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COMMENT LE PEUPLE JUIF FUT INVENTÉ

Par : dev
10 juin 2024 à 13:37

Professeur d'histoire contemporaine à l'université de Tel-Aviv, Shlomo Sand confronte les récits sur le « peuple juif » (l'exil après la destruction du Temple, la proscription de prosélytisme, etc) aux recherches archéologiques et historiques. Ce n'est qu'à partir du XIXe siècle que le temps biblique a été « confondu » avec le temps historique par les premiers sionistes. Il critique la politique identitaire d'Israël, « État juif » duquel sont exclus une grande partie de ses citoyens.
Passant au crible des nouvelles découvertes historiographiques la continuité de la descendance de l'ancien peuple juif, avec ses « mythes », il interroge l'origine et l'identité des juifs, la politique identitaire de l'État d'Israël.

FABRIQUER DES NATIONS

Dans un chapitre introductif extrêmement dense, il explique comment furent « fabriquées les nations ». Alors que les gouvernants de « droit divin » veillaient avant tout à se faire craindre, ceux de « souveraineté populaire » cherchèrent à plaire à leur sujets. Longtemps, le terme « peuple » désignait des groupes spécifiques, puis, avec le développement des moyens de transport et de communication dans l'Europe occidentale du XVe siècle, des groupes linguistiques. Au XIXe siècle, se confondant avec celui de « race », il servit à l'élaboration des nations, en réadaptant des éléments culturels pour leur donner une unité historique, avec une apparence scientifique, servant de « pont entre le passé et le présent ». L'auteur affine sans cesse son exposé en se référant à différents auteurs qu'il est impossible de citer ici mais qui donnent toute sa richesse au débat, dans toute l'étendue de sa complexité. Ernest Gellner, par exemple, montra que « c'est le nationalisme qui crée les nations, et non pas le contraire ». Puis, dans les années 1920, Carlton Hayes compara la force de l'identité nationale à celle des grandes religions traditionnelles, et la puissance avec laquelle elle transcende les classes sociales. Hans Kohn, sioniste qui quitta, à la même époque, la Palestine mandataire pour les États-unis, élabora la théorie de la « dichotomie » qui distingue l'idéologie politico-civique des nations occidentales, unifiées sur la base de forces socio-politiques autochtones, sans intervention extérieur, de l'idéologie ethnico-organique des pays d'Europe de l'Est (à partir du Rhin), centrée sur un romantisme conservateur ou une mystique du sang et de la terre. Si elle ne résiste pas, aujourd'hui, à la critique, demeure juste l'intuition que des mythes ethnocentrismes, concentrés autour d'un groupe culturel et linguistique dominant, idolâtrés comme le peuple-race originel, sont à l'origine de toute nation « occidentale », même si un imaginaire de citoyenneté s'est élaboré dans les démocraties libérales, donnant plus de poids à la projection de l'avenir qu'au poids du passé. Shlomo Sand explique également comment la révolution de l'imprimerie porta atteinte au statut des langues sacrées et contribua à la propagation des idiomes administratifs étatiques, comment l'école devint un agent idéologique central, transformant les sujets en citoyens, c'est-à-dire en individus conscients de leur appartenance nationale.

« MYTHISTOIRE »

À la fin du 1er siècle après J.-C., Flavius Josèphe tenta de reconstituer dans ses Antiquités judaïques, l'histoire globale des « Judéens », reprenant les épisodes bibliques puis, seulement pour la période postérieure, sur des sources plus laïques. Ce n'est qu'au XIXe siècle que le théologien Huguenot Jacques Basnage reprend ce travail. Loin d'affirmer une continuité entre les anciens Hébreux et les communautés juives de son époque, il considère que les « Fils de Israël » englobent autant les chrétiens que les juifs. Puis au XIXe siècle, l'historien juif allemand Isaac Markus Jost propose une histoire en neuf tomes, qui ne commence pas par la conversion d'Abraham, ni par la remise de la Torah sur le mont Sinaï, mais par le retour de Babylone vers Sion. L'auteur s'attache à persuader ses lecteurs que malgré leur foi spécifique, les « Israélites » ont toujours fait partie intégrante des peuples auxquels ils se sont mêlés. Pourtant, dès le second volume, paru en 1832, il reconsidère la Bible comme source légitime. « Pour la plus grande partie du public cultivé d'Europe centrale et occidentale, héritier des Lumières, le judaïsme constituait une communauté religieuse, et certainement pas un peuple nomade ou une nationalité étrangère. Les rabbins et les religieux traditionalistes, c'est-à-dire les intellectuels “organiques“ des communautés juives, n'avaient pas, jusqu'à présent, éprouvé le besoin de se fonder sur l'histoire pour renforcer une identité qui, pendant des siècles, leur avait semblé couler de source. » Ce n'est qu'à partir des années 1850, avec les premiers volumes de l'Histoire des Juifs depuis les temps anciens jusqu'à nos jours d'Heinrich Graetz, qu'un récit unitaire s'attache à créer un continuum historique pour « inventer le peuple juif ». « À l'image d'autres tendances “patriotiques“ de l'Europe du XIXe siècle, qui se tournaient vers un âge d'or fabuleux grâce auquel elles se forgeaient un passé théorique (la Grèce antique, la République romaine, les tribus teutoniques ou les gaulois) dans le but de prouver qu'elles n'étaient pas nées ex nihilo mais existaient depuis longtemps, les premiers tenants de l'idée d'une nation juive se tournèrent vers la lumière éclatante qui irradiait du mythologique royaume de David et dont la force fut conservé pendant des siècles au cœur des remparts de la foi religieuse. » Moses Hess publia, en 1862, Rome et Jérusalem, manifeste nationaliste, laïque par son contenu. Paru dans un contexte où l'arrogance européenne, encouragée par son rapide développement industriel et technologique, il contribue à encourager la perception d'une supériorité biologique et morale. Imprégné de la « théorie de la race », il défend l'idée que les Juifs constituent un groupe héréditaire différent, une race ancienne et persistante dont les origines se trouvent en Égypte. Une profonde querelle entre Graetz et l'historien allemand Heinrich von Treitschke, tous deux ethnocentrismes et partisans d'une conception « volkiste » de la nation, contribua à la cristallisation de la conscience nationale allemande, dans un contexte où « le sentiment d'insécurité économique immédiatement traduit en insécurité identitaire » favorisait l'antisémitisme, et prépara le terrain à l'idée d'une migration vers la Terre sainte. En 1882, l'érudit biblique Julius Wellheusen publia une étude remettant en cause la date d'écriture de l'Ancien Testament. Selon lui, « la création de la religion juive résultait d'un processus progressif », ce que Graetz, puis tous les historiens protectionnistes et sionistes, refusèrent toujours d'admettre. Doubnov, « héritier » de ce dernier, se prononçait en faveur de la création d'un espace autonome pour le peuple juif à l'endroit où il se trouvait, plutôt que pour une émigration en Palestine. Profondément laïque, il considérait, de façon très pragmatique, la foi religieuse comme instrument de la définition de l'identité nationale. En 1936, Yitzhak Baer, premier détenteur de la chaire d'histoire juive à l'université hébraïque nouvellement créée à Jérusalem, déclarait, dans un essai publié à Berlin, que « l'exil contrevient à l'ordre instauré par Dieu » et que la « Terre d'Israël » est le « lieu naturel » du peuple juif. Le département d'histoire du peuple d'Israël et de sociologie des juifs est distinct du département d'histoire, comme ce sera la règle dans toutes les universités israéliennes. Dès lors la Bible devint « une icône centrale dans l'élaboration de l'imaginaire national » qui permettra d' « unifier l'existence de communautés religieuse variées, dispersées dans le monde entier, et l'autopersuasion quant au droit de propriété sur la terre ». Des recherches archéologiques furent entreprises pour défendre la thèse de la fiabilité du récit biblique. Les contradictions furent rapidement évincées par une argumentation sophistiquée, considérées comme « vestiges dissidents ». Cependant, sur les territoires conquis avec la guerre de 1967, de nombreuses découvertes confirmèrent que l'archéologie avait été « l'instrument au service aveugle d'un engagement idéologique national ». Elles mirent toutefois encore vingt ans pour être dévoilées. Les récits des patriarches furent remis en cause, puis celui de la sortie d'Égypte, de la conquête de Canaan (le premier génocide), du royaume d'Israël de l'époque de David et Salomon dont il n'existe aucune trace. De même que la pièce Jules César de Shakespeare nous en apprend plus sur l'Angleterre de la fin du XVIe siècle que sur la Rome antique, la Bible contient peu de connaissances sur l'époque qu'elle relate mais constitue un document sur l'époque de sa rédaction : c'est plus un discours théologique didactique qu'un livre d'histoire.

L'INVENTION DE L'EXIL

Parce que l'expulsion d'un peuple, producteur des denrées agricoles sur lesquelles l'impôt était levé n'était pas rentable, les Romains ne l'ont jamais pratiquée. De plus, « il n'existe aucune trace, pas le moindre indice, d'une quelconque expulsion du pays de Judée, pas même dans la riche documentation que Rome nous a léguée. De-même, aucune découverte ne vient confirmer la formation de grands centres de réfugiés repliés sur les frontières de Judée, qui aurait dû se produire si la population avait pris la fuite en masse. » Au IIe et IIIe siècle de notre ère, le concept d'exil signifiait « soumission politique » et non pas « déracinement de son pays ». L'historien à l'université hébraïque de Jérusalem, Israël Jacob Yuval démontra que le mythe juif sur l'exil fut formalisé tardivement, au IVe siècle, à la suite du mythe chrétien sur l'expulsion des juifs en punition de la crucifixion de Jésus. Cependant, dans de nombreuses traditions, le concept d'exil avait un sens essentiellement métaphysique, ne désignant pas un lieu en dehors de la patrie mais « un état en dehors de la rédemption », « une sorte de catharsis de dévotion ». Confrontant et critiquant les travaux de différents historiens, Shlomo Sand revient sur les nombreuses communautés juives dispersées dans tout l'empire Romain et au pays des Parthes, avant la destruction du Second Temple, qu'il explique par la conversion, malgré l'idée profondément ancrée que la religion juive ne s'est jamais livrée au prosélytisme, plutôt que par la croissance démographique naturelle. « Tous les monothéismes recèlent un potentiel immanent d'esprit missionnaire. Alors que la tolérance caractérise le polythéisme, qui accepte la cohabitation avec d'autres dieux, le fait même de croire en un Dieu unique a pour corollaire la négation du pluralisme et incite les adeptes à propager le principe de l'unicité divine qu'il aurait propre. » À l ‘époque des Hasmonéens notamment, la civilisation grecque imprégna la culture du royaume de Judée et favorisa son déploiement autour du bassin méditerranéen. Puis, depuis Rome, la religion juive s'infiltra dans les régions d'Europe conquises, jusqu'aux territoires slaves et allemands. Et c'est l'essor puis le triomphe du christianisme qui mit un point final à la ferveur prédicatrice du judaïsme, jusqu'à vouloir l'effacer des annales. La politique identitaire qu'il adopta alors, était une condition de sa survie. Une grande partie des Juifs de Judée se convertit au christianisme à partir de 324 après J.-C., date à laquelle la province de Syria-Palestina passa sous protection chrétienne. Puis après la conquête arabe de la région, entre 638 et 643, malgré la grande tolérance à l'égard des autres monothéismes, les conversions à l'islam se multiplièrent, avant tout pour échapper aux taxes dont les musulmans étaient exemptés.

TROUS DE MÉMOIRE

Shlomo Sand consacre ensuite un chapitre à des épisodes abandonnés par l'historiographie adoptée par l'éducation nationale en Israël : le grand royaume juif des Himyarites, les Puniques après la destruction de Carthage qui formèrent les tribus berbères, converties au judaïsme et qui s'opposèrent à la conquête derrière la reine Kahina (dont le nom est issue de la racine hébraïque « Cohen »), les fameux Khazars, à l'est de l'Europe, qui seraient à l'origine des Juifs d'Europe de l'Est, comme l'explique Arthur Koestler dans son ouvrage La Treizième tribu, paru en 1976. Si des recherches ont bien été entreprises sur le sujet tabou du royaume de Khazarie, le durcissement des cadres, de la définition des identités et du processus d'ethnicisation dans les années 1970, les stoppèrent, dans la crainte que la révélation que les colons juifs n'étaient pas les descendants directs des « fils d'Israël » ne remette en cause le droit à l'existence de l'État d'Israël. Or, celle-ci est fondée sur la législation internationale. L'origine mythologique justifie donc avant tout son expansion territoriale. « La rédaction des histoires nationales n'est pas destinée à découvrir des civilisations du passé ; son objectif principal, à ce jour, a consisté en l'élaboration de l'identité nationale et en son institutionnalisation politique dans le présent. »

UNE POLITIQUE IDENTITAIRE

Malgré la promesse de la Déclaration d'indépendance de développer le pays « au bénéfice de tous ses habitants », le sionisme s'autodéfinit en adhérant à une identité non religieuse ou biologique, excluant toute possibilité d'intégration civique volontaire à la nation. Les historiens, on l'a vu, entreprirent de donner une histoire homogène à la « race » juive, aidés en cela par la biologie, sans pour autant envisager, initialement, un ségrégationniste raciste au sein de la nation. D'Ernest Renan, qui donna une conférence sur Le Judaïsme comme race et comme religion, à Karl Kautsky, « le pape du marxisme », en passant par Franz Bods, le « père de l'anthropologie américaine », et le démographe Maurice Fishberg qui publièrent deux études sur le domaine, tous concluent à l'absence de cohésion ethnique chez les juifs modernes. Mais la littérature anthropologique et génétique mettant en doute l'existence d'un peuple-race juif et s'opposant aux mécanismes de production idéologique de l'entreprise sioniste, était rarement traduite en hébreu, dès les années 1930 et 1940. Puis une nouvelle discipline vit le jour : la « génétique des Juifs », chargée de confirmer la mythologie. « Dans un État qui se définit comme juif, mais dans lequel il n'existe aucun signe de reconnaissance culturelle permettant de définir un mode de vie juif laïque universel, à l'exception des restes épars et laïcisés d'un folklore religieux, l'identité collective a encore besoin de la représentation floue et prometteuse d'une ancienne origine biologique commune. Derrière chacun des actes étatiques en matière de politique identitaire en Israël, on voit encore se profiler la longue ombre noire de l'idée d'un peuple-race éternel. »
L'Assemblée générale de l'ONU vota, en 1947, la création d'un « État juif » et d'un « État arabe » sur le territoire qui portait le nom de Palestine/Eretz Israel, sans plus de précision sur ces termes. Sur les 900 000 Palestiniens censés rester, 730 000 furent expulsés ou fuirent, soit plus que la population juive de l'époque, qui comptait 640 000 personnes. Malgré cette épuration, Israël dut leur accorder la citoyenneté. L'interdiction pour les juifs d'épouser des non-juifs, fut décidée au prétexte ne pas créer de fossé entre laïques et religieux, en n'instituant pas de mariage civil. « Ce fut la première expression étatique de l'exploitation cynique de la religion juive dans la mise en œuvre des objectifs du sionisme. » La « loi du retour », proclamée en 1950, renforça encore cette « conception nationale ethnique ». La colonisation massive de la Cisjordanie et de Gaza a été menée dans le cadre d'un « système d'apartheid » : le peuplement est encouragé mais sans annexion juridique des territoires conquis, afin de ne pas être obligé d'accorder la citoyenneté à leurs habitants. « La conception du monde essentialiste présidant à la distinction entre les juifs et les non-juifs, la définition de l'État par le biais de cette idéologie et le refus acharné et public d'en faire une république de tous les citoyens Israéliens rompent clairement avec les principes majeurs d'une démocratie de quelque type qu'elle soit. »

Epoustouflante étude qui s'attaque aux mythologies nationales à la base des États modernes en général et à celui du « peuple juif » en particulier. Une lecture qui permet de dépassionner bien des débats actuels (avec un minimum de bonne foi).

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

COMMENT LE PEUPLE JUIF FUT INVENTÉ

Par : dev
10 juin 2024 à 13:37

Professeur d'histoire contemporaine à l'université de Tel-Aviv, Shlomo Sand confronte les récits sur le « peuple juif » (l'exil après la destruction du Temple, la proscription de prosélytisme, etc) aux recherches archéologiques et historiques. Ce n'est qu'à partir du XIXe siècle que le temps biblique a été « confondu » avec le temps historique par les premiers sionistes. Il critique la politique identitaire d'Israël, « État juif » duquel sont exclus une grande partie de ses citoyens.
Passant au crible des nouvelles découvertes historiographiques la continuité de la descendance de l'ancien peuple juif, avec ses « mythes », il interroge l'origine et l'identité des juifs, la politique identitaire de l'État d'Israël.

