Le 7 mars dernier, la salle de cinéma Studio Galande Beruchet proposait de découvrir le court-métrage Palestine, les effacés de Sophia Abyad Darliguie. Des témoignages poignants de la part des proches de la réalisatrice, sur l’éxode palestinien de 1948.
Reportage réalisé par Chloé Denis.
Quelques minutes avant la projection de Palestine, les effacés. Chloé Denis
Début de soirée. La devanture de la salle de cinéma se remplit peu à peu de proches, amis et famille de la réalisatrice. Ils tiennent pour la plupart des bouquets de fleurs aux couleurs pastels garnis de roses, camélias et céraistes cotonneux, en guise d’encouragement. Ce monde se dirige finalement vers la salle de projection, dont l’affiche du film trône à l’entrée. C'est un portrait des arrière-arrière-grands parents de la jeune réalisatrice. Sophia Abyad Darliguie rentre timidement dans la salle obscure pour prendre la parole. Il s’agit de son premier court métrage projeté dans un cinéma. Son film dure une vingtaine de minutes, et raconte l’histoire de sa famille, touchée par la situation israëlo-palestinienne, qui se retrouve contrainte de fuir au Liban : “Réaliser ce film m’a permis d’avoir des exemples de vies sur des terres que je n’ai jamais connues et dont je ne maîtrise que très peu la langue” explique la réalisatrice à l'issue de la projection.
Récit d’un exode au liban
Palestine, les effacés explore les répercussions de la guerre au sein de familles palestiniennes. Ses tantes, son oncle, sa mère et sa grand-mère sont porteurs de l’héritage de la Nakba (“catastrophe” en arabe), qui désigne le déplacement forcé de 700000 Palestiniens à la création de l’Etat d'Israël en 1948. Un épisode marquant de l’histoire, qui bouleverse la vie de centaines de milliers de personnes, expédiées dans des camps de misères au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. C’était il y a 75 ans. “Ma grand-mère dit souvent qu’elle a vécu trois vies : celle dans sa terre natale, puis au Liban, où l’intégration n’a pas été facile, et enfin celle en France” raconte Sophia. Ainsi, le documentaire est divisé en neuf parties : Installer la peur, l’exode palestinien, l’occupation, l’espoir d’un retour, la paix dans le monde, ceux qui restent, la vie après, être palestinien et le déracinement. Un chapitrage nécessaire pour ne pas occulter des événements clés de ces douloureux moments.
Affiche du court-métrage Palestine, les effacés.
Ce court-métrage aborde sans détour le traumatisme intergénérationnel et les séquelles encore présentes : car pour la réalisatrice, c’est un sujet qui reste tabou. La peur de se remémorer des souvenirs enfouis, de revenir à une période de déracinement. La réalisatrice explique : “Il y a des anecdotes que je n’ai jamais entendues : forcément ça m’a fait un truc. Mais ça n’est pas pareil dans toutes les familles... dans la mienne, nous n’en avons pas parlé pendant des années.”
Retrouver une identité palestinienne
C'est le décès de son grand-père qui l’a motivée à en savoir plus sur ses origines. Elle se rend compte, en réalisant son film, que ses cousins ignoraient leurs origines palestiniennes. Les conditions de vie à Gaza ont également été le moteur de ce projet. Depuis la Nakba, et l’attaque du 7 octobre dernier par le Hamas contre Israël, une majorité d’entre eux se retrouvent expulsés de leur terre. La situation n’a donc pas évolué depuis les massacres de 1948. Palestine, les effacés n’est donc pas totalement un film historique mais un ensemble de témoignages : “Je suis là pour donner une parole à un récit personnel. C’est l’histoire de plusieurs ressentis sur la guerre” ajoute Sophia. Sa démarche n’est pas de placer le contexte historique au-dessus de la vie des membres de sa famille qui ont traversé la frontière Libanaise. C'est de ne pas laisser s’effacer la mémoire, réunie autour d’un héritage culturel, qui passe par la langue palestinienne et libanaise, ainsi que par la transmission de l’histoire “puisqu’il y avait une nation palestinienne” termine Sophia ; qui compte réaliser d’autres films pour creuser encore dans son histoire familiale.
Le 18 mars à Paris, l’Institut national des jeunes aveugles (INJA - Louis Braille) organisait une lecture dans le noir du roman Qui-vive de Valérie Zenatti, portée par le comédien Thibault de Montalembert. Une occasion pour les publics malvoyants et voyants de se retrouver autour d’une expérience commune. Retour sur cette initiative avec Stéphane Gaillard, directeur de l’institut.
Entretien réalisé par Laure Peinchina
Stéphane Gaillard, directeur de l’INJA. ANNA QUEHEN POUR LE MOMENT
Pourquoi avoir organisé une lecture dans le noir ?
L’objectif était de pouvoir partager une expérience de lecture commune qui soit accessible à tous, déficients visuels et voyants, et de montrer, dans un moment inclusif, comment on a accès à la culture et à la littérature quand on est aveugle. Pendant une heure, vous êtes comme nous – non-voyants –, plongés dans le noir et concentrés uniquement sur l’offre littéraire, loin des dispersions du monde. J’ai été voyant. Quand on est voyant, on ouvre son bouquin, on allume la radio, une info arrive sur notre smartphone, on discute avec la personne à côté : on est tout le temps dispersé.
Là, quand on est dans le noir, il n’y a pas d’échappatoire, il n’y a plus que la littérature et la voix de l’auteur. Et selon qu’elle est sympathique, chaude, âpre, cette voix va changer votre appréhension du texte.
Est-ce une manière de revenir aux origines ?
Oui, Louis Braille – l’un des premiers élèves de l’institut et le plus connu ! – a inventé l’écriture braille pour rendre la culture accessible à tous et notamment aux personnes aveugles et malvoyantes. Mais derrière cette initiative, il y a aussi l’idée de retrouver un mode de lecture plus ancien qui consiste à se faire lire un livre – la fonction première des livres d’ailleurs : autrefois, les livres n’étaient pas faits pour être lus par un lecteur en tant que tel. Ils étaient lus par un tiers à des personnes qui ne savaient pas lire.
Assister à une lecture dans le noir est une expérience singulière. Comment est-elle vécue par les voyants ?
Quand on lit soi-même, il y a quelque chose de très synthétique, de très analytique – je ne sais pas bien comment l’exprimer –, comme lorsqu'on lit en braille d’ailleurs, parce qu’on est concentrés sur l’écriture, la calligraphie. Quand on a les yeux fermés et qu’on est dans le noir, d’autres zones du cerveau, plus émotionnelles, s’activent et on ne se souvient pas des mêmes choses. Une collègue, qui vivait sa première lecture dans le noir le 18 mars, disait: « Moi, quand je n’ai pas compris quelque chose, j’ai l’habitude de revenir en arrière. » Là on n’a pas le choix, même si l’esprit a décroché, il faut continuer à avancer. Et donc ça demande une grande concentration.
D’autres personnes, voyantes et travaillant dans le milieu du handicap visuel, m’ont dit avoir été un peu bouleversées, voire décontenancées d’être privées de leur sens visuel. Moi par exemple, je n’ai jamais pleuré en lisant un livre. Par contre j’ai déjà pleuré au moment de l’écoute et je ne peux pas vous expliquer pourquoi. C’était un roman de Paolo Giordoano, Dévorer le ciel, mais je pense que lorsqu’on écoute, c’est très différent… l’imagination est encore plus sollicitée.
Salle André-Marchal où a eu lieu la lecture du 18 mars. ANNA QUEHEN POUR LE MOMENT
Est-ce que la voix du lecteur influence l’expérience ?
Oui, la voix du lecteur, de l’interprète, donne l’accès à la voix interne du livre. Pour moi, tout livre a une voix interne. Et on peut être surpris ! Par exemple, je n’imagine pas un homme interpréter un livre d’Annie Ernaux. Mais c’est personnel. La première fois que j’ai lu – parce que je dis quand même « lire » –Mémoire de fille d’Annie Ernaux, c’était avec Dominique Raymond. Et effectivement quand j’ai entendu la voix d’Annie Ernaux lors d’une interview, j’ai été étonné, parce que ces deux femmes n’ont pas du tout la même voix, c’est impressionnant. Et c’est vrai que ça teinte l’expérience.
Pourquoi avoir choisi le comédien Thibaut de Montalembert pour la lecture ?
Parce que Thibault de Montalembert est un compagnon du monde de la cécité. Son frère a eu un accident qui l’a rendu aveugle et il est devenu son lecteur attitré. Parmi les personnes aveugles et malvoyantes, c’est une de nos stars. On ne le connait que comme ça et pas du tout pour le rôle qu’il a interprété dans la série Dix pour cent ! Quand je l’écoute, je suis dans Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, de Mathias Enard, c’est extraordinaire !
Le roman Qui-vive de Valérie Zenatti (Éditions de l’Olivier, 2024) raconte l’histoire d’une femme qui perd progressivement le sens du toucher. Qu’est-ce qui vous a décidé à choisir ce texte ?
Le roman de Valérie Zenatti s’inscrivait dans la programmation hors les murs du festival Effractions de la Bibliothèque publique d’information (Bpi). C’est un choix pragmatique. On voulait aussi un texte contemporain. C’est l’ADN du festival. C’est aussi le nôtre à l’Institut national des jeunes aveugles. Avoir une lecture d’un livre paru au mois de janvier, c’était très important pour nous.
Quelle est la mission de l’INJA ?
Notre objectif, c’est de préparer les enfants qui viennent chez nous au monde réel. On les forme à s’adapter, à toujours apprendre, parce que le monde va de plus en plus vite. Quand on a un handicap visuel, il faut sans cesse s’adapter aux nouvelles applications, aux nouvelles formes électroniques, numériques. Ce n’est pas la même chose d’être aveugle en 2024 et en 1984, une époque où il n’y avait que le papier comme support braille.
Aujourd’hui il faut être capable de sonoriser un texte [convertir un texte en format audio, qu’il soit en braille ou en caractères d’imprimerie], de lire sur une plage braille [dispositif de lecture qui affiche en braille le texte issud’un ordinateur, d’une tablette tactile ou d’un smartphone] pour avoir accès à des informations, de prendre son billet d’avion, de train, son ticket de métro en ligne.
En quoi cet événement rejoint la mission de l’institut ?
Notre souhait à l’INJA, c’est de faire rentrer le monde pour vivre ensemble, et d’en faire un lieu d’expérimentation pour les jeunes et les moins jeunes. Parce que l’inclusion, c’est cela, c’est vivre ensemble, et ça peut être par le biais de la culture, et surtout par la culture ! Louis Braille lui-même a pris cet axe-là. La pédagogie tout comme le savoir, c’est de la culture, c’est la base de tout. C’est normal qu’à l’institut, on propose ce genre d’événement : cela permet à tout le monde de voir ce que c’est, la vie réelle, parce que d’être aveugle, de lire dans le noir avec ses doigts ou ses oreilles, c’est aussi cela la vie réelle.
Statue de Valentin Haüy, fondateur de l’Institut national des jeunes aveugles dans la cour d’honneur de l’institut. ANNA QUEHEN POUR LE MOMENT
Justement, quels sont les différents modes d’accès à la culture des personnes malvoyantes aujourd’hui ?
Alors si on parle de littérature, les bibliothèques sont une porte d’entrée. Avec l’État, on essaie de monter une plateforme de littérature adaptée. Il y a donc un gros travail réalisé en littérature, mais pas seulement. La culture, c’est aussi les manuels scolaires, la formation professionnelle, l’enseignement supérieur… C’est un travail que nous menons actuellement à l’institut avec Eva Dolowski, coordinatrice de la mission nationale de l’édition adaptée, la Bibliothèque nationale de France et l’État.
En arts visuels, les musées font des efforts avec les cartels en braille, les textes de salle en braille, ou encore la vocalisation. Il y aussi le fait de pouvoir toucher les œuvres : vous allez en Italie ou en Grèce, il y a une liberté quasi totale pour les toucher. À Rome, au Musée national romain par exemple, on peut tout toucher. Tout ! En France, c’est plus compliqué. Des musées totalement adaptés, je ne crois pas qu’il en existe. Certains ont prévu des parcours spécifiques, comme le Musée d’Aquitaine ou le musée des Beaux-Arts de Bordeaux. Mais il y a encore beaucoup à faire.
On travaille sur ces questions d’accessibilité avec le directeur de l’Institut national d’histoire de l’art [Éric de Chassey]. Malgré tout, d’autres institutions sont très en avance. L’Opéra-Comique l'est sur l’audiodescription pour les déficients visuels, et c’est super bien ! La Philharmonie, La Colline (Théâtre national) font un gros travail en ce sens… Il y a tout un mouvement qui est en train de se passer.
C’est une prise de conscience assez récente ?
Oui, cela remonte à une dizaine d’années. Je pense qu’il y a eu de l’autoreprésentation dans le milieu du handicap, on a arrêté d’être représentés par des valides. Les personnes handicapées ont pris leur destin en main. Moi je suis le premier directeur non-voyant – ça fait deux cent quarante ans que l’institut existe ! - L’association Valentin Haüy, qui est la plus grosse association de déficients visuels, a pour la première fois un président aveugle [Sylvain Nivard].
Et puis les technologies nous aident aussi. C’est un gain énorme pour nous, on est tellement plus autonomes maintenant. Mais les personnes avec un handicap restent très peu représentées. Regardez au Gouvernement, au Parlement, dans les mairies, les départements, les régions, combien de personnes sont en situation de handicap ?
Heureusement la loi de 2005 [pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées] a changé les choses sur la prise en charge du handicap, et on avance beaucoup plus vite depuis. Et avec la directiveeuropéenne qui doit entrer en vigueur fin juin 2025 [et qui harmonisera les règles d'accessibilité au sein de l'Union européenne pour près de 87 millions de citoyens européens en situation de handicap], les entreprises devront rendre accessibles tous les biens et services numériques aux personnes handicapées.
Ça veut dire que les éditeurs – si on parle de culture – seront obligés de rendre 80% de leur production accessible nativement. Après, en France on est extrêmement chanceux : la littérature est adaptée en gros caractère, en braille, en vocal… Mais on peut toujours avoir mieux et je serai toujours le premier à demander plus !
Quel âge ont les jeunes que vous accueillez à l’institut ?
En fait, on commence à prendre en charge les enfants de 0 à 6 ans et leurs familles dès qu’un diagnostic est posé. Et les jeunes peuvent venir chez nous à partir de la grande section de maternelle jusqu’au baccalauréat. Puis on les suit encore pendant trois ans. On a tout un réseau associatif autour de nous qui s’occupe d’eux, que ce soit l’association Valentin Haüy ou l’ApiDV, des associations partenaires avec lesquelles on travaille énormément.
