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D.O.M

Par : dev
10 juin 2024 à 19:24

La « réforme » de l'Octroi de mer ouvre la porte à une période d'instabilité majeure pour les DOM. La présente étude[1] vise à alerter sur les conséquences ravageuses d'un démantèlement de l'Octroi de mer, sur fond de misère sociale grandissante, doublée d'une hémorragie démographique aux Antilles.

L'étude explicite les enjeux de cette réforme, décidée de manière unilatérale par l'Etat, au motif de lutter contre la « vie chère ». Il apparaît qu'en dépit de leurs défis hors-normes, les DOM sont utilisés comme variable d'ajustement budgétaire par l'Etat dont les dettes culminent à 3 000 milliards d'euros. Et, pour justifier que ce dernier appauvrisse les territoires les plus pauvres, l'administration centrale bâtit des schémas sur la « richesse » des DOM (et son corollaire « la mauvaise gestion » [2]) ; par ce procédé fallacieux, les communes ultramarines sont déjà privées de 200 millions d'euros de recettes de fonctionnement par an.

Le recours à la « norme » budgétaire, établie par l'administration, permet également de légitimer la mainmise de l'Etat sur l'Octroi de mer. Par ce prisme, l'Octroi de mer n'appartient plus aux territoires mais représente une « dépense fiscale » de 3.7 milliards d'euros pour l'Etat. Et, c'est là que réside le véritable enjeu de la réforme, un enjeu d'optimisation des recettes fiscales de l'Etat qui s'avère peu compatible avec l'objectif de lutte contre la « vie chère ». D'ailleurs, quand l'Etat veut agir sur la « vie chère », il creuse son déficit (26 milliards d'euros pour la taxe d'habitation), mais il ne remplace pas la taxe supprimée par une autre[3] qui, de surcroît, va l'enrichir.

L'enjeu d'augmenter la TVA nationale dans les DOM avait été clairement dévoilé par le rapport FERDI (2020)[1] commandé par Bercy à des experts du FMI, mais apparaît masqué dans la réforme actuelle qui se fonde sur l'évocation d'effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les prix et les finances locales.

Comme toute taxe à la consommation, l'Octroi de mer présente des avantages et des inconvénients. Et, dans le cadre de la présente étude ont surtout été évalués les arguments de l'Etat pour justifier l'urgence d'une réforme. Il apparaît que les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales relèvent d'une construction des administrations centrales[4] et la TVA nationale évoquée pour remplacer l'Octroi de mer conduira à une flambée des prix, en particulier des services qui ne sont pas assujettis à l'Octroi de mer, et qui représentent les deux tiers de la consommation des ménages et des collectivités locales.

Taxation des services avant et après la réforme

Avant réformeAprès réforme
TVA Antilles 8,50% 19,50%
TVA Réunion 8,50% 16%
TVA Guyane 0% 15%
TVA Mayotte 0% 15%

Mpl, d'après Simulations FERDI

Par conséquent, il n'y a pas nécessité, et encore moins urgence, à entreprendre une réforme « en profondeur » de l'Octroi de mer qui provoquera un choc fiscal en pleine période inflationniste. Par ailleurs, la TVA « régionale » que laisse miroiter la Cour des comptes aux régions (qui avaient renoncé pour la plupart à cette option sans valeur ajoutée en termes de rendement et à cause de son caractère inflationniste[5]) ne peut que servir de cheval de Troie à la mise en œuvre d'une TVA nationale ; en tout état de cause, les collectivités seront rendues responsables de la flambée des prix, pendant cette phase d'expérimentation d'une taxe destinée in fine au budget de l'Etat.

Pour soutenir le pouvoir d'achat des ménages « les plus fragiles », l'Etat devrait davantage agir sur les bas-revenus qui expliquent à 80% le phénomène de « vie chère » dans les DOM. Ainsi, à mille lieux des clichés habituels, ramenées au nombre d'habitants, les prestations sociales versées par l'Etat aux ménages sont deux à 10 fois plus élevées dans l'Hexagone que dans les DOM où pourtant près de la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, contre 14 % en France hexagonale, et s'apprête à subir de plein fouet les économies ravageuses de l'Etat dans le domaine social (réforme du rSa, réforme des allocations chômage,…).

Par ailleurs, la réforme vise expressément à réduire l'évolution des recettes de fonctionnement des communes : objectif qui va à l'encontre des besoins sociaux des populations[6] et des besoins en investissement. Il y a eu un précédent avec la baisse des dotations de l'Etat à partir de 2014. A cet égard, l'Octroi de mer des communes n'est pas négociable, c'est le socle de la cohésion sociale dans les DOM mais aussi des exonérations accordées aux entreprises.

La compensation « à l'euro près » que promet l'Etat aux collectivités locales représente en réalité le gel de leurs recettes fiscales. Aussi, si, par exemple, la réforme avait eu lieu en 2008, les collectivités, compensées « à l'euro près », auraient perdu aujourd'hui 500 Millions d'euros. Autrement dit, le tiers de leurs recettes d'Octroi de mer se retrouverait dans le budget de l'Etat (!). De plus, une compensation « à l'euro près » des pertes fiscales des collectivités locales n'est pas garantie sur le long terme, contrairement à la compensation des transferts de compétences sanctuarisée dans la constitution (article 72-2). Cette réforme représente un séisme budgétaire.

Inspirée par des experts du FMI, auxquels fait dorénavant appel la France pour sa politique à l'égard des DOM, malgré la trajectoire funeste des pays du Sud sous tutelle des institutions financières internationales, la réforme vise expressément, au motif de faire baisser les prix, à accroître la présence des produits des multinationales françaises sur le marché local. Ceci va à l'encontre des politiques régionales ou même de la politique économique de l'Union européenne visant à préserver la production locale dans les régions ultrapériphériques (Article 107 § 3 points a) et c) du TFUE).

En outre, les hypothèses sur lesquelles se basent les experts du FMI pour considérer que la stratégie de déstructuration/restructuration économique des DOM, par la suppression de l'octroi de mer et son remplacement par la TVA nationale, serait positive pour les territoires sont, comme le savent aussi bien Bercy que la Cour des comptes, erronées et au contraire, cette stratégie, en ébranlant la production locale provoquera une hécatombe : 50 000 emplois en jeu. Pour rappel, un emploi créé dans le secteur productif (parfois hautement qualifié) génère 3 emplois indirects selon l'INSEE. A titre indicatif, l'Etat avait renoncé à une libéralisation des prix du carburant dans les DOM, car 3 000 emplois de pompistes étaient en jeu.

Enfin, l'Octroi de mer a, dès l'origine, vocation à répondre au plus près aux enjeux spécifiques des DOM, qui sont différents de ceux de l'Hexagone et différents d'un DOM à l'autre, d'où l'autonomie fiscale qui leur a été accordée et sur laquelle l'Etat souhaite revenir, faisant prévaloir ses intérêts propres (budgétaires, économiques, voire géopolitiques) sur ceux des DOM, les rendant plus dépendants de la « Métropole », à rebours d'une aspiration croissante des autorités locales à une évolution statutaire.

Le désengagement budgétaire de l'Etat, se doublant d'efforts additionnels demandés aux collectivités, aux populations et aux entreprises des DOM pour combler le déficit public, aboutit déjà à une flambée de violence de tous ordres, y compris les plus extrêmes (émergence de narco-territoires …) et à une émigration massive de la jeunesse ultramarine, faisant des Antilles les régions les plus âgées à l'échelle de la France.

Rappelons que la TVA nationale est déjà appliquée aux Antilles et à la Réunion, à taux réduits. Quel serait l'état de ces territoires (en particulier les Antilles) si cette manne fiscale[7] n'était pas détournée au profit du budget national où les DOM sont discriminés ? Quel sera l'état de la Guyane et de Mayotte quand l'Etat y généralisera la TVA nationale, bridant les marges de manœuvre des collectivités locales dans un contexte d'explosion démographique ?

En définitive, tant que les DOM subiront des discriminations et entraves pour l'accès aux droits, qu'il s'agisse de droits élémentaires ou pour faire face à des handicaps irréductibles, un alignement des impôts de l'Etat ne peut être imposé aux populations ultramarines pressurées de toutes parts, comme le montre le climat social, et de tous temps. En effet, après des manquements séculaires de l'Etat, sans réparation, les populations des DOM sont mises à contribution, depuis 75 ans, pour financer en grande part leur départementalisation elles-mêmes, à l'image de la population mahoraise aujourd'hui qui ne bénéficie d'aucune solidarité nationale sur le plan social (!). Au contraire, Mayotte, en proportion, contribue le plus au budget social de l'Etat, car il y a eu un alignement de cette île sur les devoirs (les cotisations sociales) mais pas sur les droits (les prestations sociales versées par l'Etat). Est-il soutenable que le département le plus pauvre de France se départisse de la sorte chaque année de 142 millions d'euros nets pour financer les prestations sociales des autres régions nettement plus riches ?

Il apparaît que la départementalisation ne doit rien coûter à Bercy, mais devrait plutôt lui rapporter de nouvelles recettes fiscales au nom du principe républicain d'égalité devant l'impôt que l'Etat veut restaurer en priorité dans les DOM : à la clé 6 milliards d'euros de recettes nouvelles en supprimant ses « dépenses fiscales ».

La réforme de l'Octroi de mer, pivot de cette politique de rattrapage « à l'envers », représente une triple peine pour les DOM, ils vont devoir : 1) renoncer à toute autonomie, 2) renoncer à leur rattrapage et à la satisfaction de leurs besoins sociaux et économiques et 3) financer le train de vie deux fois plus élevé de la France hexagonale. Soit un approfondissement de la colonisation, avec toute la violence institutionnelle que cela implique, car la colonie doit apporter des richesses à la « Métropole », et non pas lui coûter.

L'assimilation se révèle être dès lors un immense malentendu avec, d'un côté une aspiration à des droits après quatre siècles de servitude, de l'autre une volonté d'accroître une emprise y compris fiscale, deux motivations opposées qui transforment les DOM en un cocktail explosif, par nature, avec une ligne rouge franchie dans cette « guerre de tranchées »[8] quand l'Etat, aux abois, rompt le « pacte départemental » en mettant fin à des allègements fiscaux destinés à compenser des handicaps irréductibles.

Aussi le rêve de décolonisation par « assimilation » (étymologiquement « réduction en pâtée ») se transforme en cauchemar de l'achèvement de la colonisation, y compris par le peuplement.

75 ans après la loi d'Assimilation, les DOM se trouvent encore dans le purgatoire de la départementalisation, rien ne dit qu'au bout du tunnel se trouve le Paradis.

NB : L'Etat semble faire marche arrière quant à son objectif de supprimer le régime d'exonération de l'Octroi de mer en faveur de la production locale. En effet, dans sa temporisation pour rendre sa réforme acceptable par les collectivités locales, l'Etat dispose de deux leviers, premièrement mettre en place une TVA « régionale » tel que vu précédemment, et, deuxièmement, conserver l'Octroi de mer uniquement pour taxer les produits concurrents à la production locale. Dans tous les cas, les effets négatifs de la réforme seront attribués aux collectivités locales et aux producteurs locaux. Par ailleurs, l'on va se retrouver avec 3 taxes à la consommation sur un même territoire : TVA nationale (aux Antilles et à la Réunion), Tva « régionale » et Octroi de mer, qu'il faudra à terme refondre en une seule taxe pour remédier aux « effets pervers » de ce nouvel échafaudage de Bercy, priorité de l'Etat dans les DOM.

NOTES

[1] « L'Octroi de mer : pourquoi et comment le supprimer », FERDI (2020).

[1] Outre cette note conclusive, la présente étude intitulée « L'Octroi de mer - « Réforme » nécessaire ou impasse budgétaire économique et statutaire ? » se décline en six documents distincts :

ü (1) Un Etat au bord du précipice disposant de ses Outre-mer

ü (2) Les effets ravageurs de la « réforme » de l'Octroi de mer sur les prix, l'emploi & les finances locales

ü (3.1) Les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales : Une construction

ü (3.2) L'Octroi de mer : Seule perspective pour les communes, le cas des Antilles

ü (4) L'enjeu de la « réforme » ce n'est pas l'Octroi de mer mais la TVA nationale

ü (5) La départementalisation ne doit rien coûter à l'Etat

[2] En raison d'une « mauvaise gestion » endémique qui serait causée par la « richesse » que leur apporte l'Octroi de mer, les budgets des communes ultramarines font l'objet d'un encadrement maximal, via notamment un apport en « ingénierie » de l'Agence française de développement.

[3] L'Octroi de mer payé par les importateurs sera remplacé par une TVA payée par le consommateur final . Les grands gagnants de la réforme seront les importateurs accusés de marges abusives.

[4] Le dynamisme de l'Octroi de mer est outrageusement exagéré pour donner l'illusion de richesse et son corollaire, la gabegie. L'Octroi de mer est aussi accusé de financer la prime de « vie chère » des communes, alors qu'il finance cette charge à la place de la DGF de l'Etat. L a prime de « vie chère » est quant à elle accusée de tirer les prix à la consommation vers le haut. Or, le surcoût que représente la prime de « vie chère », soit 20% du salaire brut, est contrebalancé par un effet de structure des emplois : le personnel d'encadrement est plus nombreux en France hexagonale que dans les DOM et sa rémunération tire la moyenne hexagonale à la hausse.

[5] Pour rappel la mise en œuvre d'une TVA régionale à quatre taux en Nouvelle Calédonie en 2018 a provoqué un choc fiscal (perte de 50 millions d'euros de ressources fiscales + une inflation) qui continue (et que continue) d'alimenter une crise politique. Pourtant, avant cette réforme, un essai à blanc avait été réalisé pendant 3 ans. Il importe de préciser qu'avant la mise en œuvre de cette TVA, les services étaient déjà taxés. Par ailleurs, dans les DOM où la TVA nationale est appliquée, à taux égal le rendement de la TVA n'est pas supérieur à celui de l'Octroi de mer, car l'élargissement de l'assiette aux services est contrebalancé par tout un système de remboursements et de déductions, sans compter la fraude à la TVA qui représente 25 milliards d'euros à l'échelle de la France.

[6] En bridant les recettes de fonctionnement des collectivités, l'on resserre l'étau autour des populations et favorise leur émigration. Faut-il le rappeler, dans les régions particulièrement touchées par le chômage, « la fonction publique territoriale joue un rôle régulateur sur le marché du travail par l'intermédiaire des emplois aidés » ? Aux Antilles, où les finances communales sont sinistrées en raison de facteurs exogènes, l'on dénombre 1.5% de contrats aidés contre 20% dans les autres DOM. Les communes des Antilles sont malgré tout appelées par l'Etat à être solidaires des autres DOM plus pauvres pour compenser les défaillances de la solidarité nationale à l'égard de ces dernières. Et pour trouver des marges de manœuvre, il leur est demandé de diminuer toujours plus leurs effectifs.

[7] La Cour des comptes, qui vient de plancher pendant un an sur l'avenir de l'Octroi de mer, avoue, dans son rapport final , « l'Octroi de mer : une taxe à la croisée des chemins », 2024) , ne pas connaître le montant des recettes de la TVA nationale prélevé aux Antilles et à la Réunion, en dehors des chiffres fournis par les experts du FMI pour l'année 2017. Nous avons donc mené l'enquête, et par exemple pour l'année 2022, le montant de la contribution des consommateurs antillais et réunionnais au budget de l'Etat est de 1.3 Milliards d'euros. Cette omerta sur la TVA nationale donne l'illusion que seuls les 1.6 milliards d'euros d'Octroi de mer prélevés dans les 5 DOM pèsent sur le budget des ménages « les plus fragiles ».

[8] Dans cette « guerre de tranchées », les administrations centrales se trouvent en première ligne pour défendre les intérêts de l'Etat ou des collectivités de l'Hexagone face aux enjeux des DOM (voir documents 3.1 et 4). Or, les collectivités ultramarines attendent de celles-ci une « évaluation » de la réforme fiscale qui leur sera proposée, plutôt que se positionner quant au bienfondé de cette réforme.

2024-06-10T11:40:12

À propos de L'Inconnue

Par : dev
10 juin 2024 à 19:18

Dans leur formidable entreprise éditoriale, qui déploie autant de propositions aptes à déjouer les idéologies métaphysiques de notre culture occidentale, les éditions Vues de l'esprit font paraître ce printemps 2024 L'Inconnue, Cinq présences mystiques féminines contemporaines, un livre de Hilary Hart traduit de l'anglais américain par Florence Barc et Grégoire Langouet. Initialement édité en 2003 aux Etats-Unis, ce livre cherche à déterminer l'existence et les caractéristiques d'une « mystique féminine » dans différentes pratiques spirituelles, elles-mêmes liées à différents territoires, différentes langues et écritures. Pour ce faire, Hilary Hart donne à la parole à cinq femmes, « cinq présences mystiques féminines contemporaines » qui entretiennent un rapport privilégié, dédié et particulier à autant de traditions. Déployé en cinq chapitres d'égales dimensions et une brève introduction, L'Inconnue propose un voyage en différents lieux du globe, un voyage dans des états de conscience auxquels nous avons, pour la plupart d'entre nous, fortement sécularisé.es, presque jamais affaire au fil des jours.

Le livre part d'une constante dans les traditions et pratiques métaphysiques : la distinction entre le féminin et le masculin, et les dimensions opposées et complémentaires que ces deux termes recouvrent. En restituant la parole de femmes en prise directe avec la fréquentation quotidienne de l'invisible, le livre constitue un hors-champ à la discussion et aux combats féministes, dont les sujets et objets sont essentiellement politiques, ou du moins se raccrochent explicitement à du politique pour s'instituer et se fonder en légitimité. En contrepartie, en s'appuyant sur « cinq présences mystiques féminines », ce sont cinq paroles situées qui s'énoncent dans leur apposition, parfaitement contemporaines, et dont la quête spirituelle, bien qu'ici empreinte d'une forme de radicalité, ne saurait manquer de renvoyer à ce qu'instruit le terme d'écoféminisme, sous les plumes d'Émilie Hache (Reclaim, Cambourakis, 2016), de Starhawk, (Rêver l'obscur, Cambourakis, 2015) ou d'Ursula Le Guin (Danser au bord du monde, L'Éclat, 2020). Impossible, donc, et malgré le caractère suranné du titre, de réduire leurs énonciations dans le fond d'un passé ou d'une utopie surgissant d'une imagination quelconque. Par ailleurs, et comme le rappellent habilement les éditeurs dans une préface qui anticipe le reproche d'apolitisme, cela n'est pas parce que les femmes interrogées ne se réclament d'aucun courant féministe que leurs positions ne sont pas porteuses d'émancipation. L'agencement de ces six voix, parce que les « cinq présence mystiques » sont tissées à celle de la narratrice, crée un espace pour des « vues de l'esprit » dont le caractère parfois dérangeant nous permet d'apercevoir le conformisme de notre horizon d'attente formel et conceptuel, normalisé par le naturalisme scientifique et misogyne.

Le titre, attrayant par son étrangeté, est gros de promesses tenues au fil du texte, où l'on suit Hilary Hart, elle-même engagée dans une quête de spiritualité féminine, partir à la rencontre de femmes qui ont dédié leur vie à la pratique et à l'exploration de la conscience dans son rapport à l'au-delà, ou, pour le dire autrement, à l'invisible. La composition du livre est habile et circulaire, qui part de ce qui nous est (nous, lecteurices occidentalisées et ici francophones) le plus proche pour aller vers la rencontre qui semble la plus étonnante, la plus rétive à la formulation, au langage : nous commençons la quête avec Angela Fischer, guide spirituelle allemande mariant l'héritage chrétien à la voie soufie naqshbandie, pour qui les vertus et fonctions du féminin sont dicibles et inscriptibles dans la vie sociale, pour l'achever avec Lynn Barron, étonnante figure d'Américaine vivant seule dans le désert de Mojave avec ses quatre gros chiens, ancienne maquilleuse professionnelle ayant subit une crise mystique et forgeant depuis lors une pratique apparentée au soufisme. C'est de Lynn Barron que vient le terme d'« Inconnue » pour désigner une présence mystique, intime et profonde au monde, « mélange des éléments masculins et féminins » (p. 148). Entre ces deux figures d'ouverture et de clôture du livre, nous entrons en relation avec le séjour et les expériences d'Hilary Hart chez et avec Pansy Hawk Wing, porteuse du calumet dans la tradition des Sioux Iakota, avec Sobonfu Somé, Burkinabé exilée à Sacramento, « gardienne des rituels », et Jetsunma Tenzin Palmo, moniale d'origine britannique, « célèbre pour sa retraite de douze ans dans une grotte de l'Himalaya indien ». La manière dont ces femmes ont été amenées à dédier leurs vies à la spiritualité est différente. Il s'agit d'un héritage auquel se reconnecter et duquel se faire reconnaître, ainsi pour Pansy Hawk Wing dont la qualité de porteuse de calumet a pu être déniée par ses homologues masculins ; d'une tradition matrilinéaire qui invite à assumer sa vocation de l'autre côté de la terre, où Sobonfu Somé a été envoyé par « le village », où elle œuvre à la préservation et à la viviscence des pratiques rituelles de l'Ouest africain, luttant ainsi contre l'isolement et la dépression de compatriotes exilés comme elle, mais pour d'autres raisons. Il s'agit encore, pour Jetsunma Tenzin Palmo, de fonder un monastère pour jeunes filles au pied de l'Himalaya et d'inscrire sa vie hors du réel mondain et de l'appauvrissement, voire de la négation de l'esprit du bouddhisme tantrique tibétain par des pratiques « consumériste » du monachisme (faire une retraite de quelques mois pour ensuite retourner à sa vie « normale »).

Plusieurs points sont remarquables dans ce texte qui échappe aux catégories – essai, récit, récit de voyage, enquête, témoignage ? – et construit une position de lecteurices en (apprentie) anthropologue, qui se voit confrontée à des rapports au monde et des modes analogiques presque aussi éloignés parfois que peuvent l'être des personnes autochtones pour une Occidentale. Partant, aucune d'entre elles ne nie l'impact dévastateur de la culture masculine sur la psyché féminine et la dégradation profonde de l'estime de soi qu'elle implique pour une femme. Toutes témoignent d'une grande violence constitutive de l'expérience mystique. Sobunfu Somé évoque une « volonté d'être démantelée, en mille morceaux, sans cesse » (p. 82), tandis que Lynn Barron parle d'une « lutte intense » qu'elle ne « souhaite à personne » (p. 158).

Dans une démarche de mise « en relation », ainsi qu'est baptisé le chapitre dédié à Pansy Hawk Wing, des êtres avec eux-mêmes, avec les autres et avec le monde qui les entoure, chacune de ces femmes invente sa « présence mystique ». Dans un monde dévasté par l'extractivisme où règne l'abstraction comptable, le féminin recèle une puissance de guérison (p. 83) qui prend forme tantôt, comme pour Pansy Hawk Wing, dans le rappel du récit mythique de « la Femme Calumet Bison Blanc qui a apporté la pipe sacrée au peuple Iakota » (p. 58), tantôt à travers des images de la création alternatives à celles de la chrétienté chez Sobunfu Somé, où « la lune est le lieu d'origine des femmes » (p. 93) et la terre « un grand marché aux puces » (p. 98). Ces autres généalogies sont liées à la possibilité pour les femmes d'obtenir reconnaissance par une figure, ou plutôt par des êtres qui ne sont pas masculins, et s'émanciper précisément d'un type de reconnaissance phallocentré (p. 102). La reconnaissance provient de la connaissance de l'existence d'autres forces dont l'universalité est assertée par le « maître », le guru, la grand-mère, qui aident à les reconnaître en soi.

Les définitions de l'« esprit féminin » convergent sans se recouvrir au fil du livre, relatif à un « espace », selon Jetsumna Tenzin Palmo (p. 116), où rayonne une « noirceur lumineuse », ainsi que le formule Lynn Barron (p. 146), dont le fondement est de « tout soutenir, de tisser les choses les unes avec les autres » (p. 83), pour Sobonfu Somé. La qualité d'éloquence de ces femmes est tramée de silence et d'une forme de certitude quant à leur don et le choix de leur vie, tant à rebours de la majorité. « La vie spirituelle, c'est comme nager à contre-courant », illustre Jetsumna Tenzin Palmo pour dire la force que demande de « remonter le courant et garder le cap sans se laisser emporter dans l'autre sens » (p. 120). Si on retrouve dans leurs discours les qualités traditionnellement attribuées au féminin, elles font l'objet d'un étayage fort puissant qu'il est difficile de ne pas rapprocher de la démarche de « retournement du stigmate » propre à la figure politique contemporaine de la sorcière. Ainsi, l'analyse (que l'on pourrait dire deleuzienne) de Sobunfu Somé, à l'égard des émotions, déploie-t-elle un vrai espace critique, notamment en relation avec la notion de « drame ». « Les émotions maintiennent un équilibre ; elles nous permettent d'éliminer ce qui ne fonctionne pas et de laisser entrer l'esprit […] L'émotion réelle – ou positive – est un moyen simple de se relier à ce qui se passe. Le drame, ou l'usage négatif des émotions, consiste à s'impliquer excessivement dans ce que l'on ressent, ce qui peut nous couper de ce qui se passe. […] Le chagrin consiste à ressentir quelque chose qui a besoin d'être guéri ; il relie une personne à ce qui peut l'aider à guérir. Les pleurnicheries ne visent qu'à tourner en rond pour attirer l'attention » (p. 95 ; 97-8). Une autre dimension du féminin, présent évidemment (l'ai-je déjà précisé ?) chez tout être humain, qui peut nous être utile est celle d'une pensée « en réseaux », non hiérarchique. « Il [le pouvoir féminin] ne se manifeste pas de façon démonstrative, il ne domine pas mais autorise plutôt à être soi-même, et aux choses à être telles qu'elles sont, sans agressivité ni revendication » (p. 84). Une manière d'être au monde dans l'inclusion, profondément liée à la nature dont la référence court dans le livre selon différentes modalités, jusqu'à cette image pour donner à sentir ce que peut être l'Inconnue : « C'est comme être à l'intérieur d'une fleur » (p. 146).

Le plaisir de la lecture est lié au dévoilement progressif des différentes dimensions liées au féminin comme puissance autre, et je souhaite ici le préserver, d'autant qu'il opère par tournoiement délicat autour du mystère de l'Inconnue, et produit un léger mais certain effet d'hypnose grâce auquel lea lecteurice peut entrer en relation avec sa propre réception. La mienne a pris la forme d'une lutte entre la soif de lire et l'esprit qui ne cessait de se cabrer à la lecture de tant d'apparents lieux communs. Il a fallu me calmer moi-même et me laisser envoûter pour me laisser instruire. L'intérêt de ce livre est qu'il présente différentes voix, et l'on peut tisser sa réception à l'intersection d'elles. Son effet agit par résonnances, et je me suis rendue compte de la férocité de mon système de « défenses », pour employer un vocable psychanalytique, hérité de longues études franco-françaises. Ainsi, le franc dépaysement proposé va de pair avec un subtil retour aux sources (pour ma part), où j'ai fini par apercevoir que mon avidité, tant à lire qu'à critiquer, témoignait sans nul doute d'un grand manque, résultat de l'affreux refus de la ritualité par nos sociétés sécularisées et coloniales, grinçant de mépris envers toute pratique spirituelle pour mieux détruire ce qui vit alentours. « Ce dont nous parlons est un état de conscience », dit Lynn Barron à Hilary Hart à la fin du livre. Loin des types de lecture auxquels nous sommes habituées, L'Inconnue, cinq présences mystiques féminines contemporaines, s'adresse à une part de nous laissée dans l'ombre, ou pour mieux dire, dans le « secret », à l'origine du terme « mystique », secret doucement approché dans ce livre, et peut-être porteur du germe d'un autre regard.

Juliette Riedler

L'Inconnue
Cinq présences mystiques féminines contemporaines

De Hilary Hart

Ed. Vues de l'esprit, 2024.

Les Kanaks face à un colonialisme attardé

Par : dev
10 juin 2024 à 11:57

L'Occident est entré, depuis quelques temps, dans sa phase de décadence. Cela s'est signalé entre autres dernièrement par son regroupement défensif spectaculaire autour d'Israël dans le conflit qui oppose ce dernier aux palestiniens. Suite à ses revers répétés en Afrique, la France quant à elle, s'est précipitée sur ses Outremers, en vue de bien marquer aux yeux de tous les limites de son territoire et d'y renforcer en toute urgence sa présence. Cette manœuvre conduit à la situation actuelle en Nouvelle Calédonie où cette volonté colonialiste se heurte à l'opposition et à la résistance farouche du peuple kanak originaire. En quoi cette situation nous regarde t-elle nous autres Antillais ? Deux points fondamentaux semblent à nos yeux nous concerner : le premier de toute évidence est la politique de colonisation de peuplement et ses implications inéluctables à terme. Le second est non moins important présentement, et plus fondamental pour la vision de sociétés et d'un monde tout autre que celui légué par la civilisation occidentale, qui apparaît de plus en plus comme l'un des piliers de cette dernière et l'élément le plus insidieux de son idéologie, à savoir la démocratie. Les Kanaks à travers leur résistance s'opposent à l'une et à l'autre. C'est là la richesse inestimable qu'ils nous apportent : à nous de savoir l'accueillir.

S'agissant de la colonisation de peuplement : quelle que soit l'époque à laquelle celle-ci advient et les circonstances qui lui donnent sa forme et son assise, l'élan animant toute colonisation de peuplement, que ses protagonistes en soient conscients ou non, provient d'une volonté de puissance et de domination qui ne tarde pas à se manifester comme telle au fur et à mesure que cette colonisation prend de l'ampleur : elle gagne en arrogance. Venant de la puissance coloniale, ce mouvement est selon les circonstances : soit, ouvertement et brutalement planifié comme dans le cas de la Nouvelle Calédonie avec entre autres : l'incitation faite aux bagnards libérés de s'y implanter ; l'orientation vers cette destination des pieds-noirs chassés d'Algérie suite à l'affranchissement de ce pays de la tutelle française ; la circulaire clairement cynique de Pierre Messmer alors premier ministre (1972) à son secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, lui enjoignant de procéder par tous les moyens (« sans qu'il soit besoin de textes, l'administration peut y veiller » ) à « l' immigration massive de citoyens français métropolitains » en vue de faire échec « à toute revendication nationaliste des populations autochtones » ; soit, en procédant en sous-main comme c'est le cas présentement aux Antilles, en vue de susciter/organiser un ample mouvement croisé d'émigration/ immigration ; à décrédibiliser les pouvoirs locaux en vue de les encadrer ; à renforcer les organes coloniaux de répression et de contrôle (justice renforcée par de nouveaux corps, gendarmerie d'élite, Cour des comptes omniprésente sur le contrôle de gestion, préfet commué en nouveau gouverneur … ).

Dans un cas comme dans l'autre et quelle que soit la variété des moyens mis en œuvre, la politique de colonisation de peuplement vise un seul et unique objectif : « le maintien (ou le renforcement) des positions françaises » (Messmer) à travers le monde en tant que puissance économique et en tant que puissance militaire. En Nouvelle Calédonie, cette politique de colonisation de peuplement va aboutir à mettre le peuple kanak en minorité dans son propre pays, ce qui était le but recherché. D'où la mise en cause radicale de la démocratie occidentale par les Kanaks opposant à celle-ci leur mode traditionnel de délibérer.

La démocratie électorale occidentale est régie de part en part par le nombre dont l'effet est d'une part, d'uniformiser, de rendre même-pareil, autochtone et métropolitain ; l'objectif poursuivi étant, d'une part, de parvenir ainsi à la majorité pour les colons ; d'autre part, de trancher, de séparer, ceci pour une mise en ordre en vue de la compétition.

Le mode traditionnel de délibérer des peuples tels les kanaks, mais pas uniquement, est assis sur la parole, celle-ci ayant cours tant qu'ils ne sont pas parvenus à un accord, la parole étant ainsi saisie par eux dans son fondement même qui est, s'agissant des communautés, celui de rassembler.

Le glissement de ce qui constitue l'être humain en propre, à savoir la parole, vers le nombre est ce qui caractérise essentiellement la civilisation occidentale. L'effet de cette dérive qui atteint aujourd'hui une ampleur considérable compte tenu de l'importance acquise par la technique moderne et ses diffusions technologiques, est, d'une part, une indéniable efficacité, mais d'autre part, et lui étant liée, une puissance de dévastation de la terre qui évolue de conserve avec le ravalement de l'être humain à la fonction de simple rouage dans le fonctionnement du mécanisme. Le rôle joué par la démocratie occidentale, rôle que la colonisation de peuplement laisse apparaître sous son véritable jour, est de faire surgir des pouvoirs à même de s'élancer dans une compétition économique et stratégique misérable et suicidaire.

Savoir accueillir la richesse que nous apporte la résistance kanak, c'est bien entendu être veillatif à la colonisation de peuplement et à ses menaces de corruption, voire de dissolution, mais aussi nous mettre en quête d'un espace autre que celui de la démocratie occidentale, tant pernicieuse, si nous cherchons vraiment à nous épanouir dans un monde ré-approprié, ce qui ne peut advenir qu'en nous accordant pleinement à la parole, et pour ce faire, il nous faudrait d'abord apprendre à l'écouter, et cesser de la considérer comme un simple outil de communication quand c'est elle qui nous ouvre (ou devrait nous ouvrir) aux choses et au monde.

Cette contestation de la démocratie occidentale constitue très certainement le saut le plus prodigieux que nous met en voie d'accomplir la résistance kanak, et qui s'adresse à tous dans ce temps où l'histoire humaine nous a projetés et où il s'agit plus que tout d'enjamber cette civilisation mortifère.

Monchoachi

Vauclin, le 3 juin 2024

Le tétralemme révolutionnaire et la tentation autoritaire

Par : dev
10 juin 2024 à 11:37

Hier soir, Michalis Lianos nous envoie un laconique « comme prévu » accompagné du lien de son article de septembre 2022. Il nous paraît essentiel de le rééditer aujourd'hui pour comprendre le schéma général dans lequel s'inscrit le devenir de la situation politique actuelle. Il s'agit d'une sociologie des quatre solutions ou issues d'une séquence à fond révolutionnaire : il se trouve que la solution choisie par le problème présent semble être « la voie communautaire » - populiste et fasciste. La finesse de son analyse permet de sentir ce qui s'est inversé et perdu depuis les Gilets Jaunes.

Le centre politique se contracte. Citoyen.ne.s et analystes n'avaient pas compris que le supposé triomphe de la « République en Marche » en 2017 était en effet la conséquence d'une réalité pourtant évidente : même la magie omnipotente d'un système ‘majoritaire' ne pouvait plus entretenir deux partis politiques centristes qui pourraient prétendre au pouvoir. Le centre s'effondrait sous les applaudissements des centristes de droite et de gauche, enivrés par leur vision modernisatrice, supposée performante, autant sur le plan social que sur le plan gestionnaire.

Sans surprise, les augures de grands changements dynamisants ont été démentis sur le plan social. Mais cela a ajouté aux attentes déçues d'une couche de population qui observait cette fois les évolutions avec un vrai espoir et un instinct de survie activé. Porteurs de l'identité du « peuple », les Gilets jaunes ont démontré par leur présence que la partie populaire des consentants à l'alternance partisane au gouvernement, mettait désormais fin à sa tolérance. Les classes modestes qui tenaient à ‘vivre dignement de leur travail', sans assistance et avec la fierté de pouvoir influencer sensiblement le sort du pays, comprenaient maintenant qu'elles n'étaient plus indispensables à cette nouvelle recomposition bourgeoise. Comme les couches prolétaires, précaires et ségréguées, les ‘inclus' populaires devenaient désormais périphériques pour le nouveau pacte politique des classes urbaines aisées, et ceux qui aspiraient à y appartenir. La scission entre « le peuple » et « les individus » s'est confirmée. L'histoire s'est accélérée.