FABRIQUER DES NATIONS

Dans un chapitre introductif extrêmement dense, il explique comment furent « fabriquées les nations ». Alors que les gouvernants de « droit divin » veillaient avant tout à se faire craindre, ceux de « souveraineté populaire » cherchèrent à plaire à leur sujets. Longtemps, le terme « peuple » désignait des groupes spécifiques, puis, avec le développement des moyens de transport et de communication dans l'Europe occidentale du XVe siècle, des groupes linguistiques. Au XIXe siècle, se confondant avec celui de « race », il servit à l'élaboration des nations, en réadaptant des éléments culturels pour leur donner une unité historique, avec une apparence scientifique, servant de « pont entre le passé et le présent ». L'auteur affine sans cesse son exposé en se référant à différents auteurs qu'il est impossible de citer ici mais qui donnent toute sa richesse au débat, dans toute l'étendue de sa complexité. Ernest Gellner, par exemple, montra que « c'est le nationalisme qui crée les nations, et non pas le contraire ». Puis, dans les années 1920, Carlton Hayes compara la force de l'identité nationale à celle des grandes religions traditionnelles, et la puissance avec laquelle elle transcende les classes sociales. Hans Kohn, sioniste qui quitta, à la même époque, la Palestine mandataire pour les États-unis, élabora la théorie de la « dichotomie » qui distingue l'idéologie politico-civique des nations occidentales, unifiées sur la base de forces socio-politiques autochtones, sans intervention extérieur, de l'idéologie ethnico-organique des pays d'Europe de l'Est (à partir du Rhin), centrée sur un romantisme conservateur ou une mystique du sang et de la terre. Si elle ne résiste pas, aujourd'hui, à la critique, demeure juste l'intuition que des mythes ethnocentrismes, concentrés autour d'un groupe culturel et linguistique dominant, idolâtrés comme le peuple-race originel, sont à l'origine de toute nation « occidentale », même si un imaginaire de citoyenneté s'est élaboré dans les démocraties libérales, donnant plus de poids à la projection de l'avenir qu'au poids du passé. Shlomo Sand explique également comment la révolution de l'imprimerie porta atteinte au statut des langues sacrées et contribua à la propagation des idiomes administratifs étatiques, comment l'école devint un agent idéologique central, transformant les sujets en citoyens, c'est-à-dire en individus conscients de leur appartenance nationale.

« MYTHISTOIRE »

À la fin du 1er siècle après J.-C., Flavius Josèphe tenta de reconstituer dans ses Antiquités judaïques, l'histoire globale des « Judéens », reprenant les épisodes bibliques puis, seulement pour la période postérieure, sur des sources plus laïques. Ce n'est qu'au XIXe siècle que le théologien Huguenot Jacques Basnage reprend ce travail. Loin d'affirmer une continuité entre les anciens Hébreux et les communautés juives de son époque, il considère que les « Fils de Israël » englobent autant les chrétiens que les juifs. Puis au XIXe siècle, l'historien juif allemand Isaac Markus Jost propose une histoire en neuf tomes, qui ne commence pas par la conversion d'Abraham, ni par la remise de la Torah sur le mont Sinaï, mais par le retour de Babylone vers Sion. L'auteur s'attache à persuader ses lecteurs que malgré leur foi spécifique, les « Israélites » ont toujours fait partie intégrante des peuples auxquels ils se sont mêlés. Pourtant, dès le second volume, paru en 1832, il reconsidère la Bible comme source légitime. « Pour la plus grande partie du public cultivé d'Europe centrale et occidentale, héritier des Lumières, le judaïsme constituait une communauté religieuse, et certainement pas un peuple nomade ou une nationalité étrangère. Les rabbins et les religieux traditionalistes, c'est-à-dire les intellectuels “organiques“ des communautés juives, n'avaient pas, jusqu'à présent, éprouvé le besoin de se fonder sur l'histoire pour renforcer une identité qui, pendant des siècles, leur avait semblé couler de source. » Ce n'est qu'à partir des années 1850, avec les premiers volumes de l'Histoire des Juifs depuis les temps anciens jusqu'à nos jours d'Heinrich Graetz, qu'un récit unitaire s'attache à créer un continuum historique pour « inventer le peuple juif ». « À l'image d'autres tendances “patriotiques“ de l'Europe du XIXe siècle, qui se tournaient vers un âge d'or fabuleux grâce auquel elles se forgeaient un passé théorique (la Grèce antique, la République romaine, les tribus teutoniques ou les gaulois) dans le but de prouver qu'elles n'étaient pas nées ex nihilo mais existaient depuis longtemps, les premiers tenants de l'idée d'une nation juive se tournèrent vers la lumière éclatante qui irradiait du mythologique royaume de David et dont la force fut conservé pendant des siècles au cœur des remparts de la foi religieuse. » Moses Hess publia, en 1862, Rome et Jérusalem, manifeste nationaliste, laïque par son contenu. Paru dans un contexte où l'arrogance européenne, encouragée par son rapide développement industriel et technologique, il contribue à encourager la perception d'une supériorité biologique et morale. Imprégné de la « théorie de la race », il défend l'idée que les Juifs constituent un groupe héréditaire différent, une race ancienne et persistante dont les origines se trouvent en Égypte. Une profonde querelle entre Graetz et l'historien allemand Heinrich von Treitschke, tous deux ethnocentrismes et partisans d'une conception « volkiste » de la nation, contribua à la cristallisation de la conscience nationale allemande, dans un contexte où « le sentiment d'insécurité économique immédiatement traduit en insécurité identitaire » favorisait l'antisémitisme, et prépara le terrain à l'idée d'une migration vers la Terre sainte. En 1882, l'érudit biblique Julius Wellheusen publia une étude remettant en cause la date d'écriture de l'Ancien Testament. Selon lui, « la création de la religion juive résultait d'un processus progressif », ce que Graetz, puis tous les historiens protectionnistes et sionistes, refusèrent toujours d'admettre. Doubnov, « héritier » de ce dernier, se prononçait en faveur de la création d'un espace autonome pour le peuple juif à l'endroit où il se trouvait, plutôt que pour une émigration en Palestine. Profondément laïque, il considérait, de façon très pragmatique, la foi religieuse comme instrument de la définition de l'identité nationale. En 1936, Yitzhak Baer, premier détenteur de la chaire d'histoire juive à l'université hébraïque nouvellement créée à Jérusalem, déclarait, dans un essai publié à Berlin, que « l'exil contrevient à l'ordre instauré par Dieu » et que la « Terre d'Israël » est le « lieu naturel » du peuple juif. Le département d'histoire du peuple d'Israël et de sociologie des juifs est distinct du département d'histoire, comme ce sera la règle dans toutes les universités israéliennes. Dès lors la Bible devint « une icône centrale dans l'élaboration de l'imaginaire national » qui permettra d' « unifier l'existence de communautés religieuse variées, dispersées dans le monde entier, et l'autopersuasion quant au droit de propriété sur la terre ». Des recherches archéologiques furent entreprises pour défendre la thèse de la fiabilité du récit biblique. Les contradictions furent rapidement évincées par une argumentation sophistiquée, considérées comme « vestiges dissidents ». Cependant, sur les territoires conquis avec la guerre de 1967, de nombreuses découvertes confirmèrent que l'archéologie avait été « l'instrument au service aveugle d'un engagement idéologique national ». Elles mirent toutefois encore vingt ans pour être dévoilées. Les récits des patriarches furent remis en cause, puis celui de la sortie d'Égypte, de la conquête de Canaan (le premier génocide), du royaume d'Israël de l'époque de David et Salomon dont il n'existe aucune trace. De même que la pièce Jules César de Shakespeare nous en apprend plus sur l'Angleterre de la fin du XVIe siècle que sur la Rome antique, la Bible contient peu de connaissances sur l'époque qu'elle relate mais constitue un document sur l'époque de sa rédaction : c'est plus un discours théologique didactique qu'un livre d'histoire.

L'INVENTION DE L'EXIL

Parce que l'expulsion d'un peuple, producteur des denrées agricoles sur lesquelles l'impôt était levé n'était pas rentable, les Romains ne l'ont jamais pratiquée. De plus, « il n'existe aucune trace, pas le moindre indice, d'une quelconque expulsion du pays de Judée, pas même dans la riche documentation que Rome nous a léguée. De-même, aucune découverte ne vient confirmer la formation de grands centres de réfugiés repliés sur les frontières de Judée, qui aurait dû se produire si la population avait pris la fuite en masse. » Au IIe et IIIe siècle de notre ère, le concept d'exil signifiait « soumission politique » et non pas « déracinement de son pays ». L'historien à l'université hébraïque de Jérusalem, Israël Jacob Yuval démontra que le mythe juif sur l'exil fut formalisé tardivement, au IVe siècle, à la suite du mythe chrétien sur l'expulsion des juifs en punition de la crucifixion de Jésus. Cependant, dans de nombreuses traditions, le concept d'exil avait un sens essentiellement métaphysique, ne désignant pas un lieu en dehors de la patrie mais « un état en dehors de la rédemption », « une sorte de catharsis de dévotion ». Confrontant et critiquant les travaux de différents historiens, Shlomo Sand revient sur les nombreuses communautés juives dispersées dans tout l'empire Romain et au pays des Parthes, avant la destruction du Second Temple, qu'il explique par la conversion, malgré l'idée profondément ancrée que la religion juive ne s'est jamais livrée au prosélytisme, plutôt que par la croissance démographique naturelle. « Tous les monothéismes recèlent un potentiel immanent d'esprit missionnaire. Alors que la tolérance caractérise le polythéisme, qui accepte la cohabitation avec d'autres dieux, le fait même de croire en un Dieu unique a pour corollaire la négation du pluralisme et incite les adeptes à propager le principe de l'unicité divine qu'il aurait propre. » À l ‘époque des Hasmonéens notamment, la civilisation grecque imprégna la culture du royaume de Judée et favorisa son déploiement autour du bassin méditerranéen. Puis, depuis Rome, la religion juive s'infiltra dans les régions d'Europe conquises, jusqu'aux territoires slaves et allemands. Et c'est l'essor puis le triomphe du christianisme qui mit un point final à la ferveur prédicatrice du judaïsme, jusqu'à vouloir l'effacer des annales. La politique identitaire qu'il adopta alors, était une condition de sa survie. Une grande partie des Juifs de Judée se convertit au christianisme à partir de 324 après J.-C., date à laquelle la province de Syria-Palestina passa sous protection chrétienne. Puis après la conquête arabe de la région, entre 638 et 643, malgré la grande tolérance à l'égard des autres monothéismes, les conversions à l'islam se multiplièrent, avant tout pour échapper aux taxes dont les musulmans étaient exemptés.

TROUS DE MÉMOIRE

Shlomo Sand consacre ensuite un chapitre à des épisodes abandonnés par l'historiographie adoptée par l'éducation nationale en Israël : le grand royaume juif des Himyarites, les Puniques après la destruction de Carthage qui formèrent les tribus berbères, converties au judaïsme et qui s'opposèrent à la conquête derrière la reine Kahina (dont le nom est issue de la racine hébraïque « Cohen »), les fameux Khazars, à l'est de l'Europe, qui seraient à l'origine des Juifs d'Europe de l'Est, comme l'explique Arthur Koestler dans son ouvrage La Treizième tribu, paru en 1976. Si des recherches ont bien été entreprises sur le sujet tabou du royaume de Khazarie, le durcissement des cadres, de la définition des identités et du processus d'ethnicisation dans les années 1970, les stoppèrent, dans la crainte que la révélation que les colons juifs n'étaient pas les descendants directs des « fils d'Israël » ne remette en cause le droit à l'existence de l'État d'Israël. Or, celle-ci est fondée sur la législation internationale. L'origine mythologique justifie donc avant tout son expansion territoriale. « La rédaction des histoires nationales n'est pas destinée à découvrir des civilisations du passé ; son objectif principal, à ce jour, a consisté en l'élaboration de l'identité nationale et en son institutionnalisation politique dans le présent. »

UNE POLITIQUE IDENTITAIRE

Malgré la promesse de la Déclaration d'indépendance de développer le pays « au bénéfice de tous ses habitants », le sionisme s'autodéfinit en adhérant à une identité non religieuse ou biologique, excluant toute possibilité d'intégration civique volontaire à la nation. Les historiens, on l'a vu, entreprirent de donner une histoire homogène à la « race » juive, aidés en cela par la biologie, sans pour autant envisager, initialement, un ségrégationniste raciste au sein de la nation. D'Ernest Renan, qui donna une conférence sur Le Judaïsme comme race et comme religion, à Karl Kautsky, « le pape du marxisme », en passant par Franz Bods, le « père de l'anthropologie américaine », et le démographe Maurice Fishberg qui publièrent deux études sur le domaine, tous concluent à l'absence de cohésion ethnique chez les juifs modernes. Mais la littérature anthropologique et génétique mettant en doute l'existence d'un peuple-race juif et s'opposant aux mécanismes de production idéologique de l'entreprise sioniste, était rarement traduite en hébreu, dès les années 1930 et 1940. Puis une nouvelle discipline vit le jour : la « génétique des Juifs », chargée de confirmer la mythologie. « Dans un État qui se définit comme juif, mais dans lequel il n'existe aucun signe de reconnaissance culturelle permettant de définir un mode de vie juif laïque universel, à l'exception des restes épars et laïcisés d'un folklore religieux, l'identité collective a encore besoin de la représentation floue et prometteuse d'une ancienne origine biologique commune. Derrière chacun des actes étatiques en matière de politique identitaire en Israël, on voit encore se profiler la longue ombre noire de l'idée d'un peuple-race éternel. »
L'Assemblée générale de l'ONU vota, en 1947, la création d'un « État juif » et d'un « État arabe » sur le territoire qui portait le nom de Palestine/Eretz Israel, sans plus de précision sur ces termes. Sur les 900 000 Palestiniens censés rester, 730 000 furent expulsés ou fuirent, soit plus que la population juive de l'époque, qui comptait 640 000 personnes. Malgré cette épuration, Israël dut leur accorder la citoyenneté. L'interdiction pour les juifs d'épouser des non-juifs, fut décidée au prétexte ne pas créer de fossé entre laïques et religieux, en n'instituant pas de mariage civil. « Ce fut la première expression étatique de l'exploitation cynique de la religion juive dans la mise en œuvre des objectifs du sionisme. » La « loi du retour », proclamée en 1950, renforça encore cette « conception nationale ethnique ». La colonisation massive de la Cisjordanie et de Gaza a été menée dans le cadre d'un « système d'apartheid » : le peuplement est encouragé mais sans annexion juridique des territoires conquis, afin de ne pas être obligé d'accorder la citoyenneté à leurs habitants. « La conception du monde essentialiste présidant à la distinction entre les juifs et les non-juifs, la définition de l'État par le biais de cette idéologie et le refus acharné et public d'en faire une république de tous les citoyens Israéliens rompent clairement avec les principes majeurs d'une démocratie de quelque type qu'elle soit. »

Epoustouflante étude qui s'attaque aux mythologies nationales à la base des États modernes en général et à celui du « peuple juif » en particulier. Une lecture qui permet de dépassionner bien des débats actuels (avec un minimum de bonne foi).

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

Front populaire : l’avenir d’une victoire

Après la dissolution de l’Assemblée nationale, la gauche française s’est réunie autour de la bannière Front Populaire, un nom qui renvoie à une histoire vieille de près d’un siècle, mais dont le souvenir est toujours resté vif. En mai 1936, face à la menace fasciste, cette alliance entre les socialistes (SFIO), les communistes (PCF) et les centristes du Parti radical, remporte les élections législatives. Le nouveau gouvernement de gauche, présidé par le socialiste Léon Blum, prend alors des mesures sociales sans précédent et très vite effectives. Pourtant, ces avancées déterminantes ne sont pas le fruit d’une simple victoire électorale : revenir sur la période permet de mieux comprendre la nécessaire articulation entre un pouvoir politique volontariste et un puissant mouvement social pour le soutenir, voire pour l’obliger.

Dans l’histoire politique française, le Front populaire est inscrit au Panthéon des gauches. Depuis des décennies, la gauche, a fortiori quand elle est unie, invoque le totem sacré de 1936 en période électorale pour inciter à la mobilisation. L’idée est qu’en la portant au pouvoir, d’importantes réformes sociales suivront. Après tout, les deux semaines de congés payés, la semaine de 40 heures et l’instauration des conventions collectives, permises par le gouvernement Blum juste après sa prise en fonctions, sont autant de preuves que confier les manettes politiques à la gauche porte ses fruits.

À la suite de l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, le député insoumis François Ruffin a ainsi immédiatement appelé la gauche à se réunir autour de la bannière « Front populaire » suivi dans les 24 heures par les quatre principaux partis de gauche (insoumis, écologistes, communistes et socialistes). En mai 2022, quelques jours après la formation de la Nouvelle union populaire écologique et sociale (NUPES), le communiste Fabien Roussel se permettait déjà le parallèle : « Le Front populaire, c’était de grandes avancées sociales. On est aujourd’hui à un tournant aussi historique que celui-là. » Remontons plus loin. Quelques mois après la victoire de la gauche plurielle aux élections législatives de 1997, la ministre du Travail Martine Aubry défend la semaine de 35 heures en se revendiquant des idées de Blum. En mai 1981, dans son discours d’investiture à la présidence de la République, François Mitterrand se réfère également l’héritage du Front populaire. Tout nouveau Premier ministre, Pierre Mauroy reprend quant à lui un slogan de 1936 : « Vive la vie ! ».

Pourtant, ce « mythe » proprement politique simplifie à outrance ce qu’a été le Front populaire : au-delà d’un accord électoral entre partis de gauche, il s’agit d’une véritable expérience culturelle et sociale, bien que de courte durée. Un simple coup d’œil au programme de campagne suffit à s’en convaincre : publié en janvier 1936, celui-ci ne contient pas les mesures phares plus tard retenues dans l’imaginaire collectif. La « réduction de la semaine de travail sans réduction du salaire hebdomadaire » est certes mentionnée, mais sans avancer de chiffre concret (le temps de travail s’élève alors à 48 heures par semaine) ; quant aux conventions collectives et aux congés payés, ils ne figurent tout bonnement pas dans le programme. Dès lors, difficile de lire dans la séquence 1936 un enchaînement logique et purement politique : les mesures effectives à l’été ne sauraient être le simple produit de la victoire électorale du printemps sur la base du programme publié à l’hiver. En fait, celles-ci ont surtout été arrachées par un mouvement de grèves sans précédent.

