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L'Enfer libéral

Par : dev
29 avril 2024 à 16:03

Nous traduisons ce lundi un texte de nos camarades d'Ill Will. Depuis les États-Unis où les occupations de campus en soutien à la Palestine se multiplient au même rythme que les arrestations de profs et les évacuations manu militari, Ian Alan Paul replace l'ordre libéral répressif en son lieu propre : dans le brasier, c'est-à-dire en enfer. En filant la métaphore d'une dévastation métaphysiquement sanctifiée de bonne conscience, l'auteur pose quelques évidences, à commencer par la plus grave : qu'un génocide ne s'arrête pas de lui-même.

L'ordre libéral qui supervise et administre le génocide en Palestine s'est construit par le mariage entre des valeurs égalitaires et une violence exterminatrice, sur l'association intime de droits prétendument sacrés et de l'enfer qu'ils déchaînent sur le monde. Il faut continuer de livrer des armes, tout en dénonçant et condamnant leur usage. Il s'agit de saluer les manifestations, tout en donnant l'ordre de les étouffer dans les lacrymogènes. Tout brûle donc deux fois, le carburant de la politique libérale et le carburant du carnage libéral, alimentant un brasier dont les feux se déchaînent toujours plus démocratiquement. S'il n'est pas nécessaire de résoudre la tension formelle entre ces idéaux abstraits et ces réalités violentes, c'est parce que le libéralisme repose sur le raffinement infini de cette contradiction. Pour chaque constitution sanctifiée, il y a un camp de détention qui ne fermera jamais ; pour chaque promesse d'égalité, il y a une économie qui impose ses hiérarchies cruelles à tous les domaines de la vie ; pour chaque droit du citoyen, une horde de policiers qui défile dans les rues, ivre de pouvoir.

L'ordre libéral est une posture de surplomb moral dans un monde où s'entassent décombres sur décombres et sous lesquels sont partout creusées des tombes. Il offre au regret et au remord l'occasion d'un bon bol d'air dans un monde où les machines de mort en masse étouffent quant à elles toujours plus de vies. L'éclatante incandescence de l'ordre libéral, sa brûlante dévastation, se manifeste, entre autres, à la Cour Pénale Internationale, organisation qui ne documente chaque détail du génocide en cours qu'afin de les classer dans le dossier des affaires à suivre. Elle est entretenue par des chefs d'État qui parlent du droit sacré de l'autodéfense nationale tout en ordonnant à ceux qui vivent sous les vagues de violence génocidaires de respecter strictement les règles de la guerre. Les présidents d'université alimentent également l'enfer, lorsqu'ils invoquent la nécessité de garantir un environnement d'apprentissage sûr tout en plaçant des snipers sur les toits des campus et en faisant appel à la police anti-émeute militarisée pour embarquer leurs étudiants. Tout comme Thomas d'Aquin s'imaginait que les sauvés d'en haut jouissaient au spectacle des damnés brûlant en bas pour l'éternité, les libéraux abreuvent leurs belles âmes immaculées en contemplant sereinement leur ordre social pulvériser inlassablement toujours plus de fragments du monde. Le Paradis n'est plus que l'administration et la maintenance de l'Enfer qu'il embrase partout.

Rien n'est plus macabre, ironique, que de voir les régimes libéraux, après s'être eux-mêmes définis en s'opposant aux génocides du XXe siècle, coopérer désormais résolument les uns les autres pour faciliter le génocide au XXIe siècle. En effet, les derniers défenseurs du libéralisme devraient se demander non pas pourquoi l'ordre libéral a échoué à mettre un terme au génocide en Palestine, mais bien plutôt pourquoi il le supporte et l'entretient avec tant d'entrain. Les alliances restent solides, le soutien logistique est en place, les flux commerciaux circulent, le système international survit, tandis qu'une population entière est ensevelie sous les gravats en flamme. Qu'est-ce que le libéralisme, si ce n'est l'exigence que ses processus soient respectés, que ses règles soient suivies et que ses élus s'inclinent, même lorsque son désert arase tout sans entrave ? Pour demeurer ouverte et libre, la société doit brutaliser sa population et remplir ses prisons. Pour défendre les droits de l'homme, il faut continuer de tuer à un rythme soutenu. Pour sauver l'âme du libéralisme, aucun écart ne saurait être épargné. Telle est la réalité de l'ordre libéral d'aujourd'hui : une violence généralisée et implacable exercée par ceux qui disent « plus jamais ça ».

Pour le libéralisme, la révolte est une exigence et une nécessité dépassée, valable pour les époques d'hier, mais trop extrême, trop explosive pour le présent. La Rébellion a une valeur à titre mémoriel. Quand elle surgit, vivante – occupation d'un campus ou marche échevelée à travers les rues – elle doit être rapidement réprimée. Il y a, dans le libéralisme, une forme de capture spectaculaire qui ne fait que neutraliser la révolte en la transformant, toujours plus, en image, en histoire apprivoisée à exposer dans les galeries du pouvoir, en résistance réduite avec succès à l'état de chose du passé. L'imagination libérale célèbre la révolte comme représentation tout en travaillant activement à pacifier sa présence réelle. Elle cherche à en consommer le potentiel explosif afin d'en archiver et exposer ce qu'il en reste de cendres. Aspergés de gaz poivre et entravé par collier rilsan, les manifestants reçoivent l'instruction de se soumettre et de se rendre à leur défaite d'aujourd'hui afin de pouvoir être reconnus comme justes demain, de se repentir maintenant afin que, lorsque le combat sera terminé et qu'ils auront perdu, ils puissent être à nouveau rachetés.

La récente vague de protestations contre le génocide en Palestine n'a pas échappé à cette confusion, qui fonctionne comme une forme de pacification interne. Le libéralisme triomphe partout où l'on convainc ceux qui descendent dans la rue de subordonner l'acte de résistance à sa représentation spectaculaire, où l'on estime que la révolte contre le pouvoir n'est finalement jamais qu'un moyen d'être reconnu par les puissants. L'aphorisme d'Arendt selon lequel « le révolutionnaire le plus radical deviendra conservateur au lendemain de la révolution » ne fait que révéler à quel point le libéralisme a colonisé la compréhension de la révolte, à quel point toute forme de résistance ne peut être envisagée que comme un énième dialogue avec le pouvoir seulement voué à se faire représenter plus pleinement en son sein, une autre image à incorporer dans le panorama de la gouvernance libérale. Le slogan « The Whole World is Watching », qu'on entend régulièrement dans les manifestations au moment même où les gens sont jetés à l'arrière des fourgons de police, est significatif du degré d'assimilation de certains à leur propre image. Alors que le problème, bien entendu, est précisément que les gens ne fassent que regarder, que même les insurgés en puissance se mettent à penser qu'être vu est, au fond, une fin en soi, que le désir de reconnaissance l'emporte sur le désir de révolte.

La récupération de la révolte par le libéralisme est ce qui lui permet de demander pardon pour tous ses péchés, d'être perpétuellement lavée et de renaître. La pénitence qu'il paie pour tous ses torts historiques devient une source non seulement de consécration, mais aussi de renaissance. La domination passée est transformée en matière à marketing, en monuments et en musées, preuve du progrès de l'ordre libéral vers la perfection. Les crânes fendus par les flics de Selma sont présentés comme le testament d'une Amérique post-raciale, plutôt que comme l'une des pièces à conviction du dossier de la brutalité raciale qui ne cesse de s'étendre. De même que les sociétés libérales commémorent systématiquement leur propre violence passée pour affirmer qu'elles en ont libéré le monde, elles insistent sur le fait que leur violence actuelle fait partie intégrante de l'ordre libéral et qu'elle doit être préservée pour pouvoir l'absoudre une fois de plus. Tout ordre libéral aspire à vous dominer sans en avoir l'air, vous réprimer tout en se présentant comme le dernier rempart contre la répression.

Sur les vitraux des cathédrales du libéralisme, on trouve des unités de combat exclusivement féminines bombardant des camps de réfugiés dans le lointain, des fabricants d'armes aux conseils d'administration composés de toutes les couleurs de la diversité et des gardiens de prison formés à ne pas mégenrer leurs détenus lorsqu'ils les enferment en cellule à la tombée de la nuit. En embrasant, de manière inclusive, la terre entière de ses flammes, l'Enfer s'approfondit de jour en jour. En diversifiant le combustible, on peut continuer à brûler les vies racialisées, sexualisées et classées – points d'incandescence de l'incendie. Quoique le libéralisme ne puisse pas promettre de modérer sa violence, il s'engage néanmoins à représenter et à reconnaître, au cours de son extension, chaque personne avec toujours plus d'équité. Tout peut être conscrit et scripté. Que brûle l'énergie sauvage de la révolte ! Un saint docile viendra se substituer aux fumées.

L'idéologie présente également un troisième caractère : elle est arme de contre-insurrection. Elle est mobilisée afin d'incorporer et de réabsorber l'énergie de la révolte. Son opération vise à la fragmenter, à déclarer puis aiguiser les divisions entre sauvés et damnés, paroles de raison et cris de folie, le manifestant sanctifié et l'émeutier maudit. Lorsque les autorités libérales dialoguent avec les soi-disant représentants d'une révolte, leur but est de retourner une partie de la révolte contre elle-même. Avant d'envoyer leur propre police, il est souvent utile d'introduire de nouvelles lignes de division en recrutant de nouveaux officiers au sein du mouvement, sous la forme de manifestants qui ont choisi de négocier, d'accepter des concessions, et finalement de coopérer à leur propre répression. On nous avertit que si nous ne trouvons pas place dans le crématorium, si nous ne contribuons pas à y entretenir les feux sans répits, nous prenons le risque d'y être consommés. Tout le monde peut devenir un martyr. Il y a assez de place en enfer pour tout le monde.

Pour que la révolte reste une arme, pour qu'elle vaille en tant que menace, il faut briser l'envoûtement libéral. Nous n'avons pas de temps à perdre avec la quête du confort de la reconnaissance – vertueux dans la défaite – à signaler notre appartenance médiatique au bon côté de l'histoire, alors qu'elle n'est, elle-même, l'histoire, rien de plus qu'un amas d'indifférentes déflagrations. Le succès ne se mesurera pas au degré de représentation concédé par le pouvoir, au nombre d'images d'elle-même qu'accumule la révolte, mais seulement au degré d'abolition de tout pouvoir qui pourrait espérer nous reconnaître un jour.
Pour affronter l'ordre libéral, il faut commencer par reconnaître que le libéralisme ne s'oppose pas à l'autoritarisme mais bien et seulement à l'anarchie ; c'est-à-dire à tout ce qui reste incommensurable au pouvoir, à tout ce qui œuvre à le dissoudre en tant que pouvoir. Si l'autoritarisme se distingue à bien des égards du libéralisme, ils partagent tous deux un même amour du pouvoir et s'attèlent chacun à leur manière à nourrir le brasier de l'enfer. Alors que l'autoritarisme ne sait répondre à la révolte qu'en l'écrasant, le libéralisme l'intègre et la récupère, faisant montre d'une forme de pouvoir plus raffinée. En dernière instance, si l'ordre libéral juge parfois utile de condamner les excès des régimes autoritaires, il n'hésite jamais à coopérer et à s'allier avec eux. L'anarchie, en revanche, le mouvement de destitution de toute forme de pouvoir constitué, est quelque chose que le libéralisme ne peut ni capter ni transformer en carburant. L'anarchie est précisément ce qui refuse d'être représenté et reconnu, ce qui ne peut jamais être définitivement dépeint, digéré ou transformé en image. L'anarchie apparaît toujours de manière furtive, lorsqu'elle plonge dans les flammes du brasier pour les affronter.
L'anarchie ne peut pas être récupérée, elle est toujours trop profane. C'est la raison pour laquelle le libéralisme la soumet aux formes les plus extrêmes de violence et de répression. Il s'agit de l'effacer purement et simplement de la surface de la terre et de lui dénier tout au-delà. C'est aussi pour cela que dès que le libéralisme réprime l'anarchie en suspendant le droit, en s'affranchissant du vernis des normes et en déchaînant librement sa violence, on en vient à facilement le confondre avec l'autoritarisme. Distribuer des tracts entraîne des poursuites pour terrorisme, verser une caution abouti à une perquisition de votre domicile, occuper une forêt avec des tentes pour empêcher sa destruction est sanctionné par une exécution [1]. Interpelez les voyous de l'ordre public libéral lorsqu'ils brutalisent quelqu'un dans la rue et vous finirez jeté au sol et menotté. Le libéralisme ne peut pas tolérer ce qui refuse de jouer le jeu, ce qui choisit de répondre et d'entrer en relation directe avec le monde plutôt que de toujours différer, capituler et se soumettre à ce qui le représente et le réprime si densément.

C'est précisément parce qu'elle échappe au pilier de l'ordre libéral que constitue l'intégration, qu'elle résiste au confinement et au contrôle, que l'anarchie continue de représenter une telle menace. Lorsqu'un navire tente de partir avec des munitions, l'anarchie se manifeste bloquant le port. Lorsqu'une occupation d'université est violemment évacuée, l'anarchie se manifeste en multipliant les nouvelles occupations. Lorsqu'un bus est rempli de personnes interpellées, l'anarchie se manifeste en bloquant les routes qui mènent à la prison. Lorsqu'une personne se fait agripper en pleine rue par un policier, l'anarchie se manifeste par une foule qui l'entoure et le libère. Lorsque les représentants officiels tentent de faire la distinction entre les bons et les mauvais manifestants, l'anarchie brouille les frontières du conflit, redistribue les coordonnées de ce qui est en jeu et invite de plus en plus de personnes à rejoindre la lutte. Lorsque les autorités exigent que tout le monde s'identifie, l'anarchie se propage comme autant de masques protégeant les visages de la foule. Et lorsque les détenteurs du pouvoir exigent de négocier avec les représentants de la révolte, l'anarchie répond que « personne ne pourra jamais nous représenter ». Pour l'anarchie, il n'y a pas de besoin d'être racheté ou rendu juste, pas de désir d'être oint ou de s'élever à une place supérieure, mais seulement une lutte contre le pouvoir partout où notre monde et ses habitants continuent de brûler.

Une fois qu'un génocide a commencé, il ne s'épuise jamais de lui-même. Il y a toujours quelque part, quelque chose, à consumer. Le brasier s'étend et les flammes grandissent, tandis que l'ordre libéral veille à ce qu'elles brûlent égalitairement et sans discrimination. Les génocides ne s'arrêtent que lorsqu'ils sont vaincus, lorsqu'ils sont contraints de s'arrêter. Dans la révolte contre l'ordre libéral, il existe une chorégraphie insurrectionnelle et impie qui travaille à destituer l'enfer que le pouvoir a partout construit, qui aspire à destituer tout ce qui domine et à démanteler et détruire ce qui maintient le brasier allumé. Celles et ceux qui s'aventurent à éteindre ce qui nous incinère libéralement, savent qu'ils y trouveront plus de joie et de richesse que dans toutes les promesses de paradis.

Ian Alan Paul


bellum internecinum

Par : dev
29 avril 2024 à 10:33

Le philosophe Alain Brossat s'apprête à publier Un peuple debout – La Palestine en lutte contre la colonisation israélienne (L'harmattan). Nous en présentons ici quelques « bonnes feuilles » où l'on apprend comment le « terrorisme » est un « vocable pourri » qui sert les fins de l'« opération othering », où la scène primitive de la guerre coloniale reste la Nakba et se fonde sur un « bellum internecinum » (une guerre d'extermination), où l'on déjoue, enfin, certains sophismes pour nous sortir des régimes de terreur.

Opération Othering

L'un des moyens de la propagande médiatique en France consiste dans le recours perpétuel aux mots « terrorisme », « terroristes ». Que révèle cette façon univoque de présenter les choses ?

Dans la langue corrompue des élites gouvernantes, des médias et de faiseurs d'opinion de l'Occident global, la qualification de « terrorisme » qui s'est immédiatement imposée en guise de penser/classer de l'action offensive conduite par le Hamas, tout comme les rapprochements avec le 11 septembre, ont une vocation déterminée : il s'agit d'une opération performative d'othering tout à fait exemplaire : seuls des « autres » totalement étrangers à notre monde, celui de la civilisation et de la démocratie, peuvent être les auteurs d'une opération aussi barbare. Il s'agit bien, à cette occasion, de tracer une frontière infranchissable entre ces autres qui osent recourir, en état évident de légitime défense à la violence (Gaza fait l'objet d'un siège et d'un blocus particulièrement draconiens) – et nous-mêmes – l'étiquetage immédiat de l'action conduite par le Hamas comme terroriste trouve donc sa contrepartie naturelle dans l'affichage tout aussi immédiat de la solidarité sans condition des démocraties occidentales avec Israël. A cette occasion et comme par automatisme, c'est la machine identitaire qui se remet en marche, dans toute son abjection : nous voici tous Israéliens, comme nous fûmes, « tous Américains » au lendemain du 11 septembre, sans exception ni échappatoire. Et ce « nous », c'est le tout de la civilisation, sans reste – ce qui s'en sépare, s'y oppose ou lui résiste, quelles que soient les manières dont ce nous de la total-démocratie blanche impose ses conditions, c'est du terrorisme, de la barbarie, cela s'exclut soi-même du territoire de la vie commune et du monde humain. On a vu, après le 11 septembre, toutes les beautés de cette relance forcenée du principe d'identité. On va le voir à nouveau dans les temps qui viennent ; il y eut (et il y a encore) Guantanamo, les vols noirs de la CIA, la chasse à l'islamiste tous azimuts ; il y aura désormais ces appels décomplexés à mettre un point final à l'odieuse « question palestinienne » – les virer en masse de leur terre ou bien, les faire crever à petit feu de faim, de soif, d'absence de soins et d'électricité, comme Israël, dès le lendemain de l'opération éclair conduite par le Hamas, a commencé à le faire – ou une combinaison des deux : déportations + assèchement des conditions élémentaires de la survie pour les Palestiniens.

Mais ce qui trouble, bien sûr, c'est la facilité avec laquelle l'opinion moyenne, dans les espaces du Nord global, adopte ce vocable pourri de « terrorisme ». C'est que, pour la classe moyenne blanche en particulier, barricadée dans sa condition immunitaire, le Palestinien qui s'expose à la mort pour la cause de son peuple et pour sa foi ne peut être qu'un autre absolu, un alien d'une très inquiétante étrangeté – son courage, son héroïsme, son sacrifice, la puissance de son geste accuse par plus d'un trait l'inconsistance et l'inanité, la pauvreté de ceux qui, pour rien au monde, n'iraient exposer leur précieux capital humain, individué à mort, pour aucune cause au monde. La qualification des combattants palestiniens qui ont sacrifié leur vie pour la cause palestinienne, lors de cette opération, comme dans tant d'autres, en tant que « terroriste », cela relève ici d'une pure abréaction d'un monde dont les conditions demeurent envers et contre tout irréductibles au nôtre, d'une hétérotopie inconcevable dans laquelle un chahid est un chahid, avec toute la gloire qui s'attache à son nom. Et derrière tout cela, bien sûr, il y a aussi, la toute-puissante haine de l'islam en tant que cette religion demeure, dirait-on, aujourd'hui, la seule qui soit suffisamment vivante pour soulever, à défaut de pouvoir la renverser pour de bon, la montagne de la machine de guerre israélienne. Là aussi, c'est le ressentiment contre ce qui les surplombe, et de très haut, ce qui demeure hors de leur portée, qui anime les interminables cohortes de l'islamophobie consensuelle – une espèce qui ne croit plus à rien qu'à sa petite cuisine du moment et à la dernière en date des innovations en matière de police des mœurs ne saurait avoir la moindre intuition des dispositions dans lesquelles le jeune homme, à peine un adulte, qui part au combat, sachant qu'il n'en reviendra pas, sauf miracle, prend congé de ses proches avant de s'enfoncer dans la nuit, son arme à la main. Il n'existe aucune commune mesure entre ceux qui, tout naturellement, gravent le matricule du terrorisme sur la mémoire de ce brave (au sens où l'étaient les Indiens qui tombaient sous les balles des fusils à répétition des conquérants en tuniques bleues l'étaient) et ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour exposer au monde, une fois encore, que les Palestiniens sont un peuple debout.

Quand le colonisé prend les armes

La chose est constante : quand le colonisé prend les armes, ce n'est pas pour conduire une guerre juste et élégante alignée sur la Convention de Genève, c'est pour en finir avec ce qui l'exténue, ce qui commence par l'extermination de toute incarnation de la figure générique du colon et de la colonisation qui lui tombe sous la main. C'est du Fanon de base. Du coup, ceux qui, avec leur cœur gros comme ça, vivent confinés dans l'horizon de la déploration et du blâme, perdent tous leurs repères, ils ne reconnaissent plus dans le barbare (l'esclave révolté) d'aujourd'hui la malheureuse victime d'hier et, dans leur désarroi, leur déception, en viennent rapidement à se retourner contre leurs protégés d'hier – puisque vous voici mués en « terroristes », ne comptez plus sur nous pour vous défendre, tout au contraire : prêts à adhérer à la sainte-alliance contre le terrorisme palestinien et international.

La première des urgences, donc, à l'heure où les dirigeants israéliens proclament que leur aviation s'apprête à faire de Gaza un nouveau Dresde, ce sera d'établir solidement que le Hamas s'est rendu coupable de crimes contre l'humanité ; qu'il importe que, toutes affaires cessantes, ses dirigeants soient traduits devant une juridiction internationale adéquate, l'État d'Israël s'y présentant dans la position avantageuse du plaignant…

Le défaut de l'armure des humanistes/humanitaires à la Camus ou Victor Serge, ici, c'est Facebook – s'il fallait qu'ils fabriquent un message indigné chaque fois que l'armée israélienne fait une descente dans un camp palestinien, à Jénine ou ailleurs, dans une ville où les Palestiniens sont ghettoïsés et terrorisés par les colons fascistes, comme Jéricho, chaque fois que l'aviation israélienne détruit un immeuble ou deux à Gaza, au prétexte que la famille d'un chef terroriste y vivrait, ils n'en finiraient pas et ils n'ont pas que ça à faire. Alors, ils laissent tomber, ils font comme tous les autres, ils se soumettent au régime de la normalisation de la terreur et l'attrition exercées par l'État d'Israël contre les Palestiniens. Ils réservent leurs messages indignés pour les grandes occasions – à moins de cent morts, ça demeure de la routine, le business as usual de l'État hébreu dans son traitement énergique de la question palestinienne.

Mais que sur ce fond de soixante-quinze ans de terreur et d'attrition ininterrompus, fasse irruption sur un mode strident cinq minutes, non, deux jours de contre-terreur palestinienne, et voici les messageries qui vrombissent, chauffées à blanc – insupportables actes de barbarie, crimes contre l'humanité, fanatisme sans bornes, etc. C'est ici, au tournant de l'activisme sélectif sur Facebook, que les philistins sont attendus : au fond, ce qu'ils ne supportent pas, mais vraiment pas, c'est que ce soient des Blancs qui meurent – je ne dis pas des Juifs afin d'éviter d'aggraver mon cas, mais aussi parce que ce qui est fondamentalement en jeu ici dans l'indignation collective, c'est bien cela : la solidaritéd'espèce. Les autres, quand ils souffrent du fait du colon blanc, on les plaint, un peu ou beaucoup. Mais sans aller jusqu'à désigner le persécuteur comme un ennemi de l'humanité et en tirer les conséquences – il est blanc.

Cependant, que le colonisé se saisisse de ce qu'il a sous la main, le couteau ou l'équivalent, qu'il commence à égorger ce qui a le visage de l'ennemi, et le voici exclu à jamais des rangs de l'humanité. La façon dont le grand juge blanc évalue les crimes des uns et des autres obéit à une logique spécique, raciale – la raison, d'ailleurs, pour laquelle la colonisation est rarement associée par les juristes et les professeurs de sciences politiques blancs au génocide. Et pourtant : les nazis préparaient leurs exterminations en secret, les Israéliens, eux, sont tellement assurés de leur bon droit et de leur impunité qu'ils proclament à l'avance qu'ils vont transformer en désert inhabitable, à la romaine ou à la grecque, la moitié de la Bande de Gaza – ils auraient tort de s'en priver, d'ailleurs, les gouvernements occidentaux observent un silence équivalant au consentement. Pour un peu, on considérerait l'« ordre » intimé par les autorités israéliennes à la population de Gaza d'évacuer la ville comme un geste humanitaire. Mais non : c'est le supplément cynique et nihiliste d'un crime innommable qui se prépare et se conduira en toute impunité.

bellum internecinum

Ce qu'ont oublié (sciemment ou par absence de réflexion) la très grande majorité des commentateurs de l'opération conduite par le Hamas, constamment portés à tonner contre la barbarie du massacre indiscriminé des civils, c'est que les règles de la guerre coloniale, c'est le plus fort, le colonisateur, qui les fixe. Le colonisé ne fait, en matière de violence destinée à terroriser, que se régler sur son exemple. Ce qui est tout particulièrement le cas dans l'épisode qui nous occupe ici. La scène primitive de la guerre coloniale dans le contexte de laquelle la population civile est frappée de façon massive, systématique et indiscriminée, avec son cortège de massacres, d'expulsions et de déportations (autant de violences destinées à inspirer la terreur à ceux qui les subissent), c'est la guerre qui conduit à l'établissement de l'État d'Israël, et dont la Naqba est partie intégrante. De ce point de vue, on est fondé à dire que la violence coloniale, la guerre perpétuelle faite au colonisé, c'est une chose qu'Israël, comme État et puissance, a dans le sang..

Dans l'histoire de la colonisation européenne, occidentale, on a vu parfois s'imposer dans les pays colonisés, un certain ordre colonial, c'est-à-dire une certaine stabilité qui, même si l'existence de la colonie, sous quelque forme que ce soit, suppose la permanence d'un certain état d'exception, pour les colonisés, pouvait créer l'illusion que l'état de guerre entre colonisateurs et colonisés était suspendu. En Israël/Palestine, une telle illusion n'a jamais pu prendre racine, les Palestiniens n'ont jamais accepté la dépossession dont ils ont été victimes et les Israéliens n'ont jamais entrepris la moindre démarche en vue de réduire l'acuité du différend qui les oppose à ceux qu'ils persistent à appeler, avec mépris, « les Arabes ». Non seulement ils n'ont pas accepté de discuter de la question des réfugiés et de leur retour, mais ils ont au contraire constamment poussé les Palestiniens à choisir le chemin de l'exil, par des moyens violents ou par ruse, par des pratiques d'attrition sans cesse renouvelées, en même temps qu'ils poursuivaient, inlassablement, leur Drang nach Osten en Cisjordanie, dans la perspective de l'établissement du « Grand Israël » [1]. Ils n'ont pas fait preuve de loyauté lors de l'épisode des Accords d'Oslo, profitant alors de l'amateurisme des négociateurs palestiniens pour assurer la poursuite de leur mainmise sur les territoires occupés [2]. Leur mentalité coloniale, avec ce mélange d'arrogance et de mépris pour le colonisé qui la caractérise (fondée ici sur la plus fragile des constructions identitaires, sur le plus imaginaire des préjugés raciaux), ne s'est jamais démentie.

Dans ce contexte, ce qui s'est sédimenté, dans la relation entre Israël comme puissance, incluant les Israéliens comme population, et les Palestiniens comme peuple, peuple national et corps collectif vivant, c'est une véritable guerre des espèces. L'affect qui circule ici d'une « espèce » à l'autre, l'affect en partage, la seule chose en partage, peut-être, c'est la haine. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la façon dont chacune des parties en présence, dans l'ordinaire de sa condition, prononce le nom de l'autre, l'intonation qu'elle y met. De cette situation, le colonisateur (et son idéologie mortifère, le sionisme) porte la responsabilité pleine et entière.

Ce ne sont pas des ennemis d'un jour, d'un temps, d'un chapitre d'histoire qui s'affrontent ici, comme dans les guerres nationales intra-européennes aux XIXe et XXe siècles – des ennemis avec lesquels on est voué à se réconcilier au chapitre suivant de l'histoire du continent. Le poison colonial a infecté les formes même de l'hostilité et secrété de l'immémorial. D'où les déchaînements de haine, avec les conduites hyperviolentes et massacrantes qui les accompagnent, quand la marmite explose. Ce n'est pas une guerre de faible intensité, et qui, à ce titre, serait en fin de compte sous contrôle, comme l'imaginaient les aveugles et les complaisants qui, jusqu'aux événements récents, considéraient la question palestinienne comme « réglée » – au profit d'Israël et de l'Occident tout entier, bien sûr. C'est au contraire une bellum internecinum (une guerre d'extermination) qui, parfois, se repose. La situation coloniale crée des conditions qui se comparent à celles d'une zone sismique ou volcanique : on ne sait pas quand la terre tremblera, quand le volcan entrera en éruption – mais cela arrivera un jour ou l'autre, c'est l'irrémissible, l'insurmontable – la violence, les morts et les décombres en forme de destin annoncé, l'horizon indépassable de la situation coloniale.

Dans un contexte de guerre coloniale, un colon n'a pas le même statut de « civil » que dans une guerre opposant des peuples de même condition, des États-nations. Les colons sont souvent armés, ils forment fréquemment des milices, montent des expéditions punitives contre les colonisés (les « indigènes ») lorsque ceux-ci deviennent indociles – c'est le cas, par exemple, à Sétif, Guelma et Kherrata, lors des événements de Mai 1945 [3], comme c'est le cas, fréquemment, en Cisjordanie occupée où les colons armés se livrent périodiquement à des exactions contre les Palestiniens, sous la protection de l'armée. Dans un contexte de guerre coloniale, la distinction entre civils et militaires tend souvent à devenir floue. En Israël, à l'origine, les kibbutzim sont autant des postes militaires que des lieux utopiques d'expérimentation de nouvelles formes de vie collective – voir, à ce propos le roman sioniste d'Arthur Koestler [4], La tour d'Ezra. Ils n'ont pas cessé de l'être après la fondation de l'État d'Israël. Les innombrables réservistes ont, dans cette stratocratie exemplaire, un statut mi-civil, mi-militaire.

D'autre part, une des caractéristiques essentielles de la guerre coloniale est celle-ci : pour le colonisateur, le colonisé qui se soulève est ce qu'était pour les Romains l'esclave révolté – aucun droit, aucune protection légale ne s'appliquent à lui, lorsqu'il prend les armes, ses combattants sont considérés par le colonisateur non pas comme une armée régulière mais comme des bandes de rebelles – pendant la guerre d'Algérie, cette désignation (les « rebelles ») faisait autorité, du côté de l'autorité et de la presse française – donc des irréguliers, des « bandits » qu'aucune loi de la guerre, aucune convention ne protège. Il en découle que les blessés et les prisonniers peuvent être torturés et abattus sans autre forme de procès, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de traces. Ces pratiques étaient de règle pendant la guerre d'Algérie, tout comme, dans un contexte différent, elles sont routinières dans les territoires occupés par Israël – les combattants armés sont ciblés, traqués, abattus comme des criminels et des nuisibles. À Gaza, les chefs des mouvements résistants armés, le Hamas et le Djihad islamique, font l'objet de tous les soins du repérage par les moyens électroniques les plus sophistiqués, en vue de leur assassinat au moyen de missiles et maintenant de drones – généralement, au passage, leurs familles et le voisinage ne sont pas épargnés par ces frappes – mais qu'importent ces détails : les enfants et les voisins d'un chef rebelle peuvent-ils sérieusement prétendre au statut de « civils » ? [5]

Du régime de terreur

Le régime de terreur, c'est celui qui consiste très précisément à exercer des représailles sur les populations, à les massacrer et terroriser en les soumettant à des bombardements massifs, au prétexte de traquer des terroristes utilisant lâchement ces populations comme « boucliers humains ». Mais ce que montrent les bombardements massifs destinés à faire table rase de Gaza, c'est bien que leur cible effective, c'est la masse humaine elle-même, qu'il s'agit de réduire, en l'exténuant et en la décimant, à une pure condition de survie, prélude à une purification ethnique. Sous la traque aux « terroristes », c'est la guerre de conquête qui se poursuit, et qui, plus que jamais, bat son plein. Ce qui est en cours à Gaza actuellement, c'est la dernière (provisoirement) des guerres de conquête coloniale conduite par une puissance blanche, celle qui est censée venger, enfin, la perte des empires et de plus récentes déroutes (en Afghanistan, dans le Sahel...).

La guerre contre le terrorisme, cela reste, en général, le masque et l'alibi de la défense et la promotion par l'Occident global de ses « grands espaces » et chasses gardées : le Moyen-Orient et ses réserves pétrolières (entre autres), la Françafrique sahélienne jusqu'aux récentes déconvenues, la péninsule coréenne et le Japon ami placés sous la menace du « terrorisme nucléaire » nord-coréen, etc.

Le nuage de poussière, particulièrement dense en ce moment, déployé dans l'Occident global autour du terrorisme, a pour vocation de rendre indiscernable une vérité tant massive qu'élémentaire : la terreur a toujours fait partie des moyens de la politique, entendue ici dans son sens le plus extensif, et pour autant notamment que le domaine politique n'est jamais entièrement séparé de celui de la guerre. Les proliférations discursives dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les otages ont cette fonction très distincte : nous faire oublier la persistance de cet usage du terrible-terrifiant-terrorisant, dans la politique des États et des puissances légitimées ; la terreur, cela doit demeurer toujours le fait de l'autre et sa marque d'infamie, ce qui le définit non pas seulement comme ennemi du moment, mais, structurellement, comme ennemi de la civilisation. Derrière les proliférations discursives autour des mots-qui-font-peur (terrorisme, terroriste), se profilent toujours la guerre des civilisations.

Le terroriste appartient à une espèce, il s'identifie à un faciès – voyez les séries américaines à ce propos. Cette espèce porte tous les signes d'une altérité radicale qui en fait l'antagonique même de la civilisation blanche ; elle entretient de solides affinités électives avec la violence et le fanatisme – d'où, la facilité avec laquelle, dans les démocraties libérales du Nord global la figure du Palestinien peut être superposée à celle du terroriste. D'où l'infinie tolérance des opinions occidentales à l'endroit de ce qui s'affiche comme contre-terrorisme : la destruction du peuple palestinien par l'appareil de terreur de l'État israélien.

Jadis et naguère, en Occident, la terreur comme moyen d'affirmation de la puissance, comme figure de la souveraineté, s'associait à des régimes ou des personnages extrêmes, elle était constamment alliée à l'exception – la Terreur sous la Révolution française (ou la dictature bolchévik), les régimes fascistes, notamment italien et allemand... Aujourd'hui, la terreur s'est trouvée intégrée, au cœur de la police de l'hégémonie, aux dispositifs « normaux » mis en œuvre par les démocraties occidentales pour combattre ce qui fait obstacle à l'expansion de leur puissance,c'est-à-dire à la « total-démocratisation » du monde qui constitue la ligne d'horizon des stratèges du bloc hégémonique. Plus la terreur pratiquée par les États (les démocraties du Nord global en particulier) est technologique, bureaucratique, associée à la notion du maintien de l'ordre global, et plus elle est normalisée aux yeux des opinions occidentales, vertueuse, presque ; inattaquable sur le fond, ses exactions trop visibles tombant régulièrement dans la catégorie des bavures, des accidents et des dommages collatéraux. Plus, du même coup, les actions « mineures » de contre-terreur pratiquées par les damnés de l'hégémonie (ici, les Palestiniens non pas seulement comme peuple puni mais comme peuple auquel le droit à l'existence même est dénié) heurtent la sensibilité des habitants desgated communitiesmentales du monde occidental blanc – comme si le guerrier qui tue artisanalement à l'arme blanche incarnait une figure de la barbarie infiniment plus abjecte que le pilote de F17 qui lâche sa cargaison de missiles sur un quartier surpeuplé, dans un camp à ciel ouvert où est captive une population de réfugiés. « Terrorisme » est le mot qui, dans ce contexte, sert à désigner le régime de violence « intempestif », archaïque, auquel a recours, par la force des choses, l'opprimé qui n'a pas les moyens de recourir à la terreur industrielle et technologique. C'est cette pauvreté en moyens qui, aux yeux des opinions occidentales enfermées dans leurs bulles immunitaires, le désigne comme un fanatique et un barbare.

Alain Brossat


[1] Voir, pour un exemple probant de ces techniques destinées à vider la Palestine de sa population autochtone, l'article de Hadeel Assali « Diary », in London Review of Books, 18/05/2023, relatant l'exil forcé de Palestiniens au Brésil et au Paraguay, après la guerre de 1967. L'auteure cite le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, disant des Palestiniens : « I want them all to go, even if they go to the moon. »[« Je veux qu'ils s'en aillent tous, même s'ils doivent aller dans la lune. »]

[2] Voir sur ce point le témoignage et les analyses d'Edward Saïd, D'Oslo à l'Irak, Fayard, 2003.

[3] Voir sur ce point : Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 2006.

[4] La tour d'Ezra, 1946 (Pocket).

[5] On s'étonne, dans nos chaumières, de la férocité avec laquelle les combattants du Hamas engagés dans l'opération du 7 octobre ont assassiné les Israéliens de toutes conditions qu'ils rencontraient. Mais qui se souvient du nombre de dirigeants et de cadres du Hamas victimes des assassinats plus ou moins ciblés commis par l'armée israélienne, à commencer par le cheikh Yassine, l'un des fondateurs du mouvement ?

Dans la bande de Gaze

Par : dev
29 avril 2024 à 08:52

à Manuel Joseph

Dans la bande de Gaze, les routes ne sont pas impraticables et le boulevard qui longe la mer n'est pas défoncé, il longe la mer.

Il y a de l'eau, de l'eau potable, de l'électricité et des toilettes. On va aux toilettes dans la bande de Gaze, elles ne sont pas bondées, il y a des kits d'hygiène et chaque personne a sa propre salle de bains, chaque personne n'est pas traitée comme une ordure.

L'accès à Internet n'a pas été coupé car les bombardements sont loin d'être incessants et il n'y a guère de pénuries d'énergie. On peut donc accéder aux informations vitales et même appeler les premiers secours.

De même, on peut retirer tout l'argent que l'on veut puisque les banques n'ont pas été détruites.

Les habitants de la bande de Gaze n'ont pas été déplacés, ils continuent d'habiter dans leurs maisons non-détruites, non-incendiées, tout comme leurs véhicules sont non-détruits, non-incendiés. Tout n'a pas été aplati.

Par conséquent, on ne peut pas dire non plus que des cimetières ont été rasés et que les corps de différentes tombes se soient mélangés— et personne ne s'est filmé en train de dédier la destruction d'un immeuble à sa fille pour son anniversaire.

Dans le même ordre d'idées, on n'a pas enterré vivants des blessés ou des malades dans la cour de l'hôpital où ils étaient hospitalisés, on n'a pas mis le feu à ce qui reste comme provisions aux habitants non-morts d'un quartier non-dévasté, on n'a pas filmé des civils presque nus et agenouillés dans la rue et quand par hasard on a exhumé quelques corps de la bande de Gaze, on a creusé une fosse commune près d'une plage, puis on a fait venir une pelleteuse pour les recouvrir de sable pendant les funérailles.

Des naissances ont lieu à Gaze : les hôpitaux sont non-détruits, il y a abondance de médicaments et les nouveaux-nés ne risquent pas de mourir. Les enfants ne sont pas amputés sans anesthésie et aucun ne demande qu'on lui rattache ses jambes.

Quand il fait beau, on va à la plage non pour se laver mais pour se baigner et jouer au ballon, même si les tentes ne sont pas brûlantes comme des fours et l'air n'est pas comme du feu.

Dans leurs bureaux, sur le terrain, dans leurs maisons, dans les camps, dans leurs voitures, les habitants mangent : les boulangeries n'ont pas été ciblées et il n'en reste pas qu'une seule.
De ce fait, les enfants ne sont pas obligés d'errer sans réussir à trouver du pain et personne ne se distrait à pétrir des graines ou de la nourriture pour animaux moulue pour en faire un ersatz.

Ils se nourrissent de fèves, de thon et de haricots en boîte, par exemple, et s'il n'y a plus de fèves, de thon et de haricots en boîte ils ramassent des herbes, de telle sorte qu'ils ne sont pas réduits à manger du fourrage.

Nathalie Quintane

L'Enfer libéral

Par : dev
29 avril 2024 à 16:03

Nous traduisons ce lundi un texte de nos camarades d'Ill Will. Depuis les États-Unis où les occupations de campus en soutien à la Palestine se multiplient au même rythme que les arrestations de profs et les évacuations manu militari, Ian Alan Paul replace l'ordre libéral répressif en son lieu propre : dans le brasier, c'est-à-dire en enfer. En filant la métaphore d'une dévastation métaphysiquement sanctifiée de bonne conscience, l'auteur pose quelques évidences, à commencer par la plus grave : qu'un génocide ne s'arrête pas de lui-même.

L'ordre libéral qui supervise et administre le génocide en Palestine s'est construit par le mariage entre des valeurs égalitaires et une violence exterminatrice, sur l'association intime de droits prétendument sacrés et de l'enfer qu'ils déchaînent sur le monde. Il faut continuer de livrer des armes, tout en dénonçant et condamnant leur usage. Il s'agit de saluer les manifestations, tout en donnant l'ordre de les étouffer dans les lacrymogènes. Tout brûle donc deux fois, le carburant de la politique libérale et le carburant du carnage libéral, alimentant un brasier dont les feux se déchaînent toujours plus démocratiquement. S'il n'est pas nécessaire de résoudre la tension formelle entre ces idéaux abstraits et ces réalités violentes, c'est parce que le libéralisme repose sur le raffinement infini de cette contradiction. Pour chaque constitution sanctifiée, il y a un camp de détention qui ne fermera jamais ; pour chaque promesse d'égalité, il y a une économie qui impose ses hiérarchies cruelles à tous les domaines de la vie ; pour chaque droit du citoyen, une horde de policiers qui défile dans les rues, ivre de pouvoir.

L'ordre libéral est une posture de surplomb moral dans un monde où s'entassent décombres sur décombres et sous lesquels sont partout creusées des tombes. Il offre au regret et au remord l'occasion d'un bon bol d'air dans un monde où les machines de mort en masse étouffent quant à elles toujours plus de vies. L'éclatante incandescence de l'ordre libéral, sa brûlante dévastation, se manifeste, entre autres, à la Cour Pénale Internationale, organisation qui ne documente chaque détail du génocide en cours qu'afin de les classer dans le dossier des affaires à suivre. Elle est entretenue par des chefs d'État qui parlent du droit sacré de l'autodéfense nationale tout en ordonnant à ceux qui vivent sous les vagues de violence génocidaires de respecter strictement les règles de la guerre. Les présidents d'université alimentent également l'enfer, lorsqu'ils invoquent la nécessité de garantir un environnement d'apprentissage sûr tout en plaçant des snipers sur les toits des campus et en faisant appel à la police anti-émeute militarisée pour embarquer leurs étudiants. Tout comme Thomas d'Aquin s'imaginait que les sauvés d'en haut jouissaient au spectacle des damnés brûlant en bas pour l'éternité, les libéraux abreuvent leurs belles âmes immaculées en contemplant sereinement leur ordre social pulvériser inlassablement toujours plus de fragments du monde. Le Paradis n'est plus que l'administration et la maintenance de l'Enfer qu'il embrase partout.

Rien n'est plus macabre, ironique, que de voir les régimes libéraux, après s'être eux-mêmes définis en s'opposant aux génocides du XXe siècle, coopérer désormais résolument les uns les autres pour faciliter le génocide au XXIe siècle. En effet, les derniers défenseurs du libéralisme devraient se demander non pas pourquoi l'ordre libéral a échoué à mettre un terme au génocide en Palestine, mais bien plutôt pourquoi il le supporte et l'entretient avec tant d'entrain. Les alliances restent solides, le soutien logistique est en place, les flux commerciaux circulent, le système international survit, tandis qu'une population entière est ensevelie sous les gravats en flamme. Qu'est-ce que le libéralisme, si ce n'est l'exigence que ses processus soient respectés, que ses règles soient suivies et que ses élus s'inclinent, même lorsque son désert arase tout sans entrave ? Pour demeurer ouverte et libre, la société doit brutaliser sa population et remplir ses prisons. Pour défendre les droits de l'homme, il faut continuer de tuer à un rythme soutenu. Pour sauver l'âme du libéralisme, aucun écart ne saurait être épargné. Telle est la réalité de l'ordre libéral d'aujourd'hui : une violence généralisée et implacable exercée par ceux qui disent « plus jamais ça ».

Pour le libéralisme, la révolte est une exigence et une nécessité dépassée, valable pour les époques d'hier, mais trop extrême, trop explosive pour le présent. La Rébellion a une valeur à titre mémoriel. Quand elle surgit, vivante – occupation d'un campus ou marche échevelée à travers les rues – elle doit être rapidement réprimée. Il y a, dans le libéralisme, une forme de capture spectaculaire qui ne fait que neutraliser la révolte en la transformant, toujours plus, en image, en histoire apprivoisée à exposer dans les galeries du pouvoir, en résistance réduite avec succès à l'état de chose du passé. L'imagination libérale célèbre la révolte comme représentation tout en travaillant activement à pacifier sa présence réelle. Elle cherche à en consommer le potentiel explosif afin d'en archiver et exposer ce qu'il en reste de cendres. Aspergés de gaz poivre et entravé par collier rilsan, les manifestants reçoivent l'instruction de se soumettre et de se rendre à leur défaite d'aujourd'hui afin de pouvoir être reconnus comme justes demain, de se repentir maintenant afin que, lorsque le combat sera terminé et qu'ils auront perdu, ils puissent être à nouveau rachetés.

La récente vague de protestations contre le génocide en Palestine n'a pas échappé à cette confusion, qui fonctionne comme une forme de pacification interne. Le libéralisme triomphe partout où l'on convainc ceux qui descendent dans la rue de subordonner l'acte de résistance à sa représentation spectaculaire, où l'on estime que la révolte contre le pouvoir n'est finalement jamais qu'un moyen d'être reconnu par les puissants. L'aphorisme d'Arendt selon lequel « le révolutionnaire le plus radical deviendra conservateur au lendemain de la révolution » ne fait que révéler à quel point le libéralisme a colonisé la compréhension de la révolte, à quel point toute forme de résistance ne peut être envisagée que comme un énième dialogue avec le pouvoir seulement voué à se faire représenter plus pleinement en son sein, une autre image à incorporer dans le panorama de la gouvernance libérale. Le slogan « The Whole World is Watching », qu'on entend régulièrement dans les manifestations au moment même où les gens sont jetés à l'arrière des fourgons de police, est significatif du degré d'assimilation de certains à leur propre image. Alors que le problème, bien entendu, est précisément que les gens ne fassent que regarder, que même les insurgés en puissance se mettent à penser qu'être vu est, au fond, une fin en soi, que le désir de reconnaissance l'emporte sur le désir de révolte.

La récupération de la révolte par le libéralisme est ce qui lui permet de demander pardon pour tous ses péchés, d'être perpétuellement lavée et de renaître. La pénitence qu'il paie pour tous ses torts historiques devient une source non seulement de consécration, mais aussi de renaissance. La domination passée est transformée en matière à marketing, en monuments et en musées, preuve du progrès de l'ordre libéral vers la perfection. Les crânes fendus par les flics de Selma sont présentés comme le testament d'une Amérique post-raciale, plutôt que comme l'une des pièces à conviction du dossier de la brutalité raciale qui ne cesse de s'étendre. De même que les sociétés libérales commémorent systématiquement leur propre violence passée pour affirmer qu'elles en ont libéré le monde, elles insistent sur le fait que leur violence actuelle fait partie intégrante de l'ordre libéral et qu'elle doit être préservée pour pouvoir l'absoudre une fois de plus. Tout ordre libéral aspire à vous dominer sans en avoir l'air, vous réprimer tout en se présentant comme le dernier rempart contre la répression.

Sur les vitraux des cathédrales du libéralisme, on trouve des unités de combat exclusivement féminines bombardant des camps de réfugiés dans le lointain, des fabricants d'armes aux conseils d'administration composés de toutes les couleurs de la diversité et des gardiens de prison formés à ne pas mégenrer leurs détenus lorsqu'ils les enferment en cellule à la tombée de la nuit. En embrasant, de manière inclusive, la terre entière de ses flammes, l'Enfer s'approfondit de jour en jour. En diversifiant le combustible, on peut continuer à brûler les vies racialisées, sexualisées et classées – points d'incandescence de l'incendie. Quoique le libéralisme ne puisse pas promettre de modérer sa violence, il s'engage néanmoins à représenter et à reconnaître, au cours de son extension, chaque personne avec toujours plus d'équité. Tout peut être conscrit et scripté. Que brûle l'énergie sauvage de la révolte ! Un saint docile viendra se substituer aux fumées.

L'idéologie présente également un troisième caractère : elle est arme de contre-insurrection. Elle est mobilisée afin d'incorporer et de réabsorber l'énergie de la révolte. Son opération vise à la fragmenter, à déclarer puis aiguiser les divisions entre sauvés et damnés, paroles de raison et cris de folie, le manifestant sanctifié et l'émeutier maudit. Lorsque les autorités libérales dialoguent avec les soi-disant représentants d'une révolte, leur but est de retourner une partie de la révolte contre elle-même. Avant d'envoyer leur propre police, il est souvent utile d'introduire de nouvelles lignes de division en recrutant de nouveaux officiers au sein du mouvement, sous la forme de manifestants qui ont choisi de négocier, d'accepter des concessions, et finalement de coopérer à leur propre répression. On nous avertit que si nous ne trouvons pas place dans le crématorium, si nous ne contribuons pas à y entretenir les feux sans répits, nous prenons le risque d'y être consommés. Tout le monde peut devenir un martyr. Il y a assez de place en enfer pour tout le monde.

Pour que la révolte reste une arme, pour qu'elle vaille en tant que menace, il faut briser l'envoûtement libéral. Nous n'avons pas de temps à perdre avec la quête du confort de la reconnaissance – vertueux dans la défaite – à signaler notre appartenance médiatique au bon côté de l'histoire, alors qu'elle n'est, elle-même, l'histoire, rien de plus qu'un amas d'indifférentes déflagrations. Le succès ne se mesurera pas au degré de représentation concédé par le pouvoir, au nombre d'images d'elle-même qu'accumule la révolte, mais seulement au degré d'abolition de tout pouvoir qui pourrait espérer nous reconnaître un jour.
Pour affronter l'ordre libéral, il faut commencer par reconnaître que le libéralisme ne s'oppose pas à l'autoritarisme mais bien et seulement à l'anarchie ; c'est-à-dire à tout ce qui reste incommensurable au pouvoir, à tout ce qui œuvre à le dissoudre en tant que pouvoir. Si l'autoritarisme se distingue à bien des égards du libéralisme, ils partagent tous deux un même amour du pouvoir et s'attèlent chacun à leur manière à nourrir le brasier de l'enfer. Alors que l'autoritarisme ne sait répondre à la révolte qu'en l'écrasant, le libéralisme l'intègre et la récupère, faisant montre d'une forme de pouvoir plus raffinée. En dernière instance, si l'ordre libéral juge parfois utile de condamner les excès des régimes autoritaires, il n'hésite jamais à coopérer et à s'allier avec eux. L'anarchie, en revanche, le mouvement de destitution de toute forme de pouvoir constitué, est quelque chose que le libéralisme ne peut ni capter ni transformer en carburant. L'anarchie est précisément ce qui refuse d'être représenté et reconnu, ce qui ne peut jamais être définitivement dépeint, digéré ou transformé en image. L'anarchie apparaît toujours de manière furtive, lorsqu'elle plonge dans les flammes du brasier pour les affronter.
L'anarchie ne peut pas être récupérée, elle est toujours trop profane. C'est la raison pour laquelle le libéralisme la soumet aux formes les plus extrêmes de violence et de répression. Il s'agit de l'effacer purement et simplement de la surface de la terre et de lui dénier tout au-delà. C'est aussi pour cela que dès que le libéralisme réprime l'anarchie en suspendant le droit, en s'affranchissant du vernis des normes et en déchaînant librement sa violence, on en vient à facilement le confondre avec l'autoritarisme. Distribuer des tracts entraîne des poursuites pour terrorisme, verser une caution abouti à une perquisition de votre domicile, occuper une forêt avec des tentes pour empêcher sa destruction est sanctionné par une exécution [1]. Interpelez les voyous de l'ordre public libéral lorsqu'ils brutalisent quelqu'un dans la rue et vous finirez jeté au sol et menotté. Le libéralisme ne peut pas tolérer ce qui refuse de jouer le jeu, ce qui choisit de répondre et d'entrer en relation directe avec le monde plutôt que de toujours différer, capituler et se soumettre à ce qui le représente et le réprime si densément.

