TIL (or TIR - Today I was Reminded) that the HTML5 Parser used by Firefox is maintained as Java code (commit history here) and converted to C++ using a custom translation script.
You can see that in action by checking out the ~8GB Firefox repository and running:
I did some digging and found that the code that does the translation work lives, weirdly, in the Nu Html Checker repository on GitHub which powers the W3C's validator.w3.org/nu/ validation service!
Durant quatre mois, Thierry Vincent et Daphné Deschamps ont interviewé d'anciens macronistes déçus par la dérive autoritaire du président et des figures conservatrices et d'extrême-droite qui estiment qu'Emmanuel Macron prépare un "boulevard" au Rassemblement National pour 2027. Lire la suite :Macron, En marche vers l’extrême-droite ?
Suite de notre reportage, dont le premier épisode a été publié ici
Contre toute attente le Festival de Cannes a bien accordé une accréditation presse à lundimatin. Je prends donc le train en direction de la Côte d'Azur pour assister au Festival international du film en qualité de journaliste invité. Il s'agit bien sûr de profiter de la plage et des cocktails gratuits mais aussi de penser le cinéma et réaliser une enquête ethnographique sur la bourgeoisie.
THE VILLAGE NEXT TO PARADISE
Sur la place de la mairie, non loin du Palais mais déjà ailleurs, les drapeaux de la CGT flottent dans le vent, des manifestant.e.s se regroupent. À quelques centaines de mètres du tapis rouge, ils sont néanmoins en-dehors du Spectacle, relégués au hors champ.
Le collectif Sous les écrans la dèche lutte pour que leurs métiers, cassés par la réforme du chômage, soient intégrés au système de l'intermittence. La veille, ils ont fait un coup d'éclat en apparaissant dans le cadre via une banderole déployée pendant le cocktail de la ministre. Aujourd'hui, certains aimeraient partir en manif en direction du Tapis Rouge, mais ne partent pas, faute de nombre ? A cause des négociations ? Pour ne pas froisser la CGT ?
Les gens mobilisés sont plutôt des programmateurs, des travailleurs spécialisés des sections parallèles où il y a « une ambiance familiale et de gauche ». Apparemment il est difficile de mobiliser les nombreux manutentionnaires du festival, où règne la terreur et la précarité, ce qui donne un aspect isolé au mouvement.
Pendant ce temps sur la croisette, les ouvriers de Novelis montent un chapiteau. Avec Coline nous errons puisque Cannes est propice à la dérive. Les ouvriers nous racontent le nouveau Madmax pendant la pause.
— Miller a trahi, c'était le rebelle d'Hollywood qui tourne à l'ancienne, mais là c'est fini il est de retour dans le normal produit à la chaine.
Coline me quitte pour se rendre à une conférence au marché du film « comment la diversité peut rapporter de l'argent ». Elle n'a pas de badge et entre par son entrée secrète : au bout du village international, une rambarde à enjamber et un gardien âgé qui s'endort à l'ombre d'une tente. De mon côté, je retrouve une amie I.. Fille d'un grand producteur parisien, elle est née dans ce monde ultra-bourgeois que nous découvrons. Je lui demande son avis, que je sais tranchant, sur les films de la compétition.
–- t'as vu quoi ?
–- Marcello mio de Honoré
–- alors ?
–- C'est les histoires ennuyantes du petit milieu parisien que je connais bien, leurs fantasmes et leurs névroses, un peu gênant de faire des films avec ça. Ils jouent leur propre rôles, Catherine Deneuve est Catherine Deneuve, Luchini, Luchini. La (vraie) fille de Catherine se prend pour son père, elle se déguise en lui Elle fait une crise existentielle oedipienne jusqu'à ce que ça mère l'embrasse en la confondant avec son père. Voilà le cinéma français, un voyeurisme de riches.
Heureusement chaque porte du Palais cache une salle de cinéma qui mène à d'autres mondes, loin du (cinéma) français. Des films et des personnages étrangers nous permettent de vivre des réalités lointaines au plus près du quotidien. Je m'installe dans l'une d'elle au hasard et me retrouve devant The village next to Paradise.
En somalie, un père et son fils vivent dans un village nommé Paradis sous la menace constante des drones américains. Le père fait parfois le chauffeur pour la contrebande, qui persiste malgré tout les moyens investis contre le terrorisme, une guerre qui pourri surtout la vie des habitants. Le récit comme les personnages sont profonds. Le contraste avec le cinéma français est frappant. Ici ni bien pensance, ni vanité, le film parle des gens, de leurs galères, de leurs espoirs. Un cinéma un peu banal, mais au moins c'est du cinéma.
Une fois dehors je rejoins mes amis au cocktail du collectif 50/50 à la plage de la quinzaine. Quelqu'un m'a demandé « est ce qu'il y avait des stars ? » A vrai dire, je ne sais pas bien les distinguer. Par contre je me suis demandé pourquoi les stars venaient ici bas sur les plages des profanes ? Je suppose que les stars ont besoin des prods pour organiser des soirées où les gens les reconnaissent et que les prods ont besoin des stars pour que leurs soirées soient réussis.
— C'est quoi le collectif 50/50 ? — c'est un collectif de féministes, euh, institutionnelles
— tu veux dire alliées avec les capitalistes ?
— oui voilà, bon comme toutes les luttes — ben non
— ah bon, quoi par exemple ?
— Bah … l'anticapitalisme
— ah oui c'est vrai
L'ART DE LA JOIE
J'apprends que la télévision adapte L'art de la joie en série. Ma curiosité me pousse à me rendre à la rencontre avec Valeria Golino qui présente le premier épisode. Le directeur du festival encense Goliarda Sapienza, autrice boudée pendant cent ans en Italie, qui vient à peine d'être reconnue grâce à une édition française. La réalisatrice trouve dans l'héroïne Modesta une figure modèle de libération féminine, desobediente, « qui est libre jusque dans le fait de faire le mal. »
La série est une adaptation littérale du roman, un bout-à-bout des actions qui passe à côté des double sens et de l'ambiguïté des mots. Il n'y a évidement aucun intérêt cinématographique à ce travail télévisuel qui perd toute la force poétique du livre. La réalisatrice le dira simplement à la fin :
— « comme dans la série où tout le monde couche avec tout le monde (étrange façon de parler de l'inceste), le cinéma couche avec la télé. »
Ce qui est fou c'est de voir à quel point l'adaptation, par sa linéarité, passe à côté, ou plutôt se prémunie, de la force immorale de Sapienza et la dépolitise. La bestialité des pauvres vient expliquer toutes les violences : le viol, l'inceste, la maltraitance. On évite soigneusement l'homosexualité, on pacifie. Ce qui reste : une enfant maltraitée qui, par un hasard du destin, parvient à s'échapper de sa condition d'inférieure, et qui apprend à aimer le pouvoir, à coucher avec.
Je comprends ce qu'y trouve la télé : enfin un récit du self made man version woman ! Le livre est remarquable parce qu'effectivement le personnage de Modesta s'échappe à tout ce qui tente de l'enfermer, de la limiter, pour arracher au monde de la joie contre toute morale. Mais dans cette version télévisuelle, il ne reste de la liberté que le libéralisme. Ce qui est ridicule et tragique c'est que la réalisatrice cherche sûrement à trouver le chemin vers la joie mais que l'idéologie dans laquelle elle baigne l'en empêche. C'est en transformant la libération en libéralisme existentiel que l'art de la joie échappe à la bourgeoisie.
C'est aussi ce perpétuel malentendu qui rend la bourgeoisie si curieuse des pauvres et de leurs formes-de-vies. Je me suis demandé pourquoi 90% des films à Cannes ont pour sujet des modes de vies subalternes ? Autre que la plue value indéniable, « l'argent de la diversité », ce qui justifie un tel extractivisme culturelle, c'est que la bourgeoisie névrosée, cherche à percer le mystère de la joie, un art que tout les galériens du monde reçoivent en héritage.
Une fois la projection terminé je sors du Palais presque en courant ayant l'impression d'être prisonnier d'un Temple où l'on dissèque les gens de mon rang. Devant la porte des dizaines de personnes en costumes tendent désespérément des pancartes INVITATIONS SVP, mendiant des places pour le gala du soir. La possibilité de l'ascension fait parti du show. Le Festival a besoin de ce système de la réussite pour faire fonctionner la machine, mais aussi pour revigorer la classe en la nourrissant d'énergies vitales. Les personnages comme Modesta, qui réussissent à se libérer, à tricher, à se hisser en haut en partant de rien, une fois leur vie soigneusement dépolitisée, sont les véritables héros du Festival. A l'affiche : le comte de Monte Cristo, le plus pathologique des parvenus, le plus terrifiant aussi, qui devient, par sa réussite vengeresse, un genre de dictateur suprême.
Je rejoins I. au pavillon algérien où Walid offre un cocktail, du houmous et des aubergines grillées pour son film. Nous nous installons sur une table au soleil.
— alors t'as vue quoi ?
— Emilia Perez de Audiard. Un bandit mexicain veut devenir une femme, pour disparaître mais aussi pour changer de genre
— cheloue mais marrant non ?
— Oui l'actrice est forte, mais le problème c'est qu'une fois que le bandit est une femme, elle se dissocie et se met à moraliser son monde, à la fin le bandit fait des associations pour les femmes victimes des bandits… — chaud
— le film est produit par Yves Saint-Laurent, c'est la marque qui fournit les costumes, on dirait une publicité avec des placements de produits en mode vidéo youtube
MOTEL DESTINO
Je vais à une séance presse de Motel destino où je ne parviens pas à incruster Coline, qui va tenter sa chance ailleurs en prenant mon badge. Dans la salle, composée exclusivement de journalistes, je discute avec des « collègues ».
— Y a pleins de techniques pour la billetterie
— comment ça ? — Moi le soir, je sélectionne les films que je veux voir et j'ouvre des onglets. A 6h55 j'ouvre directement les onglets, je gagne 30 secondes. — Je connais une journaliste coréenne qui à une application qui rafraîchit automatiquement le site et qui la prévient si une place se libère.
Le filmse passe dans un motel brésilien où les gens viennent baiser, il se déroule sur un fond sonore de film pornographique. Une petite frappe en cavale trouve refuge au motel mais devient prisonnier du couple de tenanciers : un mari jaloux et violent, une femme infidèle qu'il se met à aimer. Un récit classique quoique entrecoupé de scènes d'hallucinations, de visions, de scènes de sexe bestial sous le regard d'animaux médusés.
Motel destino est pop, coloré, excitant, mais les personnages sont des stéréotypes. Le méchant qui visiblement refoule son attirance pour les hommes aurait pu devenir gentil, en assumant sa sexualité par exemple. Le profil de gentil du personnage principal, qui prend la défense de la femme infidèle pour qu'elle devienne sienne, dépolitise la question de la violence conjugale. Le film se termine sur une scène ou le personnage dit sa rage d'être de ceux qui n'ont rien et je sors du film avec cette rage là, en prise au doute : qu'est ce que je fais ici ? pourquoi je joue à ce jeu-là ?
Je retrouve Coline qui s'est fait chopper en essayant de rentrer dans une séance. Mon badge a été confisqué par la sécurité. Je dois venir m'expliquer à la direction presse demain à 9h. Coline en tant que sans-badge est devenue une spécialiste des faux papiers du Festival, elle me montre en rigolant les 5 ou 6 badges à des noms différents qu'elle a dans ses poches.
Nous retrouvons I. à la plage Vega pour une soirée dont j'ai oublié le prétexte. La lune éclaire la mer au loin, le DJ passe de la house nulle, j'interroge I. sur sa journée.
— J'ai vu The Substance — alors ?
— c'est le film sur cette drogue qui te permet d'être la meilleur version de toi même. — c'est-à-dire
— c'est une critique tu vois, de cette tendance à toujours vouloir être au top de soi, injonction faite aux femmes particulièrement. Mais c'est quoi ce truc où tu fais une critique de l'injonction à la performance de soi, au canon de beauté féminin et tu filme unes meuf trop bonne en gros plan sur son cul pendant 40 minutes ? En gros, le film dénonce ce qu'il fait, sans se poser la question du regard masculin
— il ne se pose pas de questions de formes — Oui, en fait ce sont des films qui ne s'intéressent pas au cinéma
Je conviens avec I que l'on ne parle plus de cinéma, qu'il nous manque un paradigme critique, adapté à l'époque, qui viendrait de notre génération, pour comprendre le cinéma aujourd'hui et pour le penser collectivement. I. me fait remarquer qu'il ne s'agit pas simplement d'un paradigme, il y a derrière un problème de structure politique. La nouvelle vague avait la « politique des auteurs » certes, mais qu'est ce que la politique des auteurs sans le marxisme, sinon un délire de journalistes ?
Malfamé fête la sortie de son court et l'équipe du film nous entraine vers une boite de nuit chic du centre à 500 euros la table. Il est interdit de filmer à l'intérieur, les vigiles apposent des autocollants sur les caméras de nos téléphones. Effet marketing : ici, où tout est à voir, à regarder, à filmer, c'est la non-vision qui donne le sentiment de secret de l'importance.
A l'intérieur de la boite – dont les parois sont couvertes de miroirs – il ne se passe rien. Mais où sont les soirées réellement sélect ? Où vont les stars ? I. qui a ses entrées dans le monde me le confirme : « la machine à hiérarchisation n'a pas de fond, c'est un trou noir. Plus tu t'approches du centre, plus il s'éloigne. » A cannes tout le monde cherche le vertige, essaye d'aller au plus profond, the secret place to be et se retrouve face à un miroir. Mario me dit la rumeur qui court : Apparement les « vrais stars » se retrouvent dans le salon d'une vieille dame cannoise pour boire des cocktails dans des verres à moutarde. Les stars se refilent le tuyau et se retrouvent là-bas, parce que c'est « authentique ». N'est-ce pas Xavier Dolan qui disait aimer Cannes pour ces kebabs ?
QUAND LA TERRE SE DÉROBE
Mon pote John vient d'arriver. Il m'attend avec sa valise devant le théâtre croisette, perdu comme s'il débarquait d'un autre continent. Shérianne le prend par le bras et lui tend une place pour les courts-métrages de la quinzaine.
— ça va bogoss ? Aller bon film
Le premier court que nous voyons se passe dans un village portugais dont la vie est perturbée par l'implantation d'une mine. Comme dans le film somalien The village next to Paradise, une menace invisible pèse sur le quotidien. Dans le fond sonore, les bruits d'explosions de la mine, à l'image : la vie simple des paysans. Nous suivons un éleveur dans la montagne au milieu des brumes et des ruines.
Dans le film allemand, une domestique enceinte par magie, entend des bruits, a des visions, s'évanouit. Au cœur de la forêt amazonienne, dans un film sud-américain, des villageois se préparent à l'apparition d'une éclipse en plein jour, certains d'entre eux ont des comportements étranges, ne répondent plus aux questions. Il y a un flottement et des nappes sonores en post-production.
Ces films partagent tous une inquiétude sourde, une menace qui plane dans l'air mais qui est difficile de nommer. Malgré les Doliprane que s'enfilent les personnages, la sensation d'étrangeté ne passe pas : ils sont malades de l'époque. Depuis des endroits différents de la planète, ces films témoignent tous d'une perte du monde. Le film portugais s'appelle d'ailleurs Quand la terre se dérobe.
Nous perdons le monde en même temps que nous perdons notre corps. Les cinéastes le ressentent, en souffrent, et tentent parfois d'en faire quelque chose. Dans ces films, s'il y a bien une mine anglaise, des drones américains, une éclipse, la menace reste innommable et les habitants paraissent sans possibilité de révolte. A l'aune de cette projection, le cinéma apparaît comme sans perspective face à cette ultime dépossession.
Le jour suivant nous voyons Fotogenico, un film de l'ACID qui finit de nous déprimer. Un daron se rend à Marseille pour rencontrer les anciens amis de sa fille décédée et tente de reconstituer son groupe de musique. Nous sommes surpris de l'exotisme avec lequel des lieux emblématiques de Marseille sont mis en scène et de l'amateurisme/professionnel dont fait preuve le scénario et le jeu d'acteur. John qui est comédien me dit à propos du personnage principal
— le pauvre il fait de son mieux je pense, des fois c'est la structure narrative qui va pas
— pourquoi ?
— Peut-être parce qu'elle pose les choses linéairement
— que c'est mal écrit quoi ?
— Oui, ça peut-être le texte mais aussi les consignes, les directives, le rythme — qu'est ce qui manque là selon toi
— on dirait que les acteurs n'ont pas d'enjeux, qu'il n'y a pas de tension dans les scènes pour permettre le jeu, ils « jouent à jouer », c'est l'envers de la médaille de l'ironie-blasé du scénario
Dans les anciens amis de sa fille que le père rencontre, il y a bien sûr des « queers » et un « jeune de cité avec accent marseillais ». Lorsque le père enfile le jogging Adidas de... , le fantasme touche au fétichisme. Le film est présenté comme « libre » parce qu'il est fait sans moyens, mais c'est insuffisant. Nous sortons de ce film passablement énervés en pensant à toutes les formes qui mériteraient d'être montrées dans d'aussi bonnes conditions.
ALL WE IMAGINE AS LIGHT
Ce soir nous approchons le fameux Tapis Rouge car I. nous invite à l'accompagner à la projection de gala de All we imagine as light, un film indien de Payal Kapadia. L'équipe du film arrive en costumes indiens et se mettent tous à danser devant les caméras. Comme ils viennent de loin, qu'ils ont l'air heureux d'être là pour présenter leur film, je suis un peu touché par le cérémonial. L'actrice principale tient un sac à main en forme de pastèque qu'elle porte devant les caméras. J'ai l'impression qu'elle le brandit à la fois comme drapeau palestinien et à la fois comme bouclier.
All we imagine as light raconte le quotidien de deux infirmières Prabha et Anu dans la métropole de Mumbai. La ville est bruyante. Il pleut, les deux femmes vivent ensemble et cherchent à se comprendre. Le film est doux, le jeu semble nourrit de vécus. Une troisième femme apparaît, une infirmière plus pauvre et plus âgée. Les heures passent et nous oublions le Palais, pris dans les problèmes existentiels de ces femmes qui se lient avec les questions politiques d'un peuple et d'une ville.
Les promoteurs du « privilège pour les privilégiés » qui construisent des tours toujours plus hautes menacent d'expulser l'infirmière plus âgée de son logement. De son côté Prabha n'a plus de nouvelles de son mari parti travailler en Allemagne ; Anu à en secret un petit ami musulman. Comme le film est en empathie avec ces personnages, comme il ancre son récit dans le réel d'une ville en mouvement, nous le sommes aussi et lorsque Prabha reçoit un autocuiseur qu'elle embrasse, faute d'avoir la tendresse de son mari, nous sommes bouleversés par ces trois destins.
La plus jeune infirmière veut vivre pleinement son histoire d'amour malgré les interdits, mais Prabha, frustré de sa propre intimité, lui fait porter la morale et l'en dissuade. C'est la réalité de cet amour que vit sa jeune colocataire et le choix radical de l'infirmière plus âgée – retournée vivre dans son village d'origine – qui permet à Prabha de se rendre compte que son amour est mort et sa vie insatisfaisante.
Nous sommes avec des personnages de cinéma qui se transforment pendant le film face à une situation narrative. Prabha va se libérer grâce à la révolte des deux autres. Finalement les trois femmes parviennent à se comprendre et à s'écouter en dépassant les conflits naissants entre elles. En se comprenant elles deviennent plus fortes et portent une révolte contre l'institution du mariage arrangé mais aussi la dépossession du quotidien par la métropole. Une révolte contre ce qui leur/nous fait perdre le monde, à la fois permise par des liens nouveaux et les permettant.
— Vive le cinéma !
STARS WARS
Un après-midi, je vais au rendez-vous avec George Lucas, énorme star mondiale de la science fiction. Le vigile m'apprend que des gens attendent devant le Palais depuis 7h du matin. Il reprend d'ailleurs un jeune américain en lui demandant de ne pas courir sur les marches.
— Sorry, i'm so exited
Après une ovation de 2 ou 3 minutes, un petit vieillard à l'air inoffensif, en chemise de flanelle et barbe blanche arrive sur scène. Le petit génie, guilleret, présenté comme un « artiste en communion avec la technologie » ressemble à tout les autres asociaux de sa génération de hippies milliardaires qui contrôlent le monde depuis la Sillicone Valley. Il s'installe dans un fauteuil en face du présentateur.
— George Lucas, qu'est ce que ça vous fait de recevoir une palme d'or d'honneur ?
— je suis très content, parce que j'ai beaucoup de fans mais je ne fais pas vraiment des films qui reçoivent des prix.
Puis le petit vieux prend le dessus sur le génie, et George se met à raconter sa vie d'américain moyen assez ennuyeuse : quand il est jeune, il va à l'université de Californie et il veut faire des films d'art et d'essai comme ceux qu'il voit dans les salles de San-Francisco mais il se retrouve dans une école de cinéma qui lui apprend à faire des films pour l'industrie. Il me fait un peu de peine car je comprends que George, malgré tout son succès, rêve d'être autre chose que ce qu'il est. Il aurait aimé être plus un artiste et moins un innovateur. Heureusement, il rencontre Coppola qui va le tirer de là.
— avec lui si on peut dire, vous inventer le Nouvel Hollywood : vous prouvez aux studios que c'est possible d'être indépendant et de faire de l'argent
— oh vous savez nous on voulait pas faire de l'argent, on voulait juste faire des films et nos professeurs, nous disaient, vous voulez faire des films ? Et ben c'est impossible, vous ferez de l'argent.
L'obsession du présentateur est de savoir comment ce type gentil, avec ses cheveux longs et sa barbe, a pu faire autant de thune. George donne la réponse : c'est du hasard, une crise, un bug du système « les studios vendent à Coca-Cola, qui ne savent pas faire des films et qui recrutent des jeunes » mais cette explication structurelle ne va pas au présentateur qui veut voir en Lucas un génie. Lucas veut bien l'incarner pour soigner George, cet adolescent en lui qui aurait voulu être un « Auteur ». Il parle alors de cette fois où il est venu à Cannes avec ces dernières économies dans l'espoir de trouver un producteur, qu'il a dû tricher pour entrer dans les séances car il n'avait pas de billet.
Le présentateur voudrait plutôt parler de Star Wars, mais George s'en fout, « Star Wars ça a toujours été un film pour les enfants ». Lui ne veut parler que de American graffity, son premier film, qui selon lui se rapproche plus d'un film art et essai européen. Le présentateur revient à Star Wars, Lucas se prend les pieds dans le tapis en essayant de répondre à des critiques politiques qui lui ont été faite à propos de Star Wars ; « on m'a dit c'est un film de blancs, mais quand même il y a un noir, on m'a dit c'est un film de mecs mais quand même il y a la princesse Leïla ». Puis il se perd dans des considérations et des détails dont on ne comprend pas toujours le but. Soudain il interrompt le présentateur
— on parle de quoi ?
— Star Wars
— Ah, mais d'abord il ya American grafitty
Le présentateur change de sujet : « comment peut on devenir George Lucas aujourd'hui ? » Le succès de Lucas n'est pas le fruit d'un génie indicible. Il se trouve que ce mec a su montrer aux gens de sa génération ce qu'ils avaient envie de voir, parler du Vietnam, poser la question comment être libre, et qu'il a pu profiter d'une faille dans l'industrie du cinéma. Et George Lucas, comme un petit vieux au bout de sa carrière, dit la vérité, le secret est collectif et désintéressé : « nous voulions faire des films, on se fichait du reste ».
Je fuit à un des bars du Festival où commence à régner un ambiance nostalgique de fin. La barmaide m'envie, elle aurait aimé pouvoir voir George Lucas. Pour elle, bosser au Festival c'est aussi un opportunité de voir des stars. Une autre hôtesse plus âgée intervient et j'écoute leur conversation.
— on ne voit plus les stars aujourd'hui, ils ne marchent même plus sur la croisette, y a 30 ans c'était pas comme ça
— ah bon, c'était comment ?
— plus… populaire voilà
— oui, il n' y avait pas toutes ces barrières et ces militaires
— on rentrait comme on voulait, c'était ouvert
— moi ça fait deux semaines que je travaille ici, on me fouille mon sac deux fois par jour
— bah en plus ça sert à rien, moi je rentre avec mon couteau quand même
UN CERTAIN REGARD
J'entre dans une salle du Palais pour assister à la cérémonie de clôture de Un certain regard. A mon niveau une manageuse essaye de cacher les larmes d'une hôtesse avec son classeur. Sur la scène le directeur s'emballe : « Un certain regard, c'est le futur du cinéma mondial, l'institution du nouveau et du frais ». Je pense à Coline qui après avoir vu un film cet après-midi s'est exclaméz « mais enfaite c'est la honte d'être sélectionné à Cannes ».
Le président du jury, Xavier Dolan, arrive en retard. Pendant ce temps on fait monter les hôtesses et les vigiles sur scène pour qu'il soient applaudis avec les membres du jury. Le directeur est pressé car il doit présenter le film pour la soirée de gala dans une autre salle.
— comme on dit chaque année … retourner bosser
Les employés à peine arrivés sur scène, repartent. Dolan demande à ce qu'on lui amène son ordinateur. Léger flottement. On sent l'impatience du directeur et l'esprit frondeur du jury. Il y a un côté improvisé, Dolan lit un texte qui dit son soutien à la Palestine malgré les appels à « rester focus sur les films », ce qu'il juge impossible. Le directeur cherche du regard Christian pour se faire remplacer, il invite le président à donner le nom des lauréats, Vicky Krieps le reprend « on est un groupe, du coup il y a plusieurs voix ». L'effet cérémoniel est un peu raté. Vicky Krieps fait une blague sur le fait que c'est mal organisé. Le président bafouille, le directeur lui parle à l'oreille. Vicky Krieps dit
— c'est le chaos. J'aime le chaos c'est pour ça que je fais du cinéma.
Le prix féminin revient à une actrice qui le dédie aux communautés queers et décoloniales dont elle vient. Le prix masculin à un jeune acteur interprétant un livreur sans papier. Malgré mon extériorité affiché, je suis complètement captivé par le spectacle de la cérémonie, les émotions des uns et des autres, les petits gestes politiques et éthiques. L'aspect spectaculaire de la cérémonie casse la distinction entre le réel et la fiction, rapproche la vie du cinéma.
Le prix du jury va au film l'histoire de Souleyman, réalisé par un bourgeois blanc de 45 ans qui « veut donner sa voix à ceux qui n'en ont pas », ce Glucksman du cinéma nous prévient : « le cinéma ouvre les frontières et Cannes témoigne de cette ouverture, mais aujourd'hui les frontières se referment. » Le prix final est pour Black Dog, dont l'équipe monte sur scène accompagnée du chien.
L'ambiance devient pourri, Dolan dégouline de sueur et parle à voix basse avec Krieps comme si on était pas là avant de se taper un interminable bain de foule. Christian le remplaçant du directeur est un très mauvais chauffeur de salle et me fait penser à un employé de pompe funèbre. Il fait office et enterre définitivement l'ambiance bien pensante et « fraiche » de la soirée.
Je sors manger une gauffre Nutela-chantilly avec John devant un film de gangster argentin qui passe au cinéma de la plage, le dernier endroit populaire de la ville. A l'écran des arnaqueurs enchainent les petits coups dans la rue avant de vendre des faux timbres à un banquier espagnol. Le tout sous le regard suspicieux des patrouilles régulières de gendarmes. La frontière entre la fiction et le réel est rétablis.
LA PALME D'OR
Pour la remise des prix de la compétition officielle, les journalistes sont invités à assister à la cérémonie en direct depuis un écran dans une salle secondaire. Ayant l'esprit corpo je me rends à l'heure où les stars montent les marches pour le dernier show dans la salle où nous sommes relégués. L'ambiance est très bizarre, nous sommes dans une salle de ciné et nous allons voir un film très spéciale, le film live de la cérémonie 2024.
Le début est assez mauvais : intro de mauvais goût en mode Star Wars, un one-man-show inutile de Laurent Laffite, une intervention politique nulle de la présidente du jury accessoirement réalisatrice du film Barbie : « libération de tous les otages et cessez le feu immédiat ». Scandale contenue pour éviter le scandale, c'est ce que les bourgeois applaudissent dans la salle du Palais remplie. « Nous sommes sincèrement désolé.es pour M.Frémaux que le monde existe autour du Palais » dira plus tard un communiqué du groupe d'activistes anonymes Tapis rouge et colère noire. Mais ce qui échappe à Tapis rouge et colère noire c'est que le monde est aussi construit par le Palais. Un des jurés de la caméra d'or citant Jean-Louis Comolli ne s'y trompe pas : « le cinéma fabrique le monde et ensuite il le remplace. »
Sur ce fond de conflit géopolitique, la présentatrice tente un discours un peu rassembleur : « les films nous relient, ils relient les gens aux quatre coins de la planète », Le prix du scénario est récupéré pour le film The substance. La réalisatrice dit « we need a revolution », mais comme la plupart des artistes qui passeront sur scène, ce qu'elle entend pas révolution c'est qu'elle souhaite « changer le monde ». Ah la belle tradition du réformisme, « tout changer pour que rien ne change ».
L'actrice Karla Sofía Gascón du film Emilia Perez est appelée à venir sur scène pour récupérer le prix féminin que l'on donne à toutes les actrices du film au nom de la sororité. Elle n'a pas l'air de l'avoir compris et exprime son émotion ... d'obtenir le prix, oups. Pendant ce temps la bande son applaudissement se met à déconner et se déclenche en même temps que la présentatrice parle, coïncidence ou sabotage ?
On appelle Mélanie Laurent au secours de ce monde-qui-va-changer pour parler des injustices et remettre un prix, « spéciale », au réalisateur iranien en honneur de sa résistance. Il n'est bizarrement plus question de cinéma. La fameuse retenue demandée par le Festival n'a plus cours, comme le dit bien Tapis rouge colère noire, cette volonté de ne pas faire de politique n'est qu'une politique parmi d'autre : « vouloir un festival sans polémique c'est un engagement politique, c'est une attaque contre un certain monde au profit d'un autre »
Le jury est assis dans un coin de la scène et fait office de déco, Omar Sy s'ennuie dans un coin. Chaque prix est donné par une pseudo star qui entre sur la scène par le milieu. Dolan arrive et dit « coucou » avant de donner le prix du jury à Audiard pour son « travail sur l'identité ». Fin de la révolution.
Heureusement, le grand prix du jury revient au film indien, et comme elles, on est trop content. Çà me redonne foi en l'humanité. Les indiennes montent sur scène et n'arrêtent pas de se prendre dans les bras. Payal Kapadia, ayant plus le sens du scandale que tout les autres montre le badge du collectif Sous les écran la dèche et dit :
— mes valeurs sont celle de la fraternité et de l'empathie, ce sur quoi n'est pas construit ce monde. Merci pour le prix, merci au Festival de nous avoir si bien reçu, et merci surtout aux travailleurs de le faire fonctionner, je suis en solidarité avec eux, avec la grève.
Emu par cette scène, je regarde autour de moi, me rappelant soudainement que nous sommes dans une salle devant un écran. Je me dit que le film live de la cérémonie 2024 est un des films les plus touchant, avec le film indien qui vient d'être promu, que j'aurai vu du Festival.
Cette très belle intervention est écourtée par l'entrée de George Lucas, qui profite d'une ovation de 3 minutes avec l'impassibilité d'un dictateur. Coppola se ramène et les vieux débris du Nouvel Hollywood se serrent l'un contre l'autre jusqu'à ce que George se mette à nouveau à raconter sa vie peu passionnante d'étudiant en cinéma fauché.
Finalement la palme d'or est remise au film Norah, que son réalisateur dédie aux sex workers. Une catégorie socio-professionnelle très présente à Cannes et pourtant sous représenté. Je laisse I. que j'ai eu au téléphone décrire le film :
— c'est plus du cinéma que de la télé, pas comme les films français en compétition. Enfin c'est léger, un cinéma qui marche, américain quoi. Ya des personnages ça va, pas hyper profond mais ils se déplacent au moins un peu. C'est l'histoire d'une jeune escorte qui croit à l'amour avec un riche russe, lui est particulièrement lâche et l'abandonne. Un bon film de dimanche après-midi, pas une palme d'or.
Vers la gare je retrouve John qui a abandonné le Festival pour voir un match de foot de ligue 2 où joue l'équipe de notre ville d'origine. Je le retrouve devant la télé d'un pub anglais en train de préparer un voyage en Afrique avec un producteur américain de 25 ans ivre mort qui lui paye des pintes à répétition. William vit à Hawaï, produit des films qui ne l'intéresse pas mais qui lui permettent de faire fructifier l'argent de son père. Dans l'avion pour nice il a rencontré la fille de l'ambassadeur chinois avec qui il a rendez-vous demain au grand prix de formule 1 de Monte Carlo.
LA MACHINE A RÊVES
Fin de Festival, les mouettes profitent du relâchement pour arracher des mains les gaufres et les sandwichs de ceux qui osent manger sur la plage. Les ouvriers commencent à démonter les structures en placo et à ranger les arbres en pot dans des camions.
Le Festival de Cannes fait monde. Il serait faux de dire que le Festival est superficiel et il serait illusoire de vouloir le rejeter moralement. Cannes, par sa démesure, par son ambition, est immoral. A moins de réserver la liberté et le fun à la droite, nous avons sûrement à apprendre dans la construction d'un tel espace. Je ne pense pas que le problème soit que le Festival de Cannes « fasse rêver ».
Cannes est une utopie. Un espace de quasi gratuité, où se réunissent des gens du monde entier partageant une même passion, à partir de laquelle se comprendre et comprendre le monde. C'est un endroit où l'on s'amuse, où l'on rêve, où l'on se rencontre. Et effectivement, le Festival fait vivre plusieurs cinémas internationaux. La vision du cinéma qui y est partagée est plus populaire que dans d'autres mondes. Le cinéma est un moyen de se relier par les films. L'ambiance même des salles est plus joyeuse, plus vivante que dans les mondes austères et moralisateurs du cinéma documentaire, du Réel par exemple.
Le moteur désirant du Festival est ce qu'on nomme assez mal « la récupération », c'est-à-dire l'instrumentalisation du mouvement vital d'aller vers le haut, de s'en sortir, le turbo-ascenseur social qui est nécessaire à la machine. Les stars sont généralement de ceux qui sont parvenus à se hisser depuis le bas vers le haut, c'est pourquoi à Cannes le bas et le haut semblent si proche.
Pourtant je ne crois pas que le Festival participe à changer le monde. Son secret de polichinelle est qu'il repose, comme le monde de l'argent qui le finance, sur la machine hiérarchisante. Entre ceux qui se font massacrer et ceux qui massacrent d'abord ; entre ceux qui sont exploités pour permettre l'abondance – ouvriers, manœuvres, hôtesses, prostituées, serveurs – et ceux qui en profitent ; entre ceux qui ont le bon badge et ceux qui courent pour avoir une séance ; entre ceux qui attendent leurs dieux devant des hôtels toute la journée, et ceux qu'on adule. Bref, le bon vieux mensonge de la bourgeoisie qui pourrit son cœur, la nécessaire et tragique hiérarchisation des humains. Cette machine à hiérarchiser dégrade l'ensemble de l'évènement et induit la lutte des classes, qui, comme le dit Simone de Beauvoir avec beaucoup de tristesse, « oblige à lutter contre d'autres hommes ».