« La grève, la grève, partout la grève » (Jacques Prévert)

Retraçons le fil des événements au cœur du printemps 1936. Le 3 mai, les résultats du second tour des élections législatives actent la victoire du Front populaire, avec 386 sièges sur les 608 que compte alors l’Assemblée nationale. Respectueux de la tradition républicaine, Blum attend encore un mois avant de s’installer à Matignon, résidence du président du Conseil. Mais les 11 et 13 mai, deux grèves éclatent au Havre et à Toulouse dans le secteur de l’industrie aéronautique, en réaction aux licenciements d’ouvriers grévistes le 1er mai. Victorieuses, les grèves s’étendent alors dans le même secteur ainsi qu’au sein des usines automobiles de la région parisienne à la fin du mois de mai. Le 28, c’est au tour des 30.000 ouvriers et ouvrières de Renault de rejoindre le mouvement.

Fait notable et inédit à cette échelle, les grévistes ne se contentent pas de cesser le travail, mais occupent les usines. Si les grèves semblent progressivement s’apaiser, le mouvement reprend de plus belle à partir du 2 juin et gagne la province, notamment par le biais de la presse, qui se fait le relais des événements. Partout, dans une ambiance festive, des entreprises des plus diverses sont occupées, du commerce aux banques en passant par la restauration et la culture. On compte alors 12.000 grèves, dont 9.000 avec occupation, entraînant environ 2 millions de personnes.

La victoire acquise, le mouvement social ne s’éteint pas : à la différence de la plupart des mouvements de grève, il ne s’agit pas de s’opposer à un gouvernement hostile, mais de pousser, voire d’anticiper l’action de ce nouveau pouvoir dont on attend beaucoup.

Comment expliquer cette explosion sociale ? Indéniablement, aucune force politique ou syndicale ne l’a pleinement anticipée. Le 16 juin, le secrétaire général de la CGT Léon Jouhaux admet devant le Comité confédéral national du syndicat que « le mouvement s’est déclenché sans que l’on sût exactement comment et où ». Spontanées, les grèves et occupations de mai-juin 1936 ne débarquent toutefois pas de nulle part.

Elles s’inscrivent dans une articulation entre les urnes et la rue, matrice du Front populaire depuis deux ans : le 6 février 1934, la manifestation antiparlementaire de groupes de droite et d’extrême droite devant la Chambre des députés fait craindre à la gauche une menace fasciste imminente. De vastes manifestations unitaires rassemblant des milliers de personnes sont alors organisées en réponse un peu partout en France. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le rapprochement entre forces de gauche aux élections municipales de 1935 puis aux législatives de 1936. Au cœur de la campagne, les manifestations antifascistes et populaires interpellent l’opinion et propulsent le Front populaire au pouvoir. La victoire acquise, le mouvement social ne s’éteint pas : à la différence de la plupart des mouvements de grève, il ne s’agit pas de s’opposer à un gouvernement hostile, mais de pousser ,voire d’anticiper l’action de ce nouveau pouvoir dont on attend beaucoup.

Le double rejet du taylorisme et du paternalisme

S’inscrivant positivement dans la culture du Front populaire, l’explosion sociale du printemps 1936 exprime aussi deux rejets massifs, comme l’explique l’historien Antoine Prost dans son ouvrage Autour du Front populaire (2006). Rejet d’abord de la surexploitation des travailleurs et des travailleuses, rendue possible par la taylorisation et généralisée par la crise économique qui frappe la France depuis 1931. Théorisé et mis en pratique aux États-Unis au début du siècle, le taylorisme est un mode d’organisation du travail reposant sur une double division, à la fois verticale (entre tâches de conception et d’exécution) et horizontale (la production est décomposée entre les ouvriers pour réaliser les tâches les plus simples possibles).

Cette « organisation scientifique du travail » doit alors permettre une augmentation des gains de productivité. Après 1918, le taylorisme se répand progressivement dans les usines françaises, notamment dans l’automobile ou la réparation ferroviaire, mais sans s’accompagner d’une politique salariale fordiste accommodante. En outre, la grande division des tâches contribue à l’aliénation des travailleurs et travailleuses, soumis à des gestes répétitifs, dont l’utilité leur apparaît moins clairement que quand il intervenaient sur plusieurs étapes de production à la fois. Quand survient la crise économique, la rationalisation est alors utilisée pour intensifier les cadences tout en compressant les salaires et en maintenant les ouvriers et les ouvrières les moins efficaces sous la pression du chômage. En affirmant avec force le rejet de cette cadence inhumaine, les grèves constituent alors un moment de dignité retrouvée, comme l’écrit la philosophe Simone Weil dans le journal La Révolution prolétarienne le 10 juin :

« Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Prendre la parole à son tour. Se sentir des hommes, pendant quelques jours. Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. Oui, une joie. […] Joie d’entendre, au lieu du fracas impitoyable des machines, symbole si frappant de la dure nécessité sous laquelle on pliait, de la musique, des chants et des rires ».

Dès lors, pour échapper à la contrainte des cadences et à l’arbitraire des chefs qui les imposent, la question temporelle s’impose au cœur des revendications ouvrières : d’abord la semaine de 40 heures, réclamée par la CGT depuis le début des années 1930. Les congés payés s’inscrivent dans la même perspective : il s’agit cette fois-ci d’une initiative personnelle de Blum et non d’une revendication des grévistes. Reste qu’avec la semaine de 40 heures, les congés payés répondent à la surexploitation à l’œuvre depuis des années et donnent réalité et consistance au temps privé des salariés.

Les occupations d’usines prenant la forme d’une grande fête antipatronale, elles expriment un refus de ce lien personnel, affirment que le patron n’est pas chez lui dans l’usine comme il est chez lui dans sa maison avec sa famille.

De la même manière, la nécessité des conventions collectives émerge des grèves du printemps 1936 en ce qu’elles remettent en cause le pouvoir patronal tel qu’il était conçu et pratiqué jusqu’alors. Comme l’explique Antoine Prost, si la propriété en est le fondement, cela signifie que la domination exercée par le patron dans ce qu’il appelle sa « maison » est également d’ordre privé, impliquant de la part des salariés une obéissance et une forme de reconnaissance. Les occupations d’usines prenant la forme d’une grande fête antipatronale, elles expriment un refus de ce lien personnel, affirment que le patron n’est pas chez lui dans l’usine comme il est chez lui dans sa maison avec sa famille.

Au fond, le printemps 1936 acte une délégitimation profonde du paternalisme en vigueur depuis la fin du XIXe siècle. De cette rupture viennent les conventions collectives : les ouvrières et les ouvriers refusant de s’engager pour autre chose qu’un travail et un salaire déterminés à l’avance, le contrat de travail doit être d’ordre public : il ne peut être discuté personnellement entre chaque salarié et son employeur, mais doit être clairement établi à l’issue de négociations entre syndicats et patronat. La loi sur les conventions collectives, dont le rapporteur est Ambroise Croizat, député communiste dirigeant la puissante Fédération des Métaux de la CGT, (et futur ministre communiste créateur de la Sécurité sociale après-guerre) remplace le lien personnel de subordination par un lien fonctionnel de production. Le pouvoir patronal est désormais encadré, ne laissant par exemple plus le droit à l’employeur de déterminer et de modifier les salaires selon son seul bon vouloir.

Quand le patronat craignait une révolution bolchevique en France

Si ces trois mesures sociales déterminantes émergent des grèves, encore faut-il que le nouveau gouvernement et surtout le patronat y consentent. Or, au début du mois de juin, ce dernier est pris d’effroi par les événements : avec ces entreprises occupées partout, le droit de propriété ouvertement bafoué et ce nouveau gouvernement soutenu par les 72 députés communistes tout juste élus, le bolchévisme semble aux portes du pays. Certes, à gauche, la perspective révolutionnaire n’est sérieusement envisagée que par une minorité. Dans un article publié dans Le Populaire le 27 mai, Marceau Pivert, représentant de l’aile gauche de la SFIO, incite Blum à s’appuyer sur le mouvement pour instaurer un vrai pouvoir socialiste dans le pays, clamant que « tout est possible maintenant ». Réfugié en France, Léon Trotski assure de son côté le 9 juin que « la révolution française a commencé » : « “Les soviets partout ?“ D’accord. Mais il est temps de passer de la parole aux actes. » Reste que la majorité des grévistes, non syndiqués, envisagent surtout leur action comme temporaire, une sorte de parenthèse joyeuse propre à exprimer un idéal plus qu’à le conquérir. Les partis et syndicats, PCF compris, souhaitent quant à eux apaiser les grèves. Mais au fond, peu importe : bien qu’il ne soit pas de nature révolutionnaire, le mouvement exerce de fait une pression considérable sur le patronat. La presse bourgeoise s’en fait l’écho. Le 6 juin, Le Temps écrit :

« Devant cette grève qui se généralise, devant ces violations énormes, inouïes, de l’ordre et des libertés publiques les plus élémentaires, le président du conseil, le chef du gouvernement légal, a-t-il parlé au nom du pays tout entier, au nom du droit républicain ? S’est-il élevé contre cette dictature occulte qui pèse sur la nation ? […] Son gouvernement n’est qu’une simple délégation de cette force aveugle, dont les Chambres ne seraient qu’un instrument pour une simple législation de faits accomplis ailleurs. Mais il faut alors le dire, il faut proclamer que le gouvernement prend un caractère dictatorial et que c’en est fini du régime républicain ! »

C’est donc dans ce contexte brûlant que les représentants patronaux, réunis au sein de la Confédération générale de la production française (CGPF), sollicitent le gouvernement encore en formation pour trouver une sortie de crise. Une première négociation a lieu dans la nuit du 4 au 5 juin. En médiateur, Blum constate que le patronat est prêt à céder sans faire de l’évacuation des usines un préalable. C’est ainsi que lors de son investiture le 6 juin, Blum promet la mise en place rapide des 40 heures, des congés payés et des conventions collectives. Le lendemain dès 15 heures, les négociations s’engagent à Matignon entre la CGPF, la CGT et l’État, marquant une première dans l’histoire politique française. Le 8 au petit matin, les accords sont officialisés : le patronat accepte une augmentation des salaires et « l’établissement immédiat de contrats collectifs de travail », définis dans une loi votée quelques jours plus tard. Ne figurent pas dans le texte les 40 heures et les congés payés, qui ne sont en fait pas discutés : ces mesures relevant uniquement de la loi, les patrons devront s’y plier.

« Finie la semaine des deux dimanches » : des conquêtes précaires ?

Pourtant, tout reste encore à faire. Le mouvement atteint son paroxysme dans la semaine du 8 au 12 juin, puis se poursuit fin juin et courant juillet : les acquis obtenus à l’échelle nationale doivent désormais être arrachés localement. De nombreux patrons n’acceptent en effet pas les décisions prises par la CGPF : le 9 juin, 114 présidents et représentants des chambres de commerce s’opposent aux 40 heures. Mais parmi les conquêtes de 1936, ce sont les conventions collectives, négociées à l’échelle de chaque secteur, qui exigent la lutte la plus âpre. Ainsi, à Besançon, les grèves ne commencent que le 16 juin pour réclamer l’application des accords de Matignon, engageant au fil des jours de plus en plus de secteurs. Un accord est finalement trouvé par l’intermédiaire du préfet du Doubs le 1er juillet.

Les mesures votées par le Front populaire sont bien plus des conquêtes ouvrières que des acquis sociaux, et ne peuvent être établies et respectées que par l’accord entre le mouvement social et le pouvoir politique.

Ces cas se multiplient dans d’autres départements au même moment. Les mesures votées par le Front populaire sont donc bien plus des conquêtes ouvrières que des acquis sociaux, et ne peuvent être établies et respectées que par l’accord entre le mouvement social et le pouvoir politique. La suite des événements le montre : quand le Front populaire se délite au sommet de l’État, les mesures s’en trouvent fragilisées. Dès février 1937, Léon Blum annonce une « pause » dans la réalisation des mesures sociales. La question de l’intervention française en Espagne pour défendre le gouvernement républicain contre les franquistes, refusée par Blum contre l’avis des communistes, fragilise encore un peu plus la coalition. En juin, Blum est contraint à la démission et en avril 1938, c’est le radical Édouard Daladier qui s’installe au pouvoir. Quelques mois plus tard, le nouveau président du Conseil affirme dans un discours radiodiffusé qu’il faut « remettre la France au travail » par un « aménagement » de la loi des 40 heures. Comprenez, permettre légalement aux entreprises de disposer des heures supplémentaires qu’elles estiment nécessaires, tout en majorant faiblement les taux de rémunération. En novembre 1938, le ministre des Finances Paul Reynaud se charge de publier les décrets-lois et déclare « finie la semaine des deux dimanches ». Les grèves qui s’ensuivent sont durement réprimées : alors que le gouvernement mobilise préfets et forces de l’ordre, le patronat licencie massivement les grévistes. La rupture est consommée, le Front populaire n’est plus.

Reste qu’en un sens, bien que précaires sur le court terme, les avancées sociales de 1936 s’enracinent dans la société française. Comme le souligne l’historien Jean Vigreux dans son ouvrage Histoire du Front populaire. L’échappée belle (2016), en élargissant la démocratie libérale à la démocratie sociale, le Front populaire ouvre en fait une séquence historique plus longue. Celle-ci trouve son aboutissement dans le programme du Conseil national de la Résistance, mis en œuvre après la Libération. « L’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale », « le droit au travail et le droit au repos », « la sécurité de l’emploi » ou « la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine » sont autant de principes s’inscrivant pleinement dans l’expérience du Front populaire.

Comme au siècle passé, construire ce nouveau Front populaire nécessite la mobilisation de toutes et tous, au-delà des accords entre partis.

Une fois interrogé à la lumière des faits, le mythe électoraliste du Front populaire apparaît bien pauvre, en ce qu’il occulte souvent ce qui s’est véritablement joué au printemps 1936 : si les avancées sociales du Front populaire sont bien réelles, elles ont surtout été permises par l’articulation entre la pression du mouvement social et la capacité d’action du pouvoir politique. Le premier portant le second au pouvoir, les grèves et occupations d’usines permettent ensuite de pousser les revendications et d’assurer leur réalisation. La réussite du Front populaire tient précisément dans cette alchimie. Alors, à l’heure où l’histoire s’accélère, la gauche entend rejouer le coup de 1936 face à une extrême-droite qui n’a jamais été aussi proche du pouvoir. Mais comme au siècle passé, construire ce nouveau Front populaire nécessite la mobilisation de toutes et tous, au-delà des accords entre partis. C’est en créant et en maintenant cette dynamique que le Front populaire de 2024 pourra réussir là où la NUPES de 2022 avait échoué. Porter les espoirs ne suffit plus : il s’agit désormais de porter l’histoire.

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Multitasking MS-DOS 4 – L’OS oublié de Microsoft

Par : Korben
27 avril 2024 à 23:40

Multitasking MS-DOS 4. Rien que le nom ça fait rêver. Un nom qui respire le futur, qui transpire l’innovation. Mais c’est quoi en fait ?

Et bien au début des années 80, alors qu’on se battait encore en duel avec des disquettes 5″1/4, Microsoft avait dans ses cartons un projet d’OS révolutionnaire baptisé Multitasking MS-DOS 4. Bon, ce n’est pas le nom le plus sexy de l’histoire de l’informatique mais derrière cette appellation austère se cachait un système d’exploitation qui promettait déjà le multitâche et tout un tas de fonctionnalités incroyables pour l’époque !

L’histoire commence en 1983 lorsque Microsoft rassemble une équipe de développeurs talentueux pour plancher sur la nouvelle version de MS-DOS, qui doit apporter un max de nouveautés pour l’époque : multitâche, multi-threading, pipes, sémaphores… Tout ça sur les modestes processeurs 8086/8088 qui avaient une mémoire limitée.

Le projet s’appelle d’abord MS-DOS 3.0 avant d’être renommé MS-DOS 4.0 en avril 1984. En parallèle, Microsoft travaille sur le « vrai » DOS 3.0 qui sortira en août 1984. Vous suivez ? C’est un peu le bazar mais c’est ça qui est bon !

Puis en juin 1984, une première beta de Multitasking DOS 4 est envoyée à quelques privilégiés. Et autant vous dire que ça décoiffe ! Le multitâche fonctionne déjà, géré par un composant baptisé « Session Manager ». On peut lancer jusqu’à 6 applications en même temps en leur attribuant des raccourcis clavier. Le Session Manager gère aussi les fameuses « erreurs fatales » qui pouvaient faire planter tout le système. Avec lui, si un programme plante, il n’embarque pas tout le système avec lui. C’est un concept révolutionnaire pour l’époque !

MS-DOS 4.0 apportait également son lot d’améliorations comme une meilleure gestion de la mémoire, le support des disques durs de plus de 10 Mo (si si, à l’époque c’était énorme !), une API étendue, et même un système de fichiers réseau (Microsoft Networks).