C'est précisément parce qu'elle échappe au pilier de l'ordre libéral que constitue l'intégration, qu'elle résiste au confinement et au contrôle, que l'anarchie continue de représenter une telle menace. Lorsqu'un navire tente de partir avec des munitions, l'anarchie se manifeste bloquant le port. Lorsqu'une occupation d'université est violemment évacuée, l'anarchie se manifeste en multipliant les nouvelles occupations. Lorsqu'un bus est rempli de personnes interpellées, l'anarchie se manifeste en bloquant les routes qui mènent à la prison. Lorsqu'une personne se fait agripper en pleine rue par un policier, l'anarchie se manifeste par une foule qui l'entoure et le libère. Lorsque les représentants officiels tentent de faire la distinction entre les bons et les mauvais manifestants, l'anarchie brouille les frontières du conflit, redistribue les coordonnées de ce qui est en jeu et invite de plus en plus de personnes à rejoindre la lutte. Lorsque les autorités exigent que tout le monde s'identifie, l'anarchie se propage comme autant de masques protégeant les visages de la foule. Et lorsque les détenteurs du pouvoir exigent de négocier avec les représentants de la révolte, l'anarchie répond que « personne ne pourra jamais nous représenter ». Pour l'anarchie, il n'y a pas de besoin d'être racheté ou rendu juste, pas de désir d'être oint ou de s'élever à une place supérieure, mais seulement une lutte contre le pouvoir partout où notre monde et ses habitants continuent de brûler.

Une fois qu'un génocide a commencé, il ne s'épuise jamais de lui-même. Il y a toujours quelque part, quelque chose, à consumer. Le brasier s'étend et les flammes grandissent, tandis que l'ordre libéral veille à ce qu'elles brûlent égalitairement et sans discrimination. Les génocides ne s'arrêtent que lorsqu'ils sont vaincus, lorsqu'ils sont contraints de s'arrêter. Dans la révolte contre l'ordre libéral, il existe une chorégraphie insurrectionnelle et impie qui travaille à destituer l'enfer que le pouvoir a partout construit, qui aspire à destituer tout ce qui domine et à démanteler et détruire ce qui maintient le brasier allumé. Celles et ceux qui s'aventurent à éteindre ce qui nous incinère libéralement, savent qu'ils y trouveront plus de joie et de richesse que dans toutes les promesses de paradis.

Ian Alan Paul


bellum internecinum

Par : dev
29 avril 2024 à 10:33

Le philosophe Alain Brossat s'apprête à publier Un peuple debout – La Palestine en lutte contre la colonisation israélienne (L'harmattan). Nous en présentons ici quelques « bonnes feuilles » où l'on apprend comment le « terrorisme » est un « vocable pourri » qui sert les fins de l'« opération othering », où la scène primitive de la guerre coloniale reste la Nakba et se fonde sur un « bellum internecinum » (une guerre d'extermination), où l'on déjoue, enfin, certains sophismes pour nous sortir des régimes de terreur.

Opération Othering

L'un des moyens de la propagande médiatique en France consiste dans le recours perpétuel aux mots « terrorisme », « terroristes ». Que révèle cette façon univoque de présenter les choses ?

Dans la langue corrompue des élites gouvernantes, des médias et de faiseurs d'opinion de l'Occident global, la qualification de « terrorisme » qui s'est immédiatement imposée en guise de penser/classer de l'action offensive conduite par le Hamas, tout comme les rapprochements avec le 11 septembre, ont une vocation déterminée : il s'agit d'une opération performative d'othering tout à fait exemplaire : seuls des « autres » totalement étrangers à notre monde, celui de la civilisation et de la démocratie, peuvent être les auteurs d'une opération aussi barbare. Il s'agit bien, à cette occasion, de tracer une frontière infranchissable entre ces autres qui osent recourir, en état évident de légitime défense à la violence (Gaza fait l'objet d'un siège et d'un blocus particulièrement draconiens) – et nous-mêmes – l'étiquetage immédiat de l'action conduite par le Hamas comme terroriste trouve donc sa contrepartie naturelle dans l'affichage tout aussi immédiat de la solidarité sans condition des démocraties occidentales avec Israël. A cette occasion et comme par automatisme, c'est la machine identitaire qui se remet en marche, dans toute son abjection : nous voici tous Israéliens, comme nous fûmes, « tous Américains » au lendemain du 11 septembre, sans exception ni échappatoire. Et ce « nous », c'est le tout de la civilisation, sans reste – ce qui s'en sépare, s'y oppose ou lui résiste, quelles que soient les manières dont ce nous de la total-démocratie blanche impose ses conditions, c'est du terrorisme, de la barbarie, cela s'exclut soi-même du territoire de la vie commune et du monde humain. On a vu, après le 11 septembre, toutes les beautés de cette relance forcenée du principe d'identité. On va le voir à nouveau dans les temps qui viennent ; il y eut (et il y a encore) Guantanamo, les vols noirs de la CIA, la chasse à l'islamiste tous azimuts ; il y aura désormais ces appels décomplexés à mettre un point final à l'odieuse « question palestinienne » – les virer en masse de leur terre ou bien, les faire crever à petit feu de faim, de soif, d'absence de soins et d'électricité, comme Israël, dès le lendemain de l'opération éclair conduite par le Hamas, a commencé à le faire – ou une combinaison des deux : déportations + assèchement des conditions élémentaires de la survie pour les Palestiniens.

Mais ce qui trouble, bien sûr, c'est la facilité avec laquelle l'opinion moyenne, dans les espaces du Nord global, adopte ce vocable pourri de « terrorisme ». C'est que, pour la classe moyenne blanche en particulier, barricadée dans sa condition immunitaire, le Palestinien qui s'expose à la mort pour la cause de son peuple et pour sa foi ne peut être qu'un autre absolu, un alien d'une très inquiétante étrangeté – son courage, son héroïsme, son sacrifice, la puissance de son geste accuse par plus d'un trait l'inconsistance et l'inanité, la pauvreté de ceux qui, pour rien au monde, n'iraient exposer leur précieux capital humain, individué à mort, pour aucune cause au monde. La qualification des combattants palestiniens qui ont sacrifié leur vie pour la cause palestinienne, lors de cette opération, comme dans tant d'autres, en tant que « terroriste », cela relève ici d'une pure abréaction d'un monde dont les conditions demeurent envers et contre tout irréductibles au nôtre, d'une hétérotopie inconcevable dans laquelle un chahid est un chahid, avec toute la gloire qui s'attache à son nom. Et derrière tout cela, bien sûr, il y a aussi, la toute-puissante haine de l'islam en tant que cette religion demeure, dirait-on, aujourd'hui, la seule qui soit suffisamment vivante pour soulever, à défaut de pouvoir la renverser pour de bon, la montagne de la machine de guerre israélienne. Là aussi, c'est le ressentiment contre ce qui les surplombe, et de très haut, ce qui demeure hors de leur portée, qui anime les interminables cohortes de l'islamophobie consensuelle – une espèce qui ne croit plus à rien qu'à sa petite cuisine du moment et à la dernière en date des innovations en matière de police des mœurs ne saurait avoir la moindre intuition des dispositions dans lesquelles le jeune homme, à peine un adulte, qui part au combat, sachant qu'il n'en reviendra pas, sauf miracle, prend congé de ses proches avant de s'enfoncer dans la nuit, son arme à la main. Il n'existe aucune commune mesure entre ceux qui, tout naturellement, gravent le matricule du terrorisme sur la mémoire de ce brave (au sens où l'étaient les Indiens qui tombaient sous les balles des fusils à répétition des conquérants en tuniques bleues l'étaient) et ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour exposer au monde, une fois encore, que les Palestiniens sont un peuple debout.

Quand le colonisé prend les armes

La chose est constante : quand le colonisé prend les armes, ce n'est pas pour conduire une guerre juste et élégante alignée sur la Convention de Genève, c'est pour en finir avec ce qui l'exténue, ce qui commence par l'extermination de toute incarnation de la figure générique du colon et de la colonisation qui lui tombe sous la main. C'est du Fanon de base. Du coup, ceux qui, avec leur cœur gros comme ça, vivent confinés dans l'horizon de la déploration et du blâme, perdent tous leurs repères, ils ne reconnaissent plus dans le barbare (l'esclave révolté) d'aujourd'hui la malheureuse victime d'hier et, dans leur désarroi, leur déception, en viennent rapidement à se retourner contre leurs protégés d'hier – puisque vous voici mués en « terroristes », ne comptez plus sur nous pour vous défendre, tout au contraire : prêts à adhérer à la sainte-alliance contre le terrorisme palestinien et international.

La première des urgences, donc, à l'heure où les dirigeants israéliens proclament que leur aviation s'apprête à faire de Gaza un nouveau Dresde, ce sera d'établir solidement que le Hamas s'est rendu coupable de crimes contre l'humanité ; qu'il importe que, toutes affaires cessantes, ses dirigeants soient traduits devant une juridiction internationale adéquate, l'État d'Israël s'y présentant dans la position avantageuse du plaignant…

Le défaut de l'armure des humanistes/humanitaires à la Camus ou Victor Serge, ici, c'est Facebook – s'il fallait qu'ils fabriquent un message indigné chaque fois que l'armée israélienne fait une descente dans un camp palestinien, à Jénine ou ailleurs, dans une ville où les Palestiniens sont ghettoïsés et terrorisés par les colons fascistes, comme Jéricho, chaque fois que l'aviation israélienne détruit un immeuble ou deux à Gaza, au prétexte que la famille d'un chef terroriste y vivrait, ils n'en finiraient pas et ils n'ont pas que ça à faire. Alors, ils laissent tomber, ils font comme tous les autres, ils se soumettent au régime de la normalisation de la terreur et l'attrition exercées par l'État d'Israël contre les Palestiniens. Ils réservent leurs messages indignés pour les grandes occasions – à moins de cent morts, ça demeure de la routine, le business as usual de l'État hébreu dans son traitement énergique de la question palestinienne.

Mais que sur ce fond de soixante-quinze ans de terreur et d'attrition ininterrompus, fasse irruption sur un mode strident cinq minutes, non, deux jours de contre-terreur palestinienne, et voici les messageries qui vrombissent, chauffées à blanc – insupportables actes de barbarie, crimes contre l'humanité, fanatisme sans bornes, etc. C'est ici, au tournant de l'activisme sélectif sur Facebook, que les philistins sont attendus : au fond, ce qu'ils ne supportent pas, mais vraiment pas, c'est que ce soient des Blancs qui meurent – je ne dis pas des Juifs afin d'éviter d'aggraver mon cas, mais aussi parce que ce qui est fondamentalement en jeu ici dans l'indignation collective, c'est bien cela : la solidaritéd'espèce. Les autres, quand ils souffrent du fait du colon blanc, on les plaint, un peu ou beaucoup. Mais sans aller jusqu'à désigner le persécuteur comme un ennemi de l'humanité et en tirer les conséquences – il est blanc.

Cependant, que le colonisé se saisisse de ce qu'il a sous la main, le couteau ou l'équivalent, qu'il commence à égorger ce qui a le visage de l'ennemi, et le voici exclu à jamais des rangs de l'humanité. La façon dont le grand juge blanc évalue les crimes des uns et des autres obéit à une logique spécique, raciale – la raison, d'ailleurs, pour laquelle la colonisation est rarement associée par les juristes et les professeurs de sciences politiques blancs au génocide. Et pourtant : les nazis préparaient leurs exterminations en secret, les Israéliens, eux, sont tellement assurés de leur bon droit et de leur impunité qu'ils proclament à l'avance qu'ils vont transformer en désert inhabitable, à la romaine ou à la grecque, la moitié de la Bande de Gaza – ils auraient tort de s'en priver, d'ailleurs, les gouvernements occidentaux observent un silence équivalant au consentement. Pour un peu, on considérerait l'« ordre » intimé par les autorités israéliennes à la population de Gaza d'évacuer la ville comme un geste humanitaire. Mais non : c'est le supplément cynique et nihiliste d'un crime innommable qui se prépare et se conduira en toute impunité.

bellum internecinum

Ce qu'ont oublié (sciemment ou par absence de réflexion) la très grande majorité des commentateurs de l'opération conduite par le Hamas, constamment portés à tonner contre la barbarie du massacre indiscriminé des civils, c'est que les règles de la guerre coloniale, c'est le plus fort, le colonisateur, qui les fixe. Le colonisé ne fait, en matière de violence destinée à terroriser, que se régler sur son exemple. Ce qui est tout particulièrement le cas dans l'épisode qui nous occupe ici. La scène primitive de la guerre coloniale dans le contexte de laquelle la population civile est frappée de façon massive, systématique et indiscriminée, avec son cortège de massacres, d'expulsions et de déportations (autant de violences destinées à inspirer la terreur à ceux qui les subissent), c'est la guerre qui conduit à l'établissement de l'État d'Israël, et dont la Naqba est partie intégrante. De ce point de vue, on est fondé à dire que la violence coloniale, la guerre perpétuelle faite au colonisé, c'est une chose qu'Israël, comme État et puissance, a dans le sang..

Dans l'histoire de la colonisation européenne, occidentale, on a vu parfois s'imposer dans les pays colonisés, un certain ordre colonial, c'est-à-dire une certaine stabilité qui, même si l'existence de la colonie, sous quelque forme que ce soit, suppose la permanence d'un certain état d'exception, pour les colonisés, pouvait créer l'illusion que l'état de guerre entre colonisateurs et colonisés était suspendu. En Israël/Palestine, une telle illusion n'a jamais pu prendre racine, les Palestiniens n'ont jamais accepté la dépossession dont ils ont été victimes et les Israéliens n'ont jamais entrepris la moindre démarche en vue de réduire l'acuité du différend qui les oppose à ceux qu'ils persistent à appeler, avec mépris, « les Arabes ». Non seulement ils n'ont pas accepté de discuter de la question des réfugiés et de leur retour, mais ils ont au contraire constamment poussé les Palestiniens à choisir le chemin de l'exil, par des moyens violents ou par ruse, par des pratiques d'attrition sans cesse renouvelées, en même temps qu'ils poursuivaient, inlassablement, leur Drang nach Osten en Cisjordanie, dans la perspective de l'établissement du « Grand Israël » [1]. Ils n'ont pas fait preuve de loyauté lors de l'épisode des Accords d'Oslo, profitant alors de l'amateurisme des négociateurs palestiniens pour assurer la poursuite de leur mainmise sur les territoires occupés [2]. Leur mentalité coloniale, avec ce mélange d'arrogance et de mépris pour le colonisé qui la caractérise (fondée ici sur la plus fragile des constructions identitaires, sur le plus imaginaire des préjugés raciaux), ne s'est jamais démentie.

Dans ce contexte, ce qui s'est sédimenté, dans la relation entre Israël comme puissance, incluant les Israéliens comme population, et les Palestiniens comme peuple, peuple national et corps collectif vivant, c'est une véritable guerre des espèces. L'affect qui circule ici d'une « espèce » à l'autre, l'affect en partage, la seule chose en partage, peut-être, c'est la haine. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la façon dont chacune des parties en présence, dans l'ordinaire de sa condition, prononce le nom de l'autre, l'intonation qu'elle y met. De cette situation, le colonisateur (et son idéologie mortifère, le sionisme) porte la responsabilité pleine et entière.

Ce ne sont pas des ennemis d'un jour, d'un temps, d'un chapitre d'histoire qui s'affrontent ici, comme dans les guerres nationales intra-européennes aux XIXe et XXe siècles – des ennemis avec lesquels on est voué à se réconcilier au chapitre suivant de l'histoire du continent. Le poison colonial a infecté les formes même de l'hostilité et secrété de l'immémorial. D'où les déchaînements de haine, avec les conduites hyperviolentes et massacrantes qui les accompagnent, quand la marmite explose. Ce n'est pas une guerre de faible intensité, et qui, à ce titre, serait en fin de compte sous contrôle, comme l'imaginaient les aveugles et les complaisants qui, jusqu'aux événements récents, considéraient la question palestinienne comme « réglée » – au profit d'Israël et de l'Occident tout entier, bien sûr. C'est au contraire une bellum internecinum (une guerre d'extermination) qui, parfois, se repose. La situation coloniale crée des conditions qui se comparent à celles d'une zone sismique ou volcanique : on ne sait pas quand la terre tremblera, quand le volcan entrera en éruption – mais cela arrivera un jour ou l'autre, c'est l'irrémissible, l'insurmontable – la violence, les morts et les décombres en forme de destin annoncé, l'horizon indépassable de la situation coloniale.

Dans un contexte de guerre coloniale, un colon n'a pas le même statut de « civil » que dans une guerre opposant des peuples de même condition, des États-nations. Les colons sont souvent armés, ils forment fréquemment des milices, montent des expéditions punitives contre les colonisés (les « indigènes ») lorsque ceux-ci deviennent indociles – c'est le cas, par exemple, à Sétif, Guelma et Kherrata, lors des événements de Mai 1945 [3], comme c'est le cas, fréquemment, en Cisjordanie occupée où les colons armés se livrent périodiquement à des exactions contre les Palestiniens, sous la protection de l'armée. Dans un contexte de guerre coloniale, la distinction entre civils et militaires tend souvent à devenir floue. En Israël, à l'origine, les kibbutzim sont autant des postes militaires que des lieux utopiques d'expérimentation de nouvelles formes de vie collective – voir, à ce propos le roman sioniste d'Arthur Koestler [4], La tour d'Ezra. Ils n'ont pas cessé de l'être après la fondation de l'État d'Israël. Les innombrables réservistes ont, dans cette stratocratie exemplaire, un statut mi-civil, mi-militaire.

D'autre part, une des caractéristiques essentielles de la guerre coloniale est celle-ci : pour le colonisateur, le colonisé qui se soulève est ce qu'était pour les Romains l'esclave révolté – aucun droit, aucune protection légale ne s'appliquent à lui, lorsqu'il prend les armes, ses combattants sont considérés par le colonisateur non pas comme une armée régulière mais comme des bandes de rebelles – pendant la guerre d'Algérie, cette désignation (les « rebelles ») faisait autorité, du côté de l'autorité et de la presse française – donc des irréguliers, des « bandits » qu'aucune loi de la guerre, aucune convention ne protège. Il en découle que les blessés et les prisonniers peuvent être torturés et abattus sans autre forme de procès, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de traces. Ces pratiques étaient de règle pendant la guerre d'Algérie, tout comme, dans un contexte différent, elles sont routinières dans les territoires occupés par Israël – les combattants armés sont ciblés, traqués, abattus comme des criminels et des nuisibles. À Gaza, les chefs des mouvements résistants armés, le Hamas et le Djihad islamique, font l'objet de tous les soins du repérage par les moyens électroniques les plus sophistiqués, en vue de leur assassinat au moyen de missiles et maintenant de drones – généralement, au passage, leurs familles et le voisinage ne sont pas épargnés par ces frappes – mais qu'importent ces détails : les enfants et les voisins d'un chef rebelle peuvent-ils sérieusement prétendre au statut de « civils » ? [5]

Du régime de terreur

Le régime de terreur, c'est celui qui consiste très précisément à exercer des représailles sur les populations, à les massacrer et terroriser en les soumettant à des bombardements massifs, au prétexte de traquer des terroristes utilisant lâchement ces populations comme « boucliers humains ». Mais ce que montrent les bombardements massifs destinés à faire table rase de Gaza, c'est bien que leur cible effective, c'est la masse humaine elle-même, qu'il s'agit de réduire, en l'exténuant et en la décimant, à une pure condition de survie, prélude à une purification ethnique. Sous la traque aux « terroristes », c'est la guerre de conquête qui se poursuit, et qui, plus que jamais, bat son plein. Ce qui est en cours à Gaza actuellement, c'est la dernière (provisoirement) des guerres de conquête coloniale conduite par une puissance blanche, celle qui est censée venger, enfin, la perte des empires et de plus récentes déroutes (en Afghanistan, dans le Sahel...).

La guerre contre le terrorisme, cela reste, en général, le masque et l'alibi de la défense et la promotion par l'Occident global de ses « grands espaces » et chasses gardées : le Moyen-Orient et ses réserves pétrolières (entre autres), la Françafrique sahélienne jusqu'aux récentes déconvenues, la péninsule coréenne et le Japon ami placés sous la menace du « terrorisme nucléaire » nord-coréen, etc.

Le nuage de poussière, particulièrement dense en ce moment, déployé dans l'Occident global autour du terrorisme, a pour vocation de rendre indiscernable une vérité tant massive qu'élémentaire : la terreur a toujours fait partie des moyens de la politique, entendue ici dans son sens le plus extensif, et pour autant notamment que le domaine politique n'est jamais entièrement séparé de celui de la guerre. Les proliférations discursives dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les otages ont cette fonction très distincte : nous faire oublier la persistance de cet usage du terrible-terrifiant-terrorisant, dans la politique des États et des puissances légitimées ; la terreur, cela doit demeurer toujours le fait de l'autre et sa marque d'infamie, ce qui le définit non pas seulement comme ennemi du moment, mais, structurellement, comme ennemi de la civilisation. Derrière les proliférations discursives autour des mots-qui-font-peur (terrorisme, terroriste), se profilent toujours la guerre des civilisations.

Le terroriste appartient à une espèce, il s'identifie à un faciès – voyez les séries américaines à ce propos. Cette espèce porte tous les signes d'une altérité radicale qui en fait l'antagonique même de la civilisation blanche ; elle entretient de solides affinités électives avec la violence et le fanatisme – d'où, la facilité avec laquelle, dans les démocraties libérales du Nord global la figure du Palestinien peut être superposée à celle du terroriste. D'où l'infinie tolérance des opinions occidentales à l'endroit de ce qui s'affiche comme contre-terrorisme : la destruction du peuple palestinien par l'appareil de terreur de l'État israélien.

Jadis et naguère, en Occident, la terreur comme moyen d'affirmation de la puissance, comme figure de la souveraineté, s'associait à des régimes ou des personnages extrêmes, elle était constamment alliée à l'exception – la Terreur sous la Révolution française (ou la dictature bolchévik), les régimes fascistes, notamment italien et allemand... Aujourd'hui, la terreur s'est trouvée intégrée, au cœur de la police de l'hégémonie, aux dispositifs « normaux » mis en œuvre par les démocraties occidentales pour combattre ce qui fait obstacle à l'expansion de leur puissance,c'est-à-dire à la « total-démocratisation » du monde qui constitue la ligne d'horizon des stratèges du bloc hégémonique. Plus la terreur pratiquée par les États (les démocraties du Nord global en particulier) est technologique, bureaucratique, associée à la notion du maintien de l'ordre global, et plus elle est normalisée aux yeux des opinions occidentales, vertueuse, presque ; inattaquable sur le fond, ses exactions trop visibles tombant régulièrement dans la catégorie des bavures, des accidents et des dommages collatéraux. Plus, du même coup, les actions « mineures » de contre-terreur pratiquées par les damnés de l'hégémonie (ici, les Palestiniens non pas seulement comme peuple puni mais comme peuple auquel le droit à l'existence même est dénié) heurtent la sensibilité des habitants desgated communitiesmentales du monde occidental blanc – comme si le guerrier qui tue artisanalement à l'arme blanche incarnait une figure de la barbarie infiniment plus abjecte que le pilote de F17 qui lâche sa cargaison de missiles sur un quartier surpeuplé, dans un camp à ciel ouvert où est captive une population de réfugiés. « Terrorisme » est le mot qui, dans ce contexte, sert à désigner le régime de violence « intempestif », archaïque, auquel a recours, par la force des choses, l'opprimé qui n'a pas les moyens de recourir à la terreur industrielle et technologique. C'est cette pauvreté en moyens qui, aux yeux des opinions occidentales enfermées dans leurs bulles immunitaires, le désigne comme un fanatique et un barbare.

Alain Brossat


[1] Voir, pour un exemple probant de ces techniques destinées à vider la Palestine de sa population autochtone, l'article de Hadeel Assali « Diary », in London Review of Books, 18/05/2023, relatant l'exil forcé de Palestiniens au Brésil et au Paraguay, après la guerre de 1967. L'auteure cite le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, disant des Palestiniens : « I want them all to go, even if they go to the moon. »[« Je veux qu'ils s'en aillent tous, même s'ils doivent aller dans la lune. »]

[2] Voir sur ce point le témoignage et les analyses d'Edward Saïd, D'Oslo à l'Irak, Fayard, 2003.

[3] Voir sur ce point : Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 2006.

[4] La tour d'Ezra, 1946 (Pocket).

[5] On s'étonne, dans nos chaumières, de la férocité avec laquelle les combattants du Hamas engagés dans l'opération du 7 octobre ont assassiné les Israéliens de toutes conditions qu'ils rencontraient. Mais qui se souvient du nombre de dirigeants et de cadres du Hamas victimes des assassinats plus ou moins ciblés commis par l'armée israélienne, à commencer par le cheikh Yassine, l'un des fondateurs du mouvement ?

Dans la bande de Gaze

Par : dev
29 avril 2024 à 08:52

à Manuel Joseph

Dans la bande de Gaze, les routes ne sont pas impraticables et le boulevard qui longe la mer n'est pas défoncé, il longe la mer.

Il y a de l'eau, de l'eau potable, de l'électricité et des toilettes. On va aux toilettes dans la bande de Gaze, elles ne sont pas bondées, il y a des kits d'hygiène et chaque personne a sa propre salle de bains, chaque personne n'est pas traitée comme une ordure.

L'accès à Internet n'a pas été coupé car les bombardements sont loin d'être incessants et il n'y a guère de pénuries d'énergie. On peut donc accéder aux informations vitales et même appeler les premiers secours.

De même, on peut retirer tout l'argent que l'on veut puisque les banques n'ont pas été détruites.

Les habitants de la bande de Gaze n'ont pas été déplacés, ils continuent d'habiter dans leurs maisons non-détruites, non-incendiées, tout comme leurs véhicules sont non-détruits, non-incendiés. Tout n'a pas été aplati.

Par conséquent, on ne peut pas dire non plus que des cimetières ont été rasés et que les corps de différentes tombes se soient mélangés— et personne ne s'est filmé en train de dédier la destruction d'un immeuble à sa fille pour son anniversaire.

Dans le même ordre d'idées, on n'a pas enterré vivants des blessés ou des malades dans la cour de l'hôpital où ils étaient hospitalisés, on n'a pas mis le feu à ce qui reste comme provisions aux habitants non-morts d'un quartier non-dévasté, on n'a pas filmé des civils presque nus et agenouillés dans la rue et quand par hasard on a exhumé quelques corps de la bande de Gaze, on a creusé une fosse commune près d'une plage, puis on a fait venir une pelleteuse pour les recouvrir de sable pendant les funérailles.

Des naissances ont lieu à Gaze : les hôpitaux sont non-détruits, il y a abondance de médicaments et les nouveaux-nés ne risquent pas de mourir. Les enfants ne sont pas amputés sans anesthésie et aucun ne demande qu'on lui rattache ses jambes.

Quand il fait beau, on va à la plage non pour se laver mais pour se baigner et jouer au ballon, même si les tentes ne sont pas brûlantes comme des fours et l'air n'est pas comme du feu.

Dans leurs bureaux, sur le terrain, dans leurs maisons, dans les camps, dans leurs voitures, les habitants mangent : les boulangeries n'ont pas été ciblées et il n'en reste pas qu'une seule.
De ce fait, les enfants ne sont pas obligés d'errer sans réussir à trouver du pain et personne ne se distrait à pétrir des graines ou de la nourriture pour animaux moulue pour en faire un ersatz.

Ils se nourrissent de fèves, de thon et de haricots en boîte, par exemple, et s'il n'y a plus de fèves, de thon et de haricots en boîte ils ramassent des herbes, de telle sorte qu'ils ne sont pas réduits à manger du fourrage.

Nathalie Quintane

Le Soulèvement du ghetto de Gaza

Par : dev
23 avril 2024 à 15:27

Ce texte est la retranscription d'une interview d'Adi Callai réalisée par Silver Lining sur WCBN 88.3 FM à Ann Arbor le 27 octobre 2023. Cette interview a été considérablement augmentée et mise à jour à la lumière des événements plus récents. Adi Callai, qui anime la chaîne youtube Rev & Reve, est une personne juive antisioniste engagée, née à Jérusalem, dont les recherches portent sur la philosophie militaire. [1]

Tout d'abord, pouvez-vous préciser le contexte de la situation à Gaza et la perception qu'en avaient les Israéliens avant le 7 octobre ?
Adi Callai (AC) : Oui. Gaza est une zone libre de tir (free kill zone) et un « camp de concentration » (je ne fais que reprendre les termes de Giora Eiland, directeur du Conseil national de sécurité israélien, en 2004) depuis bien longtemps, bien avant le 7 octobre.

Dans ces conditions, la position la plus radicale découle directement de la question la plus simple : les Palestiniens sont-ils des êtres humains ? Si vous répondez oui à cette question, sans ambiguïté et sans réserve, vous êtes une cause perdue pour le sionisme. Car si les Palestiniens sont des êtres humains, alors leur autodéfense est légitime et la défense de leur existence est, en permanence, nécessaire.

Gaza, cette boîte noire, ce parc à bestiaux où s'entassent les réfugiés du nettoyage ethnique de la Palestine de 1948. Peut-on penser à ses habitants comme l'on penserait à l'un des nôtres. Peut-on imaginer être enfermés, emprisonnés, dans une petite bande de terre pour toujours, sans autre raison valable que d'être nés au sein d'une ethnie spécifique ? Cet endroit a été coupé du monde à des degrés divers depuis 1948. C'est un endroit qui, depuis au moins 2003, a connu de multiples opérations militaires dévastatrices à grande échelle. Depuis 2003 et avant le 7 octobre, les habitant.e.s de Gaza avaient survécu à douze de ces opérations, avec un bilan de plus de 8000 morts. Depuis, ce nombre s'élève à plus de 40000. Et à chaque minute, on apprend qu'il y a de nouveaux morts à Gaza, victimes des tirs israéliens, mais aussi de la famine. Pas de carburant, pas de nourriture, pas d'eau, pas de médicaments. Tout ce qui arrive est comme « une goutte d'eau dans la mer », pour citer des responsables de l'ONU – un endroit que ces responsables avaient déjà déclaré « invivable », impropre à la vie humaine, en 2018, et qui, en 2006 déjà, a connu ce qu'Ilan Pappé avait alors appelé « un génocide progressif ».

Voilà le contexte auquel il faut se référer lorsqu'on pense aux attaques du 7 octobre. Puis, nous devons nous demander, que ferions nous en pareil cas ? Acquiescer et mourir ? Ou bien se battre ?

Et si vous vous battez, alors comment ? George Orwell a raconté l'histoire de Gandhi à qui l'on posa cette question, au sujet des Juifs d'Europe, en 1938, avant l'Holocauste. Gandhi déclara que les Juifs devraient organiser une sorte de suicide collectif massif pour montrer au monde la brutalité des nazis. Alors le monde serait obligé d'intervenir [2]. Orwell pensait qu'il s'agissait d'une proposition tordue. Mais les Palestiniens, en réalité, ont en quelque sorte fait cela en 2018-19, pendant la période de la Grande Marche du Retour, l'équivalent palestinien de la marche du sel en Inde. Le premier jour, environ trente mille Palestiniens ont marché en direction du mur, et des tireurs d'élite israéliens ont tiré et abattu des manifestants, non armés. Des milliers de personnes ont été blessées et plus de 60 personnes ont été tuées, rien que le premier jour. Le monde n'a rien fait. Les politiciens libéraux ont émis de vagues condamnations, souvent contre la violence survenue des deux côtés. Imaginez regarder cela et que la seule chose que vous fassiez soit de condamner la violence des deux côtés.

Donc que feriez vous ? L'ancien Premier ministre israélien Ehud Barak – l'architecte du siège de 2007, que l'on considère généralement comme un sioniste libéral – a répondu lui-même à cette question en 1998, en déclarant qu'il aurait rejoint la résistance palestinienne armée s'il était né de l'autre côté.

Nous, « israéliens », pensons à Gaza comme à un lieu qui regorge de violence, qui stocke la violence en quelque sorte. Elle retient les réfugiés, lesquels doivent nous haïr terriblement pour ce que nous leur avons fait. C'est également ainsi que les Américains considèrent les prisons, comme des lieux où la violence est stockée, où elle est contenue, retenue, pour que nous n'ayons pas à y penser. Mais en réalité, la prison produit de la violence, et celle-ci déborde de la prison pour s'infiltrer dans nos vies qui, à première vue, en étaient tenues éloignées. C'est pourquoi les questions morales sur la violence sont hors de propos.

Pouvez-vous nous raconter les événements du 7 octobre ?
AC : J'essaierai autant que possible de m'en tenir à des observations vérifiables. Il est très facile de verser dans l'analyse moralisatrice, et de toute évidence nous ne pouvons pas l'éviter, n'est-ce pas ? Mais nous devons essayer de comprendre ce qui s'est réellement passé. Et ce qui s'est passé, dans la mesure où nous sommes capables d'extraire certaines choses de cet océan de désinformation et des opérations psychologiques en cours... Ce qui s'est passé donc, je l'ai recueilli grâce à des GoPros, des images de surveillance, des témoignages, et j'ai lu de manière compulsive tout ce que j'ai pu trouver : spécialistes militaires, témoignages, médias des deux côtés du mur. Ce qui s'est passé, c'est que les factions de la résistance armée à Gaza – en premier lieu, Harakat al-Muqawama al-Islamiyah, le mouvement de résistance islamique, le Hamas, mais aussi le Jihad islamique palestinien (PIJ), le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), qui est une organisation marxiste-léniniste, et d'autres factions – ont lancé une opération de guérilla méticuleusement exécutée, qui s'est immédiatement transformée en insurrection populaire, contre les bases militaires et les colonies entourant la bande de Gaza, le 7 octobre 2023.

Vers 6 heures du matin, heure locale, la résistance [3] a déployé un large éventail de forces – totalisant environ 3000 combattants – sur mer, sur terre, dans les airs et dans des souterrains. Ils ont commencé par ce que les Israéliens appellent une « diversion », en lançant une attaque de missiles d'une ampleur inhabituelle, ciblant ce que l'on appelle l'enveloppe de Gaza et la côte, jusqu'à Gush Dan (la zone métropolitaine de Tel-Aviv). Simultanément, ils ont attaqué les systèmes de surveillance panoptique d'Israël et leurs caméras au-dessus et autour de Gaza, à l'aide de ce qui semble être des drones commerciaux relativement bon marché dotés de capacités explosives bricolées sur le tas. Puis ils se sont approchés de la clôture et l'ont franchie grâce à de multiples unités de l'armée de guérilla, faisant sauter les clôtures autour de Gaza en de nombreux points à l'aide d'explosifs spécialisés, et posant des rampes métalliques sur lesquelles des motocyclistes armés, par groupes de deux, pouvaient rouler rapidement. Par la suite, des engins de chantier, tels que des bulldozers et des pelleteuses, sont venus élargir les brèches de manière à ce que des camionnettes et des voitures puissent passer, transportant d'autres combattants armés. Certaines vidéos montrent que bien avant 8h du matin d'autres factions (dans cette vidéo on peut voir les Mujahideen Brigades) étaient prêtes à participer au soulèvement, déjà en uniforme et armées. Ces forces ont complètement submergé les défenses israéliennes dans de nombreux endroits, de façon coordonnée, prenant le contrôle du poste de frontière d'Erez – qui est le principal point de contrôle séparant Gaza du reste du monde (avec Rafah, qui sépare Gaza au sud, de l'Égypte) – capturant des soldats en sous-vêtements dans leurs bases, s'emparant de colonies entières, tuant des centaines de soldats et de civils israéliens – le nombre de morts s'élève actuellement à 1563 [4] – tuant et enlevant de hauts responsables de l'armée, tuant également un maire, le chef de l'autorité municipale de l'enveloppe de Gaza, et faisant entrer plus de 200 personnes dans la bande de Gaza.

Il faut tout de même garder ceci à l'esprit : ce sont principalement des sources qui proviennent du gouvernement israélien. Sans une enquête indépendante, nous ne saurons probablement jamais ce qui s'est réellement passé durant ces premières heures. Si l'on a certaines images et des preuves de Palestiniens tuant des Israéliens non armés et des résidents étrangers qui se cachaient ou tentaient de fuir, nous ne connaissons pas l'étendue du phénomène. Israël affirme que les centaines de civils tués le 7 octobre l'ont été « par le Hamas », mais des publications israéliennes ont également confirmé que des dizaines d'entre eux ont été tués par des tirs israéliens. Israël ayant refusé de manière agressive toute enquête indépendante, l'on continue d'ignorer le nombre exact de civils israéliens tués par leur propre armée. Il est évident, aussi, que de nombreux gazaouis non affiliés ont rejoint l'attaque et ont kidnappé des israéliens. Ce qui s'est passé une fois les murs transpercés, une fois que les portes se sont ouvertes, c'est que des milliers de personnes résidant à Gaza, ont rejoint l'assaut, lequel est donc devenu une évasion de prison et un soulèvement. L'on peut voir des vidéos où des gens de Gaza sortant de l'enceinte, embrassent le sol de l'autre côté, et retournant à l'intérieur. Puis l'on voit aussi des gens à bicyclette, d'autres sur des béquilles, ou par tous les moyens imaginables, continuer à avancer du côté israélien. Des bases militaires et des colonies ont été pillées – des véhicules militaires et des chevaux ont été expropriés –, certaines personnes ont aussi directement participé aux attaques, des gamins ont jeté des pierres sur les postes de défense de l'armée israélienne (Tsahal) aux côtés de combattants portant des armes légères.

Dans mes lectures boulimiques, j'ai trouvé l'article d'un journaliste israélien d'Haaretz où il raconte qu'il s'est rendu dans un des hôtels près de la mer Morte où les habitants de l'Enveloppe furent relogé, et demande aux habitants ce qu'ils ont vu. Une personne dit avoir vu des ados avec des pierres et des machettes aux côtés de combattants très équipés portant l'uniforme du Hamas. Je ne suis pas sûr que ce soit vrai, je n'ai jamais vu une machette en Palestine. Nous avons également vu des fake news provenant d'un peu partout à travers le monde, y compris d'Amérique latine. Je me rappelle en particulier d'une vidéo terrible datant de 2013 où l'on voit une femme brûlée. Il est donc possible que cette personne ait, là aussi, mélangé son récit avec des vidéos venues d'Amérique latine où l'on voit effectivement des machettes. Mais ce qui est certain c'est que l'on trouve les éléments d'un soulèvement populaire dans ces événements, une fois les portes enfoncées. Cela me rappelle d'autres rébellions, des révoltes d'esclaves, vraiment, où l'on voit une avant-garde organisée ou une clandestinité organisée mener l'attaque dans l'intention d'ouvrir les portes, s'emparer des armes, armer le peuple, et laisser s'exprimer la spontanéité des masses. Fanon parle de ça, dans le second chapitre des Damnés de la terre. Il y est question du déclenchement de la spontanéité des masses, laquelle est proprement incontrôlable [5]. Une fois que la rage des dépossédés se déchaîne, on ne sait jamais ce qui va se passer. Il se peut qu'une bonne partie soit atroce, n'est-ce pas ? C'est possible. C'est quelque chose que nous devons bien sûr examiner, qu'il faut affronter, sans verser dans une forme de panique viscérale qui justifie un génocide.

Par analogie, on peut faire le pont avec la révolte de Nat Turner, durant laquelle des dizaines de blancs de Virginie furent tués, y compris des femmes et des enfants. On peut penser à John Brown, où l'idée était de prendre l'arsenal de Harpers Ferry, puis de libérer les esclaves, tuer les propriétaires d'esclaves, armer les esclaves et enfin démarrer une révolte qui mettrait à bas l'esclavage dans le Sud. Certaines personnes y ont vu une sorte de répétition générale avant la Guerre civile américaine (dite Guerre de sécession en français). Mais cela a échoué, John Brown fut exécuté et de nombreux massacres terribles perpétrés. Reste qu'aujourd'hui, la manière dont on se souvient de cet épisode, n'a rien à voir avec la manière dont on en parlait à l'époque. Je veux juste que les lecteur.ice.s prennent la mesure de leurs propres réactions viscérales, qu'ils pensent à la manière dont ils ont pu voir les infos le 7 octobre, et qu'ils analysent ces réactions à la lumière de l'histoire.

Un autre cas très important pour moi en tant que personne Juive, qui a étudié l'histoire de nos persécutions et de nos révoltes, c'est le soulèvement de Sobibor. Le soulèvement du ghetto de Varsovie reste bien sûr le cas le plus célèbre d'une révolte Juive durant cette période, et de nombreuses personnes ont osé la comparaison, y compris Refaat Alareer, un poète gazaoui qui a créé la controverse en établissant ce lien en direct sur la BBC, et qui fut assassiné par Israël possiblement en conséquence de cette allusion. Le soulèvement de Sobibor, bien que moins connu, a tous les aspects d'une success story. Sobibor était un camp d'extermination où, en 1943, après avoir compris qu'ils allaient être assassinés, un petit groupe composé certainement d'une vingtaine de personnes, certains étant prisonniers de guerre, organisa en secret et conçut un plan sophistiqué pour tuer des dignitaires SS de haut rang, saboter le réseau électrique et de communication, prendre les armes des gardes, piller l'arsenal, armer les autres détenus, ouvrir les portes et laisser les gens s'évader et rejoindre les partisans. Lancé le 14 octobre 1943, le plan fonctionna dans une certaine mesure. La moitié des prisonniers environ parvint à s'échapper. Mais cinquante d'entre elles.eux, seulement, survécurent à la guerre. Le pourcentage de survivant.e.s reste largement supérieur à celui des camps. Il existe bien sûr des différences infinies entre ces cas, mais j'ai immédiatement pensé à cela lorsque j'ai eu des nouvelles de ma sœur, qui vivait dans l'une des colonies de l'enveloppe avant le 7 octobre, via le groupe Whatsapp de notre famille, où elle racontait comment le courant avait été coupé chez elle, qu'il y avait eu une sorte de sabotage du réseau électrique durant l'opération du 7 octobre.

Relevons aussi cet élément : le court-circuitage des capacités de surveillance israéliennes, la création d'un mirage, où l'on a essayé de faire croire que le Hamas ne chercherait pas à affronter Israël et qu'il n'avait pas l'intention d'attaquer. Selon des sources israéliennes et américaines, le Hamas a rassemblé plusieurs fois ses forces au cours de la période précédant l'attaque, en présentant la chose comme une suite d'exercices d'entraînement inoffensifs. Des conversations téléphoniques ont eu lieu entre des responsables du Hamas, où l'on entend dire – toujours selon des sources israéliennes – qu'ils ne sont pas intéressés par une confrontation avec les forces israéliennes. Apparemment, des renseignements égyptiens et américains ont été transmis aux Forces de Défense Israéliennes (FDI ou Tsahal), mais ils les ont ignorés, les considérant comme quelque chose de routinier et d'inoffensif. Ce court-circuitage de la surveillance remonte à plusieurs mois. Au cours des mois précédents, Israël a déplacé des divisions armées entières de Gaza vers la Cisjordanie, en supposant que le Hamas était contenu, misant sur la surveillance technologique et les systèmes d'enfermement : clôtures intelligentes et autres sentinelles robotisées, censées pacifier la bande de Gaza.

Pouvez-vous nous parler de la réponse d'Israël aux attaques du 7 octobre ?
AC : La réponse israélienne à tout cela n'a pris forme que plus tard dans la matinée. Il a fallu quelques longues heures aux FDI pour comprendre ce qui se passait. Et lorsqu'elles ont finalement réagi, elles ont grosso modo appliqué la directive Hannibal, comme en témoigne le colonel Nof Erez de l'armée de l'air israélienne qui a déclaré sur un podcast pour Haaretz le 9 novembre que le 7 octobre avait « été un Hannibal de masse ».

La directive Hannibal est une sorte de politique de la terre brûlée censée répondre aux tentatives d'enlèvement. Mondoweiss a publié très tôt un article important à ce sujet. Depuis plusieurs décennies, les enlèvements ont été un moyen extrêmement efficace pour les Palestiniens de mettre la pression sur Israël. Cette politique culmine avec l'accord Gilad Shalit de 2011, à la suite desquels Israël a accepté de rendre 1027 prisonniers politiques palestiniens, dont le chef du Hamas à Gaza, Yahya Sinwar, en échange d'un seul soldat. La directive Hannibal est une procédure de l'armée qui consiste à empêcher ce genre de situation, et tous les moyens sont bons pour y parvenir, même s'il existe un risque de tuer le ou les soldats kidnappés, ce qui finit presque toujours par se produire. L'exemple du soldat israélien Hadar Goldin et d'autres cas qui datent de 2014, en attestent suffisamment bien.

C'est donc la logique que suit Israël depuis le 7 octobre. L'armée de l'air israélienne a bombardé des bases militaires et des colonies israéliennes, ainsi que des dizaines de voitures circulant dans l'enveloppe. Le principal journal israélien, Yediot, a déclaré que « 70 véhicules » avaient été bombardés, sans confirmer qui se trouvait à l'intérieur. Cet article de Ronen Bergman, qui est rédacteur au New York Times, n'a pas été publié, le journal décidant apparemment que cette histoire ne méritait pas d'être lue par un public anglophone. Un témoin raconte qu'un citoyen israélien de l'un des kibboutzim, enfermé dans une pièce sécurisée (safe room), dit avoir reçu un appel téléphonique d'un conducteur d'hélicoptère des FDI qui lui a demandé : « Y a-t-il des terroristes chez vous ? Si c'est le cas, je fais sauter la maison ». (Je crois d'ailleurs que c'est la première fois que ce récit est publié en anglais).

À Sderot, une ville ouvrière, et non un kibbutz fermé, clôturé, comme le sont la plupart des colonies, les combattants palestiniens se sont emparés du poste de police et se sont barricadés à l'intérieur avec des otages. Les FDI n'ont pas négocié avec eux ; elles ont méthodiquement détruit l'immeuble et tué toutes les personnes qui se trouvaient à l'intérieur.

Amos Harel, journaliste à Haaretz, considéré comme l'un des analystes militaires les plus modérés, les plus tranquilles, et ce bien qu'il ait aussi fait circulé des idées fausses concoctées par les porte-paroles des FDI au sujet des décapitations et de violences sexuelles, a rapporté très honnêtement la manière dont la division armée du district sud avait « été contrainte de demander une frappe aérienne contre le poste de police afin de repousser les terroristes. »

Dans une interview accordée à la radio israélienne, l'une des survivantes de l'attaque déclare avoir été traitée de manière parfaitement « humaine » par ses ravisseurs, et raconte comment plus de cinquante personnes ont été tuées « sous les tirs croisés, incessants », ainsi que par des obus, et non par des combattants gazaouis, tandis que le présentateur essaie coûte que coûte de lui faire dire autre chose.

Dans une vidéo publiée par Ynet (Yediot), le plus grand site d'informations israélien, ainsi que par Channel 12, une chaîne israélienne, on peut voir des pilotes d'hélicoptères ouvrir le feu sur ce qu'ils appellent « 300 cibles » ce jour là, y compris sur des personnes qui fuyaient du festival de musique, admettant qu'ils étaient incapables de faire la différence entre militants palestiniens et festivaliers, déclarant que les dirigeants du Hamas avait donné pour consigne aux combattants de « marcher, afin de brouiller les pistes », confondant ainsi l'Armée de l'air israélienne, et qu'ils avaient donc du « affronter un dilemme, ne sachant pas sur qui tirer, puisqu'ils étaient si nombreux ».

On a appliqué cette même logique à l'intérieur de la bande de Gaza : bombardements catastrophiques, une série infinie de crimes de guerre ordonnés sans vergogne, et un mépris total pour les vies humaines, otages israéliens compris.

La plupart des médias mainstream ont été les complices de cette effacement de la réalité, réduisant aussi au silence les otages israéliens. C'est le cas de Yocheved Lifshitz, cette femme de 85 ans, faite captive puis relâchée, et qui a insisté pour raconter son histoire lors d'une conférence de presse donnée dans un hôpital israélien, entourée d'une cohorte de journalistes et de représentants officiels. Elle a eu beau dire qu'elle avait été très bien traitée pendant sa captivité, CNN, la BBC, le New-York Times, tous, soi-disant des sources d'informations fiables, ont sciemment omis certaines de ses paroles ou l'ont cité en-dehors de tout contexte, insinuant littéralement des choses contraires à ce qu'elle avait pu dire.

Dès le début, Israël a été incapable d'atteindre ses objectifs militaires et a donc réagi en attaquant et en massacrant des civils, tuant plus de 13000 enfants. Les combattants palestiniens, pendant ce temps, se cachaient dans des sous-terrain lorsque les bombardements ont commencé, pour émerger le plus près possible de l'ennemi et l'attaquer une fois celui-ci entré dans Gaza. Cette tactique est similaire à celle utilisée par Tchouïkov dont on dit qu'il « étreignit l'ennemi » à Stalingrad. Israël sait très bien ces choses là : en cas de bombardement, les insurgés se cachent, comme au Vietnam et ailleurs au Moyen-Orient, dans un réseau très complexe de tunnels. Israël est conscient de ce phénomène, mais continue de bombarder la population civile, dans ce qu'il est convenu désormais d'appeler un véritable « cas d'école de génocide » [6], comme l'a affirmé très tôt l'historien israélien Raz Segal. L'intention génocidaire est on ne peut plus claire, et elle est assortie d'un meurtre rituel.