Elle s'est accélérée de façon parfaitement attendue, car il faut penser que le tétralemme [1] auquel fait face chaque mouvement sociopolitique radical est clair. On peut le représenter par ce schéma :

Cette représentation [2] condense l'évolution possible des mouvements sociaux à visée structurelle, c'est-à-dire, demandant un changement politique structurel plutôt que s'opposant à une mesure ou un domaine sociopolitique précis (par exemple, à un amendement du code du travail ou à un type de discrimination). Aussi, ce schéma s'applique seulement à des pays connaissant une gouvernance politique plus ou moins démocratique. Il permet de décrire rapidement où ces pays se trouvent aujourd'hui en termes de potentiel sociopolitique et quels sont les espoirs et les risques qui les entourent.

Révolution et violence

Notre point de départ doit être inévitablement le point le plus improbable, à savoir la réussite directe d'un mouvement social conduisant à un « changement structurel ». Le terme est choisi pour signifier un changement qui dépasse les bornes d'une « crise gouvernementale », en ce sens qu'il s'agit d'une modification de l'architecture institutionnelle, donc du mode de gouvernance politique d'une société. S'il est impossible de prévoir les formes d'une telle modification, il est aisé de la définir par une seule caractéristique, à savoir qu'un mouvement social à visée structurelle parvienne à inaugurer une nouvelle organisation du pouvoir dans une société. Dans le cas des Gilets jaunes, cela signifierait, par exemple, la fin des représentants politiques de carrière et le recours systématique à des formes de démocratie directe (le fameux « RIC »).

Nous ne nous occuperons pas ici des probabilités de chaque issue, mais il est facile de comprendre qu'un changement de cet ordre n'est pas très probable. Cependant, l'impossibilité d'y accéder prend plusieurs formes, notamment du point de vue de la perception des participant.e.s au mouvement social concerné. Un des aspects très intéressants de l'échec à aboutir au changement structurel est l'interprétation des faits par les parties impliquées. Il s'agit d'un angle mort en ce qui concerne à la fois la politique et la recherche. La concentration sur « le résultat » du conflit produit une représentation binaire dans laquelle les vainqueurs conservent le pouvoir et le mouvement perdant occupe sa place précédente. Ce ‘résultisme' est en vérité un puissant effet du pouvoir lui-même, qui focalise les regards sur la victoire en faisant ainsi penser que la question est tranchée, résolue.

Or, contrairement à la victoire, la défaite, oblige à une posture de discontinuité. On doit interpréter le conflit d'une façon qui explique pourquoi les porteurs du pouvoir établi sont parvenus à le conserver. En le faisant, on réaménage la compréhension politique de soi et des autres, à savoir, on réinterprète la société et son fonctionnement politique. Ici, la vision de tunnel conflictuelle se transforme en considération à 360 degrés. Chaque participant.e évolue ainsi vers une perception de la nature du pouvoir et des moyens qui ont permis sa continuité. Et parmi ces moyens, rien ne domine la perception autant que la violence, outil ultime de négociation. Son utilisation-même fait penser naturellement que si cet ultime moyen n'était pas utilisé, le mouvement aurait pu parvenir à ses objectifs, donc au changement structurel.

Deux conclusions peuvent être tirées à cette étape. Premièrement, un mouvement à visée structurelle quand il considère le cadre de son échec, ne ressemble pas du tout à un autre type de mouvement, à visée spécifique. Pour résumer cette particularité, nous pouvons dire que les mouvements à visée spécifique se focaliseront sur les aspects tactiques et conjoncturels de leur échec, car la lutte autour d'une mesure ou une condition spécifique, concerne par définition la relativité d'un « rapport des forces favorable », comme on le dit souvent dans les rangs des organisations qui animent ce genre de mouvement. Les participant.e.s savent que leurs adversaires ne luttent pas pour leur survie, et placent ainsi leur compréhension de l'échec dans le cadre d'une lutte continue dont ils ont perdu une étape. Dans ce cadre, l'issue normale est de persévérer à défier les pouvoirs établis en rassemblant plus de soutien et en améliorant sa tactique.
Il en va autrement pour un mouvement à visée structurelle. Ses participant.e.s ont conscience que répéter leur approche n'est ni possible ni souhaitable. Non seulement les traces de l'échec sont indélébiles et rendent une nouvelle mobilisation d'ampleur structurelle improbable, mais il est impossible de développer une capacité de violence comparable à celle de l'adversaire.

Deuxièmement, un tel mouvement confronté à la violence, ne dispose pas d'issue idéologique évidente. Car, justement en émergeant, il aura nécessairement rassemblé, de façon explicite ou implicite, le soutien de tous ceux qui souhaitent un changement structurel [3], et se composera par définition des tendances qui n'adhérent pas à un positionnement idéologique précédent. Si tel était le cas, il aurait par là-même été intégré dans la configuration politique établie en devenant ainsi un mouvement à visée partisane spécifique. Il existe donc un vacuum dans lequel les participant.e.s d'un mouvement à visée structurelle pensent, et se pensent, après leur échec. Dans ce cadre ils et elles devront considérer la suite.

Obstination et retrait

La suite peut comprendre un certain degré de persévérance, notamment pour la minorité des participant.e.s ayant pensé le mouvement non pas simplement comme une force de renversement du statu quo, mais comme un levier pour l'émergence d'une réalité sociopolitique précise. De ce fait, ces participant.e.s peuvent difficilement adhérer à des voies appartenant au spectre politique établi ; par conséquent, la persévérance est leur seule voie pour absorber l'échec sans avoir le sentiment de trahir leur propre engagement. Hormis la survenance d'un changement aléatoire favorable, il s'agira ici d'une impasse exprimée par l'obstination. Plus le mouvement est original, donc étranger à la configuration établie, et plus la fréquence et la durée de l'obstination seront importantes ; car, il sera difficile pour les participant.e.s attaché.e.s aux valeurs spécifiques du mouvement de trouver un refuge idéologique auprès des acteurs déjà présents [4].Cette obstination peut bien faire émerger des postures oppositionnelles qui restent marginales sans s'associer à des courants de pensée ou d'action identifiés. In fine, elles se joindront à la masse des postures qui parcourront leur environnement afin de trouver une condition plus ou moins compatible avec la transformation individuelle subie en conséquence de la participation au mouvement.

Notons ici que la posture de l'obstination, malheureusement ignorée par la recherche en sciences sociales, est une condition des plus fréquentes dans une société où l'individuation s'approfondit à vue d'œil [5]. L'individu se considérant comme une force politique en soi, affranchi des cadres prédéterminés et capable de choisir ses préférences à la carte, procède de façon indépendante à l'ajustement de son intégration sociopolitique. Ainsi, il ou elle se trouve guidé.e par la conjoncture qui l'entoure en explorant la compatibilité de ses choix individuels avec les courants socioculturels qui traversent son environnement. Cela ne signifie pas que chaque participant.e en retrait du mouvement, fluctue de façon aléatoire sur les diverses vagues postindustrielles, mais i.elle navigue dans ces eaux en gardant un cap plus ou moins déterminé et en rapport avec la conjoncture. Il s'agit ici d'un processus de normalisation progressive qui rebat les cartes des postures politiques en influençant aussi bien celles et ceux qui ont éprouvé l'échec du mouvement, mais aussi les environnements qu'ils et elles peuvent influencer par l'expression de leurs avis. La normalisation conjoncturelle est donc une réserve de contestation, capable aussi bien d'alimenter des oppositions à visée spécifique que de verser à terme dans les deux autres grands courants auquel l'échec du mouvement donne lieu.

Mise à jour idéologique

Pour la majorité des acteurs, toujours et partout, les voies ouvertes déterminent les directions possibles. Si un mouvement a produit un certain impact public, les forces politiques et les acteurs qui les portent adaptent leurs discours et pratiques. La sphère politique postindustrielle est structurellement orientée vers la démocratie représentative, fortement frelatée par des systèmes électoraux non proportionnels, capables de produire des gouvernements jouissant d'une majorité parlementaire. Transformer une minorité en majorité absolue, implique presque toujours un avantage pour des positionnements relativement conservateurs. Car, l'existence même d'un système où les citoyens ont leur mot à dire, signifie souvent qu'une majorité souhaite sa continuité, ou du moins la tolère. Dans le cas contraire, il s'agit de ce que l'on appelle une « crise », à savoir une mise à nue de la non représentativité gouvernementale, ou du moins, une critique du pacte qui conduit à sa tolérance.

Pour les participants d'un mouvement à visée horizontale qui a réussi à générer une crise mais échoué à provoquer un changement structurel, les forces critiques déjà établies représentent un véritable salut. Lors du mouvement, et à l'aune de son influence, ces forces auront ajusté leur discours afin de bénéficier de sa dynamique critique et, dans la mesure du possible, l'instrumentaliser en augmentant leur propre influence. On peut aisément séparer ces forces critiques en deux camps, déterminés respectivement par leur priorité idéologique ou communautaire. Pour nos besoins ici, donnons une définition lapidaire de ces caractéristiques. La caractéristique idéologique concerne un cadre normatif qui devrait s'appliquer à la vie collective humaine, toujours et partout ; donc, un ensemble de projections, y compris politiques, prétendant à une validité externe à la collectivité concernée. En revanche, la caractéristique communautaire puise son cadre normatif à l'intérieur du lien collectif, qui devient la raison d'être de ce cadre et le socle de sa projection politique. Les deux camps possèdent bien sûr les deux caractéristiques, idéologiques et communautaires, mais ce qui les distinguent est la priorité donnée à l'une de ces deux caractéristiques.

La voie idéologique est donc ouverte après l'échec, à deux conditions. Premièrement, l'existence d'un acteur établi, par exemple un mouvement ou un parti politique, assez critique envers le gouvernement pour accepter tacitement qu'un changement structurel serait légitime. Ceci implique donc que cette critique traverse plusieurs domaines ; par exemple, les domaines économique, social, environnemental, etc. Deuxièmement, il est nécessaire que cet acteur établi n'ait pas exprimé d'opposition au mouvement ou qu'il ait montré une sympathie pour sa cause, voire un certain soutien. La rencontre est ainsi mutuellement souhaitable. Pour l'acteur établi, le bénéfice est majeur et multiple. S'il s'agit d'un parti politique, l'avantage électoral est évident. Mais en tout état de cause, le fait que les participants d'un mouvement majeur s'y intègrent en grand nombre renouvelle les lettres de noblesse de radicalité de l'acteur établi en le consacrant en tant que porteur authentique des demandes critiques venant spontanément de la société. Pour les participants du mouvement ayant échoué, le rapprochement constitue un compromis salutaire, en ce qu'il permet de « continuer la lutte » et ne pas être obligé de faire face à l'échec. En s'appropriant cette continuité comme une mise à jour idéologique, on transforme un échec net en réussite relative, puisque la critique du système se trouve augmentée. De plus, cela permet de conserver l'identité symbolique du mouvement. Cette posture est représentée dans notre exemple par l'entrée croissante des membres de la France Insoumise et du Nouveau Parti Anticapitaliste dans le mouvement des Gilets Jaunes quand ce dernier commençait à s'affaiblir, et le refuge idéologique et électoral que plusieurs membres des Gilets Jaunes ont trouvé auprès de la France Insoumise. Il est important de noter ici que ce choix – qui écarte des acteurs au discours plus historique ou théorisé, et moins spécifiquement anti-gouvernemental, tels que le NPA ou le PCF – marque la préférence pour maintenir l'espoir déçu d'un changement structurel imminent, d'un renversement rapide qui constituerait non seulement une mutation profonde mais aussi une démonstration de force ; autrement dit, une victoire qui laverait l'affront des sacrifices non récompensés lors du mouvement.

La voie communautaire

La priorité donnée au lien collectif est profondément significative en général, et cruciale dans les dynamiques du conflit [6]. Elle présente l'attrait d'une posture fondée sur une opposition bien plus ‘personnelle' que la voie idéologique, car au lieu de diluer les participants du mouvement dans des catégories sociopolitiques abstraites et durables dans le temps (par exemple, la « classe »), elle leur permet de lutter ‘en tant qu'eux-mêmes' en maintenant le lien qui les identifie. Ainsi, ils et elles évitent la perte de leur identité, donc la perte de leur rapport à la lutte qui les a constitué.e.s en collectivité. Préserver ce lien est important à plusieurs titres.
Premièrement, on circonscrit la collectivité du mouvement en le situant dans le cadre exclusif de son action, et on garantit ainsi la continuité de sa visée horizontale et de son ambition révolutionnaire.
Deuxièmement, le principe identitaire de la collectivité permet aux participants qui ont rejoint le mouvement en tant que « révolutionnaires », sans appartenance idéologique ou politique précédente, ou en dépassant cette appartenance, à maintenir cette position et à se passer de tout examen réflexif de leur opposition au pouvoir établi.
Troisièmement, il permet l'intégration « en ses propres termes » tout en permettant le soutien à un acteur établi, notamment tout acteur politique dont le lien fondateur est aussi communautaire. Car, l'avantage des collectivités à fondement identitaire, c'est-à-dire des communautés, est à la fois d'être animées par définition d'une volonté de renversement de tout ordre ne priorisant pas l'appartenance identitaire, et de pouvoir associer à leur action toute communauté qui se reconnaît dans ce projet de renversement. Du moment où cette communauté est en conflit avec l'ordre établi et ne suit pas de cadre idéologique mettant en péril la priorité du lien communautaire, l'association est possible.

En même temps, cette association se fait au prix de la radicalisation communautaire, c'est-à-dire de la ligne de faille entre « nous » et « eux ». Cela implique une redéfinition continue des ‘autres', qui s'opposent au projet communautaire, ou l'entravent en suivant des voies alternatives ou en étant inertes. L'avantage structurel de la dimension communautaire est de ne jamais se pencher de façon critique sur soi-même, car le sens du lien communautaire est l'appartenance, qui se suffit à elle-même.

La voie communautaire est donc la seule voie qui permet la poursuite ‘pure' du projet révolutionnaire. Elle ne le frelate pas pour renforcer une quête de pouvoir existante, et elle n'élimine pas son identité fondatrice. Elle est aussi compatible en parallèle avec la posture d'obstination, car un mouvement identitaire plus large n'entrave pas les protestations des groupes autonomes. Son attrait est ainsi particulièrement fort pour un.e participante.e ayant certaines caractéristiques, tels que les suivantes :

1- Cherche une rupture structurelle nette.
2- Souhaite que cette rupture soit attribuable sur le plan de l'identité du mouvement et du pouvoir établi, c'est-à-dire à « nous » dans notre lutte contre « eux ».
3 - Identifie politiquement les autres par leur degré de soutien au projet de changement structurel.

La combinaison de telles caractéristiques, oriente inévitablement vers les forces qui se réclament de la discontinuité sociopolitique en justifiant leur projet sur le plan des droits d'une communauté, plus que sur une critique sociale civique. Il est facile de comprendre que cette voie rencontre de façon croissante depuis la seconde guerre mondiale l'accusation de « populisme », voire de « fascisme ». Les forces associées au fonctionnement de la démocratie capitaliste postindustrielle, le fameux « front républicain », sont obligées de constituer leur présence sur la nécessité de la gouvernance efficace, fut-elle toujours minoritaire. En transformant ainsi le sens de la démocratie, elles ne disposent plus de la légitimation démocratique évidente, irréfragablement liée à la majorité. Par conséquent, leur critique face aux forces qui se présentent comme une communauté légitime (le « peuple ») ne peut être qu'une défense sur la nature de la démocratie, par un discours qui exclue ces outsiders en tant qu'antidémocrates ! [7] La dynamique peu logique mais bien politique ainsi enclenchée, conduit à la validation de la démocratie sur la sphère publique non pas par la participation mais par la médiation des institutions – contre lesquelles le mouvement se dresse – en ne laissant à ce dernier que la possibilité de se penser en tant que « peuple » luttant contre l'oligarchie, et d'expliciter en conséquence de plus en plus cette position dans ses représentations publiques. C'est un glissement légitime, mais fatal sur le plan tactique, car il donne aux forces établies la possibilité de porter l'accusation de « populisme », c'est-à-dire de représenter la communauté des participant.e.s, et par extension le mouvement entier, en tant qu'usurpateur ; usurpateur du corps civique, de la politie dans sa totalité, et – par conséquent – menace directe pour toutes les catégories sociales de cette politie qui n'appartiennent pas au mouvement. A partir de ce point, la voie communautaire entre dans le piège de sa propre radicalisation. Plus elle se tourne vers son lien communautaire et son identité de « peuple » et plus elle se soumet à la délégitimation par ses adversaires en s'auto-suffocant.

Nous sommes ici à l'origine de la dynamique autoritaire issue des mouvements fermement démocratiques et anti-autoritaires. La voie communautaire représente en effet l'asphyxie politique de ceux qui, en refusant d'intégrer l'organisation politique qu'ils combattent, sont poussés à la marge. Ils et elles, ou du moins une bonne partie d'entre eux, enfermés dans leur impasse et accusé.e.s de vouloir subvertir ce qu'ils chérissent, percevront le jeu politique de la démocratie capitaliste comme rien d'autre qu'un instrument dissimulant la force brutale des élites. Par analogie avec leurs adversaires, ils pensent donc que seule la force brutale du « peuple » pourra y faire face, pour assainir le système et le tourner vers la vraie mission, naturellement fondée sur le ‘vrai' lien communautaire.

Nous sommes ici en pleine vision autoritaire, et à un pas du fascisme. Etre en communauté peut devenir désormais le projet politique en soi, ce qui dépend du nombre des participant.e.s frustré.e.s et des aléas politiques. Une humiliation ethnique, un scandale, un gouvernement ‘arrogant', un parti politique rompu à ces thèses de longue date, une crise économique, sociale ou sanitaire [8], un événement violent… peuvent contribuer de façon substantielle à l'évolution autoritaire, puis totalitaire sur le plan culturel et symbolique. L'utilisation de la force devient un droit de défense populaire et le pluralisme devient suspect.

Nous avons tracé ici très sommairement les conséquences d'une démocratie capitaliste trop bien organisée pour supporter des « intrus » d'origine populaire, et capable de les conduire à la marge en les radicalisant. Cette configuration ressemble beaucoup à ce que prétendent les études sur le déclenchement des carrières déviantes violentes à partir d'une quête de justice [9] et cette ressemblance est due à la même dynamique, produite par l'indignation suffoquée. Les résultats des récentes élections françaises et les tensions qui traversent l'Europe et les Etats-Unis actuellement, devraient convaincre les classes supérieures qu'ouvrir le système politique en général, et électoral en particulier, est nécessaire, y compris pour leur propre survie à long terme. Sinon, un vent d'autoritarisme réussira là où des mouvements démocratiques ont échoué. La contraction du lien social parmi ceux qui ne peuvent devenir les individus concurrentiels et ouverts au changement mondialisé n'augure rien de positif, ni pour la démocratie capitaliste ni pour ceux qui cherchent à la remplacer par des régimes plus libres et égalitaires. Si la voie communautaire l'emporte, une opportunité sera remplacée par une tragédie au centre de laquelle se trouvera l'oppression violente.

Michalis Lianos


[1] Problème à quatre solutions, qualitativement différentes.

[2] Une première présentation de cette « jonction en T » a été proposée dans la série d'entretiens de l'auteur sur la Politique expérientielle .

[3] En restant à l'exemple des Gilets jaunes, les minorités ethnoraciales étaient favorables au mouvement sans s'y impliquer de façon explicite et en grand nombre.

[4] Toujours dans notre exemple, les Gilets jaunes, en prônant la déprofessionnalisation de la politique et l'utilisation fréquente des formes de démocratie directe pour la prise des décisions collectives, avaient développé très tôt une vision opposée non seulement au gouvernement, mais aussi aux partis politiques en général. Cela explique dans une grande mesure la longue persévérance de leurs « actes » pendant très longtemps, en dépit de l'attrition flagrante et croissante subie par le mouvement.

[5] V. par exemple ici comment cette posture d'obstination refoulée peut contribuer de façon critique à des changements de grande échelle.

[6] Pour une analyse approfondie, v. ici.

[7] Les Gilets jaunes sont tombés sous cette critique en dépit de leur refus de déléguer leurs décisions collectives, de leurs assemblées constantes, et de leur demande d'un mode de décision référendaire ; en somme, de leur attachement ardant au principe de la majorité absolue.

[8] L'exemple du comté de Shasta, enclave rurale en Californie progressiste et mondialisée, montre comment des dynamiques de conflit peuvent s'enclencher à partir d'une cause aléatoire.

[9] Pour une analyse très convaincante sur ce plan, v. les travaux de Donald Black sur la structure sociale d'avoir raison ou tort et de Mark Cooney sur le côté sombre de la communauté.

D.O.M

Par : dev
10 juin 2024 à 19:24

La « réforme » de l'Octroi de mer ouvre la porte à une période d'instabilité majeure pour les DOM. La présente étude[1] vise à alerter sur les conséquences ravageuses d'un démantèlement de l'Octroi de mer, sur fond de misère sociale grandissante, doublée d'une hémorragie démographique aux Antilles.

L'étude explicite les enjeux de cette réforme, décidée de manière unilatérale par l'Etat, au motif de lutter contre la « vie chère ». Il apparaît qu'en dépit de leurs défis hors-normes, les DOM sont utilisés comme variable d'ajustement budgétaire par l'Etat dont les dettes culminent à 3 000 milliards d'euros. Et, pour justifier que ce dernier appauvrisse les territoires les plus pauvres, l'administration centrale bâtit des schémas sur la « richesse » des DOM (et son corollaire « la mauvaise gestion » [2]) ; par ce procédé fallacieux, les communes ultramarines sont déjà privées de 200 millions d'euros de recettes de fonctionnement par an.

Le recours à la « norme » budgétaire, établie par l'administration, permet également de légitimer la mainmise de l'Etat sur l'Octroi de mer. Par ce prisme, l'Octroi de mer n'appartient plus aux territoires mais représente une « dépense fiscale » de 3.7 milliards d'euros pour l'Etat. Et, c'est là que réside le véritable enjeu de la réforme, un enjeu d'optimisation des recettes fiscales de l'Etat qui s'avère peu compatible avec l'objectif de lutte contre la « vie chère ». D'ailleurs, quand l'Etat veut agir sur la « vie chère », il creuse son déficit (26 milliards d'euros pour la taxe d'habitation), mais il ne remplace pas la taxe supprimée par une autre[3] qui, de surcroît, va l'enrichir.

L'enjeu d'augmenter la TVA nationale dans les DOM avait été clairement dévoilé par le rapport FERDI (2020)[1] commandé par Bercy à des experts du FMI, mais apparaît masqué dans la réforme actuelle qui se fonde sur l'évocation d'effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les prix et les finances locales.

Comme toute taxe à la consommation, l'Octroi de mer présente des avantages et des inconvénients. Et, dans le cadre de la présente étude ont surtout été évalués les arguments de l'Etat pour justifier l'urgence d'une réforme. Il apparaît que les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales relèvent d'une construction des administrations centrales[4] et la TVA nationale évoquée pour remplacer l'Octroi de mer conduira à une flambée des prix, en particulier des services qui ne sont pas assujettis à l'Octroi de mer, et qui représentent les deux tiers de la consommation des ménages et des collectivités locales.

Taxation des services avant et après la réforme

Avant réformeAprès réforme
TVA Antilles 8,50% 19,50%
TVA Réunion 8,50% 16%
TVA Guyane 0% 15%
TVA Mayotte 0% 15%

Mpl, d'après Simulations FERDI

Par conséquent, il n'y a pas nécessité, et encore moins urgence, à entreprendre une réforme « en profondeur » de l'Octroi de mer qui provoquera un choc fiscal en pleine période inflationniste. Par ailleurs, la TVA « régionale » que laisse miroiter la Cour des comptes aux régions (qui avaient renoncé pour la plupart à cette option sans valeur ajoutée en termes de rendement et à cause de son caractère inflationniste[5]) ne peut que servir de cheval de Troie à la mise en œuvre d'une TVA nationale ; en tout état de cause, les collectivités seront rendues responsables de la flambée des prix, pendant cette phase d'expérimentation d'une taxe destinée in fine au budget de l'Etat.

Pour soutenir le pouvoir d'achat des ménages « les plus fragiles », l'Etat devrait davantage agir sur les bas-revenus qui expliquent à 80% le phénomène de « vie chère » dans les DOM. Ainsi, à mille lieux des clichés habituels, ramenées au nombre d'habitants, les prestations sociales versées par l'Etat aux ménages sont deux à 10 fois plus élevées dans l'Hexagone que dans les DOM où pourtant près de la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, contre 14 % en France hexagonale, et s'apprête à subir de plein fouet les économies ravageuses de l'Etat dans le domaine social (réforme du rSa, réforme des allocations chômage,…).

Par ailleurs, la réforme vise expressément à réduire l'évolution des recettes de fonctionnement des communes : objectif qui va à l'encontre des besoins sociaux des populations[6] et des besoins en investissement. Il y a eu un précédent avec la baisse des dotations de l'Etat à partir de 2014. A cet égard, l'Octroi de mer des communes n'est pas négociable, c'est le socle de la cohésion sociale dans les DOM mais aussi des exonérations accordées aux entreprises.

La compensation « à l'euro près » que promet l'Etat aux collectivités locales représente en réalité le gel de leurs recettes fiscales. Aussi, si, par exemple, la réforme avait eu lieu en 2008, les collectivités, compensées « à l'euro près », auraient perdu aujourd'hui 500 Millions d'euros. Autrement dit, le tiers de leurs recettes d'Octroi de mer se retrouverait dans le budget de l'Etat (!). De plus, une compensation « à l'euro près » des pertes fiscales des collectivités locales n'est pas garantie sur le long terme, contrairement à la compensation des transferts de compétences sanctuarisée dans la constitution (article 72-2). Cette réforme représente un séisme budgétaire.

Inspirée par des experts du FMI, auxquels fait dorénavant appel la France pour sa politique à l'égard des DOM, malgré la trajectoire funeste des pays du Sud sous tutelle des institutions financières internationales, la réforme vise expressément, au motif de faire baisser les prix, à accroître la présence des produits des multinationales françaises sur le marché local. Ceci va à l'encontre des politiques régionales ou même de la politique économique de l'Union européenne visant à préserver la production locale dans les régions ultrapériphériques (Article 107 § 3 points a) et c) du TFUE).

En outre, les hypothèses sur lesquelles se basent les experts du FMI pour considérer que la stratégie de déstructuration/restructuration économique des DOM, par la suppression de l'octroi de mer et son remplacement par la TVA nationale, serait positive pour les territoires sont, comme le savent aussi bien Bercy que la Cour des comptes, erronées et au contraire, cette stratégie, en ébranlant la production locale provoquera une hécatombe : 50 000 emplois en jeu. Pour rappel, un emploi créé dans le secteur productif (parfois hautement qualifié) génère 3 emplois indirects selon l'INSEE. A titre indicatif, l'Etat avait renoncé à une libéralisation des prix du carburant dans les DOM, car 3 000 emplois de pompistes étaient en jeu.

Enfin, l'Octroi de mer a, dès l'origine, vocation à répondre au plus près aux enjeux spécifiques des DOM, qui sont différents de ceux de l'Hexagone et différents d'un DOM à l'autre, d'où l'autonomie fiscale qui leur a été accordée et sur laquelle l'Etat souhaite revenir, faisant prévaloir ses intérêts propres (budgétaires, économiques, voire géopolitiques) sur ceux des DOM, les rendant plus dépendants de la « Métropole », à rebours d'une aspiration croissante des autorités locales à une évolution statutaire.

Le désengagement budgétaire de l'Etat, se doublant d'efforts additionnels demandés aux collectivités, aux populations et aux entreprises des DOM pour combler le déficit public, aboutit déjà à une flambée de violence de tous ordres, y compris les plus extrêmes (émergence de narco-territoires …) et à une émigration massive de la jeunesse ultramarine, faisant des Antilles les régions les plus âgées à l'échelle de la France.

Rappelons que la TVA nationale est déjà appliquée aux Antilles et à la Réunion, à taux réduits. Quel serait l'état de ces territoires (en particulier les Antilles) si cette manne fiscale[7] n'était pas détournée au profit du budget national où les DOM sont discriminés ? Quel sera l'état de la Guyane et de Mayotte quand l'Etat y généralisera la TVA nationale, bridant les marges de manœuvre des collectivités locales dans un contexte d'explosion démographique ?

En définitive, tant que les DOM subiront des discriminations et entraves pour l'accès aux droits, qu'il s'agisse de droits élémentaires ou pour faire face à des handicaps irréductibles, un alignement des impôts de l'Etat ne peut être imposé aux populations ultramarines pressurées de toutes parts, comme le montre le climat social, et de tous temps. En effet, après des manquements séculaires de l'Etat, sans réparation, les populations des DOM sont mises à contribution, depuis 75 ans, pour financer en grande part leur départementalisation elles-mêmes, à l'image de la population mahoraise aujourd'hui qui ne bénéficie d'aucune solidarité nationale sur le plan social (!). Au contraire, Mayotte, en proportion, contribue le plus au budget social de l'Etat, car il y a eu un alignement de cette île sur les devoirs (les cotisations sociales) mais pas sur les droits (les prestations sociales versées par l'Etat). Est-il soutenable que le département le plus pauvre de France se départisse de la sorte chaque année de 142 millions d'euros nets pour financer les prestations sociales des autres régions nettement plus riches ?

Il apparaît que la départementalisation ne doit rien coûter à Bercy, mais devrait plutôt lui rapporter de nouvelles recettes fiscales au nom du principe républicain d'égalité devant l'impôt que l'Etat veut restaurer en priorité dans les DOM : à la clé 6 milliards d'euros de recettes nouvelles en supprimant ses « dépenses fiscales ».

La réforme de l'Octroi de mer, pivot de cette politique de rattrapage « à l'envers », représente une triple peine pour les DOM, ils vont devoir : 1) renoncer à toute autonomie, 2) renoncer à leur rattrapage et à la satisfaction de leurs besoins sociaux et économiques et 3) financer le train de vie deux fois plus élevé de la France hexagonale. Soit un approfondissement de la colonisation, avec toute la violence institutionnelle que cela implique, car la colonie doit apporter des richesses à la « Métropole », et non pas lui coûter.

L'assimilation se révèle être dès lors un immense malentendu avec, d'un côté une aspiration à des droits après quatre siècles de servitude, de l'autre une volonté d'accroître une emprise y compris fiscale, deux motivations opposées qui transforment les DOM en un cocktail explosif, par nature, avec une ligne rouge franchie dans cette « guerre de tranchées »[8] quand l'Etat, aux abois, rompt le « pacte départemental » en mettant fin à des allègements fiscaux destinés à compenser des handicaps irréductibles.

Aussi le rêve de décolonisation par « assimilation » (étymologiquement « réduction en pâtée ») se transforme en cauchemar de l'achèvement de la colonisation, y compris par le peuplement.

75 ans après la loi d'Assimilation, les DOM se trouvent encore dans le purgatoire de la départementalisation, rien ne dit qu'au bout du tunnel se trouve le Paradis.

NB : L'Etat semble faire marche arrière quant à son objectif de supprimer le régime d'exonération de l'Octroi de mer en faveur de la production locale. En effet, dans sa temporisation pour rendre sa réforme acceptable par les collectivités locales, l'Etat dispose de deux leviers, premièrement mettre en place une TVA « régionale » tel que vu précédemment, et, deuxièmement, conserver l'Octroi de mer uniquement pour taxer les produits concurrents à la production locale. Dans tous les cas, les effets négatifs de la réforme seront attribués aux collectivités locales et aux producteurs locaux. Par ailleurs, l'on va se retrouver avec 3 taxes à la consommation sur un même territoire : TVA nationale (aux Antilles et à la Réunion), Tva « régionale » et Octroi de mer, qu'il faudra à terme refondre en une seule taxe pour remédier aux « effets pervers » de ce nouvel échafaudage de Bercy, priorité de l'Etat dans les DOM.

NOTES

[1] « L'Octroi de mer : pourquoi et comment le supprimer », FERDI (2020).

[1] Outre cette note conclusive, la présente étude intitulée « L'Octroi de mer - « Réforme » nécessaire ou impasse budgétaire économique et statutaire ? » se décline en six documents distincts :

ü (1) Un Etat au bord du précipice disposant de ses Outre-mer

ü (2) Les effets ravageurs de la « réforme » de l'Octroi de mer sur les prix, l'emploi & les finances locales

ü (3.1) Les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales : Une construction

ü (3.2) L'Octroi de mer : Seule perspective pour les communes, le cas des Antilles

ü (4) L'enjeu de la « réforme » ce n'est pas l'Octroi de mer mais la TVA nationale

ü (5) La départementalisation ne doit rien coûter à l'Etat

[2] En raison d'une « mauvaise gestion » endémique qui serait causée par la « richesse » que leur apporte l'Octroi de mer, les budgets des communes ultramarines font l'objet d'un encadrement maximal, via notamment un apport en « ingénierie » de l'Agence française de développement.

[3] L'Octroi de mer payé par les importateurs sera remplacé par une TVA payée par le consommateur final . Les grands gagnants de la réforme seront les importateurs accusés de marges abusives.

[4] Le dynamisme de l'Octroi de mer est outrageusement exagéré pour donner l'illusion de richesse et son corollaire, la gabegie. L'Octroi de mer est aussi accusé de financer la prime de « vie chère » des communes, alors qu'il finance cette charge à la place de la DGF de l'Etat. L a prime de « vie chère » est quant à elle accusée de tirer les prix à la consommation vers le haut. Or, le surcoût que représente la prime de « vie chère », soit 20% du salaire brut, est contrebalancé par un effet de structure des emplois : le personnel d'encadrement est plus nombreux en France hexagonale que dans les DOM et sa rémunération tire la moyenne hexagonale à la hausse.

[5] Pour rappel la mise en œuvre d'une TVA régionale à quatre taux en Nouvelle Calédonie en 2018 a provoqué un choc fiscal (perte de 50 millions d'euros de ressources fiscales + une inflation) qui continue (et que continue) d'alimenter une crise politique. Pourtant, avant cette réforme, un essai à blanc avait été réalisé pendant 3 ans. Il importe de préciser qu'avant la mise en œuvre de cette TVA, les services étaient déjà taxés. Par ailleurs, dans les DOM où la TVA nationale est appliquée, à taux égal le rendement de la TVA n'est pas supérieur à celui de l'Octroi de mer, car l'élargissement de l'assiette aux services est contrebalancé par tout un système de remboursements et de déductions, sans compter la fraude à la TVA qui représente 25 milliards d'euros à l'échelle de la France.

[6] En bridant les recettes de fonctionnement des collectivités, l'on resserre l'étau autour des populations et favorise leur émigration. Faut-il le rappeler, dans les régions particulièrement touchées par le chômage, « la fonction publique territoriale joue un rôle régulateur sur le marché du travail par l'intermédiaire des emplois aidés » ? Aux Antilles, où les finances communales sont sinistrées en raison de facteurs exogènes, l'on dénombre 1.5% de contrats aidés contre 20% dans les autres DOM. Les communes des Antilles sont malgré tout appelées par l'Etat à être solidaires des autres DOM plus pauvres pour compenser les défaillances de la solidarité nationale à l'égard de ces dernières. Et pour trouver des marges de manœuvre, il leur est demandé de diminuer toujours plus leurs effectifs.

