Vue normale

Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
À partir d’avant-hierFlux principal

Comment hériter d’Antonio Gramsci ?

Dans son ouvrage L’hégémonie et la révolution. Gramsci penseur politique, qui vient de paraître aux Éditions Amsterdam, Yohann Douet invite à redécouvrir l’héritage gramscien loin des travestissements, de gauche comme de droite, dont il a fait l’objet dans l’espace public. Non pour en figer le contenu, mais pour en rappeler la teneur historique : c’est depuis les geôles de l’Italie fasciste, dans lesquelles il restera emprisonné onze ans jusqu’à sa mort en 1937, que Gramsci réfléchit aux conditions d’une authentique victoire “nationale-populaire”. On ne saurait donc s’approprier le répertoire théorique du gramscisme, sans se réclamer également du questionnement stratégique qui le sous-tend. Comment construire un bloc politique suffisamment puissant pour faire advenir une société communiste et démocratique ? Le concept d’hégémonie, la redéfinition du sens commun, ou encore l’insistance sur le rôle des intellectuels organiques sont autant de réponses apportées en situation par Gramsci, et qu’éclaire Yohann Douet dans l’extrait suivant.

Lorsqu’aujourd’hui le nom de Gramsci est cité dans l’espace public, c’est souvent pour mettre l’accent sur la nécessité de mener une « guerre culturelle » ou une « bataille des idées » afin de remporter la victoire politique, identifiée en général à la victoire électorale. En France, cette vulgate gramscienne est reprise par des personnages politiques ou intellectuels de différentes orientations. Par exemple, depuis les années 1970 (avec Alain de Benoist), il est fréquent que des représentants de l’extrême droite citent Gramsci1, généralement pour faire référence à la bataille des idées qu’ils mènent contre les idéaux de gauche et leur prétendu véhicule, le système médiatique et intellectuel. À présent, cette bataille, ils se vantent de l’avoir gagnée.

Or si la « bataille des idées 2 » fait bien partie de la lutte pour l’hégémonie, celle-ci ne saurait être réduite à sa dimension culturelle, encore moins à sa dimension intellectuelle, comme le laissent entendre les usages superficiels du terme. Dans les pages qui suivent, on tâchera de mettre en lumière toute la profondeur et la complexité de l’hégémonie telle qu’elle est pensée dans les Cahiers de prison.

Bien sûr, on peut appliquer à Gramsci ce qu’il a lui-même écrit à propos de Lénine : « contre les diverses tendances “économicistes”, il a réévalué le front de la lutte culturelle et a construit la doctrine de l’hégémonie comme complément de la théorie de l’État-force 3 ». Gramsci a mis en lumière l’importance pour les luttes sociales des idéologies ou conceptions du monde diffusées dans les différents groupes sociaux, depuis les moins élaborées, comme le folklore, jusqu’aux plus systématisées, comme la philosophie et les sciences, en passant par les religions et par le « sens commun » 4.

Le sens commun est un terrain de lutte crucial. Gramsci y voit une combinaison de représentations, de croyances, d’opinions, etc., issues de différents niveaux idéologico-culturels, et le définit comme une « conception désagrégée, incohérente, inconséquente, conforme à la position sociale et culturelle [subalterne] des multitudes dont il est la philosophie 5 ». Par ailleurs, le sens commun varie selon les secteurs des masses populaires concernés (prolétariat, paysannerie, etc.). Or, précisément parce qu’il est « spontanément la philosophie des multitudes », il faut le « rendre idéologiquement homogène 6 ». La tâche des intellectuels et militants politiques est donc de transformer le sens commun en profondeur 7. Mais cela ne signifie pas en faire table rase : il s’agit plutôt d’en partir, de le comprendre dans ses contradictions mêmes et de s’appuyer sur son « noyau sain8  » – lié à la vie pratique des classes subalternes (travail, luttes, etc.) – pour élaborer et diffuser des conceptions cohérentes et critiques, à même de renforcer son camp social et politique. Gramsci pense d’abord ici au marxisme, qu’il comprend en un sens vivant et ouvert 9.

Une telle conception ou vision du monde doit être capable d’éclairer les subalternes sur leur situation, de guider leur activité et leurs luttes ou, en d’autres termes, de leur donner une certaine conscience d’eux-mêmes en tant que force collective. Dans cette perspective la fonction des intellectuels s’avère fondamentale : « Conscience critique de soi signifie historiquement et politiquement création d’une élite d’intellectuels : une masse humaine ne se “différencie” ni ne devient indépendante “pour soi” sans s’organiser (au sens large), et il n’y a pas d’organisation sans intellectuels, c’est-à-dire sans des organisateurs et des dirigeants 10. »

Pour qu’un groupe social puisse se constituer en tant que force collective, tendre vers la sortie de la subalternité et lutter pour l’hégémonie, il est nécessaire que se forme un ensemble d’intellectuels « organiques 11 » à ce groupe, c’est-à-dire d’intellectuels qui lui sont organiquement liés, dans la mesure même où ils l’organisent.

Remarquons que l’intellectuel organique ne s’identifie pas purement et simplement avec l’intellectuel de parti, contrairement, par exemple, à ce qu’estime Bourdieu (pour qui l’intellectuel organique sacrifie son autonomie intellectuelle à une organisation en échange de profits symboliques voire matériels12). Pour Gramsci, l’intellectuel organique se définit d’abord par son lien à une classe (ou à un groupe social), non à une organisation particulière. Cela étant, le parti est pour lui l’un des principaux vecteurs d’organisation de la classe, et les intellectuels organiques peuvent donc bien sûr être des membres, des cadres ou des dirigeants d’un parti, ce qui était son cas.

Précisons par ailleurs que la notion gramscienne d’intellectuel organique présuppose une redéfinition radicale de la notion d’intellectuel en général. L’intellectuel ne se définit plus par le contenu intrinsèque de son activité (d’élaboration culturelle) mais par sa place et son rôle dans les rapports sociaux, par les « fonctions d’organisation et de connexion » qu’il contribue à assurer 13. La catégorie des intellectuels acquiert ainsi une extension bien plus vaste que dans les usages courants du terme. Aux yeux de Gramsci, font partie des intellectuels « des figures apparemment éloignées telles que le philosophe professionnel, le prêtre, l’entraîneur sportif, le journaliste, le policier, l’ingénieur, l’économiste, l’instituteur, le médecin, etc. 14 ». Parmi les intellectuels compris en ce sens large, certains sont organiques, dans la mesure où ils sont directement liés à une classe (dominante ou dominée), et d’autres sont « traditionnels ». Ces derniers apparaissent comme autonomes par rapport aux différentes classes, et leurs « fonctions d’organisation et de connexion » sont censées être accomplies au service de la société en général. Cela étant, les activités des intellectuels traditionnels, qui sont fréquemment liés à l’État (ainsi qu’à des institutions de la société civile, comme l’Église), contribuent elles aussi, si on les prend dans leur ensemble et hors périodes de crise, à reproduire l’ordre social en vigueur, et donc la domination de classe.

L’intellectuel ne se définit plus par le contenu intrinsèque de son activité (d’élaboration culturelle) mais par sa place et son rôle dans les rapports sociaux, par les « fonctions d’organisation et de connexion » qu’il contribue à assurer .

On comprend maintenant pourquoi, si Gramsci accorde un rôle décisif à la lutte culturelle, il ne saurait la comprendre comme simple bataille des idées. D’abord, « les idées et les opinions ne “naissent” pas spontanément dans le cerveau de chaque individu : elles ont eu un centre de formation, d’irradiation, de diffusion, de persuasion 15 ». Les idées elles-mêmes sont élaborées, diffusées et en quelque sorte ancrées matériellement dans un tissu d’organisations ou d’institutions (dans et par lesquelles elles existent socialement), que celles-ci aient un but directement culturel (associations éducatives, presse, radio, école, université, etc.), socio-économique (les syndicats, mais aussi les entreprises elles-mêmes) ou politique (les partis, en un sens plus ou moins formel). Ensuite, le terrain de la lutte, le « sens commun » avant tout, ne concerne pas seulement ce que l’on a coutume de désigner par le terme d’« idées », mais aussi des éléments plus profonds et plus « capillaires » (ou « moléculaires », pour employer un terme gramscien). Il ne s’agit pas uniquement de diffuser des analyses et des théories, mais aussi de modifier les représentations sociales et de déplacer les « masses de sentiments16  » et les « courants culturels (motifs et intérêts moraux, sensibilités, idéologies, etc.)17  » qui traversent les subalternes. De même, les caractéristiques linguistiques d’une société donnée peuvent avoir des effets sur l’émancipation des subalternes – et cela de plusieurs manières : en raison des représentations socio-historiquement situées et même de la « conception du monde » qu’une langue charrie 18  ; ou en raison de l’existence ou de l’absence d’une langue nationale commune et maîtrisée dans toute la société, par les classes éduquées comme par les masses populaires (l’Italie se caractérisant par exemple par une faible unité linguistique, entre classes comme entre territoires) 19. Mentionnons encore un autre élément important du terrain culturel sur lequel Gramsci s’arrête : le lien entre l’hégémonie bourgeoise et la vie quotidienne (pratiques de consommation, rapports entre les sexes, etc.), en particulier dans le cas de l’américanisme, qui implique « une nouvelle façon de vivre, de penser et de sentir la vie 20 » (fondée à la fois sur une plus grande rationalisation technico-économique et sur la prégnance d’un certain puritanisme). La lutte culturelle doit ainsi impliquer l’invention et la promotion de nouvelles pratiques et de nouveaux modes de vie.