Il n'y aura pas de révolution sans une mise à bas de la machine hiérarchisante. C'est en la conjurant par la lutte des classes qu'on approchera, matériellement, que pourra se penser un utopique festival du cinéma mondiale, luxueux, coloré, joyeux et que nous pourrons profiter pleinement des si belles émotions qu'il procure.
La « réforme » de l'Octroi de mer ouvre la porte à une période d'instabilité majeure pour les DOM. La présente étude[1] vise à alerter sur les conséquences ravageuses d'un démantèlement de l'Octroi de mer, sur fond de misère sociale grandissante, doublée d'une hémorragie démographique aux Antilles.
L'étude explicite les enjeux de cette réforme, décidée de manière unilatérale par l'Etat, au motif de lutter contre la « vie chère ». Il apparaît qu'en dépit de leurs défis hors-normes, les DOM sont utilisés comme variable d'ajustement budgétaire par l'Etat dont les dettes culminent à 3 000 milliards d'euros. Et, pour justifier que ce dernier appauvrisse les territoires les plus pauvres, l'administration centrale bâtit des schémas sur la « richesse » des DOM (et son corollaire « la mauvaise gestion » [2]) ; par ce procédé fallacieux, les communes ultramarines sont déjà privées de 200 millions d'euros de recettes de fonctionnement par an.
Le recours à la « norme » budgétaire, établie par l'administration, permet également de légitimer la mainmise de l'Etat sur l'Octroi de mer. Par ce prisme, l'Octroi de mer n'appartient plus aux territoires mais représente une « dépense fiscale » de 3.7 milliards d'euros pour l'Etat. Et, c'est là que réside le véritable enjeu de la réforme, un enjeu d'optimisation des recettes fiscales de l'Etat qui s'avère peu compatible avec l'objectif de lutte contre la « vie chère ». D'ailleurs, quand l'Etat veut agir sur la « vie chère », il creuse son déficit (26 milliards d'euros pour la taxe d'habitation), mais il ne remplace pas la taxe supprimée par une autre[3] qui, de surcroît, va l'enrichir.
L'enjeu d'augmenter la TVA nationale dans les DOM avait été clairement dévoilé par le rapport FERDI (2020)[1] commandé par Bercy à des experts du FMI, mais apparaît masqué dans la réforme actuelle qui se fonde sur l'évocation d'effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les prix et les finances locales.
Comme toute taxe à la consommation, l'Octroi de mer présente des avantages et des inconvénients. Et, dans le cadre de la présente étude ont surtout été évalués les arguments de l'Etat pour justifier l'urgence d'une réforme. Il apparaît que les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales relèvent d'une construction des administrations centrales[4] et la TVA nationale évoquée pour remplacer l'Octroi de mer conduira à une flambée des prix, en particulier des services qui ne sont pas assujettis à l'Octroi de mer, et qui représentent les deux tiers de la consommation des ménages et des collectivités locales.
Taxation des services avant et après la réforme
Avant réforme
Après réforme
TVA Antilles
8,50%
19,50%
TVA Réunion
8,50%
16%
TVA Guyane
0%
15%
TVA Mayotte
0%
15%
Mpl, d'après Simulations FERDI
Par conséquent, il n'y a pas nécessité, et encore moins urgence, à entreprendre une réforme « en profondeur » de l'Octroi de mer qui provoquera un choc fiscal en pleine période inflationniste. Par ailleurs, la TVA « régionale » que laisse miroiter la Cour des comptes aux régions (qui avaient renoncé pour la plupart à cette option sans valeur ajoutée en termes de rendement et à cause de son caractère inflationniste[5]) ne peut que servir de cheval de Troie à la mise en œuvre d'une TVA nationale ; en tout état de cause, les collectivités seront rendues responsables de la flambée des prix, pendant cette phase d'expérimentation d'une taxe destinée in fine au budget de l'Etat.
Pour soutenir le pouvoir d'achat des ménages « les plus fragiles », l'Etat devrait davantage agir sur les bas-revenus qui expliquent à 80% le phénomène de « vie chère » dans les DOM. Ainsi, à mille lieux des clichés habituels, ramenées au nombre d'habitants, les prestations sociales versées par l'Etat aux ménages sont deux à 10 fois plus élevées dans l'Hexagone que dans les DOM où pourtant près de la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, contre 14 % en France hexagonale, et s'apprête à subir de plein fouet les économies ravageuses de l'Etat dans le domaine social (réforme du rSa, réforme des allocations chômage,…).
Par ailleurs, la réforme vise expressément à réduire l'évolution des recettes de fonctionnement des communes : objectif qui va à l'encontre des besoins sociaux des populations[6] et des besoins en investissement. Il y a eu un précédent avec la baisse des dotations de l'Etat à partir de 2014. A cet égard, l'Octroi de mer des communes n'est pas négociable, c'est le socle de la cohésion sociale dans les DOM mais aussi des exonérations accordées aux entreprises.
La compensation « à l'euro près » que promet l'Etat aux collectivités locales représente en réalité le gel de leurs recettes fiscales. Aussi, si, par exemple, la réforme avait eu lieu en 2008, les collectivités, compensées « à l'euro près », auraient perdu aujourd'hui 500 Millions d'euros. Autrement dit, le tiers de leurs recettes d'Octroi de mer se retrouverait dans le budget de l'Etat (!). De plus, une compensation « à l'euro près » des pertes fiscales des collectivités locales n'est pas garantie sur le long terme, contrairement à la compensation des transferts de compétences sanctuarisée dans la constitution (article 72-2). Cette réforme représente un séisme budgétaire.
Inspirée par des experts du FMI, auxquels fait dorénavant appel la France pour sa politique à l'égard des DOM, malgré la trajectoire funeste des pays du Sud sous tutelle des institutions financières internationales, la réforme vise expressément, au motif de faire baisser les prix, à accroître la présence des produits des multinationales françaises sur le marché local. Ceci va à l'encontre des politiques régionales ou même de la politique économique de l'Union européenne visant à préserver la production locale dans les régions ultrapériphériques (Article 107 § 3 points a) et c) du TFUE).
En outre, les hypothèses sur lesquelles se basent les experts du FMI pour considérer que la stratégie de déstructuration/restructuration économique des DOM, par la suppression de l'octroi de mer et son remplacement par la TVA nationale, serait positive pour les territoires sont, comme le savent aussi bien Bercy que la Cour des comptes, erronées et au contraire, cette stratégie, en ébranlant la production locale provoquera une hécatombe : 50 000 emplois en jeu. Pour rappel, un emploi créé dans le secteur productif (parfois hautement qualifié) génère 3 emplois indirects selon l'INSEE. A titre indicatif, l'Etat avait renoncé à une libéralisation des prix du carburant dans les DOM, car 3 000 emplois de pompistes étaient en jeu.
Enfin, l'Octroi de mer a, dès l'origine, vocation à répondre au plus près aux enjeux spécifiques des DOM, qui sont différents de ceux de l'Hexagone et différents d'un DOM à l'autre, d'où l'autonomie fiscale qui leur a été accordée et sur laquelle l'Etat souhaite revenir, faisant prévaloir ses intérêts propres (budgétaires, économiques, voire géopolitiques) sur ceux des DOM, les rendant plus dépendants de la « Métropole », à rebours d'une aspiration croissante des autorités locales à une évolution statutaire.
Le désengagement budgétaire de l'Etat, se doublant d'efforts additionnels demandés aux collectivités, aux populations et aux entreprises des DOM pour combler le déficit public, aboutit déjà à une flambée de violence de tous ordres, y compris les plus extrêmes (émergence de narco-territoires …) et à une émigration massive de la jeunesse ultramarine, faisant des Antilles les régions les plus âgées à l'échelle de la France.
Rappelons que la TVA nationale est déjà appliquée aux Antilles et à la Réunion, à taux réduits. Quel serait l'état de ces territoires (en particulier les Antilles) si cette manne fiscale[7] n'était pas détournée au profit du budget national où les DOM sont discriminés ? Quel sera l'état de la Guyane et de Mayotte quand l'Etat y généralisera la TVA nationale, bridant les marges de manœuvre des collectivités locales dans un contexte d'explosion démographique ?
En définitive, tant que les DOM subiront des discriminations et entraves pour l'accès aux droits, qu'il s'agisse de droits élémentaires ou pour faire face à des handicaps irréductibles, un alignement des impôts de l'Etat ne peut être imposé aux populations ultramarines pressurées de toutes parts, comme le montre le climat social, et de tous temps. En effet, après des manquements séculaires de l'Etat, sans réparation, les populations des DOM sont mises à contribution, depuis 75 ans, pour financer en grande part leur départementalisation elles-mêmes, à l'image de la population mahoraise aujourd'hui qui ne bénéficie d'aucune solidarité nationale sur le plan social (!). Au contraire, Mayotte, en proportion, contribue le plus au budget social de l'Etat, car il y a eu un alignement de cette île sur les devoirs (les cotisations sociales) mais pas sur les droits (les prestations sociales versées par l'Etat). Est-il soutenable que le département le plus pauvre de France se départisse de la sorte chaque année de 142 millions d'euros nets pour financer les prestations sociales des autres régions nettement plus riches ?
Il apparaît que la départementalisation ne doit rien coûter à Bercy, mais devrait plutôt lui rapporter de nouvelles recettes fiscales au nom du principe républicain d'égalité devant l'impôt que l'Etat veut restaurer en priorité dans les DOM : à la clé 6 milliards d'euros de recettes nouvelles en supprimant ses « dépenses fiscales ».
La réforme de l'Octroi de mer, pivot de cette politique de rattrapage « à l'envers », représente une triple peine pour les DOM, ils vont devoir : 1) renoncer à toute autonomie, 2) renoncer à leur rattrapage et à la satisfaction de leurs besoins sociaux et économiques et 3) financer le train de vie deux fois plus élevé de la France hexagonale. Soit un approfondissement de la colonisation, avec toute la violence institutionnelle que cela implique, car la colonie doit apporter des richesses à la « Métropole », et non pas lui coûter.
L'assimilation se révèle être dès lors un immense malentendu avec, d'un côté une aspiration à des droits après quatre siècles de servitude, de l'autre une volonté d'accroître une emprise y compris fiscale, deux motivations opposées qui transforment les DOM en un cocktail explosif, par nature, avec une ligne rouge franchie dans cette « guerre de tranchées »[8] quand l'Etat, aux abois, rompt le « pacte départemental » en mettant fin à des allègements fiscaux destinés à compenser des handicaps irréductibles.
Aussi le rêve dedécolonisation par « assimilation » (étymologiquement « réduction en pâtée ») se transforme en cauchemar de l'achèvement de la colonisation, y compris par le peuplement.
75 ans après la loi d'Assimilation, les DOM se trouvent encore dans le purgatoire de la départementalisation, rien ne dit qu'au bout du tunnel se trouve le Paradis.
NB : L'Etat semble faire marche arrière quant à son objectif de supprimer le régime d'exonération de l'Octroi de mer en faveur de la production locale. En effet, dans sa temporisation pour rendre sa réforme acceptable par les collectivités locales, l'Etat dispose de deux leviers, premièrement mettre en place une TVA « régionale » tel que vu précédemment, et, deuxièmement, conserver l'Octroi de mer uniquement pour taxer les produits concurrents à la production locale. Dans tous les cas, les effets négatifs de la réforme seront attribués aux collectivités locales et aux producteurs locaux. Par ailleurs, l'on va se retrouver avec 3 taxes à la consommation sur un même territoire : TVA nationale (aux Antilles et à la Réunion), Tva « régionale » et Octroi de mer, qu'il faudra à terme refondre en une seule taxe pour remédier aux « effets pervers » de ce nouvel échafaudage de Bercy, priorité de l'Etat dans les DOM.
NOTES
[1] « L'Octroi de mer : pourquoi et comment le supprimer », FERDI (2020).
[1] Outre cette note conclusive, la présente étude intitulée « L'Octroi de mer - « Réforme » nécessaire ou impasse budgétaire économique et statutaire ? » se décline en six documents distincts :
ü (1) Un Etat au bord du précipice disposant de ses Outre-mer
ü (2) Les effets ravageurs de la « réforme » de l'Octroi de mer sur les prix, l'emploi & les finances locales
ü (3.1) Les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales : Une construction
ü (3.2) L'Octroi de mer : Seule perspective pour les communes, le cas des Antilles
ü (4) L'enjeu de la « réforme » ce n'est pas l'Octroi de mer mais la TVA nationale
ü (5) La départementalisation ne doit rien coûter à l'Etat
[2] En raison d'une « mauvaise gestion » endémique qui serait causée par la « richesse » que leur apporte l'Octroi de mer, les budgets des communes ultramarines font l'objet d'un encadrement maximal, via notamment un apport en « ingénierie » de l'Agence française de développement.
[3] L'Octroi de mer payé par les importateurs sera remplacé par une TVA payée par le consommateur final . Les grands gagnants de la réforme seront les importateurs accusés de marges abusives.
[4] Le dynamisme de l'Octroi de mer est outrageusement exagéré pour donner l'illusion de richesse et son corollaire, la gabegie. L'Octroi de mer est aussi accusé de financer la prime de « vie chère » des communes, alors qu'il finance cette charge à la place de la DGF de l'Etat. L a prime de « vie chère » est quant à elle accusée de tirer les prix à la consommation vers le haut. Or, le surcoût que représente la prime de « vie chère », soit 20% du salaire brut, est contrebalancé par un effet de structure des emplois : le personnel d'encadrement est plus nombreux en France hexagonale que dans les DOM et sa rémunération tire la moyenne hexagonale à la hausse.
[5] Pour rappel la mise en œuvre d'une TVA régionale à quatre taux en Nouvelle Calédonie en 2018 a provoqué un choc fiscal (perte de 50 millions d'euros de ressources fiscales + une inflation) qui continue (et que continue) d'alimenter une crise politique. Pourtant, avant cette réforme, un essai à blanc avait été réalisé pendant 3 ans. Il importe de préciser qu'avant la mise en œuvre de cette TVA, les services étaient déjà taxés. Par ailleurs, dans les DOM où la TVA nationale est appliquée, à taux égal le rendement de la TVA n'est pas supérieur à celui de l'Octroi de mer, car l'élargissement de l'assiette aux services est contrebalancé par tout un système de remboursements et de déductions, sans compter la fraude à la TVA qui représente 25 milliards d'euros à l'échelle de la France.
[6] En bridant les recettes de fonctionnement des collectivités, l'on resserre l'étau autour des populations et favorise leur émigration. Faut-il le rappeler, dans les régions particulièrement touchées par le chômage, « la fonction publique territoriale joue un rôle régulateur sur le marché du travail par l'intermédiaire des emplois aidés » ? Aux Antilles, où les finances communales sont sinistrées en raison de facteurs exogènes, l'on dénombre 1.5% de contrats aidés contre 20% dans les autres DOM. Les communes des Antilles sont malgré tout appelées par l'Etat à être solidaires des autres DOM plus pauvres pour compenser les défaillances de la solidarité nationale à l'égard de ces dernières. Et pour trouver des marges de manœuvre, il leur est demandé de diminuer toujours plus leurs effectifs.
[7] La Cour des comptes, qui vient de plancher pendant un an sur l'avenir de l'Octroi de mer, avoue, dans son rapport final , « l'Octroi de mer : une taxe à la croisée des chemins », 2024) , ne pas connaître le montant des recettes de la TVA nationale prélevé aux Antilles et à la Réunion, en dehors des chiffres fournis par les experts du FMI pour l'année 2017. Nous avons donc mené l'enquête, et par exemple pour l'année 2022, le montant de la contribution des consommateurs antillais et réunionnais au budget de l'Etat est de 1.3 Milliards d'euros. Cette omerta sur la TVA nationale donne l'illusion que seuls les 1.6 milliards d'euros d'Octroi de mer prélevés dans les 5 DOM pèsent sur le budget des ménages « les plus fragiles ».
[8] Dans cette « guerre de tranchées », les administrations centrales se trouvent en première ligne pour défendre les intérêts de l'Etat ou des collectivités de l'Hexagone face aux enjeux des DOM (voir documents 3.1 et 4). Or, les collectivités ultramarines attendent de celles-ci une « évaluation » de la réforme fiscale qui leur sera proposée, plutôt que se positionner quant au bienfondé de cette réforme.
Dans leur formidable entreprise éditoriale, qui déploie autant de propositions aptes à déjouer les idéologies métaphysiques de notre culture occidentale, les éditions Vues de l'esprit font paraître ce printemps 2024 L'Inconnue, Cinq présences mystiques féminines contemporaines, un livre de Hilary Hart traduit de l'anglais américain par Florence Barc et Grégoire Langouet. Initialement édité en 2003 aux Etats-Unis, ce livre cherche à déterminer l'existence et les caractéristiques d'une « mystique féminine » dans différentes pratiques spirituelles, elles-mêmes liées à différents territoires, différentes langues et écritures. Pour ce faire, Hilary Hart donne à la parole à cinq femmes, « cinq présences mystiques féminines contemporaines » qui entretiennent un rapport privilégié, dédié et particulier à autant de traditions. Déployé en cinq chapitres d'égales dimensions et une brève introduction, L'Inconnue propose un voyage en différents lieux du globe, un voyage dans des états de conscience auxquels nous avons, pour la plupart d'entre nous, fortement sécularisé.es, presque jamais affaire au fil des jours.
Le livre part d'une constante dans les traditions et pratiques métaphysiques : la distinction entre le féminin et le masculin, et les dimensions opposées et complémentaires que ces deux termes recouvrent. En restituant la parole de femmes en prise directe avec la fréquentation quotidienne de l'invisible, le livre constitue un hors-champ à la discussion et aux combats féministes, dont les sujets et objets sont essentiellement politiques, ou du moins se raccrochent explicitement à du politique pour s'instituer et se fonder en légitimité. En contrepartie, en s'appuyant sur « cinq présences mystiques féminines », ce sont cinq paroles situées qui s'énoncent dans leur apposition, parfaitement contemporaines, et dont la quête spirituelle, bien qu'ici empreinte d'une forme de radicalité, ne saurait manquer de renvoyer à ce qu'instruit le terme d'écoféminisme, sous les plumes d'Émilie Hache (Reclaim, Cambourakis, 2016), de Starhawk, (Rêver l'obscur, Cambourakis, 2015) ou d'Ursula Le Guin (Danser au bord du monde, L'Éclat, 2020). Impossible, donc, et malgré le caractère suranné du titre, de réduire leurs énonciations dans le fond d'un passé ou d'une utopie surgissant d'une imagination quelconque. Par ailleurs, et comme le rappellent habilement les éditeurs dans une préface qui anticipe le reproche d'apolitisme, cela n'est pas parce que les femmes interrogées ne se réclament d'aucun courant féministe que leurs positions ne sont pas porteuses d'émancipation. L'agencement de ces six voix, parce que les « cinq présence mystiques » sont tissées à celle de la narratrice, crée un espace pour des « vues de l'esprit » dont le caractère parfois dérangeant nous permet d'apercevoir le conformisme de notre horizon d'attente formel et conceptuel, normalisé par le naturalisme scientifique et misogyne.
Le titre, attrayant par son étrangeté, est gros de promesses tenues au fil du texte, où l'on suit Hilary Hart, elle-même engagée dans une quête de spiritualité féminine, partir à la rencontre de femmes qui ont dédié leur vie à la pratique et à l'exploration de la conscience dans son rapport à l'au-delà, ou, pour le dire autrement, à l'invisible. La composition du livre est habile et circulaire, qui part de ce qui nous est (nous, lecteurices occidentalisées et ici francophones) le plus proche pour aller vers la rencontre qui semble la plus étonnante, la plus rétive à la formulation, au langage : nous commençons la quête avec Angela Fischer, guide spirituelle allemande mariant l'héritage chrétien à la voie soufie naqshbandie, pour qui les vertus et fonctions du féminin sont dicibles et inscriptibles dans la vie sociale, pour l'achever avec Lynn Barron, étonnante figure d'Américaine vivant seule dans le désert de Mojave avec ses quatre gros chiens, ancienne maquilleuse professionnelle ayant subit une crise mystique et forgeant depuis lors une pratique apparentée au soufisme. C'est de Lynn Barron que vient le terme d'« Inconnue » pour désigner une présence mystique, intime et profonde au monde, « mélange des éléments masculins et féminins » (p. 148). Entre ces deux figures d'ouverture et de clôture du livre, nous entrons en relation avec le séjour et les expériences d'Hilary Hart chez et avec Pansy Hawk Wing, porteuse du calumet dans la tradition des Sioux Iakota, avec Sobonfu Somé, Burkinabé exilée à Sacramento, « gardienne des rituels », et Jetsunma Tenzin Palmo, moniale d'origine britannique, « célèbre pour sa retraite de douze ans dans une grotte de l'Himalaya indien ». La manière dont ces femmes ont été amenées à dédier leurs vies à la spiritualité est différente. Il s'agit d'un héritage auquel se reconnecter et duquel se faire reconnaître, ainsi pour Pansy Hawk Wing dont la qualité de porteuse de calumet a pu être déniée par ses homologues masculins ; d'une tradition matrilinéaire qui invite à assumer sa vocation de l'autre côté de la terre, où Sobonfu Somé a été envoyé par « le village », où elle œuvre à la préservation et à la viviscence des pratiques rituelles de l'Ouest africain, luttant ainsi contre l'isolement et la dépression de compatriotes exilés comme elle, mais pour d'autres raisons. Il s'agit encore, pour Jetsunma Tenzin Palmo, de fonder un monastère pour jeunes filles au pied de l'Himalaya et d'inscrire sa vie hors du réel mondain et de l'appauvrissement, voire de la négation de l'esprit du bouddhisme tantrique tibétain par des pratiques « consumériste » du monachisme (faire une retraite de quelques mois pour ensuite retourner à sa vie « normale »).
Plusieurs points sont remarquables dans ce texte qui échappe aux catégories – essai, récit, récit de voyage, enquête, témoignage ? – et construit une position de lecteurices en (apprenti·e) anthropologue, qui se voit confronté·e à des rapports au monde et des modes analogiques presque aussi éloignés parfois que peuvent l'être des personnes autochtones pour un·e Occidental·e. Partant, aucune d'entre elles ne nie l'impact dévastateur de la culture masculine sur la psyché féminine et la dégradation profonde de l'estime de soi qu'elle implique pour une femme. Toutes témoignent d'une grande violence constitutive de l'expérience mystique. Sobunfu Somé évoque une « volonté d'être démantelée, en mille morceaux, sans cesse » (p. 82), tandis que Lynn Barron parle d'une « lutte intense » qu'elle ne « souhaite à personne » (p. 158).
Dans une démarche de mise « en relation », ainsi qu'est baptisé le chapitre dédié à Pansy Hawk Wing, des êtres avec eux-mêmes, avec les autres et avec le monde qui les entoure, chacune de ces femmes invente sa « présence mystique ». Dans un monde dévasté par l'extractivisme où règne l'abstraction comptable, le féminin recèle une puissance de guérison (p. 83) qui prend forme tantôt, comme pour Pansy Hawk Wing, dans le rappel du récit mythique de « la Femme Calumet Bison Blanc qui a apporté la pipe sacrée au peuple Iakota » (p. 58), tantôt à travers des images de la création alternatives à celles de la chrétienté chez Sobunfu Somé, où « la lune est le lieu d'origine des femmes » (p. 93) et la terre « un grand marché aux puces » (p. 98). Ces autres généalogies sont liées à la possibilité pour les femmes d'obtenir reconnaissance par une figure, ou plutôt par des êtres qui ne sont pas masculins, et s'émanciper précisément d'un type de reconnaissance phallocentré (p. 102). La reconnaissance provient de la connaissance de l'existence d'autres forces dont l'universalité est assertée par le « maître », le guru, la grand-mère, qui aident à les reconnaître en soi.
Les définitions de l'« esprit féminin » convergent sans se recouvrir au fil du livre, relatif à un « espace », selon Jetsumna Tenzin Palmo (p. 116), où rayonne une « noirceur lumineuse », ainsi que le formule Lynn Barron (p. 146), dont le fondement est de « tout soutenir, de tisser les choses les unes avec les autres » (p. 83), pour Sobonfu Somé. La qualité d'éloquence de ces femmes est tramée de silence et d'une forme de certitude quant à leur don et le choix de leur vie, tant à rebours de la majorité. « La vie spirituelle, c'est comme nager à contre-courant », illustre Jetsumna Tenzin Palmo pour dire la force que demande de « remonter le courant et garder le cap sans se laisser emporter dans l'autre sens » (p. 120). Si on retrouve dans leurs discours les qualités traditionnellement attribuées au féminin, elles font l'objet d'un étayage fort puissant qu'il est difficile de ne pas rapprocher de la démarche de « retournement du stigmate » propre à la figure politique contemporaine de la sorcière. Ainsi, l'analyse (que l'on pourrait dire deleuzienne) de Sobunfu Somé, à l'égard des émotions, déploie-t-elle un vrai espace critique, notamment en relation avec la notion de « drame ». « Les émotions maintiennent un équilibre ; elles nous permettent d'éliminer ce qui ne fonctionne pas et de laisser entrer l'esprit […] L'émotion réelle – ou positive – est un moyen simple de se relier à ce qui se passe. Le drame, ou l'usage négatif des émotions, consiste à s'impliquer excessivement dans ce que l'on ressent, ce qui peut nous couper de ce qui se passe. […] Le chagrin consiste à ressentir quelque chose qui a besoin d'être guéri ; il relie une personne à ce qui peut l'aider à guérir. Les pleurnicheries ne visent qu'à tourner en rond pour attirer l'attention » (p. 95 ; 97-8). Une autre dimension du féminin, présent évidemment (l'ai-je déjà précisé ?) chez tout être humain, qui peut nous être utile est celle d'une pensée « en réseaux », non hiérarchique. « Il [le pouvoir féminin] ne se manifeste pas de façon démonstrative, il ne domine pas mais autorise plutôt à être soi-même, et aux choses à être telles qu'elles sont, sans agressivité ni revendication » (p. 84). Une manière d'être au monde dans l'inclusion, profondément liée à la nature dont la référence court dans le livre selon différentes modalités, jusqu'à cette image pour donner à sentir ce que peut être l'Inconnue : « C'est comme être à l'intérieur d'une fleur » (p. 146).
Le plaisir de la lecture est lié au dévoilement progressif des différentes dimensions liées au féminin comme puissance autre, et je souhaite ici le préserver, d'autant qu'il opère par tournoiement délicat autour du mystère de l'Inconnue, et produit un léger mais certain effet d'hypnose grâce auquel lea lecteurice peut entrer en relation avec sa propre réception. La mienne a pris la forme d'une lutte entre la soif de lire et l'esprit qui ne cessait de se cabrer à la lecture de tant d'apparents lieux communs. Il a fallu me calmer moi-même et me laisser envoûter pour me laisser instruire. L'intérêt de ce livre est qu'il présente différentes voix, et l'on peut tisser sa réception à l'intersection d'elles. Son effet agit par résonnances, et je me suis rendue compte de la férocité de mon système de « défenses », pour employer un vocable psychanalytique, hérité de longues études franco-françaises. Ainsi, le franc dépaysement proposé va de pair avec un subtil retour aux sources (pour ma part), où j'ai fini par apercevoir que mon avidité, tant à lire qu'à critiquer, témoignait sans nul doute d'un grand manque, résultat de l'affreux refus de la ritualité par nos sociétés sécularisées et coloniales, grinçant de mépris envers toute pratique spirituelle pour mieux détruire ce qui vit alentours. « Ce dont nous parlons est un état de conscience », dit Lynn Barron à Hilary Hart à la fin du livre. Loin des types de lecture auxquels nous sommes habitué·es, L'Inconnue, cinq présences mystiques féminines contemporaines, s'adresse à une part de nous laissée dans l'ombre, ou pour mieux dire, dans le « secret », à l'origine du terme « mystique », secret doucement approché dans ce livre, et peut-être porteur du germe d'un autre regard.
Juliette Riedler
L'Inconnue Cinq présences mystiques féminines contemporaines
L'Occident est entré, depuis quelques temps, dans sa phase de décadence. Cela s'est signalé entre autres dernièrement par son regroupement défensif spectaculaire autour d'Israël dans le conflit qui oppose ce dernier aux palestiniens. Suite à ses revers répétés en Afrique, la France quant à elle, s'est précipitée sur ses Outremers, en vue de bien marquer aux yeux de tous les limites de son territoire et d'y renforcer en toute urgence sa présence. Cette manœuvre conduit à la situation actuelle en Nouvelle Calédonie où cette volonté colonialiste se heurte à l'opposition et à la résistance farouche du peuple kanak originaire. En quoi cette situation nous regarde t-elle nous autres Antillais ? Deux points fondamentaux semblent à nos yeux nous concerner : le premier de toute évidence est la politique de colonisation de peuplement et ses implications inéluctables à terme. Le second est non moins important présentement, et plus fondamental pour la vision de sociétés et d'un monde tout autre que celui légué par la civilisation occidentale, qui apparaît de plus en plus comme l'un des piliers de cette dernière et l'élément le plus insidieux de son idéologie, à savoir la démocratie. Les Kanaks à travers leur résistance s'opposent à l'une et à l'autre. C'est là la richesse inestimable qu'ils nous apportent : à nous de savoir l'accueillir.
S'agissant de la colonisation de peuplement : quelle que soit l'époque à laquelle celle-ci advient et les circonstances qui lui donnent sa forme et son assise, l'élan animant toute colonisation de peuplement, que ses protagonistes en soient conscients ou non, provient d'une volonté de puissance et de domination qui ne tarde pas à se manifester comme telle au fur et à mesure que cette colonisation prend de l'ampleur : elle gagne en arrogance. Venant de la puissance coloniale, ce mouvement est selon les circonstances : soit,ouvertement et brutalement planifié comme dans le cas de la Nouvelle Calédonie avec entre autres : l'incitation faite aux bagnards libérés de s'y implanter ; l'orientation vers cette destination des pieds-noirs chassés d'Algérie suite à l'affranchissement de ce pays de la tutelle française ; la circulaire clairement cynique de Pierre Messmer alors premier ministre (1972) à son secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, lui enjoignant de procéder par tous les moyens (« sans qu'il soit besoin de textes, l'administration peut y veiller » ) à « l' immigration massive de citoyens français métropolitains » en vue de faire échec « à toute revendication nationaliste des populations autochtones » ; soit, en procédant en sous-maincomme c'est le cas présentement aux Antilles, en vue de susciter/organiser un ample mouvement croisé d'émigration/ immigration ; à décrédibiliser les pouvoirs locaux en vue de les encadrer ; à renforcer les organes coloniaux de répression et de contrôle (justice renforcée par de nouveaux corps, gendarmerie d'élite, Cour des comptes omniprésente sur le contrôle de gestion, préfet commué en nouveau gouverneur … ).
Dans un cas comme dans l'autre et quelle que soit la variété des moyens mis en œuvre, la politique de colonisation de peuplement vise un seul et unique objectif : « le maintien (ou le renforcement) des positions françaises » (Messmer) à travers le monde en tant que puissance économique et en tant que puissance militaire. En Nouvelle Calédonie, cette politique de colonisation de peuplement va aboutir à mettre le peuple kanak en minorité dans son propre pays, ce qui était le but recherché. D'où la mise en cause radicale de la démocratie occidentale par les Kanaks opposant à celle-ci leur mode traditionnel de délibérer.
La démocratie électorale occidentale est régie de part en part par le nombre dont l'effet est d'une part, d'uniformiser, de rendre même-pareil, autochtone et métropolitain ; l'objectif poursuivi étant, d'une part, de parvenir ainsi à la majorité pour les colons ; d'autre part, de trancher, de séparer, ceci pour une mise en ordre en vue de la compétition.
Le mode traditionnelde délibérer des peuples tels les kanaks, mais pas uniquement, est assis sur la parole, celle-ci ayant cours tant qu'ils ne sont pas parvenus à un accord, la parole étant ainsi saisie par eux dans son fondement même qui est, s'agissant des communautés, celui de rassembler.
Le glissement de ce qui constitue l'être humain en propre, à savoir la parole, vers le nombre est ce qui caractérise essentiellement la civilisation occidentale. L'effet de cette dérive qui atteint aujourd'hui une ampleur considérable compte tenu de l'importance acquise par la technique moderne et ses diffusions technologiques, est, d'une part, une indéniable efficacité, mais d'autre part, et lui étant liée, une puissance de dévastation de la terre qui évolue de conserve avec le ravalement de l'être humain à la fonction de simple rouage dans le fonctionnement du mécanisme. Le rôle joué par la démocratie occidentale, rôle que la colonisation de peuplement laisse apparaître sous son véritable jour, est de faire surgir des pouvoirs à même de s'élancer dans une compétition économique et stratégique misérable et suicidaire.
Savoir accueillir la richesse que nous apporte la résistance kanak, c'est bien entendu être veillatif à la colonisation de peuplement et à ses menaces de corruption, voire de dissolution, mais aussi nous mettre en quête d'un espace autre que celui de la démocratie occidentale, tant pernicieuse, si nous cherchons vraiment à nous épanouir dans un monde ré-approprié, ce qui ne peut advenir qu'en nous accordant pleinement à la parole, et pour ce faire, il nous faudrait d'abord apprendre à l'écouter, et cesser de la considérer comme un simple outil de communication quand c'est elle qui nous ouvre (ou devrait nous ouvrir) aux choses et au monde.
Cette contestation de la démocratie occidentale constitue très certainement le saut le plus prodigieux que nous met en voie d'accomplir la résistance kanak, et qui s'adresse à tous dans ce temps où l'histoire humaine nous a projetés et où il s'agit plus que tout d'enjamber cette civilisation mortifère.
Hier soir, Michalis Lianos nous envoie un laconique « comme prévu » accompagné du lien de son article de septembre 2022. Il nous paraît essentiel de le rééditer aujourd'hui pour comprendre le schéma général dans lequel s'inscrit le devenir de la situation politique actuelle. Il s'agit d'une sociologie des quatre solutions ou issues d'une séquence à fond révolutionnaire : il se trouve que la solution choisie par le problème présent semble être « la voie communautaire » - populiste et fasciste. La finesse de son analyse permet de sentir ce qui s'est inversé et perdu depuis les Gilets Jaunes.
Le centre politique se contracte. Citoyen.ne.s et analystes n'avaient pas compris que le supposé triomphe de la « République en Marche » en 2017 était en effet la conséquence d'une réalité pourtant évidente : même la magie omnipotente d'un système ‘majoritaire' ne pouvait plus entretenir deux partis politiques centristes qui pourraient prétendre au pouvoir. Le centre s'effondrait sous les applaudissements des centristes de droite et de gauche, enivrés par leur vision modernisatrice, supposée performante, autant sur le plan social que sur le plan gestionnaire.