Le développement de ce MS-DOS 4.0 s’est fait en étroite collaboration avec IBM car le géant informatique planchait à l’époque sur son propre OS avec une architecture similaire à MS-DOS 4.0. Mais plutôt que de se faire concurrence, Microsoft et IBM ont décidé de joindre leurs forces. MS-DOS 4.0 a ainsi servi de base au développement d’IBM PC-DOS 4.0. Les deux OS partageaient une grande partie de leur code source et étaient compatibles entre eux. Une belle démonstration du partenariat entre Microsoft et IBM !

Malheureusement, malgré toutes ses qualités, MS-DOS 4.0 n’a jamais été commercialisé. Son développement a été stoppé au profit d’OS/2, le nouveau projet de Microsoft et IBM et la plupart de ses fonctionnalités ont été recyclées dans ce nouvel OS. MS-DOS 4 n’était pas très apprécié à l’époque à cause de son utilisation gourmande de 92 Ko de RAM. Cela a même poussé le concurrent DR-DOS à sauter directement de la version 3.41 à la version 5.0 pour ne pas être associé à MS-DOS 4 !

Multitasking MS-DOS 4 est ainsi resté à l’état de projet, même si certaines de ses innovations ont survécu dans d’autres OS. Son code source est longtemps resté dans les cartons de Microsoft, jusqu’à ce que la société décide de le libérer en open source, sous licence MIT le 4 avril dernier. Un joli cadeau pour les passionnés d’histoire de l’informatique !

Malheureusement, la libération du code source ne s’est pas faite sans accrocs. Comme l’a souligné le développeur Michal Necasek du blog OS/2 Museum, la publication sur GitHub a introduit des bugs dans certains fichiers critiques. La conversion en UTF-8 casse notamment la compatibilité avec les anciens outils et dépasse la limite de 512 bytes par ligne de l’assembleur MASM de l’époque.

Microsoft a reconnu le problème par la voix de Connor Hyde, co-développeur de la libération de MS-DOS 4, qui a invoqué des raisons légales pour expliquer l’absence des timestamps d’origine. Un échange constructif s’en est suivi avec Michal Necasek pour essayer de résoudre ces problèmes.

En attendant un fix, si vous êtes curieux d’essayer MS-DOS 4.0 par vous-même, sachez que c’est possible ! Grâce à la libération du code source, des passionnés ont pu recompiler l’OS et le faire tourner sur des machines modernes via des émulateurs comme DOSBox.

Voici les étapes pour lancer MS-DOS 4.0 sur votre PC :

1. Téléchargez l’émulateur DOSBox sur le site officiel
2. Installez DOSBox sur votre machine
3. Récupérez une image disque de MS-DOS 4.0. Vous pouvez en trouver sur des sites d’archives comme WinWorldPC
4. Ouvrez DOSBox et montez l’image disque de MS-DOS 4.0 avec la commande :
mount c /chemin/vers/image_dos4.img -t iso
5. Démarrez MS-DOS 4.0 en tapant : c:

Sinon, vous pouvez le tester directement en ligne ici.

Et voilà, vous pouvez maintenant explorer ce morceau d’histoire de l’informatique et découvrir par vous-même les prémices du multitâche sous DOS, malgré les quelques bugs introduits lors de la libération du code source !

Amusez-vous bien !

Source initiale
Infos complémentaires

Révolution des Œillets: deux années de luttes populaires et une «normalisation»

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L’historien Victor Pereira et le sociologue Ugo Palheta reviennent sur les acteurs, les grandes phases et les potentialités de la séquence révolutionnaire qui a suivi la chute de la dictature au Portugal en 1974. Sa conclusion, l’avènement d’une démocratie libérale bon teint, n’était pas écrite.

« Totalitarisme » : les errements d’un concept

Depuis plus d’un demi-siècle, les violences politiques sont comparées à l’aide du concept de totalitarisme, un des grands topos de l’histoire intellectuelle du XXe siècle1. Dans le cadre de la théorie et de la science politiques, qui s’occupent de la définition de la nature et des formes du pouvoir, en élaborant une typologie des régimes politiques, ce concept est aujourd’hui quasi unanimement accepté. Peu d’analystes oseraient contester l’émergence, au cours du XXe siècle, de systèmes de domination qui n’entrent pas dans les catégories traditionnelles – dictature, tyrannie, despotisme – élaborées par la pensée politique classique, depuis Aristote jusqu’à Weber. Par Enzo Traverso2.

Le Vent Se Lève vous convie à une conférence avec les historiens Johann Chapoutot et Sophie Wahnich le 26 avril à la Sorbonne, autour du thème « en finir avec le concept de totalitarisme » ? Cliquez ici pour réserver votre place.

La définition que Montesquieu fait du « despotisme » – un pouvoir absolu et arbitraire, sans loi, fondé sur la peur – s’adapte mal à ces régimes. Le XXe siècle a donné naissance à des pouvoirs caractérisés, selon la définition de Hannah Arendt, par une fusion inédite d’idéologie et de terreur, qui ont cherché à remodeler globalement la société par la violence. Dans le cadre de l’historiographie et de la sociologie politique, au contraire, l’idée de totalitarisme est loin de faire l’unanimité. Elle apparaît limitée, étroite, ambiguë, pour ne pas dire inutile si l’on veut saisir, au-delà des affinités superficielles des systèmes politiques « totalitaires », leur nature sociale, leur origine, leur genèse, leur dynamique globale, leurs aboutissements.

Selon sa définition classique – systématisée durant les années 1950 par Carl Friedrich et Zbigniew Brzezinski –, le totalitarisme suppose différents éléments corrélés et indissociables, également présents dans le nazisme et dans le communisme. Tout d’abord, la suppression de l’État de droit fondé sur la séparation des pouvoirs – donc la domination de l’exécutif – et l’élimination de la démocratie représentative, qui reconnaissent les libertés individuelles et collectives par une charte constitutionnelle. Deuxièmement, l’introduction de la censure et l’instauration du monopole étatique sur les moyens de communication afin d’imposer une idéologie officielle. Troisièmement, un parti unique dirigé par un chef charismatique, objet d’un culte presque religieux exercé par la masse de ses adeptes.

Les slogans sur les portails d’entrée des Goulags, visant à exalter le travail forcé, source « d’honneur et de gloire, de valeur et d’héroïsme », voire de « félicité », évoquent l’aphorisme célèbre d’Auschwitz : « le travail rend libre ». Mais l’analogie est trompeuse.

Quatrièmement, la violence comme forme de gouvernement, grâce à la mise en place d’un système concentrationnaire tendant à l’exclusion sinon à l’élimination des adversaires politiques et des groupes ou individus considérés comme étrangers à une communauté homogène sur les plans politique, national ou racial. Enfin, un fort interventionnisme étatique marqué par une planification autoritaire et centralisée de l’économie3.

Bien que l’on puisse facilement repérer l’ensemble de ces caractéristiques dans le nazisme et dans le communisme soviétique, force est de constater que cette définition est pour le moins statique et superficielle. Dans ses formes idéal-typiques, le totalitarisme est un modèle abstrait qui, souvent, correspond davantage aux fantaisies littéraires de George Orwell qu’au fonctionnement réel des régimes fascistes ou communistes. Un simple regard sur l’origine, l’évolution et le contenu social de ces régimes, révèle des différences très profondes quant à leur durée, leur idéologie et leur contenu social.

Leur durée : le nazisme a connu une radicalisation progressive pendant douze ans, jusqu’à sa chute finale ; l’URSS une succession d’étapes (révolutionnaire, autoritaire, totalitaire et post-totalitaire) étalées sur soixante-dix ans. Leur idéologie : le stalinisme revendiquait, radicalisait et caricaturait l’héritage des Lumières ; le nazisme créait une synthèse étonnante de scientisme et de Gegen-Aufklärung radicale. Leur contenu social : grâce à une révolution, le communisme a exproprié les anciennes élites dominantes et étatisé l’économie, alors que le régime hitlérien a préservé le système capitaliste. Bien qu’extrêmes l’une et l’autre, les violences totalitaires étaient aussi de natures différentes.

Celle du communisme soviétique a été essentiellement interne à la société qu’elle cherchait à soumettre, normaliser, discipliner, mais aussi à transformer et moderniser par des méthodes autoritaires, coercitives et criminelles. Les victimes du stalinisme ont presque toujours été des citoyens soviétiques. La violence du nazisme, au contraire, a été essentiellement projetée vers l’extérieur4. Après une première phase de « normalisation » répressive de la société allemande (Gleichschaltung), intense mais rapide, la violence nazie s’est déchaînée au cours de la guerre comme une vague de terreur rigoureusement codifiée.

Dirigée d’abord contre des groupes humains et sociaux exclus de la communauté du Volk (juifs, Tziganes, handicapés, homosexuels), elle s’est ensuite étendue aux populations slaves, aux prisonniers de guerre et aux déportés antifascistes (dont le traitement répondait à une hiérarchie raciale précise). Un analyste lucide comme Raymond Aron a clairement indiqué la différence entre le stalinisme et le nazisme : le premier a abouti au camp de travail, soit une forme de violence liée à un projet de transformation autoritaire de la société ; le second à la chambre à gaz, c’est-à-dire l’extermination comme finalité en soi, inscrite dans un dessein de purification raciale5.

Ils déployaient aussi deux modèles antinomiques de rationalité. D’une part, une rationalité des fins (moderniser la société) accompagnée par une irrationalité foncière des moyens employés (travail forcé, exploitation « militaro-féodale » de la paysannerie, etc.) ; d’autre part, une rationalité instrumentale poussée à l’extrême (l’extermination conçue selon les méthodes de la production industrielle) mise au service d’un but social complètement irrationnel (la domination du Volk germanique). Cette différence n’est pas marginale, mais elle échappe au concept de totalitarisme qui se limite à prendre en considération les analogies.

Dans les camps d’extermination nazis, les méthodes de production industrielle, les règles d’administration bureaucratique, la division du travail, les résultats de la science (le zyklon B) étaient utilisés dans le but d’éliminer un peuple considéré comme incompatible avec l’ordre « aryen ». Durant la guerre, la politique nazie d’extermination s’est révélée irrationnelle, même sur les plans économique et militaire, puisqu’elle a été réalisée grâce à la mobilisation de ressources humaines et de moyens matériels soustraits de fait à l’effort de guerre et en détruisant une partie de la force de travail présente dans les camps.

En URSS, en revanche, les déportés (zek) étaient « utilisés » et « consumés » par millions pour déboiser des régions, extraire des minerais, construire des voies ferrées et des lignes électriques, certaines fois pour créer de véritables centres urbains. Des procédés « barbares » et coercitifs, qui s’apparentaient souvent à des formes d’« extermination par le travail », étaient adoptés pour moderniser le pays et construire le socialisme. Selon Anne Applebaum, le paradoxe du stalinisme réside dans le fait que ce fut le Goulag qui « apporta la civilisation » en Sibérie. Pendant les années 1930, les camps soviétiques étaient devenus d’« authentiques colosses industriels » dans lesquels travaillaient deux millions de déportés6.

Dans l’Allemagne nazie, à l’opposé, les méthodes les plus avancées de la science, de la technique et de l’industrie étaient utilisées pour détruire des vies humaines7. Dans les KZ, à proprement parler, il ne s’agissait pas d’esclavage ayant une finalité économique, mais de « transformation du travail humain en travail de terreur », car « l’intensification du travail des détenus était uniquement un changement de degré dans la terreur »8. Dans le cas des camps d’extermination, la seule structure « productive » était celle du meurtre sérialisé.

Comme l’a montré Sonia Combe en comparant Serguiej Evstignev, le chef d’Ozerlag, un Goulag sibérien sur les rives du lac Baïkal, et Rudolf Hoess, le plus connu des commandants d’Auschwitz, leur travail n’était pas le même. Le premier devait « rééduquer » les détenus et, avant tout, construire une voie ferrée : la « trace ». À Ozerlag, la mort était la conséquence du climat et du travail forcé.

Hoess, quant à lui, calculait le « rendement » d’Auschwitz-Birkenau en tenant la comptabilité des juifs tués dans les chambres à gaz. Cela explique aussi la différence considérable entre les taux de mortalité de ces deux systèmes : dans le Goulag, il n’a jamais dépassé 20 %, en dépit du caractère massif de la déportation (18 millions de citoyens soviétiques entre 1929 et 1953), tandis que, dans les camps de concentration nazis, il était de 60 % et, dans les camps d’extermination, il était supérieur à 90 % (la plupart des rescapés sont revenus d’Auschwitz, qui était à la fois un camp de concentration et d’extermination)9.

Les slogans inscrits sur les portails d’entrée des Goulags, visant à exalter le travail forcé, source « d’honneur et de gloire, de valeur et d’héroïsme », sinon de « félicité » ou de « liberté », évoquent irrésistiblement l’aphorisme célèbre qui accueillait les déportés à Auschwitz : « le travail rend libre » (Arbeitmachtfrei), mais il s’agissait d’une analogie trompeuse. Dans leur grande majorité, les juifs déportés n’ont pas connu l’univers concentrationnaire, car ils ont été tués le jour même de leur arrivée aux camps grâce à un système d’extermination industrialisée fonctionnant comme une chaîne de production : évacuation des convois, sélection, confiscation des biens, spoliation, gazage, incinération.

Tout cela explique la grande méfiance que le concept de totalitarisme suscite au sein de l’histoire sociale. Les chercheurs qui ont essayé de comprendre le comportement d’une société au-delà de sa façade totalitaire ont été obligés d’aller outre les ressemblances extérieures entre communisme et nazisme. Bien qu’il n’ait pas toujours rejeté la notion de totalitarisme, ce travail d’analyse comparative l’a tout au moins problématisée, en indiquant ses limites10.

Notes :

1 Pour une synthèse, cf. Enzo Traverso (dir.), LeTotalitarisme. Le XXe siècle en débat, Seuil, Paris, 2001 ; Abbott Gleason, Totalitarianism. The Inner History of the Cold War, Oxford University Press, New York, 1995 ; et Wolfgang Wippermann, Totalitarismustheorien, Primus Verlag, Darmstadt, 1997.

2 Article issu de Enzo Traverso, L’histoire comme champ de bataille, Paris, la Découverte, 2012, publié sur LVSL avec l’autorisation de la maison d’édition et de l’auteur.

3 Carl Friedrich et Zbigniew Brzezinski, Totalitarian Dictatorship and Autocracy, Harvard University Press, Cambridge, 1956.

4 Cf. Ulrich Herbert, « Nazismo e stalinismo. Possibilità e limiti di un confronto », in Marcello FLORES (dir.), Nazismo, fascismo, comunismo. Totalitarismi a confronto, Bruno Mondadori, Milan, 1998, p. 37-66.

5 Raymond Aron, Démocratie et Totalitarisme, Gallimard, « Folio », Paris, 1965, p. 298-299, p. 61. Voir aussi, pour une comparaison entre les taux de mortalité des deux systèmes, Philippe Burrin, « Hitler et Stalin », Fascisme, nazisme, autoritarisme, Seuil, Paris 2000, p. 83, et Joël Kotek, Pierre Rigoulot, Il secolo dei campi. Concentramento, detenzione, sterminio : la tragedia del Novecento, Mondadori, Milan, 2001, p. 333-335.

6 Anne Applebaum, Gulag. A History, Doubleday, New York, 2003, ch. 5 [Goulag, Seuil, 2004].

7 Wolfgang Sofsky, L’Organisation de la terreur, Calmann-Lévy, Paris, 1995, p. 214.

8 Voir Sonia Combe, « Evstignev, roi d’Ozerlag », Ozerlag 1937-1964, Autrement, Paris, 1991, p. 214-227.

9 Cf. Anne Applebaum, Gulag, op. cit., p. 578-586. Voir aussi Nicolas WERTH, « Un État contre son peuple », in Stéphane Courtois (éd.), Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Robert Laffont, Paris, 1997, où il souligne la fonction productive essentielle des camps soviétiques, en ajoutant que « l’entrée au camp ne signifiait pas, en règle générale, un billet sans retour » (p. 228-229). Sur le taux de mortalité des KZ nazis, cf. Wolfgang Sofsky, L’Organisation de la terreur, op. cit., p. 61. Voir aussi, pour une comparaison entre les taux de mortalité des deux systèmes, Philippe Burrin, « Hitler et Stalin », Fascisme, nazisme, autoritarisme, Seuil, Paris 2000, p. 83, et Joël Kotek, Pierre Rigoulot, Il secolo dei campi. Concentramento, detenzione, sterminio : la tragedia del Novecento, Mondadori, Milan, 2001, p. 333-335.

10 Cf. Ian Kershaw, « Retour sur le totalitarisme. Le nazisme et le stalinisme dans une perspective comparative », in Enzo Traverso (dir.), Le Totalitarisme, op. cit., p. 845-871.

Portugal : une révolution, cinquante ans d'Etat démocratique et, au final, le retour des monstres d'hier…

Par : dev
23 avril 2024 à 08:55

Il était une fois un petit pays isolé au sud-ouest de l'Europe avec des grandes colonies où un régime dictatorial d'inspiration fasciste, vieux de plus de cinquante ans s'était écroulé, pourri de l'intérieur, secoué par le sang versé pendant treize ans dans une guerre coloniale, vidé de sa jeunesse et de ses travailleurs fatigués ou enragés de subir, poussés à l'émigration et à l'exil. La révolution sociale n'était pas prévue dans les plans d'une minorité de soldats révoltés. Mais tout arrive dès lors que les vannes de la colère s'ouvrent. Deux ans d'agitation sociale intense s'en suivirent.