Par ailleurs, la lutte hégémonique culturelle est toujours également politique. Il est clair que les subalternes ne peuvent mener efficacement leurs luttes pour triompher de l’hégémonie établie que s’ils parviennent à s’organiser, donc à s’unifier socio-politiquement et pas seulement en termes culturels. Réciproquement, c’est dans et par les luttes socio-politiques qu’apparaissent les germes d’une éventuelle hégémonie à venir (organisations autonomes, conceptions du monde propres aux subalternes, projets politiques émancipateurs) qu’il s’agira de développer jusqu’à « la réalisation d’un nouvel appareil hégémonique21  ». Dans cette note, Gramsci crédite Lénine d’une telle réalisation, vraisemblablement autant pour avoir permis le triomphe de la révolution que pour avoir mis en place les institutions postrévolutionnaires.

Tout comme la lutte hégémonique des subalternes, l’hégémonie établie (celle de la classe dominante en temps normal) implique un réseau d’organisations et d’institutions socio-politiques matérielles. C’est précisément ce réseau qui constitue « l’appareil hégémonique d’un groupe social sur le reste de la population (ou société civile), base de l’État compris au sens étroit comme appareil de gouvernement et de coercition 22 ». L’hégémonie établie s’avère ainsi étroitement liée à l’État dans son sens intégral 23. Du reste, même certains éléments de l’appareil d’État au sens étroit, comme le parlement et le système judiciaire, jouent le rôle d’« organes de l’hégémonie politique24  ». En définitive, il apparaît impossible de dissocier la dimension culturelle et la dimension socio-politique de l’hégémonie.

L’hégémonie a nécessairement aussi une dimension économique25  : « Si l’hégémonie est d’ordre éthico-politique, elle ne peut pas ne pas être également économique, elle ne peut pas ne pas avoir pour fondement la fonction décisive que le groupe dirigeant exerce dans le noyau décisif de l’activité économique26 . »

Il apparaît impossible de dissocier la dimension culturelle et la dimension socio-politique de l’hégémonie.

La classe qui peut exercer une hégémonie durable est aussi la classe économiquement dominante ; le consentement relatif qu’elle parvient à susciter et à organiser est le consentement à un ordre socio-économique qui se caractérise par sa domination. Lorsque la situation est favorable, d’un point de vue économique avant tout, un « accord “spontané” [est] donné par les grandes masses de la population à l’orientation imprimée à la vie sociale par le groupe fondamental dominant, accord qui naît “historiquement” du prestige qu’a le groupe dominant (et de la confiance qu’il inspire) du fait de sa fonction dans le monde de la production 27 ». Et dans tous les cas, c’est la position économique de la classe dominante qui lui ouvre la possibilité de tenir « compte des intérêts et des tendances des groupes sur lesquels s’exercera l’hégémonie » et de parvenir « à un certain équilibre de compromis » en effectuant des « sacrifices d’ordre économico-corporatif28 », aussi limités soient-ils. En somme, l’hégémonie fait jouer d’une certaine manière les intérêts matériels de celles et ceux dont le consentement est obtenu. Elle ne saurait être simplement un endoctrinement, une manipulation politico-idéologique ou encore une violence symbolique au sens de Bourdieu, ni, inversement, une persuasion ou une pédagogie pure produisant une adhésion désintéressée. Dans le cas de l’américanisme, Gramsci estime que les éléments économiques ont un rôle encore plus important : « l’hégémonie naît de l’usine et n’a besoin, pour s’exercer, que du concours d’un nombre limité d’intermédiaires professionnels de la politique et de l’idéologie29  ». Cela s’explique à la fois par les salaires relativement élevés caractérisant le système fordiste, par l’idéologie productiviste et hygiéniste que celui-ci sécrète et par certains phénomènes de consommation de masse qui commencent à apparaître (rendus possibles par la production en série) 30.

La lutte hégémonique d’un groupe subalterne doit également impliquer un projet de transformation socio-économique qui satisfasse aussi certains des intérêts des groupes alliés potentiels. C’est, selon Gramsci, ce que sont parvenus à faire les jacobins à l’égard des paysans lors de la Révolution française. De même, les bolcheviks, immédiatement après l’insurrection d’octobre 1917, se sont efforcés d’établir l’hégémonie prolétarienne sur la paysannerie grâce à la redistribution des terres ; puis, après la guerre civile, leur activité hégémonique a pris la forme de la NEP (lancée en 1921), qui devait notamment redonner vie à l’économie agraire et sceller ainsi l’alliance ou l’union (smychka) du prolétariat et de la paysannerie 31. À l’inverse, un projet de ce type, impliquant en particulier une réforme agraire, a manqué aux démocrates radicaux de Mazzini lors du Risorgimento pour gagner l’hégémonie sur la paysannerie. C’est l’une des raisons pour lesquelles ils n’ont pas été en mesure de contester la direction du processus d’unification nationale aux libéraux modérés de Cavour 32, échec qui a du reste contribué à reproduire la scission entre intellectuels et masses ainsi que l’absence d’unité nationale-populaire caractéristiques de la situation italienne.

Ainsi, la lutte pour l’hégémonie menée par les organisations des subalternes (en premier lieu, le parti communiste révolutionnaire décrit comme Prince moderne) doit non seulement avoir une dimension culturelle (l’élaboration et la diffusion d’une nouvelle conception du monde cohérente et adéquate, c’est-à-dire l’activité en vue d’une « réforme intellectuelle et morale ») et une dimension politique (l’effort d’unification des subalternes, visant la « formation d’une volonté collective nationale-populaire, dont le Prince moderne est en même temps l’organisateur et l’expression active et opérante33  »), mais aussi une dimension économique : « une réforme intellectuelle et morale ne peut pas ne pas être liée à un programme de réforme économique, bien plus, le programme de réforme économique est précisément la manière concrète dont se présente toute réforme intellectuelle et morale » (la réforme économique évoquée ici renvoyant à une transformation de grande ampleur, non à un projet réformiste). L’une des raisons en est qu’il ne peut pas « y avoir une réforme culturelle, c’est-à-dire une élévation civile des couches opprimées de la société, sans une réforme économique préalable et sans un changement préalable dans la position sociale et dans le monde économique 34 ». Il est donc nécessaire de transformer en profondeur la structure économique de la société pour réaliser une hégémonie nouvelle, du moins s’il doit s’agir d’une hégémonie aussi intense et étendue que l’hégémonie jacobine.

[1] Voir Jean-Claude Zancarini, « L’improbable “gramscisme de droite” », AOC, avril 2023.

[2] « La bataille des idées » était le nom d’une rubrique consacrée à des comptes rendus d’ouvrages dans l’Ordine nuovo, périodique co-fondé par Gramsci et ses camarades Angelo Tasca, Umberto Terracini et Palmiro Togliatti en mai 1919.

[3] Cahiers de prison (abrégé C) 10, I, § 12, Paris, Gallimard, p. 41 (trad. modifiée).

[4] C24, § 4, p. 295, texte A en Q1, § 65, p. 76.

[5] C11, § 13, p. 195 (trad. modifiée).

[6] Ibid., p. 197.

[7] Voir infra, chap. 5, p. 156-158.

[8] C11, § 12, p. 180.

[9] Voir Y. Douet (dir.), « Une nouvelle conception du monde ». Gramsci et le marxisme, Paris, Éditions sociales, 2021, en part. p. 11-38.

[10] C11, § 12, p. 186, texte A en C8, § 169, p. 353.

[11] Voir C12, § 1, p. 309-310, texte A en Q4, § 49, p. 474-475.

[12] Voir Pierre Bourdieu, Propos sur le champ politique, Lyon, PUL, 2000, p. 107.

[13] C12, § 1, p. 314, texte A en Q4, § 49, p. 476.

[14] Fabio Frosini, « De la mobilisation au contrôle : les formes de l’hégémonie dans les “Cahiers de prison” de Gramsci », Mélanges de l’École française de Rome, no 128, 2016.

[15] C13, § 30, p. 421.

[16] C21, § 6, p. 158.

[17] C21, § 14, p. 170.

[18] C11, § 12, p. 175.

[19] Ibid., p. 177.

[20] C22, § 11, p. 199, texte A en Q4, § 52, p. 489.

[21] C10, II, § 12, p. 55.

[22] C6, § 136, p. 116.

[23] Voir infra, chap. 4, p. 117.

[24] C6, § 81, p. 72.

[25] Sur les différentes « dimensions » de l’hégémonie, et notamment sa dimension économique, voir Alberto Burgio, Per Gramsci. Crisi e potenza del moderno, Rome, DeriveApprodi, 2007, chap. 5 (traduit en français sous le titre « Gramsci : Ubiquité et puissance de l’hégémonie » sur le site Europe solidaire sans frontières, 2007).

[26] C13, § 18, p. 388, texte A en Q4, § 38, p. 461.

[27] C12, § 1, p. 314, texte A en Q4, § 49, p. 476. Les guillemets indiquent cependant que l’accord n’est jamais complètement « spontané », mais qu’il est aussi toujours également organisé. Pour une lecture de l’hégémonie gramscienne mettant l’accent sur sa dimension matérielle et économique, voir Vivek Chibber, The Class Matrix: Social Theory after the Cultural Turn, Cambridge, Harvard University Press, 2022, p. 91-99.

[28]  C13, § 18, p. 388, texte A en Q4, § 38, p. 461.

[29] C22, § 2, p. 183, texte A en Q1, § 61, p. 72 (trad. modifiée).

[30] Voir C22, § 3, p. 185-186, texte A en Q1, § 62, p. 73-74 et C22, § 1, p. 200-201, texte A en Q4, § 52, p. 489-490. Sur l’hégémonie « économique » caractérisant l’américanisme, voir aussi infra, chap. 8, p. 267-269..