Sans surprise, les augures de grands changements dynamisants ont été démentis sur le plan social. Mais cela a ajouté aux attentes déçues d'une couche de population qui observait cette fois les évolutions avec un vrai espoir et un instinct de survie activé. Porteurs de l'identité du « peuple », les Gilets jaunes ont démontré par leur présence que la partie populaire des consentants à l'alternance partisane au gouvernement, mettait désormais fin à sa tolérance. Les classes modestes qui tenaient à ‘vivre dignement de leur travail', sans assistance et avec la fierté de pouvoir influencer sensiblement le sort du pays, comprenaient maintenant qu'elles n'étaient plus indispensables à cette nouvelle recomposition bourgeoise. Comme les couches prolétaires, précaires et ségréguées, les ‘inclus' populaires devenaient désormais périphériques pour le nouveau pacte politique des classes urbaines aisées, et ceux qui aspiraient à y appartenir. La scission entre « le peuple » et « les individus » s'est confirmée. L'histoire s'est accélérée.
Elle s'est accélérée de façon parfaitement attendue, car il faut penser que le tétralemme [1] auquel fait face chaque mouvement sociopolitique radical est clair. On peut le représenter par ce schéma :
Cette représentation [2] condense l'évolution possible des mouvements sociaux à visée structurelle, c'est-à-dire, demandant un changement politique structurel plutôt que s'opposant à une mesure ou un domaine sociopolitique précis (par exemple, à un amendement du code du travail ou à un type de discrimination). Aussi, ce schéma s'applique seulement à des pays connaissant une gouvernance politique plus ou moins démocratique. Il permet de décrire rapidement où ces pays se trouvent aujourd'hui en termes de potentiel sociopolitique et quels sont les espoirs et les risques qui les entourent.
Révolution et violence
Notre point de départ doit être inévitablement le point le plus improbable, à savoir la réussite directe d'un mouvement social conduisant à un « changement structurel ». Le terme est choisi pour signifier un changement qui dépasse les bornes d'une « crise gouvernementale », en ce sens qu'il s'agit d'une modification de l'architecture institutionnelle, donc du mode de gouvernance politique d'une société. S'il est impossible de prévoir les formes d'une telle modification, il est aisé de la définir par une seule caractéristique, à savoir qu'un mouvement social à visée structurelle parvienne à inaugurer une nouvelle organisation du pouvoir dans une société. Dans le cas des Gilets jaunes, cela signifierait, par exemple, la fin des représentants politiques de carrière et le recours systématique à des formes de démocratie directe (le fameux « RIC »).
Nous ne nous occuperons pas ici des probabilités de chaque issue, mais il est facile de comprendre qu'un changement de cet ordre n'est pas très probable. Cependant, l'impossibilité d'y accéder prend plusieurs formes, notamment du point de vue de la perception des participant.e.s au mouvement social concerné. Un des aspects très intéressants de l'échec à aboutir au changement structurel est l'interprétation des faits par les parties impliquées. Il s'agit d'un angle mort en ce qui concerne à la fois la politique et la recherche. La concentration sur « le résultat » du conflit produit une représentation binaire dans laquelle les vainqueurs conservent le pouvoir et le mouvement perdant occupe sa place précédente. Ce ‘résultisme' est en vérité un puissant effet du pouvoir lui-même, qui focalise les regards sur la victoire en faisant ainsi penser que la question est tranchée, résolue.
Or, contrairement à la victoire, la défaite, oblige à une posture de discontinuité. On doit interpréter le conflit d'une façon qui explique pourquoi les porteurs du pouvoir établi sont parvenus à le conserver. En le faisant, on réaménage la compréhension politique de soi et des autres, à savoir, on réinterprète la société et son fonctionnement politique. Ici, la vision de tunnel conflictuelle se transforme en considération à 360 degrés. Chaque participant.e évolue ainsi vers une perception de la nature du pouvoir et des moyens qui ont permis sa continuité. Et parmi ces moyens, rien ne domine la perception autant que la violence, outil ultime de négociation. Son utilisation-même fait penser naturellement que si cet ultime moyen n'était pas utilisé, le mouvement aurait pu parvenir à ses objectifs, donc au changement structurel.
Deux conclusions peuvent être tirées à cette étape. Premièrement, un mouvement à visée structurelle quand il considère le cadre de son échec, ne ressemble pas du tout à un autre type de mouvement, à visée spécifique. Pour résumer cette particularité, nous pouvons dire que les mouvements à visée spécifique se focaliseront sur les aspects tactiques et conjoncturels de leur échec, car la lutte autour d'une mesure ou une condition spécifique, concerne par définition la relativité d'un « rapport des forces favorable », comme on le dit souvent dans les rangs des organisations qui animent ce genre de mouvement. Les participant.e.s savent que leurs adversaires ne luttent pas pour leur survie, et placent ainsi leur compréhension de l'échec dans le cadre d'une lutte continue dont ils ont perdu une étape. Dans ce cadre, l'issue normale est de persévérer à défier les pouvoirs établis en rassemblant plus de soutien et en améliorant sa tactique.
Il en va autrement pour un mouvement à visée structurelle. Ses participant.e.s ont conscience que répéter leur approche n'est ni possible ni souhaitable. Non seulement les traces de l'échec sont indélébiles et rendent une nouvelle mobilisation d'ampleur structurelle improbable, mais il est impossible de développer une capacité de violence comparable à celle de l'adversaire.
Deuxièmement, un tel mouvement confronté à la violence, ne dispose pas d'issue idéologique évidente. Car, justement en émergeant, il aura nécessairement rassemblé, de façon explicite ou implicite, le soutien de tous ceux qui souhaitent un changement structurel [3], et se composera par définition des tendances qui n'adhérent pas à un positionnement idéologique précédent. Si tel était le cas, il aurait par là-même été intégré dans la configuration politique établie en devenant ainsi un mouvement à visée partisane spécifique. Il existe donc un vacuum dans lequel les participant.e.s d'un mouvement à visée structurelle pensent, et se pensent, après leur échec. Dans ce cadre ils et elles devront considérer la suite.
Obstination et retrait
La suite peut comprendre un certain degré de persévérance, notamment pour la minorité des participant.e.s ayant pensé le mouvement non pas simplement comme une force de renversement du statu quo, mais comme un levier pour l'émergence d'une réalité sociopolitique précise. De ce fait, ces participant.e.s peuvent difficilement adhérer à des voies appartenant au spectre politique établi ; par conséquent, la persévérance est leur seule voie pour absorber l'échec sans avoir le sentiment de trahir leur propre engagement. Hormis la survenance d'un changement aléatoire favorable, il s'agira ici d'une impasse exprimée par l'obstination. Plus le mouvement est original, donc étranger à la configuration établie, et plus la fréquence et la durée de l'obstination seront importantes ; car, il sera difficile pour les participant.e.s attaché.e.s aux valeurs spécifiques du mouvement de trouver un refuge idéologique auprès des acteurs déjà présents [4].Cette obstination peut bien faire émerger des postures oppositionnelles qui restent marginales sans s'associer à des courants de pensée ou d'action identifiés. In fine, elles se joindront à la masse des postures qui parcourront leur environnement afin de trouver une condition plus ou moins compatible avec la transformation individuelle subie en conséquence de la participation au mouvement.
Notons ici que la posture de l'obstination, malheureusement ignorée par la recherche en sciences sociales, est une condition des plus fréquentes dans une société où l'individuation s'approfondit à vue d'œil [5]. L'individu se considérant comme une force politique en soi, affranchi des cadres prédéterminés et capable de choisir ses préférences à la carte, procède de façon indépendante à l'ajustement de son intégration sociopolitique. Ainsi, il ou elle se trouve guidé.e par la conjoncture qui l'entoure en explorant la compatibilité de ses choix individuels avec les courants socioculturels qui traversent son environnement. Cela ne signifie pas que chaque participant.e en retrait du mouvement, fluctue de façon aléatoire sur les diverses vagues postindustrielles, mais i.elle navigue dans ces eaux en gardant un cap plus ou moins déterminé et en rapport avec la conjoncture. Il s'agit ici d'un processus de normalisation progressive qui rebat les cartes des postures politiques en influençant aussi bien celles et ceux qui ont éprouvé l'échec du mouvement, mais aussi les environnements qu'ils et elles peuvent influencer par l'expression de leurs avis. La normalisation conjoncturelle est donc une réserve de contestation, capable aussi bien d'alimenter des oppositions à visée spécifique que de verser à terme dans les deux autres grands courants auquel l'échec du mouvement donne lieu.
Mise à jour idéologique
Pour la majorité des acteurs, toujours et partout, les voies ouvertes déterminent les directions possibles. Si un mouvement a produit un certain impact public, les forces politiques et les acteurs qui les portent adaptent leurs discours et pratiques. La sphère politique postindustrielle est structurellement orientée vers la démocratie représentative, fortement frelatée par des systèmes électoraux non proportionnels, capables de produire des gouvernements jouissant d'une majorité parlementaire. Transformer une minorité en majorité absolue, implique presque toujours un avantage pour des positionnements relativement conservateurs. Car, l'existence même d'un système où les citoyens ont leur mot à dire, signifie souvent qu'une majorité souhaite sa continuité, ou du moins la tolère. Dans le cas contraire, il s'agit de ce que l'on appelle une « crise », à savoir une mise à nue de la non représentativité gouvernementale, ou du moins, une critique du pacte qui conduit à sa tolérance.
Pour les participants d'un mouvement à visée horizontale qui a réussi à générer une crise mais échoué à provoquer un changement structurel, les forces critiques déjà établies représentent un véritable salut. Lors du mouvement, et à l'aune de son influence, ces forces auront ajusté leur discours afin de bénéficier de sa dynamique critique et, dans la mesure du possible, l'instrumentaliser en augmentant leur propre influence. On peut aisément séparer ces forces critiques en deux camps, déterminés respectivement par leur priorité idéologique ou communautaire. Pour nos besoins ici, donnons une définition lapidaire de ces caractéristiques. La caractéristique idéologique concerne un cadre normatif qui devrait s'appliquer à la vie collective humaine, toujours et partout ; donc, un ensemble de projections, y compris politiques, prétendant à une validité externe à la collectivité concernée. En revanche, la caractéristique communautaire puise son cadre normatif à l'intérieur du lien collectif, qui devient la raison d'être de ce cadre et le socle de sa projection politique. Les deux camps possèdent bien sûr les deux caractéristiques, idéologiques et communautaires, mais ce qui les distinguent est la priorité donnée à l'une de ces deux caractéristiques.
La voie idéologique est donc ouverte après l'échec, à deux conditions. Premièrement, l'existence d'un acteur établi, par exemple un mouvement ou un parti politique, assez critique envers le gouvernement pour accepter tacitement qu'un changement structurel serait légitime. Ceci implique donc que cette critique traverse plusieurs domaines ; par exemple, les domaines économique, social, environnemental, etc. Deuxièmement, il est nécessaire que cet acteur établi n'ait pas exprimé d'opposition au mouvement ou qu'il ait montré une sympathie pour sa cause, voire un certain soutien. La rencontre est ainsi mutuellement souhaitable. Pour l'acteur établi, le bénéfice est majeur et multiple. S'il s'agit d'un parti politique, l'avantage électoral est évident. Mais en tout état de cause, le fait que les participants d'un mouvement majeur s'y intègrent en grand nombre renouvelle les lettres de noblesse de radicalité de l'acteur établi en le consacrant en tant que porteur authentique des demandes critiques venant spontanément de la société. Pour les participants du mouvement ayant échoué, le rapprochement constitue un compromis salutaire, en ce qu'il permet de « continuer la lutte » et ne pas être obligé de faire face à l'échec. En s'appropriant cette continuité comme une mise à jour idéologique, on transforme un échec net en réussite relative, puisque la critique du système se trouve augmentée. De plus, cela permet de conserver l'identité symbolique du mouvement. Cette posture est représentée dans notre exemple par l'entrée croissante des membres de la France Insoumise et du Nouveau Parti Anticapitaliste dans le mouvement des Gilets Jaunes quand ce dernier commençait à s'affaiblir, et le refuge idéologique et électoral que plusieurs membres des Gilets Jaunes ont trouvé auprès de la France Insoumise. Il est important de noter ici que ce choix – qui écarte des acteurs au discours plus historique ou théorisé, et moins spécifiquement anti-gouvernemental, tels que le NPA ou le PCF – marque la préférence pour maintenir l'espoir déçu d'un changement structurel imminent, d'un renversement rapide qui constituerait non seulement une mutation profonde mais aussi une démonstration de force ; autrement dit, une victoire qui laverait l'affront des sacrifices non récompensés lors du mouvement.
La voie communautaire
La priorité donnée au lien collectif est profondément significative en général, et cruciale dans les dynamiques du conflit [6]. Elle présente l'attrait d'une posture fondée sur une opposition bien plus ‘personnelle' que la voie idéologique, car au lieu de diluer les participants du mouvement dans des catégories sociopolitiques abstraites et durables dans le temps (par exemple, la « classe »), elle leur permet de lutter ‘en tant qu'eux-mêmes' en maintenant le lien qui les identifie. Ainsi, ils et elles évitent la perte de leur identité, donc la perte de leur rapport à la lutte qui les a constitué.e.s en collectivité. Préserver ce lien est important à plusieurs titres.
Premièrement, on circonscrit la collectivité du mouvement en le situant dans le cadre exclusif de son action, et on garantit ainsi la continuité de sa visée horizontale et de son ambition révolutionnaire.
Deuxièmement, le principe identitaire de la collectivité permet aux participants qui ont rejoint le mouvement en tant que « révolutionnaires », sans appartenance idéologique ou politique précédente, ou en dépassant cette appartenance, à maintenir cette position et à se passer de tout examen réflexif de leur opposition au pouvoir établi.
Troisièmement, il permet l'intégration « en ses propres termes » tout en permettant le soutien à un acteur établi, notamment tout acteur politique dont le lien fondateur est aussi communautaire. Car, l'avantage des collectivités à fondement identitaire, c'est-à-dire des communautés, est à la fois d'être animées par définition d'une volonté de renversement de tout ordre ne priorisant pas l'appartenance identitaire, et de pouvoir associer à leur action toute communauté qui se reconnaît dans ce projet de renversement. Du moment où cette communauté est en conflit avec l'ordre établi et ne suit pas de cadre idéologique mettant en péril la priorité du lien communautaire, l'association est possible.
En même temps, cette association se fait au prix de la radicalisation communautaire, c'est-à-dire de la ligne de faille entre « nous » et « eux ». Cela implique une redéfinition continue des ‘autres', qui s'opposent au projet communautaire, ou l'entravent en suivant des voies alternatives ou en étant inertes. L'avantage structurel de la dimension communautaire est de ne jamais se pencher de façon critique sur soi-même, car le sens du lien communautaire est l'appartenance, qui se suffit à elle-même.
La voie communautaire est donc la seule voie qui permet la poursuite ‘pure' du projet révolutionnaire. Elle ne le frelate pas pour renforcer une quête de pouvoir existante, et elle n'élimine pas son identité fondatrice. Elle est aussi compatible en parallèle avec la posture d'obstination, car un mouvement identitaire plus large n'entrave pas les protestations des groupes autonomes. Son attrait est ainsi particulièrement fort pour un.e participante.e ayant certaines caractéristiques, tels que les suivantes :
1- Cherche une rupture structurelle nette.
2- Souhaite que cette rupture soit attribuable sur le plan de l'identité du mouvement et du pouvoir établi, c'est-à-dire à « nous » dans notre lutte contre « eux ».
3 - Identifie politiquement les autres par leur degré de soutien au projet de changement structurel.
La combinaison de telles caractéristiques, oriente inévitablement vers les forces qui se réclament de la discontinuité sociopolitique en justifiant leur projet sur le plan des droits d'une communauté, plus que sur une critique sociale civique. Il est facile de comprendre que cette voie rencontre de façon croissante depuis la seconde guerre mondiale l'accusation de « populisme », voire de « fascisme ». Les forces associées au fonctionnement de la démocratie capitaliste postindustrielle, le fameux « front républicain », sont obligées de constituer leur présence sur la nécessité de la gouvernance efficace, fut-elle toujours minoritaire. En transformant ainsi le sens de la démocratie, elles ne disposent plus de la légitimation démocratique évidente, irréfragablement liée à la majorité. Par conséquent, leur critique face aux forces qui se présentent comme une communauté légitime (le « peuple ») ne peut être qu'une défense sur la nature de la démocratie, par un discours qui exclue ces outsiders en tant qu'antidémocrates ! [7] La dynamique peu logique mais bien politique ainsi enclenchée, conduit à la validation de la démocratie sur la sphère publique non pas par la participation mais par la médiation des institutions – contre lesquelles le mouvement se dresse – en ne laissant à ce dernier que la possibilité de se penser en tant que « peuple » luttant contre l'oligarchie, et d'expliciter en conséquence de plus en plus cette position dans ses représentations publiques. C'est un glissement légitime, mais fatal sur le plan tactique, car il donne aux forces établies la possibilité de porter l'accusation de « populisme », c'est-à-dire de représenter la communauté des participant.e.s, et par extension le mouvement entier, en tant qu'usurpateur ; usurpateur du corps civique, de la politie dans sa totalité, et – par conséquent – menace directe pour toutes les catégories sociales de cette politie qui n'appartiennent pas au mouvement. A partir de ce point, la voie communautaire entre dans le piège de sa propre radicalisation. Plus elle se tourne vers son lien communautaire et son identité de « peuple » et plus elle se soumet à la délégitimation par ses adversaires en s'auto-suffocant.
Nous sommes ici à l'origine de la dynamique autoritaire issue des mouvements fermement démocratiques et anti-autoritaires. La voie communautaire représente en effet l'asphyxie politique de ceux qui, en refusant d'intégrer l'organisation politique qu'ils combattent, sont poussés à la marge. Ils et elles, ou du moins une bonne partie d'entre eux, enfermés dans leur impasse et accusé.e.s de vouloir subvertir ce qu'ils chérissent, percevront le jeu politique de la démocratie capitaliste comme rien d'autre qu'un instrument dissimulant la force brutale des élites. Par analogie avec leurs adversaires, ils pensent donc que seule la force brutale du « peuple » pourra y faire face, pour assainir le système et le tourner vers la vraie mission, naturellement fondée sur le ‘vrai' lien communautaire.
Nous sommes ici en pleine vision autoritaire, et à un pas du fascisme. Etre en communauté peut devenir désormais le projet politique en soi, ce qui dépend du nombre des participant.e.s frustré.e.s et des aléas politiques. Une humiliation ethnique, un scandale, un gouvernement ‘arrogant', un parti politique rompu à ces thèses de longue date, une crise économique, sociale ou sanitaire [8], un événement violent… peuvent contribuer de façon substantielle à l'évolution autoritaire, puis totalitaire sur le plan culturel et symbolique. L'utilisation de la force devient un droit de défense populaire et le pluralisme devient suspect.
Nous avons tracé ici très sommairement les conséquences d'une démocratie capitaliste trop bien organisée pour supporter des « intrus » d'origine populaire, et capable de les conduire à la marge en les radicalisant. Cette configuration ressemble beaucoup à ce que prétendent les études sur le déclenchement des carrières déviantes violentes à partir d'une quête de justice [9] et cette ressemblance est due à la même dynamique, produite par l'indignation suffoquée. Les résultats des récentes élections françaises et les tensions qui traversent l'Europe et les Etats-Unis actuellement, devraient convaincre les classes supérieures qu'ouvrir le système politique en général, et électoral en particulier, est nécessaire, y compris pour leur propre survie à long terme. Sinon, un vent d'autoritarisme réussira là où des mouvements démocratiques ont échoué. La contraction du lien social parmi ceux qui ne peuvent devenir les individus concurrentiels et ouverts au changement mondialisé n'augure rien de positif, ni pour la démocratie capitaliste ni pour ceux qui cherchent à la remplacer par des régimes plus libres et égalitaires. Si la voie communautaire l'emporte, une opportunité sera remplacée par une tragédie au centre de laquelle se trouvera l'oppression violente.
Michalis Lianos
[1] Problème à quatre solutions, qualitativement différentes.
[2] Une première présentation de cette « jonction en T » a été proposée dans la série d'entretiens de l'auteur sur la Politique expérientielle .
[3] En restant à l'exemple des Gilets jaunes, les minorités ethnoraciales étaient favorables au mouvement sans s'y impliquer de façon explicite et en grand nombre.
[4] Toujours dans notre exemple, les Gilets jaunes, en prônant la déprofessionnalisation de la politique et l'utilisation fréquente des formes de démocratie directe pour la prise des décisions collectives, avaient développé très tôt une vision opposée non seulement au gouvernement, mais aussi aux partis politiques en général. Cela explique dans une grande mesure la longue persévérance de leurs « actes » pendant très longtemps, en dépit de l'attrition flagrante et croissante subie par le mouvement.
[5] V. par exemple ici comment cette posture d'obstination refoulée peut contribuer de façon critique à des changements de grande échelle.
[7] Les Gilets jaunes sont tombés sous cette critique en dépit de leur refus de déléguer leurs décisions collectives, de leurs assemblées constantes, et de leur demande d'un mode de décision référendaire ; en somme, de leur attachement ardant au principe de la majorité absolue.
[8] L'exemple du comté de Shasta, enclave rurale en Californie progressiste et mondialisée, montre comment des dynamiques de conflit peuvent s'enclencher à partir d'une cause aléatoire.
Suite de notre reportage, dont le premier épisode a été publié ici
Contre toute attente le Festival de Cannes a bien accordé une accréditation presse à lundimatin. Je prends donc le train en direction de la Côte d'Azur pour assister au Festival international du film en qualité de journaliste invité. Il s'agit bien sûr de profiter de la plage et des cocktails gratuits mais aussi de penser le cinéma et réaliser une enquête ethnographique sur la bourgeoisie.
THE VILLAGE NEXT TO PARADISE
Sur la place de la mairie, non loin du Palais mais déjà ailleurs, les drapeaux de la CGT flottent dans le vent, des manifestant.e.s se regroupent. À quelques centaines de mètres du tapis rouge, ils sont néanmoins en-dehors du Spectacle, relégués au hors champ.
Le collectif Sous les écrans la dèche lutte pour que leurs métiers, cassés par la réforme du chômage, soient intégrés au système de l'intermittence. La veille, ils ont fait un coup d'éclat en apparaissant dans le cadre via une banderole déployée pendant le cocktail de la ministre. Aujourd'hui, certains aimeraient partir en manif en direction du Tapis Rouge, mais ne partent pas, faute de nombre ? A cause des négociations ? Pour ne pas froisser la CGT ?
Les gens mobilisés sont plutôt des programmateurs, des travailleurs spécialisés des sections parallèles où il y a « une ambiance familiale et de gauche ». Apparemment il est difficile de mobiliser les nombreux manutentionnaires du festival, où règne la terreur et la précarité, ce qui donne un aspect isolé au mouvement.
Pendant ce temps sur la croisette, les ouvriers de Novelis montent un chapiteau. Avec Coline nous errons puisque Cannes est propice à la dérive. Les ouvriers nous racontent le nouveau Madmax pendant la pause.
— Miller a trahi, c'était le rebelle d'Hollywood qui tourne à l'ancienne, mais là c'est fini il est de retour dans le normal produit à la chaine.
Coline me quitte pour se rendre à une conférence au marché du film « comment la diversité peut rapporter de l'argent ». Elle n'a pas de badge et entre par son entrée secrète : au bout du village international, une rambarde à enjamber et un gardien âgé qui s'endort à l'ombre d'une tente. De mon côté, je retrouve une amie I.. Fille d'un grand producteur parisien, elle est née dans ce monde ultra-bourgeois que nous découvrons. Je lui demande son avis, que je sais tranchant, sur les films de la compétition.
–- t'as vu quoi ?
–- Marcello mio de Honoré
–- alors ?
–- C'est les histoires ennuyantes du petit milieu parisien que je connais bien, leurs fantasmes et leurs névroses, un peu gênant de faire des films avec ça. Ils jouent leur propre rôles, Catherine Deneuve est Catherine Deneuve, Luchini, Luchini. La (vraie) fille de Catherine se prend pour son père, elle se déguise en lui Elle fait une crise existentielle oedipienne jusqu'à ce que ça mère l'embrasse en la confondant avec son père. Voilà le cinéma français, un voyeurisme de riches.
Heureusement chaque porte du Palais cache une salle de cinéma qui mène à d'autres mondes, loin du (cinéma) français. Des films et des personnages étrangers nous permettent de vivre des réalités lointaines au plus près du quotidien. Je m'installe dans l'une d'elle au hasard et me retrouve devant The village next to Paradise.
En somalie, un père et son fils vivent dans un village nommé Paradis sous la menace constante des drones américains. Le père fait parfois le chauffeur pour la contrebande, qui persiste malgré tout les moyens investis contre le terrorisme, une guerre qui pourri surtout la vie des habitants. Le récit comme les personnages sont profonds. Le contraste avec le cinéma français est frappant. Ici ni bien pensance, ni vanité, le film parle des gens, de leurs galères, de leurs espoirs. Un cinéma un peu banal, mais au moins c'est du cinéma.
Une fois dehors je rejoins mes amis au cocktail du collectif 50/50 à la plage de la quinzaine. Quelqu'un m'a demandé « est ce qu'il y avait des stars ? » A vrai dire, je ne sais pas bien les distinguer. Par contre je me suis demandé pourquoi les stars venaient ici bas sur les plages des profanes ? Je suppose que les stars ont besoin des prods pour organiser des soirées où les gens les reconnaissent et que les prods ont besoin des stars pour que leurs soirées soient réussis.
— C'est quoi le collectif 50/50 ? — c'est un collectif de féministes, euh, institutionnelles
— tu veux dire alliées avec les capitalistes ?
— oui voilà, bon comme toutes les luttes — ben non
— ah bon, quoi par exemple ?
— Bah … l'anticapitalisme
— ah oui c'est vrai
L'ART DE LA JOIE
J'apprends que la télévision adapte L'art de la joie en série. Ma curiosité me pousse à me rendre à la rencontre avec Valeria Golino qui présente le premier épisode. Le directeur du festival encense Goliarda Sapienza, autrice boudée pendant cent ans en Italie, qui vient à peine d'être reconnue grâce à une édition française. La réalisatrice trouve dans l'héroïne Modesta une figure modèle de libération féminine, desobediente, « qui est libre jusque dans le fait de faire le mal. »
La série est une adaptation littérale du roman, un bout-à-bout des actions qui passe à côté des double sens et de l'ambiguïté des mots. Il n'y a évidement aucun intérêt cinématographique à ce travail télévisuel qui perd toute la force poétique du livre. La réalisatrice le dira simplement à la fin :
— « comme dans la série où tout le monde couche avec tout le monde (étrange façon de parler de l'inceste), le cinéma couche avec la télé. »
Ce qui est fou c'est de voir à quel point l'adaptation, par sa linéarité, passe à côté, ou plutôt se prémunie, de la force immorale de Sapienza et la dépolitise. La bestialité des pauvres vient expliquer toutes les violences : le viol, l'inceste, la maltraitance. On évite soigneusement l'homosexualité, on pacifie. Ce qui reste : une enfant maltraitée qui, par un hasard du destin, parvient à s'échapper de sa condition d'inférieure, et qui apprend à aimer le pouvoir, à coucher avec.
Je comprends ce qu'y trouve la télé : enfin un récit du self made man version woman ! Le livre est remarquable parce qu'effectivement le personnage de Modesta s'échappe à tout ce qui tente de l'enfermer, de la limiter, pour arracher au monde de la joie contre toute morale. Mais dans cette version télévisuelle, il ne reste de la liberté que le libéralisme. Ce qui est ridicule et tragique c'est que la réalisatrice cherche sûrement à trouver le chemin vers la joie mais que l'idéologie dans laquelle elle baigne l'en empêche. C'est en transformant la libération en libéralisme existentiel que l'art de la joie échappe à la bourgeoisie.
C'est aussi ce perpétuel malentendu qui rend la bourgeoisie si curieuse des pauvres et de leurs formes-de-vies. Je me suis demandé pourquoi 90% des films à Cannes ont pour sujet des modes de vies subalternes ? Autre que la plue value indéniable, « l'argent de la diversité », ce qui justifie un tel extractivisme culturelle, c'est que la bourgeoisie névrosée, cherche à percer le mystère de la joie, un art que tout les galériens du monde reçoivent en héritage.
Une fois la projection terminé je sors du Palais presque en courant ayant l'impression d'être prisonnier d'un Temple où l'on dissèque les gens de mon rang. Devant la porte des dizaines de personnes en costumes tendent désespérément des pancartes INVITATIONS SVP, mendiant des places pour le gala du soir. La possibilité de l'ascension fait parti du show. Le Festival a besoin de ce système de la réussite pour faire fonctionner la machine, mais aussi pour revigorer la classe en la nourrissant d'énergies vitales. Les personnages comme Modesta, qui réussissent à se libérer, à tricher, à se hisser en haut en partant de rien, une fois leur vie soigneusement dépolitisée, sont les véritables héros du Festival. A l'affiche : le comte de Monte Cristo, le plus pathologique des parvenus, le plus terrifiant aussi, qui devient, par sa réussite vengeresse, un genre de dictateur suprême.
Je rejoins I. au pavillon algérien où Walid offre un cocktail, du houmous et des aubergines grillées pour son film. Nous nous installons sur une table au soleil.
— alors t'as vue quoi ?
— Emilia Perez de Audiard. Un bandit mexicain veut devenir une femme, pour disparaître mais aussi pour changer de genre
— cheloue mais marrant non ?
— Oui l'actrice est forte, mais le problème c'est qu'une fois que le bandit est une femme, elle se dissocie et se met à moraliser son monde, à la fin le bandit fait des associations pour les femmes victimes des bandits… — chaud
— le film est produit par Yves Saint-Laurent, c'est la marque qui fournit les costumes, on dirait une publicité avec des placements de produits en mode vidéo youtube
MOTEL DESTINO
Je vais à une séance presse de Motel destino où je ne parviens pas à incruster Coline, qui va tenter sa chance ailleurs en prenant mon badge. Dans la salle, composée exclusivement de journalistes, je discute avec des « collègues ».
— Y a pleins de techniques pour la billetterie
— comment ça ? — Moi le soir, je sélectionne les films que je veux voir et j'ouvre des onglets. A 6h55 j'ouvre directement les onglets, je gagne 30 secondes. — Je connais une journaliste coréenne qui à une application qui rafraîchit automatiquement le site et qui la prévient si une place se libère.
Le filmse passe dans un motel brésilien où les gens viennent baiser, il se déroule sur un fond sonore de film pornographique. Une petite frappe en cavale trouve refuge au motel mais devient prisonnier du couple de tenanciers : un mari jaloux et violent, une femme infidèle qu'il se met à aimer. Un récit classique quoique entrecoupé de scènes d'hallucinations, de visions, de scènes de sexe bestial sous le regard d'animaux médusés.
Motel destino est pop, coloré, excitant, mais les personnages sont des stéréotypes. Le méchant qui visiblement refoule son attirance pour les hommes aurait pu devenir gentil, en assumant sa sexualité par exemple. Le profil de gentil du personnage principal, qui prend la défense de la femme infidèle pour qu'elle devienne sienne, dépolitise la question de la violence conjugale. Le film se termine sur une scène ou le personnage dit sa rage d'être de ceux qui n'ont rien et je sors du film avec cette rage là, en prise au doute : qu'est ce que je fais ici ? pourquoi je joue à ce jeu-là ?
Je retrouve Coline qui s'est fait chopper en essayant de rentrer dans une séance. Mon badge a été confisqué par la sécurité. Je dois venir m'expliquer à la direction presse demain à 9h. Coline en tant que sans-badge est devenue une spécialiste des faux papiers du Festival, elle me montre en rigolant les 5 ou 6 badges à des noms différents qu'elle a dans ses poches.
Nous retrouvons I. à la plage Vega pour une soirée dont j'ai oublié le prétexte. La lune éclaire la mer au loin, le DJ passe de la house nulle, j'interroge I. sur sa journée.
— J'ai vu The Substance — alors ?
— c'est le film sur cette drogue qui te permet d'être la meilleur version de toi même. — c'est-à-dire
— c'est une critique tu vois, de cette tendance à toujours vouloir être au top de soi, injonction faite aux femmes particulièrement. Mais c'est quoi ce truc où tu fais une critique de l'injonction à la performance de soi, au canon de beauté féminin et tu filme unes meuf trop bonne en gros plan sur son cul pendant 40 minutes ? En gros, le film dénonce ce qu'il fait, sans se poser la question du regard masculin
— il ne se pose pas de questions de formes — Oui, en fait ce sont des films qui ne s'intéressent pas au cinéma
Je conviens avec I que l'on ne parle plus de cinéma, qu'il nous manque un paradigme critique, adapté à l'époque, qui viendrait de notre génération, pour comprendre le cinéma aujourd'hui et pour le penser collectivement. I. me fait remarquer qu'il ne s'agit pas simplement d'un paradigme, il y a derrière un problème de structure politique. La nouvelle vague avait la « politique des auteurs » certes, mais qu'est ce que la politique des auteurs sans le marxisme, sinon un délire de journalistes ?
Malfamé fête la sortie de son court et l'équipe du film nous entraine vers une boite de nuit chic du centre à 500 euros la table. Il est interdit de filmer à l'intérieur, les vigiles apposent des autocollants sur les caméras de nos téléphones. Effet marketing : ici, où tout est à voir, à regarder, à filmer, c'est la non-vision qui donne le sentiment de secret de l'importance.
A l'intérieur de la boite – dont les parois sont couvertes de miroirs – il ne se passe rien. Mais où sont les soirées réellement sélect ? Où vont les stars ? I. qui a ses entrées dans le monde me le confirme : « la machine à hiérarchisation n'a pas de fond, c'est un trou noir. Plus tu t'approches du centre, plus il s'éloigne. » A cannes tout le monde cherche le vertige, essaye d'aller au plus profond, the secret place to be et se retrouve face à un miroir. Mario me dit la rumeur qui court : Apparement les « vrais stars » se retrouvent dans le salon d'une vieille dame cannoise pour boire des cocktails dans des verres à moutarde. Les stars se refilent le tuyau et se retrouvent là-bas, parce que c'est « authentique ». N'est-ce pas Xavier Dolan qui disait aimer Cannes pour ces kebabs ?
QUAND LA TERRE SE DÉROBE
Mon pote John vient d'arriver. Il m'attend avec sa valise devant le théâtre croisette, perdu comme s'il débarquait d'un autre continent. Shérianne le prend par le bras et lui tend une place pour les courts-métrages de la quinzaine.
— ça va bogoss ? Aller bon film
Le premier court que nous voyons se passe dans un village portugais dont la vie est perturbée par l'implantation d'une mine. Comme dans le film somalien The village next to Paradise, une menace invisible pèse sur le quotidien. Dans le fond sonore, les bruits d'explosions de la mine, à l'image : la vie simple des paysans. Nous suivons un éleveur dans la montagne au milieu des brumes et des ruines.
Dans le film allemand, une domestique enceinte par magie, entend des bruits, a des visions, s'évanouit. Au cœur de la forêt amazonienne, dans un film sud-américain, des villageois se préparent à l'apparition d'une éclipse en plein jour, certains d'entre eux ont des comportements étranges, ne répondent plus aux questions. Il y a un flottement et des nappes sonores en post-production.
