Vue normale

Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
À partir d’avant-hierFlux principal

Améliorer la démocratie

6 février 2024 à 16:28

Dans Pour en finir avec la démocratie participative (Textuel, 2024), les consultants Manon Loisel et Nicolas Rio, cofondateurs du cabinet Partie Prenante, dressent un diagnostic pertinent et passionnant sur nos impasses démocratiques actuelles. Ils expliquent que la démocratie participative s’est imposée comme le remède à la crise de notre démocratie représentative, mais sans que cette médecine ne réussisse à produire un remède efficace ni aux défaillances de la démocratie représentative ni à donner de la force à la participation. Grand débat et Convention citoyenne pour le Climat ont surtout démontré leur impuissance à transformer le système politique. Loisel et Rio nous proposent donc d’arrêter avec la participation et de nous concentrer plutôt à réformer la démocratie représentative. L’enjeu n’est pas tant d’améliorer la participation que de démocratiser l’action publique. 

Couverture du livre de Manon Loisel et Nicolas Rio.

Ce constat rappelle beaucoup celui que dressait récemment Thomas Perroud dans son livre Services publics et communs qui invitait déjà à un élargissement démocratique capable de dépasser la fausse participation. La force du petit livre de Manon Loisel et Nicolas Rio est d’être particulièrement concret, puisqu’ils accompagnent depuis longtemps des collectivités dans la mise en place de processus participatifs.

De l’impuissance 

Leur livre est une réaction à l’impuissance que produisent ces dispositifs. La participation ne parvient pas à rendre l’action publique plus démocratique. Au contraire, elle relève bien souvent de la diversion, à l’image du Grand Débat, cette réponse pour reléguer la crise des gilets jaunes, et faire s’exprimer d’autres catégories sociales que celles qui manifestaient leur colère en décembre 2018. La Convention citoyenne pour le climat, malgré la qualité du processus mis en place, n’a pas produit plus que le Grand Débat. Les autres dispositifs de participation (réunion publique, enquête publique, conseils de quartier, budgets participatifs, panels citoyens…) ne produisent ni plus ni mieux. Partout, les formats l’emportent sur les effets. La participation devient une politique comme une autre dont le cadre et les règles du jeu sont strictement délimités pour justement ne produire aucun effet. La standardisation des dispositifs permet justement à l’acteur public d’être en contrôle afin que rien ne déborde. 

Cette impuissance des dispositifs accentue la crise démocratique que la démocratie participative est censée résoudre, estiment les auteurs. Elle ne produit rien d’autre que de la désillusion. “L’exercice jupitérien du pouvoir et la participation des citoyens appartiennent d’un même processus”, puisque l’un comme l’autre relèguent dans les marges la société civile organisée et légitiment leur contournement. Les dispositifs participatifs ne produisent aucun contre-pouvoir… et ces dispositifs ne disposent d’aucun mandat pour contrôler que leurs propositions se traduisent en actions. Ils permettent surtout de faire croire que les institutions sont à l’écoute des citoyens. 

Modifier les publics, redistribuer le pouvoir

Pour Manon Loisel et Nicolas Rio, l’enjeu n’est pas tant de faire participer que “d’atténuer les asymétries qui existent entre les citoyens dans leur capacité à faire entendre leur voix et faire valoir leurs droits”. Le grand problème des dispositifs participatifs, malgré tous leurs efforts pour aller vers tous les citoyens, c’est qu’ils mobilisent “toujours les mêmes”, c’est-à-dire finalement des gens déjà très insérés dans la vie démocratique. La participation ne parvient pas à faire ce qu’on lui prête, c’est-à-dire à modifier les publics. Pire, elle invisibilise bien souvent qui parle et au final permet d’invisibiliser la sélectivité sociale à l’œuvre. Elle renforce une écoute des institutions et des élus déjà sélective, alors qu’elle devrait d’abord permettre de redistribuer l’attention des institutions vers les publics les moins représentés. La démocratie participative devrait être un moyen de donner de l’audience aux inaudibles pour qu’ils soient réintégrés à l’intérêt général et à la production de l’action publique. Elle devrait permettre d’aller chercher les publics que la démocratie représentative n’arrive pas à représenter, à sortir voire à atténuer les mécanismes de domination, à permettre de prendre en compte les absents et notamment les abstentionnistes, notamment parce que plus les publics sont silencieux moins les politiques leurs sont destinées.

Loisel et Rio plaident également non seulement pour un empowerment des acteurs affaiblis, mais également pour un “disempowerment des acteurs établis”. Pour eux, les dispositifs devraient être là pour redistribuer le pouvoir. “La participation n’est démocratique que lorsqu’elle parvient à donner de la voix aux absents et à élargir le spectre des points de vue en présence”, à redonner une place à ceux qui ne sont pas écoutés et qui n’ont pas de strapontin à la table des négociations. Les institutions n’ont pas besoin d’entendre des centaines de citoyens ni de recueillir des millions de doléances, que d’écouter ceux qui ne participent pas. Et faire de manière à ce qu’ils disent soit entendu, agisse sur l’action publique. 

Déni d’opposition

“L’avènement de la démocratie administrée s’accompagne d’une répression croissante des autres formes d’expression citoyenne”. Les citoyens doivent de plus en plus parler là où on leur dit de faire et nulle part ailleurs. C’est comme si la démocratie participative laminait toutes autres formes d’expressions démocratiques, et notamment le droit de manifester, si mis à mal ces dernières années que ce soit par la multiplication des interdictions de manifester comme par leur répression. La protestation est désormais considérée comme “un trouble à l’ordre public”, et il n’est pas loin que le simple désaccord le devienne également. Les mouvements sociaux sont de plus en plus criminalisés, comme le montrait le sociologue Julien Talpin dans Bâillonner les quartiers, pointant la dérive autoritaire de nos démocraties. Fermeture de locaux, chantages aux subventions, refus d’agréments… Les autorités ont renforcé le déni de leur contestation, à l’image du contrat d’engagement républicain des associations très largement critiqué. C’est comme si nous étions entrés dans un déni d’opposition. Tous ceux qui ont un discours trop frontal sont écartés des tables de discussion, les poussant à se radicaliser plus encore. Ceux qui ne sont pas d’accord sont partout considérés comme des Ayatollahs. Leurs arguments, quels qu’ils soient, sont écartés par principe. En rendant l’opposition impossible, c’est la discussion qui le devient. 

“La crise démocratique est une crise de l’écoute”, expliquent-ils parfaitement. Mais également une crise de réponse à cette écoute, à l’image de metoo qui a libéré la parole des victimes de violences sexistes sans que nous ne modifions le fonctionnement de nos institutions collectives pour y répondre, renvoyant celles qui osent parler à leur seule responsabilité individuelle. C’est également une crise du déni, où la démocratie n’est plus vue comme le lieu d’un compromis entre ses parties prenantes, mais comme la lutte d’un clan contre un autre, à l’image du refus de discussion sur la réforme des retraites, les bassines, etc. A force de déni et de dévitalisation, les institutions perdent leurs interlocuteurs traditionnels, associations et corps intermédiaires… au risque de n’avoir plus personne à qui parler, autre que les lobbies, c’est-à-dire que les intérêts financiers les plus forts !

