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À partir d’avant-hierL'ANTHROPOSCÈNE

Fièvres guerrières.

8 mai 2024 à 19:00

En France, en ce début mai, on garde volontiers sa petite veste pour aller faire son marché le dimanche matin. Pas encore les grosses chaleurs, même à Nice.
Et pourtant, force est de constater que la fièvre n’en finit pas de monter JT après JT.
Une mauvaise fièvre autorisant toutes les éruptions. Préparant les pires débordements… 
Au cœur de nos sociétés comme à échelle des nations.

Quand une série donne la température d’une époque.
Fin de saison le mois dernier pour la nouvelle série La Fièvre écrite par Eric Benzekri et réalisée par Ziad Doueiri. On ne présente plus le duo à l’origine de l’excellent Baron noir.
La Fièvre ? Pas de tromperie sur la marchandise : c’est du 100% fébrile.
Pour les communicants, un cas d’école certainement en matière de communication de crise.
Une bataille féroce. Une guerre à distance et de l’ombre, entre deux femmes brillantes, agissant pour l’occasion en spin doctors, sœurs ennemies admirablement incarnées par Nina Meurisse et Ana Girardot.
Une fiction troublante de réalisme.

Une chronique intelligente d’une société polarisée à l’extrême.
Un récit quasi documentaire sur ces glissements sémantiques et ces dynamiques médiatiques qui permettent à un tabou social de se frayer un chemin jusqu’au statut de loi.
L’intelligence imprègne paradoxalement chaque séquence de cette série, miroir de la violente fragmentation de notre société. Intelligence, y compris dans son côté obscur de cynique manipulation vers le pire. A ce jeu-là, la comique d’extrême droite est d’une extrême et diabolique efficacité, entourée pour cela d’un super pro des dynamiques d’influence.
« Que pensez-vous du cannibalisme ? » demande de son côté Sam Berger au Président du club de foot engagé dans la tourmente médiatique.
Surtout, ne pas répondre que nous ne mangerons jamais de ce pain-là…
Le décryptage des process de manipulation par les réseaux sociaux est en effet saisissant de réalisme. Il viendra désarçonner des personnalités engagées qui ne sont pourtant pas dans la radicalité. Le tribunal permanent des réseaux sociaux fait et défait les individualités au rythme viral des lynchages et des hystéries.

Et déjà le tabou vient de se faire une place dans la sphère de l’acceptable.
(Je ne cite pas ici le tabou en question pour ne pas spoiler of course)

Avec nous ou contre nous.
Fébrile.
Telle est notre époque.
Incandescente et sans nuance.
Bouillante et simplificatrice à l’extrême.
Edgar Morin est peut-être en route vers les super centenaires, mais son projet de pensée complexe semble clairement défunt. Tout le monde s’arc-boute sur des positions idéologiques sans concession. Le phénomène n’épargne personne. 
L’on est soit pour, soit contre. 

Et ce, malheureusement au plus haut sommet de l’État, alors que la Bollorisation des esprits porte manifestement ses fruits dans ce gouvernement dont le Président continue à jouer la montre sur la reconnaissance de la Palestine. Aussi, justement, n’est-il plus permis en France de manifester pour la Palestine. Les étudiants de Sciences-Po sont donc allés trop loin en avril dernier : « Science-Po s’incline face à la pression islamo-gauchiste » titrait Le Figaro. Dans un récent article du Canard Enchaîné, un professeur du respectable établissement depuis quarante ans nuance sans hésitation de son vécu quotidien pareille vision : « Quand j’entends dire que l’école serait devenue un bunker islamo-gauchiste, j’en tombe de ma chaise. »

Une forme de « Terreur intellectuelle » est désormais le climat du pays dit des Lumières.

Malheur également au militant écologiste qui s’accroche à son arbre pour manifester son désaccord à l’égard d’un bien inutile projet d’autoroute. Lequel n’a le projet de servir l’intérêt général que pour les naïfs. Une telle forme d’engagement a un nom désormais en France : l’écoterrorisme.
Pendant ce temps, l’on a pu noter une réelle mansuétude, au cours des mois passés, à l’égard de l’engagement musclé des agriculteurs ou des pêcheurs.
Pendant ce temps, malgré la désinformation manifeste et décomplexée d’un Pascal Praud sur une chaîne de très grande écoute (« Le glyphosate n’a aucun impact sur la santé des humains»), l’Arcom se cantonne aux mises en garde, mises en demeure et autres sanctions plutôt qu’un débranchage sans pudibonderie de ce mass-média piétinant avec arrogance ses obligations en matière de déontologie journalistique, et porte-voix des idées les plus réactionnaires, quand elles ne sont pas franchement « brunes ». 

Deux poids deux mesures dans la censure…

Le monde d’aujourd’hui : comme hier ?
Pour mon plus grand bonheur, un personnage inattendu s’invite dans La Fièvre : le livre Le monde d’hier de Stefan Zweig. Je salue l’auteur de cette série de l’avoir convoqué car je le tiens comme essentiel dans la compréhension de la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. L’ouvrage balise près d’un demi-siècle d’histoire de l’Europe, jusqu’à la veille du suicide de Zweig en 1942. La genèse de cette Europe qui aboutit à la montée des extrêmismes est d’une terrible actualité.
Le passage cité renvoie à ce moment où la polarisation des sociétés obligeait le modéré et le nuancé à se taire :

« Petit à petit, dans ces premières semaines de la guerre de 1914, il devint impossible d’avoir la moindre conversation raisonnable avec qui que ce fût. Les plus paisibles et les plus débonnaires étaient comme enivrés par l’odeur du sang. Des amis que j’avais toujours connus comme des individualistes résolus et même des anarchistes d’esprit s’étaient métamorphosés du jour au lendemain en patriotes fanatiques et de patriotes en annexionnistes insatiables. Chaque conversation se terminait par des slogans stupides tels que « Quand on ne sait pas haïr, on ne sait pas non plus vraiment aimer » ou par de grossiers soupçons. Des camarades avec qui je n’avais pas eu la moindre querelle depuis des années m’accusaient avec la dernière rudesse de ne plus être un Autrichien ; je n’avais qu’à passer en France ou en Belgique. Ils allaient même jusqu’à suggérer prudemment que des opinions telles que celles qui considéraient cette guerre comme un crime devaient être portées à la connaissance des autorités, car les « défaitistes » – ce joli mot venait d’être inventé en France – étaient les pires criminels envers la patrie.
Dès lors, il ne restait plus qu’une chose à faire : se retirer en soi-même et garder le silence tant que les autres continueraient à s’exciter et à vociférer. »

En 2024, il semblerait que toute forme de débat contradictoire soit impossible, et surtout que toute pensée contradictoire soit menacée du pire.
Dora Moutot, auteure de l’ouvrage Transmania, « Une enquête sur les dérives de l’identité transgenre », en sait quelque chose alors qu’accusée de transphobie, elle a fait l’objet d’un appel au meurtre.
Le gouvernement Français, lui, ne s’embarrasse plus non plus de nuances en ce qui concerne le cas de la Palestine : toute expression politique virulente sur les campus français est réprimée dès les premières heures d’occupation.

