Faire son encens très simplement
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L’aéroport de Nouméa sera resté fermé pendant 3 semaines – si la date de réouverture prévue au 2 juin est maintenue. Les Français et les touristes étrangers présents en Nouvelle-Calédonie ont été évacués via des avions militaires affrétés par la France, l’Australie et la Nouvelle Zélande. Au 24 mai, le bilan était de sept morts, dont deux gendarmes et une personne tuée par un militaire. Le président Macron, qui s’est rendu sur place, a parlé d’un « mouvement d’insurrection absolument inédit », ajoutant que « personne ne l’avait vu venir avec ce niveau d’organisation et de violence ».
Des chercheurs spécialistes de la région avaient pourtant prévenu : les agissements du gouvernement vis-à-vis de ce territoire, depuis plusieurs années, risquaient de mettre le feu aux poudres. Mais ces mises en garde n’ont pas été écoutées. Jusque-là, l’État pouvait pourtant s’appuyer sur l’accord de Nouméa signé en 1998, sans doute imparfait mais surtout remarquable à bien des égards. Les signataires – État français et responsables politiques locaux – y affirment que « le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale » et posent les bases d’un respect mutuel, en rétablissant quelques vérités historiques. Extrait : « Lorsque la France prend possession de la Grande Terre, que James Cook avait dénommée “Nouvelle-Calédonie”, le 24 septembre 1853, elle s’approprie un territoire selon les conditions du droit international alors reconnu par les nations d’Europe et d’Amérique, elle n’établit pas des relations de droit avec la population autochtone. Les traités passés, au cours de l’année 1854 et les années suivantes, avec les autorités coutumières, ne constituent pas des accords équilibrés mais, de fait, des actes unilatéraux. Or, ce territoire n’était pas vide. La Grande Terre et les îles étaient habitées par des hommes et des femmes qui ont été dénommés kanak. »
Qu’en est-il une vingtaine d’années plus tard ? L’accord de Nouméa prévoyait jusqu’à trois référendums portant sur la question de l’indépendance de l’île. Le premier, organisé en 2018, marque la victoire des loyalistes (favorables au maintien dans le giron français) par 56,67 % des voix. En 2020, la question est de nouveau posée et l’écart se ressère : le « non » ne recueille plus que 53,26 %. Le score allait-il basculer lors de la troisième et dernière consultation prévue par l’accord de Nouméa ? Contre l’avis du FLNKS (principal mouvement indépendantiste), qui souhaite l’organiser en octobre 2022, le gouvernement décide d’accélérer le calendrier et fixe le rendez-vous en décembre 2021. L’île est alors fortement touchée par le Covid, de nombreux décès sont à déplorer. La période de deuil faisant partie intégrante de la culture kanak, les indépendantistes réclament le report du scrutin. N’étant pas écoutés, ils appellent au boycott. Résultat : le « non » l’emporte avec 96,49 % des voix ! Un résultat sur lequel va s’appuyer le gouvernement pour déclarer clos l’accord de Nouméa et tourner la page de la question de l’indépendance.
Mais les manoeuvres et manipulations ne s’arrêtent pas là. Car le dégel du corps électoral est encore une façon d’ôter du pouvoir aux kanaks. Michel Naepels, anthropologue et chercheur au CNRS, parle même de « recolonisation » : « Modifier les corps électoraux qui définissent l’Assemblée de Nouvelle Calédonie et collégialement le gouvernement de Nouvelle Calédonie, [revient à] modifier le poids des différentes communautés. […]. C’est effectivement s’assurer d’une majorité toujours renouvelée par l’arrivée de nouveaux métropolitains. Et ça, c’est effectivement une recolonisation. »* Aux dernières nouvelles, Macron a annoncé l’envoi de forces de l’ordre (dont le RAID et le GIGN), de blindés et d’hélicoptères, en prévenant : la France, « c’est pas le Far West ! »
Nicolas Bérard
* Sur France culture, dans l’émission Le temps du débat du 21 mai.
