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Autogestion, coopératives : travailler ensemble sans patron

Par : adeline2lep
17 mai 2024 à 13:22

En avril 2024 a été publié Travailler sans patron, un livre de Simon Cottin-Marx (sociologue, auteur notamment de C’est pour la bonne cause ! Les désillusions du travail associatif) et Baptiste Mylondo (économiste qui travaille sur la décroissance et le revenu universel)  extrêmement bien documenté et très facile à lire, d’autant que le livre est sorti directement en édition Poche.

Nourri d’une part de très nombreuses illustrations issues d’expériences concrètes, et d’autre part de riches contenus théoriques, ce livre donne de nombreuses clefs pour penser la complexité de l’ambition et des pratiques d’autogestion. Sans évidemment donner de recettes ou de solutions qui seraient applicables clef en main, il donne matière à penser et matière à agir. S’il parle beaucoup d' »économie sociale et solidaire » (ESS), c’est parce que c’est sous cette étiquette que beaucoup d’expérience d’autogestion se sont développées. Cependant, bien au-delà de ce secteur dont l’étiquette ne garantit nullement la vertu, ce livre développe une critique et présente des pistes qui intéresseront toustes celleux qui cherchent à fonctionner ensemble sans patron. Il peut être un excellent outil pour penser ensemble, et pour se poser les questions très pratiques qui se posent toujours quand on poursuit une telle ambition.

La transformation de la société nécessite l’abolition du capitalisme qui n’a pour boussole que l’augmentation des profits et qui pour cela exploite les travailleureuses et les ressources naturelles. Notre lutte pour l’émancipation et la transformation sociale passe nécessairement par le développement de nos capacité à faire ensemble.

Bonne lecture, et vive l’autogestion !

Contenus du livre

Je reprends ci-dessous le sommaire du livre, avec un commentaire personnel par partie (en italique).

Introduction

Partie 1- L’économie sociale et solidaire introuvable

Cette partie reprend l’histoire de l’idée d’autogestion qui s’est développée en réaction au capitalisme depuis le XIXème siècle. Elle explique comment une idée politique s’est institutionnalisée et a été instrumentalisée. Elle revient sur les idées politiques à la base des pratiques d’autogestion, et met en évidence les contradictions entre ces idées et pratiques d’une part, et l’époque actuelle, capitaliste et néolibérale, d’autre part.

Chap 1- Brève histoire d’une idée politique

  • Une économie de résistance au capitalisme libéral
  • Institutionnalisation, banalisation et instrumentalisation
  • L’ESS, combien de divisions ?

Chap 2- Les mythes de l’économie sociale et solidaire

  • La démocratie comme simulacre
  • Une forme dominée de l’économie dominante
  • La réconciliation du travail et du capital

Chap 3- L’utopie face à la réalité des pratiques

  • L’impossible coopération à l’heure de l’économie néolibérale ?
    …Et face à la puissance publique
  • Les problèmes internes auxquels se heurtent les associations employeuses
    La loi d’airain de l’oligarchie
    La dégénérescence des organisations démocratiques
  • Un cas d’école : la lente dégénérescence de l’AOIP
    Résister à la dégénérescence : s’organiser et coopérer

Partie 2- Une économie démocratique

Après cette Partie 1 qui constitue la base de l’ensemble du livre, les Parties 2, 3 et 4 développent chacune un aspect de l’ambition d’autogestion. La Partie 2, centrée sur l’ambition d’une économie démocratique, aborde la question du pouvoir et des prises de décisions.

Chap 4- Conjurer l’émergence d’un pouvoir centralisé et hiérarchique

  • La tyrannie de l’absence de structure
    Domination légale ou domination charismatique
    La Montagne Vivra
  • La saisonnalité du pouvoir
  • Des chefs sans pouvoir
    La domination renversée
    Quand l’ESS dissout les chefs
    Quand l’extérieur veut malgré tout des chefs

Chap 5- Le périmètre de la démocratie

  • À chaque structure ses citoyens
    Les associations aux mains de leurs adhérent-es
    Les SCOP aux mains des salariés-associés
    Des SCIC pour associer toutes les parties prenantes
  • Une place pour chacun, chacun à sa place
    Associer les parties prenantes
    Le quadrilatère coopératif

Chap 6- Décider tous ensemble : une question de taille ?

