerait au maintien de l'ordre et à la répression des insurgés au sein des groupes de population palestiniens dans certaines zones de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Je ne saurais décrire l'ampleur du succès de cette initiative.

Des personnes bien intentionnées continuent de considérer les accords d'Oslo comme un véritable processus de paix plutôt que comme une opération sophistiquée de contre-insurrection qui a permis à Israël de poursuivre son projet de colonisation dans un calme relatif. Après l'effondrement du soi-disant « processus de paix » à l'issue des cinq années initialement prévues par l'accord, l'Autorité palestinienne est restée en place. La seconde Intifada a éclaté en octobre 2000 et, pendant un bref moment, le chef de l'OLP, Yasser Arafat, a fait un geste en libérant 350 prisonniers politiques, dont des membres du Hamas et du PIJ, mais les États-Unis et Israël l'ont ensuite renvoyé et un nouveau collaborateur en chef a été nommé, Mahmoud Abbas, alias Abou Mazen. L'AP a été évincée de Gaza en 2007 lorsque Abou Mazen a tenté ce que Baconi appelle un « coup d'État planifié par les États-Unis » [23], après la victoire du Hamas en Cisjordanie aux élections en 2006 [24]. Mais Abou Mazen a pu mener à bien le coup d'État en Cisjordanie et a grandement contribué à stabiliser le contrôle d'Israël sur la région [25].

L'AP donne l'apparence d'une autonomie palestinienne, mais en fait, tout comme les gouvernements des bantoustans en Afrique du Sud durant l'apartheid, elle n'est qu'une extension de l'État colonial, un outil de contre-insurrection très efficace pour la répression des rébellions locales, parce qu'elle oblige la population autochtone à s'auto-réguler. Le Fatah, qui était un mouvement révolutionnaire dans les premiers jours de la lutte armée, est aujourd'hui essentiellement contenu par l'AP. Les rebelles potentiels sont désormais des employés du gouvernement qui se battent pour conserver leur emploi de collaborateurs. Les chefs communautaires (community organizers) travaillent désormais pour des ONG, illustrant la catégorisation tristement célèbre de Colin Powell selon laquelle les organisations à but non lucratif « multiplient les forces » de l'Empire [26]. L'argent injecté par les pays de l'OTAN dans le secteur gouvernemental et à but non lucratif est la principale raison de la pacification relative de la Cisjordanie après la militarisation de la résistance palestinienne au cours de la seconde Intifada. Cela fait écho à la ligne directrice du général Petraeus qui consiste à utiliser « l'argent comme un système d'armes » à part entière [27]. Voici les principes éprouvés de la contre-insurrection : entrer avec une force écrasante pour contrôler l'espace, isoler les insurgés du reste de la population, nommer son propre gouvernement (mais, surtout, faire en sorte qu'il ait la même identité que la population générale) et fournir à la population des services afin qu'elle ne s'insurge pas pour satisfaire ses besoins fondamentaux (on retrouve ici le concept SWEAT-MSO
du général Peter Chiarelli [28] : réseaux d'égouts, d'eau, d'électricité et ramassage des ordures ; je recommande la courte vidéo de Greg Stoker sur la SWEAT-MSO). En résumé : « diviser pour mieux régner » + de l'argent – c'est ainsi que les empires gagnent les guerres.