[31] Le tournant impulsé par Staline (industrialisation accélérée avec le premier plan quinquennal en 1928, fin de la NEP en 1929, collectivisation forcée des campagnes, liquidation des koulaks) a mis en ce sens fin à la politique hégémonique en direction de la paysannerie, et Gramsci ne pouvait qu’y être radicalement opposé.

[32] C19, § 24, p. 61, texte A en Q1, § 44, p. 42-43.

[33] C13, § 1, p. 358-359, texte A en C8, §21, p. 270.

[34] Ibid.

Raoul Hedebouw : « Nos Parlements sont des institutions fondamentalement anti-populaires »

En forte progression depuis une dizaine d’années, le Parti du Travail de Belgique détonne dans le paysage de la gauche radicale européenne : contrairement à d’autres, il continue de se revendiquer du marxisme. Au-delà du discours, cet héritage transparaît dans toute l’organisation du parti, de la sélection et la formation de ses cadres, au contrôle des parlementaires, en passant par le développement d’institutions au service des travailleurs et des liens avec les syndicats. Dans cet entretien-fleuve, Raoul Hedebouw, le président du parti, nous présente sa conception d’un communisme pour le XXIème siècle et la façon dont le PTB agit concrètement pour s’y conformer. Entretien réalisé par William Bouchardon et Laëtitia Riss, avec l’aide d’Amaury Delvaux.

LVSL – Le PTB reste encore assez méconnu en dehors de la Belgique. Lors de sa fondation dans les années 1970, le parti s’oppose au Parti communiste de Belgique, au motif qu’il n’est pas assez révolutionnaire, et s’inspire notamment du maoïsme. Depuis les années 2000, la période à laquelle vous rejoignez le parti, les références idéologiques ont cependant évolué. Le PTB s’apparente aujourd’hui à un parti de gauche radicale assez similaire à ceux qui existent dans d’autres pays, à ceci près qu’il continue de revendiquer explicitement un héritage marxiste. Pouvez-vous revenir sur vos inspirations idéologiques et l’évolution du PTB depuis une quinzaine d’années ?

Raoul Hedebouw – D’abord, il est important d’avoir un dialogue ouvert avec les autres composantes de la gauche radicale dans les différents pays. Le PTB a sa singularité, mais nous avons toujours du respect pour les doctrines et les actions que mènent les autres partis de notre famille politique. Chaque pays est déterminé par sa situation historique particulière et il faut respecter ce que font nos camarades étrangers. Je le dis, car le PTB a pu être très sectaire par le passé, à la fois en Belgique et à l’extérieur, en faisant la leçon à d’autres partis en Europe.

Notre spécificité réside bien dans le fait que nous nous revendiquons du marxisme. Le parti naît à partir de 1968 dans les universités au sein du mouvement maoïste. Mais très vite, nos anciens mettent en place des liens très forts avec la population et s’appuient sur leur pratiques pour évaluer la pertinence de leur stratégie politique. C’est notre façon d’aborder l’éternel débat entre la théorie et la pratique. C’est à ce moment que nos membres vont travailler dans des entreprises, mettent sur pied des maisons médicales et abandonnent l’hyper-sectarisme du mouvement maoïste. En France, où ce sectarisme a perduré, le maoïsme a vite périclité. Cet ancrage dans la société est une colonne vertébrale que nous voulons garder.

« Nous continuons de nous inscrire dans l’analyse de classes et notre objectif est de réaliser un “socialisme 2.0”.»

Le marxisme nous définit bien car nous continuons de nous inscrire dans l’analyse de classes et notre objectif est de réaliser un « socialisme 2.0 », c’est-à-dire une révolution, un changement de paradigme dans notre pays. Nous voulons changer le système économique capitaliste et passer à une économie socialisée, avec toutes les variantes qu’il est possible d’imaginer, en transférant la propriété des grands moyens de production. Cette singularité se traduit ensuite dans notre stratégie et notre organisation, de même que sur les théories sur lesquelles on travaille, le type de formation qu’on propose, les membres que l’on recrute, etc.

LVSL – La gauche radicale a été profondément renouvelée par la vague populiste des années 2010, qui a privilégié l’efficacité stratégique à l’élaboration idéologique. De nouveaux partis-mouvements se revendiquant de la stratégie populiste sont ainsi apparus avec notamment La France Insoumise, Podemos ou Syriza… Comment analysez-vous ce moment populiste ? Le pari consistant à « construire un peuple » par le discours, tel qu’il a été théorisé par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, vous semble-t-il aussi prometteur que la structuration d’un bloc de classe ?

R. H. – Stratégiquement, ce sont des voies différentes. Bien sûr la classe ouvrière a évolué, à la fois dans sa composition sociale et au sein des entreprises. Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir et considérer qu’elle se résume aux salariés de la grande industrie. Dans nos discours, nous parlons d’ailleurs de « classe travailleuse » plutôt que de « classe ouvrière », car cela nous semble mieux englober la réalité du prolétariat d’aujourd’hui. Toutefois, même si le prolétariat s’est recomposé, nous continuons à penser qu’il joue un rôle de locomotive dans la lutte sociale. Ce n’est pas que de la théorie, car cela pose des questions concrètes sur l’organisation du parti au sein des entreprises, dont nous reparlerons.

« Nous pouvons partager avec les populistes le constat selon lequel il faut construire un peuple, mais la question reste ouverte : que prend-on comme référence pour construire cette identité ? »

Il est certain également que la conscience de classe n’amène pas automatiquement à la fierté de classe, comme le montre Karl Marx. Nous pouvons donc partager avec les populistes le constat selon lequel il faut construire une identité collective, mais la question reste ouverte : que prend-on comme référence ? Pour des raisons multiples – le libéralisme qui a gagné du terrain, l’effondrement de l’URSS et du bloc de l’Est, le désintérêt de la social-démocratie pour la classe ouvrière – la pertinence de l’identité de classe pour elle-même s’est affaiblie. Et je ne suis pas naïf : le travail politique pour reconstruire cette conscience de classe est immense. Toutefois, nous croyons qu’elle demeure le levier le plus intéressant pour créer un rapport de force.

De ce point de vue, nous ne sommes pas populistes. Ce ne sont d’ailleurs pas des élites contre un peuple, ce sont des classes qui s’affrontent. Faire de la classe travailleuse notre locomotive, cela n’empêche pas toutefois de faire front avec d’autres composantes des couches populaires, comme les petits indépendants, les artistes ou les étudiants. Notre analyse de classe ne doit pas nous mener à un repli sur une « classe ouvrière » fantasmée. Elle nous engage plutôt sur le chemin d’un long travail de politisation pour élargir notre base populaire.

LVSL – Par rapport à ces formations populistes de gauche, le PTB est, en effet, resté un parti « à l’ancienne », avec une formation idéologique importante, une mobilisation militante exigeante, une tenue régulière de congrès. Cela tranche avec l’investissement plus souple, réclamé par de nombreux citoyens aujourd’hui, qui préfèrent s’engager « à la carte ». À la lumière de cette nouvelle conjoncture, pourquoi conserver une organisation partisane et comment susciter l’engagement pour votre parti ? 

R. H. – Cette question renvoie à un débat très ancien entre l’anarchie et le marxisme, dont Proudhon, Marx et Bakounine sont les meilleurs représentants. Le spontané suffira-t-il à réaliser une révolution sociale ou faut-il structurer la lutte ? Je suis, pour ma part, un homme d’organisation. Historiquement, le mouvement ouvrier s’est décanté d’un noyau de révolutionnaires « professionnels », jusque dans des clubs de football ouvriers comme le FC Châtelet (club belge fondé par les Jeunesses Ouvrières Chrétiennes, ndlr). Contrairement aux idées reçues, la révolution ne suppose pas que chacun ait le même niveau d’engagement professionnel. Chaque révolution a sa spécificité : les camarades cubains ont commencé leur lutte à 50 en débarquant d’un bateau !

Chez nous, en Europe occidentale et en Belgique, le fait d’avoir différents niveaux d’organisation me semble une bonne pratique, avec pour but de faire monter le degré d’implication. Je n’ai pas le culte du spontané, mais je ne prends pas non plus pour acquis l’idée selon laquelle les gens ne voudraient pas s’engager. Bien sûr, dans le contexte de 2023, l’engagement ne coule pas de source et l’espoir suscité par l’engagement dans un parti de la gauche de rupture est limité. Néanmoins, les raisons objectives de se mobiliser n’ont jamais été aussi importantes. Nous devons donc réfléchir à des formes d’organisations diversifiées et accessibles. 

Raoul Hedebouw lors de notre interview. © Amaury Delvaux pour Le Vent Se Lève

Dans le cas du PTB, nous avions jusque dans les années 2003-2004 une structure ultra-militante. Nous avons ouvert depuis lors notre parti à des membres plus ou moins présents, tout en conservant l’importance d’une forme militante. Nous avons en ce sens des militants qui sont là presque tous les jours, mais aussi des membres organisés, c’est-à-dire des camarades qui viennent une fois par mois à des réunions, et des membres consultatifs, pour lesquels c’est nous qui faisons l’effort d’aller les voir et de les inviter à participer une ou deux fois par an. La flexibilité du monde du travail, les enfants, le combat syndical leur prend déjà beaucoup de temps, donc on essaie de s’adapter. 

« Je n’ai pas le culte du spontané, mais je ne prends pas non plus pour acquis l’idée selon laquelle les gens ne voudraient pas s’engager. »

Une autre spécificité est que nous nous revendiquons encore du centralisme démocratique (principe d’organisation partisane défendu par Lénine, ndlr). Pour organiser notre congrès, il nous faut un an et demi, pourquoi ? Car si nous voulons que tous nos membres ouvriers et nos couches populaires participent, lisent les articles, introduisent leurs amendements, etc… cela prend du temps – contrairement aux autres partis belges traditionnels, qui font des congrès en 48h avec des votes électroniques sur des motions que personne n’a lues, pour que finalement, ce soit les bureaux d’étude qui décident de tout ! 