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La mécanique est-elle encore « affaire masculine » et « affaire de spécialistes » ? Sans doute, et c’est pourquoi, parmi les diverses manières de mettre en place un garage associatif pour apprendre à réparer sa voiture, certaines insistent sur l’importance de favoriser leur accès aux personnes qui en sont éloignées, qu’elles le soient pour des raisons économiques, sociales, de genre, de handicap … Un peu partout en France, des garages associatifs se revendiquent donc militants et féministes, en tout cas aussi inclusifs que possible. En Isère, le collectif de mécaniciennes Les Solénoïdes a monté le garage Les Soupapes, en 2014 à Fontaine, dans l’agglomération grenobloise.
Malgré un planning très rempli, deux de ses bénévoles font aussi partie d’Autothunes, un nouveau garage associatif qui lui, a trouvé son local – partagé avec une brasserie – en milieu plus rural, à Chatte, près de St-Marcellin dans le nord Isère. Les premières permanences y ont démarré en janvier 2024. Résumons les grands principes : vous faites un diagnostic sur place avec l’équipe lors d’une permanence, puis vous prenez rendez-vous pour un « chantier ». En amont de celui-ci, vous achetez vous mêmes les pièces nécessaires, sur les conseils des « mécano·as ». Le jour J, vous venez avec, par exemple, votre nouveau radiateur, et vous apprenez à démonter l’ancien pour remonter le nouveau …
Finies les fuites de liquide de refroidissement ! De la simple vidange au changement de courroie de distribution, « il y a des habitués, qui viennent pour des gros chantiers qu’ils n’ont jamais faits, ou bien quand il faut être deux. Et des gens qui n’ont jamais touché à la mécanique, qui peuvent être excités ou avoir un peu peur », relate Harmonie, mécanicienne à Autothunes. En vous accompagnant, les bénévoles ont évidemment le souci de votre sécurité, car « la vie des gens est en jeu », souligne Julos, des Soupapes. Niveau facturation, les travailleur·euses, diplômé·es en mécanique auto, sont bénévoles. Vous choisissez en conscience le tarif de la main-d’oeuvre. Cela reste économiquement fragile, mais utile pour ne pas discriminer les personnes ayant de petits revenus (1).
Et puis les « mécano·as » sont des femmes, des personnes transes, ou non binaires. Aussi, même si vous en avez vu passer, des joints de culasse, des bougies, des courroies … et quel que soit votre degré d’autonomie ou votre degré de confiance, vous écoutez attentivement leurs conseils de professionnelles et tout se passe dans un échange égalitaire et constructif, y compris pour elles, car après tout « on a toujours plein de choses à apprendre », s’enthousiasme Harmonie. Autodidacte sur son camion, elle s’est formée un an auprès de Marie, du garage associatif Ta caisse fuit, à StÉtienne, avant de rejoindre l’équipe d’Autothunes. « La partie pédagogique me faisait très peur mais finalement je me sens fluide par rapport aux besoins et aux questions. Je me soucie de savoir si je n’ai pas pris trop de place, j’ai envie que les gens se sentent à l’aise. » Certaines permanences ou ateliers sont spécifiquement en non mixité, entre femmes et personnes LGBTQIA+, pour qui ressent le besoin d’apprendre au sein d’un espace préservé d’éventuels rapports de domination. « Depuis, on a moins d’hommes », constate Julos.
Pour autant, les chantiers sont ouverts. L’important est de mettre en avant le projet : « On a envie de mettre les personnes minoritaires à l’aise. Et que les gens qui viennent le sachent. Que ça existe dans leur tête. Pour l’instant ça va assez bien. On a des personnes extrêmement chouettes. Certaines sourient en lisant le flyer et demandent si les hommes aussi ont le droit de venir. Mais oui ! C’est d’autant plus important que l’isolement à la campagne peut être hyper fort et venir hyper vite », prévient Harmonie. L’un en ville, l’autre en campagne, voilà une différence notable entre les deux garages, qui explique, en plus de leur presque dix ans d’écart, qu’ils n’aient pas encore la même fréquentation. Les Soupapes, à Fontaine, avec le seul bouche-à-oreille, croulent sous les chantiers. Elles sont d’ailleurs en recherche d’un nouveau local et de contributions pour le trouver, l’acheter ou le louer (2).