[7] La Cour des comptes, qui vient de plancher pendant un an sur l'avenir de l'Octroi de mer, avoue, dans son rapport final , « l'Octroi de mer : une taxe à la croisée des chemins », 2024) , ne pas connaître le montant des recettes de la TVA nationale prélevé aux Antilles et à la Réunion, en dehors des chiffres fournis par les experts du FMI pour l'année 2017. Nous avons donc mené l'enquête, et par exemple pour l'année 2022, le montant de la contribution des consommateurs antillais et réunionnais au budget de l'Etat est de 1.3 Milliards d'euros. Cette omerta sur la TVA nationale donne l'illusion que seuls les 1.6 milliards d'euros d'Octroi de mer prélevés dans les 5 DOM pèsent sur le budget des ménages « les plus fragiles ».

[8] Dans cette « guerre de tranchées », les administrations centrales se trouvent en première ligne pour défendre les intérêts de l'Etat ou des collectivités de l'Hexagone face aux enjeux des DOM (voir documents 3.1 et 4). Or, les collectivités ultramarines attendent de celles-ci une « évaluation » de la réforme fiscale qui leur sera proposée, plutôt que se positionner quant au bienfondé de cette réforme.

2024-06-10T11:40:12

À propos de L'Inconnue

Par : dev
10 juin 2024 à 19:18

Dans leur formidable entreprise éditoriale, qui déploie autant de propositions aptes à déjouer les idéologies métaphysiques de notre culture occidentale, les éditions Vues de l'esprit font paraître ce printemps 2024 L'Inconnue, Cinq présences mystiques féminines contemporaines, un livre de Hilary Hart traduit de l'anglais américain par Florence Barc et Grégoire Langouet. Initialement édité en 2003 aux Etats-Unis, ce livre cherche à déterminer l'existence et les caractéristiques d'une « mystique féminine » dans différentes pratiques spirituelles, elles-mêmes liées à différents territoires, différentes langues et écritures. Pour ce faire, Hilary Hart donne à la parole à cinq femmes, « cinq présences mystiques féminines contemporaines » qui entretiennent un rapport privilégié, dédié et particulier à autant de traditions. Déployé en cinq chapitres d'égales dimensions et une brève introduction, L'Inconnue propose un voyage en différents lieux du globe, un voyage dans des états de conscience auxquels nous avons, pour la plupart d'entre nous, fortement sécularisé.es, presque jamais affaire au fil des jours.

Le livre part d'une constante dans les traditions et pratiques métaphysiques : la distinction entre le féminin et le masculin, et les dimensions opposées et complémentaires que ces deux termes recouvrent. En restituant la parole de femmes en prise directe avec la fréquentation quotidienne de l'invisible, le livre constitue un hors-champ à la discussion et aux combats féministes, dont les sujets et objets sont essentiellement politiques, ou du moins se raccrochent explicitement à du politique pour s'instituer et se fonder en légitimité. En contrepartie, en s'appuyant sur « cinq présences mystiques féminines », ce sont cinq paroles situées qui s'énoncent dans leur apposition, parfaitement contemporaines, et dont la quête spirituelle, bien qu'ici empreinte d'une forme de radicalité, ne saurait manquer de renvoyer à ce qu'instruit le terme d'écoféminisme, sous les plumes d'Émilie Hache (Reclaim, Cambourakis, 2016), de Starhawk, (Rêver l'obscur, Cambourakis, 2015) ou d'Ursula Le Guin (Danser au bord du monde, L'Éclat, 2020). Impossible, donc, et malgré le caractère suranné du titre, de réduire leurs énonciations dans le fond d'un passé ou d'une utopie surgissant d'une imagination quelconque. Par ailleurs, et comme le rappellent habilement les éditeurs dans une préface qui anticipe le reproche d'apolitisme, cela n'est pas parce que les femmes interrogées ne se réclament d'aucun courant féministe que leurs positions ne sont pas porteuses d'émancipation. L'agencement de ces six voix, parce que les « cinq présence mystiques » sont tissées à celle de la narratrice, crée un espace pour des « vues de l'esprit » dont le caractère parfois dérangeant nous permet d'apercevoir le conformisme de notre horizon d'attente formel et conceptuel, normalisé par le naturalisme scientifique et misogyne.

Le titre, attrayant par son étrangeté, est gros de promesses tenues au fil du texte, où l'on suit Hilary Hart, elle-même engagée dans une quête de spiritualité féminine, partir à la rencontre de femmes qui ont dédié leur vie à la pratique et à l'exploration de la conscience dans son rapport à l'au-delà, ou, pour le dire autrement, à l'invisible. La composition du livre est habile et circulaire, qui part de ce qui nous est (nous, lecteurices occidentalisées et ici francophones) le plus proche pour aller vers la rencontre qui semble la plus étonnante, la plus rétive à la formulation, au langage : nous commençons la quête avec Angela Fischer, guide spirituelle allemande mariant l'héritage chrétien à la voie soufie naqshbandie, pour qui les vertus et fonctions du féminin sont dicibles et inscriptibles dans la vie sociale, pour l'achever avec Lynn Barron, étonnante figure d'Américaine vivant seule dans le désert de Mojave avec ses quatre gros chiens, ancienne maquilleuse professionnelle ayant subit une crise mystique et forgeant depuis lors une pratique apparentée au soufisme. C'est de Lynn Barron que vient le terme d'« Inconnue » pour désigner une présence mystique, intime et profonde au monde, « mélange des éléments masculins et féminins » (p. 148). Entre ces deux figures d'ouverture et de clôture du livre, nous entrons en relation avec le séjour et les expériences d'Hilary Hart chez et avec Pansy Hawk Wing, porteuse du calumet dans la tradition des Sioux Iakota, avec Sobonfu Somé, Burkinabé exilée à Sacramento, « gardienne des rituels », et Jetsunma Tenzin Palmo, moniale d'origine britannique, « célèbre pour sa retraite de douze ans dans une grotte de l'Himalaya indien ». La manière dont ces femmes ont été amenées à dédier leurs vies à la spiritualité est différente. Il s'agit d'un héritage auquel se reconnecter et duquel se faire reconnaître, ainsi pour Pansy Hawk Wing dont la qualité de porteuse de calumet a pu être déniée par ses homologues masculins ; d'une tradition matrilinéaire qui invite à assumer sa vocation de l'autre côté de la terre, où Sobonfu Somé a été envoyé par « le village », où elle œuvre à la préservation et à la viviscence des pratiques rituelles de l'Ouest africain, luttant ainsi contre l'isolement et la dépression de compatriotes exilés comme elle, mais pour d'autres raisons. Il s'agit encore, pour Jetsunma Tenzin Palmo, de fonder un monastère pour jeunes filles au pied de l'Himalaya et d'inscrire sa vie hors du réel mondain et de l'appauvrissement, voire de la négation de l'esprit du bouddhisme tantrique tibétain par des pratiques « consumériste » du monachisme (faire une retraite de quelques mois pour ensuite retourner à sa vie « normale »).

Plusieurs points sont remarquables dans ce texte qui échappe aux catégories – essai, récit, récit de voyage, enquête, témoignage ? – et construit une position de lecteurices en (apprentie) anthropologue, qui se voit confrontée à des rapports au monde et des modes analogiques presque aussi éloignés parfois que peuvent l'être des personnes autochtones pour une Occidentale. Partant, aucune d'entre elles ne nie l'impact dévastateur de la culture masculine sur la psyché féminine et la dégradation profonde de l'estime de soi qu'elle implique pour une femme. Toutes témoignent d'une grande violence constitutive de l'expérience mystique. Sobunfu Somé évoque une « volonté d'être démantelée, en mille morceaux, sans cesse » (p. 82), tandis que Lynn Barron parle d'une « lutte intense » qu'elle ne « souhaite à personne » (p. 158).

Dans une démarche de mise « en relation », ainsi qu'est baptisé le chapitre dédié à Pansy Hawk Wing, des êtres avec eux-mêmes, avec les autres et avec le monde qui les entoure, chacune de ces femmes invente sa « présence mystique ». Dans un monde dévasté par l'extractivisme où règne l'abstraction comptable, le féminin recèle une puissance de guérison (p. 83) qui prend forme tantôt, comme pour Pansy Hawk Wing, dans le rappel du récit mythique de « la Femme Calumet Bison Blanc qui a apporté la pipe sacrée au peuple Iakota » (p. 58), tantôt à travers des images de la création alternatives à celles de la chrétienté chez Sobunfu Somé, où « la lune est le lieu d'origine des femmes » (p. 93) et la terre « un grand marché aux puces » (p. 98). Ces autres généalogies sont liées à la possibilité pour les femmes d'obtenir reconnaissance par une figure, ou plutôt par des êtres qui ne sont pas masculins, et s'émanciper précisément d'un type de reconnaissance phallocentré (p. 102). La reconnaissance provient de la connaissance de l'existence d'autres forces dont l'universalité est assertée par le « maître », le guru, la grand-mère, qui aident à les reconnaître en soi.

Les définitions de l'« esprit féminin » convergent sans se recouvrir au fil du livre, relatif à un « espace », selon Jetsumna Tenzin Palmo (p. 116), où rayonne une « noirceur lumineuse », ainsi que le formule Lynn Barron (p. 146), dont le fondement est de « tout soutenir, de tisser les choses les unes avec les autres » (p. 83), pour Sobonfu Somé. La qualité d'éloquence de ces femmes est tramée de silence et d'une forme de certitude quant à leur don et le choix de leur vie, tant à rebours de la majorité. « La vie spirituelle, c'est comme nager à contre-courant », illustre Jetsumna Tenzin Palmo pour dire la force que demande de « remonter le courant et garder le cap sans se laisser emporter dans l'autre sens » (p. 120). Si on retrouve dans leurs discours les qualités traditionnellement attribuées au féminin, elles font l'objet d'un étayage fort puissant qu'il est difficile de ne pas rapprocher de la démarche de « retournement du stigmate » propre à la figure politique contemporaine de la sorcière. Ainsi, l'analyse (que l'on pourrait dire deleuzienne) de Sobunfu Somé, à l'égard des émotions, déploie-t-elle un vrai espace critique, notamment en relation avec la notion de « drame ». « Les émotions maintiennent un équilibre ; elles nous permettent d'éliminer ce qui ne fonctionne pas et de laisser entrer l'esprit […] L'émotion réelle – ou positive – est un moyen simple de se relier à ce qui se passe. Le drame, ou l'usage négatif des émotions, consiste à s'impliquer excessivement dans ce que l'on ressent, ce qui peut nous couper de ce qui se passe. […] Le chagrin consiste à ressentir quelque chose qui a besoin d'être guéri ; il relie une personne à ce qui peut l'aider à guérir. Les pleurnicheries ne visent qu'à tourner en rond pour attirer l'attention » (p. 95 ; 97-8). Une autre dimension du féminin, présent évidemment (l'ai-je déjà précisé ?) chez tout être humain, qui peut nous être utile est celle d'une pensée « en réseaux », non hiérarchique. « Il [le pouvoir féminin] ne se manifeste pas de façon démonstrative, il ne domine pas mais autorise plutôt à être soi-même, et aux choses à être telles qu'elles sont, sans agressivité ni revendication » (p. 84). Une manière d'être au monde dans l'inclusion, profondément liée à la nature dont la référence court dans le livre selon différentes modalités, jusqu'à cette image pour donner à sentir ce que peut être l'Inconnue : « C'est comme être à l'intérieur d'une fleur » (p. 146).

Le plaisir de la lecture est lié au dévoilement progressif des différentes dimensions liées au féminin comme puissance autre, et je souhaite ici le préserver, d'autant qu'il opère par tournoiement délicat autour du mystère de l'Inconnue, et produit un léger mais certain effet d'hypnose grâce auquel lea lecteurice peut entrer en relation avec sa propre réception. La mienne a pris la forme d'une lutte entre la soif de lire et l'esprit qui ne cessait de se cabrer à la lecture de tant d'apparents lieux communs. Il a fallu me calmer moi-même et me laisser envoûter pour me laisser instruire. L'intérêt de ce livre est qu'il présente différentes voix, et l'on peut tisser sa réception à l'intersection d'elles. Son effet agit par résonnances, et je me suis rendue compte de la férocité de mon système de « défenses », pour employer un vocable psychanalytique, hérité de longues études franco-françaises. Ainsi, le franc dépaysement proposé va de pair avec un subtil retour aux sources (pour ma part), où j'ai fini par apercevoir que mon avidité, tant à lire qu'à critiquer, témoignait sans nul doute d'un grand manque, résultat de l'affreux refus de la ritualité par nos sociétés sécularisées et coloniales, grinçant de mépris envers toute pratique spirituelle pour mieux détruire ce qui vit alentours. « Ce dont nous parlons est un état de conscience », dit Lynn Barron à Hilary Hart à la fin du livre. Loin des types de lecture auxquels nous sommes habituées, L'Inconnue, cinq présences mystiques féminines contemporaines, s'adresse à une part de nous laissée dans l'ombre, ou pour mieux dire, dans le « secret », à l'origine du terme « mystique », secret doucement approché dans ce livre, et peut-être porteur du germe d'un autre regard.

Juliette Riedler

L'Inconnue
Cinq présences mystiques féminines contemporaines

De Hilary Hart

Ed. Vues de l'esprit, 2024.

Les Kanaks face à un colonialisme attardé

Par : dev
10 juin 2024 à 11:57

L'Occident est entré, depuis quelques temps, dans sa phase de décadence. Cela s'est signalé entre autres dernièrement par son regroupement défensif spectaculaire autour d'Israël dans le conflit qui oppose ce dernier aux palestiniens. Suite à ses revers répétés en Afrique, la France quant à elle, s'est précipitée sur ses Outremers, en vue de bien marquer aux yeux de tous les limites de son territoire et d'y renforcer en toute urgence sa présence. Cette manœuvre conduit à la situation actuelle en Nouvelle Calédonie où cette volonté colonialiste se heurte à l'opposition et à la résistance farouche du peuple kanak originaire. En quoi cette situation nous regarde t-elle nous autres Antillais ? Deux points fondamentaux semblent à nos yeux nous concerner : le premier de toute évidence est la politique de colonisation de peuplement et ses implications inéluctables à terme. Le second est non moins important présentement, et plus fondamental pour la vision de sociétés et d'un monde tout autre que celui légué par la civilisation occidentale, qui apparaît de plus en plus comme l'un des piliers de cette dernière et l'élément le plus insidieux de son idéologie, à savoir la démocratie. Les Kanaks à travers leur résistance s'opposent à l'une et à l'autre. C'est là la richesse inestimable qu'ils nous apportent : à nous de savoir l'accueillir.

S'agissant de la colonisation de peuplement : quelle que soit l'époque à laquelle celle-ci advient et les circonstances qui lui donnent sa forme et son assise, l'élan animant toute colonisation de peuplement, que ses protagonistes en soient conscients ou non, provient d'une volonté de puissance et de domination qui ne tarde pas à se manifester comme telle au fur et à mesure que cette colonisation prend de l'ampleur : elle gagne en arrogance. Venant de la puissance coloniale, ce mouvement est selon les circonstances : soit, ouvertement et brutalement planifié comme dans le cas de la Nouvelle Calédonie avec entre autres : l'incitation faite aux bagnards libérés de s'y implanter ; l'orientation vers cette destination des pieds-noirs chassés d'Algérie suite à l'affranchissement de ce pays de la tutelle française ; la circulaire clairement cynique de Pierre Messmer alors premier ministre (1972) à son secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, lui enjoignant de procéder par tous les moyens (« sans qu'il soit besoin de textes, l'administration peut y veiller » ) à « l' immigration massive de citoyens français métropolitains » en vue de faire échec « à toute revendication nationaliste des populations autochtones » ; soit, en procédant en sous-main comme c'est le cas présentement aux Antilles, en vue de susciter/organiser un ample mouvement croisé d'émigration/ immigration ; à décrédibiliser les pouvoirs locaux en vue de les encadrer ; à renforcer les organes coloniaux de répression et de contrôle (justice renforcée par de nouveaux corps, gendarmerie d'élite, Cour des comptes omniprésente sur le contrôle de gestion, préfet commué en nouveau gouverneur … ).

Dans un cas comme dans l'autre et quelle que soit la variété des moyens mis en œuvre, la politique de colonisation de peuplement vise un seul et unique objectif : « le maintien (ou le renforcement) des positions françaises » (Messmer) à travers le monde en tant que puissance économique et en tant que puissance militaire. En Nouvelle Calédonie, cette politique de colonisation de peuplement va aboutir à mettre le peuple kanak en minorité dans son propre pays, ce qui était le but recherché. D'où la mise en cause radicale de la démocratie occidentale par les Kanaks opposant à celle-ci leur mode traditionnel de délibérer.

La démocratie électorale occidentale est régie de part en part par le nombre dont l'effet est d'une part, d'uniformiser, de rendre même-pareil, autochtone et métropolitain ; l'objectif poursuivi étant, d'une part, de parvenir ainsi à la majorité pour les colons ; d'autre part, de trancher, de séparer, ceci pour une mise en ordre en vue de la compétition.

Le mode traditionnel de délibérer des peuples tels les kanaks, mais pas uniquement, est assis sur la parole, celle-ci ayant cours tant qu'ils ne sont pas parvenus à un accord, la parole étant ainsi saisie par eux dans son fondement même qui est, s'agissant des communautés, celui de rassembler.

Le glissement de ce qui constitue l'être humain en propre, à savoir la parole, vers le nombre est ce qui caractérise essentiellement la civilisation occidentale. L'effet de cette dérive qui atteint aujourd'hui une ampleur considérable compte tenu de l'importance acquise par la technique moderne et ses diffusions technologiques, est, d'une part, une indéniable efficacité, mais d'autre part, et lui étant liée, une puissance de dévastation de la terre qui évolue de conserve avec le ravalement de l'être humain à la fonction de simple rouage dans le fonctionnement du mécanisme. Le rôle joué par la démocratie occidentale, rôle que la colonisation de peuplement laisse apparaître sous son véritable jour, est de faire surgir des pouvoirs à même de s'élancer dans une compétition économique et stratégique misérable et suicidaire.

Savoir accueillir la richesse que nous apporte la résistance kanak, c'est bien entendu être veillatif à la colonisation de peuplement et à ses menaces de corruption, voire de dissolution, mais aussi nous mettre en quête d'un espace autre que celui de la démocratie occidentale, tant pernicieuse, si nous cherchons vraiment à nous épanouir dans un monde ré-approprié, ce qui ne peut advenir qu'en nous accordant pleinement à la parole, et pour ce faire, il nous faudrait d'abord apprendre à l'écouter, et cesser de la considérer comme un simple outil de communication quand c'est elle qui nous ouvre (ou devrait nous ouvrir) aux choses et au monde.

Cette contestation de la démocratie occidentale constitue très certainement le saut le plus prodigieux que nous met en voie d'accomplir la résistance kanak, et qui s'adresse à tous dans ce temps où l'histoire humaine nous a projetés et où il s'agit plus que tout d'enjamber cette civilisation mortifère.

Monchoachi

Vauclin, le 3 juin 2024

Le tétralemme révolutionnaire et la tentation autoritaire

Par : dev
10 juin 2024 à 11:37

Hier soir, Michalis Lianos nous envoie un laconique « comme prévu » accompagné du lien de son article de septembre 2022. Il nous paraît essentiel de le rééditer aujourd'hui pour comprendre le schéma général dans lequel s'inscrit le devenir de la situation politique actuelle. Il s'agit d'une sociologie des quatre solutions ou issues d'une séquence à fond révolutionnaire : il se trouve que la solution choisie par le problème présent semble être « la voie communautaire » - populiste et fasciste. La finesse de son analyse permet de sentir ce qui s'est inversé et perdu depuis les Gilets Jaunes.

Le centre politique se contracte. Citoyen.ne.s et analystes n'avaient pas compris que le supposé triomphe de la « République en Marche » en 2017 était en effet la conséquence d'une réalité pourtant évidente : même la magie omnipotente d'un système ‘majoritaire' ne pouvait plus entretenir deux partis politiques centristes qui pourraient prétendre au pouvoir. Le centre s'effondrait sous les applaudissements des centristes de droite et de gauche, enivrés par leur vision modernisatrice, supposée performante, autant sur le plan social que sur le plan gestionnaire.

Sans surprise, les augures de grands changements dynamisants ont été démentis sur le plan social. Mais cela a ajouté aux attentes déçues d'une couche de population qui observait cette fois les évolutions avec un vrai espoir et un instinct de survie activé. Porteurs de l'identité du « peuple », les Gilets jaunes ont démontré par leur présence que la partie populaire des consentants à l'alternance partisane au gouvernement, mettait désormais fin à sa tolérance. Les classes modestes qui tenaient à ‘vivre dignement de leur travail', sans assistance et avec la fierté de pouvoir influencer sensiblement le sort du pays, comprenaient maintenant qu'elles n'étaient plus indispensables à cette nouvelle recomposition bourgeoise. Comme les couches prolétaires, précaires et ségréguées, les ‘inclus' populaires devenaient désormais périphériques pour le nouveau pacte politique des classes urbaines aisées, et ceux qui aspiraient à y appartenir. La scission entre « le peuple » et « les individus » s'est confirmée. L'histoire s'est accélérée.

Elle s'est accélérée de façon parfaitement attendue, car il faut penser que le tétralemme [1] auquel fait face chaque mouvement sociopolitique radical est clair. On peut le représenter par ce schéma :

Cette représentation [2] condense l'évolution possible des mouvements sociaux à visée structurelle, c'est-à-dire, demandant un changement politique structurel plutôt que s'opposant à une mesure ou un domaine sociopolitique précis (par exemple, à un amendement du code du travail ou à un type de discrimination). Aussi, ce schéma s'applique seulement à des pays connaissant une gouvernance politique plus ou moins démocratique. Il permet de décrire rapidement où ces pays se trouvent aujourd'hui en termes de potentiel sociopolitique et quels sont les espoirs et les risques qui les entourent.

Révolution et violence

Notre point de départ doit être inévitablement le point le plus improbable, à savoir la réussite directe d'un mouvement social conduisant à un « changement structurel ». Le terme est choisi pour signifier un changement qui dépasse les bornes d'une « crise gouvernementale », en ce sens qu'il s'agit d'une modification de l'architecture institutionnelle, donc du mode de gouvernance politique d'une société. S'il est impossible de prévoir les formes d'une telle modification, il est aisé de la définir par une seule caractéristique, à savoir qu'un mouvement social à visée structurelle parvienne à inaugurer une nouvelle organisation du pouvoir dans une société. Dans le cas des Gilets jaunes, cela signifierait, par exemple, la fin des représentants politiques de carrière et le recours systématique à des formes de démocratie directe (le fameux « RIC »).

Nous ne nous occuperons pas ici des probabilités de chaque issue, mais il est facile de comprendre qu'un changement de cet ordre n'est pas très probable. Cependant, l'impossibilité d'y accéder prend plusieurs formes, notamment du point de vue de la perception des participant.e.s au mouvement social concerné. Un des aspects très intéressants de l'échec à aboutir au changement structurel est l'interprétation des faits par les parties impliquées. Il s'agit d'un angle mort en ce qui concerne à la fois la politique et la recherche. La concentration sur « le résultat » du conflit produit une représentation binaire dans laquelle les vainqueurs conservent le pouvoir et le mouvement perdant occupe sa place précédente. Ce ‘résultisme' est en vérité un puissant effet du pouvoir lui-même, qui focalise les regards sur la victoire en faisant ainsi penser que la question est tranchée, résolue.

Or, contrairement à la victoire, la défaite, oblige à une posture de discontinuité. On doit interpréter le conflit d'une façon qui explique pourquoi les porteurs du pouvoir établi sont parvenus à le conserver. En le faisant, on réaménage la compréhension politique de soi et des autres, à savoir, on réinterprète la société et son fonctionnement politique. Ici, la vision de tunnel conflictuelle se transforme en considération à 360 degrés. Chaque participant.e évolue ainsi vers une perception de la nature du pouvoir et des moyens qui ont permis sa continuité. Et parmi ces moyens, rien ne domine la perception autant que la violence, outil ultime de négociation. Son utilisation-même fait penser naturellement que si cet ultime moyen n'était pas utilisé, le mouvement aurait pu parvenir à ses objectifs, donc au changement structurel.

Deux conclusions peuvent être tirées à cette étape. Premièrement, un mouvement à visée structurelle quand il considère le cadre de son échec, ne ressemble pas du tout à un autre type de mouvement, à visée spécifique. Pour résumer cette particularité, nous pouvons dire que les mouvements à visée spécifique se focaliseront sur les aspects tactiques et conjoncturels de leur échec, car la lutte autour d'une mesure ou une condition spécifique, concerne par définition la relativité d'un « rapport des forces favorable », comme on le dit souvent dans les rangs des organisations qui animent ce genre de mouvement. Les participant.e.s savent que leurs adversaires ne luttent pas pour leur survie, et placent ainsi leur compréhension de l'échec dans le cadre d'une lutte continue dont ils ont perdu une étape. Dans ce cadre, l'issue normale est de persévérer à défier les pouvoirs établis en rassemblant plus de soutien et en améliorant sa tactique.
Il en va autrement pour un mouvement à visée structurelle. Ses participant.e.s ont conscience que répéter leur approche n'est ni possible ni souhaitable. Non seulement les traces de l'échec sont indélébiles et rendent une nouvelle mobilisation d'ampleur structurelle improbable, mais il est impossible de développer une capacité de violence comparable à celle de l'adversaire.

Deuxièmement, un tel mouvement confronté à la violence, ne dispose pas d'issue idéologique évidente. Car, justement en émergeant, il aura nécessairement rassemblé, de façon explicite ou implicite, le soutien de tous ceux qui souhaitent un changement structurel [3], et se composera par définition des tendances qui n'adhérent pas à un positionnement idéologique précédent. Si tel était le cas, il aurait par là-même été intégré dans la configuration politique établie en devenant ainsi un mouvement à visée partisane spécifique. Il existe donc un vacuum dans lequel les participant.e.s d'un mouvement à visée structurelle pensent, et se pensent, après leur échec. Dans ce cadre ils et elles devront considérer la suite.

Obstination et retrait

La suite peut comprendre un certain degré de persévérance, notamment pour la minorité des participant.e.s ayant pensé le mouvement non pas simplement comme une force de renversement du statu quo, mais comme un levier pour l'émergence d'une réalité sociopolitique précise. De ce fait, ces participant.e.s peuvent difficilement adhérer à des voies appartenant au spectre politique établi ; par conséquent, la persévérance est leur seule voie pour absorber l'échec sans avoir le sentiment de trahir leur propre engagement. Hormis la survenance d'un changement aléatoire favorable, il s'agira ici d'une impasse exprimée par l'obstination. Plus le mouvement est original, donc étranger à la configuration établie, et plus la fréquence et la durée de l'obstination seront importantes ; car, il sera difficile pour les participant.e.s attaché.e.s aux valeurs spécifiques du mouvement de trouver un refuge idéologique auprès des acteurs déjà présents [4].Cette obstination peut bien faire émerger des postures oppositionnelles qui restent marginales sans s'associer à des courants de pensée ou d'action identifiés. In fine, elles se joindront à la masse des postures qui parcourront leur environnement afin de trouver une condition plus ou moins compatible avec la transformation individuelle subie en conséquence de la participation au mouvement.

Notons ici que la posture de l'obstination, malheureusement ignorée par la recherche en sciences sociales, est une condition des plus fréquentes dans une société où l'individuation s'approfondit à vue d'œil [5]. L'individu se considérant comme une force politique en soi, affranchi des cadres prédéterminés et capable de choisir ses préférences à la carte, procède de façon indépendante à l'ajustement de son intégration sociopolitique. Ainsi, il ou elle se trouve guidé.e par la conjoncture qui l'entoure en explorant la compatibilité de ses choix individuels avec les courants socioculturels qui traversent son environnement. Cela ne signifie pas que chaque participant.e en retrait du mouvement, fluctue de façon aléatoire sur les diverses vagues postindustrielles, mais i.elle navigue dans ces eaux en gardant un cap plus ou moins déterminé et en rapport avec la conjoncture. Il s'agit ici d'un processus de normalisation progressive qui rebat les cartes des postures politiques en influençant aussi bien celles et ceux qui ont éprouvé l'échec du mouvement, mais aussi les environnements qu'ils et elles peuvent influencer par l'expression de leurs avis. La normalisation conjoncturelle est donc une réserve de contestation, capable aussi bien d'alimenter des oppositions à visée spécifique que de verser à terme dans les deux autres grands courants auquel l'échec du mouvement donne lieu.

Mise à jour idéologique

Pour la majorité des acteurs, toujours et partout, les voies ouvertes déterminent les directions possibles. Si un mouvement a produit un certain impact public, les forces politiques et les acteurs qui les portent adaptent leurs discours et pratiques. La sphère politique postindustrielle est structurellement orientée vers la démocratie représentative, fortement frelatée par des systèmes électoraux non proportionnels, capables de produire des gouvernements jouissant d'une majorité parlementaire. Transformer une minorité en majorité absolue, implique presque toujours un avantage pour des positionnements relativement conservateurs. Car, l'existence même d'un système où les citoyens ont leur mot à dire, signifie souvent qu'une majorité souhaite sa continuité, ou du moins la tolère. Dans le cas contraire, il s'agit de ce que l'on appelle une « crise », à savoir une mise à nue de la non représentativité gouvernementale, ou du moins, une critique du pacte qui conduit à sa tolérance.

Pour les participants d'un mouvement à visée horizontale qui a réussi à générer une crise mais échoué à provoquer un changement structurel, les forces critiques déjà établies représentent un véritable salut. Lors du mouvement, et à l'aune de son influence, ces forces auront ajusté leur discours afin de bénéficier de sa dynamique critique et, dans la mesure du possible, l'instrumentaliser en augmentant leur propre influence. On peut aisément séparer ces forces critiques en deux camps, déterminés respectivement par leur priorité idéologique ou communautaire. Pour nos besoins ici, donnons une définition lapidaire de ces caractéristiques. La caractéristique idéologique concerne un cadre normatif qui devrait s'appliquer à la vie collective humaine, toujours et partout ; donc, un ensemble de projections, y compris politiques, prétendant à une validité externe à la collectivité concernée. En revanche, la caractéristique communautaire puise son cadre normatif à l'intérieur du lien collectif, qui devient la raison d'être de ce cadre et le socle de sa projection politique. Les deux camps possèdent bien sûr les deux caractéristiques, idéologiques et communautaires, mais ce qui les distinguent est la priorité donnée à l'une de ces deux caractéristiques.

La voie idéologique est donc ouverte après l'échec, à deux conditions. Premièrement, l'existence d'un acteur établi, par exemple un mouvement ou un parti politique, assez critique envers le gouvernement pour accepter tacitement qu'un changement structurel serait légitime. Ceci implique donc que cette critique traverse plusieurs domaines ; par exemple, les domaines économique, social, environnemental, etc. Deuxièmement, il est nécessaire que cet acteur établi n'ait pas exprimé d'opposition au mouvement ou qu'il ait montré une sympathie pour sa cause, voire un certain soutien. La rencontre est ainsi mutuellement souhaitable. Pour l'acteur établi, le bénéfice est majeur et multiple. S'il s'agit d'un parti politique, l'avantage électoral est évident. Mais en tout état de cause, le fait que les participants d'un mouvement majeur s'y intègrent en grand nombre renouvelle les lettres de noblesse de radicalité de l'acteur établi en le consacrant en tant que porteur authentique des demandes critiques venant spontanément de la société. Pour les participants du mouvement ayant échoué, le rapprochement constitue un compromis salutaire, en ce qu'il permet de « continuer la lutte » et ne pas être obligé de faire face à l'échec. En s'appropriant cette continuité comme une mise à jour idéologique, on transforme un échec net en réussite relative, puisque la critique du système se trouve augmentée. De plus, cela permet de conserver l'identité symbolique du mouvement. Cette posture est représentée dans notre exemple par l'entrée croissante des membres de la France Insoumise et du Nouveau Parti Anticapitaliste dans le mouvement des Gilets Jaunes quand ce dernier commençait à s'affaiblir, et le refuge idéologique et électoral que plusieurs membres des Gilets Jaunes ont trouvé auprès de la France Insoumise. Il est important de noter ici que ce choix – qui écarte des acteurs au discours plus historique ou théorisé, et moins spécifiquement anti-gouvernemental, tels que le NPA ou le PCF – marque la préférence pour maintenir l'espoir déçu d'un changement structurel imminent, d'un renversement rapide qui constituerait non seulement une mutation profonde mais aussi une démonstration de force ; autrement dit, une victoire qui laverait l'affront des sacrifices non récompensés lors du mouvement.

La voie communautaire

La priorité donnée au lien collectif est profondément significative en général, et cruciale dans les dynamiques du conflit [6]. Elle présente l'attrait d'une posture fondée sur une opposition bien plus ‘personnelle' que la voie idéologique, car au lieu de diluer les participants du mouvement dans des catégories sociopolitiques abstraites et durables dans le temps (par exemple, la « classe »), elle leur permet de lutter ‘en tant qu'eux-mêmes' en maintenant le lien qui les identifie. Ainsi, ils et elles évitent la perte de leur identité, donc la perte de leur rapport à la lutte qui les a constitué.e.s en collectivité. Préserver ce lien est important à plusieurs titres.
Premièrement, on circonscrit la collectivité du mouvement en le situant dans le cadre exclusif de son action, et on garantit ainsi la continuité de sa visée horizontale et de son ambition révolutionnaire.
Deuxièmement, le principe identitaire de la collectivité permet aux participants qui ont rejoint le mouvement en tant que « révolutionnaires », sans appartenance idéologique ou politique précédente, ou en dépassant cette appartenance, à maintenir cette position et à se passer de tout examen réflexif de leur opposition au pouvoir établi.
Troisièmement, il permet l'intégration « en ses propres termes » tout en permettant le soutien à un acteur établi, notamment tout acteur politique dont le lien fondateur est aussi communautaire. Car, l'avantage des collectivités à fondement identitaire, c'est-à-dire des communautés, est à la fois d'être animées par définition d'une volonté de renversement de tout ordre ne priorisant pas l'appartenance identitaire, et de pouvoir associer à leur action toute communauté qui se reconnaît dans ce projet de renversement. Du moment où cette communauté est en conflit avec l'ordre établi et ne suit pas de cadre idéologique mettant en péril la priorité du lien communautaire, l'association est possible.

En même temps, cette association se fait au prix de la radicalisation communautaire, c'est-à-dire de la ligne de faille entre « nous » et « eux ». Cela implique une redéfinition continue des ‘autres', qui s'opposent au projet communautaire, ou l'entravent en suivant des voies alternatives ou en étant inertes. L'avantage structurel de la dimension communautaire est de ne jamais se pencher de façon critique sur soi-même, car le sens du lien communautaire est l'appartenance, qui se suffit à elle-même.

La voie communautaire est donc la seule voie qui permet la poursuite ‘pure' du projet révolutionnaire. Elle ne le frelate pas pour renforcer une quête de pouvoir existante, et elle n'élimine pas son identité fondatrice. Elle est aussi compatible en parallèle avec la posture d'obstination, car un mouvement identitaire plus large n'entrave pas les protestations des groupes autonomes. Son attrait est ainsi particulièrement fort pour un.e participante.e ayant certaines caractéristiques, tels que les suivantes :

1- Cherche une rupture structurelle nette.
2- Souhaite que cette rupture soit attribuable sur le plan de l'identité du mouvement et du pouvoir établi, c'est-à-dire à « nous » dans notre lutte contre « eux ».
3 - Identifie politiquement les autres par leur degré de soutien au projet de changement structurel.

