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Le yoga « post-lignée », des gourous à #metoo avec Theo Wildcroft

Theo Wildcroft est professeure de yoga, formatrice et chercheuse. Elle a publié un livre en 2020 fondé sur son travail de thèse, Post-lineage yoga, from guru to #metoo (éditions Equinox Publishing). Dans son livre, elle décrit et analyse la manière dont le yoga est transmis dans des espaces en dehors des lignées traditionnelles reconnues (par exemple Iyengar, Sivananda, Anusara…). En tant qu’anthropologue, son terrain s’est focalisé sur certains festivals alternatifs au Royaume-Uni, dans lesquels le yoga est enseigné. Son analyse soulève pour autant des questions qui trouveront un écho chez bon nombre de professeur.e.s de yoga contemporain. Elle invite à réfléchir aux dynamiques de pouvoir au sein des espaces de yoga et interroge les notions de légitimité, de sources d’autorité, et d’authenticité. Pour cela, elle se penche notamment sur un sujet crucial encore trop souvent négligé dans l’enseignement du yoga, celui des modalités de sa transmission et des pédagogies mises en œuvre pour partager la discipline. 

Citta Vritti | Bonjour Theo. Pourriez-vous vous présenter et nous dire ce qui vous a conduit à travailler sur le yoga contemporain ?

Theo Wildcroft | Mon parcours tant académique que dans le yoga est un peu inhabituel. Je pratique le yoga depuis l’université, mais pendant longtemps cela n’a pas été ma pratique principale. J’ai néanmoins réalisé que j’y revenais toujours. J’ai suivi une formation à l’enseignement du yoga il y a une vingtaine d’années, dans l’école Anusara, qui était alors à son apogée. À l’époque, il y avait beaucoup de liberté dans le monde du yoga, beaucoup de plaisir et d’exploration, mais il n’y avait pas beaucoup d’analyse critique de ce que nous faisions. J’ai enseigné le yoga quelques années dans des centres socioculturels, puis, deux choses se sont produites : l’école dans laquelle j’ai été formée a traversé une crise, et nous avons commencé à réaliser que le monde du yoga n’était pas aussi beau qu’il y paraissait. (en 2012, John Friend, fondateur de l’Anusara Yoga, a notamment été accusé de divers abus de la part de ses employé.e.s et d’avoir abusé de son statut pour multiplier les relations sexuelles avec des professeures et pratiquantes, NdlR). Par ailleurs, étant hypermobile, j’ai réalisé que ma pratique me fatiguait énormément, j’ai fait un burn-out. Je me suis alors tournée vers d’autres pratiques telles que la méditation, la relaxation, le mouvement… Cette diversité de pratiques m’a amenée à me questionner sur ma légitimité à enseigner le yoga, puisque désormais je ne tirais plus mon savoir uniquement de mon professeur de yoga, qui lui-même le tenait de son professeur, etc. A cette période, j’enseignais le yoga, la relaxation et la méditation à des enfants en situation de handicap et à des personnes très vulnérables. Enseigner à ces publics m’a amenée à me questionner sur ce qu’était le yoga et sur ses limites. Est-ce que ce que je leur enseignais était réellement du yoga ? Et si oui, est-ce que cela leur était réellement bénéfique ? Ces cours étaient un espace d’expérimentation, où j’apprenais à enseigner avec et pour les personnes présentes.

D’un point de vue académique, j’ai étudié les langues (y compris le français !) et dix ans plus tard, alors que je travaillais comme éducatrice spécialisée, j’ai suivi un Master en « Youth Work Community Education » (correspond en France à un Master en sciences de l’éducation axé sur l’éducation populaire, NdlR). Et encore dix ans plus tard, alors que j’enseignais le yoga lors d’un petit festival alternatif, j’ai eu une énième conversation avec un ami universitaire sur pourquoi personne ne parlait ni étudiait la façon dont le yoga était transmis dans ce type d’espace. J’avais l’impression que la plupart des recherches sur le yoga contemporain portaient soit sur la façon dont le yoga était pratiqué en Inde, soit, en Occident, sur le yoga “mainstream”, pour montrer à quel point il était commercial et superficiel. Mais il me semblait qu’il se passait autre chose dans ces espaces alternatifs, où les gens sont profondément engagés dans leur pratique, qui d’ailleurs n’est pas uniquement posturale, mais aussi par exemple dévotionnelle. J’ai alors décidé de faire une thèse sur la manière dont le yoga était abordé et transmis dans ces espaces.

Selon vous, pourquoi la manière dont nous enseignons le yoga mérite-t-elle d’être étudiée ?

