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À partir d’avant-hierLe Moment

"Pour marcher sur l’eau, quoi de mieux qu’un bateau ?"

12 avril 2024 à 11:45

Dans la plus grande discrétion, l'Odyssée et un groupe d'élèves de l'école ETRE Paris ont construit pendant six semaines un bateau à voile dans l'atelier menuiserie de Césure. Baptisé Aquila, il naviguera sur les eaux franciliennes cet été dans le cadre d'un projet mêlant culture, insertion et environnement, sur fond de réappropriation des espaces fluviaux.



Il trône dans la cour, posé sur des trépieds. Autour de lui, une trentaine de visages ravis sourient pour les photographes. Les profanes diraient que c’est un petit bateau. Les connaisseurs parleraient sans doute de catboat, avec une coque en contreplaqué stratifié. Ses constructeurs, eux, l’appellent simplement Aquila. Bientôt, il naviguera sur le canal de l’Ourcq ou sur la Seine. Pourtant, cinq semaines plus tôt, ce n’est qu’une série de planches prédécoupées qui a été livrée à Césure. Entre-temps, dans l’atelier de ce tiers-lieu parisien dédié à la transmission des savoirs et des savoirs-faire, la magie de l’Odyssée a opéré.


Cette magie, c’est cinq semaines de chantier naval au cours desquelles un groupe d’élèves de l’école ÊTRE Paris ont construit un véritable bateau à voile. Encadrés par un charpentier expérimenté, ils ont pu aborder l’ensemble des techniques de la construction navale et faire naître peu à peu un dériveur en contreplaqué de 3,30 mètres de long, la Pram’, qui, après l’inauguration de ce soir, ira rejoindre la flotte de l’Odyssée.



Culture, politique, insertion et environnement


À l’origine du projet, il y a d’abord le plaisir de “partager une passion pour les voies d’eau”, bien sûr, “de faire découvrir les gens qui y travaillent, ceux qui les font vivre, et de vivre ensemble des expériences uniques”. Mais il y a aussi, plus profondément, “l’envie de changer les regards, d’imaginer ensemble et de dessiner les contours de la ville de demain qui se transforme sur et au bord de l’eau”. Bref, de réfléchir collectivement à un usage des voies fluviales qui ne soit pas réservé au transport de marchandises ou de touristes.




Alors, depuis 2020, l’Odyssée organise chaque année des moments festifs, accueillants, ambitieux, créatifs, populaires, avec l’idée “d’envahir la Seine et les canaux”“On a voulu permettre aux gens de se réapproprier les voies d’eau, qui sont avant-tout des espaces publics. Et pour marcher sur l’eau, quoi de mieux qu’un bateau ?” C’est pour répondre à cette ambition que la Pram’ est née. Imaginée par l'architecte naval Youri Guedj, elle est destinée à la randonnée nautique et à la régate monotype solitaire, et permet d’arpenter les petites mers et les voies d'eau intérieures. “On s’est aperçus que la voile de plaisance n’a pas commencé sur les côtes, mais dans les années 1940 en Île-de-France", raconte l’architecte. "On s’est inspiré de cette tradition pour dessiner ce bateau. On a pensé quelque chose qui puisse se construire n’importe où à Paris, sachant qu’on parle souvent de lieux avec peu d’espace.” Accessible à la construction amateure, il se construit en collectif dans des chantiers navals improvisés.


Car l’Odyssée n’est pas qu’un événement culturel sur les eaux parisiennes. C’est aussi un projet avec une forte dimension sociale, porté par des idées de transmission, d’inclusion et d’insertion. C’est pourquoi les bateaux ne sont pas construits à la chaîne par des professionnels expérimentés, mais sur des chantiers navals mis en place avec des structures partenaires. Le premier bateau, Alexandra I, a par exemple été construit par les résidents et les salariés de l’Armée du Salut, au sein de la Cité de refuge, dans le 13e arrondissement. Associations, centres culturels et sociaux, collectivités publiques… “Un chantier, c’est un défi, une aventure humaine et un fabuleux moyen de réunir des gens d’horizons et de cultures différentes.”



Des partenariats avec des associations, des écoles ou des collectivités


Ce jour-là, dans la cour de Césure, c’est donc Anna, Clément, Lucie, Antoine, Louis, Paul, Flavie, John, Fatoumata, Adrien et Céléna qui présentent fièrement le dernier-né de la flotte de l’Odyssée. Encadrés par David Auboué, menuisier spécialisé dans la construction de bateau, et de Gilbert Mazout, préposé à la création graphique et à la décoration de la coque et de la voile, ces élèves de la formation professionnelle "Métiers du bois" de l’École de la Transition écologique de Paris partagent leur expérience. “Le principe de ce bateau, c’est que la construction se faisait sans vis, avec des méthodes traditionnelles, explique Adrien. On a utilisé des joints, du cousu-collé. On a beaucoup poncé, résiné le bois.” Louis, d’une voix timide dont le public aimerait qu’il augmente le volume, ajoute que le design a été “pensé collectivement”. En attestent les dessins colorés épinglés tout autour. “On a fait beaucoup de tests, et on a élu celui qu’on préférait. Ensuite, on a travaillé à la peinture, avec une technique graffiti au spray, c’était très sympa. On a fini par une belle couche de vernis, et le voilà devant vos yeux.”