La démocratie participative permet de collecter une parole à laquelle personne ne répond. Nos institutions semblent produire de plus en plus un dialogue de sourds. C’est un peu comme si nos institutions niaient l’existence de divergences d’intérêts, ce qui se traduit par une conflictualité en hausse, par une radicalisation des positions, par une tension permanente et épuisante. L’apaisement n’est plus un mode de gouvernement. Dans le déni de l’écoute, des réponses et du compromis, les protestations mêmes légitimes ont tendance à devenir colère voire réactions violentes. “L’incapacité à écouter débouche sur une incapacité à agir”

Rendre l’écoute fonctionnelle

Pourtant, il existe des leviers pour rendre à nouveau l’écoute fonctionnelle, rappellent les auteurs en prenant l’exemple du Défenseur des droits (on pourrait évoquer également le rôle de la Commission d’accès aux documents administratifs voire en partie des missions de la Cnil et de quelques autres autorités administratives indépendantes, auxquelles il faudrait ajouter les médiateurs de services publics que l’on trouve désormais dans plusieurs institutions publiques). Les médiateurs se font souvent le relais institutionnel des inaudibles :  ils viennent non seulement écouter mais également accompagner les usagers en difficultés en proposant leur médiation dans les conflits. “Cette fonction de médiation à l’échelle individuelle vient alimenter une fonction d’interpellation, plus collective”, à l’image des travaux et saisines du Défenseur des droits. Les remontées de problèmes permettent de mettre en visibilité les difficultés structurelles, de passer du subjectif à l’objectif… et surtout souvent de résoudre les situations de blocage individuelles… En assurant le suivi des cas, ces médiateurs viennent refluidifier l’écoute et la réponse que nous sommes en droit d’attendre des acteurs publics. Pour Loisel et Rio, c’est ce processus de transformation du vécu subjectif à l’analyse objectivée qui manque dans la participation citoyenne, c’est le moyen d’assurer que les propositions obtiendront bien une réponse. Et la solution des autorités indépendantes permet de montrer que c’est parce qu’elles ont un pouvoir garantit et établit, opposable, qu’elles peuvent agir. Leurs fonctions n’est pas qu’une fonction de médiation, elle est bien d’abord une fonction de résolution de problèmes. Ces médiateurs ont souvent un pouvoir qu’ils utilisent pour remettre de l’asymétrie dans une relation qui ne l’est plus. Elles ont les moyens, juridiquement garantis, de remettre un dossier sur une table, de provoquer des réponses. 

Pour Loisel et Rio, ces agences, à l’écoute des citoyens, montrent que également que l’audition (et pas seulement celle des experts) est un levier pour faire remonter la parole et le vécu des citoyens dans les décisions. C’est l’addition de récits qui transforme nos sociétés, à l’image de ce qu’à produit la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise. Idéalement, le procès, momentum de la justice, est également une expérience d’écoute et de réponse. “Remplacer les plateformes participatives par des témoignages à la première personne permettrait de préciser ce qui est attendu des citoyens. L’objectif n’est pas d’avoir leur avis (c’est le rôle des élus) ou de prendre leurs idées (c’est le rôle de l’administration), mais de comprendre leur expérience vécue et la façon dont elle éclaire les politiques mises en place”. La confrontation des témoignages permet d’avoir une vision plus complète de la réalité, d’éclairer les angles morts de la décision, et de les porter pour que le politique en tire les conclusions

Les deux consultants plaident également, comme le juriste Thomas Perroud, pour faire entrer l’administration en démocratie, en faisant là encore entrer la contre-expertise, la diversité des points de vue, pour faire surgir les controverses là où elles sont, plutôt que de les mettre sous le tapis. Seule l’existence de contre-pouvoirs permet de rendre l’écoute opposable. Il faut donc que les témoignages comme les mobilisations permettent d’alimenter des contre-pouvoirs pour peser sur les choix d’action publique. Ils sont le moyen de rappeler l’importance du “pas pour nous sans nous” qui mobilise l’action citoyenne. Dans un monde où tout le monde ne veut voir que des solutions, il faut rappeler que celles-ci n’existent pas sans revendications. L’acteur public ne devrait pas tant chercher des solutions, que confronter les revendications. 

Négocier plutôt que gérer

“Pour rendre l’action publique plus démocratique, ce n’est pas la place des citoyens qu’il faut interroger, mais celle de leurs représentants”, expliquent Loisel et Rio. Pour eux, il y a un malentendu sur la fonction des élus. Il faut réhabiliter leur fonction délibérative, plaident-ils, en montrant que la délibération politique, c’est-à-dire le débat contradictoire qui précède la prise de décision, est quasi inexistante. Partout, les instances démocratiques deviennent de plus en plus des chambres d’enregistrement qui n’ont plus prises sur les enjeux, à l’image des tristes séances de conseils municipaux où s’égrainent une suite sans fin de délibérations. Les décisions se passent ailleurs. Dans des bureaux, dans des négociations opaques. Partout, les décisions semblent déjà prises. 

Si la proposition est forte, il me semble ici que l’on trouve l’une des rares faiblesses du livre, qui semble minimiser la politisation des élus, leurs convictions qui pèsent sur les choix auxquels ils procèdent. Les faire passer du rôle de manager, de chef de projets qui ont tout pouvoir à un rôle de diplomates, de négociateurs avec les parties prenantes est une proposition très stimulante et idéale. Ce n’est effectivement qu’en invitant les différents points de vue à s’exprimer, à dialoguer, à trouver des compromis qu’on pourra lever les blocages de nos sociétés. Mais ce n’est pas le rôle que leur confèrent nos institutions pour le moment. Loisel et Rio illustrent cela en évoquant les problématiques de l’accès à l’eau qui aujourd’hui se règle sans que les débats entre les acteurs (citoyens, industriels, agriculteurs…) ne soient organisés. Sans organiser les confrontations, les blocages l’emportent. Les objectifs restent cantonnés dans des documents stratégiques sans capacité à les atteindre. Les enjeux de mise en œuvre sont trop souvent négligés. “L’action publique est avant tout une affaire de négociation”. Sur la question de la raréfaction de l’eau, la baisse des consommations ne se décrète pas, elle se négocie, au risque sinon de ne jamais atteindre les objectifs qu’on se fixe. “Démocratiser l’action publique, c’est passer de la concertation à la négociation”.

Pour Loisel et Rio, nous devons sortir de l’obsession du consensus pour trouver les modalités concrètes des compromis. Pour cela, la démocratie doit savoir organiser la confrontation d’intérêts divergents. C’est pourtant bien par le compromis qu’on amène chacun à s’engager et donc à obtenir des engagements opposables, c’est-à-dire qui permettent d’obliger ceux qui ne les respectent pas. Dans le domaine de la gestion de l’eau, “la démocratie ne peut pas se réduire à une somme d’arrêtés préfectoraux de restrictions, appliqués à géométrie variable en fonction du poids de chaque lobby sans aucun processus de délibération”. Il nous faut sortir de la gestion de crise permanente que produit l’évitement démocratique. Le politique doit revenir à la table des négociations pour faire discuter les acteurs concernés, afin que chacun puisse préciser leurs contributions effectives. “Les institutions sont là pour organiser la confrontation publique des intérêts privés”. Ce qui n’est pas si simple quand nos institutions favorisent aussi l’accès au pouvoir de représentants de ces intérêts particuliers. 

*

Manon Loisel et Nicolas Rio signent une belle défense d’une démocratie vivante à un moment où elle semble si épuisée, depuis une analyse puissante et concrète des blocages politiques où nous sommes coincés. Les revendications que formule le livre ne sont pas simples à mettre en œuvre. Elles ne consistent pas à sortir des solutions (même s’ils en font plusieurs, par exemple d’améliorer la représentation par le tirage au sort depuis le niveau d’absentéisme pour corriger le déficit de représentativité), mais à nous interroger sur comment dépasser les blocages de nos société et le risque d’une dérive autoritaire. En cela, c’est un livre qui nous montre comment sortir de trop d’échecs démocratiques. 