  • Une bataille de chiffres : une dizaine, une centaine, ou des milliers de membres ?
  • L’important, c’est de se donner les moyens de grandir
  • Le plus grand groupe coopératif du monde : la Mondragon Corporacion Cooperativa (MCC)

Chap 7- Organiser et cultiver la démocratie

  • La démocratie, c’est technique
    La sociocratie
    L’holacratie
    La sollicitation d’avis
  • Accueillir et former à la démocratie
    Apprendre à coopérer
    Animer la vie démocratique

Partie 3- Une économie juste

Dans cette Partie 3, les auteurs posent la question de l’argent, notamment quand il y a du salariat, ce qui amène à penser la viabilité et de l' »efficacité ».

Chap 8- Une économie non lucrative… Mais rémunératrice ?

  • Moins d’argent pour les actionnaires, plus d’argent pour les salaires ?
  • Le travail associatif, entre bénévoles, salariés et salariés-bénévoles
    Quand les salariés sont (un peu) bénévoles
    Travailler avec et pour des bénévoles
    Quand les bénévoles deviennent salariés
  • La question salariale dans les coopératives
    Une volonté de réduire les écarts
    Des bas salaires un peu plus hauts, des hauts salaires nettement plus bas

Chapitre 9- La question salariale dans les structures autogérées

  • Le choix de l’égalité salariale
  • Accepter des inégalités « juste » ?
  • Définir soi-même son salaire ?

Chap 10- Le problème de l’efficacité

  • Des salaires peu satisfaisants
  • Les structures autogérées sont-elles moins efficaces ?
  • Quelle efficacité, pour quelle rétribution ?
  • Revisiter la définition du travail pour dissoudre le salariat

Partie 4- Travailler autrement

Dans cette dernière partie, les auteurs posent la question du travail et de l’organisation collective du travail, notamment une ambition qui serait celle d’un travail « désaliéné ». Cela les amène à explorer les antagonismes qui existent dans les relations de travail, et ce que cela entraîne en particulier encore une fois quand il existe du salariat au sein de la structure. Cette partie est également l’occasion de parler des conflits qui surgissent nécessairement dans les collectifs.

Chap 11- Des relations de travail sans antagonismes ?

  • Trois spécificités de l’ESS
  • Assumer le rapport salarial
  • Se syndiquer

Chap 12- Travailler entre égaux : le choix de la polyvalence

  • Un travail commun entre semblables
  • La polyvalence à tout prix ?
    1/ Inadaptation
    2/ Insatisfaction
    3/ Inefficacité
  • Trouver le bon équilibre
    Partager les tâches pénibles
    La spécialisation comme exception
    Pas de chasse gardée
    Bien se coordonner

Chap 13- S’employer mutuellement

  • L’entrée du personnel
    Un recrutement collégial pour une responsabilité collective
    Comment choisir son futur collègue, associé et employeur ?
    Intégrer et former les nouveaux
    Prendre soin de soi, des autres, et du collectif
    Construire une culture « anti-heures sup’ »
    Repenser l’entretien individuel d’évaluation
    Accompagner les salariés tout au long de l’année
    Créer des temps propices aux discussions
  • Gérer les tensions sans chef
    Défini méthodes et instances de règlement des différends
    Ne pas personnaliser les conflits
  • Savoir se séparer

Conclusion

Réhabiliter l’État pour penser l’alternative

« Réhabiliter l’État » : tel pourrait être le titre de Penser l’alternative – réponses à quinze questions qui fâchent (Fayard, 2024), co-écrit par les économistes David Cayla, Philippe Légé, Christophe Ramaux, Jacques Rigaudiat et Henri Sterdyniak. Membres du collectif des Économistes atterrés, ils entendent fournir des pistes à propos des grandes lignes de clivage qui fracturent la gauche. Union européenne, « communs », économie sociale et solidaire, énergie : dans chacun de ces domaines, c’est une optique résolument étatiste qui est défendue. Une démarche bienvenue, servie par une argumentation fournie… à l’exception du domaine monétaire, où l’on regrette que le rôle de l’État soit aussi aisément déconsidéré.

Avec quels leviers, à quelle échelle parviendra-t-on à rompre avec le capitalisme néolibéral ? Les auteurs s’inscrivent en faux avec une sensibilité qui a longtemps dominé à gauche. Finies les illusions post-nationales : le socialisme sera étatiste (« républicain », écrivent-ils) ou ne sera pas.