Avec l'inquiétude croissante de la bourgeoisie locale et des pays voisins, des grandes puissances de ce monde. Le retour à la « normale » se fit, non sans difficultés. Puis, l'avenir radieux de la liberté du marché s'est imposé. Le petit pays a été acheté, coupé en tranches par les seigneurs du capitalisme occidental ; on a bâti des autoroutes, ouvert des supermarchés, installé la modernité partout, couvert les côtes et les campagnes de golfs et de resorts de luxe. Le règne de la marchandise a enivré le peuple qui s'est cru libéré. Cela a duré un certain temps…Ensuite, la nouvelle pauvreté, libre s'entend, a pris la place de l'ancienne et a priée de se cacher derrière les startups, les bars branchés et les quartiers des retraités européens et américains qui ne voient rien, ou ne veulent rien voir. Le pays regorge de soleil, d'affairistes, de belles plages, de spéculateurs immobiliers et touristiques, d'êtres monstrueux qui vivent pour l'argent. La classe politique, qui se dit démocratique, dégoûte le peuple ; les affaires de corruption se succèdent et s'accumulent. Le pays est lumineux mais triste et le malaise s'installe, s'accroît. On continue à émigrer en masse et l'immigration massive remplace ceux qui partent. On fait subir aux immigrés le même sort terrible que les émigrés portugais ont subi en Europe. De temps en temps, on fait voter le peuple. Alors, les symptômes du malaise prennent forme dans le cadre du système, puis s'imposent. Cinquante ans après la révolution des œillets, une formation politique offre une échappatoire aux vieilles rancunes et frustrations, au désarroi du présent, à la confusion des esprits des perdants, des laissés pour compte. 2024 est l'année de la commémoration, officielle bien sûr, des cinquante ans de la dite démocratie. Et c'est alors qu'un parti devient la troisième force électorale, ramassis de personnages sinistres qui revendiquent le suprématisme blanc, la mission civilisatrice et chrétienne du regretté colonialisme, couvrent les actes de terrorisme perpétrés pendant la révolution contre des militants d'extrême-gauche, incitent à la haine raciale. Tout un symbole d'un échec ! La révolution de 1974 avait porté d'autres espoirs, des désirs d'une autre vie, d'une autre société, d'une vie humaine. Nous en sommes loin. Mais ce sont des valeurs qui sont toujours là, pour peu qu'on les cherche, pour le moment enfouis sous l'agitation touristique, brouillées par le bruit des affaires juteuses et l'insignifiance des parvenus et de la vie branchée. La terre de la fraternité, avec des amis à chaque coin de rue, est bien secouée par ces jours de commémorations, mais est toujours là. Il faut juste quitter Lonely Planet et le Guide du Routard et les chercher.

Une publication hebdomadaire de Berlin, Jungle World, posa quelques questions pour chercher à comprendre les dessous cette saga historique agitée et non achevée. J'ai tenté d'y apporter quelques réponses. Que l'on trouve ici, légèrement modifiées.

***
Pour toi les événements qui ont suivi les révoltes de 1974 sont aujourd'hui mal compris. Qu'est-ce que tu veux dire ?
La version qui réduit de plus en plus la révolution portugaise à ses formes politiques institutionnelles devient, chaque jour qui passe, la version la plus diffusée. On parle de la fin du régime salazariste, de l'instauration d'une démocratie parlementaire qui, avec les autoroutes et les centres commerciaux, serait assimilée à la « Liberté ». Les diverses facettes du mouvement social, commencé avec la révolte d'une minorité de l'armée, sont ignorées. Le caractère minoritaire de la révolte militaire elle-même, l'importance de la participation des soldats, la mutinerie des soldats des unités restées fidèles au régime, tout cela est passé sous silence. La révolution portugaise fut un mouvement massif de désobéissance sociale. La dynamique même de la journée du 25 avril, qui a transformé une révolte militaire dans une insurrection de rue à Lisbonne, avec la participation populaire inattendue et spontanée, est un aspect peu souligné [1]. Ce que s'est passé après le 25 avril n'était pas prévu dans les plans des militaires révoltés. Les possibles élargis furent le fruit de l'intervention populaire. De même, la deuxième intervention militaire, le 25 novembre 1975, qui a mis fin à la période révolutionnaire, signifie la fin des possibles qui étaient considérés impossibles avant le 25 avril. C'est le retour aux possibles « normaux », le retour à une société d'obéissance.

La phrase de Orwell, je crois, est bien connue : l'histoire officielle est écrite par les vainqueurs. Mais il y a une histoire des vaincus. Walter Benjamin lui donna toute son importance. Nous devons, c'est notre tâche si nous nous considérons comme des ennemis de ce monde et de son organisation barbare, nous en approprier. Notre histoire est celle des vaincus. C'est le sens de notre vie de la faire vivre.

Qu'est-ce qui rend les souvenirs omis si inconfortables pour le présent, ou leur occultation a-t-elle eu son moment historique précis ?
Les commémorations ont justement pour fonction de commémorer le retour à la normalité comme le seul dénouement possible. Les commémorations effacent la mémoire des possibles qui ont été vaincus, mais qui ont existé. Je pense que c'est cet élan, ces possibles, vaincus, qui reste vivace dans la mémoire populaire encore aujourd'hui. Ses contours sont dans la chanson de José Afonso, Grandola vila morena. Qui est, pour ainsi dire, le programme poétique de la révolution portugaise et l'affirmation de ses contenus les plus radicaux. On n'y trouvera pas une seule mention au parlementarisme ou à l'Etat démocratique, mais le désir d'une société libre, égalitaire et fraternelle. Et c'est ce contenu qui est toujours chéri par celles et ceux qui ont vécu et soutenu les événements du « Pouvoir populaire », les entreprises occupées et mises en autogestion, les terres occupées et mises en coopérative, les logements expropriés, les nouveaux quartiers construits en collectivité [2]. Qui sait aujourd'hui que, fin 1976 et selon les chiffres officiels, plus de 200 entreprises étaient encore en autogestion ? Qui parle encore de la collectivisation agraire dans la moitié sud du pays ? Qui sait que les soldats commençaient à exiger l'élection de leurs gradés ? Qui insiste dans le fait que la décolonisation fut le fruit de la pression des soldats et du peuple fatigué de la guerre ? Quand on fête le 25 avril, on ne se réfère pas à la politique, aux politiciens, au parlement, qui ont perdu, en 50 ans, tout contenu positif aux yeux du citoyen moyen. Ou, si on s'y réfère, c'est pour exprimer sa frustration en votant pour des ignobles personnages qui revendiquent le passé salazariste et colonial. Quand on dit : « 25 abril sempre ! » (« 25 avril, toujours ! »), expression devenue désormais un « Salut camarade », on ne souhaite pas l'existence d'un parlement ou des politiciens, on affirme le rejet de l'autoritarisme et le désir d'un monde nouveau. C'est notre 25 avril à nous !
Si la Révolution des œillets et les événements qui ont suivi n'ont été ni une transition 'naturelle' de la dictature fasciste à la démocratie parlementaire, ni une 'transition pacifique de rupture', qu'a-t-elle été ? La révolution des œillets était-elle une révolution (réussie) ? Si oui, dans quelle mesure ?

Prenons la question par sa fin. La révolution a été réussie pour la classe dirigeante. Qui a réussi à transformer les institutions, à régler (mal) la question coloniale, ouvrir le pays au capital international, et, surtout, à garder le pouvoir et le même système social et économique ! Le pays s'est transformé dans un centre de vacances pour les classes moyennes européennes, le peuple qui travaille a plongé dans une pauvreté différente de celle du passé, mais pauvreté quand même. Le salaire minimum est de 820 € et le coût de la vie explose. Alors « transition naturelle » ou « transition de rupture », je ne pense pas que cela puisse avoir une différence du point de vue de cette réussite. Ceci étant, peut-on parler de « transition naturelle » ? Il fallait passer par la décolonisation et ce passage ne fut pas « naturel », il fut imposé par la révolte populaire et la révolte des soldats. Et dans l'expression « transition de rupture » il y a, me semble-t-il, contradiction. La rupture fut l'intervention populaire et l'affrontement avec la classe bourgeoise, sur la question de la propriété privée avant tout. Mais cette rupture ne cherchait pas la transition, elle cherchait une autre vie, une autre société. Le possible qui paraissait impossible avant et qu'on a rendu impossible après.

Quels étaient les motifs de la désobéissance des soldats professionnels ?
Les seuls soldats professionnels étaient les officiers, ceux du MFA, et ceux fidèles au régime. Comme on le sait, à l'origine le MFA fut une organisation corporatiste de jeunes officiers de métier qui voulaient défendre leur statut face aux officiers issus du rang et promus à la va vite. Car le manque de « vocations » militaires était manifeste ! Déjà un signe de la crise du régime. Les soldats étaient tous issus du contingent et ils en avaient assez de 5 ans de service, les missions en Afrique, les copains morts ou blessés, le dégoût d'un régime corrompu et colonialiste. Il faut comprendre que beaucoup de jeunes ne découvraient la barbarie du colonialisme qu'une fois engagés dans l'armée en Afrique ! L'augmentation des désertions et des réfractaires était connue de tous, beaucoup restaient seulement parce qu'ils ne pouvaient pas partir : raisons de famille et autres… La situation sociale, la pauvreté, les bas salaires, la répression pesaient sur le quotidien. Les grèves et les manifestations se succédaient. Il y avait un malaise social général et les soldats étaient majoritairement issus des classes populaires. Le nationalisme et le patriotisme étaient des valeurs dévalorisées. Un esprit de contestation des hiérarchies et de désobéissance s'étendait parmi la jeunesse.
Quel rôle a joué le Parti communiste portugais dans l'opposition à la dictature ?
Le Parti communiste était, depuis les années 1930, la principale organisation d'opposition au régime, regroupant les militants les plus actifs et généreux. Les organisations anarchistes et syndicalistes révolutionnaires, majoritaires au début du XXe siècle, avaient été détruites ; leur fonctionnement démocratique ne pouvant pas résister à la répression de l'Etat fasciste qui se mit en place après 1926. Il est clair que seule une structure verticale très rigide était en mesure de résister et de se maintenir face à la répression d'un Etat tout aussi autoritaire. Le Parti communiste, lui-même crée en 1921 par des militants anarchistes sympathisants de la révolution russe, prit la relève. Organisation clandestine très structurée, dirigée par une élite de révolutionnaires professionnels formés à l'école de la rigidité stalinienne, le parti traversa les années du fascisme et maintint une image très forte dans la population. Malgré une forte répression, il conserva, tant bien que mal, une presse clandestine et un lien entre ses militants et le peuple. Son intervention se faisait surtout sentir lors des périodes où le régime organisait un simulacre d'électoralisme, lors des manifs de rue et des grèves de plus en plus fréquentes depuis le début des années 1960. Les militants communistes étaient aussi très actifs dans les structures syndicales fascistes, dans lesquelles ils faisaient de l'entrisme… parfois avec un succès vite neutralisé par la police politique. A partir du début des années 1960, les premières dissensions apparurent au sein du Parti communiste. La constitution d'un courant pro-maoïste en dehors du parti, fut la première grande fissure. Les grèves et les mouvements étudiants de la fin des années 1960 furent en partie animés par ce nouveau courant. L'influence des idées de mai 68, critiques du communisme bureaucratique fut aussi importante, à travers les liens avec l'émigration et la grande masse des jeunes exilés en France. Mais ce fut surtout la position timorée du parti sur les actions directes contre l'Etat fasciste, souhaitées par la base, et l'opposition à la guerre coloniale qui ouvrirent une crise plus profonde. Alors que le refus de la guerre ne cessait de grandir dans la société, que les désertions et le refus d'aller dans l'armée prenaient de l'ampleur, le Parti conseillait à ses militants de rester dans l'armée, de faire de la propagande contre la guerre dans son sein, et de ne déserter que collectivement. On voit l'absurdité de telles consignes ! Surtout dès que l'on se trouvait posté dans la brousse, face à la guérilla nationaliste… Une position politique indéfendable. Au moment du 25 Avril, la popularité du Parti communiste était déjà bien entamée chez les jeunes urbains, étudiants et ouvriers. Mais son appareil restait solide et put, tout de suite après le coup militaire, prendre une place dans l'agitation sociale, dans la restructuration de l'Etat et la formation d'un syndicat unique.
La révolution des œillets a eu lieu dans le cadre d'un conflit plus large entre les blocs. Cette dimension a-t-elle réduit le projet révolutionnaire au Portugal, dans quelle mesure ?
Les circonstances historiques du 25 Avril furent celles d'une période tardive de la “guerre froide” où le rapport de forces entre le bloc du capitalisme privé occidental et le capitalisme d'État basculait en faveur du premier. Bien sûr, ce n'était pas clair sur le moment, même si on a vite senti que la bureaucratie soviétique faisait pression pour modérer les positions du Parti communiste portugais et pour peser sur la négociation concernant la fin de la colonisation. Les organisations nationalistes africaines les plus importantes étaient liées à la sphère soviétique et l'enjeu était important en Afrique aussi. Les Etats Unis se montrèrent très rapidement préoccupés par une possible déstabilisation des Etats européens. Dans l'Europe du sud, de la Grèce au Portugal, l'influence des forces communistes pro-Moscou était forte, même si avec des nuances, en Italie en particulier. L'effondrement des dictatures laissait un espace non maîtrisé pour les intérêts occidentaux et l'équilibre des forces. Très vite, l'ambassade américaine joua un rôle dans les luttes politiques au Portugal. L'Allemagne aussi. Le SPD avait des liens très forts avec le Parti socialiste portugais, qui avait été créé et financé par le SPD. Mario Soares fut un homme du SPD tout autant qu'un homme des américains.

Ce qu'il y avait de « projet révolutionnaire » dans la révolution portugaise, correspond à ce qu'on a appelé à l'époque le courant du « Pouvoir populaire », un élan d'organisations de base qui commençaient à se structurer et à poser les jalons d'une réorganisation de la production et de la société par le bas, une forme d'« autogestion ». Ce courant s'est trouvé limité aussi bien par les organisations qui représentaient la logique d'un capitalisme d'État que par celles qui défendaient une « démocratie de marché » à l'occidentale, dont le Parti socialiste était le représentant le plus combatif. Le courant du « Pouvoir populaire » échappait largement aux intérêts des deux blocs, il inquiétait les forces qui les représentaient. Au-delà du conflit entre ces deux courants, il y eut une alliance, implicite, pour bloquer sa dynamique, pour renfermer le champ du possible. Le but premier du 25 novembre fut d'étouffer le courant du « Pouvoir populaire ». Dans la négociation entre les forces politiques et les militaires, le Parti communiste obtint la garantie d'un espace dans le fonctionnement de la démocratie parlementaire et locale, municipale. A long terme, il signa sa mort lente, comme on peut le constater électoralement aujourd'hui. Le Portugal fut avalé par le grand capitalisme européen et l'espace d'action du Parti communiste, resté figé dans des positions rigides, fut submergé par l'aliénation marchande, nommée « la modernisation » de la société. Ce fut aussi la fin du monde politique du passé.

Que veux-tu dire quand tu dis que la question coloniale a été mal résolue ?
La question coloniale portugaise ne pouvait se terminer que dans les plus mauvaises conditions. C'était trop tard. Le Portugal a été le dernier pays européen à décoloniser, l'élite nationaliste était très faible et les effets d'une guerre coloniale de 13 ans étaient énormes sur les populations africaines.

Même après la révolution, la majorité des militaires putschistes étaient encore à la traîne d'une solution illusoire de néocolonialisme. Le Général Spinola en était le théoricien, si l'on peut dire… Un projet délirant, irréalisable au milieu des années 1970 !

Ce qu'il faut souligner, c'est que, devant toutes ces illusions et hésitations, c'est le pouvoir populaire, la révolte des soldats, au Portugal et en Afrique, qui ont imposé la fin de la guerre et donc, nécessairement une décolonisation à vitesse accélérée. Il s'en est suivi de terribles affrontements et la guerre civile entre les nationalistes, en Angola et au Mozambique. Avec l'intervention des puissances occidentales (l'armée de l'Afrique du Sud) et du bloc de l'Est (le corps expéditionnaire cubain). Le peuple a payé un prix fort jusqu'à aujourd'hui.

Il ne faut pas oublier que, même après le 25 avril, les militaires qui avaient pris le pouvoir d'Etat, ont voulu continuer à envoyer des troupes en Afrique. Il y eut des refus d'embarquer à Lisbonne, des mutineries. Et, en Afrique, des soldats ont posé les armes face aux nationalistes. Ils ont arrêté de se battre. Ils étaient fatigués, ils en avaient assez. Tout cela est très peu connu et passé largement sous le silence.

Quelles en étaient les raisons et quelle est l'importance de la France comme pays d'exil pour les Portugais ?
Je fais partie de la grande vague des jeunes déserteurs et réfractaires des années 1960 qui s'opposèrent à la guerre coloniale, au colonialisme et au régime [3]. Nous avons été plusieurs centaines de milliers, les chiffres exacts ne seront jamais connus car ce sont les services de l'armée portugaise qui les connaissent et ils ne les donneront jamais. Ce fut, sans doute, un des plus grands mouvements de refus d'une guerre dans l'Europe contemporaine. Pour des raisons évidentes, c'est en France que la plupart des exilés se fixaient. Il y avait un tissu d'émigration important, des réseaux, des liens, des solidarités avec les camarades français, dans une société qui sortait elle-même d'une terrible guerre coloniale en Algérie. Il y avait un besoin de main d'œuvre et on pouvait s'intégrer dans le flot de l'émigration dite économique, ne pas se faire repérer tout de suite comme « exilé politique ».