Croissance verte ? non, rouge.
Fever !
Au plus haut niveau, donc.
J’écris les dernières lignes de ce post en ce 8 mai 2024 qui célèbre, je crois, la fin de la pire guerre, la plus meurtrière, la plus inhumaine de notre humanité. Un rapide coup d’œil sur le fil d’info du jour : Poutine a ordonné la tenue d’exercices nucléaires.
Tout va bien. 

Et la fièvre n’a malheureusement pas fini de grimper, hélas…

Nous aimerions une relance de la croissance par la transition écologique.
Ben oui, c’est évident. C’est là nous dit-on, dans cette fameuse transition, que se situent des réserves insoupçonnées de dynamisme économique. 
Cette bien jolie histoire que l’on veut bien nous raconter, et que nous appelons de tous nos vœux du reste, n’est malheureusement pas d’actualité.

La relance ?
Dans l’immédiat, elle se fera par l’armement et le réarmement.
En 2023, les dépenses d’armement dans le monde ont augmenté de 7% à 2300 milliards de dollars. La plus forte hausse en 15 ans !
Et la guerre en Ukraine n’explique pas à elle seule cette progression.
« Tensions » au Moyen-Orient, postures guerrières de la Chine en Asie : partout dans le monde, les dépenses militaires s’envolent.
S’il est élu, Trump veut imposer 2% du PIB en dépenses militaires à tous les membres de l’OTAN !
La dernière aide à l’Ukraine de 60 milliards de dollars votée par le Sénat américain ? L’essentiel profitera surtout aux carnets de commande de l’industrie américaine de l’armement.
Pas fous les américains ! Ni philanthropes !
Bye bye la croissance verte !
On voit surtout du rouge ! sang, sang… sans trêve ni repos. (air connu)

Bien que classé comme tel, Le monde d’hier n’est pas véritablement un essai, mais son auteur y pose en effet quelques hypothèses, notamment sur les causes réelles de la guerre, en l’occurrence celles de la Première Guerre Mondiale. En 1914, après quarante ans de paix, il évoque « l’excès de force ». Son hypothèse m’interpelle soudain : est-ce qu’après le double, après 80 ans de paix donc, les nations de 2024, plus renforcées que jamais par des années de croissance, nonobstant les crises énergétiques, se retrouvent toutes aujourd’hui à un point d’incandescence tel que l’issue ne pourra être, à nouveau, fatalement, que le grand affrontement ?

Bon 8 mai à toutes et tous.

« La France regorgeait de richesses. Mais elle en voulait encore plus, elle voulait une nouvelle colonie alors qu’elle n’avait pas assez d’hommes pour peupler les anciennes ; on faillit en venir à la guerre pour le Maroc. L’Italie voulait la Cyrénaïque, l’Autriche annexa la Bosnie. A leur tour, la Serbie et la Bulgarie s’en prirent à la Turquie, et l’Allemagne, encore exclue pour l’instant, sortait déjà les griffes pour porter des coups furieux.
Partout, le sang montait à la tête congestionnée des États. Partout, la fructueuse volonté de consolidation intérieure se mit à développer en même temps, comme une infection bacillaire, une frénésie d’expansion. Les industriels français, qui gagnaient gros, incendiaient les industriels allemands, qui s’engraissaient tout autant, parce que les uns et les autres voulaient livrer plus de canons Krupp et Schneider-Creusot. Le port de Hambourg avec ses énormes dividendes travaillait contre celui de Southampton, les agriculteurs hongrois contre les agriculteurs serbes, les trusts les uns contre les autres – la conjoncture les avait tous rendus fous, d’un côté comme de l’autre, la rage les poussait à gagner toujours plus. Aujourd’hui, quand on réfléchit posément et se demande pourquoi l’Europe est entrée en guerre en 1914, on ne trouve pas la moindre raison de nature rationnelle ni même de prétexte. L’enjeu n’était pas les idées, à peine les petits territoires frontaliers ; je ne sais l’expliquer autrement que par l’excès de force, comme une conséquence tragique de ce dynamisme interne qui s’était accumulé pendant ces quarante années de paix et cherchait à se décharger. »

(Stefan Zweig, Le Monde d’hier, 1941)

Nous mourrons

20 juillet 2023 à 11:39

Juliette, 
Juliette Armanet,
on t’aime, 
je t’aime.
On a le droit de déclarer ce genre de flamme à celle qui a placé l’amour au coeur de son oeuvre. 

« Etes-vous obsédés ? » nous disait-elle dans ce torride, romantique et sensuel concert avant-hier soir au Nice Jazz Festival 
Avant d’enchaîner en un ultime solo avec « Je ne pense qu’à ça ».
Je me souviens dans mon enfance, cette chanson de Henri Salvador, Voilactus « Drôle de planète », petit extraterrestre raillant nos problèmes et nos contradictions pendant que le grand Salvador arguait de l’amour et du romantisme : « L’amour! l’amour ! Je t’aime ! Je t’aime ! C’est tout ce que vous avez comme problème ! Ah ! Ah ! Drôle de planète ! je retourne sur ma planète ! »

Ce fut bon de communier dans l’amour avec toi, Juliette.
Dans ce concert généreux où je t’ai sentie accro à nous autant qu’à la scène. 
Ce fut bon parce que le bateau coule.
Parce que le dernier jour du disco est peut-être le dernier jour tout court.
Parce que la fin du moteur à explosion voit exploser les batteries électriques. Avec les mêmes bagnoles et plus personne qui ne veut se déplacer sans assistance, fut-ce en vélo, en trottinette, en eFoil…
Parce que des milliards d’individus consomment de la vidéo à gogo et comme des gogos, en métro, en tram, ou en bateau à voile.
Parce que rien n’est fait pour que les choses changent.
Parce que pendant que tu nous invites à brûler le feu, nous sommes les saucisses stupides qui grillons sur la seule planète vivable à bien des années-lumières à la ronde.
Parce que la Transition n’a pas commencé.
Parce que tout le monde s’en fout malgré les belles paroles et les autres plus savantes.