Quand les sources d’autorité sur lesquelles on se fondait pour appuyer notre enseignement sont remises en question et qu’on traverse une crise de légitimité, on peut choisir d’arrêter d’enseigner et de pratiquer, ce qui est un choix tout à fait entendable. Mais si on choisit de continuer à enseigner, il est intéressant de se demander pourquoi nous continuons et ce que nous mettons en place pour que cela continue à avoir un sens. Paradoxalement, nous parlons peu de la manière dont le yoga a été et est actuellement enseigné, alors qu’il y a eu de nombreux changements dans ses modalités de transmission depuis le yoga prémoderne. En tant qu’éducatrice spécialisée et à travers mon Master en éducation populaire, j’ai beaucoup étudié les pédagogies alternatives, lu Paulo Freire, bell hooks et d’autres universitaires du Sud Global. Il m’a fallu du temps pour connecter ces deux mondes et appliquer ces pédagogies alternatives à l’enseignement du yoga. Dans les espaces que j’ai étudiés pendant ma thèse, j’ai observé comment les gens développent des modèles pédagogiques informels, en dehors des structures traditionnelles de l’autorité yogique. J’aime utiliser des métaphores organiques et dans le yoga, la métaphore la plus répandue pour décrire la discipline est celle de l’arbre. Mais ce que j’ai observé était plutôt un modèle rhizomatique, horizontal, basé sur la collaboration, un système souterrain et robuste. Alors que l’arbre est en fait un système très hiérarchique, assez fragile et qu’il a besoin des rhizomes pour prospérer.

Et pour poursuivre la métaphore, les lignées de yoga sont sans doute très visibles, très hiérarchisées et organisées, mais en réalité, bon nombre de pratiquant.e.s et des enseignant.e.s opèrent de façon rhizomatique. Ce mode de fonctionnement est sans doute moins visible, mais probablement plus répandu…

Oui, et il y a une histoire riche et inconnue du yoga moderne en dehors des principales lignées. Prenez par exemple Angela Farmer. Elle et son mari étaient des étudiants de B.K.S Iyengar, jusqu’à ce qu’il blesse gravement son partenaire. Elle s’est détournée de B.K.S. Iyengar, elle a inventé le tapis de yoga sous sa forme actuelle et elle enseigne toujours aujourd’hui. Je pense que les lignées de yoga sont effectivement les plus visibles mais qu’elles ne représentent pas la façon principale dont le yoga est partagé aujourd’hui. La plupart des enseignant.e.s ne se basent pas sur une seule source d’autorité mais sur de nombreuses sources, diverses. Et c’est d’ailleurs pour cela qu’il est très important en tant que professeur.e de toujours préciser ses sources, de dire d’où on parle, ce qu’on emprunte aux autres.

Pouvez-vous définir ce qu’est le yoga post-lignée ?

Je pourrais d’abord dire ce que le yoga post-lignée n’est pas ! Ce n’est pas un style de yoga, ce n’est pas un yoga anti-lignée ou en dehors de toute lignée. Certaines personnes peuvent être anti-lignée dans le yoga post-lignée, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Le yoga post-lignée ne se réfère pas à une période historique (comme, par exemple, le « yoga postural moderne ») même le yoga post-lignée” a significativement gagné en visibilité ces quinze dernières années et que désormais des personnes s’en revendiquent. Le yoga post-lignée porte sur la manière dont les savoirs sur le yoga sont partagés. Il décrit le moment où les professeur.e.s de yoga vont au-delà d’une source unique pour légitimer leur autorité à enseigner. C’est, par exemple, un professeur de yoga Iyengar qui prend conscience qu’il y a eu des avancées scientifiques depuis Light on Yoga de Iyengar (B.K.S Iyengar, 1964) et qui va lire des articles scientifiques sur la biomécanique pour éclairer son enseignement. Mais le yoga post-lignée, ce n’est pas non plus  « tout est permis ! », que tout le monde peut faire ce qu’il veut avec la pratique. Les enseignant.e.s se fondent sur des sources d’autorité, de légitimité, clairement identifiables. Elles sont simplement négociées de manière informelle là où précédemment elles étaient sanctionnées par une hiérarchie.

Justement, comment les notions telles que « l’autorité », « l’authenticité » ou « la légitimité » sont-elles articulées dans le yoga post-lignée ?

J’ai remarqué que dans ces espaces, les pratiquant.e.s et enseignant.e.s reconnaissaient et articulaient trois sources d’autorité. D’abord, l’expertise externe, (que ce soit B.K.S. Iyengar, un article sur la biomécanique, etc.) dont il faut soupeser la validité. Ensuite, l’expérience personnelle, subjective : c’est le fait d’expérimenter des choses sur votre tapis ou avec vos élèves. Par exemple, essayer de pratiquer une méthode décrite dans un ancien texte de yoga et voir quels effets cela provoque sur vous, sur les autres. La dernière source d’autorité, ce sont nos pairs. Lorsque vous faites partie d’une communauté d’enseignant.e.s, vous faites en permanence le point sur vos savoirs auprès de vos pairs, implicitement ou explicitement. Ces sources d’autorité nécessitent certaines conditions pour être valables. Pour que votre expérience personnelle soit robuste, vous devez avoir la possibilité d’expérimenter, d’explorer. Pour faire le tri dans les sources d’expertise externes, il est nécessaire de cultiver un esprit critique solide. Pour que votre réseau de pairs fonctionne efficacement comme source d’autorité, il doit être relativement diversifié. Si toutes les personnes avec lesquelles vous parlez de yoga sont blanches, viennent de Paris, ou sont des hommes,, vous aurez sans doute des biais.

Vous dites que le yoga post-lignée n’est pas lié à une période historique, pourtant le sous-titre de votre livre, « From guru to #metoo », suggère une évolution historique. Selon vous, quels ont été les principaux moteurs ayant conduit à l’émergence d’un yoga “post-lignée”?