Mais d'une manière ou d'une autre, bien que le monde ait fourni à l'Autorité palestinienne les institutions néolibérales qui l'ont conduit à la stabilité contre-insurrectionnelle étouffante d'un régime néocolonial, Israël continue de se tirer une balle dans le pied. Il est intéressant de noter que la littérature militaire israélienne ne reconnaît généralement pas l'efficacité de l'AP dans la poursuite de ses propres intérêts. Le terme de contre-insurrection n'a pas été traduit de manière exhaustive en hébreu, et lorsque les stratèges israéliens en parlent en anglais, ils confondent généralement la contre-insurrection avec l'« anti-terrorisme » [29]. On s'en rend compte en parcourant Insurgencies and Counterinsurgencies, une publication de Cambridge qui date de 2016 éditée par des auteurs israéliens : dans leur chronologie de la prétendue « expérience contre-insurrectionnelle » d'Israël, ils sautent tout simplement les années importantes qui ont suivi les Accords d'Oslo [30], révélant ainsi qu'ils ne conçoivent la contre-insurrection que comme application de la force, et non comme un ensemble d'« opérations de stabilisation » [31]. Comment peuvent-ils ne pas comprendre cela ? Peut-être que cela tient au fait qu'Israël soit une colonie de peuplement (settler-colony), et que l'idée fondamentale d'une telle colonie consiste à nettoyer et remplacer les populations autochtones plutôt que de les contenir et les contrôler. Mais la raison véritable tient, je pense, à l'incompétence de l'armée, et plus généralement, à sa cupidité. L'armée israélienne, comme l'a montré l'historien militaire Uri Milstein, est une institution profondément anti-intellectuelle. La dépendance accrue à l'armée et l'industrie militaire, générateurs de PIB, enfonce Israël dans des stratégies militaires suicidaires. Je suppose qu'on pourrait considérer cela comme des symptômes du système capitaliste en général, où la logique du marché peut être parfois auto-destructrice. La résistance palestinienne qui, par contraste, mise sur le sumud (la persévérance, la fermeté) et sur sa capacité à combattre à long terme, pourrait trouver tout cela encourageant.

Vous avez participé au mouvement de solidarité avec la Palestine aux États-Unis. Quel est votre sentiment actuel au sujet du mouvement ?
AC : Après six mois de guerre, la question demeure : quand le monde interviendra-t-il ? La résistance à Gaza continue d'infliger de lourdes pertes aux FDI, à un rythme soutenu, et entrave la machine génocidaire. La résistance continue aussi, de façon conséquente, au Liban, au Yémen et en Irak. Aux États-Unis, certaines entreprises israéliennes ont été prises pour cible, c'est le cas de la ZIM (transport maritime), du fabricant d'armes Elbit, et d'autres opérateurs logistiques ou armateurs. Malheureusement on constate que l'énergie populaire apparue durant les premières semaines après le 7 octobre est retombée, contenue principalement par les libéraux et les politiques identitaires (identity politics). Des anti-sionistes Arabes, Juifs et des organisations étudiantes ont pu canaliser la rage populaire durant certaines manifs et certains rassemblements, et continuent maintenant leurs opérations qui, de facto, sont contre-insurrectionnelles en planifiant leurs campagnes électorales. Dès lors que quelqu'un propose un genre d'action plus décisif, elles l'évincent en prétendant que ce serait trop dangereux pour les personnes marginalisées (people of a marginalized identity). Comme le dit Idris Robinson, leur faculté à organiser des manifs « repose sur le génocide palestinien ». Pendant ce temps, les tendances insurrectionnelles qui seraient capables d'appeler et de contourner la modalité contre-insurrectionnelle des organisations libérales et identitaires ne sont pas encore intervenues de manière significative pour la Palestine. Ces tendances ont participé au soulèvement de George Floyd en 2020 et sont visiblement réapparu sous la forme d'un réseau complètement décentralisé alimentant le mouvement Stop Cop City. Elles ont réussi à démanteler temporairement le site de construction de Cop City le 5 mars 2023 et ont fait pression sur de nombreuses entreprises de construction pour qu'elles abandonnent le projet, l'une d'elles a tenu bon avant de finalement abandonner après avoir été ciblée par des dizaines d'attaques et de sabotage clandestins dans tout le pays. Il est concevable qu'une campagne similaire puisse isoler, chasser les fabricants d'armes locaux, et les contraindre à arrêter de fournir Israël en armes. Il reste à voir si ces tendances auront envie ou seront capables de se relier matériellement et réellement aux forces populaires qui n'ont pas encore été entièrement cooptées par ce qu'Idris appelle « l'aile progressiste de la contre-insurrection ».

En février, l'anarchiste Aaron Bushnell a commis cet acte extraordinaire : il a tué un soldat de l'armée de l'air américaine en orchestrant sa propre auto-immolation diffusée en direct – un acte de solidarité qui a profondément ému divers groupes de résistance palestiniens. Bien que sa mort soit tragique et horrifiante, elle a donné un sens à ce qu'il avait à dire. Cela semble avoir donné un nouvel élan à la protestation aux États-Unis, en incitant les gens d'ici et d'ailleurs à avoir ne serait-ce qu'une fraction de son courage et à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour mettre fin au génocide. Son sacrifice nous pousse tous à faire un pas de plus.

