Nous pouvons l'appréhender de plusieurs manières, par l'expérience sensorielle, par l'émerveillement de nos émotions et par la délectation intellectuelle. En sommes-nous sûr? Puisque nous sommes constituer sur un plan du réel dont la conscience humaine se découvre à travers ses expériences sensorielles, ses émotions et ses pensées nous ne pouvons penser autrement le réel. Le biologiste Jakob von Uexküll a dévoilé que ce qui existe pour le vivant, ce n’est pas le donné brut de l’environnement, une Nature qui se présenterait là devant nous tel un objet qui évoluerait indépendamment de nous, mais ce qu’il choisit et élabore à partir de cette matière première abstraite en s’élaborant soi-même, à savoir son milieu propre. C'est à travers une co-évolution que chaque être vivant évolue au sein d'un environnement qui lui est propre, il ne s'adapte pas puisqu'il se situe dans un croître-ensemble. Chaque conscience est donc un apparaître dont la nature ne peut être séparé du lieu où elle a prit naissance. C'est la raison pour laquelle il ne peut exister de conscience sans matière, que la matière soit dense ou subtile. Rompant avec l'approche dualiste et mécaniciste du monde, Jakob von Uexküll montre que le vivant n'est pas une machine, ni même un assemblage de molécules qui se sont constituées au hasard des rencontres, lequel n'est pas mus seulement par des stimuli comme l’eût voulu le béhaviorisme, mais, en tant que sujet, interprète les signes de leur milieu d’une façon particulière. Le milieu, c’est la réalité comme elle apparaît concrètement pour chaque être vivant et chaque sujet, c’est-à-dire existe pour l’être concerné. Cela signifie que les choses d’un milieu n’existent qu'à travers une conscience qui l'observe. En conséquence, la conscience porte son attention non plus sur un objet (la Nature) mais sur notre relation à cet objet. Nous comprenons donc que le réel contient toutes les potentialités non encore manifestées pour un sujet alors que la réalité concerne le vécu qui existe pour un sujet. Un réel et une infinité de réalité. Quant au désir humain, il est le moteur de ce qui nous fait être. Nous dirions aujourd'hui notre énergie fondamentale.
Au sein de note société, la faculté imaginative n'a pas très bonne figure ou bien n'est pas comprise telle qu'elle devrait l'être. C'est-à-dire que nous la percevons comme une faculté fantasmagorique, celle qui nous dévoile le contenu de l'inconscient et ses images grotesques telle que la psychanalyse freudienne l'entrevoit ou encore une partie des philosophes, à laquelle personne ne peut avoir confiance. La médecine moderne par le biais de la neurologie et de la psychiatrie, dont l'approche ne diffère pas de ces derniers, ne laisse aucune place à l'imagination comme faculté créatrice de réalité. Seuls les artistes, et les physiciens, comprennent que la faculté imaginative est bien plus qu'une faculté, et que sa modalité foncière c'est d'être la porte du réel. Les médecins ont inventé au cours du temps, du fait de leur incapacité à comprendre la fonction de la porte du réel, des dénominations diverses lorsque l'imagination déborde les fonctions normatives de la société. On parle alors d'hallucinations, de fantasmagories, de délires, de perte de repères, de schizophrénies, etc. En fait, l'imagination remplit le rôle d'interface du réel pour la conscience dont les images qui s'y reflètent appartiennes entièrement à la réalité du sujet.