Lucie Aubin
1 « Le système économique est déficitaire », explique Julos pour les Soupapes, notamment en raison d’un loyer très élevé. L’association recourt parfois à des fonds privés.
2 Les Soupapes ont besoin de pouvoir rentrer 5 à 6 véhicules. Et d’un bureau accessible.
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Le 13 mai, le géant de l’informatique Microsoft annonçait un plan d’investissement de 4 milliards d’euros dans l’Hexagone, conduisant à l’implantation d’un nouveau centre de données près de Mulhouse. Cette annonce et le traitement médiatique qui en a été fait illustrent presque à la perfection le piège de la « Transition énergétique ». La firme, qui développe ainsi son infrastructure dans l’intelligence artificielle, s’est engagée à faire fonctionner tout ce tralala uniquement avec des énergies renouvelables. Emmanuel Macron a aussitôt fanfaronné, y voyant la preuve « qu’on peut faire de la croissance, de la décarbonation et de la digitalisation ».
Et si, finalement, il avait raison ? Si le capitalisme mondialisé était effectivement sur le point de nous sauver du péril climatique, grâce à son incroyable capacité d’adaptation et d’innovation ? Les chiffres semblent parler pour lui : Eurostat nous apprend que « les énergies renouvelables ont battu des records en Europe » en 2023, leur part de l’électricité produite dans l’Union Européenne (44 %) dépassant largement celle des fossiles (33 %). Au niveau mondial, les renouvelables atteignent près de 15 % du mix énergétique (1). On a envie d’y croire : encore cinq-six fois ça et on atteindra le 100 % renouvelables, non ?! Et ainsi se diffuse la petite berceuse de la croissance verte et du développement durable.
Driiing ! L’historien Jean-Baptiste Fressoz fait sonner le réveil. Dans son livre Sans Transition (2), il raconte « une nouvelle histoire de l’énergie permettant de comprendre l’étrangeté radicale de la notion de transition. Au lieu de présenter la succession des systèmes énergétiques au cours du temps », il explique pourquoi « toutes les énergies primaires ont crû de concert et pourquoi elles se sont accumulées sans se remplacer ». Dans le grand gâteau de la production d’énergie, en effet, les renouvelables se taillent une portion de plus en plus importante. Le problème, c’est que dans le même temps, le gâteau ne cesse de grossir. Résultat : en 2023, nous n’avons certes jamais produit autant d’énergies renouvelables, mais nous n’avons jamais cramé autant de charbon non plus ! Idem pour le pétrole ! C’est une question de présentation : les malins transitionnistes mettent en avant le fait que les énergies fossiles baissent en valeur relative… pour mieux cacher qu’elles augmentent en valeur absolue !
Une idée largement répandue voudrait pourtant que la civilisation ait connu plusieurs chapitres énergétiques : après le muscle humain et animal puis le bois énergie, le charbon a fait le travail, jusqu’à ce que le pétrole prenne le relais. La transition du XXIe siècle consisterait à remplacer, cette fois-ci, le pétrole par des renouvelables.
Mais ces précédentes transitions n’ont jamais eu lieu ! Au fil de l’histoire industrielle, toutes les sources d’énergie ont au contraire évolué en symbiose, l’accroissement de l’une entraînant plutôt celui de l’autre. L’utilisation du charbon, par exemple, n’a jamais remplacé l’exploitation du bois-énergie. Les mines de charbon elles-mêmes consommaient des quantités extravagantes de bois pour fonctionner, principalement sous forme d’étais destinés à soutenir les galeries. « Certes, les étais sont rangés du côté du bois d’œuvre, mais il s’agit d’une convention discutable : leur fonction était bien de produire de l’énergie. »
Autre exemple : « Au XXe siècle, comme aujourd’hui, le pétrole est pompé par des machines en acier, il est transporté par des bateaux, des wagons-citernes ou des pipelines en acier, il est raffiné dans des usines en acier et finit brûlé par des moteurs en acier faisant avancer des engins en acier. Et pour l’essentiel cet acier est produit avec du charbon. » L’imaginaire de la transition énergétique projette donc « un passé qui n’existe pas sur un futur qui reste fantomatique ».