Je trouve aussi un certain espoir dans la popularité croissante des écrits de Basil Al-Aʿraj dans les discours de la résistance palestinienne. C'était un combattant, un martyr de la résistance, tué par des soldats israéliens lors d'une fusillade en 2017. Basil a été fortement influencé par Fanon et a adopté son point de vue radicalement inclusif et anti-identitaire. Dans ses « Huit règles et réflexions sur la nature de la guerre », Basil a déclaré : « chaque Palestinien (au sens large, c'est-à-dire toute personne qui considère la Palestine comme un élément de sa lutte, indépendamment de ses identités secondaires), chaque Palestinien est en première ligne de la bataille pour la Palestine ; veillez à ne pas échouer dans votre tâche. » [32] Dans un texte moins connu qui n'a pas encore été entièrement publié en anglais, il a écrit :

« Je ne considère plus qu'il s'agit d'un conflit entre Arabes et Juifs, entre Israéliens et Palestiniens. J'ai abandonné cette dualité, cette simplification naïve du conflit. Je suis convaincu par la division du monde que proposent Ali Shariati et Frantz Fanon [entre un camp colonial et un camp de la libération]. »

« Dans chacun des deux camps, on trouve des gens de toutes les religions, langues, races, ethnies, couleurs et classes. Dans ce conflit, par exemple, vous trouverez des gens de notre peuple [de notre peau] qui se tiennent grossièrement dans l'autre camp, et en même temps vous trouverez des Juifs qui se tiennent dans notre camp » [33].

Il poursuit en critiquant les éditos de la journaliste israélienne Amira Hass, autant d'exemples insidieux de « l'aile progressiste de la contre-insurrection », en lui opposant des Israéliens comme Yoav Bar et Jonathan Pollak, exemples de Juifs qui, comme dirait Fanon, « changent de camp, deviennent 'indigènes' et acceptent de subir la souffrance, la torture et la mort » en tant que membres du camp de la libération [34]. Si, selon Basil et Fanon, la résistance élargie est capable de distinguer les amis des ennemis eut égard aux « choix qu'ils font » [35], à leurs actions et à leurs engagements, plutôt que sur la base de leur identité et de leur « race », alors les opérations psychologiques contre-insurrectionnelles qui montent les gens les uns contre les autres et empêchent la diffusion de l'action collective pourraient être stoppées, permettant à une trajectoire plus redoutable du mouvement de se déployer au cœur de l'Empire.


[1] Lundimatin n'a pas vocation à ne publier que des articles auxquels notre rédaction adhèrerait totalement et parfaitement. A vrai dire, si c'était le cas, nous ne serions pas un journal ou nous ne publirions qu'un ou deux articles par an. Notre travail, discret, consiste à agencer les écarts et articuler accords et désaccords, choisir de publier, d'amender, de ne pas publier. Le plus souvent ces décisions se prennent avec évidence et sans grande hésitation. Ce ne fut pas le cas concernant la publication de cette traduction d'abord parue chez nos collègues anglo-saxons de Endnotes. De nombreuses analyses contenues dans cet entretien nous paraissent lumineuses et finaudes : la critique de la solution à deux États en tant que dispositif contre-insurrectionnel, le décalage de l'analogie du soulèvement de Varsovie à l'évasion de Sobibor, l'historicisation de la violence du 7 octobre, etc. D'autres nous sont apparus comme une variation plus ou moins raffinée d'un campisme pénible qui s'affranchi du réel pour produire de l'idéologie, voire travesti les faits pour les redispatcher entre la pureté du bien et le mal absolu, les gentils et les méchants. C'est d'ailleurs sur ce point que le couplage sionisme/antisionisme trouve son divergeant accord. Il y aurait pourtant beaucoup à dire et penser de ce qu'un événement comme le 7 octobre appelle et enseigne. Non pas pour nuancer le massacre ou le génocide, au contraire, mais pour en complexifier l'analyse. Comprendre par exemple qu'un même événement peut contenir des gestes amis et d'autres purement hostiles. Ne pas confondre la joie de voir un mur effondré avec la terreur de familles abattues à l'arme automatique, l'audace d'un ULM qui traverse la frontière la plus sécurisée du monde et l'abjection d'un corps lynché par la foule, un soulèvement populaire et un attentat suicide de masse. C'est en tout cas ce que nous autorise et peut-être ce à quoi nous oblige notre distance avec l'évènement : « chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l'enfer, n'est pas l'enfer. »