La majorité des exilés s'est rapprochés des organisations françaises qui correspondaient à celles dont ils étaient proches au Portugal. Ce fut surtout le cas des communistes, des socialistes (une poignée dans les milieux universitaires) ou encore des maoïstes, un groupe très important. Puis, avec l'augmentation des départs, de plus en plus de jeunes arrivaient sans filiation idéologique particulière et cherchaient leur voie eux-mêmes. Ce fut aussi mon cas. Après mai 68, l'importance des idées nouvelles d'un communisme non-bureaucratique et libertaire attiraient de plus en plus de monde. Moi, par exemple, je me suis trouvé dans un petit groupe qui publiait à Paris une revue qui défendait des positions marxistes luxemburgistes et anti-autoritaires. Ceux qui évoluaient hors d'un cadre politique furent « formés » en mai 68 dans le temps de quelques semaines. Ce fut passionnant. Et le lien se faisait immédiatement avec l'opposition à la société portugaise. Pour beaucoup d'entre nous, le sort du régime et de sa guerre paraissait désormais dicté par le développement de la subversion en Europe, dans le monde. Nous étions devenus internationalistes et on ne voyait plus le cas portugais comme séparé du sort du reste des sociétés européennes, y compris la libération des sociétés de la zone soviétique. La révolte de Prague en 1968 nous a autant marqué que mai 68. Bien entendu, dans tout ce processus, les recettes stalinistes des cadres du Parti communiste ou même des maoïstes nous intéressaient peu. Les aspects autonomes et indépendants de la révolution portugaise nous parlent tout de suite, comme une continuité de mai 68.

Quelle est la relation des exilés portugais avec le gouvernement actuel ? Y a-t-il eu un moment à partir duquel il y a eu un grand mouvement de retour ou la plupart sont-ils restés définitivement absents ?
Le gouvernement portugais ne s'intéresse pas à cette question. Et pourquoi il s'y intéresserait ? On en parle médiatiquement, de temps en temps, mais sans plus…Dans la société c'est une question encore présente, on sait qu'il y a eu un grand mouvement d'exilés. Une fois de plus, les commémorations officielles sont centrées sur la question de la « transition démocratique ». Revenir sur l'opposition à la guerre coloniale, implique de revenir aussi sur la question de la guerre et inévitablement sur la question coloniale, qui fut l'axe du nationalisme portugais pendant des siècles. Et là, on ouvre la boîte de Pandore.

Pour le reste, c'est l'histoire classique de l'exil. Une majorité d'exilés politiques sont revenus au Portugal après le 25 avril. D'autres ont vécu la révolution portugaise en restant dans la société où ils avaient grandi politiquement. Tout en rétablissant leurs forts liens avec la société portugaise. C'est mon cas. Et ce n'est pas toujours facile car la société portugaise a beaucoup changé… tout en restant en partie la même. Parmi ceux qui sont revenus au Portugal, certains se sont installés dans leurs vies d'auparavant, ont rejoint leur classe et milieux d'origine. Parfois avec difficultés, reniements, refoulements. D'autres, plus ambitieux, furent avalés, intégrés, par la modernisation de la vie politique, sont devenus cadres des nouveaux partis démocratiques de gauche et de droite. Ce n'est pas si étonnant, car ils venaient d'organisations autoritaires qui étaient déjà des mini Etats, ils s'étaient toujours perçus comme des chefs. Ils ont vendu le meilleur d'eux-mêmes pour servir le pouvoir démocratique. Plus honorable, certains se sont fondus dans la vie privée, sont disparus de la vie politique. Mais ont gardé leur dignité. Une poignée est restée fidèle à ses idées et à son parcours et continue à se battre au quotidien, ils écrivent, se positionnent, manifestent, revendiquent leur passé. C'est important, car la question coloniale n'est toujours pas réglée dans la mentalité portugaise, comme on vient de le voir avec l'éruption électorale du parti d'extrême droite, Chega. Une force politique raciste qui défend les bienfaits du colonialisme, honore la barbarie de la guerre coloniale, défend les actes terroristes perpétrés contre des révolutionnaires du 25 avril.

Charles Reeve


[1] Charles Reeve, « Une révolution ne s'arrête pas aux feux rouges » revue Brasero 3, Editions l'Echappée, Paris, 2023.

[2] Quelques livres pour mieux connaître la révolution portugaise.

Une description subjective et libertaire du mouvement, par un participant direct, Phil Mailer, Portugal 1974-75, révolution manquée ?, Paris, Les Nuits rouges, 2019. La totalité des numéros du journal Combate, qui a soutenu les actions autonomes du mouvement social, publiée par Vosstanie éditions, Paris, 2020 [https://vosstanie-editions.blogspot.com/2020/01/todos-os-editoriais-do-jornal-combate.html]. Une approche trotskiste très documentée, Raquel Varela, Un peuple en révolution : Portugal 1974-1975, Marseille, Agone, 2018. Une vision d'ensemble de la période et de ses aspects politiques, Victor Pereira, C'est le peuple qui commande, Paris, Les éditions de la lenteur, 2023. Aussi, Yves Léonard, Sous les œillets la révolution, Paris, Chandeigne, 2023. Enfin, un choix de textes sur le mouvement des organisations de base et les expériences d'autogestion, la critique des conceptions militaristes de la révolution, Portugal, La Révolution des Œillets, Paris, Syllepse,2024.

[3] Exils. Témoignages d'exilés et de déserteurs portugais, Editions Chandeigne, 2022.

Fiché L comme Lafarge

Par : dev
23 avril 2024 à 07:18

L'entreprise Lafarge n'est plus. Engloutie par Holcim. Pour ne pas oublier la belle épopée de cette firme, nous publions ce bref hommage en trois dates. Histoire de mettre en perspective les menées de l'antiterrorisme français contre celles et ceux qui contestent l'empire bétonnier.

1833 : les frères Pavin de Lafarge, Léon puis Edouard, reprennent des fours à chaux au village du Theil, le long du Rhône en Ardèche. Aucun mérite, aucun travail, c'est un cadeau du patriarche, Auguste. C'est une famille de noblions : les Pavin viennent du poitevin et ne deviennent Lafarge qu'avec l'acquisition, en 1749, de la seigneurie Lafarge. Les deux rejetons sont nés au château, à quelques kilomètres des fours. Légitimistes convaincus et fervents partisans du comte de Chambord, ils sont écœurés par les journées révolutionnaires de juillet 1830. Voilà pourquoi ils quittent les villes et les administrations et reviennent au bercail. Dès le milieu de ce siècle, les ingénieurs des Ponts et Chaussées, le Génie Militaire et le Service Maritime – l'État, en somme – vantent et recommandent leurs produits qui servent les ports de Toulon, Marseille et Alger. Le Léon, polytechnicien passé au privé, aurait gardé de bonnes relations dans le public. Coup de bol géologique, leur chaux hydraulique est excellente, coup de bol géographique, les carrières sont en bordure du Rhône et la matière est facilement transportée vers la Méditerranée, coup de bol colonialiste, les ports du Maghreb constituent un marché particulièrement lucratif, Lafarge a des bureaux à Alger et Tunis avant Paris, coup de bol impérialiste, sa chaux est privilégiée pour constituer les blocs des digues de Port-Saïd, à l'extrémité nord du canal de Suez. Ces petits notables conservateurs, qui insistent sur leur ancrage dans un terroir, présents pendant des décennies au conseil départemental, jouissent pleinement de la mondialisation du commerce. Dans les années 1880, ces « catholiques sociaux », qui aiment à se présenter comme tels, construisent jardins et logements ouvriers… constamment imbibés de poussière blanche générée par l'activité (extraction, concassage, broyage, four) – poussière qui remplit, donc, nuit et jour les poumons des travailleurs. Ils n'hésitent pas, au moindre repli de la demande, à licencier : un ouvrier sur cinq en 1884-1885. La foi, en théorie chevillée au corps, est vite oubliée dans ces périodes-là. Dans le mot capitaliste, il y a capitaliste.

1940 : les successions vont de père en fils, ou à peu près. Pour les prénoms, on reprend les mêmes : Léon, Raphaël, Auguste, Joseph, etc. Bref, l'entreprise est restée sous contrôle strictement familial. Les colonies continuent d'alimenter les caisses, avec moultes acquisitions et créations de filiales dans les années 1920 et 1930 (« Ciments portland d'Afrique du Nord », « Nord-Africaine de Ciments Lafarge », « Société tunisienne Lafarge », « Société indochinoise de fondu Lafarge », etc.). Fervents catholiques et royalistes au XIXe siècle, les Pavin de Lafarge sont nationalistes et pétainistes en 1940. C'est explicite : Henri de Pavin de Lafarge, petit-fils de Léon, sénateur de l'Ardèche depuis 1929, vote les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, le 10 juillet 1940, à Vichy. Le 9 novembre 1940 est créé le Comité d'organisation des chaux et ciments, qui regroupe des membres des principales entreprises cimentières françaises, dont le directeur général de Lafarge, également à la tête de sa commission consultative. Initialement chargé au nom de Vichy de la coordination des productions entre les entreprises, le contrôle passe dès novembre 1942 sous tutelle allemande, à travers la création, au sein de Office central pour la répartition de la production industrielle, d'une section des matériaux de construction. L'usine du Theil, bien qu'en zone libre, collabore de 1942 à 1944 à la construction du mur de l'Atlantique, dont la gestion du chantier est attribuée à l'Organisation Todt, considérée comme un corps auxiliaire de l'armée de terre allemande. On a vu plus fervents nationalistes. En 1943, 80 % du ciment français sert à la construction du mur et ses 15 000 bunkers. Mais voilà, ledit mur ne tient pas et la firme passe un mauvais moment – trois ans. Soutenu par le Conseil de la Libération, et la résistance cégétiste et communiste, le préfet de l'Ardèche prononce le 27 septembre 1944 la mise sous séquestre de l'usine de Lafarge. En mars 1947, celle-ci sera cassée par le Conseil d'État, qui refuse également la solution d'une autogestion ouvrière proposée par les instances syndicales. L'entreprise échappe de justesse à la nationalisation… et bénéficie même des premiers Plans de modernisation puisque le ciment est considéré comme une ressource-clef, et le secteur figure parmi les six activités de base à moderniser en priorité. Pour la première fois, la présidence n'est plus assurée par un membre de la famille Lafarge. Les managers prennent le contrôle.

2014 : les actionnaires de Lafarge se régalent. Depuis des décennies, béton et champagne coulent à flot. L'entreprise a profité des marchés des colonies d'Afrique du Nord, où son implantation est ancienne comme on l'a vu, jusqu'aux indépendances : en 1955, elle y réalisait encore 35 % de son chiffre d'affaires. Elle quitte la Tunisie en 1961, à la suite de la mise sous séquestre de tous ses biens, et ses actifs sont nationalisés en Algérie en 1968. La société s'en moque : elle va voir ailleurs. À partir du début des années 1970, plus de 50 % du chiffre d'affaires est réalisé à l'étranger : c'est une multinationale. Tant que les portes des autres pays s'ouvrent, c'est-à-dire sont ouvertes par des dispositifs qui autorisent la libre circulation du capital, ô merveilleux libre-échange, la firme grossit. C'est mécanique : il s'agit d'un secteur hautement capitalistique, caractérisé par d'immenses investissements en matériel, dans lequel les petits producteurs n'ont aucune chance de concurrencer les grands. Malgré quelques échecs dans ses acquisitions, Lafarge s'installe dans 40 pays en 1993 et 75 en 2004. Dans les années 1990, le capital du groupe devient majoritairement étranger et le partage de la valeur ajoutée de l'entreprise bénéficie toujours plus aux actionnaires au détriment des employés. Au début des années 2000, les pays « émergents » représentent un tiers de son chiffre d'affaires total. Entre 2008 et 2010, Lafarge fait construire une usine gigantesque… en Syrie. Miracle de l'aide au développement, l'investissement de 680 millions de dollars est notamment financé par la Banque européenne d'investissement, l'Agence française de développement et un fonds danois. Comme c'est beau d'aider au développement. Vient la révolution, puis la guerre civile, en 2011. Le groupe décide de rester… et paye des organisations terroristes pour protéger le site industriel, situé à 90 kilomètres de Raqqa, la capitale de l'État islamique. Lafarge verse plus de 15,3 millions d'euros à Daesh et à la branche syrienne d'Al-Qaïda. Le jeu en vaut la chandelle puisque le profit devait avoisiner les 200 millions d'euros par an. Le directeur général adjoint, Christian Herrault, le dit dans un mail de juillet 2014, alors que les massacres se multiplient dans le pays depuis trois ans : « Il faut maintenir le principe que nous sommes prêts à partager le “gâteau”, encore faudrait-il qu'il y ait un “gâteau”. Pour moi, le “gâteau” est tout ce qui est un “profit”. » Il est joueur, Christian. Manque de bol, cette fois, la patrouille les rattrape aux États-Unis en 2022 : pour éviter un procès, le groupe accepte d'y payer une sanction de 778 millions de dollars et de plaider coupable pour avoir aidé des organisations terroristes entre 2013 et 2014.

Aujourd'hui Lafarge n'est plus – il fallait sans doute symboliquement se faire oublier après la lune de miel daeshienne, et LafargeHolcim (2014) est devenue Holcim (2021). La firme a donc été tour à tour royaliste, réactionnaire, ultra-catholique, paternaliste, colonialiste, collaborationniste, djihadiste. Sacrée performance contorsionniste, avouons. C'est finalement une histoire à la fois banale et prototypique d'un groupe capitaliste : peu importe l'idéologie, le pays, l'époque, le CO2, l'extractivisme de sable et gravier associé au ciment, tant que la production mène à un profit à la fin. Tout ce détour historique, c'est presque désolant, alors qu'un marxisme bien trivial suffisait à l'analyse. Plus remarquable est le câlin permanent de l'État français. Parfois avec intérêt : en Syrie, le groupe recueillait des renseignements pour le compte des services secrets (bah, alors ?). Holcim n'a aucune raison de ne pas poursuivre l'œuvre – donc a toutes les raisons de le faire, et le fera si rien ne l'en empêche. Justement, quelques collectifs ont la bonne idée, ou l'idée logique en temps de Capitalocène, de mettre fin à l'épopée – qui ne se fera ni par la morale, ni dans un dialogue apaisé. Mais voilà : le service du renseignement intérieur s'en mêle. Bien sûr pas pour défoncer les portes des actionnaires en pleine nuit, ni pour saccager leur assemblée générale en hurlant des mots insensés. Filatures, écoutes, géolocalisations, flicage de l'intimité des Soulèvements, de leurs liens affectifs jusqu'à leurs lectures : ces barbouzes sont non seulement nés avant la honte, mais aussi avant le ridicule. La terreur et la bêtise, ah ça oui, ils connaissent bien – à l'évidence, une centrale qui sème la terreur sans intelligence, non pas une centrale d'intelligence qui combat la terreur. L'État, qui rappelle ici son rôle historique, persiste et s'obstine : s'attaquer aux collectifs, décrits comme « écoterroristes » du fait qu'ils menacent son pouvoir d'aménagement du territoire, jusqu'à être prêt à les tuer s'ils s'approchent trop de son trou de terre à Sainte-Soline, ou de son arc de Triomphe. A priori, quand l'État nécessite à ce point la coercition pour dominer, que tous les acronymes bouffons (SDAT, BRI, BAC, DGSI) passent à l'action, que la recherche d'un consentement est définitivement devenue une vieille farce, c'est signe de « crise organique ». Dada, dadam, on y est. Les mots à l'endroit, disait l'autre : l'État du capital, quand il devient anti-anti-fasciste est un bien dangereux fasciste.

Léon Baca

Portugal : une révolution, cinquante ans d'Etat démocratique et, au final, le retour des monstres d'hier…

Par : dev
23 avril 2024 à 08:55

Il était une fois un petit pays isolé au sud-ouest de l'Europe avec des grandes colonies où un régime dictatorial d'inspiration fasciste, vieux de plus de cinquante ans s'était écroulé, pourri de l'intérieur, secoué par le sang versé pendant treize ans dans une guerre coloniale, vidé de sa jeunesse et de ses travailleurs fatigués ou enragés de subir, poussés à l'émigration et à l'exil. La révolution sociale n'était pas prévue dans les plans d'une minorité de soldats révoltés. Mais tout arrive dès lors que les vannes de la colère s'ouvrent. Deux ans d'agitation sociale intense s'en suivirent.