Cela étant dit, je comprends tout à fait que d’autres, comme la France Insoumise, fassent des choix différents, pour essayer de répondre aux mêmes défis, comme celui par exemple de l’organisation de la jeunesse. Nous le faisons pour notre part avec les Red Fox (mouvement de jeunesse du PTB, ndlr) et Comac (branche étudiante du parti, ndlr), mais je pense que nous avons beaucoup à apprendre de l’usage très créatif des réseaux sociaux par la France insoumise, car c’est une manière contemporaine de susciter l’engagement. Il faut vivre avec son temps et être avant-gardiste : rappelons-nous que lorsque l’imprimerie est apparue, les révolutionnaires s’en sont immédiatement emparés, ou que Pablo Picasso ou Pablo Neruda n’ont jamais cédé au passéisme.

LVSL – Au-delà du parti, le mouvement ouvrier a longtemps tenté de construire d’autres institutions pour les travailleurs, à la fois pour améliorer le quotidien des classes populaires et pour leur permettre d’entrer dans le combat politique. Continuer à développer ces lieux collectifs semble être une priorité pour vous, si l’on en croit l’énergie que vous investissez dans l’organisation de ManiFiesta ou de Médecine pour le peuple, une initiative qui propose des soins gratuits et politise via les questions de santé. Où trouvez-vous les moyens financiers et humains nécessaires pour les faire durer ?

R. H. – Si nous insistons autant sur le développement de ces structures, c’est parce que nous avons fait le constat que l’organisation politique de la société et la doctrine qui l’accompagne sont les grandes absentes des débats politiques. C’est très bien d’avoir de longues discussions sur la géopolitique, sur la stratégie, sur la philosophie d’Hegel ou de Marx, mais cela ne résout pas la question principale : quelles structures devons-nous mettre en place pour augmenter le taux d’engagement des gens ? Cela passe par de multiples lieux du quotidien : entre le membre de la coopérative qui vient juste acheter son pain, le permanent syndical qui s’engage pour ses collègues, sans aucune rétribution, le gars dans un café qui s’écrit « bien parlé mon député communiste ! » ou met un « like » sous une publication, tout participe de la diffusion de nos idées. À ce titre, je ne pense pas d’ailleurs que les réseaux sociaux aient ouvert quelque chose de nouveau sur le plan théorique : ils l’ont fait seulement sur le plan pratique.

Quant à votre question sur les moyens financiers, je n’ai pas de réponse évidente. Ce qui est clair, c’est qu’ils doivent venir de la classe travailleuse pour ne pas rendre le mouvement ouvrier vulnérable et dépendant de la superstructure capitaliste. Nous avons un système de cotisation particulier au PTB : plus on prend des responsabilités, plus on contribue, ce qui est tout à fait contre-intuitif. Cependant, avant d’être une question budgétaire, c’est une question idéologique. C’est beaucoup plus simple que toutes les règles éthiques qu’on peut inventer. J’ai de cette manière l’assurance que les camarades avec lesquels je milite sont animés par la passion de changer la situation sociale dans notre pays. S’ils veulent faire carrière, et sont motivés par l’appât du gain, ce n’est pas chez nous qu’ils doivent s’inscrire ! Je vis, pour ma part, avec 2300€ par mois, comme tous mes autres camarades députés. 

« Au PTB, plus on prend des responsabilités, plus on contribue. Avant d’être une question budgétaire, c’est une question idéologique. »

Ces cotisations nous permettent de financer des initiatives qui valent la peine. Cela nous permet de mettre en place des choses qui peuvent paraître secondaires mais qui sont en réalité très importantes, comme par exemple affréter des bus ou des trains pour que le maximum de gens puissent venir à notre fête populaire (ManiFiesta est l’équivalent belge de la Fête de l’Humanité, ndlr). Cela vaut aussi pour la formation de nos membres. On dit souvent qu’il faut sept ans pour former un médecin. Mais pour comprendre la société et la transformer, il faut au moins quinze ans ! Sans compter que ce n’est pas dans les universités que l’on pourra s’approprier de tels savoirs. Nous avons donc une école de formation, au sein de laquelle nos militants apprennent à analyser la complexité du monde contemporain, en vue de devenir des cadres. 

LVSL – Une fois atteint une certaine place dans l’appareil du parti, il existe néanmoins une tentation permanente à concentrer les pouvoirs, comme l’a montré le sociologue Roberto Michels avec sa « loi d’airain de l’oligarchie ». En tant que président et porte-parole du PTB, comment concevez-vous votre place au sein du parti ? Pour poursuivre la comparaison avec les mouvements populistes, la plupart d’entre eux sont très centrés autour de leurs leaders, qui peuvent être très talentueux mais aussi entraîner leur organisation dans leur chute…

R. H. – Sur mon cas personnel, je me présenterais comme un leader collectif. Mais la question théorique qui se pose est avant tout celle du rapport entre l’individu et la classe. Je m’intéresse aux contradictions et, en ce sens, je suis un dialecticien. Nous devons résoudre l’équation suivante : la classe doit faire sa révolution et, en même temps, elle doit créer ses propres leaders. Les leaders ont toujours eu un rôle important dans les processus révolutionnaires, que ce soit Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, ou Julien Lahaut en Belgique. Mais tout leader doit avoir l’humilité de comprendre son rôle historique. 

Moi-même, je suis un produit de la lutte sociale. J’ai commencé comme leader lycéen en 1994-1995 à Herstal, une petite commune à côté de Liège. Pour aller rejoindre les autres étudiants en manifestation à Liège, nous avions 9 kilomètres à faire. Ce trajet, je l’ai fait près de 80 fois, à l’âge de 17 ans, avec mon copain Alberto et quelques 600 étudiants. Si je raconte cela, parce que je crois au matérialisme et que cette expérience m’a donné une praxis : on finit par développer un certain talent oratoire pour chauffer les foules, à force d’allers-retours ! De la même manière que la réforme des retraites en France a aussi permis à des gens de se dévoiler…. C’est un aspect essentiel de la question : la mobilisation collective façonne l’émergence de leaders.

« Tout leader doit avoir l’humilité de comprendre son rôle historique. »

Au sein du parti, je crois que le pouvoir doit être structuré de la manière la plus claire possible. Personnellement, j’ai un mandat du bureau du parti et du conseil national du PTB et je suis content que ces organes me contrôlent fortement. C’est très important, surtout aujourd’hui dans une période dominée par l’audiovisuel. Le collectif m’a donné un mandat de porte-parole du parti devant les caméras, car c’est une de mes capacités, mais il en faut d’autres pour mener la lutte. Pourquoi le fait d’aller sur les plateaux et de parler devant des centaines de milliers de personnes me donnerait davantage de pouvoir ? Je jouis d’une notoriété disproportionnée par rapport à mes autres camarades du bureau du parti, qui sont pourtant tout aussi valables que moi. 

Raoul Hedebouw et Peter Mertens © Sophie Lerouge

On s’efforce de constituer un vrai collectif avec Peter Mertens (ancien président du PTB, désormais secrétaire général du parti, ndlr) et les autres membres. Nous ne sommes pas d’accord sur tout, mais nous sommes attachés à l’unité de notre parti, dont le maintien est un travail de tous les jours. Nous discutons de sujets compliqués en interne, mais jamais à l’extérieur, car cela finit toujours par nous desservir. Un petit désaccord se transforme très vite en rancœur et en guerre de clans, et nous essayons de l’éviter autant que possible. C’est pourquoi le PTB ne permet pas le droit de tendance, car on sait très bien ce qui va se passer à long-terme : je vais créer un courant, d’autres aussi, on va compter nos scores et puis, chacun finira par créer son propre parti. Beaucoup de partis de la gauche radicale se sont sur-divisés de la sorte.

Je me sens donc un parmi les autres. Il n’y a aucun problème à me critiquer quand je fais des erreurs ; et nous veillons toujours à assumer nos erreurs collectivement pour ne pas se retrouver tout seul pointé du doigt. C’est une aventure collective, et je ne m’imagine pas faire de la politique autrement. Il y a eu de nombreux magnifiques dirigeants avant moi et il y en aura beaucoup d’autres après. Les cimetières sont remplis de personnes indispensables, comme le dit un proverbe !

LVSL – Votre parti a connu une forte progression électorale ces dernières années et vous êtes passés de 2 à 12 élus au niveau fédéral en 2019 (sur un total de 150, ndlr). L’insertion dans l’arène parlementaire a pourtant toujours posé beaucoup de questions chez les marxistes, étant donné le train de vie des députés, le fait que les parlementaires s’émancipent parfois de la position de leur parti ou qu’ils privilégient le travail à la Chambre plutôt que d’autres formes de mobilisation. Quel est le rôle des députés PTB et quelles règles avez-vous fixées ?

R. H. – D’abord, nous considérons que l’appareil d’État n’est pas neutre. Il est né de l’État-nation bourgeois et a donc un rôle historique précis : reproduire l’ordre existant. Il n’est pas conçu pour permettre le changement de société à l’intérieur du cadre qu’il impose. D’ailleurs, je dis souvent que j’ai vu beaucoup de choses au Parlement belge, mais ce que je n’ai jamais trouvé, c’est du pouvoir ! Le vrai pouvoir n’y est pas, ni même dans les ministères. Il est dans les milieux économiques, dans les lobbys, que ce soit sur l’énergie, les questions environnementales etc. C’est pourquoi nous nous inscrivons dans une stratégie où l’extra-parlementaire est aussi important que l’intra-parlementaire. Le Parlement est au mieux une chambre de débat, et c’est à ce titre que nous l’investissons. J’ai eu l’occasion de citer les textes de Marx sur la Commune de Paris pour rappeler cette analyse élémentaire et faire entendre aux autres parlementaires qu’ils ne sont pas l’épicentre du pouvoir politique ! 