Il est difficile de comparer avec la façon dont le yoga était transmis à l’époque prémoderne car il est difficile d’établir une base de référence commune. Mais selon les spécialistes du yoga prémoderne, le yoga post-lignée, dans le sens d’un croisement de diverses sources d’autorité pour la pratique et la transmission du yoga, a probablement aussi été la manière principale de partager le yoga dans le passé. Et aujourd’hui encore en Inde, bien que les yogis se réclament d’une lignée spécifique et d’un guru particulier, en s’intéressant de plus près à leurs pratiques concrètes, on se rend compte que ce n’est pas si simple. Ils sont en réalité en contact avec d’autres sadhus, ils suivent parfois plus d’un guru, sont même  influencés par le yoga moderne…

Concernant le yoga post-lignée,  on peut attribuer son émergence aux diverses crises d’autorité et de légitimité qu’a connu ces vingt dernières années le monde du yoga. D’abord une crise historique, avec notamment le livre de Mark Singleton qui a déclenché de nombreuses crises de foi quant à l’authenticité de nos pratiques de yoga postural contemporaines (Aux origines du yoga postural moderne, éditions Almora, 2020, qui montre que le yoga majoritairement pratiqué aujourd’hui en Occident est le fruit récent d’une hybridation de pratiques issues du hatha yoga indien et de gymnastiques européennes, dans un contexte colonial, NdlR). Il y a également eu une crise scientifique, montrant que les bienfaits prêtés au yoga n’étaient pas toujours vrais ou prouvés. Et puis bien sûr, les scandales d’abus et de crimes, entre autres sexuels, qui concernent toutes les lignées du yoga moderne. La multiplicité des cas d’abus prouve que le problème se situe à un niveau structurel et non individuel. C’est à dire que le problème ne vient pas de tel ou tel gourou qui serait une mauvaise personne, mais que structurellement, ces abus ont été rendus possibles. À l’époque prémoderne, les gurus avaient une audience plutôt restreinte. Mais des figures comme Satyananda, Sivananda, J. Friend ont fini à la tête de multinationales, avec des centaines d’emplois à la clé, des milliers d’enseignants de yoga qui dépendent d’eux… C’est beaucoup de pouvoir concentré entre les mains d’une seule personne, le tout alimenté par le mythe qui veut qu’un gourou de yoga est intrinsèquement bienveillant. Les abus ont probablement toujours existé, mais cette néolibéralisation du yoga a augmenté la portée et l’impact des abus.

La journaliste Katie Poole a écrit en 2012 que l’affaire John Friend signait « la fin de l’ère des sages sur le devant de la scène”, des “gourous-stars” (“the end of the age of the gurus on the stage”, NdlR). Elle était un peu en avance sur son temps ! Mais ces différentes crises sont aussi un signe que le monde du yoga évolue, grandit.

Quels conseils donneriez-vous aux professeurs de yoga qui veulent créer des espaces plus accueillants, sans dynamiques de pouvoir oppressives ?

C’est une question à laquelle je préfère répondre de manière contextualisée et spécifique, car chaque communauté a ses propres enjeux. Une partie de mon travail aujourd’hui consiste à animer des ateliers auprès de communautés de yoga existantes, comme je l’ai fait à Paris chez Satya Yoga, pour les aider à trouver des réponses adaptées à leur contexte, leurs enjeux, l’existant. Je ne donne pas de solutions mais je viens avec mes idées, mes modèles, et nous travaillons ensemble sur les stratégies à mettre en œuvre, qui valorisent ce qui fonctionne déjà et qui explorent des nouvelles façons de faire. 

Mais je peux partager avec vous quelques principes simples :

Votre enseignement doit être aussi peu coûteux que possible : pour vous en tant que professeur, mais aussi pour vos élèves. Au lieu de vous tourner vers “ce qui brille”, ce qui vous coûtera sans doute cher en termes d’argent, de marketing, investissez des espaces locaux, des centres socioculturels, qui ne coûtent presque rien et qui accueillent des publics intéressants. Rendez votre enseignement le plus durable possible pour vous en tant que professeur.e mais aussi pour vos élèves. Durable financièrement, mais aussi en termes d’énergie investie et de création de liens, de communautés.

Cultivez vos réseaux de pairs, vos communautés de professeur.e.s sont importantes !

Déconstruisez votre perception de ce que doit être un.e professeur.e de yoga : cessez de prétendre être le “sage sur le devant de la scène”. Il y a des choses très simples à faire pour sortir de cette posture, comme par exemple enseigner en cercle. Il s’agit d’adopter une posture de facilitatrice / facilitateur, d’éducatrice / éducateur, plutôt que d’instructrice / instructeur. Nous avons trop longtemps emprunté au modèle d’instruction hérité des salles de sports, souvent dérivé du modèle militaire, très vertical, où nous ordonnons aux gens quoi faire plutôt que de les autonomiser.

Il y a de nombreuses définitions du yoga, alors je demande souvent aux futur.e.s professeur.e.s de yoga : quel est le yoga que vous voulez enseigner ? Et par là, je ne veux pas dire le « hatha yoga » ou « yoga de la relaxation » mais plutôt, par exemple : j’enseigne le yoga des relations : les relations avec vous-même, avec les autres. J’enseigne aussi le yoga de l’agentivité : un yoga qui redonne aux gens leur pouvoir d’action, de faire des choix par eux-mêmes. Une fois que vous avez déterminé ce que vous souhaitez transmettre, tout peut devenir un outil pour atteindre cet objectif.