Il en est ainsi parce que l'imagination n'a pas sa place parmi nous, certaine personne parle même de "folle du logis". Lorsque nous regardons de plus prêt aux définitions données par les psychiatres aux pathologies associées à l'imagination, nous découvrons qu'en fait se cache une ignorance camouflée utilisant un jargon scientifique. Qu'est-ce qu'une hallucination? C'est percevoir une réalité qui n'existe pas. Des perceptions sensorielles qu'elles soient auditives, gustatives ou encore visuelles sont excitées sans qu'aucun stimulus extérieur ne se manifeste. Ceci annonce un état pathologique. Nous affirmons que cette taxinomie psychiatrique empreinte le chemin du réductionnisme, elle cloisonne l'homme dans des carcans dogmatiques bien que la médecine se dise adogmatique. Afin d'élaborer une nouvelle approche de l'imagination en médecine, il faudrait l'associer aux différents états de conscience. C'est-à-dire que nos différents états de conscience auxquels sont assimilés différentes ondes cérébrales, autrement dit les ondes Delta, Thêta, Alpha et Bêta, accompagnent différents états sensoriels et donc de réalité. En conséquence, lorsque nous changeons d'état de conscience notre état d'être global est altéré, et chaque état s'ancre dans une réalité particulière. C'est au sein de ces oscillations que nous devons intégrer les hallucinations. Pour ce faire, il faut entendre que chaque état d'être qui oscille fluctue sur des bandes de fréquence dont la nature du réel varie en fonction de cet état. Une lecture verticale de ces différents états de conscience nous offre la possibilité d'entrevoir la fonction imaginative, elle remplie le rôle de récepteur de réalité, qui, comme un miroir reflète les différentes réalités vécues et les projettent au dehors. Mais elle remplit également le rôle d'activateur de réalité. Les conséquences de cette affirmation sont bouleversantes, puisque les hallucinations sont bel et bien réelles mais elles appartiennent à un autre état de conscience dont l'activité est sous-jacente à la conscience de veille. Nous postulons que les hallucinations s'activent à l'état de conscience de veille alors qu'elles appartiennent à une normalité onirique, c'est-à-dire que l'état de conscience onirique lié à d'autre ondes cérébrales entrent en résonance avec un état de conscience de veille et interfère avec cet autre réalité. Deux plans du réel qui se croisent et se rencontrent. Il en est de même pour toutes les activités dites "anormales", "pathologiques", touchant à la sphère de l'imagination.
Selon cet ordre hiérarchique de deux états de conscience, de deux réalités, nous comprenons qu'en fait l'un est imbriqué dans l'autre et c'est à travers la modalité imaginative que s'ouvre d'autres sphères du réel. L'accès à cet altérité imbriquée à notre conscience de veille peut être ouverte accidentellement, c'est la cause des états dits "pathologiques" car la personne ne s'y attendait pas et qu'halluciner une réalité dont la normalité n'existe pas pour notre société, elle ne peut qu'apparaitre que comme pathologique. Alors qu'une conscience préparée à la réception du contenu de la conscience onirique aura des expériences mystiques. Nulle différence entre la première expérience et l'autre, seul le sujet et la société qui l'accueille définira la véracité de cette expérience et prouvera, ou réfutera, ce vécu. Or, c'est une réalité sous-jacente à la conscience de veille qui s'active, comme nous venons de le voir, et interfère avec un autre plan du réel. Le contenu psychique est donc projeté à l'extérieur à l'état de veille au lieu de rester dans ce contenu et d'entrer en activité lors du sommeil. Lorsque nous parlons de psyché, il faut faire une distinction entre la conscience qui l'observe tel un corps et la psyché elle-même, car, en fait la conscience se tient au croisement du corps biologique et de la psyché. Psyché et corps forment un couple à l'image du monde extérieur et du monde intérieur. Ils sont la matière dense et subtile de la conscience dont l'équilibre équivaut à l'échange d'information entre une matière solide et une matière fluide, ou énergétique. C'est de cette manière que les différents états de conscience influencent les deux mondes (psyché et corps), et qu'apparaissent les somatisations, et le pouvoir de la conscience sur ces deux mondes. La conscience se tient dans un intermonde dans lequel la modalité imaginative reçoit toutes les informations provenant du monde extérieur et du monde intérieur, l'imagination offre en images les informations contenues dans les deux mondes.
La conscience n'est donc ni corps, ni psyché, elle est d'une tout autre nature. Nous postulons que sa nature est similaire à celle de la lumière physique, c'est la raison pour laquelle son pouvoir de création, et ce qui la maintient, découle d'une source non locale. Nous sommes ici, tout en état ailleurs simultanément. La Source de notre conscience se tient par-delà l'espace-temps, et de l'ensemble des mondes phénoménologiques. Tel un flux lumineux qui perdure et traverse toutes les couches de réalité, notre conscience s'étale dans un espace-temps, auprès d'un être vivant, et pour ce faire, il croît par palier en imbriquant chaque état de conscience telle une poupée russe. Il y a donc trois états de conscience identifiée: la conscience source, ou universelle; la conscience onirique, ou collective; et la conscience de veille, ou individuelle. A l'inverse de la pensée mécaniste et machiniste de la biologie, et de la médecine, l'homme n'existe pas uniquement sur une horizontalité des évènements, mais il existe sur une verticalité tendant vers un point infini. Nous identifions la conscience universelle comme étant le Soi, l'ultime réalité. Dans ce schéma, il est notoire que le réel est de nature fractale, logarithmique, tout comme notre conscience et c'est pourquoi nous pouvons avoir accès à des informations mémorielles, c'est-à-dire une mémoire universelle dont le gardien n'est autre que le Soi.