La combinaison de telles caractéristiques, oriente inévitablement vers les forces qui se réclament de la discontinuité sociopolitique en justifiant leur projet sur le plan des droits d'une communauté, plus que sur une critique sociale civique. Il est facile de comprendre que cette voie rencontre de façon croissante depuis la seconde guerre mondiale l'accusation de « populisme », voire de « fascisme ». Les forces associées au fonctionnement de la démocratie capitaliste postindustrielle, le fameux « front républicain », sont obligées de constituer leur présence sur la nécessité de la gouvernance efficace, fut-elle toujours minoritaire. En transformant ainsi le sens de la démocratie, elles ne disposent plus de la légitimation démocratique évidente, irréfragablement liée à la majorité. Par conséquent, leur critique face aux forces qui se présentent comme une communauté légitime (le « peuple ») ne peut être qu'une défense sur la nature de la démocratie, par un discours qui exclue ces outsiders en tant qu'antidémocrates ! [7] La dynamique peu logique mais bien politique ainsi enclenchée, conduit à la validation de la démocratie sur la sphère publique non pas par la participation mais par la médiation des institutions – contre lesquelles le mouvement se dresse – en ne laissant à ce dernier que la possibilité de se penser en tant que « peuple » luttant contre l'oligarchie, et d'expliciter en conséquence de plus en plus cette position dans ses représentations publiques. C'est un glissement légitime, mais fatal sur le plan tactique, car il donne aux forces établies la possibilité de porter l'accusation de « populisme », c'est-à-dire de représenter la communauté des participant.e.s, et par extension le mouvement entier, en tant qu'usurpateur ; usurpateur du corps civique, de la politie dans sa totalité, et – par conséquent – menace directe pour toutes les catégories sociales de cette politie qui n'appartiennent pas au mouvement. A partir de ce point, la voie communautaire entre dans le piège de sa propre radicalisation. Plus elle se tourne vers son lien communautaire et son identité de « peuple » et plus elle se soumet à la délégitimation par ses adversaires en s'auto-suffocant.

Nous sommes ici à l'origine de la dynamique autoritaire issue des mouvements fermement démocratiques et anti-autoritaires. La voie communautaire représente en effet l'asphyxie politique de ceux qui, en refusant d'intégrer l'organisation politique qu'ils combattent, sont poussés à la marge. Ils et elles, ou du moins une bonne partie d'entre eux, enfermés dans leur impasse et accusé.e.s de vouloir subvertir ce qu'ils chérissent, percevront le jeu politique de la démocratie capitaliste comme rien d'autre qu'un instrument dissimulant la force brutale des élites. Par analogie avec leurs adversaires, ils pensent donc que seule la force brutale du « peuple » pourra y faire face, pour assainir le système et le tourner vers la vraie mission, naturellement fondée sur le ‘vrai' lien communautaire.

Nous sommes ici en pleine vision autoritaire, et à un pas du fascisme. Etre en communauté peut devenir désormais le projet politique en soi, ce qui dépend du nombre des participant.e.s frustré.e.s et des aléas politiques. Une humiliation ethnique, un scandale, un gouvernement ‘arrogant', un parti politique rompu à ces thèses de longue date, une crise économique, sociale ou sanitaire [8], un événement violent… peuvent contribuer de façon substantielle à l'évolution autoritaire, puis totalitaire sur le plan culturel et symbolique. L'utilisation de la force devient un droit de défense populaire et le pluralisme devient suspect.

Nous avons tracé ici très sommairement les conséquences d'une démocratie capitaliste trop bien organisée pour supporter des « intrus » d'origine populaire, et capable de les conduire à la marge en les radicalisant. Cette configuration ressemble beaucoup à ce que prétendent les études sur le déclenchement des carrières déviantes violentes à partir d'une quête de justice [9] et cette ressemblance est due à la même dynamique, produite par l'indignation suffoquée. Les résultats des récentes élections françaises et les tensions qui traversent l'Europe et les Etats-Unis actuellement, devraient convaincre les classes supérieures qu'ouvrir le système politique en général, et électoral en particulier, est nécessaire, y compris pour leur propre survie à long terme. Sinon, un vent d'autoritarisme réussira là où des mouvements démocratiques ont échoué. La contraction du lien social parmi ceux qui ne peuvent devenir les individus concurrentiels et ouverts au changement mondialisé n'augure rien de positif, ni pour la démocratie capitaliste ni pour ceux qui cherchent à la remplacer par des régimes plus libres et égalitaires. Si la voie communautaire l'emporte, une opportunité sera remplacée par une tragédie au centre de laquelle se trouvera l'oppression violente.

Michalis Lianos


[1] Problème à quatre solutions, qualitativement différentes.

[2] Une première présentation de cette « jonction en T » a été proposée dans la série d'entretiens de l'auteur sur la Politique expérientielle .

[3] En restant à l'exemple des Gilets jaunes, les minorités ethnoraciales étaient favorables au mouvement sans s'y impliquer de façon explicite et en grand nombre.

[4] Toujours dans notre exemple, les Gilets jaunes, en prônant la déprofessionnalisation de la politique et l'utilisation fréquente des formes de démocratie directe pour la prise des décisions collectives, avaient développé très tôt une vision opposée non seulement au gouvernement, mais aussi aux partis politiques en général. Cela explique dans une grande mesure la longue persévérance de leurs « actes » pendant très longtemps, en dépit de l'attrition flagrante et croissante subie par le mouvement.

[5] V. par exemple ici comment cette posture d'obstination refoulée peut contribuer de façon critique à des changements de grande échelle.

[6] Pour une analyse approfondie, v. ici.

[7] Les Gilets jaunes sont tombés sous cette critique en dépit de leur refus de déléguer leurs décisions collectives, de leurs assemblées constantes, et de leur demande d'un mode de décision référendaire ; en somme, de leur attachement ardant au principe de la majorité absolue.

[8] L'exemple du comté de Shasta, enclave rurale en Californie progressiste et mondialisée, montre comment des dynamiques de conflit peuvent s'enclencher à partir d'une cause aléatoire.

[9] Pour une analyse très convaincante sur ce plan, v. les travaux de Donald Black sur la structure sociale d'avoir raison ou tort et de Mark Cooney sur le côté sombre de la communauté.

L'Enfer libéral

Par : dev
29 avril 2024 à 16:03

Nous traduisons ce lundi un texte de nos camarades d'Ill Will. Depuis les États-Unis où les occupations de campus en soutien à la Palestine se multiplient au même rythme que les arrestations de profs et les évacuations manu militari, Ian Alan Paul replace l'ordre libéral répressif en son lieu propre : dans le brasier, c'est-à-dire en enfer. En filant la métaphore d'une dévastation métaphysiquement sanctifiée de bonne conscience, l'auteur pose quelques évidences, à commencer par la plus grave : qu'un génocide ne s'arrête pas de lui-même.

L'ordre libéral qui supervise et administre le génocide en Palestine s'est construit par le mariage entre des valeurs égalitaires et une violence exterminatrice, sur l'association intime de droits prétendument sacrés et de l'enfer qu'ils déchaînent sur le monde. Il faut continuer de livrer des armes, tout en dénonçant et condamnant leur usage. Il s'agit de saluer les manifestations, tout en donnant l'ordre de les étouffer dans les lacrymogènes. Tout brûle donc deux fois, le carburant de la politique libérale et le carburant du carnage libéral, alimentant un brasier dont les feux se déchaînent toujours plus démocratiquement. S'il n'est pas nécessaire de résoudre la tension formelle entre ces idéaux abstraits et ces réalités violentes, c'est parce que le libéralisme repose sur le raffinement infini de cette contradiction. Pour chaque constitution sanctifiée, il y a un camp de détention qui ne fermera jamais ; pour chaque promesse d'égalité, il y a une économie qui impose ses hiérarchies cruelles à tous les domaines de la vie ; pour chaque droit du citoyen, une horde de policiers qui défile dans les rues, ivre de pouvoir.

L'ordre libéral est une posture de surplomb moral dans un monde où s'entassent décombres sur décombres et sous lesquels sont partout creusées des tombes. Il offre au regret et au remord l'occasion d'un bon bol d'air dans un monde où les machines de mort en masse étouffent quant à elles toujours plus de vies. L'éclatante incandescence de l'ordre libéral, sa brûlante dévastation, se manifeste, entre autres, à la Cour Pénale Internationale, organisation qui ne documente chaque détail du génocide en cours qu'afin de les classer dans le dossier des affaires à suivre. Elle est entretenue par des chefs d'État qui parlent du droit sacré de l'autodéfense nationale tout en ordonnant à ceux qui vivent sous les vagues de violence génocidaires de respecter strictement les règles de la guerre. Les présidents d'université alimentent également l'enfer, lorsqu'ils invoquent la nécessité de garantir un environnement d'apprentissage sûr tout en plaçant des snipers sur les toits des campus et en faisant appel à la police anti-émeute militarisée pour embarquer leurs étudiants. Tout comme Thomas d'Aquin s'imaginait que les sauvés d'en haut jouissaient au spectacle des damnés brûlant en bas pour l'éternité, les libéraux abreuvent leurs belles âmes immaculées en contemplant sereinement leur ordre social pulvériser inlassablement toujours plus de fragments du monde. Le Paradis n'est plus que l'administration et la maintenance de l'Enfer qu'il embrase partout.

Rien n'est plus macabre, ironique, que de voir les régimes libéraux, après s'être eux-mêmes définis en s'opposant aux génocides du XXe siècle, coopérer désormais résolument les uns les autres pour faciliter le génocide au XXIe siècle. En effet, les derniers défenseurs du libéralisme devraient se demander non pas pourquoi l'ordre libéral a échoué à mettre un terme au génocide en Palestine, mais bien plutôt pourquoi il le supporte et l'entretient avec tant d'entrain. Les alliances restent solides, le soutien logistique est en place, les flux commerciaux circulent, le système international survit, tandis qu'une population entière est ensevelie sous les gravats en flamme. Qu'est-ce que le libéralisme, si ce n'est l'exigence que ses processus soient respectés, que ses règles soient suivies et que ses élus s'inclinent, même lorsque son désert arase tout sans entrave ? Pour demeurer ouverte et libre, la société doit brutaliser sa population et remplir ses prisons. Pour défendre les droits de l'homme, il faut continuer de tuer à un rythme soutenu. Pour sauver l'âme du libéralisme, aucun écart ne saurait être épargné. Telle est la réalité de l'ordre libéral d'aujourd'hui : une violence généralisée et implacable exercée par ceux qui disent « plus jamais ça ».

Pour le libéralisme, la révolte est une exigence et une nécessité dépassée, valable pour les époques d'hier, mais trop extrême, trop explosive pour le présent. La Rébellion a une valeur à titre mémoriel. Quand elle surgit, vivante – occupation d'un campus ou marche échevelée à travers les rues – elle doit être rapidement réprimée. Il y a, dans le libéralisme, une forme de capture spectaculaire qui ne fait que neutraliser la révolte en la transformant, toujours plus, en image, en histoire apprivoisée à exposer dans les galeries du pouvoir, en résistance réduite avec succès à l'état de chose du passé. L'imagination libérale célèbre la révolte comme représentation tout en travaillant activement à pacifier sa présence réelle. Elle cherche à en consommer le potentiel explosif afin d'en archiver et exposer ce qu'il en reste de cendres. Aspergés de gaz poivre et entravé par collier rilsan, les manifestants reçoivent l'instruction de se soumettre et de se rendre à leur défaite d'aujourd'hui afin de pouvoir être reconnus comme justes demain, de se repentir maintenant afin que, lorsque le combat sera terminé et qu'ils auront perdu, ils puissent être à nouveau rachetés.

La récente vague de protestations contre le génocide en Palestine n'a pas échappé à cette confusion, qui fonctionne comme une forme de pacification interne. Le libéralisme triomphe partout où l'on convainc ceux qui descendent dans la rue de subordonner l'acte de résistance à sa représentation spectaculaire, où l'on estime que la révolte contre le pouvoir n'est finalement jamais qu'un moyen d'être reconnu par les puissants. L'aphorisme d'Arendt selon lequel « le révolutionnaire le plus radical deviendra conservateur au lendemain de la révolution » ne fait que révéler à quel point le libéralisme a colonisé la compréhension de la révolte, à quel point toute forme de résistance ne peut être envisagée que comme un énième dialogue avec le pouvoir seulement voué à se faire représenter plus pleinement en son sein, une autre image à incorporer dans le panorama de la gouvernance libérale. Le slogan « The Whole World is Watching », qu'on entend régulièrement dans les manifestations au moment même où les gens sont jetés à l'arrière des fourgons de police, est significatif du degré d'assimilation de certains à leur propre image. Alors que le problème, bien entendu, est précisément que les gens ne fassent que regarder, que même les insurgés en puissance se mettent à penser qu'être vu est, au fond, une fin en soi, que le désir de reconnaissance l'emporte sur le désir de révolte.

La récupération de la révolte par le libéralisme est ce qui lui permet de demander pardon pour tous ses péchés, d'être perpétuellement lavée et de renaître. La pénitence qu'il paie pour tous ses torts historiques devient une source non seulement de consécration, mais aussi de renaissance. La domination passée est transformée en matière à marketing, en monuments et en musées, preuve du progrès de l'ordre libéral vers la perfection. Les crânes fendus par les flics de Selma sont présentés comme le testament d'une Amérique post-raciale, plutôt que comme l'une des pièces à conviction du dossier de la brutalité raciale qui ne cesse de s'étendre. De même que les sociétés libérales commémorent systématiquement leur propre violence passée pour affirmer qu'elles en ont libéré le monde, elles insistent sur le fait que leur violence actuelle fait partie intégrante de l'ordre libéral et qu'elle doit être préservée pour pouvoir l'absoudre une fois de plus. Tout ordre libéral aspire à vous dominer sans en avoir l'air, vous réprimer tout en se présentant comme le dernier rempart contre la répression.

Sur les vitraux des cathédrales du libéralisme, on trouve des unités de combat exclusivement féminines bombardant des camps de réfugiés dans le lointain, des fabricants d'armes aux conseils d'administration composés de toutes les couleurs de la diversité et des gardiens de prison formés à ne pas mégenrer leurs détenus lorsqu'ils les enferment en cellule à la tombée de la nuit. En embrasant, de manière inclusive, la terre entière de ses flammes, l'Enfer s'approfondit de jour en jour. En diversifiant le combustible, on peut continuer à brûler les vies racialisées, sexualisées et classées – points d'incandescence de l'incendie. Quoique le libéralisme ne puisse pas promettre de modérer sa violence, il s'engage néanmoins à représenter et à reconnaître, au cours de son extension, chaque personne avec toujours plus d'équité. Tout peut être conscrit et scripté. Que brûle l'énergie sauvage de la révolte ! Un saint docile viendra se substituer aux fumées.

L'idéologie présente également un troisième caractère : elle est arme de contre-insurrection. Elle est mobilisée afin d'incorporer et de réabsorber l'énergie de la révolte. Son opération vise à la fragmenter, à déclarer puis aiguiser les divisions entre sauvés et damnés, paroles de raison et cris de folie, le manifestant sanctifié et l'émeutier maudit. Lorsque les autorités libérales dialoguent avec les soi-disant représentants d'une révolte, leur but est de retourner une partie de la révolte contre elle-même. Avant d'envoyer leur propre police, il est souvent utile d'introduire de nouvelles lignes de division en recrutant de nouveaux officiers au sein du mouvement, sous la forme de manifestants qui ont choisi de négocier, d'accepter des concessions, et finalement de coopérer à leur propre répression. On nous avertit que si nous ne trouvons pas place dans le crématorium, si nous ne contribuons pas à y entretenir les feux sans répits, nous prenons le risque d'y être consommés. Tout le monde peut devenir un martyr. Il y a assez de place en enfer pour tout le monde.

Pour que la révolte reste une arme, pour qu'elle vaille en tant que menace, il faut briser l'envoûtement libéral. Nous n'avons pas de temps à perdre avec la quête du confort de la reconnaissance – vertueux dans la défaite – à signaler notre appartenance médiatique au bon côté de l'histoire, alors qu'elle n'est, elle-même, l'histoire, rien de plus qu'un amas d'indifférentes déflagrations. Le succès ne se mesurera pas au degré de représentation concédé par le pouvoir, au nombre d'images d'elle-même qu'accumule la révolte, mais seulement au degré d'abolition de tout pouvoir qui pourrait espérer nous reconnaître un jour.
Pour affronter l'ordre libéral, il faut commencer par reconnaître que le libéralisme ne s'oppose pas à l'autoritarisme mais bien et seulement à l'anarchie ; c'est-à-dire à tout ce qui reste incommensurable au pouvoir, à tout ce qui œuvre à le dissoudre en tant que pouvoir. Si l'autoritarisme se distingue à bien des égards du libéralisme, ils partagent tous deux un même amour du pouvoir et s'attèlent chacun à leur manière à nourrir le brasier de l'enfer. Alors que l'autoritarisme ne sait répondre à la révolte qu'en l'écrasant, le libéralisme l'intègre et la récupère, faisant montre d'une forme de pouvoir plus raffinée. En dernière instance, si l'ordre libéral juge parfois utile de condamner les excès des régimes autoritaires, il n'hésite jamais à coopérer et à s'allier avec eux. L'anarchie, en revanche, le mouvement de destitution de toute forme de pouvoir constitué, est quelque chose que le libéralisme ne peut ni capter ni transformer en carburant. L'anarchie est précisément ce qui refuse d'être représenté et reconnu, ce qui ne peut jamais être définitivement dépeint, digéré ou transformé en image. L'anarchie apparaît toujours de manière furtive, lorsqu'elle plonge dans les flammes du brasier pour les affronter.
L'anarchie ne peut pas être récupérée, elle est toujours trop profane. C'est la raison pour laquelle le libéralisme la soumet aux formes les plus extrêmes de violence et de répression. Il s'agit de l'effacer purement et simplement de la surface de la terre et de lui dénier tout au-delà. C'est aussi pour cela que dès que le libéralisme réprime l'anarchie en suspendant le droit, en s'affranchissant du vernis des normes et en déchaînant librement sa violence, on en vient à facilement le confondre avec l'autoritarisme. Distribuer des tracts entraîne des poursuites pour terrorisme, verser une caution abouti à une perquisition de votre domicile, occuper une forêt avec des tentes pour empêcher sa destruction est sanctionné par une exécution [1]. Interpelez les voyous de l'ordre public libéral lorsqu'ils brutalisent quelqu'un dans la rue et vous finirez jeté au sol et menotté. Le libéralisme ne peut pas tolérer ce qui refuse de jouer le jeu, ce qui choisit de répondre et d'entrer en relation directe avec le monde plutôt que de toujours différer, capituler et se soumettre à ce qui le représente et le réprime si densément.

C'est précisément parce qu'elle échappe au pilier de l'ordre libéral que constitue l'intégration, qu'elle résiste au confinement et au contrôle, que l'anarchie continue de représenter une telle menace. Lorsqu'un navire tente de partir avec des munitions, l'anarchie se manifeste bloquant le port. Lorsqu'une occupation d'université est violemment évacuée, l'anarchie se manifeste en multipliant les nouvelles occupations. Lorsqu'un bus est rempli de personnes interpellées, l'anarchie se manifeste en bloquant les routes qui mènent à la prison. Lorsqu'une personne se fait agripper en pleine rue par un policier, l'anarchie se manifeste par une foule qui l'entoure et le libère. Lorsque les représentants officiels tentent de faire la distinction entre les bons et les mauvais manifestants, l'anarchie brouille les frontières du conflit, redistribue les coordonnées de ce qui est en jeu et invite de plus en plus de personnes à rejoindre la lutte. Lorsque les autorités exigent que tout le monde s'identifie, l'anarchie se propage comme autant de masques protégeant les visages de la foule. Et lorsque les détenteurs du pouvoir exigent de négocier avec les représentants de la révolte, l'anarchie répond que « personne ne pourra jamais nous représenter ». Pour l'anarchie, il n'y a pas de besoin d'être racheté ou rendu juste, pas de désir d'être oint ou de s'élever à une place supérieure, mais seulement une lutte contre le pouvoir partout où notre monde et ses habitants continuent de brûler.

Une fois qu'un génocide a commencé, il ne s'épuise jamais de lui-même. Il y a toujours quelque part, quelque chose, à consumer. Le brasier s'étend et les flammes grandissent, tandis que l'ordre libéral veille à ce qu'elles brûlent égalitairement et sans discrimination. Les génocides ne s'arrêtent que lorsqu'ils sont vaincus, lorsqu'ils sont contraints de s'arrêter. Dans la révolte contre l'ordre libéral, il existe une chorégraphie insurrectionnelle et impie qui travaille à destituer l'enfer que le pouvoir a partout construit, qui aspire à destituer tout ce qui domine et à démanteler et détruire ce qui maintient le brasier allumé. Celles et ceux qui s'aventurent à éteindre ce qui nous incinère libéralement, savent qu'ils y trouveront plus de joie et de richesse que dans toutes les promesses de paradis.

Ian Alan Paul


Préfet et ministre, supplétifs du fascisme contre l'université

Par : dev
29 avril 2024 à 12:41

Le jeudi 25 janvier 2024, à l'issue d'une manifestation d'environ 500 personnes réunies contre le projet de loi immigration derrière la banderole « loi raciste, riposte antifasciste », une quinzaine de vitrines furent brisées dans Rennes, sans blessés ni arrestations signalés par la presse. Imputant la faute à des « groupes d'activistes » et suggérant l'incompétence des forces de sûreté de l'État, la maire de Rennes provoqua une réaction du préfet de Bretagne publiée dès le lendemain sur le site de Ouest-France. Dans cet entretien filmé, le représentant de l'État utilise à trois reprises, pour qualifier les briseurs de vitrines, le terme de « terroristes ». Un enseignant-chercheur de l'université Rennes 2 revient sur cette séquence et rappelle quelques évidences quant à l'usage des mots.

À l'heure où la France vient de s'incliner devant les cibles du terrorisme choisies en raison de leur statut de professeur, à l'heure où elle honore des résistants étrangers jadis dénoncés comme « terroristes » par les forces d'occupation et tout l'appareil collaborationniste, l'usage de ce terme, dans un tel contexte, ne laisse pas de surprendre, sans compter le dédain des victimes de tous les terrorismes. C'est une première honte à verser au crédit de Monsieur le préfet. À celle-ci s'en ajoute une autre : procédant par raccourcis et désireux de « faire en sorte que ces terroristes cessent de nuire », notre représentant de l'État, levant l'omerta selon ses dires, en révèle l'origine : « ces gens-là » — lire ces « terroristes » — « viennent d'une université qui s'appelle Rennes 2, où on leur laisse faire à peu près tout et n'importe quoi ». Autrement dit : vitrines brisées + étudiant·es de l'université Rennes 2 = « terroristes ».

Si la présidence de l'université visée a dénoncé « les propos choquants tenus par le préfet », cela reste tiède tant il faudrait les désigner comme indignes, comme honteux, ces propos qui cherchent à associer, insidieusement, le mot de « terroristes » à celui d'université, c'est-à-dire à confondre l'espace des savoirs critiques et de leur transmission à ce qui s'apparente à leur négation même. Comme personne, dans aucune université, n'incite à la violence et que nos efforts, au milieu d'une pénurie de moyens toujours plus criante, visent à l'inverse à offrir aux étudiant·es des modalités d'ouverture et de présence critiques au monde pour qu'ils s'en saisissent — et avec elles, leur vie propre comme notre avenir commun —, comment qualifier de telles manipulations langagières ? Monsieur le préfet est-il illettré, ne sait-il pas ce qu'il dit, ne mesure-t-il pas la portée de ses mots ?

Non, cette outrance langagière fait plutôt droit à une haine de la pensée qui s'épanche et se répand désormais partout sans vergogne : haine de la pensée critique, haine de la possibilité qu'un monde autre soit envisagé, haine du moindre écart possible face à un appareil à niveler les consciences chaque jour plus entreprenant. Mais il y a plus. Certainement encouragé par les déclarations du ministre de l'Intérieur, son référent de tutelle — « Monsieur le préfet de Région s'est bien exprimé et je suis parfaitement solidaire de ses propos. » (Ouest-France, 13 février 2024) —, ledit préfet fit le pédagogue pour un nouvel entretien (Le Télégramme, 28 février 2024). Interrogé sur d'éventuels regrets quant à l'usage du terme de « terroristes » pour qualifier des « mouvements d'extrême-gauche » briseurs de vitrines, mouvements supposément constitués d'étudiant·es de l'université (ni des hommes ni des femmes donc, uniquement des étudiant·es de l'université), le représentant de l'État réfuta à deux reprises toute espèce de remords, mettant à chaque fois en avant, fautivement d'ailleurs et toujours sans le moindre sentiment de honte, l'argument suivant : « Je fais toujours mienne cette phrase de Camus : “Ne pas nommer les choses, c'est ajouter du malheur au monde.” »

Comment comprendre cette honte supplémentaire imputable ici au préfet comme au ministre de l'Intérieur, c'est-à-dire à l'appareil répressif d'État, sinon comme une honte infinie, nourrie d'un mépris sans bornes à l'endroit de la pensée libre, une honte sans regrets ni remords et que jamais ne perçoivent les promoteurs des fascismes contemporains, ennemis de la complexité.

Si Monsieur le préfet souhaite nommer à bon escient (mais y échouant lamentablement, y échouant honteusement), à nous de le faire également depuis nos amphithéâtres exposés à ses outrages ; car oui Monsieur, en vérité, votre tutelle et vous n'êtes au bas mot que les supplétifs du fascisme présent. Quand ce dernier ânonne comme un disque rayé sa haine de l'autre, vous accommodez son langage, vous lui ouvrez les portes d'un vocabulaire policé et défonçant à la hache du slogan et de la communication les vivantes agoras de nos universités, vous lui déroulez le tapis rouge par ce discours réducteur : étudiant·es des universités = vies critiques = pensées critiques vivantes = « terroristes ». Vous vous piquez de Camus, mais à cet usage frelaté d'une œuvre d'envergure nous répondons d'abord, avec Jean Cassou, dans un ouvrage qui devrait vous faire réfléchir : « Ce à quoi nous trouvons à redire, c'est que nul ne trouve à y redire. Ce qui nous irrite, c'est l'impuissance générale à s'irriter » (La mémoire courte). Et nous citons aussi Roland Barthes qui, ici, vous va justement comme un gant : « La nuance, si on ne l'arrête pas, c'est la vie et les destructeurs de nuances (notre culture actuelle en connaît beaucoup), […] je les vois comme des hommes morts et qui, du sein de leur mort, se vengent en tuant les nuances. » (leçon du 27 janvier 1979 au Collège de France)

À ce stade, nous ne pouvons vous faire crédit d'aucune tenue, d'aucun maintien ni d'aucune consistance ; procédant par allusions et par amalgames, vous vous complaisez à additionner les contre-vérités pour mieux discréditer ces lieux qui, par nature, parce qu'ils sont des lieux de pensée, de savoir et de critique, des lieux d'échanges comme d'épanouissement des singularités plurielles, résistent à votre volonté crasse de tout réduire à l'individu uniforme, contrôlable, discipliné, l'individu ordonné. Pour le dire autrement et depuis l'université qui nous accueille, vous êtes aujourd'hui, représentants de l'État, notre honte, vous êtes notre déshonneur, vous êtes notre indignité et nous qui, à chaque instant, cherchons à peser les mots pour transmettre des pensées critiques qui sont aussi et en même temps rendues ainsi vivantes en l'honneur de nos étudiant·es — ne pas, ne jamais les prendre ni pour des numéros ni pour de simples compétences mobilisables-jetables par le capital —, nous n'avons aucune gêne à vous dire combien, à cette heure, votre bassesse et votre médiocrité vous révèlent en supplétifs d'un fascisme s'immisçant dans nos vies avec votre complicité, fascisme contre lequel, sans discontinuer et toutes nos forces motrices, nous lutterons.

Un enseignant chercheur de l'Université Rennes 2

Le Perpette Bar : une « expérience ludique et immersive » de la prison

Par : dev
29 avril 2024 à 11:02

En janvier 2024, au cœur du 2e arrondissement de Paris s'ouvre un nouveau bar « immersif » animé par un petit groupe de comédien.es : le Perpette Bar. Le concept est le suivant : pour une cinquantaine d'euros, vous enfilez un costume de prisonnier et passez 1h30 derrière les barreaux d'une prison « vintage » dans laquelle vous pouvez déguster des cocktails signatures ou des tapas et jouer le rôle d'un.e détenu.e.

Sur Instagram, une blogueuse en fait la joyeuse promotion lors d'une vidéo :

« Et si on allait se faire enfermer dans une prison ? Si vous êtes un peu barrés comme nous, vous pouvez faire cette expérience grâce au nouveau bar immersif : Perpette. Durant 1h30 vous vous retrouvez derrière les barreaux de cette prison haute sécurité au coeur de Paris. (…) Malgré la sévérité du directeur et l'ambiance lugubre, vous bénéficierez d'un banc de cellule plutôt confortable. Vous découvrirez aussi la solidarité entre prisonniers ainsi qu'avec le gardien de prison. (..) Finalement quand on arrive à se libérer, on regrette presque de devoir quitter les lieux »

Une dizaine de vidéos du même type, toutes plus enjouées les unes que les autres et réalisées par des promoteurs et promotrices via Instagram, circulent pour accompagner l'ouverture du Perpette Bar. Certaines mettent en lumière le côté « fun » de boire des cocktails en prison, d'autres insistent sur l'expérience d'enfermement « improbable », « insolite » et « inédite ». Sur ces vidéos, nous pouvons voir différentes « cellules » délimitées par des barreaux, dans un sous-sol aux murs en pierre et au plafond arrondi comme une ancienne cave à vin. De jeunes adultes vêtu.es de combinaisons orange trinquent dans des gobelets en métal, dégustent des mezzes sur un plateau de cantine ou posent devant un mur avec les unités de mesure imprimées pour le mug shot (la fameuse photographie d'identité judiciaire). Les lumières sont plutôt chaudes, l'ambiance presque intimiste et le sol en tomette plutôt sympathique. Les bancs sont « confortables » et « les tapas rendent l'expérience encore plus agréable ». « Comme un des gardes est un peu corrompu, il te ramène des cocktails et des tapas », nous explique une autre influenceuse dans sa vidéo. Un bloguer propose quant à lui, sur fond de musique inquiétante, une version virilisée de l'expérience : « je découvre mes co-détenus, de sacrés loubards qui font du blues et de la muscu, aujourd'hui c'est jour de fiesta à la prison, p'tit repas de seigneur et p'ti cocktail dans la cellule qui ne va pas tarder à être une cellule de dégrisement ».

Comme il est écrit sur le site web, « malgré » le décor de prison, le Perpette bar se prête à de nombreuses situations :

« Que ce soit pour une sortie entre amis ou en famille, pour célébrer un anniversaire ou un EVG/EVJF, pour un rendez-vous romantique ou toute autre occasion justifiant une immersion derrière les barreaux dans la contrebande des années 1960, Perpette est le cadre idéal pour une soirée singulière, mêlant une atmosphère à la fois intime et mémorable. »

La rhétorique marketing des promoteurs Instagram aussi bien que le concept du bar me sidèrent. Comment est-il possible, entendable, qu'un lieu comme la prison, puisse faire l'objet non-ironique d'une appropriation capitaliste pour distraire une clientèle bourgeoise parisienne ? La dimension scandaleuse résonne également chez mes proches qui eurent, à quelques exceptions près, le même type de réaction : « à quand une expérience immersive d'une traversée de la Méditerranée ? À quand une expérience immersive dans un camp de migrants tant qu'ils y sont ? ». Le « à quand » me semble pointer - à juste titre - les limites sans cesses franchies et repoussées de la bêtise et de l'indécence de l'industrie capitaliste du divertissement.

Un de mes premiers réflexes a été justement de voir comment le projet du Perpette bar avait été reçu par les internautes qui comme moi découvraient le bar via ces vidéos Instagram. Beaucoup de commentaires jugeaient cette expérience immorale, ridiculisaient la vacuité de l'existence des parisien.nes, ou se moquaient des passe-temps des blanc.hes ; ce qui me fit sourire et me soulagea un peu. Les commentaires défendant le projet accusaient quant à eux le moralisme de ses détracteurs mais plus encore comparaient l'expérience du Perpette bar à celles des escape games qui, selon eux, seraient aussi apolitiques que ludiques. Un internaute nous interpelle dans ce sens : « Est-ce que vous diriez la même chose d'un espace game ou d'un jeu vidéo ? », demande-t-il, « par exemple si on joue à un jeu de guerre, ça ne veut pas dire qu'on veut faire la guerre pour de vrai… Voyez cette expérience comme un jeu qui ne manque de respect à personne, dès fois il faut apprendre à se détendre ».

Apprendre à se détendre est-ce laisser de côté tout esprit critique ? Pas sûr. Dans la mesure où une représentation définit un mode d'accès au réel, comment ne pas penser que ce type de projet qui glamourise l'incarcération ne voile pas en même temps des problématiques liées au système punitif et carcéral, aux conditions d'enfermement et de réinsertion par la suite - et j'en passe. Dans l'expérience du Perpette bar, il y a la réalité matérielle des corps privilégiés des client.es qui jure avec celles des corps incarcérés. Le commentaire d'un internaute va dans ce sens : « où sont les noirs ? »

Que l'expérience carcérale soit l'objet d'une curiosité déplacée, que la prison soit appréhendée comme une hétérotopie ou investie de fantasmes comme s'il s'agissait d'une contre-culture branchée et glamourisée - à l'instar de la série Orange Is The New black - sont pour moi de l'ordre d'un déjà-vu pénible. Mais que l'incarcération devienne un loisir, ou une expérience de consommation bourgeoise et ludique, cela me choque au plus haut point. Comment dès lors proposer une réflexion critique et sortir de la dialectique moral/immoral dont s'affranchit par ailleurs « l'esprit capitaliste » ? Il y a tout une littérature à laquelle je suis redevable et qui me permet de proposer une première piste de réflexion sur cette étrange acceptabilité sociale dont bénéficie le Perpette Bar. Je pense notamment à ces ouvrages qui analysent les nouvelles formes du capitalisme à l'instar des travaux de Sophie Corbillé, mais aussi à ceux de la sociologue Eva Illouz sur les marchandises émotionnelles ou encore à l'ouvrage de Marc Berdet, Les Fantasmagories du Capital. Ces lectures encouragent à prendre au sérieux les espaces comme le Perpette Bar, ces espaces « ludiques » et capitalistes qui ne sont jamais apolitiques ou anodins mais qui toujours trouvent leur justification dans une rhétorique de l'amusement, du plaisir ou de la fiction inoffensive : « dès fois, il faut apprendre à se détendre ».

Le projet du Perpette Bar s'inscrit dans un contexte d'émergence du secteur lucratif des « expériences immersives » comme les escape games, ces jeux d'évasion grandeur nature qui émergent dans les années 2010 en France. Selon la sociologue Eva Illouz, l'idée d' « expérience » présente dans ce qu'elle appelle les « marchandises émotionnelles » tend à nous faire oublier qu'il s'agit de produits de consommation fabriqués. Les pratiques de consommation et la production d'émotion sont simultanées et se confondent dans un fantasme d'authenticité. Par exemple, les agences de tourisme ne prétendent pas seulement vendre un service de location et d'activité mais plutôt un « moment » ou une « expérience ». Eva Illouz écrit : « Ces produits de consommation sont présentés comme des expériences ; ils proposent des ambiances, des sensations destinées à se transformer en souvenirs et en histoire à raconter plus tard ».