Une question que se posent beaucoup de professeur.e.s de yoga contemporain, notamment occidentales et occidentaux, est de savoir dans quelle mesure il est possible d’innover sans pour autant nuire à l’esprit du yoga. Que pensez-vous ?

Je retournerais cette question et je dirais : le fait que les professeur.e.s de yoga soient obsédé.e.s par cette question est une bonne chose. Cela signifie que nous nous tenons mutuellement redevables de ce que nous faisons. Nous devons continuer à nous poser cette question, car cela signifie que nous remettons en question ce que nous faisons. C’est un équilibre à trouver et un équilibre est par nature dynamique.

Vous êtes sur le point de publier un nouveau livre coécrit avec Harriet McAtee intitulé The Yoga Teacher’s Survival Guide. Social Justice, Science, Politics, and Power (éditions Singing Dragon, à paraître en avril 2024). A quoi les professeur.e.s de yoga doivent-iels survivre ? Quels sont les principaux défis auxquels iels sont confronté.e.s ?

Il a été difficile de trouver un bon titre pour ce livre ! Nous voulions qu’il soit utile aux professeur.e.s de yoga lorsqu’iels rencontrent ces fameuses crises de foi, de légitimité. L’ouvrage est donc construit autour de ces questions : l’argent et le pouvoir, les questions de race et de justice sociale, l’esprit critique, l’intégration de la question des traumas, l’application de l’approche scientifique à la discipline… Le livre n’est pas là pour convaincre de continuer à pratiquer le yoga ou au contraire de l’abandonner, il donne des outils afin de prendre une décision éclairée . Par ailleurs, ce livre est le résultat d’un travail collectif : Harriet et moi avons demandé à de nombreux autres auteurices d’écrire ce livre avec nous car justement nous avons besoin d’une diversité de points de vue pour réfléchir aux crises que traverse le yoga contemporain. La production de savoirs ne se fait jamais seul.e.

Pour suivre le travail de Theo :

Rejoignez son Substack pour suivre son actualité et les formations qu’elle propose (certaines en ligne) :  https://substack.com/theowildcroft

RDV en avril pour la publication de son ouvrage : uk.singingdragon.com/products/the-yoga-teachers-survival-guide

Retrouvez l’enseignement de Theo Wildcroft en France au sein de la formation à l’enseignement du yoga dispensée par Satya Yoga (Paris 11, session 2024 – 2026) : plus d’infos ici

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Yoga et inclusion 1/3 : Ananda et Magali, une transmission du yoga au service de l’émancipation

Cet entretien est le premier d’une série d’articles autour du yoga et de l’engagement. Aujourd’hui, de nombreuses initiatives naissent pour porter un enseignement et des représentations du yoga qui se veulent différents de ceux portés par l’industrie du yoga et du bien-être. De cette vocation commune découle une diversité d’approches, qui mettent l’accent sur différents enjeux : inclusivité corporelle des cours, alliance entre militantisme et pratique, travail actif pour accueillir des publics en situation de précarité, pédagogies émancipatrices… Avec ces entretiens, Citta Vritti souhaite donner la parole à celleux qui œuvrent pour imaginer d’autres façons de transmettre le yoga, en prise avec les enjeux de société.

Cette série d’entretiens commence avec Ananda Ceballos et Magali Darier. Ananda est docteure en philosophie, professeure et formatrice de yoga, Magali est directrice de Satya Yoga, formatrice et professeure de yoga, spécialisée dans l’étude du mouvement. J’ai rencontré Magali à mes débuts en tant que professeure, une rencontre marquante à la suite de laquelle j’ai intégré l’équipe enseignante de sa salle de yoga à Paris. La façon dont Magali envisageait son école de yoga, son enseignement et son rapport aux pratiquant.e.s détonnait dans le milieu du yoga parisien que je connaissais. Elle souhaitait promouvoir un yoga de quartier, sans chichi, sans consumérisme et sans exubérance. Elle avait à cœur de faire de Satya Yoga un lieu à la fois simple et convivial de pratique. Son regard sur le yoga et l’industrie du yoga, toujours respectueux mais lucide, m’a frappée à une période où je me débattais avec une certaine dissonance cognitive vis-à-vis de ce nouvel univers dans lequel je plongeais. Magali a créé une formation professorale de yoga et s’est tournée vers Ananda Ceballos, formatrice de yoga depuis 2004 au sein de l’Ecole Française de Yoga de Paris ainsi que dans d’autres écoles affiliées à la Fédération Nationale d’Enseignants de Yoga, en tant que spécialiste de l’histoire du yoga et des textes fondateurs du yoga. Cette formation (dans laquelle j’interviendrai ponctuellement), est née, selon elles, “d’une nécessité à la fois pédagogique et politique”. Elles poursuivent : “Nous voulons travailler ensemble à l’émergence d’une pratique et d’une transmission du yoga à la hauteur des enjeux et de la complexité de notre époque.” 

