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Nous mourrons

20 juillet 2023 à 11:39

Juliette, 
Juliette Armanet,
on t’aime, 
je t’aime.
On a le droit de déclarer ce genre de flamme à celle qui a placé l’amour au coeur de son oeuvre. 

« Etes-vous obsédés ? » nous disait-elle dans ce torride, romantique et sensuel concert avant-hier soir au Nice Jazz Festival 
Avant d’enchaîner en un ultime solo avec « Je ne pense qu’à ça ».
Je me souviens dans mon enfance, cette chanson de Henri Salvador, Voilactus « Drôle de planète », petit extraterrestre raillant nos problèmes et nos contradictions pendant que le grand Salvador arguait de l’amour et du romantisme : « L’amour! l’amour ! Je t’aime ! Je t’aime ! C’est tout ce que vous avez comme problème ! Ah ! Ah ! Drôle de planète ! je retourne sur ma planète ! »

Ce fut bon de communier dans l’amour avec toi, Juliette.
Dans ce concert généreux où je t’ai sentie accro à nous autant qu’à la scène. 
Ce fut bon parce que le bateau coule.
Parce que le dernier jour du disco est peut-être le dernier jour tout court.
Parce que la fin du moteur à explosion voit exploser les batteries électriques. Avec les mêmes bagnoles et plus personne qui ne veut se déplacer sans assistance, fut-ce en vélo, en trottinette, en eFoil…
Parce que des milliards d’individus consomment de la vidéo à gogo et comme des gogos, en métro, en tram, ou en bateau à voile.
Parce que rien n’est fait pour que les choses changent.
Parce que pendant que tu nous invites à brûler le feu, nous sommes les saucisses stupides qui grillons sur la seule planète vivable à bien des années-lumières à la ronde.
Parce que la Transition n’a pas commencé.
Parce que tout le monde s’en fout malgré les belles paroles et les autres plus savantes.

Merci, pour ce moment d’amour Juliette.
Qu’il y a-t-il de plus important en effet désormais ?
S’enivrer de musique et d’amour.
Brûler de l’intérieur.
Communier.
Aimer.
Et encore aimer.
Et se saoûler davantage de musique encore.
Jusqu’à plus soif.
Merci Juliette, pour cet incendie d’Amour place Masséna.
Oui, mourons d’amour et aimons pendant que nous mourons.
Il n’y a plus rien d’autre à faire peut-être…
« Nous mourrons » disait l’héroïne du Patient Anglais, blessée dans sa grotte.

Je t’aime.

Nous mourrons. Nous mourrons riches de nos amants, de nos familles, des saveurs que nous avons goûtées, des corps que nous avons étreints, et explorés comme des rivières, des peurs où nous nous sommes réfugiés, comme dans cette maudite grotte. Je veux que tout cela soit inscrit sur mon corps. Nous sommes les vrais pays, et non pas ces frontières tracées sur des cartes portant le nom d’hommes puissants. Je sais que tu viendras, que tu m’emporteras dans le palais des vents. Tout ce que je voulais, c’était me promener dans ces lieux avec toi, avec des amis, dans un monde sans cartes.

(La grotte des nageurs)

Vie sauvage

18 mai 2023 à 17:53

Sur mon balcon, face au Levant, je sirote un café à peine levé.
Le soleil s’élance déjà bien haut. Les beaux jours sont de retour.

Je les vois soudain émerger du tronc de palmier étêté au sommet duquel, c’est confirmé, se préparait une couvée.
Deux petites têtes d’oisillon.
Mon cœur ne fait qu’un bond. Car nous guettions ce moment d’une nichée en suspens.

Creusé depuis le haut, érodé par les intempéries, élargi par picorements, le sommet de ce palmier, promis à un abattage qui ne venait jamais, s’était fait nid naturel. Ne nécessitant pour une couvée aucun effort de construction.

Un goéland y était installé depuis des semaines, dans l’attitude typique de l’oiseau qui couve et protège.
Mais nous étions interrogatifs. Les goélands ont besoin d’une aire importante et haut placée pour les premiers décollages. Des années d’observation nous l’avaient enseigné.
Il nous semblait que des oisillons qui devaient éclore au sommet de ce totem isolé ne pouvaient que se retrouver prisonniers.
J’émis l’hypothèse de leur déplacement ultérieur par les parents vers le futur lieu stratégique de leurs premiers essais de vol. En l’occurrence, les toits de tuile environnants.

Pour l’heure, l’urgence n’était pas là.
Les piaillements aigus réclamaient nourriture.
Les goélands se relayaient, certains en manœuvre d’intimidation incluant mon balcon, sécurisant l’espace de leurs rondes et de leurs cris.

Je préparais un dossier pour mon média dont le titre était « Îlots de reconquête et poches de résilience ».
J’avais d’abord pensé uniquement aux expériences d’écoquartier et de tiers-lieu.
Mais la vie sauvage aussi m’interpellait à nouveau.
Elle était bien là. Sous mes yeux. Au centre même de la cinquième ville de France.
Elle n’était balisée d’aucun parcours pédagogique, aucun guide, ni ne bénéficiait de la surveillance de gardes dûment assermentés.

