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Le Tarot de Mantegna, suivi d'un commentaire alchimique de François Trojani

24 avril 2018 à 03:13


Le Tarot de Mantegna

Composé de 50 estampes numérotées en chiffres romains et arabes, le Tarot de Mantegna est organisée en 5 séries de 10 figures. Celles-ci sont désignées par les lettres E, D, C, B et A. La numérotation des cartes poursuit les lettres de l'organisation de E à A afin de signifier une ascension, de la plus misérable condition humaine à la sphère ultime, le divin. C'est la raison pour laquelle la première carte "Misero - I" fait partie de la série E et la dernière "Prima Causa - L" de la série A.


Chaque série est un ordonnancement transcendantal, vertical, dans lequel le profane pénètre les arcanes de son être à travers un voyage initiatique en 50 étapes. Il parcourt l'ensemble de la Création divine, et en posant le premier regard sur la première carte "Misero - I", l'arpenteur des mondes qu'est le profane active une mythographie dont les cartes vont dévoiler son cheminement jusqu'au divin.


E (1 à 10): La Hiérarchie de la société et la condition humaine.

D (11 à 20): Les Muses et Apollon.

C (21 à 30): Les arts libéraux et les sciences.

B (31 à 40): Les principes cosmiques et les Sept vertus.


A (41 à 50): Les Sept planètes et les sphères.


L'ensemble du jeu élabore un jeu hermétique dans la droite ligne des grands penseurs de la Renaissance, une alliance entre religion chrétienne et païenne où le symbolisme appelle à un savoir d'initié. L'influx divin tel définit par Platon et nommé "émanation", qui émane du divin vers l'humain, participe à chaque étape du jeu. Cette puissance se superpose à la première, au parcours ascensionnel, qui transmet la puissance divine lors de l'ascension en intensifiant de plus en plus cette "élargissement de la conscience". Un programme est proposé à l'homme. Les 10 séries de chaque étapes se reflètent l'une et l'autre, c'est ainsi que "les Sept planètes et les sphères" forment une consonance avec "la Hiérarchie de la société et la condition humaine", ainsi qu'avec la série D, C, et B. Par conséquent, c'est à une harmonie des mondes que ce Tarot nous invite et nous appelle, une harmonie des Sphères dont le nombre 10 pythagoricien, la Tetraktys, constitue l'axe de conjonction entre tous les plans du réel.


Chaque série se termine par une figure divine. Le Tarot de Mantegna nous offre une gamme de symboles et d'analogies inépuisables, c'est dans cet ensemble de correspondance que l'Alchimie vient se greffer dans l'Art figuratif.


Un extrait des descriptions des estampes selon l'alchimiste François Trojani:


E - Misero - I (le Mendiant):

(...)

L'emblème, qui n'est pas sans nous rappeler le Mat du Tarot est cependant plus proche de l'homme des bois, du Sphinx de Thiers. Il représente, comme lui, un homme de haute stature - mais glabre -, tête nue, quelque peu distant de la réalité et s'appuyant sur un bâton terminé par une tête; ici, la sienne, en l'occurence. Cet emblème est le résultat d'une volonté nette et réfléchie et ce bâton, arbre de la Sapience, est bien un sceptre. En fait, ce Misero est un sage, c'est l'homme de nature que ses connaissances ont porté à mépriser la vaniteuse frivolité des hommes du commun. (...)


Le Tarot de Mantegna


E - Fameio - II (le Serviteur):

​(...)

Un jeune homme, en fait un jeune page, reconnaissable à sa coupe de cheveux, élégamment vêtu, porte avec une attention soutenue un vase. Il est en forme de pomme et se compose de deux demi-sphères, la supérieure surmontée d'une sorte de poignée destinée sans doute à soulever le couvercle. En fait, c'est un vaissel, le vase de l'Art, contenant sans aucun doute une chose précieuse. Dans la littérature médiévale, le vase contient le trésor, qu'il soit le calice ou le graal. Il représente symboliquement la maison des trésors "car ce vase - disent les textes - est le véritable pélican philosophique, et il n'en est pas d'autre qu'il faille rechercher dans le monde entier". Le vase est de même le symbole de la materia prima dans son aspect féminin, celui de la Lune, mère de toute chose. (...)


Le Tarot de Mantegna



D - Talia - XVI (Thalie):

(...)

Une végétation abondante s'étale à ses pieds; elle écoute avec une extrême attention, l'oreille tendue, les sons émis par son violin. Quatre idées se dégagent de cette composition: son violin, l'archet, les fleurs, les feuilles en forme de petits coeurs. Le violin est un rappel de la Remore, violette dans sa cassure, laquelle violette fleurit au printemps de l'oeuvre. C'est notre rebis, matière première du Magistère. L'archet est le moyen ou principe qui va animer ce rebis ou violette. Quant aux feuilles en forme de coeurs, c'est l'image de notre souffre que fournit la Coction Philosophale. (...)


Le Tarot de Mantegna



C - Theologia - XXX (la Théologie):

(...)

Pourquoi attribuer à la Théologie le double visage du dieu Janus ? On sait que Janus fut doté par Saturne d'une rare prudence, qui rendait le passé et l'avenir toujours présents à ses yeux. Le Globe étoilé de la Théologie s'explique par ce que dit Ovide au premier livre des Fastes. "Les Anciens appelaient Janus, le Chaos, et ce n'est qu'au moment de la séparation des éléments qu'il prit la forme d'un Dieu... Lui seul, écrit-il plus loin, gouverne le vaste étendue de l'Univers. Il préside aux Portes du Ciel et les garde de concert avec les Heures. Il est gardien des Portes." Il est ici la représentation des deux clés de l'Oeuvre, la blanche et la rouge dont les fruits par une sainte manducation, vont ouvrir les portes de la sapience théologique, c'est-à-dire des Mystères Divins.


Le Tarot de Mantegna



B - Iliaco - XXXI (le Génie de la Lumière):

B - Chronico - XXXII (le Génie du Temps):

B - Cosmico - XXXIII (le Génie du Monde):

(...)

Nous l'analyserons (Iliaco) conjointement aux deux emblèmes qui le suivent : Chronico et Cosmico. Iliaco élève le soleil et la lune, symbole du rebis. La forêt dans le fond de l'emblème paraît éloignée. C'est alchimiquement la Forêt des Sages, le sanctuaire à l'état de nature, le Verger chimique. De même suggère-t-il que le souffre et le mercure ne peuvent permettre l'observation de cette même forêt que de manière lointaine (...). Ici (Cosmico) la forêt se rapproche. Nous sommes à présent à l'orée du bois. Le globe du ciel et de la terre apparaît scindé par une ligne horizontale. Or une telle figure sert dans le code d'écriture alchimique, à désigner le sel, résumant les énergies du ciel et de la terre. Un croissant de lune se distingue dans le ciel nocturne. Chronico élève un ourobouros.


Le Tarot de Mantegna


Le Tarot de Mantegna


Le Tarot de Mantegna



A - Marte - XXXXV (Mars):

(...)

Nous noterons simplement que Mars et Vénus, soit le fer et le cuivre, fondus en de judicieuses proportions, dans un médiateur approprié, le culot montre, après refroidissement, une structure réticulée violette. C'est ce même filet que lui jeta Vulcain, l'époux déshonoré. Les Grecs avaient transcrit en mythes des aspects fort précis de leur savoir minéralogique. C'est le même filet, emblème du pêcheur qui décore l'Améthyste, pierre de couleur violette et que les évêques portent au doigt.


Le Tarot de Mantegna

A - Octava Spera - XXXXVIII (La Huitième Sphère):

A - Primo Mobile - XXXXVIIII (Le Premier Mobile):

L'infusion réitérée d'esprit (les ailes croisées en X de l'ange) vont s'élever jusqu'au ciel des philosophes et multiplier sa vertu céleste. Mais l'oeuvrant ne doit pas dépasser le terme symbolique de dix exaltations dans la multiplication des vertus de la Pierre. Au-delà de ce stade l'huile devient si pénétrante qu'elle perce le verre (dont un des symboles est le X) et émane du vase sous une forme radiante (X), rejoint son principe dans les étoiles. Aussi parvenu à ce stade convient-il de lui passer des chaînes d'or qui la retienne et que nous exprime l'emblème suivant, Primo Mobile. L'esprit se corporifie et trouve une résidence stable dans le corps de l'or métal. Octava Spera et Primo Mobile nous expriment l'idée selon laquelle tout l'Univers est le théâtre de l'Apothéose éclatante de la Pierre. C'est la Terre céleste où l'Artiste a semé son or.


Le Tarot de Mantegna


Le Tarot de Mantegna


Le Tarot de Mantegna enseigne les secrets de l'homme et de la Nature en une seule vision. Ces arcanes ouvrent l'oeil sans paupière de la perception visionnaire.


Source :


Titre : Suite d'estampes de la Renaissance italienne dite Tarots de Mantegna ou jeu du gouvernement du monde au Quattrocento vers 1465. Commentaire alchimique de François Trojani (2 volumes).

Auteur : De François Trojani

Editions : Arnaud Seydoux

Les derniers gnostiques du Moyen-Orient

24 avril 2018 à 03:13

Mandéen d'Irak

Parmi les centaines d'école gnostique qui prolifèrent à l'Antiquité, seul trois grandes écoles gnostiques existent encore au Moyen-Orient : les ismaéliens (qui se divisent en deux branches : Agha khan et druzes), les mandéens et les yezidis.


Les ismaeliens appartiennent au deuxième rameau de l'Islam, le shiisme. Ils ont incorporé des éléments de la philosophie plotinienne (donc de Platon), de diverses sectes et mouvements judéo-chrétiens, de l'hermétisme (astrologie, alchimie ou encore magie), des pythagoriciens ou encore d'éléments zoroastriens. Il y a une source commune entre l'enseignement ismaélien et l'enseignement kabbalistique juive. D'énormes parallèles peuvent être établis entre les 10 Sephirot de la Kabbale et les 10 Intelligences de la gnose ismaélienne. La troisième Intelligence, assimilée à la Sophia des gnostiques de l'Antiquité, ayant commis une faute d'orgueil chuta jusqu'à la dernière Intelligence, soit la dixième, et depuis ce jour l'homme doit réparer cette faute (équivalent de la réparation des vases de la Kabbale). Il y a derrière cette réparation une visée eschatologique, métaphysique et gnostique du monde.


Ismaélien du Pakistan


Région de Masyaf en Syrie où réside les ismaéliens

Druze d'Israël

Druze d'Israël

Les mandéens partent du principe que ce n’est pas Dieu, mais un démiurge, un sous-dieu, qui est à l’origine de la Création du monde. Ce démiurge tente de dissimuler aux hommes la véritable connaissance de Dieu, mais la gnose permet de dévoiler la vérité. Contrairement aux gnostiques de l'Antiquité, ce n'est pas Jésus qui est venue dévoiler la supercherie de Yahvé, mais Jean-Baptiste chez les mandéens. D'ailleurs, les mandéens haïssent Jésus et le traite de menteur. La foi des mandéens (de « connaissance », manda), renferme des éléments juifs, gnostiques et chrétiens pensés comme l’acte de communion et le repos dominical. Jean-Baptiste passe à leurs yeux pour un réformateur religieux. Car il baptisa dans le Jourdain non seulement Jésus, mais aussi le rédempteur mandéen. (« Connaissance de vie », Manda d’Hayyé), ce messager céleste fut envoyé sur terre (tibi) par le Dieu suprême (mana rurbe) afin d’apporter à Adam et à son épouse Hawa la révélation de leur origine divine. Ce n’est que par cette vérité que l’homme peut être délivré. A la fin du monde, Manda Hayyé délivrera de l’enfer les âmes pieuses. Le baptisé, selon les mandéens, communie ensuite d’un morceau de pain consacré par le prêtre et de (« l’eau cérémonielle », mambuha).


Mandéen d'Irak

Mandéen d'Irak

Mandéen d'Irak

Selon la mythologie yézidite, Dieu serait né d'une Perle. De son essence émanèrent ses sept compagnons, les Sept Anges, qui l'aidèrent à créer le monde. A intervalles irréguliers, ces anges apparaissent sous une forme humaine pour enseigner aux hommes la véritable religion. L'histoire sacrée des Yézidis est celle des incarnations de ces anges. Les Sept Anges, les heft sirr ou Sept Secrets, dont le chef est Malak (ou Melek) Tâwûs (l'Ange Paon) à cause des colorations spirituelles qu'il a récupéré, gouvernent le monde ; parmi eux, Ezi Melek. Pour les Yézidis, l'Ange-Paon refusa d'adorer Adam, mais loin d'être puni, il en fut loué par Dieu qui lui donna en charge le monde physique pour l'y représenter. La connexion Iblis (Satan) ou Shaytân-Tâwus est donc réelle, mais il est faux de faire du Malak Tâwus des Yézidis une figure démoniaque. C'est au contraire une figure gnostique. C'est le monde physique qui est mauvais ou « enténébré », pas son Ange. Et comme pour tous les gnostiques, le bien est d'essence céleste et le mal est d'essence sublunaire. Le monde physique et corporel enferme les particules de lumière que sont nos âmes (éléments manichéens et zoroastriens). La doctrine yézidite recommande de considérer Iblis comme un Archange qui a chuté (éléments de la chute des anges), puis pardonné (repentant, il a éteint l’enfer avec ses larmes), auquel Dieu a abandonné le gouvernement du monde et la transmigration des âmes qu'il administre. Leur livre sacré s’appelle « ketab-e Jelveh » et leur lieu saint c’est la vallée de Lalesh près de Sinjar. C’est en quelque sorte leur Mecque, ils s’y rendent pour faire leur « Hajj ».


Yazidi d'Irak

Yazidi d'Irak

Yazidi d'Irak


Sources :

Titre : Exposé de la religion des Druzes: Tiré des livres religieux de cette secte, et précédé d'une introduction et de la vie du khalife Hakem-biamr-Allah

Auteur : Antoine Isaac Silvestre de Sacy

Editions : Cambridge University Press

Titre : Adam secret - La religion gnostique des Mandéens du Moyen-Orient

Auteur : E. S. Drower

Editions : La Fontaine de Pierre

Titre : La convocation d'Alamût : Somme de philosphie ismaélienne

Auteur : Nasiroddin Tusi

Editions : Verdier

Introduction à la biographie de Manly P. Hall

21 novembre 2021 à 18:40



LE SOIR DU 26 MAI 1990, MANLY PALMER HALL, L'ÉCRIVAIN LE PLUS PROLIFIQUE DU 20ÈME SIÈCLE SUR LES PHILOSOPHIES ANCIENNES, LE MYSTICISME ET LA MAGIE, ENTRE DANS L'IMPOSANT TEMPLE DE RITE ÉCOSSAIS SUR LE BOULEVARD WILSHIRE DANS UN FAUTEUIL ROULANT, L'AIR TERRIBLEMENT PÂLE ET FAIBLE. LES ASSISTANTS ONT TRANSPORTÉ LE TRÔNE DE BOIS ET DE VELOURS D'OÙ IL DEVAIT PRONONCER LE DISCOURS D'OUVERTURE LORS D'UNE RÉUNION DE DIGNITAIRES MAÇONNIQUES.


Le voyant de 89 ans a été hissé sur le trône. Les craintes qu'il ne soit pas à la hauteur de la tâche se sont évanouies lorsqu'il a posé une main sur le bras du fauteuil, l'autre sur sa canne en bois, et s'est lancé dans le sujet qu'il avait choisi : La franc-maçonnerie dans le nouveau millénaire. La scène est classique : il est sous les feux de la rampe, flanqué de deux drapeaux américains, à la fois philosophe et maître de la narration, ses yeux bleus vont et viennent comme s'il lisait un énorme parchemin qui se déroule au-dessus de la tête des 400 personnes présentes.