Ces films partagent tous une inquiétude sourde, une menace qui plane dans l'air mais qui est difficile de nommer. Malgré les Doliprane que s'enfilent les personnages, la sensation d'étrangeté ne passe pas : ils sont malades de l'époque. Depuis des endroits différents de la planète, ces films témoignent tous d'une perte du monde. Le film portugais s'appelle d'ailleurs Quand la terre se dérobe.
Nous perdons le monde en même temps que nous perdons notre corps. Les cinéastes le ressentent, en souffrent, et tentent parfois d'en faire quelque chose. Dans ces films, s'il y a bien une mine anglaise, des drones américains, une éclipse, la menace reste innommable et les habitants paraissent sans possibilité de révolte. A l'aune de cette projection, le cinéma apparaît comme sans perspective face à cette ultime dépossession.
Le jour suivant nous voyons Fotogenico, un film de l'ACID qui finit de nous déprimer. Un daron se rend à Marseille pour rencontrer les anciens amis de sa fille décédée et tente de reconstituer son groupe de musique. Nous sommes surpris de l'exotisme avec lequel des lieux emblématiques de Marseille sont mis en scène et de l'amateurisme/professionnel dont fait preuve le scénario et le jeu d'acteur. John qui est comédien me dit à propos du personnage principal
— le pauvre il fait de son mieux je pense, des fois c'est la structure narrative qui va pas
— pourquoi ?
— Peut-être parce qu'elle pose les choses linéairement
— que c'est mal écrit quoi ?
— Oui, ça peut-être le texte mais aussi les consignes, les directives, le rythme — qu'est ce qui manque là selon toi
— on dirait que les acteurs n'ont pas d'enjeux, qu'il n'y a pas de tension dans les scènes pour permettre le jeu, ils « jouent à jouer », c'est l'envers de la médaille de l'ironie-blasé du scénario
Dans les anciens amis de sa fille que le père rencontre, il y a bien sûr des « queers » et un « jeune de cité avec accent marseillais ». Lorsque le père enfile le jogging Adidas de... , le fantasme touche au fétichisme. Le film est présenté comme « libre » parce qu'il est fait sans moyens, mais c'est insuffisant. Nous sortons de ce film passablement énervés en pensant à toutes les formes qui mériteraient d'être montrées dans d'aussi bonnes conditions.
ALL WE IMAGINE AS LIGHT
Ce soir nous approchons le fameux Tapis Rouge car I. nous invite à l'accompagner à la projection de gala de All we imagine as light, un film indien de Payal Kapadia. L'équipe du film arrive en costumes indiens et se mettent tous à danser devant les caméras. Comme ils viennent de loin, qu'ils ont l'air heureux d'être là pour présenter leur film, je suis un peu touché par le cérémonial. L'actrice principale tient un sac à main en forme de pastèque qu'elle porte devant les caméras. J'ai l'impression qu'elle le brandit à la fois comme drapeau palestinien et à la fois comme bouclier.
All we imagine as light raconte le quotidien de deux infirmières Prabha et Anu dans la métropole de Mumbai. La ville est bruyante. Il pleut, les deux femmes vivent ensemble et cherchent à se comprendre. Le film est doux, le jeu semble nourrit de vécus. Une troisième femme apparaît, une infirmière plus pauvre et plus âgée. Les heures passent et nous oublions le Palais, pris dans les problèmes existentiels de ces femmes qui se lient avec les questions politiques d'un peuple et d'une ville.
Les promoteurs du « privilège pour les privilégiés » qui construisent des tours toujours plus hautes menacent d'expulser l'infirmière plus âgée de son logement. De son côté Prabha n'a plus de nouvelles de son mari parti travailler en Allemagne ; Anu à en secret un petit ami musulman. Comme le film est en empathie avec ces personnages, comme il ancre son récit dans le réel d'une ville en mouvement, nous le sommes aussi et lorsque Prabha reçoit un autocuiseur qu'elle embrasse, faute d'avoir la tendresse de son mari, nous sommes bouleversés par ces trois destins.
La plus jeune infirmière veut vivre pleinement son histoire d'amour malgré les interdits, mais Prabha, frustré de sa propre intimité, lui fait porter la morale et l'en dissuade. C'est la réalité de cet amour que vit sa jeune colocataire et le choix radical de l'infirmière plus âgée – retournée vivre dans son village d'origine – qui permet à Prabha de se rendre compte que son amour est mort et sa vie insatisfaisante.
Nous sommes avec des personnages de cinéma qui se transforment pendant le film face à une situation narrative. Prabha va se libérer grâce à la révolte des deux autres. Finalement les trois femmes parviennent à se comprendre et à s'écouter en dépassant les conflits naissants entre elles. En se comprenant elles deviennent plus fortes et portent une révolte contre l'institution du mariage arrangé mais aussi la dépossession du quotidien par la métropole. Une révolte contre ce qui leur/nous fait perdre le monde, à la fois permise par des liens nouveaux et les permettant.
— Vive le cinéma !
STARS WARS
Un après-midi, je vais au rendez-vous avec George Lucas, énorme star mondiale de la science fiction. Le vigile m'apprend que des gens attendent devant le Palais depuis 7h du matin. Il reprend d'ailleurs un jeune américain en lui demandant de ne pas courir sur les marches.
— Sorry, i'm so exited
Après une ovation de 2 ou 3 minutes, un petit vieillard à l'air inoffensif, en chemise de flanelle et barbe blanche arrive sur scène. Le petit génie, guilleret, présenté comme un « artiste en communion avec la technologie » ressemble à tout les autres asociaux de sa génération de hippies milliardaires qui contrôlent le monde depuis la Sillicone Valley. Il s'installe dans un fauteuil en face du présentateur.
— George Lucas, qu'est ce que ça vous fait de recevoir une palme d'or d'honneur ?
— je suis très content, parce que j'ai beaucoup de fans mais je ne fais pas vraiment des films qui reçoivent des prix.
Puis le petit vieux prend le dessus sur le génie, et George se met à raconter sa vie d'américain moyen assez ennuyeuse : quand il est jeune, il va à l'université de Californie et il veut faire des films d'art et d'essai comme ceux qu'il voit dans les salles de San-Francisco mais il se retrouve dans une école de cinéma qui lui apprend à faire des films pour l'industrie. Il me fait un peu de peine car je comprends que George, malgré tout son succès, rêve d'être autre chose que ce qu'il est. Il aurait aimé être plus un artiste et moins un innovateur. Heureusement, il rencontre Coppola qui va le tirer de là.
— avec lui si on peut dire, vous inventer le Nouvel Hollywood : vous prouvez aux studios que c'est possible d'être indépendant et de faire de l'argent
— oh vous savez nous on voulait pas faire de l'argent, on voulait juste faire des films et nos professeurs, nous disaient, vous voulez faire des films ? Et ben c'est impossible, vous ferez de l'argent.
L'obsession du présentateur est de savoir comment ce type gentil, avec ses cheveux longs et sa barbe, a pu faire autant de thune. George donne la réponse : c'est du hasard, une crise, un bug du système « les studios vendent à Coca-Cola, qui ne savent pas faire des films et qui recrutent des jeunes » mais cette explication structurelle ne va pas au présentateur qui veut voir en Lucas un génie. Lucas veut bien l'incarner pour soigner George, cet adolescent en lui qui aurait voulu être un « Auteur ». Il parle alors de cette fois où il est venu à Cannes avec ces dernières économies dans l'espoir de trouver un producteur, qu'il a dû tricher pour entrer dans les séances car il n'avait pas de billet.
Le présentateur voudrait plutôt parler de Star Wars, mais George s'en fout, « Star Wars ça a toujours été un film pour les enfants ». Lui ne veut parler que de American graffity, son premier film, qui selon lui se rapproche plus d'un film art et essai européen. Le présentateur revient à Star Wars, Lucas se prend les pieds dans le tapis en essayant de répondre à des critiques politiques qui lui ont été faite à propos de Star Wars ; « on m'a dit c'est un film de blancs, mais quand même il y a un noir, on m'a dit c'est un film de mecs mais quand même il y a la princesse Leïla ». Puis il se perd dans des considérations et des détails dont on ne comprend pas toujours le but. Soudain il interrompt le présentateur
— on parle de quoi ?
— Star Wars
— Ah, mais d'abord il ya American grafitty
Le présentateur change de sujet : « comment peut on devenir George Lucas aujourd'hui ? » Le succès de Lucas n'est pas le fruit d'un génie indicible. Il se trouve que ce mec a su montrer aux gens de sa génération ce qu'ils avaient envie de voir, parler du Vietnam, poser la question comment être libre, et qu'il a pu profiter d'une faille dans l'industrie du cinéma. Et George Lucas, comme un petit vieux au bout de sa carrière, dit la vérité, le secret est collectif et désintéressé : « nous voulions faire des films, on se fichait du reste ».
Je fuit à un des bars du Festival où commence à régner un ambiance nostalgique de fin. La barmaide m'envie, elle aurait aimé pouvoir voir George Lucas. Pour elle, bosser au Festival c'est aussi un opportunité de voir des stars. Une autre hôtesse plus âgée intervient et j'écoute leur conversation.
— on ne voit plus les stars aujourd'hui, ils ne marchent même plus sur la croisette, y a 30 ans c'était pas comme ça
— ah bon, c'était comment ?
— plus… populaire voilà
— oui, il n' y avait pas toutes ces barrières et ces militaires
— on rentrait comme on voulait, c'était ouvert
— moi ça fait deux semaines que je travaille ici, on me fouille mon sac deux fois par jour
— bah en plus ça sert à rien, moi je rentre avec mon couteau quand même
UN CERTAIN REGARD
J'entre dans une salle du Palais pour assister à la cérémonie de clôture de Un certain regard. A mon niveau une manageuse essaye de cacher les larmes d'une hôtesse avec son classeur. Sur la scène le directeur s'emballe : « Un certain regard, c'est le futur du cinéma mondial, l'institution du nouveau et du frais ». Je pense à Coline qui après avoir vu un film cet après-midi s'est exclaméz « mais enfaite c'est la honte d'être sélectionné à Cannes ».
Le président du jury, Xavier Dolan, arrive en retard. Pendant ce temps on fait monter les hôtesses et les vigiles sur scène pour qu'il soient applaudis avec les membres du jury. Le directeur est pressé car il doit présenter le film pour la soirée de gala dans une autre salle.
— comme on dit chaque année … retourner bosser
Les employés à peine arrivés sur scène, repartent. Dolan demande à ce qu'on lui amène son ordinateur. Léger flottement. On sent l'impatience du directeur et l'esprit frondeur du jury. Il y a un côté improvisé, Dolan lit un texte qui dit son soutien à la Palestine malgré les appels à « rester focus sur les films », ce qu'il juge impossible. Le directeur cherche du regard Christian pour se faire remplacer, il invite le président à donner le nom des lauréats, Vicky Krieps le reprend « on est un groupe, du coup il y a plusieurs voix ». L'effet cérémoniel est un peu raté. Vicky Krieps fait une blague sur le fait que c'est mal organisé. Le président bafouille, le directeur lui parle à l'oreille. Vicky Krieps dit
— c'est le chaos. J'aime le chaos c'est pour ça que je fais du cinéma.
Le prix féminin revient à une actrice qui le dédie aux communautés queers et décoloniales dont elle vient. Le prix masculin à un jeune acteur interprétant un livreur sans papier. Malgré mon extériorité affiché, je suis complètement captivé par le spectacle de la cérémonie, les émotions des uns et des autres, les petits gestes politiques et éthiques. L'aspect spectaculaire de la cérémonie casse la distinction entre le réel et la fiction, rapproche la vie du cinéma.
Le prix du jury va au film l'histoire de Souleyman, réalisé par un bourgeois blanc de 45 ans qui « veut donner sa voix à ceux qui n'en ont pas », ce Glucksman du cinéma nous prévient : « le cinéma ouvre les frontières et Cannes témoigne de cette ouverture, mais aujourd'hui les frontières se referment. » Le prix final est pour Black Dog, dont l'équipe monte sur scène accompagnée du chien.
L'ambiance devient pourri, Dolan dégouline de sueur et parle à voix basse avec Krieps comme si on était pas là avant de se taper un interminable bain de foule. Christian le remplaçant du directeur est un très mauvais chauffeur de salle et me fait penser à un employé de pompe funèbre. Il fait office et enterre définitivement l'ambiance bien pensante et « fraiche » de la soirée.
Je sors manger une gauffre Nutela-chantilly avec John devant un film de gangster argentin qui passe au cinéma de la plage, le dernier endroit populaire de la ville. A l'écran des arnaqueurs enchainent les petits coups dans la rue avant de vendre des faux timbres à un banquier espagnol. Le tout sous le regard suspicieux des patrouilles régulières de gendarmes. La frontière entre la fiction et le réel est rétablis.
LA PALME D'OR
Pour la remise des prix de la compétition officielle, les journalistes sont invités à assister à la cérémonie en direct depuis un écran dans une salle secondaire. Ayant l'esprit corpo je me rends à l'heure où les stars montent les marches pour le dernier show dans la salle où nous sommes relégués. L'ambiance est très bizarre, nous sommes dans une salle de ciné et nous allons voir un film très spéciale, le film live de la cérémonie 2024.
Le début est assez mauvais : intro de mauvais goût en mode Star Wars, un one-man-show inutile de Laurent Laffite, une intervention politique nulle de la présidente du jury accessoirement réalisatrice du film Barbie : « libération de tous les otages et cessez le feu immédiat ». Scandale contenue pour éviter le scandale, c'est ce que les bourgeois applaudissent dans la salle du Palais remplie. « Nous sommes sincèrement désolé.es pour M.Frémaux que le monde existe autour du Palais » dira plus tard un communiqué du groupe d'activistes anonymes Tapis rouge et colère noire. Mais ce qui échappe à Tapis rouge et colère noire c'est que le monde est aussi construit par le Palais. Un des jurés de la caméra d'or citant Jean-Louis Comolli ne s'y trompe pas : « le cinéma fabrique le monde et ensuite il le remplace. »
Sur ce fond de conflit géopolitique, la présentatrice tente un discours un peu rassembleur : « les films nous relient, ils relient les gens aux quatre coins de la planète », Le prix du scénario est récupéré pour le film The substance. La réalisatrice dit « we need a revolution », mais comme la plupart des artistes qui passeront sur scène, ce qu'elle entend pas révolution c'est qu'elle souhaite « changer le monde ». Ah la belle tradition du réformisme, « tout changer pour que rien ne change ».
L'actrice Karla Sofía Gascón du film Emilia Perez est appelée à venir sur scène pour récupérer le prix féminin que l'on donne à toutes les actrices du film au nom de la sororité. Elle n'a pas l'air de l'avoir compris et exprime son émotion ... d'obtenir le prix, oups. Pendant ce temps la bande son applaudissement se met à déconner et se déclenche en même temps que la présentatrice parle, coïncidence ou sabotage ?
On appelle Mélanie Laurent au secours de ce monde-qui-va-changer pour parler des injustices et remettre un prix, « spéciale », au réalisateur iranien en honneur de sa résistance. Il n'est bizarrement plus question de cinéma. La fameuse retenue demandée par le Festival n'a plus cours, comme le dit bien Tapis rouge colère noire, cette volonté de ne pas faire de politique n'est qu'une politique parmi d'autre : « vouloir un festival sans polémique c'est un engagement politique, c'est une attaque contre un certain monde au profit d'un autre »
Le jury est assis dans un coin de la scène et fait office de déco, Omar Sy s'ennuie dans un coin. Chaque prix est donné par une pseudo star qui entre sur la scène par le milieu. Dolan arrive et dit « coucou » avant de donner le prix du jury à Audiard pour son « travail sur l'identité ». Fin de la révolution.
Heureusement, le grand prix du jury revient au film indien, et comme elles, on est trop content. Çà me redonne foi en l'humanité. Les indiennes montent sur scène et n'arrêtent pas de se prendre dans les bras. Payal Kapadia, ayant plus le sens du scandale que tout les autres montre le badge du collectif Sous les écran la dèche et dit :
— mes valeurs sont celle de la fraternité et de l'empathie, ce sur quoi n'est pas construit ce monde. Merci pour le prix, merci au Festival de nous avoir si bien reçu, et merci surtout aux travailleurs de le faire fonctionner, je suis en solidarité avec eux, avec la grève.
Emu par cette scène, je regarde autour de moi, me rappelant soudainement que nous sommes dans une salle devant un écran. Je me dit que le film live de la cérémonie 2024 est un des films les plus touchant, avec le film indien qui vient d'être promu, que j'aurai vu du Festival.
Cette très belle intervention est écourtée par l'entrée de George Lucas, qui profite d'une ovation de 3 minutes avec l'impassibilité d'un dictateur. Coppola se ramène et les vieux débris du Nouvel Hollywood se serrent l'un contre l'autre jusqu'à ce que George se mette à nouveau à raconter sa vie peu passionnante d'étudiant en cinéma fauché.
Finalement la palme d'or est remise au film Norah, que son réalisateur dédie aux sex workers. Une catégorie socio-professionnelle très présente à Cannes et pourtant sous représenté. Je laisse I. que j'ai eu au téléphone décrire le film :
— c'est plus du cinéma que de la télé, pas comme les films français en compétition. Enfin c'est léger, un cinéma qui marche, américain quoi. Ya des personnages ça va, pas hyper profond mais ils se déplacent au moins un peu. C'est l'histoire d'une jeune escorte qui croit à l'amour avec un riche russe, lui est particulièrement lâche et l'abandonne. Un bon film de dimanche après-midi, pas une palme d'or.
Vers la gare je retrouve John qui a abandonné le Festival pour voir un match de foot de ligue 2 où joue l'équipe de notre ville d'origine. Je le retrouve devant la télé d'un pub anglais en train de préparer un voyage en Afrique avec un producteur américain de 25 ans ivre mort qui lui paye des pintes à répétition. William vit à Hawaï, produit des films qui ne l'intéresse pas mais qui lui permettent de faire fructifier l'argent de son père. Dans l'avion pour nice il a rencontré la fille de l'ambassadeur chinois avec qui il a rendez-vous demain au grand prix de formule 1 de Monte Carlo.
LA MACHINE A RÊVES
Fin de Festival, les mouettes profitent du relâchement pour arracher des mains les gaufres et les sandwichs de ceux qui osent manger sur la plage. Les ouvriers commencent à démonter les structures en placo et à ranger les arbres en pot dans des camions.
Le Festival de Cannes fait monde. Il serait faux de dire que le Festival est superficiel et il serait illusoire de vouloir le rejeter moralement. Cannes, par sa démesure, par son ambition, est immoral. A moins de réserver la liberté et le fun à la droite, nous avons sûrement à apprendre dans la construction d'un tel espace. Je ne pense pas que le problème soit que le Festival de Cannes « fasse rêver ».
Cannes est une utopie. Un espace de quasi gratuité, où se réunissent des gens du monde entier partageant une même passion, à partir de laquelle se comprendre et comprendre le monde. C'est un endroit où l'on s'amuse, où l'on rêve, où l'on se rencontre. Et effectivement, le Festival fait vivre plusieurs cinémas internationaux. La vision du cinéma qui y est partagée est plus populaire que dans d'autres mondes. Le cinéma est un moyen de se relier par les films. L'ambiance même des salles est plus joyeuse, plus vivante que dans les mondes austères et moralisateurs du cinéma documentaire, du Réel par exemple.
Le moteur désirant du Festival est ce qu'on nomme assez mal « la récupération », c'est-à-dire l'instrumentalisation du mouvement vital d'aller vers le haut, de s'en sortir, le turbo-ascenseur social qui est nécessaire à la machine. Les stars sont généralement de ceux qui sont parvenus à se hisser depuis le bas vers le haut, c'est pourquoi à Cannes le bas et le haut semblent si proche.
Pourtant je ne crois pas que le Festival participe à changer le monde. Son secret de polichinelle est qu'il repose, comme le monde de l'argent qui le finance, sur la machine hiérarchisante. Entre ceux qui se font massacrer et ceux qui massacrent d'abord ; entre ceux qui sont exploités pour permettre l'abondance – ouvriers, manœuvres, hôtesses, prostituées, serveurs – et ceux qui en profitent ; entre ceux qui ont le bon badge et ceux qui courent pour avoir une séance ; entre ceux qui attendent leurs dieux devant des hôtels toute la journée, et ceux qu'on adule. Bref, le bon vieux mensonge de la bourgeoisie qui pourrit son cœur, la nécessaire et tragique hiérarchisation des humains. Cette machine à hiérarchiser dégrade l'ensemble de l'évènement et induit la lutte des classes, qui, comme le dit Simone de Beauvoir avec beaucoup de tristesse, « oblige à lutter contre d'autres hommes ».
Il n'y aura pas de révolution sans une mise à bas de la machine hiérarchisante. C'est en la conjurant par la lutte des classes qu'on approchera, matériellement, que pourra se penser un utopique festival du cinéma mondiale, luxueux, coloré, joyeux et que nous pourrons profiter pleinement des si belles émotions qu'il procure.
La « réforme » de l'Octroi de mer ouvre la porte à une période d'instabilité majeure pour les DOM. La présente étude[1] vise à alerter sur les conséquences ravageuses d'un démantèlement de l'Octroi de mer, sur fond de misère sociale grandissante, doublée d'une hémorragie démographique aux Antilles.
L'étude explicite les enjeux de cette réforme, décidée de manière unilatérale par l'Etat, au motif de lutter contre la « vie chère ». Il apparaît qu'en dépit de leurs défis hors-normes, les DOM sont utilisés comme variable d'ajustement budgétaire par l'Etat dont les dettes culminent à 3 000 milliards d'euros. Et, pour justifier que ce dernier appauvrisse les territoires les plus pauvres, l'administration centrale bâtit des schémas sur la « richesse » des DOM (et son corollaire « la mauvaise gestion » [2]) ; par ce procédé fallacieux, les communes ultramarines sont déjà privées de 200 millions d'euros de recettes de fonctionnement par an.
Le recours à la « norme » budgétaire, établie par l'administration, permet également de légitimer la mainmise de l'Etat sur l'Octroi de mer. Par ce prisme, l'Octroi de mer n'appartient plus aux territoires mais représente une « dépense fiscale » de 3.7 milliards d'euros pour l'Etat. Et, c'est là que réside le véritable enjeu de la réforme, un enjeu d'optimisation des recettes fiscales de l'Etat qui s'avère peu compatible avec l'objectif de lutte contre la « vie chère ». D'ailleurs, quand l'Etat veut agir sur la « vie chère », il creuse son déficit (26 milliards d'euros pour la taxe d'habitation), mais il ne remplace pas la taxe supprimée par une autre[3] qui, de surcroît, va l'enrichir.
L'enjeu d'augmenter la TVA nationale dans les DOM avait été clairement dévoilé par le rapport FERDI (2020)[1] commandé par Bercy à des experts du FMI, mais apparaît masqué dans la réforme actuelle qui se fonde sur l'évocation d'effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les prix et les finances locales.
Comme toute taxe à la consommation, l'Octroi de mer présente des avantages et des inconvénients. Et, dans le cadre de la présente étude ont surtout été évalués les arguments de l'Etat pour justifier l'urgence d'une réforme. Il apparaît que les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales relèvent d'une construction des administrations centrales[4] et la TVA nationale évoquée pour remplacer l'Octroi de mer conduira à une flambée des prix, en particulier des services qui ne sont pas assujettis à l'Octroi de mer, et qui représentent les deux tiers de la consommation des ménages et des collectivités locales.
Taxation des services avant et après la réforme
Avant réforme
Après réforme
TVA Antilles
8,50%
19,50%
TVA Réunion
8,50%
16%
TVA Guyane
0%
15%
TVA Mayotte
0%
15%
Mpl, d'après Simulations FERDI
Par conséquent, il n'y a pas nécessité, et encore moins urgence, à entreprendre une réforme « en profondeur » de l'Octroi de mer qui provoquera un choc fiscal en pleine période inflationniste. Par ailleurs, la TVA « régionale » que laisse miroiter la Cour des comptes aux régions (qui avaient renoncé pour la plupart à cette option sans valeur ajoutée en termes de rendement et à cause de son caractère inflationniste[5]) ne peut que servir de cheval de Troie à la mise en œuvre d'une TVA nationale ; en tout état de cause, les collectivités seront rendues responsables de la flambée des prix, pendant cette phase d'expérimentation d'une taxe destinée in fine au budget de l'Etat.
Pour soutenir le pouvoir d'achat des ménages « les plus fragiles », l'Etat devrait davantage agir sur les bas-revenus qui expliquent à 80% le phénomène de « vie chère » dans les DOM. Ainsi, à mille lieux des clichés habituels, ramenées au nombre d'habitants, les prestations sociales versées par l'Etat aux ménages sont deux à 10 fois plus élevées dans l'Hexagone que dans les DOM où pourtant près de la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, contre 14 % en France hexagonale, et s'apprête à subir de plein fouet les économies ravageuses de l'Etat dans le domaine social (réforme du rSa, réforme des allocations chômage,…).
Par ailleurs, la réforme vise expressément à réduire l'évolution des recettes de fonctionnement des communes : objectif qui va à l'encontre des besoins sociaux des populations[6] et des besoins en investissement. Il y a eu un précédent avec la baisse des dotations de l'Etat à partir de 2014. A cet égard, l'Octroi de mer des communes n'est pas négociable, c'est le socle de la cohésion sociale dans les DOM mais aussi des exonérations accordées aux entreprises.
La compensation « à l'euro près » que promet l'Etat aux collectivités locales représente en réalité le gel de leurs recettes fiscales. Aussi, si, par exemple, la réforme avait eu lieu en 2008, les collectivités, compensées « à l'euro près », auraient perdu aujourd'hui 500 Millions d'euros. Autrement dit, le tiers de leurs recettes d'Octroi de mer se retrouverait dans le budget de l'Etat (!). De plus, une compensation « à l'euro près » des pertes fiscales des collectivités locales n'est pas garantie sur le long terme, contrairement à la compensation des transferts de compétences sanctuarisée dans la constitution (article 72-2). Cette réforme représente un séisme budgétaire.
Inspirée par des experts du FMI, auxquels fait dorénavant appel la France pour sa politique à l'égard des DOM, malgré la trajectoire funeste des pays du Sud sous tutelle des institutions financières internationales, la réforme vise expressément, au motif de faire baisser les prix, à accroître la présence des produits des multinationales françaises sur le marché local. Ceci va à l'encontre des politiques régionales ou même de la politique économique de l'Union européenne visant à préserver la production locale dans les régions ultrapériphériques (Article 107 § 3 points a) et c) du TFUE).
En outre, les hypothèses sur lesquelles se basent les experts du FMI pour considérer que la stratégie de déstructuration/restructuration économique des DOM, par la suppression de l'octroi de mer et son remplacement par la TVA nationale, serait positive pour les territoires sont, comme le savent aussi bien Bercy que la Cour des comptes, erronées et au contraire, cette stratégie, en ébranlant la production locale provoquera une hécatombe : 50 000 emplois en jeu. Pour rappel, un emploi créé dans le secteur productif (parfois hautement qualifié) génère 3 emplois indirects selon l'INSEE. A titre indicatif, l'Etat avait renoncé à une libéralisation des prix du carburant dans les DOM, car 3 000 emplois de pompistes étaient en jeu.
Enfin, l'Octroi de mer a, dès l'origine, vocation à répondre au plus près aux enjeux spécifiques des DOM, qui sont différents de ceux de l'Hexagone et différents d'un DOM à l'autre, d'où l'autonomie fiscale qui leur a été accordée et sur laquelle l'Etat souhaite revenir, faisant prévaloir ses intérêts propres (budgétaires, économiques, voire géopolitiques) sur ceux des DOM, les rendant plus dépendants de la « Métropole », à rebours d'une aspiration croissante des autorités locales à une évolution statutaire.
Le désengagement budgétaire de l'Etat, se doublant d'efforts additionnels demandés aux collectivités, aux populations et aux entreprises des DOM pour combler le déficit public, aboutit déjà à une flambée de violence de tous ordres, y compris les plus extrêmes (émergence de narco-territoires …) et à une émigration massive de la jeunesse ultramarine, faisant des Antilles les régions les plus âgées à l'échelle de la France.
Rappelons que la TVA nationale est déjà appliquée aux Antilles et à la Réunion, à taux réduits. Quel serait l'état de ces territoires (en particulier les Antilles) si cette manne fiscale[7] n'était pas détournée au profit du budget national où les DOM sont discriminés ? Quel sera l'état de la Guyane et de Mayotte quand l'Etat y généralisera la TVA nationale, bridant les marges de manœuvre des collectivités locales dans un contexte d'explosion démographique ?
En définitive, tant que les DOM subiront des discriminations et entraves pour l'accès aux droits, qu'il s'agisse de droits élémentaires ou pour faire face à des handicaps irréductibles, un alignement des impôts de l'Etat ne peut être imposé aux populations ultramarines pressurées de toutes parts, comme le montre le climat social, et de tous temps. En effet, après des manquements séculaires de l'Etat, sans réparation, les populations des DOM sont mises à contribution, depuis 75 ans, pour financer en grande part leur départementalisation elles-mêmes, à l'image de la population mahoraise aujourd'hui qui ne bénéficie d'aucune solidarité nationale sur le plan social (!). Au contraire, Mayotte, en proportion, contribue le plus au budget social de l'Etat, car il y a eu un alignement de cette île sur les devoirs (les cotisations sociales) mais pas sur les droits (les prestations sociales versées par l'Etat). Est-il soutenable que le département le plus pauvre de France se départisse de la sorte chaque année de 142 millions d'euros nets pour financer les prestations sociales des autres régions nettement plus riches ?
Il apparaît que la départementalisation ne doit rien coûter à Bercy, mais devrait plutôt lui rapporter de nouvelles recettes fiscales au nom du principe républicain d'égalité devant l'impôt que l'Etat veut restaurer en priorité dans les DOM : à la clé 6 milliards d'euros de recettes nouvelles en supprimant ses « dépenses fiscales ».
La réforme de l'Octroi de mer, pivot de cette politique de rattrapage « à l'envers », représente une triple peine pour les DOM, ils vont devoir : 1) renoncer à toute autonomie, 2) renoncer à leur rattrapage et à la satisfaction de leurs besoins sociaux et économiques et 3) financer le train de vie deux fois plus élevé de la France hexagonale. Soit un approfondissement de la colonisation, avec toute la violence institutionnelle que cela implique, car la colonie doit apporter des richesses à la « Métropole », et non pas lui coûter.
L'assimilation se révèle être dès lors un immense malentendu avec, d'un côté une aspiration à des droits après quatre siècles de servitude, de l'autre une volonté d'accroître une emprise y compris fiscale, deux motivations opposées qui transforment les DOM en un cocktail explosif, par nature, avec une ligne rouge franchie dans cette « guerre de tranchées »[8] quand l'Etat, aux abois, rompt le « pacte départemental » en mettant fin à des allègements fiscaux destinés à compenser des handicaps irréductibles.
Aussi le rêve dedécolonisation par « assimilation » (étymologiquement « réduction en pâtée ») se transforme en cauchemar de l'achèvement de la colonisation, y compris par le peuplement.
75 ans après la loi d'Assimilation, les DOM se trouvent encore dans le purgatoire de la départementalisation, rien ne dit qu'au bout du tunnel se trouve le Paradis.
NB : L'Etat semble faire marche arrière quant à son objectif de supprimer le régime d'exonération de l'Octroi de mer en faveur de la production locale. En effet, dans sa temporisation pour rendre sa réforme acceptable par les collectivités locales, l'Etat dispose de deux leviers, premièrement mettre en place une TVA « régionale » tel que vu précédemment, et, deuxièmement, conserver l'Octroi de mer uniquement pour taxer les produits concurrents à la production locale. Dans tous les cas, les effets négatifs de la réforme seront attribués aux collectivités locales et aux producteurs locaux. Par ailleurs, l'on va se retrouver avec 3 taxes à la consommation sur un même territoire : TVA nationale (aux Antilles et à la Réunion), Tva « régionale » et Octroi de mer, qu'il faudra à terme refondre en une seule taxe pour remédier aux « effets pervers » de ce nouvel échafaudage de Bercy, priorité de l'Etat dans les DOM.
NOTES
[1] « L'Octroi de mer : pourquoi et comment le supprimer », FERDI (2020).
[1] Outre cette note conclusive, la présente étude intitulée « L'Octroi de mer - « Réforme » nécessaire ou impasse budgétaire économique et statutaire ? » se décline en six documents distincts :
ü (1) Un Etat au bord du précipice disposant de ses Outre-mer
ü (2) Les effets ravageurs de la « réforme » de l'Octroi de mer sur les prix, l'emploi & les finances locales
ü (3.1) Les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales : Une construction
ü (3.2) L'Octroi de mer : Seule perspective pour les communes, le cas des Antilles
ü (4) L'enjeu de la « réforme » ce n'est pas l'Octroi de mer mais la TVA nationale
ü (5) La départementalisation ne doit rien coûter à l'Etat
[2] En raison d'une « mauvaise gestion » endémique qui serait causée par la « richesse » que leur apporte l'Octroi de mer, les budgets des communes ultramarines font l'objet d'un encadrement maximal, via notamment un apport en « ingénierie » de l'Agence française de développement.
[3] L'Octroi de mer payé par les importateurs sera remplacé par une TVA payée par le consommateur final . Les grands gagnants de la réforme seront les importateurs accusés de marges abusives.
[4] Le dynamisme de l'Octroi de mer est outrageusement exagéré pour donner l'illusion de richesse et son corollaire, la gabegie. L'Octroi de mer est aussi accusé de financer la prime de « vie chère » des communes, alors qu'il finance cette charge à la place de la DGF de l'Etat. L a prime de « vie chère » est quant à elle accusée de tirer les prix à la consommation vers le haut. Or, le surcoût que représente la prime de « vie chère », soit 20% du salaire brut, est contrebalancé par un effet de structure des emplois : le personnel d'encadrement est plus nombreux en France hexagonale que dans les DOM et sa rémunération tire la moyenne hexagonale à la hausse.
[5] Pour rappel la mise en œuvre d'une TVA régionale à quatre taux en Nouvelle Calédonie en 2018 a provoqué un choc fiscal (perte de 50 millions d'euros de ressources fiscales + une inflation) qui continue (et que continue) d'alimenter une crise politique. Pourtant, avant cette réforme, un essai à blanc avait été réalisé pendant 3 ans. Il importe de préciser qu'avant la mise en œuvre de cette TVA, les services étaient déjà taxés. Par ailleurs, dans les DOM où la TVA nationale est appliquée, à taux égal le rendement de la TVA n'est pas supérieur à celui de l'Octroi de mer, car l'élargissement de l'assiette aux services est contrebalancé par tout un système de remboursements et de déductions, sans compter la fraude à la TVA qui représente 25 milliards d'euros à l'échelle de la France.