Merci, pour ce moment d’amour Juliette.
Qu’il y a-t-il de plus important en effet désormais ?
S’enivrer de musique et d’amour.
Brûler de l’intérieur.
Communier.
Aimer.
Et encore aimer.
Et se saoûler davantage de musique encore.
Jusqu’à plus soif.
Merci Juliette, pour cet incendie d’Amour place Masséna.
Oui, mourons d’amour et aimons pendant que nous mourons.
Il n’y a plus rien d’autre à faire peut-être…
« Nous mourrons » disait l’héroïne du Patient Anglais, blessée dans sa grotte.

Je t’aime.

Nous mourrons. Nous mourrons riches de nos amants, de nos familles, des saveurs que nous avons goûtées, des corps que nous avons étreints, et explorés comme des rivières, des peurs où nous nous sommes réfugiés, comme dans cette maudite grotte. Je veux que tout cela soit inscrit sur mon corps. Nous sommes les vrais pays, et non pas ces frontières tracées sur des cartes portant le nom d’hommes puissants. Je sais que tu viendras, que tu m’emporteras dans le palais des vents. Tout ce que je voulais, c’était me promener dans ces lieux avec toi, avec des amis, dans un monde sans cartes.

(La grotte des nageurs)

Exercices…

8 juin 2023 à 15:46

Pensées vers Krishnamurti ce matin.
Toujours ces histoires d’exercice.

Faire des exercices.
Méditer.
Faire l’arbre.
Faire sa petite routine d’arts internes.

Adolescent, j’avais compris ce que Krishnamurti voulait dire quand il évoquait les gens qu’il voyait « pratiquer » dehors dans les parcs.

Askêsis…
Le mot ascèse nous vient du grec ancien.
Il signifie exercice, entraînement

S’astreindre, s’obliger à des exercices, apparaissait à Krishnamurti comme dérisoire sur le chemin de la libération. Il n’utilisait pas ce qualificatif peut-être. Ma mémoire n’a retenu que l’esprit de son regard sur la question.
Il considérait ainsi que, contrairement à ce que pouvait en attendre de tels pratiquants, tous les exercices plus ou moins compliqués, plus ou moins durs, plus ou moins douloureux, plus ou moins longs, ne constituent pas le meilleur moyen de « se libérer du connu ».

J’avais compris cela intellectuellement à la première lecture.
Oui, une illumination purement intellectuelle…
Mais par la suite, dans ma vie, je n’ai cessé d’astreindre mon corps et mon esprit à différentes formes d’auto-disciplines.

Je me suis entraîné dur.
J’ai nagé longtemps. Des heures et des années de ma prime jeunesse dans des bassins de compétiteur.
J’ai couru dès potron-minet. Des kilomètres engloutis jusqu’à plus soif.
J’ai su rester immobile une heure face à la mer, debout, dans la position de l’arbre.
Époque Dacheng Chuan et Qi Qong.
J’ai su rester aussi une heure devant un mur blanc, en demi-lotus. 
Un moine s’est levé parfois et, à ma demande, est venu frapper d’un coup sec chacune de mes épaules.
Kyoooooooosaku !
On se recentre !
Époque Zazen.

Peut-être certains êtres comme Krishnamurti ont atteint un niveau de libération tel que tout cela ne les concerne plus.
Peut-être la plupart des gens comme moi, doivent en passer par les exercices pour mieux s’en libérer.

Aujourd’hui, ma pratique a changé. Mes pratiques.
Et je mesure à quel point tous ces exercices ont été nécessaires malgré tout.

J’entre dans une approche naturelle, spontanée, dépouillée de ces différentes disciplines auxquelles j’ai soumis mon corps comme mon esprit.

L’esprit Shikantaza.
Juste s’asseoir.
Qui peut être aussi un juste marcher.

J’entre en méditation sur ma chaise, le matin, après avoir repoussé mon bol de café.
Sans zafu, ni kimono, ni kesa.
En forêt, je m’immobilise spontanément, debout, longtemps.
Je laisse venir ensuite les mouvements.
Les plus simples.
S’ils doivent venir.
« Une technique, dix mille techniques » dit l’adage des arts martiaux.
A la plage, je décide soudain, passé la première bouée, sans l’avoir programmé, de nager longtemps. Longtemps.

Ou pas.

Je suis un fainéant qui a beaucoup travaillé.

Les exercices, donc.
Savoir s’en débarrasser à un moment.
L’histoire du radeau, métaphore du bouddhisme.
A quoi bon s’encombrer encore d’un radeau une fois le fleuve traversé ?

Je ne dis pas que j’ai atteint l’autre rive.
Je n’ai croisé aucun humain sur cette terre qui pourrait oser avancer pareil constat.
Personnellement, je navigue encore à vue alors que je boxe désormais en catégorie senior.

Mais l’esprit de la spontanéité et du naturel s’impose à moi aujourd’hui.
Passer du lâcher prise au laisser être…
C’est peut-être l’âge précisément qui veut ça.

Mais oui, Krishnamurti a bien raison. 
Les exercices, les ascèses, ne sont pas une condition sine qua non pour se relier. 

A quoi ? 
À chacun ses mots.
L’Atma, L’Esprit, le Moi profond, la nature de Bouddha, le Moi christique, le Maître intérieur…

Pour un Krishnamurti, il y a bien sûr des millions de gens comme moi qui doivent travailler dur leurs arpèges avant de réussir à improviser leur propre musique.

Mais là où Krishnamurti a bel et bien raison : trop d’ascèse tue l’ascèse.
Trop d’exercices tue l’exercice.

Tel fut le chemin de Siddharta Gautama, saddhu parmi les plus zélés se libérant soudainement de ses ascèses sous un banyan.
Cette expérience spirituelle allait promouvoir la forme de méditation la plus simple et la plus universelle qui existe : la méditation sans objet ou Dhyâna. Pourtant, les hommes qui s’en saisiront dans son sillage, ne pourront s’empêcher de la ritualiser à l’extrême, que ce soit dans le bouddhisme indien ou dans le Zen.