J'emprunte le terme « meurtre rituel », une fois de plus, à ma propre histoire ancestrale. Ce terme fait spécifiquement référence au mensonge génocidaire selon lequel les Juifs utilisaient le sang d'enfants chrétiens pour fabriquer leur matsa (le pain azyme) pour Pessa'h (la Pâque juive), afin de justifier les pogroms et les pires atrocités. De la même manière, nous voyons des mensonges sur la décapitation d'enfants, le jet de bébés dans des fours, la nécrophilie, des histoires inventées et répétées au sujet de violences sexuelles, la circulation d'horribles photos datées de combattantes kurdes violées comme s'il s'agissait de femmes israéliennes, et ainsi de suite. Tout cela est apparu dès le premier jour et a été progressivement démenti [7], mais continue de refaire surface périodiquement. La Maison Blanche a du se rétracter et est revenue sur le mensonge pur et simple de Biden selon lequel il aurait vu des preuves photographiques d'enfants décapités, le LA Times a retiré une citation non fondée sur les violences sexuelles, le New York Times a quant à lui connu de gros remous internes suite à la publication de propagande atroce, mais les médias mainstream continuent d'être totalement complices, en diffusant des affirmations non fondées provenant en grande partie des porte-paroles israéliens. C'est un peu comme si le porte-parole des FDI disposait d'un bouton sur lequel il peut appuyer pour obtenir un nouvel article bidon du New York Times chaque fois qu'il a besoin de légitimer un peu plus son génocide. Cette propagande effroyable a été le moteur narratif de ce génocide. Comme l'a montré Frank Luntz – qui a rédigé le manuel confidentiel de la Hasbara en 2009 – sondages détaillés à l'appui, le public réagit plus que tout aux rumeurs de « viols et massacres du Hamas ». Et ce, alors que les soldats israéliens affichent clairement non seulement leur intention génocidaire, mais aussi leur intention de commettre des viols à Gaza. À l'échelle internationale, du moins dans le monde anglophone, j'ai l'impression que le récit des atrocités commises par Israël s'effondre. Cependant, on ne saurait trop insister sur les dommages qu'il a causés, tant à la lutte contre les violences sexuelles en général, en occultant les cas réels de viols de femmes palestiniennes par les FDI, qu'en donnant à l'Occident une raison de donner son feu vert au génocide.

À ce stade, nous voyons encore des sionistes libéraux, des gens qui se considèrent comme des progressistes, rabâcher ces histoires. Pour moi, c'est particulièrement tragique, parce que c'est aussi ma famille, mais aussi des activistes israéliens ou des écrivains de gauche que j'admirais lorsque j'ai commencé à perdre mes illusions sur le sionisme, qui suivent. Sur les réseaux sociaux, si on commençait à demander des preuves, on risquait de se retrouver bannis (« cancel »). Des universitaires et des conseillers (les rape crisis counselors, travaillent notamment sur tous les viols et les agressions sexuelles au sein de l'université) ont perdu leur poste pour avoir refusé d'adhérer à la propagande israélienne. On s'est servi du mouvement #MeToo pour justifier le génocide [8]. Si cette militarisation du discours féministe justifiant le génocide à Gaza semble nouvelle, la mobilisation des forces coloniales qui s'affichent ostensiblement comme défenseurs des femmes contre des hordes « sauvages » a en revanche une longue histoire. On retrouve ce phénomène dans toute l'histoire coloniale, et c'est même un des premiers leviers de légitimation génocidaire, avant et après les faits. C'est ce que montre parfaitement, de façon analogue aux images diffusées après le 7 octobre, cette peinture de 1892, La Vuelta del Malón, qu'on a parfois traduit en « Le retour des pillards Indiens ». Cette peinture a servi a légitimer la « conquête du désert » génocidaire en Argentine [9] et aujourd'hui considéré comme l'une des pièces fondatrices de l'art argentin et de l'art colonial en général. On y voit des guerriers Mapuche fictifs capturer une femme blanche nue [10]. Souvenez-vous de cela lorsqu'une exposition artistique israélienne fera escale chez vous.

Le public anglophone devrait reconnaître tous ces motifs, vu l'histoire du lynchage aux États-Unis. Dans son travail doctoral, Jameson Austin Leopold a montré comment dans un essai paru en 1981, intitulé « Viol et racisme : le mythe du violeur noir », Angela Davis décrivait déjà « la fabrique idéologique raciste de la “propagande sur le viol” » comme étant la « principale justification politique et socioculturelle de l'institution extrajudiciaire du lynchage » [11]. Cette focale mise sur le violeur noir fantasmatique fonctionne et rend invisible le nombre incalculable de viols, non recensés, mais aussi comme le dit Leopold, tous les viols étatiques subis par les 13 millions de prisonniers américains lors de fouilles corporelles de façon quasi quotidienne. De même, cette fabrication répétée et obsessionnelle d'histoires de viols le 7 octobre occulte les abus sexuels routiniers, étatiques, de nombreux.ses palestinien.nes. Il ne fait aucun doute que les images de trophées, montrant des femmes dénudées et tenues dans des positions de torture, par des hommes palestiniens, sont des images de violence sexuelle. De même, il ne fait aucun doute que l'effacement du viol d'innombrables palestinien.nes, fouillées au corps par les FDI, et violé.e.s lors de maraudes par des soldats israéliens, est conduite par un racisme anti-palestinien.

La déshumanisation de l'ensemble de la population de Gaza continue. Le ministre de la défense, Yoav Galant, a déclaré, de manière tristement célèbre, qu'il s'agissait de bêtes, d'« animaux humains ». En hébreu, l'expression est hayot adam, ce qui revient à dire que ce sont des bêtes, des animaux, des monstres. C'est la traduction idiomatique. Ils ont donc créé ce jeu à somme nulle, comme si c'était nous ou eux, ce qui est une pensée génocidaire. Tout au long de l'histoire, dans des conflits très différents, nous assistons à la création de ce faux récit selon lequel des personnes d'identités différentes ne peuvent pas coexister. C'est nous ou eux, et ils doivent être anéantis.

Pouvez-vous parler des divisions politiques au sein de la société israélienne ?
AC : Haaretz, le journal sioniste libéral considéré comme « le journal israélien de référence », continue de répandre des calomnies sanglantes [référence au meurtre rituel, blood libel] ; pas de problème. Mais l'esprit d'État derrière lequel il se réfugie est différent de ce que pense la majorité du public israélien. Tareq Baconi parle de ça, et, soit dit en passant, tout le monde devrait lire Tareq Baconi. Il a écrit un excellent livre intitulé Hamas Contained. Ici, pas de romantisation du Hamas, le Hamas n'est glorifié d'aucune façon. Baconi le critique, mais au moins le voit pour ce qu'il est et en discute ouvertement [12]. Depuis le 7 octobre, il a été courtisé par les médias anglophones grand public, y compris le New Yorker, où il raconte comment Netanyahu n'avait dans le fond aucune stratégie. Je pense qu'il s'agissait d'une stratégie, mais qu'elle était vouée à l'échec dès lors que le statu quo était perturbé. Et elle a échoué au moment où l'opération Déluge d'Al Aqsa a été lancée avec succès le 7 octobre. J'ai parlé ailleurs de la hiérarchie de la guerre selon Sun Tzu : d'abord, il faut attaquer l'ennemi au niveau stratégique [13]. C'est ce que le Hamas a fait immédiatement. Ils ont attaqué l'approche dite du « conflit gérable » de Netanyahou, cette idée que tous les deux ans, on pouvait aller à Gaza et « tondre la pelouse » en ayant relativement peu de pertes du côté israélien. C'est une expression qu'ils ont utilisé, « tondre le gazon ». Toutes les capacités militaires que la résistance palestinienne a développées, il suffit de les écraser, de les raser périodiquement. On tue quelques centaines, peut-être des milliers de personnes – en 2014, c'était des milliers – et on continue à vivre comme ça indéfiniment tout en renforçant ses capacités technologiques. C'est ainsi que Netanyahou a cherché à créer « une paix durable », qui est le titre de son livre, que, selon ses collaborateurs, il feuillette encore pour ses discours [14].

Cette stratégie a échoué. Et qui sait ce qu'il adviendra de Netanyahou à présent ? Il est encore très
populaire. Mais avec l'échec spectaculaire de son approche, il y a des visions concurrentes qui s'affrontent pour influencer l'avenir d'Israël. L'une d'entre elles est celle d'un génocide total, véritable, sans même prétendre attaquer uniquement le Hamas : rayer tout simplement Gaza de la carte. Cette vision est également très populaire. Elle est partagée par les principaux chefs militaires et politiques actuellement en fonction. Smotrich, qui est le ministre des finances, est considéré comme l'une des figures clés de cette tendance, simplement parce qu'au cours de la dernière décennie, il a élaboré un plan plus ou moins exhaustif appelé « le plan décisif », qui est en gros une idée d'expulsion génocidaire. Face à cette vision génocidaire, il y a la solution dite à « deux États », qui n'est peut-être plus appelée « deux États » dans la société israélienne car elle n'a plus aucune base populaire, mais qui est issue de cette tradition. Ce point de vue est plus aligné sur la contre-insurrection, plus sophistiqué. C'est un point de vue qui est beaucoup moins populaire, mais qui est fortement encouragé par les États-Unis, qui sont extrêmement impliqués, bien plus qu'en Ukraine – je rappelle que les États-Unis ont envoyé des porte-avions et des dirigeants militaires et politiques de haut rang presque tous les jours au cours des premiers mois. Les États-Unis prônent une forme de contre-insurrection, tirant les leçons de leurs échecs militaires au Moyen-Orient au cours des deux dernières décennies. La contre-insurrection repose sur une division des populations, l'isolement des insurgés, un contrôle de l'espace et, peut-être la donnée majeure de l'équation, sur la nomination d'un gouvernement qui travaillerait pour les « intérêts du gouvernement américain ». Je cite ici le manuel de terrain de la contre-insurrection américaine, le FM 3-24 [15].

La contre-insurrection ne s'encombre pas du bien-être des palestiniens. Elle cherche une manière plus sophistiquée et plus efficace d'accomplir les objectifs de l'État car, à long terme, la manière forte, la méthode brutale, avance-t-elle, plutôt que d'écraser la résistance risque de démultiplier ses forces. La contre-insurrection est peut-être encore plus génocidaire, si l'on tient compte des pertes humaines, de son incapacité à résoudre le conflit ou ses capacités à répondre aux besoins des gens (comme si tout le monde était humain). Mais la contre-insurrection réfléchit en termes d'efficacité. Dans un premier temps, Israël a pu recruter un peu plus de 300000 soldats réservistes, en fermant divers secteurs de son économie pour compléter son armée de 150000 conscrits, tandis que le Hamas disposait d'environ 40000 combattants. Le PIJ en comptait lui au moins 10000. Des milliers d'autres se sont battus aussi en Cisjordanie. Le Hezbollah, qui bombarde constamment Israël depuis le nord du Liban depuis le 7 octobre, compte environ 100000 combattants. Les maigres effectifs d'Israël ont donc été mis à rude épreuve. À l'heure actuelle, tous les réservistes sont rentrés chez eux. Les Américains savent qu'Israël est loin de disposer de forces suffisantes pour gagner une guerre urbaine sur un terrain aussi complexe que celui de Gaza. Il faut établir un rapport d'un pour dix ou même d'un pour vingt entre ceux qui attaquent et ceux qui défendent, selon John Robb et son livre Brave New War, mais selon John Spencer aussi, qui reprend une maxime qui remonte à Clausewitz, à la guerre, la défense est toujours la plus forte [16]. Ils se demandent donc, okay, alors comment pouvez-vous faire cela de manière réaliste ? Quels sont les objectifs réalisables ? On ne peut pas agir intuitivement et essayer d'éliminer 2,3 millions de personnes en pensant que l'on va gagner alors que les adversaires se défendent et semblent savoir ce qu'ils font.

En conséquence, environ tous les deux jours depuis le début de l'invasion terrestre, la résistance palestinienne a diffusé d'incroyables vidéos de guérilla, ciblant les FDI avec des snipers, des mines, des EEI (Engins explosifs improvisés), des mortiers, des armes thermobariques et d'innombrables attaques au lance-roquette, utilisant souvent des Al-Yassin 105, qui est un missile à deux têtes fabriqué à Gaza et qui désactive le blindage défensif des chars (le profil Twitter de Jon Elmer est actuellement un bon site d'archive pour ces images).

Le nombre de victimes israéliennes a augmenté en conséquence, l'armée publiant les noms de deux à cinq soldats morts par jour en moyenne au cours des deux premiers mois et des dizaines de soldats blessés chaque jour. Gardons à l'esprit que ce sont leurs chiffres, et que l'armée israélienne ment de façon patentée. Les citoyens font état d'un flux constant d'hélicoptères de secours venant de Gaza en direction des hôpitaux. Selon les registres des hôpitaux israéliens, le nombre réel de soldats blessés est environ dix fois plus élevé que les chiffres communiqués par les FDI [17] ; des milliers de soldats reviennent handicapés, un fonctionnaire du ministère israélien de la défense, parle d'une vague « sans précédent, une situation que nous n'avons jamais connue » [18].

Incapable de soutenir militairement et économiquement l'invasion terrestre massive, Israël a maintenant (fin mars) libéré toutes ses brigades de réserve, refusant toujours un cessez-le-feu progressif et un accord d'échange d'otages, même au risque de violer une récente résolution du Conseil de sécurité de l'ONU.

En Israël, nous avons assisté à la montée en puissance d'un certain Yitzhak Brik. C'est un général de réserve de premier plan qui a prédit l'effondrement total des défenses israéliennes, après avoir étudié en profondeur des dizaines d'unités israéliennes en 2018. Il a rencontré Netanyahu et Gallant, le Premier ministre et le ministre de la Défense, à plusieurs reprises en octobre. C'est l'une des nombreuses personnes qui les conseille, c'est un homme qui a été plébiscité par les militaires et dont la popularité est très élevée. Il a également mis en garde contre une invasion terrestre, qu'il n'a pas hésité à la qualifier de « piège », et a recommandé des bombardements aériens, la poursuite d'un siège renforcé ainsi que des « raids chirurgicaux » venant de la mer, utilisant des unités d'élite telles que l'« Unité Fantôme . Cette unité, créée par Aviv Kohavi, n'a d'ailleurs pas encore été utilisée dans des combats à grande échelle ; son chef, le colonel Asaf Hamami, a été tué le 7 octobre.

Combien de temps Israël peut-il tenir avant de trouver un accord autour des otages ?
AC : A l'heure où j'écris ces lignes, les otages restent le joker palestinien. Israël s'est trouvé face à ce que j'appellerais un vide stratégique, réagissant par la rage et l'humiliation génocidaires et réduisant continuellement en cendres son propre contrat social en bombardant, en tirant et même en gazant ses propres citoyens retenus en otage à Gaza. Avec l'effondrement de ce paradigme, différentes approches stratégiques sont en lice pour combler le vide : la contre-insurrection, poussée par le principal complice génocidaire, les États-Unis, et le génocide messianique total, très populaire dans la société israélienne extrêmement fasciste et raciste. La vision contre-insurrectionnelle verrait essentiellement une Autorité palestinienne réorganisée tenter de prendre le contrôle de la bande de Gaza dans une sorte de processus menant à la création d'un État, mais le problème est que tout dirigeant israélien qui accepterait de suivre ce scénario a peu de chances de l'emporter parmi l'électorat israélien, qui a été conditionné pendant des années à considérer les Arabes comme des terroristes sous-humains auxquels on ne pourrait jamais faire confiance avec un État.

Le fait de prendre des soldats en otage a été une des manières pour la résistance palestinienne de forcer certaines négociations avec Israël depuis de nombreuses années. Le premier deal qui a mis fin au statu quo 1:1, un prisonnier pour un prisonnier, remonte, selon l'un des négociateurs israélien nommé Ariel Merari [19], à 1978 et l'accord avec le FPLP et General Command (un groupe de combat qui a scissionné avec le FPLP) pour l'échange de 76 prisonniers politiques palestiniens contre un soldat israélien. Depuis, la résistance est parvenu a faire monter le nombre de prisonniers échangé dans chaque transaction, l'Accord Jibril occupant une place particulièrement douloureuse dans la mémoire israélienne, le FPLP-GC parvenant à faire libérer 1151 prisonniers palestiniens en échange de trois soldats capturés durant la Guerre au Liban en 82, dont le militant japonais pro-palestinien Kōzō Okamoto issu des rangs de l'Armée rouge japonaise.

L'épisode autour de Gilad Shalit, enlevé en 2006, a marqué un autre tournant. Shalit a été capturé (tandis que deux autres soldats qui se trouvaient avec lui dans le même char étaient tués) sous le gouvernement d'Olmert, un Premier ministre israélien que l'on voit, dans un documentaire d'Al Jazeera, manquer de respect à l'égard de Shalit. Shalit, d'après Olmert, ne se serait pas défendu comme les autres qui ont été tués. Cet épisode n'a fait que révéler le fait que les dirigeants israéliens préfèrent des soldats morts que des soldats captifs.

La famille de Shalit, son père Noam en tête, a réussi à mobiliser un mouvement social pour faire pression en faveur de sa libération par le biais d'un échange de prisonniers – « quel que soit le prix ». Ce mouvement social a été repris et approuvé par les rivaux d'Olmert, transcendant les lignes politiques sionistes, de la droite aux sionistes libéraux.

Olmert était sur le point de trouver un accord – environ 350 prisonniers palestiniens en échange de Shalit – mais, selon lui, et c'est ce qu'il dit dans cette interview diffusée par Al Jazeera, son rival et ancien Premier ministre Ehud Barak a rendu visite à la famille de Shalit une nuit avant la signature de l'accord, signalant ainsi au Hamas qu'Israël était prêt à céder encore davantage.

Lorsque M. Netanyahou a pris le pouvoir en 2009, avec Ehud Barak comme ministre de la défense, il a promis à sa base de ramener Gilad Shalit à la maison. En 2011, un accord incroyable a été conclu (1027 Palestiniens en échange d'un soldat, dont Yahya Sinwar). Cet accord est perçu, de chaque côté, comme un énorme échec pour Israël et une incroyable victoire pour la résistance.

David Graeber, dans un article qu'il a écrit sur la Palestine après avoir passé du temps là-bas, a fait l'une de ces observations anthropologiques dont il a l'habitude, à la fois des plus simples et des plus profondes, en disant que l'hospitalité est « la raison majeure de la vie » (« l'hospitalité est tout ») dans la culture palestinienne. L'une des ironies tragiques de l'histoire selon lui est qu'Israël est le pire invité possible. Et c'est vrai, vous savez, quiconque a fait l'expérience de l'hospitalité palestinienne vous le dira : à bien des égards, le sens, le cœur de la vie sociale en Palestine est d'être généreux envers les invités et les étrangers. Et nous le voyons dans le traitement des otages, dans la façon dont ils racontent leur expérience les rares fois où ils sont autorisés à parler librement,
comme ce fut le cas pour Yocheved Lifshitz. Nous avons vu ça aussi avec Gilad Shalit – il n'a jamais raconté en détail, apparemment pas même à sa famille, l'expérience de ces cinq années passées en captivité –, le Hamas a diffusé des images qui le montrent en train de traîner avec ses ravisseurs, l'« Unité fantôme » du Hamas, discutant, buvant le thé, recevant des lettres de sa famille, faisant un barbecue à l'extérieur, et ainsi de suite. Je suis certain que la situation n'était pas agréable pour lui, mais comparez-la à celle des prisonniers palestiniens qui, depuis le 7 octobre, subissent des tortures punitives, sont battus, mis en position de stress psychologique, privés de sommeil par la diffusion de l'hymne national israélien dans leur cellule, et assassinés. Et dans les médias internationaux, nous voyons ce double traitement absolument raciste, aucun mot sur plus de 7500 prisonniers politiques palestiniens détenus sans procès équitable, dont beaucoup ne savent même pas quelles sont les raisons de leur détention administrative, sans parler des milliers d'autres, qui ont été enlevés depuis le 7 octobre. Jusqu'à présent, chaque accord sert de nouvel étalon dans les négociations d'otages entre Israël et la résistance. La question est de savoir si l'accord Shalit et le 7 octobre ont suffisamment ébranlé l'image qu'Israël a d'elle-même pour que cela change. Est-ce qu'Israël est capable, par ailleurs, de résister aux pressions exercées sur elle à l'internationale ? Le prix à payer pour ne pas céder pourrait être trop élevé, ouvrant la voie à une migration de masse.

Si, jusqu'à présent, Israël a échoué dans ses objectifs de guerre déclarés (détruire le Hamas et restituer les otages), le génocide en cours à Gaza n'est pas de bon augure pour la résistance. Pouvez-vous envisager une issue réaliste pour l'une ou l'autre des parties ?
AC : En évitant de m'aventurer dans des prédictions qui pourraient s'avérer fausses, je dirais que nous devrions attendre cinq ans avant de tirer des conclusions dans un sens ou dans l'autre. Historiquement, Israël met cinq ans à céder après une défaite militaire, et ce n'est que le pouvoir et la violence qui lui forcent la main. Cinq ans après la guerre du Kippour en 1973, Israël s'est finalement engagé à restituer la péninsule du Sinaï à l'Égypte. Cinq ans après le début de la première Intifada, elle a permis à des milliers d'anciens combattants et réfugiés palestiniens, dont Yasser Arafat, de rentrer en Palestine et d'entamer ce que l'on appelle le processus de paix. Cinq ans après le début de la deuxième Intifada, elle a retiré ses colonies de Gaza. Et cinq ans après la capture de Gilad Shalit, un accord de libération a finalement été conclu en 2011.

Les gains réels de l'actuel levier que les Palestiniens détiennent avec leurs otages depuis le 7 octobre ne se matérialiseront que lorsque le terrain politique fragile d'Israël s'effritera de l'intérieur, sous l'administration de Netanyahou. Comme dans le cas qui opposait Netanyahou à Olmert, les partis d'opposition – dirigés par le centriste sioniste génocidaire Yair Lapid – prétendent aujourd'hui être les sauveurs des otages. Tôt ou tard, ils pourraient se retrouver à négocier eux aussi certaines concessions faites par Israël.

Le joker israélien est l'Autorité palestinienne (AP). L'administration Netanyahou est politiquement incapable de reconnaître l'AP comme son atout militaire le plus vital, mais, là encore, un successeur pourrait être en mesure de le faire et essaiera peut-être de redorer le blason de l'AP, de la réorganiser et de la désigner à nouveau comme organe directeur en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. À moins qu'un événement inattendu se produise, ce qui est loin d'être impossible, M. Netanyahou restera en place au moins jusqu'aux élections d'octobre 2026. Pendant ce temps, l'AP continue de s'effondrer. Aujourd'hui, la résistance – des factions armées (y compris la branche armée du Fatah, la Brigade des martyrs d'Al-Aqsa) aux jeunes qui se révoltent dans les rues – voit dans l'AP un bras armé de l'État israélien, et il faudrait de véritables prouesses politiques pour qu'elle recouvre sa légitimité. Toutefois, le succès de la contre-insurrection israélo-américaine en dépend.

La première Intifada, qui a débuté en décembre 1987, a été un soulèvement populaire massif contre l'apartheid israélien. Ce soulèvement a fait usage à grande échelle des outils de la lutte de masse – grèves, désobéissance civile, rassemblements de masse, émeutes, résistance fiscale – qui ont tous fonctionné de concert. Et malgré le fait que le soulèvement ait été en grande partie non armé, les réponses furent d'une brutalité indescriptible : plusieurs centaines de manifestants ont été tués, des dizaines de milliers ont été arrêtés et plus de cent mille Palestiniens ont été blessés par des soldats israéliens qui avaient reçu l'ordre exprès du Premier ministre Yitzhak Rabin de leur « briser les os ». Pourtant, cette génération de rebelles se souvient encore de cette période avec une tendresse incroyable. Mais ça n'est pas en leur « brisant les os » que le mouvement fut pacifié, c'est en faisant venir l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui était en exil à Tunis, et en la désignant comme représentante légitime du peuple palestinien. Le Field Manual de l'armée américaine précise bien qu'une contre-insurrection réussie et durable « nécessite le développement d'institutions et de dirigeants locaux viables » [20]. S'il n'y a pas de dirigeants, si la résistance est décentralisée, la contre-insurrection a besoin de la création d'une direction centralisée. L'OLP, qui avait été créée par les États arabes en 1964 comme « outil pour contrôler les factions [palestiniennes] insurgées », selon les termes de Baconi [21], devait maintenant endosser le rôle attribué par les États-Unis et Israël et prendre la direction du soulèvement. Cela a permis à Israël et aux États-Unis de marginaliser et d'ignorer les comités populaires décentralisés qui, pour reprendre la terminologie de Fanon, guidaient l'insurrection en-dehors de toute « politique traditionnelle » récupérable [22]. Ensuite, par le biais des accords d'Oslo rédigés entre 1993 et 1995, l'OLP, Israël et les États-Unis ont formé l'AP qui deviendra bientôt le bras auxiliaire de l'occupation israélienne, fort d'un appareil de sécurité limité qui se consacrerait au maintien de l'ordre et à la répression des insurgés au sein des groupes de population palestiniens dans certaines zones de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Je ne saurais décrire l'ampleur du succès de cette initiative.

Des personnes bien intentionnées continuent de considérer les accords d'Oslo comme un véritable processus de paix plutôt que comme une opération sophistiquée de contre-insurrection qui a permis à Israël de poursuivre son projet de colonisation dans un calme relatif. Après l'effondrement du soi-disant « processus de paix » à l'issue des cinq années initialement prévues par l'accord, l'Autorité palestinienne est restée en place. La seconde Intifada a éclaté en octobre 2000 et, pendant un bref moment, le chef de l'OLP, Yasser Arafat, a fait un geste en libérant 350 prisonniers politiques, dont des membres du Hamas et du PIJ, mais les États-Unis et Israël l'ont ensuite renvoyé et un nouveau collaborateur en chef a été nommé, Mahmoud Abbas, alias Abou Mazen. L'AP a été évincée de Gaza en 2007 lorsque Abou Mazen a tenté ce que Baconi appelle un « coup d'État planifié par les États-Unis » [23], après la victoire du Hamas en Cisjordanie aux élections en 2006 [24]. Mais Abou Mazen a pu mener à bien le coup d'État en Cisjordanie et a grandement contribué à stabiliser le contrôle d'Israël sur la région [25].

L'AP donne l'apparence d'une autonomie palestinienne, mais en fait, tout comme les gouvernements des bantoustans en Afrique du Sud durant l'apartheid, elle n'est qu'une extension de l'État colonial, un outil de contre-insurrection très efficace pour la répression des rébellions locales, parce qu'elle oblige la population autochtone à s'auto-réguler. Le Fatah, qui était un mouvement révolutionnaire dans les premiers jours de la lutte armée, est aujourd'hui essentiellement contenu par l'AP. Les rebelles potentiels sont désormais des employés du gouvernement qui se battent pour conserver leur emploi de collaborateurs. Les chefs communautaires (community organizers) travaillent désormais pour des ONG, illustrant la catégorisation tristement célèbre de Colin Powell selon laquelle les organisations à but non lucratif « multiplient les forces » de l'Empire [26]. L'argent injecté par les pays de l'OTAN dans le secteur gouvernemental et à but non lucratif est la principale raison de la pacification relative de la Cisjordanie après la militarisation de la résistance palestinienne au cours de la seconde Intifada. Cela fait écho à la ligne directrice du général Petraeus qui consiste à utiliser « l'argent comme un système d'armes » à part entière [27]. Voici les principes éprouvés de la contre-insurrection : entrer avec une force écrasante pour contrôler l'espace, isoler les insurgés du reste de la population, nommer son propre gouvernement (mais, surtout, faire en sorte qu'il ait la même identité que la population générale) et fournir à la population des services afin qu'elle ne s'insurge pas pour satisfaire ses besoins fondamentaux (on retrouve ici le concept SWEAT-MSO
du général Peter Chiarelli [28] : réseaux d'égouts, d'eau, d'électricité et ramassage des ordures ; je recommande la courte vidéo de Greg Stoker sur la SWEAT-MSO). En résumé : « diviser pour mieux régner » + de l'argent – c'est ainsi que les empires gagnent les guerres.

Mais d'une manière ou d'une autre, bien que le monde ait fourni à l'Autorité palestinienne les institutions néolibérales qui l'ont conduit à la stabilité contre-insurrectionnelle étouffante d'un régime néocolonial, Israël continue de se tirer une balle dans le pied. Il est intéressant de noter que la littérature militaire israélienne ne reconnaît généralement pas l'efficacité de l'AP dans la poursuite de ses propres intérêts. Le terme de contre-insurrection n'a pas été traduit de manière exhaustive en hébreu, et lorsque les stratèges israéliens en parlent en anglais, ils confondent généralement la contre-insurrection avec l'« anti-terrorisme » [29]. On s'en rend compte en parcourant Insurgencies and Counterinsurgencies, une publication de Cambridge qui date de 2016 éditée par des auteurs israéliens : dans leur chronologie de la prétendue « expérience contre-insurrectionnelle » d'Israël, ils sautent tout simplement les années importantes qui ont suivi les Accords d'Oslo [30], révélant ainsi qu'ils ne conçoivent la contre-insurrection que comme application de la force, et non comme un ensemble d'« opérations de stabilisation » [31]. Comment peuvent-ils ne pas comprendre cela ? Peut-être que cela tient au fait qu'Israël soit une colonie de peuplement (settler-colony), et que l'idée fondamentale d'une telle colonie consiste à nettoyer et remplacer les populations autochtones plutôt que de les contenir et les contrôler. Mais la raison véritable tient, je pense, à l'incompétence de l'armée, et plus généralement, à sa cupidité. L'armée israélienne, comme l'a montré l'historien militaire Uri Milstein, est une institution profondément anti-intellectuelle. La dépendance accrue à l'armée et l'industrie militaire, générateurs de PIB, enfonce Israël dans des stratégies militaires suicidaires. Je suppose qu'on pourrait considérer cela comme des symptômes du système capitaliste en général, où la logique du marché peut être parfois auto-destructrice. La résistance palestinienne qui, par contraste, mise sur le sumud (la persévérance, la fermeté) et sur sa capacité à combattre à long terme, pourrait trouver tout cela encourageant.

Vous avez participé au mouvement de solidarité avec la Palestine aux États-Unis. Quel est votre sentiment actuel au sujet du mouvement ?
AC : Après six mois de guerre, la question demeure : quand le monde interviendra-t-il ? La résistance à Gaza continue d'infliger de lourdes pertes aux FDI, à un rythme soutenu, et entrave la machine génocidaire. La résistance continue aussi, de façon conséquente, au Liban, au Yémen et en Irak. Aux États-Unis, certaines entreprises israéliennes ont été prises pour cible, c'est le cas de la ZIM (transport maritime), du fabricant d'armes Elbit, et d'autres opérateurs logistiques ou armateurs. Malheureusement on constate que l'énergie populaire apparue durant les premières semaines après le 7 octobre est retombée, contenue principalement par les libéraux et les politiques identitaires (identity politics). Des anti-sionistes Arabes, Juifs et des organisations étudiantes ont pu canaliser la rage populaire durant certaines manifs et certains rassemblements, et continuent maintenant leurs opérations qui, de facto, sont contre-insurrectionnelles en planifiant leurs campagnes électorales. Dès lors que quelqu'un propose un genre d'action plus décisif, elles l'évincent en prétendant que ce serait trop dangereux pour les personnes marginalisées (people of a marginalized identity). Comme le dit Idris Robinson, leur faculté à organiser des manifs « repose sur le génocide palestinien ». Pendant ce temps, les tendances insurrectionnelles qui seraient capables d'appeler et de contourner la modalité contre-insurrectionnelle des organisations libérales et identitaires ne sont pas encore intervenues de manière significative pour la Palestine. Ces tendances ont participé au soulèvement de George Floyd en 2020 et sont visiblement réapparu sous la forme d'un réseau complètement décentralisé alimentant le mouvement Stop Cop City. Elles ont réussi à démanteler temporairement le site de construction de Cop City le 5 mars 2023 et ont fait pression sur de nombreuses entreprises de construction pour qu'elles abandonnent le projet, l'une d'elles a tenu bon avant de finalement abandonner après avoir été ciblée par des dizaines d'attaques et de sabotage clandestins dans tout le pays. Il est concevable qu'une campagne similaire puisse isoler, chasser les fabricants d'armes locaux, et les contraindre à arrêter de fournir Israël en armes. Il reste à voir si ces tendances auront envie ou seront capables de se relier matériellement et réellement aux forces populaires qui n'ont pas encore été entièrement cooptées par ce qu'Idris appelle « l'aile progressiste de la contre-insurrection ».

En février, l'anarchiste Aaron Bushnell a commis cet acte extraordinaire : il a tué un soldat de l'armée de l'air américaine en orchestrant sa propre auto-immolation diffusée en direct – un acte de solidarité qui a profondément ému divers groupes de résistance palestiniens. Bien que sa mort soit tragique et horrifiante, elle a donné un sens à ce qu'il avait à dire. Cela semble avoir donné un nouvel élan à la protestation aux États-Unis, en incitant les gens d'ici et d'ailleurs à avoir ne serait-ce qu'une fraction de son courage et à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour mettre fin au génocide. Son sacrifice nous pousse tous à faire un pas de plus.

Je trouve aussi un certain espoir dans la popularité croissante des écrits de Basil Al-Aʿraj dans les discours de la résistance palestinienne. C'était un combattant, un martyr de la résistance, tué par des soldats israéliens lors d'une fusillade en 2017. Basil a été fortement influencé par Fanon et a adopté son point de vue radicalement inclusif et anti-identitaire. Dans ses « Huit règles et réflexions sur la nature de la guerre », Basil a déclaré : « chaque Palestinien (au sens large, c'est-à-dire toute personne qui considère la Palestine comme un élément de sa lutte, indépendamment de ses identités secondaires), chaque Palestinien est en première ligne de la bataille pour la Palestine ; veillez à ne pas échouer dans votre tâche. » [32] Dans un texte moins connu qui n'a pas encore été entièrement publié en anglais, il a écrit :

« Je ne considère plus qu'il s'agit d'un conflit entre Arabes et Juifs, entre Israéliens et Palestiniens. J'ai abandonné cette dualité, cette simplification naïve du conflit. Je suis convaincu par la division du monde que proposent Ali Shariati et Frantz Fanon [entre un camp colonial et un camp de la libération]. »

« Dans chacun des deux camps, on trouve des gens de toutes les religions, langues, races, ethnies, couleurs et classes. Dans ce conflit, par exemple, vous trouverez des gens de notre peuple [de notre peau] qui se tiennent grossièrement dans l'autre camp, et en même temps vous trouverez des Juifs qui se tiennent dans notre camp » [33].

Il poursuit en critiquant les éditos de la journaliste israélienne Amira Hass, autant d'exemples insidieux de « l'aile progressiste de la contre-insurrection », en lui opposant des Israéliens comme Yoav Bar et Jonathan Pollak, exemples de Juifs qui, comme dirait Fanon, « changent de camp, deviennent 'indigènes' et acceptent de subir la souffrance, la torture et la mort » en tant que membres du camp de la libération [34]. Si, selon Basil et Fanon, la résistance élargie est capable de distinguer les amis des ennemis eut égard aux « choix qu'ils font » [35], à leurs actions et à leurs engagements, plutôt que sur la base de leur identité et de leur « race », alors les opérations psychologiques contre-insurrectionnelles qui montent les gens les uns contre les autres et empêchent la diffusion de l'action collective pourraient être stoppées, permettant à une trajectoire plus redoutable du mouvement de se déployer au cœur de l'Empire.


[1] Lundimatin n'a pas vocation à ne publier que des articles auxquels notre rédaction adhèrerait totalement et parfaitement. A vrai dire, si c'était le cas, nous ne serions pas un journal ou nous ne publirions qu'un ou deux articles par an. Notre travail, discret, consiste à agencer les écarts et articuler accords et désaccords, choisir de publier, d'amender, de ne pas publier. Le plus souvent ces décisions se prennent avec évidence et sans grande hésitation. Ce ne fut pas le cas concernant la publication de cette traduction d'abord parue chez nos collègues anglo-saxons de Endnotes. De nombreuses analyses contenues dans cet entretien nous paraissent lumineuses et finaudes : la critique de la solution à deux États en tant que dispositif contre-insurrectionnel, le décalage de l'analogie du soulèvement de Varsovie à l'évasion de Sobibor, l'historicisation de la violence du 7 octobre, etc. D'autres nous sont apparus comme une variation plus ou moins raffinée d'un campisme pénible qui s'affranchi du réel pour produire de l'idéologie, voire travesti les faits pour les redispatcher entre la pureté du bien et le mal absolu, les gentils et les méchants. C'est d'ailleurs sur ce point que le couplage sionisme/antisionisme trouve son divergeant accord. Il y aurait pourtant beaucoup à dire et penser de ce qu'un événement comme le 7 octobre appelle et enseigne. Non pas pour nuancer le massacre ou le génocide, au contraire, mais pour en complexifier l'analyse. Comprendre par exemple qu'un même événement peut contenir des gestes amis et d'autres purement hostiles. Ne pas confondre la joie de voir un mur effondré avec la terreur de familles abattues à l'arme automatique, l'audace d'un ULM qui traverse la frontière la plus sécurisée du monde et l'abjection d'un corps lynché par la foule, un soulèvement populaire et un attentat suicide de masse. C'est en tout cas ce que nous autorise et peut-être ce à quoi nous oblige notre distance avec l'évènement : « chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l'enfer, n'est pas l'enfer. »

[2] George Orwell, « Reflections on Gandhi », Partisan Review, 1949 [tr. fr. in Essais, articles, lettres t. 4 (1945-1950), Ivrea/Encyclopédie des nuisances, 2001].

[3] Lorsque je parle de « la résistance », je parle de la pluralité des factions et des individus non affiliés qui s'opposent au siège, à l'apartheid et à la colonisation israélienne en Palestine et ailleurs.

[4] Il fut difficile d'identifier de nombreux corps défigurés par les tirs indiscriminés des forces armées israéliennes dans l'enveloppe de Gaza ce jour-là. Les autorités israéliennes, qui parlaient au départ de 1400 morts, ont lentement revu leurs chiffres. Amos Harel, le journaliste militaire travaillant pour Haaretz, parle actuellement « de presque 1100 morts ». Voir Amos Harel, « Israel's Army Makes Headway in Gaza, but Hamas' Surrender Is Far from Imminent », Haaretz, 14 novembre 2023, sec. Israel News, https://www.haaretz.com/israel-news/2023-11-14/ty-article/.premium/israels-military-is-makingheadway-in-gaza-but-hamas-surrender-is-far-from-imminent/0000018b-ca6f-d8c7-a59b-df6f80560000.

[5] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1961.

[6] Raz Segal, « A Textbook Case of Genocide », Jewish Currents, 2023, https://jewishcurrents.org/a-textbook-case-of-genocide.

[7] Voici une liste partielle du « debunkage » :

https://www.yesmagazine.org/social-justice/2024/03/05/israel-hamas-oct7-report-gaza
https://theintercept.com/2024/02/28/new-york-times-anat-schwartz-october-7/
https://mondoweiss.net/2023/12/cnn-report-claiming-sexual-violence-on-october-7-relied-on-non-credible-witnesses
-some-with-undisclosed-ties-to-israeli-govt/
https://mondoweiss.net/2023/12/despite-lack-of-evidence-allegations-of-hamas-mass-rape-are-fueling-israeli-genoci
de-in-gaza/
https://mondoweiss.net/2023/12/zaka-is-not-a-trustworthy-source-for-allegations-of-sexual-violence-on-october-7/
https://mondoweiss.net/2024/01/family-of-key-case-in-new-york-times-october-7-sexual-violence-report-renouncesstory-says-reporters-manipulated-them/
https://mondoweiss.net/2023/12/how-human-rights-organizations-are-aiding-the-israeli-assault-on-gaza/
https://www.youtube.com/watch?v=pMqRK5LpGy4
https://twitter.com/zei_squirrel/status/1751812309557670384
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[8] « Inside the Campaign to Undermine DEI and Palestine Solidarity at the University of Minnesota : An Interview with Dr. Sima Shakhsari », Mondoweiss, January 31, 2024, https://mondoweiss.net/2024/01/inside-the-campaign-to-undermine-dei-and-palestine-solidarity-at-the-university-of-minnesota-an-interview-with-dr-sima-shakhsari/.

[9] Lauren Kaplan, « Topographical Violence and Imagining the Nation in Nineteenth-Century Argentina », Hemisphere, Visual Cultures of the Americas 10, no. 1, 1er janvier 2017, p. 32.

[10] Laura Malosetti Costa, « The Return of the Indian Raid (La Vuelta Del Malón) », Equipo de Desarrollo de la Dirección de Sistemas |Secretaría de Gobierno de Cultura, https://www.bellasartes.gob.ar/en/collection/work/6297/.

[11] Jameson Austin Leopold, « Critique of ‘Sexual' Violence », manuscrit non publié, 2024.

[12] Tareq Baconi, Hamas Contained : The Rise and Pacification of Palestinian Resistance, Stanford Studies in Middle Eastern and Islamic Societies and Cultures, Stanford, California : Stanford University Press, 2018.

[13] Sun Tzu,
L'Art de la guerre, Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2000.

[14] Binyamin Netanyahu, A Durable Peace : Israel and Its Place among the Nations, New York, Warner Books, 2000.
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[15] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 2018.

[16] Carl von Clausewitz, De la guerre, éditions de Minuit, 1955 ; John Robb, Brave New War : The Next Stage of Terrorism and the End of Globalization, Hoboken, NJ, John Wiley & Sons, Inc, 2008 ; John Spencer, « Mini-Manual for the Urban Defender », John Spencer Online, 2022, https://www.johnspenceronline.com/mini-manual-urbandefender.
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[17] Yaniv Kubovich and Ido Efrati, « Discrepancies Arise between IDF and Hospital Reports on Numbers of Wounded
Soldiers », Haaretz, 10 décembre 2023, sec. Israel News, https://www.haaretz.com/israel-news/2023-12-10/ty-article/.premium/1-593-israeli-soldiers-wounded-since-october-7-idf-reveals/0000018c-5416-df2f-adac-fe3fbe6d0000.

[18] חן ארצי סרור, “יותר מ- 2,000נכי צה'ל חדשים מתחילת המלחמה : ‘לא עברנו משהו דומה לזה, Ynet, 7 décembre 2023, https://www.ynet.co.il/health/article/yokra13707397.
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[19] Lior Kodner, « Professor Ariel Merari : Ein Li Safek », הארץ, Haaretz Podcast, 12 novembre 2023, https://www.haaretz.co.il/digital/podcast/weekly/2023-11-12/ty-article-podcast/0000018b-c36d-dc2b-a3fb-e7fd6
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[20] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 2018, 1–22.

[21] Tareq Baconi, op. cit., p. 14.

[22] « Les dirigeants de l'insurrection, qui voient le peuple enthousiaste et ardent porter des coups décisifs à la machine
colonialiste, renforcent leur méfiance à l'égard de la politique traditionnelle ». Frantz Fanon, Les damnés de la terre, La Découverte/Poche, 2016, p. 127.

[23] Baconi, op. cit., p. 331.

[24] David Rose, « The Gaza Bombshell », Vanity Fair, 3 mars, 2008, https://www.vanityfair.com/news/2008/04/gaza200804.

[25] Baconi, op. cit., p. 123.

[26] Sarah Kenyon Lischer, « Military Intervention and the Humanitarian 'Force Multiplier' » Global Governance 13, no. 1 (2007), pp. 99–118.

[27] David H. Petraeus, « Multi-National Force-Iraq Commander's COUNTERINSURGENCY GUIDANCE », Military Review, 2008, 211.
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[28] Fred M. Kaplan, The Insurgents : David Petraeus and the Plot to Change the American Way of War, New York, Simon & Schuster, 2013, p. 185.

[29] Efraim Inbar and Eitan Shamir, « Israel's Counterinsurgency Experience », in Insurgencies and Counterinsurgencies, ed. Beatrice Heuser and Eitan Shamir, Cambridge, Cambridge University Press, 2016, pp. 168–90.

[30] Ibid., p. 178.

[31] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 7-3 (89).

[32] Basil Al-Aʿraj, « Eight Rules and Insights on the Nature of War », Resistance News Network, 2017-2023, https://t.me/PalestineResist/25227.

[33] Basil Al-Aʿraj, Wajadtu Ajwibatī : Hākadhā Takallama al-Shahīd Bāsil al-Aʻraj, al-Ṭabʻah al-ūlá, Bayrūt, Bīsān lil-Nashr wa-al-Tawzīʻ, 2018, p. 146. Traduit par Adi Callai.

[34] Frantz Fanon, op. cit.

[35] James Yaki Sayles, Meditations on Frantz Fanon's Wretched of the Earth : New Afrikan Revolutionary Writings, Chicago, Ill, Spear and Shield, 2010, p. 181.

Quand la BRI et l'antiterrorisme s'intéressent à l'écologie

Par : dev
23 avril 2024 à 13:25

Le 10 décembre 2023, dans le cadre des journées d'action contre le béton une centaine de personnes menait une action sur le site de l'usine Lafarge de Val-de-Reuil. Après leur passage, des tags et quelques actes de désarmement sont constatés sur les lieux. Quelques heures plus tard, la presse locale rapporte que le procureur d'Evreux a décidé de saisir la Sous-Direction Anti-Terroriste (SDAT). Le prétexte et la justification légale sont tous trouvés : un vigile présent sur place aurait été sequestré par les activistes (il s'avèrera après enquête, que de la mousse expansive a été étalée sur la porte de sa guérite et qu'il était parfaitement libre d'en sortir).

Lundi 8 avril, comme nous le rapportions dans cet article, c'est donc la SDAT qui est venue interpeller à l'aube 17 personnes soupçonnées d'avoir participé à cette action devenue entre-temps une association de malfaiteurs. Après des perquisitions et des arrestations plus ou moins violentes, plus ou moins ratées (la BRI s'est trompée à deux reprises de porte à enfoncer), plus ou moins humiliantes, neuf personnes sont emmenées au commissariat local (Rouen ou Évreux) et les huit autres au siège de la SDAT de Levallois-Perret. Au bout d'une soixantaine d'heures de garde à vue, huit personnes sont libérées sans aucune poursuite, neuf autres seront déférées après 75 heures de privation de liberté. Ces dernières passeront en procès devant le tribunal d'Evreux le 27 juin prochain. Nous publions ici le témoignage de l'une des personnes mise en garde à vue puis relâchée dans la nature, elle raconte les différences de traitements d'un commissariat puant de province aux cellules aseptisées de la SDAT, les menaces et les petites favers, les violences et les accès de politesse hypocrites.

Tu as lu des témoignages, tu as imaginé à quoi ça ressemblait et puis, voilà, tu y es. Le quatrième sous-sol de la DGSI est conforme à ce que tu avais imaginé. C'est comme voir la tour de Pise pour la première fois : ben en fait tu l'avais déjà vue.

Tu n'en vois qu'un couloir avec une série de cellules à droite (portes vitrées, stores vénitiens baissés, passe-plat à 50 cm du sol) et d'autres portes à gauche (fouille, salle d'entretien avec les avocats, poste de contrôle). Ce n'est pas crade et ça ne pue pas. C'est conforme. Les murs de la cellule sont couleur hôpital clair, 8 m2, néon aveuglant, un chiotte derrière un muret, un lavabo qui en fout partout, une couverture propre sur un matelas lavable sur un banc en béton. Les flics – que ce soit les OPJ ou les uniformes, les tu-ne-sais-même-pas-comment-ils-s'appellent, les matons – te disent que c'est propre, très propre, que tu pourras prendre une douche ce soir. Et ils veulent que tu sois contente. Ils ne te laisseront pas attendre une serviette hygiénique plus de quatre secondes parce que, voilà, pour le respect de ta dignité. Ils sont fiers de leurs cellules sans flaque de pisse et de te fournir de la dignité comme ça. Tu penses : « Ils sont fiers de ne pas être des flics de base dans un petit commissariat de province ».

Les BRI qui t'ont interpelée étaient excités et cherchaient des prétextes pour te gueuler dessus : classiques, conformes. Tu es arrivée dans les locaux de la SDAT avec un bandeau sur les yeux : conforme. Le néant que renferme ta cellule est conforme, tel qu'il doit être : il ne s'y passe rien, les bruits extérieurs sont étouffés, tes bruits à toi amplifiés – ton souffle, l'ongle qui se casse entre tes dents, les frôlements des jambes de ton pantalon quand tu marches – envahissants. Le temps est le chewing-gum auquel tu t'attendais. Il s'étire à l'infini, il t'échappe, il te colle et t'obsède. Tu t'endors, tu t'ennuies, tu angoisses, tu guettes les bruits, tu entends la VMC, tu deviens la VMC, tu zieutes dans les interstices, tu fais du gainage, tu lis les étiquettes de tes vêtements, tu somnoles, tu chantonnes, tu te répètes les questions des auditions : tu deviens conforme.

Tout est conforme et tout est neutre. Dès que ça cesse d'être neutre, ça devient laid. Ta cellule ne sent rien, sauf à midi quand elle sent le riz aux légumes immondes. Rien ne se passe pendant une éternité puis une policière en uniforme entre dans ta cellule pour te palper les bras, les seins, le ventre, les fesses, les jambes. Quand elle a fini, elle dit merci.

La seule chose qui est belle, c'est quand la solitude est repoussée : voir ton avocate, entendre tes codétenus, rêver de tes amis, imaginer ta sortie.

Les OPJ sont conformes, on se croirait dans une brochure sur la police. Ils te font des moves de good cop, des moves de bad cop, des coups de pression bizarres et des petites faveurs, des pièges étranges. Ils laissent échapper un nom, une réf, il y a du off qui n'est peut-être pas off. Comme on peut s'y attendre. Ils voudraient que tu les trouves sympas, que tu dises : « Waouh mais qu'est-ce que c'est propre, et putain ce que vous êtes sympas ! » Tu sens que ça aussi c'est conforme. Comme si en reprenant le modèle relationnel du collègue de travail ou du voisin de comptoir ils pourraient te faire oublier qu'ils t'ont sortie du lit, menottée et enfermée là, qu'ils ont épluché tes relevés bancaire et téléphonique, lu ton journal intime, fouillé ta chambre, retourné ta bibliothèque, volé ta brosse à cheveux pour faire des recherches ADN afin, idéalement, de te faire condamner pour le grand n'importe quoi qu'ils te reprochent.

Il te faut du temps avant de cerner ce grand n'importe quoi. Dans les auditions au cours desquelles tu gardes le silence, on te demande si tu as participé à cette action mais surtout si tu fais partie d'une association qui a un rapport lointain avec quelqu'un qui a un rapport avec quelqu'un qui a un rapport avec autre chose. Sur les réseaux sociaux, cette association est suivie par Unetelle qui est une figure publique des Soulèvements de la terre. Comment l'expliquez-vous ? Tu gardes le silence. Il te semble qu'ils meublent en attendant le résultat de l'analyse ADN : Telle vidéo est intitulée La Forêt de Bord se soulève. Son titre ne vous rappelle-t-il pas les Soulèvements de la terre ?

A un moment, tu réalises qu'en plus d'être conforme à sa réputation, la SDAT est conforme à autre chose. Elle s'admire dans le miroir de son propre petit mythe (un service de haut vol, des moyens impressionnants et des cellules bien propres) mais elle ne peut pas s'empêcher de ressembler à un commissariat normal. On est dans un bâtiment classé secret défense mais ça fuit au plafond. Au milieu de toute cette dignité qu'on t'apporte sur un plateau, un policier impertinent trouve pertinent de te demander, pendant qu'il te menotte, si tu en as déjà mis, des menottes, « pour t'amuser ». Pendant les auditions, des questions franchement stupides se succèdent, comiques à force de logique policière (Combien a coûté cette action et qui l'a financée ?) ; c'est la même chose que dans tous les récits de garde à vue que tu as lus et entendus, la même façon d'échouer lamentablement à comprendre ce qu'ils ont scruté avec tant d'attention, la même incapacité à sonder l'épaisseur des agencements humains (Que pouvez-vous nous dire sur les désaccords au sein du mouvement écologiste entre les groupes qui prônent les actions directes et les autres ?) Dans les coins de ta cellule si propre, tu repères des poils de cul et des grains de boulghour séchés et tu sais que ce ne sont pas les tiens. Bref, ça sent le comico de base.