L’ouvrage n’en est pas moins assez idéaliste parfois et semble minorer le fait que la politique soit d’abord des positions politiques qui s’affrontent. Le déni de certaines positions ne se résoudra pas seulement par le retour de la négociation, mais d’abord par le retour d’une affirmation de la légalité des contre-pouvoirs. Or, c’est bien ces garanties démocratiques qui sont mises à mal, notamment quand on interdit de manifester ou qu’on surcontrôle certaines manifestations plutôt que d’autres afin de rendre la contestation impossible. Loisel et Rio militent pour plus de représentation, plus de garantie et de pouvoir à ces représentations, alors que nous assistons depuis trop longtemps à l’exact inverse. La dévitalisation de notre démocratie représentative reste, quoi qu’on en dise, d’abord la conséquence d’un recul des fonctions représentatives.  

Derrière le paravent participatif, trop souvent, c’est la représentativité qui est mise à mal. Loisel et Rio ne souhaitent pas se débarrasser de la démocratie avec l’eau du bain de la démocratie participative, au contraire. Ils font le constat que le développement de la démocratie participative est un écran de fumée et que c’est la démocratie qu’il faut défendre. Pour cela, il faut renforcer les garanties, les contre-pouvoirs, la représentativité quand ce sont elles qui se délitent. Loisel et Rio nous invitent à un “réarmement” démocratique, qui me semble le réarmement dont on manque le plus. Ils nous montrent également que celui-ci ne passe pas nécessairement par de nouveaux droits, mais par la capacité à trouver les moyens de les rendre plus effectifs qu’ils ne sont. 

En regardant la liste des autorités administratives indépendantes, je me dis qu’il y a encore bien trop de secteurs qui n’en disposent pas. A l’heure où les associations, représentants professionnels et syndicats sont à la peine (ce qui ne doit pas nous dispenser de trouver les modalités pour les renforcer plutôt que les dévitaliser !), avoir des autorités indépendantes qui viennent les renforcer (voir des déclinaisons locales) est une perspective plutôt stimulante, pour autant que ces autorités soient dotées de moyens, de droits et de capacités d’action. Dans le numérique, cela permettrait en tout cas d’aller plus loin que les conseils de surveillance, les comités d’éthique et les rapports de transparence… à défaut d’avoir une vraie représentation des parties prenantes, on pourrait au moins envisager des autorités indépendantes avec des capacités d’écoutes, d’actions et de contrôle des réponses apportées.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Manon Loisel et Nicolas Rio, Pour en finir avec la démocratie participative, Textuel, 2024, 18,9 euros, 192 pages. A compléter par leurs riches interviews chez Autrement Autrement, Acteurs Publics ouMédiapart

Améliorer la démocratie

6 février 2024 à 16:28

Dans Pour en finir avec la démocratie participative (Textuel, 2024), les consultants Manon Loisel et Nicolas Rio, cofondateurs du cabinet Partie Prenante, dressent un diagnostic pertinent et passionnant sur nos impasses démocratiques actuelles. Ils expliquent que la démocratie participative s’est imposée comme le remède à la crise de notre démocratie représentative, mais sans que cette médecine ne réussisse à produire un remède efficace ni aux défaillances de la démocratie représentative ni à donner de la force à la participation. Grand débat et Convention citoyenne pour le Climat ont surtout démontré leur impuissance à transformer le système politique. Loisel et Rio nous proposent donc d’arrêter avec la participation et de nous concentrer plutôt à réformer la démocratie représentative. L’enjeu n’est pas tant d’améliorer la participation que de démocratiser l’action publique. 

Couverture du livre de Manon Loisel et Nicolas Rio.

Ce constat rappelle beaucoup celui que dressait récemment Thomas Perroud dans son livre Services publics et communs qui invitait déjà à un élargissement démocratique capable de dépasser la fausse participation. La force du petit livre de Manon Loisel et Nicolas Rio est d’être particulièrement concret, puisqu’ils accompagnent depuis longtemps des collectivités dans la mise en place de processus participatifs.

De l’impuissance 

Leur livre est une réaction à l’impuissance que produisent ces dispositifs. La participation ne parvient pas à rendre l’action publique plus démocratique. Au contraire, elle relève bien souvent de la diversion, à l’image du Grand Débat, cette réponse pour reléguer la crise des gilets jaunes, et faire s’exprimer d’autres catégories sociales que celles qui manifestaient leur colère en décembre 2018. La Convention citoyenne pour le climat, malgré la qualité du processus mis en place, n’a pas produit plus que le Grand Débat. Les autres dispositifs de participation (réunion publique, enquête publique, conseils de quartier, budgets participatifs, panels citoyens…) ne produisent ni plus ni mieux. Partout, les formats l’emportent sur les effets. La participation devient une politique comme une autre dont le cadre et les règles du jeu sont strictement délimités pour justement ne produire aucun effet. La standardisation des dispositifs permet justement à l’acteur public d’être en contrôle afin que rien ne déborde. 

Cette impuissance des dispositifs accentue la crise démocratique que la démocratie participative est censée résoudre, estiment les auteurs. Elle ne produit rien d’autre que de la désillusion. “L’exercice jupitérien du pouvoir et la participation des citoyens appartiennent d’un même processus”, puisque l’un comme l’autre relèguent dans les marges la société civile organisée et légitiment leur contournement. Les dispositifs participatifs ne produisent aucun contre-pouvoir… et ces dispositifs ne disposent d’aucun mandat pour contrôler que leurs propositions se traduisent en actions. Ils permettent surtout de faire croire que les institutions sont à l’écoute des citoyens. 

Modifier les publics, redistribuer le pouvoir

Pour Manon Loisel et Nicolas Rio, l’enjeu n’est pas tant de faire participer que “d’atténuer les asymétries qui existent entre les citoyens dans leur capacité à faire entendre leur voix et faire valoir leurs droits”. Le grand problème des dispositifs participatifs, malgré tous leurs efforts pour aller vers tous les citoyens, c’est qu’ils mobilisent “toujours les mêmes”, c’est-à-dire finalement des gens déjà très insérés dans la vie démocratique. La participation ne parvient pas à faire ce qu’on lui prête, c’est-à-dire à modifier les publics. Pire, elle invisibilise bien souvent qui parle et au final permet d’invisibiliser la sélectivité sociale à l’œuvre. Elle renforce une écoute des institutions et des élus déjà sélective, alors qu’elle devrait d’abord permettre de redistribuer l’attention des institutions vers les publics les moins représentés. La démocratie participative devrait être un moyen de donner de l’audience aux inaudibles pour qu’ils soient réintégrés à l’intérêt général et à la production de l’action publique. Elle devrait permettre d’aller chercher les publics que la démocratie représentative n’arrive pas à représenter, à sortir voire à atténuer les mécanismes de domination, à permettre de prendre en compte les absents et notamment les abstentionnistes, notamment parce que plus les publics sont silencieux moins les politiques leurs sont destinées.

Loisel et Rio plaident également non seulement pour un empowerment des acteurs affaiblis, mais également pour un “disempowerment des acteurs établis”. Pour eux, les dispositifs devraient être là pour redistribuer le pouvoir. “La participation n’est démocratique que lorsqu’elle parvient à donner de la voix aux absents et à élargir le spectre des points de vue en présence”, à redonner une place à ceux qui ne sont pas écoutés et qui n’ont pas de strapontin à la table des négociations. Les institutions n’ont pas besoin d’entendre des centaines de citoyens ni de recueillir des millions de doléances, que d’écouter ceux qui ne participent pas. Et faire de manière à ce qu’ils disent soit entendu, agisse sur l’action publique. 