D’autres lectures dans le noir sont-elles prévues avant l’été ?
Non pas avant l’été. Il y a un lien avec le rythme des saisons. Là on arrive à une période où les gens ont envie d’être dehors. Ils n’ont pas envie de s’enfermer. Alors on va attendre que l’obscurité revienne pour accompagner ce mouvement. Et puis pour vous aussi, spectateurs, c’est en soi un mouvement d’entrer dans l’obscurité. Nous allons donc reprendre fin octobre-début novembre, idéalement au rythme d’une lecture par mois.
Pour vivre dans une société plus équitable et plus égalitaire, il ne faut pas juste se nourrir de vœux pieux, il faut agir. C’est ce qu’on essaie de faire à notre échelle en mettant des choses en place [avec les lectures]. Donc il faut que les gens viennent et qu’ils aient envie d’en parler. Pour que – lorsqu’on vit avec un handicap –, on ne reste pas dans une case.
Stéphane Gaillard à l’INJA. ANNA QUEHEN POUR LE MOMENT
Je me souviens de mon numéro de téléphone quand j'étais enfant. 45 39 80, simple. Le passage à 8 chiffres date en région de 1985. Cent vingt ans séparent l'invention du téléphone en 1876 par Graham Bell de ma première adresse mail wanadoo en 1996. Wikipédia a emporté au loin l'encyclopédie de Diderot et d'Alembert et en 2004 Facebook, qui apparait près de Boston, emporte très loin les relations interpersonnelles et amicales.
Internet a bousculé notre façon d'être au monde et nous sommes dans une époque de bascule. Internet est équivoque. En sommes-nous conscients ?
L'usage de l'échange de mails, qui semble encore moderne, se voit déborder par des outils numériques et l'internet de 2024 remet en cause désormais les conditions du travail et de la réalisation des œuvres collectives. Slack est créé en août 2013, Discord en mai 2015, Mattermost en octobre 2015.
L'internet de 2024 se construit post-Gafam, et aujourd'hui beaucoup de communautés utilisent ces outils pour la gestion de projet au quotidien, pour réaliser leurs projets à distance, en remplacement ou complément des lieux réels de partage. Ils sont apparus et se sont imposés face à la traditionnelle messagerie, et bien sûr en complément des différents progiciels et applications d'entreprise.
Quand Facebook proposait et propose toujours des "souvenirs" à partager conformément à son ADN, ces nouveaux outils proposent "des projets" et "des objectifs" à partager, pour travailler à distance, "ensemble", pour communiquer.
On sait pourquoi ces outils sont utilisés. Ils placent n'importe qui dans le monde, dans le bureau du projet avec les bonnes personnes, et avec la bibliothèque de projet juste à côté.
Donc il faut les utiliser ? Lequel ? Qui paye ?
Revenons un peu en arrière, Slack, Discord, Mattermost, Trello, Whatsapp, Facebook groupe, Telegram, Signal, messenger, sms, voix, signes, fumée ! Que restera-t-il des ces outils dans 10 ans ? Quelles seront leurs conditions d'utilisation ? Quelles sont-elles aujourd'hui ?
Je me souviens d'un téléphone à cadran, avec un fil en spirale et un écouteur, objet de toutes les convoitises. Les choses ont évolué, et, aujourd'hui, nous avons au final autant de téléphones, d'écouteurs, de fils, de cadrans que de projets et thématiques de discussion ! À chaque fois, c'est un téléphone différent qui nous notifie désormais. C'est plus élégant. C'est autre chose que de juste sonner. Il y a des avantages certains, on anticipe, on compartimente, on personnalise la sonnerie, on s'organise pendant que le temps file et glisse sur les communautés particulières. Stop.
Les conditions pour utiliser ces outils sont d'être "inscrit" : inscrit dans l'espace de travail du projet, et pour ce faire, inscrit sur la plateforme en question. Stop. Avoir un compte Slack, avoir un compte Discord, avoir un compte Mattermost... Compliqué, au final. Login et mot de passe à gogo !
Mais il est dit que la plus-value est là, elle répond à un besoin. S'éloigner et se perdre dans des réunions et des échanges vocaux à plusieurs, connus et inconnus. Il est dit que c'est le progrès, et ainsi, aujourd'hui dans les endroits de pointe sur les aspects transitions, du moins le pensent-ils, certains tiers-lieux et autres académies du nouveau monde, on installe le package Slack et Google Drive sur le poste de chaque service civique. En voiture, Simone !
Tous utilisent Slack et Google Drive et défendent Linux et Framasoft par ailleurs en ne voyant nullement de contradiction.
D'autres organisations utilisent des outils de messagerie instantanée, permettant l'échange de messages à des groupes de personnes définis (type Telegram, WhatsApp, FaceBoook Group ou Signal). Ils proposent un seul classement, un seul sujet, quand Slack & Co en propose une infinité.
Mais communiquer à un groupe de personnes n'est-il pas un projet ? Un groupe Whatsapp, Telegram ou Signal temporaire, n'est-il pas mieux ? Plus simple ? Que toute cette hiérarchie d'usage dans les outils type Slack ou Discord.
Discord est un logiciel propriétaire gratuit de VoIP et de messagerie instantanée. Il fonctionne sur les systèmes d’exploitation Windows, macOS, Linux, Android, iOS ainsi que sur les navigateurs web. La plateforme comptabilise en 2019 plus de 250 millions d'utilisateurs. En mars 2022, l’entreprise emploie environ 600 salariés et est valorisée à 15 milliards de dollars. Il a été conçu initialement pour les communautés de joueurs de jeux vidéo, son utilisation s'est diversifiée avec le temps même si la connectivité avec les autres applications reste à renforcer. La création se dit sur Discord et les audiophiles sont censés être à l'écoute. Les échanges y sont cryptés.
Slack est une plateforme de communication collaborative. La plateforme revendique 250 000 utilisateurs en France, essentiellement pour des gens "corporate". Vive le chat sur Slack ! Les outils 2.0 s'y intègrent plus simplement. Plus sobre et plus facile d’accès, l’interface Slack fait davantage consensus. Si Slack répond aux besoins d'une organisation, Discord répond plus aux besoins d'une communauté, les deux répondent à un besoin de catégorisation, de hiérarchisation et au final de contrôle et formalisation des échanges.
Mattermost rentre dans cette optique, même s'il est un outil libre, dans lequel on peut être maître de nos données et de l'architecture de notre infrastructure.
Et il y en a tant d'autres : Discourse, Chatwork, Teams, Webex, Confluence, Sharepoint. Trello. Trello est un outil de gestion de projet en ligne, lancé en septembre 2011 et inspiré par la méthode Kanban de Toyota. Il repose sur une organisation des projets en planches listant des cartes, chacune représentant des tâches. Les cartes sont assignables à des utilisateurs et sont mobiles d'une planche à l'autre, traduisant leur avancement. Ok, on peut se téléphoner ?
Tout ça est gratuit bien sûr. Discord, Slack : gratuit. Oui. Donc ? Où est l'astuce ?
Elle est dans la limitation de l'historique enregistré pour lequel il faut payer par mois 7$25 dans le plus petit forfait. Pour une communauté Slack perenne de 3 000 personnes actives, 15 000 euros.
Et si des groupes d'échanges simples type Telegram, Whatsapp ou Signal suffisaient ? Car tout cela est bien temporaire.
C’est dans un petit restaurant parisien, le 24 mars 2024, que Kmar et Amine ont organisé un iftar, le repas de coupure du jeûne durant le mois du Ramadan. La particularité ? Il s’agit d’un iftar solidaire pour les musulmans queers et isolés : une première en région parisienne cette année.
Dans ce restaurant du 19è arrondissement, spécialement aménagé pour l’occasion, trente personnes sont conviées pour pouvoir couper le jeûne du Ramadan, à 19h13 exactement. Ce soir, c’est la nuit de milieu de Ramadan : lilet ennoss. La salle se remplit doucement : certains viennent seuls, en couple ou entre amis. Pour quelques-uns, assister à ce genre d'événement est une première, pour d’autres, non. À travers la pièce, l'odeur du bkour (encens naturel) et de la cuisine s'installent. Au menu ce soir : une datte (pour couper le jeûne), chorba, mhadjeb, bricks et couscous. Le prix du dîner est libre. Puisqu’il s’agit d’un dîner solidaire, chacun-e peut payer le montant qui lui convient le mieux. D’ailleurs, en plus de couvrir les frais d’organisation de l'événement, une partie de l’argent récolté permet de soutenir une collecte de fonds en soutien à la Palestine, explique le collectif à l’origine de cet iftar solidaire et inclusif. Le collectif Uncivilized collective, queer, artistique, politique et décolonial, créé par deux jeunes artistes, Kmar et Amine, donne rendez-vous aux musulmans et musulmanes queers, souvent exclus et isolés durant ce mois sain. L’Imam et chercheur Mohamed Ludovic Zahed, publiquement homosexuel, qui organise aussi des iftars inclusifs à Marseille avec l'Institut CALEM, est l’invité exceptionnel de la soirée.
Crédits : Charles Fred
Un événement qui manquait à Paris
L’âge, le genre, le métier … tout le monde a l’air différent, pourtant, certains et certaines semblent se retrouver dans les récits de vie d’autres. Au-dessus de la musique et du brouhaha qui s’installe autour de la table, on discute d'identité, de coming-out et d'histoires d’amour. Lina*, Myriam*, Nora* et Fara* partagent le repas ensemble. Fara est artiste, et dans le cadre de son travail, elle raconte qu’elle devait annoncer son homosexualité à ses parents, par elle-même : “J’ai fait mon coming-out à mes parents il y a deux semaines. C’est pas passé”. Pour Myriam, aborder ce sujet est plus difficile. Il est hors de question de parler coming-out avec sa famille. D’un “non” de la tête, elle assure : “Ah non, moi ce n'est pas fait”. Elle répète : “Ce n'est pas fait”. Lina, de son côté, avec le sourire, explique qu’elle «le dit sans le dire» à sa famille. Elle développe : “Je les mets en confiance, tu vois ?”. Puis, dans la famille de Nora, on se doute de quelque chose explique-t-elle. "Ils se doutent. Ils me demandent : ‘Alors, les copains et les copines ?’".
Toutes et tous sont venus ici chercher un endroit dit safe, où ils peuvent pleinement s’affirmer en tant que queer et musulman.e. C’est pour cette raison que Nora a décidé, pour la première fois cette année, d'assister à un évènement iftar queer et inclusif ou «iftar famille choisie ». Elle témoigne : « Parfois il y a de l’islamophobie dans la communauté queer. Et parfois aussi, il y a de l’homophobie dans la communauté musulmane ». Nora ajoute que, via des groupes Facebook ou Whatsapp, elle a déjà organisé chez elle, avec 2-3 invité-es, des iftar queer ou “famille choisie” : “Je n’ai jamais assisté à un grand dîner, comme ça. C’est vraiment bien”. Il y a trois mois, Kmar et son meilleur ami Amine ont créé Uncivilized collective, en partie, pour le même motif. Kmar dit au sujet du collectif :
“Vous n’êtes pas seuls”
En fin de soirée, alors que certains improvisent un atelier de henné, l’Imam Mohamed Ludovic Zahed lance une discussion de plus de deux heures sur la lecture du Coran, le wokisme/islamo-gauchisme, le pinkwashing, la sexualité et l’identité. Le fondateur de Homosexuel–le-s musulman-e-s de France (HM2F) plaide pour un Islam qui ne serait ni homophobe, ni misogyne.
Le dessert est amené à table : yaourt à l’orientale, avec de la pistache. Avec beaucoup d’émotion, l’occasion se présente pour demander conseil à l’Imam et chercheur, originaire d’Algérie : “Comment puis-je concilier ma sexualité et l’Islam?” ; “J’aime mes parents et j’aime ma copine aussi. Devrais-je faire mon coming-out à ma famille ? Je ne veux pas la perdre”. Chacun-e-s, avec leurs propres témoignages, soutiennent et répondent aux questions des uns et des autres. Fara, qui parlait de son coming-out plus tôt, témoigne et partage son vécu, pour essayer d’en rassurer certain-es : “Le plus important c’est toi-même”. À travers des rires et des larmes, Lina prend le micro et rappelle ce que pourquoi cet événement solidaire pour les musulman.e.s queers et souvent isolé.e.s est né : “Vous n’êtes pas seuls”.
Au micro de lemoment.org, Uncivilized collective affirme que d’autres évènements de la même veine seront organisés : “Pas pour l’Aïd, ça sera plus tard. Mais on va organiser plus d'événements”.
La pièce Dispak Dispac’h de Patricia Allo entre dans sa troisième année de représentation. Du 21 au 29 mars, c’est la grande salle du théâtre Silvia Montfort, dans le XVe arrondissement de Paris, qui est enflammée par cette fresque engagée sur la violation des droits des personnes immigrées en Europe. Le public, chamboulé, est aussi ému.
Un article signé Emma Lauré-Téreygeol
Légende : Une des banderoles déployées aux extrémités de la scène pendant la pièce, que le journaliste réfugié Mortaza Behboudi lit à voix haute pour clôturer la représentation.
« Percutant », « visuel », « puissant », « émouvant ». En sortant de la représentation de la pièce de théâtre Dispak Dispac’h, les spectateurs ne manquent pas d’adjectifs pour qualifier cette expérience. Au théâtre contemporain Silvia Montfort, dans le XVe arrondissement de Paris, samedi 23 mars, le public a pu assister à une représentation unique. La pièce mise en scène par l’artiste Patricia Allo, jouée depuis 2021, est à mi-chemin entre le théâtre, le débat et la danse. Elle replace le spectateur dans un contexte particulier : celui du tribunal permanent des peuples, un tribunal citoyen mené par des ONG ; dont le Groupe d'information et de soutien des immigrés (GISTI) qui, en 2018, avait jugé la France et l’Union européenne coupables de « complicité de crime contre l’humanité » en vertu de leur politique migratoire.
« Dispak, en breton, ça veut dire ouvert. Dispac’h, signifie agitation, révolte, révolution », attaque Patricia Allo, assise dans le public, dès le début de la pièce. Tout le monde est en effet assis sur la scène, dans des gradins formant une agora, à la manière d’un tribunal, dont l’audience fait désormais partie.« Tu vas voir, c’est une pièce très frontale », prévient un homme d’une quarantaine d’années à sa voisine, au début du spectacle. La lumière tamisée au plafond, la carte de l’Europe et du Nord de l’Afrique qui tapisse le milieu de l’Agora, les sons, la musique qui monte en puissance, tout est fait pour déconcerter le spectateur.