D'ailleurs, bien que tu sois emprisonnée dans le bunker de l'antiterrorisme, avec les enquêteurs et la mythologie qui vont avec, tu n'es pas là pour une affaire de terrorisme. Tu es au régime normal, arrêtée sous les ordres du procureur d'Evreux (un proc de province, super méga normal et donc évidemment un peu présomptueux sur ses propres résultats).

Et pour finir, comme dans le plus normal des comicos normaux, toi et 7 de tes co-interpelés sortez sans rien, classement sans suite, le dossier était vide depuis le début. Pour presque la moitié d'entre vous, c'est fini et comme le procureur n'a rien pour vous poursuivre, on retiendra que ça va, que ce n'était rien. Les guerriers hystériques qui fracassent des portes, les 16 autres arrestations, le quotidien qui s'interrompt, l'employeur à qui il te faudra expliquer, l'enfermement, la torture soft, les questions pathétiques, le vol de ton ADN et de ton téléphone : pour rien. C'était juste un coup de pression, un coup de bluff et de privation sensorielle. Un dossier monté un peu au pif pour faire chier une poignée de personnes, faire peur dans les milieux qui s'organisent et envoyer un signal politique à ceux qui seraient tentés de les rejoindre dans les actions. C'était gratos. Ou plutôt, c'était la com à gros budget que le procureur et le ministère de l'Intérieur se sont payée sur votre dos.

Heureusement, ce qui était beau dans le bunker prend toute la place à ta sortie : tes amis (des héros), ton avocate (indestructible), tes proches et tous ceux qui te témoignent que vous appartenez au même camp (merci), et les autres interpelés que tu ne connaissais pas, qui ont l'air méga cool et avec qui il y a tant de choses à faire.

Les neuf personnes déférées sont convoquées au tribunal d'Evreux le 27 juin prochain pour séquestration, association de malfaiteurs et dégradations. Soutenons-les totalement et de toutes les manières possibles.

Le Soulèvement du ghetto de Gaza

Par : dev
23 avril 2024 à 15:27

Ce texte est la retranscription d'une interview d'Adi Callai réalisée par Silver Lining sur WCBN 88.3 FM à Ann Arbor le 27 octobre 2023. Cette interview a été considérablement augmentée et mise à jour à la lumière des événements plus récents. Adi Callai, qui anime la chaîne youtube Rev & Reve, est une personne juive antisioniste engagée, née à Jérusalem, dont les recherches portent sur la philosophie militaire. [1]

Tout d'abord, pouvez-vous préciser le contexte de la situation à Gaza et la perception qu'en avaient les Israéliens avant le 7 octobre ?
Adi Callai (AC) : Oui. Gaza est une zone libre de tir (free kill zone) et un « camp de concentration » (je ne fais que reprendre les termes de Giora Eiland, directeur du Conseil national de sécurité israélien, en 2004) depuis bien longtemps, bien avant le 7 octobre.

Dans ces conditions, la position la plus radicale découle directement de la question la plus simple : les Palestiniens sont-ils des êtres humains ? Si vous répondez oui à cette question, sans ambiguïté et sans réserve, vous êtes une cause perdue pour le sionisme. Car si les Palestiniens sont des êtres humains, alors leur autodéfense est légitime et la défense de leur existence est, en permanence, nécessaire.

Gaza, cette boîte noire, ce parc à bestiaux où s'entassent les réfugiés du nettoyage ethnique de la Palestine de 1948. Peut-on penser à ses habitants comme l'on penserait à l'un des nôtres. Peut-on imaginer être enfermés, emprisonnés, dans une petite bande de terre pour toujours, sans autre raison valable que d'être nés au sein d'une ethnie spécifique ? Cet endroit a été coupé du monde à des degrés divers depuis 1948. C'est un endroit qui, depuis au moins 2003, a connu de multiples opérations militaires dévastatrices à grande échelle. Depuis 2003 et avant le 7 octobre, les habitant.e.s de Gaza avaient survécu à douze de ces opérations, avec un bilan de plus de 8000 morts. Depuis, ce nombre s'élève à plus de 40000. Et à chaque minute, on apprend qu'il y a de nouveaux morts à Gaza, victimes des tirs israéliens, mais aussi de la famine. Pas de carburant, pas de nourriture, pas d'eau, pas de médicaments. Tout ce qui arrive est comme « une goutte d'eau dans la mer », pour citer des responsables de l'ONU – un endroit que ces responsables avaient déjà déclaré « invivable », impropre à la vie humaine, en 2018, et qui, en 2006 déjà, a connu ce qu'Ilan Pappé avait alors appelé « un génocide progressif ».

Voilà le contexte auquel il faut se référer lorsqu'on pense aux attaques du 7 octobre. Puis, nous devons nous demander, que ferions nous en pareil cas ? Acquiescer et mourir ? Ou bien se battre ?

Et si vous vous battez, alors comment ? George Orwell a raconté l'histoire de Gandhi à qui l'on posa cette question, au sujet des Juifs d'Europe, en 1938, avant l'Holocauste. Gandhi déclara que les Juifs devraient organiser une sorte de suicide collectif massif pour montrer au monde la brutalité des nazis. Alors le monde serait obligé d'intervenir [2]. Orwell pensait qu'il s'agissait d'une proposition tordue. Mais les Palestiniens, en réalité, ont en quelque sorte fait cela en 2018-19, pendant la période de la Grande Marche du Retour, l'équivalent palestinien de la marche du sel en Inde. Le premier jour, environ trente mille Palestiniens ont marché en direction du mur, et des tireurs d'élite israéliens ont tiré et abattu des manifestants, non armés. Des milliers de personnes ont été blessées et plus de 60 personnes ont été tuées, rien que le premier jour. Le monde n'a rien fait. Les politiciens libéraux ont émis de vagues condamnations, souvent contre la violence survenue des deux côtés. Imaginez regarder cela et que la seule chose que vous fassiez soit de condamner la violence des deux côtés.

Donc que feriez vous ? L'ancien Premier ministre israélien Ehud Barak – l'architecte du siège de 2007, que l'on considère généralement comme un sioniste libéral – a répondu lui-même à cette question en 1998, en déclarant qu'il aurait rejoint la résistance palestinienne armée s'il était né de l'autre côté.

Nous, « israéliens », pensons à Gaza comme à un lieu qui regorge de violence, qui stocke la violence en quelque sorte. Elle retient les réfugiés, lesquels doivent nous haïr terriblement pour ce que nous leur avons fait. C'est également ainsi que les Américains considèrent les prisons, comme des lieux où la violence est stockée, où elle est contenue, retenue, pour que nous n'ayons pas à y penser. Mais en réalité, la prison produit de la violence, et celle-ci déborde de la prison pour s'infiltrer dans nos vies qui, à première vue, en étaient tenues éloignées. C'est pourquoi les questions morales sur la violence sont hors de propos.

Pouvez-vous nous raconter les événements du 7 octobre ?
AC : J'essaierai autant que possible de m'en tenir à des observations vérifiables. Il est très facile de verser dans l'analyse moralisatrice, et de toute évidence nous ne pouvons pas l'éviter, n'est-ce pas ? Mais nous devons essayer de comprendre ce qui s'est réellement passé. Et ce qui s'est passé, dans la mesure où nous sommes capables d'extraire certaines choses de cet océan de désinformation et des opérations psychologiques en cours... Ce qui s'est passé donc, je l'ai recueilli grâce à des GoPros, des images de surveillance, des témoignages, et j'ai lu de manière compulsive tout ce que j'ai pu trouver : spécialistes militaires, témoignages, médias des deux côtés du mur. Ce qui s'est passé, c'est que les factions de la résistance armée à Gaza – en premier lieu, Harakat al-Muqawama al-Islamiyah, le mouvement de résistance islamique, le Hamas, mais aussi le Jihad islamique palestinien (PIJ), le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), qui est une organisation marxiste-léniniste, et d'autres factions – ont lancé une opération de guérilla méticuleusement exécutée, qui s'est immédiatement transformée en insurrection populaire, contre les bases militaires et les colonies entourant la bande de Gaza, le 7 octobre 2023.

Vers 6 heures du matin, heure locale, la résistance [3] a déployé un large éventail de forces – totalisant environ 3000 combattants – sur mer, sur terre, dans les airs et dans des souterrains. Ils ont commencé par ce que les Israéliens appellent une « diversion », en lançant une attaque de missiles d'une ampleur inhabituelle, ciblant ce que l'on appelle l'enveloppe de Gaza et la côte, jusqu'à Gush Dan (la zone métropolitaine de Tel-Aviv). Simultanément, ils ont attaqué les systèmes de surveillance panoptique d'Israël et leurs caméras au-dessus et autour de Gaza, à l'aide de ce qui semble être des drones commerciaux relativement bon marché dotés de capacités explosives bricolées sur le tas. Puis ils se sont approchés de la clôture et l'ont franchie grâce à de multiples unités de l'armée de guérilla, faisant sauter les clôtures autour de Gaza en de nombreux points à l'aide d'explosifs spécialisés, et posant des rampes métalliques sur lesquelles des motocyclistes armés, par groupes de deux, pouvaient rouler rapidement. Par la suite, des engins de chantier, tels que des bulldozers et des pelleteuses, sont venus élargir les brèches de manière à ce que des camionnettes et des voitures puissent passer, transportant d'autres combattants armés. Certaines vidéos montrent que bien avant 8h du matin d'autres factions (dans cette vidéo on peut voir les Mujahideen Brigades) étaient prêtes à participer au soulèvement, déjà en uniforme et armées. Ces forces ont complètement submergé les défenses israéliennes dans de nombreux endroits, de façon coordonnée, prenant le contrôle du poste de frontière d'Erez – qui est le principal point de contrôle séparant Gaza du reste du monde (avec Rafah, qui sépare Gaza au sud, de l'Égypte) – capturant des soldats en sous-vêtements dans leurs bases, s'emparant de colonies entières, tuant des centaines de soldats et de civils israéliens – le nombre de morts s'élève actuellement à 1563 [4] – tuant et enlevant de hauts responsables de l'armée, tuant également un maire, le chef de l'autorité municipale de l'enveloppe de Gaza, et faisant entrer plus de 200 personnes dans la bande de Gaza.

Il faut tout de même garder ceci à l'esprit : ce sont principalement des sources qui proviennent du gouvernement israélien. Sans une enquête indépendante, nous ne saurons probablement jamais ce qui s'est réellement passé durant ces premières heures. Si l'on a certaines images et des preuves de Palestiniens tuant des Israéliens non armés et des résidents étrangers qui se cachaient ou tentaient de fuir, nous ne connaissons pas l'étendue du phénomène. Israël affirme que les centaines de civils tués le 7 octobre l'ont été « par le Hamas », mais des publications israéliennes ont également confirmé que des dizaines d'entre eux ont été tués par des tirs israéliens. Israël ayant refusé de manière agressive toute enquête indépendante, l'on continue d'ignorer le nombre exact de civils israéliens tués par leur propre armée. Il est évident, aussi, que de nombreux gazaouis non affiliés ont rejoint l'attaque et ont kidnappé des israéliens. Ce qui s'est passé une fois les murs transpercés, une fois que les portes se sont ouvertes, c'est que des milliers de personnes résidant à Gaza, ont rejoint l'assaut, lequel est donc devenu une évasion de prison et un soulèvement. L'on peut voir des vidéos où des gens de Gaza sortant de l'enceinte, embrassent le sol de l'autre côté, et retournant à l'intérieur. Puis l'on voit aussi des gens à bicyclette, d'autres sur des béquilles, ou par tous les moyens imaginables, continuer à avancer du côté israélien. Des bases militaires et des colonies ont été pillées – des véhicules militaires et des chevaux ont été expropriés –, certaines personnes ont aussi directement participé aux attaques, des gamins ont jeté des pierres sur les postes de défense de l'armée israélienne (Tsahal) aux côtés de combattants portant des armes légères.

Dans mes lectures boulimiques, j'ai trouvé l'article d'un journaliste israélien d'Haaretz où il raconte qu'il s'est rendu dans un des hôtels près de la mer Morte où les habitants de l'Enveloppe furent relogé, et demande aux habitants ce qu'ils ont vu. Une personne dit avoir vu des ados avec des pierres et des machettes aux côtés de combattants très équipés portant l'uniforme du Hamas. Je ne suis pas sûr que ce soit vrai, je n'ai jamais vu une machette en Palestine. Nous avons également vu des fake news provenant d'un peu partout à travers le monde, y compris d'Amérique latine. Je me rappelle en particulier d'une vidéo terrible datant de 2013 où l'on voit une femme brûlée. Il est donc possible que cette personne ait, là aussi, mélangé son récit avec des vidéos venues d'Amérique latine où l'on voit effectivement des machettes. Mais ce qui est certain c'est que l'on trouve les éléments d'un soulèvement populaire dans ces événements, une fois les portes enfoncées. Cela me rappelle d'autres rébellions, des révoltes d'esclaves, vraiment, où l'on voit une avant-garde organisée ou une clandestinité organisée mener l'attaque dans l'intention d'ouvrir les portes, s'emparer des armes, armer le peuple, et laisser s'exprimer la spontanéité des masses. Fanon parle de ça, dans le second chapitre des Damnés de la terre. Il y est question du déclenchement de la spontanéité des masses, laquelle est proprement incontrôlable [5]. Une fois que la rage des dépossédés se déchaîne, on ne sait jamais ce qui va se passer. Il se peut qu'une bonne partie soit atroce, n'est-ce pas ? C'est possible. C'est quelque chose que nous devons bien sûr examiner, qu'il faut affronter, sans verser dans une forme de panique viscérale qui justifie un génocide.

Par analogie, on peut faire le pont avec la révolte de Nat Turner, durant laquelle des dizaines de blancs de Virginie furent tués, y compris des femmes et des enfants. On peut penser à John Brown, où l'idée était de prendre l'arsenal de Harpers Ferry, puis de libérer les esclaves, tuer les propriétaires d'esclaves, armer les esclaves et enfin démarrer une révolte qui mettrait à bas l'esclavage dans le Sud. Certaines personnes y ont vu une sorte de répétition générale avant la Guerre civile américaine (dite Guerre de sécession en français). Mais cela a échoué, John Brown fut exécuté et de nombreux massacres terribles perpétrés. Reste qu'aujourd'hui, la manière dont on se souvient de cet épisode, n'a rien à voir avec la manière dont on en parlait à l'époque. Je veux juste que les lecteur.ice.s prennent la mesure de leurs propres réactions viscérales, qu'ils pensent à la manière dont ils ont pu voir les infos le 7 octobre, et qu'ils analysent ces réactions à la lumière de l'histoire.

Un autre cas très important pour moi en tant que personne Juive, qui a étudié l'histoire de nos persécutions et de nos révoltes, c'est le soulèvement de Sobibor. Le soulèvement du ghetto de Varsovie reste bien sûr le cas le plus célèbre d'une révolte Juive durant cette période, et de nombreuses personnes ont osé la comparaison, y compris Refaat Alareer, un poète gazaoui qui a créé la controverse en établissant ce lien en direct sur la BBC, et qui fut assassiné par Israël possiblement en conséquence de cette allusion. Le soulèvement de Sobibor, bien que moins connu, a tous les aspects d'une success story. Sobibor était un camp d'extermination où, en 1943, après avoir compris qu'ils allaient être assassinés, un petit groupe composé certainement d'une vingtaine de personnes, certains étant prisonniers de guerre, organisa en secret et conçut un plan sophistiqué pour tuer des dignitaires SS de haut rang, saboter le réseau électrique et de communication, prendre les armes des gardes, piller l'arsenal, armer les autres détenus, ouvrir les portes et laisser les gens s'évader et rejoindre les partisans. Lancé le 14 octobre 1943, le plan fonctionna dans une certaine mesure. La moitié des prisonniers environ parvint à s'échapper. Mais cinquante d'entre elles.eux, seulement, survécurent à la guerre. Le pourcentage de survivant.e.s reste largement supérieur à celui des camps. Il existe bien sûr des différences infinies entre ces cas, mais j'ai immédiatement pensé à cela lorsque j'ai eu des nouvelles de ma sœur, qui vivait dans l'une des colonies de l'enveloppe avant le 7 octobre, via le groupe Whatsapp de notre famille, où elle racontait comment le courant avait été coupé chez elle, qu'il y avait eu une sorte de sabotage du réseau électrique durant l'opération du 7 octobre.

Relevons aussi cet élément : le court-circuitage des capacités de surveillance israéliennes, la création d'un mirage, où l'on a essayé de faire croire que le Hamas ne chercherait pas à affronter Israël et qu'il n'avait pas l'intention d'attaquer. Selon des sources israéliennes et américaines, le Hamas a rassemblé plusieurs fois ses forces au cours de la période précédant l'attaque, en présentant la chose comme une suite d'exercices d'entraînement inoffensifs. Des conversations téléphoniques ont eu lieu entre des responsables du Hamas, où l'on entend dire – toujours selon des sources israéliennes – qu'ils ne sont pas intéressés par une confrontation avec les forces israéliennes. Apparemment, des renseignements égyptiens et américains ont été transmis aux Forces de Défense Israéliennes (FDI ou Tsahal), mais ils les ont ignorés, les considérant comme quelque chose de routinier et d'inoffensif. Ce court-circuitage de la surveillance remonte à plusieurs mois. Au cours des mois précédents, Israël a déplacé des divisions armées entières de Gaza vers la Cisjordanie, en supposant que le Hamas était contenu, misant sur la surveillance technologique et les systèmes d'enfermement : clôtures intelligentes et autres sentinelles robotisées, censées pacifier la bande de Gaza.

Pouvez-vous nous parler de la réponse d'Israël aux attaques du 7 octobre ?
AC : La réponse israélienne à tout cela n'a pris forme que plus tard dans la matinée. Il a fallu quelques longues heures aux FDI pour comprendre ce qui se passait. Et lorsqu'elles ont finalement réagi, elles ont grosso modo appliqué la directive Hannibal, comme en témoigne le colonel Nof Erez de l'armée de l'air israélienne qui a déclaré sur un podcast pour Haaretz le 9 novembre que le 7 octobre avait « été un Hannibal de masse ».

La directive Hannibal est une sorte de politique de la terre brûlée censée répondre aux tentatives d'enlèvement. Mondoweiss a publié très tôt un article important à ce sujet. Depuis plusieurs décennies, les enlèvements ont été un moyen extrêmement efficace pour les Palestiniens de mettre la pression sur Israël. Cette politique culmine avec l'accord Gilad Shalit de 2011, à la suite desquels Israël a accepté de rendre 1027 prisonniers politiques palestiniens, dont le chef du Hamas à Gaza, Yahya Sinwar, en échange d'un seul soldat. La directive Hannibal est une procédure de l'armée qui consiste à empêcher ce genre de situation, et tous les moyens sont bons pour y parvenir, même s'il existe un risque de tuer le ou les soldats kidnappés, ce qui finit presque toujours par se produire. L'exemple du soldat israélien Hadar Goldin et d'autres cas qui datent de 2014, en attestent suffisamment bien.

C'est donc la logique que suit Israël depuis le 7 octobre. L'armée de l'air israélienne a bombardé des bases militaires et des colonies israéliennes, ainsi que des dizaines de voitures circulant dans l'enveloppe. Le principal journal israélien, Yediot, a déclaré que « 70 véhicules » avaient été bombardés, sans confirmer qui se trouvait à l'intérieur. Cet article de Ronen Bergman, qui est rédacteur au New York Times, n'a pas été publié, le journal décidant apparemment que cette histoire ne méritait pas d'être lue par un public anglophone. Un témoin raconte qu'un citoyen israélien de l'un des kibboutzim, enfermé dans une pièce sécurisée (safe room), dit avoir reçu un appel téléphonique d'un conducteur d'hélicoptère des FDI qui lui a demandé : « Y a-t-il des terroristes chez vous ? Si c'est le cas, je fais sauter la maison ». (Je crois d'ailleurs que c'est la première fois que ce récit est publié en anglais).

À Sderot, une ville ouvrière, et non un kibbutz fermé, clôturé, comme le sont la plupart des colonies, les combattants palestiniens se sont emparés du poste de police et se sont barricadés à l'intérieur avec des otages. Les FDI n'ont pas négocié avec eux ; elles ont méthodiquement détruit l'immeuble et tué toutes les personnes qui se trouvaient à l'intérieur.

Amos Harel, journaliste à Haaretz, considéré comme l'un des analystes militaires les plus modérés, les plus tranquilles, et ce bien qu'il ait aussi fait circulé des idées fausses concoctées par les porte-paroles des FDI au sujet des décapitations et de violences sexuelles, a rapporté très honnêtement la manière dont la division armée du district sud avait « été contrainte de demander une frappe aérienne contre le poste de police afin de repousser les terroristes. »

Dans une interview accordée à la radio israélienne, l'une des survivantes de l'attaque déclare avoir été traitée de manière parfaitement « humaine » par ses ravisseurs, et raconte comment plus de cinquante personnes ont été tuées « sous les tirs croisés, incessants », ainsi que par des obus, et non par des combattants gazaouis, tandis que le présentateur essaie coûte que coûte de lui faire dire autre chose.

Dans une vidéo publiée par Ynet (Yediot), le plus grand site d'informations israélien, ainsi que par Channel 12, une chaîne israélienne, on peut voir des pilotes d'hélicoptères ouvrir le feu sur ce qu'ils appellent « 300 cibles » ce jour là, y compris sur des personnes qui fuyaient du festival de musique, admettant qu'ils étaient incapables de faire la différence entre militants palestiniens et festivaliers, déclarant que les dirigeants du Hamas avait donné pour consigne aux combattants de « marcher, afin de brouiller les pistes », confondant ainsi l'Armée de l'air israélienne, et qu'ils avaient donc du « affronter un dilemme, ne sachant pas sur qui tirer, puisqu'ils étaient si nombreux ».

On a appliqué cette même logique à l'intérieur de la bande de Gaza : bombardements catastrophiques, une série infinie de crimes de guerre ordonnés sans vergogne, et un mépris total pour les vies humaines, otages israéliens compris.

La plupart des médias mainstream ont été les complices de cette effacement de la réalité, réduisant aussi au silence les otages israéliens. C'est le cas de Yocheved Lifshitz, cette femme de 85 ans, faite captive puis relâchée, et qui a insisté pour raconter son histoire lors d'une conférence de presse donnée dans un hôpital israélien, entourée d'une cohorte de journalistes et de représentants officiels. Elle a eu beau dire qu'elle avait été très bien traitée pendant sa captivité, CNN, la BBC, le New-York Times, tous, soi-disant des sources d'informations fiables, ont sciemment omis certaines de ses paroles ou l'ont cité en-dehors de tout contexte, insinuant littéralement des choses contraires à ce qu'elle avait pu dire.

Dès le début, Israël a été incapable d'atteindre ses objectifs militaires et a donc réagi en attaquant et en massacrant des civils, tuant plus de 13000 enfants. Les combattants palestiniens, pendant ce temps, se cachaient dans des sous-terrain lorsque les bombardements ont commencé, pour émerger le plus près possible de l'ennemi et l'attaquer une fois celui-ci entré dans Gaza. Cette tactique est similaire à celle utilisée par Tchouïkov dont on dit qu'il « étreignit l'ennemi » à Stalingrad. Israël sait très bien ces choses là : en cas de bombardement, les insurgés se cachent, comme au Vietnam et ailleurs au Moyen-Orient, dans un réseau très complexe de tunnels. Israël est conscient de ce phénomène, mais continue de bombarder la population civile, dans ce qu'il est convenu désormais d'appeler un véritable « cas d'école de génocide » [6], comme l'a affirmé très tôt l'historien israélien Raz Segal. L'intention génocidaire est on ne peut plus claire, et elle est assortie d'un meurtre rituel.

J'emprunte le terme « meurtre rituel », une fois de plus, à ma propre histoire ancestrale. Ce terme fait spécifiquement référence au mensonge génocidaire selon lequel les Juifs utilisaient le sang d'enfants chrétiens pour fabriquer leur matsa (le pain azyme) pour Pessa'h (la Pâque juive), afin de justifier les pogroms et les pires atrocités. De la même manière, nous voyons des mensonges sur la décapitation d'enfants, le jet de bébés dans des fours, la nécrophilie, des histoires inventées et répétées au sujet de violences sexuelles, la circulation d'horribles photos datées de combattantes kurdes violées comme s'il s'agissait de femmes israéliennes, et ainsi de suite. Tout cela est apparu dès le premier jour et a été progressivement démenti [7], mais continue de refaire surface périodiquement. La Maison Blanche a du se rétracter et est revenue sur le mensonge pur et simple de Biden selon lequel il aurait vu des preuves photographiques d'enfants décapités, le LA Times a retiré une citation non fondée sur les violences sexuelles, le New York Times a quant à lui connu de gros remous internes suite à la publication de propagande atroce, mais les médias mainstream continuent d'être totalement complices, en diffusant des affirmations non fondées provenant en grande partie des porte-paroles israéliens. C'est un peu comme si le porte-parole des FDI disposait d'un bouton sur lequel il peut appuyer pour obtenir un nouvel article bidon du New York Times chaque fois qu'il a besoin de légitimer un peu plus son génocide. Cette propagande effroyable a été le moteur narratif de ce génocide. Comme l'a montré Frank Luntz – qui a rédigé le manuel confidentiel de la Hasbara en 2009 – sondages détaillés à l'appui, le public réagit plus que tout aux rumeurs de « viols et massacres du Hamas ». Et ce, alors que les soldats israéliens affichent clairement non seulement leur intention génocidaire, mais aussi leur intention de commettre des viols à Gaza. À l'échelle internationale, du moins dans le monde anglophone, j'ai l'impression que le récit des atrocités commises par Israël s'effondre. Cependant, on ne saurait trop insister sur les dommages qu'il a causés, tant à la lutte contre les violences sexuelles en général, en occultant les cas réels de viols de femmes palestiniennes par les FDI, qu'en donnant à l'Occident une raison de donner son feu vert au génocide.

À ce stade, nous voyons encore des sionistes libéraux, des gens qui se considèrent comme des progressistes, rabâcher ces histoires. Pour moi, c'est particulièrement tragique, parce que c'est aussi ma famille, mais aussi des activistes israéliens ou des écrivains de gauche que j'admirais lorsque j'ai commencé à perdre mes illusions sur le sionisme, qui suivent. Sur les réseaux sociaux, si on commençait à demander des preuves, on risquait de se retrouver bannis (« cancel »). Des universitaires et des conseillers (les rape crisis counselors, travaillent notamment sur tous les viols et les agressions sexuelles au sein de l'université) ont perdu leur poste pour avoir refusé d'adhérer à la propagande israélienne. On s'est servi du mouvement #MeToo pour justifier le génocide [8]. Si cette militarisation du discours féministe justifiant le génocide à Gaza semble nouvelle, la mobilisation des forces coloniales qui s'affichent ostensiblement comme défenseurs des femmes contre des hordes « sauvages » a en revanche une longue histoire. On retrouve ce phénomène dans toute l'histoire coloniale, et c'est même un des premiers leviers de légitimation génocidaire, avant et après les faits. C'est ce que montre parfaitement, de façon analogue aux images diffusées après le 7 octobre, cette peinture de 1892, La Vuelta del Malón, qu'on a parfois traduit en « Le retour des pillards Indiens ». Cette peinture a servi a légitimer la « conquête du désert » génocidaire en Argentine [9] et aujourd'hui considéré comme l'une des pièces fondatrices de l'art argentin et de l'art colonial en général. On y voit des guerriers Mapuche fictifs capturer une femme blanche nue [10]. Souvenez-vous de cela lorsqu'une exposition artistique israélienne fera escale chez vous.

Le public anglophone devrait reconnaître tous ces motifs, vu l'histoire du lynchage aux États-Unis. Dans son travail doctoral, Jameson Austin Leopold a montré comment dans un essai paru en 1981, intitulé « Viol et racisme : le mythe du violeur noir », Angela Davis décrivait déjà « la fabrique idéologique raciste de la “propagande sur le viol” » comme étant la « principale justification politique et socioculturelle de l'institution extrajudiciaire du lynchage » [11]. Cette focale mise sur le violeur noir fantasmatique fonctionne et rend invisible le nombre incalculable de viols, non recensés, mais aussi comme le dit Leopold, tous les viols étatiques subis par les 13 millions de prisonniers américains lors de fouilles corporelles de façon quasi quotidienne. De même, cette fabrication répétée et obsessionnelle d'histoires de viols le 7 octobre occulte les abus sexuels routiniers, étatiques, de nombreux.ses palestinien.nes. Il ne fait aucun doute que les images de trophées, montrant des femmes dénudées et tenues dans des positions de torture, par des hommes palestiniens, sont des images de violence sexuelle. De même, il ne fait aucun doute que l'effacement du viol d'innombrables palestinien.nes, fouillées au corps par les FDI, et violé.e.s lors de maraudes par des soldats israéliens, est conduite par un racisme anti-palestinien.

La déshumanisation de l'ensemble de la population de Gaza continue. Le ministre de la défense, Yoav Galant, a déclaré, de manière tristement célèbre, qu'il s'agissait de bêtes, d'« animaux humains ». En hébreu, l'expression est hayot adam, ce qui revient à dire que ce sont des bêtes, des animaux, des monstres. C'est la traduction idiomatique. Ils ont donc créé ce jeu à somme nulle, comme si c'était nous ou eux, ce qui est une pensée génocidaire. Tout au long de l'histoire, dans des conflits très différents, nous assistons à la création de ce faux récit selon lequel des personnes d'identités différentes ne peuvent pas coexister. C'est nous ou eux, et ils doivent être anéantis.

Pouvez-vous parler des divisions politiques au sein de la société israélienne ?
AC : Haaretz, le journal sioniste libéral considéré comme « le journal israélien de référence », continue de répandre des calomnies sanglantes [référence au meurtre rituel, blood libel] ; pas de problème. Mais l'esprit d'État derrière lequel il se réfugie est différent de ce que pense la majorité du public israélien. Tareq Baconi parle de ça, et, soit dit en passant, tout le monde devrait lire Tareq Baconi. Il a écrit un excellent livre intitulé Hamas Contained. Ici, pas de romantisation du Hamas, le Hamas n'est glorifié d'aucune façon. Baconi le critique, mais au moins le voit pour ce qu'il est et en discute ouvertement [12]. Depuis le 7 octobre, il a été courtisé par les médias anglophones grand public, y compris le New Yorker, où il raconte comment Netanyahu n'avait dans le fond aucune stratégie. Je pense qu'il s'agissait d'une stratégie, mais qu'elle était vouée à l'échec dès lors que le statu quo était perturbé. Et elle a échoué au moment où l'opération Déluge d'Al Aqsa a été lancée avec succès le 7 octobre. J'ai parlé ailleurs de la hiérarchie de la guerre selon Sun Tzu : d'abord, il faut attaquer l'ennemi au niveau stratégique [13]. C'est ce que le Hamas a fait immédiatement. Ils ont attaqué l'approche dite du « conflit gérable » de Netanyahou, cette idée que tous les deux ans, on pouvait aller à Gaza et « tondre la pelouse » en ayant relativement peu de pertes du côté israélien. C'est une expression qu'ils ont utilisé, « tondre le gazon ». Toutes les capacités militaires que la résistance palestinienne a développées, il suffit de les écraser, de les raser périodiquement. On tue quelques centaines, peut-être des milliers de personnes – en 2014, c'était des milliers – et on continue à vivre comme ça indéfiniment tout en renforçant ses capacités technologiques. C'est ainsi que Netanyahou a cherché à créer « une paix durable », qui est le titre de son livre, que, selon ses collaborateurs, il feuillette encore pour ses discours [14].

Cette stratégie a échoué. Et qui sait ce qu'il adviendra de Netanyahou à présent ? Il est encore très
populaire. Mais avec l'échec spectaculaire de son approche, il y a des visions concurrentes qui s'affrontent pour influencer l'avenir d'Israël. L'une d'entre elles est celle d'un génocide total, véritable, sans même prétendre attaquer uniquement le Hamas : rayer tout simplement Gaza de la carte. Cette vision est également très populaire. Elle est partagée par les principaux chefs militaires et politiques actuellement en fonction. Smotrich, qui est le ministre des finances, est considéré comme l'une des figures clés de cette tendance, simplement parce qu'au cours de la dernière décennie, il a élaboré un plan plus ou moins exhaustif appelé « le plan décisif », qui est en gros une idée d'expulsion génocidaire. Face à cette vision génocidaire, il y a la solution dite à « deux États », qui n'est peut-être plus appelée « deux États » dans la société israélienne car elle n'a plus aucune base populaire, mais qui est issue de cette tradition. Ce point de vue est plus aligné sur la contre-insurrection, plus sophistiqué. C'est un point de vue qui est beaucoup moins populaire, mais qui est fortement encouragé par les États-Unis, qui sont extrêmement impliqués, bien plus qu'en Ukraine – je rappelle que les États-Unis ont envoyé des porte-avions et des dirigeants militaires et politiques de haut rang presque tous les jours au cours des premiers mois. Les États-Unis prônent une forme de contre-insurrection, tirant les leçons de leurs échecs militaires au Moyen-Orient au cours des deux dernières décennies. La contre-insurrection repose sur une division des populations, l'isolement des insurgés, un contrôle de l'espace et, peut-être la donnée majeure de l'équation, sur la nomination d'un gouvernement qui travaillerait pour les « intérêts du gouvernement américain ». Je cite ici le manuel de terrain de la contre-insurrection américaine, le FM 3-24 [15].

La contre-insurrection ne s'encombre pas du bien-être des palestiniens. Elle cherche une manière plus sophistiquée et plus efficace d'accomplir les objectifs de l'État car, à long terme, la manière forte, la méthode brutale, avance-t-elle, plutôt que d'écraser la résistance risque de démultiplier ses forces. La contre-insurrection est peut-être encore plus génocidaire, si l'on tient compte des pertes humaines, de son incapacité à résoudre le conflit ou ses capacités à répondre aux besoins des gens (comme si tout le monde était humain). Mais la contre-insurrection réfléchit en termes d'efficacité. Dans un premier temps, Israël a pu recruter un peu plus de 300000 soldats réservistes, en fermant divers secteurs de son économie pour compléter son armée de 150000 conscrits, tandis que le Hamas disposait d'environ 40000 combattants. Le PIJ en comptait lui au moins 10000. Des milliers d'autres se sont battus aussi en Cisjordanie. Le Hezbollah, qui bombarde constamment Israël depuis le nord du Liban depuis le 7 octobre, compte environ 100000 combattants. Les maigres effectifs d'Israël ont donc été mis à rude épreuve. À l'heure actuelle, tous les réservistes sont rentrés chez eux. Les Américains savent qu'Israël est loin de disposer de forces suffisantes pour gagner une guerre urbaine sur un terrain aussi complexe que celui de Gaza. Il faut établir un rapport d'un pour dix ou même d'un pour vingt entre ceux qui attaquent et ceux qui défendent, selon John Robb et son livre Brave New War, mais selon John Spencer aussi, qui reprend une maxime qui remonte à Clausewitz, à la guerre, la défense est toujours la plus forte [16]. Ils se demandent donc, okay, alors comment pouvez-vous faire cela de manière réaliste ? Quels sont les objectifs réalisables ? On ne peut pas agir intuitivement et essayer d'éliminer 2,3 millions de personnes en pensant que l'on va gagner alors que les adversaires se défendent et semblent savoir ce qu'ils font.

En conséquence, environ tous les deux jours depuis le début de l'invasion terrestre, la résistance palestinienne a diffusé d'incroyables vidéos de guérilla, ciblant les FDI avec des snipers, des mines, des EEI (Engins explosifs improvisés), des mortiers, des armes thermobariques et d'innombrables attaques au lance-roquette, utilisant souvent des Al-Yassin 105, qui est un missile à deux têtes fabriqué à Gaza et qui désactive le blindage défensif des chars (le profil Twitter de Jon Elmer est actuellement un bon site d'archive pour ces images).

Le nombre de victimes israéliennes a augmenté en conséquence, l'armée publiant les noms de deux à cinq soldats morts par jour en moyenne au cours des deux premiers mois et des dizaines de soldats blessés chaque jour. Gardons à l'esprit que ce sont leurs chiffres, et que l'armée israélienne ment de façon patentée. Les citoyens font état d'un flux constant d'hélicoptères de secours venant de Gaza en direction des hôpitaux. Selon les registres des hôpitaux israéliens, le nombre réel de soldats blessés est environ dix fois plus élevé que les chiffres communiqués par les FDI [17] ; des milliers de soldats reviennent handicapés, un fonctionnaire du ministère israélien de la défense, parle d'une vague « sans précédent, une situation que nous n'avons jamais connue » [18].

Incapable de soutenir militairement et économiquement l'invasion terrestre massive, Israël a maintenant (fin mars) libéré toutes ses brigades de réserve, refusant toujours un cessez-le-feu progressif et un accord d'échange d'otages, même au risque de violer une récente résolution du Conseil de sécurité de l'ONU.

En Israël, nous avons assisté à la montée en puissance d'un certain Yitzhak Brik. C'est un général de réserve de premier plan qui a prédit l'effondrement total des défenses israéliennes, après avoir étudié en profondeur des dizaines d'unités israéliennes en 2018. Il a rencontré Netanyahu et Gallant, le Premier ministre et le ministre de la Défense, à plusieurs reprises en octobre. C'est l'une des nombreuses personnes qui les conseille, c'est un homme qui a été plébiscité par les militaires et dont la popularité est très élevée. Il a également mis en garde contre une invasion terrestre, qu'il n'a pas hésité à la qualifier de « piège », et a recommandé des bombardements aériens, la poursuite d'un siège renforcé ainsi que des « raids chirurgicaux » venant de la mer, utilisant des unités d'élite telles que l'« Unité Fantôme . Cette unité, créée par Aviv Kohavi, n'a d'ailleurs pas encore été utilisée dans des combats à grande échelle ; son chef, le colonel Asaf Hamami, a été tué le 7 octobre.

Combien de temps Israël peut-il tenir avant de trouver un accord autour des otages ?
AC : A l'heure où j'écris ces lignes, les otages restent le joker palestinien. Israël s'est trouvé face à ce que j'appellerais un vide stratégique, réagissant par la rage et l'humiliation génocidaires et réduisant continuellement en cendres son propre contrat social en bombardant, en tirant et même en gazant ses propres citoyens retenus en otage à Gaza. Avec l'effondrement de ce paradigme, différentes approches stratégiques sont en lice pour combler le vide : la contre-insurrection, poussée par le principal complice génocidaire, les États-Unis, et le génocide messianique total, très populaire dans la société israélienne extrêmement fasciste et raciste. La vision contre-insurrectionnelle verrait essentiellement une Autorité palestinienne réorganisée tenter de prendre le contrôle de la bande de Gaza dans une sorte de processus menant à la création d'un État, mais le problème est que tout dirigeant israélien qui accepterait de suivre ce scénario a peu de chances de l'emporter parmi l'électorat israélien, qui a été conditionné pendant des années à considérer les Arabes comme des terroristes sous-humains auxquels on ne pourrait jamais faire confiance avec un État.

Le fait de prendre des soldats en otage a été une des manières pour la résistance palestinienne de forcer certaines négociations avec Israël depuis de nombreuses années. Le premier deal qui a mis fin au statu quo 1:1, un prisonnier pour un prisonnier, remonte, selon l'un des négociateurs israélien nommé Ariel Merari [19], à 1978 et l'accord avec le FPLP et General Command (un groupe de combat qui a scissionné avec le FPLP) pour l'échange de 76 prisonniers politiques palestiniens contre un soldat israélien. Depuis, la résistance est parvenu a faire monter le nombre de prisonniers échangé dans chaque transaction, l'Accord Jibril occupant une place particulièrement douloureuse dans la mémoire israélienne, le FPLP-GC parvenant à faire libérer 1151 prisonniers palestiniens en échange de trois soldats capturés durant la Guerre au Liban en 82, dont le militant japonais pro-palestinien Kōzō Okamoto issu des rangs de l'Armée rouge japonaise.

L'épisode autour de Gilad Shalit, enlevé en 2006, a marqué un autre tournant. Shalit a été capturé (tandis que deux autres soldats qui se trouvaient avec lui dans le même char étaient tués) sous le gouvernement d'Olmert, un Premier ministre israélien que l'on voit, dans un documentaire d'Al Jazeera, manquer de respect à l'égard de Shalit. Shalit, d'après Olmert, ne se serait pas défendu comme les autres qui ont été tués. Cet épisode n'a fait que révéler le fait que les dirigeants israéliens préfèrent des soldats morts que des soldats captifs.

La famille de Shalit, son père Noam en tête, a réussi à mobiliser un mouvement social pour faire pression en faveur de sa libération par le biais d'un échange de prisonniers – « quel que soit le prix ». Ce mouvement social a été repris et approuvé par les rivaux d'Olmert, transcendant les lignes politiques sionistes, de la droite aux sionistes libéraux.

Olmert était sur le point de trouver un accord – environ 350 prisonniers palestiniens en échange de Shalit – mais, selon lui, et c'est ce qu'il dit dans cette interview diffusée par Al Jazeera, son rival et ancien Premier ministre Ehud Barak a rendu visite à la famille de Shalit une nuit avant la signature de l'accord, signalant ainsi au Hamas qu'Israël était prêt à céder encore davantage.

Lorsque M. Netanyahou a pris le pouvoir en 2009, avec Ehud Barak comme ministre de la défense, il a promis à sa base de ramener Gilad Shalit à la maison. En 2011, un accord incroyable a été conclu (1027 Palestiniens en échange d'un soldat, dont Yahya Sinwar). Cet accord est perçu, de chaque côté, comme un énorme échec pour Israël et une incroyable victoire pour la résistance.

David Graeber, dans un article qu'il a écrit sur la Palestine après avoir passé du temps là-bas, a fait l'une de ces observations anthropologiques dont il a l'habitude, à la fois des plus simples et des plus profondes, en disant que l'hospitalité est « la raison majeure de la vie » (« l'hospitalité est tout ») dans la culture palestinienne. L'une des ironies tragiques de l'histoire selon lui est qu'Israël est le pire invité possible. Et c'est vrai, vous savez, quiconque a fait l'expérience de l'hospitalité palestinienne vous le dira : à bien des égards, le sens, le cœur de la vie sociale en Palestine est d'être généreux envers les invités et les étrangers. Et nous le voyons dans le traitement des otages, dans la façon dont ils racontent leur expérience les rares fois où ils sont autorisés à parler librement,
comme ce fut le cas pour Yocheved Lifshitz. Nous avons vu ça aussi avec Gilad Shalit – il n'a jamais raconté en détail, apparemment pas même à sa famille, l'expérience de ces cinq années passées en captivité –, le Hamas a diffusé des images qui le montrent en train de traîner avec ses ravisseurs, l'« Unité fantôme » du Hamas, discutant, buvant le thé, recevant des lettres de sa famille, faisant un barbecue à l'extérieur, et ainsi de suite. Je suis certain que la situation n'était pas agréable pour lui, mais comparez-la à celle des prisonniers palestiniens qui, depuis le 7 octobre, subissent des tortures punitives, sont battus, mis en position de stress psychologique, privés de sommeil par la diffusion de l'hymne national israélien dans leur cellule, et assassinés. Et dans les médias internationaux, nous voyons ce double traitement absolument raciste, aucun mot sur plus de 7500 prisonniers politiques palestiniens détenus sans procès équitable, dont beaucoup ne savent même pas quelles sont les raisons de leur détention administrative, sans parler des milliers d'autres, qui ont été enlevés depuis le 7 octobre. Jusqu'à présent, chaque accord sert de nouvel étalon dans les négociations d'otages entre Israël et la résistance. La question est de savoir si l'accord Shalit et le 7 octobre ont suffisamment ébranlé l'image qu'Israël a d'elle-même pour que cela change. Est-ce qu'Israël est capable, par ailleurs, de résister aux pressions exercées sur elle à l'internationale ? Le prix à payer pour ne pas céder pourrait être trop élevé, ouvrant la voie à une migration de masse.

Si, jusqu'à présent, Israël a échoué dans ses objectifs de guerre déclarés (détruire le Hamas et restituer les otages), le génocide en cours à Gaza n'est pas de bon augure pour la résistance. Pouvez-vous envisager une issue réaliste pour l'une ou l'autre des parties ?
AC : En évitant de m'aventurer dans des prédictions qui pourraient s'avérer fausses, je dirais que nous devrions attendre cinq ans avant de tirer des conclusions dans un sens ou dans l'autre. Historiquement, Israël met cinq ans à céder après une défaite militaire, et ce n'est que le pouvoir et la violence qui lui forcent la main. Cinq ans après la guerre du Kippour en 1973, Israël s'est finalement engagé à restituer la péninsule du Sinaï à l'Égypte. Cinq ans après le début de la première Intifada, elle a permis à des milliers d'anciens combattants et réfugiés palestiniens, dont Yasser Arafat, de rentrer en Palestine et d'entamer ce que l'on appelle le processus de paix. Cinq ans après le début de la deuxième Intifada, elle a retiré ses colonies de Gaza. Et cinq ans après la capture de Gilad Shalit, un accord de libération a finalement été conclu en 2011.

Les gains réels de l'actuel levier que les Palestiniens détiennent avec leurs otages depuis le 7 octobre ne se matérialiseront que lorsque le terrain politique fragile d'Israël s'effritera de l'intérieur, sous l'administration de Netanyahou. Comme dans le cas qui opposait Netanyahou à Olmert, les partis d'opposition – dirigés par le centriste sioniste génocidaire Yair Lapid – prétendent aujourd'hui être les sauveurs des otages. Tôt ou tard, ils pourraient se retrouver à négocier eux aussi certaines concessions faites par Israël.

Le joker israélien est l'Autorité palestinienne (AP). L'administration Netanyahou est politiquement incapable de reconnaître l'AP comme son atout militaire le plus vital, mais, là encore, un successeur pourrait être en mesure de le faire et essaiera peut-être de redorer le blason de l'AP, de la réorganiser et de la désigner à nouveau comme organe directeur en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. À moins qu'un événement inattendu se produise, ce qui est loin d'être impossible, M. Netanyahou restera en place au moins jusqu'aux élections d'octobre 2026. Pendant ce temps, l'AP continue de s'effondrer. Aujourd'hui, la résistance – des factions armées (y compris la branche armée du Fatah, la Brigade des martyrs d'Al-Aqsa) aux jeunes qui se révoltent dans les rues – voit dans l'AP un bras armé de l'État israélien, et il faudrait de véritables prouesses politiques pour qu'elle recouvre sa légitimité. Toutefois, le succès de la contre-insurrection israélo-américaine en dépend.

La première Intifada, qui a débuté en décembre 1987, a été un soulèvement populaire massif contre l'apartheid israélien. Ce soulèvement a fait usage à grande échelle des outils de la lutte de masse – grèves, désobéissance civile, rassemblements de masse, émeutes, résistance fiscale – qui ont tous fonctionné de concert. Et malgré le fait que le soulèvement ait été en grande partie non armé, les réponses furent d'une brutalité indescriptible : plusieurs centaines de manifestants ont été tués, des dizaines de milliers ont été arrêtés et plus de cent mille Palestiniens ont été blessés par des soldats israéliens qui avaient reçu l'ordre exprès du Premier ministre Yitzhak Rabin de leur « briser les os ». Pourtant, cette génération de rebelles se souvient encore de cette période avec une tendresse incroyable. Mais ça n'est pas en leur « brisant les os » que le mouvement fut pacifié, c'est en faisant venir l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui était en exil à Tunis, et en la désignant comme représentante légitime du peuple palestinien. Le Field Manual de l'armée américaine précise bien qu'une contre-insurrection réussie et durable « nécessite le développement d'institutions et de dirigeants locaux viables » [20]. S'il n'y a pas de dirigeants, si la résistance est décentralisée, la contre-insurrection a besoin de la création d'une direction centralisée. L'OLP, qui avait été créée par les États arabes en 1964 comme « outil pour contrôler les factions [palestiniennes] insurgées », selon les termes de Baconi [21], devait maintenant endosser le rôle attribué par les États-Unis et Israël et prendre la direction du soulèvement. Cela a permis à Israël et aux États-Unis de marginaliser et d'ignorer les comités populaires décentralisés qui, pour reprendre la terminologie de Fanon, guidaient l'insurrection en-dehors de toute « politique traditionnelle » récupérable [22]. Ensuite, par le biais des accords d'Oslo rédigés entre 1993 et 1995, l'OLP, Israël et les États-Unis ont formé l'AP qui deviendra bientôt le bras auxiliaire de l'occupation israélienne, fort d'un appareil de sécurité limité qui se consacrerait au maintien de l'ordre et à la répression des insurgés au sein des groupes de population palestiniens dans certaines zones de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Je ne saurais décrire l'ampleur du succès de cette initiative.

Des personnes bien intentionnées continuent de considérer les accords d'Oslo comme un véritable processus de paix plutôt que comme une opération sophistiquée de contre-insurrection qui a permis à Israël de poursuivre son projet de colonisation dans un calme relatif. Après l'effondrement du soi-disant « processus de paix » à l'issue des cinq années initialement prévues par l'accord, l'Autorité palestinienne est restée en place. La seconde Intifada a éclaté en octobre 2000 et, pendant un bref moment, le chef de l'OLP, Yasser Arafat, a fait un geste en libérant 350 prisonniers politiques, dont des membres du Hamas et du PIJ, mais les États-Unis et Israël l'ont ensuite renvoyé et un nouveau collaborateur en chef a été nommé, Mahmoud Abbas, alias Abou Mazen. L'AP a été évincée de Gaza en 2007 lorsque Abou Mazen a tenté ce que Baconi appelle un « coup d'État planifié par les États-Unis » [23], après la victoire du Hamas en Cisjordanie aux élections en 2006 [24]. Mais Abou Mazen a pu mener à bien le coup d'État en Cisjordanie et a grandement contribué à stabiliser le contrôle d'Israël sur la région [25].

L'AP donne l'apparence d'une autonomie palestinienne, mais en fait, tout comme les gouvernements des bantoustans en Afrique du Sud durant l'apartheid, elle n'est qu'une extension de l'État colonial, un outil de contre-insurrection très efficace pour la répression des rébellions locales, parce qu'elle oblige la population autochtone à s'auto-réguler. Le Fatah, qui était un mouvement révolutionnaire dans les premiers jours de la lutte armée, est aujourd'hui essentiellement contenu par l'AP. Les rebelles potentiels sont désormais des employés du gouvernement qui se battent pour conserver leur emploi de collaborateurs. Les chefs communautaires (community organizers) travaillent désormais pour des ONG, illustrant la catégorisation tristement célèbre de Colin Powell selon laquelle les organisations à but non lucratif « multiplient les forces » de l'Empire [26]. L'argent injecté par les pays de l'OTAN dans le secteur gouvernemental et à but non lucratif est la principale raison de la pacification relative de la Cisjordanie après la militarisation de la résistance palestinienne au cours de la seconde Intifada. Cela fait écho à la ligne directrice du général Petraeus qui consiste à utiliser « l'argent comme un système d'armes » à part entière [27]. Voici les principes éprouvés de la contre-insurrection : entrer avec une force écrasante pour contrôler l'espace, isoler les insurgés du reste de la population, nommer son propre gouvernement (mais, surtout, faire en sorte qu'il ait la même identité que la population générale) et fournir à la population des services afin qu'elle ne s'insurge pas pour satisfaire ses besoins fondamentaux (on retrouve ici le concept SWEAT-MSO
du général Peter Chiarelli [28] : réseaux d'égouts, d'eau, d'électricité et ramassage des ordures ; je recommande la courte vidéo de Greg Stoker sur la SWEAT-MSO). En résumé : « diviser pour mieux régner » + de l'argent – c'est ainsi que les empires gagnent les guerres.