Ils se sont penchés vers l'avant de leur siège, accrochés à chaque mot alors que Hall décrivait les débuts mystérieux et la mission de cette fraternité séculaire d'une voix sûre, projetant, selon ses termes, "l'espoir de faire un grand pas en avant". . en temps d'urgence", avec une telle force que l'on pouvait virtuellement sentir l'odeur du foyer d'un grand château du siècle des Lumières. "Le 21e siècle a une réminiscence extrême à la 21e année de la vie d'une personne", leur a dit Hall. "C'est l'année du passage à l'âge adulte. . . . quand une personne devient un adulte." De même, a-t-il poursuivi, au 21e siècle, les États-Unis doivent assumer les responsabilités et les travaux de leur propre maturité à une époque où les ressources naturelles sont dilapidées, où les politiciens sont corrompus par le pouvoir et la cupidité, où la criminalité échappe à tout contrôle, où l'éducation échoue aux enfants et où les guerres persistent dans le monde entier. L'humanité, a-t-il dit, "n'a pas le droit de prendre un monde magnifique avec tous ses privilèges et ses opportunités et de le transformer en purgatoire."


"Cette situation devrait rappeler aux francs-maçons qu'ils ont une raison de vivre", a-t-il déclaré. "Nous avons le pouvoir de construire des mondes, la sagesse de les gouverner, et le droit divin d'hériter de la terre et de la préserver en bon état afin de la transmettre à nos descendants comme un lieu de bonheur, d'utilité et de sécurité pour des milliers d'années à venir." "Nous ne demandons pas la trahison. Nous ne demandons pas la désobéissance", a-t-il dit. "Nous demandons seulement. que, par tous les moyens possibles, lorsqu'ils en ont le choix, ils défendent la vérité et, si nécessaire, prennent une petite punition pour cela." Depuis une table au premier rang avec une vue généreuse, Michael Marsellos, 33e maçon et acteur de cinéma roumain, s'est dit : "C'est un homme de génie". Je n'arrêtais pas de jeter un coup d'œil par-dessus mon épaule pour voir comment les autres réagissaient. Partout où je regardais, je voyais des bouches ouvertes."


L'appel aux armes de Hall, qui a duré 30 minutes, a été l'une de ses dernières apparitions publiques au cours d'une carrière de près de sept décennies. Le 29 août, il est mort dans des circonstances étranges et suspectes dignes de Raymond Chandler.


Plus d'une décennie plus tard, Hall est toujours affublé par ses adeptes d'étiquettes aussi révérencieuses que "Maestro" et "adepte". Une grande partie de sa vie - l'histoire magique de sa naissance, les rumeurs sur ses pouvoirs surnaturels et son appartenance à des sociétés secrètes, les dizaines de livres proposant des solutions mystiques à des problèmes sociaux difficiles, les milliers de conférences données dans une enceinte de style maya nichée entre Hollywood et le Griffith Park de Los Angeles, l'enquête sur sa mort horrible - correspond à l'image d'un saint homme traqué à mort pour les secrets qu'il gardait.


Ce livre tente de s'approcher le plus possible de la vérité complexe sur l'homme et son mythe, en retraçant son ascension à partir d'une famille brisée dans le Canada rural ; une enfance chaotique et malheureuse ; une dispute qui a changé sa vie avec le célèbre artiste de l'évasion Harry Houdini ; des mariages orageux ; son ascension vers le succès dans la métropole qui a grandi avec lui ; ses liens avec les patrons politiques et l'industrie cinématographique hollywoodienne ; et sa fin tragique.


En même temps, il offre une vue de l'intérieur de la naissance d'une sous-culture dynamique en Californie, composée d'artistes, de visionnaires, d'auteurs, de chefs d'entreprise et de dirigeants civiques d'inspiration mystique qui continuent d'exercer une profonde influence sur le cinéma, la télévision, la musique, les livres, l'art et une myriade de produits. Hall en était l'une des figures de proue, rendant accessibles à tous des textes spirituels obscurs et des symboles d'un passé lointain, au moment même où Los Angeles commençait à s'épanouir comme une fleur du désert. À cette époque, la flamboyante évangéliste et guérisseuse Aimee Semple McPherson attirait chaque dimanche plus de 5 000 fidèles dans son temple Angelus, soutenait des campagnes visant à défendre l'héritage chrétien de la nation et à interdire l'enseignement de l'évolution dans les écoles publiques. Hall n'avait pas peur de remettre en question le dogme chrétien, et il le faisait avec tant d'assurance, d'érudition et de confiance que des milliers de personnes l'ont suivi. Dans les années 1920, 1930 et 1940, à Los Angeles, de nombreux spécialistes de la religion et de la mythologie comparées avaient une dette envers lui.


Sa longévité le distingue des milliers d'autres mystiques qui ont apporté le spiritualisme à Los Angeles au tournant du siècle précédent. Ses écrits continuent de se vendre régulièrement dans le monde entier, tandis que des collections de ses œuvres sont rééditées pour leur valeur et leur mérite durables.


Hall, qui a beaucoup voyagé, a écrit des livres et des essais excentriques et fascinants, illustrés par d'étranges représentations artistiques de divinités et de démons, de forces et de principes, d'atomes et de systèmes solaires, de reliques et de rituels. Il s'agissait le plus souvent de variations sur un thème : les indices permettant de résoudre les mystères de la vie étaient codés dans les symboles, les mythes et les rituels religieux de civilisations disparues.


Immense avocat d'un mètre quatre-vingt-dix et large en son centre, Hall avait des yeux bleu-gris perçants et des traits ciselés dignes d'un Barrymore. Les fervents étudiants en sciences occultes considéraient son imposante présence sur scène et ses centaines de livres et de conférences comme des signes qu'il avait puisé dans quelque chose d'authentique.


Hall était aussi la plus évasive des personnalités. Il était charismatique, arrogant, érudit, profondément intuitif, plein d'humour, parfois trompeur et autodestructeur - un homme qui pouvait être d'une profondeur étonnante un jour et d'une naïveté décevante le lendemain. Ses passe-temps favoris étaient les jeux d'enfants : le solitaire et les dames chinoises. Sur scène, il était plus grand que nature, semblant venir de l'au-delà. En dehors de la scène, il était doux au point d'être brutalisé par sa petite femme.


Certains critiques considèrent les travaux de Hall comme des interprétations biaisées d'anciennes philosophies et de textes sacrés par un homme qui s'est amusé à manipuler les faits pour prouver la validité de la magie, des manifestations spirituelles et de la lecture des pensées. Ils soulignent également que Hall a beaucoup emprunté aux travaux d'autres personnes, mais qu'il a rarement cité ses sources.


Ils ont raison, jusqu'à un certain point. Hall ne se considérait pas comme un érudit, qui recherche la connaissance pour elle-même et la satisfaction de son propre esprit, mais comme un enseignant qui apprend afin de transmettre à ses élèves la connaissance et la perspicacité. Il n'a pas toujours mis en pratique ce qu'il prêchait, mais a toujours orienté ses enseignements dans un sens utilitaire.


Hall croyait profondément en la valeur des témoignages de Platon, de Bouddha, de Saint-Paul et de la martyre païenne Hypatie comme remède au côté sombre du progrès scientifique et du matérialisme : la pollution, la congestion, le crime, l'égoïsme, le stress et une érosion constante des normes éthiques et morales. Le même type de sagesse mystique qui a éveillé et nourri l'âme dans les périodes troublées d'un âge d'or primordial, pensait-il, pourrait inspirer les nouvelles générations confrontées aux murs de pierre de la pensée conventionnelle et des idées commercialisées.


Les travaux qu'il a réalisés pendant plus de six décennies ont rarement été égalés. Dans plus de deux cents livres, des centaines d'essais et 8 000 conférences publiques, il a fait preuve d'une connaissance étonnante des religions comparées, de la psychologie, des rites et symboles païens, de la philosophie grecque classique, des religions orientales, du christianisme primitif, de la franc-maçonnerie, du néo-platonisme, de la mythologie, des cultures du monde et des écoles d'art et de littérature qu'elles ont inspirées au fil des siècles. Hall a fait découvrir à des milliers de lecteurs des sages et des voyants, de Francis Bacon à Gandhi, qui ont consacré leur vie à aider les autres à atteindre la sagesse.


Bien avant que les Évangiles gnostiques ne soient traduits en best-sellers du XXIe siècle, Hall faisait la promotion des croyances gnostiques comme fenêtres sur les origines du christianisme. Avant que les publications grand public ne vantent les mérites des médecins ayant adopté un comportement chaleureux et amical dans leur pratique, M. Hall exhortait les médecins à prêter davantage attention au bien-être mental et spirituel de leurs patients et à leur offrir une poignée de main et un sourire. Avant l'avènement des films à succès aux décors mythiques tels que La Guerre des étoiles, Le Seigneur des anneaux et Harry Potter, Hall a co-scénarisé le premier grand film dont l'intrigue était astrologique et a activement encouragé les leaders de l'industrie du divertissement à développer de nouveaux marchés en produisant davantage de films et de programmes radiophoniques basés sur les visions spirituelles et les allégories des premières civilisations dans lesquelles la peine, la souffrance et la solitude sont des facteurs de développement du caractère. Il s'agissait là d'accomplissements non négligeables pour un jeune homme ayant abandonné ses études secondaires et issu d'un foyer brisé dans une région rurale du Canada.


Hall était un collectionneur de livres, de timbres, d'œuvres d'art et de bonnes blagues, qu'il utilisait pour pimenter ses écrits et ses conférences publiques. Parmi ses préférées figurait cette citation de Voltaire : "J'envie deux choses aux bêtes : leur ignorance du mal à venir, et leur ignorance de ce qu'on dit d'elles."


Hall, qui riait rarement à voix haute par peur de l'embarras, car il avait tendance à avoir une respiration sifflante lorsqu'il était amusé, aimait imiter W.C. Fields pour prononcer des répliques telles que "La charité ne commence pas seulement à la maison, mais déteste généralement quitter la maison". Et il aimait l'ironie. "Tu sais, dit-il un jour à un ami, les théosophes ont construit une salle pour la seconde venue en Australie. Maintenant c'est un champ de courses de chiens." Tout cela faisait partie de la mission de Hall qui, comme l'a dit Rex Hutchens, ancien Grand Maître de l'Arizona et maçon du 33e degré honoré d'une prestigieuse Grand-Croix, "ramène le mysticisme sur terre".


"Voltaire a dit que la vie d'une personne n'est pas déterminée par ce que l'église vous dit", a déclaré Hutchens. "En rompant les liens avec l'église, l'homme s'est engagé sur une nouvelle voie, celle de la perfection par ses propres moyens. La franc-maçonnerie en est issue. Hall a repris ces idées et a déclaré qu'il en était de même pour toutes les quêtes spirituelles, ce qui explique qu'il ait écrit sur le bouddhisme, l'alchimie, le soufisme, la kabbale et le christianisme primitif. Cela a fait passer Hall pour un anti-chrétien, mais il était né au début du siècle dernier et voulait écrire des livres intelligents pour des personnes rationnelles sur l'immense diversité - et les interconnexions - des voies spirituelles.


"Hall n'a jamais parlé de vérité, qui est une vanité enfantine. Il était à la recherche de la vérité, ce qui est une quête spirituelle", a ajouté Hutchens. "C'était un penseur profond et un homme d'affaires habile, et il savait ce qui se vendait. Ainsi, un jour, il écrivait des idées profondes pour ceux qui pouvaient les percevoir, et le lendemain, il écrivait des déchets pour le marché de masse. Il a gagné sa vie en faisant cela, et peu de gens peuvent le faire."


Je ne savais rien de tout cela lorsque j'ai reçu un appel téléphonique tard le 2 septembre 1990, alors que je travaillais de nuit au Los Angeles Times. "Manly P. Hall, le plus grand philosophe de notre temps, est mort", m'a dit un informateur enthousiaste. "Tu ferais mieux de préparer une nécrologie." Quelques minutes plus tard, j'étais dans la morgue du journal, en train de trier une lourde pile de coupures de presse sur l'homme, datant des années 1930.


Pendant une grande partie du XXe siècle, il a ébloui les riches et les célébrités, conseillé les chefs d'église et d'État et donné des conférences au Carnegie Hall et à l'Exposition universelle en tant que collectionneur et interprète de textes et de symboles anciens comme des cartes routières mystiques vers la sagesse, la santé et la longévité.


Le fondateur de la Société de recherche philosophique, une école d'enseignements de sagesse durable que Hall a établie sur Los Feliz Boulevard, a souvent été cité pour ses opinions sur les sujets les plus chauds et les modes du jour : La Seconde Guerre mondiale, le bouddhisme zen, les voyages dans l'espace, les objets volants non identifiés et les perspectives de paix à l'ère atomique. Des parties de sa vaste collection de livres, d'objets et de timbres rares accumulés dans le monde entier étaient souvent prêtées pour être exposées dans les bibliothèques des villes et des comtés, les écoles et les grands magasins de l'État. M. Hall était souvent invité à donner des conférences dans des universités et des collèges privés sur le thème de la religion comparée. Je devais respecter un délai serré et le journal avait de la place pour une brève notice nécrologique, qui commençait ainsi : "Manly Palmer Hall, philosophe éclectique et fondateur de la Société de recherche philosophique, est décédé à 89 ans, a annoncé la société dimanche. Le philosophe péripatéticien, qui a écrit plus de deux cents livres et donné plus de 8000 conférences - dont beaucoup depuis un fauteuil ressemblant à un trône au siège de la société à Los Angeles - est mort dans son sommeil mercredi de causes naturelles, a déclaré un porte- parole. La mort a été gardée privée pendant 72 heures à la demande de sa femme, Marie Hall. Sa femme a dit que le silence était lié à ses croyances religieuses, a déclaré Daniel Fritz, un administrateur de la société éducative à but non lucratif fondée en 1934."


La nécrologie manquait d'informations importantes qui n'étaient pas disponibles à la date limite. Comment Hall est-il devenu un expert vénéré des croyances spirituelles, des principes philosophiques et des symboles ? D'où venait l'argent pour payer ses voyages dans le monde entier et un trésor d'artefacts et de livres ? Quelle est la pertinence de ses œuvres dans la société moderne ? Comment Hall est-il mort exactement ? Comme tout ce qui concerne Hall, les réponses sont compliquées.


Rassembler les faits n'a pas été facile. Hall n'était jamais très communicatif lorsqu'il s'agissait de détails sur sa vie personnelle ou ses références. Nombre de ses plus proches collaborateurs sont morts des décennies plus tôt. Les théories promues par Hall sont sujettes à interprétation. Dans le but de laisser Hall s'exprimer lui-même, je me suis largement appuyé sur ses essais, ses livres, ses mémoires et ses lettres inédites, ainsi que sur des dossiers judiciaires, des témoignages et des entretiens avec sa veuve, ses beaux-enfants, ses amis et associés du monde entier, des enquêteurs de la brigade des homicides, des fonctionnaires du coroner, ses défenseurs et ses détracteurs.


Hall a eu une vie extraordinaire, liée aux idéalistes de la Californie du Sud à l'aube du XXe siècle et à Los Angeles, la ville qui les a nourris.


Il était venu en Californie en 1919 pour retrouver sa mère, qui l'avait abandonné en bas âge. L'immigrant canadien de 18 ans, qui, enfant, passait d'une ville à l'autre avec sa grand-mère maternelle, la péripatéticienne Florence Palmer, a tourné le dos à une carrière commerciale à Wall Street, à New York, après la mort soudaine de celle-ci.


En l'espace d'une décennie, Hall allait prendre la tête d'une importante église de Los Angeles, puis se transformer en philosophe de renommée mondiale et en étudiant l'occulte - les mystères cachés de l'univers, de la vie et de la mort - dans une ville qui était en train de devenir l'une des métropoles les plus prometteuses de la planète. La fascination du public pour la magie, les arts de la guérison et "l'autre côté" de la vie est florissante dans les années 1920. Comme s'ils étaient attirés par un champ magnétique, d'autres personnes semblables à Hall sont venues en ville : des chercheurs et des enthousiastes sincères, des utopistes, des mystiques, des spiritualistes, des gourous, des guérisseurs, des charlatans et des excentriques de toutes sortes.


En 1928, à l'âge de 27 ans, Hall publie son opus magnum, une introduction aux symboles anciens et aux traditions secrètes intitulée An Encyclopedic Outline of Masonic, Hermetic, Qabbalistic and Rosicrucian Symbolical Philosophy(Les enseignements secrets de tous les âges). Les chapitres de ce livre richement publié, également connu sous le titre The Secret Teachings of All Ages, s'ouvrent comme des portails vers des univers parallèles. La diction est simple et forte, et ponctuée de nombreuses lignes tirées directement de sources aussi anciennes que le Pentateuque de la Bible et le Divin Pymandre concernant Hermès Mercurius Trismegistus. Cet immense livre est rempli d'illustrations étranges, souvent inquiétantes, et utilise des chiffres romains au lieu des numéros de page standard.