En 2018, Patricia Allo assiste à une session du Tribunal permanent des peuples sur la politique migratoire de l’UE. « Cette expérience avec le tribunal m’a donné envie de le prolonger sur scène. On a réactualisé l’acte d’accusation, on a inséré des exemples, car il y a une aggravation des conditions d’accueil des exilés », observe la metteuse en scène, expliquant avoir eu « besoin de créer un espace pour que les gens se rassemblent et puisent de l’énergie pour lutter ».
Légende : Théâtre Silvia Monfort, Paris, le samedi 23 mars 2024. Dans cette agora, les spectateurs font partie du tribunal, les témoins et les comédiens de la pièce sont assis parmi eux.
Des témoignages puissants
Au fil de son écriture, Particia Allo orchestre des rencontres d’exilés, de politiques, de membres de la société civile, qui deviendront les témoins de ce tribunal théâtral de 2h30 où l’acte d’accusation entier sera récité, point par point, avec les mêmes arguments juridiques et internationaux avancés à l’époque par le GISTI, un récit parfois un peu aride à écouter. « Je suis engagée, je milite, mais l’aspect juridique, je le connais très peu, donc c’était intéressant d’en apprendre plus », commente Anna, 36 ans, en sortant de la pièce.
Stéphane Ravacley, cet artisan-boulanger de l’est de la France, qui avait entamé en 2021 une grève de la faim en soutien à son apprenti guinéen alors menacé d’expulsion, fait partie de ces témoins rencontrés par Patricia Allo. Dans le spectacle, il danse et, à la fin du premier acte, une des comédiennes lui lit une lettre poignante qui émeut plusieurs spectateurs et spectatrices aux larmes.
D’autres viennent aussi témoigner sur l’origine de leur engagement en faveur du droit des personnes immigrées, comme Gaël Manzi, le co-fondateur de l’association Utopia 56, une association française d'aide aux étrangers en situation irrégulière et réfugiés ; ou encore l’ancienne euro-députée Marie-Christine Vergiat. « On est loin d’accueillir toute la misère du monde », tonne-t-elle durant son monologue, faisant référence à la phrase prononcée par Emmanuel Macron en réponse au pape François, qui avait encouragé les pays européens à plus d'action en faveur des migrants.
« Donner de la force » au public
« Ecouter tous ces témoignages, ça remue. J’ai travaillé pour une association de soutien aux exilés et j’ai accompagné un jeune qui avait fait la traversée à seulement 19 ans, alors ça parle de choses qui me touchent », s’émeut Anne-Claire, 26 ans, en sortant de la pièce. Elle n’est pas la seule. « Beaucoup de personnes qui viennent voir la pièce partagent nos engagements. C’est plutôt une création qui voudrait leur donner de la force », relatait ainsi Patrica Allo quelques semaines avant la représentation.
Ces témoignages tranchent avec la mise en scène métaphorique du premier acte. Comme lors d’un vrai tribunal, il y a des preuves. La trajectoire d’un bateau où soixante Libyens tentant de rejoindre l’Italie ont péri est représentée sur la carte au sol. Comme pour figurer leurs souffrances, un comédien, affublé d’un gilet pare-balles, de protège-genoux et d’un casque, se met a danser frénétiquement sur une musique de percussion rappelant le bruit de tirs d’armes à feu. Il tombe au sol à plusieurs reprises, et aussi dans le public, qui parfois le rattrape, parfois est effrayé. La symbolique apparaît tout de suite.
lance Erica, 42 ans, une spectatrice venue « grâce au bouche-à-oreille ».
Dans le théâtre résonne en dernier le témoignage de Mortaza Behboudi, journaliste réfugié d’Afghanistan, à la rue lors de son arrivée en France. Sa voix candide raisonne dans l’agora lorsqu’il termine le spectacle par ces mots prononcés dans sa langue natale : « Nous détruirons les centres de rétention, liberté de circulation pour tous.tes ». La porte du théâtre se referme sur ces mots, laissant le public réfléchir sur ce que la création de Patricia Allo leur aura fait ressentir. Les témoins de la pièce repartent main dans la main, plus soudés que jamais.
Pour ce dernier portrait de Césurien.ne, je suis allé frappé à la porte à côté de mon atelier. Toujours intéressant de rencontrer ses voisins, surtout quand ceux-ci ont une vie aussi remplie que celle de Nicolas Bigards ! Metteur-en-scène et résident historique du 13 rue Santeuil, ancienne faculté parisienne et actuel tiers-lieu de Césure, Nicolas nous raconte son combat pour bousculer les normes du milieu du théâtre et le rendre accessible au plus grand nombre.
Entretien réalisé par Etienne Morisseau
Nicolas, comment est-ce qu'on devient metteur-en-scène ?
J'ai commencé de manière classique, avec du théâtre au lycée puis à la fac. Même si au départ j'étais comédien, mais ça a un peu foiré (rires). Je suis vite passé assistant metteur-en-scène. Dans les ateliers, je me rendais compte que c'était tout aussi fun, que je m'y sentais même plus à l'aise.
Rapidement, j'ai fait la connaissance du metteur en scène Jean-François Peyret, dont je suis devenu l'assistant avant que l'on collabore ensemble pendant près de 10 ans. Avec lui on mettait en scène des textes non-théâtraux, en travaillant avec des scientifiques par exemple. On parlait du clonage ou de l'IA, des sujets dont on pensait qu'ils nous concerneraient dans le futur.
Un autre exemple : on a mis en parallèle la vache folle avec les métamorphoses d'Ovide. On poussait la réflexion sur le développement du vivant, et à la fin, la réincarnation dans les animaux. On ne faisait pas de la vulgarisation, on invitait plutôt les scientifiques à venir lors de l'écriture, à nous nourrir. Et l'idée était de créer une forme qui pouvait aller avec le fond. C'était une période très stimulante, je n'ai jamais autant lu de ma vie !
Comment se sont passées les premières pièces que tu as monté seul ?
Ma première mise en scène a très bien marché, de super critiques !
Ma deuxième, une pièce d'un auteur allemand inconnu en France, a été bide total. Pas un article dessus, les salles vides... Pourtant la deuxième pièce c'est la plus importante, c'est là que tu confirmes le succès de la première. Ma carrière aurait dû s'arrêter là.
Mais j'ai eu de la chance, le directeur du théâtre où on jouait trouvait cet échec injuste, alors il m'a filé un petit coup de pouce. Il m'a mis entre les mains un document tiré d'une annexe de thèse sur Roland Barthes. La chercheuse avait compilé les questions posées dans l'ensemble de son œuvre. Uniquement les questions. 1924 questions listées chronologiquement. Il m'a dit : "on fait quoi de ça ?"
Je le lis, c'est vertigineux, étrange, ça n'a ni queue, ni tête... Mais on essaye quand même, on tente de le mettre en scène ! Nouveau bide. Les gens qui sortent de la salle me disent : "ça a l'air bien, mais on n'a rien compris."
Alors on se pose et on réfléchit avec l'équipe à la raison de cet échec. Et de cette réflexion est né un deuxième spectacle, qui sera fondateur d'un cycle de 10 ans.
L'idée est de partir d'une feuille blanche. On reprend les articles qu'a écrit Roland Barthes pour le Nouvel Obs. Des chroniques sur des fragments du quotidien, des fulgurances, très poétiques. Et on se dit qu'il faut aller à l'encontre de la rapidité des médias, dans une forme douce, un mode mineur, prendre le temps et capter le moment. Et on réfléchit le dispositif avec le texte.
La scénographie invitait à une immersion dans le spectacle : on a formé un couloir d'où le public pouvait observer des scènes à travers des interstices. Les scènes se déroulaient en simultané de chaque côté. Ils étaient libres de se déplacer, de les regarder ou non. A une heure de la première, gros doute : "Qu'est-ce qu'on a fait ?" (rires).
Au final ça a été un énorme succès ! Le public s'est senti libre, il a retenu beaucoup plus de choses. Ce n'était pas un spectacle où on leur montrait ce qu'on avait choisi pour eux. Ici ils butinaient et pouvaient décrocher. Ils se rapprochaient ce qui les intéressaient. Tout le monde réagissait différemment : certains voulaient tout voir et couraient partout, d'autres restaient devant un seul fragment.
Ce spectacle a été fondateur pour moi ! Pour les quinze spectacles suivants, on partait d'un texte et on inventait un espace analogique à la forme du texte. Des spectacles en immersion, où le public est au milieu du décor, des corps et de la lumière. Ca change le rapport avec le théâtre. Lorsqu'une actrice te déclame une tirade en te regardant dans les yeux, ça interpelle tout le monde, même un collégien qui d'habitude se fiche du théâtre. Le public se sent privilégié, il est intimidé, respectueux...
Ce théâtre immersif, ça me rappelle ce qui se fait beaucoup aux Etats-Unis. Est-ce que ça a été une inspiration pour toi ?
C'est vrai que ça se fait depuis longtemps dans la production anglo-saxonne. Mais à l'époque, je ne savais pas ce que je faisais (rires). On n'était pas beaucoup en France à le faire, notamment parce qu'il y a plus de contraintes techniques et de sécurité. D'ailleurs, j'aimerais bien en faire à Césure, mais c'est pas si facile à organiser.
C'est pour toi la période la plus marquante de ta carrière de metteur-en-scène ?
La plus marquante peut-être, mais pas celle dont je suis le plus fier. Quand je travaillais à Bobigny à la MC93, j'ai été jury dans un conservatoire à rayonnement départemental, qui faisait de la musique, du théâtre, de la danse... C'était pour le 2ème cycle, des 18-22 ans.
Ils étaient tous blancs, aucun d'entre eu ne venait de Bobigny ou de la Seine-St-Denis. Pourtant j'ai fait des ateliers théâtre dans les lycée du département, j'ai vu des élèves très doués. Mais ça ne choquait personne qu'ils ne soient pas dans ce conservatoire.
Ces élèves-là ne savaient pas comment faire pour devenir acteurs ou actrices. Ils s'imaginaient devoir payer cher et passer par les cours Florent. Ils ne connaissaient pas le conservatoire ou pensaient que ce n'était pas pour eux. Ce qui créé un problème de représentativité, qu'on observe dans les auditions aussi.
Il fallait donc faire un travail de communication pour ouvrir le conservatoire. Et à côté de ça, repenser la pédagogie. Dans le théâtre classique, la conception du travail est très texto-centrée, la voix est prépondérante et on joue surtout avec le visage. Alors qu'on peut aussi tester d'autres styles et travailler avec le corps. On s'est mis à organiser des masterclass, des analyses du jeu et du spectacle, des ateliers d'improvisation...
En 2014, on a créé une classe égalité des chances avec comme objectif de faire entrer les jeunes issus de milieux défavorisés dans les meilleures écoles de théâtre. Dans ce domaine, le Conservatoire de Paris, c'est le Graal. Ils prennent 30 élèves sur 2000 inscrits. Et la diversité à cette époque, c'était peanuts.
Première année du programme : 4 comédiens se présentent au concours, 3 sont retenus, c'était inespéré ! Il y en avait bien une dizaine des cours Florent, mais sur 200 candidats. Notre ratio était bien meilleur.
Cette plateforme pédagogique a été ensuite reprise par le ministère de la culture qui a commencé à mettre en place des classes égalité des chances. La première année on l'a fait bénévolement, ensuite on a reçu des financements pour le faire.
Avec l'équipe pédagogique, nous nous étions donné pour objectif de faire passer 80% des élèves au premier tour (les concours des écoles se passent en trois tours, ndlr). Sur 30 étudiants, 27 ont réussi et 20 ont été pris dans une école nationale.
Ce n'est pas forcément de mes spectacles dont je suis le plus fier, mais d'avoir été là à ce moment-là, c'est ça qui restera.
C'est important pour toi d'ouvrir le théâtre au plus grand nombre ?
Le théâtre aujourd'hui, c'est un milieu où il y a un entre-soi culturel et social, je me bats pour que ça s'ouvre. J'ai beaucoup travaillé à la Maison de la Culture de Bobigny, et parfois quand le public n'était pas au rendez-vous, je regardais la cité Pablo Picasso en face. Je me disais : "Ils sont à 10 mètres et on s'ignore. Pourquoi sont-ils coupés de ça ?"
Pour moi le théâtre c'est un service public. Il faut travailler pour attirer ce public qui ne vient pas, et pas seulement sur l'artistique. Réfléchir aux horaires, à la durée, au tarif... Nous on a testé 18h30, 40 minutes et entrée libre. C'était risqué, mais au moins si ça ne leur plaisait pas, ils n'auraient pas perdu grand chose. Et globalement ça a fonctionné ! Même s'ils passaient parfois à côté, ils venaient et passaient un bon moment.
C'est aussi mon combat dans les tiers-lieux. Je travaille actuellement avec la compagnie En Passant. Ensemble on a dirigé le tiers-lieu Main d'Oeuvres à St-Ouen, un espace de liberté artistique et d'expérimentations. C'est dans ces espaces là que je me sens bien, quand j'accompagne ce genre de projets. On en a pas fini avec ces problématiques, mais ça avance !
Est-ce que tu as une œuvre à nous conseiller ?
Les Derniers jours de l'humanité. C'est un spectacle monumental : 250 scènes, 500 personnages... Je l'ai vu à 15 ans mis en scène sur 5h avec 20 comédiens et ça m'a bouleversé au point de me dire que c'est là que voulais être. 30 ans plus tard, je l'ai monté en immersion, avec 100 acteurs, une fanfare et un groupe de rock. C'était un an de travail et mon dernier travail de metteur-en-scène, on peut dire que la boucle est bien bouclée !
Tu as une relation particulière avec Censier, le bâtiment où s'est installé le tiers-lieu de Césure ?
J'ai d'abord découvert Censier en tant qu'étudiant en fac de théâtre au début des années 90. C'était un repère de comédiens, de metteurs en scène, déjà un joyeux bordel.
20 ans plus tard, de retour en tant qu'enseignant, et maintenant comme résident de Césure. C'est étrange parfois... Par exemple j'avais un petit casier dans la salle des profs, quand j'ai fait la visite avec PU pour Césure, il y avait toujours mon nom dessus, comme si le temps s'était arrêté.
Qu'est-ce que représente ce bâtiment pour toi ?
Ca a toujours été un lieu de savoirs, de connaissances. A l'université, dans les départements de cinéma ou de théâtre, on expérimentait, on pratiquait au-delà de la théorie pure. Le fait qu'aujourd'hui Césure soit le lieu des savoirs inattendus fait écho à mon aventure ici, à mes rencontres... Mon retour ici est sureprenant, mais pas incongru : il y a une forme de continuité.