Mais d'une manière ou d'une autre, bien que le monde ait fourni à l'Autorité palestinienne les institutions néolibérales qui l'ont conduit à la stabilité contre-insurrectionnelle étouffante d'un régime néocolonial, Israël continue de se tirer une balle dans le pied. Il est intéressant de noter que la littérature militaire israélienne ne reconnaît généralement pas l'efficacité de l'AP dans la poursuite de ses propres intérêts. Le terme de contre-insurrection n'a pas été traduit de manière exhaustive en hébreu, et lorsque les stratèges israéliens en parlent en anglais, ils confondent généralement la contre-insurrection avec l'« anti-terrorisme » [29]. On s'en rend compte en parcourant Insurgencies and Counterinsurgencies, une publication de Cambridge qui date de 2016 éditée par des auteurs israéliens : dans leur chronologie de la prétendue « expérience contre-insurrectionnelle » d'Israël, ils sautent tout simplement les années importantes qui ont suivi les Accords d'Oslo [30], révélant ainsi qu'ils ne conçoivent la contre-insurrection que comme application de la force, et non comme un ensemble d'« opérations de stabilisation » [31]. Comment peuvent-ils ne pas comprendre cela ? Peut-être que cela tient au fait qu'Israël soit une colonie de peuplement (settler-colony), et que l'idée fondamentale d'une telle colonie consiste à nettoyer et remplacer les populations autochtones plutôt que de les contenir et les contrôler. Mais la raison véritable tient, je pense, à l'incompétence de l'armée, et plus généralement, à sa cupidité. L'armée israélienne, comme l'a montré l'historien militaire Uri Milstein, est une institution profondément anti-intellectuelle. La dépendance accrue à l'armée et l'industrie militaire, générateurs de PIB, enfonce Israël dans des stratégies militaires suicidaires. Je suppose qu'on pourrait considérer cela comme des symptômes du système capitaliste en général, où la logique du marché peut être parfois auto-destructrice. La résistance palestinienne qui, par contraste, mise sur le sumud (la persévérance, la fermeté) et sur sa capacité à combattre à long terme, pourrait trouver tout cela encourageant.

Vous avez participé au mouvement de solidarité avec la Palestine aux États-Unis. Quel est votre sentiment actuel au sujet du mouvement ?
AC : Après six mois de guerre, la question demeure : quand le monde interviendra-t-il ? La résistance à Gaza continue d'infliger de lourdes pertes aux FDI, à un rythme soutenu, et entrave la machine génocidaire. La résistance continue aussi, de façon conséquente, au Liban, au Yémen et en Irak. Aux États-Unis, certaines entreprises israéliennes ont été prises pour cible, c'est le cas de la ZIM (transport maritime), du fabricant d'armes Elbit, et d'autres opérateurs logistiques ou armateurs. Malheureusement on constate que l'énergie populaire apparue durant les premières semaines après le 7 octobre est retombée, contenue principalement par les libéraux et les politiques identitaires (identity politics). Des anti-sionistes Arabes, Juifs et des organisations étudiantes ont pu canaliser la rage populaire durant certaines manifs et certains rassemblements, et continuent maintenant leurs opérations qui, de facto, sont contre-insurrectionnelles en planifiant leurs campagnes électorales. Dès lors que quelqu'un propose un genre d'action plus décisif, elles l'évincent en prétendant que ce serait trop dangereux pour les personnes marginalisées (people of a marginalized identity). Comme le dit Idris Robinson, leur faculté à organiser des manifs « repose sur le génocide palestinien ». Pendant ce temps, les tendances insurrectionnelles qui seraient capables d'appeler et de contourner la modalité contre-insurrectionnelle des organisations libérales et identitaires ne sont pas encore intervenues de manière significative pour la Palestine. Ces tendances ont participé au soulèvement de George Floyd en 2020 et sont visiblement réapparu sous la forme d'un réseau complètement décentralisé alimentant le mouvement Stop Cop City. Elles ont réussi à démanteler temporairement le site de construction de Cop City le 5 mars 2023 et ont fait pression sur de nombreuses entreprises de construction pour qu'elles abandonnent le projet, l'une d'elles a tenu bon avant de finalement abandonner après avoir été ciblée par des dizaines d'attaques et de sabotage clandestins dans tout le pays. Il est concevable qu'une campagne similaire puisse isoler, chasser les fabricants d'armes locaux, et les contraindre à arrêter de fournir Israël en armes. Il reste à voir si ces tendances auront envie ou seront capables de se relier matériellement et réellement aux forces populaires qui n'ont pas encore été entièrement cooptées par ce qu'Idris appelle « l'aile progressiste de la contre-insurrection ».

En février, l'anarchiste Aaron Bushnell a commis cet acte extraordinaire : il a tué un soldat de l'armée de l'air américaine en orchestrant sa propre auto-immolation diffusée en direct – un acte de solidarité qui a profondément ému divers groupes de résistance palestiniens. Bien que sa mort soit tragique et horrifiante, elle a donné un sens à ce qu'il avait à dire. Cela semble avoir donné un nouvel élan à la protestation aux États-Unis, en incitant les gens d'ici et d'ailleurs à avoir ne serait-ce qu'une fraction de son courage et à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour mettre fin au génocide. Son sacrifice nous pousse tous à faire un pas de plus.

Je trouve aussi un certain espoir dans la popularité croissante des écrits de Basil Al-Aʿraj dans les discours de la résistance palestinienne. C'était un combattant, un martyr de la résistance, tué par des soldats israéliens lors d'une fusillade en 2017. Basil a été fortement influencé par Fanon et a adopté son point de vue radicalement inclusif et anti-identitaire. Dans ses « Huit règles et réflexions sur la nature de la guerre », Basil a déclaré : « chaque Palestinien (au sens large, c'est-à-dire toute personne qui considère la Palestine comme un élément de sa lutte, indépendamment de ses identités secondaires), chaque Palestinien est en première ligne de la bataille pour la Palestine ; veillez à ne pas échouer dans votre tâche. » [32] Dans un texte moins connu qui n'a pas encore été entièrement publié en anglais, il a écrit :

« Je ne considère plus qu'il s'agit d'un conflit entre Arabes et Juifs, entre Israéliens et Palestiniens. J'ai abandonné cette dualité, cette simplification naïve du conflit. Je suis convaincu par la division du monde que proposent Ali Shariati et Frantz Fanon [entre un camp colonial et un camp de la libération]. »

« Dans chacun des deux camps, on trouve des gens de toutes les religions, langues, races, ethnies, couleurs et classes. Dans ce conflit, par exemple, vous trouverez des gens de notre peuple [de notre peau] qui se tiennent grossièrement dans l'autre camp, et en même temps vous trouverez des Juifs qui se tiennent dans notre camp » [33].

Il poursuit en critiquant les éditos de la journaliste israélienne Amira Hass, autant d'exemples insidieux de « l'aile progressiste de la contre-insurrection », en lui opposant des Israéliens comme Yoav Bar et Jonathan Pollak, exemples de Juifs qui, comme dirait Fanon, « changent de camp, deviennent 'indigènes' et acceptent de subir la souffrance, la torture et la mort » en tant que membres du camp de la libération [34]. Si, selon Basil et Fanon, la résistance élargie est capable de distinguer les amis des ennemis eut égard aux « choix qu'ils font » [35], à leurs actions et à leurs engagements, plutôt que sur la base de leur identité et de leur « race », alors les opérations psychologiques contre-insurrectionnelles qui montent les gens les uns contre les autres et empêchent la diffusion de l'action collective pourraient être stoppées, permettant à une trajectoire plus redoutable du mouvement de se déployer au cœur de l'Empire.


[1] Lundimatin n'a pas vocation à ne publier que des articles auxquels notre rédaction adhèrerait totalement et parfaitement. A vrai dire, si c'était le cas, nous ne serions pas un journal ou nous ne publirions qu'un ou deux articles par an. Notre travail, discret, consiste à agencer les écarts et articuler accords et désaccords, choisir de publier, d'amender, de ne pas publier. Le plus souvent ces décisions se prennent avec évidence et sans grande hésitation. Ce ne fut pas le cas concernant la publication de cette traduction d'abord parue chez nos collègues anglo-saxons de Endnotes. De nombreuses analyses contenues dans cet entretien nous paraissent lumineuses et finaudes : la critique de la solution à deux États en tant que dispositif contre-insurrectionnel, le décalage de l'analogie du soulèvement de Varsovie à l'évasion de Sobibor, l'historicisation de la violence du 7 octobre, etc. D'autres nous sont apparus comme une variation plus ou moins raffinée d'un campisme pénible qui s'affranchi du réel pour produire de l'idéologie, voire travesti les faits pour les redispatcher entre la pureté du bien et le mal absolu, les gentils et les méchants. C'est d'ailleurs sur ce point que le couplage sionisme/antisionisme trouve son divergeant accord. Il y aurait pourtant beaucoup à dire et penser de ce qu'un événement comme le 7 octobre appelle et enseigne. Non pas pour nuancer le massacre ou le génocide, au contraire, mais pour en complexifier l'analyse. Comprendre par exemple qu'un même événement peut contenir des gestes amis et d'autres purement hostiles. Ne pas confondre la joie de voir un mur effondré avec la terreur de familles abattues à l'arme automatique, l'audace d'un ULM qui traverse la frontière la plus sécurisée du monde et l'abjection d'un corps lynché par la foule, un soulèvement populaire et un attentat suicide de masse. C'est en tout cas ce que nous autorise et peut-être ce à quoi nous oblige notre distance avec l'évènement : « chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l'enfer, n'est pas l'enfer. »

[2] George Orwell, « Reflections on Gandhi », Partisan Review, 1949 [tr. fr. in Essais, articles, lettres t. 4 (1945-1950), Ivrea/Encyclopédie des nuisances, 2001].

[3] Lorsque je parle de « la résistance », je parle de la pluralité des factions et des individus non affiliés qui s'opposent au siège, à l'apartheid et à la colonisation israélienne en Palestine et ailleurs.

[4] Il fut difficile d'identifier de nombreux corps défigurés par les tirs indiscriminés des forces armées israéliennes dans l'enveloppe de Gaza ce jour-là. Les autorités israéliennes, qui parlaient au départ de 1400 morts, ont lentement revu leurs chiffres. Amos Harel, le journaliste militaire travaillant pour Haaretz, parle actuellement « de presque 1100 morts ». Voir Amos Harel, « Israel's Army Makes Headway in Gaza, but Hamas' Surrender Is Far from Imminent », Haaretz, 14 novembre 2023, sec. Israel News, https://www.haaretz.com/israel-news/2023-11-14/ty-article/.premium/israels-military-is-makingheadway-in-gaza-but-hamas-surrender-is-far-from-imminent/0000018b-ca6f-d8c7-a59b-df6f80560000.

[5] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1961.

[6] Raz Segal, « A Textbook Case of Genocide », Jewish Currents, 2023, https://jewishcurrents.org/a-textbook-case-of-genocide.

[7] Voici une liste partielle du « debunkage » :

https://www.yesmagazine.org/social-justice/2024/03/05/israel-hamas-oct7-report-gaza
https://theintercept.com/2024/02/28/new-york-times-anat-schwartz-october-7/
https://mondoweiss.net/2023/12/cnn-report-claiming-sexual-violence-on-october-7-relied-on-non-credible-witnesses
-some-with-undisclosed-ties-to-israeli-govt/
https://mondoweiss.net/2023/12/despite-lack-of-evidence-allegations-of-hamas-mass-rape-are-fueling-israeli-genoci
de-in-gaza/
https://mondoweiss.net/2023/12/zaka-is-not-a-trustworthy-source-for-allegations-of-sexual-violence-on-october-7/
https://mondoweiss.net/2024/01/family-of-key-case-in-new-york-times-october-7-sexual-violence-report-renouncesstory-says-reporters-manipulated-them/
https://mondoweiss.net/2023/12/how-human-rights-organizations-are-aiding-the-israeli-assault-on-gaza/
https://www.youtube.com/watch?v=pMqRK5LpGy4
https://twitter.com/zei_squirrel/status/1751812309557670384
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[8] « Inside the Campaign to Undermine DEI and Palestine Solidarity at the University of Minnesota : An Interview with Dr. Sima Shakhsari », Mondoweiss, January 31, 2024, https://mondoweiss.net/2024/01/inside-the-campaign-to-undermine-dei-and-palestine-solidarity-at-the-university-of-minnesota-an-interview-with-dr-sima-shakhsari/.

[9] Lauren Kaplan, « Topographical Violence and Imagining the Nation in Nineteenth-Century Argentina », Hemisphere, Visual Cultures of the Americas 10, no. 1, 1er janvier 2017, p. 32.

[10] Laura Malosetti Costa, « The Return of the Indian Raid (La Vuelta Del Malón) », Equipo de Desarrollo de la Dirección de Sistemas |Secretaría de Gobierno de Cultura, https://www.bellasartes.gob.ar/en/collection/work/6297/.

[11] Jameson Austin Leopold, « Critique of ‘Sexual' Violence », manuscrit non publié, 2024.

[12] Tareq Baconi, Hamas Contained : The Rise and Pacification of Palestinian Resistance, Stanford Studies in Middle Eastern and Islamic Societies and Cultures, Stanford, California : Stanford University Press, 2018.

[13] Sun Tzu,
L'Art de la guerre, Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2000.

[14] Binyamin Netanyahu, A Durable Peace : Israel and Its Place among the Nations, New York, Warner Books, 2000.
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[15] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 2018.

[16] Carl von Clausewitz, De la guerre, éditions de Minuit, 1955 ; John Robb, Brave New War : The Next Stage of Terrorism and the End of Globalization, Hoboken, NJ, John Wiley & Sons, Inc, 2008 ; John Spencer, « Mini-Manual for the Urban Defender », John Spencer Online, 2022, https://www.johnspenceronline.com/mini-manual-urbandefender.
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[17] Yaniv Kubovich and Ido Efrati, « Discrepancies Arise between IDF and Hospital Reports on Numbers of Wounded
Soldiers », Haaretz, 10 décembre 2023, sec. Israel News, https://www.haaretz.com/israel-news/2023-12-10/ty-article/.premium/1-593-israeli-soldiers-wounded-since-october-7-idf-reveals/0000018c-5416-df2f-adac-fe3fbe6d0000.

[18] חן ארצי סרור, “יותר מ- 2,000נכי צה'ל חדשים מתחילת המלחמה : ‘לא עברנו משהו דומה לזה, Ynet, 7 décembre 2023, https://www.ynet.co.il/health/article/yokra13707397.
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[19] Lior Kodner, « Professor Ariel Merari : Ein Li Safek », הארץ, Haaretz Podcast, 12 novembre 2023, https://www.haaretz.co.il/digital/podcast/weekly/2023-11-12/ty-article-podcast/0000018b-c36d-dc2b-a3fb-e7fd6
1560000
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[20] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 2018, 1–22.

[21] Tareq Baconi, op. cit., p. 14.

[22] « Les dirigeants de l'insurrection, qui voient le peuple enthousiaste et ardent porter des coups décisifs à la machine
colonialiste, renforcent leur méfiance à l'égard de la politique traditionnelle ». Frantz Fanon, Les damnés de la terre, La Découverte/Poche, 2016, p. 127.

[23] Baconi, op. cit., p. 331.

[24] David Rose, « The Gaza Bombshell », Vanity Fair, 3 mars, 2008, https://www.vanityfair.com/news/2008/04/gaza200804.

[25] Baconi, op. cit., p. 123.

[26] Sarah Kenyon Lischer, « Military Intervention and the Humanitarian 'Force Multiplier' » Global Governance 13, no. 1 (2007), pp. 99–118.

[27] David H. Petraeus, « Multi-National Force-Iraq Commander's COUNTERINSURGENCY GUIDANCE », Military Review, 2008, 211.
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[28] Fred M. Kaplan, The Insurgents : David Petraeus and the Plot to Change the American Way of War, New York, Simon & Schuster, 2013, p. 185.

[29] Efraim Inbar and Eitan Shamir, « Israel's Counterinsurgency Experience », in Insurgencies and Counterinsurgencies, ed. Beatrice Heuser and Eitan Shamir, Cambridge, Cambridge University Press, 2016, pp. 168–90.

[30] Ibid., p. 178.

[31] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 7-3 (89).

[32] Basil Al-Aʿraj, « Eight Rules and Insights on the Nature of War », Resistance News Network, 2017-2023, https://t.me/PalestineResist/25227.

[33] Basil Al-Aʿraj, Wajadtu Ajwibatī : Hākadhā Takallama al-Shahīd Bāsil al-Aʻraj, al-Ṭabʻah al-ūlá, Bayrūt, Bīsān lil-Nashr wa-al-Tawzīʻ, 2018, p. 146. Traduit par Adi Callai.

[34] Frantz Fanon, op. cit.

[35] James Yaki Sayles, Meditations on Frantz Fanon's Wretched of the Earth : New Afrikan Revolutionary Writings, Chicago, Ill, Spear and Shield, 2010, p. 181.

Quand la BRI et l'antiterrorisme s'intéressent à l'écologie

Par : dev
23 avril 2024 à 13:25

Le 10 décembre 2023, dans le cadre des journées d'action contre le béton une centaine de personnes menait une action sur le site de l'usine Lafarge de Val-de-Reuil. Après leur passage, des tags et quelques actes de désarmement sont constatés sur les lieux. Quelques heures plus tard, la presse locale rapporte que le procureur d'Evreux a décidé de saisir la Sous-Direction Anti-Terroriste (SDAT). Le prétexte et la justification légale sont tous trouvés : un vigile présent sur place aurait été sequestré par les activistes (il s'avèrera après enquête, que de la mousse expansive a été étalée sur la porte de sa guérite et qu'il était parfaitement libre d'en sortir).

Lundi 8 avril, comme nous le rapportions dans cet article, c'est donc la SDAT qui est venue interpeller à l'aube 17 personnes soupçonnées d'avoir participé à cette action devenue entre-temps une association de malfaiteurs. Après des perquisitions et des arrestations plus ou moins violentes, plus ou moins ratées (la BRI s'est trompée à deux reprises de porte à enfoncer), plus ou moins humiliantes, neuf personnes sont emmenées au commissariat local (Rouen ou Évreux) et les huit autres au siège de la SDAT de Levallois-Perret. Au bout d'une soixantaine d'heures de garde à vue, huit personnes sont libérées sans aucune poursuite, neuf autres seront déférées après 75 heures de privation de liberté. Ces dernières passeront en procès devant le tribunal d'Evreux le 27 juin prochain. Nous publions ici le témoignage de l'une des personnes mise en garde à vue puis relâchée dans la nature, elle raconte les différences de traitements d'un commissariat puant de province aux cellules aseptisées de la SDAT, les menaces et les petites favers, les violences et les accès de politesse hypocrites.

Tu as lu des témoignages, tu as imaginé à quoi ça ressemblait et puis, voilà, tu y es. Le quatrième sous-sol de la DGSI est conforme à ce que tu avais imaginé. C'est comme voir la tour de Pise pour la première fois : ben en fait tu l'avais déjà vue.

Tu n'en vois qu'un couloir avec une série de cellules à droite (portes vitrées, stores vénitiens baissés, passe-plat à 50 cm du sol) et d'autres portes à gauche (fouille, salle d'entretien avec les avocats, poste de contrôle). Ce n'est pas crade et ça ne pue pas. C'est conforme. Les murs de la cellule sont couleur hôpital clair, 8 m2, néon aveuglant, un chiotte derrière un muret, un lavabo qui en fout partout, une couverture propre sur un matelas lavable sur un banc en béton. Les flics – que ce soit les OPJ ou les uniformes, les tu-ne-sais-même-pas-comment-ils-s'appellent, les matons – te disent que c'est propre, très propre, que tu pourras prendre une douche ce soir. Et ils veulent que tu sois contente. Ils ne te laisseront pas attendre une serviette hygiénique plus de quatre secondes parce que, voilà, pour le respect de ta dignité. Ils sont fiers de leurs cellules sans flaque de pisse et de te fournir de la dignité comme ça. Tu penses : « Ils sont fiers de ne pas être des flics de base dans un petit commissariat de province ».

Les BRI qui t'ont interpelée étaient excités et cherchaient des prétextes pour te gueuler dessus : classiques, conformes. Tu es arrivée dans les locaux de la SDAT avec un bandeau sur les yeux : conforme. Le néant que renferme ta cellule est conforme, tel qu'il doit être : il ne s'y passe rien, les bruits extérieurs sont étouffés, tes bruits à toi amplifiés – ton souffle, l'ongle qui se casse entre tes dents, les frôlements des jambes de ton pantalon quand tu marches – envahissants. Le temps est le chewing-gum auquel tu t'attendais. Il s'étire à l'infini, il t'échappe, il te colle et t'obsède. Tu t'endors, tu t'ennuies, tu angoisses, tu guettes les bruits, tu entends la VMC, tu deviens la VMC, tu zieutes dans les interstices, tu fais du gainage, tu lis les étiquettes de tes vêtements, tu somnoles, tu chantonnes, tu te répètes les questions des auditions : tu deviens conforme.

Tout est conforme et tout est neutre. Dès que ça cesse d'être neutre, ça devient laid. Ta cellule ne sent rien, sauf à midi quand elle sent le riz aux légumes immondes. Rien ne se passe pendant une éternité puis une policière en uniforme entre dans ta cellule pour te palper les bras, les seins, le ventre, les fesses, les jambes. Quand elle a fini, elle dit merci.

La seule chose qui est belle, c'est quand la solitude est repoussée : voir ton avocate, entendre tes codétenus, rêver de tes amis, imaginer ta sortie.

Les OPJ sont conformes, on se croirait dans une brochure sur la police. Ils te font des moves de good cop, des moves de bad cop, des coups de pression bizarres et des petites faveurs, des pièges étranges. Ils laissent échapper un nom, une réf, il y a du off qui n'est peut-être pas off. Comme on peut s'y attendre. Ils voudraient que tu les trouves sympas, que tu dises : « Waouh mais qu'est-ce que c'est propre, et putain ce que vous êtes sympas ! » Tu sens que ça aussi c'est conforme. Comme si en reprenant le modèle relationnel du collègue de travail ou du voisin de comptoir ils pourraient te faire oublier qu'ils t'ont sortie du lit, menottée et enfermée là, qu'ils ont épluché tes relevés bancaire et téléphonique, lu ton journal intime, fouillé ta chambre, retourné ta bibliothèque, volé ta brosse à cheveux pour faire des recherches ADN afin, idéalement, de te faire condamner pour le grand n'importe quoi qu'ils te reprochent.

Il te faut du temps avant de cerner ce grand n'importe quoi. Dans les auditions au cours desquelles tu gardes le silence, on te demande si tu as participé à cette action mais surtout si tu fais partie d'une association qui a un rapport lointain avec quelqu'un qui a un rapport avec quelqu'un qui a un rapport avec autre chose. Sur les réseaux sociaux, cette association est suivie par Unetelle qui est une figure publique des Soulèvements de la terre. Comment l'expliquez-vous ? Tu gardes le silence. Il te semble qu'ils meublent en attendant le résultat de l'analyse ADN : Telle vidéo est intitulée La Forêt de Bord se soulève. Son titre ne vous rappelle-t-il pas les Soulèvements de la terre ?

A un moment, tu réalises qu'en plus d'être conforme à sa réputation, la SDAT est conforme à autre chose. Elle s'admire dans le miroir de son propre petit mythe (un service de haut vol, des moyens impressionnants et des cellules bien propres) mais elle ne peut pas s'empêcher de ressembler à un commissariat normal. On est dans un bâtiment classé secret défense mais ça fuit au plafond. Au milieu de toute cette dignité qu'on t'apporte sur un plateau, un policier impertinent trouve pertinent de te demander, pendant qu'il te menotte, si tu en as déjà mis, des menottes, « pour t'amuser ». Pendant les auditions, des questions franchement stupides se succèdent, comiques à force de logique policière (Combien a coûté cette action et qui l'a financée ?) ; c'est la même chose que dans tous les récits de garde à vue que tu as lus et entendus, la même façon d'échouer lamentablement à comprendre ce qu'ils ont scruté avec tant d'attention, la même incapacité à sonder l'épaisseur des agencements humains (Que pouvez-vous nous dire sur les désaccords au sein du mouvement écologiste entre les groupes qui prônent les actions directes et les autres ?) Dans les coins de ta cellule si propre, tu repères des poils de cul et des grains de boulghour séchés et tu sais que ce ne sont pas les tiens. Bref, ça sent le comico de base.

D'ailleurs, bien que tu sois emprisonnée dans le bunker de l'antiterrorisme, avec les enquêteurs et la mythologie qui vont avec, tu n'es pas là pour une affaire de terrorisme. Tu es au régime normal, arrêtée sous les ordres du procureur d'Evreux (un proc de province, super méga normal et donc évidemment un peu présomptueux sur ses propres résultats).

Et pour finir, comme dans le plus normal des comicos normaux, toi et 7 de tes co-interpelés sortez sans rien, classement sans suite, le dossier était vide depuis le début. Pour presque la moitié d'entre vous, c'est fini et comme le procureur n'a rien pour vous poursuivre, on retiendra que ça va, que ce n'était rien. Les guerriers hystériques qui fracassent des portes, les 16 autres arrestations, le quotidien qui s'interrompt, l'employeur à qui il te faudra expliquer, l'enfermement, la torture soft, les questions pathétiques, le vol de ton ADN et de ton téléphone : pour rien. C'était juste un coup de pression, un coup de bluff et de privation sensorielle. Un dossier monté un peu au pif pour faire chier une poignée de personnes, faire peur dans les milieux qui s'organisent et envoyer un signal politique à ceux qui seraient tentés de les rejoindre dans les actions. C'était gratos. Ou plutôt, c'était la com à gros budget que le procureur et le ministère de l'Intérieur se sont payée sur votre dos.

Heureusement, ce qui était beau dans le bunker prend toute la place à ta sortie : tes amis (des héros), ton avocate (indestructible), tes proches et tous ceux qui te témoignent que vous appartenez au même camp (merci), et les autres interpelés que tu ne connaissais pas, qui ont l'air méga cool et avec qui il y a tant de choses à faire.

Les neuf personnes déférées sont convoquées au tribunal d'Evreux le 27 juin prochain pour séquestration, association de malfaiteurs et dégradations. Soutenons-les totalement et de toutes les manières possibles.

Ordet

Par : dev
22 avril 2024 à 10:56

Nous les pouvons bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.
Michel de Montaigne, Des cannibales

que tenons-nous encore, nous autres, à quelque distance que nous soyons
à 296 kilomètres ou à 5558 kilomètres, ou encore à plus de 9000 kilomètres,
que tenons-nous, sinon la sinistre comptabilité des jours et des nuits
chaque jour qui s'efforce, chaque nuit qui n'en finit plus de tomber
ces heures au-delà des heures, au-delà des murs et des fenêtres
et chaque matin où l'on se demande s'ils se sont réveillés eux aussi
s'ils ont pu fermer les yeux, si leurs corps pourtant transis
si des lueurs percent encore, si des chants, un murmure, malgré tout
chaque jour, chaque rotation, et cette effroyable comptabilité
ces écrans qu'on voudrait tant ne plus, jamais plus, ces sons
leur arrogante ronde meurtrière, ce ciel qui n'est plus, cette poussière
mais nos mains refusent obstinément de relâcher leur vaine emprise
encore et encore à s'écrier : combien d'hôpitaux encore, de dispensaires,
d'infirmeries, de pharmacies, d'ambulances, bombardés, dévastés,
combien d'écoles, de crèches, de boulangeries, anéanties, rasées, de champs,
de récoltes, de potagers, de vergers, de tracteurs, de châteaux d'eau,
de citernes, de puits, de réservoirs, d'universités, de bibliothèques,
de librairies, d'imprimeries, d'ateliers, d'associations culturelles,
d'associations sportives, de terrains de jeux, de matériels de secours,
de camps, de tentes, d'emplacements et véhicules sous tutelleinternationale,
de véhicules, d'agences et bureaux de Presse, de logements, de foyers,
de commerces, de routes, de ruelles, de sentiers, de passages, de places,
de cours, d'arrière-cours, de rivages, de barques, de filets de pêche, de jetées,
de radeaux, de lieux de culte, de cimetières, d'arbres, de bois, de bêtes,
d'êtres humains, d'enfants, d'adultes, identifiés, ensevelis, disparus,
d'amputés, d'affamés, d'orphelins, de veuves, de veufs, d'égarés

combien de phalanges, de métatarses, de péronés, de tibias, de rotules,
de fémurs, de métacarpes, de carpes, de coccyx, de sacrums, de radius,
de ceintures pelviennes, de cubitus, d'humérus, de vertèbres lombaires,
de côtes, de sternums, d'omoplates, de manubriums, de clavicules,
de vertèbres thoraciques, de vertèbres cervicales, de colonnes vertébrales,
d'atlas, de mandibules, de dents, de mâchoires, de crânes, brisés, broyés,
de peaux, de chair, de nerfs, de vaisseaux, de muscles, de vulves, de glands,
de vagins, d'utérus, de glandes, de scrotums, de pénis, de rates, de poumons,
de reins, de foies, de cœurs, de cerveaux, d'yeux, transpercés, déchiquetés,
de sacs mortuaires, de linceuls, de trous, de pierres, de mots, de déclarations,
de résolutions, d'émissaires, de rapports, de pages, d'alinéas, d'images fixes,
d'images en mouvement, ébranlées, d'évidences, de témoins, de témoignages

combien de mains, combien d'écrans, combien d'heures, combien d'éclipses,
combien d'entre eux, combien d'entre nous, combien de Genet, combien de maquis,
combien de foulées, combien de captifs, combien de gravats, combien de roses
quel verbe conjuguer encore ? endurer, souffrir, supporter, subir, accepter, morfler,
tolérer, éprouver, ressentir, essuyer, déguster, avaler, digérer, se résigner, résister,
pâtir, en baver, boire le calice, autoriser, admettre, soutenir, d'autres synonymes ?
mais peut-être qu'il nous faut revenir au premier d'entre les verbes, le tout premier
celui qui, au commencement, l'inverser, inverser la création, défaire ce qui est,
ce qui fut, ce qui fit, défaire chaque fil, tout fil, qu'il soit ou non cousu de blanc,
en finir avec tout récit, toute appropriation, toutes ces fabulations et affabulations,
tous ces patriarches, tous ces devins, toutes ces rédemptions, toutes ces prophéties
que plus rien ne s'écrive, ne s'enregistre, ne s'archive, seul l'instant, cet improbable
s'affranchir et affranchir la terre de ces fléaux, aussi extraordinaires soient-ils
se dire et se redire que l'évolution humaine n'est pas dirigée vers un but
qu'il n'y a aucun grand dessein, aucune finalité, sinon nos supercheries réitérées
délire, me direz-vous, délire, divagation, j'en conviens pleinement
le dernier d'entre nos délires peut-être, l'ultime miracle de notre espèce
qui aurait cru que la vie, ce serait cela ? écrivait Fernando Pessoa
oui, qui aurait cru que ce serait encore et encore cela ?

Ghassan Salhab

Ordet

Par : dev
22 avril 2024 à 10:56

Nous les pouvons bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.
Michel de Montaigne, Des cannibales

que tenons-nous encore, nous autres, à quelque distance que nous soyons
à 296 kilomètres ou à 5558 kilomètres, ou encore à plus de 9000 kilomètres,
que tenons-nous, sinon la sinistre comptabilité des jours et des nuits
chaque jour qui s'efforce, chaque nuit qui n'en finit plus de tomber
ces heures au-delà des heures, au-delà des murs et des fenêtres
et chaque matin où l'on se demande s'ils se sont réveillés eux aussi
s'ils ont pu fermer les yeux, si leurs corps pourtant transis
si des lueurs percent encore, si des chants, un murmure, malgré tout
chaque jour, chaque rotation, et cette effroyable comptabilité
ces écrans qu'on voudrait tant ne plus, jamais plus, ces sons
leur arrogante ronde meurtrière, ce ciel qui n'est plus, cette poussière
mais nos mains refusent obstinément de relâcher leur vaine emprise
encore et encore à s'écrier : combien d'hôpitaux encore, de dispensaires,
d'infirmeries, de pharmacies, d'ambulances, bombardés, dévastés,
combien d'écoles, de crèches, de boulangeries, anéanties, rasées, de champs,
de récoltes, de potagers, de vergers, de tracteurs, de châteaux d'eau,
de citernes, de puits, de réservoirs, d'universités, de bibliothèques,
de librairies, d'imprimeries, d'ateliers, d'associations culturelles,
d'associations sportives, de terrains de jeux, de matériels de secours,
de camps, de tentes, d'emplacements et véhicules sous tutelleinternationale,
de véhicules, d'agences et bureaux de Presse, de logements, de foyers,
de commerces, de routes, de ruelles, de sentiers, de passages, de places,
de cours, d'arrière-cours, de rivages, de barques, de filets de pêche, de jetées,
de radeaux, de lieux de culte, de cimetières, d'arbres, de bois, de bêtes,
d'êtres humains, d'enfants, d'adultes, identifiés, ensevelis, disparus,
d'amputés, d'affamés, d'orphelins, de veuves, de veufs, d'égarés

combien de phalanges, de métatarses, de péronés, de tibias, de rotules,
de fémurs, de métacarpes, de carpes, de coccyx, de sacrums, de radius,
de ceintures pelviennes, de cubitus, d'humérus, de vertèbres lombaires,
de côtes, de sternums, d'omoplates, de manubriums, de clavicules,
de vertèbres thoraciques, de vertèbres cervicales, de colonnes vertébrales,
d'atlas, de mandibules, de dents, de mâchoires, de crânes, brisés, broyés,
de peaux, de chair, de nerfs, de vaisseaux, de muscles, de vulves, de glands,
de vagins, d'utérus, de glandes, de scrotums, de pénis, de rates, de poumons,
de reins, de foies, de cœurs, de cerveaux, d'yeux, transpercés, déchiquetés,
de sacs mortuaires, de linceuls, de trous, de pierres, de mots, de déclarations,
de résolutions, d'émissaires, de rapports, de pages, d'alinéas, d'images fixes,
d'images en mouvement, ébranlées, d'évidences, de témoins, de témoignages

combien de mains, combien d'écrans, combien d'heures, combien d'éclipses,
combien d'entre eux, combien d'entre nous, combien de Genet, combien de maquis,
combien de foulées, combien de captifs, combien de gravats, combien de roses
quel verbe conjuguer encore ? endurer, souffrir, supporter, subir, accepter, morfler,
tolérer, éprouver, ressentir, essuyer, déguster, avaler, digérer, se résigner, résister,
pâtir, en baver, boire le calice, autoriser, admettre, soutenir, d'autres synonymes ?
mais peut-être qu'il nous faut revenir au premier d'entre les verbes, le tout premier
celui qui, au commencement, l'inverser, inverser la création, défaire ce qui est,
ce qui fut, ce qui fit, défaire chaque fil, tout fil, qu'il soit ou non cousu de blanc,
en finir avec tout récit, toute appropriation, toutes ces fabulations et affabulations,
tous ces patriarches, tous ces devins, toutes ces rédemptions, toutes ces prophéties
que plus rien ne s'écrive, ne s'enregistre, ne s'archive, seul l'instant, cet improbable
s'affranchir et affranchir la terre de ces fléaux, aussi extraordinaires soient-ils
se dire et se redire que l'évolution humaine n'est pas dirigée vers un but
qu'il n'y a aucun grand dessein, aucune finalité, sinon nos supercheries réitérées
délire, me direz-vous, délire, divagation, j'en conviens pleinement
le dernier d'entre nos délires peut-être, l'ultime miracle de notre espèce
qui aurait cru que la vie, ce serait cela ? écrivait Fernando Pessoa
oui, qui aurait cru que ce serait encore et encore cela ?

Ghassan Salhab

L'Appel « Black Lives Matter »

Par : dev
15 avril 2024 à 11:24

Pour préparer le lundisoir d'aujourd'hui avec Norman Ajari, nous nous sommes replongés dans les quelques articles que nous avions publiés par le passé autour de son oeuvre, des questions qu'elle pose et de l'afro-pessimisme. Ce faisant, nous sommes retombés sur cet excellent texte de Jacques Fradin qui interroge la question de l'universel à partir d'un appel du mouvement Black Lives Matter qui jette un pont vers la situation palestinienne. Après l'avoir relu, nous nous sommes aperçus qu'il avait été publié le 5 octobre 2023 et qu'il méritait d'être relu à l'aune de tout ce qui a suivi depuis le 7 octobre.

Nous allons simplement lire le programme BLM, la plateforme BLM, l'Appel BLM [1].
Et y trouver une leçon de politique.
Introduisons immédiatement ce qui est l'objet de cette leçon : l'équation posée par les activistes de Black Lives Matter, BLM :
Black Lives Matter = Palestinian Lives Matter, BLM = PLM,
Équation introduisant : the Black Palestinian Solidarity.
L'objet de cette note de lecture est d'expliciter la signification de cette équation.

Définissons BLM comme un « événement », un Acte Réel, qui fait vaciller les coordonnées symboliques.
Comme événement ou Acte, BLM émerge sans causes précises discernables, comme une apparition fantomatique, sans fondement solide.
Paradoxalement, BLM surgit pendant le mandat du premier président noir des États-Unis.
Pendant ce mandat, « désespérant » (façon François Hollande), la norme idéologique de la « post-racialité » est imposée : le racisme n'existe plus (maintenant que le président est noir et « démocrate »).
L'Amérique blanche « post-raciale », « démocrate », tente d'incorporer la bourgeoisie noire, déniant toute existence à une « pauvreté noire », affirmant avoir dépassé « la question noire ».
C'est dans ce cadre sans espérance, autre que le déploiement du capitalisme « pour tous », que surgit BLM.
BLM : l'Appel à un agir du Peuple Noir, plusieurs fois opprimé.
BLM est un mouvement pour les droits sociaux, au-delà des simples droits humains (ou pour des droits humains intégraux, incluant les droits sociaux).
Pourquoi les vies noires n'importent-elles pas ?
Pourquoi les vies noires, en Amérique, le bastion de la démocratie et des droits humains, pourquoi ces vies stigmatisées doivent-elles « se blanchir », montrer « patte blanche », s'intégrer, s'effacer, mais, néanmoins, sont toujours regardées de manière suspicieuse ?
Pourquoi cette indifférence au sort des noirs ? Alors que des querelles de voisinage microscopiques peuvent déchaîner les passions ?
Pourquoi les brutalités policières « au faciès » ?
Alors : comment rendre ces vies noires visibles ?
Par le soulèvement.

Bien évidemment l'affirmation : Black Lives Matter, a été rejetée.
Dans l'Amérique « post-raciale », avec un président noir, les réponses ne se sont pas fait attendre : White Lives Matter, Blue Lives Matter, et surtout, depuis le camp des « démocrates » humanistes : All Lives Matter.
Pourquoi les vies noires seraient-elles privilégiées ? Application de l'Universalisme abstrait, démocrate (on dirait « républicain » en France, mais le mot n'a pas le même sens qu'aux États-Unis).
Obama lui-même, le démocrate, l'a affirmé : l'Amérique post-raciale démocrate a dépassé toutes les différences, l'Universalisme abstrait domine.
Le débat, puis le combat, s'engage alors : l'Universalisme humaniste contre le différencialisme « sécessionniste ».
Mais BLM ne participe pas à ce combat.
L'appel universaliste « démocrate » (« républicain » au sens français, et non pas américain) cache, dénie les inégalités structurelles (qui définissent le capitalisme). L'affirmation péremptoire : la démocratie c'est l'égalité, est un simple mensonge.
L'Universalisme démocrate est totalement abstrait, hors sol, en ce sens qu'il « oublie », dénie, la profondeur historique du racisme et de l'inégalité.
Aussi le « démocrate » peut-il penser : ce qui constitue, symboliquement et en réalité, historiquement, « la vie noire » n'a pas d'importance, puisque l'égalité est de principe. Mais le « démocrate blanc » ne peut penser cela que parce qu'il est blanc. L'Universalité est faite pour lui.
What make black lives not matter : on peut effacer l'histoire.
L'affirmation « démocrate », All Lives Matter, n'est qu'un principe abstrait , « moral », fait pour la bourgeoisie blanche.
Cela étant posé (l'universalisme), l'égalité étant de principe, toutes les vies se valent (la fameuse égalité devant la loi).

Sauf que, concrètement, le principe d'égalité ne se réalise jamais (ou ne se réalise que de manière tordue) : toutes les vies ne se valent pas !
Et cette inégalité, économique en particulier, est au fondement de l'économie : c'est un principe essentiel pour le calcul économique, sans lequel, par exemple, il ne peut y avoir d'assurance (penser à l'assurance vie).
L'affirmation universalisante, humaniste, que toutes les vies ont même valeur est un mensonge (constituant, un pilier de l'idéologie démocrate).
L'affirmation de l'égalité universelle, de principe, ne s'applique pas à TOUTES les vies.
Crier que Black Lives Matter est nécessaire, parce que « en réalité » les vies noires, et toutes les vies dominées, n'importent PAS, ou n'ont pas de sens autre que la possibilité illusoire d'un embourgeoisement sélectif.
Les vies noires n'habitent pas l'universel américain.
Elles doivent constituer leur habitation hors de l'universalité qui les rejette.

Il est peut-être vrai, de manière abstraite, que toutes les vies se valent, en principe universaliste, mais il est encore plus vrai, en réalité, que toutes les vies n'ont pas la même importance.
Il y a des Grands Hommes ! Des Noirs intégrés (Obama). Il y a des Patrons, des Caïds, etc.
Le Peuple Noir n'est pas inclus dans le principe universaliste.
Mais cette exclusion est commune. Et constitue une toile à tisser [2]. La toile des « damnés ».
Le message « démocrate » universaliste est basé sur le déni de la réalité.
Que peut alors signifier la brutalité policière, les ratonnades, si ce n'est une crise profonde de « l'ordre éthique », effet de l'inégalité refoulée : il est évident que toutes les vies ne se valent pas, que la loi n'est pas la même pour tous, et cette évidence percute violemment le principe abstrait d'égalité.
Il est très facile de documenter que « la loi » et ses engrenages juridiques travaillent tous dans le sens d'un maintien, par la force, de l'inégalité.
La justice travaillant pour l'injustice !

Maintenant, quand les représentants de la loi, les dites forces de l'ordre, l'institution juridique corrompue par l'anti-terrorisme, quand toutes ces figures de « la loi » commettent des illégalités, le fait du prince, l'arbitraire sentant l'ancien régime, commettent des crimes parfois, au nom de la préservation de la loi ou de la protection des constitutions, alors la loi est simplement abolie.
C'est cette réalité, encore une fois bien documentée, à laquelle s'affronte BLM.
Les multiculturalistes libéraux démocrates ne voient là qu'un problème « d'intolérance », ou de mauvaise éducation (mais à qui la faute ?). Une meilleure éducation, des policiers en particulier, serait la solution.

Les partisans de la différence déplacent « la différence noire » en une question culturelle.

Question à laquelle il y aurait une réponse simple : reconnaissance des différences, éducation (encore), inclusion.
L'Afro-pessimisme considère que « la différence noire » ne peut être « reconnue » dans la société blanche, cette société blanche étant déterminée par la mort de toute personne « différente » (c'est là qu'apparaît l'ombre de l'apartheid israélien).
Nous avons un spectre idéologique, depuis l'optimisme naïf des démocrates multiculturalistes, avec leur « bonne éducation », jusqu'à la négativité radicale de l'Afro-pessimisme, ce n'est pas une question d'éducation, c'est une question « psychique », qui renvoie au psychisme profond du racisme [3].

BLM se tient proche de l'Afro-pessimisme : l'ordre social, l'apartheid, est sans espoir, aucun changement n'est possible, puisqu'il s'agit d'une question « plus que symbolique », mettant en jeu les formations psychiques profondes (le racisme est lié à la sexualité).
La transformation de l'ordre inégalitaire raciste, racialisé, exige de s'affronter à la dynamique du capitalisme global ; comme à l'époque de l'esclavage et de la traite des noirs.
Il faut insister : la politique se tient dans l'économie.
Les questions d'inégalité et, donc, les questions raciales, sont des questions économiques [4].
Le noir racisé est dans une « position prolétarienne ».
Il faut donc établir une solidarité des « positions prolétariennes », des inférieurs stigmatisés.
La solidarité de ces positions, solidarité que rejette l'Afro-pessimisme, cette solidarité n'est pas une option, mais une nécessité préalable.
Le tissage de cette solidarité doit venir AVANT le renforcement affinitaire.
Car c'est cette solidarité qui est clivante.
Et le clivage se manifeste rapidement par la réaction.

L'Appel BLM pour la justice, l'égalité, l'émancipation, sera toujours TRADUIT, dans le système démocratique, sera traduit en demandes acceptables. Le système parlementaire étant une machine à traduire, à étouffer.
Déjà, il y a longtemps, les activistes noirs pouvaient dire :
C'est comme si vous proposiez un café trop noir et trop fort : imbuvable !
Que faire alors ?
Il faut intégrer de la crème blanche jusqu'à ce que le café soit rendu buvable, affaibli.
Mais cette intégration est telle que vous n'avez plus de café du tout !
Il devait être chaud, il est froid ; il devait être fort, il devient insipide ; il devient une boisson (ou un poison) pour s'endormir, au lieu d'être un remède pour réveiller.
La dilution des protestations, sa « traduction démocratique acceptable » : voilà le pire ennemi.
La cooptation du mouvement de protestation (après sa répression, si nécessaire) dans l'arène démocratique a toujours pour finalité de faire passer de la politique à la morale ; avec la non-violence obligatoire. Cette cooptation a pour but de laisser tout le pouvoir (et toute la puissance) aux « forces de l'ordre » (dans le sens le plus général que l'on puisse imaginer).
Qu'est-ce qui, de manière envahissante, transforme la politique en morale édentée ?
L'idéologie du capitalisme à visage humain, du capitalisme au-delà des races, du capitalisme « ouvert » pour ingérer les bonnes volontés d'entreprise, quelle que soit « la couleur ».
Du capitalisme qui recherche TOUTES les initiatives (capitalistes), encore une fois, sans tenir compte de la couleur.
Et tant pis si cette ingestion est curieusement inégalitaire (entre les actionnaires Uber et les auto-entrepreneurs ubérisés), curieusement racisée : pas de chance !
Du capitalisme qui fracture le Peuple Noir, comme il fracture le Peuple Blanc.
Plus de votants noirs ! Plus d'entrepreneurs noirs ! Plus de bourgeois noirs ! Vive Uber !

Le moyen qu'a trouvé BLM pour contrer ce mécanisme classique d'ingestion, ce mécanisme qui avait fracturé « la classe ouvrière », a été de construire une alliance insupportable.
Les activistes BLM et les activistes Palestiniens ont commencé à travailler ensemble et à développer des luttes communes.
Les deux groupes réunis, BLM + Palestiniens, ont produit une petite vidéo ayant pour titre :
When I See Them, I See Us (quand je les vois, je nous vois)
avec des messages qui forment le déploiement de l'équation dont nous avons parlé pour commencer :
Gaza = Baltimore, Deir Yassin = Greensboro, Gaza = Charleston, etc.
Solidarity from Ferguson to Palestine.

L'assaut sur les vies noires ET palestiniennes est caché par un discours victimaire de défense des victimes, un discours humanitaire (néo curaillon : il faut bien aider les victimes !), discours style MSF dont l'objet est de refouler la violence systématique de la déshumanisation.
On ne peut pas laisser les victimes sans aide ! Mais l'aide doit rester apolitique ! Il n'est jamais question de menacer les forces de l'ordre et leur commandement politique (présidents, ministres, préfets) d'un tribunal – du reste, quel tribunal ? La justice pénale étant bien un élément des forces de l'ordre.
Pour couper avec les démocrates, BLM incorpore dans son Appel une condamnation du génocide du Peuple Palestinien. Du génocide mené systématiquement par Israël, le protégé des États-Unis.
Ce nettoyage ethnique, quel tribunal pénal, non inféodé aux régimes blancs d'apartheid, pourrait le juger ? Il est plus « valorisant » de prétendre juger « Poutine » !
BLM intègre dans sa plateforme la dénonciation d'Israël comme un nouvel État d'Apartheid, la nouvelle Afrique du Sud de l'Apartheid (ou la nouvelle Algérie sous domination coloniale).
Rappelant les liens étroits entre Israël et l'Afrique du Sud de l'Apartheid.
Black Palestinian Solidarity.
Le soutien à la Palestine occupée et colonisée a pour signification que l'on est contre le système interrelié de la suprématie blanche néocoloniale, de l'impérialisme sous bouclier américain, du capitalisme « patrimonial » et de l'ordre patriarchique.
À l'inverse, la dénégation du génocide a pour signification le soutien au néocolonialisme.

Ce qui est le plus important :
L'événement BLM n'est pas restreint aux noirs (de la tribu) : BLM ne défend pas un nationalisme noir. Et clame : la préoccupation centrale, la violence anti-noire, ne se résout pas par une politique identitaire ou par un repli tribal (affinitaire).
Au contraire, c'est la plus large ouverture, à tous les damnés, qui constitue le cœur de la lutte.
Encore une fois, la solidarité vient AVANT.
L'événement BLM s'annonce ainsi universel, au-delà de son identité initiale ; « l'union prolétarienne » est l'universalité.
Et cette universalité dans la lutte possède un élément caractéristique : la Palestine.
La Palestine est l'Universel concret qui guide l'universalité.
Le mouvement BLM est ouvert à TOUS, pour former un sujet collectif au-delà des races.
Et ainsi prétendre résoudre la question raciale.
Affirmer Palestinian Lives Matter, directement dans l'Appel BLM, a pour fonction de renforcer l'énergie combattante.
Travailler au service d'une Palestine libérée renforce le message émancipateur : nous ne sommes pas fermés sur notre tribu.
Il ne s'agit pas de reprendre le thème démocrate libéral All Lives Matter, mais de mettre en correspondance les luttes de libération. Les blancs anti-capitalistes constituent des alliés, dès qu'ils s'opposent à leur « nation » ou au nationalisme suprémaciste.
Ni universalisme abstrait, ni différence, mais placer la différence EN LUTTE comme l'universel concret, l'universel étant le Réel toujours En Lutte (l'universel est le négatif).
D'un contexte particulier, ou localisé, naît l'expérience directe de l'universalité : dans la jonction des luttes, dans l'effort de solidarité au-delà de toute spécificité.
Dans l'effort d'unir les opprimés.
Pourquoi BLM ne cite-t-il pas le mouvement Zapatiste comme allié ? Ce mouvement n'est-il pas trop « tribal », une sorte de miroir de ce que BLM a essayé de dépasser ? Une sorte de circuit obligatoire « anarchiste » (avec le Rojava ou l'Ukraine « anarchiste ») dont il faudrait absolument sortir ?

Que signifie la référence palestinienne ?
Qu'il faudrait que le Peuple Ukrainien (si cela existe) se lève contre un gouvernement oligarchique capitaliste et « spectaculaire », contre une guerre orwellienne (repensée par Philip Dick) qui permet à un acteur de trouver son théâtre.
Qu'il faudrait que le Peuple Russe (même remarque) ) se lève contre un gouvernement oligarchique capitaliste et « spectaculaire », contre une guerre orwellienne (repensée par Philip Dick) qui permet à un dict-acteur de trouver un théâtre.
Qu'il faudrait que les divisions, les clivages, « dans les peuples », annihilent toutes les pitreries nationales unitaires.
Pourquoi la rébellion contre Netanyahou le voleur ne cherche-telle pas à s'allier à la résistance palestinienne ?
Le dépassement par BLM du « tribalisme », de l'enfermement affinitaire (« coloré »), du localisme micro-national, de tout cloître partisan, voilà une grande leçon de politique [5].