C'est précisément cette rhétorique de l'histoire à raconter et de l'expérience authentique qui anime en premier lieu les discours promotionnels des blogueurs et blogueuses. Pour elles et eux, aller en prison relève de l'improbable au sens où il n'est pas même envisageable que leur parcours de vie soit un jour traversé par un passage en prison. Si cette probabilité avait été plus grande ou si un.e proche avait été en prison, ils et elles n'auraient peut-être pas montré autant d'enthousiasme.

La dimension improbable tient également à la situation géographique du bar, au cœur du 2e arrondissement de Paris. L'expérience d'enfermement dans une cellule est finalement rendue accessible au cœur du Paris commercial et touristique. Cette expérience d'une marginalisation artificielle et provisoire au centre de l'hypercapitalisme parisien a quelque chose d'ironique, quand on sait que les prisons françaises tendent depuis de nombreuses années à être déplacées aux périphéries des villes. Le Perpette Bar se situe donc dans un arrondissement riche et touristique de Paris et cible une clientèle au moins à l'aise financièrement. Comme nous pouvons le lire sur le site web : « Le prix d'une session est de 49,50 € par personne. Ce prix comprend deux cocktails, un shot (avec ou sans alcool), un plateau de tapas à partager avec votre groupe et le show de 1h30 avec nos comédiens experts en théâtre immersif ! ».

La consommation de cocktails, la rhétorique de l'histoire à raconter et le fait de se prendre en photo en costume de détention sont trois pratiques qui fondent la valeur symbolique et capitaliste du Perpette Bar. Les client.es du Perpette Bar marquent ainsi, plus ou moins consciemment, leur statut social. Leur façon de consommer (dans) cet espace donne à penser que la valeur d'usage du Perpette Bar est une valeur à la fois symbolique mais surtout, comme le dirait Gernot Böhme une valeur de « mise en scène » : le Perpette Bar s'inscrit pleinement dans la logique d'un capitalisme esthétique où sont vendues les fameuses « marchandises-expériences », du « cool », des occasions de se mettre en scène - mais seulement pour les personnes qui peuvent se le permettre financièrement et qui y trouvent un intérêt symbolique.

La question du public ciblé me paraît centrale précisément parce que ce public ou plutôt cette clientèle est celle-là même qui n'ira probablement jamais en prison. Plus encore, le Perpette Bar, à l'instar des escape games, cible des start-up et des entreprises comme le suggère l'onglet « Team-Building », placé stratégiquement au centre, entre l'onglet « concept » et « info » de la page d'accueil du site. Pour élargir sa jeune clientèle aux collègues de travail à l'occasion de team building, le Perpette Bar mise de nouveau sur l'expérience de marginalisation des prisons où on « échappe à la norme », mais cette fois pour sortir des cadres de travail usuels :

« Perpette, c'est une idée de Team Building tendance qui sort de l'ordinaire et vous garantit de ravir tous vos collaborateurs. Nos sessions spéciales et uniques permettent à votre équipe d'être réunie au même endroit, d'évacuer le stress et de passer un moment convivial tout en tissant des liens forts »

Le Perpette Bar fabrique un espace ambigu : il s'agit à la fois d'une fausse prison où on peut se mettre dans la peau d'un.e détenu et en même temps d'un endroit tendance et convivial, un « cadre idéal pour une soirée insolite ». Je me demande alors comment le concept du Perpette Bar peut se maintenir sur cette étrange ligne de crête ; et quelles sont les stratégies esthétiques nécessaires à la fabrication de cette drôle de marchandise. Quels ont été les choix fictionnels, et, puisqu'il s'agit aussi de théâtre, comment vont-ils se débrouiller pour mettre en scène les relations entre gardien.es et détenu.es ?

Le scénario déployé sur leur site web nous donne déjà un premier aperçu :

« Nous sommes en 1961, en plein cœur de Paris à la Prison de la Perpette où l'as de la contrebande, LA FOURMI, vient d'être extradé de Caracas. Depuis plus de vingt ans, LA FOURMI a créé un réseau sans précédent de contrebande entre Caracas et le port du Havre. Cette incarcération signifie-t-elle la fin d'une ère ? Ou juste d'un passage pour LA FOURMI aussi bien connue pour ses multiples évasions que sa passion pour le rhum. Rejoignez LA FOURMI en cellule et vivez avec elle une aventure unique. Elle vous prendra certainement sous son aile pour déjouer les plans de la direction de cette prison, l'une des plus strictes de France depuis la nomination du directeur LEROY, réputé pour sa gestion intransigeante, et toujours accompagné de son second, POULAIN, sous-directeur quant à lui affable et fort maladroit. Heureusement pour vous, il semblerait que LA FOURMI ait déjà réussi à tisser des liens forts avec la cuisine de la prison. Les cuisiniers y serviraient des soupes spéciales… Une des surprises que LA FOURMI vous réserve dans cette aventure insolite et rocambolesque ! »

Sans grande surprise, le scénario nous vend un certain exotisme américanisé de la contrebande et de l'évasion à la fois fantasmatique - Caracas, le rhum …- et effective - sortir de la prison-. Le duo Leroy et Poulain reprend quant à lui les duos de vilains chez Disney avec un chef sévère et un second plus idiot et/ou affable qui incarne la touche humoristique immanquable et nécessaire à toute dédramatisation. Les relations entre les détenu.es et les membres de l'administration pénitentiaire ne peuvent alors qu'être cartoonesques et légères : « Nous sommes ici dans une prison ! Vous vous croyez en vacances à Pattaya là ? », gronde le directeur de la prison à l'adresse des nouvelles et nouveaux détenu.es. Bien évidemment, scénario et scénographie bordent l'expérience des consommateurs et consommatrices : il ne s'agirait pas d'entrer dans une prison en étant désoeuvré.es et d'ailleurs, les clients sont libres d'indiquer sur une feuille à leur arrivée, les motifs de leur incarcération. L'improvisation permise par la dimension interactive du théâtre a ses limites, tout est partitionné. Il n'y aura pas d'émeutes au Perpette Bar, on joue au gardien et au prisonnier mais il y a des règles. Le récit proposé est « captivant » au sens de « qui maintient captif », dans la mesure où il reconduit une certaine image indépassable de la prison comme d'un endroit de contre-culture ou l'autorité est moquée.

Le storytelling du Perpette Bar situe l'expérience théâtrale/immersive dans une prison des années 60, ouvertement « inspirée par l'univers cinématographique hollywoodien ». Pourtant, le Perpette Bar semble entretenir une ambivalence entre l'inspiration ouvertement fictive du cinéma hollywoodien et la promesse d'une certaine « authenticité ». Le costume orange des détenu.es n'existe pas en France mais plutôt aux Etats-Unis et à partir des années 70 où il était utilisé essentiellement lors des transferts de prisonniers à l'extérieur. Cet amalgame nous renseigne moins sur une méconnaissance des prisons françaises que sur l'intention ouvertement fictionnelle du Perpette Bar. « C'est un truc de fiction totale », dira un acteur interrogé par le Parisien. Et son collègue de dire :

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« Il y a des gens qui diront qu'on ne peut pas rire de tout, on n'a pas le droit, c'est trop sérieux comme sujet, c'est plus un truc de gamin où on est : les gangsters, les policiers, les voleurs… c'est comme si on regardait une série américaine. On voit l'univers carcéral mais ça cartonne et personne ne dit « ohlala c'est pas bien » (sic) »

Tout se passe donc comme si la fiction déployée au Perpette Bar était exempte de regards critiques ou de responsabilité parce qu'elle tourne le dos aux « vraies prisons », qu'elle rompt toute prise de risque en dissociant la fiction du réel. Le Perpette Bar est une capsule fictive, hors-temps et consensuelle qui fonctionne comme une véritable enveloppe déculpabilisante.

Ainsi, quand les clients pénètrent dans le Perpette Bar, iels adhèrent au projet moins pour faire l'expérience de la prison que pour faire l'expérience de l'image fantasmée hollywoodienne de la prison. En somme il s'agit d'une expérience d'immersion dans l'authentiquement faux, paradoxe inhérent aux fantasmagories capitalistes à l'instar des parcs d'attraction ou des centres commerciaux géants. Et pourtant, à écouter certains et certaines clientes, cette distinction entre fiction et réel est beaucoup moins évidente. Certain.es recherchent dans le Perpette Bar une prolongation de la série Orange Is The New Black, d'autres une expérience ludique de l'autorité et d'autres enfin un vague aperçu du circuit carcéral. L'enjeu n'est donc pas de se croire vraiment en prison mais d'éprouver malgré tout un simulacre d'incarcération. Tout se joue dans le « je n'y crois pas et pourtant c'est tout comme ».

Ainsi, et selon la réflexion Marc Berdet, nous pourrions dire que le Perpette Bar fonctionne comme une fantasmagorie post-moderne :

« Le visiteur vérifie la validité de ses stéréotypes, s'assure qu'il reconnaît ce qu'il connaissait déjà. (…) Les fantasmagories post-modernes ne jouent pas vraiment, comme les modernes, avec l'inconnu, le lointain. Elles reproduisent du connu, du familier. Ce ne sont pas des images étranges à interpréter, mais des signifiants communs, trop communs, qui parlent d'eux-mêmes ».

La représentation fantasmagorique de la prison que véhicule le Perpette Bar s'inscrit à contre-sens des projets pédagogiques, artistiques ou militants qui visent à informer et à faire prendre conscience de ce qu'est la prison. Continuer de promouvoir ce type de fantasme revient à alimenter des discours hégémoniques quand d'autres tentent de les défaire.

Rien de nouveau ici, mais il y a un pas de franchi entre représenter à l'écran une fiction glamourisante de la prison et proposer « la prison » comme un thème attractif, une expérience désirable ou ludique. Dans les escapes games qui prennent la prison pour décors, les client.es sont acteurs et actrices, le but étant de s'échapper et d'évoluer d'une pièce à l'autre à l'aide d'indices. Il n'est alors pas question d'enfiler un costume de prisonnier et d'incarner, le temps d'une pièce de théâtre, le rôle d'un.e détenu.e dans sa cellule. Qu'est-ce que signifie le fait de rendre le rôle de détenu.e disponible et ludiquement exploitable ? Et comment, par la suite, penser ces corps qui jouent à être enfermés ?

Zoé Théval

bellum internecinum

Par : dev
29 avril 2024 à 10:33

Le philosophe Alain Brossat s'apprête à publier Un peuple debout – La Palestine en lutte contre la colonisation israélienne (L'harmattan). Nous en présentons ici quelques « bonnes feuilles » où l'on apprend comment le « terrorisme » est un « vocable pourri » qui sert les fins de l'« opération othering », où la scène primitive de la guerre coloniale reste la Nakba et se fonde sur un « bellum internecinum » (une guerre d'extermination), où l'on déjoue, enfin, certains sophismes pour nous sortir des régimes de terreur.

Opération Othering

L'un des moyens de la propagande médiatique en France consiste dans le recours perpétuel aux mots « terrorisme », « terroristes ». Que révèle cette façon univoque de présenter les choses ?

Dans la langue corrompue des élites gouvernantes, des médias et de faiseurs d'opinion de l'Occident global, la qualification de « terrorisme » qui s'est immédiatement imposée en guise de penser/classer de l'action offensive conduite par le Hamas, tout comme les rapprochements avec le 11 septembre, ont une vocation déterminée : il s'agit d'une opération performative d'othering tout à fait exemplaire : seuls des « autres » totalement étrangers à notre monde, celui de la civilisation et de la démocratie, peuvent être les auteurs d'une opération aussi barbare. Il s'agit bien, à cette occasion, de tracer une frontière infranchissable entre ces autres qui osent recourir, en état évident de légitime défense à la violence (Gaza fait l'objet d'un siège et d'un blocus particulièrement draconiens) – et nous-mêmes – l'étiquetage immédiat de l'action conduite par le Hamas comme terroriste trouve donc sa contrepartie naturelle dans l'affichage tout aussi immédiat de la solidarité sans condition des démocraties occidentales avec Israël. A cette occasion et comme par automatisme, c'est la machine identitaire qui se remet en marche, dans toute son abjection : nous voici tous Israéliens, comme nous fûmes, « tous Américains » au lendemain du 11 septembre, sans exception ni échappatoire. Et ce « nous », c'est le tout de la civilisation, sans reste – ce qui s'en sépare, s'y oppose ou lui résiste, quelles que soient les manières dont ce nous de la total-démocratie blanche impose ses conditions, c'est du terrorisme, de la barbarie, cela s'exclut soi-même du territoire de la vie commune et du monde humain. On a vu, après le 11 septembre, toutes les beautés de cette relance forcenée du principe d'identité. On va le voir à nouveau dans les temps qui viennent ; il y eut (et il y a encore) Guantanamo, les vols noirs de la CIA, la chasse à l'islamiste tous azimuts ; il y aura désormais ces appels décomplexés à mettre un point final à l'odieuse « question palestinienne » – les virer en masse de leur terre ou bien, les faire crever à petit feu de faim, de soif, d'absence de soins et d'électricité, comme Israël, dès le lendemain de l'opération éclair conduite par le Hamas, a commencé à le faire – ou une combinaison des deux : déportations + assèchement des conditions élémentaires de la survie pour les Palestiniens.

Mais ce qui trouble, bien sûr, c'est la facilité avec laquelle l'opinion moyenne, dans les espaces du Nord global, adopte ce vocable pourri de « terrorisme ». C'est que, pour la classe moyenne blanche en particulier, barricadée dans sa condition immunitaire, le Palestinien qui s'expose à la mort pour la cause de son peuple et pour sa foi ne peut être qu'un autre absolu, un alien d'une très inquiétante étrangeté – son courage, son héroïsme, son sacrifice, la puissance de son geste accuse par plus d'un trait l'inconsistance et l'inanité, la pauvreté de ceux qui, pour rien au monde, n'iraient exposer leur précieux capital humain, individué à mort, pour aucune cause au monde. La qualification des combattants palestiniens qui ont sacrifié leur vie pour la cause palestinienne, lors de cette opération, comme dans tant d'autres, en tant que « terroriste », cela relève ici d'une pure abréaction d'un monde dont les conditions demeurent envers et contre tout irréductibles au nôtre, d'une hétérotopie inconcevable dans laquelle un chahid est un chahid, avec toute la gloire qui s'attache à son nom. Et derrière tout cela, bien sûr, il y a aussi, la toute-puissante haine de l'islam en tant que cette religion demeure, dirait-on, aujourd'hui, la seule qui soit suffisamment vivante pour soulever, à défaut de pouvoir la renverser pour de bon, la montagne de la machine de guerre israélienne. Là aussi, c'est le ressentiment contre ce qui les surplombe, et de très haut, ce qui demeure hors de leur portée, qui anime les interminables cohortes de l'islamophobie consensuelle – une espèce qui ne croit plus à rien qu'à sa petite cuisine du moment et à la dernière en date des innovations en matière de police des mœurs ne saurait avoir la moindre intuition des dispositions dans lesquelles le jeune homme, à peine un adulte, qui part au combat, sachant qu'il n'en reviendra pas, sauf miracle, prend congé de ses proches avant de s'enfoncer dans la nuit, son arme à la main. Il n'existe aucune commune mesure entre ceux qui, tout naturellement, gravent le matricule du terrorisme sur la mémoire de ce brave (au sens où l'étaient les Indiens qui tombaient sous les balles des fusils à répétition des conquérants en tuniques bleues l'étaient) et ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour exposer au monde, une fois encore, que les Palestiniens sont un peuple debout.

Quand le colonisé prend les armes

La chose est constante : quand le colonisé prend les armes, ce n'est pas pour conduire une guerre juste et élégante alignée sur la Convention de Genève, c'est pour en finir avec ce qui l'exténue, ce qui commence par l'extermination de toute incarnation de la figure générique du colon et de la colonisation qui lui tombe sous la main. C'est du Fanon de base. Du coup, ceux qui, avec leur cœur gros comme ça, vivent confinés dans l'horizon de la déploration et du blâme, perdent tous leurs repères, ils ne reconnaissent plus dans le barbare (l'esclave révolté) d'aujourd'hui la malheureuse victime d'hier et, dans leur désarroi, leur déception, en viennent rapidement à se retourner contre leurs protégés d'hier – puisque vous voici mués en « terroristes », ne comptez plus sur nous pour vous défendre, tout au contraire : prêts à adhérer à la sainte-alliance contre le terrorisme palestinien et international.

La première des urgences, donc, à l'heure où les dirigeants israéliens proclament que leur aviation s'apprête à faire de Gaza un nouveau Dresde, ce sera d'établir solidement que le Hamas s'est rendu coupable de crimes contre l'humanité ; qu'il importe que, toutes affaires cessantes, ses dirigeants soient traduits devant une juridiction internationale adéquate, l'État d'Israël s'y présentant dans la position avantageuse du plaignant…

Le défaut de l'armure des humanistes/humanitaires à la Camus ou Victor Serge, ici, c'est Facebook – s'il fallait qu'ils fabriquent un message indigné chaque fois que l'armée israélienne fait une descente dans un camp palestinien, à Jénine ou ailleurs, dans une ville où les Palestiniens sont ghettoïsés et terrorisés par les colons fascistes, comme Jéricho, chaque fois que l'aviation israélienne détruit un immeuble ou deux à Gaza, au prétexte que la famille d'un chef terroriste y vivrait, ils n'en finiraient pas et ils n'ont pas que ça à faire. Alors, ils laissent tomber, ils font comme tous les autres, ils se soumettent au régime de la normalisation de la terreur et l'attrition exercées par l'État d'Israël contre les Palestiniens. Ils réservent leurs messages indignés pour les grandes occasions – à moins de cent morts, ça demeure de la routine, le business as usual de l'État hébreu dans son traitement énergique de la question palestinienne.

Mais que sur ce fond de soixante-quinze ans de terreur et d'attrition ininterrompus, fasse irruption sur un mode strident cinq minutes, non, deux jours de contre-terreur palestinienne, et voici les messageries qui vrombissent, chauffées à blanc – insupportables actes de barbarie, crimes contre l'humanité, fanatisme sans bornes, etc. C'est ici, au tournant de l'activisme sélectif sur Facebook, que les philistins sont attendus : au fond, ce qu'ils ne supportent pas, mais vraiment pas, c'est que ce soient des Blancs qui meurent – je ne dis pas des Juifs afin d'éviter d'aggraver mon cas, mais aussi parce que ce qui est fondamentalement en jeu ici dans l'indignation collective, c'est bien cela : la solidaritéd'espèce. Les autres, quand ils souffrent du fait du colon blanc, on les plaint, un peu ou beaucoup. Mais sans aller jusqu'à désigner le persécuteur comme un ennemi de l'humanité et en tirer les conséquences – il est blanc.

Cependant, que le colonisé se saisisse de ce qu'il a sous la main, le couteau ou l'équivalent, qu'il commence à égorger ce qui a le visage de l'ennemi, et le voici exclu à jamais des rangs de l'humanité. La façon dont le grand juge blanc évalue les crimes des uns et des autres obéit à une logique spécique, raciale – la raison, d'ailleurs, pour laquelle la colonisation est rarement associée par les juristes et les professeurs de sciences politiques blancs au génocide. Et pourtant : les nazis préparaient leurs exterminations en secret, les Israéliens, eux, sont tellement assurés de leur bon droit et de leur impunité qu'ils proclament à l'avance qu'ils vont transformer en désert inhabitable, à la romaine ou à la grecque, la moitié de la Bande de Gaza – ils auraient tort de s'en priver, d'ailleurs, les gouvernements occidentaux observent un silence équivalant au consentement. Pour un peu, on considérerait l'« ordre » intimé par les autorités israéliennes à la population de Gaza d'évacuer la ville comme un geste humanitaire. Mais non : c'est le supplément cynique et nihiliste d'un crime innommable qui se prépare et se conduira en toute impunité.

bellum internecinum

Ce qu'ont oublié (sciemment ou par absence de réflexion) la très grande majorité des commentateurs de l'opération conduite par le Hamas, constamment portés à tonner contre la barbarie du massacre indiscriminé des civils, c'est que les règles de la guerre coloniale, c'est le plus fort, le colonisateur, qui les fixe. Le colonisé ne fait, en matière de violence destinée à terroriser, que se régler sur son exemple. Ce qui est tout particulièrement le cas dans l'épisode qui nous occupe ici. La scène primitive de la guerre coloniale dans le contexte de laquelle la population civile est frappée de façon massive, systématique et indiscriminée, avec son cortège de massacres, d'expulsions et de déportations (autant de violences destinées à inspirer la terreur à ceux qui les subissent), c'est la guerre qui conduit à l'établissement de l'État d'Israël, et dont la Naqba est partie intégrante. De ce point de vue, on est fondé à dire que la violence coloniale, la guerre perpétuelle faite au colonisé, c'est une chose qu'Israël, comme État et puissance, a dans le sang..

Dans l'histoire de la colonisation européenne, occidentale, on a vu parfois s'imposer dans les pays colonisés, un certain ordre colonial, c'est-à-dire une certaine stabilité qui, même si l'existence de la colonie, sous quelque forme que ce soit, suppose la permanence d'un certain état d'exception, pour les colonisés, pouvait créer l'illusion que l'état de guerre entre colonisateurs et colonisés était suspendu. En Israël/Palestine, une telle illusion n'a jamais pu prendre racine, les Palestiniens n'ont jamais accepté la dépossession dont ils ont été victimes et les Israéliens n'ont jamais entrepris la moindre démarche en vue de réduire l'acuité du différend qui les oppose à ceux qu'ils persistent à appeler, avec mépris, « les Arabes ». Non seulement ils n'ont pas accepté de discuter de la question des réfugiés et de leur retour, mais ils ont au contraire constamment poussé les Palestiniens à choisir le chemin de l'exil, par des moyens violents ou par ruse, par des pratiques d'attrition sans cesse renouvelées, en même temps qu'ils poursuivaient, inlassablement, leur Drang nach Osten en Cisjordanie, dans la perspective de l'établissement du « Grand Israël » [1]. Ils n'ont pas fait preuve de loyauté lors de l'épisode des Accords d'Oslo, profitant alors de l'amateurisme des négociateurs palestiniens pour assurer la poursuite de leur mainmise sur les territoires occupés [2]. Leur mentalité coloniale, avec ce mélange d'arrogance et de mépris pour le colonisé qui la caractérise (fondée ici sur la plus fragile des constructions identitaires, sur le plus imaginaire des préjugés raciaux), ne s'est jamais démentie.

Dans ce contexte, ce qui s'est sédimenté, dans la relation entre Israël comme puissance, incluant les Israéliens comme population, et les Palestiniens comme peuple, peuple national et corps collectif vivant, c'est une véritable guerre des espèces. L'affect qui circule ici d'une « espèce » à l'autre, l'affect en partage, la seule chose en partage, peut-être, c'est la haine. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la façon dont chacune des parties en présence, dans l'ordinaire de sa condition, prononce le nom de l'autre, l'intonation qu'elle y met. De cette situation, le colonisateur (et son idéologie mortifère, le sionisme) porte la responsabilité pleine et entière.

Ce ne sont pas des ennemis d'un jour, d'un temps, d'un chapitre d'histoire qui s'affrontent ici, comme dans les guerres nationales intra-européennes aux XIXe et XXe siècles – des ennemis avec lesquels on est voué à se réconcilier au chapitre suivant de l'histoire du continent. Le poison colonial a infecté les formes même de l'hostilité et secrété de l'immémorial. D'où les déchaînements de haine, avec les conduites hyperviolentes et massacrantes qui les accompagnent, quand la marmite explose. Ce n'est pas une guerre de faible intensité, et qui, à ce titre, serait en fin de compte sous contrôle, comme l'imaginaient les aveugles et les complaisants qui, jusqu'aux événements récents, considéraient la question palestinienne comme « réglée » – au profit d'Israël et de l'Occident tout entier, bien sûr. C'est au contraire une bellum internecinum (une guerre d'extermination) qui, parfois, se repose. La situation coloniale crée des conditions qui se comparent à celles d'une zone sismique ou volcanique : on ne sait pas quand la terre tremblera, quand le volcan entrera en éruption – mais cela arrivera un jour ou l'autre, c'est l'irrémissible, l'insurmontable – la violence, les morts et les décombres en forme de destin annoncé, l'horizon indépassable de la situation coloniale.

Dans un contexte de guerre coloniale, un colon n'a pas le même statut de « civil » que dans une guerre opposant des peuples de même condition, des États-nations. Les colons sont souvent armés, ils forment fréquemment des milices, montent des expéditions punitives contre les colonisés (les « indigènes ») lorsque ceux-ci deviennent indociles – c'est le cas, par exemple, à Sétif, Guelma et Kherrata, lors des événements de Mai 1945 [3], comme c'est le cas, fréquemment, en Cisjordanie occupée où les colons armés se livrent périodiquement à des exactions contre les Palestiniens, sous la protection de l'armée. Dans un contexte de guerre coloniale, la distinction entre civils et militaires tend souvent à devenir floue. En Israël, à l'origine, les kibbutzim sont autant des postes militaires que des lieux utopiques d'expérimentation de nouvelles formes de vie collective – voir, à ce propos le roman sioniste d'Arthur Koestler [4], La tour d'Ezra. Ils n'ont pas cessé de l'être après la fondation de l'État d'Israël. Les innombrables réservistes ont, dans cette stratocratie exemplaire, un statut mi-civil, mi-militaire.

D'autre part, une des caractéristiques essentielles de la guerre coloniale est celle-ci : pour le colonisateur, le colonisé qui se soulève est ce qu'était pour les Romains l'esclave révolté – aucun droit, aucune protection légale ne s'appliquent à lui, lorsqu'il prend les armes, ses combattants sont considérés par le colonisateur non pas comme une armée régulière mais comme des bandes de rebelles – pendant la guerre d'Algérie, cette désignation (les « rebelles ») faisait autorité, du côté de l'autorité et de la presse française – donc des irréguliers, des « bandits » qu'aucune loi de la guerre, aucune convention ne protège. Il en découle que les blessés et les prisonniers peuvent être torturés et abattus sans autre forme de procès, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de traces. Ces pratiques étaient de règle pendant la guerre d'Algérie, tout comme, dans un contexte différent, elles sont routinières dans les territoires occupés par Israël – les combattants armés sont ciblés, traqués, abattus comme des criminels et des nuisibles. À Gaza, les chefs des mouvements résistants armés, le Hamas et le Djihad islamique, font l'objet de tous les soins du repérage par les moyens électroniques les plus sophistiqués, en vue de leur assassinat au moyen de missiles et maintenant de drones – généralement, au passage, leurs familles et le voisinage ne sont pas épargnés par ces frappes – mais qu'importent ces détails : les enfants et les voisins d'un chef rebelle peuvent-ils sérieusement prétendre au statut de « civils » ? [5]

Du régime de terreur

Le régime de terreur, c'est celui qui consiste très précisément à exercer des représailles sur les populations, à les massacrer et terroriser en les soumettant à des bombardements massifs, au prétexte de traquer des terroristes utilisant lâchement ces populations comme « boucliers humains ». Mais ce que montrent les bombardements massifs destinés à faire table rase de Gaza, c'est bien que leur cible effective, c'est la masse humaine elle-même, qu'il s'agit de réduire, en l'exténuant et en la décimant, à une pure condition de survie, prélude à une purification ethnique. Sous la traque aux « terroristes », c'est la guerre de conquête qui se poursuit, et qui, plus que jamais, bat son plein. Ce qui est en cours à Gaza actuellement, c'est la dernière (provisoirement) des guerres de conquête coloniale conduite par une puissance blanche, celle qui est censée venger, enfin, la perte des empires et de plus récentes déroutes (en Afghanistan, dans le Sahel...).

La guerre contre le terrorisme, cela reste, en général, le masque et l'alibi de la défense et la promotion par l'Occident global de ses « grands espaces » et chasses gardées : le Moyen-Orient et ses réserves pétrolières (entre autres), la Françafrique sahélienne jusqu'aux récentes déconvenues, la péninsule coréenne et le Japon ami placés sous la menace du « terrorisme nucléaire » nord-coréen, etc.

Le nuage de poussière, particulièrement dense en ce moment, déployé dans l'Occident global autour du terrorisme, a pour vocation de rendre indiscernable une vérité tant massive qu'élémentaire : la terreur a toujours fait partie des moyens de la politique, entendue ici dans son sens le plus extensif, et pour autant notamment que le domaine politique n'est jamais entièrement séparé de celui de la guerre. Les proliférations discursives dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les otages ont cette fonction très distincte : nous faire oublier la persistance de cet usage du terrible-terrifiant-terrorisant, dans la politique des États et des puissances légitimées ; la terreur, cela doit demeurer toujours le fait de l'autre et sa marque d'infamie, ce qui le définit non pas seulement comme ennemi du moment, mais, structurellement, comme ennemi de la civilisation. Derrière les proliférations discursives autour des mots-qui-font-peur (terrorisme, terroriste), se profilent toujours la guerre des civilisations.

Le terroriste appartient à une espèce, il s'identifie à un faciès – voyez les séries américaines à ce propos. Cette espèce porte tous les signes d'une altérité radicale qui en fait l'antagonique même de la civilisation blanche ; elle entretient de solides affinités électives avec la violence et le fanatisme – d'où, la facilité avec laquelle, dans les démocraties libérales du Nord global la figure du Palestinien peut être superposée à celle du terroriste. D'où l'infinie tolérance des opinions occidentales à l'endroit de ce qui s'affiche comme contre-terrorisme : la destruction du peuple palestinien par l'appareil de terreur de l'État israélien.

Jadis et naguère, en Occident, la terreur comme moyen d'affirmation de la puissance, comme figure de la souveraineté, s'associait à des régimes ou des personnages extrêmes, elle était constamment alliée à l'exception – la Terreur sous la Révolution française (ou la dictature bolchévik), les régimes fascistes, notamment italien et allemand... Aujourd'hui, la terreur s'est trouvée intégrée, au cœur de la police de l'hégémonie, aux dispositifs « normaux » mis en œuvre par les démocraties occidentales pour combattre ce qui fait obstacle à l'expansion de leur puissance,c'est-à-dire à la « total-démocratisation » du monde qui constitue la ligne d'horizon des stratèges du bloc hégémonique. Plus la terreur pratiquée par les États (les démocraties du Nord global en particulier) est technologique, bureaucratique, associée à la notion du maintien de l'ordre global, et plus elle est normalisée aux yeux des opinions occidentales, vertueuse, presque ; inattaquable sur le fond, ses exactions trop visibles tombant régulièrement dans la catégorie des bavures, des accidents et des dommages collatéraux. Plus, du même coup, les actions « mineures » de contre-terreur pratiquées par les damnés de l'hégémonie (ici, les Palestiniens non pas seulement comme peuple puni mais comme peuple auquel le droit à l'existence même est dénié) heurtent la sensibilité des habitants desgated communitiesmentales du monde occidental blanc – comme si le guerrier qui tue artisanalement à l'arme blanche incarnait une figure de la barbarie infiniment plus abjecte que le pilote de F17 qui lâche sa cargaison de missiles sur un quartier surpeuplé, dans un camp à ciel ouvert où est captive une population de réfugiés. « Terrorisme » est le mot qui, dans ce contexte, sert à désigner le régime de violence « intempestif », archaïque, auquel a recours, par la force des choses, l'opprimé qui n'a pas les moyens de recourir à la terreur industrielle et technologique. C'est cette pauvreté en moyens qui, aux yeux des opinions occidentales enfermées dans leurs bulles immunitaires, le désigne comme un fanatique et un barbare.

Alain Brossat


[1] Voir, pour un exemple probant de ces techniques destinées à vider la Palestine de sa population autochtone, l'article de Hadeel Assali « Diary », in London Review of Books, 18/05/2023, relatant l'exil forcé de Palestiniens au Brésil et au Paraguay, après la guerre de 1967. L'auteure cite le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, disant des Palestiniens : « I want them all to go, even if they go to the moon. »[« Je veux qu'ils s'en aillent tous, même s'ils doivent aller dans la lune. »]

[2] Voir sur ce point le témoignage et les analyses d'Edward Saïd, D'Oslo à l'Irak, Fayard, 2003.

[3] Voir sur ce point : Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 2006.

[4] La tour d'Ezra, 1946 (Pocket).

[5] On s'étonne, dans nos chaumières, de la férocité avec laquelle les combattants du Hamas engagés dans l'opération du 7 octobre ont assassiné les Israéliens de toutes conditions qu'ils rencontraient. Mais qui se souvient du nombre de dirigeants et de cadres du Hamas victimes des assassinats plus ou moins ciblés commis par l'armée israélienne, à commencer par le cheikh Yassine, l'un des fondateurs du mouvement ?

L'Enfer libéral

Par : dev
29 avril 2024 à 16:03

Nous traduisons ce lundi un texte de nos camarades d'Ill Will. Depuis les États-Unis où les occupations de campus en soutien à la Palestine se multiplient au même rythme que les arrestations de profs et les évacuations manu militari, Ian Alan Paul replace l'ordre libéral répressif en son lieu propre : dans le brasier, c'est-à-dire en enfer. En filant la métaphore d'une dévastation métaphysiquement sanctifiée de bonne conscience, l'auteur pose quelques évidences, à commencer par la plus grave : qu'un génocide ne s'arrête pas de lui-même.

L'ordre libéral qui supervise et administre le génocide en Palestine s'est construit par le mariage entre des valeurs égalitaires et une violence exterminatrice, sur l'association intime de droits prétendument sacrés et de l'enfer qu'ils déchaînent sur le monde. Il faut continuer de livrer des armes, tout en dénonçant et condamnant leur usage. Il s'agit de saluer les manifestations, tout en donnant l'ordre de les étouffer dans les lacrymogènes. Tout brûle donc deux fois, le carburant de la politique libérale et le carburant du carnage libéral, alimentant un brasier dont les feux se déchaînent toujours plus démocratiquement. S'il n'est pas nécessaire de résoudre la tension formelle entre ces idéaux abstraits et ces réalités violentes, c'est parce que le libéralisme repose sur le raffinement infini de cette contradiction. Pour chaque constitution sanctifiée, il y a un camp de détention qui ne fermera jamais ; pour chaque promesse d'égalité, il y a une économie qui impose ses hiérarchies cruelles à tous les domaines de la vie ; pour chaque droit du citoyen, une horde de policiers qui défile dans les rues, ivre de pouvoir.

L'ordre libéral est une posture de surplomb moral dans un monde où s'entassent décombres sur décombres et sous lesquels sont partout creusées des tombes. Il offre au regret et au remord l'occasion d'un bon bol d'air dans un monde où les machines de mort en masse étouffent quant à elles toujours plus de vies. L'éclatante incandescence de l'ordre libéral, sa brûlante dévastation, se manifeste, entre autres, à la Cour Pénale Internationale, organisation qui ne documente chaque détail du génocide en cours qu'afin de les classer dans le dossier des affaires à suivre. Elle est entretenue par des chefs d'État qui parlent du droit sacré de l'autodéfense nationale tout en ordonnant à ceux qui vivent sous les vagues de violence génocidaires de respecter strictement les règles de la guerre. Les présidents d'université alimentent également l'enfer, lorsqu'ils invoquent la nécessité de garantir un environnement d'apprentissage sûr tout en plaçant des snipers sur les toits des campus et en faisant appel à la police anti-émeute militarisée pour embarquer leurs étudiants. Tout comme Thomas d'Aquin s'imaginait que les sauvés d'en haut jouissaient au spectacle des damnés brûlant en bas pour l'éternité, les libéraux abreuvent leurs belles âmes immaculées en contemplant sereinement leur ordre social pulvériser inlassablement toujours plus de fragments du monde. Le Paradis n'est plus que l'administration et la maintenance de l'Enfer qu'il embrase partout.