Et comment aimerais-tu voir ce lieu évoluer ?
Césure c'est ce que tu en fais, et j'aimerais en faire un laboratoire de citoyenneté. Faire de l'art, de la culture ou de la politique autrement. Offrir un espace pour essayer sans avoir peur de se planter. Ça manque de nos jours, on a une culture de l'efficacité, pas beaucoup de place pour la R&D !
Que prévoit la controversée loi immigration portée par Gérald Darmanin concernant les enfants mineurs non accompagnés (MNA) ? Censurée en partie par le Conseil Constitutionnel, la loi continue pourtant de préoccuper défenseurs des droits de l’enfance, éducateurs et jeunes, les principaux concernés.
Reportage de Noémie Mayetela.
Droits d'auteur : Noemie Coissac / Hans Lucas
C’est après une partie de cartes avec ses camarades, dans une classe de Notre-Dame, à la Fondation Apprentis d’Auteuil à Saint-Maurice-Saint-Germain (à 35 km de Chartres en Eure-et-Loire) que nous avons rencontré Dris* pour comprendre comment il appréhende son futur en France, après le vote de la loi immigration. À la question “As-tu un rêve?”, Dris répond en souriant que “Non. Je n'ai aucun rêve. Mon premier rêve c’est d’avoir une famille, une copine, une maison et une voiture.”poursuit-il simplement. Après avoir quitté l'Afghanistan, traversé la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, l’Autriche et la Suisse, Dris est arrivé à 17 ans en France. Le 25 janvier dernier, les neuf sages du Conseil Constitutionnel ont censuré un tiers des articles de la loi défendue par le ministre de l’Intérieur, jugés non conformes à la Constitution, ou encore sans lien avec la loi initiale.
En ce qui concerne les mineurs non accompagnés, six articles ont été revus et cinq ont été maintenus. Suite à cette décision, Adeline Hazan, présidente de l’UNICEF France a déclaré dans un communiqué que l’organisation se montrait “soulagée de les voir supprimés” mais “demeure préoccupé par le maintien de plusieurs dispositions qui [...] semblent toutefois incompatibles avec le respect des droits de l’enfant, et notamment de l’intérêt supérieur des enfants en situation de migration”. En effet, sont particulièrement visés l’article 20 portant sur les niveaux de langue en français allant avec la formation civique en lien avec le contrat d’intégration républicaine et la naturalisation ; l’article 39 qui prévoit la création d’un fichier des mineurs non accompagnés délinquants, rassemblant leurs empreintes digitales et une photographie, sans que leur consentement soit nécessaire ; et l’article 44 promettant l’exclusion de l’aide sociale à l’enfance des “anciens MNA”, âgés de 18 à 21 ans, visés par une obligation de quitter le territoire (OQTF).
En 2023, 19 370 nouveaux jeunes ont été reconnus mineurs non accompagnés à leur arrivée en France.
Quelles difficultés rencontrées par les jeunes et accompagnants lors de la prise en charge vont s'intensifier après la mise en place de cette loi ? Sandrine, enseignante aux Établissements Notre-Dame-Apprentis d’Auteuil a mis en place le dispositif “Mosaïque”, dont Dris fait partie. Ce dispositif est un espace ouvert aux jeunes de 17 ans, souvent arrivés tard en France et ayant un faible niveau en français.
À travers le brouhaha de la classe, Dris essaye de se faire comprendre, non sans difficultés. Il témoigne : “Ici, on m’aide, on m’écoute. Avant, c’était compliqué car je ne parlais pas le français. Maintenant, je prends des cours”. Sandrine explique que l'urgence lui est devenue familière, qu'elle est un paramètre avec lequel il faut travailler, surtout à l'arrivée de la majorité des mineurs non accompagnés : “À six mois de leurs 18 ans, c’est l’angoisse totale. Il y a les papiers à déposer à la préfecture, pour la régularisation, et en fonction des départements, le temps de traitement n’est pas le même. Et chaque département mène sa propre politique : certains jeunes ne sont suivis que jusqu’à leurs 18 ans et trois mois”.
À cela s'ajoutent les difficultés en français, des troubles dans l'apprentissage dû en partie aux traumatismes de leur parcours migratoire et un certain décalage avec le système scolaire français. Elle revient sur l’article 20 et 21, sur le niveau en FLE : “Scientifiquement, il faut au moins trois à cinq ans pour apprendre et être à l'aise dans une langue autre que la langue maternelle. Puis, il faut trouver une formation qualifiante. Il nous faut plus de temps”. La loi immigration de Gérald Darmanin "n’arrange rien", selon cette professeure de français : “Ce qui va nous impacter dans la prise en charge, ce sont les OQTF (obligations de quitter le territoire) et les contrats jeunes majeurs (contrat qui permet aux jeunes pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance de prolonger les aides et les accompagnements dont ils bénéficient pendant leur minorité). Un môme sans contrat jeune majeur, il ne peut rien faire. Il faut trouver un CAP ou une formation en apprentissage pour que le jeune subvienne à ses propres besoins”.
Dris, explique fièrement qu’il a déjà travaillé en Turquie où il a passé un an : “J’ai travaillé là-bas. J’ai fait de la peinture et j’ai travaillé dans un restaurant. Et, j’ai fait des stages dans l’électricité. Quand j’aurai les papiers, quand j’aurai terminé, j’aimerais travailler”. Selon Driss, la loi immigration “ne va pas le toucher”. Sandrine, qui l’accompagne, raconte qu’elle et ses collègues éducateurs et éducatrices essayent de protéger les jeunes :“Ils veulent qu’on leur explique. Ils sont inquiets sans le montrer, ce sont des jeunes qui ont appris à vivre au jour le jour”. À l’instar de l'UNICEF France, la Fondation Apprentis d’Auteuil, comme beaucoup d’associations pour la protection de l’enfance, se positionne contre ce texte. Egidia Pichon-Leng, cheffe de projets protection de l’enfance et MNA du pôle protection de l’enfance d’Apprentis d’Auteuil dénonce une loi “régressive en termes de droit et de dignité”.
Egidia Pichon-Leng revient avec la rédaction de lemoment.org sur la loi immigration, “C’est une catastrophe humaine, sociale et humanitaire”. Chargée de projets à la Fondation Apprentis d’Auteuil depuis trois ans, cette juriste de formation dénonce les difficultés déjà rencontrées dans la prise en charge des mineurs non accompagnés en France : “[à l’arrivée des MNA en France] il n’y a pas de mise à l’abri. Il y a un problème avec la question de l’évaluation. La temporalité est trop longue, on n'a pas le temps. Il n’y a pas d’accès à la santé ou à la scolarité”. Elle ajoute qu'il n'y a ni prise en charge psychologique, ni financement, ni cours de français : “On ne leur propose pas un parcours de choix, mais un parcours de contraintes. On ne leur permet pas de rêver”. La Fondation des Apprentis d’Auteuil prend en charge 1800 mineurs et s'indigne du “vote d’un texte stigmatisant et inefficace”. À propos des articles maintenus concernant les mineurs non accompagnés, Egidia Pichon-Leng remet en cause la financiabilité de mise en place d’une telle loi : “Avec l’article 20 et 21, on demande un niveau en français plus élevé, on accentue le niveau en FLE (Français Langue Etrangère). Il faut trouver les moyens et des moyens pour spécifiquement ouvrir des classes de FLE adaptées aux jeunes MNA, en termes de places et de programme pédagogique”. En outre, les articles 39 et 44, en plus d’être, selon Egidia Pichon-Leng, “discriminatoires et contraires à la Constitution", représentent un “recul des droits des enfants” : “C’est n’importe quoi. C’est mettre des gamins à la rue juste pour les rendre plus précaires et vulnérables pour qu’ils rentrent chez eux”. L’article 39 (sur la création d’un fichier des mineurs non accompagnés délinquants) formerait une infraction à la loi. L’article 44 de son côté (sur l’exclusion de l’aide sociale à l’enfance des ex-MNA visés par une OQTF) serait contraire à la loi Taquet sur la protection de l’enfance initialement votée en février 2022, puisque excluant les anciens mineurs non accompagnés au “contrat jeune majeur”. Egidia Pichon-Leng s’insurge : “Je ne sais pas du tout comment on va faire”.
“Régressive en termes de droit et de dignité” pour la cheffe de projets du pôle protection de l’enfance d’Apprentis d’Auteuil, la loi immigration reste nécessaire pour protéger les Français selon le gouvernement. Auditionné par la Commission des lois de l’Assemblée Nationale en novembre 2023, le porteur de la loi Gérald Darmanin, sur ces points, plaide pour la sécurité des Français. Il propose de permettre l’expulsion des personnes étrangères arrivées en France avant 13 ans lorsqu’elles “représentent une menace pour l’ordre public, la République et qu'elles sont visées par une OQTF”. Le ministre de l’Intérieur explique : “On ne peut pas éloigner des personnes arrivés en France, avant 13 ans, qui ont commis des délits car il existe des réserves d’ordre public, créées par des législateurs dans le début des années 2000 et qui empêchent le ministre de l’Intérieur de faire son travail”. Il ajoute : “Je propose qu’on puisse supprimer ces réserves d’ordre public [...], pour que nous puissions expulser les étrangers non pas par rapport à leur statut d’arrivée sur le territoire national, mais par rapport à ce qu’ils font contre la Nation”.
Contrairement aux idées reçues, les statistiques ethniques ne sont pas interdites en France mais fortement encadrées. Elles sont pourtant rarement utilisées pour mettre en place des politiques publiques. Pour Souba Brunel et Taoufik Vallipuram, invités de "C'est le moment", elles permettraient pourtant de prendre mieux conscience des discriminations vécues par les personnes victimes de racisme.
L'émission est à écouter en intégralité ci-dessous (appuyer sur le bouton "lire)
Contrairement aux Etats-Unis où elles sont largement utilisées, les statistiques ethniques sont très encadrées en France.
La loi “informatiques et libertés” de 1978 précise “il est interdit de collecter ou de traiter des données à caractère personnel qui font apparaître, directement ou indirectement, les les origines raciales ou ethniques, les opinions politiques, philosophiques ou religieuses ou l'appartenance syndicale des personnes, ou qui sont relatives à la santé ou à la vie sexuelle de celles-ci”.
Mais dans une décision de 2007, le Conseil Constitutionnel précise aussi que la statistique publique (l'Insee et les services statistiques ministériels) peut réaliser des études sur la mesure de la diversité des origines des personnes, de la discrimination et de l'intégration en se fondant sur des données objectives, comme le nom, l'origine géographique ou la nationalité antérieure à la nationalité française.
En quoi ces chiffres peuvent être utiles ? Pour mieux mesurer les discriminations selon nos deux invités. En France, neuf personnes noires sur dix, en France métropolitaine, disent être victimes de discrimination raciale dans leur vie de tous les jours, 91% précisément, d'après le dernier baromètre du Conseil représentatif des associations noires (Cran) qui a été publié il y a un an. "Quand on est d'origine arabe, on a entre 10 à 20 % de chance, entre guillemet, d'être contrôlé par les forces de police. On ne mesure pas la violence qu'engendre ces contrôles à répétition injustifiés dans la tête de ceux qui les subissent" nous confie Taoufik Vallipuram. « La France ne veut pas faire sauter le tabou de l’histoire commune avec ses populations d’origines immigrées qui sont là en raison de son passé colonial » poursuit Souba Brunel.
Réécouté l'intégralité de l'émission avec mes deux invités :
Souba Brunel, experte en stratégie RSE et auditrice Environnement & Développement durable, co-fondatrice de l'association les Impactrices, qui accompagne les femmes dans la promotion de leur action à impact en faveur de la transition environnementale, créatrice de The Smile Society, la première agence de conseil en Diversité, Équité, Inclusion dédiée aux organisations à impact.
Alors que seulement 32 députés issus de la diversité (hors élus de l'Outre-mer) siègent à l'Assemblée Nationale (selon un décompte de France 24), de nombreux programmes de formation à la politique voient le jour pour y remédier. C'est le sujet du documentaire "Représenter", qui a suivi la première promotion de l'école de l'engagement.
Article de Benjamin Mathieu
Photo de la bande-annonce du documentaire "Représenter"
Où sont les agriculteurs en politique, les pêcheurs, les boulangers, les travailleurs sociaux, les infirmières, les caissières, les assistantes maternelles ? Peu se sentent assez armés pour se lancer en politique, se présenter à des élections ou investir les partis politiques, qui ne brillent pas par leur diversité sociale et ethnique. Selon un décompte effectué par France 24, 32 députés issus de la diversité (hors élus de l'Outre-mer) siègent à l'Assemblée nationaledans la nouvelle mandature. Un léger recul par rapport à 2017 où leur présence avait triplé. "On est même pas derrière la porte des partis politiques. Ils ne veulent même pas de nous sur leur paillasson !" nous confie Mamadou Traore dans l'émission.
Pourtant des programmes de formations existent, ils sont même de plus en plus nombreux, avec des résultats plus ou moins positifs. On peut citer notamment l'école de l'engagement, l'académie des futurs leaders, le collège citoyen de France, le programme W.O.R.D,...
On en parle dans "C'est le moment" avec mes trois invités.
Jonathan Boissinot, co-réalisateur du documentaire « Représenter », qui suit le parcours de la première promotion du programme “l’école de l’engagement”.
Mamadou Traore, travailleur social très investi dans sa ville de Villeneuve Saint-George, commune située dans le Val-de-Marne, près de l’aéroport d’Orly qui se prépares pour les élections municipales de 2026, l’un des personnages principal du documentaire “Représenter”.
Julie Hamaïde, journaliste fondatrice en 2017 du média Koï, dédié aux cultures et communautés asiatiques en France, présidente de l’association Les Nouvelles Voix qui accompagne les nouveaux récits de la transition écologique dans les médias.
L'émission est à réécouter ici
L'équipe du documentaire organise une projection le jeudi 8 février à 20h aucinéma Le Brady, 39 bd de Strasbourg à Paris. Plus d'infos ici
« C’est le moment », émission hebdomadaire d’actualité diffusée sur Aligre FM, Radio Campus Paris et Vivre FM. Elle est portée par le média collaboratif Le Moment. Une émission présentée par Benjamin Mathieu et réalisée par Emmanuel de Miscault.
Le vendredi 26 janvier 2024, le Mouvement Associatif ouvre un espace de dialogue novateur, "Droit de Cité", pour explorer le rôle crucial de l'action associative dans la construction d'un projet européen socialement et écologiquement durable.