Ce à quoi nous assistons actuellement n’a rien d’une « transition » :il s’agit d’une « expansion symbiotique » du système énergétique.
Cette analyse nous fait voir l’annonce de Microsoft d’un autre œil. Quand bien même l’entreprise ouvrirait une ferme de panneaux solaires (3), ceux-ci alimenteraient un nouveau « besoin » au lieu de faire baisser la consommation de charbon, de pétrole, de gaz naturel ou de nucléaire. De plus, la construction de ces panneaux solaires exigera l’utilisation d’énergies fossiles pour extraire des matières premières, assembler le tout, puis acheminer les panneaux jusqu’à leur lieu d’implantation. Ils fourniront alors de l’électricité à un site comprenant espace de stockage de données et supercalculateur énergivores, dont on s’était très bien passé jusque-là. Au final, l’énergie de ces panneaux, toute renouvelable qu’elle soit, ne fera que renforcer un capitalisme destructeur. « La transition est l’idéologie du capital au XXIe siècle, tranche Fressoz. Grâce à elle, le mal devient remède, les industries polluantes, des industries vertes en devenir, et l’innovation, notre bouée de sauvetage. »
Puisque cette bouée est trouée, sommes-nous définitivement foutus ? Non. Car même si les renouvelables ont un rôle à y jouer, nous connaissons tous et toutes l’élément de base d’un réel changement. Il peut porter plusieurs noms mais désigne une même idée générale : décélération, décroissance, sobriété… Au travers d’exemples concrets, on a cherché à savoir ce que ça pourrait donner. Comme dirait Gébé : « Et c’est pas triste ! »
Nicolas Bérard
1 – Energy Institute’s statistical review 2023
2 – Sans transition, une nouvelle histoire de l’énergie, de Jean-Baptiste Fressoz, éd.Seuil, coll. écocène, 410 pages, 24 €.
3 – Ce qui, écologiquement, pose aussi de sérieuses questions : lire notre dossier « Pour un autre photovoltaïque », L’âdf n° 180.

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Bien crédules, à coller nos autocollants BlaBlaCar en signe d’appartenance à la « communauté ». Bien naïfs, à croire que cette « économie du partage » allait changer le monde en mieux. À la fin des années 2000, nous étions les premiers inscrits sur la plateforme, les fameux pionniers. Nous découvrions un service gratuit et convivial pour partager les frais. C’était merveilleux… et nous rechignions à voir la réalité en face, aveuglés par le doux rêve écolo et partageux dans lequel nous faisait baigner la com’ de BlaBlaCar. La réalité, aujourd’hui, on la connaît tous : BlaBlacar est une multinationale comme une autre, seulement guidée par la recherche du profit. Sur la plateforme, il n’est plus question de convivialité, d’environnement ou de covoiturage. BlaBlaCar propose aux passagers « un vaste choix de trajets à petits prix », point barre. Nous avons été les pionniers pour publier des annonces, ainsi donner du trafic à la plateforme, lui permettant d’attirer toujours plus d’utilisateurs. Quand nous avons été suffisamment captifs, que la concurrence n’existait plus, la firme a pu imposer sa commission, tout simplement.
Aujourd’hui, la société Comuto, qui détient BlaBlaCar, est valorisée à 2 milliards de dollars (1). Elle est présente dans 21 pays. Nous sommes plus de 100 millions dans le monde à être inscrits sur la plateforme. En France, c’est le cas de plus de la moitié des 18-30 ans (2). Macron et tous les libéraux qui voient le salut dans la tech adorent BlaBlaCar. C’est le symbole de la France qui gagne. À l’inverse, si BlaBlaCar s’effondre, il emporte dans sa chute tout le mythe de la start-up Nation. Alors l’État soutient indirectement mais massivement la multinationale, en particulier avec la prime covoiturage, contre tout bon sens environnemental (voir p. 10 du journal). Et l’État macroniste voit plus loin : les plateformes de covoiturage en acteurs du service public, avec nous au volant. Dans de nombreuses agglomérations, nous sommes désormais subventionnés pour proposer nos sièges. En milieu rural, sous prétexte de « covoiturage solidaire », des particuliers se retrouvent à faire taxis, payés trois kopeks (3). Sur le site de réservation SNCF connect, on trouve désormais des annonces BlaBlaCar. Ou comment le covoitureur lambda concurrence le cheminot. Encore plus fort que l’ubérisation : la blablacardisation. Grèves ? « Pensez covoiturage », lit-on sur les panneaux autoroutiers. Les ultras libéraux des années 90 type Alain Madelin n’en rêvaient même pas. Macron et BlaBlaCar l’ont fait. En partie grâce à nous, les pionniers.