Rien n'est plus macabre, ironique, que de voir les régimes libéraux, après s'être eux-mêmes définis en s'opposant aux génocides du XXe siècle, coopérer désormais résolument les uns les autres pour faciliter le génocide au XXIe siècle. En effet, les derniers défenseurs du libéralisme devraient se demander non pas pourquoi l'ordre libéral a échoué à mettre un terme au génocide en Palestine, mais bien plutôt pourquoi il le supporte et l'entretient avec tant d'entrain. Les alliances restent solides, le soutien logistique est en place, les flux commerciaux circulent, le système international survit, tandis qu'une population entière est ensevelie sous les gravats en flamme. Qu'est-ce que le libéralisme, si ce n'est l'exigence que ses processus soient respectés, que ses règles soient suivies et que ses élus s'inclinent, même lorsque son désert arase tout sans entrave ? Pour demeurer ouverte et libre, la société doit brutaliser sa population et remplir ses prisons. Pour défendre les droits de l'homme, il faut continuer de tuer à un rythme soutenu. Pour sauver l'âme du libéralisme, aucun écart ne saurait être épargné. Telle est la réalité de l'ordre libéral d'aujourd'hui : une violence généralisée et implacable exercée par ceux qui disent « plus jamais ça ».

Pour le libéralisme, la révolte est une exigence et une nécessité dépassée, valable pour les époques d'hier, mais trop extrême, trop explosive pour le présent. La Rébellion a une valeur à titre mémoriel. Quand elle surgit, vivante – occupation d'un campus ou marche échevelée à travers les rues – elle doit être rapidement réprimée. Il y a, dans le libéralisme, une forme de capture spectaculaire qui ne fait que neutraliser la révolte en la transformant, toujours plus, en image, en histoire apprivoisée à exposer dans les galeries du pouvoir, en résistance réduite avec succès à l'état de chose du passé. L'imagination libérale célèbre la révolte comme représentation tout en travaillant activement à pacifier sa présence réelle. Elle cherche à en consommer le potentiel explosif afin d'en archiver et exposer ce qu'il en reste de cendres. Aspergés de gaz poivre et entravé par collier rilsan, les manifestants reçoivent l'instruction de se soumettre et de se rendre à leur défaite d'aujourd'hui afin de pouvoir être reconnus comme justes demain, de se repentir maintenant afin que, lorsque le combat sera terminé et qu'ils auront perdu, ils puissent être à nouveau rachetés.

La récente vague de protestations contre le génocide en Palestine n'a pas échappé à cette confusion, qui fonctionne comme une forme de pacification interne. Le libéralisme triomphe partout où l'on convainc ceux qui descendent dans la rue de subordonner l'acte de résistance à sa représentation spectaculaire, où l'on estime que la révolte contre le pouvoir n'est finalement jamais qu'un moyen d'être reconnu par les puissants. L'aphorisme d'Arendt selon lequel « le révolutionnaire le plus radical deviendra conservateur au lendemain de la révolution » ne fait que révéler à quel point le libéralisme a colonisé la compréhension de la révolte, à quel point toute forme de résistance ne peut être envisagée que comme un énième dialogue avec le pouvoir seulement voué à se faire représenter plus pleinement en son sein, une autre image à incorporer dans le panorama de la gouvernance libérale. Le slogan « The Whole World is Watching », qu'on entend régulièrement dans les manifestations au moment même où les gens sont jetés à l'arrière des fourgons de police, est significatif du degré d'assimilation de certains à leur propre image. Alors que le problème, bien entendu, est précisément que les gens ne fassent que regarder, que même les insurgés en puissance se mettent à penser qu'être vu est, au fond, une fin en soi, que le désir de reconnaissance l'emporte sur le désir de révolte.

La récupération de la révolte par le libéralisme est ce qui lui permet de demander pardon pour tous ses péchés, d'être perpétuellement lavée et de renaître. La pénitence qu'il paie pour tous ses torts historiques devient une source non seulement de consécration, mais aussi de renaissance. La domination passée est transformée en matière à marketing, en monuments et en musées, preuve du progrès de l'ordre libéral vers la perfection. Les crânes fendus par les flics de Selma sont présentés comme le testament d'une Amérique post-raciale, plutôt que comme l'une des pièces à conviction du dossier de la brutalité raciale qui ne cesse de s'étendre. De même que les sociétés libérales commémorent systématiquement leur propre violence passée pour affirmer qu'elles en ont libéré le monde, elles insistent sur le fait que leur violence actuelle fait partie intégrante de l'ordre libéral et qu'elle doit être préservée pour pouvoir l'absoudre une fois de plus. Tout ordre libéral aspire à vous dominer sans en avoir l'air, vous réprimer tout en se présentant comme le dernier rempart contre la répression.

Sur les vitraux des cathédrales du libéralisme, on trouve des unités de combat exclusivement féminines bombardant des camps de réfugiés dans le lointain, des fabricants d'armes aux conseils d'administration composés de toutes les couleurs de la diversité et des gardiens de prison formés à ne pas mégenrer leurs détenus lorsqu'ils les enferment en cellule à la tombée de la nuit. En embrasant, de manière inclusive, la terre entière de ses flammes, l'Enfer s'approfondit de jour en jour. En diversifiant le combustible, on peut continuer à brûler les vies racialisées, sexualisées et classées – points d'incandescence de l'incendie. Quoique le libéralisme ne puisse pas promettre de modérer sa violence, il s'engage néanmoins à représenter et à reconnaître, au cours de son extension, chaque personne avec toujours plus d'équité. Tout peut être conscrit et scripté. Que brûle l'énergie sauvage de la révolte ! Un saint docile viendra se substituer aux fumées.

L'idéologie présente également un troisième caractère : elle est arme de contre-insurrection. Elle est mobilisée afin d'incorporer et de réabsorber l'énergie de la révolte. Son opération vise à la fragmenter, à déclarer puis aiguiser les divisions entre sauvés et damnés, paroles de raison et cris de folie, le manifestant sanctifié et l'émeutier maudit. Lorsque les autorités libérales dialoguent avec les soi-disant représentants d'une révolte, leur but est de retourner une partie de la révolte contre elle-même. Avant d'envoyer leur propre police, il est souvent utile d'introduire de nouvelles lignes de division en recrutant de nouveaux officiers au sein du mouvement, sous la forme de manifestants qui ont choisi de négocier, d'accepter des concessions, et finalement de coopérer à leur propre répression. On nous avertit que si nous ne trouvons pas place dans le crématorium, si nous ne contribuons pas à y entretenir les feux sans répits, nous prenons le risque d'y être consommés. Tout le monde peut devenir un martyr. Il y a assez de place en enfer pour tout le monde.

Pour que la révolte reste une arme, pour qu'elle vaille en tant que menace, il faut briser l'envoûtement libéral. Nous n'avons pas de temps à perdre avec la quête du confort de la reconnaissance – vertueux dans la défaite – à signaler notre appartenance médiatique au bon côté de l'histoire, alors qu'elle n'est, elle-même, l'histoire, rien de plus qu'un amas d'indifférentes déflagrations. Le succès ne se mesurera pas au degré de représentation concédé par le pouvoir, au nombre d'images d'elle-même qu'accumule la révolte, mais seulement au degré d'abolition de tout pouvoir qui pourrait espérer nous reconnaître un jour.
Pour affronter l'ordre libéral, il faut commencer par reconnaître que le libéralisme ne s'oppose pas à l'autoritarisme mais bien et seulement à l'anarchie ; c'est-à-dire à tout ce qui reste incommensurable au pouvoir, à tout ce qui œuvre à le dissoudre en tant que pouvoir. Si l'autoritarisme se distingue à bien des égards du libéralisme, ils partagent tous deux un même amour du pouvoir et s'attèlent chacun à leur manière à nourrir le brasier de l'enfer. Alors que l'autoritarisme ne sait répondre à la révolte qu'en l'écrasant, le libéralisme l'intègre et la récupère, faisant montre d'une forme de pouvoir plus raffinée. En dernière instance, si l'ordre libéral juge parfois utile de condamner les excès des régimes autoritaires, il n'hésite jamais à coopérer et à s'allier avec eux. L'anarchie, en revanche, le mouvement de destitution de toute forme de pouvoir constitué, est quelque chose que le libéralisme ne peut ni capter ni transformer en carburant. L'anarchie est précisément ce qui refuse d'être représenté et reconnu, ce qui ne peut jamais être définitivement dépeint, digéré ou transformé en image. L'anarchie apparaît toujours de manière furtive, lorsqu'elle plonge dans les flammes du brasier pour les affronter.
L'anarchie ne peut pas être récupérée, elle est toujours trop profane. C'est la raison pour laquelle le libéralisme la soumet aux formes les plus extrêmes de violence et de répression. Il s'agit de l'effacer purement et simplement de la surface de la terre et de lui dénier tout au-delà. C'est aussi pour cela que dès que le libéralisme réprime l'anarchie en suspendant le droit, en s'affranchissant du vernis des normes et en déchaînant librement sa violence, on en vient à facilement le confondre avec l'autoritarisme. Distribuer des tracts entraîne des poursuites pour terrorisme, verser une caution abouti à une perquisition de votre domicile, occuper une forêt avec des tentes pour empêcher sa destruction est sanctionné par une exécution [1]. Interpelez les voyous de l'ordre public libéral lorsqu'ils brutalisent quelqu'un dans la rue et vous finirez jeté au sol et menotté. Le libéralisme ne peut pas tolérer ce qui refuse de jouer le jeu, ce qui choisit de répondre et d'entrer en relation directe avec le monde plutôt que de toujours différer, capituler et se soumettre à ce qui le représente et le réprime si densément.

C'est précisément parce qu'elle échappe au pilier de l'ordre libéral que constitue l'intégration, qu'elle résiste au confinement et au contrôle, que l'anarchie continue de représenter une telle menace. Lorsqu'un navire tente de partir avec des munitions, l'anarchie se manifeste bloquant le port. Lorsqu'une occupation d'université est violemment évacuée, l'anarchie se manifeste en multipliant les nouvelles occupations. Lorsqu'un bus est rempli de personnes interpellées, l'anarchie se manifeste en bloquant les routes qui mènent à la prison. Lorsqu'une personne se fait agripper en pleine rue par un policier, l'anarchie se manifeste par une foule qui l'entoure et le libère. Lorsque les représentants officiels tentent de faire la distinction entre les bons et les mauvais manifestants, l'anarchie brouille les frontières du conflit, redistribue les coordonnées de ce qui est en jeu et invite de plus en plus de personnes à rejoindre la lutte. Lorsque les autorités exigent que tout le monde s'identifie, l'anarchie se propage comme autant de masques protégeant les visages de la foule. Et lorsque les détenteurs du pouvoir exigent de négocier avec les représentants de la révolte, l'anarchie répond que « personne ne pourra jamais nous représenter ». Pour l'anarchie, il n'y a pas de besoin d'être racheté ou rendu juste, pas de désir d'être oint ou de s'élever à une place supérieure, mais seulement une lutte contre le pouvoir partout où notre monde et ses habitants continuent de brûler.

Une fois qu'un génocide a commencé, il ne s'épuise jamais de lui-même. Il y a toujours quelque part, quelque chose, à consumer. Le brasier s'étend et les flammes grandissent, tandis que l'ordre libéral veille à ce qu'elles brûlent égalitairement et sans discrimination. Les génocides ne s'arrêtent que lorsqu'ils sont vaincus, lorsqu'ils sont contraints de s'arrêter. Dans la révolte contre l'ordre libéral, il existe une chorégraphie insurrectionnelle et impie qui travaille à destituer l'enfer que le pouvoir a partout construit, qui aspire à destituer tout ce qui domine et à démanteler et détruire ce qui maintient le brasier allumé. Celles et ceux qui s'aventurent à éteindre ce qui nous incinère libéralement, savent qu'ils y trouveront plus de joie et de richesse que dans toutes les promesses de paradis.

Ian Alan Paul


Préfet et ministre, supplétifs du fascisme contre l'université

Par : dev
29 avril 2024 à 12:41

Le jeudi 25 janvier 2024, à l'issue d'une manifestation d'environ 500 personnes réunies contre le projet de loi immigration derrière la banderole « loi raciste, riposte antifasciste », une quinzaine de vitrines furent brisées dans Rennes, sans blessés ni arrestations signalés par la presse. Imputant la faute à des « groupes d'activistes » et suggérant l'incompétence des forces de sûreté de l'État, la maire de Rennes provoqua une réaction du préfet de Bretagne publiée dès le lendemain sur le site de Ouest-France. Dans cet entretien filmé, le représentant de l'État utilise à trois reprises, pour qualifier les briseurs de vitrines, le terme de « terroristes ». Un enseignant-chercheur de l'université Rennes 2 revient sur cette séquence et rappelle quelques évidences quant à l'usage des mots.

À l'heure où la France vient de s'incliner devant les cibles du terrorisme choisies en raison de leur statut de professeur, à l'heure où elle honore des résistants étrangers jadis dénoncés comme « terroristes » par les forces d'occupation et tout l'appareil collaborationniste, l'usage de ce terme, dans un tel contexte, ne laisse pas de surprendre, sans compter le dédain des victimes de tous les terrorismes. C'est une première honte à verser au crédit de Monsieur le préfet. À celle-ci s'en ajoute une autre : procédant par raccourcis et désireux de « faire en sorte que ces terroristes cessent de nuire », notre représentant de l'État, levant l'omerta selon ses dires, en révèle l'origine : « ces gens-là » — lire ces « terroristes » — « viennent d'une université qui s'appelle Rennes 2, où on leur laisse faire à peu près tout et n'importe quoi ». Autrement dit : vitrines brisées + étudiant·es de l'université Rennes 2 = « terroristes ».

Si la présidence de l'université visée a dénoncé « les propos choquants tenus par le préfet », cela reste tiède tant il faudrait les désigner comme indignes, comme honteux, ces propos qui cherchent à associer, insidieusement, le mot de « terroristes » à celui d'université, c'est-à-dire à confondre l'espace des savoirs critiques et de leur transmission à ce qui s'apparente à leur négation même. Comme personne, dans aucune université, n'incite à la violence et que nos efforts, au milieu d'une pénurie de moyens toujours plus criante, visent à l'inverse à offrir aux étudiant·es des modalités d'ouverture et de présence critiques au monde pour qu'ils s'en saisissent — et avec elles, leur vie propre comme notre avenir commun —, comment qualifier de telles manipulations langagières ? Monsieur le préfet est-il illettré, ne sait-il pas ce qu'il dit, ne mesure-t-il pas la portée de ses mots ?

Non, cette outrance langagière fait plutôt droit à une haine de la pensée qui s'épanche et se répand désormais partout sans vergogne : haine de la pensée critique, haine de la possibilité qu'un monde autre soit envisagé, haine du moindre écart possible face à un appareil à niveler les consciences chaque jour plus entreprenant. Mais il y a plus. Certainement encouragé par les déclarations du ministre de l'Intérieur, son référent de tutelle — « Monsieur le préfet de Région s'est bien exprimé et je suis parfaitement solidaire de ses propos. » (Ouest-France, 13 février 2024) —, ledit préfet fit le pédagogue pour un nouvel entretien (Le Télégramme, 28 février 2024). Interrogé sur d'éventuels regrets quant à l'usage du terme de « terroristes » pour qualifier des « mouvements d'extrême-gauche » briseurs de vitrines, mouvements supposément constitués d'étudiant·es de l'université (ni des hommes ni des femmes donc, uniquement des étudiant·es de l'université), le représentant de l'État réfuta à deux reprises toute espèce de remords, mettant à chaque fois en avant, fautivement d'ailleurs et toujours sans le moindre sentiment de honte, l'argument suivant : « Je fais toujours mienne cette phrase de Camus : “Ne pas nommer les choses, c'est ajouter du malheur au monde.” »

Comment comprendre cette honte supplémentaire imputable ici au préfet comme au ministre de l'Intérieur, c'est-à-dire à l'appareil répressif d'État, sinon comme une honte infinie, nourrie d'un mépris sans bornes à l'endroit de la pensée libre, une honte sans regrets ni remords et que jamais ne perçoivent les promoteurs des fascismes contemporains, ennemis de la complexité.

Si Monsieur le préfet souhaite nommer à bon escient (mais y échouant lamentablement, y échouant honteusement), à nous de le faire également depuis nos amphithéâtres exposés à ses outrages ; car oui Monsieur, en vérité, votre tutelle et vous n'êtes au bas mot que les supplétifs du fascisme présent. Quand ce dernier ânonne comme un disque rayé sa haine de l'autre, vous accommodez son langage, vous lui ouvrez les portes d'un vocabulaire policé et défonçant à la hache du slogan et de la communication les vivantes agoras de nos universités, vous lui déroulez le tapis rouge par ce discours réducteur : étudiant·es des universités = vies critiques = pensées critiques vivantes = « terroristes ». Vous vous piquez de Camus, mais à cet usage frelaté d'une œuvre d'envergure nous répondons d'abord, avec Jean Cassou, dans un ouvrage qui devrait vous faire réfléchir : « Ce à quoi nous trouvons à redire, c'est que nul ne trouve à y redire. Ce qui nous irrite, c'est l'impuissance générale à s'irriter » (La mémoire courte). Et nous citons aussi Roland Barthes qui, ici, vous va justement comme un gant : « La nuance, si on ne l'arrête pas, c'est la vie et les destructeurs de nuances (notre culture actuelle en connaît beaucoup), […] je les vois comme des hommes morts et qui, du sein de leur mort, se vengent en tuant les nuances. » (leçon du 27 janvier 1979 au Collège de France)

À ce stade, nous ne pouvons vous faire crédit d'aucune tenue, d'aucun maintien ni d'aucune consistance ; procédant par allusions et par amalgames, vous vous complaisez à additionner les contre-vérités pour mieux discréditer ces lieux qui, par nature, parce qu'ils sont des lieux de pensée, de savoir et de critique, des lieux d'échanges comme d'épanouissement des singularités plurielles, résistent à votre volonté crasse de tout réduire à l'individu uniforme, contrôlable, discipliné, l'individu ordonné. Pour le dire autrement et depuis l'université qui nous accueille, vous êtes aujourd'hui, représentants de l'État, notre honte, vous êtes notre déshonneur, vous êtes notre indignité et nous qui, à chaque instant, cherchons à peser les mots pour transmettre des pensées critiques qui sont aussi et en même temps rendues ainsi vivantes en l'honneur de nos étudiant·es — ne pas, ne jamais les prendre ni pour des numéros ni pour de simples compétences mobilisables-jetables par le capital —, nous n'avons aucune gêne à vous dire combien, à cette heure, votre bassesse et votre médiocrité vous révèlent en supplétifs d'un fascisme s'immisçant dans nos vies avec votre complicité, fascisme contre lequel, sans discontinuer et toutes nos forces motrices, nous lutterons.

Un enseignant chercheur de l'Université Rennes 2

Le Perpette Bar : une « expérience ludique et immersive » de la prison

Par : dev
29 avril 2024 à 11:02

En janvier 2024, au cœur du 2e arrondissement de Paris s'ouvre un nouveau bar « immersif » animé par un petit groupe de comédien.es : le Perpette Bar. Le concept est le suivant : pour une cinquantaine d'euros, vous enfilez un costume de prisonnier et passez 1h30 derrière les barreaux d'une prison « vintage » dans laquelle vous pouvez déguster des cocktails signatures ou des tapas et jouer le rôle d'un.e détenu.e.

Sur Instagram, une blogueuse en fait la joyeuse promotion lors d'une vidéo :

« Et si on allait se faire enfermer dans une prison ? Si vous êtes un peu barrés comme nous, vous pouvez faire cette expérience grâce au nouveau bar immersif : Perpette. Durant 1h30 vous vous retrouvez derrière les barreaux de cette prison haute sécurité au coeur de Paris. (…) Malgré la sévérité du directeur et l'ambiance lugubre, vous bénéficierez d'un banc de cellule plutôt confortable. Vous découvrirez aussi la solidarité entre prisonniers ainsi qu'avec le gardien de prison. (..) Finalement quand on arrive à se libérer, on regrette presque de devoir quitter les lieux »

Une dizaine de vidéos du même type, toutes plus enjouées les unes que les autres et réalisées par des promoteurs et promotrices via Instagram, circulent pour accompagner l'ouverture du Perpette Bar. Certaines mettent en lumière le côté « fun » de boire des cocktails en prison, d'autres insistent sur l'expérience d'enfermement « improbable », « insolite » et « inédite ». Sur ces vidéos, nous pouvons voir différentes « cellules » délimitées par des barreaux, dans un sous-sol aux murs en pierre et au plafond arrondi comme une ancienne cave à vin. De jeunes adultes vêtu.es de combinaisons orange trinquent dans des gobelets en métal, dégustent des mezzes sur un plateau de cantine ou posent devant un mur avec les unités de mesure imprimées pour le mug shot (la fameuse photographie d'identité judiciaire). Les lumières sont plutôt chaudes, l'ambiance presque intimiste et le sol en tomette plutôt sympathique. Les bancs sont « confortables » et « les tapas rendent l'expérience encore plus agréable ». « Comme un des gardes est un peu corrompu, il te ramène des cocktails et des tapas », nous explique une autre influenceuse dans sa vidéo. Un bloguer propose quant à lui, sur fond de musique inquiétante, une version virilisée de l'expérience : « je découvre mes co-détenus, de sacrés loubards qui font du blues et de la muscu, aujourd'hui c'est jour de fiesta à la prison, p'tit repas de seigneur et p'ti cocktail dans la cellule qui ne va pas tarder à être une cellule de dégrisement ».

Comme il est écrit sur le site web, « malgré » le décor de prison, le Perpette bar se prête à de nombreuses situations :

« Que ce soit pour une sortie entre amis ou en famille, pour célébrer un anniversaire ou un EVG/EVJF, pour un rendez-vous romantique ou toute autre occasion justifiant une immersion derrière les barreaux dans la contrebande des années 1960, Perpette est le cadre idéal pour une soirée singulière, mêlant une atmosphère à la fois intime et mémorable. »

La rhétorique marketing des promoteurs Instagram aussi bien que le concept du bar me sidèrent. Comment est-il possible, entendable, qu'un lieu comme la prison, puisse faire l'objet non-ironique d'une appropriation capitaliste pour distraire une clientèle bourgeoise parisienne ? La dimension scandaleuse résonne également chez mes proches qui eurent, à quelques exceptions près, le même type de réaction : « à quand une expérience immersive d'une traversée de la Méditerranée ? À quand une expérience immersive dans un camp de migrants tant qu'ils y sont ? ». Le « à quand » me semble pointer - à juste titre - les limites sans cesses franchies et repoussées de la bêtise et de l'indécence de l'industrie capitaliste du divertissement.

Un de mes premiers réflexes a été justement de voir comment le projet du Perpette bar avait été reçu par les internautes qui comme moi découvraient le bar via ces vidéos Instagram. Beaucoup de commentaires jugeaient cette expérience immorale, ridiculisaient la vacuité de l'existence des parisien.nes, ou se moquaient des passe-temps des blanc.hes ; ce qui me fit sourire et me soulagea un peu. Les commentaires défendant le projet accusaient quant à eux le moralisme de ses détracteurs mais plus encore comparaient l'expérience du Perpette bar à celles des escape games qui, selon eux, seraient aussi apolitiques que ludiques. Un internaute nous interpelle dans ce sens : « Est-ce que vous diriez la même chose d'un espace game ou d'un jeu vidéo ? », demande-t-il, « par exemple si on joue à un jeu de guerre, ça ne veut pas dire qu'on veut faire la guerre pour de vrai… Voyez cette expérience comme un jeu qui ne manque de respect à personne, dès fois il faut apprendre à se détendre ».

Apprendre à se détendre est-ce laisser de côté tout esprit critique ? Pas sûr. Dans la mesure où une représentation définit un mode d'accès au réel, comment ne pas penser que ce type de projet qui glamourise l'incarcération ne voile pas en même temps des problématiques liées au système punitif et carcéral, aux conditions d'enfermement et de réinsertion par la suite - et j'en passe. Dans l'expérience du Perpette bar, il y a la réalité matérielle des corps privilégiés des client.es qui jure avec celles des corps incarcérés. Le commentaire d'un internaute va dans ce sens : « où sont les noirs ? »

Que l'expérience carcérale soit l'objet d'une curiosité déplacée, que la prison soit appréhendée comme une hétérotopie ou investie de fantasmes comme s'il s'agissait d'une contre-culture branchée et glamourisée - à l'instar de la série Orange Is The New black - sont pour moi de l'ordre d'un déjà-vu pénible. Mais que l'incarcération devienne un loisir, ou une expérience de consommation bourgeoise et ludique, cela me choque au plus haut point. Comment dès lors proposer une réflexion critique et sortir de la dialectique moral/immoral dont s'affranchit par ailleurs « l'esprit capitaliste » ? Il y a tout une littérature à laquelle je suis redevable et qui me permet de proposer une première piste de réflexion sur cette étrange acceptabilité sociale dont bénéficie le Perpette Bar. Je pense notamment à ces ouvrages qui analysent les nouvelles formes du capitalisme à l'instar des travaux de Sophie Corbillé, mais aussi à ceux de la sociologue Eva Illouz sur les marchandises émotionnelles ou encore à l'ouvrage de Marc Berdet, Les Fantasmagories du Capital. Ces lectures encouragent à prendre au sérieux les espaces comme le Perpette Bar, ces espaces « ludiques » et capitalistes qui ne sont jamais apolitiques ou anodins mais qui toujours trouvent leur justification dans une rhétorique de l'amusement, du plaisir ou de la fiction inoffensive : « dès fois, il faut apprendre à se détendre ».

Le projet du Perpette Bar s'inscrit dans un contexte d'émergence du secteur lucratif des « expériences immersives » comme les escape games, ces jeux d'évasion grandeur nature qui émergent dans les années 2010 en France. Selon la sociologue Eva Illouz, l'idée d' « expérience » présente dans ce qu'elle appelle les « marchandises émotionnelles » tend à nous faire oublier qu'il s'agit de produits de consommation fabriqués. Les pratiques de consommation et la production d'émotion sont simultanées et se confondent dans un fantasme d'authenticité. Par exemple, les agences de tourisme ne prétendent pas seulement vendre un service de location et d'activité mais plutôt un « moment » ou une « expérience ». Eva Illouz écrit : « Ces produits de consommation sont présentés comme des expériences ; ils proposent des ambiances, des sensations destinées à se transformer en souvenirs et en histoire à raconter plus tard ».

C'est précisément cette rhétorique de l'histoire à raconter et de l'expérience authentique qui anime en premier lieu les discours promotionnels des blogueurs et blogueuses. Pour elles et eux, aller en prison relève de l'improbable au sens où il n'est pas même envisageable que leur parcours de vie soit un jour traversé par un passage en prison. Si cette probabilité avait été plus grande ou si un.e proche avait été en prison, ils et elles n'auraient peut-être pas montré autant d'enthousiasme.

La dimension improbable tient également à la situation géographique du bar, au cœur du 2e arrondissement de Paris. L'expérience d'enfermement dans une cellule est finalement rendue accessible au cœur du Paris commercial et touristique. Cette expérience d'une marginalisation artificielle et provisoire au centre de l'hypercapitalisme parisien a quelque chose d'ironique, quand on sait que les prisons françaises tendent depuis de nombreuses années à être déplacées aux périphéries des villes. Le Perpette Bar se situe donc dans un arrondissement riche et touristique de Paris et cible une clientèle au moins à l'aise financièrement. Comme nous pouvons le lire sur le site web : « Le prix d'une session est de 49,50 € par personne. Ce prix comprend deux cocktails, un shot (avec ou sans alcool), un plateau de tapas à partager avec votre groupe et le show de 1h30 avec nos comédiens experts en théâtre immersif ! ».

La consommation de cocktails, la rhétorique de l'histoire à raconter et le fait de se prendre en photo en costume de détention sont trois pratiques qui fondent la valeur symbolique et capitaliste du Perpette Bar. Les client.es du Perpette Bar marquent ainsi, plus ou moins consciemment, leur statut social. Leur façon de consommer (dans) cet espace donne à penser que la valeur d'usage du Perpette Bar est une valeur à la fois symbolique mais surtout, comme le dirait Gernot Böhme une valeur de « mise en scène » : le Perpette Bar s'inscrit pleinement dans la logique d'un capitalisme esthétique où sont vendues les fameuses « marchandises-expériences », du « cool », des occasions de se mettre en scène - mais seulement pour les personnes qui peuvent se le permettre financièrement et qui y trouvent un intérêt symbolique.

La question du public ciblé me paraît centrale précisément parce que ce public ou plutôt cette clientèle est celle-là même qui n'ira probablement jamais en prison. Plus encore, le Perpette Bar, à l'instar des escape games, cible des start-up et des entreprises comme le suggère l'onglet « Team-Building », placé stratégiquement au centre, entre l'onglet « concept » et « info » de la page d'accueil du site. Pour élargir sa jeune clientèle aux collègues de travail à l'occasion de team building, le Perpette Bar mise de nouveau sur l'expérience de marginalisation des prisons où on « échappe à la norme », mais cette fois pour sortir des cadres de travail usuels :

« Perpette, c'est une idée de Team Building tendance qui sort de l'ordinaire et vous garantit de ravir tous vos collaborateurs. Nos sessions spéciales et uniques permettent à votre équipe d'être réunie au même endroit, d'évacuer le stress et de passer un moment convivial tout en tissant des liens forts »

Le Perpette Bar fabrique un espace ambigu : il s'agit à la fois d'une fausse prison où on peut se mettre dans la peau d'un.e détenu et en même temps d'un endroit tendance et convivial, un « cadre idéal pour une soirée insolite ». Je me demande alors comment le concept du Perpette Bar peut se maintenir sur cette étrange ligne de crête ; et quelles sont les stratégies esthétiques nécessaires à la fabrication de cette drôle de marchandise. Quels ont été les choix fictionnels, et, puisqu'il s'agit aussi de théâtre, comment vont-ils se débrouiller pour mettre en scène les relations entre gardien.es et détenu.es ?

Le scénario déployé sur leur site web nous donne déjà un premier aperçu :

« Nous sommes en 1961, en plein cœur de Paris à la Prison de la Perpette où l'as de la contrebande, LA FOURMI, vient d'être extradé de Caracas. Depuis plus de vingt ans, LA FOURMI a créé un réseau sans précédent de contrebande entre Caracas et le port du Havre. Cette incarcération signifie-t-elle la fin d'une ère ? Ou juste d'un passage pour LA FOURMI aussi bien connue pour ses multiples évasions que sa passion pour le rhum. Rejoignez LA FOURMI en cellule et vivez avec elle une aventure unique. Elle vous prendra certainement sous son aile pour déjouer les plans de la direction de cette prison, l'une des plus strictes de France depuis la nomination du directeur LEROY, réputé pour sa gestion intransigeante, et toujours accompagné de son second, POULAIN, sous-directeur quant à lui affable et fort maladroit. Heureusement pour vous, il semblerait que LA FOURMI ait déjà réussi à tisser des liens forts avec la cuisine de la prison. Les cuisiniers y serviraient des soupes spéciales… Une des surprises que LA FOURMI vous réserve dans cette aventure insolite et rocambolesque ! »

Sans grande surprise, le scénario nous vend un certain exotisme américanisé de la contrebande et de l'évasion à la fois fantasmatique - Caracas, le rhum …- et effective - sortir de la prison-. Le duo Leroy et Poulain reprend quant à lui les duos de vilains chez Disney avec un chef sévère et un second plus idiot et/ou affable qui incarne la touche humoristique immanquable et nécessaire à toute dédramatisation. Les relations entre les détenu.es et les membres de l'administration pénitentiaire ne peuvent alors qu'être cartoonesques et légères : « Nous sommes ici dans une prison ! Vous vous croyez en vacances à Pattaya là ? », gronde le directeur de la prison à l'adresse des nouvelles et nouveaux détenu.es. Bien évidemment, scénario et scénographie bordent l'expérience des consommateurs et consommatrices : il ne s'agirait pas d'entrer dans une prison en étant désoeuvré.es et d'ailleurs, les clients sont libres d'indiquer sur une feuille à leur arrivée, les motifs de leur incarcération. L'improvisation permise par la dimension interactive du théâtre a ses limites, tout est partitionné. Il n'y aura pas d'émeutes au Perpette Bar, on joue au gardien et au prisonnier mais il y a des règles. Le récit proposé est « captivant » au sens de « qui maintient captif », dans la mesure où il reconduit une certaine image indépassable de la prison comme d'un endroit de contre-culture ou l'autorité est moquée.

Le storytelling du Perpette Bar situe l'expérience théâtrale/immersive dans une prison des années 60, ouvertement « inspirée par l'univers cinématographique hollywoodien ». Pourtant, le Perpette Bar semble entretenir une ambivalence entre l'inspiration ouvertement fictive du cinéma hollywoodien et la promesse d'une certaine « authenticité ». Le costume orange des détenu.es n'existe pas en France mais plutôt aux Etats-Unis et à partir des années 70 où il était utilisé essentiellement lors des transferts de prisonniers à l'extérieur. Cet amalgame nous renseigne moins sur une méconnaissance des prisons françaises que sur l'intention ouvertement fictionnelle du Perpette Bar. « C'est un truc de fiction totale », dira un acteur interrogé par le Parisien. Et son collègue de dire :

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« Il y a des gens qui diront qu'on ne peut pas rire de tout, on n'a pas le droit, c'est trop sérieux comme sujet, c'est plus un truc de gamin où on est : les gangsters, les policiers, les voleurs… c'est comme si on regardait une série américaine. On voit l'univers carcéral mais ça cartonne et personne ne dit « ohlala c'est pas bien » (sic) »

Tout se passe donc comme si la fiction déployée au Perpette Bar était exempte de regards critiques ou de responsabilité parce qu'elle tourne le dos aux « vraies prisons », qu'elle rompt toute prise de risque en dissociant la fiction du réel. Le Perpette Bar est une capsule fictive, hors-temps et consensuelle qui fonctionne comme une véritable enveloppe déculpabilisante.

Ainsi, quand les clients pénètrent dans le Perpette Bar, iels adhèrent au projet moins pour faire l'expérience de la prison que pour faire l'expérience de l'image fantasmée hollywoodienne de la prison. En somme il s'agit d'une expérience d'immersion dans l'authentiquement faux, paradoxe inhérent aux fantasmagories capitalistes à l'instar des parcs d'attraction ou des centres commerciaux géants. Et pourtant, à écouter certains et certaines clientes, cette distinction entre fiction et réel est beaucoup moins évidente. Certain.es recherchent dans le Perpette Bar une prolongation de la série Orange Is The New Black, d'autres une expérience ludique de l'autorité et d'autres enfin un vague aperçu du circuit carcéral. L'enjeu n'est donc pas de se croire vraiment en prison mais d'éprouver malgré tout un simulacre d'incarcération. Tout se joue dans le « je n'y crois pas et pourtant c'est tout comme ».

Ainsi, et selon la réflexion Marc Berdet, nous pourrions dire que le Perpette Bar fonctionne comme une fantasmagorie post-moderne :

« Le visiteur vérifie la validité de ses stéréotypes, s'assure qu'il reconnaît ce qu'il connaissait déjà. (…) Les fantasmagories post-modernes ne jouent pas vraiment, comme les modernes, avec l'inconnu, le lointain. Elles reproduisent du connu, du familier. Ce ne sont pas des images étranges à interpréter, mais des signifiants communs, trop communs, qui parlent d'eux-mêmes ».