Objectifs de la Journée : Interpeller et rendre Visible
La Journée "Droit de Cité 2024" se fixe des objectifs clairs et ambitieux, cherchant à atteindre un impact significatif à travers deux axes majeurs. Tout d’abord, interpeller les candidats à l'Élection Européenne. La question centrale de la non-lucrativité et de l'importance associative occupera une place prépondérante dans les échanges avec les candidats. Une opportunité unique de placer au cœur du débat des enjeux cruciaux pour l'avenir de l'Europe. Ensuite, rendre Visible le fait associatif. Face aux défis partagés par les pays de l'Union Européenne, l'événement Droit de Cité aspire à sensibiliser et à mettre en lumière le rôle essentiel des associations. Cela s'étend du public associatif lui-même, aux candidats des élections européennes, en passant par les acteurs dynamiques de la société civile. Une occasion précieuse de jeter un éclairage sur la modernité et la pertinence des actions associatives dans un contexte européen en mutation.
"Les Défis Majeurs de l'Europe : Une Analyse en Trois Actes"
Lemoment.org vous propose de suivre plus particulièrement la dernière table ronde qui consistera à interroger les candidats sur les perspectives et la défense du monde associatif au travers différentes thématiques. La première thématique, abordant l'Europe démocratique pendant 20 minutes, met en lumière les inquiétudes croissantes quant au déclin des libertés à l'échelle mondiale, avec l'Europe ne faisant pas exception. Des signaux tels que la montée des populismes, la baisse de la participation électorale, et le déclin des libertés publiques et associatives soulignent un essoufflement des modèles politiques. Malgré cela, il est souligné qu'une volonté citoyenne de s'engager de manière différente émerge, bien que cette volonté ne soit pas toujours pleinement prise en compte. La deuxième thématique, Europe Solidaire, s'attarde sur les défis stratégiques auxquels l'Union Européenne est confrontée, tels que la pandémie mondiale, la guerre en Ukraine et la crise migratoire. La nécessité d'une politique cohérente entre les pays devient cruciale, mais l'UE est mise en difficulté face aux tentations souverainistes. La troisième thématique, Europe Écologique, souligne l'urgence d'actions à grande échelle face aux enjeux environnementaux et reviendra sur la responsabilité collective à concevoir et accepter les réponses nécessaires qui reste à construire, appelant à une réflexion radicale sur les comportements individuels, les politiques publiques et leur conception pour les rendre acceptables.
Le Mouvement Associatif : Voix de la Citoyenneté Active
Le Mouvement Associatif incarne la diversité et la vitalité des initiatives citoyennes, plaçant l'expression d'une citoyenneté active au cœur de son action. Alors que les voies de mobilisation et de participation à la construction d'un projet européen sont interrogées, les associations se positionnent comme des acteurs clés, illustrant et explicitant leur contribution tout en cherchant à faire évoluer leurs pratiques.
Les participants à la table ronde de Droit de Cité à 16h :
La France Insoumise : Manon Aubry, tête de liste
Parti communiste français : Léon Deffontaines, tête de liste
Les effets du changement climatique frappent déjà de plein fouet les pays africains. Face à cela, deux jeunes activistes africains se mobilisent : Yerro Sar au Sénégal et Adenike Oladosu au Nigéria. Il y a urgence à sensibiliser à l’écologie, mais il est aussi crucial d’alerter les institutions mondiales. Ils déplorent l’absence de discussions sur l’Afrique dans les débats internationaux, alors que sa situation est alarmante. #Lheureafrique
Article par Radidja Cieslak, dans le cadre du projet L'heure Afrique porté par Sparknews
La COP 28 fut l’occasion pour les pays présents de convenir d’une transition “hors des énergies fossiles” qui soit “juste, ordonnée et équitable“. Les termes sont cruciaux, car tous les pays du monde n’émettent pas la même quantité de CO2. Le continent africain produit seulement 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, chiffre dérisoire compte tenu de son poids démographique : 17% de la population mondiale y vit. Or, le continent est actuellement déjà très impacté par les changements climatiques : érosion des sols, montée des eaux, et augmentation de la désertification. Face à cela, de jeunes militants s’engagent pour sensibiliser sur ce sujet. Mais à les entendre, il ne s’agit plus simplement d’informer. Les populations subissent ces changements dans leur vie quotidienne, et l’instabilité économique empêche la mise en place rapide de solutions. Il faut des outils concrets pour réfréner les conséquences du réchauffement climatique.
Des pays lourdement atteints
Au Sénégal, Yerro Sar (https://linktr.ee/yero25) , 21 ans, s’inquiète pour les populations sur le littoral. “Des villages entiers sont déjà submergés. A Saint-Louis où les habitants vivent de l’agriculture, les sols sont de moins en moins cultivables, à cause de canicules de plus en plus importantes.” détaille-t-il. Porteur du mouvement Fridays For Futur au Sénégal, (initié par la militante Greta Thunberg au Danemark) ce jeune étudiant en sciences s’inquiète des ravages du changement climatique.
Même son de cloche dans les propos d’Adenike Oladosu, 29 ans, porteuse du mouvement Friday For Futur au Nigéria. “Les points d’eaux s’assèchent de plus en plus, On arrive à un point où les dommages risquent d’être irréversibles", explique-t-elle. La militante se dit également éco-féministe. “La catastrophe écologique impacte directement les femmes. Par exemple, avec la disparition des sources d’eau potable, elles doivent effectuer des déplacements de plus en plus longs. C’est éreintant et c’est aussi une mise en danger pour elles.”. La jeune femme pense également que les déséquilibres climatiques impactent les régimes politiques : ”Tout es lié ! S’il y a moins de ressources, il va y avoir encore plus de tensions géopolitiques, et nos démocraties risquent d’être encore plus atteintes.”.
Adenike Titilope, activiste et écofeministe, fondatrice de la branche nigérienne de Fridays for Futur, lors d'une intervention, 6 octobre 2021 (Crédits : Adenike Titilope)
Des actions ciblées et efficaces
Les mesures de la COP 28 seront-elles tenues vis-à-vis de l’Afrique ? Un Fond de pertes et dommages doit être créé, et des financements, accordés. Seulement, ces mesures se retrouvent chaque année dans les rapports de la COP, sans évolution visible. L’Afrique n’aurait obtenu en 2022 que 15 à 30 % des financements nécessaires pour ses besoins d’adaptation face au changement climatique, selon la Banque africaine de développement. “Dans ces institutions internationales il y a un double-standard : elles soutiennent les industries polluantes pour des intérêts économiques, et disent quand même avoir des actions écologiques” explique Adenike Oladosu. La jeune femme sait tout à fait de quoi elle parle, puisque, en 2019, elle a pris part à la COP 25. Déléguée de la jeunesse nigérienne, et y a fait un discours sur l’impact du changement climatique. “Bien sûr, la COP devrait avoir un vrai impact et soutenir les populations dans la transition énergétique.”. Mais depuis son intervention, pas de changement visible. Yerr Sar ajoute :
Et puisque la scène internationale reste peu impliquée dans les débats, ces activistes tentent d’alerter les dirigeants africains, mais aussi la population : “Il faut aussi donner des outils aux gens pour se préparer à ce qui vient”, conclut Yerro Sar. “Parfois, les gens ne sont pas très réceptifs à ce discours. Dans mon pays, où les gens sont très croyants, il est parfois compliqué pour eux de considérer ces catastrophes climatiques comme la conséquence de l’activité humaine. Ils vont considérer que c’est la volonté divine. D’où l’importance d’échanger, notamment auprès des jeunes générations.".
Yero Sarr, activiste et fondateur de la branche sénégalaise de Fridays for Futur, Ifrad Forum, 7/12/2022 (Crédits : Yero Sarr)
Pour Adenike Oladosu, la priorité est également d’éduquer les gens : “J’ai moi-même eu ce déclic à ce sujet durant mes études en sciences et agriculture. C’est pour cela que je suis en mesure de militer et de trouver des solutions.” Pour sensibiliser, la jeune femme se rend régulièrement dans les institutions nationales, les écoles, et toutes les structures qui lui permettent de délivrer son message. Elle s’adresse notamment aux femmes nigériennes qui pratiquent l’agriculture (https://www.womenandcrisis.com/2022/08/womens-ability-to-use-and-control.html?m=1), afin de leur donner des outils concrets pour réduire l’usage de produits chimiques et lutter contre les dégâts du réchauffement climatique. Elle crée également un blog à but informatif (www.womenandcrisis.com). De son côté, Yero Sarr multiplie les interventions afin d’alerter, mais propose également des “marches climatiques”, comme le 4 novembre dernier à Dakar. Finalement, les deux activistes s'accordent sur le fait qu’il ne faut pas attendre une aide providentielle venant d’ailleurs. Il faut plutôt agir localement, et surtout, rapidement.
ANTIRACISME. Une projection-débat dans le cadre des 40 ans de la marche pour l’égalité et contre le racisme était organisée samedi 13 janvier dans le tiers-lieu Césure, à Paris. Toumi Djaidja et Adil Jazouli, tous deux marcheurs, ainsi que Nina Robert, réalisatrice du documentaire Marche et rêve, étaient présents. Ils s’accordent sur un constat : si le racisme n’a pas disparu, la société est de plus en plus diverse. Une diversité à bas bruit.
Dorian Lacour
Cette phrase, c’est un hommage au jeune Nahel, tué d’un tir à bout portant par un policier à Nanterre, le 27 juin 2023. Et la personne qui tient ces propos, c’est Nina Robert. La cinéaste était en plein montage de son documentaire Marche et rêve, – dont une projection était organisée le 13 janvier, pour les 40 ans de la marche pour l'égalité et contre le racisme – quand le drame est venu bouleverser la France. « J’ai eu un sacré choc quand Nahel a été tué. Naïvement, je me disais qu’on mourrait moins en 2023 qu’en 1983… Les crimes racistes résonnent dans ce film, du début à la fin », poursuit-elle.
Rembobinons. Samedi 15 octobre 1983, une poignée de jeunes s’élancent dans l’indifférence générale de Marseille pour une marche à travers la France. Leur but ? Dénoncer la multiplication des crimes racistes dans le pays. À leur tête, Toumi Djaidja, un jeune homme élancé à la chevelure frisée noire de jais. Quelques semaines plus tard, le 3 décembre 1983, les marcheurs sont plus de 100 000 à Paris. Un événement dont le quarantième anniversaire n’a été célébré que timidement dans les médias, mais raconté par ses protagonistes dans plusieurs documentaires, dont celui de Nina Robert.
Main tendue plutôt que poing fermé
Quarante ans plus tard, Toumi Djaidja est chauve, il a troqué son anorak rouge pour une veste de costume bleu nuit. Derrière ses petites lunettes, en revanche, son regard n’a pas perdu en malice. Il intervient, avec Adil Jazouli, sociologue spécialisé dans l’étude des banlieues populaires et Nina Robert, pour rappeler l’importance de la marche, que l’histoire a un peu oubliée. Malgré les quarante ans passés, la façon de penser de Toumi Djaidja n’a pas changé.« Dès le départ, j’ai préféré la main tendue au poing fermé », résume-il. Et de rappeler ce qui l’a incité à marcher. « En portant secours à un enfant attaqué par un chien, je me retourne, et j’ai un policier qui se tient là, à deux mètres de moi, il me braque avec son arme. J’ai à peine le temps de me supplier, et il me tire dessus [...] Je m’en sors. Les jours passent et à l’hôpital des camarades viennent me rendre visite. Je leur dis “on va faire une marche”. Ça va tellement les déconcerter qu’ils ne veulent pas du tout y croire », se souvient-il. Malgré les réticences initiales, la marche part avec un noyau dur de seulement douze personnes et dépasse toutes les attentes des organisateurs.
Retour au présent. Dans un immense amphithéâtre aux sièges boisés du tiers-lieu Césure– l’ancien campus Censier de l’université Sorbonne Nouvelle, dans le 5e arrondissement de Paris – une petite trentaine de personnes assiste à l’intervention. Une assistance un peu clairsemée, compte tenu des presque 400 places disponibles dans l’amphi, qui ne désespère pas Nina Robert.« Il n’y a pas beaucoup de monde, mais c’est pas grave, c’est important d’être là », lance-t-elle, un large sourire aux lèvres. Important, parce que ce qui a lancé la marche de 1983 (les violences policières contre les personnes racisées et le racisme rampant dans la société française) reste d’actualité.
« Les boucs émissaires sont toujours les mêmes »
Adil Jazouli et Toumi Djaidja – qui se connaissent parfaitement car en plus d’avoir été compagnons de marche dans les années 1980, ils ont co-écrit La Marche pour l’égalité - Une histoire dans l’histoire, paru en 2013 – amènent un regard inquiet, bien qu’empreint d’optimisme, sur le racisme en France. « Pour être lucides, la question du racisme n’a jamais été aussi grave qu’aujourd’hui, en France et en Europe [...] En France, quand même, les boucs émissaires sont toujours les mêmes », alerte Adil Jazouli. Il rappelle qu’au départ, la marche était « pour l’égalité » avant de devenir – certes rapidement – « contre le racisme ». Toumi Djaidja partage sa position : « En 2024, il n’y a pas seulement un dérèglement climatique, mais aussi un dérèglement empathique. ».
Le sociologue s’alarme également de la montée du vote pour l’extrême-droite, même si elle n'est pas forcément nourrie par des motifs racistes : « 35 % des jeunes de moins de 35 ans votent pour l’extrême-droite. ». Une enquête Ipsos réalisée pour France TV et Radio France en avril 2022 démontrait en effet que 34 % des 18-24 ans et 30 % des 25-34 ans comptaient voter pour Marine Le Pen ou Eric Zemmour à la présidentielle. Des chiffres alarmants. « Il y a encore du chemin… », souffle Adil Jazouli.
La France, « pays où il y a le plus de mariages mixtes en Europe »
Une anecdote personnelle appuie son propos. Alors qu’il est à la bibliothèque municipale de Lyon, au début des années 1980, un homme d’un certain âge crie « sale Arabe ! sale Arabe ! » Le futur leader de la marche pour l’égalité et contre le racisme s’approche de lui, lui glissant presque à l’oreille de le crier moins fort. La suite : « Il me regarde et me dit “t’es cinglé ?” ; je lui dis “je pense pas [...] t’as les stigmates d’un brave gars, mais les jeunes dehors, j’ai peur qu’ils ne le voient pas et qu’ils te cassent la gueule”. Ce monsieur, qui n’est plus de ce monde, paix à son âme, pendant des années ensuite, a été un ami. Pendant des années il m’a rappelé cette histoire pour me dire qu’il s’en voulait. » Cette histoire permet à Toumi Djaidja de dézoomer sur une situation problématique. Il dit : « Tu fais une image arrêtée au moment où il dit ça, tu te dis que c’est un raciste le gars, c’est un fasciste. .»Il s’est avéré que cet homme était autre chose, mais qu’il avait tenu des propos abjects à un moment, sans peut-être vraiment savoir pourquoi. De quoi garder un peu d’optimisme.