Voilà, les Bisounours que nous étions sont à présent lucides. Certains ont fait ce constat il y a quelques années, et ont créé la plateforme alternative Mobicoop. Elle assure des échanges sans commission, n’impose pas le paiement via la plateforme, est gérée par une coopérative… et vivote : là encore, arrêtons de nous voiler la face, Mobicoop ne concurrencera jamais BlaBlaCar. Il faut donc aller plus loin. BlaBlaCar s’est accaparé le covoiturage
au nom des lois du marché ? Accaparons-nous BlaBlaCar, au nom de l’intérêt général. Les temps sont trop incertains pour laisser un outil aussi précieux que le covoiturage aux mains de financiers. Il revient à la collectivité, à nous, de prendre la main. La seule solution, et la bonne, c’est la réquisition. Il suffit de le décider. Le plus tôt sera le mieux. Encore une fois, soyons pionniers !
Fabien Ginisty
1- « Blablacar est désormais valorisée deux milliards de dollars », Maddyness.com, 2021.
2- Ces chiffres sont donnés par BlaBlaCar.
3- Voir par exemple la plateforme Atchoum.eu
Enquête sur la face cachée du covoiturage.
Le covoiturage, c’est merveilleux : écologique, pas cher, convivial, et, grâce à BlaBlaCar, trouver un trajet ou des passagers est devenu aussi simple que de réserver un billet de train. La firme a ainsi rapidement construit un quasi-monopole sur ce mode de transport. Pourtant, derrière ce beau discours se cache une réalité moins flatteuse.
220 pages, couverture souple,
13 x 18 cm.
Coédition avec le Passager Clandestin.
16 €.
Numéro 194 – Avril 2024
Dossier – Covoiturage, reprenons la main !
Début 2000, nous étions les naïfs « pionniers» à poster des annonces de covoiturage. Une fois bien captifs, BlaBlaCar a pu imposer une commission. La multinationale gagne de l’argent à chaque fois qu’on prend notre voiture, contrairement à son discours écolo. Après une enquête fouillée, nous sommes arrivés à cette conclusion : le covoiturage doit être un bien commun. Puisque BlaBlaCar s’est accaparé le covoiturage au nom du marché, accaparons le au nom de l’intérêt général !
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L’âge de faire : Un mois après le mouvement de contestation du secteur agricole, quel regard portez-vous sur les solutions apportées par le gouvernement ?
Laurence Marandola : Il y a quelques mesures d’urgence pour des paysans qui avaient vécu des tempêtes, des inondations, la MHE (maladie hémorragique épizootique), etc. Tout n’est pas parfait, loin de là, mais disons que c’est une bonne chose. Pour le reste des 62 mesures, il y a tout et n’importe quoi, dont beaucoup de mesures qui vont affaiblir les dimensions environnementales, sociales, de droit du travail, et qui ne sont pas de nature à répondre à la crise. Ce qui nous fait dire que, probablement, le mouvement n’est pas terminé. La question principale est celle du revenu des agriculteurs et des prix, qui est le seul moyen d’aborder la transition écologique et l’adaptation de l’agriculture au changement climatique. Et ce problème n’est pas traité.