Déni d’opposition

“L’avènement de la démocratie administrée s’accompagne d’une répression croissante des autres formes d’expression citoyenne”. Les citoyens doivent de plus en plus parler là où on leur dit de faire et nulle part ailleurs. C’est comme si la démocratie participative laminait toutes autres formes d’expressions démocratiques, et notamment le droit de manifester, si mis à mal ces dernières années que ce soit par la multiplication des interdictions de manifester comme par leur répression. La protestation est désormais considérée comme “un trouble à l’ordre public”, et il n’est pas loin que le simple désaccord le devienne également. Les mouvements sociaux sont de plus en plus criminalisés, comme le montrait le sociologue Julien Talpin dans Bâillonner les quartiers, pointant la dérive autoritaire de nos démocraties. Fermeture de locaux, chantages aux subventions, refus d’agréments… Les autorités ont renforcé le déni de leur contestation, à l’image du contrat d’engagement républicain des associations très largement critiqué. C’est comme si nous étions entrés dans un déni d’opposition. Tous ceux qui ont un discours trop frontal sont écartés des tables de discussion, les poussant à se radicaliser plus encore. Ceux qui ne sont pas d’accord sont partout considérés comme des Ayatollahs. Leurs arguments, quels qu’ils soient, sont écartés par principe. En rendant l’opposition impossible, c’est la discussion qui le devient. 

“La crise démocratique est une crise de l’écoute”, expliquent-ils parfaitement. Mais également une crise de réponse à cette écoute, à l’image de metoo qui a libéré la parole des victimes de violences sexistes sans que nous ne modifions le fonctionnement de nos institutions collectives pour y répondre, renvoyant celles qui osent parler à leur seule responsabilité individuelle. C’est également une crise du déni, où la démocratie n’est plus vue comme le lieu d’un compromis entre ses parties prenantes, mais comme la lutte d’un clan contre un autre, à l’image du refus de discussion sur la réforme des retraites, les bassines, etc. A force de déni et de dévitalisation, les institutions perdent leurs interlocuteurs traditionnels, associations et corps intermédiaires… au risque de n’avoir plus personne à qui parler, autre que les lobbies, c’est-à-dire que les intérêts financiers les plus forts !

La démocratie participative permet de collecter une parole à laquelle personne ne répond. Nos institutions semblent produire de plus en plus un dialogue de sourds. C’est un peu comme si nos institutions niaient l’existence de divergences d’intérêts, ce qui se traduit par une conflictualité en hausse, par une radicalisation des positions, par une tension permanente et épuisante. L’apaisement n’est plus un mode de gouvernement. Dans le déni de l’écoute, des réponses et du compromis, les protestations mêmes légitimes ont tendance à devenir colère voire réactions violentes. “L’incapacité à écouter débouche sur une incapacité à agir”

Rendre l’écoute fonctionnelle

Pourtant, il existe des leviers pour rendre à nouveau l’écoute fonctionnelle, rappellent les auteurs en prenant l’exemple du Défenseur des droits (on pourrait évoquer également le rôle de la Commission d’accès aux documents administratifs voire en partie des missions de la Cnil et de quelques autres autorités administratives indépendantes, auxquelles il faudrait ajouter les médiateurs de services publics que l’on trouve désormais dans plusieurs institutions publiques). Les médiateurs se font souvent le relais institutionnel des inaudibles :  ils viennent non seulement écouter mais également accompagner les usagers en difficultés en proposant leur médiation dans les conflits. “Cette fonction de médiation à l’échelle individuelle vient alimenter une fonction d’interpellation, plus collective”, à l’image des travaux et saisines du Défenseur des droits. Les remontées de problèmes permettent de mettre en visibilité les difficultés structurelles, de passer du subjectif à l’objectif… et surtout souvent de résoudre les situations de blocage individuelles… En assurant le suivi des cas, ces médiateurs viennent refluidifier l’écoute et la réponse que nous sommes en droit d’attendre des acteurs publics. Pour Loisel et Rio, c’est ce processus de transformation du vécu subjectif à l’analyse objectivée qui manque dans la participation citoyenne, c’est le moyen d’assurer que les propositions obtiendront bien une réponse. Et la solution des autorités indépendantes permet de montrer que c’est parce qu’elles ont un pouvoir garantit et établit, opposable, qu’elles peuvent agir. Leurs fonctions n’est pas qu’une fonction de médiation, elle est bien d’abord une fonction de résolution de problèmes. Ces médiateurs ont souvent un pouvoir qu’ils utilisent pour remettre de l’asymétrie dans une relation qui ne l’est plus. Elles ont les moyens, juridiquement garantis, de remettre un dossier sur une table, de provoquer des réponses. 

Pour Loisel et Rio, ces agences, à l’écoute des citoyens, montrent que également que l’audition (et pas seulement celle des experts) est un levier pour faire remonter la parole et le vécu des citoyens dans les décisions. C’est l’addition de récits qui transforme nos sociétés, à l’image de ce qu’à produit la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise. Idéalement, le procès, momentum de la justice, est également une expérience d’écoute et de réponse. “Remplacer les plateformes participatives par des témoignages à la première personne permettrait de préciser ce qui est attendu des citoyens. L’objectif n’est pas d’avoir leur avis (c’est le rôle des élus) ou de prendre leurs idées (c’est le rôle de l’administration), mais de comprendre leur expérience vécue et la façon dont elle éclaire les politiques mises en place”. La confrontation des témoignages permet d’avoir une vision plus complète de la réalité, d’éclairer les angles morts de la décision, et de les porter pour que le politique en tire les conclusions

Les deux consultants plaident également, comme le juriste Thomas Perroud, pour faire entrer l’administration en démocratie, en faisant là encore entrer la contre-expertise, la diversité des points de vue, pour faire surgir les controverses là où elles sont, plutôt que de les mettre sous le tapis. Seule l’existence de contre-pouvoirs permet de rendre l’écoute opposable. Il faut donc que les témoignages comme les mobilisations permettent d’alimenter des contre-pouvoirs pour peser sur les choix d’action publique. Ils sont le moyen de rappeler l’importance du “pas pour nous sans nous” qui mobilise l’action citoyenne. Dans un monde où tout le monde ne veut voir que des solutions, il faut rappeler que celles-ci n’existent pas sans revendications. L’acteur public ne devrait pas tant chercher des solutions, que confronter les revendications. 

Négocier plutôt que gérer

“Pour rendre l’action publique plus démocratique, ce n’est pas la place des citoyens qu’il faut interroger, mais celle de leurs représentants”, expliquent Loisel et Rio. Pour eux, il y a un malentendu sur la fonction des élus. Il faut réhabiliter leur fonction délibérative, plaident-ils, en montrant que la délibération politique, c’est-à-dire le débat contradictoire qui précède la prise de décision, est quasi inexistante. Partout, les instances démocratiques deviennent de plus en plus des chambres d’enregistrement qui n’ont plus prises sur les enjeux, à l’image des tristes séances de conseils municipaux où s’égrainent une suite sans fin de délibérations. Les décisions se passent ailleurs. Dans des bureaux, dans des négociations opaques. Partout, les décisions semblent déjà prises. 

Si la proposition est forte, il me semble ici que l’on trouve l’une des rares faiblesses du livre, qui semble minimiser la politisation des élus, leurs convictions qui pèsent sur les choix auxquels ils procèdent. Les faire passer du rôle de manager, de chef de projets qui ont tout pouvoir à un rôle de diplomates, de négociateurs avec les parties prenantes est une proposition très stimulante et idéale. Ce n’est effectivement qu’en invitant les différents points de vue à s’exprimer, à dialoguer, à trouver des compromis qu’on pourra lever les blocages de nos sociétés. Mais ce n’est pas le rôle que leur confèrent nos institutions pour le moment. Loisel et Rio illustrent cela en évoquant les problématiques de l’accès à l’eau qui aujourd’hui se règle sans que les débats entre les acteurs (citoyens, industriels, agriculteurs…) ne soient organisés. Sans organiser les confrontations, les blocages l’emportent. Les objectifs restent cantonnés dans des documents stratégiques sans capacité à les atteindre. Les enjeux de mise en œuvre sont trop souvent négligés. “L’action publique est avant tout une affaire de négociation”. Sur la question de la raréfaction de l’eau, la baisse des consommations ne se décrète pas, elle se négocie, au risque sinon de ne jamais atteindre les objectifs qu’on se fixe. “Démocratiser l’action publique, c’est passer de la concertation à la négociation”.