La publication du "Big Book" de Hall a marqué le début d'une nouvelle ère d'appréciation des religions et des symboles anciens et l'a catapulté au sommet de la liste des spécialistes américains du mysticisme et de la magie. Il a également rassemblé de nombreux adeptes, certains d'entre eux étant des investisseurs d'un autre âge à la recherche d'un but dans un monde où tous leurs caprices étaient satisfaits sans effort ni réflexion. Une mère et sa fille appartenant à la famille Lloyd, une dynastie pétrolière du comté de Ventura, donnaient au fil des ans des millions de dollars aux projets de Hall. Elles ont contribué à financer son tour du monde des centres de pensée spirituelle en 1923 et à établir son complexe près de Griffith Park en 1934.


Lorsque certains groupes ont mis en place des plans élaborés promettant de partager des secrets divins contre rémunération, les autorités ont commencé à s'en apercevoir. Désireux de se démarquer de la racaille des spirites, Hall a brièvement travaillé en 1939 comme les yeux et les oreilles du bureau du procureur du district de Los Angeles, qui voulait renverser une secte connue sous le nom de Mankind United, soupçonnée de dépouiller ses membres de leurs biens matériels. Tout au long des années 30, il donne des conférences d'un bout à l'autre du pays et participe à des dîners de collecte de fonds avec des personnes influentes, notamment Robert Andrews Millikan, président du conseil exécutif du California Institute of Technology, et le légendaire réalisateur de films Cecil B. DeMille. En 1938, il écrit un scénario de meurtre occulte pour Warner Brothers, intitulé When Were You Born ? En 1940, il donne une conférence à l'exposition universelle de New York sur les contributions de la Grèce antique. Hall connaît la période la plus faste de sa vie. Pourtant, une crise personnelle dévastatrice se met en place à la maison. En 1941, sa première femme, la sulfureuse Fay Bernice Hall, se suicide.


Pendant la Seconde Guerre mondiale, Hall, patriote jusqu'à la moelle, a tenté de rallier l'espoir en s'appuyant sur d'obscurs écrits maçonniques, des fragments d'enseignements religieux égyptiens et des fables utopiques de Sir Thomas More pour suggérer que la création des États- Unis faisait partie d'une grande expérience lancée par les dirigeants d'une ancienne ligue de nations pour développer un empire philosophique. Des milliers d'années avant Jésus, dit-il, ils avaient chargé l'hémisphère occidental de forces spirituelles, mentales et émotionnelles particulières. La preuve de ce qu'il a appelé le "destin secret de l'Amérique" a été constatée pour la première fois dans les civilisations avancées des Aztèques et des Mayas, ainsi que dans les systèmes démocratiques et le respect de la nature dont font preuve les cultures amérindiennes. La nation étant sur le pied de guerre, le plan exigeait maintenant que l'Amérique accepte le défi du leadership et établisse "un nouvel ordre d'éthique mondiale fermement établi sur une base d'idéalisme démocratique." À cette époque, Hall avait donné des milliers de conférences et publié des dizaines de livres sur les enseignements des penseurs sacrés et les principes de base de la sagesse qu'il jugeait puissants et intemporels. Ses lecteurs en sont venus à considérer ses ouvrages comme des manuels d'instruction pour s'harmoniser avec les lois inflexibles de l'univers, des lois qui guident le mouvement des planètes et l'évolution humaine, voire le destin de la nation.


Le président Harry Truman avait les livres de Hall sur ses étagères. Le lieutenant-gouverneur de Californie Goodwin Knight était un administrateur de la société de Hall, et l'influent politicien de Los Angeles Sam Yorty le présentait comme un citoyen estimé. Les stars du cinéma Bela Lugosi, Lew Ayres et Gloria Swanson étaient des amis proches.


Mais les temps changent. À la fin des années 1950, certains pensaient que les idéaux archaïques de Hall étaient en décalage avec le progrès matérialiste, et le monde avait commencé à s'éloigner de lui. Lorsque certains des concepts de Hall sur les premières civilisations et les origines de la religion étaient jugés à l'aune des normes archéologiques et anthropologiques modernes, leurs défauts semblaient flagrants. Tout ce qui était moderne, brillant comme une nouvelle voiture, était prometteur. Tout ce qui était ancien semblait soudain désuet, voire inutile. Ses anciens idéaux spirituels ne semblaient pas atténuer l'anxiété et la peur qui accompagnaient l'avènement des armes de destruction massive.


Hall a tenu bon, insistant sur le fait que la science ne pouvait pas comprendre les buts ou les significations des qualités d'esprit ; que le courage et la bravoure peuvent changer l'issue des possibilités sur le champ de bataille, dans le laboratoire ou dans le monde quotidien de la famille moyenne.


Doutant de la suprématie des percées scientifiques et des interprétations actualisées de la philosophie, de la religion et de l'histoire, il n'achète pratiquement plus de nouveaux volumes pour sa légendaire bibliothèque. Il fustigeait le rock'n'roll, le jazz et l'art moderne, qu'il considérait comme une cacophonie potentiellement dangereuse, et regardait des pairs sans doute moins talentueux, comme Ernest Holmes, fondateur de la First Church of Religious Science, développer des dénominations métaphysiques bien plus importantes.


Les avertissements de M. Hall à cette époque concernant une "grande décision" imminente qui impliquerait les puissances occidentales et les nations islamiques pourraient être tirés directement d'un bulletin d'informations du début du 21e siècle. Le grand problème auquel le monde est confronté, prédisait-il dans une conférence, est centré sur la région de la Méditerranée orientale. "Ce centre de tension, a-t-il dit, est probablement plus important qu'il n'y paraît à première vue et justifiera notre réflexion concernant la zone méditerranéenne, qui fait partie de la politique mondiale."


Au milieu de l'émerveillement et de l'expérimentation utopiques des années 1960 et 1970, le complexe hollywoodien de Hall attire une nouvelle génération de personnes issues de domaines et de disciplines étonnamment variés, de Burl Ives à l'astronaute Edgar Mitchell en passant par Elvis. Cependant, à l'époque de la libération sexuelle, des drogues psychotropes et de la contre- culture hippie, Hall paraissait étrange, étouffant et exigeant aux yeux des autres et, à en juger par son apparence physique, étonnamment déphasé par rapport à ses propres conseils sur l'importance de l'autodiscipline en matière de régime alimentaire et d'exercice physique. Dans les années 1980, Hall ne savait que trop bien que ses incohérences et ses échecs personnels le rattrapaient et décevaient certains adeptes. Il avait prédit que cela arriverait dans des essais écrits des décennies plus tôt sur les dangers de mettre les leaders spirituels sur un piédestal. "Une des causes de la désillusion de la métaphysique est que le professeur de métaphysique se révèle plus humain qu'on ne le soupçonnait à l'origine", écrit-il dans un essai publié en 1942. "La tendance est d'élever les personnalités au point de les doter de pouvoirs sacrés. On leur accorde toute notre foi comme on accroche des guirlandes à un arbre de Noël. Le leader est supposé infaillible, alors qu'il n'est que quelqu'un de bien intentionné, tout à fait capable de contribuer à l'amélioration de l'humanité, mais toujours personnellement sujet à d'innombrables maux. Faisant ce qu'il peut, il est un bon être humain mais une piètre divinité. Tous les adeptes qui se proposent d'adorer et de déifier leurs maîtres établissent une fausse condition. Les êtres humains, l'expérience l'a prouvé, font de meilleurs humains que des dieux. Nous devrions être prêts à accepter une personne qui possède la sagesse comme un ami, pas à la déifier ; cela ne tient pas la route." Un an plus tard, il écrit : "Pourquoi les disciples de Pythagore ont-ils toujours appelé le maître "l'Homme", alors que la Bible nous enjoint de "regarder l'Homme". Pourquoi ? Parce que dans les anciens mystères, seuls les initiés étaient humains - les autres essayaient de le devenir, et toute grandeur était mesurée à l'aune de leurs accomplissements. Seuls les grands adeptes initiés étaient reconnus comme humains ; les autres étaient des créatures rampant vers la lumière qui, ayant des yeux, ne voient pas, et sont donc aveugles ; qui, ayant des oreilles, n'entendent pas. C'est ainsi que le platonicien nous dit ce qu'ils essayaient de faire à notre stade de développement humain : non pas faire des dieux à partir d'hommes, mais faire des hommes à partir de bêtes, et élever ainsi l'humanité à son véritable état d'innocuité éclairée, où les hommes ne s'attaquent plus les uns aux autres."


Il aurait pu parler de lui-même. Bien qu'il ait vu la validité des vérités sacrées, il a également été emporté par des enthousiasmes douteux qui étaient rentables et populaires, comme la télépathie mentale et les pouvoirs de guérison des pierres précieuses. Il pouvait distiller les principes saillants du néo-platonisme, mais il aimait être le centre d'attention et ne faisait confiance à personne d'autre qu'à lui-même.


Pendant une grande partie de sa vie, Hall s'est gavé de sucreries bon marché comme les beignets et les boules de lait malté, a évité toute activité physique et a parfois entretenu des relations avec ses adeptes en leur disant, par exemple, qu'ils avaient été des amis proches dans une vie antérieure ou que des sociétés secrètes avaient de grands projets pour eux. Se placer dans le rôle d'un homme divin qui ne pouvait être remis en question ouvrait les portes à l'idolâtrie et aux abus.


Le 23 août 1990, “l’infirmier” de Hall, et son confident, Daniel Fritz, qui se présente comme un chaman et un expert en techniques médicales alternatives, se précipite au bureau du philosophe malade afin de résoudre une affaire juridique urgente. Il avait besoin de la signature de Hall sur un nouveau testament et un contrat de fiducie. Cela aiderait les survivants de Hall à éviter l'homologation. Après la mort de Hall, le contrôle de la Société de recherche philosophique, du testament et de son contenu, alors évalué à environ 5 millions de dollars, reviendrait au fiduciaire successeur, Fritz.


Et pourquoi pas ? Le vieil homme avait négligé l'endroit pendant des années. Les bâtiments avaient désespérément besoin de réparations. Le droit d'auteur sur certains de ses écrits avait été laissé tombé. Sa bibliothèque personnelle de 30 000 volumes n'avait même pas d'alarmes incendie pour les protéger. Des objets de valeur, y compris des pièces d'or, manquaient inexplicablement dans son coffre-fort. Et Hall, qui commençait à montrer des signes de sénilité, n'avait pas encore choisi de successeur.


Il est clair, lui dit-il, que quelque chose doit être fait rapidement. M. Hall a accepté et, en quelques traits de plume, il a signé des documents qui, pour l'essentiel, remettaient ses biens à Fritz, en excluant sa seconde épouse, Marie, et ses beaux-enfants qui devaient hériter de tout, conformément au testament qu'il avait signé près de vingt ans auparavant.


Six jours plus tard, le matin du 29 août, Fritz a téléphoné à une morgue locale pour signaler que son patron était mort dans son lit de causes naturelles. Les collecteurs de cadavres et le médecin de famille des Hall ont été alarmés par ce qu'ils ont vu dans la chambre. L'immense corps pâle de Hall gisait sur un lit sans une seule ride ; des milliers de fourmis s'écoulaient de ses oreilles, de son nez et de sa bouche. Une équipe de nettoyage s'attaquait à des taches brun-rouge sur le tapis près du lit. Fritz et ses assistants s'affairaient à transporter les vêtements et les objets de valeur de Hall de la maison à la voiture de Fritz. Le médecin, de plus en plus suspicieux, a annulé le certificat de décès qu'il avait signé quelques heures plus tôt. Fritz a insisté sur le fait que son patron était mort paisiblement dans son sommeil. Les enquêteurs de la police de Los Angeles ont une théorie différente : Fritz a assassiné Hall. L'affaire reste un mystère de meurtre hollywoodien non résolu.



Source:

https://www.librairie-odyssee.net


Travail de traduction des ouvrages de Manly P. Hall établit par la fondatrice des éditions Odyssée : Rhia.

Le Loup et le chien

26 septembre 2021 à 17:03



REVUE ARCA


Dans sa page adressée aux néophytes, Arca a montré que la fable de La Fontaine, « Le corbeau et le renard », ne se limitait pas à amuser les lecteurs, jeunes et vieux, mais contenait aussi un enseignement destiné aux Amoureux de la sagesse.


Il est évident que ces fables n’ont pas été écrites par un enfant. En effet, l’enfant est celui qui ne parle pas encore (du latin : in-fari), alors que la fable (du latin fabula, dérivé du même verbe fari) provient d’un Homme à la grande renommée (fama en latin), qui parle du destin divin (fatum) qu’il a reçu.


Jean de La Fontaine, auteur du XVIIe siècle, au nom très révélateur, puisa chez le Grec Ésope (VIe siècle avant J.C.) et chez le Latin Phèdre (Ie siècle avant J.C.) un bestiaire varié pour incarner sa pensée.


La cinquième fable du livre I s’intitule : « Le loup et le chien ». La morale que le lecteur en retient habituellement est que la liberté est le bien suprême qu’on n’est disposé à perdre à aucun prix. Une analyse profonde prouvera qu’une vérité fabuleuse se cache sous cette interprétation superficielle.


Les deux mammifères carnivores appartiennent à la même famille des canidés. Leurs points communs manifestes ne doivent pas masquer leur divergence principale : le loup est sauvage, le chien domestique.


L’étymologie confirme cette dichotomie :

- Le chien (canis en latin) chante (canere) et enfante. Son attitude est donc plutôt charmante (carmen), loquace et paternelle.

- Le loup (lupus en latin), en revanche, dévore tout par rage, colère et frénésie

[1]. Il hurle de fureur, et sa vertu réside dans ses pieds léonins (leo-pes, selon Isidore).


Les anciens Égyptiens vénéraient, eux aussi, ces deux animaux, sous les traits d’Anubis (à tête de chien) et de Macédon (à tête de loup). Loin d’être coupables de zoolâtrie aveugle et vulgaire, l’élite de nos Ancêtres honorait, sous forme d’images, la vraie matière philosophique, sous tous ses aspects.


Michaël Maïer, entre autres, l’a très clairement rappelé dans son Arcana Arcanissima :

Du reste, hiéroglyphiquement, le chien et le loup ne désignent rien d’autre que deux parties dans un seul sujet, dont l’une est plus apprivoisée et plus traitable, c’est-à-dire moins fugace, et l’autre plus féroce et plus fugace. Lorsqu’elle est représentée en Anubis, avec une tête de chien, on désigne la matière philosophique sous son aspect le plus stable et le plus fixe ; quand on la représente en Macédon à tête de loup, c’est son aspect le plus volatil [2].


Le loup, sauvage, volatil, et féroce, dévore tout à l’instar de la Junon des Latins :

La volatile Junon, quant à elle, est cet air si rebelle et si errant que les disciples de l’Art ont tant de peine à fixer. L’errante Junon jalouse perpétuellement ce qu’elle ne possède pas. C’est aussi pourquoi elle s’attaque à tous les corps du monde pour les détruire, et, avec le temps, elle vient toujours à bout de sa tâche, sauf en ce qui concerne l’or [3].


Si l’épouse de Jupiter est fixée, elle change de nature, nous explique encore le philosophe belge Emmanuel d’Hooghvorst :

Si Junon est un air rebelle et errant, la légende nous rapporte que Jupiter, son époux, parvint cependant à la fixer : il la pendit par les mains au haut du ciel et lui fixa les pieds aux enclumes de l’or terrestre d’Énée. Et quel est donc le signe [indiquant les noces d’Énée et de Didon[4]] dont il s’agit ici ? C’est le crépitement de ce pur sel nitre, du feu terrestre et de l’éther, la plus subtile portion de l’air. Et sur ce beau nitre coulent depuis le sommet du vase, comme des gouttes de rosée, les parties volatiles de la matière non encore fixées, comme l’indiquent les pleurs des Nymphes en tumulte. Le verbe ululare chez Virgile désigne le plus souvent un tumulte de femme criant et pleurant.[5]


N’est-il pas étonnant que le premier sens du verbe ululare en latin est « hurler [comme un chien ou un loup] » ? La description de la fixation de Junon aurait-elle un rapport avec la fixation du loup en chien ? Cette première conjonction du haut et du bas fait l’objet de tant d’Écritures saintes...