Pensées vers Krishnamurti ce matin : il faut savoir arrêter de planifier sa vie en exercices.

Il faut devenir l’exercice.

S’éveiller c’est tourner le dos à toutes les formes d’attachement.
S’attacher à ses exercices en vue de trouver l’éveil est donc une contradiction qui voue le projet à l’échec.

L’attachement est le piège.
Le plus grossier qui existe.
Et pourtant, celui qui nous attrape tous.

Tout apprendre pour mieux tout oublier.

C’est pourquoi le sage, l’être réalisé, a bien souvent les apparences du simplet. 
Du simple d’esprit.
Han ShanThe fool on the hill des Beattles, en est un parfait exemple.
Cet homme a existé.

À relire le sérieux d’un tel texte, je me dis que le chemin sera encore long pour moi.
La rive promise est une ligne bien ténue, si floue, qui semble reculer à chaque soi-disant progrès.
Peu importe, pourvu que je puisse me relier plus souvent.

Communier plus naturellement.
Plus facilement.
J’accepte mon chemin et sa temporalité.

De l’autre côté de la rue, le temps d’écrire ce texte un brin pompeux, le chant joyeux d’un merle.
Mon cœur chante avec lui.
Cette rencontre, spontanée et éphémère, est bien plus importante que n’importe quelle forme d’exercice.

Chante encore petit merle.
Tu me rends vivant.

Mais le fou de la colline, 
Voit le soleil se coucher 
Et les yeux dans sa tête 
Voient le monde tourner…

Nice, le 12 juillet 2020

Day after day, alone on a hill
The man with the foolish grin is keeping perfectly still
But nobody wants to know him, they can see that he's just a fool
And he never gives an answer

But the fool on the hill sees the sun going down
And the eyes in his head see the world spinning around

Well on the way, head in a cloud
The man of a thousand voices talking perfectly loud
But nobody ever hears him or the sound he appears to make
And he never seems to notice

But the fool on the hill sees the sun going down
And the eyes in his head see the world spinning 'round

And nobody seems to like him, they can tell what he wants to do
And he never shows his feelings

But the fool on the hill sees the sun going down
And the eyes in his head see the world spinning 'round (oh oh oh)
'Round and 'round and 'round and 'round and 'round

And he never listens to them, he knows that they're the fools
They don't like him

The fool on the hill sees the sun going down
And the eyes in his head see the world spinning 'round

Oh ('round and 'round and 'round and 'round)
Oh

THE FOOL ON THE HILL, The Beattles (1967)

Vie sauvage

18 mai 2023 à 17:53

Sur mon balcon, face au Levant, je sirote un café à peine levé.
Le soleil s’élance déjà bien haut. Les beaux jours sont de retour.

Je les vois soudain émerger du tronc de palmier étêté au sommet duquel, c’est confirmé, se préparait une couvée.
Deux petites têtes d’oisillon.
Mon cœur ne fait qu’un bond. Car nous guettions ce moment d’une nichée en suspens.

Creusé depuis le haut, érodé par les intempéries, élargi par picorements, le sommet de ce palmier, promis à un abattage qui ne venait jamais, s’était fait nid naturel. Ne nécessitant pour une couvée aucun effort de construction.

Un goéland y était installé depuis des semaines, dans l’attitude typique de l’oiseau qui couve et protège.
Mais nous étions interrogatifs. Les goélands ont besoin d’une aire importante et haut placée pour les premiers décollages. Des années d’observation nous l’avaient enseigné.
Il nous semblait que des oisillons qui devaient éclore au sommet de ce totem isolé ne pouvaient que se retrouver prisonniers.
J’émis l’hypothèse de leur déplacement ultérieur par les parents vers le futur lieu stratégique de leurs premiers essais de vol. En l’occurrence, les toits de tuile environnants.

Pour l’heure, l’urgence n’était pas là.
Les piaillements aigus réclamaient nourriture.
Les goélands se relayaient, certains en manœuvre d’intimidation incluant mon balcon, sécurisant l’espace de leurs rondes et de leurs cris.

Je préparais un dossier pour mon média dont le titre était « Îlots de reconquête et poches de résilience ».
J’avais d’abord pensé uniquement aux expériences d’écoquartier et de tiers-lieu.
Mais la vie sauvage aussi m’interpellait à nouveau.
Elle était bien là. Sous mes yeux. Au centre même de la cinquième ville de France.
Elle n’était balisée d’aucun parcours pédagogique, aucun guide, ni ne bénéficiait de la surveillance de gardes dûment assermentés.

La vie sauvage s’imposait. 
Malgré notre 5G et les promesses de notre intelligence artificielle. Malgré les NFT et les métavers. 

J’avais déjà été ému de la présence un matin d’un pic-vert martelant ce même palmier-pilier. C’était la toute première vois que j’observais cette espèce en plein centre-ville.
Et pourtant, le petit oasis de verdure en contrebas accueillait une gente ailée des plus variée, outre les goélands et les pigeons : pies, merles, martinets, étourneaux, tourterelles et autres petits passereaux.

La vie sauvage est à nos portes.
Et cela me donne encore de l’espoir.
Le bulldozer anthropique n’a pas encore tout ratissé.
Tout dévasté.
Tout aplani.

Sur les toits environnants, poseurs de tuile et promoteurs aménageurs de comble avaient fait fuir les goélands, habituels locataires de ces pentes tuilées.
En contrebas, l’on mène une opération d’étanchéification du toit d’une ancienne imprimerie.
Dans les alentours, les rues sont éventrées afin que la fée électricité nous serve mieux.
Ça désamiante en tenue de protection, ça perce, ça éventre.
Chaos des marteaux-piqueurs et tourments des perceuses.

Au sommet d’un palmier mort depuis longtemps, un couple de goélands viennent à nouveau d’entrer dans leur vie de jeunes parents.

Vie sauvage.
Telle sera votre raison d’être chers petits oisillons.
Puisse cela être permis aussi longtemps que cette planète sera l’improbable nid du vivant.