Nos députés PTB assurent ainsi essentiellement une fonction tribunitienne. Lorsque nous sommes entrés au Parlement, avec nos deux élus en 2014, c’est la première chose qui a frappé les autres partis : on ne cherchait pas à s’adresser aux ministres, mais directement à la classe travailleuse via la tribune du Parlement. On n’avait plus vu ça depuis les années 80. Le parlementarisme est un régime fondamentalement anti-populaire. Le mépris de classe dans les yeux des autres députés envers nos députés ouvriers est d’ailleurs flagrant : ils les regardent différemment de nos députés qui ont fait des études supérieures.

« Le parlementarisme est un régime fondamentalement anti-populaire. »

Nous sommes alors d’autant plus fiers aujourd’hui d’avoir 4 députés ouvriers sur les 12 actuellement élus au niveau fédéral. Maria Vindevoghel, qui a travaillé comme nettoyeuse à l’aéroport de Zaventem pendant vingt ans, Nadia Moscufo, caissière dans les supermarchés Aldi, Roberto D’Amico, ex-travailleur de l’industrie lourde, électricien chez Caterpillar, et Gaby Colebunders, ancien travailleur chez Ford Genk. Ils expriment une fierté de classe précisément parce qu’ils ne sont non pas que pour la classe, mais parce qu’ils viennent de la classe. Et quand ils « démontent » des politiciens traditionnels, ils rendent une fierté aux travailleurs puisqu’ils incarnent, non seulement dans leur verbe, mais surtout dans leur manière d’être, les revendications populaires. Il est impératif pour nous de ne pas perdre ce rapport à notre base sociale : on insiste pour chaque député conserve une pratique militante et ne finisse par baigner exclusivement dans le monde parlementaire ou médiatique.

LVSL – Les travailleurs sont, à l’heure actuelle, plus souvent représentés par les syndicats que par les partis. Dans le cas français, partis et syndicats se parlent mais depuis la charte d’Amiens en 1906, chacun veille à éviter de se mêler des affaires de l’autre. À l’inverse en Belgique, les syndicats n’hésitent pas à interpeller directement les politiques, comme l’a fait encore récemment Thierry Bodson (président de la FGTB, deuxième fédération syndicale belge, ndlr). Quels liens entretenez-vous avec les syndicats et quel est le rapport de votre parti au monde du travail ?

R. H. – La situation est en effet historiquement différente entre la France et la Belgique. Le mouvement socialiste s’est notamment construit en Belgique sur une organisation de solidarité regroupant un parti, les syndicats et les mutuelles. Elle existe encore aujourd’hui sous la forme de « L’Action commune », une structure politico-syndicale d’obédience plutôt sociale-démocrate. Il y a donc une plus forte interdépendance entre partis et syndicats, qui s’observe toujours dans le paysage politique.

Ce qui est inédit, en revanche, pour un parti de gauche radicale comme le PTB, c’est la volonté de renforcer son ancrage dans la classe travailleuse, par-delà les liens déjà existants avec les réseaux syndicaux. Nous souhaitons empêcher la disparition progressive des sections d’entreprises et maintenir l’organisation politique des lieux de travail, car en laissant faire « le spontané », ces derniers se dépolitisent très rapidement. Les droits de l’homme s’arrêtent aux portes des entreprises : s’il y a bien un espace au sein duquel l’expression d’une opinion politique est taboue, c’est dans la sphère du travail. 

Raoul Hedebouw avec les travailleurs du port d’Anvers © Karina Brys

Face à cette domestication du travail et à l’émiettement des travailleurs – songeons qu’au siècle passé, 40.000 travailleurs étaient réunis sur des sites sidérurgiques, alors qu’aujourd’hui 2.000 travailleurs, au même endroit, c’est déjà beaucoup ! –, il y a un impératif à rappeler que les lieux de travail sont tout sauf des endroits neutres. En comparaison, s’engager dans une commune, à échelle locale, c’est beaucoup plus facile, précisément parce que les rapports de force ne sont pas aussi conflictuels. 

« Les droits de l’homme s’arrêtent aux portes des entreprises. »

Aussi, lors de notre dernier congrès, nous avons fait l’analyse que le « Parti du Travail » n’était pas « le parti des travailleurs » dans sa composition sociologique. Nous sommes très autocritiques et nous n’avons pas de mal à reconnaître que subjectivement nous voulons représenter le travail, mais qu’objectivement nous rencontrons en interne un véritable plafond de béton – à l’instar du plafond de verre pour nos camarades femmes. 

Pour pallier cette difficulté, nous essayons de corriger ces inégalités, issues de la société et qui se reproduisent dans le parti, en faisant le choix d’une promotion ouvrière très forte. Nous avons mis en place des quotas de travailleurs, tout en connaissant les débats théoriques autour du recours aux quotas. Toujours est-il que dans les faits, ça fonctionne : 20% des représentants du PTB viennent des entreprises industrielles et n’ont pas de diplôme du supérieur. C’est un moyen de rendre audible des majorités – et non des minorités – qui ne sont habituellement pas présentes dans le paysage politique. 

LVSL – Depuis quelques mois, les libéraux francophones se présentent comme le « véritable parti du travail ». Son président, Georges-Louis Bouchez (Mouvement Réformateur), s’est même décrit comme « prolétaire », suivant selon lui la définition marxiste. Comment comprenez-vous cette prise de position ? Que répondez-vous à ce discours qui prétend que la gauche ne se préoccupe plus du travail ?

R. H. – Paradoxalement, j’y vois un signe d’espoir. Après trente ans de doxa néolibérale, nos adversaires sont soudain obligés de revenir sur notre terrain. Or, celui qui arrive à imposer les thèmes et la grammaire du débat politique est toujours dans une position de force. Le mythe d’une classe moyenne généralisée, dans lequel ma génération a grandi, a été rattrapé par la réalité. La période du Covid a notamment été un accélérateur du retour à une certaine fierté de classe : on a réhabilité à travers les fameux « métiers essentiels », l’analyse marxiste des métiers où sont produits la plus-value. Travailleurs et prolétaires sont à nouveau des mots qui permettent de nommer cette conscience de classe diffuse qui est en train de revenir dans nos sociétés. 

« Travailleurs et prolétaires sont à nouveau des mots qui permettent de nommer cette conscience de classe diffuse qui est en train de revenir dans nos sociétés. »

Que la droite s’engouffre dans cette brèche n’a alors rien d’étonnant. Historiquement, à chaque fois que la classe ouvrière s’est renforcée, il y a toujours eu des tentatives pour essayer de se l’accaparer. C’est un combat permanent que de savoir qui parvient à remporter la direction politique de sa propre classe et à conquérir l’hégémonie culturelle. Si l’on pense à la montée de l’extrême-droite en Allemagne dans les années 30, je rappelle qu’elle s’est présentée sous la bannière d’un « national-socialisme » – et non d’un « fascisme » ou d’un « néolibéralisme »,comme on l’entend parfois. S’il s’agit bien d’un fascisme, il n’a jamais dit son nom, et n’a pas hésité à utiliser la phraséologie socialiste, tout en la détournant, pour récupérer les travailleurs, comme l’a montré Georgi Dimitrov (voir Pour vaincre le fascisme, Éditions Sociales Internationales, 1935, ndlr).

Je suis néanmoins confiant sur un point : les gens ont toujours plus confiance dans l’original que dans la copie, dès lors que nos discours politiques et syndicaux sont à la hauteur.

LVSL – Contrairement à tous les autres partis belges, vous êtes un parti national, c’est-à-dire présent à la fois en Flandre et en Wallonie. Ces deux régions se caractérisent toutefois par des dynamiques politiques très différentes : tandis qu’un basculement à l’extrême-droite s’observe du côté flamand, la gauche radicale revient en force du côté wallon. Avez-vous une stratégie différenciée dans chacune des régions ou misez-vous sur la résurgence d’une identité de classe commune ? 

R. H. – Une chose est certaine : la Belgique est un laboratoire passionnant. Je suis président d’un parti national qui est confronté, dans un même pays, à un melting pot de ce que la gauche européenne doit aujourd’hui résoudre. Chez nous, tous les problèmes sont en effet concentrés et dispersés selon les régions : cela nous complique assurément la tâche, mais cela nous permet aussi de prendre au sérieux la question stratégique. Nous croyons en un discours commun qui articule la fierté des travailleurs par-delà les clivages régionaux. Il faut aller chercher les « fâchés mais pas fachos », comme on dit en France – cette expression me semble juste. En Flandre, la colère de ces travailleurs est canalisée par l’extrême-droite, mais il n’y a rien de gravé dans le marbre.

Raoul Hedebouw lors de notre interview. © Amaury Delvaux pour Le Vent Se Lève

La politique, c’est croire qu’on peut changer le réel, et j’y crois : nous sommes passés de 6 à 10% dans les sondages en Flandre. Cela montre bien qu’il y a une marge de progression, une politisation possible contre la classe bourgeoise. De l’autre côté en Wallonie, nous avons la chance d’hériter d’une région sans extrême-droite, qui est vraiment le résultat d’une histoire particulière, ne se prêtant guère au nationalisme. Une des premières questions que l’extrême-droite s’est posée dans les années 90 à consister à trancher entre un front national belge, francophone ou wallon… C’est dire la confusion ! Dans les régions où l’identité est plus importante, l’extrême-droite peut plus facilement pénétrer.