[6] En bridant les recettes de fonctionnement des collectivités, l'on resserre l'étau autour des populations et favorise leur émigration. Faut-il le rappeler, dans les régions particulièrement touchées par le chômage, « la fonction publique territoriale joue un rôle régulateur sur le marché du travail par l'intermédiaire des emplois aidés » ? Aux Antilles, où les finances communales sont sinistrées en raison de facteurs exogènes, l'on dénombre 1.5% de contrats aidés contre 20% dans les autres DOM. Les communes des Antilles sont malgré tout appelées par l'Etat à être solidaires des autres DOM plus pauvres pour compenser les défaillances de la solidarité nationale à l'égard de ces dernières. Et pour trouver des marges de manœuvre, il leur est demandé de diminuer toujours plus leurs effectifs.
[7] La Cour des comptes, qui vient de plancher pendant un an sur l'avenir de l'Octroi de mer, avoue, dans son rapport final , « l'Octroi de mer : une taxe à la croisée des chemins », 2024) , ne pas connaître le montant des recettes de la TVA nationale prélevé aux Antilles et à la Réunion, en dehors des chiffres fournis par les experts du FMI pour l'année 2017. Nous avons donc mené l'enquête, et par exemple pour l'année 2022, le montant de la contribution des consommateurs antillais et réunionnais au budget de l'Etat est de 1.3 Milliards d'euros. Cette omerta sur la TVA nationale donne l'illusion que seuls les 1.6 milliards d'euros d'Octroi de mer prélevés dans les 5 DOM pèsent sur le budget des ménages « les plus fragiles ».
[8] Dans cette « guerre de tranchées », les administrations centrales se trouvent en première ligne pour défendre les intérêts de l'Etat ou des collectivités de l'Hexagone face aux enjeux des DOM (voir documents 3.1 et 4). Or, les collectivités ultramarines attendent de celles-ci une « évaluation » de la réforme fiscale qui leur sera proposée, plutôt que se positionner quant au bienfondé de cette réforme.
Dans leur formidable entreprise éditoriale, qui déploie autant de propositions aptes à déjouer les idéologies métaphysiques de notre culture occidentale, les éditions Vues de l'esprit font paraître ce printemps 2024 L'Inconnue, Cinq présences mystiques féminines contemporaines, un livre de Hilary Hart traduit de l'anglais américain par Florence Barc et Grégoire Langouet. Initialement édité en 2003 aux Etats-Unis, ce livre cherche à déterminer l'existence et les caractéristiques d'une « mystique féminine » dans différentes pratiques spirituelles, elles-mêmes liées à différents territoires, différentes langues et écritures. Pour ce faire, Hilary Hart donne à la parole à cinq femmes, « cinq présences mystiques féminines contemporaines » qui entretiennent un rapport privilégié, dédié et particulier à autant de traditions. Déployé en cinq chapitres d'égales dimensions et une brève introduction, L'Inconnue propose un voyage en différents lieux du globe, un voyage dans des états de conscience auxquels nous avons, pour la plupart d'entre nous, fortement sécularisé.es, presque jamais affaire au fil des jours.
Le livre part d'une constante dans les traditions et pratiques métaphysiques : la distinction entre le féminin et le masculin, et les dimensions opposées et complémentaires que ces deux termes recouvrent. En restituant la parole de femmes en prise directe avec la fréquentation quotidienne de l'invisible, le livre constitue un hors-champ à la discussion et aux combats féministes, dont les sujets et objets sont essentiellement politiques, ou du moins se raccrochent explicitement à du politique pour s'instituer et se fonder en légitimité. En contrepartie, en s'appuyant sur « cinq présences mystiques féminines », ce sont cinq paroles situées qui s'énoncent dans leur apposition, parfaitement contemporaines, et dont la quête spirituelle, bien qu'ici empreinte d'une forme de radicalité, ne saurait manquer de renvoyer à ce qu'instruit le terme d'écoféminisme, sous les plumes d'Émilie Hache (Reclaim, Cambourakis, 2016), de Starhawk, (Rêver l'obscur, Cambourakis, 2015) ou d'Ursula Le Guin (Danser au bord du monde, L'Éclat, 2020). Impossible, donc, et malgré le caractère suranné du titre, de réduire leurs énonciations dans le fond d'un passé ou d'une utopie surgissant d'une imagination quelconque. Par ailleurs, et comme le rappellent habilement les éditeurs dans une préface qui anticipe le reproche d'apolitisme, cela n'est pas parce que les femmes interrogées ne se réclament d'aucun courant féministe que leurs positions ne sont pas porteuses d'émancipation. L'agencement de ces six voix, parce que les « cinq présence mystiques » sont tissées à celle de la narratrice, crée un espace pour des « vues de l'esprit » dont le caractère parfois dérangeant nous permet d'apercevoir le conformisme de notre horizon d'attente formel et conceptuel, normalisé par le naturalisme scientifique et misogyne.
Le titre, attrayant par son étrangeté, est gros de promesses tenues au fil du texte, où l'on suit Hilary Hart, elle-même engagée dans une quête de spiritualité féminine, partir à la rencontre de femmes qui ont dédié leur vie à la pratique et à l'exploration de la conscience dans son rapport à l'au-delà, ou, pour le dire autrement, à l'invisible. La composition du livre est habile et circulaire, qui part de ce qui nous est (nous, lecteurices occidentalisées et ici francophones) le plus proche pour aller vers la rencontre qui semble la plus étonnante, la plus rétive à la formulation, au langage : nous commençons la quête avec Angela Fischer, guide spirituelle allemande mariant l'héritage chrétien à la voie soufie naqshbandie, pour qui les vertus et fonctions du féminin sont dicibles et inscriptibles dans la vie sociale, pour l'achever avec Lynn Barron, étonnante figure d'Américaine vivant seule dans le désert de Mojave avec ses quatre gros chiens, ancienne maquilleuse professionnelle ayant subit une crise mystique et forgeant depuis lors une pratique apparentée au soufisme. C'est de Lynn Barron que vient le terme d'« Inconnue » pour désigner une présence mystique, intime et profonde au monde, « mélange des éléments masculins et féminins » (p. 148). Entre ces deux figures d'ouverture et de clôture du livre, nous entrons en relation avec le séjour et les expériences d'Hilary Hart chez et avec Pansy Hawk Wing, porteuse du calumet dans la tradition des Sioux Iakota, avec Sobonfu Somé, Burkinabé exilée à Sacramento, « gardienne des rituels », et Jetsunma Tenzin Palmo, moniale d'origine britannique, « célèbre pour sa retraite de douze ans dans une grotte de l'Himalaya indien ». La manière dont ces femmes ont été amenées à dédier leurs vies à la spiritualité est différente. Il s'agit d'un héritage auquel se reconnecter et duquel se faire reconnaître, ainsi pour Pansy Hawk Wing dont la qualité de porteuse de calumet a pu être déniée par ses homologues masculins ; d'une tradition matrilinéaire qui invite à assumer sa vocation de l'autre côté de la terre, où Sobonfu Somé a été envoyé par « le village », où elle œuvre à la préservation et à la viviscence des pratiques rituelles de l'Ouest africain, luttant ainsi contre l'isolement et la dépression de compatriotes exilés comme elle, mais pour d'autres raisons. Il s'agit encore, pour Jetsunma Tenzin Palmo, de fonder un monastère pour jeunes filles au pied de l'Himalaya et d'inscrire sa vie hors du réel mondain et de l'appauvrissement, voire de la négation de l'esprit du bouddhisme tantrique tibétain par des pratiques « consumériste » du monachisme (faire une retraite de quelques mois pour ensuite retourner à sa vie « normale »).
Plusieurs points sont remarquables dans ce texte qui échappe aux catégories – essai, récit, récit de voyage, enquête, témoignage ? – et construit une position de lecteurices en (apprenti·e) anthropologue, qui se voit confronté·e à des rapports au monde et des modes analogiques presque aussi éloignés parfois que peuvent l'être des personnes autochtones pour un·e Occidental·e. Partant, aucune d'entre elles ne nie l'impact dévastateur de la culture masculine sur la psyché féminine et la dégradation profonde de l'estime de soi qu'elle implique pour une femme. Toutes témoignent d'une grande violence constitutive de l'expérience mystique. Sobunfu Somé évoque une « volonté d'être démantelée, en mille morceaux, sans cesse » (p. 82), tandis que Lynn Barron parle d'une « lutte intense » qu'elle ne « souhaite à personne » (p. 158).
Dans une démarche de mise « en relation », ainsi qu'est baptisé le chapitre dédié à Pansy Hawk Wing, des êtres avec eux-mêmes, avec les autres et avec le monde qui les entoure, chacune de ces femmes invente sa « présence mystique ». Dans un monde dévasté par l'extractivisme où règne l'abstraction comptable, le féminin recèle une puissance de guérison (p. 83) qui prend forme tantôt, comme pour Pansy Hawk Wing, dans le rappel du récit mythique de « la Femme Calumet Bison Blanc qui a apporté la pipe sacrée au peuple Iakota » (p. 58), tantôt à travers des images de la création alternatives à celles de la chrétienté chez Sobunfu Somé, où « la lune est le lieu d'origine des femmes » (p. 93) et la terre « un grand marché aux puces » (p. 98). Ces autres généalogies sont liées à la possibilité pour les femmes d'obtenir reconnaissance par une figure, ou plutôt par des êtres qui ne sont pas masculins, et s'émanciper précisément d'un type de reconnaissance phallocentré (p. 102). La reconnaissance provient de la connaissance de l'existence d'autres forces dont l'universalité est assertée par le « maître », le guru, la grand-mère, qui aident à les reconnaître en soi.
Les définitions de l'« esprit féminin » convergent sans se recouvrir au fil du livre, relatif à un « espace », selon Jetsumna Tenzin Palmo (p. 116), où rayonne une « noirceur lumineuse », ainsi que le formule Lynn Barron (p. 146), dont le fondement est de « tout soutenir, de tisser les choses les unes avec les autres » (p. 83), pour Sobonfu Somé. La qualité d'éloquence de ces femmes est tramée de silence et d'une forme de certitude quant à leur don et le choix de leur vie, tant à rebours de la majorité. « La vie spirituelle, c'est comme nager à contre-courant », illustre Jetsumna Tenzin Palmo pour dire la force que demande de « remonter le courant et garder le cap sans se laisser emporter dans l'autre sens » (p. 120). Si on retrouve dans leurs discours les qualités traditionnellement attribuées au féminin, elles font l'objet d'un étayage fort puissant qu'il est difficile de ne pas rapprocher de la démarche de « retournement du stigmate » propre à la figure politique contemporaine de la sorcière. Ainsi, l'analyse (que l'on pourrait dire deleuzienne) de Sobunfu Somé, à l'égard des émotions, déploie-t-elle un vrai espace critique, notamment en relation avec la notion de « drame ». « Les émotions maintiennent un équilibre ; elles nous permettent d'éliminer ce qui ne fonctionne pas et de laisser entrer l'esprit […] L'émotion réelle – ou positive – est un moyen simple de se relier à ce qui se passe. Le drame, ou l'usage négatif des émotions, consiste à s'impliquer excessivement dans ce que l'on ressent, ce qui peut nous couper de ce qui se passe. […] Le chagrin consiste à ressentir quelque chose qui a besoin d'être guéri ; il relie une personne à ce qui peut l'aider à guérir. Les pleurnicheries ne visent qu'à tourner en rond pour attirer l'attention » (p. 95 ; 97-8). Une autre dimension du féminin, présent évidemment (l'ai-je déjà précisé ?) chez tout être humain, qui peut nous être utile est celle d'une pensée « en réseaux », non hiérarchique. « Il [le pouvoir féminin] ne se manifeste pas de façon démonstrative, il ne domine pas mais autorise plutôt à être soi-même, et aux choses à être telles qu'elles sont, sans agressivité ni revendication » (p. 84). Une manière d'être au monde dans l'inclusion, profondément liée à la nature dont la référence court dans le livre selon différentes modalités, jusqu'à cette image pour donner à sentir ce que peut être l'Inconnue : « C'est comme être à l'intérieur d'une fleur » (p. 146).
Le plaisir de la lecture est lié au dévoilement progressif des différentes dimensions liées au féminin comme puissance autre, et je souhaite ici le préserver, d'autant qu'il opère par tournoiement délicat autour du mystère de l'Inconnue, et produit un léger mais certain effet d'hypnose grâce auquel lea lecteurice peut entrer en relation avec sa propre réception. La mienne a pris la forme d'une lutte entre la soif de lire et l'esprit qui ne cessait de se cabrer à la lecture de tant d'apparents lieux communs. Il a fallu me calmer moi-même et me laisser envoûter pour me laisser instruire. L'intérêt de ce livre est qu'il présente différentes voix, et l'on peut tisser sa réception à l'intersection d'elles. Son effet agit par résonnances, et je me suis rendue compte de la férocité de mon système de « défenses », pour employer un vocable psychanalytique, hérité de longues études franco-françaises. Ainsi, le franc dépaysement proposé va de pair avec un subtil retour aux sources (pour ma part), où j'ai fini par apercevoir que mon avidité, tant à lire qu'à critiquer, témoignait sans nul doute d'un grand manque, résultat de l'affreux refus de la ritualité par nos sociétés sécularisées et coloniales, grinçant de mépris envers toute pratique spirituelle pour mieux détruire ce qui vit alentours. « Ce dont nous parlons est un état de conscience », dit Lynn Barron à Hilary Hart à la fin du livre. Loin des types de lecture auxquels nous sommes habitué·es, L'Inconnue, cinq présences mystiques féminines contemporaines, s'adresse à une part de nous laissée dans l'ombre, ou pour mieux dire, dans le « secret », à l'origine du terme « mystique », secret doucement approché dans ce livre, et peut-être porteur du germe d'un autre regard.
Juliette Riedler
L'Inconnue Cinq présences mystiques féminines contemporaines
L'Occident est entré, depuis quelques temps, dans sa phase de décadence. Cela s'est signalé entre autres dernièrement par son regroupement défensif spectaculaire autour d'Israël dans le conflit qui oppose ce dernier aux palestiniens. Suite à ses revers répétés en Afrique, la France quant à elle, s'est précipitée sur ses Outremers, en vue de bien marquer aux yeux de tous les limites de son territoire et d'y renforcer en toute urgence sa présence. Cette manœuvre conduit à la situation actuelle en Nouvelle Calédonie où cette volonté colonialiste se heurte à l'opposition et à la résistance farouche du peuple kanak originaire. En quoi cette situation nous regarde t-elle nous autres Antillais ? Deux points fondamentaux semblent à nos yeux nous concerner : le premier de toute évidence est la politique de colonisation de peuplement et ses implications inéluctables à terme. Le second est non moins important présentement, et plus fondamental pour la vision de sociétés et d'un monde tout autre que celui légué par la civilisation occidentale, qui apparaît de plus en plus comme l'un des piliers de cette dernière et l'élément le plus insidieux de son idéologie, à savoir la démocratie. Les Kanaks à travers leur résistance s'opposent à l'une et à l'autre. C'est là la richesse inestimable qu'ils nous apportent : à nous de savoir l'accueillir.
S'agissant de la colonisation de peuplement : quelle que soit l'époque à laquelle celle-ci advient et les circonstances qui lui donnent sa forme et son assise, l'élan animant toute colonisation de peuplement, que ses protagonistes en soient conscients ou non, provient d'une volonté de puissance et de domination qui ne tarde pas à se manifester comme telle au fur et à mesure que cette colonisation prend de l'ampleur : elle gagne en arrogance. Venant de la puissance coloniale, ce mouvement est selon les circonstances : soit,ouvertement et brutalement planifié comme dans le cas de la Nouvelle Calédonie avec entre autres : l'incitation faite aux bagnards libérés de s'y implanter ; l'orientation vers cette destination des pieds-noirs chassés d'Algérie suite à l'affranchissement de ce pays de la tutelle française ; la circulaire clairement cynique de Pierre Messmer alors premier ministre (1972) à son secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, lui enjoignant de procéder par tous les moyens (« sans qu'il soit besoin de textes, l'administration peut y veiller » ) à « l' immigration massive de citoyens français métropolitains » en vue de faire échec « à toute revendication nationaliste des populations autochtones » ; soit, en procédant en sous-maincomme c'est le cas présentement aux Antilles, en vue de susciter/organiser un ample mouvement croisé d'émigration/ immigration ; à décrédibiliser les pouvoirs locaux en vue de les encadrer ; à renforcer les organes coloniaux de répression et de contrôle (justice renforcée par de nouveaux corps, gendarmerie d'élite, Cour des comptes omniprésente sur le contrôle de gestion, préfet commué en nouveau gouverneur … ).
Dans un cas comme dans l'autre et quelle que soit la variété des moyens mis en œuvre, la politique de colonisation de peuplement vise un seul et unique objectif : « le maintien (ou le renforcement) des positions françaises » (Messmer) à travers le monde en tant que puissance économique et en tant que puissance militaire. En Nouvelle Calédonie, cette politique de colonisation de peuplement va aboutir à mettre le peuple kanak en minorité dans son propre pays, ce qui était le but recherché. D'où la mise en cause radicale de la démocratie occidentale par les Kanaks opposant à celle-ci leur mode traditionnel de délibérer.
La démocratie électorale occidentale est régie de part en part par le nombre dont l'effet est d'une part, d'uniformiser, de rendre même-pareil, autochtone et métropolitain ; l'objectif poursuivi étant, d'une part, de parvenir ainsi à la majorité pour les colons ; d'autre part, de trancher, de séparer, ceci pour une mise en ordre en vue de la compétition.
Le mode traditionnelde délibérer des peuples tels les kanaks, mais pas uniquement, est assis sur la parole, celle-ci ayant cours tant qu'ils ne sont pas parvenus à un accord, la parole étant ainsi saisie par eux dans son fondement même qui est, s'agissant des communautés, celui de rassembler.
Le glissement de ce qui constitue l'être humain en propre, à savoir la parole, vers le nombre est ce qui caractérise essentiellement la civilisation occidentale. L'effet de cette dérive qui atteint aujourd'hui une ampleur considérable compte tenu de l'importance acquise par la technique moderne et ses diffusions technologiques, est, d'une part, une indéniable efficacité, mais d'autre part, et lui étant liée, une puissance de dévastation de la terre qui évolue de conserve avec le ravalement de l'être humain à la fonction de simple rouage dans le fonctionnement du mécanisme. Le rôle joué par la démocratie occidentale, rôle que la colonisation de peuplement laisse apparaître sous son véritable jour, est de faire surgir des pouvoirs à même de s'élancer dans une compétition économique et stratégique misérable et suicidaire.
Savoir accueillir la richesse que nous apporte la résistance kanak, c'est bien entendu être veillatif à la colonisation de peuplement et à ses menaces de corruption, voire de dissolution, mais aussi nous mettre en quête d'un espace autre que celui de la démocratie occidentale, tant pernicieuse, si nous cherchons vraiment à nous épanouir dans un monde ré-approprié, ce qui ne peut advenir qu'en nous accordant pleinement à la parole, et pour ce faire, il nous faudrait d'abord apprendre à l'écouter, et cesser de la considérer comme un simple outil de communication quand c'est elle qui nous ouvre (ou devrait nous ouvrir) aux choses et au monde.
Cette contestation de la démocratie occidentale constitue très certainement le saut le plus prodigieux que nous met en voie d'accomplir la résistance kanak, et qui s'adresse à tous dans ce temps où l'histoire humaine nous a projetés et où il s'agit plus que tout d'enjamber cette civilisation mortifère.
Hier soir, Michalis Lianos nous envoie un laconique « comme prévu » accompagné du lien de son article de septembre 2022. Il nous paraît essentiel de le rééditer aujourd'hui pour comprendre le schéma général dans lequel s'inscrit le devenir de la situation politique actuelle. Il s'agit d'une sociologie des quatre solutions ou issues d'une séquence à fond révolutionnaire : il se trouve que la solution choisie par le problème présent semble être « la voie communautaire » - populiste et fasciste. La finesse de son analyse permet de sentir ce qui s'est inversé et perdu depuis les Gilets Jaunes.
Le centre politique se contracte. Citoyen.ne.s et analystes n'avaient pas compris que le supposé triomphe de la « République en Marche » en 2017 était en effet la conséquence d'une réalité pourtant évidente : même la magie omnipotente d'un système ‘majoritaire' ne pouvait plus entretenir deux partis politiques centristes qui pourraient prétendre au pouvoir. Le centre s'effondrait sous les applaudissements des centristes de droite et de gauche, enivrés par leur vision modernisatrice, supposée performante, autant sur le plan social que sur le plan gestionnaire.
Sans surprise, les augures de grands changements dynamisants ont été démentis sur le plan social. Mais cela a ajouté aux attentes déçues d'une couche de population qui observait cette fois les évolutions avec un vrai espoir et un instinct de survie activé. Porteurs de l'identité du « peuple », les Gilets jaunes ont démontré par leur présence que la partie populaire des consentants à l'alternance partisane au gouvernement, mettait désormais fin à sa tolérance. Les classes modestes qui tenaient à ‘vivre dignement de leur travail', sans assistance et avec la fierté de pouvoir influencer sensiblement le sort du pays, comprenaient maintenant qu'elles n'étaient plus indispensables à cette nouvelle recomposition bourgeoise. Comme les couches prolétaires, précaires et ségréguées, les ‘inclus' populaires devenaient désormais périphériques pour le nouveau pacte politique des classes urbaines aisées, et ceux qui aspiraient à y appartenir. La scission entre « le peuple » et « les individus » s'est confirmée. L'histoire s'est accélérée.
Elle s'est accélérée de façon parfaitement attendue, car il faut penser que le tétralemme [1] auquel fait face chaque mouvement sociopolitique radical est clair. On peut le représenter par ce schéma :
Cette représentation [2] condense l'évolution possible des mouvements sociaux à visée structurelle, c'est-à-dire, demandant un changement politique structurel plutôt que s'opposant à une mesure ou un domaine sociopolitique précis (par exemple, à un amendement du code du travail ou à un type de discrimination). Aussi, ce schéma s'applique seulement à des pays connaissant une gouvernance politique plus ou moins démocratique. Il permet de décrire rapidement où ces pays se trouvent aujourd'hui en termes de potentiel sociopolitique et quels sont les espoirs et les risques qui les entourent.
Révolution et violence
Notre point de départ doit être inévitablement le point le plus improbable, à savoir la réussite directe d'un mouvement social conduisant à un « changement structurel ». Le terme est choisi pour signifier un changement qui dépasse les bornes d'une « crise gouvernementale », en ce sens qu'il s'agit d'une modification de l'architecture institutionnelle, donc du mode de gouvernance politique d'une société. S'il est impossible de prévoir les formes d'une telle modification, il est aisé de la définir par une seule caractéristique, à savoir qu'un mouvement social à visée structurelle parvienne à inaugurer une nouvelle organisation du pouvoir dans une société. Dans le cas des Gilets jaunes, cela signifierait, par exemple, la fin des représentants politiques de carrière et le recours systématique à des formes de démocratie directe (le fameux « RIC »).
Nous ne nous occuperons pas ici des probabilités de chaque issue, mais il est facile de comprendre qu'un changement de cet ordre n'est pas très probable. Cependant, l'impossibilité d'y accéder prend plusieurs formes, notamment du point de vue de la perception des participant.e.s au mouvement social concerné. Un des aspects très intéressants de l'échec à aboutir au changement structurel est l'interprétation des faits par les parties impliquées. Il s'agit d'un angle mort en ce qui concerne à la fois la politique et la recherche. La concentration sur « le résultat » du conflit produit une représentation binaire dans laquelle les vainqueurs conservent le pouvoir et le mouvement perdant occupe sa place précédente. Ce ‘résultisme' est en vérité un puissant effet du pouvoir lui-même, qui focalise les regards sur la victoire en faisant ainsi penser que la question est tranchée, résolue.
Or, contrairement à la victoire, la défaite, oblige à une posture de discontinuité. On doit interpréter le conflit d'une façon qui explique pourquoi les porteurs du pouvoir établi sont parvenus à le conserver. En le faisant, on réaménage la compréhension politique de soi et des autres, à savoir, on réinterprète la société et son fonctionnement politique. Ici, la vision de tunnel conflictuelle se transforme en considération à 360 degrés. Chaque participant.e évolue ainsi vers une perception de la nature du pouvoir et des moyens qui ont permis sa continuité. Et parmi ces moyens, rien ne domine la perception autant que la violence, outil ultime de négociation. Son utilisation-même fait penser naturellement que si cet ultime moyen n'était pas utilisé, le mouvement aurait pu parvenir à ses objectifs, donc au changement structurel.
Deux conclusions peuvent être tirées à cette étape. Premièrement, un mouvement à visée structurelle quand il considère le cadre de son échec, ne ressemble pas du tout à un autre type de mouvement, à visée spécifique. Pour résumer cette particularité, nous pouvons dire que les mouvements à visée spécifique se focaliseront sur les aspects tactiques et conjoncturels de leur échec, car la lutte autour d'une mesure ou une condition spécifique, concerne par définition la relativité d'un « rapport des forces favorable », comme on le dit souvent dans les rangs des organisations qui animent ce genre de mouvement. Les participant.e.s savent que leurs adversaires ne luttent pas pour leur survie, et placent ainsi leur compréhension de l'échec dans le cadre d'une lutte continue dont ils ont perdu une étape. Dans ce cadre, l'issue normale est de persévérer à défier les pouvoirs établis en rassemblant plus de soutien et en améliorant sa tactique.
Il en va autrement pour un mouvement à visée structurelle. Ses participant.e.s ont conscience que répéter leur approche n'est ni possible ni souhaitable. Non seulement les traces de l'échec sont indélébiles et rendent une nouvelle mobilisation d'ampleur structurelle improbable, mais il est impossible de développer une capacité de violence comparable à celle de l'adversaire.
Deuxièmement, un tel mouvement confronté à la violence, ne dispose pas d'issue idéologique évidente. Car, justement en émergeant, il aura nécessairement rassemblé, de façon explicite ou implicite, le soutien de tous ceux qui souhaitent un changement structurel [3], et se composera par définition des tendances qui n'adhérent pas à un positionnement idéologique précédent. Si tel était le cas, il aurait par là-même été intégré dans la configuration politique établie en devenant ainsi un mouvement à visée partisane spécifique. Il existe donc un vacuum dans lequel les participant.e.s d'un mouvement à visée structurelle pensent, et se pensent, après leur échec. Dans ce cadre ils et elles devront considérer la suite.
Obstination et retrait
La suite peut comprendre un certain degré de persévérance, notamment pour la minorité des participant.e.s ayant pensé le mouvement non pas simplement comme une force de renversement du statu quo, mais comme un levier pour l'émergence d'une réalité sociopolitique précise. De ce fait, ces participant.e.s peuvent difficilement adhérer à des voies appartenant au spectre politique établi ; par conséquent, la persévérance est leur seule voie pour absorber l'échec sans avoir le sentiment de trahir leur propre engagement. Hormis la survenance d'un changement aléatoire favorable, il s'agira ici d'une impasse exprimée par l'obstination. Plus le mouvement est original, donc étranger à la configuration établie, et plus la fréquence et la durée de l'obstination seront importantes ; car, il sera difficile pour les participant.e.s attaché.e.s aux valeurs spécifiques du mouvement de trouver un refuge idéologique auprès des acteurs déjà présents [4].Cette obstination peut bien faire émerger des postures oppositionnelles qui restent marginales sans s'associer à des courants de pensée ou d'action identifiés. In fine, elles se joindront à la masse des postures qui parcourront leur environnement afin de trouver une condition plus ou moins compatible avec la transformation individuelle subie en conséquence de la participation au mouvement.
Notons ici que la posture de l'obstination, malheureusement ignorée par la recherche en sciences sociales, est une condition des plus fréquentes dans une société où l'individuation s'approfondit à vue d'œil [5]. L'individu se considérant comme une force politique en soi, affranchi des cadres prédéterminés et capable de choisir ses préférences à la carte, procède de façon indépendante à l'ajustement de son intégration sociopolitique. Ainsi, il ou elle se trouve guidé.e par la conjoncture qui l'entoure en explorant la compatibilité de ses choix individuels avec les courants socioculturels qui traversent son environnement. Cela ne signifie pas que chaque participant.e en retrait du mouvement, fluctue de façon aléatoire sur les diverses vagues postindustrielles, mais i.elle navigue dans ces eaux en gardant un cap plus ou moins déterminé et en rapport avec la conjoncture. Il s'agit ici d'un processus de normalisation progressive qui rebat les cartes des postures politiques en influençant aussi bien celles et ceux qui ont éprouvé l'échec du mouvement, mais aussi les environnements qu'ils et elles peuvent influencer par l'expression de leurs avis. La normalisation conjoncturelle est donc une réserve de contestation, capable aussi bien d'alimenter des oppositions à visée spécifique que de verser à terme dans les deux autres grands courants auquel l'échec du mouvement donne lieu.
Mise à jour idéologique
Pour la majorité des acteurs, toujours et partout, les voies ouvertes déterminent les directions possibles. Si un mouvement a produit un certain impact public, les forces politiques et les acteurs qui les portent adaptent leurs discours et pratiques. La sphère politique postindustrielle est structurellement orientée vers la démocratie représentative, fortement frelatée par des systèmes électoraux non proportionnels, capables de produire des gouvernements jouissant d'une majorité parlementaire. Transformer une minorité en majorité absolue, implique presque toujours un avantage pour des positionnements relativement conservateurs. Car, l'existence même d'un système où les citoyens ont leur mot à dire, signifie souvent qu'une majorité souhaite sa continuité, ou du moins la tolère. Dans le cas contraire, il s'agit de ce que l'on appelle une « crise », à savoir une mise à nue de la non représentativité gouvernementale, ou du moins, une critique du pacte qui conduit à sa tolérance.
Pour les participants d'un mouvement à visée horizontale qui a réussi à générer une crise mais échoué à provoquer un changement structurel, les forces critiques déjà établies représentent un véritable salut. Lors du mouvement, et à l'aune de son influence, ces forces auront ajusté leur discours afin de bénéficier de sa dynamique critique et, dans la mesure du possible, l'instrumentaliser en augmentant leur propre influence. On peut aisément séparer ces forces critiques en deux camps, déterminés respectivement par leur priorité idéologique ou communautaire. Pour nos besoins ici, donnons une définition lapidaire de ces caractéristiques. La caractéristique idéologique concerne un cadre normatif qui devrait s'appliquer à la vie collective humaine, toujours et partout ; donc, un ensemble de projections, y compris politiques, prétendant à une validité externe à la collectivité concernée. En revanche, la caractéristique communautaire puise son cadre normatif à l'intérieur du lien collectif, qui devient la raison d'être de ce cadre et le socle de sa projection politique. Les deux camps possèdent bien sûr les deux caractéristiques, idéologiques et communautaires, mais ce qui les distinguent est la priorité donnée à l'une de ces deux caractéristiques.
La voie idéologique est donc ouverte après l'échec, à deux conditions. Premièrement, l'existence d'un acteur établi, par exemple un mouvement ou un parti politique, assez critique envers le gouvernement pour accepter tacitement qu'un changement structurel serait légitime. Ceci implique donc que cette critique traverse plusieurs domaines ; par exemple, les domaines économique, social, environnemental, etc. Deuxièmement, il est nécessaire que cet acteur établi n'ait pas exprimé d'opposition au mouvement ou qu'il ait montré une sympathie pour sa cause, voire un certain soutien. La rencontre est ainsi mutuellement souhaitable. Pour l'acteur établi, le bénéfice est majeur et multiple. S'il s'agit d'un parti politique, l'avantage électoral est évident. Mais en tout état de cause, le fait que les participants d'un mouvement majeur s'y intègrent en grand nombre renouvelle les lettres de noblesse de radicalité de l'acteur établi en le consacrant en tant que porteur authentique des demandes critiques venant spontanément de la société. Pour les participants du mouvement ayant échoué, le rapprochement constitue un compromis salutaire, en ce qu'il permet de « continuer la lutte » et ne pas être obligé de faire face à l'échec. En s'appropriant cette continuité comme une mise à jour idéologique, on transforme un échec net en réussite relative, puisque la critique du système se trouve augmentée. De plus, cela permet de conserver l'identité symbolique du mouvement. Cette posture est représentée dans notre exemple par l'entrée croissante des membres de la France Insoumise et du Nouveau Parti Anticapitaliste dans le mouvement des Gilets Jaunes quand ce dernier commençait à s'affaiblir, et le refuge idéologique et électoral que plusieurs membres des Gilets Jaunes ont trouvé auprès de la France Insoumise. Il est important de noter ici que ce choix – qui écarte des acteurs au discours plus historique ou théorisé, et moins spécifiquement anti-gouvernemental, tels que le NPA ou le PCF – marque la préférence pour maintenir l'espoir déçu d'un changement structurel imminent, d'un renversement rapide qui constituerait non seulement une mutation profonde mais aussi une démonstration de force ; autrement dit, une victoire qui laverait l'affront des sacrifices non récompensés lors du mouvement.
La voie communautaire
La priorité donnée au lien collectif est profondément significative en général, et cruciale dans les dynamiques du conflit [6]. Elle présente l'attrait d'une posture fondée sur une opposition bien plus ‘personnelle' que la voie idéologique, car au lieu de diluer les participants du mouvement dans des catégories sociopolitiques abstraites et durables dans le temps (par exemple, la « classe »), elle leur permet de lutter ‘en tant qu'eux-mêmes' en maintenant le lien qui les identifie. Ainsi, ils et elles évitent la perte de leur identité, donc la perte de leur rapport à la lutte qui les a constitué.e.s en collectivité. Préserver ce lien est important à plusieurs titres.
Premièrement, on circonscrit la collectivité du mouvement en le situant dans le cadre exclusif de son action, et on garantit ainsi la continuité de sa visée horizontale et de son ambition révolutionnaire.
Deuxièmement, le principe identitaire de la collectivité permet aux participants qui ont rejoint le mouvement en tant que « révolutionnaires », sans appartenance idéologique ou politique précédente, ou en dépassant cette appartenance, à maintenir cette position et à se passer de tout examen réflexif de leur opposition au pouvoir établi.
Troisièmement, il permet l'intégration « en ses propres termes » tout en permettant le soutien à un acteur établi, notamment tout acteur politique dont le lien fondateur est aussi communautaire. Car, l'avantage des collectivités à fondement identitaire, c'est-à-dire des communautés, est à la fois d'être animées par définition d'une volonté de renversement de tout ordre ne priorisant pas l'appartenance identitaire, et de pouvoir associer à leur action toute communauté qui se reconnaît dans ce projet de renversement. Du moment où cette communauté est en conflit avec l'ordre établi et ne suit pas de cadre idéologique mettant en péril la priorité du lien communautaire, l'association est possible.
En même temps, cette association se fait au prix de la radicalisation communautaire, c'est-à-dire de la ligne de faille entre « nous » et « eux ». Cela implique une redéfinition continue des ‘autres', qui s'opposent au projet communautaire, ou l'entravent en suivant des voies alternatives ou en étant inertes. L'avantage structurel de la dimension communautaire est de ne jamais se pencher de façon critique sur soi-même, car le sens du lien communautaire est l'appartenance, qui se suffit à elle-même.