Avec l'inquiétude croissante de la bourgeoisie locale et des pays voisins, des grandes puissances de ce monde. Le retour à la « normale » se fit, non sans difficultés. Puis, l'avenir radieux de la liberté du marché s'est imposé. Le petit pays a été acheté, coupé en tranches par les seigneurs du capitalisme occidental ; on a bâti des autoroutes, ouvert des supermarchés, installé la modernité partout, couvert les côtes et les campagnes de golfs et de resorts de luxe. Le règne de la marchandise a enivré le peuple qui s'est cru libéré. Cela a duré un certain temps…Ensuite, la nouvelle pauvreté, libre s'entend, a pris la place de l'ancienne et a priée de se cacher derrière les startups, les bars branchés et les quartiers des retraités européens et américains qui ne voient rien, ou ne veulent rien voir. Le pays regorge de soleil, d'affairistes, de belles plages, de spéculateurs immobiliers et touristiques, d'êtres monstrueux qui vivent pour l'argent. La classe politique, qui se dit démocratique, dégoûte le peuple ; les affaires de corruption se succèdent et s'accumulent. Le pays est lumineux mais triste et le malaise s'installe, s'accroît. On continue à émigrer en masse et l'immigration massive remplace ceux qui partent. On fait subir aux immigrés le même sort terrible que les émigrés portugais ont subi en Europe. De temps en temps, on fait voter le peuple. Alors, les symptômes du malaise prennent forme dans le cadre du système, puis s'imposent. Cinquante ans après la révolution des œillets, une formation politique offre une échappatoire aux vieilles rancunes et frustrations, au désarroi du présent, à la confusion des esprits des perdants, des laissés pour compte. 2024 est l'année de la commémoration, officielle bien sûr, des cinquante ans de la dite démocratie. Et c'est alors qu'un parti devient la troisième force électorale, ramassis de personnages sinistres qui revendiquent le suprématisme blanc, la mission civilisatrice et chrétienne du regretté colonialisme, couvrent les actes de terrorisme perpétrés pendant la révolution contre des militants d'extrême-gauche, incitent à la haine raciale. Tout un symbole d'un échec ! La révolution de 1974 avait porté d'autres espoirs, des désirs d'une autre vie, d'une autre société, d'une vie humaine. Nous en sommes loin. Mais ce sont des valeurs qui sont toujours là, pour peu qu'on les cherche, pour le moment enfouis sous l'agitation touristique, brouillées par le bruit des affaires juteuses et l'insignifiance des parvenus et de la vie branchée. La terre de la fraternité, avec des amis à chaque coin de rue, est bien secouée par ces jours de commémorations, mais est toujours là. Il faut juste quitter Lonely Planet et le Guide du Routard et les chercher.

Une publication hebdomadaire de Berlin, Jungle World, posa quelques questions pour chercher à comprendre les dessous cette saga historique agitée et non achevée. J'ai tenté d'y apporter quelques réponses. Que l'on trouve ici, légèrement modifiées.

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Pour toi les événements qui ont suivi les révoltes de 1974 sont aujourd'hui mal compris. Qu'est-ce que tu veux dire ?
La version qui réduit de plus en plus la révolution portugaise à ses formes politiques institutionnelles devient, chaque jour qui passe, la version la plus diffusée. On parle de la fin du régime salazariste, de l'instauration d'une démocratie parlementaire qui, avec les autoroutes et les centres commerciaux, serait assimilée à la « Liberté ». Les diverses facettes du mouvement social, commencé avec la révolte d'une minorité de l'armée, sont ignorées. Le caractère minoritaire de la révolte militaire elle-même, l'importance de la participation des soldats, la mutinerie des soldats des unités restées fidèles au régime, tout cela est passé sous silence. La révolution portugaise fut un mouvement massif de désobéissance sociale. La dynamique même de la journée du 25 avril, qui a transformé une révolte militaire dans une insurrection de rue à Lisbonne, avec la participation populaire inattendue et spontanée, est un aspect peu souligné [1]. Ce que s'est passé après le 25 avril n'était pas prévu dans les plans des militaires révoltés. Les possibles élargis furent le fruit de l'intervention populaire. De même, la deuxième intervention militaire, le 25 novembre 1975, qui a mis fin à la période révolutionnaire, signifie la fin des possibles qui étaient considérés impossibles avant le 25 avril. C'est le retour aux possibles « normaux », le retour à une société d'obéissance.

La phrase de Orwell, je crois, est bien connue : l'histoire officielle est écrite par les vainqueurs. Mais il y a une histoire des vaincus. Walter Benjamin lui donna toute son importance. Nous devons, c'est notre tâche si nous nous considérons comme des ennemis de ce monde et de son organisation barbare, nous en approprier. Notre histoire est celle des vaincus. C'est le sens de notre vie de la faire vivre.

Qu'est-ce qui rend les souvenirs omis si inconfortables pour le présent, ou leur occultation a-t-elle eu son moment historique précis ?
Les commémorations ont justement pour fonction de commémorer le retour à la normalité comme le seul dénouement possible. Les commémorations effacent la mémoire des possibles qui ont été vaincus, mais qui ont existé. Je pense que c'est cet élan, ces possibles, vaincus, qui reste vivace dans la mémoire populaire encore aujourd'hui. Ses contours sont dans la chanson de José Afonso, Grandola vila morena. Qui est, pour ainsi dire, le programme poétique de la révolution portugaise et l'affirmation de ses contenus les plus radicaux. On n'y trouvera pas une seule mention au parlementarisme ou à l'Etat démocratique, mais le désir d'une société libre, égalitaire et fraternelle. Et c'est ce contenu qui est toujours chéri par celles et ceux qui ont vécu et soutenu les événements du « Pouvoir populaire », les entreprises occupées et mises en autogestion, les terres occupées et mises en coopérative, les logements expropriés, les nouveaux quartiers construits en collectivité [2]. Qui sait aujourd'hui que, fin 1976 et selon les chiffres officiels, plus de 200 entreprises étaient encore en autogestion ? Qui parle encore de la collectivisation agraire dans la moitié sud du pays ? Qui sait que les soldats commençaient à exiger l'élection de leurs gradés ? Qui insiste dans le fait que la décolonisation fut le fruit de la pression des soldats et du peuple fatigué de la guerre ? Quand on fête le 25 avril, on ne se réfère pas à la politique, aux politiciens, au parlement, qui ont perdu, en 50 ans, tout contenu positif aux yeux du citoyen moyen. Ou, si on s'y réfère, c'est pour exprimer sa frustration en votant pour des ignobles personnages qui revendiquent le passé salazariste et colonial. Quand on dit : « 25 abril sempre ! » (« 25 avril, toujours ! »), expression devenue désormais un « Salut camarade », on ne souhaite pas l'existence d'un parlement ou des politiciens, on affirme le rejet de l'autoritarisme et le désir d'un monde nouveau. C'est notre 25 avril à nous !
Si la Révolution des œillets et les événements qui ont suivi n'ont été ni une transition 'naturelle' de la dictature fasciste à la démocratie parlementaire, ni une 'transition pacifique de rupture', qu'a-t-elle été ? La révolution des œillets était-elle une révolution (réussie) ? Si oui, dans quelle mesure ?

Prenons la question par sa fin. La révolution a été réussie pour la classe dirigeante. Qui a réussi à transformer les institutions, à régler (mal) la question coloniale, ouvrir le pays au capital international, et, surtout, à garder le pouvoir et le même système social et économique ! Le pays s'est transformé dans un centre de vacances pour les classes moyennes européennes, le peuple qui travaille a plongé dans une pauvreté différente de celle du passé, mais pauvreté quand même. Le salaire minimum est de 820 € et le coût de la vie explose. Alors « transition naturelle » ou « transition de rupture », je ne pense pas que cela puisse avoir une différence du point de vue de cette réussite. Ceci étant, peut-on parler de « transition naturelle » ? Il fallait passer par la décolonisation et ce passage ne fut pas « naturel », il fut imposé par la révolte populaire et la révolte des soldats. Et dans l'expression « transition de rupture » il y a, me semble-t-il, contradiction. La rupture fut l'intervention populaire et l'affrontement avec la classe bourgeoise, sur la question de la propriété privée avant tout. Mais cette rupture ne cherchait pas la transition, elle cherchait une autre vie, une autre société. Le possible qui paraissait impossible avant et qu'on a rendu impossible après.

Quels étaient les motifs de la désobéissance des soldats professionnels ?
Les seuls soldats professionnels étaient les officiers, ceux du MFA, et ceux fidèles au régime. Comme on le sait, à l'origine le MFA fut une organisation corporatiste de jeunes officiers de métier qui voulaient défendre leur statut face aux officiers issus du rang et promus à la va vite. Car le manque de « vocations » militaires était manifeste ! Déjà un signe de la crise du régime. Les soldats étaient tous issus du contingent et ils en avaient assez de 5 ans de service, les missions en Afrique, les copains morts ou blessés, le dégoût d'un régime corrompu et colonialiste. Il faut comprendre que beaucoup de jeunes ne découvraient la barbarie du colonialisme qu'une fois engagés dans l'armée en Afrique ! L'augmentation des désertions et des réfractaires était connue de tous, beaucoup restaient seulement parce qu'ils ne pouvaient pas partir : raisons de famille et autres… La situation sociale, la pauvreté, les bas salaires, la répression pesaient sur le quotidien. Les grèves et les manifestations se succédaient. Il y avait un malaise social général et les soldats étaient majoritairement issus des classes populaires. Le nationalisme et le patriotisme étaient des valeurs dévalorisées. Un esprit de contestation des hiérarchies et de désobéissance s'étendait parmi la jeunesse.
Quel rôle a joué le Parti communiste portugais dans l'opposition à la dictature ?
Le Parti communiste était, depuis les années 1930, la principale organisation d'opposition au régime, regroupant les militants les plus actifs et généreux. Les organisations anarchistes et syndicalistes révolutionnaires, majoritaires au début du XXe siècle, avaient été détruites ; leur fonctionnement démocratique ne pouvant pas résister à la répression de l'Etat fasciste qui se mit en place après 1926. Il est clair que seule une structure verticale très rigide était en mesure de résister et de se maintenir face à la répression d'un Etat tout aussi autoritaire. Le Parti communiste, lui-même crée en 1921 par des militants anarchistes sympathisants de la révolution russe, prit la relève. Organisation clandestine très structurée, dirigée par une élite de révolutionnaires professionnels formés à l'école de la rigidité stalinienne, le parti traversa les années du fascisme et maintint une image très forte dans la population. Malgré une forte répression, il conserva, tant bien que mal, une presse clandestine et un lien entre ses militants et le peuple. Son intervention se faisait surtout sentir lors des périodes où le régime organisait un simulacre d'électoralisme, lors des manifs de rue et des grèves de plus en plus fréquentes depuis le début des années 1960. Les militants communistes étaient aussi très actifs dans les structures syndicales fascistes, dans lesquelles ils faisaient de l'entrisme… parfois avec un succès vite neutralisé par la police politique. A partir du début des années 1960, les premières dissensions apparurent au sein du Parti communiste. La constitution d'un courant pro-maoïste en dehors du parti, fut la première grande fissure. Les grèves et les mouvements étudiants de la fin des années 1960 furent en partie animés par ce nouveau courant. L'influence des idées de mai 68, critiques du communisme bureaucratique fut aussi importante, à travers les liens avec l'émigration et la grande masse des jeunes exilés en France. Mais ce fut surtout la position timorée du parti sur les actions directes contre l'Etat fasciste, souhaitées par la base, et l'opposition à la guerre coloniale qui ouvrirent une crise plus profonde. Alors que le refus de la guerre ne cessait de grandir dans la société, que les désertions et le refus d'aller dans l'armée prenaient de l'ampleur, le Parti conseillait à ses militants de rester dans l'armée, de faire de la propagande contre la guerre dans son sein, et de ne déserter que collectivement. On voit l'absurdité de telles consignes ! Surtout dès que l'on se trouvait posté dans la brousse, face à la guérilla nationaliste… Une position politique indéfendable. Au moment du 25 Avril, la popularité du Parti communiste était déjà bien entamée chez les jeunes urbains, étudiants et ouvriers. Mais son appareil restait solide et put, tout de suite après le coup militaire, prendre une place dans l'agitation sociale, dans la restructuration de l'Etat et la formation d'un syndicat unique.
La révolution des œillets a eu lieu dans le cadre d'un conflit plus large entre les blocs. Cette dimension a-t-elle réduit le projet révolutionnaire au Portugal, dans quelle mesure ?
Les circonstances historiques du 25 Avril furent celles d'une période tardive de la “guerre froide” où le rapport de forces entre le bloc du capitalisme privé occidental et le capitalisme d'État basculait en faveur du premier. Bien sûr, ce n'était pas clair sur le moment, même si on a vite senti que la bureaucratie soviétique faisait pression pour modérer les positions du Parti communiste portugais et pour peser sur la négociation concernant la fin de la colonisation. Les organisations nationalistes africaines les plus importantes étaient liées à la sphère soviétique et l'enjeu était important en Afrique aussi. Les Etats Unis se montrèrent très rapidement préoccupés par une possible déstabilisation des Etats européens. Dans l'Europe du sud, de la Grèce au Portugal, l'influence des forces communistes pro-Moscou était forte, même si avec des nuances, en Italie en particulier. L'effondrement des dictatures laissait un espace non maîtrisé pour les intérêts occidentaux et l'équilibre des forces. Très vite, l'ambassade américaine joua un rôle dans les luttes politiques au Portugal. L'Allemagne aussi. Le SPD avait des liens très forts avec le Parti socialiste portugais, qui avait été créé et financé par le SPD. Mario Soares fut un homme du SPD tout autant qu'un homme des américains.

Ce qu'il y avait de « projet révolutionnaire » dans la révolution portugaise, correspond à ce qu'on a appelé à l'époque le courant du « Pouvoir populaire », un élan d'organisations de base qui commençaient à se structurer et à poser les jalons d'une réorganisation de la production et de la société par le bas, une forme d'« autogestion ». Ce courant s'est trouvé limité aussi bien par les organisations qui représentaient la logique d'un capitalisme d'État que par celles qui défendaient une « démocratie de marché » à l'occidentale, dont le Parti socialiste était le représentant le plus combatif. Le courant du « Pouvoir populaire » échappait largement aux intérêts des deux blocs, il inquiétait les forces qui les représentaient. Au-delà du conflit entre ces deux courants, il y eut une alliance, implicite, pour bloquer sa dynamique, pour renfermer le champ du possible. Le but premier du 25 novembre fut d'étouffer le courant du « Pouvoir populaire ». Dans la négociation entre les forces politiques et les militaires, le Parti communiste obtint la garantie d'un espace dans le fonctionnement de la démocratie parlementaire et locale, municipale. A long terme, il signa sa mort lente, comme on peut le constater électoralement aujourd'hui. Le Portugal fut avalé par le grand capitalisme européen et l'espace d'action du Parti communiste, resté figé dans des positions rigides, fut submergé par l'aliénation marchande, nommée « la modernisation » de la société. Ce fut aussi la fin du monde politique du passé.

Que veux-tu dire quand tu dis que la question coloniale a été mal résolue ?
La question coloniale portugaise ne pouvait se terminer que dans les plus mauvaises conditions. C'était trop tard. Le Portugal a été le dernier pays européen à décoloniser, l'élite nationaliste était très faible et les effets d'une guerre coloniale de 13 ans étaient énormes sur les populations africaines.

Même après la révolution, la majorité des militaires putschistes étaient encore à la traîne d'une solution illusoire de néocolonialisme. Le Général Spinola en était le théoricien, si l'on peut dire… Un projet délirant, irréalisable au milieu des années 1970 !

Ce qu'il faut souligner, c'est que, devant toutes ces illusions et hésitations, c'est le pouvoir populaire, la révolte des soldats, au Portugal et en Afrique, qui ont imposé la fin de la guerre et donc, nécessairement une décolonisation à vitesse accélérée. Il s'en est suivi de terribles affrontements et la guerre civile entre les nationalistes, en Angola et au Mozambique. Avec l'intervention des puissances occidentales (l'armée de l'Afrique du Sud) et du bloc de l'Est (le corps expéditionnaire cubain). Le peuple a payé un prix fort jusqu'à aujourd'hui.

Il ne faut pas oublier que, même après le 25 avril, les militaires qui avaient pris le pouvoir d'Etat, ont voulu continuer à envoyer des troupes en Afrique. Il y eut des refus d'embarquer à Lisbonne, des mutineries. Et, en Afrique, des soldats ont posé les armes face aux nationalistes. Ils ont arrêté de se battre. Ils étaient fatigués, ils en avaient assez. Tout cela est très peu connu et passé largement sous le silence.

Quelles en étaient les raisons et quelle est l'importance de la France comme pays d'exil pour les Portugais ?
Je fais partie de la grande vague des jeunes déserteurs et réfractaires des années 1960 qui s'opposèrent à la guerre coloniale, au colonialisme et au régime [3]. Nous avons été plusieurs centaines de milliers, les chiffres exacts ne seront jamais connus car ce sont les services de l'armée portugaise qui les connaissent et ils ne les donneront jamais. Ce fut, sans doute, un des plus grands mouvements de refus d'une guerre dans l'Europe contemporaine. Pour des raisons évidentes, c'est en France que la plupart des exilés se fixaient. Il y avait un tissu d'émigration important, des réseaux, des liens, des solidarités avec les camarades français, dans une société qui sortait elle-même d'une terrible guerre coloniale en Algérie. Il y avait un besoin de main d'œuvre et on pouvait s'intégrer dans le flot de l'émigration dite économique, ne pas se faire repérer tout de suite comme « exilé politique ».