Dans la même optique, Adil Jazouli se réjouit que la France soit « le pays où il y a le plus de mariages mixtes en Europe, 20 % des naissances sont dues à des enfants issus de l’immigration ou de mariages mixtes ». « Il y a une très forte proportion de sages-femmes d’origine maghrébine », poursuit-il. Et Toumi Djaidja ajoute, dans un sourire : « Elles donnent la vie, peut-être à Jordan Bardella, mais elles donnent la vie ! »D’une même voix, les deux hommes se félicitent d’une diversité bien présente en France, même si moins mise en lumière qu’un storytelling d’extrême-droite vendant la division et la peur, dont certains plateaux télé sont devenus caisse de résonance.
Pas de polémique
La marche pour l’égalité et contre le racisme a-t-elle été récupérée par le pouvoir en place, notamment des cadres du Parti Socialiste qui créent SOS Racisme dans la foulée ? Toumi Djaidja balaye toute polémique :« Depuis 40 ans, c’est l’une des seules structures qui se bat contre cette question des discriminations. Je vais rester poli, mais l’idiot qui marche est mieux qui celui qui reste assis. Des femmes et des hommes, dans cette structure, font un travail remarquable. Aller dénigrer ce travail-là, vous me permettrez de ne pas le faire. »
« Il y a beaucoup d’espoir qui émane de vous, de la lucidité, mais en même temps vous êtes très lumineux. C’est important de ne pas toujours voir le négatif, de voir le beau, l’espoir, sans pour autant être dans le déni », ponctue Nina Robert. Toumi Djaidja, lui, s’échappe pour attraper un train. Après avoir présenté à François Mitterrand un cahier de doléances, le décembre 1983, il avait aussi presque sans attendre pris le train retour. La raison ? « Je vivais une relation amoureuse [...] Après avoir accompli cette mission, je suis rentré, parce que j’étais attendu », confie-t-il. La jeune fille avec qui il avait une histoire partage encore sa vie, elle est même « devenue grand-mère ». Quarante ans après, il est toujours attendu.
Ce mois-ci, direction l'îlot au cœur de Césure, notre fameux tiers-lieu parisien, avec une des occupantes de l'atelier 418, Angel Ip. Graphiste, facilitatrice visuelle, mais aussi férue de philosophie, elle nous embarque dans sa réflexion autour de son travail, de ses envies et de l'importance des arts dans notre société.
Entretien réalisé par Etienne Morisseau
Est-ce que tu peux te présenter en une phrase ?
Pas facile... Pendant un moment, ma signature de mail c'était : "Traductrice visuelle, collectionneuse de récits et agitatrice d'idées."
Traductrice visuelle, c'est l'idée de rendre accessible la connaissance de manière ludique et pédagogique. Collectionneuse, parce que j'adore écouter les histoires, les anecdotes, j'adore les gens et leurs récits. Et ça correspond bien à mon métier, le dessin : les deux s'inspirent. Agitatrice, parce qu'à travers le dialogue, on développe nos idées, on se nourrit l'un l'autre.
Et si tu devais nous donner tes trois missions principales ?
La première serait de rendre la connaissance, la culture, accessible à tous. Ca me tient vraiment à cœur. Ca permet d'ouvrir des portes, d'aider les autres à évoluer.
Ensuite, ce serait de prendre de la hauteur. Grâce au dessin, on reçoit l'information différemment. Ca nous permet de se poser, de réfléchir, de voir les choses sous un autre angle.
Enfin, je dirais l'émerveillement. L'émerveillement qui nous fait reconsidérer l'environnement qui nous entoure. Qui contre le pessimisme et le scepticisme et qui nous montre qu'il y a toujours des solutions, peut-importe où l'on regarde.
Reportage graphique durant des ateliers de sensibilisation à l’addiction
C'est quoi ton medium préféré pour y parvenir ?
Celui que je préfère c'est la bande-dessinée. C'est excellent pour rendre des informations compréhensibles et accessibles. C'est pour ça qu'on voit énormément de BD de vulgarisation, sur l'histoire, les sciences, les sciences sociales... Je ne suis pas encore auteure, mais la BD correspond à ma pratique, dans le sens où il faut trouver le bon rapport texte-image.
C'est aussi un objet unique. Chaque scénariste, chaque illustrateur.ice a sa patte. Pourtant, il faut réussir à créer un imaginaire qui parle à chacun.e. Une BD réussie c'est justement une œuvre qui parle à tout le monde, et pas seulement à son propre imaginaire. Il faut que ça englobe l'autre.
Facilitation graphique sur les contrats de ville
Quand tu dis que tu n'es pas "encore" auteure, ça fait partie de tes projets ?
J'ai une BD en cours d'écriture. Elle est née à Césure, des ateliers d'écriture de Floriane Touitou. Avec ces sessions quotidiennes, je me suis rendu compte que la créativité n'est pas due à des éclairs de génie, mais que c'est un muscle qu'il faut alimenter tous les jours pour développer ses idées. C'est venu petit à petit en écrivant. C'est un projet un peu inattendu, mais ça me réjouit.
Le sujet de ma BD va être la Psyché. C'est un sujet très philosophique : tous les grands philosophes en parlent, par exemple Platon évoque la Psyché comme étant l’intermédiaire entre le corps et l’esprit. D'en faire le sujet de mon oeuvre, ça me donne l'impression d'avoir digéré leurs enseignements et acquis une certaine expérience de vie. Je suis assez mature aujourd'hui pour me lancer dans ce projet.
Ca demande de la maturité de créer une BD ?
Pas forcément pour tout le monde, mais dans mon cas, oui. J'avais beaucoup de difficulté à choisir un sujet, établir une structure ou tenir des deadlines, parce qu'au fond, je n'avais pas confiance que ça pouvait se réaliser.
On a souvent cette image de l'artiste qui a une intuition, et POF, ça aboutit à un chef d'œuvre. Mais maintenant, je me rends compte que c'est une suite d'essais qui amène à un résultat. En gros, ça me donne l'impression d'avoir franchi une étape, de ne plus être une débutante dans mon domaine.
Là, j'ai la V1 du scénario : j'espère avoir des planches correctes pour le début d'année prochaine, afin de démarcher les maisons d'édition.
Est-ce que tu as une réflexion à nous partager sur ta pratique du dessin ?
Pendant longtemps, j'ai eu du mal à accepter que j'étais sur une voie artistique. Pourtant, j'ai fait des études d'art et je travaillais dans le graphisme. Mais je ne l'assumais pas vraiment. Aujourd'hui, je me dis vraiment artiste et illustratrice. Il y a cette phrase de Dostoïevski : "La beauté sauvera le monde." C'est joli dit comme ça. Fort et tout... Mais récemment, j'ai vraiment compris l'importance, la puissance de la beauté.
Notre actualité n'est pas réjouissante, entre la barbarie, les guerres, l'effondrement... Mais la beauté et l'art sont essentiels dans tout ça : pas seulement un positionnement naïf. Ce n'est pas de dire : "Il y a la guerre, mais la vie est belle", mais plutôt d'être capable de percevoir la beauté dans chaque situation, renouer avec une part profonde de notre humanité et ne pas tomber dans la passivité totale. Voir la beauté et la laideur permet de se révolter, d'où l'importance de l'art et des artistes.
L'art permet de changer la vision qu'on a du monde : c'est mon expérience qui m'a permis de comprendre ça, de l'enraciner en moi. C'est devenu une conviction profonde, et arriver à cette étape, ça change tout. En tant qu'artiste, on a souvent des doutes : "Est-ce que ce que je fais sert vraiment ?" Et c'est aussi ce que la société renvoie. Mais quand on a la conviction d'être utile au monde, d'avoir trouvé sa place, même quand il y a des hauts et des bas, on sait que ça va passer. C'est plus serein.
Qu'est-ce qui t'as fait débuter dans le domaine de la facilitation graphique et pourquoi ?
Je ne savais même pas que c'était un métier, la facilitation graphique (rires). Je dessinais sur mes carnets, j'appelais ça des "compte-rendus graphiques" sur mon feu-blog, juste pour m'amuser. Et là quelqu'un m'a dit : "Tu sais que c'est un métier ?"
J'étais déjà graphiste freelance à l'époque. Je travaillais principalement sur des design de sites. J'ai proposé mes services à certains de mes clients, et c'est comme ça que ça a commencé. Petit à petit j'ai rencontré d'autres facilitatrices, et ensemble nous avons créé le festival du feutre.
Il s'est déroulé à Paris en mars 2023. Nous nous sommes réunis entre professionnels de la facilitation graphique pour questionner notre rapport au métier, mais aussi échanger sur nos techniques, sur la représentation des diversités, des minorités, de l'utilisation des symboles et des mythes, etc... C'est un métier où l'on travaille souvent seul. Ca a permis de mettre des noms sur des visages, de fédérer, de partager nos difficultés. J'adorerais qu'on organise une deuxième édition, mais ça demande beaucoup d'investissement.
Dans la même veine, j’organise maintenant les Rencontres Dessinées au sein de Césure qui sont des rendez-vous mensuels, d’une heure et demie pour les professionnels du feutre.
C'est quoi une bonne facilitation graphique pour toi ?
Déjà ça doit être graphique. Avoir un sens esthétique, un bon contraste entre le plein et le vide, les échelles de taille, etc... Et il faut que ça reste lisible, que ce soit compréhensible pour n'importe qui. Et puis, en bonus, pouvoir réutiliser ses dessins sur d'autres supports une fois l'événement terminé. Mais pour ça, il faut avoir pris le temps de discuter avec le client pour bien comprendre ses attentes.
Il y a donc un travail d'accompagnement et de questionnement avec le client. Ne pas arriver avec sa propre recette, mais s'adapter au public, au sujet... J'ai encore du travail à faire de ce point de vue là. J'ai ma patte, mais je dois travailler le côté synthèse et cheminement de pensée.
Facilitation graphique pour l'Agefiph
Quel a été le sujet sur lequel tu as préféré travailler ?
Pour un salon d'innovations techniques, j'ai dû réaliser une fresque sur un mur énorme. Le sujet ne m'emballait pas à la base, mais j'ai travaillé avec une agence qui n'avait pas de facilitateur. Ils ont réalisé le brouillon et je devais simplement le reproduire au propre.
Me concentrer uniquement sur l'aspect graphique était hyper reposant. Et il y avait tout un jeu avec de grands coups de pinceaux et de la peinture invisible qui réagit à la lumière bleue, et qui permet de révéler des informations. Clairement des techniques à explorer !
Même quand le sujet ne nous plaît pas forcément, on peut en tirer des enseignements. J'aimerais développer cet aspect de préparation en amont, pour être plus sur le moment le jour J, sur le côté événementiel. Et puis ça m'a fait me rendre compte que travailler à plusieurs permet d'aller plus loin dans la réflexion. Je réfléchis souvent à créer une agence de facilitation, pas juste pour partager les missions, mais aussi pour développer la pratique.
Est-ce que tu as un message à passer à celui ou celle qui est arrivé.e au bout de cette interview ?
Tu es heureux quand tu trouves ta place dans le monde, quand tu te sens utile. Confucius disait : "Choisis un travail que tu aimes, et tu n'auras pas à travailler un seul jour de ta vie." La phrase est puissante ! Aujourd'hui on a une approche productiviste du travail, ou alors syndicaliste : "Je fais mes heures et j'arrête." Mais le travail peut nous permettre de développer notre potentiel, de nous épanouir.Il faut remettre du sens dans ce qu'on fait.
Et Césure en une phrase ?
Un espace de rencontres inattendues. L'autre est un inconnu par définition et cet espace permet d'aller à sa rencontre, d'explorer de nouveaux territoires. Par contre c'est une chose d'offrir cet espace, mais ça relève de ta responsabilité d'aller vers les autres, de créer ces relations.
ÉCOLOGIE. Depuis deux ans, l'usine Cycle Terre, à Sevran, produit des matériaux destinés à la construction – principalement des briques – à partir de terre récupérée sur des chantiers du Grand Paris. Bien qu’utilisée dans la construction de grandes infrastructures, notamment olympiques, le recours à cette production est encore sporadique dans le secteur du bâtiment francilien. Mais, au regard des considérations écologiques, elle est appelée à croître.
Reportage par Dorian Lacour
L'usine Cycle Terre, à Sevran, produit des matériaux de construction - notamment des briques - à partir de terre d'excavation récupérée sur les chantiers du Grand Paris. (Photo : Dorian Lacour)
Derrière sa splendide arche en bois, l’usine Cycle Terre, nichée au cœur d’une zone industrielle sans âme à deux pas de la gare RER Sevran-Beaudottes, détonne. Entourée de bâtisses aux façades mornes, la manufacture de caractère saute aux yeux. Et ce qui se passe à l'intérieur, tout autant.
Les chantiers de construction du Grand Paris produisent énormément de terre. Les machines aplanissent, creusent le sol, y forent des galeries... Tout ce surplus, appelé terre d’excavation, est considéré comme un déchet. Les entreprises du bâtiment doivent payer un droit à la décharge pour s’en débarrasser. C'est là que Cycle Terre entre en jeu. L'usine, lancée dans les derniers mois de 2021 sur une surface d'environ 2 200 m², transforme cette terre en nouveaux matériaux destinés à la construction : du mortier, des enduits et, principalement, des briques.
Toute la production vendue
Dans le vaste entrepôt en prise aux vents, la terre est passée dans un malaxeur, puis transformée en briques. Tout un cycle de recyclage vertueux se dessine, car les matériaux sortis de l’usine Cycle Terre peuvent être remis sous forme terreuse, et redevenir des briques. Cet aspect circulaire – les matériaux pouvant être refaits à l’infini – ne dégrade en rien la durabilité des briques. « Dans les cahiers des charges, nous prenons à chaque fois les taux les plus hauts. C'est impératif d'assurer la qualité du produit », promet Teddy Dusausaye, le directeur général du site.
Teddy Dusausaye, directeur général de Cycle Terre, mardi 9 janvier 2024. (Photo : Dorian Lacour)
Une fois fabriquées, les briques sont placées dans un énorme séchoir, monstre métallique recouvrant tout un pan de mur de l’usine, et permettant de faire sécher la terre même par temps froid. Après le séchage, qui dure quelques jours, les briques sont récupérées par les clients de Cycle Terre.