La sphère onirique qui s'active à l'état de veille entre en collision avec notre réalité de veille, et au coeur du monde onirique, dont les lois logiques s'attachent plus à l'analogie et le symbole, résonne le monde archétypal. Le monde archétypal est un lieu où réside toutes les essences spirituelles, animatrices de tout ce qui existe, leurs présences se dévoilent soit sous une forme tangible, soit sous une forme subtile. Elles sont à la source de toute vie. Notre être est entièrement animé par ces essences, notre corps est animé par ces mêmes puissances et chaque grain de poussière existe grâce à leurs présences. Ces essences sont similaires à celles que les physiciens dénomment énergie dans leur domaine d'étude, or les physiciens ont un regard tangible sur les phénomènes alors qu'un être vivant sent la présence de cette même énergie d'une manière vivante. C'est comme si nous observions la trace laisser par un animal, objet de la physique, à le fait d'apercevoir l'animal lui-même, objet de la psychologie. Cette analyse nous permet de mettre en corrélation les fonctions biologiques, les états de conscience, l'observation de la matière en physique et une spiritualité vivifiante. Plusieurs branches du savoir se trouvent ainsi articuler de manière cohérente.
Qui sommes-nous? Des essences spirituelles ayant pris forme. Nous sommes de même nature que les archétypes en question, mais à l'inverse de ces derniers, nous sommes constitués de matière dense et solide alors que les archétypes sont constitués de matière subtile et fluide. En somme, nous sommes des images archétypales qui flottent sur un plan du réel, sur une cime tangible, et dont la conscience à la capacité d'interagir avec tous les autres plans du réel, et d'entrer en interaction avec des êtres plus subtils que nous. Ces archétypes prennent la forme qui nous est la plus familière, celle qui appartient à notre milieu psychique, physique et culturelle. Rappelez-vous de la phénoménologie de Jakob von Uexküll, une conscience baigne dans un environnement et tout ce qui s'y manifeste existe pour cette conscience du fait de la co-évolution. C'est de cette manière qu'un archétype s'habillera de matières dont nous sommes nous-mêmes constituées, il apparaitra comme un monstre si notre part obscure ne fut travaillée, ou comme un être numineux lorsqu'une aide nous est offerte. Ces habits en question sont toutes de nature symbolique, sa manifestation même est symbolique, tout ce qui en émane est symbolique. Nous voici établir la distinction entre un archétype et un symbole. En conséquence, chaque être vivant, chaque parcelle de matière en ce monde physique est un symbole à déchiffrer. L'univers est un langage divin, et pour le saisir, il nous faut apprendre son langage, c'est-à-dire le langage symbolique. L'univers à un sens, ma vie à un sens, tout à un sens.
Aelius Aristide (IIème siècle ap. J.-C) est un orateur de l'Asie mineure qui allait de ville en ville, composait d'éloquents discours à la gloire d'une cité ou d'un Dieu et donnait aussi de très sérieuses conférences sur des thèmes moraux rebattus. Ce sophiste raconte dans son livre « Discours sacrés » sa maladie, ses rêves et ses relations singulières avec le dieu de la médecine Asclépios. Ses souffrances ont attiré la compassion du dieu guérisseur Asclépios qui lui ordonne en rêve des prescriptions très originales pour se soigner : monter à cheval, faire des marches forcées nu-pieds, prendre des bains froids alors que le mal est à son comble, que grelottant de fièvre, il doit rester alité. Ces prescriptions nous offrent un témoignage de première main sur la médecine esculapienne et son rapport magique à la nature. Nous découvrons au cours de la lecture ce que fut le sacré pour les peuples de l'antiquité, de quelle manière les dieux pouvaient se révéler aux mortels ainsi qu'une vie chargée de mysticisme dans laquelle les dieux sont bel et bien vivants.