Pour Loisel et Rio, nous devons sortir de l’obsession du consensus pour trouver les modalités concrètes des compromis. Pour cela, la démocratie doit savoir organiser la confrontation d’intérêts divergents. C’est pourtant bien par le compromis qu’on amène chacun à s’engager et donc à obtenir des engagements opposables, c’est-à-dire qui permettent d’obliger ceux qui ne les respectent pas. Dans le domaine de la gestion de l’eau, “la démocratie ne peut pas se réduire à une somme d’arrêtés préfectoraux de restrictions, appliqués à géométrie variable en fonction du poids de chaque lobby sans aucun processus de délibération”. Il nous faut sortir de la gestion de crise permanente que produit l’évitement démocratique. Le politique doit revenir à la table des négociations pour faire discuter les acteurs concernés, afin que chacun puisse préciser leurs contributions effectives. “Les institutions sont là pour organiser la confrontation publique des intérêts privés”. Ce qui n’est pas si simple quand nos institutions favorisent aussi l’accès au pouvoir de représentants de ces intérêts particuliers. 

*

Manon Loisel et Nicolas Rio signent une belle défense d’une démocratie vivante à un moment où elle semble si épuisée, depuis une analyse puissante et concrète des blocages politiques où nous sommes coincés. Les revendications que formule le livre ne sont pas simples à mettre en œuvre. Elles ne consistent pas à sortir des solutions (même s’ils en font plusieurs, par exemple d’améliorer la représentation par le tirage au sort depuis le niveau d’absentéisme pour corriger le déficit de représentativité), mais à nous interroger sur comment dépasser les blocages de nos société et le risque d’une dérive autoritaire. En cela, c’est un livre qui nous montre comment sortir de trop d’échecs démocratiques. 

L’ouvrage n’en est pas moins assez idéaliste parfois et semble minorer le fait que la politique soit d’abord des positions politiques qui s’affrontent. Le déni de certaines positions ne se résoudra pas seulement par le retour de la négociation, mais d’abord par le retour d’une affirmation de la légalité des contre-pouvoirs. Or, c’est bien ces garanties démocratiques qui sont mises à mal, notamment quand on interdit de manifester ou qu’on surcontrôle certaines manifestations plutôt que d’autres afin de rendre la contestation impossible. Loisel et Rio militent pour plus de représentation, plus de garantie et de pouvoir à ces représentations, alors que nous assistons depuis trop longtemps à l’exact inverse. La dévitalisation de notre démocratie représentative reste, quoi qu’on en dise, d’abord la conséquence d’un recul des fonctions représentatives.  

Derrière le paravent participatif, trop souvent, c’est la représentativité qui est mise à mal. Loisel et Rio ne souhaitent pas se débarrasser de la démocratie avec l’eau du bain de la démocratie participative, au contraire. Ils font le constat que le développement de la démocratie participative est un écran de fumée et que c’est la démocratie qu’il faut défendre. Pour cela, il faut renforcer les garanties, les contre-pouvoirs, la représentativité quand ce sont elles qui se délitent. Loisel et Rio nous invitent à un “réarmement” démocratique, qui me semble le réarmement dont on manque le plus. Ils nous montrent également que celui-ci ne passe pas nécessairement par de nouveaux droits, mais par la capacité à trouver les moyens de les rendre plus effectifs qu’ils ne sont. 

En regardant la liste des autorités administratives indépendantes, je me dis qu’il y a encore bien trop de secteurs qui n’en disposent pas. A l’heure où les associations, représentants professionnels et syndicats sont à la peine (ce qui ne doit pas nous dispenser de trouver les modalités pour les renforcer plutôt que les dévitaliser !), avoir des autorités indépendantes qui viennent les renforcer (voir des déclinaisons locales) est une perspective plutôt stimulante, pour autant que ces autorités soient dotées de moyens, de droits et de capacités d’action. Dans le numérique, cela permettrait en tout cas d’aller plus loin que les conseils de surveillance, les comités d’éthique et les rapports de transparence… à défaut d’avoir une vraie représentation des parties prenantes, on pourrait au moins envisager des autorités indépendantes avec des capacités d’écoutes, d’actions et de contrôle des réponses apportées.

Hubert Guillaud

A propos du livre de Manon Loisel et Nicolas Rio, Pour en finir avec la démocratie participative, Textuel, 2024, 18,9 euros, 192 pages. A compléter par leurs riches interviews chez Autrement Autrement, Acteurs Publics ouMédiapart

Dans les paradoxes du soutien à l’innovation

2 janvier 2024 à 11:42
La couverture du livre de Xavier Jaravel.

A l’image de son titre, c’est un étrange petit livre que ce Marie Curie habite dans le Morbihan (La République des idées, Le Seuil, 2023, 114 pages, 11,8 euros), signé de l’économiste Xavier Jaravel. L’auteur pose la question de la contribution de l’innovation aux inégalités… et répond un peu par des pirouettes, il me semble. Certes, sur le temps long, les innovations que nous avons connu depuis la révolution industrielle nous ont été bénéfiques, mais sur le temps court… c’est certainement un peu plus compliqué à évaluer ! 

On le sait, les rendements d’échelles favorisent la concentration des fortunes au détriment de l’innovation elle-même, puisque les leaders ont surtout tendance à verrouiller leurs marchés. Certes, les entreprises qui innovent et automatisent ont plutôt tendance à embaucher que le contraire – mais James Bessen nous rappelle que cette croissance par l’emploi est souvent passagère. Pour Jaravel, l’innovation semble donc avoir peu d’effet sur les inégalités car elle produit plutôt une hausse de la demande de travail, même si bien souvent, elle dégrade les conditions de travail, concède-t-il. Vive l’innovation donc !, et passez votre chemin !

Pourtant, il concède que si les technologies aggravent les inégalités, c’est peut-être plus du côte dé la consommation que de la production. “Les gains de productivité ont été plus élevés pour les produits qui ciblent les ménages aisés”. L’innovation se concentre surtout sur les produits de luxe et profite d’abord aux plus aisés : l’innovation ne concerne pas vraiment les paquets de pâtes et comparativement, le prix de la puissance de calcul a bien plus évolué à la baisse que le prix de la baguette ! En ce sens, l’innovation amplifie les inégalités car elle ne touche pas équitablement tous les produits et donc tous les publics. La raison est assez simple : l’innovation se concentre sur les marchés solvables au détriment des autres. Mais plutôt que de dire que c’est au secteur public de soutenir les marchés délaissés et d’y innover, ou d’avoir des politiques qui favorisent l’innovation là où elle n’a pas lieu, Xavier Jaravel estime que si le marché de l’innovation est biaisé, c’est à cause de la sociologie des innovateurs qui sont bien trop privilégiés. Ce n’est pas faux, bien sûr, mais le principal levier est-il là ? Oui, l’innovation se concentre dans les bons milieux : les innovateurs innovent d’abord pour des consommateurs qui leurs ressemblent, d’où nombre de discours pour favoriser la diversité dans les secteurs innovants… au risque que ce soit parfois un positionnement assez feint, qui vise plus à promouvoir une image que des responsabilités. Ceux qui ne sont pas du monde de l’innovation ont toutes les peines à trouver les réseaux et les financements pour innover justement. Reste à savoir si c’est la politique de soutien à l’innovation qu’il faut élargir pour qu’elle vienne aider d’autres formes d’innovation, et notamment celles délaissées par les entreprises, ou si au contraire, il faut améliorer la sociologie des innovateurs et encourager les “innovateurs ordinaires”, qui sont bien souvent la réalité de l’innovation. Est-ce qu’il faut améliorer d’autres formes d’innovation ou est-ce qu’il faut élargir l’assise de l’innovation technologique pour qu’elle touche d’autres publics ?