« Nous croyons en un discours commun qui articule la fierté des travailleurs par-delà les clivages régionaux. »

Il faut toutefois se rappeler qu’il n’y a aucun déterminisme. C’est même, plus souvent, des paradoxes que nous rencontrons sur le terrain : la Flandre est une région qui s’est beaucoup industrialisée et qui connaît quasiment le plein-emploi, ce qui signifie qu’elle a le taux de « prolétaires » le plus élevé en Europe. La conscience de classe qui devrait accompagner cette composition sociale n’est pas encore là mais le PTB est tout de même en progression en Flandre et nous sommes devant le parti du Premier Ministre libéral, Alexander De Croo, selon le dernier sondage. Notre but est de s’adresser aux travailleurs de ces industries, qu’il s’agisse, par exemple, du port d’Anvers ou des usines de biochimie, et de politiser leur appartenance de classe.

C’est un combat difficile, comme nous le rappelle l’histoire. Quand les mineurs français faisaient grève, durant les siècles passés, qui venait les casser ? Pas les bourgeois, mais les mineurs belges ! C’est pourquoi, nous devons mener un travail de pionnier, qui doit être politique, syndical, culturel… La Flandre est pour moi un terrain de reconquête, au même titre que les régions du Nord de la France, ou celles de l’Est de l’Allemagne. Finalement, la Wallonie est l’exception plutôt que la règle. 

Il faut avoir l’humilité de reconnaître que notre succès est dû en bonne partie à l’absence d’une extrême-droite structurée. D’une certaine manière, tant mieux, cela nous permet de garder les deux pieds sur terre.

LVSL – Une dernière spécificité du PTB, dans le paysage politique belge, tient à son rapport au Parti Socialiste. Les désaccords internes à la NUPES en France ressemblent à une promenade de santé par rapport à la rivalité historique que vous entretenez avec « la gauche de gouvernement », actuellement membre de la Vivaldi (une grande coalition rassemblant des sociaux-démocrates, des libéraux, la droite traditionnelle et les écolos, ndlr). Comment expliquez-vous cette hostilité réciproque ? S’agit-il d’un simple clivage électoral ou de désaccords plus profonds ?

R. H. – Pour commencer, je rappelle une question classique : le capitalisme peut-il être oui ou non réformé ? On s’attendrait à ce que le Parti socialiste choisisse la voie de la réforme, mais il a préféré, depuis 30 ans, voter les privatisations des services publics, l’austérité, le blocage des salaires ou l’allongement des carrières… Durant tout ce qui s’est passé en Belgique de rétrograde ou de réactionnaire, le Parti socialiste était au gouvernement sans interruption ! 

Quant au côté « épidermique » qui transparaît dans certaines réactions à notre égard, il faut avoir en tête que, depuis les années 70, le Parti socialiste n’avait plus connu aucune concurrence sur sa gauche. Cette domination totale de la social-démocratie a été pendant longtemps une spécificité belge. Beaucoup étaient convaincus que l’engouement pour notre parti allait retomber, que le PTB n’était qu’un feu de paille voué à disparaître. Ils n’ont compris que très récemment qu’ils allaient devoir composer avec une autre force de gauche. 

© Sophie Lerouge

Cela étant dit, je ne souhaite pas l’implosion de la social-démocratie belge, car si elle a lieu, elle peut être remplacée par pire, en l’état actuel des choses. Je souhaite plutôt un réalignement stratégique, bien qu’il n’arrive malheureusement pas. Pour une raison simple : les cadres du Parti socialiste n’ont jamais été formés à la politique de rupture. C’est ce qui sonne si faux dans les prises de paroles, à l’étranger, de Paul Magnette (président du Parti Socialiste belge, ndlr). Il y a une telle distorsion entre sa parole, qui se prétend jaurésienne, et sa pratique, qui incarne la « troisième voie » social-démocrate, dans tout ce qu’elle a de plus pragmatique. Le Parti Socialiste n’a rien revu de sa doctrine depuis 30 ans et s’est contenté d’accompagner le système.

Au cas par cas, il nous arrive de travailler en commun au Parlement, par exemple avec la proposition de loi Hedebouw – Goblet (ancien dirigeant syndical et député PS, ndlr) pour revoir la loi de 1996 qui bloque les salaires. Cela dépend des sujets et des affinités de chacun, mais nous cherchons à renforcer notre pouvoir d’initiative ; de la même manière qu’avec les députés écologistes, même s’ils sont vraiment sur une ligne encore plus libérale en Belgique. Nous espérons ainsi construire notre colonne vertébrale idéologique et inviter nos éventuels alliés à considérer nos positions. Notre capacité à imposer des impératifs stratégiques de type Front Populaire dépendra du rapport de force que nous parviendrons à créer au Parlement et dans la société. 

LVSL – Rétrospectivement, la dernière décennie peut apparaître comme une séquence de grande impatience politique, dans laquelle la gauche radicale a essayé, coûte que coûte, de remporter des victoires-éclairs. À l’inverse, il semble que vous cherchiez plutôt à préparer patiemment votre arrivée au pouvoir. Serait-ce l’enseignement que la gauche européenne peut tirer du PTB : parier sur une progression qui soit à la mesure de son organisation ?

R. H. – Nous nous interrogeons beaucoup sur le succès d’une prise de pouvoir populaire. Nous avons notamment étudié de près l’expérience Syriza, en Grèce, parce qu’elle n’a pas suffisamment été assez méditée, selon nous, par la gauche européenne. Il y a pourtant des conclusions stratégiques importantes à en tirer. Je retiens, à titre personnel, deux leçons : d’une part, les forces extra-parlementaires, voire extra-gouvernementales, qui sont prêtes à affronter un parti de la gauche radicale sont incroyablement puissantes, même pour s’opposer à des petites réformes. 

Certes, Syriza ne défendait pas la Révolution, ni même un programme comme celui d’Allende (président socialiste du Chili entre 1970 et 1973, ndlr) ou du Front Populaire, ils étaient simplement attachés au refus d’appliquer le mémorandum de l’Eurogroupe. Un tel refus a pourtant valu des menaces en cascade : coupure des liquidités, rumeurs de coup d’État par l’armée grecque… Dans son livre, Yanis Varoufakis, l’ancien ministre des finances, décrit très bien comment les négociateurs extérieurs connaissaient mieux que lui l’état des finances de son propre pays. C’est dire combien la démocratie s’arrête assez vite lorsque le rapport de force parlementaire met en danger l’hégémonie de classe dominante. 

Deuxième leçon : dès lors que l’on reconnaît l’existence de ces mécanismes de défense, que faut-il au pouvoir populaire pour s’exprimer ? Le degré de conscience et d’organisation du monde travail est-il suffisant pour tenir le coup ? Les partis et les syndicats y sont-ils assez implantés ? À plus grande échelle, dispose-t-on d’organisations capable d’assurer un contre-pouvoir ? À Athènes, par exemple, lors des grandes paniques bancaires, que se serait-il passé si la gauche avait été capable de nationaliser la banque de Grèce ou de dire « nous allons produire notre propre monnaie » ? Dans tous les cas, il est certain que si l’on s’en tient au niveau ministériel, toute politique de rupture est morte dans l’œuf.

« Les 18% que nous attribuent les sondages en Belgique pour la prochaine élection ne reflètent pas une conscience de classe à 18%. »

Si les conditions d’un rapport de force ne sont pas réunies, c’est-à-dire une articulation entre un parti de gouvernement et une organisation de la société, il faut se préparer à de grandes défaites. C’est là où nous sommes des réalistes : les 18% que nous attribuent les sondages en Belgique pour la prochaine élection ne reflètent pas une conscience de classe à 18%. De même, si la gauche radicale est à 3% dans les sondages – comme c’est le cas par exemple aux Pays-Bas –, cela ne signifie pas que la conscience de classe s’est évaporée entre les 20% d’il y a quinze ans et aujourd’hui. Les sondages et les votes ne sont qu’un baromètre de l’état de conscience, comme le disait Friedrich Engels. Les études d’opinion ne veulent pas rien dire, mais elles ne veulent pas tout dire non plus. 

Je l’affirme d’autant plus franchement que cela retombera peut-être en Belgique aussi, et qu’il ne faudra pas abandonner pour autant. Nous ne faisons pas de la politique en fonction des sondages. Beaucoup d’éléments peuvent influer sur un hypothétique succès électoral : l’offre politique générale, le degré de concurrence entre les gauches, la percée de l’extrême-droite dans certaines circonstances… Cela ne doit pas surdéterminer notre travail politique. J’en tiens aussi pour preuve que les gauches radicales ont été largement sanctionnées en participant à des gouvernements sans avoir derrière elles les conditions minimales d’un pouvoir solide.

Si l’on doit tirer un bilan de la décennie, selon moi, ce n’est pas qu’une question de temps. Il s’agit plutôt de la mise en évidence d’une réalité stratégique : la capacité à mener une véritable politique de rupture s’avère compliquée dans un cadre strictement électoral. 

En finir avec la « classe écologique »

Le décès de Bruno Latour, le 9 octobre 2022, a déclenché une vague d’hommages appuyés dans le monde politique et médiatique. Sociologue des sciences, Latour a surtout été encensé comme penseur de l’écologie politique. De quoi cet engouement politico-médiatique est-il le nom ? Dans cet article, l’économiste Jean-Marie Harribey analyse la notion de classe écologique, défendue par Bruno Latour et revendiquée par une partie du mouvement écologiste institutionnel. Introuvable sur le plan empirique, ce concept donne lieu à des confusions massives. Sa fonction idéologique est en revanche manifeste : enterrer la vieille lutte des classes, en laissant croire que les anciennes classes sociales, fondées sur les rapports de production, sont désormais obsolètes.