Aristide s'y exprime comme appartenant au dieu. Un mot est souvent employé pour désigner l'intervention d'Asclépios, un mot emprunt d'appartenance, un mot qui renvoie à une vie de dévotion. « Mettre son sceau » , telle est l'oeuvre d'Asclépios, Aristide lui appartient. Les discours sacrés sont le don d'Asclépios. Pour Aristide, comme pour les stoïciens, les différents dieux ne sont que les personnifications des attributs multiples de Zeus. Si Asclépios est le dieu par excellence dans les discours sacrés, s'il est selon une terminologie platonisante « l'âme du monde », il apparaît souvent sous l'épiclèse Zeus- Asclépios, qui est précisément celle de l'Asclépieion de Pergame. Asclépios s'offre à la vue de notre auteur à travers des rêves, il lui parle et lui indique le moyen de se soigner. C'est une épiphanie qui ne sera pas l'apanage exclusive du monde païen puisque toutes les religions expriment, d'une manière ou d'une autre, une relation privilégiée entre un homme dévoué et à un dieu, à un ange, à un démon ou encore à un esprit de la Nature. Or, cette présence évidente du dieu est perçue par les seuls initiés. Avant de s'aventurer dans le domaine mystique, faisons connaissance avec notre auteur Aelius Aristide.
Il tomba malade lors d'un voyage à Rome en 143 et son état de santé le contraignit à rentrer en Asie mineure, à séjourner un an à Smyrne où il fit appel aux médecins, « ces malheureux jardiniers », écrit-il avec mépris qui ne savent même pas arroser leur plate-bande. Alors lui apparut Asclépios, le plus grand de tous les médecins, son dernier recours. A partir de ce jour il devient un dévot du dieu, lui obéit aveuglément, bravant les épreuves d'une initiation qui mortifie le corps avant de le réconforter. Il est l'élu du dieu. Comme il est naturel dans le culte d'Asclépios, le dieu se manifeste à son fidèle par l'intermédiaire d'un rêve le plus souvent suscité lors d'un rituel d'incubation. Après une purification et un sacrifice, le malade se couche dans l'adyton et attend que le dieu lui accorde ses prescriptions ou un présage. Persuadé que le rêve guide le traitement du corps, mais en outre console et modifie l'âme, Aristide lui prête une valeur heuristique. Au réveil il raconte son rêve, en déchiffre les allégories, le compare avec celui d'un ami ou d'un prêtre. Apte à jouer avec les signifiants de son rêve (images et mots), à faire glisser les sens, Aristide est son propre onirologue et met en pratique la règle fondamentale de l'onirocritique : rapprocher le semblable avec le semblable en vertu de la loi de l'analogie qui préside aux correspondances de l'univers.
Dans l'incubation thérapeutique, les malades se rendaient dans un temple dédié au dieu de la médecine et s'étendaient sur une peau d'animal, dans l'adyton, pour y dormir, après avoir reçu les instructions des prêtres leur recommandant d'être particulièrement attentifs à l'aspect qu'aurait le visage du dieu si celui-ci leur apparaissait en rêve. Le dieu pouvait apparaitre barbu, ou jeune garçon, accompagné ou non d'une de ses filles Hygieía, Panákeia ou Iaso, mais aussi sous la forme d'un chien ou sous forme d'un serpent.
Le monde souterrain possède les secrets des puissances vitales qui se diffusent à travers les pierres, les herbes et divers animaux nocturnes qui accompagnent les dieux chthoniens. Aussi, les dieux chthoniens sont-ils les dieux médecins par excellence et de l’incubation, avec ses songes et visions nocturnes. Asclépios et son serpent font partie de ce monde chthonien, d'où la nécessité d'une rencontre dans une grotte, dans un adyton, une chambre secrète ou encore un escalier souterrain qui mène vers une pièce secrète dans les temples. La nuit venue, après une préparation psychologique, les malades se couchaient dans ce lieu sacré, éclairé par la seule lueur des lampes. Dans les rêves, l’âme entrait en contact avec ces puissances divines seulement accessible par un état onirique, ce qui procurait une sensation mystique que les chrétiens nommeront plus tard état de Grâce. Cette Grâce est un toucher divin, un souffle qui effleure l'âme des hommes prête à l'accueillir. Le culte des dieux guérisseurs c'est transmis dans le Christianisme par un culte des saints guérisseurs, dont la Grâce mystique acquise auprès d'un saint devint une virtus, une force. C'est dans des reliques sacrées contenant des restes d'un saint, ou bien encore auprès de la tombe d'un saint, que cette puissance bénéfique, guérisseuse, génératrice de miracles s'activent pour les chrétiens en quête de rémissions et de guérisons. Cette puissance s'apparente, en bien des points, à la notion de la Mana et de la Baraka, puissance efficiente chargée de force agissante en certain lieu et en certain moment. La notion de miracle est intimement liée à ces reliques.