La politique d’innovation est soutenue, mais souvent peu différenciée. Le Crédit d’impôt recherche, qui est l’une des principales mesures, ne permet pas vraiment d’orienter l’innovation, puisqu’elle ne distingue pas vraiment les secteurs d’innovation et se contente d’apporter une réduction d’impôts aux entreprises qui innovent. Quant aux dispositifs fléchés vers certains secteurs (comme le plan France 2030), il reste surtout des dispositifs de l’entre-soi, qui orientent l’innovation vers des marchés solvables. “L’innovation est avant tout guidée par le marché et ses rendements d’échelle”. Et le financement de l’innovation va avant tout vers les innovations avec du potentiel de rentabilité. 

Pour améliorer l’innovation, il faudrait parvenir à s’extraire des propositions court-termistes, estime assez justement Xavier Jaravel. Il en balaye donc plusieurs qu’il réfute. Pour lui, taxer les plus riches ne fait que réduire l’innovation et n’est donc pas une solution d’autant que cela rapporterait sommes toutes assez peu. L’innovation multimillardaire n’est donc pas un problème… Ca me semble relever du tour de passe-passe, mais bon. Oubliez aussi le revenu universel qui viendrait aider les victimes collatérales des processus d’innovation (ah, donc il y a quand même des victimes des inégalités de l’innovation !) ! Quant à revenir à la planification… c’est un processus trop technocratique pour l’innovation ! Fermez le ban ! Qu’importe si un tiers de la baisse de la productivité totale de ces dernières décennies viendrait de la diminution de l’effort de recherche publique !  

Pour Jaravel, le principal levier pour améliorer l’innovation consiste à mieux former. L’enjeu de l’innovation est un enjeu éducatif ! C’est l’éducation qu’il faut améliorer, partout. A l’image du Morbihan, le département avec le plus faible taux d’enfants appelés à devenir ingénieurs, chercheurs ou thésards. Le monde de l’innovation est particulièrement mimétique : les enfants d’ingénieurs ont tendance à le devenir eux-mêmes bien plus que les autres. Pour Xavier Jaravel, il faut élargir l’accès à l’innovation. “Une parité parfaite entre femmes et hommes dans l’accès à l’innovation permettrait d’augmenter le taux de croissance annuel de la productivité du travail de 1% à 1,80%” Ce qui ne parait pas beaucoup, mais qui par effet de cascade permettrait d’augmenter le PIB de 18% en 25 ans, avec autant de recette fiscales en plus ! Faire monter les femmes et les individus issus des milieux défavorisés dans les métiers innovants permettrait de produire des innovations de produits qui cibleraient mieux les femmes et les ménages modestes. Pour Xavier Jaravel, les gains macroéconomiques seraient très élevés même si l’on ne se concentrait que sur les jeunes à très hauts potentiels – même s’il a un petit mot pour les filières techniques. Pour emmener plus d’élèves vers les carrières de l’innovation, il faut leur montrer des scientifiques et des ingénieurs femmes et de la diversité, et le mimétisme suffira ! Et l’économiste de proposer de multiplier les opérations de mentorat, de stages, les conférences… avec les associations dédiées qui doivent recevoir plus de moyens. Il faut sensibiliser aux carrières de la science et de l’innovation. Et doter d’objectifs à long terme : comme la parité et l’égalité territoriale dans l’accès aux filières scientifiques. “Démocratiser les carrières de la science et de l’innovation est la meilleure manière d’augmenter la croissance tout en réduisant les inégalités”, assène l’économiste. Certes. On ne peut pas dire qu’on en prenne le chemin, alors que notre système scolaire se délite et peine de plus en plus à produire l’élite scientifique à laquelle il aspire. La réforme du bac Blanquer a produit exactement le contraire, avec un décrochage des sciences et plus encore des jeunes femmes en sciences… Pour contrebalancer la décomposition scolaire, Xavier Jaravel met en avant des initiatives sympathiques mais tellement anecdotiques qu’on se demande s’il vit dans le même espace-temps que la plupart d’entre nous. 

On a l’impression à le lire que cette innovation éducative n’est quand même pas pour tous. Elle est pour ceux qui ont du potentiel, elle vise à améliorer l’orientation au bénéfice de certaines filières et pas d’autres, comme si l’innovation n’était qu’une question d’ingénierie et de science et qu’elle n’avait aucun intérêt ailleurs. Bref, derrière des idées qu’on pourrait largement partager, on ne se sent pas forcément très à l’aise avec l’angle des arguments que l’économiste mobilise. 

“Le déclassement éducatif mine la productivité”, qui n’est pas très bonne depuis les années 2000. Mais cette piètre productivité n’est pas à trouver dans la dégradation des rapports de travail et des conditions de travail, dans les processus de production, dans les difficultés d’accès aux financements tout tournés qu’ils sont vers des taux de rentabilité les plus hauts… Pour Xavier Jaravel, la France a un problème de capital humain liée à sa “piètre performance éducative”, notamment en mathématique. Et Jaravel de rappeler que les compétences socio-comportementales (capacité à coopérer, négocier, persévérer…) ne sont pas meilleures et que notre système est miné par la reproduction sociale et les inégalités d’accès à l’enseignement supérieur. Ici, Jaravel égratigne légèrement les réformes, comme le dédoublement des classes dont les effets sont trop faibles ou celle du bac et ses conséquences sur la baisse drastique des effectifs féminins en science. Jaravel propose là encore un lot d’action pour un secteur – l’éducation – qui je pense est surtout épuisé par des réformes incessantes, par exemple en ajoutant à tout cela des cours d’initiation à l’entrepreneuriat et à l’innovation. Pour Jaravel cependant, le problème de l’Education nationale n’est pas une question de financement, même s’il concède que des revalorisations sont nécessaires. Enfin, cette manière de ramener tous nos problèmes à des problèmes d’éducation m’énerve un peu, un peu comme s’il n’y avait qu’une seule cause à tous nos maux. 

Enfin, dans un dernier chapitre consacré à la démocratisation, Xavier Jaravel revient sur la nécessaire réduction des barrières réglementaires européennes qui rendent les marchés trop morcelés et empêchent les jeunes pousses de conquérir les marchés nationaux européens. Les startups préfèrent s’exiler aux US ou leur croissance est tout de suite plus large. L’économiste propose qu’on adopte un code du travail, du commerce et des impôts simplifiées pour les jeunes entreprises européennes – avec le risque que cela se fasse au détriment de ces 3 droits plutôt qu’au mieux disant. Il propose également de s’attaquer aux vulnérabilités des importations, celles où nous sommes extrêmement dépendants de pays extra-européens et pour lesquels nous devrions mettre en place une concertation européenne pour les lever. Enfin, il défend le développement d’organismes de délibérations en matière d’innovation. Nous ne disposons pas d’institutions adéquates alors que les citoyens doivent pouvoir orienter et façonner le changement technologique, explique-t-il en invitant à créer une enceinte citoyenne pour questionner le pluralisme algorithmique des réseaux sociaux ou la régulation de ChatGPT, mais aussi bien sûr pour décider de l’allocation de financements pour certaines innovations, notamment les moins portées par le marché. Enfin, l’économiste plaide pour une meilleure évaluation des politiques d’innovation, un soutien plus marqué au lancement et au prototypage. Mieux évaluer l’évolution des entreprises qui bénéficient de dispositifs de soutien afin de faire évoluer les dispositifs eux-mêmes, en renforçant les plus efficaces (sans que les critères de cette efficacité ne soient précisés… Parle-t-on d’une efficacité de rentabilité ? D’impact ? …). 

Il y a à boire et à manger chez Xavier Jaravel.  