Sur la photo finale posent également quelques salariés de Natixis, dont la fondation a participé au financement du chantier, permettant ainsi à ses employés de venir participer à celui-ci, en se mêlant aux jeunes élèves. “J’adore le bateau, alors je me suis très vite porté volontaire, confie l’un d’entre eux. Dans ce projet, il y a une dimension sociale, du lien, et même un pendant écologique.” Car l’Odyssée intègre aussi les enjeux environnementaux et entend faire de ses chantiers des lieux exemplaires. “Une réflexion sur la traçabilité des matériaux utilisés a été initiée dès la commande architecturale. Quelles sont les ressources mobilisables dans le contexte urbain ? Comment la chaîne de fabrication du PRAM' intègre ces contraintes et devient innovante dans un circuit court ? Dans la valorisation de la « ville fabricante », comment le zéro déchet est tenable à l’échelle du chantier ?” Autant de questions prises en compte dans la construction, et même au-delà, puisque le bateau, extrêmement léger, a été pensé pour pouvoir être transporté à vélo sur une remorque.



Un succès grandissant mais maîtrisé


À la barre du projet depuis son lancement, Ricardo Esteban se félicite du succès. L’engouement est tel que les organismes voulant accueillir un chantier se bousculent au portillon, obligeant l’Odyssée à calmer les ardeurs. Car si le kit, dont les plans sont disponibles en open-source, ne coûte que 6 200 €, un chantier complet, avec le matériel et l’encadrement, revient à 25 000 €. Entre la recherche des financements et la disponibilité de son personnel, l’Odyssée se limite cette année à trois chantiers : celui de Césure avec l’école ETRE Paris, donc, et ceux de Stains et de l’Île-Saint-Denis, avec les maisons de la Jeunesse locales.



Toute la flotte s’est donnée rendez-vous les 22 et 23 juins sur le canal de l’Ourcq, pour la 5e édition de l’Odyssée. Au programme : une parade flottante, mais aussi des ateliers créatifs, des concerts, et de nombreuses tables rondes, pour que ce moment festif soit aussi un espace politique destiné à réfléchir aux meilleurs moyens de se réapproprier les fleuves et canaux franciliens durablement.

"Wikivillage" : des bureaux écolos et solidaires

19 janvier 2024 à 17:10

Dans le 20e arrondissement, l’entreprise ETIC lance le projet d’un bâtiment écologique et solidaire, le Wikivillage. 7500 m² de bureaux, d’espaces de réunion et de restauration sont désormais presque achevés. Ils devraient accueillir leurs locataires au début de l’année 2024. La structure en écoconstruction met en place des stratégies pour réduire ses dépenses et proposer des loyers accessibles. 


Au pied du bâtiment, des ouvriers s’affairent à finaliser les bardages de bois du “Wikivillage”. Vaste ensemble composé de bureaux, d’espaces de restauration et de réunion, c’est un projet qui se veut à la fois écologique et solidaire. Et comme les matériaux sont plus coûteux pour ce genre de construction, ETIC a tenté de rééquilibrer les dépenses en faisant beaucoup de récup’. 


Crédits : Anna Quehen


Quand écologie rime avec économie


Au Wikivillage, l'enjeu réside dans moins consommer et plus recycler, jusqu'à même revaloriser les déchets. Le réemploi concerne notamment les matériaux de construction. “Nous avons par exemple récupéré des radiateurs en fonte destinés à être jetés. Ils fonctionnent finalement très bien.” explique Cécile Galoselva, la fondatrice et présidente d'ETIC. Le mobilier des tisaneries, petites kitchenettes installées aux alentours des bureaux, est également issu de la récupération. Il provient de l’événementiel, et a été restauré pour l’occasion. C’est aussi le cas du bardage en bois qui recouvre la toiture. “Il était voué à être jeté car jugé trop inesthétique. Il y avait plein de nœuds dans le bois. Mais finalement, le résultat est concluant.” raconte Camille Mauboussin. Cela permet de réaliser des économies considérables. Par ailleurs, la construction écologique est habituellement plus onéreuse, et le recyclage permet de répondre à cette problématique.