Les « communs » ? Une utopie « souvent en contradiction avec une gestion socialement rationnelle de la production et des ressources ». C’est qu’à l’inverse des biens publics, les communs sont des biens « privés » aux yeux des auteurs, qui vont à l’encontre du principe de redistribution nationale. À leur actif, ils démontrent de manière convaincante que la généralisation de ce principe, appliqué aux ressources naturelles, aurait des implications à tout le moins individualistes.

L’économie sociale et solidaire ? Une piste intéressante, mais dont il serait naïf de penser qu’elle puisse remplacer les formes traditionnelles d’organisation.

Les frontières ? Une question qui est « souvent source de malentendus et suscite la controverse » à gauche. Alors que celle-ci reste attachée à un idéal d’ouverture, la guerre commerciale s’intensifie, la production se relocalise, et l’horizon apparaît plus protectionniste que jamais.

On appréciera une analyse particulièrement corrosive des institutions européennes, incluant leur tournant post-confinement (« euro-obligations », plans de relance). Contre les discours enthousiastes à propos d’un saut « fédéral » qui aurait été initié, les auteurs établissent à quel point les plans de relance ont servi des objectifs nationaux, parfois concurrents les uns des autres. Sans entraver la dynamique de dumping entre États : tandis que la France d’Emmanuel Macron mettait en place le sien, elle annonçait des exemptions fiscales de plus de dix milliards d’euros pour les entreprises…

Ils rappellent du reste que le montant des fonds de cohésion, censés réduire les écarts entre États-membres, a diminué pour la période 2021-2027 par rapport à la précédente. Rien, donc, qui indique que les fractures traditionnelles de l’Union européenne puissent être résorbées par son inflexion récente. Ou qu’une quelconque « souveraineté européenne » soit à l’ordre du jour : l’ouvrage mentionne avec la lucidité la dépendance croissante du Vieux continent vis-à-vis des États-Unis depuis le commencement du conflit ukrainien, en termes énergétiques comme militaires.

Sceptiques quant à la voie fédérale, hostiles au statu quo, les auteurs ne suggèrent pourtant aucun axe concret de rupture avec le cadre européen. Une remarque bienvenue, cependant : « il serait illusoire de croire qu’un choix politique aussi fondamental que l’appartenance à une zone monétaire commune puisse être irréversible ».

Cet ouvrage trace les contours d’une gauche qui puise dans Jaurès en matière de philosophie politique, et dans Keynes en matière économique (avec quelques références disparates au courant marxiste). S’il n’échappe pas à certaines simplifications – format court des chapitres oblige -, son argumentation demeure assez convaincante pour porter au-delà des défenseurs traditionnels de cette fibre « socialiste et républicaine ».

Seul véritable bémol : le rôle de l’État en matière monétaire est déconsidéré sans nuances. Remplacer le crédit privé par un système public, régi par la Banque centrale ? « Ce n’est pas son rôle », tranchent les auteurs. Des injections monétaires pilotées par l’État dans certains domaines stratégiques ? Impensable : « il ne faut [d’ailleurs] pas parler de création monétaire mais de financement ». Annuler une partie de la dette française ? Non, la faire rouler (emprunter à un taux inférieur au taux de croissance). Qui plus est, « les dettes publiques sont nécessaires ». Affirmation que d’aucuns jugeront péremptoire.

Les auteurs ajoutent que l’on peut songer à contester une dette uniquement si elle a été contractée par un « régime dictatorial », qu’elle n’a pas été utilisée pour « le bien de la population » et que son remboursement plonge « le peuple dans la misère ». La France d’Emmanuel Macron n’étant pas le Zaïre de Mobutu, on comprendra que cette voie est exclue.

On peut certes les suivre lorsqu’ils dénoncent le discours catastrophiste sur la dette (et son pendant, consistant à faire de sa répudiation un préalable à toute politique sociale). On est néanmoins en droit de leur trouver une certaine légèreté lorsqu’ils écartent la possibilité que la dette puisse être transformée en arme de chantage contre le gouvernement français par les créanciers.

On l’aura compris : cet ouvrage est hostile à la Modern Monetary Theory [courant économique né aux États-Unis, qui prône le remplacement du crédit privé par une création monétaire publique pilotée par Banque centrale NDLR]. Et, ici, l’argumentation est trop peu élaborée pour emporter la conviction. Surtout pour un ouvrage qui défend une voie étatiste dans les autres domaines.

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