Nice, le vendredi 29 avril 2022

Regarde l’univers respirer…

29 avril 2023 à 11:20

Selon les astrophysiciens, notre univers serait en perpétuelle expansion. En expansion, l’univers de l’artiste Régis Lesserteur, lui, l’est sans conditionnel. 
Le fil rouge de son travail de scultpteur autour du bambou est bel et bien dans le mouvement comme s’il était en train de se produire. Une dynamique d’étirement dont la performance est de composer avec une dimension architecturale stabilisée.
L’artiste a conservé de sa vie antérieure de designer et de graphiste la passion des lignes dans leur épure. Et plus particulièrement du trait de fusain qui s’étire dans l’espace. Un geste spontané, irrépressible. Un crobard un jour sur un coin de table, l’envie soudaine de lui donner corps, d’envisager une troisième dimension. Et puis, ces bambous, là, au fond de son jardin. Sérendipité quand tu nous tiens… Mais oui, bien sûr ! Le bambou est le médium idéal ! Ses variations quasi infinies de diamètre autorisent tous les projets d’étirement. Au geste de l’artiste va dès lors s’adjoindre celui de l’artisan. Car le hasard qui semble présider à ces dynamiques de lignes… ne doit rien au hasard. Si tout démarre d’un croquis, élan instinctif de lignes, les brindilles sont ensuite assemblées une par une dans une logique de structure stable. Un hasard organisé. Des qualités mécaniques architecturales, une impression d’évanescence : telle est la magie du travail créatif de Régis Lesserteur. Se reconnaissant volontiers dans le courant minimaliste, l’artiste travaille toujours autour d’un noyau qui semble s’étirer et comme disparaître, s’évanouir dans l’atmosphère. Univers d’échappées plutôt que de gravitation. Ses œuvres aériennes donnent à voir une respiration. Les lignes qui s’étirent à l’infini nous proposent en fait un enracinement dans l’univers. La grosseur des branches d’un arbre est dit-on à l’image de celle de ses racines. A l’instar de branches qui s’élancent en s’affinant vers le ciel, les lignes de bambou de Régis Lesserteur semblent disparaître dans l’éther pour mieux nous enraciner dans l’univers. Pour mieux en puiser l’énergie. Le plasticien vençois pourrait ainsi faire siens les mots de Rilke qui affirmait que « nous sommes les abeilles de l’univers ». Pour la simple raison que « nous butinons éperdument le miel du visible pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’invisible. »

EXPOSITION du 16 mai au 2 juin 2023
CHAPELLE DES PÉNITENTS BLANCS à Vence
Vernissage, le 20 mai 2023 à partir de 12h
https://regislesserteur.com/
https://www.instagram.com/regislesserteur/

SCULPTURE 15-1

stephanerobinson

Des révolutions discrètes

27 février 2023 à 19:42

J’ai un problème avec le terme révolution.
Sa connotation table rase. Il y aurait un avant et un après. Et pour être plus précis : il y aurait un progrès.  

Mais qu’est-ce que révolutionne vraiment les révolutions ? Qu’est-ce qu’elles changent définitivement à l’aune de la condition humaine ? Toutes les révolutions. Les politiques comme les scientifiques. La lame qui s’abat sur les nuques comme le piston qui repousse la bielle. La république ou la thermodynamique. Des classes ont seulement fait place à des castes. Des chevaux vapeurs à des bêtes de trait. 
J’assume pleinement ce scepticisme. Lequel s’attache aussi à la « quatrième révolution ». L’informatique. Elle a fait passer le monde de l’analogique au discret. Dans l’autre acception de discret : séparé, divisé. Discret par discernement. Discret au sens mathématique. Discret par opposition à continu. Un très vieux débat qui animait déjà les philosophes grecs. Continuum ou atomes ? Et bien plus tard : corpusculaire ou ondulatoire ? En orient, le bouddhisme zen allait se diviser en écoles de l’éveil subit (la gifle du maître !) et de l’éveil progressif (polir chaque jour le miroir).

La naissance de l’informatique. Une révolution étymologiquement discrète, donc. 

L’analogique est un jeu de correspondances. La hauteur du mercure me donne le niveau de température. En programmation, l’ensemble des valeurs que peut prendre une donnée est distinct. La « discrétisation » est la transposition d’un état continu en son équivalent discret. Première étape vers la résolution numérique d’un problème ou sa programmation sur machine. 

Cette révolution discrète est pourtant si bruyante.
Du bruit dans les amphis, du bruit sur la toile, du bruit sur les réseaux.
On nous avait prédit la fin du travail comme on nous avait déjà annoncé la fin de l’Histoire.
Ce tenace messianisme qui tient l’être humain. Fut-ce chez l’individu le plus porté au discernement justement, fut-ce le plus matérialiste d’entre tous (Ah, cette transposition marxiste du salut céleste chrétien en un salut terrestre de grand soir !). Du Dreamtime des aborigènes aux paradis perdus du poète : la plus universelle des nostalgies et/ou de fantasme.

Big Data, Intelligence Artificielle… On nous avait aussi prédit un « Deuxième âge des machines ». Au premier âge d’une complémentarité homme/machine succéderait un âge de l’automatisation des tâches cognitives. Repends-toi Homo Faber ! L’avènement des machines et des objets intelligents est proche ! Il y a dix ans, une étude alertait sur le risque de disparition d’un métier sur deux aux Etats-Unis du fait de la digitalisation. Une décennie plus tard, rien de cela mais le constat bien réel que la tech, elle, licencie à tour de bras. Que le métavers fait davantage recette sur les engagements de post que sur les business model. Que les cryptomonnaies sont d’une extrême volatilité nonobstant la voracité énergétique des blockchains.
Pire : que le tout numérique est devenu une religion. La pensée magique de tous les enfumages. Masquant l’irrépressible régression sur les services publics. Sur les services tout court. Des Doctolib sans docteurs et des plis postaux définitivement non prioritaires. 

ChatGPT vient d’arriver dans toute sa brutalité. Tout le monde a du « révolution » plein le post. Pourtant, s’il y a un modèle très ancien que reproduit ChatGPT c’est bien celui du capitalisme prédateur. ChatGPT relève bel et bien d’un extractivisme avide pour lequel la fin justifie les moyens. Aucune différence de modèle entre les premiers puits de forage du XIXème siècle et cet agent conversationnel bon teint. Ah, ce pétrole est sur la terre de tes ancêtres ? Allez, dégage, prends ces figues et va jouer ailleurs. Ah, ce contenu de réponse agrège des contenus qui ont été produit par des scientifiques, des chercheurs, des journalistes, des consultants, des blogueurs, des entreprises… ? Bon, les « auteurs » on ne va pas en faire un plat, il s’agit du futur quand même ! Ce mythe du « progrès » qui autorise toutes les libertés. Toutes les mains-basses. Oui, ChatGPT, une extraction sans éthique ni transparence. S’affranchir totalement de la question des sources : une première dans l’histoire de l’humanité selon Gaspard Koenig dans sa dernière chronique pour Les Échos : la faillite épistémologique de ChatGPT.