En termes de robustesse, ces briques n’ont pas grand-chose à envier à celles en terre argileuse cuite dont nous avons l'habitude. Des batteries de tests sont réalisées pour s’en assurer, avec toujours une volonté d’avoir les standards les plus élevés. Seul point faible, les briques de Cycle Terre supportent mal la pluie. « Dès qu'il pleut, ça ne va pas du tout. C'est pourquoi on ne les utilise que pour les intérieurs. Nous pouvons les rendre hydrofuges, en ajoutant 5 % de ciment, mais nous évitons au maximum », détaille Teddy Dusausaye. Pour des raisons environnementales, puisque la production de ciment était responsable, en 2021, de 7 % des émissions mondiales de CO2, selonl’Association mondiale du ciment et du béton (GCCA).En 2022, seulement trois palettes de ciment ont été utilisées par l'usine. Promesse tenue.
Paris 2024 et le Colisée
Des dizaines de palettes de briques sont rangées à la verticale sur plusieurs mètres de haut, le long des murs de l’usine. Le stock semble titanesque. Et pourtant, « toutes les palettes que vous voyez là sont vendues », se réjouit Teddy Dusausaye. Preuve que l'expérience est un succès. Depuis son lancement, l'usine a utilisé près de 4 000 m³ de terre d'excavation, soit environ 5 000 tonnes. Autant de terre qui aurait pu partir en déchetterie.
Des chiffres conséquents, mais en réalité bien maigres vue la quantité de matériaux utilisés par le secteur de la construction. « Ça doit représenter 0,01 % du volume » du secteur du bâtiment francilien, estime le directeur général de Cycle Terre. Une poussière, alors que ledit secteur est responsable de 23 % des émissions de gaz à effet de serre français, selon les chiffres du ministère de la Transition écologique.
La terre d'excavation malaxée est transformée en divers matériaux de construction, dont des briques utilisées sur les chantiers de l'Arena Porte de la Chapelle et du Colisée de Tremblay-en-France. (Photo : Dorian Lacour)
Les matériaux de Cycle Terre ont toutefois été utilisés pour la construction de l’Arena Porte de la Chapelle, haut lieu des Jeux olympiques de Paris 2024, où seront accueillies les épreuves de badminton et de gymnastique rythmique. Le Colisée, salle de spectacles de 9 000 places à Tremblay-en-France, a aussi fait appel à Cycle Terre pour le gros œuvre. Deux projets conséquents, symboles d’un renouveau dans le secteur du bâtiment francilien, davantage tourné vers l’écologie.
Plaques prototypes
En cohérence avec son ambition écologique, l'usine ne livre que dans un rayon de 100 kilomètres autour de Sevran. « Nous produisons des matériaux hyper écolos. Imaginer les mettre sur des camions qui parcourent des centaines de kilomètres en brûlant du pétrole, ce ne serait pas logique », explicite-t-il. Exception peut toutefois être faite pour des projets éco-responsables.
Sous la structure en bois à l'entrée de l'usine, Hubert Ponthieu, un des employés, s'affaire à découper des plaques de terre – encore à l'état de prototype – censées remplacer les fameuses plaques de plâtre BA13, très utilisées pour la finition des murs et plafonds intérieurs. Ni le froid ni une embauche aux aurores ne le défont de son sourire. « C'est très valorisant comme métier. Même si, des fois, on doit faire des trucs un peu relous, comme ce que je fais en ce moment, ça reste très rare », affirme celui qui a intégré l'usine en octobre 2022.
Hubert Ponthieu, employé de Cycle Terre, en train de découper des plaques de terre, encore à l'état de prototype, censées remplacer les plaques BA 13. (Photo : Dorian Lacour)
Ce jour-là, quelque chose chagrine Hubert : un camion dont le chauffeur a reculé sans regarder dans la cour de l'usine il y a quelques jours, a emporté avec lui plusieurs plaques. « Il y en a qui sont cassées, que je ne peux même pas tailler, d'autres griffées... », grommelle-t-il. Les plaques trop abîmées sont mises de côté, pour être recyclées et servir à la construction d’autres matériaux. Une preuve supplémentaire du côté circulaire de Cycle Terre. Rien ne se perd.
Du solide
Pour aller encore plus loin dans la logique écologique, Cycle Terre travaille à remplacer le sable qui entre dans la composition de tous ses matériaux. « Nous voulons nous en passer, car ce n'est pas renouvelable, donc ça ne nous plaît pas trop », assure Teddy Dusausaye. Pour ce faire, l'usine dispose d'un laboratoire où, en plus des vérifications des produits, la recherche bat son plein pour complètement se passer des produits non-renouvelables.
Toutes les briques produites par Cycle Terre, même celles stockées dans l'usine, sont vendues. (Photo : Dorian Lacour)
La chaîne de production – un mètre cube de matériau peut être produit à la minute – comme la partie recherche et développement se portent à merveille. Reste à trouver des clients. Et pour ça, Teddy Dusausaye, qui va bientôt quitter ses fonctions pour rejoindre un grand groupe aéronautique à qui il fera bénéficier de son savoir-faire en matière environnementale, a une astuce. « Plus de 3 000 architectes sont venus visiter l'usine depuis son ouverture. Ils en parlent autour d'eux, et ça peut intéresser des chantiers sur lesquels ils travaillent. Pas besoin de budget pub ! », sourit-il. Et force est de constater que Cycle Terre séduit.
Ses matériaux sont utilisés dans la construction d'infrastructures d’ampleur – l’Arena Porte de la Chapelle et le Colisée de Tremblay-en-France, donc. Faire rayonner son projet, à l’heure des Jeux olympiques de Paris, n’est-ce pas une fierté ? « C’est surtout le développement de la filière terre qui est important. Derrière nous, il y a toute une batterie d’artisans et de petites entreprises », se satisfait Teddy Dusausaye. Décidément, toujours les pieds sur terre.
Dans le cadre d'un projet porté par Sparknews, plusieurs médias s'associent pour présenter un autre visage de l'Afrique dans les médias français. Notre émission "C'est le moment "s'intéresse à la vitalité de la jeunesse africaine, notamment sur les sujets environnementaux.
Fidèle à notre tradition d'émissions “hors des sentiers battus”, "C'est le moment" vous propose aujourd’hui une spéciale "jeunesse africaine", en partenariat avec Sparknews, dans le cadre d’une semaine thématique baptisée “L’heure Afrique”. Il s’agit d’une opération qui fait collaborer plusieurs médias, dont lemoment.org, mais aussi RFI, We Demain, Uzbek et Rika, Natura Sciences, Epop et le média tunisien Faza, tous réunis pour porter ensemble un autre regard sur la jeunesse du continent africian. Le but de L”heure Afrique est d’amplifier des initiatives positives et inspirantes en facilitant l'émergence de nouveaux récits pour accélérer la transition écologique et sociale.
L'Afrique a la population la plus jeune au monde avec plus de 400 millions de jeunes âgés de 15 à 35 ans. Et ça ne va pas s’arrêter là, on estime que se chiffre va atteindre les 850 millions d’ici 2050. Des jeunes confrontés à la précarité, en raison de la faiblesse du nombre d’emplois, et aux conséquences du réchauffement climatique, mais qui fait preuve aussi d’une grande inventivité. Elle constitue une immense richesse pour ce continent où l’on parle beaucoup le français. Paradoxalement, elle est rarement mise à l'honneur dans les médias français. On va donc passer une heure à découvrir quelques initiatives avec mes invités :
Amina Zakhnouf et Ileana Santos, co-fondatrices de “Je m’engage pour l’Afrique” (JMA), un incubateur de politiques publiques qui se veut une force de proposition au service de la jeunesse du continent, également espace de conversation pour les jeunes dédié à repenser le développement du continent africain et les relations entre l’Afrique et l’Europe. JMA fait notamment de la formation, notamment sur l'écologie populaire africaine.
Danah Tapé, à la tête de l'association « Sciences Po pour l'Afrique » (ASPA), qui mène des activités pour faire mieux connaître la région Afrique et ses enjeux au sein de l'école, fondatrice du média Alkebulan. Elle a également vécu dans de nombreux pays africains avant de venir étudier en France.
BienvenuDionnon Allandiguim, jeune activiste environnemental, actuellement le coordinateur de Jeunes Voix du Sahel/Tchad, installé depuis quelques moins à Lorient.
A noter que Radidja Cieslak, journaliste de la rédaction de lemoment.org, prépare un portrait de Yéro Sarr, un jeune militant écologiste sénagalais, qui fait lui parti du classement des 30 africains de moins de 30 ans 2022 du magazine Forbes. A retrouver bientôt sur notre site internet.
VIOLENCES SEXISTES ET SEXUELLES. Une enquête de France 2 a remis en lumière les accusations de violences sexuelles à l'encontre Gérard Depardieu. L’acteur a fait l’objet d’une grande vague de soutien, notamment du chef de l’État, mais aussi déclenché une indignation d’une partie du cinéma français. Dont Judith Godrèche, qui révèle le nom du réalisateur avec qui elle a eu une relation dans les années 1980, alors qu’elle n’avait que 14 ans.
Article par Dorian Lacour
Capture d'écran du compte Instagram de Judith Godrèche
Une story Instagram. C’est ainsi que Judith Godrèche, actrice, scénariste et réalisatrice française, révèle le nom de l’homme avec qui elle a eu une relation dans les années 1980, alors qu’elle avait 14 ans. Lui, était âgé de 40 ans. La relation entre les deux n’était pas cachée, mais jamais les notions de consentement ni d’atteinte sexuelle sur mineure n’ont été mentionnées. « La petite fille en moi ne peut plus taire ce nom », lâche la comédienne, samedi 6 janvier, rendant par là même son compte public. Et dans la story suivante, le nom du réalisateur apparaît : « Il s’appelle Benoît Jacquot. »
Judith Godrèche s’est toujours refusée à nommer le cinéaste, craignant que « le sujet disparaisse derrière un nom », écrit-elle encore sur Instagram. Même si sa série d’autofiction Icon of French Cinema - diffusée sur Arte en décembre dernier - dépeint la misogynie du cinéma français, notamment cet épisode de sa jeunesse, Judith Godrèche n’a jamais affiché publiquement Benoît Jacquot. C’est une archive vidéo reçue par l’actrice qui la fait changer d’avis.
Archives accablantes
Dans celle-ci, datée de 2011 et issue du documentaire Les ruses du désir : L’interdit réalisé par Gérard Miller, Benoît Jacquot est interrogé. Notamment sur sa relation avec la jeune Judith Godrèche. « Une fille comme elle, comme cette Judith, qui avait en effet 15 ans (l’actrice affirme, elle, qu’elle en avait 14), […] et moi 40, en principe je n’avais pas le droit. Je ne crois pas. Mais ça alors elle n’en avait rien à foutre, et même, elle, ça l’excitait beaucoup », sourit le réalisateur. Des propos qui ont poussé l’actrice à réagir publiquement, ouvrant son compte Instagram. « Non Benoît Jacquot, une fille comme elle avait 14 ans. Et non, non, ça l’excitait pas », rétorque Judith Godrèche dans une autre story, ayant pour fond l’extrait vidéo en question.
Sur le compte Instagram de l’actrice, les réactions pleuvent. Dans les commentaires de ses posts déjà. « Ce n’est pas simple de se retourner sur son passé », écrit la journaliste Elsa Wolinski. « Merci à toi pour ta force », poursuit la danseuse et comédienne Andréa Bescond, célèbre sur le réseau social pour ses “posts noirs” décrivant les violences subies par les femmes et les enfants. En stories, ensuite. « Soutien à Judith Godrèche », claironne l’Association Des Acteur.ices. « Bienvenue parmi les femmes qui s’émancipent en dénonçant leur bourreau ! », félicite l’autrice Florence Porcel, en outre plaignante contre Patrick Poivre d’Arvor. L’actrice Aude Gogny-Goubert fait aussi part de sa solidarité :
« Soutien inconditionnel à Judith Godrèche dont la prise de parole est courageuse et salutaire. En le faisant, elle aide beaucoup de femmes. Cela l’honore. »
L'une des très nombreuses réactions de soutien suite au message de Judith Godrèche sur Instagram
La prise de parole de Judith Godrèche - qui précise avoir peur « de ne plus travailler, de ne pas être soutenue » - laisse songeur à la relecture d’un entretien accordé par Benoît Jacquot au Journal du Dimanche en octobre 2010, pour la promotion de son film Au fond des bois. « La question de l’emprise et du consentement, de ce qu’on veut ou pas, ou de ce qu’on ne veut pas malgré ce qu’on veut, m’a intéressé de film en film », déclarait le réalisateur.ion
#MeToo et cinéma français
Pour replacer l’événement dans son contexte, la révélation de Judith Godrèche arrive alors que les dénonciations des violences sexistes et sexuelles (VSS) dans le cinéma français se font de plus en plus nombreuses. La diffusion de l’émission d’investigation Complément d’enquête relayant les accusations de viols et violences sexuelles envers Gérard Depardieu, début décembre 2023, sur France 2, met le feu aux poudres. Une enquête de Mediapart datée d’avril 2023 avait déjà mis en lumière ces accusations.
Une succession de tribunes a ensuite occupé l’espace médiatique dans le temps des fêtes, accaparant - presque - toutes les discussions, de l’apéritif à la bûche. Lundi 25 décembre, une soixantaine de personnalités du cinéma - dont beaucoup se sont depuis désolidarisées - publie une tribune intitulée « N’effacez pas Gérard Depardieu » dans Le Figaro.
Peu avant, c’est le président de la République lui-même qui assurait son soutien à l’acteur, dans l’émission C à vous sur France 5, mercredi 20 décembre. « Moi, je suis un grand admirateur de Gérard Depardieu […] Il a fait connaître la France, nos grands auteurs, nos grands personnages, dans le monde entier. Et je lui dis en tant que président de la République mais aussi en tant que citoyen : il rend fière la France », affirme Emmanuel Macron, estomaquant nombre de mouvements féministes.
Réponse(s) féministe(s)
En réponse au chef de l’État, une tribune signée par plus de 7 200 personnes, et portée par l’association #MeTooMediaparaît dans Le Monde, le 27 décembre. Elle dénonce les propos du président. « Vous confortez les préjugés sexistes en faisant de l’agresseur la victime qu’on doit laisser tranquille (et son génie avec). Les réelles victimes sont renvoyées à leur souffrance, au déni de la société, au silence, à une justice qui condamne exceptionnellement les violeurs », peut-on y lire.
Deux autres tribunes suivent, l’une sur Le Club de Mediapart - signée entre autres par Pomme, Lala &ce, Médine ou Waly Dia - et l’autre dans Libération - avec les signatures d’Alexandra Lamy, Lio, Cœur de pirate, Guillaume Meurice… - pour dénoncer celle du Figaro. Artistes et anonymes s'écharpent pour défendre, ou accuser, Gérard Depardieu. La prise de parole de Judith Godrèche, elle, a été saluée bien au-delà des cercles féministes. Sa série Icon of French Cinema rencontre un beau succès d’estime.