La voie communautaire est donc la seule voie qui permet la poursuite ‘pure' du projet révolutionnaire. Elle ne le frelate pas pour renforcer une quête de pouvoir existante, et elle n'élimine pas son identité fondatrice. Elle est aussi compatible en parallèle avec la posture d'obstination, car un mouvement identitaire plus large n'entrave pas les protestations des groupes autonomes. Son attrait est ainsi particulièrement fort pour un.e participante.e ayant certaines caractéristiques, tels que les suivantes :
1- Cherche une rupture structurelle nette.
2- Souhaite que cette rupture soit attribuable sur le plan de l'identité du mouvement et du pouvoir établi, c'est-à-dire à « nous » dans notre lutte contre « eux ».
3 - Identifie politiquement les autres par leur degré de soutien au projet de changement structurel.
La combinaison de telles caractéristiques, oriente inévitablement vers les forces qui se réclament de la discontinuité sociopolitique en justifiant leur projet sur le plan des droits d'une communauté, plus que sur une critique sociale civique. Il est facile de comprendre que cette voie rencontre de façon croissante depuis la seconde guerre mondiale l'accusation de « populisme », voire de « fascisme ». Les forces associées au fonctionnement de la démocratie capitaliste postindustrielle, le fameux « front républicain », sont obligées de constituer leur présence sur la nécessité de la gouvernance efficace, fut-elle toujours minoritaire. En transformant ainsi le sens de la démocratie, elles ne disposent plus de la légitimation démocratique évidente, irréfragablement liée à la majorité. Par conséquent, leur critique face aux forces qui se présentent comme une communauté légitime (le « peuple ») ne peut être qu'une défense sur la nature de la démocratie, par un discours qui exclue ces outsiders en tant qu'antidémocrates ! [7] La dynamique peu logique mais bien politique ainsi enclenchée, conduit à la validation de la démocratie sur la sphère publique non pas par la participation mais par la médiation des institutions – contre lesquelles le mouvement se dresse – en ne laissant à ce dernier que la possibilité de se penser en tant que « peuple » luttant contre l'oligarchie, et d'expliciter en conséquence de plus en plus cette position dans ses représentations publiques. C'est un glissement légitime, mais fatal sur le plan tactique, car il donne aux forces établies la possibilité de porter l'accusation de « populisme », c'est-à-dire de représenter la communauté des participant.e.s, et par extension le mouvement entier, en tant qu'usurpateur ; usurpateur du corps civique, de la politie dans sa totalité, et – par conséquent – menace directe pour toutes les catégories sociales de cette politie qui n'appartiennent pas au mouvement. A partir de ce point, la voie communautaire entre dans le piège de sa propre radicalisation. Plus elle se tourne vers son lien communautaire et son identité de « peuple » et plus elle se soumet à la délégitimation par ses adversaires en s'auto-suffocant.
Nous sommes ici à l'origine de la dynamique autoritaire issue des mouvements fermement démocratiques et anti-autoritaires. La voie communautaire représente en effet l'asphyxie politique de ceux qui, en refusant d'intégrer l'organisation politique qu'ils combattent, sont poussés à la marge. Ils et elles, ou du moins une bonne partie d'entre eux, enfermés dans leur impasse et accusé.e.s de vouloir subvertir ce qu'ils chérissent, percevront le jeu politique de la démocratie capitaliste comme rien d'autre qu'un instrument dissimulant la force brutale des élites. Par analogie avec leurs adversaires, ils pensent donc que seule la force brutale du « peuple » pourra y faire face, pour assainir le système et le tourner vers la vraie mission, naturellement fondée sur le ‘vrai' lien communautaire.
Nous sommes ici en pleine vision autoritaire, et à un pas du fascisme. Etre en communauté peut devenir désormais le projet politique en soi, ce qui dépend du nombre des participant.e.s frustré.e.s et des aléas politiques. Une humiliation ethnique, un scandale, un gouvernement ‘arrogant', un parti politique rompu à ces thèses de longue date, une crise économique, sociale ou sanitaire [8], un événement violent… peuvent contribuer de façon substantielle à l'évolution autoritaire, puis totalitaire sur le plan culturel et symbolique. L'utilisation de la force devient un droit de défense populaire et le pluralisme devient suspect.
Nous avons tracé ici très sommairement les conséquences d'une démocratie capitaliste trop bien organisée pour supporter des « intrus » d'origine populaire, et capable de les conduire à la marge en les radicalisant. Cette configuration ressemble beaucoup à ce que prétendent les études sur le déclenchement des carrières déviantes violentes à partir d'une quête de justice [9] et cette ressemblance est due à la même dynamique, produite par l'indignation suffoquée. Les résultats des récentes élections françaises et les tensions qui traversent l'Europe et les Etats-Unis actuellement, devraient convaincre les classes supérieures qu'ouvrir le système politique en général, et électoral en particulier, est nécessaire, y compris pour leur propre survie à long terme. Sinon, un vent d'autoritarisme réussira là où des mouvements démocratiques ont échoué. La contraction du lien social parmi ceux qui ne peuvent devenir les individus concurrentiels et ouverts au changement mondialisé n'augure rien de positif, ni pour la démocratie capitaliste ni pour ceux qui cherchent à la remplacer par des régimes plus libres et égalitaires. Si la voie communautaire l'emporte, une opportunité sera remplacée par une tragédie au centre de laquelle se trouvera l'oppression violente.
Michalis Lianos
[1] Problème à quatre solutions, qualitativement différentes.
[2] Une première présentation de cette « jonction en T » a été proposée dans la série d'entretiens de l'auteur sur la Politique expérientielle .
[3] En restant à l'exemple des Gilets jaunes, les minorités ethnoraciales étaient favorables au mouvement sans s'y impliquer de façon explicite et en grand nombre.
[4] Toujours dans notre exemple, les Gilets jaunes, en prônant la déprofessionnalisation de la politique et l'utilisation fréquente des formes de démocratie directe pour la prise des décisions collectives, avaient développé très tôt une vision opposée non seulement au gouvernement, mais aussi aux partis politiques en général. Cela explique dans une grande mesure la longue persévérance de leurs « actes » pendant très longtemps, en dépit de l'attrition flagrante et croissante subie par le mouvement.
[5] V. par exemple ici comment cette posture d'obstination refoulée peut contribuer de façon critique à des changements de grande échelle.
[7] Les Gilets jaunes sont tombés sous cette critique en dépit de leur refus de déléguer leurs décisions collectives, de leurs assemblées constantes, et de leur demande d'un mode de décision référendaire ; en somme, de leur attachement ardant au principe de la majorité absolue.
[8] L'exemple du comté de Shasta, enclave rurale en Californie progressiste et mondialisée, montre comment des dynamiques de conflit peuvent s'enclencher à partir d'une cause aléatoire.
L'été dernier, une militante française a pu se rendre à Lviv, à l'est de l'Ukraine, où elle a rencontré deux militant-es du groupe local Eco-Platforma (« l'Eco-Plateforme ») se revendiquant de l'éco-anarchisme. Connu pour avoir organisé de nombreuses actions écologistes avant février 2022, allant des ateliers éducatifs sur la libération animale aux éco-camps pour s'opposer aux projets de construction, ce groupe a mis en pause certaines de ses activités après l'invasion russe pour s'organiser plus efficacement en soutien aux éco-anarchistes au front. La discussion a porté sur le véganisme en temps de paix et en temps de guerre, la critique des technologies et de la société industrielle, les défis particuliers auxquels fait face l'anarchisme vert en Ukraine, l'entraide au sein du mouvement anti-autoritaire et les perspectives pour l'après-guerre. [1]
Pourriez-vous raconter dans quel contexte est né votre collectif ? Vous-êtes vous inspiré-es d'autres collectifs éco-anarchistes vous ayant précédé-es ?
Igor [2] : A la fin des années 2000, le mouvement anarchiste ukrainien comptait en son sein plusieurs groupes étudiants, anarcho-syndicalistes, antifascistes, anarca-féministes... Pourtant il y avait très peu d'initiatives noires et vertes (éco-anarchistes). Je connais seulement Vilna Zemlya (Terre libre) qui existait à Kyïv en 2012-2013… [3] Vers chez nous, à Lviv et à Ternopil, il y avait aussi eu une initiative éco-anarchiste. Tout ça existait avant le Maïdan.
En 2012-2013 déjà, le mouvement anarchiste a traversé une crise majeure et beaucoup de projets ont cessé d'exister. Et à la suite du Maïdan, il ne restait plus qu'une poignée de petites initiatives. A Lviv, les anarchistes n'étaient presque pas représenté-es. Le mouvement existant était marqué par des scissions et des dissensions internes.
Dans l'ensemble, après le Maïdan, de nombreuses personnes s'intéressaient à la politique, mais n'avaient plus de collectif. Quelques militant-es de Tchernihiv, Dnipro et Kyïv, mais surtout de Lviv, se sont alors réuni-es pendant quelques jours pour discuter des perspectives d'organisation communes. Beaucoup étaient déjà impliqué-es dans des mouvements sociaux. Une partie voulait lancer une initiative pour promouvoir le véganisme et la défense de l'environnement. Dès le début, cette envie coexistait aussi avec une volonté de ne pas juste créer une initiative végane de plus, mais d'élargir la critique à l'anthropocentrisme et au capitalisme.
Ce projet a existé pendant un petit moment à Lviv, puis ses membres ont fait expérience des répressions plutôt liées aux actions écologistes. Une partie du mouvement s'occupait aussi des actions sociales, participant aux luttes des travailleur-euses et aux campagnes contre l'impérialisme russe. En 2016, il n'y avait plus de mouvement à proprement parler et il fallait à nouveau recommencer à partir de zéro.
Le collectif s'était auto-dissout à cause de la répression ?
Igor : Je dirais qu'une partie des militant-es qui étaient les plus proches du mouvement anarchiste ont été touché-es par la répression. Celle-ci n'était pas très forte, il s'agissait plutôt d'intimidations. D'autres ont simplement décidé de se concentrer sur leur vie personnelle plutôt que de continuer à militer. D'autres encore se sont engagé-es plus intensément dans les mobilisations contre des grands projets de construction, pour la défense de l'environnement, par exemple dans le mouvement pour préserver les arbres sur la place de Saint Yourï à Lviv en 2015. Ces personnes prenaient aussi part aux blocages de chantiers.
L'Eco-Plateforme s'est formée à peu près à ce moment-là. On a atteint un pic vers 2018 avec à peu près une quarantaine de personnes très actives dans le groupe. On a fait face à de la répression extérieure, certain-es camarades ont été attaqué-es au couteau par des fachos, d'autres ont subi des répressions policières, notamment des perquisitions. Il y avait aussi des problèmes à l'intérieur du mouvement, certain-es militant-es se révélaient être des provocateurs policiers, des choses comme ça. Je pense que ça arrive dans n'importe quel mouvement. On parle des gens à qui on fait beaucoup trop confiance et qui provoquent des scissions et des embrouilles. A la fin, on fait moins confiance aux autres. Je peux raconter plus en détails, mais je ne suis pas sûr que ça ait un sens.
Tu as mentionné des camps qui se mettaient en place pour protéger des parcs. Qui prenait part à ce genre d'occupations ?
Igor : Ce genre de mouvements arrivaient souvent de manière spontanée, il suffisait que des habitant-es du coin se rencontrent. Il y avait cette nuance qu'à chaque mouvement d'opposition à un nouveau projet de construction, s'incrustaient des gens de divers bords politiques qui pouvaient se dire de gauche, de droite, défenseur-euse de l'environnement ou peu importe : ces gens-là voulaient simplement obtenir de l'argent de la part des constructeurs et ainsi lancer leur propre carrière politique.
A une certaine période, on travaillait ensemble avec le mouvement « Narodna diya » (« L'Action populaire ») sur des actions contre les projets de construction. Ce groupe ne nous a pas trop aidé-es, mais a quand-même formé une liste aux élections municipales. Au début, ses membres se disaient anti-autoritaires et n'étaient pas lié-es à un parti, mais dès qu'il y a eu des élections, le groupe s'est lancé là-dedans.
De manière générale, ce genre d'occupations locales apparaissaient et disparaissaient constamment, ça ne durait jamais très longtemps. Quand ça se terminait, il n'en restait pas grand-chose.
Quelles genres d'actions faisiez-vous avant l'invasion ?
Igor : On a fait beaucoup d'actions, ça nous arrivait d'en faire une trentaine par mois, parfois, c'était deux ou trois par jour. Il y avait des grosses actions qui pouvaient devenir des campagnes et avaient besoin de diffusion médiatique. Il y avait des actions éducatives, des camps militants où les gens pouvaient se rencontrer pour discuter pendant deux-trois jours. Après chaque éco-camp, de nouvelles personnes venaient militer avec nous. On a aussi fait des actions contre les zoos et les cirques.
On essayait aussi de monter des infrastructures, par exemple on tenait une salle de gym pour des végan-es où plusieurs activités étaient proposées, notamment la lutte et le muay-thaï. On avait aussi un café végane, un centre social : plusieurs coopératives en tout. Tout ça avait un succès relatif. Avec cette gym, on a contracté beaucoup de dettes. On a dû travailler pendant quelques années pour les rembourser. Les coopératives ont fini de manière un peu triste.
Quand vous organisez des actions et des événements culturels régulièrement, beaucoup de gens passent par votre mouvement. Je crois qu'au moins 400 personnes sont passées par l'Eco-Plateforme. La plupart finissent par s'intégrer dans la société, en restant végans, mais fondent une famille, travaillent et se mettent à nous critiquer. Ces personnes disent après qu'en grandissant, elles sont devenues plus sages, pendant que nous, on est une bande de cons qui courrons toujours avec nos affiches. D'autres personnes sont restées.
Olena : Juste avant la guerre, on n'était pas nombreux-ses. Personnellement, j'ai rejoint l'Eco-Plateforme en 2020. Ses membres me paraissaient dignes de confiance, même en étant assez peu. D'autres personnes venaient de temps en temps.
Quels sont vos liens avec d'autres mouvements politiques, par exemple les féministes ?
Olena : Les plus grosses actions féministes avaient lieu le 8 mars, elles étaient organisées par des organisations féministes plus « mainstream ». Nous y allions pour porter notre propre discours qui n'était pas forcément partagé par d'autres. Beaucoup de personnes de différents bords politiques venaient à ce genre de mobilisations, par exemple les féministes libérales.
Quand nous organisions des actions nous-mêmes autour de l'écologie ou du véganisme, les militant-es d'autres collectifs qu'on appelait à venir ne voulaient pas forcément appuyer une action qui n'étaient pas organisée par leur groupe. Les participant-es étaient peu nombreux-ses et c'était surtout des gens qu'on connaissait déjà.
Nous avons aussi soutenu et accompagné des personnes de notre entourage qui exprimaient l'envie de devenir véganes en leur donnant accès à des ressources éducatives, en leur montrant différents films sur le sujet par exemple. Moi personnellement, ça m'avait beaucoup aidée de pouvoir discuter avec d'autres militant-es concernant mon véganisme.
Igor : Nous sommes face à plusieurs problèmes à fois. D'un côté, pour beaucoup de féministes et d'anarchistes qui partagent certaines de nos valeurs, notre activité reste encore trop radicale. Beaucoup d'anarchistes sont anthropocentré-es et ne s'intéressent qu'aux problèmes des humains. Ces anarchistes ne portent aucune critique de la civilisation dans son ensemble.
D'un autre côté, beaucoup de militant-es véganes ont réussi à s'intégrer dans la société. Ces véganes n'ont aucune volonté révolutionnaire et sont satisfait-es quand il y a plus de produits véganes au supermarché ou lorsque de nouveaux cafés véganes ouvrent dans leur quartier. Pour eux, le véganisme est surtout un style de vie. On peut agir ensemble parfois, mais il n'y aura pas de vision plus globale pour nous unir.
Quelle serait une vision non-anthropocentrée de l'anarchisme ? Et quelles sont vos tactiques pour la promouvoir ?
Olena : Les anarchistes soutiennent tou-te-s celleux qui sont opprimé-es par l'État et le capital. Mais souvent on oublie l'oppression qui touche à d'autres espèces et aux éco-systèmes. Concevoir l'anarchisme depuis le point de vue d'une « total liberation » (une libération totale), qui inclut bien évidemment aussi les minorités sexuelles et de genre, permet d'échapper à la hiérarchie pyramidale où l'humain est au-dessus du reste, c'est-à-dire des êtres vivants non-humains et des milieux naturels comme les forêts.
Les non-humains subissent l'oppression la plus massive. Les animaux d'élevage vivent dans de véritables camps de concentration. Tout le monde n'aime pas ce genre de comparaisons, mais de fait c'est ce qui se passe. Beaucoup de gens préfèrent ne pas y penser. Nous essayons d'aborder ces sujets à travers des projections publiques des documentaires qui traitent de l'exploitation des non-humains, tels que Earthlings (2005) ou Dominion (2018).
[Le film Earthlings a eu très forte influence sur les milieux militant-es luttant pour la libération des non-humains. A titre d'exemple, en juillet 2020, dans la ville de Loutsk à l'ouest de l'Ukraine, l'ex-détenu Maksym Kryvoch kidnappe les passager-es d'un bus international et les oblige à regarder ce documentaire. Il exige du président Zelensky que celui-ci recommande publiquement Earthlings sur ses réseaux sociaux. Ce-dernier accède à la demande, mais supprime la publication immédiatement après la libération des otages.]
Notre dernière projection sur ce sujet a eu lieu après l'invasion russe, on a regardé le film Seaspiracy (2021) à propos de l'extinction des espèces océaniques.
Igor : Si nous avons autant mis l'accent sur l'éducation populaire dès le début, c'est que nous avions compris que très peu de gens partageaient nos analyses. Même les personnes plus militantes sur ces sujets-là et véganes pratiquant-es croyaient que la situation globale allait en s'améliorant, gardant la foi en le progrès, la culture, croyant que les gens devenaient plus solidaires… C'est se mettre à l'écart de la lutte en considérant le combat comme étant gagné d'avance.
Étonnament, même les personnes qui se pensent politisées sont la plupart du temps apolitiques dans leur approche [attentiste]. L'ensemble de l'activité politique de notre pays, en partant de la Verkhovna Rada (le parlement ukrainien) jusqu'à tout en bas, est basée sur le populisme. Organiser des actions permet à des gens de gagner en visibilité sur les réseaux sociaux, de lancer une carrière ou d'obtenir des subventions plus que de porter des vraies idées.
Ces derniers temps, le climat était donc très mauvais pour porter des idées radicales. Si on appelait à voter pour nous en promettant des hausses de salaire, notre projet aurait été soutenu. Alors que le genre d'idées qu'on porte, comme le besoin de réduire globalement notre consommation matérielle, va à l'encontre d'une certaine idée de confort matériel auquel beaucoup restent attaché-es.
Olena : On peut y rajouter notre vision techno-critique, car toutes les technologies sont interdépendantes et on ne peut pas simplement les classer en bonnes ou mauvaises. Le progrès d'une branche scientifique spécifique entraîne le progrès dans d'autres branches. Ces résultats peuvent toujours servir pour endommager encore plus les milieux naturels et augmenter le contrôle des humains qui se retrouvent dans une position d'indésirables au sein de la société techno-industrielle.
Il suffit d'observer la transformation de l'espace publique. Les parcs sont désormais remplis des caméras de vidéo-surveillance. Ça fait penser aux supermarchés et aux zoos. Parfois il y a aussi des dispositifs d'enregistrement de voix et les policiers circulent souvent. Malgré ça, beaucoup veulent encore croire qu'on progresse.
Historiquement, les groupes se revendiquant de l'écologie profonde comme vous le faites étaient souvent partisans de la réduction drastique de la population humaine et portaient souvent des discours racistes et xénophobes concernant le fort taux de natalité dans les pays du Sud global. Comment réconciliez-vous la lutte contre les oppressions sociales avec un prisme écologiste radical qui met en avant l'impact dévastateur de notre espèce sur le reste du vivant ?
Olena : D'un côté, c'est souvent les pays considérés comme étant les plus développés qui se retrouvent à avoir un impact écologique fort, plus fort que ceux où la population est importante et grandit vite. D'un autre côté, même si ce facteur démographique est réel, il est souvent lié au patriarcat, mais aussi à l'impérialisme, donc à toutes les structures sociétales qu'on critique.
Une transformation radicale de notre rapport au reste du vivant est-elle encore envisageable ?
Igor : On est allé si loin que… Peut-être qu'il y a cent ou deux cent ans, si certaines idées avaient été réalisées, ça aurait pu changer quelque chose, maintenant, il ne s'agit plus de combattre l'avarice de certaines personnes ou des corporations, mais de l'ensemble de la culture humaine. Certain-es parlent encore des bon-nes ouvrier-es versus les méchants capitalistes. Quand tu parles avec ces mêmes ouvriers, tu te rends compte que les mêmes valeurs capitalistes les animent. La civilisation humaine en tant que telle exploite et oppresse. Dans tous les pays que j'ai pu visiter, même les militant-es se disant anarchistes ou révolutionnaires s'inscrivent souvent assez confortablement dans le mode de vie de leur société.
Olena : Les gens ne veulent pas changer leurs habitudes et refusent de prendre en compte d'autres oppressions que celles qui les touchent. A la limite, on peut avoir de la compassion envers les femmes, même si le sexisme persiste dans des communautés anarchistes. Mais quand il s'agit de changer ce qu'on mange…
Igor : La révolution commence dans la cuisine.
Olena : Tout le monde est d'accord qu'il faut trier les déchets, que le changement commence par soi-même. Certain-es soutiennent que ça ne va rien changer, que c'est surtout la faute aux grandes entreprises. Ce qui est vrai en soi, il y a effectivement 100 multinationales qui sont responsables des 70-80 % des dégâts écologiques. C'est un fait. Mais ça ne change rien au fait que la plupart des gens ne veulent pas transformer radicalement leur façon de vivre.
Igor : Les militant-es politiques professent certaines valeurs et parlent de l'utopie qui adviendra si leur projet politique gagne, mais ne sont pas capables de les mettre en place au sein de leurs mouvements qui rassemblent une centaine de personnes ou même chez elleux. Certain-es s'expriment contre le capitalisme, mais restent les personnes les plus égoïstes, avares et compétitives dans leur vie quotidienne…
Une dizaine d'années plus tôt, on croyait que les gens manquaient d'informations, qu'il suffisait de les sensibiliser. Aujourd'hui, toutes les informations sont accessibles, on choisit juste de ne pas voir. On doit donc chercher d'autres moyens d'agir. Plutôt que de chercher à tout prix de convaincre la société, je pense qu'on devrait former plutôt des contre-sociétés, des communes partageant des valeurs communes au milieu de ce qui existe.
Partie II : Après l'invasion
Au moment de l'invasion russe, avez-vous cherché à rejoindre le bataillon anti-autoritaire qui était en train de se constituer à Kyïv ? Avez-vous actuellement des camarades au front ?
Olena : Lorsque l'invasion totale a commencé, nous avons tou-te-s décidé d'aller nous battre. Pourtant les femmes n'étaient pas très demandées. Certains de nos camarades ont tenté de rejoindre le bataillon anti-autoritaire, mais seul un camarade a réussi. Ce n'était pas très simple de les intégrer.
Igor : Ils avaient leurs propres critères, sans doute l'appartenance à un milieu contre-culturel.
Olena : Nos camarades qui sont au front cherchent à montrer qu'il existe de nombreux-ses combattant-es végan-es et éco-anarchistes qui participent activement aux combats. Ça peut être des tireurs, des médics… Ces personnes peuvent s'afficher publiquement en tant qu'éco-anarchistes, en mettant par exemple des autocollants sur leur voiture ou des blasons sur leur uniforme. Ces combattant-es font aussi de la propagande au sein de l'armée pour le véganisme. On peut soit cuisiner soi-même, soit chercher de l'aide auprès de certaines initiatives qui soutiennent les combattant-es végan-es. En Ukraine, l'État ne fournit pas d'aide alimentaire aux soldats et, de manière générale, c'est assez compliqué d'être végane.
Comment s'organisent les éco-anarchistes au front ? En cherchant à se regrouper au sein d'une sous-division commune ?
Olena : On n'a pas de division commune… Il y a surtout pas mal de militant-es sympathisant de nos idées. Ça ressemble à une cellule de sympathisant-es. Selon nos règles, seules des personnes véganes peuvent se présenter en tant que militant-es membres de l'Eco-Plateforme et toutes les personnes dont je parle ne le sont pas, même si elles travaillent dessus.
Igor : Au début de la guerre, beaucoup de personnes sont venues à Kyïv depuis plusieurs villes pour combattre. Une partie a rejoint le bataillon anti-autoritaire et le reste a commencé à travailler au sein des Collectifs de solidarité (qui s'appelaient « Operation Solidarity » à l'époque). Pendant le premier mois de l'invasion, on allait aux centres de recrutement de l'armée, cherchant à rejoindre ce bataillon, mais ça n'a pas marché. On a pas été inscrit là-bas.
Olena : Au lieu de ça, on a trouvé un entrepôt pour stocker des dons qu'on gérait avec des militant-es venu-es d'autres villes, de Kyïv notamment. Aujourd'hui, ces militant-es sont rentré-es chez elleux. Depuis, il y a eu des conflits et une scission au sein de l'Operartion Solidarity qui a abouti en la création des Solidarity Collectives (« les Collectifs de Solidarité »). Mais un réseau est resté en place et nous soutenons toujours des anarchistes et anti-autoritaires qui sont au front. Les Collectifs de Solidarité soutiennent les combattant-es proches de nous, mais c'est important de ne pas uniquement compter sur ce réseau-là et de développer des liens par nous-mêmes, car on veut qu'il y ait de l'entraide dans tout le mouvement et que ça ne soit pas le monopole d'un groupe.
Est-ce que votre collectif continue à mener des actions en temps de guerre ?
Olena : Quand on se bat au front, on n'a plus beaucoup de temps pour mener des actions militantes ou poursuivre le travail médiatique. On continue à avoir une présence sur les réseaux, en s'appuyant sur des personnes qui ne sont pas au front ou qui alternent. Nous continuons à mener une campagne d'information, à pousser nos idées… En Ukraine, on parle beaucoup d'écologie, mais il s'agit surtout d'appels à signer des pétitions de toute sorte qui ne garantissent absolument rien. Trente ans depuis la création d'un État ukrainien indépendant, les gens croient toujours aux pétitions et ont peur de participer aux actions directs écologiques.
Igor : On souhaite partager nos valeurs au maximum. Beaucoup de véganes ne comprennent pas pourquoi on veut faire des actions, ces personnes veulent seulement être respectés et pouvoir s'inscrire dans la société.
Olena : Avant, les végan-es étaient un peu considérés comme des freaks. Je comprends le fait de vouloir être vu-e normalement… Mais pour nous, si on est végan-e, ce n'est pas, en premier lieu, pour soi, pour préserver sa santé ou pour être stylé-e, mais pour les autres êtres vivants. Si on ne cherche pas à être conséquent-e dans son véganisme, on peut soutenir une société qui repose sur le meurtre et l'exploitation animale en espérant qu'un jour, tou-te-s les humains seront respecté-es et leur confort protégé en son sein, peu importe leur choix de consommation. En même temps, dans cette société-là, les êtres vivants non-humains ne seront toujours pas confortables.
Vous avez dit qu'il était difficile de diffuser vos idées dans une société dont les membres préfèrent ne pas questionner leurs privilèges ou à leur participation à l'exploitation animale. J'imagine que c'est devenu encore plus difficile après l'invasion ?
Olena : Certain-es de nos camarades pensent qu'en temps de guerre, les gens accordent moins d'attention aux questions du véganisme… La guerre est à la première place, car beaucoup de leurs proches combattent. Personnellement, je ne peux pas dire que j'ai remarqué une différence d'attitude trop importante. Il y a toujours des personnes qui nous écrivent en proposant différentes idées d'action. Un camarade a fait des auto-collants pour mettre en évidence les parallèles entre l'exploitation animale et la guerre : par exemple, « l'armée russe torture des innocent-es, ne faites pas comme elle ». On les a collés à Lviv.
On utilise le thème de la guerre pour aborder l'exploitation animale et des milieux vivants. En faisant ces parallèles-là, on cherche à créer une image dans la tête de la personne qui voit le sticker, sans poser de mots trop compliqués dessus. Cette personne va se poser des questions ou peut-être s'énerver, mais en tout cas elle va y réfléchir.
Est-ce que vous liez la guerre aux autres processus de destruction des milieux vivants ?
Igor : Je pense que ces processus-là peuvent rester relativement indépendants. Bien sûr, en temps de guerre, les gens ont plus de confiance en l'État et d'autres structures de pouvoir, ce qui lui donne une plus grande marge de manœuvre. Par exemple, le fait qu'ils veuillent agrandir la station de ski d'élite à Bukovel avec un projet de construction massif, alors qu'il s'agit d'un sanctuaire pour de nombreux animaux. [4]
On avait eu d'autres problèmes locaux de ce genre. Près de Lviv, un oligarque du coin avait tout simplement confisqué un lac aux gens pour construire un complexe résidentiel de luxe autour. Il ne s'agit pas forcément d'un processus centralisé. Un oligarque détruit une forêt pour construire un hôtel, pendant ce temps-là, une centaine d'ouvrier-es vont abattre des arbres pour les revendre. Tout dépend juste des capacités de nuisance de chacun-e.
Quelles sont vos perspectives pour après la guerre ?
Igor : Beaucoup de nos camarades sont actuellement en Pologne où les conditions sont moins difficiles et le capitalisme est plus vivable. Peut-être qu'à la fin de la guerre, il y aura des antennes de l'Eco-Plateforme dans d'autres pays européens, mais honnêtement je n'y crois pas. Pour réussir à faire ça, il faut travailler dès maintenant, et je ne pense pas que les gens soient prêtes à le faire.
Olena : On n'en sait rien, tout change tout le temps. La plupart des ukrainien-nes, même les plus politisé-es, qui luttaient pour l'indépendance de l'Ukraine face à l'impérialisme russe en 1989-1991, ne croyaient pas que l'État russe allait nous envoyer des missiles en 2022. Qui sait ce qui arrivera après la fin de la guerre ? Peu de gens avait prévu la pandémie et le confinement, pourtant ça a bien eu lieu et c'était lié à nos pratiques écocidaires autant qu'à la consommation de la chair animale.
Igor : Depuis 2018, suite à toutes les répressions et les scissions, la plupart des activités sont retombées sur les épaules d'une poignée de personnes cherchant à résoudre les problèmes collectifs avec un succès plus ou moins relatif.
Olena : Tout dépend des gens ordinaires, s'il y a des gros mouvements sociaux ou des manifestations. Je ne crois malheureusement pas à un nouveau soulèvement… Si jamais après la guerre, la seule priorité des gens va être de revenir au même niveau de revenu ou de confort matériel qu'avant l'invasion, ça va servir aux capitalistes qui pourront exploiter les humain-es et la nature au maximum.
Igor : Je pense que même sans parler des oligarques, des militant-es et des bénévoles lambda ont vite trouvé des possibilités de s'enrichir personnellement grâce à la guerre, de trouver des choses à voler ou plus d'argent à gagner à certains endroits.
Olena : C'est donc particulièrement important qu'il y ait une alternative aux structures étatiques…
Igor : Globalement, nous sommes un groupe marginal aux valeurs très minoritaires et on souhaite que ces valeurs soient plus répandues. Peut-être que ça continuera comme ça, peut-être qu'après la guerre, beaucoup de gens reviendront et ça sera différent. J'imagine un réseau de cafés gratuits…en même temps, quand on était une centaine, on l'a fait et ça n'a pas donné grand-chose.
J'ai l'impression que l'invasion a ressoudé tou-te-s les anti-autoritaires en quelque sorte ? Avez-vous remarqué une entraide et une solidarité plus grandes au sein du mouvement ?
Igor : C'est juste des paroles, mais dans les faits, il y a très peu de solidarité au sein du mouvement. C'est un très grand problème. Ça peut arriver qu'une personne s'occupe tellement des activités militantes qu'elle n'a plus le temps de travailler. Elle peut avoir besoin de soins médicaux ou d'autre chose à un moment donné. Après des années de militantisme, elle peut se retrouver à la rue, sans que ses camarades l'aident un minimum, en l'hébergeant par exemple.
Olena : Malgré tout, il y a de la solidarité en ce moment. Yellow Peril Tactical nous ont aidé-es à récolter des sous pour un véhicule destiné à nos camarades au front. [5]
Igor : Je pense que c'est des personnes plus riches que nous, car en Europe ou aux États-Unis, les salaires sont dix fois plus élevés qu'ici. La solidarité en provenance d'autres pays européens est plus importante que celle d'autres endroits en Ukraine. Ici, rien que pour que d'autres partagent ta cagnotte, il faut presque supplier d'autres collectifs. C'est chacun-e pour soi.
Olena : Oui, ça arrive aussi. Les groupes anarchistes diffusent surtout leurs propres membres. J'essaye d'en parler pour résoudre ce problème. Je pense que si des personnes étrangères voient qu'on partage les initiatives d'autres gens que nous-mêmes, ça augmente les chances que quelqu'un-e au milieu de tout ça reçoive effectivement de l'aide.
[1] Les publications du collectif et ses appels aux dons peuvent être consultés sur sa chaîne Telegram ou sur son compte Instagram @eco-platform.
[2] Les prénoms ont été modifiés. Igor et Olena ne font plus partie du collectif, mais ont accepté que cet entretien soit paru.
[3] Ce mouvement, actif juste avant les événements de l'Euromaïdan, éditait son propre journal. Dans un entretien accordé en février 2014 au média anarchiste russe « Action autonome », l'une des participantes du collectif racontait la participation de ses camarades au Maïdan suite aux premiers affrontements avec les unités anti-émeutes Berkout pour s'opposer à la terreur policière.
[4] Des mouvements écologistes ukrainiens luttent activement depuis plusieurs années pour s'opposer aux projets d'agrandissement de la station de ski Bukovel. Actuellement, l'oligarque Kolomoïsky, proche du président Zelensky, souhaite construire au moins trois nouvelles stations de ski sur les bords du Mont Svydovets pour accommoder des milliers de nouveaux-elles visiteur-ices. Une coalition « Free Svydovets » s'est mise en place et diffuse sa campagne sur son site web : https://freesvydovets.org/en/
[5] Ce collectif composé de personnes asiatiques aux Etats-Unis fait de l'éducation aux armes à destination des militant-es anti-autoritaires.
L'été dernier, une militante française a pu se rendre à Lviv, à l'est de l'Ukraine, où elle a rencontré deux militant-es du groupe local Eco-Platforma (« l'Eco-Plateforme ») se revendiquant de l'éco-anarchisme. Connu pour avoir organisé de nombreuses actions écologistes avant février 2022, allant des ateliers éducatifs sur la libération animale aux éco-camps pour s'opposer aux projets de construction, ce groupe a mis en pause certaines de ses activités après l'invasion russe pour s'organiser plus efficacement en soutien aux éco-anarchistes au front. La discussion a porté sur le véganisme en temps de paix et en temps de guerre, la critique des technologies et de la société industrielle, les défis particuliers auxquels fait face l'anarchisme vert en Ukraine, l'entraide au sein du mouvement anti-autoritaire et les perspectives pour l'après-guerre. [1]
Pourriez-vous raconter dans quel contexte est né votre collectif ? Vous-êtes vous inspiré-es d'autres collectifs éco-anarchistes vous ayant précédé-es ?