On retrouve cette science des Anciens dans la fable exprimée ici en français.

Un Loup n’avait que les os et la peau ; Tant les Chiens faisaient bonne garde. Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau, Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.


L’auteur dépeint le loup comme un animal famélique, desséché, squelettique, alors que le chien, lui, est « gras », donc bien en chair, et « poli » ; le texte latin est plus explicite : nites, il est brillant, il reluit.


Comment concilier deux descriptions du loup : il est volatil et fugace, mais il a des os et de la peau ? Le loup, errant, irrité, à la recherche d’un logis, comme Ulysse en quête de sa grasse Ithaque, serait-il de même nature que le dieu ossifié, muet et en colère dans l’homme ?


L’attaquer, le mettre en quartiers, Sire Loup l’eût fait volontiers. Mais il fallait livrer bataille Et le Mâtin était de taille À se défendre hardiment. Le Loup donc l’aborde humblement, Entre en propos, et lui fait compliment Sur son embonpoint, qu’il admire.


Le chien domine le loup et possède une force et une taille supérieures. On peut remarquer les mots « aborde », « humblement », « compliment », « embonpoint », « admire ».


Il ne tiendra qu’à vous, beau sire, D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien. Quittez les bois, vous ferez bien : Vos pareils y sont misérables, Cancres, haires, et pauvres diables, Dont la condition est de mourir de faim.


Le loup habite les bois, ce qui le rend (étymologiquement) sauvage (de silva, « forêt »). Cela rappelle le début de l’Enfer de Dante :

Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura, ché la diritta via era smarrita. Ahi quanto a dir qual era è cosa dura esta selva selvaggia e aspra e forte che nel pensier rinova la paura ![6]

Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure, car la voie droite était perdue. Ah dire ce qu’elle était est chose dure cette forêt féroce et âpre et forte qui ranime la peur dans la pensée !


Quelques vers plus tard, le héros se trouve devant une panthère, un lion, et puis une louve.

Ed una lupa, che di tutte brame sembiava carca ne la sua magrezza, e molte genti fé già viver grame, questa mi porse tanto di gravezza con la paura ch’uscia di sua vista, ch’io perdei la speranza de l’altezza.[7]

Et une louve, qui paraissait dans sa maigreur chargée de toutes les envies, et qui fit vivre bien des gens dans la misère. Elle me fit sentir un tel accablement par la terreur qui sortait de sa vue, que je perdis l’espoir de la hauteur.


Le portrait de la louve de la Divine Comédie offre bien des points communs avec celui de La Fontaine.


Pourtant, certains auteurs laissent entendre que le loup se trouve ici-bas ; peut-être ces deux points de vue ne sont-ils pas contradictoires.


Inutile sagesse en ce monde qui se pense si haut, que fier rêveur n’a même cure du loup placé si bas.[8]


Pourquoi le loup et ses « pareils » y sont-ils « misérables » ? Ils meurent de faim. La famine désigne traditionnellement le manque et le désir d’un corps. Tel le Petit Poucet et sa fratrie, affamés, devant descendre chez l’ogre, après avoir traversé la forêt ; la famille du Joseph biblique, tiraillée par la famine dans le pays de Canaan, contrainte de se rendre en Égypte, pays de l’incarnation, de la géométrie et de la mesure.


Car quoi ? rien d’assuré : point de franche lippée ; Tout à la pointe de l’épée. Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. »


Le destin, fatum, réservé au chien est plus enviable que celui de son confrère. L’allégorie conseille de « suivre » le chien, qui, plus haut, a été dépeint comme luisant. Dans le ciel, on peut observer la constellation du Grand Chien, dont l’étoile la plus brillante porte le nom de Sirius. Son apparition à une époque précise de l’année correspond à la canicule (canicula, diminutif de canis), moment où le Nil, fleuve de bénédiction, entame sa crue si fertilisante et vivifiante. Cette étoile est associée à Isis :


Je suis Isis, la Reine de l’Égypte,

Éduquée par Mercure

Ce que j’ai institué par des lois, personne ne le désagrégera.

Je suis l’Épouse d’Osiris.

Je suis la première inventrice des productions.

Je suis la Mère du Roi Horus.

Je resplendis dans la constellation du Chien.[9]


Celui qui parvient à voir, suivre et fixer cette étoile canine (est-elle filante ?), verra tous ses vœux se réaliser. La manifestation d’Isis ici-bas révèle un nouveau fatum qui accomplit alors son programme.


Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ? Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens Portants bâtons, et mendiants ; Flatter ceux du logis, à son maître complaire ; Moyennant quoi votre salaire Sera force reliefs de toutes les façons : Os de poulets, os de pigeons, Sans parler de mainte caresse. Le loup déjà se forge une félicité Qui le fait pleurer de tendresse.


À quels labeurs le chien est-il soumis pour obtenir sa récompense ? « Presque rien », sine labore, « sans labeur » précise le texte latin. Il suffit de garder le seuil (custos ut sis liminis) et de complaire à son maître (domino).


Si le chien vit en harmonie et en paix avec son maître, le loup, quant à lui, subit les neiges et les pluies des forêts (nives imbresque in silvis), et sa vie n’est qu’amère, sans la douceur d’un foyer. Il rêve de jouir de la même félicité[10], de l’otium divin selon les mots mêmes de Phèdre, et de trouver un toit où s’abriter (sub tecto).

Le loup, amer et furieux, se met ensuite à pleurer. Un verset du Message Retrouvé confirme cette métamorphose :

Après les larmes corrosives de l’amertume, voici les douces larmes de la joie débordante, car l’abondance du don de notre Seigneur fait couler l’eau prisonnière de nos cœurs, et son amour la condense en une pierre sainte et précieuse[11].


Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :


Cette domestication ne se fait pas sans laisser de trace : le col est pelé. Peut-on y lire une allusion à Marsyas écorché ou Jacob blessé ? Le cou est aussi le lieu de la parole : le cou pelé représenterait ainsi la parole purifiée.


Qu’est-ce là ? lui dit-il. Rien. Quoi ? rien ? Peu de chose. Mais encor ? Le collier dont je suis attaché De ce que vous voyez est peut-être la cause. Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu’importe ? Il importe si bien, que de tous vos repas Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.


Le texte latin met ces mots-ci dans la gueule du loup : regnare nolo liber ut non sim mihi, « je ne veux pas régner, de sorte de ne pas être libre à moi-même ». La liberté que le loup chérit tant l’empêchera de devenir roi. Si la couronne d’en haut, la première sephirah veut passer de puissance en acte et donner naissance à un royaume, Malkhuth[12], il faut qu’elle accepte d’être fixée, attachée, emprisonnée en quelque sorte.


Les hommes en vivent sans lui offrir le logis où cette âme lumineuse, en prenant corps, nourrira l’âge d’or[13].


La liberté est le prix à payer pour posséder cet immense trésor.


Que le lecteur évite le piège de la signification gauche de la fable, et qu’il offre son toit à cet esprit vagabond, en quête effrénée d’un lieu où s’imprimer et s’exprimer !


Le nom de votre maison ‘Pierre le Loup’, est vraiment bien curieux, car c’est aussi celui d’une des deux matières de l’œuvre, le tartre furieux et dévorant. Il ne te restera plus qu’à trouver le nitre qui le pacifiera en le rendant alcali, c’est la grâce que je te souhaite.[14]


[1] Ce mot, lié au verbe lÚein, renvoie à la dissolution. Il y aurait beaucoup à écrire sur le solve et le coagula en relation avec cette fable.

[2] Michaël Maïer, Les Arcanes très secrets, trad. Stéphane Feye, Beya, Grez-Doiceau, 2005, p. 65.

[3] Emmanuel d’Hooghvorst, Le Fil de Pénélope (tome I), Beya, Grez-Doiceau, 2009, p. 118.

[4] Voici le passage commenté : « Dans la même grotte Didon et le chef troyen descendent. D’abord la Terre et Junon nuptiale donnent le signe ; étincelèrent alors les feux et l’éther complice des noces, et au sommet le plus élevé, crièrent les Nymphes. » (Virgile, Énéide, IV, 165 à 168).

[5] Emmanuel d’Hooghvorst, op.cit., p. 120.

[6] Inferno, vers 1 à 6.

[7] Ibidem, vers 49 à 54.

[8] Emmanuel d’Hooghvorst, op.cit., aphorisme 36, p. 414.

[9] Inscription figurant sur la colonne d’Isis, citée dans Michaël Maïer, op.cit., p. 40.

[10] La félicité (felix en latin) est une allusion à l’enfantement, ce qui ramène à l’étymologie grecque du mot « chien ».

[11] « Le Message Retrouvé », XXI, 44’’, dans Louis Cattiaux, Art et hermétisme [Œuvres complètes], Beya, Grez-Doiceau, 2005, p. 248.

[12] Cette sephirah est la plus basse de l’arbre séphirotique, dans le monde de la hysi, « action »

[13] Emmanuel d’Hooghvorst, op.cit., p. 96.

[14] Idem, lettre à un ami datée de 1963.



Source:

https://www.arca-librairie.com/le-blog-d-arca



Les Hymnes orphiques chez Marsile Ficin



Marsile Ficin. Détail d'une fresque (1486-1490) de la chapelle Santa Maria Novella à Florence.

Marsile Ficin

Détail d'une fresque (1486-1490) de la chapelle Santa Maria Novella à Florence.


Orphée poète-théologien


Avec Orphée, la raison du merveilleux tient en premier lieu au fait qu’on le considère comme un « poète-théologien » (poeta theologus), fondateur supposé d’une religion à mystères et auteur présumé de « discours sacrés » (hieroi logoi) et de cosmo-théogonies – les théogonies orphiques –, c’est-à-dire de poèmes relatant l’origine du monde et des dieux. À ce titre, il faut y insister : Orphée n’est pas seulement theologus, il est theologus poeta. Il passe en effet pour l’un des premiers poètes, sinon le premier, avec Linos et Musée, à célébrer les principes qui sont à l’origine de la création et qui la sous-tendent. C’est parce qu’il est poète et qu’il possède ce talent et cette inspiration héritée des dieux et des muses qu’Orphée est capable de percer les mystères de la création et de les exprimer avec art et pénétration. Cette conception d’Orphée comme poète-théologien remonte à l’antiquité classique, mais Augustin la reprend à son compte, de façon polémique, dans la Cité de Dieu et, ce faisant, il lui assure sa transmission au Moyen Âge et à la Renaissance. Thomas d’Aquin (1225-1274) et Dante Alighieri (1265- 1321) s’en font l’écho de façon nettement plus positive au XIII siècle, avant que Francesco Petrarca (1304-1374), Giovanni Boccaccio (1313-1375) et Coluccio Salutati (1331-1406) ne la réinvestissent à leur tour dans leur défense de la poésie au XIV siècle, comme le feront Cristoforo Landino (1331-1406), Marsile Ficin (1433-1499) et Jean Pic de la Mirandole (1463-1494) selon leurs perspectives propres au XVe siècle, et ce jusqu’à Francis Bacon (1561-1626) et les platoniciens de Cambridge au XVIIe siècle, en passant par bien d’autres encore entre-temps. Pour tous, ce qui caractérise la poésie d’Orphée, c’est qu’elle chante l’unité du cosmos et du divin.

Orphée et la prisca theologia

Lorsqu’il renoue avec cette conception, Marsile Ficin franchit une étape supplémentaire et identifie Orphée à un théologien d’une vénérable antiquité (« priscus theologus »), qui avait appris les secrets de l’immortalité auprès du sage égyptien Hermès avant de les transmettre à Pythagore, puis à Platon et, de là, à ses interprètes néoplatoniciens, dont il se considérait lui-même comme le dernier maillon. Ce qui autorise Ficin à aller jusque-là est une affirmation de Proclus (412-485) dans la Théologie platonicienne, selon laquelle « toute la théologie grecque est fille de la mystagogie d’Orphée ; Pythagore le premier avait appris d’Aglaophamos les initiations relatives aux dieux, Platon ensuite a reçu des écrits pythagoriciens et orphiques la science toute parfaite qui les concerne. » L’importance que les philosophes néoplatoniciens anciens ‒ de Jamblique (242-320) à Damascius (458-550) en particulier ‒ accordent aux écrits orphiques dans leur exégèse des dialogues de Platon est reconnue depuis longtemps. La place que lui réserve Proclus présente à cet égard un intérêt particulier, puisque, dans l’ensemble du corpus néoplatonicien, son œuvre est celle qui compte le plus grand nombre de références à Orphée et à sa théologie. La présence dans les écrits des néoplatoniciens anciens d’une doctrine religieuse telle que l’« orphisme » s’explique par le fait que les philosophes de cette école tenaient l’œuvre de Platon pour une « écriture sainte » et regardaient son auteur comme un théologien inspiré, ayant dit à sa manière ce que les théologiens antérieurs, comme Orphée, Pythagore et les Chaldéens, avaient dit sur un autre mode. Syrianus (Ve s.), le maître de Proclus, semble avoirété le premier à avoir eu le souci de montrer l’accord, la symphonia, entre la théologie de Platon et celle d’Orphée, Pythagore et des Chaldéens, une préoccupation que Ficin fait sienne et prolonge même en affirmant que la sagesse pérenne de l’humanité a atteint sa pleine révélation dans le christianisme, dont il s’efforce à son tour de montrer l’accord, la symphonia, avec celle des anciens sages. Cette idée d’une vérité profonde, connue des anciens sages et transmise au christianisme par une chaîne ininterrompue de poètes-théologiens, incluant Moïse et David, est ce que Ficin appelle la prisca theologia (devenue Tradition primordiale pour les modernes) et dont il expose pour la première fois la doctrine dans une lettre à son bienfaiteur Cosme de Médicis datant de 1463 déjà. La prisca theologia est au cœur de la philosophie de Ficin comme elle est au cœur de l’image qu’il se faitde sa propre mission : interpréter et transmettre cette vérité dans un langage et sous une forme appropriés à son époque. Orphée ayant joué un rôle primordial dans cette chaîne de « prisci theologi » et de civilisateurs de l’humanité, il devient pour Ficin le modèle de sa propre aspiration à conduire ses semblables sur le chemin de l’initiation à la sagesse et vers un état de conscience supérieur.


Signalons en outre qu’Orphée apparaît, avec Linos, Musée, Zoroastre, Ostanès et Hermès – tous des représentants de la sagesse « ésotérique » de la Grèce, de l’Égypte et de la Perse – dans une Chronique florentine illustrée figurant dans un manuscrit longtemps daté entre 1455 et 1465, mais qui pourrait bien être légèrement postérieur, entre 1460-1470, c’est-à-dire de l’époque même où Ficin élabore sa théorie de la prisca theologia. Cette Chronique contient des dessins attribués à Maso Finiguerra (1426-1464). Orphée y est vêtu comme un page florentin chantant et jouant de la lyre au milieu d’un grand nombre d’animaux, dont certains fantastiques, inspirés soit de la mythologie classique, soit de bestiaires médiévaux (harpies, dragons, sirènes). Si l’on compare Orphée aux mages historiques, tels Ostanès, Zoroastre et Hermès, ou aux autres poètes célèbres, comme Linos et Musée, qui sont dépeints comme des personnages de haut rang habillés à l’ancienne, on a l’impression que l’auteur traite Orphée comme une métaphore et non comme un personnage historique : vêtu comme un page ou un ménestrel, Orphée devient ici un emblème de l’unité avec la nature, un symbole de l’expression lyrique du sentiment ; peut-être s’agit-il même d’un autoportrait de l’artiste, comme le suggère Giuseppe Scavizzi.