La majorité des exilés s'est rapprochés des organisations françaises qui correspondaient à celles dont ils étaient proches au Portugal. Ce fut surtout le cas des communistes, des socialistes (une poignée dans les milieux universitaires) ou encore des maoïstes, un groupe très important. Puis, avec l'augmentation des départs, de plus en plus de jeunes arrivaient sans filiation idéologique particulière et cherchaient leur voie eux-mêmes. Ce fut aussi mon cas. Après mai 68, l'importance des idées nouvelles d'un communisme non-bureaucratique et libertaire attiraient de plus en plus de monde. Moi, par exemple, je me suis trouvé dans un petit groupe qui publiait à Paris une revue qui défendait des positions marxistes luxemburgistes et anti-autoritaires. Ceux qui évoluaient hors d'un cadre politique furent « formés » en mai 68 dans le temps de quelques semaines. Ce fut passionnant. Et le lien se faisait immédiatement avec l'opposition à la société portugaise. Pour beaucoup d'entre nous, le sort du régime et de sa guerre paraissait désormais dicté par le développement de la subversion en Europe, dans le monde. Nous étions devenus internationalistes et on ne voyait plus le cas portugais comme séparé du sort du reste des sociétés européennes, y compris la libération des sociétés de la zone soviétique. La révolte de Prague en 1968 nous a autant marqué que mai 68. Bien entendu, dans tout ce processus, les recettes stalinistes des cadres du Parti communiste ou même des maoïstes nous intéressaient peu. Les aspects autonomes et indépendants de la révolution portugaise nous parlent tout de suite, comme une continuité de mai 68.

Quelle est la relation des exilés portugais avec le gouvernement actuel ? Y a-t-il eu un moment à partir duquel il y a eu un grand mouvement de retour ou la plupart sont-ils restés définitivement absents ?
Le gouvernement portugais ne s'intéresse pas à cette question. Et pourquoi il s'y intéresserait ? On en parle médiatiquement, de temps en temps, mais sans plus…Dans la société c'est une question encore présente, on sait qu'il y a eu un grand mouvement d'exilés. Une fois de plus, les commémorations officielles sont centrées sur la question de la « transition démocratique ». Revenir sur l'opposition à la guerre coloniale, implique de revenir aussi sur la question de la guerre et inévitablement sur la question coloniale, qui fut l'axe du nationalisme portugais pendant des siècles. Et là, on ouvre la boîte de Pandore.

Pour le reste, c'est l'histoire classique de l'exil. Une majorité d'exilés politiques sont revenus au Portugal après le 25 avril. D'autres ont vécu la révolution portugaise en restant dans la société où ils avaient grandi politiquement. Tout en rétablissant leurs forts liens avec la société portugaise. C'est mon cas. Et ce n'est pas toujours facile car la société portugaise a beaucoup changé… tout en restant en partie la même. Parmi ceux qui sont revenus au Portugal, certains se sont installés dans leurs vies d'auparavant, ont rejoint leur classe et milieux d'origine. Parfois avec difficultés, reniements, refoulements. D'autres, plus ambitieux, furent avalés, intégrés, par la modernisation de la vie politique, sont devenus cadres des nouveaux partis démocratiques de gauche et de droite. Ce n'est pas si étonnant, car ils venaient d'organisations autoritaires qui étaient déjà des mini Etats, ils s'étaient toujours perçus comme des chefs. Ils ont vendu le meilleur d'eux-mêmes pour servir le pouvoir démocratique. Plus honorable, certains se sont fondus dans la vie privée, sont disparus de la vie politique. Mais ont gardé leur dignité. Une poignée est restée fidèle à ses idées et à son parcours et continue à se battre au quotidien, ils écrivent, se positionnent, manifestent, revendiquent leur passé. C'est important, car la question coloniale n'est toujours pas réglée dans la mentalité portugaise, comme on vient de le voir avec l'éruption électorale du parti d'extrême droite, Chega. Une force politique raciste qui défend les bienfaits du colonialisme, honore la barbarie de la guerre coloniale, défend les actes terroristes perpétrés contre des révolutionnaires du 25 avril.

Charles Reeve


[1] Charles Reeve, « Une révolution ne s'arrête pas aux feux rouges » revue Brasero 3, Editions l'Echappée, Paris, 2023.

[2] Quelques livres pour mieux connaître la révolution portugaise.

Une description subjective et libertaire du mouvement, par un participant direct, Phil Mailer, Portugal 1974-75, révolution manquée ?, Paris, Les Nuits rouges, 2019. La totalité des numéros du journal Combate, qui a soutenu les actions autonomes du mouvement social, publiée par Vosstanie éditions, Paris, 2020 [https://vosstanie-editions.blogspot.com/2020/01/todos-os-editoriais-do-jornal-combate.html]. Une approche trotskiste très documentée, Raquel Varela, Un peuple en révolution : Portugal 1974-1975, Marseille, Agone, 2018. Une vision d'ensemble de la période et de ses aspects politiques, Victor Pereira, C'est le peuple qui commande, Paris, Les éditions de la lenteur, 2023. Aussi, Yves Léonard, Sous les œillets la révolution, Paris, Chandeigne, 2023. Enfin, un choix de textes sur le mouvement des organisations de base et les expériences d'autogestion, la critique des conceptions militaristes de la révolution, Portugal, La Révolution des Œillets, Paris, Syllepse,2024.

[3] Exils. Témoignages d'exilés et de déserteurs portugais, Editions Chandeigne, 2022.

Fiché L comme Lafarge

Par : dev
23 avril 2024 à 07:18

L'entreprise Lafarge n'est plus. Engloutie par Holcim. Pour ne pas oublier la belle épopée de cette firme, nous publions ce bref hommage en trois dates. Histoire de mettre en perspective les menées de l'antiterrorisme français contre celles et ceux qui contestent l'empire bétonnier.

1833 : les frères Pavin de Lafarge, Léon puis Edouard, reprennent des fours à chaux au village du Theil, le long du Rhône en Ardèche. Aucun mérite, aucun travail, c'est un cadeau du patriarche, Auguste. C'est une famille de noblions : les Pavin viennent du poitevin et ne deviennent Lafarge qu'avec l'acquisition, en 1749, de la seigneurie Lafarge. Les deux rejetons sont nés au château, à quelques kilomètres des fours. Légitimistes convaincus et fervents partisans du comte de Chambord, ils sont écœurés par les journées révolutionnaires de juillet 1830. Voilà pourquoi ils quittent les villes et les administrations et reviennent au bercail. Dès le milieu de ce siècle, les ingénieurs des Ponts et Chaussées, le Génie Militaire et le Service Maritime – l'État, en somme – vantent et recommandent leurs produits qui servent les ports de Toulon, Marseille et Alger. Le Léon, polytechnicien passé au privé, aurait gardé de bonnes relations dans le public. Coup de bol géologique, leur chaux hydraulique est excellente, coup de bol géographique, les carrières sont en bordure du Rhône et la matière est facilement transportée vers la Méditerranée, coup de bol colonialiste, les ports du Maghreb constituent un marché particulièrement lucratif, Lafarge a des bureaux à Alger et Tunis avant Paris, coup de bol impérialiste, sa chaux est privilégiée pour constituer les blocs des digues de Port-Saïd, à l'extrémité nord du canal de Suez. Ces petits notables conservateurs, qui insistent sur leur ancrage dans un terroir, présents pendant des décennies au conseil départemental, jouissent pleinement de la mondialisation du commerce. Dans les années 1880, ces « catholiques sociaux », qui aiment à se présenter comme tels, construisent jardins et logements ouvriers… constamment imbibés de poussière blanche générée par l'activité (extraction, concassage, broyage, four) – poussière qui remplit, donc, nuit et jour les poumons des travailleurs. Ils n'hésitent pas, au moindre repli de la demande, à licencier : un ouvrier sur cinq en 1884-1885. La foi, en théorie chevillée au corps, est vite oubliée dans ces périodes-là. Dans le mot capitaliste, il y a capitaliste.

1940 : les successions vont de père en fils, ou à peu près. Pour les prénoms, on reprend les mêmes : Léon, Raphaël, Auguste, Joseph, etc. Bref, l'entreprise est restée sous contrôle strictement familial. Les colonies continuent d'alimenter les caisses, avec moultes acquisitions et créations de filiales dans les années 1920 et 1930 (« Ciments portland d'Afrique du Nord », « Nord-Africaine de Ciments Lafarge », « Société tunisienne Lafarge », « Société indochinoise de fondu Lafarge », etc.). Fervents catholiques et royalistes au XIXe siècle, les Pavin de Lafarge sont nationalistes et pétainistes en 1940. C'est explicite : Henri de Pavin de Lafarge, petit-fils de Léon, sénateur de l'Ardèche depuis 1929, vote les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, le 10 juillet 1940, à Vichy. Le 9 novembre 1940 est créé le Comité d'organisation des chaux et ciments, qui regroupe des membres des principales entreprises cimentières françaises, dont le directeur général de Lafarge, également à la tête de sa commission consultative. Initialement chargé au nom de Vichy de la coordination des productions entre les entreprises, le contrôle passe dès novembre 1942 sous tutelle allemande, à travers la création, au sein de Office central pour la répartition de la production industrielle, d'une section des matériaux de construction. L'usine du Theil, bien qu'en zone libre, collabore de 1942 à 1944 à la construction du mur de l'Atlantique, dont la gestion du chantier est attribuée à l'Organisation Todt, considérée comme un corps auxiliaire de l'armée de terre allemande. On a vu plus fervents nationalistes. En 1943, 80 % du ciment français sert à la construction du mur et ses 15 000 bunkers. Mais voilà, ledit mur ne tient pas et la firme passe un mauvais moment – trois ans. Soutenu par le Conseil de la Libération, et la résistance cégétiste et communiste, le préfet de l'Ardèche prononce le 27 septembre 1944 la mise sous séquestre de l'usine de Lafarge. En mars 1947, celle-ci sera cassée par le Conseil d'État, qui refuse également la solution d'une autogestion ouvrière proposée par les instances syndicales. L'entreprise échappe de justesse à la nationalisation… et bénéficie même des premiers Plans de modernisation puisque le ciment est considéré comme une ressource-clef, et le secteur figure parmi les six activités de base à moderniser en priorité. Pour la première fois, la présidence n'est plus assurée par un membre de la famille Lafarge. Les managers prennent le contrôle.

2014 : les actionnaires de Lafarge se régalent. Depuis des décennies, béton et champagne coulent à flot. L'entreprise a profité des marchés des colonies d'Afrique du Nord, où son implantation est ancienne comme on l'a vu, jusqu'aux indépendances : en 1955, elle y réalisait encore 35 % de son chiffre d'affaires. Elle quitte la Tunisie en 1961, à la suite de la mise sous séquestre de tous ses biens, et ses actifs sont nationalisés en Algérie en 1968. La société s'en moque : elle va voir ailleurs. À partir du début des années 1970, plus de 50 % du chiffre d'affaires est réalisé à l'étranger : c'est une multinationale. Tant que les portes des autres pays s'ouvrent, c'est-à-dire sont ouvertes par des dispositifs qui autorisent la libre circulation du capital, ô merveilleux libre-échange, la firme grossit. C'est mécanique : il s'agit d'un secteur hautement capitalistique, caractérisé par d'immenses investissements en matériel, dans lequel les petits producteurs n'ont aucune chance de concurrencer les grands. Malgré quelques échecs dans ses acquisitions, Lafarge s'installe dans 40 pays en 1993 et 75 en 2004. Dans les années 1990, le capital du groupe devient majoritairement étranger et le partage de la valeur ajoutée de l'entreprise bénéficie toujours plus aux actionnaires au détriment des employés. Au début des années 2000, les pays « émergents » représentent un tiers de son chiffre d'affaires total. Entre 2008 et 2010, Lafarge fait construire une usine gigantesque… en Syrie. Miracle de l'aide au développement, l'investissement de 680 millions de dollars est notamment financé par la Banque européenne d'investissement, l'Agence française de développement et un fonds danois. Comme c'est beau d'aider au développement. Vient la révolution, puis la guerre civile, en 2011. Le groupe décide de rester… et paye des organisations terroristes pour protéger le site industriel, situé à 90 kilomètres de Raqqa, la capitale de l'État islamique. Lafarge verse plus de 15,3 millions d'euros à Daesh et à la branche syrienne d'Al-Qaïda. Le jeu en vaut la chandelle puisque le profit devait avoisiner les 200 millions d'euros par an. Le directeur général adjoint, Christian Herrault, le dit dans un mail de juillet 2014, alors que les massacres se multiplient dans le pays depuis trois ans : « Il faut maintenir le principe que nous sommes prêts à partager le “gâteau”, encore faudrait-il qu'il y ait un “gâteau”. Pour moi, le “gâteau” est tout ce qui est un “profit”. » Il est joueur, Christian. Manque de bol, cette fois, la patrouille les rattrape aux États-Unis en 2022 : pour éviter un procès, le groupe accepte d'y payer une sanction de 778 millions de dollars et de plaider coupable pour avoir aidé des organisations terroristes entre 2013 et 2014.

Aujourd'hui Lafarge n'est plus – il fallait sans doute symboliquement se faire oublier après la lune de miel daeshienne, et LafargeHolcim (2014) est devenue Holcim (2021). La firme a donc été tour à tour royaliste, réactionnaire, ultra-catholique, paternaliste, colonialiste, collaborationniste, djihadiste. Sacrée performance contorsionniste, avouons. C'est finalement une histoire à la fois banale et prototypique d'un groupe capitaliste : peu importe l'idéologie, le pays, l'époque, le CO2, l'extractivisme de sable et gravier associé au ciment, tant que la production mène à un profit à la fin. Tout ce détour historique, c'est presque désolant, alors qu'un marxisme bien trivial suffisait à l'analyse. Plus remarquable est le câlin permanent de l'État français. Parfois avec intérêt : en Syrie, le groupe recueillait des renseignements pour le compte des services secrets (bah, alors ?). Holcim n'a aucune raison de ne pas poursuivre l'œuvre – donc a toutes les raisons de le faire, et le fera si rien ne l'en empêche. Justement, quelques collectifs ont la bonne idée, ou l'idée logique en temps de Capitalocène, de mettre fin à l'épopée – qui ne se fera ni par la morale, ni dans un dialogue apaisé. Mais voilà : le service du renseignement intérieur s'en mêle. Bien sûr pas pour défoncer les portes des actionnaires en pleine nuit, ni pour saccager leur assemblée générale en hurlant des mots insensés. Filatures, écoutes, géolocalisations, flicage de l'intimité des Soulèvements, de leurs liens affectifs jusqu'à leurs lectures : ces barbouzes sont non seulement nés avant la honte, mais aussi avant le ridicule. La terreur et la bêtise, ah ça oui, ils connaissent bien – à l'évidence, une centrale qui sème la terreur sans intelligence, non pas une centrale d'intelligence qui combat la terreur. L'État, qui rappelle ici son rôle historique, persiste et s'obstine : s'attaquer aux collectifs, décrits comme « écoterroristes » du fait qu'ils menacent son pouvoir d'aménagement du territoire, jusqu'à être prêt à les tuer s'ils s'approchent trop de son trou de terre à Sainte-Soline, ou de son arc de Triomphe. A priori, quand l'État nécessite à ce point la coercition pour dominer, que tous les acronymes bouffons (SDAT, BRI, BAC, DGSI) passent à l'action, que la recherche d'un consentement est définitivement devenue une vieille farce, c'est signe de « crise organique ». Dada, dadam, on y est. Les mots à l'endroit, disait l'autre : l'État du capital, quand il devient anti-anti-fasciste est un bien dangereux fasciste.

Léon Baca

Portugal: «Les valeurs de la Révolution n’ont pas été promues par les partis politiques»

21 avril 2024 à 15:47
Marin antifasciste et anticolonialiste, Martins Guerreiro a été, après la chute de la dictature portugaise en 1974, membre du Conseil de la Révolution. Il revient sur ces années d’ébullition politique et sur les héritages de la révolution des Œillets, à l’heure où l’extrême droite resurgit au Portugal.

Proposition de loi portant reconnaissance par la Nation et réparation des préjudices subis par les personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982

18 avril 2024 à 16:42
Cette proposition de loi vise à reconnaître la responsabilité de la Nation dans les condamnations pour homosexualité de personnes entre 1942 et 1982, date de la dépénalisation en France de l'homosexualité. Elle comporte également des mesures de réparation financières.

Débarquement du 6 juin 1944 : État et collectivités face aux enjeux mémoriels

Les célébrations du 80e anniversaire de la Libération débutent le 16 avril 2024 lors d'un hommage au maquis du Vercors. L'anniversaire du Débarquement du 6 juin 1944 en Normandie sera un moment fort de ce cycle de commémorations. Comment la commémoration du Débarquement s'est-elle inscrite dans la politique mémorielle ?

Un père de la naturo, le Dr Paul CARTON !

Par : Danny
18 avril 2024 à 12:36

Cette semaine, j’ai l’honneur d’accueillir François Benavente, naturopathe et « documentaliste », dans les coulisses du CHOU pour une discussion passionnante sur l’héritage et l’influence du Dr. Paul Carton, une figure emblématique de la naturopathie. Avec son expertise et son engagement envers les approches naturelles de santé, Benavente nous éclaire sur les enseignements et les idéaux profonds que Carton a laissés derrière lui.

Le legs du Dr. Paul Carton:

Dr. Paul Carton a été non seulement un praticien éminent, mais aussi un pionnier visionnaire qui a ouvert la voie à une compréhension plus profonde de la santé holistique. François nous guide à travers les principes fondamentaux défendus par Carton, mettant en lumière sa vision du retour aux besoins essentiels de l’être humain et de son environnement.

Exploration des méthodes naturelles:

En explorant les influences hygiénistes sur le travail de Carton, François Benavente nous emmène dans un voyage à travers les méthodes naturelles de guérison et les pratiques de santé qui ont marqué l’époque du Dr. Carton. Nous découvrons comment ces approches ont façonné sa philosophie et son engagement envers la santé holistique.

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