C’est à la fois cette dimension explicitement engagée de leur formation et la façon originale dont celle-ci se concrétise qui m’a donné envie de partager leur vision avec vous.

Citta Vritti : Vous proposez une formation de yoga avec une dimension engagée affirmée. Comment définiriez-vous un “yoga engagé” ?

Magali : Pour moi, ce n’est pas le yoga qui est engagé, l’association des deux ne me fait pas écho. Ce sont les personnes qui le transmettent qui le sont : c’est nous qui sommes engagées, et qui construisons une formation fondée sur nos valeurs citoyennes, dans le sens d’avoir une action dans cette société. Ce qui est engagé, c’est aussi la forme qu’on donne à notre formation, avec une pédagogie inspirée de l’éducation populaire, des méthodes de pédagogie active, des méthodes de l’éducation somatique. C’est une formation de yoga, enseignée par des personnes engagées.

Ananda : Oui, pour moi il est important de dissocier les deux termes. Et j’ajouterais à cela une réflexion. Le fait de parler “yoga engagé”, de “yoga citoyen”, voire de “yoga politique”, d’inventer encore un épithète pour qualifier le yoga, ce serait encourir le risque de créer un énième type de yoga et de s’enfermer dedans. Pour moi la question est plus simple: s’engager, c’est se laisser appeler par une conviction profonde, se laisser appeler par la vie. Je pense qu’il est impossible d’être dans le monde sans être engagé.e, quel que soit le domaine, dès que nous sommes dans la création, et nous le sommes tous.tes à un certain degré, on ne peut pas ne pas être engagé.e.s. 

“Je crois que l’engagement est aujourd’hui à réinventer.”

La question alors, c’est comment on s’engage ? Quand je regarde le monde, je constate un désengagement collectif. Mais plutôt que simplement le constater ou de le déplorer, il faut prendre ce désengagement très au sérieux et essayer de le comprendre. Il arrive après un siècle d’horreurs, de barbaries fascistes, de promesses révolutionnaires non tenues… Il me semble difficile de s’engager aujourd’hui selon des modalités classiques de la lutte politique et du militantisme, et c’est presque une bonne nouvelle. Je crois que l’engagement est aujourd’hui à réinventer. Le grand défi c’est d’inventer un engagement sans maître, sans gourou, sans parti, sans direction toute tracée vers un rêve utopique… Si le yoga se laisse traverser par l’engagement à travers des femmes et des hommes, il faudra aussi accepter qu’il y aura une multiplicité de visions, de projets de solidarité et que ces différentes manières de concevoir l’engagement, même conflictuelles entre elles, sont nécessaires. Qu’elles ont toutes une nécessité puisqu’elles existent, elles mobilisent toutes une puissance, un désir de vivre. Concrètement, pour en revenir au yoga, nous sommes tous.tes déjà sorties d’une séance de yoga avec une réserve de vitalité, le corps rincé, et une joie très organique qu’on vit individuellement : ce serait une erreur de considérer que cela ne contribue pas à épaissir le tissu social. L’être humain n’est pas une île dans une île. Vivre c’est être engagé, et le yoga serait un catalyseur de vitalité.

CV. Ainsi, le yoga transformerait les individus et donc, la société ?

Magali : La pratique du yoga peut faire évoluer ou modifier notre perception, ce qui modifie notre manière d’être et d’agir, ce qui va peut-être se répercuter sur la société !

“Se demander qui nous sommes, qui agit quand on agit, bref, penser le sujet de l’agir, n’est-ce pas justement l’une des fonctions du yoga et de son corollaire, la méditation ?

Ananda : On continue à penser en termes de dualité, comme s’il y avait deux choses séparées ! Cela nous renvoie à la vieille querelle entre ceux qui pensent que pour changer l’individu il faut d’abord changer la société (à travers la lutte politique et la prise de pouvoir) et ceux qui pensent que pour changer la société il faut d’abord changer les individus (par un travail de l’être humain sur soi-même). Ces deux positions extrêmes se trouvent en réalité sous l’emprise d’un même piège, celui de la pensée dualiste. Le militantisme classique continue à réfléchir en termes d’opposition “société/individu”, tout comme l’écologie classique continue à penser en termes d’opposition “nature/culture”… Il me semble qu’à l’origine de l’impuissance que l’on ressent quand on veut se mobiliser pour “changer les choses” se trouve une difficulté qui est en réalité d’ordre philosophique : “nous ne savons pas de quoi nous sommes faits”, comme le disait si bien Bruno Latour. Cette difficulté réside dans le fait de croire que l’être humain existe indépendamment de la pluralité de situations qu’il rencontre. Et bien, se demander qui nous sommes, qui agit quand on agit, bref, penser le sujet de l’agir, n’est-ce pas justement l’une des fonctions du yoga et de son corollaire, la méditation ? Il faut remettre en question voire déconstruire ces dichotomies qui ont fait tant de ravages : “l’individu dans le monde”, “l’être humain et son décor”, “moi et la société”…