Orphée et son Testament


Parmi les écrits circulant sous le nom d’Orphée, celui qui a joué peut-être le rôle le plus significatif pour convaincre les chrétiens de la parfaite compatibilité d’Orphée avec le monothéisme juif et chrétien est un prétendu Testament d’Orphée, composé au IIe siècle avant notre ère par quelque juif zélé et amplement exploité ensuite par des Pères de l’Église, avant d’être redécouvert à la Renaissance, notamment par l’humaniste crétois Georges de Trébizonde (1396-1486) qui en donne en 1448 une traduction latine fondée sur la version du texte citée par Eusèbe de Césarée (260-340) dans la Préparation évangélique (XIII, 12, 5), dont un manuscrit portant les armes des Médicis et la date de 1462 est conservé à la Bibliothèque Laurentienne de Florence. Nul étonnement donc à ce que Marsile Ficin lui-même s’y réfère et en donne une traduction latine très libre, probablement inspirée par celle de Georges deTrébizonde. Une centaine d’années plus tard, Guy Le Fèvre de la Boderie (1541-1598), l’un des premiers traducteurs français de Ficin, fait une large place au Testament d’Orphée dans son Encyclie des secrets de l’éternité, publiée en 1570 et dans laquelle chaque strophe s’achève par l’anagramme de son nom, grâce auquel il s’inscrit dans le droit fil d’une ascendance orphique : « Comme Orfée est unique, aussi L’UN GUIDE ORFÉE ». De son côté, le théologien réformé Philippe de Mornay Sieur du Plessis Marly (1549-1623) traduit une des versions du Testament dans son livre intitulé De la vérité de la Religion Chrestienne, publié à Anvers en 1581, confirmant ainsi la diffusion de ce texte à la fin du XVI siècle. Disciple et ami de Guy Le Fèvre de la Boderie, Blaise de Vigenère (1523-1596) en donne à la même époque la première traduction authentiquement scientifique.


À l’origine, le Testament d’Orphée est une imitation juive d’un hieros logos (« discours sacré ») orphique, que certains auteurs paléochrétiens, à l’instar du Pseudo-Justin, identifieront à un testament (« diathekai ») dans lequel Orphée dit avoir accompli un voyage en Égypte, où il aurait bénéficié de l’enseignement de nul autre que Moïse, lequel l’aurait convaincu de se convertir et d’exhorter son disciple Musée à renoncer au culte des dieux multiples et à se tourner, comme lui, vers l’adoration du Dieu unique d’Israël. Le texte de cette palinodie nous est parvenu dans plusieurs versions avec variantes citées par des auteurs chrétiens des premiers siècles de notre ère. Il est à l’origine d’un rapprochement entre Orphée et Moïse qu’un renversement de la chronologie et un jeu subtil sur le nom grec de Moïse (Môusos) et celui de Musée (Mousaios) ont grandement facilité. Un autre rapprochement, cette fois entre Orphée et David, le psalmiste et roi d’Israël, forme le second volet de cette appropriation, juive et chrétienne, de la figure d’Orphée.


Ficin et les orphika


De tous les écrits attribués à Orphée – et dont l’authenticité ne fait pas difficulté pour Ficin et son cercle d’amis –, le philosophe florentin révère tout particulièrement les Hymnes et l’épopée des Argonautiques, un poème dans lequel Orphée relate, sur le modèle des Argonautiques d’Apollonios de Rhodes (IVe s. av. J.-C.) mais à la première personne, l’histoire de sa participation à l’expédition menée par Jason et le rôle de guide spirituel qu’il y joue . La prédilection de Ficin s’explique par la conviction que le chantre thrace y donne voix aux vérités théologiques sous forme de mythologie poétique et dans des hymnes qu’il chantait en s’accompagnant de sa lyre. De ces deux œuvres inconnues des médiévaux, Ficin traduit la première en 1462, alorsqu’il n’a pas encore 30 ans. On ignore comment il a mis la main sur le texte des Hymnes orphiques, mais on sait qu’un manuscrit a été découvert à Constantinople en 1423 par le grand humaniste Giovanni Aurispa (1376-1459) et apporté en Italie l’année suivante. Pour des raisons qui demeurent partiellement inconnues, Ficin n’a jamais publié sa traduction des Hymnes. Il s’en explique 30 ans plus tard dans une lettre à Martinus Uranius (Martin Prenninger) datant du 9 juin 1492, où il dit avoir craint que ses lecteurs le suspectent de vouloir restaurer le culte des anciens dieux et démons. Compte tenu des soupçons qui pesaient alors sur Ficin, peut-être doit-on prendre cette crainte au sérieux. Mais il y a peut-être une autre raison, plus profonde et plus secrète, qui l’a retenu de publier sa traduction. Quoi qu’il en soit, non seulement sa traduction n’a pas été publiée, mais elle n’a pas survécu, sinon sous forme de courts extraits qu’on retrouve dispersés dans ses autres œuvres, en premier lieu dans sa Theologia Platonica. Malgré la prudence dont il fait preuve lorsqu’il en parle, plusieurs témoignages confirment que l’utilisation des Hymnes, principalement dans la pratique et l’activité rituelles de la magie naturelle, est au cœur de la vie et de l’œuvre de Ficin. Son biographe Giovanni Corsi le confirmera plus tard : « [Ficin] commentait les hymnes d’Orphée et les chantait, dit-on, sur sa lyre dans le style ancien avec une remarquable douceur. »


Ficin pense en effet trouver dans les Hymnes orphiques les véhicules les mieux adaptés à ce qu’il appelle la magie naturelle, un processus consistant à mener les âmes humaines en syntonie avec les harmonies célestes, et ultimement, avec Dieu lui-même. Son ami Pic de la Mirandole l’affirmera lui-même avec force dans la deuxième de ses conclusions ou thèses orphiques : « En magie naturelle, il n’y a rien de plus efficace que les hymnes d’Orphée, si on y applique la musique et la disposition d’âme qui leur conviennent, et les autres circonstances que connaissent les sages. » Les Hymnes orphiques, au nombre de 87, louent les puissances du cosmos dans une série de prières adressées à diverses divinités individuelles en donnant des instructions sur les encens qu’il convient de brûler en les chantant. Très tôt dans sa vie, Ficin fait une expérience qui l’amène à découvrir et à croire dans les effets magiques des Hymnes orphiques : peu après avoir chanté l’hymne au Cosmos, Cosme de Medicis, ou Cosme l’Ancien, lui offre son patronage et une villa dans laquelle vivre et travailler : il s’agit de l’Académie de Careggi, qui ouvrira ses portes en 1462 et fermera en 1521, soit un peu plus de 20 ans après la mort de Ficin. Pour Ficin, cette « coïncidence » est un signe. Au-delà du jeu de mot évident sur le nom du dieu de l’univers et celui de son bienfaiteur, Ficin croit que quelque chose de plus profond se produit lorsque les hymnes sont interprétés dans un contexte particulier, c’est-à-dire quand l’émotion intérieure et le rituel extérieur sont en parfaite harmonie : « Notre esprit », écrit Ficin, « est conforme aux rayons de l’esprit céleste, qui, occultes ou manifestes, pénètrent toutes choses. Nous pouvons le rendre plus consonant encore, si nous dirigeons avec force nos affections vers cette vie et que nous cherchons un bénéfice qui est en conformité avec lui, et que nous transférons ainsi notre propre esprit dans ses rayons au moyen de l’amour, particulièrement si nous faisons usage de chant et de lumière et du parfum approprié à la divinité, comme les hymnes qu’Orphée a consacrées aux divinités du cosmos. [...] Car quand notre esprit est mis en plus grande consonance avec une divinité planétaire par le biais de nos émotions, le chant, le parfum et la lumière, il inspire plus copieusement l’influx qui vient de cette divinité. » Pourquoi les Hymnes ont-ils un tel pouvoir ? « Parce que », répond Pic, en eux Orphée « enveloppe les mystères de ses doctrines dans les replis des fables, en les dissimulant sous un voile poétique, de sorte qu’à les lire ils ne sembleraient être aux non-initiés que des historiettes et de pures fadaises ».


Quel pouvoir secret les Hymnes orphiques contiennent-ils ? Pour Ficin, comme pour Pic, les hymnes permettent de passer d’une perception sensorielle à une connaissance intellectuelle de la réalité : « Qui ne sait pas appréhender intellectuellement les propriétés sensibles par le biais d’analogie secrète ne comprend pas l’essence des Hymnes d’Orphée », insiste Pic. Comme Ficin l’explique dans sa lettre à Peregrino Agli sur la fureur divine (« furor divinus »), « l’âme reçoit les harmonies et les nombres les plus doux par l’ouïe, et par ces échos, elle se voit rappelée et élevée jusqu’à la musique céleste qui peut être entendue par le sens plus pénétrant de l’esprit ». En écoutant de la musique terrestre, l’âme se remémore la musique de Dieu et des cieux dont elle jouissait autrefois, et elle « brûle du désir » de retourner à sa source divine. Le musicien inspiré, littéralement en extase, communique la « raison intérieure » (« ratio intima ») de l’harmonie divine à l’auditeur, qui entre en résonance sympathique avec l’interprète. Ainsi, lorsque Ficin chante des hymnes aux divinités cosmiques, il n’invoque pas directement un esprit ou un dieu, il tente plutôt de s’accorder lui-même, à la manière d’une corde sur une lyre, jusqu’à ce que son âme résonne à l’unisson avec le principe archétypique désiré. En jouant par exemple la musique qui correspond spécifiquement à Vénus, à Jupiter, ou au Soleil – Ficin la décrit dans ses Trois Livres de la Vie - le magicien est-lui-même transformé dans le medium parfait de la présence divine et il perçoit cette présence par un sens intuitif immédiat, un sens naturel à l’âme comme une lumière infusée par Dieu . De même, sur un plan supérieur, il s’ensuit que plus la contemplation de Dieu permet à l’âme de reconnaître en profondeur sa propre divinité, plus il lui est possible d’en arriver à connaître Dieu lui-même en profondeur : « Je recours souvent aux sons de la lyre et aux chants solennels », nous dit Ficin, « afin de négliger tous les autres charmes sensibles, de chasser les désagréments de l’âme et du corps, et d’élever mon esprit, selon ses forces, jusqu’aux considérations les plus élevées et jusqu’à Dieu. »


Musique et médecine


Dans cette même Lettre à Antonio Canigiani sur la musique, Ficin rappelle qu’Apollon était non seulement le dieu de la musique, mais aussi le dieu de la médecine. Or, les Anciens rapportent que des guérisons avaient lieu dans les sanctuaires d’Apollon. Il est dit que l’initié, en état de transe, y entendait la musique des sphères et guérissait spontanément. Ficin reprend cette idée à son compte et fait observer qu’« il n’y a rien d’étonnant à ce que musique et médecine soient souvent pratiquées par les mêmes individus », puisqu’ils sont unis par le pouvoir du Dieu un. Ficin voit donc sa propre vocation de guérisseur confirmée par les paroles d’Orphée : « Orphée », nous dit-il, « dans son livre des Hymnes, affirme qu’Apollon, par ses rayons vitaux, confère santé et vie à toutes choses et chasse la maladie. Par la résonance des cordes, c’est-à-dire par leur vibration et leur pouvoir, il régule toutes choses ; par la corde la plus grave, l’hiver ; par la corde la plus aiguë, l’été ; par les cordes intermédiaires, (il apporte) le printemps et l’automne. » La lyre d’Apollon devient ainsi un modèle de l’harmonie du cosmos, unissant l’ordre physique à l’ordre spirituel, le corps à l’âme. En révélant à l’auditeur et à l’interprète les proportions harmoniques de son âme par le nombre et la tonalité, la lyre est une image à la fois visuelle et sonore d’un ordre secret qu’il s’agit de chercher au-delà de la perception sensorielle, une articulation des relations cachées entre les divers niveaux de réalité. Dans son ouvrage sur Orphée au Moyen Âge, John Block Friedman explique que selon quelques auteurs de l’Antiquité tardive influencés par la pensée platonicienne, « l’âme était simplement prêtée au corps sur la terre et se languissait au cours de son existence corporelle de retourner vers les étoiles où, après la mort du corps, elle devait rejoindre l’Un. On croyait que l’âme, en accord avec la musique des sphères d’où elle était descendue, répondait instinctivement aux harmonies de la lyre, car cet instrument était construit selon le modèle de l’univers, ses sept cordes correspondant aux sept sphères. » Pour l’illustrer, Friedman cite Théon de Smyrne, le Commentaire sur le Songe de Scipion de Macrobe, ainsi qu’un extrait fort suggestif d’une page de Cicéron. Une importante scholie à l’Énéide 6, 119 de Virgile nous apprend en outre que « certains disent que la lyre d’Orphée avait sept cordes correspondant aux sept sphères célestes. Varron rapporte qu’il y avait un livre d’Orphée sur l’appel de l’âme, intitulé Lyra. Il y est dit que, sans lyre, l’âme ne peut s’élever. »


Pour en revenir à Ficin, comme la musique « maintient et restaure la consonance desparties de l’âme » et que la « médecine rétablit l’harmonie des parties du corps », il en conclut qu’il « est aisément possible de cultiver les harmonies des parties de l’âme et des parties du corps pour un même homme. [...] De là vient », ajoute-t-il, « que le prophète David, dit-on, soigna avec sa lyre l’âme et le corps de Saül délirant ». À la Renaissance, on ne compte pas les auteurs qui font le rapprochement, à la fois pour relever les similitudes entre les deux personnages et souligner la concordance entre paganisme, judaïsme et christianisme. L’exemple le plus éloquent est sans conteste Guy Le Fèvre de la Boderie, déjà évoqué, dans son Encyclie des secrets de l’éternité et qui insiste sur le pouvoir curatif ou thérapeutique de la musique produite sur la lyre d’Orphée et la harpe de David :


On diroit que l’Orfée auroit ouy

David Ou que David du son d’Orfée se rauit.


Oyez comme est Orfée à David accordant

David conduit aux mons les troupeaus de sa lyre,

Et de sa lyre Orfée a soy les bestes tire.

David a gouverné par Lois le peuple Hébrieu ;

Et le sacré Orfée interprète de Dieu

A détourné du meurtre et vivre des honneste

Les hommes imitans toute sauvage beste


Ecoutez les beaus Chans de leur Lyre étofée

Si L’UN guide David, aussi L’VN GUIDE ORFEE


Avec ses Chans divins aus villes et aus mons

David sceut empêcher la force des Démons ;

Et avecques sa Harpe et ses Odes sereines

Sceut Orfée enchanter le doux chant des Sereines ;


David comme ravi d’enthousiasme saint

Anime ses dous vers de l’Esprit qui le ceind

et rend calme et posé d’un ton plein de miracle le furieus

Esprit de Saül maniacle :


Et Orfée entouré d’un feu qu’on ne void point,

Et d’Etherée ardeur ayant le coeur époind

Peut de ses dous accors fléchir le fier courage

Du prince de l’Enfer, d’Enfer même la rage.