[1] Alicia Garza, A Herstory of the Black Lives Matter, Feminist Wire, October 7, 2014.
Pour plus d'informations consulter le site de BLM.
Et, spécifiquement, pour notre lecture :
blackpalestiniansolidarity.com
Avec des vidéos, dont celle que nous examinerons plus loin.
Voir aussi asha bandele & Patrisse Khan-Cullors, When They Call You a Terrorist : A Black Lives Matter Memoir, ‎ St Martin's Press.

[2] Cette question de « la toile à tisser » est la question la plus importante.
C'est là que BLM est essentiel.
La question des alliances.
Comme l'écologie décoloniale, ou l'écologie sociale.
BLM nous apprend, sa leçon de politique, qu'il est nécessaire de tisser des alliances transversales ou « transfrontalières ».
L'unité prolétarienne : l'unité des damnés.
Cette unité qui fracture toutes les autres unités : partisanes, nationales, sentimentales, amicales, affinitaires.
D'où l'importance cruciale de la black palestinian solidarity.
Cette solidarité qui clive l'unité démocrate.

[3] Sur l'Afro-pessimisme, cette pensée centrale pour BLM :
Norman Ajari, Noirceur.
Voir son intervention sur LM : LM 322, 17 janvier 2022.
Sur le psychisme raciste :
Livio Boni et Sophie Mendelsohn, La vie psychique du racisme ;
Sheldon George, Trauma and Race, A Lacanian Study of African American Racial Identity.
Sur le lien entre racisme et sexualité :
Ann Laura Stoler, Race and the education of desire, Foucault's History of Sexuality and the colonial order of things ;

Une histoire de la sexualité est aussi une histoire du racisme.
Frank Füredi, The Silent War, Imperialism and the changing perception of Race ;
Derek Hook, A Critical Psychology of the Post Colonial, The Mind of Apartheid.
Et pour la critique de l'humanisme blanc :
Jared Sexton, Amalgamation Schemes, Antiblackness and the Critique of Multiracialism.
Et pour beaucoup plus de détails, nous renvoyons aux bibliographies des ouvrages cités.

[4] Ce texte est un complément à la série, publiée sur LM, il y un an : Analyse politique de l'économie, Inégalité et Hiérarchie, août-septembre 2022 (il s'agissait de « cahiers de vacances »).
En particulier, où la question du racisme était introduite comme conclusion (les traites négrières) de cette analyse de l'inégalité.
Analyse politique de l'économie, 4/4, LM 349, 7 septembre 2022

[5] Sur la question de « l'ouvert » ou du négatif composant l'universel, renvoyons à un ancien texte de LM, L'insurrection des Gilets Jaunes et la révolution de la révolution, LM 192, 20 mai 2019.

L'Appel « Black Lives Matter »

Par : dev
15 avril 2024 à 11:24

Pour préparer le lundisoir d'aujourd'hui avec Norman Ajari, nous nous sommes replongés dans les quelques articles que nous avions publiés par le passé autour de son oeuvre, des questions qu'elle pose et de l'afro-pessimisme. Ce faisant, nous sommes retombés sur cet excellent texte de Jacques Fradin qui interroge la question de l'universel à partir d'un appel du mouvement Black Lives Matter qui jette un pont vers la situation palestinienne. Après l'avoir relu, nous nous sommes aperçus qu'il avait été publié le 5 octobre 2023 et qu'il méritait d'être relu à l'aune de tout ce qui a suivi depuis le 7 octobre.

Nous allons simplement lire le programme BLM, la plateforme BLM, l'Appel BLM [1].
Et y trouver une leçon de politique.
Introduisons immédiatement ce qui est l'objet de cette leçon : l'équation posée par les activistes de Black Lives Matter, BLM :
Black Lives Matter = Palestinian Lives Matter, BLM = PLM,
Équation introduisant : the Black Palestinian Solidarity.
L'objet de cette note de lecture est d'expliciter la signification de cette équation.

Définissons BLM comme un « événement », un Acte Réel, qui fait vaciller les coordonnées symboliques.
Comme événement ou Acte, BLM émerge sans causes précises discernables, comme une apparition fantomatique, sans fondement solide.
Paradoxalement, BLM surgit pendant le mandat du premier président noir des États-Unis.
Pendant ce mandat, « désespérant » (façon François Hollande), la norme idéologique de la « post-racialité » est imposée : le racisme n'existe plus (maintenant que le président est noir et « démocrate »).
L'Amérique blanche « post-raciale », « démocrate », tente d'incorporer la bourgeoisie noire, déniant toute existence à une « pauvreté noire », affirmant avoir dépassé « la question noire ».
C'est dans ce cadre sans espérance, autre que le déploiement du capitalisme « pour tous », que surgit BLM.
BLM : l'Appel à un agir du Peuple Noir, plusieurs fois opprimé.
BLM est un mouvement pour les droits sociaux, au-delà des simples droits humains (ou pour des droits humains intégraux, incluant les droits sociaux).
Pourquoi les vies noires n'importent-elles pas ?
Pourquoi les vies noires, en Amérique, le bastion de la démocratie et des droits humains, pourquoi ces vies stigmatisées doivent-elles « se blanchir », montrer « patte blanche », s'intégrer, s'effacer, mais, néanmoins, sont toujours regardées de manière suspicieuse ?
Pourquoi cette indifférence au sort des noirs ? Alors que des querelles de voisinage microscopiques peuvent déchaîner les passions ?
Pourquoi les brutalités policières « au faciès » ?
Alors : comment rendre ces vies noires visibles ?
Par le soulèvement.

Bien évidemment l'affirmation : Black Lives Matter, a été rejetée.
Dans l'Amérique « post-raciale », avec un président noir, les réponses ne se sont pas fait attendre : White Lives Matter, Blue Lives Matter, et surtout, depuis le camp des « démocrates » humanistes : All Lives Matter.
Pourquoi les vies noires seraient-elles privilégiées ? Application de l'Universalisme abstrait, démocrate (on dirait « républicain » en France, mais le mot n'a pas le même sens qu'aux États-Unis).
Obama lui-même, le démocrate, l'a affirmé : l'Amérique post-raciale démocrate a dépassé toutes les différences, l'Universalisme abstrait domine.
Le débat, puis le combat, s'engage alors : l'Universalisme humaniste contre le différencialisme « sécessionniste ».
Mais BLM ne participe pas à ce combat.
L'appel universaliste « démocrate » (« républicain » au sens français, et non pas américain) cache, dénie les inégalités structurelles (qui définissent le capitalisme). L'affirmation péremptoire : la démocratie c'est l'égalité, est un simple mensonge.
L'Universalisme démocrate est totalement abstrait, hors sol, en ce sens qu'il « oublie », dénie, la profondeur historique du racisme et de l'inégalité.
Aussi le « démocrate » peut-il penser : ce qui constitue, symboliquement et en réalité, historiquement, « la vie noire » n'a pas d'importance, puisque l'égalité est de principe. Mais le « démocrate blanc » ne peut penser cela que parce qu'il est blanc. L'Universalité est faite pour lui.
What make black lives not matter : on peut effacer l'histoire.
L'affirmation « démocrate », All Lives Matter, n'est qu'un principe abstrait , « moral », fait pour la bourgeoisie blanche.
Cela étant posé (l'universalisme), l'égalité étant de principe, toutes les vies se valent (la fameuse égalité devant la loi).

Sauf que, concrètement, le principe d'égalité ne se réalise jamais (ou ne se réalise que de manière tordue) : toutes les vies ne se valent pas !
Et cette inégalité, économique en particulier, est au fondement de l'économie : c'est un principe essentiel pour le calcul économique, sans lequel, par exemple, il ne peut y avoir d'assurance (penser à l'assurance vie).
L'affirmation universalisante, humaniste, que toutes les vies ont même valeur est un mensonge (constituant, un pilier de l'idéologie démocrate).
L'affirmation de l'égalité universelle, de principe, ne s'applique pas à TOUTES les vies.
Crier que Black Lives Matter est nécessaire, parce que « en réalité » les vies noires, et toutes les vies dominées, n'importent PAS, ou n'ont pas de sens autre que la possibilité illusoire d'un embourgeoisement sélectif.
Les vies noires n'habitent pas l'universel américain.
Elles doivent constituer leur habitation hors de l'universalité qui les rejette.

Il est peut-être vrai, de manière abstraite, que toutes les vies se valent, en principe universaliste, mais il est encore plus vrai, en réalité, que toutes les vies n'ont pas la même importance.
Il y a des Grands Hommes ! Des Noirs intégrés (Obama). Il y a des Patrons, des Caïds, etc.
Le Peuple Noir n'est pas inclus dans le principe universaliste.
Mais cette exclusion est commune. Et constitue une toile à tisser [2]. La toile des « damnés ».
Le message « démocrate » universaliste est basé sur le déni de la réalité.
Que peut alors signifier la brutalité policière, les ratonnades, si ce n'est une crise profonde de « l'ordre éthique », effet de l'inégalité refoulée : il est évident que toutes les vies ne se valent pas, que la loi n'est pas la même pour tous, et cette évidence percute violemment le principe abstrait d'égalité.
Il est très facile de documenter que « la loi » et ses engrenages juridiques travaillent tous dans le sens d'un maintien, par la force, de l'inégalité.
La justice travaillant pour l'injustice !

Maintenant, quand les représentants de la loi, les dites forces de l'ordre, l'institution juridique corrompue par l'anti-terrorisme, quand toutes ces figures de « la loi » commettent des illégalités, le fait du prince, l'arbitraire sentant l'ancien régime, commettent des crimes parfois, au nom de la préservation de la loi ou de la protection des constitutions, alors la loi est simplement abolie.
C'est cette réalité, encore une fois bien documentée, à laquelle s'affronte BLM.
Les multiculturalistes libéraux démocrates ne voient là qu'un problème « d'intolérance », ou de mauvaise éducation (mais à qui la faute ?). Une meilleure éducation, des policiers en particulier, serait la solution.

Les partisans de la différence déplacent « la différence noire » en une question culturelle.

Question à laquelle il y aurait une réponse simple : reconnaissance des différences, éducation (encore), inclusion.
L'Afro-pessimisme considère que « la différence noire » ne peut être « reconnue » dans la société blanche, cette société blanche étant déterminée par la mort de toute personne « différente » (c'est là qu'apparaît l'ombre de l'apartheid israélien).
Nous avons un spectre idéologique, depuis l'optimisme naïf des démocrates multiculturalistes, avec leur « bonne éducation », jusqu'à la négativité radicale de l'Afro-pessimisme, ce n'est pas une question d'éducation, c'est une question « psychique », qui renvoie au psychisme profond du racisme [3].

BLM se tient proche de l'Afro-pessimisme : l'ordre social, l'apartheid, est sans espoir, aucun changement n'est possible, puisqu'il s'agit d'une question « plus que symbolique », mettant en jeu les formations psychiques profondes (le racisme est lié à la sexualité).
La transformation de l'ordre inégalitaire raciste, racialisé, exige de s'affronter à la dynamique du capitalisme global ; comme à l'époque de l'esclavage et de la traite des noirs.
Il faut insister : la politique se tient dans l'économie.
Les questions d'inégalité et, donc, les questions raciales, sont des questions économiques [4].
Le noir racisé est dans une « position prolétarienne ».
Il faut donc établir une solidarité des « positions prolétariennes », des inférieurs stigmatisés.
La solidarité de ces positions, solidarité que rejette l'Afro-pessimisme, cette solidarité n'est pas une option, mais une nécessité préalable.
Le tissage de cette solidarité doit venir AVANT le renforcement affinitaire.
Car c'est cette solidarité qui est clivante.
Et le clivage se manifeste rapidement par la réaction.

L'Appel BLM pour la justice, l'égalité, l'émancipation, sera toujours TRADUIT, dans le système démocratique, sera traduit en demandes acceptables. Le système parlementaire étant une machine à traduire, à étouffer.
Déjà, il y a longtemps, les activistes noirs pouvaient dire :
C'est comme si vous proposiez un café trop noir et trop fort : imbuvable !
Que faire alors ?
Il faut intégrer de la crème blanche jusqu'à ce que le café soit rendu buvable, affaibli.
Mais cette intégration est telle que vous n'avez plus de café du tout !
Il devait être chaud, il est froid ; il devait être fort, il devient insipide ; il devient une boisson (ou un poison) pour s'endormir, au lieu d'être un remède pour réveiller.
La dilution des protestations, sa « traduction démocratique acceptable » : voilà le pire ennemi.
La cooptation du mouvement de protestation (après sa répression, si nécessaire) dans l'arène démocratique a toujours pour finalité de faire passer de la politique à la morale ; avec la non-violence obligatoire. Cette cooptation a pour but de laisser tout le pouvoir (et toute la puissance) aux « forces de l'ordre » (dans le sens le plus général que l'on puisse imaginer).
Qu'est-ce qui, de manière envahissante, transforme la politique en morale édentée ?
L'idéologie du capitalisme à visage humain, du capitalisme au-delà des races, du capitalisme « ouvert » pour ingérer les bonnes volontés d'entreprise, quelle que soit « la couleur ».
Du capitalisme qui recherche TOUTES les initiatives (capitalistes), encore une fois, sans tenir compte de la couleur.
Et tant pis si cette ingestion est curieusement inégalitaire (entre les actionnaires Uber et les auto-entrepreneurs ubérisés), curieusement racisée : pas de chance !
Du capitalisme qui fracture le Peuple Noir, comme il fracture le Peuple Blanc.
Plus de votants noirs ! Plus d'entrepreneurs noirs ! Plus de bourgeois noirs ! Vive Uber !

Le moyen qu'a trouvé BLM pour contrer ce mécanisme classique d'ingestion, ce mécanisme qui avait fracturé « la classe ouvrière », a été de construire une alliance insupportable.
Les activistes BLM et les activistes Palestiniens ont commencé à travailler ensemble et à développer des luttes communes.
Les deux groupes réunis, BLM + Palestiniens, ont produit une petite vidéo ayant pour titre :
When I See Them, I See Us (quand je les vois, je nous vois)
avec des messages qui forment le déploiement de l'équation dont nous avons parlé pour commencer :
Gaza = Baltimore, Deir Yassin = Greensboro, Gaza = Charleston, etc.
Solidarity from Ferguson to Palestine.

L'assaut sur les vies noires ET palestiniennes est caché par un discours victimaire de défense des victimes, un discours humanitaire (néo curaillon : il faut bien aider les victimes !), discours style MSF dont l'objet est de refouler la violence systématique de la déshumanisation.
On ne peut pas laisser les victimes sans aide ! Mais l'aide doit rester apolitique ! Il n'est jamais question de menacer les forces de l'ordre et leur commandement politique (présidents, ministres, préfets) d'un tribunal – du reste, quel tribunal ? La justice pénale étant bien un élément des forces de l'ordre.
Pour couper avec les démocrates, BLM incorpore dans son Appel une condamnation du génocide du Peuple Palestinien. Du génocide mené systématiquement par Israël, le protégé des États-Unis.
Ce nettoyage ethnique, quel tribunal pénal, non inféodé aux régimes blancs d'apartheid, pourrait le juger ? Il est plus « valorisant » de prétendre juger « Poutine » !
BLM intègre dans sa plateforme la dénonciation d'Israël comme un nouvel État d'Apartheid, la nouvelle Afrique du Sud de l'Apartheid (ou la nouvelle Algérie sous domination coloniale).
Rappelant les liens étroits entre Israël et l'Afrique du Sud de l'Apartheid.
Black Palestinian Solidarity.
Le soutien à la Palestine occupée et colonisée a pour signification que l'on est contre le système interrelié de la suprématie blanche néocoloniale, de l'impérialisme sous bouclier américain, du capitalisme « patrimonial » et de l'ordre patriarchique.
À l'inverse, la dénégation du génocide a pour signification le soutien au néocolonialisme.

Ce qui est le plus important :
L'événement BLM n'est pas restreint aux noirs (de la tribu) : BLM ne défend pas un nationalisme noir. Et clame : la préoccupation centrale, la violence anti-noire, ne se résout pas par une politique identitaire ou par un repli tribal (affinitaire).
Au contraire, c'est la plus large ouverture, à tous les damnés, qui constitue le cœur de la lutte.
Encore une fois, la solidarité vient AVANT.
L'événement BLM s'annonce ainsi universel, au-delà de son identité initiale ; « l'union prolétarienne » est l'universalité.
Et cette universalité dans la lutte possède un élément caractéristique : la Palestine.
La Palestine est l'Universel concret qui guide l'universalité.
Le mouvement BLM est ouvert à TOUS, pour former un sujet collectif au-delà des races.
Et ainsi prétendre résoudre la question raciale.
Affirmer Palestinian Lives Matter, directement dans l'Appel BLM, a pour fonction de renforcer l'énergie combattante.
Travailler au service d'une Palestine libérée renforce le message émancipateur : nous ne sommes pas fermés sur notre tribu.
Il ne s'agit pas de reprendre le thème démocrate libéral All Lives Matter, mais de mettre en correspondance les luttes de libération. Les blancs anti-capitalistes constituent des alliés, dès qu'ils s'opposent à leur « nation » ou au nationalisme suprémaciste.
Ni universalisme abstrait, ni différence, mais placer la différence EN LUTTE comme l'universel concret, l'universel étant le Réel toujours En Lutte (l'universel est le négatif).
D'un contexte particulier, ou localisé, naît l'expérience directe de l'universalité : dans la jonction des luttes, dans l'effort de solidarité au-delà de toute spécificité.
Dans l'effort d'unir les opprimés.
Pourquoi BLM ne cite-t-il pas le mouvement Zapatiste comme allié ? Ce mouvement n'est-il pas trop « tribal », une sorte de miroir de ce que BLM a essayé de dépasser ? Une sorte de circuit obligatoire « anarchiste » (avec le Rojava ou l'Ukraine « anarchiste ») dont il faudrait absolument sortir ?

Que signifie la référence palestinienne ?
Qu'il faudrait que le Peuple Ukrainien (si cela existe) se lève contre un gouvernement oligarchique capitaliste et « spectaculaire », contre une guerre orwellienne (repensée par Philip Dick) qui permet à un acteur de trouver son théâtre.
Qu'il faudrait que le Peuple Russe (même remarque) ) se lève contre un gouvernement oligarchique capitaliste et « spectaculaire », contre une guerre orwellienne (repensée par Philip Dick) qui permet à un dict-acteur de trouver un théâtre.
Qu'il faudrait que les divisions, les clivages, « dans les peuples », annihilent toutes les pitreries nationales unitaires.
Pourquoi la rébellion contre Netanyahou le voleur ne cherche-telle pas à s'allier à la résistance palestinienne ?
Le dépassement par BLM du « tribalisme », de l'enfermement affinitaire (« coloré »), du localisme micro-national, de tout cloître partisan, voilà une grande leçon de politique [5].


[1] Alicia Garza, A Herstory of the Black Lives Matter, Feminist Wire, October 7, 2014.
Pour plus d'informations consulter le site de BLM.
Et, spécifiquement, pour notre lecture :
blackpalestiniansolidarity.com
Avec des vidéos, dont celle que nous examinerons plus loin.
Voir aussi asha bandele & Patrisse Khan-Cullors, When They Call You a Terrorist : A Black Lives Matter Memoir, ‎ St Martin's Press.

[2] Cette question de « la toile à tisser » est la question la plus importante.
C'est là que BLM est essentiel.
La question des alliances.
Comme l'écologie décoloniale, ou l'écologie sociale.
BLM nous apprend, sa leçon de politique, qu'il est nécessaire de tisser des alliances transversales ou « transfrontalières ».
L'unité prolétarienne : l'unité des damnés.
Cette unité qui fracture toutes les autres unités : partisanes, nationales, sentimentales, amicales, affinitaires.
D'où l'importance cruciale de la black palestinian solidarity.
Cette solidarité qui clive l'unité démocrate.

[3] Sur l'Afro-pessimisme, cette pensée centrale pour BLM :
Norman Ajari, Noirceur.
Voir son intervention sur LM : LM 322, 17 janvier 2022.
Sur le psychisme raciste :
Livio Boni et Sophie Mendelsohn, La vie psychique du racisme ;
Sheldon George, Trauma and Race, A Lacanian Study of African American Racial Identity.
Sur le lien entre racisme et sexualité :
Ann Laura Stoler, Race and the education of desire, Foucault's History of Sexuality and the colonial order of things ;

Une histoire de la sexualité est aussi une histoire du racisme.
Frank Füredi, The Silent War, Imperialism and the changing perception of Race ;
Derek Hook, A Critical Psychology of the Post Colonial, The Mind of Apartheid.
Et pour la critique de l'humanisme blanc :
Jared Sexton, Amalgamation Schemes, Antiblackness and the Critique of Multiracialism.
Et pour beaucoup plus de détails, nous renvoyons aux bibliographies des ouvrages cités.

[4] Ce texte est un complément à la série, publiée sur LM, il y un an : Analyse politique de l'économie, Inégalité et Hiérarchie, août-septembre 2022 (il s'agissait de « cahiers de vacances »).
En particulier, où la question du racisme était introduite comme conclusion (les traites négrières) de cette analyse de l'inégalité.
Analyse politique de l'économie, 4/4, LM 349, 7 septembre 2022

[5] Sur la question de « l'ouvert » ou du négatif composant l'universel, renvoyons à un ancien texte de LM, L'insurrection des Gilets Jaunes et la révolution de la révolution, LM 192, 20 mai 2019.

Si seulement...

Par : dev
8 avril 2024 à 18:20

Si seulement ce que j'ai écrit pour la première fois en décembre 2023 n'était plus d'actualité trois mois plus tard ! Si seulement le cauchemar était derrière nous. Si seulement les habitants de Gaza s‘en réveillaient ! - Mais se réveiller dans quel présent post-génocidaire ? Quel avenir ? Je n'ose pas l'imaginer...
Si seulement il n'y avait pas que les chiffres à actualiser chaque jour. Le nombre de morts... sans compter ceux qui sont déjà condamnés à mourir par manque de nourriture, d'eau, de médicaments, de tout. À l'heure où j'écris ces lignes.

Il y a un pays, une société qui commence à se sentir légèrement mal à l'aise face à tout cela - dans le meilleur des cas. C'est la société allemande où sa majorité, en accord avec ses représentants politiques, les médias et le monde universitaire. Outre ce léger malaise, les Allemands sont sûrs d'eux dans leur soutien inconditionnel à la campagne génocidaire d'Israël contre Gaza.

En ce qui concerne la Palestine/Israël, une idéologie nationale-identitaire omniprésente empêche la plupart des Allemands de penser par eux-mêmes, c'est-à-dire de penser tout court. Et de ressentir de l'empathie.

En Allemagne, le "conflit du Proche-Orient" ne disparaît pratiquement jamais de l'actualité : "les deux parties", "compliqué", "terreur", "droit à l'existence"(d'Israel, évidemment), "responsabilité particulière de l'Allemagne", "contre toute forme d'antisémitisme" [1]...

Dans leur dernier ouvrage, deux universitaires allemands acclamés, qui jouent un rôle de premier plan dans la production de ce tissu grossier de bouts d'argumentation répétés mécaniquement, se demandent de manière suggestive, ainsi qu'à leurs lecteurs, pourquoi les Palestiniens et leurs partisans font constamment un tel tapage autour de "ce conflit" et des victimes collatérales palestiniens.

Dans une note de bas de page, ils comparent le nombre de personnes tuées lors de l'opération militaire israélienne "Plomb durci" contre la bande de Gaza en 2008/2009 - "un peu plus de 1000" - avec le nombre considérablement plus élevé de victimes - 800 000 à 1 million - dans le génocide au Rwanda (1995) et dans d'autres guerres ou "situations" ailleurs dans lesquelles "des violations des droits de l'homme se sont produites". Selon les auteurs, ces drames reçoivent beaucoup moins d'attention en Allemagne que les "un peu plus de 1 000" Palestiniens qui sont morts en 2008/09 (selon les chiffres israéliens, c'étaient 1116, selon l'organisation palestinienne des droits de l'homme PCHR 1417 - voilà pour le qualificatif "un peu plus de").

Que suggèrent les auteurs, puisque dans le même contexte, ils se réfèrent à la „théorie des 3 D“ créée en 2003 par Natan Sharansky, un homme politique israélien ? - L'un des trois D de cette "théorie", qui a été utilisée en Allemagne pendant des années comme base pour distinguer la critique légitime de la politique israélienne de l'antisémitisme, fait référence au "double standard" : Si Israël est évalué selon des critères différents, c'est-à-dire plus élevés et plus stricts que ceux appliqués à d'autres États et à leur politique, il s'agit alors, selon M. Sharansky, d'antisémitisme. Une personne réfléchie pourrait se demander comment, précisémment, des propos sur la politique d'un État seraient liées à une forme de racisme. Cela ne fonctionne que par des amalgames – entre l‘État et ses citoyens, entre une éthnie assumée ou construit et cet État. Et c'est ce que M. Sharansky nous apprend : la politique de l'État d'Israel est une affaire juive. Et si cet État commettait un crime, disons un génocide – ce serait alors un „crime juif“ d'après M. Sharansky et toustes celles et ceux qui suivent sa logique ?

Voilà donc ce que nos masterminds allemands en matière d'"antisémitisme lié à Israël" (en liaison avec M. Sharansky) veulent suggérer avec leurs jeux de chiffres cyniques : Les Palestiniens et leurs partisans ne font tant d'histoires à propos des victimes palestiniennes que parce qu'ils sont - du moins tendanciellement - antisémites.

Au cours des mois qui se sont écoulés depuis le début de la guerre contre la population de Gaza, qui a tué jusqu'à présent (2024-03-26) plus de 32 000 civils [2] - je me demande si le nombre de morts actuel semble suffisamment remarquable pour les auteurs du livre susmentionné (et désormais distribué par l'Agence Fédérale pour l'Éducation Civique) pour concéder - au moins à la communauté palestinienne en Allemagne à s‘indigner.

Certains d'entre eux sont nés et ont grandi en Allemagne et sont citoyens allemands, mais pas automatiquement. D'autres n'ont pas de passeport, ont été et sont apatrides et dans l'incertitude depuis toujours, "entreposés" [3] , comme le dit l'anthropologue/activiste israélien Jeff Halper.

En tant que Palestiniens de l'une ou l'autre catégorie, ils sont profondément concernés par ce que leurs grands-parents, leurs parents, leurs proches en Palestine ont subi et subissent en conséquence de la politique d'Israël. Depuis toutes ces années. Et depuis octobre dernier, c'est pire que jamais...

Une voisine, née et élevée à Berlin, petite-fille de réfugiés palestiniens, me dit qu'elle ne se sent pas vue, qu'elle se sent rejetée, presque méprisée par ses collègues ou voisins allemands. Elle comprend à leurs gestes, à la façon dont ils la regardent, qu'ils ne veulent pas entendre un mot de sa part sur Gaza. « Nous sommes diabolisés en tant que terroristes ou sympathisants, en tant qu'islamistes, en tant qu'antisémites avant même que nous ayons ouvert la bouche. »

Un ami palestinien qui s'inquiète chaque heure, chaque jour, pour sa famille à Gaza, me dit qu'il ne supporte plus de lire ou de regarder les médias allemands. "J'ai l'impression qu'ils me crachent constamment à la figure. »
Les Palestiniens en Allemagne (environ 200 000 dont une grande partie à Berlin), en particulier ceux de l'ancienne génération, ont appris que pour être acceptés dans la société allemande, ils devaient garder pour eux leurs souvenirs, leurs pensées et leurs sentiments à propos de la Palestine. Après le 7 octobre, ils ont compris que cela ne suffit pas. Depuis ce jour d'atrocités commises par le Hamas contre des civils israéliens, les Palestiniens (Arabes, Musulmans et autres personnes vaguement associées) sont contraints de comprendre qu'en tant que Palestiniens (Arabes, etc.) en Allemagne, ils font l'objet d'une suspicion générale. Quoi qu'ils disent ou fassent.
Les médias allemands, les hommes politiques de tous bords, la société en général savent, même si c'est de manière inconsciente, que les Palestiniens ne peuvent pas être d'accord avec ce que la politique israélienne leur inflige.
Et voilà une belle concession : Nous pourrions envisager de leur offrir généreusement - en dépit de ce que nous ne pouvons malheureusement pas nier comme étant problématique à leur sujet - un billet d'entrée à la superpuissance morale qu'est notre Allemagne. La seule condition pour obtenir ce billet : qu'ils signent une déclaration réaffirmant le droit d'Israël à exister. [4] Est-ce trop demander ?

Une amie allemande qui m'est très chère me dit : Mais en tant qu'Allemands, n'avons-nous pas une responsabilité particulière ? (Je me retiens et ne lui crie pas dessus : ... une responsabilité particulière de permettre et de participer au meurtre et au nettoyage ethnique du plus grand nombre possible de Palestiniennes et Palestiniens ?!)

J'abandonne. Je ne parviendrai pas à la convaincre, ma chère amie allemande. Je connais la logique interne de son raisonnement, qui va +/- comme ceci : que pouvons-nous faire, bons Allemands qui s'efforcent d'assumer la responsabilité des crimes de nos grands-parents ? Que pouvons-nous faire, une fois que cette responsabilité a été définie comme un soutien inconditionnel à Israël - quoi qu'il arrive ?

Il est déconcertant de constater que les Bildungsbürger allemands, ceux qui bénéficient de toutes les possibilités d'une bonne éducation, qui s'informent par le biais de médias sérieux et qui se considèrent comme des citoyens critiques, ne peuvent pas ou ne veulent pas décrypter les motivations très évidentes des relations étroites entre Israël et l'Allemagne. Par conséquent, ils ne prennent pas en compte les incitations triviales de la politique allemande à maintenir des relations particulièrement étroites avec Israël, ce qui inclut bien sûr d'aider à prendre en charge les préoccupations sérieuses des États partenaires, en l'occurrence le problème majeur d'Israël : les Palestiniens, qui n'ont toujours pas disparu et ne sont toujours pas prêts à renoncer à leurs droits.

Il existe des raisons banales pour lesquelles Israël (et son principal problème non résolu) ne disparaît jamais complètement de l'actualité et de l'attention politique en Allemagne. Ottfried Nassauer, spécialiste allemand des études sur la paix, a écrit que David Ben Gourion et Konrad Adenauer, considérant la coopération comme mutuellement bénéfique, se sont empressés de conclure une alliance officieuse, des années avant l'établissement de relations diplomatiques entre les deux jeunes États. La RFA a "généreusement" financé Israël dans le cadre des réparations que l'Allemagne de l'Ouest était prête à payer, réparations qui ne sont pratiquement jamais allées aux citoyens israéliens qui avaient survécu à l'Holocauste, mais plutôt au renforcement militaire de l'État.

En retour, Israël a gracieusement fermé les yeux sur les bonnes relations de la jeune République fédérale avec les États arabes, ennemis d'Israël. Ces relations amicales reposaient bien entendu aussi sur des considérations pragmatiques. Mais surtout, Israël a soutenu l'État ouest-allemand qui luttait pour sa reconnaissance sur la scène internationale en l'exonérant des fautes commises récemment par son embarrassant prédécesseur. C'est ainsi qu'a débuté une merveilleuse amitié reposant sur des intérêts communs.

Comme dans toutes les relations interétatiques, ce sont des considérations pragmatiques de ce type qui constituent les motifs décisifs pour se rapprocher ou rester irréconciliables. Pourquoi n'en irait-il pas de même pour les relations germano-israéliennes ?

Le pragmatisme est généralement habillé d'une sorte de kitsch identitaire afin de faire battre les cœurs plus vite. La honte et l'horreur ressenties autrefois par de nombreux Allemands face aux crimes commis par eux ou par leurs ancêtres directs ont été transformées en idéologie d'État et, en tant que telle, hermétique, stéréotypée, à l'abri de la réflexion ou de la critique, surtout après que l'Allemagne soit redevenue une superpuissance.

Ce genre grossier de kitsch immunise contre la pensée indépendante, mais aussi contre l'empathie. Les Palestiniens, mais aussi les Israéliens vivant en Allemagne, sont aujourd'hui choqués par le manque d'empathie de leur entourage allemand. Presque personne ne leur demande : "Comment allez-vous, comment va ta famille ? Est-ce que l'un de tes proches est touché ?"
Une idéologie comme celle qui sous-tend la "solidarité inconditionnelle avec Israël" (solidarité avec un État ?) tend à réduire les pensées et les émotions, à les uniformiser. Cette idéologie s'inscrit dans le cadre d'une identité nationale allemande suffisante. Et elle empêche plutôt une exploration en profondeur de ce que la culpabilité historique pourrait signifier en termes de responsabilité actuelle.

Une fraction considérable des populations d‘autres pays estime que la définition que l'État d'Israël se donne de lui-même est juste et valable : Israël est le refuge des Juifs du monde, qui ont été et seront menacés, éternellement et partout (ailleurs). On trouve également de nombreuses personnes dans le monde qui sont convaincues que les politiques israéliennes d'occupation, d'ethnocratie, de ségrégation et les campagnes sans merci contre les civils palestiniens sont justifiées, voire nécessaires. Dans ces pays, comme par exemple la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et d'autres, vous trouverez - sans surprise - des politiciens et des adhérents de l'extrême droite parmi ces "partisans inconditionnels", mais aussi des conservateurs, des néolibéraux ou des sociaux-démocrates.

En revanche, les partis de gauche, les syndicats, les mouvements antiracistes, les militants des droits de l'homme, les anarchistes etc. du monde entier soutiendraient évidemment les droits des Palestiniens, c'est-à-dire l'égalité des droits dans tout Israël-Palestine - comme partout ailleurs - tout en rejetant - logiquement - l'antisémitisme.

Les gauchistes, antiracistes, syndicalistes, écologistes et autres progressistes allemands ont au contraire choisi de se glisser sous un parapluie qui les protège du travail d'empathie et du travail de réflexion. De quoi est fait ce "parapluie", que représente-t-il ? Traduit en mots, ce parapluie signifie : Nous, l'Allemagne, sommes la superpuissance morale par excellence, qui, après avoir commis le crime le plus horrible jamais commis, incomparable à tout autre crime - nous avons fait nos devoirs et continuons à les faire, courageusement, méticuleusement, un exemple brillant pour le monde. Comment cela se fait-il ? Non pas, comme on pourrait le supposer, en protégeant inconditionnellement la dignité humaine, les droits de l'homme tels que stipulés à l'article 1 de la Loi Fondamentale [5] allemande, mais en soutenant inconditionnellement un État, Israël. Les personnes rassemblées sous ce parapluie ne semblent même pas se soucier de savoir avec qui elles se frottent : l'AfD et, en général, la droite politique.

La quasi-totalité de la société allemande, les médias, les intellectuels, les hommes politiques, c'est-à-dire tous les partis, de l'extrême droite à l'extrême gauche, ont donc opté pour le parapluie, notre Allemagne exclusive, notre Heimat idéologique. Là, ou on est chez soi.

Il semble qu'il y ait un fort gain émotionnel dans cette option.

Les yeux fermés dans le ravissement, dans l'obéissance anticipée et lascive, dans la droiture grandiose et agréable, ces Allemands suivent l'idéologie nationale selon laquelle ils sont les citoyens fiers de la superpuissance morale, supérieure à toutes les autres.

En tant que superpuissance morale que nous sommes, nous, l'Allemagne, nous pouvons, non, nous devons exiger, sans pitié, sans condition : Bombardez-les ! Détruisez-les ! Les barbares, les antisémites ! Et bien sûr - nous ne sommes pas inhumains - bien sûr, il devrait y avoir des couloirs humanitaires pour les femmes et les enfants, pour les civils innocents qui sont utilisés comme boucliers humains par leurs pères-maris-frères-cousins-terroristes.
Les "couloirs humanitaires" - attardez-vous un instant à l'intérieur... imaginez-vous peut-être, avec beaucoup d'autres, serrés dans un couloir spatio-temporel aussi étroit, avec la peur de l'abîme qui peut s'ouvrir devant vous à tout moment, la peur au ventre et l'horreur qui vous attend au bout du "couloir"... Il suffit de s'y imaginer un court instant.

Aujourd'hui, celles et ceux qui sont passés par un ou plusieurs de ces couloirs humanitaires à Gaza et celles et ceux qui ont survécu, ont continué à avancer, toujours plus au sud, d'une "zone de sécurité" à l'autre, d'un camp de tentes „sécurisé“ sur une décharge à Khan Younis, bientôt en flammes après avoir été bombardé, jusqu'aux rues „sécurisées“ de Rafah, sans toit, sans nourriture, mais avec de la pluie, de la saleté et du froid. Et si elles et ils ont survécu, si elles et ils parviennent encore à se lever, à marcher, à porter leurs bébés, elles et ils se dirigent vers la prochaine "zone de sécurité", de retour vers le Nord peut-être ? Vers la côte, où, disent-ils, de la nourriture pourrait arriver ? Vers "l'avant-dernière étape de la marche du génocide israélien". [6]

Notre allié doit bien entendu poursuivre son action comme prévu et nous devons donc le soutenir sans faille. Le droit international humanitaire doit être pris en compte, de sorte que ce qui doit être exécuté sans pitié par notre allié pour sa défense puisse être et sera soutenu par nous d'une manière moralement irréprochable.

Encadré et amorti en termes humanitaires.

Les militaires israéliens demandent depuis longtemps l'avis d'experts en droit international avant de lancer une attaque. Cela a généralement été le cas lorsqu'Israël a bombardé la bande de Gaza, non sans avoir largué peu avant des tracts sur les zones densément peuplées afin d'avertir ceux qui allaient être bombardés de l'imminence de l'opération. Quittez vos maisons immédiatement, disaient les tracts, ou vous serez touchés. Ceux qui restaient à l'intérieur et survivaient étaient bien sûr considérés comme des terroristes. L'armée la plus morale du monde ne s'attaque qu'aux infrastructures terroristes. [7]

Mais ... où aller quand il pleut des tracts au-dessus de votre quartier, puis, immédiatement après, des bombes ?

Dans la guerre contre le peuple de Gaza à laquelle nous assistons toustes en temps réel, tout comme au cours d'autres « massacres télévisés » [8] auparavant, nous entendons également Israël avertir celles et ceux qu'il va bombarder, tirer, écraser. A suivre. Maintenant. Nous entendons qu'on leur demande de partir pour leur propre protection, aussi vite que possible ou même plus vite, de quitter le bout de chemin de terre, la tente de fortune, les ruines.

De partir. Et ne pas revenir.

Cela n'en vaut pas la peine. Impossible, de toute façon.

La gigantesque vendetta n'a laissé aucune possibilité de retour dans la majeure partie du nord et dans toute la bande de Gaza. Disparu. Tabula rasa. Des champs de ruines. Décombres. La mort.

Sous les gravats :
Les jouets de nos enfants.

Les photos de nos morts, ceux qui ont péri lors des bombardements précédents.

Nos casseroles, nos poêles, nos tasses, nos assiettes.

Les plateaux sur lesquels étaient servis le riz et le poulet parfumés.

Nos morts. La théière de grand-mère. Ses poèmes.

La robe de mariée de Reem, qu'elle n'a pas eu l'occasion de porter.

Où est-elle d'ailleurs !

Et le cartable de ma petite sœur. Les livres.

Les morts.

Les morts. Les otages. Les morts. Les prisonniers. Les morts. Les poètes.

Oubliez-les. Toutes.Tous.

Oubliez tout.

N'oublions jamais ! Aucune, aucun. Jamais.

Sophia Deeg

Illustration : Halima Aziz


[1] Ce « tout » est devenu le mot de code pour « y compris et principalement l'antisémitisme lié à Israël »

[2] The numbers given by the Hamas lead Health Ministry in Gaza are considered reliable – even by the IDF : Israeli intel confirms Gaza health ministry stats 'reliable' (newarab.com)

[4] Comme d'autres gouvernements de certains Länder,le gouvernement noir-vert du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie veut obtenir, par le biais d'une initiative du Conseil fédéral, que la reconnaissance du droit à l'existence d'Israël devienne une condition préalable à la naturalisation en Allemagne.

[5] Article 1 [Dignité de l'être humain, caractère obligatoire des droits fondamentaux pour la puissance publique] (1) La dignité de l'être humain est intangible. Tous les pouvoirs publics ont l'obligation de la respecter et de la protéger. (2) En conséquence, le peuple allemand reconnaît à l'être humain des droits inviolables et inaliénables comme fondement de toute communauté humaine, de la paix et de la justice dans le monde.

[6] Rafah : The penultimate step in Israel's march of genocide. - JVP (jewishvoiceforpeace.org)

Si seulement...

Par : dev
8 avril 2024 à 18:20

Si seulement ce que j'ai écrit pour la première fois en décembre 2023 n'était plus d'actualité trois mois plus tard ! Si seulement le cauchemar était derrière nous. Si seulement les habitants de Gaza s‘en réveillaient ! - Mais se réveiller dans quel présent post-génocidaire ? Quel avenir ? Je n'ose pas l'imaginer...
Si seulement il n'y avait pas que les chiffres à actualiser chaque jour. Le nombre de morts... sans compter ceux qui sont déjà condamnés à mourir par manque de nourriture, d'eau, de médicaments, de tout. À l'heure où j'écris ces lignes.

Il y a un pays, une société qui commence à se sentir légèrement mal à l'aise face à tout cela - dans le meilleur des cas. C'est la société allemande où sa majorité, en accord avec ses représentants politiques, les médias et le monde universitaire. Outre ce léger malaise, les Allemands sont sûrs d'eux dans leur soutien inconditionnel à la campagne génocidaire d'Israël contre Gaza.

En ce qui concerne la Palestine/Israël, une idéologie nationale-identitaire omniprésente empêche la plupart des Allemands de penser par eux-mêmes, c'est-à-dire de penser tout court. Et de ressentir de l'empathie.

En Allemagne, le "conflit du Proche-Orient" ne disparaît pratiquement jamais de l'actualité : "les deux parties", "compliqué", "terreur", "droit à l'existence"(d'Israel, évidemment), "responsabilité particulière de l'Allemagne", "contre toute forme d'antisémitisme" [1]...

Dans leur dernier ouvrage, deux universitaires allemands acclamés, qui jouent un rôle de premier plan dans la production de ce tissu grossier de bouts d'argumentation répétés mécaniquement, se demandent de manière suggestive, ainsi qu'à leurs lecteurs, pourquoi les Palestiniens et leurs partisans font constamment un tel tapage autour de "ce conflit" et des victimes collatérales palestiniens.

Dans une note de bas de page, ils comparent le nombre de personnes tuées lors de l'opération militaire israélienne "Plomb durci" contre la bande de Gaza en 2008/2009 - "un peu plus de 1000" - avec le nombre considérablement plus élevé de victimes - 800 000 à 1 million - dans le génocide au Rwanda (1995) et dans d'autres guerres ou "situations" ailleurs dans lesquelles "des violations des droits de l'homme se sont produites". Selon les auteurs, ces drames reçoivent beaucoup moins d'attention en Allemagne que les "un peu plus de 1 000" Palestiniens qui sont morts en 2008/09 (selon les chiffres israéliens, c'étaient 1116, selon l'organisation palestinienne des droits de l'homme PCHR 1417 - voilà pour le qualificatif "un peu plus de").

Que suggèrent les auteurs, puisque dans le même contexte, ils se réfèrent à la „théorie des 3 D“ créée en 2003 par Natan Sharansky, un homme politique israélien ? - L'un des trois D de cette "théorie", qui a été utilisée en Allemagne pendant des années comme base pour distinguer la critique légitime de la politique israélienne de l'antisémitisme, fait référence au "double standard" : Si Israël est évalué selon des critères différents, c'est-à-dire plus élevés et plus stricts que ceux appliqués à d'autres États et à leur politique, il s'agit alors, selon M. Sharansky, d'antisémitisme. Une personne réfléchie pourrait se demander comment, précisémment, des propos sur la politique d'un État seraient liées à une forme de racisme. Cela ne fonctionne que par des amalgames – entre l‘État et ses citoyens, entre une éthnie assumée ou construit et cet État. Et c'est ce que M. Sharansky nous apprend : la politique de l'État d'Israel est une affaire juive. Et si cet État commettait un crime, disons un génocide – ce serait alors un „crime juif“ d'après M. Sharansky et toustes celles et ceux qui suivent sa logique ?

Voilà donc ce que nos masterminds allemands en matière d'"antisémitisme lié à Israël" (en liaison avec M. Sharansky) veulent suggérer avec leurs jeux de chiffres cyniques : Les Palestiniens et leurs partisans ne font tant d'histoires à propos des victimes palestiniennes que parce qu'ils sont - du moins tendanciellement - antisémites.

Au cours des mois qui se sont écoulés depuis le début de la guerre contre la population de Gaza, qui a tué jusqu'à présent (2024-03-26) plus de 32 000 civils [2] - je me demande si le nombre de morts actuel semble suffisamment remarquable pour les auteurs du livre susmentionné (et désormais distribué par l'Agence Fédérale pour l'Éducation Civique) pour concéder - au moins à la communauté palestinienne en Allemagne à s‘indigner.

Certains d'entre eux sont nés et ont grandi en Allemagne et sont citoyens allemands, mais pas automatiquement. D'autres n'ont pas de passeport, ont été et sont apatrides et dans l'incertitude depuis toujours, "entreposés" [3] , comme le dit l'anthropologue/activiste israélien Jeff Halper.

En tant que Palestiniens de l'une ou l'autre catégorie, ils sont profondément concernés par ce que leurs grands-parents, leurs parents, leurs proches en Palestine ont subi et subissent en conséquence de la politique d'Israël. Depuis toutes ces années. Et depuis octobre dernier, c'est pire que jamais...

Une voisine, née et élevée à Berlin, petite-fille de réfugiés palestiniens, me dit qu'elle ne se sent pas vue, qu'elle se sent rejetée, presque méprisée par ses collègues ou voisins allemands. Elle comprend à leurs gestes, à la façon dont ils la regardent, qu'ils ne veulent pas entendre un mot de sa part sur Gaza. « Nous sommes diabolisés en tant que terroristes ou sympathisants, en tant qu'islamistes, en tant qu'antisémites avant même que nous ayons ouvert la bouche. »

Un ami palestinien qui s'inquiète chaque heure, chaque jour, pour sa famille à Gaza, me dit qu'il ne supporte plus de lire ou de regarder les médias allemands. "J'ai l'impression qu'ils me crachent constamment à la figure. »
Les Palestiniens en Allemagne (environ 200 000 dont une grande partie à Berlin), en particulier ceux de l'ancienne génération, ont appris que pour être acceptés dans la société allemande, ils devaient garder pour eux leurs souvenirs, leurs pensées et leurs sentiments à propos de la Palestine. Après le 7 octobre, ils ont compris que cela ne suffit pas. Depuis ce jour d'atrocités commises par le Hamas contre des civils israéliens, les Palestiniens (Arabes, Musulmans et autres personnes vaguement associées) sont contraints de comprendre qu'en tant que Palestiniens (Arabes, etc.) en Allemagne, ils font l'objet d'une suspicion générale. Quoi qu'ils disent ou fassent.
Les médias allemands, les hommes politiques de tous bords, la société en général savent, même si c'est de manière inconsciente, que les Palestiniens ne peuvent pas être d'accord avec ce que la politique israélienne leur inflige.
Et voilà une belle concession : Nous pourrions envisager de leur offrir généreusement - en dépit de ce que nous ne pouvons malheureusement pas nier comme étant problématique à leur sujet - un billet d'entrée à la superpuissance morale qu'est notre Allemagne. La seule condition pour obtenir ce billet : qu'ils signent une déclaration réaffirmant le droit d'Israël à exister. [4] Est-ce trop demander ?

Une amie allemande qui m'est très chère me dit : Mais en tant qu'Allemands, n'avons-nous pas une responsabilité particulière ? (Je me retiens et ne lui crie pas dessus : ... une responsabilité particulière de permettre et de participer au meurtre et au nettoyage ethnique du plus grand nombre possible de Palestiniennes et Palestiniens ?!)

J'abandonne. Je ne parviendrai pas à la convaincre, ma chère amie allemande. Je connais la logique interne de son raisonnement, qui va +/- comme ceci : que pouvons-nous faire, bons Allemands qui s'efforcent d'assumer la responsabilité des crimes de nos grands-parents ? Que pouvons-nous faire, une fois que cette responsabilité a été définie comme un soutien inconditionnel à Israël - quoi qu'il arrive ?

Il est déconcertant de constater que les Bildungsbürger allemands, ceux qui bénéficient de toutes les possibilités d'une bonne éducation, qui s'informent par le biais de médias sérieux et qui se considèrent comme des citoyens critiques, ne peuvent pas ou ne veulent pas décrypter les motivations très évidentes des relations étroites entre Israël et l'Allemagne. Par conséquent, ils ne prennent pas en compte les incitations triviales de la politique allemande à maintenir des relations particulièrement étroites avec Israël, ce qui inclut bien sûr d'aider à prendre en charge les préoccupations sérieuses des États partenaires, en l'occurrence le problème majeur d'Israël : les Palestiniens, qui n'ont toujours pas disparu et ne sont toujours pas prêts à renoncer à leurs droits.

Il existe des raisons banales pour lesquelles Israël (et son principal problème non résolu) ne disparaît jamais complètement de l'actualité et de l'attention politique en Allemagne. Ottfried Nassauer, spécialiste allemand des études sur la paix, a écrit que David Ben Gourion et Konrad Adenauer, considérant la coopération comme mutuellement bénéfique, se sont empressés de conclure une alliance officieuse, des années avant l'établissement de relations diplomatiques entre les deux jeunes États. La RFA a "généreusement" financé Israël dans le cadre des réparations que l'Allemagne de l'Ouest était prête à payer, réparations qui ne sont pratiquement jamais allées aux citoyens israéliens qui avaient survécu à l'Holocauste, mais plutôt au renforcement militaire de l'État.

En retour, Israël a gracieusement fermé les yeux sur les bonnes relations de la jeune République fédérale avec les États arabes, ennemis d'Israël. Ces relations amicales reposaient bien entendu aussi sur des considérations pragmatiques. Mais surtout, Israël a soutenu l'État ouest-allemand qui luttait pour sa reconnaissance sur la scène internationale en l'exonérant des fautes commises récemment par son embarrassant prédécesseur. C'est ainsi qu'a débuté une merveilleuse amitié reposant sur des intérêts communs.

Comme dans toutes les relations interétatiques, ce sont des considérations pragmatiques de ce type qui constituent les motifs décisifs pour se rapprocher ou rester irréconciliables. Pourquoi n'en irait-il pas de même pour les relations germano-israéliennes ?

Le pragmatisme est généralement habillé d'une sorte de kitsch identitaire afin de faire battre les cœurs plus vite. La honte et l'horreur ressenties autrefois par de nombreux Allemands face aux crimes commis par eux ou par leurs ancêtres directs ont été transformées en idéologie d'État et, en tant que telle, hermétique, stéréotypée, à l'abri de la réflexion ou de la critique, surtout après que l'Allemagne soit redevenue une superpuissance.