[2] George Orwell, « Reflections on Gandhi », Partisan Review, 1949 [tr. fr. in Essais, articles, lettres t. 4 (1945-1950), Ivrea/Encyclopédie des nuisances, 2001].

[3] Lorsque je parle de « la résistance », je parle de la pluralité des factions et des individus non affiliés qui s'opposent au siège, à l'apartheid et à la colonisation israélienne en Palestine et ailleurs.

[4] Il fut difficile d'identifier de nombreux corps défigurés par les tirs indiscriminés des forces armées israéliennes dans l'enveloppe de Gaza ce jour-là. Les autorités israéliennes, qui parlaient au départ de 1400 morts, ont lentement revu leurs chiffres. Amos Harel, le journaliste militaire travaillant pour Haaretz, parle actuellement « de presque 1100 morts ». Voir Amos Harel, « Israel's Army Makes Headway in Gaza, but Hamas' Surrender Is Far from Imminent », Haaretz, 14 novembre 2023, sec. Israel News, https://www.haaretz.com/israel-news/2023-11-14/ty-article/.premium/israels-military-is-makingheadway-in-gaza-but-hamas-surrender-is-far-from-imminent/0000018b-ca6f-d8c7-a59b-df6f80560000.

[5] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1961.

[6] Raz Segal, « A Textbook Case of Genocide », Jewish Currents, 2023, https://jewishcurrents.org/a-textbook-case-of-genocide.

[7] Voici une liste partielle du « debunkage » :

https://www.yesmagazine.org/social-justice/2024/03/05/israel-hamas-oct7-report-gaza
https://theintercept.com/2024/02/28/new-york-times-anat-schwartz-october-7/
https://mondoweiss.net/2023/12/cnn-report-claiming-sexual-violence-on-october-7-relied-on-non-credible-witnesses
-some-with-undisclosed-ties-to-israeli-govt/
https://mondoweiss.net/2023/12/despite-lack-of-evidence-allegations-of-hamas-mass-rape-are-fueling-israeli-genoci
de-in-gaza/
https://mondoweiss.net/2023/12/zaka-is-not-a-trustworthy-source-for-allegations-of-sexual-violence-on-october-7/
https://mondoweiss.net/2024/01/family-of-key-case-in-new-york-times-october-7-sexual-violence-report-renouncesstory-says-reporters-manipulated-them/
https://mondoweiss.net/2023/12/how-human-rights-organizations-are-aiding-the-israeli-assault-on-gaza/
https://www.youtube.com/watch?v=pMqRK5LpGy4
https://twitter.com/zei_squirrel/status/1751812309557670384
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[8] « Inside the Campaign to Undermine DEI and Palestine Solidarity at the University of Minnesota : An Interview with Dr. Sima Shakhsari », Mondoweiss, January 31, 2024, https://mondoweiss.net/2024/01/inside-the-campaign-to-undermine-dei-and-palestine-solidarity-at-the-university-of-minnesota-an-interview-with-dr-sima-shakhsari/.

[9] Lauren Kaplan, « Topographical Violence and Imagining the Nation in Nineteenth-Century Argentina », Hemisphere, Visual Cultures of the Americas 10, no. 1, 1er janvier 2017, p. 32.

[10] Laura Malosetti Costa, « The Return of the Indian Raid (La Vuelta Del Malón) », Equipo de Desarrollo de la Dirección de Sistemas |Secretaría de Gobierno de Cultura, https://www.bellasartes.gob.ar/en/collection/work/6297/.

[11] Jameson Austin Leopold, « Critique of ‘Sexual' Violence », manuscrit non publié, 2024.