Je pense que le yoga, dans la mesure où c’est une discipline qui nous aide à déconstruire l’idée moderne de l’individu isolé et à mettre en cause le mythe de la toute-puissance de la raison, peut effectivement contribuer, parmi d’autres formes d’engagement, à un projet de transformation (psycho)-sociale. C’est aussi en ça que le yoga nous aide : physiquement il y a une co-émergence entre “moi et la posture”, entre “moi et le monde”. Je pense que le yoga peut nous permettre de nous décadrer : il y a des moments où on fait des petits pas de côté, où le yoga nous fait voir les choses de façon radicalement différente et il faut se saisir de ces moments consciemment. C’est pour moi déjà une forme d’engagement. Plutôt que simplement se dire “ça fait du bien”, se demander “pourquoi ça fait du bien ?”. Parce que cela a permis de réfléchir hors cadre, à un imaginaire de s’ouvrir, à une nouvelle forme d’émerger…

Magali  : Le yoga permet de saisir les choses par nos sens, de réaliser que nous faisons partie de ce que nous percevons, et ce que nous percevons fait partie de nous. Peut-être que ce mouvement, cette circulation est aujourd’hui un peu abîmée, et c’est peut-être là-dessus que le yoga peut nous aider.

Ananda : Il y a un anthropologue brésilien, Eduardo Viveiros de Castro, qui parle de “corps-perspective” : le corps est inséparable du point de vue dans lequel il se situe, le mode d’existence de chacun des êtres est donné par son corps. Tant qu’on aura pas dépassé cette difficulté philosophique, et cela passe par une expérience somatique, cela nous empêchera d’imaginer de nouvelles formes d’engagement politique. C’est pour cela que le corps tient une place centrale dans notre formation et dans notre engagement.

“Le yoga permet de saisir les choses par nos sens, de réaliser que nous faisons partie de ce que nous percevons, et ce que nous percevons fait partie de nous. “

CV. Est-ce que votre formation s’appuie sur les textes prémodernes de yoga pour porter certaines valeurs ? Est-ce que ceux-ci selon vous sont porteurs de valeurs émancipatrices ou subversives ?

Magali : Non, nous ne portons pas de discours sur le yoga. Notre position se traduit dans nos choix, dans notre manière d’envisager les choses : une formation sur le temps long (deux ans), un enseignement non-vertical, un pas de côté par rapport au culte du corps, de la performance physique. 

Ananda : Je ne crois pas que le yoga ait une essence subversive ou émancipatrice. Tout d’abord, parce qu’il n’y a pas, me semble-t-il, une ”essence” du yoga.  Chercher des valeurs “universelles” ou “authentiques” du yoga me paraît illusoire. On pourrait aussi tomber dans un autre écueil, celui de projeter nos propres idées sur la “libération”, thème discuté pendant des siècles par les différentes écoles philosophiques en Inde. Je considère plutôt que, lorsque certains textes fondateurs du yoga sont lus et analysés dans une perspective historique et désorientalisante, (c’est-à-dire, non-romantisée, sans vouloir y trouver à tout prix ce que nous voulons leur faire dire), que nous nous autorisons à sortir de nos propres catégories de pensée et à oser nous saisir de notre propre intelligence, cela porte déjà un germe subversif. Je ne cherche pas à faire des ponts, des transpositions entre l’engagement et les textes. Je ne tire pas ma légitimité du passé, d’une approche du yoga qui serait plus “vraie”. Je tire ma légitimité du fait d’être au plus proche des recherches universitaires sur le yoga, actualisées et mises à la portée de toutes et de tous. Par ailleurs j’assume aussi que j’introduis des éléments nouveaux dans mon enseignement, qui ne se trouvent dans aucune tradition du yoga, comme la réflexion sur le corps développée au XXe siècle dans le cadre de la philosophie (Maurice Merleau-Ponty) et de l’anthropologie (Philippe Descola), mais qui nous donnent accès, en tant que praticiens et enseignants de yoga, à des approches absolument passionnantes de la corporéité et du vivant, capables de nous ouvrir à d’autres manières possibles d’habiter le monde.

“Je ne crois pas que le yoga ait une essence subversive ou émancipatrice.”

Pour résumer, mon  objectif c’est d’accompagner dans leur recherche ceux et celles qui souhaitent se questionner pour sortir d’une approche consumériste du yoga…. mais il serait prétentieux de ma part de dire  ce que les gens devraient faire ou pas  faire ensuite. Cela leur appartient entièrement !

CV. Vous appuyez la dimension émancipatrice de votre formation notamment sur vos méthodes de transmission : pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le sujet ?

Ananda : depuis le début, Magali et moi partageons la conviction que tout acte éducatif, l’acte d’enseigner, est un acte politique. Mais pour qu’un enseignement soit réellement au service de l’émancipation, il faut une certaine attitude de la part de l’enseignant. Dans ce sens, je suis personnellement inspirée par l’expérience d’un personnage étonnant, Joseph Jacotot, qui voyait dans l’éducation un moyen d’émanciper les individus à condition que le professeur réussisse à mettre ses élèves en position d’apprendre par eux-mêmes. D’où notre intérêt par les pédagogies actives et notre désir que les enseignant.e.s formé.e.s à Satya Yoga sortent de cette formation en ayant non seulement les compétences techniques nécessaires dans l’exercice de leur métier, mais aussi une solide culture du débat et une forme de distance critique vis-à-vis de leur pratique. J’espère apporter mon expérience à Satya Yoga pour contribuer à créer un espace propice à développer une attention et une sensibilité au corps particulières, non pas un endroit où l’on vient chercher des savoirs définitifs. Co-créer avec les élèves un espace de circulation entre la pratique et la théorie où pourraient émerger des perspectives sur le yoga nouvelles, des méthodes de travail nouvelles. 