Ecoutez les beaus Chans de leur Lyre étofée,

Si l’UN guide David aussi L’UN GUIDE ORFEE


Ficin et la conception orphique de l’Amour


Nous voici désormais devant une autre raison, fondamentale, du merveilleux attaché à la figure d’Orphée : notre chantre est aussi – d’aucuns diraient par-dessus tout – le héros/héraut de l’amour, le poète et le prophète de l’amour. Dans le système ficinien, l’amour est le concept primordial. C’est lui qui explique les relations entre les différents niveaux de la réalité, entre le macrocosme et le microcosme, entre l’homme et ses semblables, entre l’homme et Dieu. Sans vouloir en donner ici un exposé complet, l’amour est cette puissance qui, par sa magie, communique et maintient l’harmonie au sein de l’univers. Les vues de Ficin sur l’amour et le rôle central de celui-ci dans l’univers lui viennent d’Orphée et de son enseignement. Pour Ficin, Orphée est en effet celui qui, avant Platon qui en héritera, a compris que l’amour est le principe moteur et la clé de l’univers, la force unificatrice, comme l’affirme l’Hymne orphique à Vénus (Hymne 55, 4-5) : « Omnis enim ex te sunt, subiugasti autem orbem / Et imperas tribus Parcis, generas autem orbem. »


Dans sa préface au Commentaire sur le Banquet de Platon, écrit vers 1469, traduit en italien en 1474 et publié en 1484, Ficin dit à son ami Giovanni Cavalcanti : « Il y a longtemps, mon cher Giovanni, j’ai appris d’Orphée que l’amour existait et qu’il détient les clés de tout l’univers... » C’est la clé de l’Amour qui ouvre pour Ficin les portes de l’unité ; une unité de perception dans laquelle il ne peut y avoir d’opposition entre philosophie et religion, connaissance et piété et, plus particulièrement, entre platonisme et christianisme. C’est de cette manière que Ficin voyait Orphée s’adressant dans ses hymnes aux dieux comme à des principes cosmiques à multiples faces, chacun reflétant la diversité de la création tout en représentant des aspects d’un unique pouvoir unifié, tous les dieux étant dans chacun d’eux et chacun d’eux étant en tous. Ou, pour le dire avec Pic : « Celui qui comprend en profondeur comment l’unité de Vénus se déploie dans la trinité des Grâces, l’unité du Destin dans la trinité des Parques et l’unité de Saturne dans la trinité de Jupiter, Neptune et Pluton connaît la manière de procéder de la théologie orphique. » En cela, Orphée fournit la clé du christianisme platonicien de Ficin. En qualifiant Jupiter, le principe créateur suprême, de « début, milieu et fin de l’univers », Orphée apportait la preuve qu’il avait compris l’une des affirmations les plus fondamentales de la prisca theologia, à savoir que le multiple est dans l’un et que toute la création est constamment régénérée par un mouvement perpétuel tendu vers l’unité : « Toutes choses dérivent de cette source éternelle à sa naissance, puis reflue vers elle à la recherche de son origine, et enfin trouve sa perfection une fois rendue à son principe. »


Dans son Commentaire sur le Banquet I, 3, Ficin recourt encore à un vers d’Orphée : Amour est, de tous les dieux, « le plus ancien, parfait en lui-même et le plus sage. » À la fin de III, 2, en conclusion d’une discussion sur le maintien de l’unité et de la concorde entre les éléments du monde et ceux du corps humain, il cite ce vers tiré de l’Hymne à Éros (Hymne 58,8) : « Toi seul, tu contrôles les rênes de toutes choses » et, plus loin, il précise que « l’amour engendre la vie éternelle ». C’est pourquoi Ficin parle ensuite (III, 3) de l’amour comme d’un « maître » (« magister ») et d’un « guide » (« gubernator ») de tous les arts. En définitive, ce que les artistes cherchent à atteindre dans leurs pratiques est un état de l’amour. La chose se vérifie en médecine comme en musique et dans tous les arts : « L’Amour est présent en toutes choses et partout utile ; il est l’auteur et le conservateur de l’univers et le maître et le guide universel de tous les arts. » Ainsi s’explique pourquoi Orphée qualifie l’amour d’« ingénieux », « de nature double », et affirme qu’il détient « les clés de toutes choses. »


Ainsi, « procéder de manière orphique » signifie adopter une vision poétique, nourrie de mythologie, de symbole, d’allégorie et de métaphore. Michael J. Allen fait observer que « procéder de manière orphique est la seule manière d’harmoniser les structures polythéistes à la profonde grammaire du monothéisme. » Et le seul moyen de « procéder de manière orphique » est de transcender la pensée logique et de s’abandonner à Éros, le dieu du désir de renouer avec sa source et qui conduit l’esprit à abandonner sa pensée discursive habituelle. L’Amour est un magicien, dit Ficin, « parce que tout le pouvoir de la magie consiste dans l’amour. L’œuvre de la magie, c’est l’attraction d’une chose par une autre en vertu d’une affinité de nature. »



Extraits choisis d'Hymnes orphiques

XVIII

parfum de zeus tonnant

Le Styrax


Père Zeus, qui cours flamboyant dans les hauteurs, qui agites le Kosmos enflammé, brûlant de la splendeur éclatante de l’Aithèr, qui ébranles de tes tonnerres divins toute la demeure des Bienheureux, qui marches répandant d’épais torrents de feu, qui roules les nuages, les pluies, la flamme ouranienne, les foudres terribles qui incendient tout, ailées, aux crinières hérissées, arme invincible qui jaillit du tonnerre, qui dévore tout dans les tourbillons impétueux d’un bruit immense, arme sûre, croyable et inexorable, flèche ouranienne et rapide de Zeus qui brûle, qui épouvante la terre et la mer, et qui terrifie les bêtes féroces quand elles l’entendent ; car, alors, tout resplendit, le tonnerre gronde dans les profondeurs de l’Aithèr, et tu lances la foudre qui déchire la voûte ouranienne ! Ô Bienheureux, ne frappe que les flots de la mer et le faîte des montagnes, car nous connaissons ta puissance. Reçois favorablement nos libations, accorde des dons heureux à nos esprits, des jours propices, la santé et une vie toujours joyeuse et telle que nous la souhaitons.


XXI

parfum de la mer

L’Encens


J’invoque la Nymphe, fille d’Okéanos, Téthys aux yeux clairs, au péplos bleu, Reine des eaux écumeuses, qui exhale de douces baleines autour de la terre en poussant les longs flots sur les rivages pierreux, qui se réjouit des nefs, qui nourrit les bêtes marines et qui a des chemins humides. Mère de Kypris, mère des nuées obscures et de toutes les sources qui font filtrer leurs eaux, entends moi, ô Vénérable ! sois-moi favorable ! Envoie, ô Bienheureuse, un vent propice aux nefs rapides.


XXV

parfum de gaia

Toutes les semences, excepté les Fèves et les Aromates

Ô Déesse Gaia, mère des Bienheureux et des hommes mortels, qui nourris et donnes toutes choses, qui produis les fruits et qui détruis tout, toujours verdoyante, féconde, qui fleuris dans les belles saisons, Vierge changeante, fondement du Kosmos immortel, qui enfantes la multitude des fruits variés, éternelle, très-vénérable, qui as une large et riche poitrine, qui te réjouis des plantes aux douces haleines, ornée de fleurs sans nombre, Daimôn qui te réjouis des pluies, autour de qui roulent le monde changeant des astres et la Nature éternelle, ô Déesse bienheureuse, multiplie les fruits joyeux et sois-nous favorable avec les Saisons heureuses.


XXVI

parfum de la mère des dieux

Divers Encens

Mère des Immortels, honorée des Dieux, Nourrice universelle, vénérable Déesse, toute-puissante, viens à nos prières, attelle à ton char rapide les lions tueurs de taureaux, Reine du Pôle illustre, aux mille noms, vénérable, qui te tiens sur ton thrône au centre du Kosmos, parce que tu commandes à la terre et que tu offres de doux aliments aux mortels ! C’est de toi qu’est sortie la race des Immortels et des mortels. Les fleuves te sont soumis et toute la mer est à toi, Histia ! et on te nomme la dispensatrice des richesses, parce que tu prodigues tous les biens aux mortels. Viens à nos sacrifices, ô Vénérable, qui te réjouis des tympanons, qui domptes toutes choses, protectrice de la Phrygiè, Épouse de Kronos, Reine de l’Ouranos, ô Vénérable, source de la vie, amie de la fureur sacrée, viens, et sois-nous propice.


XXXIII

parfum d’apollôn

La Manne

Viens, bienheureux Paian, tueur de Tityos, Phoibos Lykoréen, vénérable Dieu de Memphis, dispensateur des richesses, qui as une lyre d’or, ensemenceur, laboureur, Pythien, Titan antique, Smintheus, tueur de Pythôn, prophète Delphien, agreste, Porte-Lumière, Daimôn propice, glorieux jeune homme, conducteur des Muses, qui mènes les chœurs, Archer qui lances des flèches, Roi Dèlien dont l’œil étincelant distribue la lumière aux hommes, Dieu aux cheveux d’or, qui manifestes les saintes leçons et les oracles, entends-moi favorablement tandis que je te prie pour les peuples. Tu vois, en effet, tout l’immense Aithèr et la riche terre au-dessous de toi, et, pendant la nuit tranquille, tu voiles ta face de la nuée des Astres. Tes racines sont au delà, et tu possèdes les limites du Kosmos, et tu es le principe et la fin de toutes choses. Tu fais tout fleurir ; ta kithare sonore emplit l’espace et s’entend jusqu’aux dernières extrémités ; mais quand tu chantes sur le mode Dorien, tu règles tout l’espace, tu varies harmonieusement les races des hommes, mêlant les hivers et les étés, ceux-là à l’aide des cordes graves, ceux-ci à l’aide des cordes aiguës, et les printemps fleuris, par le mode Dorien. Et c’est pour cela qu’on te nomme le roi Pan, aux deux cornes, qui envoie les sifflements des vents. Puisque tu tiens les sceaux du Kosmos, entends-moi, Bienheureux ! Écoute les voix suppliantes de tes sacrificateurs.


LV

parfum d’éros

Les Aromates


J’invoque Érôs, grand, chaste, aimable et charmant, puissant par sa lance, ailé, courant dans le feu, impétueux, qui se joue des Dieux et des hommes mortels, habile, rusé, qui tient toutes les clefs de l’Aithèr, de l’Ouranos, de la mer et de la terre. La Déesse génératrice de toutes choses, souffle des vivants et qui fait germer les fruits, et Pontos qui retentit dans la mer, et le large Tartaros, reconnaissent Érôs pour seul roi. Viens, ô Bienheureux, approche ceux qui initient à tes mystères par des paroles sacrées, et chasse loin d’eux les pensées et les desseins mauvais.


LXIV

parfum d’asklèpios

La Manne


Guérisseur de tous les hommes, Asklèpios, qui éloignes de tous les maladies douloureuses, qui fais de doux présents, qui viens amenant la santé, qui chasses loin des malades les Kères de la mort, heureux Jeune Homme, illustre et vénérable fils de Phoibos Apollôn, ennemi des maladies, qui as pour épouse la Santé irréprochable, viens, ô bienheureux sauveur, et donne une heureuse tin à notre vie.


LXXIII

parfum des muses

L’Encens


Filles de Mnèmosynè et de Zeus retentissant, Muses Piérides, aux noms illustres, très-glorieuses, très-désirables, aux mille formes, qui êtes présentes aux mortels, génératrices de l’irréprochable vertu dans la jeunesse, nourrices de l’esprit, qui inspirez de droites pensées, Reines, maîtresses des âmes, qui avez enseigné les mystères sacrés aux mortels, Kléiô, Euterpè, Thaléia, Melpoménè, Terpsikhorè, Ératô, Polymnia, Ourania et Kalliopè, venez, ô chastes Déesses, avec votre mère puissante, venez à ceux qui initient à vos mystères, et donnez-nous, ô Déesses, l’amour et la gloire des hymnes sans nombre.


LXXXII

parfum de hypnos

Le Pavot


Hypnos, Roi de tous les Bienheureux et des hommes mortels et de tous les vivants que nourrit la terre large, seul tu commandes à tous et tu enveloppes les corps de doux liens. Tu dissipes les inquiétudes, tu reposes heureusement des travaux, tu consoles de toutes les douleurs, tu éloignes la crainte de la mort et tu apaises les âmes, car tu es le frère de Lèthè et de Thanatos. Viens, Bienheureux ! Je te supplie de venir, doux et profond, et d’être propice à ceux qui t’offrent de pieux sacrifices.


LXXXIII

parfum de thanatos

La Manne


Entends-moi, Reine de tous les hommes mortels, toi qui es d’autant plus proche d’eux que tu leur donnes un plus long temps à vivre. Ton sommeil tue l’âme et le corps, et, quand tu as rompu les liens de la nature, tu apportes le repos éternel aux hommes ; car tu es commune à tous, et, injuste pour quelques-uns, tu mets une fin rapide au cours de la jeunesse. En toi seule tout s’accomplit ; ni les prières, ni les libations n’apaisent ta colère. Mais, ô Bienheureuse, je te supplie, par mes sacrifices et par mes prières, d’éloigner au moins les bornes de ma vie, et d’accorder aux mortels une heureuse vieillesse !



Source:

https://nouveauxmodernes.files.wordpress.com/2017/02/nouvelle-version.pdf

Le Fama Fraternitatis (1614), la fraternité rosicrucienne

17 mai 2019 à 17:20

Le Fama Fraternitatis (1614), la fraternité rosicrucienne

En 1614, paraît à Cassel, à l'imprimerie de Wilhelm Wessel, un ouvrage anonyme en allemand : Réforme générale et commune de l'univers entier, suivie de la Fama Fraternitatis de la Très Louable Confrérie de la Rose-Croix, à l'adresse de tous les savants et souverains d'Europe, accompagnée d'une brève réponse du Seigneur Haselmeyer qui pour ce motif a été jeté en prison par les Jésuites et mis aux fers dans une galère. Aujourd'hui donnée à imprimer et portée à la connaissance de tous les cœurs sincères.


L'ensemble du FAMA est retranscrite dans les lignes qui suivent depuis une édition de 1921.

AU LECTEUR QUI COMPREND LA SAGESSE


La Sagesse (dit Salomon) est pour les hommes un trésor infini car elle est le souflle de la puissance divine et un rayon de la magnificence du Tout-Puissant. Elle est un reflet dela lumiére éternelle, un miroir vierge de la puissance divine et une image de sa bonté. Elle enseigne la discipline, l'intelligence, la justice et la force. Elle comprend, les formules cachées et sait le mot des énigmes. Elle connait par avance signes et miracles et ce qui se passera dans l'avenir. Ce trésor, notre père Adam le possédait complètement avant la chute d'où il apparait que, Dieu le Seigneur ayant porté devant lui tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, il put donner a chacun d'entre eux le nom lui appartenant selon sa nature. La triste chute dans le péché a écorné ce joyau magnifique de la Sagesse, répandu l'orgueilleuse obscurité et l'incompréhension sur le monde ; pourtant Dieu le Seigneur l'a dévoilée par instants a ses amis car le sage roi Salomon témoigne de lui-même de ce fait : avoir obtenu, sur sa prière appliquée et son aspiration, semblable sagesse de façon à connaitre comment le Monde fut créé, la force des éléments, le commencement, le milieu et la fin du temps, comment le jour commence et finit, comment les saisons se transforment, comment l'année évolue, comment les étoiles se maintiennent et de façon aussi à comprendre l'instinct des animaux domestiques et sauvages, les tempêtes la pensée des hommes, la nature de toutes les plantes, la force des racines et autres choses.


Bien que je ne veuille pas croire que l'on puisse trouver quelqu'un qui ne veuille partager ce trésor, qui ne veuille le désirer de tout coeur, celui-ci pourtant ne peut rencontrer personne a moins que Dieu ne donne lui-même la sagesse et n'envoie son Saint-Esprit des hauteurs - donc nous avons fait imprimer ouvertement ce petit traité du Fama et des confessions de l'aimable fraternité des Rose-Croix dans lequel est clairement désigné et découvert ce qui doit être espéré pour l'avenir du monde dans ce cas.

Bien que certes ces choses puissent paraitre un peu étranges et que plus d'un désire croire qu'il n'y a qu'un aveugle essai de philosophie au lieu d'une histoire vrai e dans ce qui a été publié concernant la fraternité des Rose-Croix, cependant il paraitra amplement à travers les Confessions qu'il y a plus que l'on croit IN RECESSU et celui qui n'est point un ignorant pourra facilement remarquer et comprendre le sens se rapportant au jour d'aujourd'hui et au temps présent. Pour ce qui est de véritables disciples de la Sagesse et héritiers de la science cachée, ceux-la prendront les choses en meilleure attention ; ils sauront aussi laisser tomber là-dessus un plus vaste LUDICIUM, en partie donc de la part des gens nobles, particulièrement d'Adam Haselmeyer Notario pub. chez S.D. l'archiduc Maximiliano qui a aussi fait un extrait EX SCRIPTIS THEOLOGICIS THEOPHRASTl et écrit un tract sous le titre de Jésuite, en ce sens que chaque chrétien doit être un vrai Jésuite c'est-à-dire cheminer, vivre, être demeurer en Jésus, comme quoi les Jésuites lui ont donné semblable récompense que parce qu'il a nommé dans sa réponse au Fama, les frères rosicruciens, les hommes hautement éclairés et les Jésuites impossibles à tromper et que ceux là ne peuvent supporter chose semblable ils l'ont saisi a la tête et forgé sur la galère et eux à cause de cela recevront aussi leur dû.