La représentation fantasmagorique de la prison que véhicule le Perpette Bar s'inscrit à contre-sens des projets pédagogiques, artistiques ou militants qui visent à informer et à faire prendre conscience de ce qu'est la prison. Continuer de promouvoir ce type de fantasme revient à alimenter des discours hégémoniques quand d'autres tentent de les défaire.

Rien de nouveau ici, mais il y a un pas de franchi entre représenter à l'écran une fiction glamourisante de la prison et proposer « la prison » comme un thème attractif, une expérience désirable ou ludique. Dans les escapes games qui prennent la prison pour décors, les client.es sont acteurs et actrices, le but étant de s'échapper et d'évoluer d'une pièce à l'autre à l'aide d'indices. Il n'est alors pas question d'enfiler un costume de prisonnier et d'incarner, le temps d'une pièce de théâtre, le rôle d'un.e détenu.e dans sa cellule. Qu'est-ce que signifie le fait de rendre le rôle de détenu.e disponible et ludiquement exploitable ? Et comment, par la suite, penser ces corps qui jouent à être enfermés ?

Zoé Théval

bellum internecinum

Par : dev
29 avril 2024 à 10:33

Le philosophe Alain Brossat s'apprête à publier Un peuple debout – La Palestine en lutte contre la colonisation israélienne (L'harmattan). Nous en présentons ici quelques « bonnes feuilles » où l'on apprend comment le « terrorisme » est un « vocable pourri » qui sert les fins de l'« opération othering », où la scène primitive de la guerre coloniale reste la Nakba et se fonde sur un « bellum internecinum » (une guerre d'extermination), où l'on déjoue, enfin, certains sophismes pour nous sortir des régimes de terreur.

Opération Othering

L'un des moyens de la propagande médiatique en France consiste dans le recours perpétuel aux mots « terrorisme », « terroristes ». Que révèle cette façon univoque de présenter les choses ?

Dans la langue corrompue des élites gouvernantes, des médias et de faiseurs d'opinion de l'Occident global, la qualification de « terrorisme » qui s'est immédiatement imposée en guise de penser/classer de l'action offensive conduite par le Hamas, tout comme les rapprochements avec le 11 septembre, ont une vocation déterminée : il s'agit d'une opération performative d'othering tout à fait exemplaire : seuls des « autres » totalement étrangers à notre monde, celui de la civilisation et de la démocratie, peuvent être les auteurs d'une opération aussi barbare. Il s'agit bien, à cette occasion, de tracer une frontière infranchissable entre ces autres qui osent recourir, en état évident de légitime défense à la violence (Gaza fait l'objet d'un siège et d'un blocus particulièrement draconiens) – et nous-mêmes – l'étiquetage immédiat de l'action conduite par le Hamas comme terroriste trouve donc sa contrepartie naturelle dans l'affichage tout aussi immédiat de la solidarité sans condition des démocraties occidentales avec Israël. A cette occasion et comme par automatisme, c'est la machine identitaire qui se remet en marche, dans toute son abjection : nous voici tous Israéliens, comme nous fûmes, « tous Américains » au lendemain du 11 septembre, sans exception ni échappatoire. Et ce « nous », c'est le tout de la civilisation, sans reste – ce qui s'en sépare, s'y oppose ou lui résiste, quelles que soient les manières dont ce nous de la total-démocratie blanche impose ses conditions, c'est du terrorisme, de la barbarie, cela s'exclut soi-même du territoire de la vie commune et du monde humain. On a vu, après le 11 septembre, toutes les beautés de cette relance forcenée du principe d'identité. On va le voir à nouveau dans les temps qui viennent ; il y eut (et il y a encore) Guantanamo, les vols noirs de la CIA, la chasse à l'islamiste tous azimuts ; il y aura désormais ces appels décomplexés à mettre un point final à l'odieuse « question palestinienne » – les virer en masse de leur terre ou bien, les faire crever à petit feu de faim, de soif, d'absence de soins et d'électricité, comme Israël, dès le lendemain de l'opération éclair conduite par le Hamas, a commencé à le faire – ou une combinaison des deux : déportations + assèchement des conditions élémentaires de la survie pour les Palestiniens.

Mais ce qui trouble, bien sûr, c'est la facilité avec laquelle l'opinion moyenne, dans les espaces du Nord global, adopte ce vocable pourri de « terrorisme ». C'est que, pour la classe moyenne blanche en particulier, barricadée dans sa condition immunitaire, le Palestinien qui s'expose à la mort pour la cause de son peuple et pour sa foi ne peut être qu'un autre absolu, un alien d'une très inquiétante étrangeté – son courage, son héroïsme, son sacrifice, la puissance de son geste accuse par plus d'un trait l'inconsistance et l'inanité, la pauvreté de ceux qui, pour rien au monde, n'iraient exposer leur précieux capital humain, individué à mort, pour aucune cause au monde. La qualification des combattants palestiniens qui ont sacrifié leur vie pour la cause palestinienne, lors de cette opération, comme dans tant d'autres, en tant que « terroriste », cela relève ici d'une pure abréaction d'un monde dont les conditions demeurent envers et contre tout irréductibles au nôtre, d'une hétérotopie inconcevable dans laquelle un chahid est un chahid, avec toute la gloire qui s'attache à son nom. Et derrière tout cela, bien sûr, il y a aussi, la toute-puissante haine de l'islam en tant que cette religion demeure, dirait-on, aujourd'hui, la seule qui soit suffisamment vivante pour soulever, à défaut de pouvoir la renverser pour de bon, la montagne de la machine de guerre israélienne. Là aussi, c'est le ressentiment contre ce qui les surplombe, et de très haut, ce qui demeure hors de leur portée, qui anime les interminables cohortes de l'islamophobie consensuelle – une espèce qui ne croit plus à rien qu'à sa petite cuisine du moment et à la dernière en date des innovations en matière de police des mœurs ne saurait avoir la moindre intuition des dispositions dans lesquelles le jeune homme, à peine un adulte, qui part au combat, sachant qu'il n'en reviendra pas, sauf miracle, prend congé de ses proches avant de s'enfoncer dans la nuit, son arme à la main. Il n'existe aucune commune mesure entre ceux qui, tout naturellement, gravent le matricule du terrorisme sur la mémoire de ce brave (au sens où l'étaient les Indiens qui tombaient sous les balles des fusils à répétition des conquérants en tuniques bleues l'étaient) et ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour exposer au monde, une fois encore, que les Palestiniens sont un peuple debout.

Quand le colonisé prend les armes

La chose est constante : quand le colonisé prend les armes, ce n'est pas pour conduire une guerre juste et élégante alignée sur la Convention de Genève, c'est pour en finir avec ce qui l'exténue, ce qui commence par l'extermination de toute incarnation de la figure générique du colon et de la colonisation qui lui tombe sous la main. C'est du Fanon de base. Du coup, ceux qui, avec leur cœur gros comme ça, vivent confinés dans l'horizon de la déploration et du blâme, perdent tous leurs repères, ils ne reconnaissent plus dans le barbare (l'esclave révolté) d'aujourd'hui la malheureuse victime d'hier et, dans leur désarroi, leur déception, en viennent rapidement à se retourner contre leurs protégés d'hier – puisque vous voici mués en « terroristes », ne comptez plus sur nous pour vous défendre, tout au contraire : prêts à adhérer à la sainte-alliance contre le terrorisme palestinien et international.

La première des urgences, donc, à l'heure où les dirigeants israéliens proclament que leur aviation s'apprête à faire de Gaza un nouveau Dresde, ce sera d'établir solidement que le Hamas s'est rendu coupable de crimes contre l'humanité ; qu'il importe que, toutes affaires cessantes, ses dirigeants soient traduits devant une juridiction internationale adéquate, l'État d'Israël s'y présentant dans la position avantageuse du plaignant…

Le défaut de l'armure des humanistes/humanitaires à la Camus ou Victor Serge, ici, c'est Facebook – s'il fallait qu'ils fabriquent un message indigné chaque fois que l'armée israélienne fait une descente dans un camp palestinien, à Jénine ou ailleurs, dans une ville où les Palestiniens sont ghettoïsés et terrorisés par les colons fascistes, comme Jéricho, chaque fois que l'aviation israélienne détruit un immeuble ou deux à Gaza, au prétexte que la famille d'un chef terroriste y vivrait, ils n'en finiraient pas et ils n'ont pas que ça à faire. Alors, ils laissent tomber, ils font comme tous les autres, ils se soumettent au régime de la normalisation de la terreur et l'attrition exercées par l'État d'Israël contre les Palestiniens. Ils réservent leurs messages indignés pour les grandes occasions – à moins de cent morts, ça demeure de la routine, le business as usual de l'État hébreu dans son traitement énergique de la question palestinienne.

Mais que sur ce fond de soixante-quinze ans de terreur et d'attrition ininterrompus, fasse irruption sur un mode strident cinq minutes, non, deux jours de contre-terreur palestinienne, et voici les messageries qui vrombissent, chauffées à blanc – insupportables actes de barbarie, crimes contre l'humanité, fanatisme sans bornes, etc. C'est ici, au tournant de l'activisme sélectif sur Facebook, que les philistins sont attendus : au fond, ce qu'ils ne supportent pas, mais vraiment pas, c'est que ce soient des Blancs qui meurent – je ne dis pas des Juifs afin d'éviter d'aggraver mon cas, mais aussi parce que ce qui est fondamentalement en jeu ici dans l'indignation collective, c'est bien cela : la solidaritéd'espèce. Les autres, quand ils souffrent du fait du colon blanc, on les plaint, un peu ou beaucoup. Mais sans aller jusqu'à désigner le persécuteur comme un ennemi de l'humanité et en tirer les conséquences – il est blanc.

Cependant, que le colonisé se saisisse de ce qu'il a sous la main, le couteau ou l'équivalent, qu'il commence à égorger ce qui a le visage de l'ennemi, et le voici exclu à jamais des rangs de l'humanité. La façon dont le grand juge blanc évalue les crimes des uns et des autres obéit à une logique spécique, raciale – la raison, d'ailleurs, pour laquelle la colonisation est rarement associée par les juristes et les professeurs de sciences politiques blancs au génocide. Et pourtant : les nazis préparaient leurs exterminations en secret, les Israéliens, eux, sont tellement assurés de leur bon droit et de leur impunité qu'ils proclament à l'avance qu'ils vont transformer en désert inhabitable, à la romaine ou à la grecque, la moitié de la Bande de Gaza – ils auraient tort de s'en priver, d'ailleurs, les gouvernements occidentaux observent un silence équivalant au consentement. Pour un peu, on considérerait l'« ordre » intimé par les autorités israéliennes à la population de Gaza d'évacuer la ville comme un geste humanitaire. Mais non : c'est le supplément cynique et nihiliste d'un crime innommable qui se prépare et se conduira en toute impunité.

bellum internecinum

Ce qu'ont oublié (sciemment ou par absence de réflexion) la très grande majorité des commentateurs de l'opération conduite par le Hamas, constamment portés à tonner contre la barbarie du massacre indiscriminé des civils, c'est que les règles de la guerre coloniale, c'est le plus fort, le colonisateur, qui les fixe. Le colonisé ne fait, en matière de violence destinée à terroriser, que se régler sur son exemple. Ce qui est tout particulièrement le cas dans l'épisode qui nous occupe ici. La scène primitive de la guerre coloniale dans le contexte de laquelle la population civile est frappée de façon massive, systématique et indiscriminée, avec son cortège de massacres, d'expulsions et de déportations (autant de violences destinées à inspirer la terreur à ceux qui les subissent), c'est la guerre qui conduit à l'établissement de l'État d'Israël, et dont la Naqba est partie intégrante. De ce point de vue, on est fondé à dire que la violence coloniale, la guerre perpétuelle faite au colonisé, c'est une chose qu'Israël, comme État et puissance, a dans le sang..

Dans l'histoire de la colonisation européenne, occidentale, on a vu parfois s'imposer dans les pays colonisés, un certain ordre colonial, c'est-à-dire une certaine stabilité qui, même si l'existence de la colonie, sous quelque forme que ce soit, suppose la permanence d'un certain état d'exception, pour les colonisés, pouvait créer l'illusion que l'état de guerre entre colonisateurs et colonisés était suspendu. En Israël/Palestine, une telle illusion n'a jamais pu prendre racine, les Palestiniens n'ont jamais accepté la dépossession dont ils ont été victimes et les Israéliens n'ont jamais entrepris la moindre démarche en vue de réduire l'acuité du différend qui les oppose à ceux qu'ils persistent à appeler, avec mépris, « les Arabes ». Non seulement ils n'ont pas accepté de discuter de la question des réfugiés et de leur retour, mais ils ont au contraire constamment poussé les Palestiniens à choisir le chemin de l'exil, par des moyens violents ou par ruse, par des pratiques d'attrition sans cesse renouvelées, en même temps qu'ils poursuivaient, inlassablement, leur Drang nach Osten en Cisjordanie, dans la perspective de l'établissement du « Grand Israël » [1]. Ils n'ont pas fait preuve de loyauté lors de l'épisode des Accords d'Oslo, profitant alors de l'amateurisme des négociateurs palestiniens pour assurer la poursuite de leur mainmise sur les territoires occupés [2]. Leur mentalité coloniale, avec ce mélange d'arrogance et de mépris pour le colonisé qui la caractérise (fondée ici sur la plus fragile des constructions identitaires, sur le plus imaginaire des préjugés raciaux), ne s'est jamais démentie.

Dans ce contexte, ce qui s'est sédimenté, dans la relation entre Israël comme puissance, incluant les Israéliens comme population, et les Palestiniens comme peuple, peuple national et corps collectif vivant, c'est une véritable guerre des espèces. L'affect qui circule ici d'une « espèce » à l'autre, l'affect en partage, la seule chose en partage, peut-être, c'est la haine. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la façon dont chacune des parties en présence, dans l'ordinaire de sa condition, prononce le nom de l'autre, l'intonation qu'elle y met. De cette situation, le colonisateur (et son idéologie mortifère, le sionisme) porte la responsabilité pleine et entière.

Ce ne sont pas des ennemis d'un jour, d'un temps, d'un chapitre d'histoire qui s'affrontent ici, comme dans les guerres nationales intra-européennes aux XIXe et XXe siècles – des ennemis avec lesquels on est voué à se réconcilier au chapitre suivant de l'histoire du continent. Le poison colonial a infecté les formes même de l'hostilité et secrété de l'immémorial. D'où les déchaînements de haine, avec les conduites hyperviolentes et massacrantes qui les accompagnent, quand la marmite explose. Ce n'est pas une guerre de faible intensité, et qui, à ce titre, serait en fin de compte sous contrôle, comme l'imaginaient les aveugles et les complaisants qui, jusqu'aux événements récents, considéraient la question palestinienne comme « réglée » – au profit d'Israël et de l'Occident tout entier, bien sûr. C'est au contraire une bellum internecinum (une guerre d'extermination) qui, parfois, se repose. La situation coloniale crée des conditions qui se comparent à celles d'une zone sismique ou volcanique : on ne sait pas quand la terre tremblera, quand le volcan entrera en éruption – mais cela arrivera un jour ou l'autre, c'est l'irrémissible, l'insurmontable – la violence, les morts et les décombres en forme de destin annoncé, l'horizon indépassable de la situation coloniale.

Dans un contexte de guerre coloniale, un colon n'a pas le même statut de « civil » que dans une guerre opposant des peuples de même condition, des États-nations. Les colons sont souvent armés, ils forment fréquemment des milices, montent des expéditions punitives contre les colonisés (les « indigènes ») lorsque ceux-ci deviennent indociles – c'est le cas, par exemple, à Sétif, Guelma et Kherrata, lors des événements de Mai 1945 [3], comme c'est le cas, fréquemment, en Cisjordanie occupée où les colons armés se livrent périodiquement à des exactions contre les Palestiniens, sous la protection de l'armée. Dans un contexte de guerre coloniale, la distinction entre civils et militaires tend souvent à devenir floue. En Israël, à l'origine, les kibbutzim sont autant des postes militaires que des lieux utopiques d'expérimentation de nouvelles formes de vie collective – voir, à ce propos le roman sioniste d'Arthur Koestler [4], La tour d'Ezra. Ils n'ont pas cessé de l'être après la fondation de l'État d'Israël. Les innombrables réservistes ont, dans cette stratocratie exemplaire, un statut mi-civil, mi-militaire.

D'autre part, une des caractéristiques essentielles de la guerre coloniale est celle-ci : pour le colonisateur, le colonisé qui se soulève est ce qu'était pour les Romains l'esclave révolté – aucun droit, aucune protection légale ne s'appliquent à lui, lorsqu'il prend les armes, ses combattants sont considérés par le colonisateur non pas comme une armée régulière mais comme des bandes de rebelles – pendant la guerre d'Algérie, cette désignation (les « rebelles ») faisait autorité, du côté de l'autorité et de la presse française – donc des irréguliers, des « bandits » qu'aucune loi de la guerre, aucune convention ne protège. Il en découle que les blessés et les prisonniers peuvent être torturés et abattus sans autre forme de procès, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de traces. Ces pratiques étaient de règle pendant la guerre d'Algérie, tout comme, dans un contexte différent, elles sont routinières dans les territoires occupés par Israël – les combattants armés sont ciblés, traqués, abattus comme des criminels et des nuisibles. À Gaza, les chefs des mouvements résistants armés, le Hamas et le Djihad islamique, font l'objet de tous les soins du repérage par les moyens électroniques les plus sophistiqués, en vue de leur assassinat au moyen de missiles et maintenant de drones – généralement, au passage, leurs familles et le voisinage ne sont pas épargnés par ces frappes – mais qu'importent ces détails : les enfants et les voisins d'un chef rebelle peuvent-ils sérieusement prétendre au statut de « civils » ? [5]

Du régime de terreur

Le régime de terreur, c'est celui qui consiste très précisément à exercer des représailles sur les populations, à les massacrer et terroriser en les soumettant à des bombardements massifs, au prétexte de traquer des terroristes utilisant lâchement ces populations comme « boucliers humains ». Mais ce que montrent les bombardements massifs destinés à faire table rase de Gaza, c'est bien que leur cible effective, c'est la masse humaine elle-même, qu'il s'agit de réduire, en l'exténuant et en la décimant, à une pure condition de survie, prélude à une purification ethnique. Sous la traque aux « terroristes », c'est la guerre de conquête qui se poursuit, et qui, plus que jamais, bat son plein. Ce qui est en cours à Gaza actuellement, c'est la dernière (provisoirement) des guerres de conquête coloniale conduite par une puissance blanche, celle qui est censée venger, enfin, la perte des empires et de plus récentes déroutes (en Afghanistan, dans le Sahel...).

La guerre contre le terrorisme, cela reste, en général, le masque et l'alibi de la défense et la promotion par l'Occident global de ses « grands espaces » et chasses gardées : le Moyen-Orient et ses réserves pétrolières (entre autres), la Françafrique sahélienne jusqu'aux récentes déconvenues, la péninsule coréenne et le Japon ami placés sous la menace du « terrorisme nucléaire » nord-coréen, etc.

Le nuage de poussière, particulièrement dense en ce moment, déployé dans l'Occident global autour du terrorisme, a pour vocation de rendre indiscernable une vérité tant massive qu'élémentaire : la terreur a toujours fait partie des moyens de la politique, entendue ici dans son sens le plus extensif, et pour autant notamment que le domaine politique n'est jamais entièrement séparé de celui de la guerre. Les proliférations discursives dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les otages ont cette fonction très distincte : nous faire oublier la persistance de cet usage du terrible-terrifiant-terrorisant, dans la politique des États et des puissances légitimées ; la terreur, cela doit demeurer toujours le fait de l'autre et sa marque d'infamie, ce qui le définit non pas seulement comme ennemi du moment, mais, structurellement, comme ennemi de la civilisation. Derrière les proliférations discursives autour des mots-qui-font-peur (terrorisme, terroriste), se profilent toujours la guerre des civilisations.

Le terroriste appartient à une espèce, il s'identifie à un faciès – voyez les séries américaines à ce propos. Cette espèce porte tous les signes d'une altérité radicale qui en fait l'antagonique même de la civilisation blanche ; elle entretient de solides affinités électives avec la violence et le fanatisme – d'où, la facilité avec laquelle, dans les démocraties libérales du Nord global la figure du Palestinien peut être superposée à celle du terroriste. D'où l'infinie tolérance des opinions occidentales à l'endroit de ce qui s'affiche comme contre-terrorisme : la destruction du peuple palestinien par l'appareil de terreur de l'État israélien.

Jadis et naguère, en Occident, la terreur comme moyen d'affirmation de la puissance, comme figure de la souveraineté, s'associait à des régimes ou des personnages extrêmes, elle était constamment alliée à l'exception – la Terreur sous la Révolution française (ou la dictature bolchévik), les régimes fascistes, notamment italien et allemand... Aujourd'hui, la terreur s'est trouvée intégrée, au cœur de la police de l'hégémonie, aux dispositifs « normaux » mis en œuvre par les démocraties occidentales pour combattre ce qui fait obstacle à l'expansion de leur puissance,c'est-à-dire à la « total-démocratisation » du monde qui constitue la ligne d'horizon des stratèges du bloc hégémonique. Plus la terreur pratiquée par les États (les démocraties du Nord global en particulier) est technologique, bureaucratique, associée à la notion du maintien de l'ordre global, et plus elle est normalisée aux yeux des opinions occidentales, vertueuse, presque ; inattaquable sur le fond, ses exactions trop visibles tombant régulièrement dans la catégorie des bavures, des accidents et des dommages collatéraux. Plus, du même coup, les actions « mineures » de contre-terreur pratiquées par les damnés de l'hégémonie (ici, les Palestiniens non pas seulement comme peuple puni mais comme peuple auquel le droit à l'existence même est dénié) heurtent la sensibilité des habitants desgated communitiesmentales du monde occidental blanc – comme si le guerrier qui tue artisanalement à l'arme blanche incarnait une figure de la barbarie infiniment plus abjecte que le pilote de F17 qui lâche sa cargaison de missiles sur un quartier surpeuplé, dans un camp à ciel ouvert où est captive une population de réfugiés. « Terrorisme » est le mot qui, dans ce contexte, sert à désigner le régime de violence « intempestif », archaïque, auquel a recours, par la force des choses, l'opprimé qui n'a pas les moyens de recourir à la terreur industrielle et technologique. C'est cette pauvreté en moyens qui, aux yeux des opinions occidentales enfermées dans leurs bulles immunitaires, le désigne comme un fanatique et un barbare.

Alain Brossat


[1] Voir, pour un exemple probant de ces techniques destinées à vider la Palestine de sa population autochtone, l'article de Hadeel Assali « Diary », in London Review of Books, 18/05/2023, relatant l'exil forcé de Palestiniens au Brésil et au Paraguay, après la guerre de 1967. L'auteure cite le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, disant des Palestiniens : « I want them all to go, even if they go to the moon. »[« Je veux qu'ils s'en aillent tous, même s'ils doivent aller dans la lune. »]

[2] Voir sur ce point le témoignage et les analyses d'Edward Saïd, D'Oslo à l'Irak, Fayard, 2003.

[3] Voir sur ce point : Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 2006.

[4] La tour d'Ezra, 1946 (Pocket).

[5] On s'étonne, dans nos chaumières, de la férocité avec laquelle les combattants du Hamas engagés dans l'opération du 7 octobre ont assassiné les Israéliens de toutes conditions qu'ils rencontraient. Mais qui se souvient du nombre de dirigeants et de cadres du Hamas victimes des assassinats plus ou moins ciblés commis par l'armée israélienne, à commencer par le cheikh Yassine, l'un des fondateurs du mouvement ?

RAP EN FUITE/ÉCLAT D'UN AILLEURS

Par : dev
23 avril 2024 à 13:55

que mots glissent sur marbre froid des corps . que gravelet dérape n'accroche rien de l'acier-visages . que grain dérobé de matière crie victoire sous mains en sang qui s'échinent . que morts vénérés sourient des prières pleurées acides sur leurs tombes . que chants d'écorchés vifs ne déplacent pas montagnes, lambeaux de chair séchés aux flancs . que combat perdu perd encore sa perte . que le cru tant peine à manger le cuit .

que verbe s'écoule, s'hémorrage, s'épanche, se répand . qu'il se réfléchit, ne réfléchit, qu'il se sait de savoir nul . que logomachie bave commissures des lèvres épilepsie . que rage retournée dard de scorpion l'écume mord la mer . que sirène au loin se retire, infiniment, infinie beauté qui te quitte . que l'amour rafle la viande au tripot du sens . que les spectres rappelés dansent au Panthéon spectraculaire . que petits soldats et petits peuples encore bons pour charniers .

que gueules d'acier d'assassins repus écrasent gravats sur gueules de chiffon des pauvres . que paroles gémissent voix suraigues piquées en chambre . que piqûres de moustique sur cuir d'éléphant s'embaument . que n'écris pas tes cris, que ne chantes pas aux champs . que n'éclaires pas clairière, que ne mords pas tes morts . que nature reste muette devant tes outrages, que l'Étrangère se gausse de ton crime sacré . que ta pureté crache faux ton venin de colon . que l'Insoumise aux mille parfums se dérobe, qu'elle t'abandonne lâche odeur de cadavre . que ta rose cracheuse de feu, cultivée de plein désert, se flétrit à jamais . que te résistent les effluves de jasmin, de citronnier .

que rater constamment réel pavané, que balle n'atteint jamais l'horrible cible . que balle perdue défonce joue d'un poisson qui volait innocent au-dessus du clocher . que l'affreux spectracle convoque hystérie de corps blindés derrière vitres blindées . qu'écran total peut en cacher un autre, total . que peep show politique peine à jouir sous parades hypnotiques . que tristesse ruisselle, ruisselle et ruisseaux d'argent de boue obscure . que visage d'enfant collé à la vitre du dimanche après-midi voit ruisseler la pluie rouge .

que les mots s'échappent, lames quittent fourreaux, fleurs désertent jardins . que dandinent autour du vide du cratère flammèches essouffrées . que joie des phrases embrassent enfin Jeanine ou Aïsha la boulangère . et avec ceci ? un baiser encore .

qu'au Dehors l'oiseau rieur fiente sur mon.front.brûlé.au.fer.rouge.d'un.soleil.noir . ah qu'c'est biau ! qu'avoir 20 ans et mourir en crapule armée sur les chiottes . qu'avoir 10 ans et bouffer l'angoisse par la racine, la mort sous la rafale .

que chantez minets minettes dans la cour de l'école . que la ronde n'est plus ni les neiges d'antan . que chantez minets minettes dans la rue de révolte . que meurtriers face à nous chient bonne foi dans leurs frocs .

ni Débris ni Tesson
affreuse pureté des îles
belle impureté du ban
Noésie

***

À propos d'une île

Effet de vérité disruptive perçu, non d'abord réfléchi, mais senti comme débordement de soi, une grandeur, immense, bouleverse l'étroitesse du soi, sa prison, son mirador, sa dominante, petitesse du détenu et celle du maton, une seule et même, qui prend les murs de l'enceinte pour le panorama du monde libre, civilisé. Hélène Bessette, dans La Grande balade, rend compte d'une calme inflammation sous le choc de la découverte de la Nouvelle Calédonie.

Se taire d'abord.

« Le voyageur subjugué.
Obligé de se taire.
D'accepter
L'Éternelle Nature.
Mêmement la même.
Dans ses bruits ses clartés ses dessins.
Le voyageur anxieux.
Contraint de calmer l'angoisse. Comme un enfant.
Dominé par les tendresses vieilles des paysages infinis.
Langage non transcrit de l'eau régulière.
Enfin la Régularité.
Voix venue d'ailleurs. Clapos d'une seule note. Vague rassurante. Gamme unique des insectes. Mélopée courte des batraciens. Boléro. Jusqu'aux larmes. Jusqu'à la douleur. La douleur rouge des joies inespérées. »

L'écoute silencieuse donc, respectueuse, pas un mot, pas un mot autre que le mot-fleur de peau, là où règne la couleur, dense, suffocante parfois, rougissant la douleur au comble de la joie.

Se soumettre ensuite.

« Par le Continent-Élément. Le Continent-Paysage. Le Paysage-Force.
Supériorité non-discutée. Non détruite. Plus de discussion.
Plus de destruction.
Force reconnue.
Soumission et Paix.
Quelque chose de plus fort. Une seule ouverture à l'horizon de l'esprit. La brèche par laquelle s'aperçoit une Force.
Inébranlable.
Enfin le Repos.
Inutile d'aller plus loin. De chercher davantage.
Plus de lutte.
Faire au mieux face à la Force.
Se résigner à l'infériorité. »

Or cette soumission qui honore et compose n'a jamais connu la terreur d'un dieu. L'infériorité des kanaks (puisque nous sommes en Nouvelle Calédonie) est rapport à l'élément, non à d'autres hommes s'estimant supérieurs par la Religion, la Technique ou la Civilisation. Quand les blancs débarquent, ils doivent en rabattre devant cette Force. L'ignorer, y poursuivre la petite vie de leurs petits drames, c'est au risque d'en mourir, emportés ou suicidés. Ils ont débarqué pourtant depuis longtemps - James Cook en 1843, première mission catholique pour évangéliser l'île, puis appropriation sous Napoléon III. Mais en 1946, date de ce voyage, l'Élément explose encore en pleine figure du Blanc dont le masque se fissure sous le choc.

Le « roman » mêle d'ailleurs ces minuscules dramatiques blanches, anecdotes dérisoires et non seulement ridicules mais mortelles, au grand poème de la magnificence. La supériorité de l'Élément-Paysage-Force ne se capture pas, même sous l'œil malin de la caméra. Le personnage cinéaste, sur la ligne contrapunctique de la fiction, finit mal, pas même sous la menace d'indigènes réfractaires, non, ceux-ci restent indifférents, mais dans les piètres turbulences de son couple, gravement déboussolé.

Se soustraire enfin.

« Et l'Occident disparaît totalement des esprits. Totalement.
Dans la brousse humide et chaude.
La leur.
Elle est à eux. Les Blancs n'ont rien à faire ici.
Personne.
Ils sont chez eux.
La nuit.
Au long des pistes.
Où les étrangers ne s'aventurent pas.
Ils possèdent, encore un espace bien gardé.
Tout contre le paysage. Au cœur du paysage. Au coeur du vert du bleu du violet. »

Les Blancs n'ont rien à faire ici. Mais où donc ont-ils à faire ? Chez eux ? C'est justement de chez eux que la voyageuse, blanche, est partie, d'elle-même sans grande intention peut-être, bien qu'animée d'une pulsion sourde : ce chez soi-là est insupportable. C'est sur ce continent lointain de « l'Étrange » qu'elle a éprouvé comme jamais l'oubli salutaire, nécessaire, radical d'un chez soi maudit, de l'Occident (et d'abord lors de la traversée du bateau, comme sas et préalable presque initiatique). L'oubli de soi pour un impropre plus intense que tout propre.

Et pourtant. L'anecdote, dans la petite vie, raconte que lors de ce voyage Hélène Bessette accompagnait son mari pasteur, missionnaire protestant, celui-ci décidé à poursuivre l'évangélisation du peuple kanak. C'était entre 1946 et 1949. Sa vie d'épouse était donc loin de lui faire épouser intimement la mission de son mari. Un abîme les sépare. Le roman, La Grande balade, s'écrit entre 1950 et 1960, soit entre 10 et 15 ans plus tard.

« Sous l'empire du Souvenir.
Comme un parfum dense étouffant.
J'écris ces pages.
Bouleversement interne.
Le fond revient en surface.
Mouvement de l'âme vivante tourmentée qui se retourne.
Change de côté. Dans le sommeil douloureux. Ce qui était au fond enfoui revient réapparaît. Monte à la tête. Folie.
Hypnose.
Entraîne dans un rêve. Pour un temps. Opium. Dix ans. Quinze ans de vie supprimés. D'un trait.
Des villes d'Occident grises nauséabondes. Supprimées brusquement.
Et cet ardent parfum du souvenir.
Chaud. Vivant. Frais. Comme s'il était d'hier. D'un ardent paysage. D'une terre ardente. D'un bonheur certain.
Réapparu sur le miroir de la mémoire.
Un enchantement imaginaire.
En réponse à l'enchantement réel.
Une lumière intérieure.
En réponse à tant de lumière extérieure.
Abattue anéantie par la force la précision la douleur de la trop grande mémoire.
La mémoire-force d'un paysage-force.
Dessiné sur l'envers de la peau. Empreinte gravée. Toujours aussi brillante aussi sensible aussi éloquente.
Voyageuse maintenant égarée au royaume des ombres.
Chargée du souvenir des paysages inoubliables. Jour par jour. Nuit par nuit. Dans les songes. Douceur de Hienghène.
Des galeries de bois fraîches retrouvées.
Des plages de sable fin. Non foulées.
Contre faux. Contre calcul. Contre fabrication. Contre volonté. Contre mensonge. Contre laideur.
Visage au repos loin du lourd visage simiesque de l'Occident frauduleux âpre acharné. »

Bien que revenue donc, un jour, en Occident, en France, dans un lieu-dit Le Mans, l'écart absolu entre les deux mondes ne s'est jamais résorbé. Un écart préservé par l'impossible oubli, en même temps que le refus de tout penchant colonial, de tout désir d'appropriation, de « Lebensraum » et d'un retour à la Nature, romantique et idéalisé mais sur fond de conquête et de spoliation. Voilà, au passage, comment Jonathan Glazer fait mouche avec son film « La zone d'intérêt ». Puisque d'une part en Pologne des villages entiers furent évacués au printemps 1941, après l'ordre donné par Himmler de créer un gigantesque domaine agricole appelé Interessengebiet – au voisinage immédiat du camp d'Auschwitz, pour y installer les familles des SS. D'autre part le projet sioniste en Palestine intégra dès l'origine comme une valeur forte le retour à la terre garant d'une renaissance : « Cette renaissance est basée, entre autres, sur une association signifiante entre la terre, le paysage, la nature et la résurgence de la nation ainsi que sur la notion de pionnier conçue comme un ensemble de dispositions envers le paysage. La nature, travaillée pour qu'elle corresponde à l'idéologie sioniste, est donc un paramètre clé de la construction de l'identité » (Christine Pirinoli, https://journals.openedition.org/etudesrurales/8132). Ce à l'appui d'une expropriation que le gouvernement israélien n'a cessé de poursuivre, annonçant encore, le vendredi 22 mars 2024, la saisie de 800 hectares de terres dans la vallée du Jourdain, en Cisjordanie occupée. « Occident frauduleux âpre acharné ».

Chez Hélène Bessette, malgré la pleine attirance pour ce plein monde de l'ailleurs, « les Blancs n'ont rien à faire ici ». Peut-on faire oublier aux Occidentaux leur Occident conquérant ? Vain espoir, nulle intention en vérité, Hélène Bessette n'est pas missionnaire. Elle continuera toutefois, dans son écriture, à enfoncer le clou, à creuser l'écart, l'irréconciliable. L'autre douleur : comment vivre avec l'irréconciliable ? Car l'écriture tient en effet les deux rives en présence l'une de l'autre, et ne tient qu'à cela, au risque d'être engloutie par l'océan qui les sépare, alors que la séparation était le mouvement nécessaire au re-commencement, à ce fond plus profond peut-être que le fond du souvenir, qui revient à la surface.

A-t-on besoin de dire que cette île du lointain densément peuplée de couleurs et de sensations fortes, d'humains et de non-humains, qui fait un trou dans la Seconde nature de l'Occident, n'a absolument rien de l'exotisme, ni du mythe du bon sauvage, ni de l'imaginaire des récits de voyage fondant une insularité bétonnée, singularité purifiée de toute souillure de l'étranger appartenant à une autre île, ni même, bien que ce ne fut pas une île déserte, de cette « terre sans peuple pour un peuple sans terre ».