Samuel Theis, accusé de viol par un technicien du filmJe le jure, comme le relate le journal Libération (et que conteste le réalisateur), a ainsi été mis à l’isolement lors de la fin du tournage de son propre film. Il doit ainsi prévenir les équipes du film - dont la production avancée empêche de l’annuler le temps que le volet judiciaire se règle - lorsqu’il vient en plateau. Ainsi, les personnes ne souhaitant pas travailler en sa présence peuvent s’absenter. C’est un début et une prise en compte de la parole des victimes dans le monde du cinéma.
Où sont passés les jeunes journalistes ? Ils désertent, semble-t-il, les rédactions, très tôt déçus par un métier qui ne répond pas – ou plus – à leurs attentes. À l’heure où l’information fait face à de nombreux défis : fake news, intelligence artificielle, concentration des médias, et bien sûr défiance record du public, nos futurs journalistes sont-ils bien préparés à la réalité – et aux enjeux – du métier ?
Crédit photo : ESJ Paris
Dans son dernier livre, "Jeunes journalistes, l'heure du doute" (Entremises Editions), le sociologue spécialiste des médias Jean-Marie Charon, publie ce chiffre ahurissant : 40% des jeunes journalistes ont quitté la profession sept ans après y avoir débuté. Une forme de désertion inquiétante ?
C’est ce que l'on a essayé de comprendre dans l'émission "C'est le moment", avec nos invités :
Elhame Medjahed, directrice de l'École supérieure de journalisme de Paris
ENTRETIEN Ils voulaient organiser un départage entre les candidats de la gauche par un mode de désignation citoyen et tenter d'emporter l'élection présidentielle de 2022 avec un.e candidat.e unique. La Primaire Populaire a d'abord surpris, suscité de l'attente avant de se cracher dans les grandes largeurs. Dans "La primaire populaire, du projet au désastre final" (Editions Adespote), Martin-Rieussec-Fournier raconte l'aventure de cet ovni politique de l'intérieur.
Interview par Benjamin Mathieu
Crédit photo : Editions Adespote
De l'indifférence du départ à l'omniprésence médiatique en janvier 2022, puis à l'explosion en plein vol deux mois après. Voilà par quoi sont passés les organisateurs et les bénévoles de La Primaire Populaire en quelques mois, du printemps 2021 à son épilogue en mars 2022. L'idée de départ était pourtant séduisante : mettre tous les partis de gauche d'accord sur un.e candidat.e unique pour l'élection présidentielle de 2022, en refléchissant d'abord à un socle des justices, une sorte d'embryon de programme commun. Au départ, l'initiative suscite surtout les moqueries des différents partis concernés (La France Insoumise, le Parti Socialiste, Europe-Ecologie Les Verts - désormais appelés Les écologistes -, le Parti Communiste Français, les Radicaux de Gauche...) qui se voyaient à l'époque tous califes à la la place du calife ou faiseurs de roi. Une indifférence qui se transforme rapidement en caillou dans la chaussure en raison du nombre de soutiens enregistrés par la plateforme : plus de 500 000. Un chiffre impressionnant dépassant l'ensemble des adhérents des différentes formations politiques de gauche. Face au refus de ces mêmes partis de participer à cette désignation citoyenne, sous forme de vote au jugement majoritaire, le vote de janvier 2022 tourne au fiasco. Au lieu de désigner un candidat unique, il en rajoute une dans la course, en la personne de Christiane Taubira, visiblement pas préparée à mener une campagne présidentielle. Elle abandonnera finalement le 2 mars en raison de parainnages insuffisants pour se présenter.
Tensions internes, fatigue, manoeuvres politiques... la fin de l'aventure est désastreuse. Son acmé : la décision prise par une partie du conseil d'administration de finalement soutenir la campagne de Jean-Luc Mélenchon, sans consulter les soutiens qui avaient participé à la primaire citoyenne. Cette décision entraine une fracture au sein de l'équipe de la Primaire Populaire, la démission de la porte-parole Mathilde Imer et des réactions très amères de nombreux soutiens de la première heure, notamment financiers.
Martin Rieussec-Fournier, livre dans cet ouvrage, quelques clefs de compréhension et affirme que les élections municipales de 2026 peuvent permettre de développer d'autres initiatives de ce type, victorieuses, cette fois.
Quel était ton rôle au sein de la Primaire Populaire ?
Martin Rieussec-Fournier
J'en étais le directeur général et un des fondateurs en janvier 2021 avec Camille Marguin et Mathilde Imer. J'étais en charge de toute la gestion des salariés, de la levée de fonds, de la planification des trois grandes étapes du processus, c'est-à-dire la construction du socle commun, les parrainages citoyens et bien sûr le vote au jugement majoritaire. Mes fonctions ont été de lever des capitaux, d'aller chercher le maximum d'associations pour avoir une légitimité à faire cette primaire populaire et puis de soutenir tous les salariés dans leur fonction.
Le titre de ton livre est quand même assez évocateur. Je crois que tu ne partages pas vraiment la fin de l'aventure. Comment as-tu vécu le choix final de soutenir Jean-Luc Mélenchon ?
Ça a été un désastre. En interne, il y a eu des manquements majeurs à la démocratie. Pendant un an, on a oeuvré au rassemblement pour monter une équipe qui gagne l'Élysée. Au final, à bout de bras, a été soutenu une candidate de plus, Christiane Taubira. Puis à dix autour d'une table, au nom de 500 000 personnes, on a soutenu Jean-Luc Mélenchon. Le désastre, c'est donc d'un point de vue démocratique en interne. Ça a aussi été un désastre pour le pays parce que l'échec de la Primaire Populaire, dont les partis politiques ont une responsabilité principale, a fait qu'on continue avec des politiques publiques qui sont dangereuses.
Comment expliques-tu que de l'engouement initial, porté par plus de 500 000 inscrits, vous soyez passez à un résultat qui était tout le contraire de ce que vous recherchiez ?
En premier, il faut vraiment redire qu'il y a eu un dévouement puissant et massif des jeunes entre 18 et 35 ans qui ont mis leur vie privée entre parenthèses et qu'on a abattu un travail de bûcheron pour faire du porte-à-porte et collecter des signatures de citoyennes et de citoyens français. Je tiens à souligner que tout ça s'est fait à l'huile de coude parce qu'on était boudés par les partis politiques qui ont été absolument ambivalents pour ne pas dire de mauvaise foi. Ils ont construit avec nous le socle commun pendant 6 semaines avec des réunions régulières, ils ont mandaté des gens, dont certains qui sont depuis devenu députés, et qui ne l'ont jamais assumé dans les médias.
Vous pensez à qui ?
Il y avait François Thiollet (Eurodéputé Les Ecologistes) ou Sarah Legrain (députée LFI de Paris) par exemple.
Ce sont les partis politiques qui sont seuls responsables de votre échec ?
En fait, nous, nous n'étions que la face émergée de l'iceberg des mouvements sociaux. Le socle commun de la Primaire Populaire, ce sont les revendications des gilets jaunes, du mouvement climat, etc. Mais les mouvements sociaux sont tellement imprégnés du dégoût global pour la politique qu'ils n'ont jamais relayé massivement notre appel à la mobilisation. On était boudés par les partis politiques et par les mouvements sociaux mais aussi par les médias. A part Mediapart, tous les médias de gauche se sont moqués de nous. On s'est retrouvés sans le relais des partis, sans le relais des mouvements sociaux, sans les relais médiatiques. Il fallait avoir la foi pour y croire.
Pourtant, vous n'avez pas manqué de moyen financiers pour arriver à vos fins
On a levé 300 000 euros dès le départ donc on avait immédiatement des salariés compétents. Ensuite, on a réussi à gagner la confiance de 40 000 donateurs qui nous ont permis de lever 1,3 millions d'euros. La primaire populaire, c'est 30 équivalents temps plein. Avec cette puissance de salariés, on a réussi à structurer des milliers de bénévoles inspirés par les techniques de Bernie Sanders (ancien candidat aux primaires démocrates aux Etats-Unis) qui sont extrêmement efficaces. On avait une équipe formidable qui faisait face aux partis traditionnels. Moi je le dis franchement, les partis politiques en face de nous n'avaient pas envie de gagner ensemble, l'avenir de leur petite boutique leur importait plus. Cette équipe composée principalement de jeunes était dans un état d'épuisement extrême. Elle a manqué de discernement là où il fallait en avoir le plus, en février 2022.A causes de certaines mauvaises habitudes, de la fatigue, de l'absence de contre-pouvoir qui se sentait légitime, on a connu le pire abus de pouvoir.
C'est-à-dire ?
Tous les directeurs et le bureau étaient solidaires pour soutenir une candidate de plus, Christiane Taubira, alors qu'en fait le mandat qu'on avait, c'était pas ça. C'était de constituer une équipe pour gagner l'Elysée et une équipe pour gagner à l'Assemblée Nationale. On n'avait pas de mandat pour faire la campagne d'une candidate de plus et on a pourtant faite celle de Christiane Taubira. Elle a signé un contrat de rassemblement où elle s'engageait à créer une équipe mais elle n'a pas décliné de méthode précise pour la constituer. Pour elle, c'était Présidente ou rien du tout et puis il y a eu le lapsus monumental le soir du résultat. Elle regarde toutes les caméras de France et elle dit je vais gagner en 2002 ! C'était du délire absolu !! A partir de là, une partie des personnalités qui nous soutenaient est partie sur la pointe des pieds, une autre partie l'a fait savoir et la situation a complètement pourri début février. Il y a eu notamment ce mail complètement fou qui a appelé les 460 000 inscrits à aller chercher des signatures pour Christiane Taubira. Lesdons se sont écroulés, il n' y avait plus d'argent pour financer les salariés et ça a été catastrophique au niveau humain avec des gens qui aujourd'hui ne se parlent plus depuis un à deux ans. C'est un immense gâchis mais il faut aussi en tirer des enseignements.
Que retirez-vous de positif d'un espoir déçu ?
Il faut noter c'est que la Primaire Populaire a cristallisé 90% des électeurs de gauche qui voulaient une équipe pour gagner. On a cristallisé les aspirations alors même que les partis politiques nous tapaient dessus en me disant "on en veut pas", néanmoins, on était là. Il aurait fallu qu'on passe le million de soutiens pour avoir plus de poids. Les partis politiques étaient d'accord avec le contrat de rassemblement, mais en "off". S'ils étaient en tête du jugement majoritaire, ils étaient d'accord pour le signer. Pendant qu'au mois de janvier, quand Jean-Luc Mélenchon dit de nous, "c'est une bande de rigolos" ou Yannick Jadot dit "c'est le temple solaire, tout le monde veut suicider", en vérité les appareils regardent de près la Primaire Populaire. 500 000 personnes, ça représentait plus que toutes les bases mails cumulées de la gauche ! On a fait sortir de terre ça en un an. En fait, on a labouré le terrain pour la gauche. Ça a été peu dit, parce que l'humilité n'est pas la qualité numéro un des responsables politiques, mais la NUPES arrive comme une suite logique de la Primaire Populaire.
Vous considérez en fait que êtes à l'origine de création de la NUPES (accord entre les différents partis de gauche aux élections législatives) ?
Le pire de ce qui s'est passé dans la séquence 2022-2023, c'est que finalement, en deux semaines, les partis politiques se sont unis sur la base du programme du socle commun. Ça a quand même été un élément notable dans leur point d’accord sur le programme de la NUPES car ils avaient déjà bossé déjà sur le sujet, ensemble, avec nous. Ils ont fait, en deux semaines, ce qui nous ont dit qu'ils ne pouvaient pas faire en un an.
L'élection présidentielle de 2027 s'annonce particulièrement importante, peut-être même plus importante que la précédente. Fort de cet échec, est-ce que vous allez retenter l'expérience ?
Il y a eu une forme d'école de la Primaire Populaire, les plus déterminés sont ressortis renforcés mais il faut pas sous-estimer à quel point il y en a d'autres qui ont été brisés, qui ont fait des burn out. Des soutiens qui ont fait des chèques importants, de 10 000, 50 000 voir 100 000 euros pour que ça sorte de terre, nous disent aujourd'hui "plus jamais" tellement ils ont été écœurés de comment ça s'est fini. Des militants à gauche sont fatigués d'être déçus et je pense que il va falloir vraiment se relever les manches pour créer la surprise en 2027. Il faut prendre tout ce qui a été réussi dans la Primaire Populaire, le pragmatisme, la relation libérée à l'argent, le lien avec les mouvements sociaux, l'union. Par contre, il faut éviter de reproduire les écueils. Et dans les écueils, il y a cette fin sur la démocratie interne. Il y a aussi le fait que les fondateurs doivent être absolument au clair sur leur besoin ou pas de reconnaissance sociale et donc d'être présents ou non dans les médias.
Vous dîtes que les élections municipales de 2026 peuvent permettre de mettre en pratique les méthodes que vous avez utilisées, en gagnant cette fois. Comment réussir là où vous avez échoué ?
Pour moi, les élections municipales, c'est une énorme opportunité parce que les français sont très attachés à ce scrutin. En plus, il y a vraiment des capacités d'initiative très fortes au niveau des territoires. Moi, j'ai traversé la France à pied. J'ai remarqué que les partis politiques sont très peu présents au niveau local. Il y a eu un renouvellement nécessaire des générations à la Primaire Populaire. C'est ce qui incarnait l'avenir. Les élections municipales peuvent permettre, comme le printemps marseillais, de nouer des alliances entre des gens qui peuvent avoir des sensibilités différentes. L'idée, c'est de relancer des listes citoyennes avec potentiellement des appuis de certains partis politiques. On a besoin d'eux, je le redis. J'espère de tout mon coeur que les partis politiques vont revenir.
Les municipales doivent servir à préparer 2027 pour tous ceux qui ont envie qu'un nouveau espoir soit possible. Le plus dangereux dans l'époque actuelle, c'est la résignation.
Nous, ce qu'on a vu avec la Primaire Populaire, c'est des gens qui retrouvaient la banane parce qu'ils voyaient les corps intermédiaires qui s'organisent, ils voyaient que les gilets jaunes étaient écoutés, que le mouvement climat était écouté, que les blouses blanches étaient écoutées, que les partis politiques tendaient l'oreille et se mettaient d'accord avec un socle commun. C'est pour ça qu'il y a eu un demi-million de Français pour nous suivre. C'est pour ça aussi qu'il y a eu 40 000 donateurs. C'est la peur qui domine actuellement. La Primaire Populaire a redonné de l'espoir.