Le culte des reliques, alors fondé sur le concept de force (virtus), que l'on imagine demeurée vivante et active dans les restes corporels des saints se diffuse auprès des pèlerins, telle une lumière qui éclaire dans l'obscurité. Cette virtus est celle-là même que le Christ et les apôtres avaient opéré des miracles, elle révèle aux hommes le pouvoir de Dieu. À partir du IVème siècle, les Pères de l'Église évoquent les miracles qui se produisent sur les tombeaux des saints. Selon les premiers témoignages au IVème siècle, les restes des corps saints manifestaient leur présence en faisant fuir les démons du corps des possédés et des malades : on constatait des guérisons miraculeuses sur leurs tombeaux. À l'intérieur et autour des sanctuaires, on organisa l'accueil des pèlerins, qui y restaient souvent durant des mois voire des années en attente d'un miracle. Pour l'obtenir, ou pour le remercier, les fidèles offraient au saint des cadeaux, appelés ex-voto : c'étaient parfois des objets qui correspondaient par leur forme à la partie guérie du corps (œil, jambe, tête), mais ils pouvaient être aussi des dons en nature (animaux, oiseaux), des objets précieux, des terres, des privilèges accordés à l'établissement religieux. On retrouve ces ex-voto durant toute l'antiquité, que ce soit pour le dieu Asclépios, ou d'autres dieux en différentes régions du monde, ces ex-voto sont une survivance d'anciens rituels païens.
Afin de ne pas déborder, nous allons lire quelques expériences rapportées par des chroniqueurs chrétiens du Moyen-Age et des témoignages musulmans modernes, dont l'ensemble fera rapprocher l'expérience onirique, la médecine, les dieux chthoniens et la mystique.
Un miracle de saint Ursmer : une matrona qui prie une nuit dans l'église de l'abbaye de Lobbes (Belgique actuel), vers le milieu du XIème siècle, s'endort et voit en rêve saint Ursmer qui s'apprête à sortir de l'église. Interrogé, il déclare qu'il va aider ses fidèles qui ont besoin de lui. Des pèlerinages sont organisés, comme à l'antiquité, où les dieux et les saints viennent en aide à ceux qui le demande. Saint Maurice était chef de la légion thébaine, composée de chrétiens. Lui et ses 1 000 hommes furent égorgés au IIIème siècle pour avoir refusé de rendre hommage aux dieux de Rome. A Cerbère, dans les Pyrénées-Orientales, il a une chapelle et une église, il guérit les rhumatismes et la goutte ; en Corrèze, à saint-Robert, il suffit de plonger la chemise du malade dans l'eau de la source pour qu'il soit soulagé. Jehan Phélipot écrivit une légende de saint Roch (1494), le saint traversa de nombreux pays et devint un homme dont les guérisons sont connues. Voici des extraits de sa légende dont le contenu dévoile sa virtus :
« Une nuit, l'ange du Seigneur le visita et lui dit :
« Roch, très dévôt à Notre Seigneur Jésus-Christ, éveille-toi et lève-toi, connais maintenant que tu es saisi de pestilence. »Il fut alors chassé par ceux dont il avait guéri le corps mais qui n'étaient pas guéris en vérité.Il se réfugia dans la forêt.Pour apaiser sa fièvre et soigner sa pestilence, l'Ange du Seigneur fit jaillir une source.Pour apaiser sa faim terrestre, le chien du seigneur voisin nommé Gothard volait chaque jour un pain à son maître.Grande réflexion dut faire Monseigneur Roch sur la guérison véritable qui n'est pas celle du corps, mais de l'âme, et sur le fait qu'à vouloir guérir les autres, on attrape leur maladie ! »
« L'Ange visita de nouveau Roch et lui dit :« Retourne en ton pays car tu seras délivré et guéri de la pestilence dont tu es oppressé. »
« L'Ange de Dieu le conforta au moment de sa mort et une grande clarté merveilleuse et miraculeuse inonda sa cellule.On trouva dans celle-ci une inscription en lettres d'or disant que :« Tous ceux qui prieront le glorieux Saint-Roch seront guéris de la peste. »
On découvrit la croix rouge sur sa poitrine. Sa grand-mère maternelle le reconnut. Il fut enseveli solennellement.