[12] Tareq Baconi, Hamas Contained : The Rise and Pacification of Palestinian Resistance, Stanford Studies in Middle Eastern and Islamic Societies and Cultures, Stanford, California : Stanford University Press, 2018.

[13] Sun Tzu,
L'Art de la guerre, Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2000.

[14] Binyamin Netanyahu, A Durable Peace : Israel and Its Place among the Nations, New York, Warner Books, 2000.
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[15] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 2018.

[16] Carl von Clausewitz, De la guerre, éditions de Minuit, 1955 ; John Robb, Brave New War : The Next Stage of Terrorism and the End of Globalization, Hoboken, NJ, John Wiley & Sons, Inc, 2008 ; John Spencer, « Mini-Manual for the Urban Defender », John Spencer Online, 2022, https://www.johnspenceronline.com/mini-manual-urbandefender.
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[17] Yaniv Kubovich and Ido Efrati, « Discrepancies Arise between IDF and Hospital Reports on Numbers of Wounded
Soldiers », Haaretz, 10 décembre 2023, sec. Israel News, https://www.haaretz.com/israel-news/2023-12-10/ty-article/.premium/1-593-israeli-soldiers-wounded-since-october-7-idf-reveals/0000018c-5416-df2f-adac-fe3fbe6d0000.

[18] חן ארצי סרור, “יותר מ- 2,000נכי צה'ל חדשים מתחילת המלחמה : ‘לא עברנו משהו דומה לזה, Ynet, 7 décembre 2023, https://www.ynet.co.il/health/article/yokra13707397.
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[19] Lior Kodner, « Professor Ariel Merari : Ein Li Safek », הארץ, Haaretz Podcast, 12 novembre 2023, https://www.haaretz.co.il/digital/podcast/weekly/2023-11-12/ty-article-podcast/0000018b-c36d-dc2b-a3fb-e7fd6
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[20] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 2018, 1–22.

[21] Tareq Baconi, op. cit., p. 14.

[22] « Les dirigeants de l'insurrection, qui voient le peuple enthousiaste et ardent porter des coups décisifs à la machine
colonialiste, renforcent leur méfiance à l'égard de la politique traditionnelle ». Frantz Fanon, Les damnés de la terre, La Découverte/Poche, 2016, p. 127.

[23] Baconi, op. cit., p. 331.

[24] David Rose, « The Gaza Bombshell », Vanity Fair, 3 mars, 2008, https://www.vanityfair.com/news/2008/04/gaza200804.

[25] Baconi, op. cit., p. 123.

[26] Sarah Kenyon Lischer, « Military Intervention and the Humanitarian 'Force Multiplier' » Global Governance 13, no. 1 (2007), pp. 99–118.

[27] David H. Petraeus, « Multi-National Force-Iraq Commander's COUNTERINSURGENCY GUIDANCE », Military Review, 2008, 211.
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[28] Fred M. Kaplan, The Insurgents : David Petraeus and the Plot to Change the American Way of War, New York, Simon & Schuster, 2013, p. 185.

[29] Efraim Inbar and Eitan Shamir, « Israel's Counterinsurgency Experience », in Insurgencies and Counterinsurgencies, ed. Beatrice Heuser and Eitan Shamir, Cambridge, Cambridge University Press, 2016, pp. 168–90.

[30] Ibid., p. 178.

[31] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 7-3 (89).

[32] Basil Al-Aʿraj, « Eight Rules and Insights on the Nature of War », Resistance News Network, 2017-2023, https://t.me/PalestineResist/25227.

[33] Basil Al-Aʿraj, Wajadtu Ajwibatī : Hākadhā Takallama al-Shahīd Bāsil al-Aʻraj, al-Ṭabʻah al-ūlá, Bayrūt, Bīsān lil-Nashr wa-al-Tawzīʻ, 2018, p. 146. Traduit par Adi Callai.

[34] Frantz Fanon, op. cit.

[35] James Yaki Sayles, Meditations on Frantz Fanon's Wretched of the Earth : New Afrikan Revolutionary Writings, Chicago, Ill, Spear and Shield, 2010, p. 181.

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