Magali : ce que nous avons voulu faire au sein de notre formation et qui nous tient à cœur, c’est de considérer l’apprenant comme au cœur de son apprentissage. D’offrir une formation qui permette de s’émanciper de certains freins, de se libérer de certains moments où on n’ose pas faire les choses parce qu’on ne s’en sent pas capable, d’inviter à aller chercher en soi les ressources, les outils qu’on a déjà utilisés dans nos sphères sociale, familiale, professionnelle… Nous avons tous.tes déjà été en situation de transmission, que ce soit avec un.e nouvel.le arrivant.e dans le milieu professionnel, ou en apprenant à quelqu’un une recette de cuisine. Ça, c’est pour l’aspect pédagogique, mais c’est pareil pour l’anatomie. Pour comprendre le corps, nous pouvons nous appuyer sur le fait que nous avons tous.tes déjà vécu le mouvement : on bouge, on marche, on vit ! Nous souhaitons mettre en avant ce que les apprenant.e.s apportent avec elleux comme vécu, comme expériences de vie, comme relations, comme transmission, afin de leur donner confiance, et peut-être qu’ils puissent se libérer de la crainte et de la peur de ne pas savoir. Je crois que c’est vraiment un acte citoyen et engagé. Plus on donnera confiance aux gens dans leur capacité à être, à agir et à comprendre, plus on mettra en avant leur intelligence, leur manière d’agir et de concevoir les choses, plus la société pourra changer dans le bon sens. C’est peut-être un peu utopique mais je pense que c’est avec des utopistes qu’on fait avancer le monde !

CV. Au nom de quoi vous semble-t-il important de proposer une formation  citoyenne aujourd’hui ?

Ananda et Magali : Je ne pourrai pas faire autre chose !

Magali : C’est une façon pour moi d’être juste dans ma posture d’enseignante : de proposer une pratique corporelle et créatrice différente, de sortir de la dissonance vis à vis de l’industrie du yoga, de sortir aussi d’un enseignement calqué sur le modèle universitaire, avec des cours magistraux et des devoirs à rendre, pour laisser la place à toutes les intelligences et les différentes manières de s’exprimer et s’autoriser à rencontrer la différence. Un.e apprenant.e, même s’il ou elle n’est pas à l’aise avec l’écriture ou la rédaction, si on reprend l’exemple du mémoire, n’en est pas moins intéressant.e et peut certainement développer d’autres manières pour partager ses réflexions. Et ce, afin d’être au plus proche de l’ensemble des personnes qui forment notre société.

“C’est une façon pour moi d’être juste dans ma posture d’enseignante : de proposer une pratique corporelle et créatrice différente, de sortir de la dissonance vis à vis de l’industrie du yoga”

Ananda : Mes parents étaient professeurs de yoga pendant la dictature de Franco, en Espagne. A cette époque il y avait très peu d’ouvrages disponibles sur le yoga et ceux qui circulaient le faisaient dans la clandestinité. Si je vous raconte ça c’est pour illustrer à quel point le yoga était pour moi culturellement associé à la lutte pour la liberté et la transformation sociale. Bien sûr, nous ne vivons heureusement pas sous un régime dictatorial, et je ne pense pas qu’il s’agisse de retourner à l’époque des hippies et de la contre-culture! J’ai tout simplement constaté, depuis que j’ai commencé à enseigner le yoga, que le yoga a connu des transformations profondes qui m’ont beaucoup interrogée, voire avec lesquelles je ne me sentais plus en phase. Je me suis rendue compte que l’immense diversité de traditions yogiques leur permettaient d’être mises au service d’un large nombre de normes socio-culturelles et d’engagements politiques (parmi lesquelles les logiques marchandes capitalistes les plus féroces et néo-libérales et l’instrumentalisation du yoga par l’extrême droite hindoue). Donc, je me suis demandée, comment rester fidèle à moi-même dans la transmission du yoga et renouer avec une dimension plus engagée du yoga ? Former d’enseignants de yoga capables de s’interroger sur la fonction qu’ils aimeraient occuper, en tant que citoyens et citoyennes, dans la société, capables de réfléchir à comment ils pourraient contribuer à épaissir le tissu social, à renforcer les liens sociaux, est devenu ma manière de m’engager. Certes on ne sort pas de Satya Yoga avec une baguette magique, ni avec une “recette”, heureusement ! Mais on en sort probablement plus “politisé”, dans le sens le plus noble du terme, c’est-à-dire loin de tout clivage partisan et de toute quête de pouvoir. Ce n’est pas le pouvoir qui m’intéresse mais la puissance, redonner confiance à chacun et à chacune en sa propre “puissance d’agir”, pour reprendre cette belle expression de Spinoza. Cela, me semble-t-il, a fait écho avec la demande de Magali. Et je pense que si elle s’est tournée vers moi c’est aussi parce que je porte cet engagement dans mon approche de la pratique et de l’enseignement du yoga. Donc, on s’est bien trouvées!