Xavier Jaravel est certes nuancé et mesuré, il n’affirme jamais quelque chose sans quelques concessions. Reste qu’à le lire on a l’impression de beaucoup de pirouettes. L’économiste regarde le monde du haut d’un seul critère : l’amélioration du PIB, qui est sa vraie boussole. Les propositions sont très générales et peu ordonnées. Certes, il faut coordonner les dispositifs, mais lesquels font levier et lesquels n’en sont pas ? Même s’il a une petite phrase pour la formation professionnelle, l’angle de Jaravel semble quand même d’élargir l’accès aux formations d’excellence. Et les autres ? Et le reste ?… On ne sait pas trop. Le propos est suffisamment rond pour prêter à confusion, il part suffisamment dans des directions différentes pour être séduisant. 

Je reste pour ma part assez dubitatif. Tous nos problèmes aujourd’hui n’auraient pour seule origine que l’éducation qu’on n’a cessé de réformer et qu’on a complètement dévitalisée. Pas sûr qu’en rajouter une couche suffise pour permettre à l’innovation d’arrêter d’être fermée sur elle-même. Très surprenamment, le livre vient d’obtenir le prix du livre d’économie, qui est certainement plus la marque de l’influence de son auteur que de l’originalité de son propos. Certes, l’éducation ne peut pas rester le parent pauvre de notre système social, mais une fois qu’on a dit cela que fait-on ? Ce que nous disent les derniers chiffres de Pisa, c’est que pour améliorer notre performance éducative, nous devons nous attaquer à ce qui les mine et que les rapports dénoncent depuis longtemps : les inégalités. Depuis 2015, Pisa propose des solutions au déclassement français, à savoir améliorer la mixité des établissements et la formation des enseignants. Deux préconisations soigneusement écartées à chaque mesure post résultats Pisa, au profit d’une sélection et d’une orientation plus précoce qui renforce les inégalités scolaires, comme l’expliquait récemment Paul Devin ou le collectif Nos services publics. Xavier Jaravel dit que l’innovation passe par l’école, pourquoi pas. Mais quelle école ? Le livre n’y répond pas. 

Hubert Guillaud

Xavier Jaravel, Marie Curie habite dans le Morbihan, Démocratiser l’innovation, Le Seuil, La République des idées, 2023, 128 pages, 11,80 euros.

hubertguillaud

Dans les paradoxes du soutien à l’innovation

2 janvier 2024 à 11:42
La couverture du livre de Xavier Jaravel.

A l’image de son titre, c’est un étrange petit livre que ce Marie Curie habite dans le Morbihan (La République des idées, Le Seuil, 2023, 114 pages, 11,8 euros), signé de l’économiste Xavier Jaravel. L’auteur pose la question de la contribution de l’innovation aux inégalités… et répond un peu par des pirouettes, il me semble. Certes, sur le temps long, les innovations que nous avons connu depuis la révolution industrielle nous ont été bénéfiques, mais sur le temps court… c’est certainement un peu plus compliqué à évaluer ! 

On le sait, les rendements d’échelles favorisent la concentration des fortunes au détriment de l’innovation elle-même, puisque les leaders ont surtout tendance à verrouiller leurs marchés. Certes, les entreprises qui innovent et automatisent ont plutôt tendance à embaucher que le contraire – mais James Bessen nous rappelle que cette croissance par l’emploi est souvent passagère. Pour Jaravel, l’innovation semble donc avoir peu d’effet sur les inégalités car elle produit plutôt une hausse de la demande de travail, même si bien souvent, elle dégrade les conditions de travail, concède-t-il. Vive l’innovation donc !, et passez votre chemin !

Pourtant, il concède que si les technologies aggravent les inégalités, c’est peut-être plus du côte dé la consommation que de la production. “Les gains de productivité ont été plus élevés pour les produits qui ciblent les ménages aisés”. L’innovation se concentre surtout sur les produits de luxe et profite d’abord aux plus aisés : l’innovation ne concerne pas vraiment les paquets de pâtes et comparativement, le prix de la puissance de calcul a bien plus évolué à la baisse que le prix de la baguette ! En ce sens, l’innovation amplifie les inégalités car elle ne touche pas équitablement tous les produits et donc tous les publics. La raison est assez simple : l’innovation se concentre sur les marchés solvables au détriment des autres. Mais plutôt que de dire que c’est au secteur public de soutenir les marchés délaissés et d’y innover, ou d’avoir des politiques qui favorisent l’innovation là où elle n’a pas lieu, Xavier Jaravel estime que si le marché de l’innovation est biaisé, c’est à cause de la sociologie des innovateurs qui sont bien trop privilégiés. Ce n’est pas faux, bien sûr, mais le principal levier est-il là ? Oui, l’innovation se concentre dans les bons milieux : les innovateurs innovent d’abord pour des consommateurs qui leurs ressemblent, d’où nombre de discours pour favoriser la diversité dans les secteurs innovants… au risque que ce soit parfois un positionnement assez feint, qui vise plus à promouvoir une image que des responsabilités. Ceux qui ne sont pas du monde de l’innovation ont toutes les peines à trouver les réseaux et les financements pour innover justement. Reste à savoir si c’est la politique de soutien à l’innovation qu’il faut élargir pour qu’elle vienne aider d’autres formes d’innovation, et notamment celles délaissées par les entreprises, ou si au contraire, il faut améliorer la sociologie des innovateurs et encourager les “innovateurs ordinaires”, qui sont bien souvent la réalité de l’innovation. Est-ce qu’il faut améliorer d’autres formes d’innovation ou est-ce qu’il faut élargir l’assise de l’innovation technologique pour qu’elle touche d’autres publics ?

La politique d’innovation est soutenue, mais souvent peu différenciée. Le Crédit d’impôt recherche, qui est l’une des principales mesures, ne permet pas vraiment d’orienter l’innovation, puisqu’elle ne distingue pas vraiment les secteurs d’innovation et se contente d’apporter une réduction d’impôts aux entreprises qui innovent. Quant aux dispositifs fléchés vers certains secteurs (comme le plan France 2030), il reste surtout des dispositifs de l’entre-soi, qui orientent l’innovation vers des marchés solvables. “L’innovation est avant tout guidée par le marché et ses rendements d’échelle”. Et le financement de l’innovation va avant tout vers les innovations avec du potentiel de rentabilité. 

Pour améliorer l’innovation, il faudrait parvenir à s’extraire des propositions court-termistes, estime assez justement Xavier Jaravel. Il en balaye donc plusieurs qu’il réfute. Pour lui, taxer les plus riches ne fait que réduire l’innovation et n’est donc pas une solution d’autant que cela rapporterait sommes toutes assez peu. L’innovation multimillardaire n’est donc pas un problème… Ca me semble relever du tour de passe-passe, mais bon. Oubliez aussi le revenu universel qui viendrait aider les victimes collatérales des processus d’innovation (ah, donc il y a quand même des victimes des inégalités de l’innovation !) ! Quant à revenir à la planification… c’est un processus trop technocratique pour l’innovation ! Fermez le ban ! Qu’importe si un tiers de la baisse de la productivité totale de ces dernières décennies viendrait de la diminution de l’effort de recherche publique !  