La céleste aurore va jaillir qui apportera avec ses purs rayons le jour sacré vers lequel de nombreux coeurs pieux ont un désir maladif après la fin de la sombre nuit saturnale, du reflet de la lune ou des maigres étincelles de la Sagesse céleste qui se rencontre encore parmi les hommes avec son éclat bien terni, et qui est un messager du soleil aimable. A la clarté de ce jour tous les trésors célestes. aussi tous les objets invisibles et cachés dans les secrets du monde, pourront être reconnus pour vrais et vus suivant la doctrine des premiers pères et anciens sages.


La, sera le véritable rubis royal, la noble, brillante pierre rouge à propos de laquelle on a enseigné qu'elle donne dans les ténèbres un éclat lumineux, qu'elle est un médicament accompli pour tous les corps. qu'elle transforme les métaux en or pur, qu'elle emporte au loin toutes les maladies, angoisses, peines, mélancolies des hommes. Donc que le lecteur favorable soit sollicité de soupirer avec moi vers Dieu pour que les coeurs et les oreilles de tous les durs de l'ouïe s'ouvrent, qu'il veuille bien leur donner sa bénédiction, qu'ils veuillent le reconnaitre dans sa toute puissance avec une vue merveilleuse de la nature pour sa louange, son honneur et son estime, amour, aide, consolation et force du prochain et rendre la santé à tous les pauvres hommes. Amen.


Ici se termine la préface, nous abordons dès lors le Fama lui-mêrne.




Fama Fraternitatis

Ou Découverte du hautement aimable ordre des R.C.



Aux chefs, classes et savants en Europe.


Nous, frères de la Fraternité des R. C., présentons a chacun, lisant notre Fama d'opinion chrétienne, salut, amour et prière. Après que le Dieu seul sage et généreux eut versé durant les derniers jours sa grâce et sa bonté si large pour pouvoir accomplir une si grande oeuvre. Bien qu'en THEOLOGIA, PHYSICA et MATHEMATICA la vérité s'oppose a l'erreur, cependant le vieil ennemi laisse voir sa malice, sa colère ; grâce a ses rêveurs mécontents, batteurs de campagne il s'oppose a ce cours des événements et le rend haïssable.


Le but d'une réforme générale a été poursuivi pendant un long temps par feu remarquable notre spirituel et hautement éclairé Père Fr. C.R., un Allemand, chef et fondateur de notre Fraternité. A l'âge de cinq ans, sa pauvreté (bien que ses parents fussent nobles) le fit cacher dans un cloitre où il apprit assez bien les deux langues, la grecque et la latine. Il entreprit dans sa jeunesse avec un frère P.A.L. un voyage au Saint-Sépulcre (ses pressantes supplications et prières firent prendre la décision). Bien que ce frère soit mort a Chypre et par suite n'ait pas vu Jérusalem, notre Fr. C.R. ne s'en retourna pas mais s'embarqua pour l'autre côté et se dirigea sur DAMASCUS, voulant ensuite visiter Jérusalem, mais a cause de maladies du corps il s'arrête et grâce aux drogues (auxquelles il n'était pas derneuré étranger) se conserve la faveur des Turcs, entre en rapport avec les Sages de DAMASCO (DAMCAR) en Arabie, connait les miracles accomplis par ces derniers et comment la nature entière leur était dévoilée. Par là, le haut et noble INGENlUM de Fr. C. R.C., est éveillée en sorte que Jérusalem n'occupe plus son esprit autant que Damcar. II ne peut plus contenir son impatience mais se met d'accord avec les Arabes pour qu'ils le mènent a Damcar, moyennant une certaine somme d'argent. Il n'a que seize ans lorsqu'il arrive là-bas mais possède cependant une forte nature germanique. Alors les Sages le reçurent, comme il en témoigne lui-même, non comme un étranger mais comme celui qu'ils avaient attendu longtemps. Ils le nomment par son nom et lui décrivent des particularités de son cloitre ce dont, il ne peut assez s'émerveiller. Là il apprend plus a fond la langue arabe. L'année suivante il traduit en bon latin le livre LlBRUM M pour l'emporter par la suite. C'est l'endroit où il est allé chercher ses connaissances de physique et de mathématique, ce dont le monde aurait pu se réjouir s'il contenait plus d'amour et moins d'envie. Trois ans après il s'en retourne avec autorisation régulière, s'embarque lui-même partant du SINU ARABICO pour l'AEGYPTE où il ne reste pas longtemps mais donne plus d'attention aux plantes et aux créatures. Il traverse toute la MARE MEDlTERRANEUM et arrive vers Fez, ville que les Arabes lui ont désignée. C'est une honte pour nous que ces Sages, si éloignés les uns des autres, soient non seulement d'une seule opinion et adversaires des controverses mais encore si disposés à livrer avec confiance leurs mystères.


Tous les ans les Arabes et les Africains réunissent des députés au sujet des Arts et savoir si quelque chose de mieux n'a pas été découvert ou si l'expérience n'a pas affaibli leurs RATIONES. Ainsi chaque année voit quelque nouveauté qui améliore MATHEMATICA, PHYSICA, MAGIA. Aujourd'hui l'Allemagne ne manque pas de savants MAGIS, CABALISTIS, MEDICIS, PHILOSOPHIS mais on voudrait les faire entre eux meilleurs si presque tous ne voulaient : pas dévorer seuls I'Isatis Tinctoria (la plante dont les feuilles donnent le bleu). A Fez il entre en relations avec les habitants dits Elémentaires (comme on a coutume de les nommer) qui lui révélerent beaucoup de leurs secrets, ensuite comment aussi nous autres Allemands pourrions réunir maintes choses semblables s'il y avait une même unité parmi nous et un désir sérieux de la recherche. A propos de ces Fessaner (les habitants de Fez) il reconnait que leur MAGIA n'est pas tout a fait pure, aussi que leur CABALA est tachée par l'ombre projetée de leur religion. Il n'en sait pas moins faire bon emploi ; trouve un meilleur fondement à sa croyance comme adaptée a l'HARMONIA du monde entier, aussi étonnamment IMPRIMIRT à toutes les PERIODlS SECULORUM. De là découle la belle union ; chaque noyau contient un bon arbre entier ou un fruit ; de même le grand monde total serait contenu dans un homme, dont la religion, police, santé, les membres, la nature, langue, parole, oeuvreront en un même CONO et mélodie avec Dieu, ciel, terre. Ce qui est contraire serait l'erreur, le faux et viendrait du diable qui chercherait seul le début, le milieu, la fin dernière cause de la dissonance, de l'aveuglement, de la noirceur mondiale. Donc qu'on examine un chacun sur la terre, on trouvera que le bien et le vrai est toujours un avec soi-même, que le reste est taché par mille opinions fausses.


Deux années étant écoulées, notre Fr. R.C. quitta FESSAM partit avec beaucoup d'objets précieux pour accoster en HISPANIAM, espérant, puisque ce voyage avait été si fructueux, que les savants en EUROPA se réjouiraient a cause de lui et mettraient leurs STUDIA en harmonie avec ces fondements certains. Il eut a ce sujet des conférences avec les savants d'Espagne, montrant les lacunes de nos arts, comment il faut les aider, où prendre la véritable INDlCIA des prochains SECULORUM, en quoi ils devraient CONCORDIREN avec ceux du passé, les faiblesses de l'ECCLESlAE, comment améliorer toute la PHILOSOPHIA MORALIS. Il leur montra de nouvelles plantes, de nouveaux fruits, de nouveaux animaux qui ne s'accordaient pas avec l'ancienne PHILOSOPHIA, leur donna de nouveaux AXIOMATA pour rétablir toutes choses. Mais tout cela leur paraissait risible ; comme c'était encore nouveau parmi eux ils craignirent que leur grand nom ne fut diminué s'ils se mettaient seulement à étudier, s'ils reconnaissaient leur erreur de plusieurs années à laquelle ils étaient habitués ; elle leur avait suffisamment rapporté. Qui aimetant le tracas, laissez-le être réformé.


D'autres nations lui chantèrent cette même chanson ; cela le toucha d'autant plus qu'il ne s'y était point préparé, étant prêt a communiquer sans restriction ses connaissances aux gens instruits s'ils voulaient se soumettre au labeur suivant : reconnaitre certains infaillibles AXIOMATA hors de toutes les facultés, des sciences, des arts et de toute la nature sachant que semblables a un GLOBO ils se dirigeraient vers l'unique CENTRO et - comme c'est l'usage parmi les Arabes - que cela serve seulement de règle aux savants pour que l'on ait aussi en EUROPA une SOCIETET suffisamment pourvue en or, argent, pierres précieuses pour les partager avec les rois, pour servir leurs acceptables PROPOSITlS et par laquelle les régents seraient amenés à connaitre ce que Dieu a laissé pour être connu de l'homme et en cas de danger puissent étre interrogés (comme les faux dieux des païens). En vérité nous devons reconnaitre que le monde était alors déjà gros de toutes ces grandes commotions, possédé par le travail de l'enfantement ; il avait aussi apporté des héros célèbres qui percèrent de toute leur force a travers l'obscurité et la barbarie et nous laissèrent nous autres faibles pour les suivre. Ils furent certes la pointe IN TRIGONO IGNEO dont la flamme doit à présent éclairer plus clair et certainement allumera dans le monde le dernier feu. Par sa vocation, Theophrastus était un être semblable bien qu'il ne soit pas entré dans notre fraternité mais pourtant il lut avec assiduité le LlBRUM M, alluma ainsi son aigu INGENIUM mais la multitude des savants et faux sages a empêche cet homme dans sa meilleure course de discuter pacifiquement avec d'autres sur ses vues de la nature. C'est pourquoi dans ses écrits il s'est moqué d'eux plutôt que de se laisser voir complètement. Cependant on trouve en entier chez lui l'HARMONIA visée; il l'aurait sans aucun doute communiquée aux savants s'il les avait tenu pour méritant une plus grande connaissance plutôt que des vexations subtiles. Ainsi ensuite il perdit son temps, vivant une vie libre et sans ménagements, laissant au monde sa folle joie.


Mais n'oublions pas notre cher père Fr. C.R. ; après beaucoup de pénibles voyages, avec ses véridiques informations mal accueillies, il revint en Allemagne, pays qu'il aimait de tout cœur (à cause des transformations prochaines ; des combats merveilleux et dangereux). Là il aurait pu se pavaner grâce à sa science, spécialement DE TRANSMUTATIONE METALLORUM ; il plaçait bien plus haut que toute pompe le ciel et l'homrne, son citoyen. Cependant il construisit une habitation pratique et propre où il rumina ses voyages avec sa PHILOSOPHIA et en fit un certain MEMORIAL. Dans cette maison il passa un long temps avec la mathématique et fabriqua maint bel instrument EX OMNIBUS HUIUS ARTIS PARTIBUS. De tout cela il nous est resté que peu de choses comme on le comprendra bientôt.


Cinq ans après, la réforme désirée lui revint à l'esprit; il renonçait à l'aide et au soutien des autres, mais à côté de cela il était de sa personne travailleur, diligent et non irritable, aussi il entreprit de tenter la méême chose avec quelques adjudants et collaborateurs. Pour cela il voulait tirer hors de son premier cloitre (auquel il portait une affection spéciale) trois de ses confrères Fr. G.V., Fr. I.A., Fr. I.O., comme ayant vu dans les arts un peu plus qu'il n'était commun alors. Il unit au plus haut point sous ces ordres ces trois pour qu'ils soient fidèles assidus, empressés, sobres de paroles, aussi pour qu'ils mettent sur le papier avec la plus grande application les directives qu'il leur donnerait pour qu'à l'avenir ceux qui seraient admis grâce à une révélation spéciale ne soient pas trompés par une seule syllabe ou une seule lettre.


Ainsi la fraternité de la R.C. commença tout d'abord seulement entre quatre personnes. Par ceux-là fut créé la langue et l'écriture magique avec un VOCABULARIO étendu que nous autres aujourd'hui employons encore pour l'honneur et la gloire de Dieu. Ils firent également la première partie du livre M mais, comme le travail devenait trop considérable pour eux, qu'un incroyable concours de malades les distrayait, que le nouveau bâtiment appelé SANCTI SPIRITUS était achevé, ils décidèrent d'attirer encore d'autres dans leur compagnonnage et fraternité. Pour cela furent choisis Fr. R.C., fils du frère de son père mort ; Fr. B., un peintre habile ; G.G. et P.D., leurs secrétaires, tous Allemands, excepté I.A., en tout donc huit, tous d'un rang convenable et fiancés a la virginité. Pour ceux-ci fut assemblé dans un VOLUMEN tout ce que l'homme peut souhaiter, désirer ou espérer.


Nous reconnaissons bien maintenant volontiers que dans l'espace de cent années le monde s'est très amélioré ; soyons cependant assurés que nos AXIOMATA resteront inchangés jusqu'au jour du Jugement dernier et le monde n'assistera à rien de semblable dans son âge noble et dernier. Ensuite nos ROTAE commencent au jour où Dieu dit FIAT et se termineront lorsqu'il dira PEREAT ; pourtant l'horloge de Dieu sonne pour chaque minute alors que la nôtre le fait à peine pour les heures. Nous croyons aussi fermement que si nos pères et frères avaient vécu notre pure lumière ils auraient mieux agrippé le Pape, Mahomet, scribes, artistes, sophistes et traduit leur nature, riche en ressources, autrement qu'en soupirs et voeux destructeurs.


Lorsque ces huit frères eurent tout arrangé de telle sorte qu'aucun travail spécial ne fut plus nécessaire qu'aussi chacun d'entre eux posséda un DISCURS parfait sur la philosophie ésotérique et exotérique, ils ne voulurent pas demeurer plus longtemps ensemble. Mais, comme ils l'avaient décidé des le début, ils se partagèrent entre tous les pays afin que non seulement leurs AXIOMATA soient en secret examinés de plus près par les savants mais aussi afin qu'ils se renseignent entre eux au sujet des connaissances ou des erreurs des divers pays.


Leurs dispositions furent les suivantes :

I - Ils doivent avoir une seule profession : soigner les malades et cela gratis.

II - Leur fraternité ne doit pas les obliger a porter un habit spécial mais ils doivent obéir à la coutume. III - Les frères doivent se réunir au jour C. à S. Spiritus ou faire counaitre la cause de leur absence.

IV - Chaque frère doit s'assurer d'une personne convenable qui puisse lui succéder à l'occasion. V - Le mot R. C. sera leur sceau, mot de passe, caractère.

VI - La fraternité restera secrète cent ans.


Par les six articles ils se fiancèrent les uns aux autres. Cinq frères partirent. Seuls les frères B. et D. restèrent un an avec le père Fr. R.C. Lorsque ceux-ci partirent à leur tour son cousin et Fr. I.O. demeura avec celui-ci pour que durant toute sa vie il ait deux de ses frères avec lui. Et bien que l'Eglise ne fut pas alors nettoyée, nous savons pourtant ce qu'ils pensaient à son sujet et ce qu'ils désiraient ardemment. Chaque année ils se réunissaient avec joie, faisant un rapport complet. On devait entendre avec amour exposer sans fard toutes les merveilles que Dieu a semées ça et là dans le monde. On peut tenir pour certain que ces personnes, dirigées par Dieu et toute la céleste Machina, choisies parmi les hommes les plus sages de nombreux SECULlS ont vécu entre elles et avec les autres dans la plus haute union, le plus grand mutisme, la bienfaisance extreme.


Leur vie s'écoula ainsi en voyages bienfaisants. Bien que leurs corps fussent libérés de toute maladie et douleur, les âmes ne pouvaient franchir le point déterminé pour la libération. Le premier qui mourut fut I.O. Cela se passa en Angleterre comme Fr. C. le lui avait dit longtemps avant. Il connaissait bien la CABALA comme son petit livre appelé H le prouve. En Angleterre on parle aussi beaueoup de lui surtout parce qu'il délivra de la lèpre un jeune comte de Norfolk.