Ce genre grossier de kitsch immunise contre la pensée indépendante, mais aussi contre l'empathie. Les Palestiniens, mais aussi les Israéliens vivant en Allemagne, sont aujourd'hui choqués par le manque d'empathie de leur entourage allemand. Presque personne ne leur demande : "Comment allez-vous, comment va ta famille ? Est-ce que l'un de tes proches est touché ?"
Une idéologie comme celle qui sous-tend la "solidarité inconditionnelle avec Israël" (solidarité avec un État ?) tend à réduire les pensées et les émotions, à les uniformiser. Cette idéologie s'inscrit dans le cadre d'une identité nationale allemande suffisante. Et elle empêche plutôt une exploration en profondeur de ce que la culpabilité historique pourrait signifier en termes de responsabilité actuelle.

Une fraction considérable des populations d‘autres pays estime que la définition que l'État d'Israël se donne de lui-même est juste et valable : Israël est le refuge des Juifs du monde, qui ont été et seront menacés, éternellement et partout (ailleurs). On trouve également de nombreuses personnes dans le monde qui sont convaincues que les politiques israéliennes d'occupation, d'ethnocratie, de ségrégation et les campagnes sans merci contre les civils palestiniens sont justifiées, voire nécessaires. Dans ces pays, comme par exemple la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et d'autres, vous trouverez - sans surprise - des politiciens et des adhérents de l'extrême droite parmi ces "partisans inconditionnels", mais aussi des conservateurs, des néolibéraux ou des sociaux-démocrates.

En revanche, les partis de gauche, les syndicats, les mouvements antiracistes, les militants des droits de l'homme, les anarchistes etc. du monde entier soutiendraient évidemment les droits des Palestiniens, c'est-à-dire l'égalité des droits dans tout Israël-Palestine - comme partout ailleurs - tout en rejetant - logiquement - l'antisémitisme.

Les gauchistes, antiracistes, syndicalistes, écologistes et autres progressistes allemands ont au contraire choisi de se glisser sous un parapluie qui les protège du travail d'empathie et du travail de réflexion. De quoi est fait ce "parapluie", que représente-t-il ? Traduit en mots, ce parapluie signifie : Nous, l'Allemagne, sommes la superpuissance morale par excellence, qui, après avoir commis le crime le plus horrible jamais commis, incomparable à tout autre crime - nous avons fait nos devoirs et continuons à les faire, courageusement, méticuleusement, un exemple brillant pour le monde. Comment cela se fait-il ? Non pas, comme on pourrait le supposer, en protégeant inconditionnellement la dignité humaine, les droits de l'homme tels que stipulés à l'article 1 de la Loi Fondamentale [5] allemande, mais en soutenant inconditionnellement un État, Israël. Les personnes rassemblées sous ce parapluie ne semblent même pas se soucier de savoir avec qui elles se frottent : l'AfD et, en général, la droite politique.

La quasi-totalité de la société allemande, les médias, les intellectuels, les hommes politiques, c'est-à-dire tous les partis, de l'extrême droite à l'extrême gauche, ont donc opté pour le parapluie, notre Allemagne exclusive, notre Heimat idéologique. Là, ou on est chez soi.

Il semble qu'il y ait un fort gain émotionnel dans cette option.

Les yeux fermés dans le ravissement, dans l'obéissance anticipée et lascive, dans la droiture grandiose et agréable, ces Allemands suivent l'idéologie nationale selon laquelle ils sont les citoyens fiers de la superpuissance morale, supérieure à toutes les autres.

En tant que superpuissance morale que nous sommes, nous, l'Allemagne, nous pouvons, non, nous devons exiger, sans pitié, sans condition : Bombardez-les ! Détruisez-les ! Les barbares, les antisémites ! Et bien sûr - nous ne sommes pas inhumains - bien sûr, il devrait y avoir des couloirs humanitaires pour les femmes et les enfants, pour les civils innocents qui sont utilisés comme boucliers humains par leurs pères-maris-frères-cousins-terroristes.
Les "couloirs humanitaires" - attardez-vous un instant à l'intérieur... imaginez-vous peut-être, avec beaucoup d'autres, serrés dans un couloir spatio-temporel aussi étroit, avec la peur de l'abîme qui peut s'ouvrir devant vous à tout moment, la peur au ventre et l'horreur qui vous attend au bout du "couloir"... Il suffit de s'y imaginer un court instant.

Aujourd'hui, celles et ceux qui sont passés par un ou plusieurs de ces couloirs humanitaires à Gaza et celles et ceux qui ont survécu, ont continué à avancer, toujours plus au sud, d'une "zone de sécurité" à l'autre, d'un camp de tentes „sécurisé“ sur une décharge à Khan Younis, bientôt en flammes après avoir été bombardé, jusqu'aux rues „sécurisées“ de Rafah, sans toit, sans nourriture, mais avec de la pluie, de la saleté et du froid. Et si elles et ils ont survécu, si elles et ils parviennent encore à se lever, à marcher, à porter leurs bébés, elles et ils se dirigent vers la prochaine "zone de sécurité", de retour vers le Nord peut-être ? Vers la côte, où, disent-ils, de la nourriture pourrait arriver ? Vers "l'avant-dernière étape de la marche du génocide israélien". [6]

Notre allié doit bien entendu poursuivre son action comme prévu et nous devons donc le soutenir sans faille. Le droit international humanitaire doit être pris en compte, de sorte que ce qui doit être exécuté sans pitié par notre allié pour sa défense puisse être et sera soutenu par nous d'une manière moralement irréprochable.

Encadré et amorti en termes humanitaires.

Les militaires israéliens demandent depuis longtemps l'avis d'experts en droit international avant de lancer une attaque. Cela a généralement été le cas lorsqu'Israël a bombardé la bande de Gaza, non sans avoir largué peu avant des tracts sur les zones densément peuplées afin d'avertir ceux qui allaient être bombardés de l'imminence de l'opération. Quittez vos maisons immédiatement, disaient les tracts, ou vous serez touchés. Ceux qui restaient à l'intérieur et survivaient étaient bien sûr considérés comme des terroristes. L'armée la plus morale du monde ne s'attaque qu'aux infrastructures terroristes. [7]

Mais ... où aller quand il pleut des tracts au-dessus de votre quartier, puis, immédiatement après, des bombes ?

Dans la guerre contre le peuple de Gaza à laquelle nous assistons toustes en temps réel, tout comme au cours d'autres « massacres télévisés » [8] auparavant, nous entendons également Israël avertir celles et ceux qu'il va bombarder, tirer, écraser. A suivre. Maintenant. Nous entendons qu'on leur demande de partir pour leur propre protection, aussi vite que possible ou même plus vite, de quitter le bout de chemin de terre, la tente de fortune, les ruines.

De partir. Et ne pas revenir.

Cela n'en vaut pas la peine. Impossible, de toute façon.

La gigantesque vendetta n'a laissé aucune possibilité de retour dans la majeure partie du nord et dans toute la bande de Gaza. Disparu. Tabula rasa. Des champs de ruines. Décombres. La mort.

Sous les gravats :
Les jouets de nos enfants.

Les photos de nos morts, ceux qui ont péri lors des bombardements précédents.

Nos casseroles, nos poêles, nos tasses, nos assiettes.

Les plateaux sur lesquels étaient servis le riz et le poulet parfumés.

Nos morts. La théière de grand-mère. Ses poèmes.

La robe de mariée de Reem, qu'elle n'a pas eu l'occasion de porter.

Où est-elle d'ailleurs !

Et le cartable de ma petite sœur. Les livres.

Les morts.

Les morts. Les otages. Les morts. Les prisonniers. Les morts. Les poètes.

Oubliez-les. Toutes.Tous.

Oubliez tout.

N'oublions jamais ! Aucune, aucun. Jamais.

Sophia Deeg

Illustration : Halima Aziz


[1] Ce « tout » est devenu le mot de code pour « y compris et principalement l'antisémitisme lié à Israël »

[2] The numbers given by the Hamas lead Health Ministry in Gaza are considered reliable – even by the IDF : Israeli intel confirms Gaza health ministry stats 'reliable' (newarab.com)

[4] Comme d'autres gouvernements de certains Länder,le gouvernement noir-vert du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie veut obtenir, par le biais d'une initiative du Conseil fédéral, que la reconnaissance du droit à l'existence d'Israël devienne une condition préalable à la naturalisation en Allemagne.

[5] Article 1 [Dignité de l'être humain, caractère obligatoire des droits fondamentaux pour la puissance publique] (1) La dignité de l'être humain est intangible. Tous les pouvoirs publics ont l'obligation de la respecter et de la protéger. (2) En conséquence, le peuple allemand reconnaît à l'être humain des droits inviolables et inaliénables comme fondement de toute communauté humaine, de la paix et de la justice dans le monde.

[6] Rafah : The penultimate step in Israel's march of genocide. - JVP (jewishvoiceforpeace.org)

Au coeur de la macronie

Par : dev
1 avril 2024 à 19:12

Alors que Bruno Le Maire, ministre de l'Économie, s'apprête à publier La Voie Française (Flammarion, 2024), nous avons décidé de publier un entretien que nous avions mené avec lui en juin 2023 à propos de ses ouvrages antérieurs. Ayant d'abord égaré l'enregistrement puis ayant dû concéder que son intérêt était très limité, nous avions renoncé à le diffuser. Après réflexion, nous ne voulions pas le laisser dans nos cartons.

Précisons d'emblée qu'il ne s'agissait pas d'une interview habituelle. Le ministre de l'économie ne s'est pas déplacé dans nos bureaux, et n'a pas souhaité que la rencontre soit filmée. L'entretien s'est donc tenu dans son bureau à Bercy. Au reste, la lecture de son dernier roman, Fugue américaine, ne nous avait pas suffisamment enthousiasmé pour que nous le sollicitions nous-mêmes pour un lundisoir. C'est donc M. Le Maire qui, par l'intermédiaire d'une connaissance commune, a émis le souhait de nous rencontrer.
S'il y eut dans cet échange quelque chose qui reste proche de la tonalité des entretiens que nous avons l'habitude de réaliser, elle réside dans son caractère que M. Le Maire a voulu informel : une discussion à bâtons rompus sur la démocratie.
Quelques mois après cette rencontre dont nous avions conclu qu'il n'y avait finalement rien à en dire ou publier, nous nous sommes finalement laissé tenter par cette rétrospective description du néant.

La curiosité du ministre avait été piquée par la lecture inopinée d'une circulaire interne intitulée : « Pourquoi la réforme des retraites a-t-elle engendré un tel mouvement de contestation, en 9 réponses subjectives et partielles ». Ce document de travail avait été intercepté par une connaissance interlope et transmise au Président de la République. Sans que nous sachions exactement comment, M. Le Maire était parvenu lui aussi à en obtenir copie. Il va sans dire que nous avons été surpris par tant d'intérêt et que nous avons longuement tergiversé avant d'accepter l'invitation et la rencontre. Mais comme tout défi mérite d'être relevé nous avons décidé de saisir l'opportunité et nous sommes plongés dans sa prose et ses cauchemars, dans les divagations monarchiques de celui qui affirme à un archipel préférer un empire [1]. La lecture attentive de ses quatorze ouvrages, essais et romans, a fini par nous rendre presque familier cet homme et ses combats [2], qui comme « toutes les falaises écrasées de soleil », a bien sûr ses « replis d'ombre » [3], mais qui, parce qu'il refuse catégoriquement de « faire de la politique sans idéal » [4], et qu'il n'est « candidat à rien », se dépeint avant tout comme « un homme libre » [5].

De mémoire, portrait et reportage

Bruno Le Maire a bien sûr un agenda de ministre. La date de l'entrevue avait donc été fixée longtemps à l'avance et nous concoctons minutieusement l'entretien, tout en nous préparant à l'idée qu'il n'aurait peut-être pas lieu. Par une belle journée de juin, nous nous retrouvons quelques heures avant le rendez-vous, avec des vêtements qui ne nous ressemblent pas et des chaussures qui nous font mal aux pieds, puis nous marchons jusqu'au ministère de l'économie. On se demande souvent à quoi peut ressembler le cœur du pouvoir, est-il noir, froid, cravaté ou glacé ? Les vérifications d'usage faites auprès de la sécurité, on nous remet le précieux sésame « Droit d'accès aux cabinets ministériels ». A peine engagés dans l'immense cour intérieure coupée du monde, nous découvrons un univers surprenant et polymorphe au carrefour de la kermesse d'école, de l'EVJF et d'un séminaire HEC. Dans un coin sur une estrade, des saltimbanques jouent de la musique pendant que des employés traversent des chapiteaux pour y passer un test covid ou acheter une reproduction bon marché d'oeuvre d'art. Des queues s'étalent devant les nombreux Food Trucks, des chaises d'écoliers sont éparpillées dans l'herbe, des coureurs essouflés préparent un semi-marathon.

Étourdis, nous rejoignons le dernier et ultime bâtiment, un homme affable et mieux habillé que nous est là pour nous appeler l'un des ascenceurs. Il est portier, vigile et garde du corps. Il nous amène jusque dans une salle d'attente qui ressemble à s'y méprendre à une salle de réunion d'hotel Ibis. On nous sert une eau pétillante ornée d'une belle tranche de citron. M. Bruno Le Maire va bientôt nous recevoir, nous relisons nos notes. Quelques minutes passent et nous sommes enfin invités à entrer dans le bureau. On nous propose à nouveau de l'eau. Il y a des grandes baies vitrées qui donnent sur la Seine, et la Tour Eiffel, le drapeau de la France et le drapeau de l'Europe, un accès par bateau direct, puis ascenseur, jusque dans le bureau. BLM nous invite à nous asseoir, et à entamer le dialogue.

Nous avions préparé une introduction et des questions, mais d'emblée le ton est donné : il n'est pas question de parler des réformes en cours, ou de ce qui se passe dans la rue. Il s'agit simplement de discuter.

Nous rencontrons un homme complexe, un homme qui aime la vie « plus que tout » , « cette vie si brève qu'elle doit au moins être utile, pleine de bruit et de fureur, mais douce. » [6] La douceur et les caresses, le soin, l'écoute et l'attention : autant de qualités que Bruno Le Maire loue dans ses écrits, mais qui, plus étonnant peut-être sont aussi d'après lui celles qui sont les plus nécessaires à toute crédibilité politique. « Plus essentielle que le courage », c'est l' « écoute » qui constitue dit-il la vertu politique cardinale [7], vertu qu'Emmanuel Macron — ce qu'on ne soupçonnerait peut-être pas au premier abord — incarne et met en œuvre : « Il est attentif aux autres, avec un soin dont je peux témoigner qu'il est réel. La lame froide a sa douceur. » [8] On se noierait presque dans autant de miel, comme on se noierait dans « son regard bleu sur lequel glissaient des éclats métalliques, comme un lac accablé de soleil dont il aurait été impossible, sous le scintillement des reflets, de percer la surface. » [9]

Un poète, et un homme de lettres, Bruno Le Maire, qui lit Valéry, Thomas Bernhard, Kafka et Saul Bellow, qui cite Barthes et s'interroge avec lui sur l'indéfectible lien qui unit le pouvoir et le langage : « si Barthes a raison, alors les responsables politiques les plus doués ont toujours su inventer une langue pour asseoir leur pouvoir. » [10] Pourtant « les mots s'éclipsent devant le pouvoir, comme ils s'éclipsent devant l'amour. Les deux ne se mesurent que par leur effet : tremblement, silence, angoisse ». Est-ce la langue du pouvoir, celle qui perce sous la surface, à laquelle nous nous adressons ? A la surface, une chose est certaine : qu'on soit poète ou homme d'état, la conquête du pouvoir exige d' « aimer plus que tout brûler des vaisseaux » [11].

Il est très grand, et ses yeux sont aussi bleus que les lacs accablés de soleil dont il rêve, glaçants, même si de la tendresse il en a pour ses enfants et leurs petits trains mécaniques qu'il ne faut jamais sacrifier. Si « aucun empire ne vaut la peine que l'on casse pour lui la poupée d'un enfant. Aucun idéal ne mérite le sacrifice d'un petit train mécanique », d'après le mot de Pessoa, la politique est la limite de l'idéal de celui qui affirme pourtant refuser de faire de la politique sans idéal [12]. La politique, à moins que ce ne soit le pouvoir, dont il reconnaît volontiers être l'heureux prisonnier : « Je me sens prisonnier des mécanismes du pouvoir, mais cet emprisonnement, puisque j'emploie le mot, me satisfait aussi. Mon existence y trouve son audace. Me voici le rouage d'une machine merveilleuse qui me broie. »

Bien sûr, dans la machine, il a des rêves de rois et de palais, revenant sans cesse « à ce moment de notre histoire où se construisit la monarchie absolue », toutes ses pensées occupées par « Mazarin, Louis XIII, Richelieu, Fouquet, Colbert et Louis XIV » [13]. Davantage peut-être que sa conviction selon laquelle « le rétablissement de l'autorité de l'Etat était l'une des condition du rétablissement de la France », c'est sur sa hantise de la « logorrhée révolutionnaire », son cauchemar avoué des « pulsions révolutionnaires » avec lesquelles renouerait dangereusement la France, que nous voulons le questionner. Lorsqu'on lit, dans ce qu'il écrit à propos du mouvement des Gilets Jaunes que, plus qu'un épiphénomène, sa violence est peut-être « une des manifestations récurrentes de la détresse occidentale, du manque de souffle de nos démocraties, de cet obscurantisme radical alimenté par des puissances étrangères, comme la Russie. » [14], on se souvient que le conspirationnisme est d'abord une pathologie du pouvoir.

Quand, après nous être longuement entretenus sur l'avenir de nos institutions, nous en arrivons finalement à évoquer la répression policière et ce dont elle est le revers, il acquiesce tout en nous rappelant sa peur-panique de l'insécurité. Il affirme en substance que la France est de droite et qu'il faut faire avec, et que si l'objectif est d'empêcher coute que coute l'arrivée au pouvoir du Rassemblement National, il faut prendre acte de ce fait que ses idées sont devenues majoritaires, et inciter ses électeurs à se rabattre sur la macronie. Nous lui demandons alors si le macronisme ne serait finalement pas un simple décalque du Rassemblement National.

Il s'agit probablement d'une qualité requise pour tenir le pouvoir : donner à chaque interlocuteur le sentiment d'adhérer à ses préoccupations et d'en partager les conclusions. Monsieur Le Maire s'est montré convaincu par l'essentiel de nos remarques et analyses quant à l'effondrement en cours. Mais ce qui a le plus suscité son enthousiasme furent nos réflexions sur l'endofascisation [15]sur ce qui serait la spécificité historique, peut-être, d'un fascisme à la française, ne s'imposant pas par la force depuis l'extérieur, mais provenant de l'intérieur de l'Etat lui-même. C'est aussi d'ailleurs ce qui justifie que nous publions cet entretien aujourd'hui : il s'intègre tout à fait dans notre série sur les nouveaux visages du fascisme.

Il trouve l'hypothèse très intéressante. « Oui, c'est possible. C'est très intéressant comme hypothèse. Je vais y réfléchir. »

C'est sur cette approbation que l'entretien se clôture, après une heure de palabre. Bruno Le Maire avait ensuite un autre rendez-vous : il devait aller écouter de la musique classique. Au moment de nous quitter, il dit souhaiter nous retrouver bientôt pour discuter davantage mais nous demande finalement de garder le contenu de l'entretien confidentiel. Si toute la discussion a été rigoureusement enregistrée au dictaphone, s'ouvre une question abyssale : notre parole vaut-elle davantage que celle d'un ministre, de l'économie de surcroît ?

Nous nous retrouvons sur le trottoir, devant le ministère, étrangement abattus par cette expérience d'une double vacuité.

UN LUNDISOIR AVEC BRUNO LE MAIRE

BLM : Bonjour, entrez. (Un photographe nous surprend et nous prend en photo). C'est pour mon agenda. Alors. Vous désirez quelque chose ? Café ? Eau gazeuse ? Eau gazeuse ? Très bien. Et un café pour ***. Bien. Bien. La demoiselle, asseyez-vous devant moi, voilà. Donc vous êtes les auteurs de la note sur les retraites. On ne va pas parler des retraites. La période est passée. (On entend : on a gagné). Je vous propose de parler des institutions. Sans plan, sans préparation. Une discussion à bâtons rompus. Quelqu'un veut commencer ? Quelles réformes des institutions seraient intéressantes selon vous ? Allez-y.
Lm (1) : (Exposé long et inaudible.) …de démocratiser, déverticaliser… Sur le modèle de la convention citoyenne pour le climat...
BLM : Oui, très bien, la convention citoyenne... Il faut reconnaître que… Qu'il y a une crise de nos institutions. Qu'il faut réformer l'État. Vous savez la politique est en train de changer. La politique, c'est la Star Academy. Il faut une personne qui incarne quelque chose. C'est un spectacle. En outre, avec l'Intelligence Artificielle, nous allons aller vers des sociétés de plus en plus émotionnelles. De plus en plus affectives. La politique, demain, consistera à faire usage de ces affects. La raison, on la déposera dans les algorithmes./dd>
Lm (2) : Ce que dit déjà la politique à la Renaissance, avec Machiavel.. L'usage des humeurs des grands et du peuple.

BLM : Un grand Machiavel. Un rusé. Mais la politique n'est pas qu'affaire de stratégie. Elle est affaire de transcendance. Il faut quelqu'un qui incarne l'émotion collective. C'est une affaire de personnalisation. Surtout à l'époque des réseaux sociaux. Personnifier, incarner. Incarner une transcendance qui aspire vers le haut.

Lm (2) : Cette incarnation est aussi un stratagème – la transcendance est moins un fait, posé là, comme ça, qu'un instrument par lequel, justement, résoudre le problème posé par le spectacle.

BLM : Bien entendu. Il faut de la stratégie. Mais l'incarnation, c'est important. Et vous, mademoiselle ? Que dîtes-vous ?
Lm (3) : Dans votre livre L'Ange et la Bête, vous dites, en citant Pessoa, que la pratique du pouvoir ne vaut pas de briser le petit train mécanique d'un enfant. Puis, immédiatement après, vous ajoutez : parfois il faut briser les petits trains. Combien de petits trains comptez-vous briser à l'avenir ?

BLM : Vous savez, la naïveté. Il faut chasser la naïveté. On brise des petits trains tous les jours. Mais on ne le dit pas. Si l'on ne brise pas ce petit train-là, c'est d'autres petits trains, les nôtres, qui risqueraient d'être brisés. Oui ?

Lm (2) : En ce qui concerne les petits trains et les institutions, il y a un texte, un texte de Walter Benjamin. Vous nous demandez comment réformer les institutions françaises. L'ami a proposé de démocratiser en s'appuyant sur le modèle de la convention citoyenne tirée au sort. Mais leurs propositions ne sont, ensuite, pas suivies. Pas écoutées. Leurs petits trains, les petits trains mécaniques de leurs idées démocratiquement assemblées, ont été brisés. Walter Benjamin dit que la question n'est pas d'aménager le train de l'histoire, de réformer le train de l'histoire. La question est : le train de l'histoire fonce droit dans un mur. Nous fonçons droit dans un mur. Il faut tirer la sonnette d'alarme. Sauter du train en marche. De plus en plus de gens se disent cela. Sauter du train, plutôt que d'aménager la première et la seconde classe. Je crois qu'à force de briser les petits trains, les gens ne croient plus au train.
BLM : Hummm... (Dans sa barbe qu'il n'a pas ) C'est la leçon des Gilets Jaunes… Les gens ont besoin de cette transcendance. Sans laquelle, ils se mettent à croire à n'importe quoi. Ils se font manipuler par des forces extérieures.
Lm (4) : Alors, oui, bon, ce qui est très intéressant avec les Gilets Jaunes, c'est que, j'ai un très bon ami, très brillant, un sociologue qui a rassemblé de nombreux témoignages, écouté pendant des heures des Gilets Jaunes, et il s'est aperçu qu'une petite anecdote, toujours la même, revenait de manière incessante. Les Gilets Jaunes, c'est pas la Russie, c'est pas la transcendance, c'est même pas, au fond, la question de l'essence ou quoi. Ce qu'a compris l'ami sociologue, c'est ça : la plupart des Gilets Jaunes, avant de se retrouver sur les Ronds-Points, avaient tous vécu cette petite expérience d'humiliation minimale : l'humiliation que mon ami sociologue appelle « l'humiliation Pizza Paï ». Pendant des années, chaque week-end, en gros, les gens amenaient leur famille à Pizza Paï. C'était un petit plaisir collectif, de fin de semaine, en famille. Sauf que, progressivement, eh bien, le prix de l'essence, l'inflation, la stagnation des salaires… ces gens ne pouvaient plus aller à Pizza Paï, manger une Pizza Paï en famille. Or, au début, c'était un drame tout personnel. Pour les parents, les papas, les mamans c'était une humiliation encore privée. « Papa, maman, pourquoi on va plus à Pizza Paï ? » demandent les enfants. Mais ça reste, en gros, dans le cercle étroit de la famille. Or, soudain, au début des Gilets Jaunes, les gens commencent à se parler. À se raconter leurs anecdotes de vie dure. Et ils se rendent compte que l'humiliation privée qu'ils ressentaient obscurément, qui leur faisait baisser la tête, mentir à leurs enfants, et se sentir inférieur aux autres, aux amis, aux collègues, ils se rendent compte que cette humiliation, ils ne sont pas les seuls à la ressentir, que cette humiliation, un, deux, trois, mille autres familles la vivent, et que ce n'est pas une question privée, mais une affaire commune, pas une humiliation privée, mais une humiliation commune. C'est là, je crois que l'hypothèse Pizza Paï joue à plein : le micro dégradation des conditions de dignité quotidienne, aller à Pizza Paï en famille, être digne, digne de ses enfants, digne du regard des autres, soudain, cette petite dégradation, se change en humiliation collective, les anecdotes se multiplient, et juste, ça suffit, on veut bien travailler dur, on veut bien fermer notre gueule toute l'année, on veut bien pleurer dans les vestiaires, parce qu'on a des bouches à nourrir, un loyer, l'électricité, mais, ce qui est certain, ce qui est absolument certain, c'est qu'on ne veut pas être humilié. On peut tout supporter, mais pas l'humiliation. Alors, alors, on entre au fenwick dans les portes de ministères, on convoque la révolution, et on brûle tout sur son passage. Parce qu'on peut tout supporter, mais pas l'humiliation. Pas l'humiliation de ne plus emmener nos enfants à Pizza Paï.
BLM : Très intéressant. Mais cela reste un détail. C'est une affaire plus profonde. De plus longue haleine. En réalité, les Gilets jaunes sont le résultat de la déculturation nationale. La perte de repères nationaux. Et cela fait longtemps que c'est ainsi. Vous savez, j'ai été Maire, je faisais un travail, je saluais les gens, j'étais sur le terrain. Eh bien, il y avait quelques électeurs de droites qui me disaient : l'identité, c'est important. Les racines, c'est important. Je les écoutais, l'écoute est importante en politique. Et j'étais réélu. Le Front national ne passait pas. Mais quand j'ai quitté la Mairie, ma successeuse de droite, elle, elle a échoué. Quand je suis parti de la Mairie, elle est passée à l'extrême droite. C'est comme ça. Il y a un fond culturel auquel il faut répondre. La société a besoin d'identité, de culture nationale, d'incarnation. C'est la France. Il faut répondre à la France. Nous sommes un peuple plutôt conservateur. C'est comme ça. Sinon, le Front National l'emporte. Le RN. Mais, mademoiselle, vous vouliez dire quelque chose ?
Lm (3) : Donc, pour empêcher l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite, vous préconisez en dernière instance d'adopter sa politique ? Nous pensons que c'est dangereux…. La police…. La formation de la police, la violence de la police…
BLM : Oui, je ne suis pas forcément en accord avec tout ce qui se décide au ministère de l'Intérieur. Mais je ne partage pas votre idéalisme.
Lm (2) : Vous savez, à force d'étudier le fascisme, je me suis rendu compte d'une spécificité française. En France, historiquement, le fascisme est intérieur, il vient de l'intérieur, il vient de l'intérieur même de l'appareil d'État et, ensuite, ensuite, seulement, il ruisselle, il ruisselle dans la société, en dehors de l'État, dans la société civile. Vichy, ce n'est pas la société, c'est un vote parlementaire, l'octroi des pleins pouvoirs. Et si on regarde un peu depuis Vichy : il y a bien des micro-partis fascistes en France, mais, le plus gros parti fasciste français, le Rassemblement national populaire (sic) de Déat par exemple, il est créé sous Vichy, et pas avant Vichy. En Italie, on peut essayer de soutenir l'idée que le fascisme vient du dehors, qu'il fait la guerre à la société, comme une horde nomade qui va jusqu'à marcher sur Rome et mettre au pied du mur la société et l'État italien. (Je ne le crois pas, mais on peut dire ça). En France, pas du tout. En réalité, il n'y a pas de parti fasciste en France avant Vichy. Il y a « du » fascisme, certes. Mais ce n'est pas lui qui force le destin de la politique en France. En France, il y a Daladier. Qui est pragmatique, ni de droite ni de gauche, qui s'allie d'abord à gauche, puis enfin complètement à droite. Et un an avant la débâcle et Vichy, on est très à droite avec Daladier, mais on est pas, à proprement parler « fasciste ». Et pourtant : bam Vichy. Ce que je veux dire c'est, c'est que, en réalité, si on regarde l'histoire de France, et récente, depuis 2005, depuis 2007, on voit un double mouvement : une fascisation intérieure par voie de ministère intérieur et par voie de police. Voilà : vous avez de moins en moins d'effectif de police mais de plus en plus de létalité dans l'équipement répressif. Vous avez des policiers recrutés à des niveaux proches de l'analphabétisme. Donc : moins nombreux, plus armés, plus bêtes. Bref, plus brutaux. Or le fascisme, c'est déjà ça, cette brutalisation de la répression. Mais, en même temps, on a des ministres de l'intérieur, qui deviennent président : Sarkozy. Et qui proposent des Ministères de l'Identité nationale. Du coup, on a une sorte de double mouvement interne de l'État : brutalisation de sa police et identitarisation du débat politique par le haut. Et tout ça se fait pas hors de l'État, dans la société civile, mais depuis et dans l'État, depuis et par le ministère de l'intérieur. Bref : ce n'est pas le Rassemblement National qui fait courir un risque à l'État. C'est l'État qui devient une machine de succion de ce vide-là : brutal, identitaire. En sommes, on peut dire qu'il y a une stratégie d'endosmose de l'État et de son prétendu adversaire « fasciste ». L'État pose un ennemi avec lequel il se confond de plus en plus. Il devient l'ennemi fictif qu'il s'est donné non comme antagoniste radical, contraire absolu, mais comme faux extérieur qui masque en réalité que cet extérieur est intérieur. Bref, pardon, je suis trop long, mais : en France, c'est peut-être l'histoire de France qui est ainsi, c'est peut-être ainsi, mais le fascisme vient toujours de l'intérieur de l'appareil d'État, par voie de ministre de l'intérieur.

BLM : Très intéressant. C'est vrai. Vous avez raison. C'est quelque chose qui arrive. C'est quelque chose de propre à la France. C'est peut-être son destin. (Il nous regarde d'une telle manière que le ridicule que nous lui accolons d'ordinaire s'effondre d'un coup et laisse place à un visage qui pourrait venir de la Lune, et qui sous-entend une sorte de délectation profonde, venue de la tragédie historique)

Aperçu des questions qu'on ne lui aura finalement pas posé :

A propos de l'économie de la France

La France va bien, vraiment ? Vous voyez bien la violence des contestations politiques actuelles, vous entendez bien la détresse de celles et ceux qui souffrent au travail, qui souffrent de ne pouvoir vivre dignement : comment pouvez-vous lier cela à vos affirmations selon lesquelles la France se porte si bien économiquement ? Est-ce que la politique classique est en mesure de réduire le sentiment d'humiliation, là où il semble à tous égards que c'est justement la restauration de l'autorité qui produit de l'humiliation ?

A propos du chômage : Vous répondez : la baisse du chômage : elle est la preuve d'un regain de notre économie, elle est la preuve que la France va bien. Mais se féliciter du fait que les gens chôment moins ne peut faire l'économie de se demander à quel prix ils travaillent : le problème n'est pas de travailler mais de savoir comment on travaille et il y a une dégradation totale du travail. Et le mouvement de contestation contre la réforme des retraites le montre bien : on a assisté à des manifestations d'une ampleur que l'on n'avait pas vue depuis des années, à une union de l'intersyndicale qui n'avait pas existé depuis des années. Le travail n'est plus central dans la vie des individus. Vous voulez faire travailler des gens qui ne veulent plus travailler. Votre argument est bien mais il n'a pas de portée politique ni sociale. Que répondez-vous à l'aspiration quasi-unanime de la société non pas à travailler plus, mais à travailler moins, mieux, et dans de meilleures conditions ? Voire à très légitimement : ne jamais travailler du tout ?

A propos de la politique et de la violence : combien de petits trains êtes-vous prêt à casser ?

— Dans votre livre Éternel soleil, vous citez Pessoa : « Aucun empire ne vaut la peine que l'on casse pour lui la poupée d'un enfant. Aucun idéal ne mérite le sacrifice d'un petit train mécanique. » Cette phrase semble vous toucher. Vous écrivez ensuite : « Je l'ai compris d'abord comme un renoncement, puis comme une forme de sagesse, dont la seule limite, à moins que ce ne soit sa vraie force, est d'être indéfendable en politique. » Jusqu'où êtes-vous prêts à aller ? Casseriez-vous les petits trains de vos propres « petits koalas » (comme vous dîtes à propos de vos enfants à vous) ? Face à la violence de la contestation politique actuelle, vous voyez bien que la seule réponse du gouvernement est en retour celle d'une double violence, institutionnelle et proprement physique. Vous avez utilisé tout l'appareil constitutionnel possible pour être vertical, autoritaire. Jusqu'où cela peut-il aller ? Que pensez-vous de l'article 16 ? Est-ce que ça ne vous tenterait pas un peu ? Je fais le pari que vous allez l'utiliser avant 2027.

Où atterrir ?

Sur l'endofascisation : vous avez tout cassé, vous vous rendez bien compte que vous n'avez plus de limite. On parle de faire un troisième mandat pour Macron et on a l'impression que ça ne vous gênerait pas. Madame Bachelot allait récemment jusqu'à affirmer que les opposants même à Macron seraient heureux de lui offrir une défaite et de l'affronter lors d'une troisième élection : vous qui ne cessez d'affirmer dans vos livres que nos institutions sont malades, qu'il faut les réformer et en changer, qui soulignez le caractère de monarchie technocratique de la forme actuelle de notre République (“La monarchie gaullienne était une monarchie populaire, tolérable par tous. Elle est devenue une monarchie technocratique, critiquée par le plus grand nombre.— AB”), qui critiquez le quinquennat (“Tout l'équilibre subtil de la Ve République reposait sur la différence des temps : le président disposait de sept ans, sa majorité de cinq, quand le bail du Premier ministre était révocable à tout instant. Cette différence de temporalité garantissait le bon fonctionnement de la mécanique institutionnelle : elle a disparu. Tout se résume à cinq ans. Le quinquennat aura été le grain de sable qui aura enrayé nos rouages institutionnels, sans espoir de réparation”. (AB)), qui avez également, dans vos livres, critiqué – bien avant les récents épisodes que nous connaissons – l'utilisation abusive du 49-3 : ne vous semble-t-il pas que ces déclarations témoignent d'un jeu dangereux avec les possibilités d'absolutisation du pouvoir qu'offre la constitution de notre République, susceptible d'aboutir à un autoritarisme néo-vichyste ?

— Nous disons que ce n'est pas une question de mauvaise intention parce que nous pensons qu'il n'y a pas d'intention assumée et formulée comme telle d'autoritarisme : nous disons que la logique de fragilisation du pouvoir et de maintien des nécessités intérieures et extérieures oblige à monter en puissance en autorité et en violence : c'est une simple escalade, presque mécanique. Quelle solution proposez-vous ?

A propos de l'Empire & de la monarchie

L'Empire et l'archipel. Saint-John Perse dit de l'été brûlant qu'il est « plus vaste que l'Empire ». Nous sommes de celles et ceux qui préférons l'été. Vous, vous écrivez, à propos de l'Europe archipélisée en nations : « à un archipel nous pouvons encore préférer un empire. » Seulement, quelle différence entre l'empire culturel européen proposé par les plus radicaux des nouvelles droites et votre conception de cet « empire » ? Fait-on un empire autrement que par l'affirmation d'une suprématie raciale et la guerre perpétuelle aux ennemis intérieurs et extérieurs ? Et, enfin, ce serait qui l'Empereur ? Vous ?

A propos de la monarchie : si vous soulignez combien, dans des mouvements de contestation violents comme celui des GJ, la France « renoue avec ses pulsions révolutionnaires », vous semblez être, de manière concomitante, vous-même hanté par un imaginaire monarchique / monarchiste, tout en critiquant le caractère technocratique de notre monarchie présidentielle dans sa forme actuelle : « Sans arrêt je revenais à ce moment de notre histoire où se construisit la monarchie absolue. Les Mazarin, Louis XIII, Richelieu, Fouquet, Colbert et Louis XIV occupaient mes pensées, pourquoi ? Parce que l'État et la nation n'avaient jamais été aussi confondus et que, sans vouloir restaurer cette confusion, j'avais la conviction que le rétablissement de l'autorité de l'État était une des conditions du rétablissement de la France. » (AB) Mais qui se veut Colbert finit souvent Fouquet, n'avez-vous pas peur de tomber en disgrâce ? Auprès des vôtres ? Auprès des nôtres ?

A propos de « déculturation », de « décivilisation »

GJ et violence politique : Dans L'Ange et la Bête, vous dépeignez le mouvement des gilets jaunes doublement comme « une tentative désespérée de se signaler, de vivre et de lutter contre la déculturation occidentale » et comme « un produit » de cette déculturation même, « défigurant le visage de la république », symptôme d'ensauvagement, de sauvagerie. Le malaise démocratique lui-même, dites-vous, apparaît doublement comme une réaction et un symptôme à cette même déculturation : « Ce malaise démocratique plonge ses racines dans les profondeurs des nations occidentales, dont les citoyens sont confrontés au décentrage dû à la mondialisation et à une déculturation qui les laisse désemparés. » Nous pensons que vous vous trompez sur les deux hypothèses. Vous allez jusqu'à écrire que cette violence témoigne d'un obscurantisme radical alimenté par des puissances étrangères, comme la Russie : ne seriez-vous pas un peu conspirationniste ? Nous remarquons que nombre de nos élites semblent prises par une forme de conspirationnisme de plus en plus prégnant.

Sur la crise de régime et la crise de nos institutions : vous parlez beaucoup à de multiples reprises dans vos livres de la crise de régime que traverserait notre pays : « nous sommes au bord d'une crise de régime ; nos institutions sont épuisées ; notre organisation politique est dépassée ; la représentation nationale s'efface, ne pèse plus, contrôle sans instruments ni pouvoir de riposte. Aucune des grandes transformations nécessaires à notre nation ne pourra donc être engagée sans un processus de refondation politique. » (Un éternel soleil) ; et vous voyez dans l'autorité du Chef la meilleure et peut-être la seule réponse à cette crise : « Ce qui couvait en fait sous les braises des gilets jaunes puis du mouvement des retraites, c'était une crise de régime ; elle n'a pas eu lieu, parce que le chef de l'État a su se comporter en chef ». Pensez-vous qu'il faille refonder nos institutions et comment ? (Vous l'affirmez clairement dans l'Ange et la Bête : « Entre le courage de refonder nos institutions et la facilité du régime autoritaire, je choisis le courage de la refondation. ») , alors pourquoi ne le faites-vous pas ? et comment cela est-il compatible avec la participation à un gouvernement qui n'a de cesse d'utiliser les ressorts les plus autoritaires et anti-démocratiques permis par les institutions elles-mêmes ? Comme déjà cité plus haut, vous semblez pourtant lucide sur l'état actuel du présidentialisme : « La monarchie gaullienne était une monarchie populaire, tolérable par tous. Elle est devenue une monarchie technocratique, critiquée par le plus grand nombre. » (AB) N'écrivez-vous pas : « Lorsque l'autorité se concentre dans les mains d'un seul, elle n'est plus une autorité : soit elle disparaît, soit elle devient une tyrannie ; dans les deux cas elle tourne mal, ou elle finit dans le sang. N'oublions pas les leçons des soupirs de la France esclave : « Le Roi a pris la place de l'État. Enfin le Roi est tout et l'État n'est plus rien. D'État, il n'y en a plus. » » ?

Immigration : Vous vous indignez de l'immigration illégale etc, de la crise de la civilisation européenne, de la crise du droit d'asile etc. Mais la vraie crise n'est-elle pas la crise de l'exil et de la sédentarité ? Soit : la sédentarité est désormais soumise à la violence du climat, elle n'est plus envisageable, bientôt il y aura plus de gens sur les routes que de gens « enracinés ». Ne faut-il pas, dans ce cas, revendiquer un nouveau droit, le droit d'exil, soit le droit d'être en exil sur la terre, droit de traverser les patries sans être persécuté ? Le droit d'habiter le fait d'être apatride ?

A propos d'écologie

— On ne vous a pas entendu sur le sujet, que pensez-vous de la dissolution des Soulèvements de la Terre ? Comment conciliez-vous la volonté d'instaurer l'écoute et celle de dissoudre les mouvements qui parlent ? « Pourtant, après vingt années de vie politique, je vois désormais une vertu plus essentielle encore que le courage, sans laquelle la politique n'a aucune chance de parvenir à retrouver sa crédibilité : l'écoute. … L'écoute brise la solitude, retisse les liens humains que les technologies dénouent, apaise les tensions, rétablit chacun dans sa dignité, apprend à comprendre. » (AB) Amen.


[1] « À un archipel, nous pouvons encore préférer un empire. » Le Nouvel Empire

[2] « je ne témoigne plus : je livre un combat » Eternel soleil

[3] « toutes les falaises écrasées de soleil ont leur replis d'ombre » Eternel soleil

[4] « Faire de la politique sans idéal ? Plutôt renoncer. Mon idéal est la France, cette nation qui se soulève pour une injustice, qui se querelle pour un rien et qui se rassemble pour sa liberté. (Ne vous résignez pas)

[5] « je suis candidat à rien, par conséquent je suis libre » (Eternel Soleil)

[6] Le Ministre

[7] « Pourtant, après vingt années de vie politique, je vois désormais une vertu plus essentielle encore que le courage, sans laquelle la politique n'a aucune chance de parvenir à retrouver sa crédibilité : l'écoute. … L'écoute brise la solitude, retisse les liens humains que les technologies dénouent, apaise les tensions, rétablit chacun dans sa dignité, apprend à comprendre. » (L'ange et la bête)

[8] L'Ange et la bête

[9] Ibid.

[10] Les Hommes d'état

[11] Romantique dans sa conquête du pouvoir, pragmatique dans son exercice, Emmanuel Macron ne doit pas sa place à un concours de circonstances, comme ses adversaires voudraient le faire croire, mais à sa ténacité, à son sens du dépassement et à un trait de caractère qui est aussi le mien : aimer plus que tout brûler ses vaisseaux. » (AB)

[12] « Je l'ai compris d'abord comme un renoncement, puis comme un forme de sagesse, dont la seule limite, à moins que ce ne soit sa vraie force, est d'être indéfendable en politique.”

[13] « Sans arrêt je revenais à ce moment de notre histoire où se construisit la monarchie absolue. Les occupaient mes pensées, pourquoi ? Parce que l'État et la nation n'avaient jamais été aussi confondus et que, sans vouloir restaurer cette confusion, j'avais la conviction que le rétablissement de l'autorité de l'État était une des conditions du rétablissement de la France. » Le nouvel empire

[14] L'ange et la bête

Au coeur de la macronie

Par : dev
1 avril 2024 à 19:12

Alors que Bruno Le Maire, ministre de l'Économie, s'apprête à publier La Voie Française (Flammarion, 2024), nous avons décidé de publier un entretien que nous avions mené avec lui en juin 2023 à propos de ses ouvrages antérieurs. Ayant d'abord égaré l'enregistrement puis ayant dû concéder que son intérêt était très limité, nous avions renoncé à le diffuser. Après réflexion, nous ne voulions pas le laisser dans nos cartons.

Précisons d'emblée qu'il ne s'agissait pas d'une interview habituelle. Le ministre de l'économie ne s'est pas déplacé dans nos bureaux, et n'a pas souhaité que la rencontre soit filmée. L'entretien s'est donc tenu dans son bureau à Bercy. Au reste, la lecture de son dernier roman, Fugue américaine, ne nous avait pas suffisamment enthousiasmé pour que nous le sollicitions nous-mêmes pour un lundisoir. C'est donc M. Le Maire qui, par l'intermédiaire d'une connaissance commune, a émis le souhait de nous rencontrer.
S'il y eut dans cet échange quelque chose qui reste proche de la tonalité des entretiens que nous avons l'habitude de réaliser, elle réside dans son caractère que M. Le Maire a voulu informel : une discussion à bâtons rompus sur la démocratie.
Quelques mois après cette rencontre dont nous avions conclu qu'il n'y avait finalement rien à en dire ou publier, nous nous sommes finalement laissé tenter par cette rétrospective description du néant.

La curiosité du ministre avait été piquée par la lecture inopinée d'une circulaire interne intitulée : « Pourquoi la réforme des retraites a-t-elle engendré un tel mouvement de contestation, en 9 réponses subjectives et partielles ». Ce document de travail avait été intercepté par une connaissance interlope et transmise au Président de la République. Sans que nous sachions exactement comment, M. Le Maire était parvenu lui aussi à en obtenir copie. Il va sans dire que nous avons été surpris par tant d'intérêt et que nous avons longuement tergiversé avant d'accepter l'invitation et la rencontre. Mais comme tout défi mérite d'être relevé nous avons décidé de saisir l'opportunité et nous sommes plongés dans sa prose et ses cauchemars, dans les divagations monarchiques de celui qui affirme à un archipel préférer un empire [1]. La lecture attentive de ses quatorze ouvrages, essais et romans, a fini par nous rendre presque familier cet homme et ses combats [2], qui comme « toutes les falaises écrasées de soleil », a bien sûr ses « replis d'ombre » [3], mais qui, parce qu'il refuse catégoriquement de « faire de la politique sans idéal » [4], et qu'il n'est « candidat à rien », se dépeint avant tout comme « un homme libre » [5].

De mémoire, portrait et reportage

Bruno Le Maire a bien sûr un agenda de ministre. La date de l'entrevue avait donc été fixée longtemps à l'avance et nous concoctons minutieusement l'entretien, tout en nous préparant à l'idée qu'il n'aurait peut-être pas lieu. Par une belle journée de juin, nous nous retrouvons quelques heures avant le rendez-vous, avec des vêtements qui ne nous ressemblent pas et des chaussures qui nous font mal aux pieds, puis nous marchons jusqu'au ministère de l'économie. On se demande souvent à quoi peut ressembler le cœur du pouvoir, est-il noir, froid, cravaté ou glacé ? Les vérifications d'usage faites auprès de la sécurité, on nous remet le précieux sésame « Droit d'accès aux cabinets ministériels ». A peine engagés dans l'immense cour intérieure coupée du monde, nous découvrons un univers surprenant et polymorphe au carrefour de la kermesse d'école, de l'EVJF et d'un séminaire HEC. Dans un coin sur une estrade, des saltimbanques jouent de la musique pendant que des employés traversent des chapiteaux pour y passer un test covid ou acheter une reproduction bon marché d'oeuvre d'art. Des queues s'étalent devant les nombreux Food Trucks, des chaises d'écoliers sont éparpillées dans l'herbe, des coureurs essouflés préparent un semi-marathon.

Étourdis, nous rejoignons le dernier et ultime bâtiment, un homme affable et mieux habillé que nous est là pour nous appeler l'un des ascenceurs. Il est portier, vigile et garde du corps. Il nous amène jusque dans une salle d'attente qui ressemble à s'y méprendre à une salle de réunion d'hotel Ibis. On nous sert une eau pétillante ornée d'une belle tranche de citron. M. Bruno Le Maire va bientôt nous recevoir, nous relisons nos notes. Quelques minutes passent et nous sommes enfin invités à entrer dans le bureau. On nous propose à nouveau de l'eau. Il y a des grandes baies vitrées qui donnent sur la Seine, et la Tour Eiffel, le drapeau de la France et le drapeau de l'Europe, un accès par bateau direct, puis ascenseur, jusque dans le bureau. BLM nous invite à nous asseoir, et à entamer le dialogue.

Nous avions préparé une introduction et des questions, mais d'emblée le ton est donné : il n'est pas question de parler des réformes en cours, ou de ce qui se passe dans la rue. Il s'agit simplement de discuter.

Nous rencontrons un homme complexe, un homme qui aime la vie « plus que tout » , « cette vie si brève qu'elle doit au moins être utile, pleine de bruit et de fureur, mais douce. » [6] La douceur et les caresses, le soin, l'écoute et l'attention : autant de qualités que Bruno Le Maire loue dans ses écrits, mais qui, plus étonnant peut-être sont aussi d'après lui celles qui sont les plus nécessaires à toute crédibilité politique. « Plus essentielle que le courage », c'est l' « écoute » qui constitue dit-il la vertu politique cardinale [7], vertu qu'Emmanuel Macron — ce qu'on ne soupçonnerait peut-être pas au premier abord — incarne et met en œuvre : « Il est attentif aux autres, avec un soin dont je peux témoigner qu'il est réel. La lame froide a sa douceur. » [8] On se noierait presque dans autant de miel, comme on se noierait dans « son regard bleu sur lequel glissaient des éclats métalliques, comme un lac accablé de soleil dont il aurait été impossible, sous le scintillement des reflets, de percer la surface. » [9]

Un poète, et un homme de lettres, Bruno Le Maire, qui lit Valéry, Thomas Bernhard, Kafka et Saul Bellow, qui cite Barthes et s'interroge avec lui sur l'indéfectible lien qui unit le pouvoir et le langage : « si Barthes a raison, alors les responsables politiques les plus doués ont toujours su inventer une langue pour asseoir leur pouvoir. » [10] Pourtant « les mots s'éclipsent devant le pouvoir, comme ils s'éclipsent devant l'amour. Les deux ne se mesurent que par leur effet : tremblement, silence, angoisse ». Est-ce la langue du pouvoir, celle qui perce sous la surface, à laquelle nous nous adressons ? A la surface, une chose est certaine : qu'on soit poète ou homme d'état, la conquête du pouvoir exige d' « aimer plus que tout brûler des vaisseaux » [11].

Il est très grand, et ses yeux sont aussi bleus que les lacs accablés de soleil dont il rêve, glaçants, même si de la tendresse il en a pour ses enfants et leurs petits trains mécaniques qu'il ne faut jamais sacrifier. Si « aucun empire ne vaut la peine que l'on casse pour lui la poupée d'un enfant. Aucun idéal ne mérite le sacrifice d'un petit train mécanique », d'après le mot de Pessoa, la politique est la limite de l'idéal de celui qui affirme pourtant refuser de faire de la politique sans idéal [12]. La politique, à moins que ce ne soit le pouvoir, dont il reconnaît volontiers être l'heureux prisonnier : « Je me sens prisonnier des mécanismes du pouvoir, mais cet emprisonnement, puisque j'emploie le mot, me satisfait aussi. Mon existence y trouve son audace. Me voici le rouage d'une machine merveilleuse qui me broie. »

Bien sûr, dans la machine, il a des rêves de rois et de palais, revenant sans cesse « à ce moment de notre histoire où se construisit la monarchie absolue », toutes ses pensées occupées par « Mazarin, Louis XIII, Richelieu, Fouquet, Colbert et Louis XIV » [13]. Davantage peut-être que sa conviction selon laquelle « le rétablissement de l'autorité de l'Etat était l'une des condition du rétablissement de la France », c'est sur sa hantise de la « logorrhée révolutionnaire », son cauchemar avoué des « pulsions révolutionnaires » avec lesquelles renouerait dangereusement la France, que nous voulons le questionner. Lorsqu'on lit, dans ce qu'il écrit à propos du mouvement des Gilets Jaunes que, plus qu'un épiphénomène, sa violence est peut-être « une des manifestations récurrentes de la détresse occidentale, du manque de souffle de nos démocraties, de cet obscurantisme radical alimenté par des puissances étrangères, comme la Russie. » [14], on se souvient que le conspirationnisme est d'abord une pathologie du pouvoir.