Pour Jaravel, le principal levier pour améliorer l’innovation consiste à mieux former. L’enjeu de l’innovation est un enjeu éducatif ! C’est l’éducation qu’il faut améliorer, partout. A l’image du Morbihan, le département avec le plus faible taux d’enfants appelés à devenir ingénieurs, chercheurs ou thésards. Le monde de l’innovation est particulièrement mimétique : les enfants d’ingénieurs ont tendance à le devenir eux-mêmes bien plus que les autres. Pour Xavier Jaravel, il faut élargir l’accès à l’innovation. “Une parité parfaite entre femmes et hommes dans l’accès à l’innovation permettrait d’augmenter le taux de croissance annuel de la productivité du travail de 1% à 1,80%” Ce qui ne parait pas beaucoup, mais qui par effet de cascade permettrait d’augmenter le PIB de 18% en 25 ans, avec autant de recette fiscales en plus ! Faire monter les femmes et les individus issus des milieux défavorisés dans les métiers innovants permettrait de produire des innovations de produits qui cibleraient mieux les femmes et les ménages modestes. Pour Xavier Jaravel, les gains macroéconomiques seraient très élevés même si l’on ne se concentrait que sur les jeunes à très hauts potentiels – même s’il a un petit mot pour les filières techniques. Pour emmener plus d’élèves vers les carrières de l’innovation, il faut leur montrer des scientifiques et des ingénieurs femmes et de la diversité, et le mimétisme suffira ! Et l’économiste de proposer de multiplier les opérations de mentorat, de stages, les conférences… avec les associations dédiées qui doivent recevoir plus de moyens. Il faut sensibiliser aux carrières de la science et de l’innovation. Et doter d’objectifs à long terme : comme la parité et l’égalité territoriale dans l’accès aux filières scientifiques. “Démocratiser les carrières de la science et de l’innovation est la meilleure manière d’augmenter la croissance tout en réduisant les inégalités”, assène l’économiste. Certes. On ne peut pas dire qu’on en prenne le chemin, alors que notre système scolaire se délite et peine de plus en plus à produire l’élite scientifique à laquelle il aspire. La réforme du bac Blanquer a produit exactement le contraire, avec un décrochage des sciences et plus encore des jeunes femmes en sciences… Pour contrebalancer la décomposition scolaire, Xavier Jaravel met en avant des initiatives sympathiques mais tellement anecdotiques qu’on se demande s’il vit dans le même espace-temps que la plupart d’entre nous. 

On a l’impression à le lire que cette innovation éducative n’est quand même pas pour tous. Elle est pour ceux qui ont du potentiel, elle vise à améliorer l’orientation au bénéfice de certaines filières et pas d’autres, comme si l’innovation n’était qu’une question d’ingénierie et de science et qu’elle n’avait aucun intérêt ailleurs. Bref, derrière des idées qu’on pourrait largement partager, on ne se sent pas forcément très à l’aise avec l’angle des arguments que l’économiste mobilise. 

“Le déclassement éducatif mine la productivité”, qui n’est pas très bonne depuis les années 2000. Mais cette piètre productivité n’est pas à trouver dans la dégradation des rapports de travail et des conditions de travail, dans les processus de production, dans les difficultés d’accès aux financements tout tournés qu’ils sont vers des taux de rentabilité les plus hauts… Pour Xavier Jaravel, la France a un problème de capital humain liée à sa “piètre performance éducative”, notamment en mathématique. Et Jaravel de rappeler que les compétences socio-comportementales (capacité à coopérer, négocier, persévérer…) ne sont pas meilleures et que notre système est miné par la reproduction sociale et les inégalités d’accès à l’enseignement supérieur. Ici, Jaravel égratigne légèrement les réformes, comme le dédoublement des classes dont les effets sont trop faibles ou celle du bac et ses conséquences sur la baisse drastique des effectifs féminins en science. Jaravel propose là encore un lot d’action pour un secteur – l’éducation – qui je pense est surtout épuisé par des réformes incessantes, par exemple en ajoutant à tout cela des cours d’initiation à l’entrepreneuriat et à l’innovation. Pour Jaravel cependant, le problème de l’Education nationale n’est pas une question de financement, même s’il concède que des revalorisations sont nécessaires. Enfin, cette manière de ramener tous nos problèmes à des problèmes d’éducation m’énerve un peu, un peu comme s’il n’y avait qu’une seule cause à tous nos maux. 

Enfin, dans un dernier chapitre consacré à la démocratisation, Xavier Jaravel revient sur la nécessaire réduction des barrières réglementaires européennes qui rendent les marchés trop morcelés et empêchent les jeunes pousses de conquérir les marchés nationaux européens. Les startups préfèrent s’exiler aux US ou leur croissance est tout de suite plus large. L’économiste propose qu’on adopte un code du travail, du commerce et des impôts simplifiées pour les jeunes entreprises européennes – avec le risque que cela se fasse au détriment de ces 3 droits plutôt qu’au mieux disant. Il propose également de s’attaquer aux vulnérabilités des importations, celles où nous sommes extrêmement dépendants de pays extra-européens et pour lesquels nous devrions mettre en place une concertation européenne pour les lever. Enfin, il défend le développement d’organismes de délibérations en matière d’innovation. Nous ne disposons pas d’institutions adéquates alors que les citoyens doivent pouvoir orienter et façonner le changement technologique, explique-t-il en invitant à créer une enceinte citoyenne pour questionner le pluralisme algorithmique des réseaux sociaux ou la régulation de ChatGPT, mais aussi bien sûr pour décider de l’allocation de financements pour certaines innovations, notamment les moins portées par le marché. Enfin, l’économiste plaide pour une meilleure évaluation des politiques d’innovation, un soutien plus marqué au lancement et au prototypage. Mieux évaluer l’évolution des entreprises qui bénéficient de dispositifs de soutien afin de faire évoluer les dispositifs eux-mêmes, en renforçant les plus efficaces (sans que les critères de cette efficacité ne soient précisés… Parle-t-on d’une efficacité de rentabilité ? D’impact ? …). 

Il y a à boire et à manger chez Xavier Jaravel.  

Xavier Jaravel est certes nuancé et mesuré, il n’affirme jamais quelque chose sans quelques concessions. Reste qu’à le lire on a l’impression de beaucoup de pirouettes. L’économiste regarde le monde du haut d’un seul critère : l’amélioration du PIB, qui est sa vraie boussole. Les propositions sont très générales et peu ordonnées. Certes, il faut coordonner les dispositifs, mais lesquels font levier et lesquels n’en sont pas ? Même s’il a une petite phrase pour la formation professionnelle, l’angle de Jaravel semble quand même d’élargir l’accès aux formations d’excellence. Et les autres ? Et le reste ?… On ne sait pas trop. Le propos est suffisamment rond pour prêter à confusion, il part suffisamment dans des directions différentes pour être séduisant. 

Je reste pour ma part assez dubitatif. Tous nos problèmes aujourd’hui n’auraient pour seule origine que l’éducation qu’on n’a cessé de réformer et qu’on a complètement dévitalisée. Pas sûr qu’en rajouter une couche suffise pour permettre à l’innovation d’arrêter d’être fermée sur elle-même. Très surprenamment, le livre vient d’obtenir le prix du livre d’économie, qui est certainement plus la marque de l’influence de son auteur que de l’originalité de son propos. Certes, l’éducation ne peut pas rester le parent pauvre de notre système social, mais une fois qu’on a dit cela que fait-on ? Ce que nous disent les derniers chiffres de Pisa, c’est que pour améliorer notre performance éducative, nous devons nous attaquer à ce qui les mine et que les rapports dénoncent depuis longtemps : les inégalités. Depuis 2015, Pisa propose des solutions au déclassement français, à savoir améliorer la mixité des établissements et la formation des enseignants. Deux préconisations soigneusement écartées à chaque mesure post résultats Pisa, au profit d’une sélection et d’une orientation plus précoce qui renforce les inégalités scolaires, comme l’expliquait récemment Paul Devin ou le collectif Nos services publics. Xavier Jaravel dit que l’innovation passe par l’école, pourquoi pas. Mais quelle école ? Le livre n’y répond pas. 

Hubert Guillaud

Xavier Jaravel, Marie Curie habite dans le Morbihan, Démocratiser l’innovation, Le Seuil, La République des idées, 2023, 128 pages, 11,80 euros.

❌
❌