Déjà, de la même manière qu’avec la garde rapprochée de Jancovici et ses autres nombreux zélateurs pro-nucléaires, les pro-IA s’activent sur le net pour moucher tous ces sceptiques à l’égard des agents conversationnels. 
En réalité, remettre en question ces robots de la tchatche et le tout numérique ce n’est ni vouloir tourner le dos à l’IA ni désirer une espèce de hacking absolu qui débrancherait définitivement le monde de l’informatique. L’IA pourrait par exemple donner un avenir digne de ce nom à l’énergie osmotique (générée par la rencontre d’eaux aux concentrations de sel différentes), et probablement à l’ensemble des énergies renouvelables en quête d’une rentabilité compétitive. (Lire : L’innovation et l’intelligence artificielle sont les pièces manquantes de la transition énergétique européenne, La Tribune, Juillet 2022).

Révolution… 
Je me tiens juste à bonne distance du concept.
Parce que si révolution il y a, je me dis que la plus importante qui se joue actuellement n’est peut-être pas celle qu’on croit.
D’aucuns lient le désengagement actuel des salariés avec l’hyperconnexion généralisée. 
Je prépare actuellement un texte qui n’a pas une vision aussi simpliste.
Il me semble justement que se reconnecter au travail est l’autre révolution, discrète celle-là au sens le plus courant du terme, qui se joue actuellement. 
Semaine de 4 jours, congés illimités, job sharing et même top sharing… 
L’innovation sociale me semble bien plus convaincante aujourd’hui que le disruptif tech.
Entendez encore une fois que je reste nuancé en la matière : c’est précisément la digitalisation des activités qui a permis au mouvement du job sharing, né aux Etats-Unis en 1976, de s’imposer dans certains pays comme la Suisse par exemple.

Révolution…
Pardonnez mon scepticisme, mais oui, je partage aussi cette vision du sociologue Paul Virilio, créateur du concept de Dromologie (La vitesse c’est l’état d’urgence), et qui était également obsédé par le thème de l’accident : « L’accident est un miracle à l’envers, un miracle laïc, un révélateur. Inventer le navire, c’est inventer le naufrage, inventer l’avion c’est inventer le crash, inventer l’électricité c’est inventer l’électrocution… Chaque technologie véhicule sa propre négativité, qui est innovée dans le même temps que le progrès technique. »

Voilà, surtout rester vigilant et les pieds bien sur terre quand on commence à apercevoir des licornes. Bien se frotter les yeux, et ne pas prendre de la verroterie pour du cristal. Du Concours Lépine pour du brevet Edison.
Pareil, je n’ai rien contre les start up en soi. Le Collectif des Start Up Industrielles a par exemple tout mon soutien. Je n’ai aucun problème non plus avec les activités en pure player mais je suis bien plus sensible au click&mortar (concept des débuts d’internet. Ok Boomer !).

Quels seront les accidents propres à l’industrie 4.0 ?
Quels seront les accidents propres à l’IA ?

Il me semble que deux mouvements contradictoires se construisent actuellement sous nos yeux en lien avec la « révolution informatique » : l’un dans l’émancipation, l’autre dans l’aliénation. Deux tendances de fond, sociétale et technologique.
Travailler moins mais mieux dans le premier cas.
Injonction permanente à la connexion et totale déconnection du réel dans l’autre. 

Certains disent que ce n’est pas l’imagination, comme on le souhaitait en mai 1968, mais la vitesse qui est arrivée au pouvoir.
J’espère qu’ils ont tort.
Et qu’on va ralentir.
Dans la dialectique permanente de la rupture et du continu, la première a besoin du temps long du second pour vérifier son audace. Pour l’incarner. 
A bien regarder notre évolution de primate connecté : du temps vraiment très long.

Abstract Technology Binary code Background with binary data fall from the top of the screen.Digital binary data and Secure Data Concept

stephanerobinson

Non pas percevoir les ambiances, mais percevoir à travers les ambiances

6 décembre 2022 à 10:38

YVES MONNIER
Artiste Plasticien

Peux-tu nous expliquer ta démarche artistique sur le projet Still on the map : learning from Mississipi Delta qui fait l’objet d’une expo à Nice jusqu’à la fin de l’année 
De manière générale, je m’intéresse à la manière dont la conscience de l’environnement va influencer la perception qu’on peut avoir des images, des récits, et des paysages en général.

Pour ce projet spécifiquement, j’ai été invité par une scientifique, Jennifer Buyck, urbaniste à l’origine du projet Still on the map. Elle avait créé un groupe de scientifiques qui souhaitaient avoir un artiste pour participer à la recherche de terrain en Louisiane. Eux y allaient pour étudier l’évolution du delta du Mississipi, où les changements climatiques se voient en quelque sorte à l’œil nu. Un territoire sur lequel il y a énormément d’impact. Pour donner une idée, la ligne de côte entre 1955 et aujourd’hui a reculé de 21 kilomètres. Ils m’ont invité et je suis parti, de mon côté, à la rencontre des habitants, notamment la nation Biloxi-Choctaw. Ils vivaient sur une île de plusieurs kilomètres qui était habitée par 700 personnes jusqu’aux années 70. Aujourd’hui, l’île se réduit à une rue de 400 mètres, tout est parti à la mer et il reste 12 habitants. Dans tous les discours des Louisianais que j’ai pu rencontrer, ce qui est revenu souvent, c’est qu’ils parlaient de l’ouragan passé, des dégâts qu’ils étaient en train de réparer, et de la manière qu’ils ont à se préparer à l’ouragan à venir. C’est comme s’ils vivaient perpétuellement entre deux tempêtes. Et c’est cette idée de vivre perpétuellement entre deux tempêtes qui m’a intéressé. Parce que ça exprime une ambivalence : c’est violent, et en même temps on est dans un temps calme. Je me suis plus particulièrement demandé quel pouvait être le rapport spécifique à l’air que pouvaient avoir les gens dans ces paysages. Car dans les discours, ils parlaient souvent du vent qui se lève, du vent dans les maisons, de la manière que le vent a touché les maisons. J’ai donc engagé une série de photos sur les manifestations de l’air dans les paysages de Louisiane. C’est parti comme ça.