Mais il existe des modèles agricoles tellement différents que, concrètement, le gouvernement ne peut pas satisfaire à la fois la FNSEA et la Confédération paysanne…
Pendant le salon de l’Agriculture, Emmanuel Macron s’est engagé à recevoir tous les syndicats vers le 15 mars. Puis ça a été repoussé à aujourd’hui [le 19 mars, Ndlr], et finalement, seuls la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs ont été reçus. On voit bien pour qui ils roulent… Mais je pense qu’aujourd’hui, ça va encore plus loin : le gouvernement répond uniquement aux exigences des patrons de la FNSEA, mais pas celles des adhérents du syndicat, éleveurs, légumiers, petits céréaliers… C’est pour ça que ça a clashé au salon de l’Agriculture, alors qu’Arnaud Rousseau (le président de la FNSEA) ne le souhaitait pas. Il s’est fait totalement déborder par ses adhérents.
Le gouvernement est prisonnier du système qu’il a co-construit avec la FNSEA depuis des décennies, et on voit bien qu’il ne s’adresse qu’à Rousseau pour faire cesser le mouvement, mais peut-être que cette fois ça ne fonctionnera pas.
Il existe donc une véritable cassure entre les dirigeants de la FNSEA et la base du syndicat ?
Clairement. Il n’y a pas un agriculteur en France qui ne connaisse pas des gens de sa famille, des proches, des voisins, des collègues qui ont subi des maladies graves liées à l’utilisation de produits phytosanitaires. Être dans ce déni-là sur les questions de santé publique et de pollution de l’eau, c’est ahurissant. Une récente étude a montré que 85 % des agriculteurs étaient prêts à changer leurs pratiques. Ça ne veut pas dire qu’ils iront jusqu’à se convertir en bio, mais ça montre qu’il y a une conscience du problème. Or le recul en matière environnementale est extrêmement important. Il n’y a plus du tout de condition environnementale pour toucher les aides de la PAC, le plan écophyto a été mis sur pause, il n’y a plus de ZNT (zone de non traitement)… Ils envisagent de déréglementer la construction des gros ouvrages hydrauliques, autrement dit des méga-bassines, la création d’élevages industriels, on parle aussi du retour des OGM… Et les dirigeants de la FNSEA disent qu’il y a encore quelques points d’achoppement, sur des questions de produits phytosanitaires. Je ne sais pas ce qu’ils veulent de plus ! On pense qu’ils veulent obtenir la ré-autorisation de certains produits interdits.
Macron a aussi parlé d’instaurer des prix plancher. C’est quelque chose que vous réclamiez ?
Nous avions demandé d’instaurer un prix minimum pour l’ensemble des produits, afin d’interdire les prix qui ne couvrent pas nos charges, nos coûts de production, la rémunération de notre travail et la protection sociale. Ça doit s’appliquer à tout : fruits et légumes, lait, viande, miel… Mais cette mesure est inopérante si elle est prise seule. Il faut l’assortir de la régulation des volumes de production. D’ailleurs, tout allait mieux dans les filières betterave et lait quand il y avait des quotas. Il faut aussi l’assortir de l’application de la loi Egalim (1) concernant la restauration collective, qui représente de gros marchés. Et enfin, il faut des mesures pour affaiblir la concurrence intra-européenne. Ça veut dire s’attaquer à l’ultra-libéralisation de l’agriculture. On a besoin de régulation, et si on ne retire pas l’agriculture des accords de libre échange, ça va être impossible.
Justement, on en est où de ces accords ?
Pendant le salon de l’Agriculture, l’Europe en a encore signé deux, avec le Kenya et le Chili ! Un nouvel accord avec la Nouvelle-Zélande avait été signé en décembre. Là, il y a un accord en préparation entre l’UE et le Mercosur (2). La France continue de dire qu’elle ne le signera pas « en l’état », mais les négociations se poursuivent, donc elle ne ferme pas la porte… Si on continue à traiter l’agriculture et l’alimentation comme n’importe quelle marchandise, clairement, on n’y arrivera pas. À chercher toujours le meilleur prix, c’est le moins disant environnemental et social qui va gagner.
Recueilli par Nicolas Bérard
1- Loi « pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et une alimentation saine et durable ».
2- Zone économique constituée de l’Argentine, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay.