Igor [2] : A la fin des années 2000, le mouvement anarchiste ukrainien comptait en son sein plusieurs groupes étudiants, anarcho-syndicalistes, antifascistes, anarca-féministes... Pourtant il y avait très peu d'initiatives noires et vertes (éco-anarchistes). Je connais seulement Vilna Zemlya (Terre libre) qui existait à Kyïv en 2012-2013… [3] Vers chez nous, à Lviv et à Ternopil, il y avait aussi eu une initiative éco-anarchiste. Tout ça existait avant le Maïdan.
En 2012-2013 déjà, le mouvement anarchiste a traversé une crise majeure et beaucoup de projets ont cessé d'exister. Et à la suite du Maïdan, il ne restait plus qu'une poignée de petites initiatives. A Lviv, les anarchistes n'étaient presque pas représenté-es. Le mouvement existant était marqué par des scissions et des dissensions internes.
Dans l'ensemble, après le Maïdan, de nombreuses personnes s'intéressaient à la politique, mais n'avaient plus de collectif. Quelques militant-es de Tchernihiv, Dnipro et Kyïv, mais surtout de Lviv, se sont alors réuni-es pendant quelques jours pour discuter des perspectives d'organisation communes. Beaucoup étaient déjà impliqué-es dans des mouvements sociaux. Une partie voulait lancer une initiative pour promouvoir le véganisme et la défense de l'environnement. Dès le début, cette envie coexistait aussi avec une volonté de ne pas juste créer une initiative végane de plus, mais d'élargir la critique à l'anthropocentrisme et au capitalisme.
Ce projet a existé pendant un petit moment à Lviv, puis ses membres ont fait expérience des répressions plutôt liées aux actions écologistes. Une partie du mouvement s'occupait aussi des actions sociales, participant aux luttes des travailleur-euses et aux campagnes contre l'impérialisme russe. En 2016, il n'y avait plus de mouvement à proprement parler et il fallait à nouveau recommencer à partir de zéro.
Le collectif s'était auto-dissout à cause de la répression ?
Igor : Je dirais qu'une partie des militant-es qui étaient les plus proches du mouvement anarchiste ont été touché-es par la répression. Celle-ci n'était pas très forte, il s'agissait plutôt d'intimidations. D'autres ont simplement décidé de se concentrer sur leur vie personnelle plutôt que de continuer à militer. D'autres encore se sont engagé-es plus intensément dans les mobilisations contre des grands projets de construction, pour la défense de l'environnement, par exemple dans le mouvement pour préserver les arbres sur la place de Saint Yourï à Lviv en 2015. Ces personnes prenaient aussi part aux blocages de chantiers.
L'Eco-Plateforme s'est formée à peu près à ce moment-là. On a atteint un pic vers 2018 avec à peu près une quarantaine de personnes très actives dans le groupe. On a fait face à de la répression extérieure, certain-es camarades ont été attaqué-es au couteau par des fachos, d'autres ont subi des répressions policières, notamment des perquisitions. Il y avait aussi des problèmes à l'intérieur du mouvement, certain-es militant-es se révélaient être des provocateurs policiers, des choses comme ça. Je pense que ça arrive dans n'importe quel mouvement. On parle des gens à qui on fait beaucoup trop confiance et qui provoquent des scissions et des embrouilles. A la fin, on fait moins confiance aux autres. Je peux raconter plus en détails, mais je ne suis pas sûr que ça ait un sens.
Tu as mentionné des camps qui se mettaient en place pour protéger des parcs. Qui prenait part à ce genre d'occupations ?
Igor : Ce genre de mouvements arrivaient souvent de manière spontanée, il suffisait que des habitant-es du coin se rencontrent. Il y avait cette nuance qu'à chaque mouvement d'opposition à un nouveau projet de construction, s'incrustaient des gens de divers bords politiques qui pouvaient se dire de gauche, de droite, défenseur-euse de l'environnement ou peu importe : ces gens-là voulaient simplement obtenir de l'argent de la part des constructeurs et ainsi lancer leur propre carrière politique.
A une certaine période, on travaillait ensemble avec le mouvement « Narodna diya » (« L'Action populaire ») sur des actions contre les projets de construction. Ce groupe ne nous a pas trop aidé-es, mais a quand-même formé une liste aux élections municipales. Au début, ses membres se disaient anti-autoritaires et n'étaient pas lié-es à un parti, mais dès qu'il y a eu des élections, le groupe s'est lancé là-dedans.
De manière générale, ce genre d'occupations locales apparaissaient et disparaissaient constamment, ça ne durait jamais très longtemps. Quand ça se terminait, il n'en restait pas grand-chose.
Quelles genres d'actions faisiez-vous avant l'invasion ?
Igor : On a fait beaucoup d'actions, ça nous arrivait d'en faire une trentaine par mois, parfois, c'était deux ou trois par jour. Il y avait des grosses actions qui pouvaient devenir des campagnes et avaient besoin de diffusion médiatique. Il y avait des actions éducatives, des camps militants où les gens pouvaient se rencontrer pour discuter pendant deux-trois jours. Après chaque éco-camp, de nouvelles personnes venaient militer avec nous. On a aussi fait des actions contre les zoos et les cirques.
On essayait aussi de monter des infrastructures, par exemple on tenait une salle de gym pour des végan-es où plusieurs activités étaient proposées, notamment la lutte et le muay-thaï. On avait aussi un café végane, un centre social : plusieurs coopératives en tout. Tout ça avait un succès relatif. Avec cette gym, on a contracté beaucoup de dettes. On a dû travailler pendant quelques années pour les rembourser. Les coopératives ont fini de manière un peu triste.
Quand vous organisez des actions et des événements culturels régulièrement, beaucoup de gens passent par votre mouvement. Je crois qu'au moins 400 personnes sont passées par l'Eco-Plateforme. La plupart finissent par s'intégrer dans la société, en restant végans, mais fondent une famille, travaillent et se mettent à nous critiquer. Ces personnes disent après qu'en grandissant, elles sont devenues plus sages, pendant que nous, on est une bande de cons qui courrons toujours avec nos affiches. D'autres personnes sont restées.
Olena : Juste avant la guerre, on n'était pas nombreux-ses. Personnellement, j'ai rejoint l'Eco-Plateforme en 2020. Ses membres me paraissaient dignes de confiance, même en étant assez peu. D'autres personnes venaient de temps en temps.
Quels sont vos liens avec d'autres mouvements politiques, par exemple les féministes ?
Olena : Les plus grosses actions féministes avaient lieu le 8 mars, elles étaient organisées par des organisations féministes plus « mainstream ». Nous y allions pour porter notre propre discours qui n'était pas forcément partagé par d'autres. Beaucoup de personnes de différents bords politiques venaient à ce genre de mobilisations, par exemple les féministes libérales.
Quand nous organisions des actions nous-mêmes autour de l'écologie ou du véganisme, les militant-es d'autres collectifs qu'on appelait à venir ne voulaient pas forcément appuyer une action qui n'étaient pas organisée par leur groupe. Les participant-es étaient peu nombreux-ses et c'était surtout des gens qu'on connaissait déjà.
Nous avons aussi soutenu et accompagné des personnes de notre entourage qui exprimaient l'envie de devenir véganes en leur donnant accès à des ressources éducatives, en leur montrant différents films sur le sujet par exemple. Moi personnellement, ça m'avait beaucoup aidée de pouvoir discuter avec d'autres militant-es concernant mon véganisme.
Igor : Nous sommes face à plusieurs problèmes à fois. D'un côté, pour beaucoup de féministes et d'anarchistes qui partagent certaines de nos valeurs, notre activité reste encore trop radicale. Beaucoup d'anarchistes sont anthropocentré-es et ne s'intéressent qu'aux problèmes des humains. Ces anarchistes ne portent aucune critique de la civilisation dans son ensemble.
D'un autre côté, beaucoup de militant-es véganes ont réussi à s'intégrer dans la société. Ces véganes n'ont aucune volonté révolutionnaire et sont satisfait-es quand il y a plus de produits véganes au supermarché ou lorsque de nouveaux cafés véganes ouvrent dans leur quartier. Pour eux, le véganisme est surtout un style de vie. On peut agir ensemble parfois, mais il n'y aura pas de vision plus globale pour nous unir.
Quelle serait une vision non-anthropocentrée de l'anarchisme ? Et quelles sont vos tactiques pour la promouvoir ?
Olena : Les anarchistes soutiennent tou-te-s celleux qui sont opprimé-es par l'État et le capital. Mais souvent on oublie l'oppression qui touche à d'autres espèces et aux éco-systèmes. Concevoir l'anarchisme depuis le point de vue d'une « total liberation » (une libération totale), qui inclut bien évidemment aussi les minorités sexuelles et de genre, permet d'échapper à la hiérarchie pyramidale où l'humain est au-dessus du reste, c'est-à-dire des êtres vivants non-humains et des milieux naturels comme les forêts.
Les non-humains subissent l'oppression la plus massive. Les animaux d'élevage vivent dans de véritables camps de concentration. Tout le monde n'aime pas ce genre de comparaisons, mais de fait c'est ce qui se passe. Beaucoup de gens préfèrent ne pas y penser. Nous essayons d'aborder ces sujets à travers des projections publiques des documentaires qui traitent de l'exploitation des non-humains, tels que Earthlings (2005) ou Dominion (2018).
[Le film Earthlings a eu très forte influence sur les milieux militant-es luttant pour la libération des non-humains. A titre d'exemple, en juillet 2020, dans la ville de Loutsk à l'ouest de l'Ukraine, l'ex-détenu Maksym Kryvoch kidnappe les passager-es d'un bus international et les oblige à regarder ce documentaire. Il exige du président Zelensky que celui-ci recommande publiquement Earthlings sur ses réseaux sociaux. Ce-dernier accède à la demande, mais supprime la publication immédiatement après la libération des otages.]
Notre dernière projection sur ce sujet a eu lieu après l'invasion russe, on a regardé le film Seaspiracy (2021) à propos de l'extinction des espèces océaniques.
Igor : Si nous avons autant mis l'accent sur l'éducation populaire dès le début, c'est que nous avions compris que très peu de gens partageaient nos analyses. Même les personnes plus militantes sur ces sujets-là et véganes pratiquant-es croyaient que la situation globale allait en s'améliorant, gardant la foi en le progrès, la culture, croyant que les gens devenaient plus solidaires… C'est se mettre à l'écart de la lutte en considérant le combat comme étant gagné d'avance.
Étonnament, même les personnes qui se pensent politisées sont la plupart du temps apolitiques dans leur approche [attentiste]. L'ensemble de l'activité politique de notre pays, en partant de la Verkhovna Rada (le parlement ukrainien) jusqu'à tout en bas, est basée sur le populisme. Organiser des actions permet à des gens de gagner en visibilité sur les réseaux sociaux, de lancer une carrière ou d'obtenir des subventions plus que de porter des vraies idées.
Ces derniers temps, le climat était donc très mauvais pour porter des idées radicales. Si on appelait à voter pour nous en promettant des hausses de salaire, notre projet aurait été soutenu. Alors que le genre d'idées qu'on porte, comme le besoin de réduire globalement notre consommation matérielle, va à l'encontre d'une certaine idée de confort matériel auquel beaucoup restent attaché-es.
Olena : On peut y rajouter notre vision techno-critique, car toutes les technologies sont interdépendantes et on ne peut pas simplement les classer en bonnes ou mauvaises. Le progrès d'une branche scientifique spécifique entraîne le progrès dans d'autres branches. Ces résultats peuvent toujours servir pour endommager encore plus les milieux naturels et augmenter le contrôle des humains qui se retrouvent dans une position d'indésirables au sein de la société techno-industrielle.
Il suffit d'observer la transformation de l'espace publique. Les parcs sont désormais remplis des caméras de vidéo-surveillance. Ça fait penser aux supermarchés et aux zoos. Parfois il y a aussi des dispositifs d'enregistrement de voix et les policiers circulent souvent. Malgré ça, beaucoup veulent encore croire qu'on progresse.
Historiquement, les groupes se revendiquant de l'écologie profonde comme vous le faites étaient souvent partisans de la réduction drastique de la population humaine et portaient souvent des discours racistes et xénophobes concernant le fort taux de natalité dans les pays du Sud global. Comment réconciliez-vous la lutte contre les oppressions sociales avec un prisme écologiste radical qui met en avant l'impact dévastateur de notre espèce sur le reste du vivant ?
Olena : D'un côté, c'est souvent les pays considérés comme étant les plus développés qui se retrouvent à avoir un impact écologique fort, plus fort que ceux où la population est importante et grandit vite. D'un autre côté, même si ce facteur démographique est réel, il est souvent lié au patriarcat, mais aussi à l'impérialisme, donc à toutes les structures sociétales qu'on critique.
Une transformation radicale de notre rapport au reste du vivant est-elle encore envisageable ?
Igor : On est allé si loin que… Peut-être qu'il y a cent ou deux cent ans, si certaines idées avaient été réalisées, ça aurait pu changer quelque chose, maintenant, il ne s'agit plus de combattre l'avarice de certaines personnes ou des corporations, mais de l'ensemble de la culture humaine. Certain-es parlent encore des bon-nes ouvrier-es versus les méchants capitalistes. Quand tu parles avec ces mêmes ouvriers, tu te rends compte que les mêmes valeurs capitalistes les animent. La civilisation humaine en tant que telle exploite et oppresse. Dans tous les pays que j'ai pu visiter, même les militant-es se disant anarchistes ou révolutionnaires s'inscrivent souvent assez confortablement dans le mode de vie de leur société.
Olena : Les gens ne veulent pas changer leurs habitudes et refusent de prendre en compte d'autres oppressions que celles qui les touchent. A la limite, on peut avoir de la compassion envers les femmes, même si le sexisme persiste dans des communautés anarchistes. Mais quand il s'agit de changer ce qu'on mange…
Igor : La révolution commence dans la cuisine.
Olena : Tout le monde est d'accord qu'il faut trier les déchets, que le changement commence par soi-même. Certain-es soutiennent que ça ne va rien changer, que c'est surtout la faute aux grandes entreprises. Ce qui est vrai en soi, il y a effectivement 100 multinationales qui sont responsables des 70-80 % des dégâts écologiques. C'est un fait. Mais ça ne change rien au fait que la plupart des gens ne veulent pas transformer radicalement leur façon de vivre.
Igor : Les militant-es politiques professent certaines valeurs et parlent de l'utopie qui adviendra si leur projet politique gagne, mais ne sont pas capables de les mettre en place au sein de leurs mouvements qui rassemblent une centaine de personnes ou même chez elleux. Certain-es s'expriment contre le capitalisme, mais restent les personnes les plus égoïstes, avares et compétitives dans leur vie quotidienne…
Une dizaine d'années plus tôt, on croyait que les gens manquaient d'informations, qu'il suffisait de les sensibiliser. Aujourd'hui, toutes les informations sont accessibles, on choisit juste de ne pas voir. On doit donc chercher d'autres moyens d'agir. Plutôt que de chercher à tout prix de convaincre la société, je pense qu'on devrait former plutôt des contre-sociétés, des communes partageant des valeurs communes au milieu de ce qui existe.
Partie II : Après l'invasion
Au moment de l'invasion russe, avez-vous cherché à rejoindre le bataillon anti-autoritaire qui était en train de se constituer à Kyïv ? Avez-vous actuellement des camarades au front ?
Olena : Lorsque l'invasion totale a commencé, nous avons tou-te-s décidé d'aller nous battre. Pourtant les femmes n'étaient pas très demandées. Certains de nos camarades ont tenté de rejoindre le bataillon anti-autoritaire, mais seul un camarade a réussi. Ce n'était pas très simple de les intégrer.
Igor : Ils avaient leurs propres critères, sans doute l'appartenance à un milieu contre-culturel.
Olena : Nos camarades qui sont au front cherchent à montrer qu'il existe de nombreux-ses combattant-es végan-es et éco-anarchistes qui participent activement aux combats. Ça peut être des tireurs, des médics… Ces personnes peuvent s'afficher publiquement en tant qu'éco-anarchistes, en mettant par exemple des autocollants sur leur voiture ou des blasons sur leur uniforme. Ces combattant-es font aussi de la propagande au sein de l'armée pour le véganisme. On peut soit cuisiner soi-même, soit chercher de l'aide auprès de certaines initiatives qui soutiennent les combattant-es végan-es. En Ukraine, l'État ne fournit pas d'aide alimentaire aux soldats et, de manière générale, c'est assez compliqué d'être végane.
Comment s'organisent les éco-anarchistes au front ? En cherchant à se regrouper au sein d'une sous-division commune ?
Olena : On n'a pas de division commune… Il y a surtout pas mal de militant-es sympathisant de nos idées. Ça ressemble à une cellule de sympathisant-es. Selon nos règles, seules des personnes véganes peuvent se présenter en tant que militant-es membres de l'Eco-Plateforme et toutes les personnes dont je parle ne le sont pas, même si elles travaillent dessus.
Igor : Au début de la guerre, beaucoup de personnes sont venues à Kyïv depuis plusieurs villes pour combattre. Une partie a rejoint le bataillon anti-autoritaire et le reste a commencé à travailler au sein des Collectifs de solidarité (qui s'appelaient « Operation Solidarity » à l'époque). Pendant le premier mois de l'invasion, on allait aux centres de recrutement de l'armée, cherchant à rejoindre ce bataillon, mais ça n'a pas marché. On a pas été inscrit là-bas.
Olena : Au lieu de ça, on a trouvé un entrepôt pour stocker des dons qu'on gérait avec des militant-es venu-es d'autres villes, de Kyïv notamment. Aujourd'hui, ces militant-es sont rentré-es chez elleux. Depuis, il y a eu des conflits et une scission au sein de l'Operartion Solidarity qui a abouti en la création des Solidarity Collectives (« les Collectifs de Solidarité »). Mais un réseau est resté en place et nous soutenons toujours des anarchistes et anti-autoritaires qui sont au front. Les Collectifs de Solidarité soutiennent les combattant-es proches de nous, mais c'est important de ne pas uniquement compter sur ce réseau-là et de développer des liens par nous-mêmes, car on veut qu'il y ait de l'entraide dans tout le mouvement et que ça ne soit pas le monopole d'un groupe.
Est-ce que votre collectif continue à mener des actions en temps de guerre ?
Olena : Quand on se bat au front, on n'a plus beaucoup de temps pour mener des actions militantes ou poursuivre le travail médiatique. On continue à avoir une présence sur les réseaux, en s'appuyant sur des personnes qui ne sont pas au front ou qui alternent. Nous continuons à mener une campagne d'information, à pousser nos idées… En Ukraine, on parle beaucoup d'écologie, mais il s'agit surtout d'appels à signer des pétitions de toute sorte qui ne garantissent absolument rien. Trente ans depuis la création d'un État ukrainien indépendant, les gens croient toujours aux pétitions et ont peur de participer aux actions directs écologiques.
Igor : On souhaite partager nos valeurs au maximum. Beaucoup de véganes ne comprennent pas pourquoi on veut faire des actions, ces personnes veulent seulement être respectés et pouvoir s'inscrire dans la société.
Olena : Avant, les végan-es étaient un peu considérés comme des freaks. Je comprends le fait de vouloir être vu-e normalement… Mais pour nous, si on est végan-e, ce n'est pas, en premier lieu, pour soi, pour préserver sa santé ou pour être stylé-e, mais pour les autres êtres vivants. Si on ne cherche pas à être conséquent-e dans son véganisme, on peut soutenir une société qui repose sur le meurtre et l'exploitation animale en espérant qu'un jour, tou-te-s les humains seront respecté-es et leur confort protégé en son sein, peu importe leur choix de consommation. En même temps, dans cette société-là, les êtres vivants non-humains ne seront toujours pas confortables.
Vous avez dit qu'il était difficile de diffuser vos idées dans une société dont les membres préfèrent ne pas questionner leurs privilèges ou à leur participation à l'exploitation animale. J'imagine que c'est devenu encore plus difficile après l'invasion ?
Olena : Certain-es de nos camarades pensent qu'en temps de guerre, les gens accordent moins d'attention aux questions du véganisme… La guerre est à la première place, car beaucoup de leurs proches combattent. Personnellement, je ne peux pas dire que j'ai remarqué une différence d'attitude trop importante. Il y a toujours des personnes qui nous écrivent en proposant différentes idées d'action. Un camarade a fait des auto-collants pour mettre en évidence les parallèles entre l'exploitation animale et la guerre : par exemple, « l'armée russe torture des innocent-es, ne faites pas comme elle ». On les a collés à Lviv.
On utilise le thème de la guerre pour aborder l'exploitation animale et des milieux vivants. En faisant ces parallèles-là, on cherche à créer une image dans la tête de la personne qui voit le sticker, sans poser de mots trop compliqués dessus. Cette personne va se poser des questions ou peut-être s'énerver, mais en tout cas elle va y réfléchir.
Est-ce que vous liez la guerre aux autres processus de destruction des milieux vivants ?
Igor : Je pense que ces processus-là peuvent rester relativement indépendants. Bien sûr, en temps de guerre, les gens ont plus de confiance en l'État et d'autres structures de pouvoir, ce qui lui donne une plus grande marge de manœuvre. Par exemple, le fait qu'ils veuillent agrandir la station de ski d'élite à Bukovel avec un projet de construction massif, alors qu'il s'agit d'un sanctuaire pour de nombreux animaux. [4]
On avait eu d'autres problèmes locaux de ce genre. Près de Lviv, un oligarque du coin avait tout simplement confisqué un lac aux gens pour construire un complexe résidentiel de luxe autour. Il ne s'agit pas forcément d'un processus centralisé. Un oligarque détruit une forêt pour construire un hôtel, pendant ce temps-là, une centaine d'ouvrier-es vont abattre des arbres pour les revendre. Tout dépend juste des capacités de nuisance de chacun-e.
Quelles sont vos perspectives pour après la guerre ?
Igor : Beaucoup de nos camarades sont actuellement en Pologne où les conditions sont moins difficiles et le capitalisme est plus vivable. Peut-être qu'à la fin de la guerre, il y aura des antennes de l'Eco-Plateforme dans d'autres pays européens, mais honnêtement je n'y crois pas. Pour réussir à faire ça, il faut travailler dès maintenant, et je ne pense pas que les gens soient prêtes à le faire.
Olena : On n'en sait rien, tout change tout le temps. La plupart des ukrainien-nes, même les plus politisé-es, qui luttaient pour l'indépendance de l'Ukraine face à l'impérialisme russe en 1989-1991, ne croyaient pas que l'État russe allait nous envoyer des missiles en 2022. Qui sait ce qui arrivera après la fin de la guerre ? Peu de gens avait prévu la pandémie et le confinement, pourtant ça a bien eu lieu et c'était lié à nos pratiques écocidaires autant qu'à la consommation de la chair animale.
Igor : Depuis 2018, suite à toutes les répressions et les scissions, la plupart des activités sont retombées sur les épaules d'une poignée de personnes cherchant à résoudre les problèmes collectifs avec un succès plus ou moins relatif.
Olena : Tout dépend des gens ordinaires, s'il y a des gros mouvements sociaux ou des manifestations. Je ne crois malheureusement pas à un nouveau soulèvement… Si jamais après la guerre, la seule priorité des gens va être de revenir au même niveau de revenu ou de confort matériel qu'avant l'invasion, ça va servir aux capitalistes qui pourront exploiter les humain-es et la nature au maximum.
Igor : Je pense que même sans parler des oligarques, des militant-es et des bénévoles lambda ont vite trouvé des possibilités de s'enrichir personnellement grâce à la guerre, de trouver des choses à voler ou plus d'argent à gagner à certains endroits.
Olena : C'est donc particulièrement important qu'il y ait une alternative aux structures étatiques…
Igor : Globalement, nous sommes un groupe marginal aux valeurs très minoritaires et on souhaite que ces valeurs soient plus répandues. Peut-être que ça continuera comme ça, peut-être qu'après la guerre, beaucoup de gens reviendront et ça sera différent. J'imagine un réseau de cafés gratuits…en même temps, quand on était une centaine, on l'a fait et ça n'a pas donné grand-chose.
J'ai l'impression que l'invasion a ressoudé tou-te-s les anti-autoritaires en quelque sorte ? Avez-vous remarqué une entraide et une solidarité plus grandes au sein du mouvement ?
Igor : C'est juste des paroles, mais dans les faits, il y a très peu de solidarité au sein du mouvement. C'est un très grand problème. Ça peut arriver qu'une personne s'occupe tellement des activités militantes qu'elle n'a plus le temps de travailler. Elle peut avoir besoin de soins médicaux ou d'autre chose à un moment donné. Après des années de militantisme, elle peut se retrouver à la rue, sans que ses camarades l'aident un minimum, en l'hébergeant par exemple.
Olena : Malgré tout, il y a de la solidarité en ce moment. Yellow Peril Tactical nous ont aidé-es à récolter des sous pour un véhicule destiné à nos camarades au front. [5]
Igor : Je pense que c'est des personnes plus riches que nous, car en Europe ou aux États-Unis, les salaires sont dix fois plus élevés qu'ici. La solidarité en provenance d'autres pays européens est plus importante que celle d'autres endroits en Ukraine. Ici, rien que pour que d'autres partagent ta cagnotte, il faut presque supplier d'autres collectifs. C'est chacun-e pour soi.
Olena : Oui, ça arrive aussi. Les groupes anarchistes diffusent surtout leurs propres membres. J'essaye d'en parler pour résoudre ce problème. Je pense que si des personnes étrangères voient qu'on partage les initiatives d'autres gens que nous-mêmes, ça augmente les chances que quelqu'un-e au milieu de tout ça reçoive effectivement de l'aide.
[1] Les publications du collectif et ses appels aux dons peuvent être consultés sur sa chaîne Telegram ou sur son compte Instagram @eco-platform.
[2] Les prénoms ont été modifiés. Igor et Olena ne font plus partie du collectif, mais ont accepté que cet entretien soit paru.
[3] Ce mouvement, actif juste avant les événements de l'Euromaïdan, éditait son propre journal. Dans un entretien accordé en février 2014 au média anarchiste russe « Action autonome », l'une des participantes du collectif racontait la participation de ses camarades au Maïdan suite aux premiers affrontements avec les unités anti-émeutes Berkout pour s'opposer à la terreur policière.
[4] Des mouvements écologistes ukrainiens luttent activement depuis plusieurs années pour s'opposer aux projets d'agrandissement de la station de ski Bukovel. Actuellement, l'oligarque Kolomoïsky, proche du président Zelensky, souhaite construire au moins trois nouvelles stations de ski sur les bords du Mont Svydovets pour accommoder des milliers de nouveaux-elles visiteur-ices. Une coalition « Free Svydovets » s'est mise en place et diffuse sa campagne sur son site web : https://freesvydovets.org/en/
[5] Ce collectif composé de personnes asiatiques aux Etats-Unis fait de l'éducation aux armes à destination des militant-es anti-autoritaires.
Nous traduisons ce lundi un texte de nos camarades d'Ill Will. Depuis les États-Unis où les occupations de campus en soutien à la Palestine se multiplient au même rythme que les arrestations de profs et les évacuations manu militari, Ian Alan Paul replace l'ordre libéral répressif en son lieu propre : dans le brasier, c'est-à-dire en enfer. En filant la métaphore d'une dévastation métaphysiquement sanctifiée de bonne conscience, l'auteur pose quelques évidences, à commencer par la plus grave : qu'un génocide ne s'arrête pas de lui-même.
L'ordre libéral qui supervise et administre le génocide en Palestine s'est construit par le mariage entre des valeurs égalitaires et une violence exterminatrice, sur l'association intime de droits prétendument sacrés et de l'enfer qu'ils déchaînent sur le monde. Il faut continuer de livrer des armes, tout en dénonçant et condamnant leur usage. Il s'agit de saluer les manifestations, tout en donnant l'ordre de les étouffer dans les lacrymogènes. Tout brûle donc deux fois, le carburant de la politique libérale et le carburant du carnage libéral, alimentant un brasier dont les feux se déchaînent toujours plus démocratiquement. S'il n'est pas nécessaire de résoudre la tension formelle entre ces idéaux abstraits et ces réalités violentes, c'est parce que le libéralisme repose sur le raffinement infini de cette contradiction. Pour chaque constitution sanctifiée, il y a un camp de détention qui ne fermera jamais ; pour chaque promesse d'égalité, il y a une économie qui impose ses hiérarchies cruelles à tous les domaines de la vie ; pour chaque droit du citoyen, une horde de policiers qui défile dans les rues, ivre de pouvoir.
L'ordre libéral est une posture de surplomb moral dans un monde où s'entassent décombres sur décombres et sous lesquels sont partout creusées des tombes. Il offre au regret et au remord l'occasion d'un bon bol d'air dans un monde où les machines de mort en masse étouffent quant à elles toujours plus de vies. L'éclatante incandescence de l'ordre libéral, sa brûlante dévastation, se manifeste, entre autres, à la Cour Pénale Internationale, organisation qui ne documente chaque détail du génocide en cours qu'afin de les classer dans le dossier des affaires à suivre. Elle est entretenue par des chefs d'État qui parlent du droit sacré de l'autodéfense nationale tout en ordonnant à ceux qui vivent sous les vagues de violence génocidaires de respecter strictement les règles de la guerre. Les présidents d'université alimentent également l'enfer, lorsqu'ils invoquent la nécessité de garantir un environnement d'apprentissage sûr tout en plaçant des snipers sur les toits des campus et en faisant appel à la police anti-émeute militarisée pour embarquer leurs étudiants. Tout comme Thomas d'Aquin s'imaginait que les sauvés d'en haut jouissaient au spectacle des damnés brûlant en bas pour l'éternité, les libéraux abreuvent leurs belles âmes immaculées en contemplant sereinement leur ordre social pulvériser inlassablement toujours plus de fragments du monde. Le Paradis n'est plus que l'administration et la maintenance de l'Enfer qu'il embrase partout.
Rien n'est plus macabre, ironique, que de voir les régimes libéraux, après s'être eux-mêmes définis en s'opposant aux génocides du XXe siècle, coopérer désormais résolument les uns les autres pour faciliter le génocide au XXIe siècle. En effet, les derniers défenseurs du libéralisme devraient se demander non pas pourquoi l'ordre libéral a échoué à mettre un terme au génocide en Palestine, mais bien plutôt pourquoi il le supporte et l'entretient avec tant d'entrain. Les alliances restent solides, le soutien logistique est en place, les flux commerciaux circulent, le système international survit, tandis qu'une population entière est ensevelie sous les gravats en flamme. Qu'est-ce que le libéralisme, si ce n'est l'exigence que ses processus soient respectés, que ses règles soient suivies et que ses élus s'inclinent, même lorsque son désert arase tout sans entrave ? Pour demeurer ouverte et libre, la société doit brutaliser sa population et remplir ses prisons. Pour défendre les droits de l'homme, il faut continuer de tuer à un rythme soutenu. Pour sauver l'âme du libéralisme, aucun écart ne saurait être épargné. Telle est la réalité de l'ordre libéral d'aujourd'hui : une violence généralisée et implacable exercée par ceux qui disent « plus jamais ça ».
Pour le libéralisme, la révolte est une exigence et une nécessité dépassée, valable pour les époques d'hier, mais trop extrême, trop explosive pour le présent. La Rébellion a une valeur à titre mémoriel. Quand elle surgit, vivante – occupation d'un campus ou marche échevelée à travers les rues – elle doit être rapidement réprimée. Il y a, dans le libéralisme, une forme de capture spectaculaire qui ne fait que neutraliser la révolte en la transformant, toujours plus, en image, en histoire apprivoisée à exposer dans les galeries du pouvoir, en résistance réduite avec succès à l'état de chose du passé. L'imagination libérale célèbre la révolte comme représentation tout en travaillant activement à pacifier sa présence réelle. Elle cherche à en consommer le potentiel explosif afin d'en archiver et exposer ce qu'il en reste de cendres. Aspergés de gaz poivre et entravé par collier rilsan, les manifestants reçoivent l'instruction de se soumettre et de se rendre à leur défaite d'aujourd'hui afin de pouvoir être reconnus comme justes demain, de se repentir maintenant afin que, lorsque le combat sera terminé et qu'ils auront perdu, ils puissent être à nouveau rachetés.
La récente vague de protestations contre le génocide en Palestine n'a pas échappé à cette confusion, qui fonctionne comme une forme de pacification interne. Le libéralisme triomphe partout où l'on convainc ceux qui descendent dans la rue de subordonner l'acte de résistance à sa représentation spectaculaire, où l'on estime que la révolte contre le pouvoir n'est finalement jamais qu'un moyen d'être reconnu par les puissants. L'aphorisme d'Arendt selon lequel « le révolutionnaire le plus radical deviendra conservateur au lendemain de la révolution » ne fait que révéler à quel point le libéralisme a colonisé la compréhension de la révolte, à quel point toute forme de résistance ne peut être envisagée que comme un énième dialogue avec le pouvoir seulement voué à se faire représenter plus pleinement en son sein, une autre image à incorporer dans le panorama de la gouvernance libérale. Le slogan « The Whole World is Watching », qu'on entend régulièrement dans les manifestations au moment même où les gens sont jetés à l'arrière des fourgons de police, est significatif du degré d'assimilation de certains à leur propre image. Alors que le problème, bien entendu, est précisément que les gens ne fassent que regarder, que même les insurgés en puissance se mettent à penser qu'être vu est, au fond, une fin en soi, que le désir de reconnaissance l'emporte sur le désir de révolte.
La récupération de la révolte par le libéralisme est ce qui lui permet de demander pardon pour tous ses péchés, d'être perpétuellement lavée et de renaître. La pénitence qu'il paie pour tous ses torts historiques devient une source non seulement de consécration, mais aussi de renaissance. La domination passée est transformée en matière à marketing, en monuments et en musées, preuve du progrès de l'ordre libéral vers la perfection. Les crânes fendus par les flics de Selma sont présentés comme le testament d'une Amérique post-raciale, plutôt que comme l'une des pièces à conviction du dossier de la brutalité raciale qui ne cesse de s'étendre. De même que les sociétés libérales commémorent systématiquement leur propre violence passée pour affirmer qu'elles en ont libéré le monde, elles insistent sur le fait que leur violence actuelle fait partie intégrante de l'ordre libéral et qu'elle doit être préservée pour pouvoir l'absoudre une fois de plus. Tout ordre libéral aspire à vous dominer sans en avoir l'air, vous réprimer tout en se présentant comme le dernier rempart contre la répression.
Sur les vitraux des cathédrales du libéralisme, on trouve des unités de combat exclusivement féminines bombardant des camps de réfugiés dans le lointain, des fabricants d'armes aux conseils d'administration composés de toutes les couleurs de la diversité et des gardiens de prison formés à ne pas mégenrer leurs détenus lorsqu'ils les enferment en cellule à la tombée de la nuit. En embrasant, de manière inclusive, la terre entière de ses flammes, l'Enfer s'approfondit de jour en jour. En diversifiant le combustible, on peut continuer à brûler les vies racialisées, sexualisées et classées – points d'incandescence de l'incendie. Quoique le libéralisme ne puisse pas promettre de modérer sa violence, il s'engage néanmoins à représenter et à reconnaître, au cours de son extension, chaque personne avec toujours plus d'équité. Tout peut être conscrit et scripté. Que brûle l'énergie sauvage de la révolte ! Un saint docile viendra se substituer aux fumées.