En la noble cité de Venise repose le corps du glorieux ami de Dieu, et tant de miracles ont eu lieu jusqu'à ce jour qu'il n'est pas possible de les raconter. »
Au Maroc, l'incubation dans des grottes a survécu en s'islamisant. Au fond d'une grotte assez connue, intitulée Imi n’Taqandout, une natte sert à la pratique de l’istikhara (incubation, divination, consultation divine). Les fous et les névrosés qu’on y amène y couchent trois nuits consécutives : durant leur sommeil, la puissance oraculaire leur apparaît et répond à leur requête par des indications claires le plus souvent, quelquefois par l’intermédiaire du moqqadem (le préposé au sanctuaire). Dans cette grotte, comme dans d’autres de même nature, les Djinns, entité païenne dans ce cas et équivalente aux dieux de l'antiquité, s'adressent souvent à leurs clients en leur demandant d'aller se rendre ou d'invoquer un saint guérisseur musulman. Si une grande partie des patients interroge directement l’oracle, se conforme à ses prescriptions et va chercher sa guérison chez un saint guérisseur qu’il lui indique, beaucoup viennent pratiquer l’incubation dans la grotte même. La mort de nombreux saints soufis donna naissance à des cultes de dévotion autour de leurs tombes.
La fonction et le culte des saints soufis impliquent souvent la protection des fidèles en cas de n’importe quel type de maladies somatiques et psychiques, de la possession d’un Djinn, des épidémies, jusqu’aux maladies des bêtes. Cesnombreuses traces de cultes antiques offrent aujourd’hui diverses formes dont l'incubation islamique d'assistance à caractère thérapeutique, que les musulmans dénomment istikhara. Les rêves constituent en Islam une voie privilégiée de la mission prophétique et de la révélation gnostique, les mystiques musulmans affirment l'affinité entre l'état de rêve et l'état mystique. Les rêves sont un moyen de communication entre les vivants et les morts, et plus généralement entre l’homme et la réalité spirituelle et divine, mais aussi entre les entités du monde souterrain, les Djinns dont une des manifestations animalières est le serpent, et les humains.
Le livre d'Aelius et des divers témoignages chrétiens et musulmans sont un témoignage de première importance sur la nature de ces êtres guérisseurs. Par-delà la forme culturelle que prennent ces entités saints, dieux ou Djinns, une constance reste et dévoile une puissance unique derrière toutes ces différentes manifestions. Le lieu et le moment même sont indicateurs d'une conscience retournée sur elle-même dont la nuit, la grotte, le monde souterrain sont des variations d'un même thème. Celle d'une conscience introspective qui n'est plus tournée vers l'extérieur mais vers l'intérieure, d'où les différents correspondances entre la nuit, la mystique, l'isolement, le recueillement, la méditation, l'état de rêve et ces entités qui répondent à la quête du dévot.
Il semblerait que ces entités du monde souterrain, physiquement localisées dans des lieux cloisonnés et caverneuses, et psychiquement liées à nos couches de profondeur au sein de l'inconscient, soit des essences animiques de nature archétypale. Leurs essences et leurs influences font transparaitre une ambivalence, celle du sacré, qui inclut et exclut par un jeu de consonance psychique. Toute personne apte et prête à pénétrer dans l'enceinte sacrée de sa propre profondeur est inclut auprès de ces entités, mais toute personne souillée et indigne de leur présence est sévèrement exclut. Plus nous nous penchons sur la nature notre inconscient, plus l'inconscient nous paraît obscur et incompréhensible. C'est une abîme qui ne peut être réduite aux théories psychanalytiques du rêve, quelque chose de l'ordre de la magie agit au tréfonds de nous-mêmes et dont les effets sont tangibles physiologiquement. Ces entités sont des puissances qui abolissent l'espace et le temps, elles s'habillent de différents teintes culturelles mais elles restent identiques à elles-mêmes, elles ne vivent pas selon une dichotomie extérieure / intérieure mais au contraire elles sont au point médian de ces deux mondes. L'état de rêve est par conséquent une porte d'accès vers un plan où la dichotomie du monde manifesté n'existe plus, c'est la raison pour laquelle nous rapprochons cet état onirique avec le Na-Koja-Abad de Sohravardi et le Huitième Climat des anciens géographes et astronomes de langue Arabe.