Quand, après nous être longuement entretenus sur l'avenir de nos institutions, nous en arrivons finalement à évoquer la répression policière et ce dont elle est le revers, il acquiesce tout en nous rappelant sa peur-panique de l'insécurité. Il affirme en substance que la France est de droite et qu'il faut faire avec, et que si l'objectif est d'empêcher coute que coute l'arrivée au pouvoir du Rassemblement National, il faut prendre acte de ce fait que ses idées sont devenues majoritaires, et inciter ses électeurs à se rabattre sur la macronie. Nous lui demandons alors si le macronisme ne serait finalement pas un simple décalque du Rassemblement National.

Il s'agit probablement d'une qualité requise pour tenir le pouvoir : donner à chaque interlocuteur le sentiment d'adhérer à ses préoccupations et d'en partager les conclusions. Monsieur Le Maire s'est montré convaincu par l'essentiel de nos remarques et analyses quant à l'effondrement en cours. Mais ce qui a le plus suscité son enthousiasme furent nos réflexions sur l'endofascisation [15]sur ce qui serait la spécificité historique, peut-être, d'un fascisme à la française, ne s'imposant pas par la force depuis l'extérieur, mais provenant de l'intérieur de l'Etat lui-même. C'est aussi d'ailleurs ce qui justifie que nous publions cet entretien aujourd'hui : il s'intègre tout à fait dans notre série sur les nouveaux visages du fascisme.

Il trouve l'hypothèse très intéressante. « Oui, c'est possible. C'est très intéressant comme hypothèse. Je vais y réfléchir. »

C'est sur cette approbation que l'entretien se clôture, après une heure de palabre. Bruno Le Maire avait ensuite un autre rendez-vous : il devait aller écouter de la musique classique. Au moment de nous quitter, il dit souhaiter nous retrouver bientôt pour discuter davantage mais nous demande finalement de garder le contenu de l'entretien confidentiel. Si toute la discussion a été rigoureusement enregistrée au dictaphone, s'ouvre une question abyssale : notre parole vaut-elle davantage que celle d'un ministre, de l'économie de surcroît ?

Nous nous retrouvons sur le trottoir, devant le ministère, étrangement abattus par cette expérience d'une double vacuité.

UN LUNDISOIR AVEC BRUNO LE MAIRE

BLM : Bonjour, entrez. (Un photographe nous surprend et nous prend en photo). C'est pour mon agenda. Alors. Vous désirez quelque chose ? Café ? Eau gazeuse ? Eau gazeuse ? Très bien. Et un café pour ***. Bien. Bien. La demoiselle, asseyez-vous devant moi, voilà. Donc vous êtes les auteurs de la note sur les retraites. On ne va pas parler des retraites. La période est passée. (On entend : on a gagné). Je vous propose de parler des institutions. Sans plan, sans préparation. Une discussion à bâtons rompus. Quelqu'un veut commencer ? Quelles réformes des institutions seraient intéressantes selon vous ? Allez-y.
Lm (1) : (Exposé long et inaudible.) …de démocratiser, déverticaliser… Sur le modèle de la convention citoyenne pour le climat...
BLM : Oui, très bien, la convention citoyenne... Il faut reconnaître que… Qu'il y a une crise de nos institutions. Qu'il faut réformer l'État. Vous savez la politique est en train de changer. La politique, c'est la Star Academy. Il faut une personne qui incarne quelque chose. C'est un spectacle. En outre, avec l'Intelligence Artificielle, nous allons aller vers des sociétés de plus en plus émotionnelles. De plus en plus affectives. La politique, demain, consistera à faire usage de ces affects. La raison, on la déposera dans les algorithmes./dd>
Lm (2) : Ce que dit déjà la politique à la Renaissance, avec Machiavel.. L'usage des humeurs des grands et du peuple.

BLM : Un grand Machiavel. Un rusé. Mais la politique n'est pas qu'affaire de stratégie. Elle est affaire de transcendance. Il faut quelqu'un qui incarne l'émotion collective. C'est une affaire de personnalisation. Surtout à l'époque des réseaux sociaux. Personnifier, incarner. Incarner une transcendance qui aspire vers le haut.

Lm (2) : Cette incarnation est aussi un stratagème – la transcendance est moins un fait, posé là, comme ça, qu'un instrument par lequel, justement, résoudre le problème posé par le spectacle.

BLM : Bien entendu. Il faut de la stratégie. Mais l'incarnation, c'est important. Et vous, mademoiselle ? Que dîtes-vous ?
Lm (3) : Dans votre livre L'Ange et la Bête, vous dites, en citant Pessoa, que la pratique du pouvoir ne vaut pas de briser le petit train mécanique d'un enfant. Puis, immédiatement après, vous ajoutez : parfois il faut briser les petits trains. Combien de petits trains comptez-vous briser à l'avenir ?

BLM : Vous savez, la naïveté. Il faut chasser la naïveté. On brise des petits trains tous les jours. Mais on ne le dit pas. Si l'on ne brise pas ce petit train-là, c'est d'autres petits trains, les nôtres, qui risqueraient d'être brisés. Oui ?

Lm (2) : En ce qui concerne les petits trains et les institutions, il y a un texte, un texte de Walter Benjamin. Vous nous demandez comment réformer les institutions françaises. L'ami a proposé de démocratiser en s'appuyant sur le modèle de la convention citoyenne tirée au sort. Mais leurs propositions ne sont, ensuite, pas suivies. Pas écoutées. Leurs petits trains, les petits trains mécaniques de leurs idées démocratiquement assemblées, ont été brisés. Walter Benjamin dit que la question n'est pas d'aménager le train de l'histoire, de réformer le train de l'histoire. La question est : le train de l'histoire fonce droit dans un mur. Nous fonçons droit dans un mur. Il faut tirer la sonnette d'alarme. Sauter du train en marche. De plus en plus de gens se disent cela. Sauter du train, plutôt que d'aménager la première et la seconde classe. Je crois qu'à force de briser les petits trains, les gens ne croient plus au train.
BLM : Hummm... (Dans sa barbe qu'il n'a pas ) C'est la leçon des Gilets Jaunes… Les gens ont besoin de cette transcendance. Sans laquelle, ils se mettent à croire à n'importe quoi. Ils se font manipuler par des forces extérieures.
Lm (4) : Alors, oui, bon, ce qui est très intéressant avec les Gilets Jaunes, c'est que, j'ai un très bon ami, très brillant, un sociologue qui a rassemblé de nombreux témoignages, écouté pendant des heures des Gilets Jaunes, et il s'est aperçu qu'une petite anecdote, toujours la même, revenait de manière incessante. Les Gilets Jaunes, c'est pas la Russie, c'est pas la transcendance, c'est même pas, au fond, la question de l'essence ou quoi. Ce qu'a compris l'ami sociologue, c'est ça : la plupart des Gilets Jaunes, avant de se retrouver sur les Ronds-Points, avaient tous vécu cette petite expérience d'humiliation minimale : l'humiliation que mon ami sociologue appelle « l'humiliation Pizza Paï ». Pendant des années, chaque week-end, en gros, les gens amenaient leur famille à Pizza Paï. C'était un petit plaisir collectif, de fin de semaine, en famille. Sauf que, progressivement, eh bien, le prix de l'essence, l'inflation, la stagnation des salaires… ces gens ne pouvaient plus aller à Pizza Paï, manger une Pizza Paï en famille. Or, au début, c'était un drame tout personnel. Pour les parents, les papas, les mamans c'était une humiliation encore privée. « Papa, maman, pourquoi on va plus à Pizza Paï ? » demandent les enfants. Mais ça reste, en gros, dans le cercle étroit de la famille. Or, soudain, au début des Gilets Jaunes, les gens commencent à se parler. À se raconter leurs anecdotes de vie dure. Et ils se rendent compte que l'humiliation privée qu'ils ressentaient obscurément, qui leur faisait baisser la tête, mentir à leurs enfants, et se sentir inférieur aux autres, aux amis, aux collègues, ils se rendent compte que cette humiliation, ils ne sont pas les seuls à la ressentir, que cette humiliation, un, deux, trois, mille autres familles la vivent, et que ce n'est pas une question privée, mais une affaire commune, pas une humiliation privée, mais une humiliation commune. C'est là, je crois que l'hypothèse Pizza Paï joue à plein : le micro dégradation des conditions de dignité quotidienne, aller à Pizza Paï en famille, être digne, digne de ses enfants, digne du regard des autres, soudain, cette petite dégradation, se change en humiliation collective, les anecdotes se multiplient, et juste, ça suffit, on veut bien travailler dur, on veut bien fermer notre gueule toute l'année, on veut bien pleurer dans les vestiaires, parce qu'on a des bouches à nourrir, un loyer, l'électricité, mais, ce qui est certain, ce qui est absolument certain, c'est qu'on ne veut pas être humilié. On peut tout supporter, mais pas l'humiliation. Alors, alors, on entre au fenwick dans les portes de ministères, on convoque la révolution, et on brûle tout sur son passage. Parce qu'on peut tout supporter, mais pas l'humiliation. Pas l'humiliation de ne plus emmener nos enfants à Pizza Paï.
BLM : Très intéressant. Mais cela reste un détail. C'est une affaire plus profonde. De plus longue haleine. En réalité, les Gilets jaunes sont le résultat de la déculturation nationale. La perte de repères nationaux. Et cela fait longtemps que c'est ainsi. Vous savez, j'ai été Maire, je faisais un travail, je saluais les gens, j'étais sur le terrain. Eh bien, il y avait quelques électeurs de droites qui me disaient : l'identité, c'est important. Les racines, c'est important. Je les écoutais, l'écoute est importante en politique. Et j'étais réélu. Le Front national ne passait pas. Mais quand j'ai quitté la Mairie, ma successeuse de droite, elle, elle a échoué. Quand je suis parti de la Mairie, elle est passée à l'extrême droite. C'est comme ça. Il y a un fond culturel auquel il faut répondre. La société a besoin d'identité, de culture nationale, d'incarnation. C'est la France. Il faut répondre à la France. Nous sommes un peuple plutôt conservateur. C'est comme ça. Sinon, le Front National l'emporte. Le RN. Mais, mademoiselle, vous vouliez dire quelque chose ?
Lm (3) : Donc, pour empêcher l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite, vous préconisez en dernière instance d'adopter sa politique ? Nous pensons que c'est dangereux…. La police…. La formation de la police, la violence de la police…
BLM : Oui, je ne suis pas forcément en accord avec tout ce qui se décide au ministère de l'Intérieur. Mais je ne partage pas votre idéalisme.
Lm (2) : Vous savez, à force d'étudier le fascisme, je me suis rendu compte d'une spécificité française. En France, historiquement, le fascisme est intérieur, il vient de l'intérieur, il vient de l'intérieur même de l'appareil d'État et, ensuite, ensuite, seulement, il ruisselle, il ruisselle dans la société, en dehors de l'État, dans la société civile. Vichy, ce n'est pas la société, c'est un vote parlementaire, l'octroi des pleins pouvoirs. Et si on regarde un peu depuis Vichy : il y a bien des micro-partis fascistes en France, mais, le plus gros parti fasciste français, le Rassemblement national populaire (sic) de Déat par exemple, il est créé sous Vichy, et pas avant Vichy. En Italie, on peut essayer de soutenir l'idée que le fascisme vient du dehors, qu'il fait la guerre à la société, comme une horde nomade qui va jusqu'à marcher sur Rome et mettre au pied du mur la société et l'État italien. (Je ne le crois pas, mais on peut dire ça). En France, pas du tout. En réalité, il n'y a pas de parti fasciste en France avant Vichy. Il y a « du » fascisme, certes. Mais ce n'est pas lui qui force le destin de la politique en France. En France, il y a Daladier. Qui est pragmatique, ni de droite ni de gauche, qui s'allie d'abord à gauche, puis enfin complètement à droite. Et un an avant la débâcle et Vichy, on est très à droite avec Daladier, mais on est pas, à proprement parler « fasciste ». Et pourtant : bam Vichy. Ce que je veux dire c'est, c'est que, en réalité, si on regarde l'histoire de France, et récente, depuis 2005, depuis 2007, on voit un double mouvement : une fascisation intérieure par voie de ministère intérieur et par voie de police. Voilà : vous avez de moins en moins d'effectif de police mais de plus en plus de létalité dans l'équipement répressif. Vous avez des policiers recrutés à des niveaux proches de l'analphabétisme. Donc : moins nombreux, plus armés, plus bêtes. Bref, plus brutaux. Or le fascisme, c'est déjà ça, cette brutalisation de la répression. Mais, en même temps, on a des ministres de l'intérieur, qui deviennent président : Sarkozy. Et qui proposent des Ministères de l'Identité nationale. Du coup, on a une sorte de double mouvement interne de l'État : brutalisation de sa police et identitarisation du débat politique par le haut. Et tout ça se fait pas hors de l'État, dans la société civile, mais depuis et dans l'État, depuis et par le ministère de l'intérieur. Bref : ce n'est pas le Rassemblement National qui fait courir un risque à l'État. C'est l'État qui devient une machine de succion de ce vide-là : brutal, identitaire. En sommes, on peut dire qu'il y a une stratégie d'endosmose de l'État et de son prétendu adversaire « fasciste ». L'État pose un ennemi avec lequel il se confond de plus en plus. Il devient l'ennemi fictif qu'il s'est donné non comme antagoniste radical, contraire absolu, mais comme faux extérieur qui masque en réalité que cet extérieur est intérieur. Bref, pardon, je suis trop long, mais : en France, c'est peut-être l'histoire de France qui est ainsi, c'est peut-être ainsi, mais le fascisme vient toujours de l'intérieur de l'appareil d'État, par voie de ministre de l'intérieur.

BLM : Très intéressant. C'est vrai. Vous avez raison. C'est quelque chose qui arrive. C'est quelque chose de propre à la France. C'est peut-être son destin. (Il nous regarde d'une telle manière que le ridicule que nous lui accolons d'ordinaire s'effondre d'un coup et laisse place à un visage qui pourrait venir de la Lune, et qui sous-entend une sorte de délectation profonde, venue de la tragédie historique)

Aperçu des questions qu'on ne lui aura finalement pas posé :

A propos de l'économie de la France

La France va bien, vraiment ? Vous voyez bien la violence des contestations politiques actuelles, vous entendez bien la détresse de celles et ceux qui souffrent au travail, qui souffrent de ne pouvoir vivre dignement : comment pouvez-vous lier cela à vos affirmations selon lesquelles la France se porte si bien économiquement ? Est-ce que la politique classique est en mesure de réduire le sentiment d'humiliation, là où il semble à tous égards que c'est justement la restauration de l'autorité qui produit de l'humiliation ?

A propos du chômage : Vous répondez : la baisse du chômage : elle est la preuve d'un regain de notre économie, elle est la preuve que la France va bien. Mais se féliciter du fait que les gens chôment moins ne peut faire l'économie de se demander à quel prix ils travaillent : le problème n'est pas de travailler mais de savoir comment on travaille et il y a une dégradation totale du travail. Et le mouvement de contestation contre la réforme des retraites le montre bien : on a assisté à des manifestations d'une ampleur que l'on n'avait pas vue depuis des années, à une union de l'intersyndicale qui n'avait pas existé depuis des années. Le travail n'est plus central dans la vie des individus. Vous voulez faire travailler des gens qui ne veulent plus travailler. Votre argument est bien mais il n'a pas de portée politique ni sociale. Que répondez-vous à l'aspiration quasi-unanime de la société non pas à travailler plus, mais à travailler moins, mieux, et dans de meilleures conditions ? Voire à très légitimement : ne jamais travailler du tout ?

A propos de la politique et de la violence : combien de petits trains êtes-vous prêt à casser ?

— Dans votre livre Éternel soleil, vous citez Pessoa : « Aucun empire ne vaut la peine que l'on casse pour lui la poupée d'un enfant. Aucun idéal ne mérite le sacrifice d'un petit train mécanique. » Cette phrase semble vous toucher. Vous écrivez ensuite : « Je l'ai compris d'abord comme un renoncement, puis comme une forme de sagesse, dont la seule limite, à moins que ce ne soit sa vraie force, est d'être indéfendable en politique. » Jusqu'où êtes-vous prêts à aller ? Casseriez-vous les petits trains de vos propres « petits koalas » (comme vous dîtes à propos de vos enfants à vous) ? Face à la violence de la contestation politique actuelle, vous voyez bien que la seule réponse du gouvernement est en retour celle d'une double violence, institutionnelle et proprement physique. Vous avez utilisé tout l'appareil constitutionnel possible pour être vertical, autoritaire. Jusqu'où cela peut-il aller ? Que pensez-vous de l'article 16 ? Est-ce que ça ne vous tenterait pas un peu ? Je fais le pari que vous allez l'utiliser avant 2027.

Où atterrir ?

Sur l'endofascisation : vous avez tout cassé, vous vous rendez bien compte que vous n'avez plus de limite. On parle de faire un troisième mandat pour Macron et on a l'impression que ça ne vous gênerait pas. Madame Bachelot allait récemment jusqu'à affirmer que les opposants même à Macron seraient heureux de lui offrir une défaite et de l'affronter lors d'une troisième élection : vous qui ne cessez d'affirmer dans vos livres que nos institutions sont malades, qu'il faut les réformer et en changer, qui soulignez le caractère de monarchie technocratique de la forme actuelle de notre République (“La monarchie gaullienne était une monarchie populaire, tolérable par tous. Elle est devenue une monarchie technocratique, critiquée par le plus grand nombre.— AB”), qui critiquez le quinquennat (“Tout l'équilibre subtil de la Ve République reposait sur la différence des temps : le président disposait de sept ans, sa majorité de cinq, quand le bail du Premier ministre était révocable à tout instant. Cette différence de temporalité garantissait le bon fonctionnement de la mécanique institutionnelle : elle a disparu. Tout se résume à cinq ans. Le quinquennat aura été le grain de sable qui aura enrayé nos rouages institutionnels, sans espoir de réparation”. (AB)), qui avez également, dans vos livres, critiqué – bien avant les récents épisodes que nous connaissons – l'utilisation abusive du 49-3 : ne vous semble-t-il pas que ces déclarations témoignent d'un jeu dangereux avec les possibilités d'absolutisation du pouvoir qu'offre la constitution de notre République, susceptible d'aboutir à un autoritarisme néo-vichyste ?

— Nous disons que ce n'est pas une question de mauvaise intention parce que nous pensons qu'il n'y a pas d'intention assumée et formulée comme telle d'autoritarisme : nous disons que la logique de fragilisation du pouvoir et de maintien des nécessités intérieures et extérieures oblige à monter en puissance en autorité et en violence : c'est une simple escalade, presque mécanique. Quelle solution proposez-vous ?

A propos de l'Empire & de la monarchie

L'Empire et l'archipel. Saint-John Perse dit de l'été brûlant qu'il est « plus vaste que l'Empire ». Nous sommes de celles et ceux qui préférons l'été. Vous, vous écrivez, à propos de l'Europe archipélisée en nations : « à un archipel nous pouvons encore préférer un empire. » Seulement, quelle différence entre l'empire culturel européen proposé par les plus radicaux des nouvelles droites et votre conception de cet « empire » ? Fait-on un empire autrement que par l'affirmation d'une suprématie raciale et la guerre perpétuelle aux ennemis intérieurs et extérieurs ? Et, enfin, ce serait qui l'Empereur ? Vous ?

A propos de la monarchie : si vous soulignez combien, dans des mouvements de contestation violents comme celui des GJ, la France « renoue avec ses pulsions révolutionnaires », vous semblez être, de manière concomitante, vous-même hanté par un imaginaire monarchique / monarchiste, tout en critiquant le caractère technocratique de notre monarchie présidentielle dans sa forme actuelle : « Sans arrêt je revenais à ce moment de notre histoire où se construisit la monarchie absolue. Les Mazarin, Louis XIII, Richelieu, Fouquet, Colbert et Louis XIV occupaient mes pensées, pourquoi ? Parce que l'État et la nation n'avaient jamais été aussi confondus et que, sans vouloir restaurer cette confusion, j'avais la conviction que le rétablissement de l'autorité de l'État était une des conditions du rétablissement de la France. » (AB) Mais qui se veut Colbert finit souvent Fouquet, n'avez-vous pas peur de tomber en disgrâce ? Auprès des vôtres ? Auprès des nôtres ?

A propos de « déculturation », de « décivilisation »

GJ et violence politique : Dans L'Ange et la Bête, vous dépeignez le mouvement des gilets jaunes doublement comme « une tentative désespérée de se signaler, de vivre et de lutter contre la déculturation occidentale » et comme « un produit » de cette déculturation même, « défigurant le visage de la république », symptôme d'ensauvagement, de sauvagerie. Le malaise démocratique lui-même, dites-vous, apparaît doublement comme une réaction et un symptôme à cette même déculturation : « Ce malaise démocratique plonge ses racines dans les profondeurs des nations occidentales, dont les citoyens sont confrontés au décentrage dû à la mondialisation et à une déculturation qui les laisse désemparés. » Nous pensons que vous vous trompez sur les deux hypothèses. Vous allez jusqu'à écrire que cette violence témoigne d'un obscurantisme radical alimenté par des puissances étrangères, comme la Russie : ne seriez-vous pas un peu conspirationniste ? Nous remarquons que nombre de nos élites semblent prises par une forme de conspirationnisme de plus en plus prégnant.

Sur la crise de régime et la crise de nos institutions : vous parlez beaucoup à de multiples reprises dans vos livres de la crise de régime que traverserait notre pays : « nous sommes au bord d'une crise de régime ; nos institutions sont épuisées ; notre organisation politique est dépassée ; la représentation nationale s'efface, ne pèse plus, contrôle sans instruments ni pouvoir de riposte. Aucune des grandes transformations nécessaires à notre nation ne pourra donc être engagée sans un processus de refondation politique. » (Un éternel soleil) ; et vous voyez dans l'autorité du Chef la meilleure et peut-être la seule réponse à cette crise : « Ce qui couvait en fait sous les braises des gilets jaunes puis du mouvement des retraites, c'était une crise de régime ; elle n'a pas eu lieu, parce que le chef de l'État a su se comporter en chef ». Pensez-vous qu'il faille refonder nos institutions et comment ? (Vous l'affirmez clairement dans l'Ange et la Bête : « Entre le courage de refonder nos institutions et la facilité du régime autoritaire, je choisis le courage de la refondation. ») , alors pourquoi ne le faites-vous pas ? et comment cela est-il compatible avec la participation à un gouvernement qui n'a de cesse d'utiliser les ressorts les plus autoritaires et anti-démocratiques permis par les institutions elles-mêmes ? Comme déjà cité plus haut, vous semblez pourtant lucide sur l'état actuel du présidentialisme : « La monarchie gaullienne était une monarchie populaire, tolérable par tous. Elle est devenue une monarchie technocratique, critiquée par le plus grand nombre. » (AB) N'écrivez-vous pas : « Lorsque l'autorité se concentre dans les mains d'un seul, elle n'est plus une autorité : soit elle disparaît, soit elle devient une tyrannie ; dans les deux cas elle tourne mal, ou elle finit dans le sang. N'oublions pas les leçons des soupirs de la France esclave : « Le Roi a pris la place de l'État. Enfin le Roi est tout et l'État n'est plus rien. D'État, il n'y en a plus. » » ?

Immigration : Vous vous indignez de l'immigration illégale etc, de la crise de la civilisation européenne, de la crise du droit d'asile etc. Mais la vraie crise n'est-elle pas la crise de l'exil et de la sédentarité ? Soit : la sédentarité est désormais soumise à la violence du climat, elle n'est plus envisageable, bientôt il y aura plus de gens sur les routes que de gens « enracinés ». Ne faut-il pas, dans ce cas, revendiquer un nouveau droit, le droit d'exil, soit le droit d'être en exil sur la terre, droit de traverser les patries sans être persécuté ? Le droit d'habiter le fait d'être apatride ?

A propos d'écologie

— On ne vous a pas entendu sur le sujet, que pensez-vous de la dissolution des Soulèvements de la Terre ? Comment conciliez-vous la volonté d'instaurer l'écoute et celle de dissoudre les mouvements qui parlent ? « Pourtant, après vingt années de vie politique, je vois désormais une vertu plus essentielle encore que le courage, sans laquelle la politique n'a aucune chance de parvenir à retrouver sa crédibilité : l'écoute. … L'écoute brise la solitude, retisse les liens humains que les technologies dénouent, apaise les tensions, rétablit chacun dans sa dignité, apprend à comprendre. » (AB) Amen.


[1] « À un archipel, nous pouvons encore préférer un empire. » Le Nouvel Empire

[2] « je ne témoigne plus : je livre un combat » Eternel soleil

[3] « toutes les falaises écrasées de soleil ont leur replis d'ombre » Eternel soleil

[4] « Faire de la politique sans idéal ? Plutôt renoncer. Mon idéal est la France, cette nation qui se soulève pour une injustice, qui se querelle pour un rien et qui se rassemble pour sa liberté. (Ne vous résignez pas)

[5] « je suis candidat à rien, par conséquent je suis libre » (Eternel Soleil)

[6] Le Ministre

[7] « Pourtant, après vingt années de vie politique, je vois désormais une vertu plus essentielle encore que le courage, sans laquelle la politique n'a aucune chance de parvenir à retrouver sa crédibilité : l'écoute. … L'écoute brise la solitude, retisse les liens humains que les technologies dénouent, apaise les tensions, rétablit chacun dans sa dignité, apprend à comprendre. » (L'ange et la bête)

[8] L'Ange et la bête

[9] Ibid.

[10] Les Hommes d'état

[11] Romantique dans sa conquête du pouvoir, pragmatique dans son exercice, Emmanuel Macron ne doit pas sa place à un concours de circonstances, comme ses adversaires voudraient le faire croire, mais à sa ténacité, à son sens du dépassement et à un trait de caractère qui est aussi le mien : aimer plus que tout brûler ses vaisseaux. » (AB)

[12] « Je l'ai compris d'abord comme un renoncement, puis comme un forme de sagesse, dont la seule limite, à moins que ce ne soit sa vraie force, est d'être indéfendable en politique.”

[13] « Sans arrêt je revenais à ce moment de notre histoire où se construisit la monarchie absolue. Les occupaient mes pensées, pourquoi ? Parce que l'État et la nation n'avaient jamais été aussi confondus et que, sans vouloir restaurer cette confusion, j'avais la conviction que le rétablissement de l'autorité de l'État était une des conditions du rétablissement de la France. » Le nouvel empire

[14] L'ange et la bête

De Grenoble à Tel Aviv

Par : dev
1 avril 2024 à 16:23

Tout commence par une visite entre amis. En ce beau mois de mars, Daniel Halevy-Goetschel, ministre, conseiller aux affaires politiques intérieures, économiques et scientifiques à l'ambassade d'Israël était en visite dans les Alpes françaises. Dans Le Dauphiné Libéré, il lâchait le morceau :

« Grenoble est un exemple frappant de synergies entre le monde de la recherche (à l'image du CEA où je me suis rendu) les entreprises, les start-up, les universités. Cela me rappelle le modèle israélien dont l'écosystème s'est construit ainsi entre différents acteurs. […] Et j'espère qu'une nouvelle phase de relations économiques entre l'agglomération grenobloise et Israël va s'ouvrir » [1]

Les synergies grenobloises évoquant le « modèle israélien », il serait utile d'en savoir plus sur celui-ci. Cela tombe bien, Daniel Halevy-Goetschel le détaillait l'an dernier dans le magazine Servir :

« C'est d'un côté, l'implication des institutions publiques et notamment des armées, du gouvernement, sans oublier les universités et le Technion et l'Institut Weizman, et de l'autre côté, un système des start-up très dynamique avec des entrepreneurs qui prennent des risques et de multiples initiatives. En parallèle, il existe un mode de financement efficace, avec des fonds de capital-risque auquel s'ajoute la participation de grandes entreprises multinationales du domaine tech – environ 400 sociétés, connues mondialement et qui ont pour certaines d'entre elles construit des laboratoires de recherche en Israël, notamment EDF et Renault. » [2]

Voilà la définition du « modèle israélien » : des liens symbiotiques entre l'armée, le gouvernement, les universités, et des start-ups boostées au capital risque. Les lecteurs de notre livre L'Université désintégrée. La recherche grenobloise au service du complexe militaro-industriel [3] reconnaîtront en effet là une forme de similarité avec le « modèle grenoblois ». Ainsi, la coopération de la « nation au 7000 start-up et 90 licornes » avec la « Silicon Valley grenobloise » paraît naturelle. Les liens sont symbiotiques entre les deux régions, qui parlent la même langue, celle de l'innovation.

On sait qu'Israël est le pays comptant le plus de start-up par habitant. On sait aussi que le « modèle grenoblois » est à la source de la politique nationale des « pôles de compétitivité » qui structurent la recherche scientifique française et la coopération public-privé dans ce domaine. Nous nous proposons donc ici de jeter d'abord un œil sur l'économie israélienne et à la place structurante qu'y occupe la Défense, avant d'étudier les organismes principaux de coopération économique franco-israéliens, et de nous attarder quelques instants sur les collaborations spécifiques entre Grenoble et Israël. On verra qu'au coeur même de la notion de « start-up nation » chère à Emmanuel Macron, on trouve l'innovation de défense et la production de mort. Nous en profiterons pour livrer quelques réflexions sur les luttes en cours contre le Moloch.

Zèbres, guépards et innovation

« Il existe une blague israélienne qui m'a été rapportée lors de mon dernier voyage : les Américains croient qu'une start-up se crée à trois dans un garage, mais en Israël on sait qu'une start-up se crée à trois dans un garage à l'intérieur du ministère de la Défense »
Stephane Chouchan, directeur israëlien de STMicroelectronics [4]

L'armée et l'industrie de l'armement structurent Israël depuis sa création en 1948. Depuis le début, Israël, avec l'aide des États-Unis, fabrique une bonne part de son armement, sa « base industrielle et technologique de défense » (le terme par lequel on désigne l'ensemble des entreprises du secteur privé travaillant pour la défense) étant maintenant très large et variée.

« Pays en guerre perpétuelle, l'avance technologique est une réelle question de survie pour Israël : l'armée est au cœur de son écosystème. » [5]

Le secteur de l'armement est le premier employeur public du pays. L'industrie technologique représente quant à elle 18% du PIB du pays [6]. En mettant de côté les crédits alloués à Tsahal, plus de 4,5% du PIB est consacré aux dépenses en R&D. Une part non négligeable de l'argent public va donc inévitablement dans l'innovation de défense. N'oublions pas qu'Israël est un pays extrêmement belliqueux depuis sa création et constitua progressivement dans les années 1970 avec l'aide des États-Unis [7], un complexe scientifico-militaro-industriel très puissant développant une maîtrise hors-pair dans les drones, la surveillance militaire, la cybersécurité, les systèmes anti-missiles et le maintien de l'ordre [8]. Cette maîtrise adaptée à sa guerre coloniale fait d'Israël un pays compétitif dans l'exportation d'armement (toujours dans le top 10 des ventes d'armes).

Comment cela fonctionne-t-il ? C'est l'Innovation Authority, sous mandat direct du Premier ministre qui finance aussi bien les start-up que les PME que les grands groupes, pour des projets intéressant en premier chef Tsahal (cyberdéfense, cybersécurité, nanotechnologies, IA, etc), mais aussi des domaines où la tech israélienne à déjà une longueur d'avance permettant de conforter son statut derrière les État-Unis, de « seconde Silicon Valley ».

« L'écosystème israélien doit énormément à l'intervention publique massive dès les phases d'amorçage. En France, on a mis du temps à le comprendre. Il faut des instruments publics efficaces pour faire germer des start-up » [9]

Ces financements sont aussi audacieux et fonctionnent selon le jeux « du zèbre et du guépard : l'État israélien produit en masse des start-up innovantes (les zèbres) qui se font racheter par les géants de la tech, la plupart du temps américain (les guépards). Ainsi les guépards s'implantent en Israël, créent des emplois, injectent des liquidités, confortent l'économie du pays et attirent de nouveaux groupes.

On sait que cette politique économique axée sur les start-ups avait inspiré Emmanuel Macron dans sa désormais fameuse déclaration de 2017 :

« I want France to be a start-up nation. A nation that thinks and moves like a start-up. »

Quand, il transpose à la France ce mot d'ordre de « start-up nation » jusque-là réservé à Israël, Emmanuel Macron choisit de le faire lors du salon Vivatech, lui même calqué sur les grands showroom israéliens comme le salon DLD de Tel Aviv.

Les liens France-Israël

Les liens économiques entre la France et Israël sont anciens et nombreux. Ils sont assurés par quatre organismes principaux. Passons-les rapidement en revue.

La Chambre de commerce et d'industrie France-Israël (CCIIF) est une structure créée en 1957 [10]. Elle laisse progressivement la place à La Chambre de commerce France-Israël (CCFI), et son site promotionnel Israel Valley [11] qui est surtout un relais médiatique en faveur de l'économie israélienne et des coopération avec la France. L'Observatoire de l'armement précise que la Chambre « organise nombre d'évènements dans lesquels il n'est pas rare de voir participer comme intervenants des chercheurs, des responsables français et israéliens, impliqués dans des domaines de cyberdéfense, du spatial et autres secteurs connexes à la défense et à la sécurité » [12].

Le Technion France est le relais français du Technion Israel Institute of Technology, une grande université et école d'ingénieurs israélienne, sorte de « MIT du Moyen-Orient ». Le Technion France fait connaître les réalisations et les projets du Technion en France dans les milieux scientifiques, académiques, industriels et économiques. L'institution cherche à développer des partenariats et des coopérations sur des sujets d'intérêt commun comme la e-santé et les nanotechnologies. Il multiplie les coopérations industrielles avec des entreprises françaises comme Véolia, Total, Havas, ou encore Servier, Arkema, SEB Alliance et Alstom. Enfin, le Technion France a mis en place de nombreux partenariats académiques (co-tutelles de thèses, mobilité des étudiants, doubles diplômes…) notamment avec l'École Polytechnique, l'Institut Mines Télécom, Université Paris Dauphine, Centrale Supélec, ou encore l'Université Paris Saclay [13].

La French Tech en Israël, déclinaison israélienne depuis 2016 de la French Tech. En Israël, « il s'agit d'un réseau assez actif d'investisseurs et d'entrepreneurs » explique Stéphane Chouchan, « ambassadeur French Tech Israël, Conseiller du commerce extérieur et directeur pays pour Israël de STMicroelectronics » [14], qui ajoute : « Le réseau fonctionne très bien aux États-Unis et en Israël, mais moins en France. »

Enfin, le Comité Israël des Conseillers Extérieurs de la France (Comité Israël des CCE), le lobby des sociétés françaises œuvrant en Israël. On trouve dans leur conseil d'administration, les plus importantes de ces entreprises. Ainsi, le vice-président et trésorier du CCE Israël est le directeur de Thales-Israël, un autre est le représentant en Israël de direction générale internationale de Dassault Aviation. Ce dernier « a débuté sa carrière chez Dassault Aviation en 1990 dans le domaine de la guerre électronique puis après un passage à la direction commerciale en 1996 où il a négocié la vente de produits militaires et spatiaux, a été appelé à la direction des achats en 2002 afin de s'occuper de grand compte tel que Thales, puis des partenaires israéliens jusqu'en 2017. » [15]. On retrouve encore Stephane Chouchan :

« En charge de la filiale du groupe depuis 2007. ST est implanté depuis plus de 18 ans en Israël avec un site de Vente et Marketing, un centre R&D et, depuis 2018, avec le ST-Up Accelerator : un accélérateur de startups hardware late-stage. Parmi les projets réalisés avec des composants ST : Mobileye EyeQ SoC ; Autotalks Craton SoC ; Adasky Ada SoC, des composants de puissance chez SolarEdge, le STM32 pour Strauss/Tami4 ainsi que l'implémentation de capteurs et micro-contrôleurs dans le robot de Temi. » [16]

Tous ces structures bi-nationales servent à nourrir des partenariats technoscientifiques dans les domaines qui intéressent les deux régions, c'est-à-dire la plupart du temps dans la nano et microélectroniques, les capteurs, l'internet des objets, les supra-conducteurs ou l'atome. Le CEA-Grenoble et le CNRS font régulièrement des échanges de leur chercheurs avec de grandes universités israéliennes [17] permettant de renforcer les liens militaro-civils qui ne date pas d'hier et a permit historiquement à Israël d'avoir la bombe atomique, et dont l'Observatoire des armements note que cette coopération atomique à été relancé en 2010 [18].

Les liens Grenoble-Israël

À Grenoble, on peut s'intéresser aux activités de l'un des plus gros instituts de l'université, l'IMAG, centre de recherche en logiciel, IA et internet des objets. En son sein, le laboratoire Verimag, laboratoire de recherche sur les logiciels embarqués, avait retenu en 2020 notre attention pour ses liens étroits avec le complexe français [19]. Mentionnons par exemple le projet CAPACITES [20] qui réunissait de 2014 à 2017 pratiquement tout le complexe militaro-industriel français (MBDA, ONERA, Safran, Dassault Aviation, Airbus Helicopter, etc) sous la houlette de Verimag et de la start-up de design de puce pour l'armement, la grenobloise Kalray.

Verimag s'est acoquiné plusieurs fois avec le mastodonte israélien de l'armement Israel Aerospace Industries (IAI) pour des projets des recherches en drones de combat : le projet COMBEST [21] (avec comme partenaire connexe EADS) ; le projet SafeAir II [22] (avec comme partenaire MBDA) ; les projet OMEGA [23] et SPEEDS (avec EADS). Précisons que l'actuel directeur de l'université, Yassine Lakhnech, figure comme chercheur de ces projets en lien avec le conglomérat israélien.

La start-up israélienne Weebit Nano, spécialiste du design et de la fabrication de puces nouvelle génération pour la mémoire RAM a, elle, un partenariat structurel avec le CEA-Leti. Elle teste dans les salles blanches du CEA ses dernières innovations et utilise du substrat semi-conducteurs préparé par le Leti (notament du FD-SOI).

On pourrait également citer la société Dolphin Design (ex Dolphin Integration), domiciliée à Meylan. Cette entreprise dessine des puces pour des applications civiles et militaires, notamment du SoC (System-on-Chip). Rachetée conjointement par la société iséroise Soitec et le géant français du missile MDBA, Dolphin Design est bien implantée en Israël depuis la moitié des années 90 [24]. Cette implantation lui permettant de ravir des marchés militaires au Proche-Orient et profiter des réseaux de la tech israélienne. Il est en effet très intéressant pour des sociétés qui font du design de puces et de la création de nouvelles fonctions électroniques de s'implanter en Israël. Non pas tant pour profiter d'un marché déjà bien saturé, mais plutôt pour se servir de son expertise en ce domaine [25].

On sait que Grenoble est jumelée avec la ville universitaire de Rehovot depuis 1984. Or, à Rehovot on trouve l'Institut Weizmann, une sorte d'équivalent de la branche recherche du CEA [26]. Le site de la mairie de Grenoble nous explique que ce jumelage est réalisé dans le cadre de coopération de l'Institut Weizmann avec l'Université Joseph Fourier (Grenoble 1) [27].

Comme au CEA, les chercheurs et doctorant bénéficient d'un cadre de travail relativement libre leur permettant de « buller » dans leur recherche pointilleuse en physique nucléaire ou biologie de synthèse [28]. Le directeur de l'institut l'explique à Bruno Lemaire lors de la visite de ce dernier.

« Ici la recherche scientifique pure et ses futures applications sont deux choses absolument séparées. Les scientifiques étudient ici par curiosité, avec une liberté de pensée complète. Une fois que vous avez trouvé quelqu'un avec du talent, il faut lui donner tous les moyens possibles. » [29]

Mais – car il y a toujours un « mais » à chaque fois que l'on parle de liberté dans le technocapitalisme – l'Institut Weizmann, via son bureau de transfert (Navor), touche des royalties sur les découvertes de ses blouses blanches, (comme le CEA dispose aussi de ses bureaux de transfert CEA-Investissement et sa société Supernova Invest [30]). Ce qui lui a rapporté en 2016... 3,5 milliards de dollars ! [31] La liberté est à ce prix.

Indiquons que l'institut Weizmann possède en France une fondation destinée à capter les deniers et les cerveaux français et à faire sa pub dans l'Hexagone, Weizmann France [32]. Le président de Weizmann France n'est autre que Maurice Levy, patron de Publicis – donc organisateur du salon des technologies israélienne Vivatech [33].

On ne peut pas conclure ce petit état de l'amitié entre les entreprises françaises et israéliennes sans parler du plus gros employeur grenoblois : STMicroelectronics. Écoutons encore une fois l'ambassadeur et blagueur Stéphane Chouchan :

« STMicroelectronics est un des leaders européens du semi-conducteur, avec un chiffre d'affaires de 8,35 milliards de dollars en 2017 et 120 millions de dollars domestiques en Israël, ce qui fait de STMicroeletronics l'un des plus grands acteurs du semi-conducteur en Israël. […] Nous menons depuis plus de quinze ans des partenariats avec Mobileye ou Valens, mais nous nous sommes également stratégiquement rapprochés de Cisco, Mellanox ou autres. Nous partageons également des projets avec des centres de design. Nous ne sommes en effet pas toujours facilement identifiables. Or les centres de design constituent parfois une aide précieuse dans ce domaine. Nous menons aussi des partenariats avec les universités, comme le Technion ou l'université de Tel-Aviv. [… ] Après avoir ouvert un centre de ventes en 2002 et un centre de recherche et développement en 2012, il nous est apparu logique d'ouvrir un centre d'innovation en 2018. Nous favorisons donc l'accès à la technologie, aux centres de recherche et développement, aux unités commerciales, aux manufactures, qui font défaut à la plupart des sociétés israéliennes. Dans le monde du semi-conducteur, cette expertise est d'une grande valeur. Nous jouons en quelque sorte le rôle de « grand frère technologique », qui rend possible des projets parfois assez ambitieux du point de vue industriel. » [34]

ST joue en Israël comme son homologue américain Intel Corp., le rôle de guépard, captant les cerveaux et les start-up à forte valeur ajoutée pour nouer des partenariats ou les intégrer au groupe franco-italien.

Il faut noter aussi que la fonderie israélienne Tower Semiconductor, spécialiste des circuits analogiques et capteurs thermiques a signé un accord avec ST pour s'implanter dans la nouvelle usine de ST d'Agrate en Italie [35]. L'activité de Tower ? Faire des circuits spéciaux notamment pour l'industrie de l'armement :

« Tower est le fournisseur unique proposant la plus large gamme de technologies pouvant être utilisées par les clients A&D [Aérospatial et Défense] pour les besoins gouvernementaux, militaires et de défense, notamment les ROIC à grande matrice [36], les imageurs, la photonique sur silicium, le CMOS sur SOI pour les applications RH, les MEMS et les dispositifs à ondes millimétriques, entre autres. » [37]

L'entreprise a reçu, sous la marque « Towerjazz », les qualification ITAR (International Trafic in Arms Regulations) pour ses puces 65nm lui permettant de s'ouvrir au marché américain de la Défense. Elle est classée par le DMEA (Defense Microelctroniocs Activity) du
ministère de la Défense américain (DoD) comme une boîte importante et sûre [38].

Puisqu'on parle de STMicroelectronics, il serait malvenu d'oublier sa voisine Soitec et comme elle, spin-off du CEA-Grenoble. Ainsi, les plaquettes SOI utilisées par Tower proviennent de Soitec, qui fournit à Tower des dizaines de milliers de plaquettes RF-SOI 300nm par an [39].

Comme Tower, ST a un certain savoir-faire dans les produits spécifiques à destination du militaire. L'entreprise grenobloise est le chef de file du projet militaire européen EXCEED notamment pour le design de « système sur puce » ('system-on-chip' SoC [40]) avec la technologie développée par Soitec (FD-SOI 28 nm) dans son centre de recherche grenoblois sur le Polygone scientifique. Parmi les partenaires du projet, on trouve ArianeGroup (fabricant du missile atomique M51), Thales, MBDA, Safran Electronics and Defense et l'avionneur italien Leonardo. Le projet durera de 2020 à 2025 avec une enveloppe totale de 12 Millions d'euros dont 1,9 pour ST. Les puces issues du projet sont destinées à équiper, d'après la communication :

« les capteurs RF et réseaux de traitement du signal, radios flexibles, positionnement et navigation sécurisés, liaisons de données UAV [drone], réseaux militaires, des moteurs de cryptographie flexibles, soldat débarqué, contrôleurs de guidage et de mission critiques » [41].

Nos luttes sont matérielles et locales

En guise de conclusion nous tenons à dire que nous n'avons rien ni contre les Israéliens, ni contre les Palestiniens, ni contre les Juifs, les Arabes, ni contre les Slaves, les Russes, les Ukrainiens, ni contre n'importe quel peuple. Ce que nous combattons, c'est une logique à l'oeuvre et une façon dont notre monde est agencé : le technocapitalisme et sa course en avant mortifère et sanguinaire, aidé dans cette course par les structures étatiques et supra-étatiques. Qu'elles soit « made in France », « made in Israel » ou « made in Ukraine », les technologies continueront à nous tuer en tant qu'humains et en tant qu'êtres vivants. Elles continueront à nous écraser et à nous asservir comme des esclaves.

Nous ne disons pas que tout se vaut, mais, depuis notre position et avec les idées qui nous portent, nous ne pouvons nous contenter d'accepter benoîtement la guerre de « l'Axe du Bien » face à la « Barbarie ». A l'heure de la fusion intégrale entre le capital et la technologie, il n'y a plus à choisir. Il n'y a rien à regretter de notre monde absurde et sans consistance où la guerre industrielle est devenue une option de gouvernance parmi d'autres, où « tout change pour que rien ne change » dans un confort ouaté de consommateur-citoyen ou sous une maison en ruine. Notre exigence de liberté nous commande d'agir tout de suite et ici-même. La mobilisation totale pour la guerre nous guette, tâchons d'être plus rapide qu'elle avant que nous soyons tous pris dans son piège inextricable.

Le combat se situe donc bien au-delà des appels patriotiques, nationalistes, ethniques ou communautaires. La seule communauté auxquels nous accordons de l'importance et pour laquelle nous nous battrons sans relâche, c'est la communauté humaine. C'est dans cette optique que nous essayons d'aider nos congénères dans une pure localité de la lutte : solidarité avec nos congénères opprimés et combats sans relâche contre les ingénieurs, scientifiques, technologues et encravatés des instituts mortifères. Car le pouvoir aujourd'hui se situe là : dans la puissance liée à l'argent et à la technologie, liée aux machines, aux usines, aux laboratoires et à leurs directives. Dans cette démarche d'action réelle et endurante, intransigeante et stratégique, nous combattons donc les sbires grenoblois et leur modèle de développement car nous savons que les répercussions – on les vois déjà – dépassent de loin les frontières naturelles de nos montagnes.

Tout est à faire, les rapports de force se mettent en place pendant que les contradictions profondes réémergent. Tâchons de dépasser les fausses oppositions, précipitons les frictions et poussons les exigences de liberté à l'ensemble de la vie humaine pour qu'enfin, le mouvement de contestation émergeant embrasse dans la négation la totalité des existences.

Bella matribus detestata

Groupe Grothendieck,
Grenoble, Mars 2024.
groupe-grothendieck@riseup.net

Pour aller plus loin :

La coopération militaire et sécuritaire France-Israël, Patrice Bouveret, préface de Taoufiq Tahani, Cahier de l'AFPS n° 28 • 2017, Observatoires des armements, associations France-Palestine Solidarité, commandable ici : https://www.obsarm.info/spip.php?article428
— Groupe Grothendieck, L'Université désintégrée. La recherche grenobloise au service du complexe militaro-industriel, Le monde à l'envers, 2020.
— Fabrice Lamarck, Des treillis dans les labos. La recherche scientifique au service de l'armée, Le monde à l'envers, 2024.
— « Les liaisons dangereuses de l'industrie française de l'armement avec Israël » de l'Observatoire des multinationales, 20 /03/2024. https://multinationales.org/fr/actualites/les-liaisons-dangereuses-de-l-industrie-francaise-de-l-armement-avec-israel
— Stop Arming Israel France : https://padlet.com/stoparmingisraelfrance/ressources
— Coordination Régionale Anti-Armement et Militarisme (CRAAM) : https://craam.noblogs.org/


[1] Le Daubé, 23/03/2024.

[2] « La 'Start-Up nation', Israël, un modèle à suivre pour la France ? », Daniel Halevy-Goetschel, Servir 2023/1 (N° 519), pages 111 à 115.

[3] Groupe Grothendieck, L'Université désintégrée. La recherche grenobloise au service du complexe militaro-industriel, Le monde à l'envers, 2020.

[7] Encore en 2012, l'aide militaire américaine à Israël s'élevait à 3 milliards de dollars (20 % du budget de la défense Israélienne). C.f. « Du dirigisme militaro-industriel au libéralisme civil : l'économie israélienne dans tous ses états » de Jacques Bendelac, Politique étrangère, 2013/1.

[8] Voir la brochure très complète de Patrice Bouveret (Obsarm), « La coopération militaire et sécuritaire France-Israël », 2017.

[12] Patrice Bouveret, « La coopération militaire et sécuritaire France-Israël », 2017, p 147.

[14] « Table ronde 2 – La start-up nation et la French Tech en action » dans « France-Israël : Regards croisés sur l'innovation technologique » du Groupe inter-parlementaire d'amitié France-Israël, N° 149, juin 2018. https://www.senat.fr/ga/ga149/ga1492.html

[18] « La coopération militaire et sécuritaire France-Israël », op. cit., p 146.

[19] Cf Groupe Grothendieck, L'Université désintégrée, op. cit.

[26] Nous avons déjà parlé de l'Institut Weizman dans l'épisode 4 de La Guerre généralisée au vivant, disponible sur https://lundi.am/Guerre-generalisee-au-vivant-et-biotechnologies-3-4

[28] C.f Groupe Grothendieck, Guerre généralisée au vivant et biotechnologies, épisode 4/4, sur Lundi.am

[34] « Table ronde 2 - La start-up nation et la French tech en action » dans « France-Israël : Regards croisés sur l'innovation technologique » du Groupe inter-parlementaire d'amitié France-Israël, N° 149, juin 2018. https://www.senat.fr/ga/ga149/ga1492.html

[36] Les ROIC sont des micropuces utilisées pour lire les détecteurs infrarouges et ultraviolets dans la surveillance militaire et d'autres applications allant de l'astronomie aux rayons X à la sécurité et à l'inspection industrielle.

[40] Les SoC sont des circuits intégrés embarqués ayant sur une même puce un dispositif complet pouvant comprendre de la mémoire, un ou plusieurs microprocesseurs, des périphériques d'interface, des dispositifs (capteurs) mécaniques, opto-électroniques, chimiques ou biologiques et des circuits radio. Il sont souvent très appréciés par les militaires pour leur faible consommation électrique, très pratique pour les drones et les missiles.

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