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Poursuivons… Une semaine après s’être emparé de BFM, Saadé sanctionnait le directeur de rédaction de La Provence pour un titre de une, pourtant vraiment pas méchant (2), qui n’a pas plu aux macronistes. Or, celui qui est avant tout patron de l’entreprise de fret maritime CMA-CGM est également un soutien déclaré d’Emmanuel Macron. Suite à une courageuse grève des journalistes de La Provence, le mis à pied a été réintégré. Mais les messages de Saadé sont passés. Aux ambitieux qui convoiteraient le poste de directeur de la rédaction : il faut savoir servir mes intérêts et donc, en l’occurrence, caresser le président des riches dans le sens du poil. Aux responsables politiques : appliquez une politique qui me convient et je mettrai mes médias à votre service.
Une fois que les bonnes personnes sont aux bons postes et que tout le monde est prévenu, les patrons peuvent se targuer de « ne jamais intervenir dans le fonctionnement » de leurs médias. Ils n’ont tout simplement plus besoin de le faire. Si à chaque rachat de média, on assiste à peu près aux mêmes crises liées à des mises au placard et des nominations, ce n’est pas pour le plaisir de se faire de la mauvaise publicité. Une fois que la poussière retombe, les esprits se calment, les souvenirs s’effacent, et les mêmes questions ressurgissent au rachat suivant…
À L’âge de faire, notre fonctionnement totalement horizontal empêche ce genre de manipulation. Pas de patron ni de hiérarchie chez nous, et encore moins de gugusse aux poches pleines pour mettre la pression sur nos scribouillard·es ! Avouons que dans tout ça, il y a quand même un truc qui nous fait envie dans le fonctionnement des « grands » médias, c’est l’oseille de leurs patrons. Pas leurs patrons, hein, juste leur oseille. Le problème, c’est justement que l’un ne va pas sans l’autre. Et ça, c’est non. Jamais. Plutôt crever. N’insiste pas Rodolphe, puisqu’on te dit que tu n’as pas ta place ici ! Et ce n’est pas à bientôt 20 ans (3) qu’on changera d’avis. Après avoir dit ça, on se retrouve souvent à devoir compter nos sous, et ça nous fout quand même un peu la rage : imaginez qu’avec le 1,55 milliard d’euros dépensé par Saadé pour racheter BFM, il y a pile poil de quoi abonner 1 million de personnes à L’âge de faire pendant 50 ans ! On n’en demande pas tant, mais on a quand même besoin de pognon… Alors soyez, collectivement, notre Rodolphe Saadé à nous : lancez une grande OPA sur la Scop L’âge de faire ! Pour réussir cette opération, il faut que vous parveniez à nous faire franchir la barre des 9 999 abonnements individuels. Si vous réussissez cet exploit, vous serez tous et toutes à la tête d’un journal indépendant et en bonne santé !
Nicolas Bérard
1- Nous en avons longuement parlé dans notre précédent numéro.
2- Suite à la visite de Macron à Marseille pour une opération anti-drogue, le quotidien a publié la photo de deux jeunes assis sur un banc de la cité La Castellane, avec cette citation en guise de titre : “Il est parti et nous, on est toujours là…”. On fait difficilement plus inoffensif.
3- L’âge de faire n° 1 est sorti en octobre 2005.
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Sommaire du numéro 194 – Avril 2024
Dossier – Covoiturage, reprenons la main !
Début 2000, nous étions les naïfs « pionniers» à poster des annonces de covoiturage. Une fois bien captifs, BlaBlaCar a pu imposer une commission. La multinationale gagne de l’argent à chaque fois qu’on prend notre voiture, contrairement à son discours écolo. Après une enquête fouillée, nous sommes arrivés à cette conclusion : le covoiturage doit être un bien commun. Puisque BlaBlaCar s’est accaparé le covoiturage au nom du marché, accaparons-le au nom de l’intérêt général !
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Écoutez la chronique PIAF de Nicolas Villaume, illustrée du chant de l’oiseau.
Lecture L. Aubin
Image : Par Baptried — Travail personnel, CC BY-SA 4.0
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