La vie sauvage s’imposait. 
Malgré notre 5G et les promesses de notre intelligence artificielle. Malgré les NFT et les métavers. 

J’avais déjà été ému de la présence un matin d’un pic-vert martelant ce même palmier-pilier. C’était la toute première vois que j’observais cette espèce en plein centre-ville.
Et pourtant, le petit oasis de verdure en contrebas accueillait une gente ailée des plus variée, outre les goélands et les pigeons : pies, merles, martinets, étourneaux, tourterelles et autres petits passereaux.

La vie sauvage est à nos portes.
Et cela me donne encore de l’espoir.
Le bulldozer anthropique n’a pas encore tout ratissé.
Tout dévasté.
Tout aplani.

Sur les toits environnants, poseurs de tuile et promoteurs aménageurs de comble avaient fait fuir les goélands, habituels locataires de ces pentes tuilées.
En contrebas, l’on mène une opération d’étanchéification du toit d’une ancienne imprimerie.
Dans les alentours, les rues sont éventrées afin que la fée électricité nous serve mieux.
Ça désamiante en tenue de protection, ça perce, ça éventre.
Chaos des marteaux-piqueurs et tourments des perceuses.

Au sommet d’un palmier mort depuis longtemps, un couple de goélands viennent à nouveau d’entrer dans leur vie de jeunes parents.

Vie sauvage.
Telle sera votre raison d’être chers petits oisillons.
Puisse cela être permis aussi longtemps que cette planète sera l’improbable nid du vivant.

Nice, le vendredi 29 avril 2022

Et si l’art avait quelque chose à nous dire, ce serait … ?

7 décembre 2022 à 19:13

L’œuvre d’art n’est pas le reflet, l’image du monde ; mais elle est à l’image du monde.
Eugène Ionesco

L’art, reflet du monde, cliché d’un instant ou préfiguration d’un futur en devenir ?
Que dit-il de notre temps ?

Nous vivons une étape singulière, celle de l’Anthropocène, cette étape de la vie de la Terre et des êtres vivants qui la constituent où l’empreinte de l’être humain façonne les évolutions de notre planète, ou disons, plus modestement, y contribue fortement. Prenant conscience des impacts de nos actes, nombreux sont ceux qui perdent espoir et se noient dans l’éco-anxiété. Les COP se succèdent mais les résultats sont maigres et en attendant les températures montent et les glaciers fondent.
Et si les artistes venaient nous donner des indications des temps qui changent et laisser glisser dans nos cœurs des effluves d’espérance ?

Rappelons-nous comment les Demoiselles d’Avignon de Picasso sont venues marquer la fin d’une époque. Ce style, préfigurant les déconstructions exacerbées par Guernica, nous ont parlé d’un monde en déréliction. Celui du début du XXeme siècle, annonciateur des guerres et des faillites illustrant les pires ombres de la modernité. Aux horreurs de la barbarie de la Première Guerre Mondiale, à l’insupportable des guerres civiles et à l’apocalypse de la Seconde Guerre mondiale entre bombe atomique et camps d’extermination, la peinture par la déconstruction des lignes a souligné celle d’une époque et des sujets.
Comment sortir de l’Etre et du Néant ?
Aux paradoxes qui ont suivi les soubresauts de Mai 68, d’Andy Warhol et le pop art, à Miro ou Kandinsky c’est le temps des explosions de vie des Trente Glorieuses et de la couleur omniprésente accompagnant la musique disco. La vie avait besoin de balayer les horreurs.
Puis, c’est l’avènement de l’abstrait et du conceptuel, dans les années 80-90, les musées d’art moderne de Beaubourg à la collection Mudam regorgent d’œuvres où le figuratif a disparu. C’est aussi la période des années fastes où le capitalisme se transforme en libéralisme dérégulé et où nous pillons chaque jour un peu plus la biodiversité qui aujourd’hui est profondément épuisée. Tout ce qui vit a disparu, il ne reste plus que des lignes à la Mondrian.Aux mangas japonais des années 90 déployant un imaginaire apocalyptique largement repris dans la collapsologie, voilà qu’avec les années 2010-2020 la prise de conscience que l’être humain EST une partie du vivant, conduit à revisiter l’art. Nous retrouvons les racines de cette communion avec la nature auprès de multiples artistes dont Rosa Bonheur fut précurseur et cela ouvre aujourd’hui la porte vers un figuratif revivifié avec Marlène Dumas. Comme s’il nous fallait nous réancrer en terre, retrouver les racines de la description, de l’admiration de la prodigalité de la nature pour la préserver et devenir une source de résilience. Bruno Latour[1], philosophe, nous y avait invité et Baptiste Morizot[2] ou encore Estelle Zong Mengual[3] ont su combiner philosophie, nouveau paradigme et trouver dans l’art le fil nourricier d’un nouvel élan dépassant l’anthropocène. Réapprendre à voir, pour nous réinventer, voici la promesse de l’art pour ouvrir une brèche, une voie d’espoir, semant les graines du symbiocène.


[1] Où atterrir, La découverte, 2017.

[2] Manières d’être vivant, Actes Sud, 2020.

[3] Apprendre à voir, Actes Sud, 2021.

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christinemarsan

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