Les dégâts sociaux et écologiques du capitalisme sont devenus en ce début de XXIsiècle si importants et hypothèquent tellement la perpétuation de conditions soutenables de la vie sur notre planète que jaillissent de partout des propositions théoriques et politiques pour reconsidérer notre vision du monde et notre insertion dans celui-ci. Menace d’un effondrement pour les uns, changement de paradigme ou sortie de la modernité pour d’autres, tels sont quelques-uns des thèmes qui remplissent les tribunes médiatiques, à défaut de nourrir les propositions politiques des partis en compétition électorale.

Parmi les thèses énoncées par des personnalités de renom, il y a celle de Bruno Latour et Nikolaj Schultz, qui viennent de publier Mémo sur la nouvelle classe écologique [1]. L’objet de cet essai est précisé en sous-titre : Comment faire émerger une classe écologique consciente et fière d’elle même, dont la cible est indiquée en couverture de l’ouvrage : « Membres des partis écologiques et leurs électeurs présents et à venir ». Il se présente sous la forme de 76 petits libellés formant mémorandum pour ne rien oublier d’essentiel.

Changer de paradigme

L’objectif des auteurs est de justifier l’abandon de la grille de lecture habituelle qui, selon eux, a consisté à voir le monde comme structuré autour de la production et de sa répartition, considérées comme des finalités partagées par les « anciennes classes » en lutte, sans tenir compte des limites de la Terre. Certes, « les préoccupations écologiques – en tout cas le climat, l’énergie et la biodiversité – sont omniprésentes » (p. 11), mais la paralysie règne, alors que « le monde dont on vit exige d’être inclus dans le monde où l’on vit » (p. 42). Plutôt que d’attendre la catastrophe, « c’est le devoir de la classe écologique de diagnostiquer la source de cette paralysie et de chercher un nouvel alignement entre les angoisses, l’action collective, les idéaux et le sens de l’histoire. » (p. 27). Autrement dit, il s’agit, pour « continuer la promesse d’émancipation, maintenir l’idéal de liberté » de « passer brusquement des promesses du développement à celles encore floues de l’enveloppement » (p. 41, aussi p. 30). Cela signifie que « la classe écologique libère les acteurs à la fois de l’extériorité radicale de la nature et, en même temps, de sa limitation  au seul rôle de ressource. » (p. 70).

Mais où se trouve cette classe écologique et comment la définir ? Ici commencent les problèmes et la discussion.

Les auteurs affichent leur volonté de conduire à « une prodigieuse extension du matérialisme » (p. 17), ce qui est parfaitement justifié au regard des contraintes matérielles imposées par notre Terre unique, et ils affirment que « la classe écologique reprend la tradition matérialiste » (p. 85). Il s’ensuit que « si elle veut s’autonomiser, l’écologie doit accepter un sens nouveau au terme de classe » (p. 17), tout en assurant qu’« il y a bien continuité » car « la nouvelle lutte de classe doit être aussi matérialiste que l’ancienne » p. 20). Qu’est-ce à dire ?

Définition à géométrie variable

La définition de la classe écologique qu’élaborent les auteurs est à géométrie variable. Parfois, la classe écologique se définit par opposition aux « anciennes classes dirigeantes ». Mais qui sont celles-ci ? Tantôt, c’est la classe bourgeoise, celle des « globalisateurs » (p. 37) ; on pourrait comprendre facilement cela. Mais, le plus souvent, les « anciennes classes dirigeantes », se définissant dans les rapports de production, désignent non pas la classe bourgeoise et ses affidés, mais les deux classes fondamentales en lutte, la vraie classe qui domine, et l’autre classe, jamais nommée en tant que classe ouvrière ou prolétariat ou simplement classe salariale. Jamais nommée mais toujours présente car sous-entendue, accusée plus ou moins explicitement d’avoir succombé aux charmes de la production promettant la félicité ; cette vision justifierait de considérer que la classe dominée traditionnellement antagonique à la bourgeoisie serait en fait membre des « classes sociales dirigeantes », puisqu’elle en partagerait les hypothèses d’occupation du monde. La classe écologique se définirait donc comme substitut à la vieille conception des classes. N’est-ce pas renvoyer au musée de l’histoire Marx, les partis, les syndicats ? Au final, exit les rapports de production pour définir les classes. La « nouvelle » classe « conteste la notion de production » (p. 17). « Le point de clivage qui dresse la nouvelle classe écologique contre toutes les autres, c’est qu’elle veut restreindre la place des rapports de production, et que les autres veulent l’étendre. » (p. 31). Ici, même le « rapport de production » est pris à contresens, dont la « place » n’est importante que dans le cadre de l’analyse marxiste, tandis que l’idéologie dominante l’a toujours ignorée.

Définir une classe seule, sans l’opposer à une autre, n’avait jusqu’ici aucun sens. C’est pourtant ce qu’ont réussi à faire Bruno Latour et Nikolaj Schultz.

On sait que le concept de classes sociales n’a jamais fait l’unanimité dans les sciences sociales et dans la vie politique. Nié par les plus acharnés des partisans du capitalisme – à ce titre, les auteurs se trompent quand ils parlent des « classes antagoniques, celles de Marx et des libéraux » (p. 31), ces derniers ayant toujours plus ou moins récusé le concept même –, la notion de classes fut remodelée par la sociologie se focalisant sur les classes moyennes [2]. Mais, hors de l’idéologie la plus outrancière, il y avait au moins une hypothèse relativement admise dans les sciences sociales qui n’avaient pas totalement jeté aux orties l’enseignement de Marx : les classes ne pouvaient être comprises que dans une dialectique les unes par rapport aux autres. Définir une classe seule, sans l’opposer à une autre, n’avait jusqu’ici aucun sens. C’est pourtant ce qu’ont réussi à faire Bruno Latour et Nikolaj Schultz. Parce que « la classe écologique est donc celle qui prend en charge la question de l’habitabilité » (p. 33). Donc elle ne se définit pas par une relation dialectique, mais par un objet, une finalité qu’elle se fixe à elle-même, se désignant ainsi comme la « classe-pivot » de l’émancipation à construire.

Certes, les auteurs indiquent que « la classe écologique entre en conflit avec les anciennes classes qui ont été incapables de saisir les conditions réelles de leurs projets » (p. 33). Mais comme on a vu que ces anciennes classes étaient mal définies ou définies de manière incohérente, le « conflit » dans lequel « entre » la soi-disant classe écologique n’a aucun contour ou bien se prête à n’importe quelle interprétation : s’agira-t-il d’entrer en conflit contre les globalisateurs et autres pollueurs ou bien contre les rescapés des anciens paradigmes mis à égalité par les auteurs : libéraux comme socialistes, représentants officiels respectivement des classes bourgeoise et populaire ? Dans l’esprit des auteurs, vraisemblablement, il s’agit de tout ce petit monde-là, pardon, de tout ce monde très nombreux ! En effet, ils pensent que la classe écologique, par son projet, « peut, elle aussi, à son tour, espérer entraîner les autres classes derrière elle » (p. 36). On voit donc que toute pensée dialectique est exclue : la société conduite par la classe écologique deviendra exempte de conflits de classes, d’intérêts et de rapports de forces. En bref, il s’agit de ressusciter la mythologie de la société sans classes par la vertu entraînante de la classe écologique.

Définition non dialectique

Pourtant, quant les auteurs font le compte des « divisions » (p. 62), ils ajoutent les activistes jeunes contre le réchauffement du climat, les zadistes, et c’est tout, pour dire que la classe écologique est « potentiellement majoritaire » (p. 55). Mais pour « pouvoir enfin “se compter” » (p. 55), les auteurs enrôlent comme premiers « alliés naturels » (p. 56) « les prolétaires dans la production de la richesse, au sens des traditions socialistes » (p. 56), et cela après avoir assimilé ces prolétaires aux anciennes classes dirigeantes structurées dans les rapports de production, après avoir récusé la « notion de production », et mis un signe égal entre traditions libérales et socialistes. L’imbroglio est total.

Peut-on sortir de cet imbroglio ? Les auteurs ne semblent pas avoir conscience de celui-ci car ils ajoutent : « les membres potentiels des peuples (écologiques) sont déjà immensément nombreux à condition de bien souligner la continuité entre les différents mouvements qui les ont rendus visibles » (p. 57). Il me semble que l’imbroglio est encore accru, car au lieu de continuité, on nous avait assuré auparavant qu’il fallait engager une rupture avec les anciens fondements de l’émancipation.

Les auteurs sont suffisamment cultivés et avertis pour ne pas voir les difficultés de leur entreprise intellectuelle et, par suite, politique. Mais il est assez surprenant, pour ne pas dire cocasse, que, afin de contourner le problème du nombre, ils considèrent que la classe écologique qu’ils appellent de leurs vœux (car tout le monde a compris qu’elle n’a aucune réalité) doit être une « classe-pivot ». Ainsi, ils admettent : « reconnaissons-le, les foules ne sont pas si nombreuses à se reconnaître dans ces fiers slogans » (p. 62). Aussi, « ce peuple, c’est ce que la classe écologique doit accepter de représenter si elle joue son rôle de nouvelle classe-pivot » (p. 91), et cela « si elle veut avoir une chance un jour d’exercer le pouvoir » (p. 54). Est-ce que je me trompe si je dis que cette classe-pivot ne me semble pas être plus prometteuse que l’ancienne avant-garde de type léniniste, pourtant brocardée à juste titre par les auteurs ?