Quand tu dis l’air, tu parles aussi de l’ambiance ?
Oui, c’est ça : la perception de l’ambiance, de l’atmosphère entre deux tempêtes. Atmosphère au sens large. Un des laboratoires partenaires du projet, le CRESSON à Grenoble (Centre de Recherche sur l’Espace Sonore et l’Environnement Urbain) a comme objet d’étude les ambiances. 

Des ambiances plutôt sur des paysages que sur les états d’être de ces gens qui vivent entre deux…
Ce sont en effet des paysages, mais ce ne sont pas des images à regarder, bizarrement. Moi, je fais de la photographie pour les cinq sens. Ce sont des images qui sollicitent d’autres sens que la vue. Par exemple sur une image comme celle du fond de la rivière du Mississipi. On est au mois de mars et le niveau est historiquement bas. Il y a une sécheresse en fait : le Mississipi est 1,5m à 2m plus bas que son niveau normal. Le Mississipi fait 1,5km de large et 300m de profondeur. À l’embouchure, c’est gigantesque, il y passe des cargos, des barges etc, Donc 2m, sur cette surface-là, c’est énorme, en terme d’eau de volume d’eau manquante. Quand je prends une photo comme celle-là, j’essaie de me mettre dans l’ambiance sur le mode : qu’est-ce qu’on peut percevoir de ce qui s’est passé ici et qui a amené un tel paysage ? Et donc, on est sur la chaleur, la sécheresse, sur un ressenti qui est pour moi un ressenti corporel, de la peau. C’est pas pour l’esthétique visuelle. C’est à quel ressenti ça me renvoie. Et toutes les photos sont un peu prises de cette manière-là. 

Tu écris sur ton site : « mon travail est d’amplifier la perception de notre environnement actuel. » C’est ça aujourd’hui l’enjeu pour un artiste du XXIème siècle : amplifier notre perception plutôt que dénoncer ?
Non, ce n’est pas pour dénoncer quoi que ce soit. L’idée c’est plutôt de me faire le palais, d’affiner ma perception et ma sensibilité à travers ma pratique, témoigner de cela à travers mon travail esthétique et permettre à d’autres d’en faire l’expérience, et d’affiner. Quand on est face à mon travail de pochoir, on est vraiment dans des nuances. 

Peux-tu expliquer en quelques mots ce travail de pochoir, au centre de ton autre projet en cours STRATES, une enquête scientifique menée en collaboration avec des recherches artistiques portant sur l’approche sensible de l’atmosphère ?
Il s’agit au départ d’un travail de photographie numérique. Ces images, je les imprime sur des grands autocollants, en négatif noir et blanc. Il n’y a plus de nuances de gris. Elles sont poussées, contrastées à fond, en noir et blanc. Je crée donc le négatif de cette image et j’en découpe une partie que j’enlève : la partie qui va devenir la partie sombre. En découpant l’autocollant je libère une partie de la surface du pochoir, qui est collée sur des plaques de Fermacell (mélange de plâtre et de fibre de cellulose). Ces plaques de Fermacell sont déposées à l’extérieur. La zone protégée va rester claire, puisqu’elle n’est pas soumise aux éléments. La zone qui a été découpée à la forme de l’image va subir le passage de la pluie, de l’air et les dépôts de particules présentes dans l’air et dans l’eau. 

Ces grandes images négatives que je dépose dans les paysages, je les laisse de 15 jours à 6 mois. Dès que les autocollants commencent à s’enlever, je récupère les images, je les fais sécher, j’enlève la partie d’autocollant qui a protégé une partie du support, et je révèle le contraste entre la zone qui a été soumise aux éléments et la zone qui a été protégée.
Ça fait des grands tirages. Pour caricaturer, gris sur blanc. Je dis pour caricaturer parce que pour revenir à notre propos, ce n’est pas du tout un travail sur les nuances de gris. Si on regarde bien, on a du brun, on a du rose, on a du rouge. Et quand on rentre vraiment dans la nuance, on a les différents contexte de dépose. Ça peut être une fin d’automne dans une mangrove au nord de l’Isère, où c’est la décomposition des feuilles d’automne qui en transférant leur tanin dans le pochoir va créer du brun. Ça peut être les passages du vent chargé de sable du Sahara qui passent régulièrement dans la région Rhône-Alpes l’hiver maintenant depuis quelques années, et qui viennent faire un dépôt rouge-rosé. 

Sur ton site web, tu cites cette phrase de l’anthropologue britannique Tim Ingold : « on ne perçoit pas le climat, on perçoit par le climat. » Peux-tu préciser ?
En fait, ça vient d’une discussion que j’ai eu avec Nicolas Tixier, qui est aujourd’hui directeur du CRESSON. Pour lui, le gros virage dans l’étude des ambiances, c’est Tim Ingold, parce que avec sa citation « On ne perçoit pas le climat, on perçoit par le climat », ramenée à la question des ambiances, ce n’est plus percevoir les ambiances, c’est : qu’est-ce qu’on perçoit à travers les ambiances ? C’est comme s’il avait mis les mots sur des intuitions esthétiques que j’ai voulu exprimer par un travail plastique. Les déposes d’œuvre dans les paysages pour voir comment un paysage donné va matérialiser une image et révéler une facette donnée, c’est exactement la citation de Tim Ingold. Aujourd’hui, ça reste ouvert, mais c’est exactement ça : quelle connotation à l’expérience de vie qu’on fait au quotidien peut donner un environnement donné ? Et ça, ça change tout. 
Je m’avance peut-être beaucoup en disant ça mais, aujourd’hui, on fait l’histoire de l’art d’une certaine manière, on a conservé certaines œuvres par exemple, pour des questions de qualité esthétique, pour des questions de renouvellement de tradition, d’évolution dans quelque chose qui se veut assez linéaire, même si y a des sauts à certains endroits, mais qu’est-ce qui nous dit qu’en 2050 à 45° à l’ombre et avec un manque d’eau, ce sont ces œuvres-là qui vont parler aux gens ? Je pense qu’on sous-estime à quel point l’environnement dans lequel on baigne oriente nos choix culturels aussi. 