Ils avaient décidé que leurs enterrements resteraient autant que possible cachés. Aujourd'hui nous ignorons ce qu'il est advenu de certains d'entre eux bien qu'un SUCCESSORE capable les ait remplacé. Nous voulons rendre public par les présentes, à la Gloire de Dieu, le fait suivant : malgré ce que nous avons appris secrètement dans le livre M (comme nous avions les yeux sur I'IMAGINEM du monde entier et sa CONTRAFACTUR) nous ne connaissons ni nos malheurs ni la petite heure de notre mort que le Dieu Grand a conservée pour lui, nous ayant constamment prêt Des choses plus complètes là-dessus dans notre confession où nous montrons aussi trente-sept raisons d'ouvrir notre fraternité, proposons librement, sans contrainte , sans récompenses de tels hauts MYSTERIA, aussi promettons plus d'or que le roi en Espagne en fait apporter des deux Indes ; alors EUROPA est enceinte et mettra au monde un puissant enfant qui devra avoir beaucoup d'argent (de ses parrains).


Après la mort de Fr. O., le Fr. R.C. ne reste pas mais, des qu'il le peut, appelle les autres et, comme nous le pensons, son tombeau fut seulement fait alors. Bien que nous autres (les plus jeunes) n'ayons pas su jusqu'alors quand notre cher père R. C. est mort et n'ayons pas autre chose que les simples noms des commençants et de tous les successeurs jusqu'à nous, nous pouvions cependant encore nous souvenir d'une particularité qu'ainsi nous confia A le SUCCESSOR de D (qui était le dernier de l'autre ronde et avait vécu parmi beaucoup d'entre nous) à travers des discours cachés des cent années à nous de la troisième ronde ; d'autre part nous devons reconnaitre qu'après la mort de A aucun d'entre nous ne savait la moindre chose concernant Fr. R.C. et ses premiers confrères en dehors de ce qui était exposé dans notre BIBLIOTHECA philosophique ; parmi ces ouvrages notre AXIOMATA est tenu pour le premier, ROTAE MUNDI pour le plus artificiel et PROTHEUS pour le plus utile ; nous ne savons donc pas sûrement si ceux des autres rondes ont eu la même sagesse que ceux de la première et s'ils ont été admis a tout.


Mais il doit être rappelé une fois encore au généreux lecteur que nous faisons connaitre non seulement ce que nous avons appris de l'enterrement du Fr. R.C., mais aussi que nous publions par les présentes, aidé de Dieu, autorisé par lui et INIUNGlRET - nous lui obéissons avec fidélité - que là où l'on nous accueillera avec modestie, suivant les coutumes chrétiennes, nous n'aurons aucune honte a faire connaitre ouvertement notre nom de baptème et notre surnom, nos réunions et toutes choses semblables pouvant être désirées de nous.


Eh bien voici la vérité et relation complète de la découverte du hautement illuminé homme de Dieu Fr. C.R.C. A. étant mort en GALLIA NARBONENSI, notre cher frère N.N. le remplaça. Celui-ci après s'être installé parmi nous et avoir dû SOLEMNE FIDEI ET SlLENTIJ LUTAMENTUM PRAESTIREN, il nous fit savoir en particulier ce qui suit. A. l'aurait consolé et lui aurait dit que cette fraternité ne serait bientôt plus si cachée mais au contraire serait utile, nécessaire au bien et à la gloire de la commune patrie des nations allemandes, ce qui ne lui faisait pas honte. L'année suivante, il avait terminé son étude, étant muni d'un si puissant VIATICO ou sac FORTUNATUS pour voyager qu'il pensa (étant un bon architecte) transformer ce bâtiment et le rendre plus commode. Etant dans cette RENOUATUR, il arriva jusqu'à la table de mémoire coulée en cuivre jaune qui contenait le nom de chaque membre de la fraternité avec quelques autres. Il voulut les transférer sous une voûte mieux adaptée. Où et quand était mort Fr. R.C. et dans quel pays il était enterré fut conservé par les anciens et nous resta inconnu. Sur ce tableau était un clou un peu gros ; lorsqu'il était tiré avec force il entrainait avec lui une pierre de la mince paroi ou Incrustation et découvrait d'une manière inattendue la porte cachée. Nous jettâmes bas avec joie et désir le reste du mur, nous nettoyâmss la porte sur laquelle était écrit en grosses lettres :


Post CXX. Annos Patebo.

avec en-dessous le vieux chiffre de l'année. Nous remerciâmes Dieu et nous laissâmes tout pour ce soir-là (car nous voulions d'abord consulter notre Rota). Mais nous nous en référons à la confession car pour ce qui est divulgué ici cela profitera à ceux qui en sont dignes ; les indignes, si Dieu le veut, y trouveront peu de profit. Comme notre porte, après tant d'années s'est ouverte, ainsi une porte doit être ouverte à EUROPAE (quand le mur aura été enlevé) qui se laisse déjà voir et cela n'est pas attendu par peu de gens avec désir.

Au matin nous ouvrîmes la porte, nous trouvâmes une voûte avec sept côtés et angles, chaque côté de cinq souliers, la hauteur de huit souliers. Bien que le soleil ne l'ait jamais éclairée, elle brille pourtant à cause d'un autre soleil qui a appris cela du soleil et se tient en haut au CENTRO. Au milieu au lieu d'une pierre tombale, il y avait un autel circulaire recouvert d'une petite feuille de cuivre jaune sur laquelle était cette inscription :


A. C. R. C. Hoc universi compendium ninus mihi sepulchrum feci.


Il y avait autour du premier cercle au bord :


Jesus mihi omnia.


Au milieu il y avait quatre figures enfermées dans le cercle avec les inscriptions :


1. Nequaquam Vacuum (le vide n'existe pas).

2. Legis Iugum (joug de la Loi).

3. Libertas Evangelij (liberté de l'Evangile).

4. Dei gloria intacta (la Gloire de Dieu est intacte).


Tout cela est clair comme aussi les sept cótés et les deux HEPTAGONS.


Alors nous nous agenouillâmes tous ensemble et nous remerciâmes le Dieu seul Sage, seul Puissant, seul Eternel qui nous avait enseigné plus de choses que toute connaissance humaine aurait pu inventer ; loué soit Son Nom.

Nous partageâmes cette voûte en trois parties : le ciel, la paroi ou les cotés le sol ou plancher. Du ciel vous ne saurez rien de plus pour cette fois, si ce n'est qu'il était d'après les sept côtés divisé en triangle au CENTRO. Mais ce qu'il y avait à l'intérieur (si Dieu veut) vous (qui attendez le salut) devez le voir avec vos propres yeux. Chaque côté était divisé en dix SPACIA, chacune portant ses figures et SENTENTIEN telles qu'elles sont présentées avec application et fidélité dans notre petit livre CONCENTRATUM. Le sol est à nouveau divisé en triangles mais comme la sont décrites la souveraineté et la puissance de l'autre régent cela ne peut être laissé prostitué par le malin monde sans Dieu. Mais qui est muni du céleste ANTIDOTO, marche sans peur ni mal sur la tête du vieux mauvais serpent ; pour cela notre SECULUM s'y entend. Chaque côté avait une porte allant a une boite dans laquelle se trouvaient diverses choses, en particulier tous nos livres, avec eux le Vocabulaire Theop. P. ab Ho (Vocabulario Theophrastus Paracelsus ab Hohenheim) que nous partageons journellement sans faux. Là-dedans nous trouvâmes aussi son Itinerarium et Vitam dont ce récit est en grande partie tiré.



FAMA FRATERNITATIS, Rose-croix

Essaie de reconstruction de la voûte



Dans un autre coffre étaient des miroirs de diverses vertus, aussi ailleurs des clochettes, des lampes allumées, d'étranges chants artificiels. En général tout était organisé là-dedans de telle sorte que si après de nombreux siècles l'ordre entier ou fraternité vint a périr celui-ci put être RESTITUIRT par ce seul dôme. Nous n'avions pas encore vu le cadavre de notre attentionné, intelligent père C'est pourquoi nous poussâmes de côté l'autel. Là, une forte plaque de cuivre jaune se laissa soulever et là se trouvait un beau corps célèbre entier et sans décomposition, comme on le voit reproduit ici fidèlement avec tous ses ornements et attributs, tenant dans la main un petit livre en parchemin écrit avec de l'or, intitulé T., qui est après la Bible notre plus haut trésor et qui ne doit pas être facilement soumis a la CENSUR du monde. A la fin de ce petit livre on lit l'ELOGIUM suivant :


Granum pectori Jesu insitum.

C.R.C. est issu d’une noble et illustre famille allemande ; il eut le privilège, durant tout un siècle, d’être instruit par révélation divine ; grâce à son intuition très subtile et sans égale et à un labeur inlassable il atteignit la compréhension des mystères divins et humains les plus secrets. Il fut admis à l’enseignement des mystères au cours de ses voyages en Arabie et en Afrique. Cette science ne convenait pas à son siècle ; mais il eut la charge de la conserver pour la postérité. Pour la transmission de cet art, il choisit des héritiers à grand coeur, fidèles et dévoués, pour leur léguer sa science des choses passées, présentes et futures et il décida que cette science, le résumé de toutes ses connaissances acquises, serait retrouvée après un intervalle de 120 années qui suivraient sa mort et son ensevelissement secret.


Ex Deo nascimur, in Jesu morimur, per spiritum Sanctum reviviscimus.

Si donc Fr. I.O. et Fr. D. étaient déjà morts à ce moment, où se trouvent leurs tombeaux ? Nous n'hésitons pas à croire que notre frère Senior a mis en terre, comme quelque chose de rare, ou peut être aussi caché. Nous espérons aussi que notre exemple amènera d'autres à questionner au sujet de leurs noms, qu'à cause de cela nous avons fait connaitre, et à rechercher leur tombeau. Le plus grand nombre est à cause de la médecine connue et appréciée des personnes très âgées. Ainsi notre GAZA pourra être multipliée ou au moins étre approfondie.


En ce qui concerne le MINUTUM MUNDUM nous l'avons trouvé conservé dans un autre petit autel certes plus beau qu'un homme raisonnable l'imaginerait ; nous ne le dévoilons pas tant qu'il n'aura pas été répondu fidèlement à notre bien-aimé FAMA. Alors nous l'avons recouvert avee les dalles, placé l'autel par-dessus, refermé la porte, abritée derrière tous nos sceaux. En plus sur les indications et l'ordre de notre ROTAE quelques petits livres parmi lesquels aussi le M (composé par le cher M.P. à la place de l'entretien de l'intérieur) furent EVULGIRT. Enfin, comme c'est notre habitude, nous nous séparâmes de nouveau et nous laissâmes les héritiers naturels en POSSESSIONE de nos joyaux. Nous attendons ainsi l'opinion, la réponse ou JUDIClUM des savants et des ignorants.


Comme nous le savons il y aura une réforme générale DlVINI ET HUMANI c'est notre désir et l'espoir d'autres aussi ; ce n'est pourtant pas extraordinaire que, avant le lever du soleil, celui-ci apporte dans le ciel une lueur claire ou sombre. Pendant ce temps quelques-uns qui se désignerons se sont réunis, ont augmenté notre fraternité par le nombre et la considération, font un heureux début aux canons philosophiques donnés par Fr. R.C., partageant avec nous dans l'humilité et l'amour tous nos trésors (qui ne peuvent plus nous échapper), ayant les travaux de ce monde facilités, ne marchant plus en aveugles au milieu des merveilles créées par Dieu.


Mais afin que chaque chrétien sache quel est notre croyance nous reconnaissons avoir la connaissance de Jésus-Christ dans les termes où est devenue brillante et claire ces derniers temps spécialement en Allemagne et comme encore aujourd'hui (à l'exclusion de tout rêveur, hérétique et faux prophètes) elle est dans certains pays conservée, discutée et PROPAGIRT - nous jouissons aussi de deux sacrements comme ils ont tété établis avec toutes les PHRASIBUS et CEREMONIJS de l'église primitive rénovée. En POLICIA nous reconnaissons l'empire romain et QUARTAM MONARCHlAM comme notre chef et celui des chrétiens. Certes nous savons quels changements sont en vue et nous désirons de tout coeur les faire connaitre à d'autres savants de Dieu, pourtant il y a notre manuscrit, que nous avons en main, aucun homme (sans le Dieu unique) ne nous rendra vo-GELFREY et ne le fera dérober par un indigne. Mais nous apporterons une aide cachée à la BONAE CAUSAE suivant que Dieu nous autorisera ou non. Notre Dieu n'est pas aveugle comme la FORTUNA des païens mais il est l'ornement de l'église. Aussi notre PHILOSOPHlA n'est pas nouvelle mais telle qu'Adam la reçut après la chute et que Moïse et Salomon l'ont mise en pratique Donc elle ne doit pas être très mise en doute ou opposée a d'autres opinions. Mais la vérité est une, courte, toujours semblable à elle-même, mais surtout en harmonie avec JESU EX OMNI PARTE et tous MEMBRIS, comme il est l'image même du Père ainsi elle est sa répliqué, ainsi il ne doit pas être dit : Hoc per Philosophiam verum est, sed per Theologiam falsum mais là où PLATO, ARlSTOTÉLES, PYTHAGORAS et d'autres ont touché juste, là où Enoch, Abraham, Moïse, Salomon donnent le ton, en particulier où le grand livre de miracles la BIBLIA CONCORDIRET, cela aboutit au même point, fait une SPHAERA ou GLOBUS dont les OMNES PARTES sont équidistantes du CENTRO comme il sera approfondi dans des conférences chrétiennes.


Mais à notre époque la fabrication athéiste et damnée de l'or a tellement pris la première place que beaucoup de créatures perdues, bonnes pour le bourreau font à ce propos de grandes vilainies et abusent de la crédulité publique ; mais aussi des personnes modestes ont cette façon de voir comme si la MUTATlO METALLORUM était le plus haut APEX ET FASTIGlUM de la PHILOSOPHIA. Ils font tout pour cela. Ce Dieu serait particulièrement aimé s'il faisait de grandes masses d'or et de lingots ; ils espèrent convaincre par des priéres inconsidérées et maladives le Dieu Tout-Puissant connaisseur des Coeurs. Nous témoignons ouvertement par les présentes de ce que ceci est faux, loin des véritables PHILOSOPHIS, que la fabrication de l'or leur est peu de chose mais seulement un PARERGON, ayant mille petites choses meilleures. Nous disons avec notre cher Père C.R.C. Pfuh. aurum, nisi quantum aurum, alors toute la nature lui est ouverte ; il ne se réjouit pas de pouvoir faire ou, comme dit le Christ, de pouvoir commander aux démons mais bien de voir le ciel ouvert et monter et descendre les anges de Dieu et son nom écrit dans le livre de la vie.


Nous faisons savoir aussi que sous le nom chimique existent des livres et figures in Contumeliam gloriae Dei comme nous nommerons ceux-ci en leurs temps et en donnerons aux cceurs purs un CATALOGUMN. Nous prions toutes les personnes instruites de faire attention a cette sorte de livre car l'ennemi ne manque pas d'y semer sa mauvaise herbe jusqu'à ce qu'un plus fort l'arrache.


Ainsi nous cherchons, d'après les dires de Fr. C.R.C., nous ses frères à obtenir de tous les savants en EUROPAE qui liront notre FAMA (envoyée au loin en cinq langues) ainsi que la confession qu'ils veuillent peser, avec un esprit pondéré, notre offre ; aussi qu'ils examinent exactement de près leurs arts ; aussi qu'ils emploient le temps présent avec fruit ; ensuite qu'ils fassent connaitre leur pensée en donnant à l'impression soit COMMUNICATO CONSILIO soit SINGULATIM. Ensuite bien que nous ne fassions connaitre actuellement ni nos noms ni le lieu de nos réunions cependant certainement le LUDICIUM de chacun (en quelque langue qu'il soit) viendra jusqu'à nous. Celui qui donnera son nom ne manquera pas non plus d'entrer en rapport avec l'un d'entre nous soit par, la parole soit par l'écrit. Mais nous tenons pour certain que celui qui a de nous une opinion raisonnée et cordiale celui-là éprouvera du bonheur par ses biens, son corps, son âme mais que celui qui a le coeur faux ou aimant seulement l'argent celui-là ne nous portera aucun préjudice mais il se précipitera dans le plus grand et le plus extreme péril. Aussi notre construction, bien que cent mille personnes l'ait vue de près demeurera pour l'éternité non touchée, non détruite, non vue, cachée - en ce qui concerne le monde sans Dieu.


SUB UMBRA ALARUM TUARUM JEHOVA.

Ici finit le FAMA FRATERNITATIS

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