La constitution d’un « bloc gramscien » ne se réduit pas à un effet performatif

On ne peut pas prendre en défaut la culture de Bruno Latour et de Nikolaj Schultz. Ils connaissent leurs classiques, Marx qui théorise la lutte des classes comme moteur de l’histoire, et Gramsci qui théorise la construction d’une hégémonie culturelle pour pouvoir révolutionner les rapports matériels de production. Mais ce qui affaiblit la cohérence latourienne, c’est, d’une part, comme on l’a vu plus haut, l’abandon de toute vision dialectique dans l’émergence et le développement des classes (au-delà même de leur définition), et, d’autre part, la transformation du principe gramscien associant rapports de production et culture en un simple effet performatif : on gagnera la bataille culturelle « en s’intéressant un peu au choix des mots »[3].

« Si l’on fait le bilan, écrivent les auteurs, on s’aperçoit que la classe écologique en voie de formation n’a rien de marginal. Pour reprendre un mot célèbre : “Un spectre hante l’Europe et le reste du monde : l’écologisme !”, il ne lui manque que de se définir comme la majorité. » (p. 61). Les auteurs le soulignent, il faut « se » définir et le tour est joué : la classe écologique sera « réellement et non pas potentiellement majoritaire » (p. 92-93).

On a peine à le dire, une théorie qui se pare de matérialisme mais qui est largement hors-sol ne peut être, philosophiquement, qu’idéaliste. Bien sûr, elle n’est pas hors-sol territorialement parlant puisque son point de départ est la catastrophe en cours des conditions matérielles de vie sur Terre, mais elle est hors-sol social. Elle est donc bancale et ne pourra faire la jonction entre la critique de l’exploitation de la force de travail et celle de l’exploitation de la nature. Mon hypothèse a toujours été que la première ne peut aller sans la seconde et réciproquement. Et c’est aussi l’hypothèse fondamentale de Marx, contrairement à tous les discours convenus des écologistes qui, sous prétexte que la préoccupation écologique ne doit pas être subordonnée à la préoccupation sociale, recréent une nouvelle subordination inverse.

C’est également l’implicite de nos auteurs, en dépit de leurs affirmations contraires. Un indice, sinon une preuve : sauf erreur de ma part, le capitalisme est totalement absent de leur Mémorendum. Ainsi les rapports sociaux de production ne sont plus rien dans la définition de la prétendue nouvelle classe, qui n’a plus aucun vis-à-vis puisque « les écologistes ne tirent pas vers eux les autres classes, au contraire, ils les rejoignent enfin » (p. 93). Doit-on en conclure que nous allons vers un monde apaisé où le souci du climat, de l’énergie et de la biodiversité, mettra les humains sur un même bateau, sans aucun conflit entre eux ? On le sait, le « même bateau » est la métaphore des intérêts communs si souvent répandue par l’idéologie dominante. La perspective gramscienne est donc bien loin ! Pour Latour et Schultz, il n’y a sans doute pas de domination de l’économie capitaliste, il n’y a qu’une « domination de l’économie » (p. 87) tout court, ou une « économisation » (p. 92) [4] sans autre qualificatif. Une économie dont les cadres institutionnels actuels sont si peu interrogés par les auteurs qu’ils se livrent à un plaidoyer sans nuance en faveur de l’Union européenne : « L’Europe unie est pour la classe écologique l’exemple d’une expérience en vraie grandeur où la redistribution de l’intérieur et de l’extérieur des États lui prépare son rôle de future classe-pivot capable d’entraîner les autres classes derrière elle. » (p. 83). Grâce à la concurrence libre et non faussée de l’énergie, des transports, etc. ? Avec l’outil de la politique agricole commune ?…

Une classe écologique introuvable

Que l’on ne se méprenne pas : je prends appui moi aussi sur la nécessité de reconsidérer la rupture entre la culture et la nature ou entre la société et la nature [5]. Mais l’« extériorité radicale de la nature » dont parlent Latour et Schultz ne peut balayer le « métabolisme » que l’humain entretient, selon Marx, avec elle, qui exige de considérer que ce métabolisme s’exerce toujours dans des rapports sociaux. Ce métabolisme est-il autre chose autre chose que « Nous disons que la question de la production est encastrée dorénavant dans une autre : celle des conditions d’habitabilité de la planète »[6] ? Toutefois, Marx reste encore supérieur car le « dorénavant » est faux si l’on retient l’idée que l’insertion dans la nature est inhérente à toute activité humaine, quelle que soit l’époque.

Ce n’est pas faire un mauvais procès aux auteurs de relever que la transformation à opérer relève d’une addition des volontés et pratiques individuelles : « La description des conditions de vie est d’abord une autodescription qui révèle le porte-à-faux entre le monde où vous vivez et le monde dont vous vivez, et donc redessine qui vous êtes, sur quel territoire, à quelle époque, et vers quel horizon vous vous préparez à agir. Décrire ce n’est pas seulement se voir de l’extérieur, objectivement, s’est aussi se repérer et s’orienter avec et contre les autres en train de procéder aux mêmes épreuves d’autodescription. Ces descriptions partagées entraînent donc une profonde transformation des positions de chacun et des affects politiques associés à une mutation cosmologique. C’est seulement quand les liens d’interdépendance avec les pratiques d’engendrement se sont multipliés que l’on commence à discerner les nombreuses lignes de partage entre continuer la production ou s’attacher à maintenir les conditions d’habitabilité et la prospérité qui en est la conséquence. » (p. 88). On notera d’ailleurs que cette prospérité à la place de la croissance économique, du développement et même de la production n’est jamais précisée, sauf de manière assez elliptique : « Prospérer, c’est justement ce que l’obsession pour la production destructrice rend impossible pour la plupart des gens », même si Latour précise que « toutes les inégalités dites “sociales”sont des inégalités géosociales. Elles portent toutes sur les mêmes objets mais rematérialisés : habitat, nourriture, éducation, mobilité, travail, relations familiales, division des genres. »[7]

La classe écologique espérée par Bruno Latour et Nikolaj Schultz est introuvable sur le plan empirique. Et, telle qu’elle est définie, elle relève d’une philosophie idéaliste parce qu’elle est déracinée du contexte social fait de rapports de forces, dans lequel elle serait pourtant appelée à émerger sous la seule impulsion d’un discours performatif, une « fiction mobilisatrice »[8], comme dit Latour. Mais, demande-t-il, « qui définit ce qu’est un problème “social” ? Avant les féministes, “social” ne comprenait pas la question genre. Avant les décoloniaux, “social” ne comprenait ni la race, ni l’emprise coloniale »[9]. Or, la question difficile n’est pas « est-ce qu’il faut intégrer ces aspects ? » – la réponse est à l’évidence positive -, elle est plutôt « comment s’articulent-ils ? ». Et plus difficile encore : « pourquoi l’écologie pensée comme Latour serait-elle plus à même de les intégrer qu’une pensée du social qui ne serait pas réduite au versement de bons salaires ? ».

De quoi la classe écologique latourienne est-elle le nom ? D’une épistémologie peut-être plus idéaliste que scientifique. Il est en effet assez contradictoire de théoriser une soi-disant « nouvelle lutte de classes » tout en considérant qu’il s’agit d’« une lutte de classements » (p. 9, paragraphes 1 à 7), ou bien : « On passe d’une lutte de classes bien définie à une lutte de classements, où les incertitudes sur qui est allié et qui est adversaire deviennent mobiles. […] La question politique, c’est de discerner quelle composition de vivants est vivable, encore une fois au sens propre, et laquelle est invivable. Je ne vois pas en quoi être anticapitaliste qualifie mieux pour aborder ces questions que l’analyse méticuleuse des entremêlements avec des vivants bien spécifiques.»[10]

Il faut reconnaître que la science traverse une mauvaise période par temps de pandémie délégitimante. Mais cela n’autorise pas à tenir n’importe quel discours. Celui de l’écologie politique, par ses politiques ou ses théoriciens [11], ne brille pas toujours par sa lucidité en imaginant des fictions, comme si elles étaient de nature à réenchanter le monde : de la nature qui « travaille », donc  mérite « salaire » et « droits », à l’« animisme écologique »[12] et à la « classe écologique », il y a de quoi rester pensif… pour repenser tout cela.

Cet article a été originellement publié sur le blog de Jean-Marie Harribey hébergé par Alternatives économiques le 20 janvier 2022.

Notes :

[1] Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, janvier 2022. Ce Mémorandum a été accompagné d’un long entretien de Bruno Latour, « L’écologie, c’est la nouvelle lutte des classes », Entretien avec Nicolas Truong, Le Monde, 11 décembre 2021.

[2] Sur la critique du concept de classe(s) moyenne(s), voir Jean-Marie Harribey, Le trou noir du capitalisme, Pour ne pas y être aspiré, réhabiliter le travail, instituer les communs et socialiser la monnaie, Lormont, Le Bord de l’eau, 2020.

[3] Bruno Latour, « L’écologie, c’est la nouvelle lutte des classes », op. cit.

[4] Et Ibid.

[5] Voir Jean-Marie Harribey, En finir avec le capitalovirus, L’alternative est possible, Paris, Dunod, 2021 ; « Les pieds sur terre, Lire Abondance et liberté  de Pierre Charbonnier », 17 décembre 2020  ; « Un livre pour l’été 2020 : Manières d’être vivant de Baptiste Morizot », 10 juillet 2020 ; ainsi que le dossier que j’ai coordonné « Vers la fin de la séparation société/nature ? », Les Possibles, n° 26, Hiver 2020-2021.

[6] Bruno Latour, « L’écologie, c’est la nouvelle lutte des classes », op. cit.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Voir Jean-Marie Harribey, « L’écologie peut-elle être sauvée par une pensée magique ? », 10 juin 2021 ; « Le travail et le rapport de classes dans l’économie politique », 8 octobre 2021 ; « Le travail au prisme de l’écologie politique », 27 octobre 2021.

[12] Voir Jean-Marie Harribey, « La nature entre animisme et fiction », AOC, 9 décembre 2021 ; « La nature travaille-t-elle ? », 8 décembre 2021.

❌
❌