L’entreprise a également installé des systèmes de recyclage pour ses futurs locataires. “Un compost va être installé sur la toiture. Il servira à transformer les déchets alimentaires issus de la salle de restauration.” Si le compost ne surprend pas, le système de recyclage des toilettes est en revanche plus inhabituel. Les sanitaires sont composés à la fois de séparateurs d’urine et d’urinoires secs. Le premier système permet de récupérer l'urine et de la recycler. Celle-ci sera utilisée par des agriculteurs comme fertilisant. Quant aux urinoirs secs, “ils permettent une économie d’eau de presque 6000 litres d’eau par jour”, ajoute Camille Mauboussin. “On fait partie des premiers à installer ce système à cette échelle, pour les sanitaires féminins.” 


Tout a été pensé pour réduire les émissions d’énergie. Des puits de lumière sont présents, afin de pouvoir augmenter la température des locaux en hiver. Sur le toit, des panneaux photovoltaïques sont installés, pour tirer profit du soleil qui éclaire abondamment la façade. Ensuite, le bâtiment est entièrement conçu en bois. “Au lieu du béton, nous avons privilégié ce matériau qui permet de réduire considérablement les émissions de CO2. D’ailleurs, c’est principalement du bois français et européen.”, explique Camille Mauboussin, Cheffe de projet à ETIC.


Enfin, tous les espaces extérieurs seront végétalisés. “Des jardinières seront sur toutes les fenêtres. Il y aura des plantes grimpantes qui apporteront une ombre naturelle”, ajoute la cheffe de projet. Sur la toiture végétalisée, il y a 600 m2 d’espace cultivable. “On aimerait confier cet espace à un exploitant local. Nous envisageons peut-être, à terme, de cultiver des produits à destination de la cantine.” D’ailleurs, celle-ci répond également à des critères écologiques strictes. Pour la structure qui investira la cantine, “il faudra chaque midi, proposer une alternative vegan. On leur demande aussi de privilégier des producteurs locaux et des produits issus du circuit court.” explique Oriane Sosnowicz. 


Crédits : Anna Quehen


Un projet solidaire 


“Ce lieu, c’est un village vivant ! Il s’inspire d’une structure associative” explique Oriane Sosnowicz. Il y a une grande porosité entre les espaces, mais aussi avec l’extérieur. Déjà, de nombreux lieux sont dédiés au coworking. Certains bureaux sont à double niveau, afin que les résidents puissent se croiser. “Ils ont vocation à faciliter la coopération, car on aimerait qu’il y ait des activités complémentaires entre les structures.” ajoute-t-elle. L’espace dédié au bureaux s’appelle d’ailleurs “La cité éthique”. En effet, l'entreprise veut accueillir des résidents répondant à des règles strictes, afin de créer un espace de partage répondant à certains principes de solidarité. “On a une charte pour recruter nos futurs résidents", précise Cécile Galoselva, la présidente d'ETIC. “Ils doivent avoir certains engagements en termes d’économie sociale et solidaire.”. Cette charte se retrouve sur leur site internet sous le nom de “Quintessentielle”. Salariés comme résidents doivent adhérer à ses principes. Parmi eux, il y a l'importance de la transparence à propos des “performances sociales, environnementales et financières”. Il y a également la nécessité d’être soucieux de son impact écologique. Les résidents devront également privilégier “une gouvernance partagée, ainsi qu’avoir de faibles écarts de salaires.” explique Cécile Galoselva. 


Crédits : Anna Quehen


D’ailleurs, en matière de loyer, ETIC veut également s’engager à ne pas suivre les marchés spéculatifs. On peut lire sur le document qui présente le projet : “Loyers accessibles et protégés des effets spéculatifs du marché classique”. 

Interrogés sur les tarifs, ETIC donne des chiffres: “Les loyers varient d'un espace à un autre, de 105 à 365€ HT/m²/an selon l'usage, la finition et l'étage où il se trouve.” Ce qui revient en moyenne à 235€ par an, par mètre carré, et donc 19€ par mois, ce qui est effectivement plus bas que la moyenne du marché immobilier dans le 20e arrondissement (28€ m²/mois en moyenne). Mais pour les bureaux les plus coûteux, cela s’élève à 30€ m²/mois, donc un peu au-dessus de la moyenne. Le projet à tout de même coûté 28 millions d’euros, qu’il faudra rentabiliser. Pour le financer, ETIC a tout de même bénéficié de nombreux soutiens, de la part d’acteurs privés comme le fonds NovESS, mais aussi publics comme la région Ile-de-France et de la Ville de Paris. Il faut rappeler que le lieu a été lauréat de l’appel à projet “Réinventer Paris”, ce qui lui permet de bénéficier de cet emplacement privilégié. D’ailleurs, le Wikivillage compte tirer profit de cette localisation.


Dans ce quartier du 20e arrondissement, il y a quelques commerces, mais surtout un grand tissu associatif. “On fait ce travail d’encrage citadin. Par exemple, nous sommes en lien avec des asso locales comme La récolte citadine.” Le WikiVillage ouvrira les portes de l’espace de restauration à tous les visiteurs extérieurs. Le lieu devrait commencer à accueillir ses résidents en mars prochain.

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