L'idéologie présente également un troisième caractère : elle est arme de contre-insurrection. Elle est mobilisée afin d'incorporer et de réabsorber l'énergie de la révolte. Son opération vise à la fragmenter, à déclarer puis aiguiser les divisions entre sauvés et damnés, paroles de raison et cris de folie, le manifestant sanctifié et l'émeutier maudit. Lorsque les autorités libérales dialoguent avec les soi-disant représentants d'une révolte, leur but est de retourner une partie de la révolte contre elle-même. Avant d'envoyer leur propre police, il est souvent utile d'introduire de nouvelles lignes de division en recrutant de nouveaux officiers au sein du mouvement, sous la forme de manifestants qui ont choisi de négocier, d'accepter des concessions, et finalement de coopérer à leur propre répression. On nous avertit que si nous ne trouvons pas place dans le crématorium, si nous ne contribuons pas à y entretenir les feux sans répits, nous prenons le risque d'y être consommés. Tout le monde peut devenir un martyr. Il y a assez de place en enfer pour tout le monde.
Pour que la révolte reste une arme, pour qu'elle vaille en tant que menace, il faut briser l'envoûtement libéral. Nous n'avons pas de temps à perdre avec la quête du confort de la reconnaissance – vertueux dans la défaite – à signaler notre appartenance médiatique au bon côté de l'histoire, alors qu'elle n'est, elle-même, l'histoire, rien de plus qu'un amas d'indifférentes déflagrations. Le succès ne se mesurera pas au degré de représentation concédé par le pouvoir, au nombre d'images d'elle-même qu'accumule la révolte, mais seulement au degré d'abolition de tout pouvoir qui pourrait espérer nous reconnaître un jour.
Pour affronter l'ordre libéral, il faut commencer par reconnaître que le libéralisme ne s'oppose pas à l'autoritarisme mais bien et seulement à l'anarchie ; c'est-à-dire à tout ce qui reste incommensurable au pouvoir, à tout ce qui œuvre à le dissoudre en tant que pouvoir. Si l'autoritarisme se distingue à bien des égards du libéralisme, ils partagent tous deux un même amour du pouvoir et s'attèlent chacun à leur manière à nourrir le brasier de l'enfer. Alors que l'autoritarisme ne sait répondre à la révolte qu'en l'écrasant, le libéralisme l'intègre et la récupère, faisant montre d'une forme de pouvoir plus raffinée. En dernière instance, si l'ordre libéral juge parfois utile de condamner les excès des régimes autoritaires, il n'hésite jamais à coopérer et à s'allier avec eux. L'anarchie, en revanche, le mouvement de destitution de toute forme de pouvoir constitué, est quelque chose que le libéralisme ne peut ni capter ni transformer en carburant. L'anarchie est précisément ce qui refuse d'être représenté et reconnu, ce qui ne peut jamais être définitivement dépeint, digéré ou transformé en image. L'anarchie apparaît toujours de manière furtive, lorsqu'elle plonge dans les flammes du brasier pour les affronter.
L'anarchie ne peut pas être récupérée, elle est toujours trop profane. C'est la raison pour laquelle le libéralisme la soumet aux formes les plus extrêmes de violence et de répression. Il s'agit de l'effacer purement et simplement de la surface de la terre et de lui dénier tout au-delà. C'est aussi pour cela que dès que le libéralisme réprime l'anarchie en suspendant le droit, en s'affranchissant du vernis des normes et en déchaînant librement sa violence, on en vient à facilement le confondre avec l'autoritarisme. Distribuer des tracts entraîne des poursuites pour terrorisme, verser une caution abouti à une perquisition de votre domicile, occuper une forêt avec des tentes pour empêcher sa destruction est sanctionné par une exécution [1]. Interpelez les voyous de l'ordre public libéral lorsqu'ils brutalisent quelqu'un dans la rue et vous finirez jeté au sol et menotté. Le libéralisme ne peut pas tolérer ce qui refuse de jouer le jeu, ce qui choisit de répondre et d'entrer en relation directe avec le monde plutôt que de toujours différer, capituler et se soumettre à ce qui le représente et le réprime si densément.
C'est précisément parce qu'elle échappe au pilier de l'ordre libéral que constitue l'intégration, qu'elle résiste au confinement et au contrôle, que l'anarchie continue de représenter une telle menace. Lorsqu'un navire tente de partir avec des munitions, l'anarchie se manifeste bloquant le port. Lorsqu'une occupation d'université est violemment évacuée, l'anarchie se manifeste en multipliant les nouvelles occupations. Lorsqu'un bus est rempli de personnes interpellées, l'anarchie se manifeste en bloquant les routes qui mènent à la prison. Lorsqu'une personne se fait agripper en pleine rue par un policier, l'anarchie se manifeste par une foule qui l'entoure et le libère. Lorsque les représentants officiels tentent de faire la distinction entre les bons et les mauvais manifestants, l'anarchie brouille les frontières du conflit, redistribue les coordonnées de ce qui est en jeu et invite de plus en plus de personnes à rejoindre la lutte. Lorsque les autorités exigent que tout le monde s'identifie, l'anarchie se propage comme autant de masques protégeant les visages de la foule. Et lorsque les détenteurs du pouvoir exigent de négocier avec les représentants de la révolte, l'anarchie répond que « personne ne pourra jamais nous représenter ». Pour l'anarchie, il n'y a pas de besoin d'être racheté ou rendu juste, pas de désir d'être oint ou de s'élever à une place supérieure, mais seulement une lutte contre le pouvoir partout où notre monde et ses habitants continuent de brûler.
Une fois qu'un génocide a commencé, il ne s'épuise jamais de lui-même. Il y a toujours quelque part, quelque chose, à consumer. Le brasier s'étend et les flammes grandissent, tandis que l'ordre libéral veille à ce qu'elles brûlent égalitairement et sans discrimination. Les génocides ne s'arrêtent que lorsqu'ils sont vaincus, lorsqu'ils sont contraints de s'arrêter. Dans la révolte contre l'ordre libéral, il existe une chorégraphie insurrectionnelle et impie qui travaille à destituer l'enfer que le pouvoir a partout construit, qui aspire à destituer tout ce qui domine et à démanteler et détruire ce qui maintient le brasier allumé. Celles et ceux qui s'aventurent à éteindre ce qui nous incinère libéralement, savent qu'ils y trouveront plus de joie et de richesse que dans toutes les promesses de paradis.
Le jeudi 25 janvier 2024, à l'issue d'une manifestation d'environ 500 personnes réunies contre le projet de loi immigration derrière la banderole « loi raciste, riposte antifasciste », une quinzaine de vitrines furent brisées dans Rennes, sans blessés ni arrestations signalés par la presse. Imputant la faute à des « groupes d'activistes » et suggérant l'incompétence des forces de sûreté de l'État, la maire de Rennes provoqua une réaction du préfet de Bretagne publiée dès le lendemain sur le site de Ouest-France. Dans cet entretien filmé, le représentant de l'État utilise à trois reprises, pour qualifier les briseurs de vitrines, le terme de « terroristes ». Un enseignant-chercheur de l'université Rennes 2 revient sur cette séquence et rappelle quelques évidences quant à l'usage des mots.
À l'heure où la France vient de s'incliner devant les cibles du terrorisme choisies en raison de leur statut de professeur, à l'heure où elle honore des résistants étrangers jadis dénoncés comme « terroristes » par les forces d'occupation et tout l'appareil collaborationniste, l'usage de ce terme, dans un tel contexte, ne laisse pas de surprendre, sans compter le dédain des victimes de tous les terrorismes. C'est une première honte à verser au crédit de Monsieur le préfet. À celle-ci s'en ajoute une autre : procédant par raccourcis et désireux de « faire en sorte que ces terroristes cessent de nuire », notre représentant de l'État, levant l'omerta selon ses dires, en révèle l'origine : « ces gens-là » — lire ces « terroristes » — « viennent d'une université qui s'appelle Rennes 2, où on leur laisse faire à peu près tout et n'importe quoi ». Autrement dit : vitrines brisées + étudiant·es de l'université Rennes 2 = « terroristes ».
Si la présidence de l'université visée a dénoncé « les propos choquants tenus par le préfet », cela reste tiède tant il faudrait les désigner comme indignes, comme honteux, ces propos qui cherchent à associer, insidieusement, le mot de « terroristes » à celui d'université, c'est-à-dire à confondre l'espace des savoirs critiques et de leur transmission à ce qui s'apparente à leur négation même. Comme personne, dans aucune université, n'incite à la violence et que nos efforts, au milieu d'une pénurie de moyens toujours plus criante, visent à l'inverse à offrir aux étudiant·es des modalités d'ouverture et de présence critiques au monde pour qu'ils s'en saisissent — et avec elles, leur vie propre comme notre avenir commun —, comment qualifier de telles manipulations langagières ? Monsieur le préfet est-il illettré, ne sait-il pas ce qu'il dit, ne mesure-t-il pas la portée de ses mots ?
Non, cette outrance langagière fait plutôt droit à une haine de la pensée qui s'épanche et se répand désormais partout sans vergogne : haine de la pensée critique, haine de la possibilité qu'un monde autre soit envisagé, haine du moindre écart possible face à un appareil à niveler les consciences chaque jour plus entreprenant. Mais il y a plus. Certainement encouragé par les déclarations du ministre de l'Intérieur, son référent de tutelle — « Monsieur le préfet de Région s'est bien exprimé et je suis parfaitement solidaire de ses propos. » (Ouest-France, 13 février 2024) —, ledit préfet fit le pédagogue pour un nouvel entretien (Le Télégramme, 28 février 2024). Interrogé sur d'éventuels regrets quant à l'usage du terme de « terroristes » pour qualifier des « mouvements d'extrême-gauche » briseurs de vitrines, mouvements supposément constitués d'étudiant·es de l'université (ni des hommes ni des femmes donc, uniquement des étudiant·es de l'université), le représentant de l'État réfuta à deux reprises toute espèce de remords, mettant à chaque fois en avant, fautivement d'ailleurs et toujours sans le moindre sentiment de honte, l'argument suivant : « Je fais toujours mienne cette phrase de Camus : “Ne pas nommer les choses, c'est ajouter du malheur au monde.” »
Comment comprendre cette honte supplémentaire imputable ici au préfet comme au ministre de l'Intérieur, c'est-à-dire à l'appareil répressif d'État, sinon comme une honte infinie, nourrie d'un mépris sans bornes à l'endroit de la pensée libre, une honte sans regrets ni remords et que jamais ne perçoivent les promoteurs des fascismes contemporains, ennemis de la complexité.
Si Monsieur le préfet souhaite nommer à bon escient (mais y échouant lamentablement, y échouant honteusement), à nous de le faire également depuis nos amphithéâtres exposés à ses outrages ; car oui Monsieur, en vérité, votre tutelle et vous n'êtes au bas mot que les supplétifs du fascisme présent. Quand ce dernier ânonne comme un disque rayé sa haine de l'autre, vous accommodez son langage, vous lui ouvrez les portes d'un vocabulaire policé et défonçant à la hache du slogan et de la communication les vivantes agoras de nos universités, vous lui déroulez le tapis rouge par ce discours réducteur : étudiant·es des universités = vies critiques = pensées critiques vivantes = « terroristes ». Vous vous piquez de Camus, mais à cet usage frelaté d'une œuvre d'envergure nous répondons d'abord, avec Jean Cassou, dans un ouvrage qui devrait vous faire réfléchir : « Ce à quoi nous trouvons à redire, c'est que nul ne trouve à y redire. Ce qui nous irrite, c'est l'impuissance générale à s'irriter » (La mémoire courte). Et nous citons aussi Roland Barthes qui, ici, vous va justement comme un gant : « La nuance, si on ne l'arrête pas, c'est la vie et les destructeurs de nuances (notre culture actuelle en connaît beaucoup), […] je les vois comme des hommes morts et qui, du sein de leur mort, se vengent en tuant les nuances. » (leçon du 27 janvier 1979 au Collège de France)
À ce stade, nous ne pouvons vous faire crédit d'aucune tenue, d'aucun maintien ni d'aucune consistance ; procédant par allusions et par amalgames, vous vous complaisez à additionner les contre-vérités pour mieux discréditer ces lieux qui, par nature, parce qu'ils sont des lieux de pensée, de savoir et de critique, des lieux d'échanges comme d'épanouissement des singularités plurielles, résistent à votre volonté crasse de tout réduire à l'individu uniforme, contrôlable, discipliné, l'individu ordonné. Pour le dire autrement et depuis l'université qui nous accueille, vous êtes aujourd'hui, représentants de l'État, notre honte, vous êtes notre déshonneur, vous êtes notre indignité et nous qui, à chaque instant, cherchons à peser les mots pour transmettre des pensées critiques qui sont aussi et en même temps rendues ainsi vivantes en l'honneur de nos étudiant·es — ne pas, ne jamais les prendre ni pour des numéros ni pour de simples compétences mobilisables-jetables par le capital —, nous n'avons aucune gêne à vous dire combien, à cette heure, votre bassesse et votre médiocrité vous révèlent en supplétifs d'un fascisme s'immisçant dans nos vies avec votre complicité, fascisme contre lequel, sans discontinuer et toutes nos forces motrices, nous lutterons.
En janvier 2024, au cœur du 2e arrondissement de Paris s'ouvre un nouveau bar « immersif » animé par un petit groupe de comédien.es : le Perpette Bar. Le concept est le suivant : pour une cinquantaine d'euros, vous enfilez un costume de prisonnier et passez 1h30 derrière les barreaux d'une prison « vintage » dans laquelle vous pouvez déguster des cocktails signatures ou des tapas et jouer le rôle d'un.e détenu.e.
Sur Instagram, une blogueuse en fait la joyeuse promotion lors d'une vidéo :
« Et si on allait se faire enfermer dans une prison ? Si vous êtes un peu barrés comme nous, vous pouvez faire cette expérience grâce au nouveau bar immersif : Perpette. Durant 1h30 vous vous retrouvez derrière les barreaux de cette prison haute sécurité au coeur de Paris. (…) Malgré la sévérité du directeur et l'ambiance lugubre, vous bénéficierez d'un banc de cellule plutôt confortable. Vous découvrirez aussi la solidarité entre prisonniers ainsi qu'avec le gardien de prison. (..) Finalement quand on arrive à se libérer, on regrette presque de devoir quitter les lieux »
Une dizaine de vidéos du même type, toutes plus enjouées les unes que les autres et réalisées par des promoteurs et promotrices via Instagram, circulent pour accompagner l'ouverture du Perpette Bar. Certaines mettent en lumière le côté « fun » de boire des cocktails en prison, d'autres insistent sur l'expérience d'enfermement « improbable », « insolite » et « inédite ». Sur ces vidéos, nous pouvons voir différentes « cellules » délimitées par des barreaux, dans un sous-sol aux murs en pierre et au plafond arrondi comme une ancienne cave à vin. De jeunes adultes vêtu.es de combinaisons orange trinquent dans des gobelets en métal, dégustent des mezzes sur un plateau de cantine ou posent devant un mur avec les unités de mesure imprimées pour le mug shot (la fameuse photographie d'identité judiciaire). Les lumières sont plutôt chaudes, l'ambiance presque intimiste et le sol en tomette plutôt sympathique. Les bancs sont « confortables » et « les tapas rendent l'expérience encore plus agréable ». « Comme un des gardes est un peu corrompu, il te ramène des cocktails et des tapas », nous explique une autre influenceuse dans sa vidéo. Un bloguer propose quant à lui, sur fond de musique inquiétante, une version virilisée de l'expérience : « je découvre mes co-détenus, de sacrés loubards qui font du blues et de la muscu, aujourd'hui c'est jour de fiesta à la prison, p'tit repas de seigneur et p'ti cocktail dans la cellule qui ne va pas tarder à être une cellule de dégrisement ».
Comme il est écrit sur le site web, « malgré » le décor de prison, le Perpette bar se prête à de nombreuses situations :
« Que ce soit pour une sortie entre amis ou en famille, pour célébrer un anniversaire ou un EVG/EVJF, pour un rendez-vous romantique ou toute autre occasion justifiant une immersion derrière les barreaux dans la contrebande des années 1960, Perpette est le cadre idéal pour une soirée singulière, mêlant une atmosphère à la fois intime et mémorable. »
La rhétorique marketing des promoteurs Instagram aussi bien que le concept du bar me sidèrent. Comment est-il possible, entendable, qu'un lieu comme la prison, puisse faire l'objet non-ironique d'une appropriation capitaliste pour distraire une clientèle bourgeoise parisienne ? La dimension scandaleuse résonne également chez mes proches qui eurent, à quelques exceptions près, le même type de réaction : « à quand une expérience immersive d'une traversée de la Méditerranée ? À quand une expérience immersive dans un camp de migrants tant qu'ils y sont ? ». Le « à quand » me semble pointer - à juste titre - les limites sans cesses franchies et repoussées de la bêtise et de l'indécence de l'industrie capitaliste du divertissement.
Un de mes premiers réflexes a été justement de voir comment le projet du Perpette bar avait été reçu par les internautes qui comme moi découvraient le bar via ces vidéos Instagram. Beaucoup de commentaires jugeaient cette expérience immorale, ridiculisaient la vacuité de l'existence des parisien.nes, ou se moquaient des passe-temps des blanc.hes ; ce qui me fit sourire et me soulagea un peu. Les commentaires défendant le projet accusaient quant à eux le moralisme de ses détracteurs mais plus encore comparaient l'expérience du Perpette bar à celles des escape games qui, selon eux, seraient aussi apolitiques que ludiques. Un internaute nous interpelle dans ce sens : « Est-ce que vous diriez la même chose d'un espace game ou d'un jeu vidéo ? », demande-t-il, « par exemple si on joue à un jeu de guerre, ça ne veut pas dire qu'on veut faire la guerre pour de vrai… Voyez cette expérience comme un jeu qui ne manque de respect à personne, dès fois il faut apprendre à se détendre ».
Apprendre à se détendre est-ce laisser de côté tout esprit critique ? Pas sûr. Dans la mesure où une représentation définit un mode d'accès au réel, comment ne pas penser que ce type de projet qui glamourise l'incarcération ne voile pas en même temps des problématiques liées au système punitif et carcéral, aux conditions d'enfermement et de réinsertion par la suite - et j'en passe. Dans l'expérience du Perpette bar, il y a la réalité matérielle des corps privilégiés des client.es qui jure avec celles des corps incarcérés. Le commentaire d'un internaute va dans ce sens : « où sont les noirs ? »
Que l'expérience carcérale soit l'objet d'une curiosité déplacée, que la prison soit appréhendée comme une hétérotopie ou investie de fantasmes comme s'il s'agissait d'une contre-culture branchée et glamourisée - à l'instar de la série Orange Is The New black - sont pour moi de l'ordre d'un déjà-vu pénible. Mais que l'incarcération devienne un loisir, ou une expérience de consommation bourgeoise et ludique, cela me choque au plus haut point. Comment dès lors proposer une réflexion critique et sortir de la dialectique moral/immoral dont s'affranchit par ailleurs « l'esprit capitaliste » ? Il y a tout une littérature à laquelle je suis redevable et qui me permet de proposer une première piste de réflexion sur cette étrange acceptabilité sociale dont bénéficie le Perpette Bar. Je pense notamment à ces ouvrages qui analysent les nouvelles formes du capitalisme à l'instar des travaux de Sophie Corbillé, mais aussi à ceux de la sociologue Eva Illouz sur les marchandises émotionnelles ou encore à l'ouvrage de Marc Berdet, Les Fantasmagories du Capital. Ces lectures encouragent à prendre au sérieux les espaces comme le Perpette Bar, ces espaces « ludiques » et capitalistes qui ne sont jamais apolitiques ou anodins mais qui toujours trouvent leur justification dans une rhétorique de l'amusement, du plaisir ou de la fiction inoffensive : « dès fois, il faut apprendre à se détendre ».
Le projet du Perpette Bar s'inscrit dans un contexte d'émergence du secteur lucratif des « expériences immersives » comme les escape games, ces jeux d'évasion grandeur nature qui émergent dans les années 2010 en France. Selon la sociologue Eva Illouz, l'idée d' « expérience » présente dans ce qu'elle appelle les « marchandises émotionnelles » tend à nous faire oublier qu'il s'agit de produits de consommation fabriqués. Les pratiques de consommation et la production d'émotion sont simultanées et se confondent dans un fantasme d'authenticité. Par exemple, les agences de tourisme ne prétendent pas seulement vendre un service de location et d'activité mais plutôt un « moment » ou une « expérience ». Eva Illouz écrit : « Ces produits de consommation sont présentés comme des expériences ; ils proposent des ambiances, des sensations destinées à se transformer en souvenirs et en histoire à raconter plus tard ».
C'est précisément cette rhétorique de l'histoire à raconter et de l'expérience authentique qui anime en premier lieu les discours promotionnels des blogueurs et blogueuses. Pour elles et eux, aller en prison relève de l'improbable au sens où il n'est pas même envisageable que leur parcours de vie soit un jour traversé par un passage en prison. Si cette probabilité avait été plus grande ou si un.e proche avait été en prison, ils et elles n'auraient peut-être pas montré autant d'enthousiasme.
La dimension improbable tient également à la situation géographique du bar, au cœur du 2e arrondissement de Paris. L'expérience d'enfermement dans une cellule est finalement rendue accessible au cœur du Paris commercial et touristique. Cette expérience d'une marginalisation artificielle et provisoire au centre de l'hypercapitalisme parisien a quelque chose d'ironique, quand on sait que les prisons françaises tendent depuis de nombreuses années à être déplacées aux périphéries des villes. Le Perpette Bar se situe donc dans un arrondissement riche et touristique de Paris et cible une clientèle au moins à l'aise financièrement. Comme nous pouvons le lire sur le site web : « Le prix d'une session est de 49,50 € par personne. Ce prix comprend deux cocktails, un shot (avec ou sans alcool), un plateau de tapas à partager avec votre groupe et le show de 1h30 avec nos comédiens experts en théâtre immersif ! ».
La consommation de cocktails, la rhétorique de l'histoire à raconter et le fait de se prendre en photo en costume de détention sont trois pratiques qui fondent la valeur symbolique et capitaliste du Perpette Bar. Les client.es du Perpette Bar marquent ainsi, plus ou moins consciemment, leur statut social. Leur façon de consommer (dans) cet espace donne à penser que la valeur d'usage du Perpette Bar est une valeur à la fois symbolique mais surtout, comme le dirait Gernot Böhme une valeur de « mise en scène » : le Perpette Bar s'inscrit pleinement dans la logique d'un capitalisme esthétique où sont vendues les fameuses « marchandises-expériences », du « cool », des occasions de se mettre en scène - mais seulement pour les personnes qui peuvent se le permettre financièrement et qui y trouvent un intérêt symbolique.
La question du public ciblé me paraît centrale précisément parce que ce public ou plutôt cette clientèle est celle-là même qui n'ira probablement jamais en prison. Plus encore, le Perpette Bar, à l'instar des escape games, cible des start-up et des entreprises comme le suggère l'onglet « Team-Building », placé stratégiquement au centre, entre l'onglet « concept » et « info » de la page d'accueil du site. Pour élargir sa jeune clientèle aux collègues de travail à l'occasion de team building, le Perpette Bar mise de nouveau sur l'expérience de marginalisation des prisons où on « échappe à la norme », mais cette fois pour sortir des cadres de travail usuels :
« Perpette, c'est une idée de Team Building tendance qui sort de l'ordinaire et vous garantit de ravir tous vos collaborateurs. Nos sessions spéciales et uniques permettent à votre équipe d'être réunie au même endroit, d'évacuer le stress et de passer un moment convivial tout en tissant des liens forts »
Le Perpette Bar fabrique un espace ambigu : il s'agit à la fois d'une fausse prison où on peut se mettre dans la peau d'un.e détenu et en même temps d'un endroit tendance et convivial, un « cadre idéal pour une soirée insolite ». Je me demande alors comment le concept du Perpette Bar peut se maintenir sur cette étrange ligne de crête ; et quelles sont les stratégies esthétiques nécessaires à la fabrication de cette drôle de marchandise. Quels ont été les choix fictionnels, et, puisqu'il s'agit aussi de théâtre, comment vont-ils se débrouiller pour mettre en scène les relations entre gardien.es et détenu.es ?
Le scénario déployé sur leur site web nous donne déjà un premier aperçu :
« Nous sommes en 1961, en plein cœur de Paris à la Prison de la Perpette où l'as de la contrebande, LA FOURMI, vient d'être extradé de Caracas. Depuis plus de vingt ans, LA FOURMI a créé un réseau sans précédent de contrebande entre Caracas et le port du Havre. Cette incarcération signifie-t-elle la fin d'une ère ? Ou juste d'un passage pour LA FOURMI aussi bien connue pour ses multiples évasions que sa passion pour le rhum. Rejoignez LA FOURMI en cellule et vivez avec elle une aventure unique. Elle vous prendra certainement sous son aile pour déjouer les plans de la direction de cette prison, l'une des plus strictes de France depuis la nomination du directeur LEROY, réputé pour sa gestion intransigeante, et toujours accompagné de son second, POULAIN, sous-directeur quant à lui affable et fort maladroit. Heureusement pour vous, il semblerait que LA FOURMI ait déjà réussi à tisser des liens forts avec la cuisine de la prison. Les cuisiniers y serviraient des soupes spéciales… Une des surprises que LA FOURMI vous réserve dans cette aventure insolite et rocambolesque ! »
Sans grande surprise, le scénario nous vend un certain exotisme américanisé de la contrebande et de l'évasion à la fois fantasmatique - Caracas, le rhum …- et effective - sortir de la prison-. Le duo Leroy et Poulain reprend quant à lui les duos de vilains chez Disney avec un chef sévère et un second plus idiot et/ou affable qui incarne la touche humoristique immanquable et nécessaire à toute dédramatisation. Les relations entre les détenu.es et les membres de l'administration pénitentiaire ne peuvent alors qu'être cartoonesques et légères : « Nous sommes ici dans une prison ! Vous vous croyez en vacances à Pattaya là ? », gronde le directeur de la prison à l'adresse des nouvelles et nouveaux détenu.es. Bien évidemment, scénario et scénographie bordent l'expérience des consommateurs et consommatrices : il ne s'agirait pas d'entrer dans une prison en étant désoeuvré.es et d'ailleurs, les clients sont libres d'indiquer sur une feuille à leur arrivée, les motifs de leur incarcération. L'improvisation permise par la dimension interactive du théâtre a ses limites, tout est partitionné. Il n'y aura pas d'émeutes au Perpette Bar, on joue au gardien et au prisonnier mais il y a des règles. Le récit proposé est « captivant » au sens de « qui maintient captif », dans la mesure où il reconduit une certaine image indépassable de la prison comme d'un endroit de contre-culture ou l'autorité est moquée.
Le storytelling du Perpette Bar situe l'expérience théâtrale/immersive dans une prison des années 60, ouvertement « inspirée par l'univers cinématographique hollywoodien ». Pourtant, le Perpette Bar semble entretenir une ambivalence entre l'inspiration ouvertement fictive du cinéma hollywoodien et la promesse d'une certaine « authenticité ». Le costume orange des détenu.es n'existe pas en France mais plutôt aux Etats-Unis et à partir des années 70 où il était utilisé essentiellement lors des transferts de prisonniers à l'extérieur. Cet amalgame nous renseigne moins sur une méconnaissance des prisons françaises que sur l'intention ouvertement fictionnelle du Perpette Bar. « C'est un truc de fiction totale », dira un acteur interrogé par le Parisien. Et son collègue de dire :
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« Il y a des gens qui diront qu'on ne peut pas rire de tout, on n'a pas le droit, c'est trop sérieux comme sujet, c'est plus un truc de gamin où on est : les gangsters, les policiers, les voleurs… c'est comme si on regardait une série américaine. On voit l'univers carcéral mais ça cartonne et personne ne dit « ohlala c'est pas bien » (sic) »
Tout se passe donc comme si la fiction déployée au Perpette Bar était exempte de regards critiques ou de responsabilité parce qu'elle tourne le dos aux « vraies prisons », qu'elle rompt toute prise de risque en dissociant la fiction du réel. Le Perpette Bar est une capsule fictive, hors-temps et consensuelle qui fonctionne comme une véritable enveloppe déculpabilisante.
Ainsi, quand les clients pénètrent dans le Perpette Bar, iels adhèrent au projet moins pour faire l'expérience de la prison que pour faire l'expérience de l'image fantasmée hollywoodienne de la prison. En somme il s'agit d'une expérience d'immersion dans l'authentiquement faux, paradoxe inhérent aux fantasmagories capitalistes à l'instar des parcs d'attraction ou des centres commerciaux géants. Et pourtant, à écouter certains et certaines clientes, cette distinction entre fiction et réel est beaucoup moins évidente. Certain.es recherchent dans le Perpette Bar une prolongation de la série Orange Is The New Black, d'autres une expérience ludique de l'autorité et d'autres enfin un vague aperçu du circuit carcéral. L'enjeu n'est donc pas de se croire vraiment en prison mais d'éprouver malgré tout un simulacre d'incarcération. Tout se joue dans le « je n'y crois pas et pourtant c'est tout comme ».
Ainsi, et selon la réflexion Marc Berdet, nous pourrions dire que le Perpette Bar fonctionne comme une fantasmagorie post-moderne :
« Le visiteur vérifie la validité de ses stéréotypes, s'assure qu'il reconnaît ce qu'il connaissait déjà. (…) Les fantasmagories post-modernes ne jouent pas vraiment, comme les modernes, avec l'inconnu, le lointain. Elles reproduisent du connu, du familier. Ce ne sont pas des images étranges à interpréter, mais des signifiants communs, trop communs, qui parlent d'eux-mêmes ».
La représentation fantasmagorique de la prison que véhicule le Perpette Bar s'inscrit à contre-sens des projets pédagogiques, artistiques ou militants qui visent à informer et à faire prendre conscience de ce qu'est la prison. Continuer de promouvoir ce type de fantasme revient à alimenter des discours hégémoniques quand d'autres tentent de les défaire.
Rien de nouveau ici, mais il y a un pas de franchi entre représenter à l'écran une fiction glamourisante de la prison et proposer « la prison » comme un thème attractif, une expérience désirable ou ludique. Dans les escapes games qui prennent la prison pour décors, les client.es sont acteurs et actrices, le but étant de s'échapper et d'évoluer d'une pièce à l'autre à l'aide d'indices. Il n'est alors pas question d'enfiler un costume de prisonnier et d'incarner, le temps d'une pièce de théâtre, le rôle d'un.e détenu.e dans sa cellule. Qu'est-ce que signifie le fait de rendre le rôle de détenu.e disponible et ludiquement exploitable ? Et comment, par la suite, penser ces corps qui jouent à être enfermés ?
Dans la bande de Gaze, les routes ne sont pas impraticables et le boulevard qui longe la mer n'est pas défoncé, il longe la mer.
Il y a de l'eau, de l'eau potable, de l'électricité et des toilettes. On va aux toilettes dans la bande de Gaze, elles ne sont pas bondées, il y a des kits d'hygiène et chaque personne a sa propre salle de bains, chaque personne n'est pas traitée comme une ordure.
L'accès à Internet n'a pas été coupé car les bombardements sont loin d'être incessants et il n'y a guère de pénuries d'énergie. On peut donc accéder aux informations vitales et même appeler les premiers secours.
De même, on peut retirer tout l'argent que l'on veut puisque les banques n'ont pas été détruites.
Les habitants de la bande de Gaze n'ont pas été déplacés, ils continuent d'habiter dans leurs maisons non-détruites, non-incendiées, tout comme leurs véhicules sont non-détruits, non-incendiés. Tout n'a pas été aplati.
Par conséquent, on ne peut pas dire non plus que des cimetières ont été rasés et que les corps de différentes tombes se soient mélangés— et personne ne s'est filmé en train de dédier la destruction d'un immeuble à sa fille pour son anniversaire.
Dans le même ordre d'idées, on n'a pas enterré vivants des blessés ou des malades dans la cour de l'hôpital où ils étaient hospitalisés, on n'a pas mis le feu à ce qui reste comme provisions aux habitants non-morts d'un quartier non-dévasté, on n'a pas filmé des civils presque nus et agenouillés dans la rue et quand par hasard on a exhumé quelques corps de la bande de Gaze, on a creusé une fosse commune près d'une plage, puis on a fait venir une pelleteuse pour les recouvrir de sable pendant les funérailles.
Des naissances ont lieu à Gaze : les hôpitaux sont non-détruits, il y a abondance de médicaments et les nouveaux-nés ne risquent pas de mourir. Les enfants ne sont pas amputés sans anesthésie et aucun ne demande qu'on lui rattache ses jambes.
Quand il fait beau, on va à la plage non pour se laver mais pour se baigner et jouer au ballon, même si les tentes ne sont pas brûlantes comme des fours et l'air n'est pas comme du feu.
Dans leurs bureaux, sur le terrain, dans leurs maisons, dans les camps, dans leurs voitures, les habitants mangent : les boulangeries n'ont pas été ciblées et il n'en reste pas qu'une seule.
De ce fait, les enfants ne sont pas obligés d'errer sans réussir à trouver du pain et personne ne se distrait à pétrir des graines ou de la nourriture pour animaux moulue pour en faire un ersatz.
Ils se nourrissent de fèves, de thon et de haricots en boîte, par exemple, et s'il n'y a plus de fèves, de thon et de haricots en boîte ils ramassent des herbes, de telle sorte qu'ils ne sont pas réduits à manger du fourrage.
À rebours des aventuriers pompeux arpentant de supposés déserts naturels, mais aussi du monde ultra quadrillé de la Big Carto, que nous racontent nos imaginaires du bout du monde et du nulle part ?
Les Pétaouchnoks sur lesquels enquête Ricardo Ciavolella sont des vrais lieux, mais flous. Des lieux au nom expressif sur lesquels s'est collé tout un imaginaire de l'ailleurs indéterminé, des noms qui désignent un bout du monde qui riment souvent avec fin du monde.
Si ces fins du monde et milieu du nulle part sont souvent méprisés, s'ils portent la marque du regard colonial ou des différentes dominations spatiales qui les ont érigés en repoussoir, approcher leur réalité permet de décentrer notre regard et d'éclairer par l'envers, le petit enfer métropolitain. Et puisqu'il reste tant de cartes à tracer : Pétaouchnoks de tous les pays, unissez-vous !
À voir lundi 29 avril à partir de 19h
Version podcast
Pour vous y abonner, des liens vers tout un tas de plateformes plus ou moins crapuleuses (Apple Podcast, Amazon, Deezer, Spotify, Google podcast, etc.) sont accessibles par ici.
Voir les lundisoir précédents :
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Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore
Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre
De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou
La littérature working class d'Alberto Prunetti
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Une histoire personnelle de l'ultra-gauche avec Serge Quadruppani
Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.