Ton travail d’artiste fait globalement écho à cette « crise des sensibilités » évoquée par Baptiste Morizot. Il a pour vocation de stimuler, voire de réveiller nos sens endormis ? 
Je ne dirais pas ça. A mon avis, les gens sont extrêmement éveillés, mais il n’y a pas d’espace pour qu’ils témoignent de ce qu’ils voient. Je pense qu’il n’y a pas d’endroit où parler de sensibilité aujourd’hui. Il y a peu d’espaces de parole comme ce qu’on est en train de faire via cette interview. Quand je dépose un pochoir, et que j’organise un révélé en appelant les habitants du quartier, en faisant venir les écoles, j’ouvre un espace d’échange. Et je ne culpabilise personne. Je ne leur dis pas d’aller arrêter leur cheminée, d’éteindre leur voiture diesel, ou de changer de chauffage au fuel. Ce n’est pas la question. J’ouvre un espace sur lequel nous échangeons sur leur rapport à l’environnement local, et tout le monde a quelque chose à dire. Les gens sont sensibles, c’est juste qu’il n’y a pas de lieu pour en parler. J’avais déposé des pochoirs au 10ème étage d’un immeuble. Nous voilà sur le toit au 10ème et nous allons voir les voisins pour en parler. Nous faisons la révélation et les gens en sont venus à parler chacun de leur pratique de ménage, et du rapport à la poussière. Chacun avait sa sensibilité spécifique, et ça se recoupait. Effectivement, le fait qu’il y ait le boulevard, en fonction des saisons, on ne peut pas ouvrir telle fenêtre, on ne peut pas faire traverser l’air quand on aère parce que sinon ça fait rentrer la poussière. Donc ils ont chacun certaines manières d’aérer leur appartement pour éviter d’aspirer l’air du boulevard. En fait, ils avaient une pratique de l’air qui était hyper élaborée, sensible, mais à part ce soir-là où nous en avons parlé parce qu’on était autour d’une œuvre, à aucun moment ils avaient témoigné de ça les uns envers les autres. C’est là où je peux dire que nous avions ouvert un espace.

Still on the Map : learning from Mississipi
Exposition photo au studio de yoga GäYoga
1, avenue Cyrille Besset, Nice
Jusqu’au 31 décembre 2022
Sur réservation 06 03 79 76 86

(Crédits photos : Yves Monnier)

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stephanerobinson

Liberté, Sobriété, Prodigalité

5 novembre 2022 à 18:34

Ce qui est fascinant avec les mots, c’est qu’on peut leur faire confiance jusque dans la forme pour être fidèle à ce qu’ils véhiculent. 
Sobre… 
Il y a dès la prononciation, une formidable économie. De son, d’articulation, d’intensité. Un mot-murmure. Pas fun dès la mise en bouche. Et pourtant des occurrences à foison, dans les médias et autres agoras, depuis que la fin de l’abondance a quasi le statut de décret présidentiel.

La sobriété, concept honni depuis l’avènement de l’ère petrol addict.

Un certain Pierre Rabhi avait pourtant réveillé son antique statut de vertu cardinale.

Car la sobriété est tempérance, modération, retenue. 

A l’instar d’un Épicure en son Jardin, le philosophe-paysan avait souhaité réhabiliter « la mesure en toute chose » via l’habile concept de « sobriété heureuse ». Habile, car l’oxymore du plus grand nombre allait devenir le motto d’une minorité qualifiée de décroissante.

Mais ça, c’était avant. Les marginaux d’hier sont devenus les experts d’aujourd’hui.

Le Covid est passé par là. Et pire que le Covid : le GIEC !

Je ne vais pas reprendre ici les arguments objectifs qui justifient le constat de la « descente énergétique » dans laquelle nous sommes entrés, non sans une soudaine inflexion inquiétante. L’empreinte CO2 est devenu l’étalon de nos activités. Soit. Mais nous continuons à nous comporter comme les aveugles autour de l’éléphant. Car le problème n’est pas que le C02. Tout s’effondre. Et toutes les limites sont franchies, les fameux 9 équilibres planétaires : effondrement de la biodiversité, acidification des océans, usage des sols… Faut-il vraiment démontrer encore et encore l’urgence à la modération dans nos productions comme dans nos consommations ? Plutôt que d’être le énième à vous faire la leçon, je préfère conserver mon téléphone une onzième année supplémentaire et aller avec les anciens déposer mon verre et mon papier dans les points d’apport volontaire. Je laisse le soin à Christine Marsan et Abdellatif Azdine de nous rappeler ici à quel point la modération est souhaitable tant sur le plan de l’énergie que sur celui des humeurs. Pour souhaiter une longue vie à l’humanité, nous pouvons justement nous appuyer sur la recette de la longévité des sages de l’antiquité : manger à moitié, marcher le double, rire le triple… Aimer sans limite.

Il me reste juste quelques signes sur cet édito pour nuancer un peu cette histoire de sobriété. La conscience de la finitude des ressources terrestres est une chose, le droit au dépassement des limites existentielles en est une autre. Il y a dans la sobriété cette acception particulière qui n’est pas la mesure mais l’abstinence. Abstinence de psychotrope, et plus particulièrement d’alcool. Je veux conserver à l’égard de la sobriété la liberté de l’exercer ou non. Je revendique mon droit à l’ivresse et à l’hubris. Je veux conserver la liberté d’en user sans un TrackMyWatt qui vient fliquer ma consommation d’électricité, avec peut-être demain les amendes qui vont avec. Je veux user de ma volonté de puissance. Même si je ne suis pas une femme, je veux pouvoir courir avec les loups. Ok Baloo, il en faut peu pour être heureux. C’est déjà mon cas, si peu porté à la consommation en dehors des biens de première nécessité. Je veux pratiquer quand il me chante la « sébriété », néologisme que me souffle soudain cet excellent Médoc du soir, et que je veux définir comme une ivresse choisie. Je tiens à être responsable mais je refuse une vie étriquée et veut faire mien les mots de Yannick Haenel (dernier livre paru cette année chez Gallimard : Trésorier-Payeur) dans le dernier Philosophie Magazine : « la prodigalité est une manière de rejoindre ce qui anime l’Univers lui-même, qui à chaque instant s’ouvre en excédent. » 

boy at the park

stephanerobinson

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