CV. Pensez-vous que le yoga peut changer le monde ?

Magali : Non, mais est-ce-que les hommes et les femmes qui pratiquent le yoga pourraient avoir une action qui pourrait éventuellement changer quelque chose dans ce monde ? Peut-être que oui, je ne sais pas !

Ananda : Je suis d’accord, c’est une belle clôture Magali !


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Quand Instagram nous aide à débusquer la “spiritualité bullshit”

Outsiders de la spiritualité bullshit, vous n’êtes plus seul.e.s! De nombreux comptes Instagram voient le jour pour taper bien fort là où ça fait mal. Néo tantra et masculinité toxique, kundalini et loi de l’attraction, pensée du détachement et narcissisme, libération spirituelle et marketing pyramidal, hippies et néocolonialisme, bien-être et privilège blanc, chakras et orientalisme, physique quantique et complotisme, alimentation et shaming culture, sarouel et appropriation culturelle … tout y passe. Mais en préambule : qu’est-ce que j’appelle “la spiritualité bullshit”?

Quand la dissonance cognitive devient trop forte

Ce que j’appelle la “spiritualité bullshit” c’est cette spiritualité prête à penser (et sournoisement culpabilisante) dispensée par ces “influenceurs” (du vide) occidentaux installés de préférence sous les tropiques (Ubud, Goa, Koh Phangan, Tulum, San Marco de Atitlan, Ibiza …) “par choix because fuck Babylone” (mais quand même cimer le passeport et le compte en banque). Cousins éloignés des self-made men américains des années 1980, ils ont troqué le costume trois pièces pour le sarouel en lin blanc qui permet de faire circuler l’énergie, le fax par Instagram, le cigare et la clope par le palo santo et la sauge, les soirées yacht et putes par les Full Moon Tantric Nights on donation base, le magnum de champagne par le jus detox, la coke par les cacao ceremonies, la “fast life” par le “go with the flow”, le jet privé par les vols low cost ; le tout facilité par la mondialisation et l’accroissement des inégalités (qui permettent, avouons-le, de vivre notre meilleure vie d’expats-hippies). From Jordan Belfort (Le loup de Wall Street pour la ref.) to la spiritualité néo-coloniale boostée au narcisssime et infusée de masculinité toxique qui fait perdurer la culture du viol, les inégalités sociales, raciales et la pensée néolibérale individualiste … Bienvenu dans le monde merveilleux de la “spiritualité bullshit” : là où la dissonance cognitive devient trop forte pour espérer entrevoir une once de sagesse libératrice ni le fameux “changement que l’on voudrait voir dans le monde”.

Qui sont-ils ? Que mangent-ils ? (à part du prana).

(Attention, le paragraphe ci-dessous s’inspire fortement de la presse hebdomadaire française vaguement réac et de ses titrailles rébarbatives sur “la gauche”, “les hôpitaux”, “les franc maçons”, “les arabes”, “les autres”, ). So, get ready.

Ils vous spament en permanence avec leurs photos et Reels shootés à l’iPhone 14, leurs programmes de coaching (nutrition, yoga, développement perso, crypto …) dont les techniques rappellent fortement celles du marketing pyramidal. Leur cible : votre mal-être. Leur moto : vous inspirer à être VRAIMENT vous-mêmes (mais surtout à leur ressembler). Leur mantra : “speak your truth” qui sonne comme un privilège blanc mal dégrossi. Leur produit : eux-mêmes, leur réussite (mise en scène) boostée par une forte dose de narcissisme travestie en sagesse. Leurs promesses : félicité, abondance, illumination (cliquez sur ce lien, suivez ma chaîne, abonnez-vous à mon programme en 21 jours gratuit, mais in fine lâchez du bif). Car, comme chacun le sait : à quoi sert de travailler quand on peut changer de paradigme en se tournant les pouces sous les tropiques? Il serait donc dommage de se passer d’un énième programme novateur qui break la matrix.

Breeeeeef, ils nous soulent, ils nous mettent mal sans que l’on ait, des années durant, réussi à expliquer pourquoi. Parfois on a même voulu les imiter en croyant bien faire, parfois on a même été nous-mêmes ces gens (si si, il faut bien faire son auto-critique aussi!). Puis on s’est déconstruit.es, petit à petit (mais le chemin est encore long, sinon on aurait déjà quitté insta, on ne ferait plus de jolies stories, on ne scrollerait pas autant notre écran, et on en parlerait même pas tellement on serait détachée.s …). Mais pour l’instant on est juste soulagé.es et hilard.es de voir se multiplier ces comptes parodiques, acides, limite méchants (mais fuck it ça fait du bien). Préparez votre matcha, inspirez profondément et sentez la gratitude monter en vous :

Quelques comptes Insta qui nous soulagent (sélection non exhaustive). Esprit critique et auto-dérision vendus séparément

Colin Yogin : le yoga focus

Healing from healing : le plus inspiré

Ubud On Acid : le plus trash

Evolve + Ascend : quelques pépites au passage

Hayla Wong : la repentie

Team Perchée : les meilleurs jeux de mots

On vous laisse continuer à vous enfoncer à votre convenance dans le vortex de la déconstruction du narcissisme spirituel. Attention, c’est aussi très addictif, à consommer à petites doses donc!

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