Pour les anciens géographes, la terre était compartimentée en sept climats et faire récence à un huitième climat connotait un monde extraordinaire remplit de merveilles, c'est le climat « imaginal ». Pour les astronomes, il y avait sept planètes connues et donc sept strates superposées les unes sur les autres jusqu'à la Sphère des étoiles fixes. Les mystiques musulmans ont utilisés cette vision géo-astromique afin de faire correspondre leurs expériences mystiques et cette huitième Sphère. Selon la vison gnostique, le monde de l’extension perceptible aux sens comprend les sept climats géo-astronomiques, le huitième climat n'est cependant pas perceptible aux sens physiques. Ce climat est l'objet propre de la perception imaginative ou du sens « psycho-spirituel ». L'ensemble du monde et ses sept climats sont entièrement contenus dans le huitième climat où tout ce qui existe dans le monde sensible à son analogue, mais non perceptible par les sens, c'est une image archétypale d'où proviennent nos entités justement. Le mystique Sohravardi a dénommé ce climat Na-Koja-Abad, cela signifie un climat en dehors des climats, un lieu en dehors du lieu, en endroit en dehors de l'où. En ce lieu du Non-où n'existe ni temps ni espace, c'est une extension sans dimension dont la lumière fait apparaitre toutes les réalités en notre monde. Le terme technique qui le désigne en Arabe est ‘alam al mithal, ce qui est traduit par Mundus Archetypus, c'est le Mundus Imaginalis d'Henri Corbin. C'est un réservoir d'essences spirituelles de nature polymorphe, source de toutes nos réalités et du réel.
Où sont les dieux ? Dans notre inconscient diront les psychanalystes. Grace à la vision que nous venons d'exposer précédemment, nous pouvons affirmer que ces essences, ou entités, ne sont pas présentes uniquement au sein de notre inconscient. En effet, elles sont à la source de toutes puissances génésiques, elles sont actives dans le monde extérieur, l'environnement, elles entrent en consonance avec notre psychisme lorsque ce dernier se rend disponible, c'est-à-dire que nous nous sommes préparés à leur rencontre (istikhara, incubation, etc.) mais elles apparaissent courroucées lorsque nous avons pénétré leur terroir sans avoir été invité. Leur nature sacrale ambivalente est à l'origine de ce phénomène, c'est la raison pour laquelle certains lieux peuvent être chargés de puissances protectrices. Or, nos puissances génésiques, c'est-à-dire nos archétypes psychiques, sont identiques à celles présentes à l'extérieur, elles forment qu'une et seule et même entité puisque le temps et l'espace n'ont pas cours pour elles. C'est la raison pour laquelle lorsqu'une personne entre en consonance avec son monde intérieur et active ses puissances génésiques elles peuvent créer des synchronicités, signe d'un point de contact entre deux mondes apparemment distincts et éloignés, alors que ces puissances se tiennent dans une extension dont les opposés s'annulent : conjunctionis oppositorum. Cette approche est différente de celle proposé par le psychanalyste C.G.Jung puisque à ses yeux, les archétypes sont présents uniquement au sein de la psyché humaine.
A regarder de plus près, nous découvrons que le Mundus Archetypus est un temps Eternel, un temps qui ralenti afin de devenir le temps qui s'écoule à travers une étendue spatiale. Par conséquent, ces entités se spatialisent et se corporalisent à travers le moindre phénomène qui existe en notre monde. Elles sont du Temps, le Temps éternel qui devient espace, elles sont les bâtisseurs de notre monde, voire des mondes. Elles sont présentes depuis l'Aube des temps, ce sont les Grands Ancêtres des peuples premiers. Cette résidence éternelle, le Na-Koja-Abad, était connue de tout temps par différents peuples. Les Aztèques l'appelaient Tamoanshan, les Mésopotamiens Dilmun et les Perses Airyana Vaejo.
Sources :
Article : Mélanie Lioux, « Expressions de la perception du rêveur au sein des sanctuaires guérisseurs en Grèce classique (images et textes) », Kentron [Online], 27 | 2011, Online since 02 March 2018, connection on 18 May 2018. URL :
http://journals.openedition.org/kentron/1232 ; DOI : 10.4000/kentron.1232
Article: N. Benseddik et G. Camps, « Incubation », in Encyclopédie berbère, 24 | Ida – Issamadanen [En ligne], mis en ligne le 17 janvier 2012, consulté le 18 mai 2018. URL :