Hélène Bessette aura emporté avec elle un « enchantement imaginaire, en réponse à l'enchantement réel », qui fait place, au côté de la ferveur ressentie pour ce dehors absolu, à une blessure que le refus de la colonialité constitutive de « son » monde européen, de sa hiérarchie de classe (la chose Ida) et de race, de son consumérisme (La tour), empêcha de se refermer. Ce qui fait la beauté de son chant, et l'écriture au scalpel de son regard implacable, l'un et l'autre façonnant, bon gré mal gré, la forme d'un exil intérieur, y compris dans le monde littéraire de son temps qui, après un début remarqué, finit par l'ignorer. Ce qui semble l'avoir menée au bord de la folie.

Patrick Condé

« Vis ma (vraie) vie de Marseillais∙e » : du taudis au Airbnb

Par : dev
23 avril 2024 à 08:13

Après avoir excellemment raconté il y a cinq ans les luttes de la Nanterre populaire, Du bidonville à la Cité, Victor Collet a poussé la passion de l'observation participante jusqu'à venir comparer les punaises de lit marseillaises à celles de l'Ile de France, en habitant dans un immeuble que le gestionnaire laissait sciemment se dégrader pour décourager les locataires. Les « anciens » décédés ou partis à l'hôpital, l'entrée toujours ouverte aux grands vents et au petit commerce de la dope, les appartements abandonnés rénovés illico presto et protégés de portes blindées tandis que ceux des derniers locataires étaient offerts aux départs d'incendie… on connaît la chanson, elle a été entonnée depuis près de trente ans à Belleville et ailleurs. Victor était aux premières loges pour l'entendre à Marseille, où elle est devenue chant funèbre, en novembre 2018, avec l'effondrement d'immeubles de la rue d'Aubagne.

Particularité locale, le requiem s'est vite transformé en cri de colère : « Gaudin assassin ! » dans des manifestations qui ont fait tomber le cacique local et toute sa clique de barons et baronnes aux comportements (et/ou acoquinements) mafieux. Il faut dire que « la veille des effondrements de la rue d'Aubagne, un mur s'écroule sous les coups de mistral et de masse d'une centaine d'opposants au projet de la Plaine ». « Vingt millions pour détruire la Plaine, pas une thune pour sauver Noailles ! » La lutte contre la gentrification d'un quartier a opéré sa jonction avec la vague d'indignation des habitants du quartier sinistré, au fur et à mesure qu'on découvrait les dessous crasseux de la politique urbaine de laisser faire-laisser s'enrichir : élus directement intéressés, aveuglement volontaire des responsables techniques… Une politique qui a entraîné la mort d'au moins huit personnes.

Le lien entre la dégradation programmée de l'habitat populaire et l'essor du capitalisme de plate-forme a rarement été aussi bien documenté que dans le livre de Collet. Nourri de paroles d'habitantes et de propos de manageurs, d'affichettes et de récits de manifs, développant une analyse au plus près des brutalités policières comme des tentatives de dépassement numérique des contradictions capitalistes, voilà un bouquin que tout amateur de pittoresque méditerranéen à prix cassés devra mettre dans son sac de plage.

Bonnes feuilles

Les technocrates ont tiré les leçons des échecs du passé. Tenant compte des inerties marseillaises, ils ont su se rallier les appétits de la bourgeoisie locale qui, depuis qu'elle s'est vu confisquer le contrôle du port par l'État, s'est repliée sur le foncier.

Bruno Le Dantec, La Ville-sans-nom, 2007

Je vois des 38 mètres carrés à 950 euros par mois, je me dis que finalement, je ne suis pas plus chère que les autres.

Zouha, propriétaire effectuant des baux « mobilité » pour placer son logement en meublé, MarsActu, 29 septembre 2023

Changement radical : alors que les arrêtés de péril continuent de pleuvoir, l'offre en Airbnb déferle. La plateforme comptabilisait 88 % d'annonces supplémentaires dès l'année suivant les effondrements. En 2020, l'explosion fait de Marseille la deuxième place forte du site, après Paris. Certains quartiers, étrangers aux itinéraires touristiques, se transforment vite en soutiers du mouvement, de la Plaine au cours Julien, de Noailles à Belsunce, en passant par les insalubres Chapitre ou Belle de Mai, ou les plus résidentiels Camas et Conception... jusqu'à la Joliette. Tout le centre ancien est touché. En 2021, 11 000 annonces étaient dénombrées et jusqu'à 16 000 en août 2022, selon la plateforme AirDNA [1].

Touriste : [...] personnes qui ne voient dans notre quartier qu'un territoire branché et labellisé « quartier rebelle » que l'on consomme comme à la Joliette, au Vieux-Port, à Paris ou Berlin. Gaudin en avait rêvé, le Printemps marseillais est en train de le réaliser : faire passer la destruction produite par l'industrie touristique comme une opportunité pour les Marseillais·es. (Sous le soleil, la Plaine, no 6, juin 2021, p. 24)

Nombre d'annonces masquent les propriétaires au profit d'hôtes qui n'en sont que les gestionnaires (les « conciergeries »). Et certains quartiers sont réduits à des mots-valises : Noailles ou Belsunce deviennent de vagues « cœurs de quartier culturel », « hyper-centre » avec « vue imprenable », « à cinq ou dix minutes du Vieux-Port ». Là où les scories des effondrements sont encore si visibles, un effarant spectacle se banalise : le cadenas et la chaîne qui fermaient l'accès au bâtiment côtoient désormais le boîtier à code qui offre les clés du séjour radieux à Marseille. Le cadenas s'efface même parfois devant le boîtier à clés : rue d'Aubagne, sur les hauteurs de Curiol, à quelques pas des immeubles effondrés rue Tivoli. Entre les bâtiments qui ferment et ceux qui s'ouvrent au seul tourisme, le marché locatif se contracte comme jamais.

« Businessman de l'appartement » – Quartier Thiers – Hôte Grégory – logement entier (studio) –

55 €/nuit

Teresa – septembre 2022 – « Le bâtiment est en réparation et le couloir a été saccagé. Il y a beaucoup de bruit venant de la rue et des appartements voisins, le canapé-lit est très inconfortable. »

Hôte – Grégory – janvier 2023 – « Je suis désolé pour vous que l'immeuble soit en restauration mais je pense qu'il s'agit d'un mieux pour tout le monde. Pour ce qui est du bruit, je n'y suis pour rien s'il y a du passage en plein centre-ville ! »

L'insalubrité vivace n'est pas toujours si glamour pour les touristes. Minuscules espaces gorgés d'humidité, caves transformées en studettes sans fenêtre, voisinage nocturne bordélique, « rénovations » à grand renfort de placo sur des vices qui renaissent sans cesse, cohabitation avec des punaises de lit et des cafards qui changent parfois moins vite de destination que les habitants... Le lucratif Airbnb reste des plus douteux dans la grande foire touristique qui s'empare de Marseille.

« Businessman de l'appartement » – Quartier Thiers – Hôte Grégory – logement entier (studio) –

55 €/nuit

Cécile – décembre 2022 – « À éviter absolument ! Surtout si vous espérez dormir. La rue est occupée par des prostituées assises devant chaque immeuble et la nuit par des toxicomanes qui se bagarrent en hurlant et en cassant des bouteilles. Le matin vous pourrez les voir respirer leur gaz hilarant. Il n'y a pas de lit juste un canapé qui ne se déplie pas. Une honte. »

Réponse – Hôte (Grégory) – janvier 2023 – « Je ne sais pas quel type de personne vous êtes mais pour dire que vous avez trouvé tout ce genre de personnes, vous avez dû aller chercher vos doses dans une autre rue que la mienne. »

À se perdre dans le dédale de rues si délabrées, plus ou moins fermées par les arrêtés et les blocs de béton, la airbnbisation semble enjamber les étapes de la gentrification. Nouveau coup de poker du « meublé touristique » : placer des gens bien moins regardants sur les bâtiments ou le quartier, tout en démultipliant les gains comparés à ceux soutirés à des ménages captifs du marché. Comme au numéro 74 de la rue d'Aubagne, face à ce vide que tant de voisins ne souhaitent plus affronter au réveil.

« Vos morts. Nos profits. »
(Une fausse publicité signée avec le logo Airbnb, accrochée sur les grilles de la « dent creuse », rue d'Aubagne, 20 mars 2023)

Un peu plus loin, les mêmes rénovations fleurissent. Le voisinage de cadenas et de périls sidère, là où des années durant ont retenti les batailles judiciaires contre certains marchands d'insalubrité. À Belsunce, quartier si longtemps abonné aux périls, les Airbnb s'immiscent jusque sur la rue Nationale, face à des immeubles effondrés, avec leurs gravats recouverts d'un produit bleu ciel censé empêcher les vapeurs d'amiante de se répandre dans le quartier. La juxtaposition de telles réalités fait blêmir, pour peu qu'on la comprenne. Ce qui n'est pas le cas des nombreux touristes qui font irruption dans le quartier.

Petit studio « immeuble d'artiste » – Noailles (Palud/Aubagne) – arrivée autonome (boîtier à clés) –9m2 –46€/nuit

Benoit – septembre 2022 – « Manque de confort. Pas de lit et de draps corrects.
Bruyant, trop de lumière la nuit. La rue est sale, des rats s'y baladent ainsi que des gens peu fréquentables. »

Réponse hôte – « Super objectivité, le drap est comme indiqué, quant au bruit privilégiez la campagne [...] concernant les rats je ne suis pas le maire de Marseille. Passez votre chemin, les exigences ce n'est pas à 30 €. »

Les boîtiers à clés prennent racine et la relève des périls. La marchandise du sommeil se renouvelle. Les marchands restent parfois les mêmes. Et les dividendes augmentent.

Derrière le mythe du AirBnB pour « dépanner », la réalité est tout autre : 80 % des annonces concernent des résidences secondaires. Autour de la Plaine, près de la moitié des annonces proviennent de multipropriétaires détenant jusqu'à 50 appartements sur la ville.
(Faisons face à la gentrification, tract anonyme, automne 2022)

Le cliché des fins de mois difficiles pour petits propriétaires ou locataires désargentés est vite battu en brèche. Longtemps vendue par les communicants du mastodonte numérique pour faciliter son implantation en temps de crise et faire taire les critiques [2], l'argument bute sur la réalité. Pour les locataires, l'interdiction de louer son logement ou son canapé sans l'accord du propriétaire s'accompagne depuis 2014 de lourdes sanctions : 7500 euros d'amende, résiliation du bail, remboursement complet des frais de justice en cas de poursuite. Surtout, arrivé très tard sur le marché, Marseille brûle les étapes. Avec ses 71 % d'abattement fiscal, la niche fiscale est déjà devenue un lieu de report pour investisseurs et multipropriétaires. Le phénomène se renforce avec l'inflation galopante faisant suite au confinement, et une brusque augmentation des taux d'intérêt. L'immobilier reste plus sûr pour garantir les retours sur investissement, d'où l'explosion des transactions en 2020 et 2021. Et quand le marché plafonne, la niche Airbnb devient l'eldorado qui tient bon face à une « rentabilité de l'immobilier en forte baisse ».

Si 60 % de mes biens sont des meublés, c'est parce que la fiscalité est plus douce.
(Fabien Marini, propriétaire de six « biens » à Marseille loués en meublés) 10

À Marseille, le boom immobilier après 2018 se traduit par un rachat effréné de logements et de bâtiments. Des Marseillais souvent médusés voient les visites de leurs appartements s'enchaîner, effectuées par de jeunes branchés ne parlant plus que de prix du mètre carré en terrasse, ou de ces immeubles vendus au prix où l'on achète un appartement à Paris. Quand le marché atteint un pic, les reventes se multiplient avec de substantielles plus-values. D'autres placent leur bien en meublé touristique pour continuer à engranger les profits11. Dès 2022, le nombre d'appartements entièrement mis à disposition sur Airbnb représentait 88 % de l'offre à Marseille. Leur taux d'occupation, de 74 % (un peu moins en 2023, 69 %)12 , rappelle que la majeure partie est louée à l'année, loin du mythe de la résidence principale louée pour donner un « coup de pouce » au petit propriétaire. La plateforme Airbnb serait-elle devenue le plus gros marchand de sommeil à Marseille ?

Marchand de sommeil et hydre capitaliste à l'heure du numérique

Des immeubles ont été vidés, il y a eu des travaux donc la rénovation s'est faite malgré elle, malgré les gens. Surtout si y a pas de contrôle. Objectivement, un propriétaire qui fait des travaux, il a envie de louer plus cher. C'est pas un philanthrope.

Marta S., juin 2022

En tant que directeur de programme à la Soleam [...] et référent sur les questions d'habitat indigne, j'ai été amené à travailler avec les services, les techniciens, les élus, les services chargés de lutter contre l'habitat indigne... Et j'ai connu les failles, les limites de ces procédures, leur lenteur. Et surtout la capacité de certains marchands de sommeil à biaiser ces mécanismes. Ils ont profité de cette aubaine pour convertir pas mal de logements en location courte durée. C'est dix fois plus rentable et ça permettait d'échapper au permis de louer. Au 5 novembre, on a croisé pas mal de gens, quelques centaines qui sont venues dans les assemblées et ont vu le quartier se transformer, des immeubles vidés et puis basculer à la levée du péril en location touristique.

Emmanuel Patris, « Un centre-ville pour tous », juin 2023

Rappelons-le, Airbnb n'est qu'un symptôme – certes extrême – du capitalisme de plateforme (et du marché immobilier). Son succès vient d'avoir pensé et réussi à marchandiser l'ancestrale hospitalité en surfant sur les origines pourtant gratuites du couchsurfing [3]. À l'heure du tourisme mondialisé, son réel tour de force est d'avoir utilisé une niche, juridique et fiscale, un entre-deux existant depuis les années 1970 entre l'hôtellerie et le logement ordinaire, pour s'ouvrir de nouvelles parts de marché. La plateforme s'impose comme l'intermédiaire numérique des transactions, qu'elle facilite auprès des propriétaires en leur évitant tout un tas de taxes, de réglementations, d'agences, de portefeuilles à gérer. Magique ou presque : on profite des prix de l'un – l'hôtel – en mettant à disposition l'autre – le logement longue durée. L'incroyable force de cette mécanique est de se placer à la tête d'un nombre infini d'agents – les propriétaires – qui œuvrent pour la plateforme en plaçant leurs biens et l'alimentent à chaque transaction. Un facilitateur pour les uns, un parasite pour les autres. Plus le parc de logements grossit, plus les dividendes s'accumulent. En 2019, douze ans après son lancement à San Francisco, Airbnb dénombrait 7 millions d'annonces dans 30 000 villes et 190 pays. À son entrée en Bourse à l'été 2020, elle était cotée à 18 milliards de dollars.

Autant dire qu'à ce rythme, la plus grande conciergerie du monde transforme des paysages entiers du parc immobilier. Le phénomène est connu et documenté depuis un moment. Censée donner un coup de fouet financier à des propriétaires-occupants, la dérégulation massive de l'offre touristique allèche les investisseurs. Une telle rentabilité est en effet inattendue sur un marché immobilier jusque-là assez inamovible, entre hôtellerie d'un côté et logement de l'autre. En surfant sur les limites de la notion de « meublé », de la résidence principale et secondaire, la plateforme offre des rentabilités record. Et elle conduit les propriétaires à remodeler les logements, les contrats de bail, pour fonctionner à flux tendu : ici en plaçant les résidences secondaires toute l'année ; là en créant des faux profils pour continuer. Et quand les restrictions se font plus sévères, les propriétaires font passer l'ensemble en bail dit « mobilité » – bail allant de un à dix mois, non renouvelable –, qui évite d'avoir à quémander un changement d'« usage » (de logement en commerce). En bref, le logement est « optimisé ».

Petit studio « immeuble d'artiste » – Noailles (Palud/Aubagne) – arrivée autonome (boîtier à clés) –9m2 –46€/nuit

Cezar – septembre 2022 – « Ne vous laissez pas berner par les photos. C'est TRÈS PETIT, juste pour une personne max.! Ce n'est certainement PAS un studio. Le quartier, il s'agit d'un bazar en journée jusqu'à 23 h. Si vous voulez dormir un peu pendant la journée... bonne chance. Allez ailleurs. »

Avec le temps et les excès constatés, les abattements fiscaux record pour les meublés commencent à faire jaser nombre de communes, sans pour autant être remis en question. Quant à la plateforme, les taxations sont dérisoires : basée dans le paradis fiscal irlandais, Airbnb évite soigneusement la qualification de société immobilière en gagnant ses procès qui rappellent, comme en novembre 2019, qu'elle n'est qu'une interface numérique. Airbnb permet aux propriétaires de minimiser les frais, et d'éviter tout intermédiaire. Jusqu'au ménage et à la remise des clés, pour lesquels la plateforme propose fréquemment ses services de conciergerie. À défaut, ce fameux boîtier à codes, trente euros en supermarché pour se passer de toute contrainte ou interaction humaine.

Le Nid/NocNoc » – cours Julien – 3 niveaux – 120 m2 – 12 à 14 personnes – 5 000 €/nuit [4]

Idéalement situé dans le célèbre quartier du cours Julien, le rendez-vous des artistes [...], un appartement somptueux de 120 m2 climatisé pouvant accueillir jusqu'à douze personnes. Le check-in/out pourra se faire de manière autonome grâce à une boîte à clefs. Pour un accueil personnalisé, nous demandons un supplément de 10 € par heure pour les check-in tardif. [...] Vos bagages vous encombrent ? Déposez-les dans la consigne à bagage sécurisée Nannybag et bénéficiez de 10 % de remise. Chez NOCNOC, nous gérons la location de plus de 80 appartements et maisons dans huit villes en France. Une caution de 1 200 € est demandée pour l'appartement, une pré-autorisation sur votre carte sera faite la veille de votre arrivée. Nos appartements sont désormais équipés de décibelmètre Minut qui déclenche une alarme dès que le niveau sonore maximum autorisé est dépassé. En cas de fête ou de plainte du voisinage pour le bruit après 22 heures, la totalité de la caution sera débitée.

Avec tant de romantisme, comment ne pas se ruer sur Marseille ? Mais, en fonctionnant à la nuitée et en visant une autre clientèle que des locataires, Airbnb déploie une hybridité à rentabilité extrême, qu'elle sait parfaitement agiter sous le nez des propriétaires : la plateforme et un nombre incalculable de sites comme AirDNA projettent gratuitement les profits annuels pour chaque logement placé. En 2019, dans des villes comme Marseille où la réglementation était inexistante, certains sites rappelaient ces détails très précisément :

La résidence principale que vous habitez au moins huit mois par an. La loi sur la location Airbnb à Marseille ne vous impose absolument aucune autorisation. Vous pouvez louer 120 jours par an. [...] Cependant, Marseille ne fait pas partie des villes où Airbnb suspend automatiquement votre annonce en cas de dépassement de la limite. Attention, c'est à vos risques et périls car des amendes importantes peuvent être prononcées !

La loi Airbnb à Marseille est plus flexible qu'à Paris ou à Lyon : vous pouvez louer votre résidence secondaire toute l'année dans la limite de huit mois consécutifs à un même locataire. Au bout des huit mois, vous êtes obligé de changer de locataire. [...] À noter, la ville de Marseille n'applique pas la règle de la compensation.

Une possibilité à étudier : le bail mobilité. Vous pour- rez louer sans être contraint par les nombreuses formalités imposées par la législation ! (« Tout savoir sur la réglementation Airbnb à Marseille », HostnFly, octobre 2019)


Avec de si « lourdes » formalités (deux déclarations par mail à la direction fiscale et en mairie), on comprend combien le rendement séduit certains habitués du contournement des règles. En 2023, la nuit moyenne atteignait à Marseille 110 euros, le double de son prix cinq ans plus tôt ; sur l'année, le meublé permettait d'empocher plus de 20 000 euros en moyenne. À ce jeu-là, la cité phocéenne, au prix du mètre carré proche de celui d'Aubervilliers, offrait un potentiel touristique autrement plus alléchant que la commune de Seine-Saint-Denis. Et un taux de rentabilité deux fois supérieur à celui de Paris [5].

Ça parle plus que des ménages dans le quartier... C'est devenu la principale activité, les ménages dans les Airbnb. (Une habitante, quartier Baille, juillet 2023)

Recherche. Femme dynamique pour effectuer le ménage dans des logements de location saisonnière. Fréquence des missions variables. Emploi : femme de ménage avec très bonne présentation, sérieuse et sachant prendre des initiatives. Disponibilités : en semaine et dimanche compris Lieu : Belle de Mai et Vieux-Port

Âge : 45 ans environ
Langue : français
Tarif horaire : 11 €
Condition : période d'essai. (Une affiche, Vieux-Port, septembre 2023)

Les profits des uns font les emplois précaires des autres, et font vite disparaître nombre d'habitats et d'habitants. Si les offres illégales pullulent comme les usages plus « déviants » (prostitution, etc.), l'effet numéro un demeure : en réduisant l'offre locative à son plus bas niveau en peu de temps, la plateforme crée une rareté extrême. Sans programme de construction massive (en particulier sociale) ou d'encadrement strict, l'élévation des prix est mécanique, sur un marché déjà tendu.


[1] La mairie de Marseille, avec le numéro d'enregistrement, en comptabilisait 11 500, l'écart pouvant révéler différents systèmes de comptabilité et/ou une part non négligeable de numéros d'enregistrement frauduleux et d'annonces non déclarées en municipalité. En juillet 2023, la mairie de Marseille relevait ainsi près de 1500 annonces illégales

[2] C'est en particulier la communication que produit Airbnb dans les pays en crise, notamment au Sud, après la crise des subprimes.

[3] Créée en 2004 à San Francisco, la plateforme de couchsurfing vend une mise en lien numérique pour fournir un hébergement temporaire chez l'habitant. Partiellement mais essentiellement gratuite, la structure pave à la voie à son extension payante, Airbnb, qui verra le jour quatre ans plus tard.

[4] Sur le site Booking.com, la même annonce comporte un zéro de moins, et monte parfois jusqu'à 1 200 euros, soit entre 10 à 20 fois le prix sur le marché de la longue durée pour une même surface, avec une optimisation de l'espace, qui dépasse tout juste les 9 m2 carrés légaux.

[5] Après de longues années de bienveillance, la capitale a vertement déchanté et mène une âpre bataille judiciaire contre le géant numérique, butant inlassablement sur l'absence de législation claire jusqu'en 2023, et dans les tribunaux contre les changements de destination de certains logements (encore en septembre 2023) malgré des condamnations à des amendes record (8 millions d'euros) pour 1 105 annonces sans numéro d'enregistrement en 2021. Elle envisageait la fixation de quotas par quartier au printemps 2023.

RAP EN FUITE/ÉCLAT D'UN AILLEURS

Par : dev
23 avril 2024 à 13:55

que mots glissent sur marbre froid des corps . que gravelet dérape n'accroche rien de l'acier-visages . que grain dérobé de matière crie victoire sous mains en sang qui s'échinent . que morts vénérés sourient des prières pleurées acides sur leurs tombes . que chants d'écorchés vifs ne déplacent pas montagnes, lambeaux de chair séchés aux flancs . que combat perdu perd encore sa perte . que le cru tant peine à manger le cuit .

que verbe s'écoule, s'hémorrage, s'épanche, se répand . qu'il se réfléchit, ne réfléchit, qu'il se sait de savoir nul . que logomachie bave commissures des lèvres épilepsie . que rage retournée dard de scorpion l'écume mord la mer . que sirène au loin se retire, infiniment, infinie beauté qui te quitte . que l'amour rafle la viande au tripot du sens . que les spectres rappelés dansent au Panthéon spectraculaire . que petits soldats et petits peuples encore bons pour charniers .

que gueules d'acier d'assassins repus écrasent gravats sur gueules de chiffon des pauvres . que paroles gémissent voix suraigues piquées en chambre . que piqûres de moustique sur cuir d'éléphant s'embaument . que n'écris pas tes cris, que ne chantes pas aux champs . que n'éclaires pas clairière, que ne mords pas tes morts . que nature reste muette devant tes outrages, que l'Étrangère se gausse de ton crime sacré . que ta pureté crache faux ton venin de colon . que l'Insoumise aux mille parfums se dérobe, qu'elle t'abandonne lâche odeur de cadavre . que ta rose cracheuse de feu, cultivée de plein désert, se flétrit à jamais . que te résistent les effluves de jasmin, de citronnier .

que rater constamment réel pavané, que balle n'atteint jamais l'horrible cible . que balle perdue défonce joue d'un poisson qui volait innocent au-dessus du clocher . que l'affreux spectracle convoque hystérie de corps blindés derrière vitres blindées . qu'écran total peut en cacher un autre, total . que peep show politique peine à jouir sous parades hypnotiques . que tristesse ruisselle, ruisselle et ruisseaux d'argent de boue obscure . que visage d'enfant collé à la vitre du dimanche après-midi voit ruisseler la pluie rouge .

que les mots s'échappent, lames quittent fourreaux, fleurs désertent jardins . que dandinent autour du vide du cratère flammèches essouffrées . que joie des phrases embrassent enfin Jeanine ou Aïsha la boulangère . et avec ceci ? un baiser encore .

qu'au Dehors l'oiseau rieur fiente sur mon.front.brûlé.au.fer.rouge.d'un.soleil.noir . ah qu'c'est biau ! qu'avoir 20 ans et mourir en crapule armée sur les chiottes . qu'avoir 10 ans et bouffer l'angoisse par la racine, la mort sous la rafale .

que chantez minets minettes dans la cour de l'école . que la ronde n'est plus ni les neiges d'antan . que chantez minets minettes dans la rue de révolte . que meurtriers face à nous chient bonne foi dans leurs frocs .

ni Débris ni Tesson
affreuse pureté des îles
belle impureté du ban
Noésie

***

À propos d'une île

Effet de vérité disruptive perçu, non d'abord réfléchi, mais senti comme débordement de soi, une grandeur, immense, bouleverse l'étroitesse du soi, sa prison, son mirador, sa dominante, petitesse du détenu et celle du maton, une seule et même, qui prend les murs de l'enceinte pour le panorama du monde libre, civilisé. Hélène Bessette, dans La Grande balade, rend compte d'une calme inflammation sous le choc de la découverte de la Nouvelle Calédonie.

Se taire d'abord.

« Le voyageur subjugué.
Obligé de se taire.
D'accepter
L'Éternelle Nature.
Mêmement la même.
Dans ses bruits ses clartés ses dessins.
Le voyageur anxieux.
Contraint de calmer l'angoisse. Comme un enfant.
Dominé par les tendresses vieilles des paysages infinis.
Langage non transcrit de l'eau régulière.
Enfin la Régularité.
Voix venue d'ailleurs. Clapos d'une seule note. Vague rassurante. Gamme unique des insectes. Mélopée courte des batraciens. Boléro. Jusqu'aux larmes. Jusqu'à la douleur. La douleur rouge des joies inespérées. »

L'écoute silencieuse donc, respectueuse, pas un mot, pas un mot autre que le mot-fleur de peau, là où règne la couleur, dense, suffocante parfois, rougissant la douleur au comble de la joie.

Se soumettre ensuite.

« Par le Continent-Élément. Le Continent-Paysage. Le Paysage-Force.
Supériorité non-discutée. Non détruite. Plus de discussion.
Plus de destruction.
Force reconnue.
Soumission et Paix.
Quelque chose de plus fort. Une seule ouverture à l'horizon de l'esprit. La brèche par laquelle s'aperçoit une Force.
Inébranlable.
Enfin le Repos.
Inutile d'aller plus loin. De chercher davantage.
Plus de lutte.
Faire au mieux face à la Force.
Se résigner à l'infériorité. »

Or cette soumission qui honore et compose n'a jamais connu la terreur d'un dieu. L'infériorité des kanaks (puisque nous sommes en Nouvelle Calédonie) est rapport à l'élément, non à d'autres hommes s'estimant supérieurs par la Religion, la Technique ou la Civilisation. Quand les blancs débarquent, ils doivent en rabattre devant cette Force. L'ignorer, y poursuivre la petite vie de leurs petits drames, c'est au risque d'en mourir, emportés ou suicidés. Ils ont débarqué pourtant depuis longtemps - James Cook en 1843, première mission catholique pour évangéliser l'île, puis appropriation sous Napoléon III. Mais en 1946, date de ce voyage, l'Élément explose encore en pleine figure du Blanc dont le masque se fissure sous le choc.

Le « roman » mêle d'ailleurs ces minuscules dramatiques blanches, anecdotes dérisoires et non seulement ridicules mais mortelles, au grand poème de la magnificence. La supériorité de l'Élément-Paysage-Force ne se capture pas, même sous l'œil malin de la caméra. Le personnage cinéaste, sur la ligne contrapunctique de la fiction, finit mal, pas même sous la menace d'indigènes réfractaires, non, ceux-ci restent indifférents, mais dans les piètres turbulences de son couple, gravement déboussolé.

Se soustraire enfin.

« Et l'Occident disparaît totalement des esprits. Totalement.
Dans la brousse humide et chaude.
La leur.
Elle est à eux. Les Blancs n'ont rien à faire ici.
Personne.
Ils sont chez eux.
La nuit.
Au long des pistes.
Où les étrangers ne s'aventurent pas.
Ils possèdent, encore un espace bien gardé.
Tout contre le paysage. Au cœur du paysage. Au coeur du vert du bleu du violet. »

Les Blancs n'ont rien à faire ici. Mais où donc ont-ils à faire ? Chez eux ? C'est justement de chez eux que la voyageuse, blanche, est partie, d'elle-même sans grande intention peut-être, bien qu'animée d'une pulsion sourde : ce chez soi-là est insupportable. C'est sur ce continent lointain de « l'Étrange » qu'elle a éprouvé comme jamais l'oubli salutaire, nécessaire, radical d'un chez soi maudit, de l'Occident (et d'abord lors de la traversée du bateau, comme sas et préalable presque initiatique). L'oubli de soi pour un impropre plus intense que tout propre.

Et pourtant. L'anecdote, dans la petite vie, raconte que lors de ce voyage Hélène Bessette accompagnait son mari pasteur, missionnaire protestant, celui-ci décidé à poursuivre l'évangélisation du peuple kanak. C'était entre 1946 et 1949. Sa vie d'épouse était donc loin de lui faire épouser intimement la mission de son mari. Un abîme les sépare. Le roman, La Grande balade, s'écrit entre 1950 et 1960, soit entre 10 et 15 ans plus tard.

« Sous l'empire du Souvenir.
Comme un parfum dense étouffant.
J'écris ces pages.
Bouleversement interne.
Le fond revient en surface.
Mouvement de l'âme vivante tourmentée qui se retourne.
Change de côté. Dans le sommeil douloureux. Ce qui était au fond enfoui revient réapparaît. Monte à la tête. Folie.
Hypnose.
Entraîne dans un rêve. Pour un temps. Opium. Dix ans. Quinze ans de vie supprimés. D'un trait.
Des villes d'Occident grises nauséabondes. Supprimées brusquement.
Et cet ardent parfum du souvenir.
Chaud. Vivant. Frais. Comme s'il était d'hier. D'un ardent paysage. D'une terre ardente. D'un bonheur certain.
Réapparu sur le miroir de la mémoire.
Un enchantement imaginaire.
En réponse à l'enchantement réel.
Une lumière intérieure.
En réponse à tant de lumière extérieure.
Abattue anéantie par la force la précision la douleur de la trop grande mémoire.
La mémoire-force d'un paysage-force.
Dessiné sur l'envers de la peau. Empreinte gravée. Toujours aussi brillante aussi sensible aussi éloquente.
Voyageuse maintenant égarée au royaume des ombres.
Chargée du souvenir des paysages inoubliables. Jour par jour. Nuit par nuit. Dans les songes. Douceur de Hienghène.
Des galeries de bois fraîches retrouvées.
Des plages de sable fin. Non foulées.
Contre faux. Contre calcul. Contre fabrication. Contre volonté. Contre mensonge. Contre laideur.
Visage au repos loin du lourd visage simiesque de l'Occident frauduleux âpre acharné. »

Bien que revenue donc, un jour, en Occident, en France, dans un lieu-dit Le Mans, l'écart absolu entre les deux mondes ne s'est jamais résorbé. Un écart préservé par l'impossible oubli, en même temps que le refus de tout penchant colonial, de tout désir d'appropriation, de « Lebensraum » et d'un retour à la Nature, romantique et idéalisé mais sur fond de conquête et de spoliation. Voilà, au passage, comment Jonathan Glazer fait mouche avec son film « La zone d'intérêt ». Puisque d'une part en Pologne des villages entiers furent évacués au printemps 1941, après l'ordre donné par Himmler de créer un gigantesque domaine agricole appelé Interessengebiet – au voisinage immédiat du camp d'Auschwitz, pour y installer les familles des SS. D'autre part le projet sioniste en Palestine intégra dès l'origine comme une valeur forte le retour à la terre garant d'une renaissance : « Cette renaissance est basée, entre autres, sur une association signifiante entre la terre, le paysage, la nature et la résurgence de la nation ainsi que sur la notion de pionnier conçue comme un ensemble de dispositions envers le paysage. La nature, travaillée pour qu'elle corresponde à l'idéologie sioniste, est donc un paramètre clé de la construction de l'identité » (Christine Pirinoli, https://journals.openedition.org/etudesrurales/8132). Ce à l'appui d'une expropriation que le gouvernement israélien n'a cessé de poursuivre, annonçant encore, le vendredi 22 mars 2024, la saisie de 800 hectares de terres dans la vallée du Jourdain, en Cisjordanie occupée. « Occident frauduleux âpre acharné ».

Chez Hélène Bessette, malgré la pleine attirance pour ce plein monde de l'ailleurs, « les Blancs n'ont rien à faire ici ». Peut-on faire oublier aux Occidentaux leur Occident conquérant ? Vain espoir, nulle intention en vérité, Hélène Bessette n'est pas missionnaire. Elle continuera toutefois, dans son écriture, à enfoncer le clou, à creuser l'écart, l'irréconciliable. L'autre douleur : comment vivre avec l'irréconciliable ? Car l'écriture tient en effet les deux rives en présence l'une de l'autre, et ne tient qu'à cela, au risque d'être engloutie par l'océan qui les sépare, alors que la séparation était le mouvement nécessaire au re-commencement, à ce fond plus profond peut-être que le fond du souvenir, qui revient à la surface.

A-t-on besoin de dire que cette île du lointain densément peuplée de couleurs et de sensations fortes, d'humains et de non-humains, qui fait un trou dans la Seconde nature de l'Occident, n'a absolument rien de l'exotisme, ni du mythe du bon sauvage, ni de l'imaginaire des récits de voyage fondant une insularité bétonnée, singularité purifiée de toute souillure de l'étranger appartenant à une autre île, ni même, bien que ce ne fut pas une île déserte, de cette « terre sans peuple pour un peuple sans terre ».

Hélène Bessette aura emporté avec elle un « enchantement imaginaire, en réponse à l'enchantement réel », qui fait place, au côté de la ferveur ressentie pour ce dehors absolu, à une blessure que le refus de la colonialité constitutive de « son » monde européen, de sa hiérarchie de classe (la chose Ida) et de race, de son consumérisme (La tour), empêcha de se refermer. Ce qui fait la beauté de son chant, et l'écriture au scalpel de son regard implacable, l'un et l'autre façonnant, bon gré mal gré, la forme d'un exil intérieur, y compris dans le monde littéraire de son temps qui, après un début remarqué, finit par l'ignorer. Ce qui semble l'avoir menée au bord de la folie.

Patrick Condé

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