Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.
« Nous, les êtres humains, nous adorons prendre des métaphores pour expliquer les choses de la vie. La vie, c’est comme conduire une voiture; la vie, c’est comme une boîte de chocolat (« on ne sait jamais sur quoi on va tomber », précise Forrest Gump!); la vie, c’est comme une sortie en mer sur un voilier, etc. Récemment, j’ai entendu plusieurs fois des comparaisons avec le jeu de go, les jeux de cartes, le jeu de dames, le jeu de l’oie ou encore le jeu d’échecs. Cela fait réfléchir. Certes, il y a des ressemblances dans le fait que l’on effectue une somme de choix dans un ensemble de contraintes et de règles. Certes, il y a des ressemblances dans le fait qu’il y a une part de chance et de hasard. Certes, il y a des ressemblances dans le fait que nous avons tous nos fous, nos rois et nos reines. Mais nous commettrions une erreur d’analyse et d’interprétation immense si nous pensions que tout cela s’équivaut.
En effet, ce que la vie a en plus de tout cela, ce que la vie a en plus de tous ces jeux, de toutes ces comparaisons, de toutes ces métaphores, ce que la vie a en plus de tout cela, c’est l’inédit! Le supplément d’âme de la vie, c’est l’inédit! Jamais, au grand jamais, on ne verra apparaître dans le jeu d’échecs un deuxième roi, un centaure ou une licorne! Alors que dans la vie, si! Des personnages apparaissent, d’autres disparaissent; des personnes sur lesquelles on croyait pouvoir compter se volatilisent, tandis qu’un coup de fil, un sms, un joker, une nouvelle inattendue nous sauvent !
Nous commettons beaucoup d’erreurs, parce que nous prenons nos décisions dans le cadre d’un ensemble de données que nous croyons intangibles, sans imaginer que d’autres données peuvent venir brusquement et radicalement bouleverser le jeu. Souvent, nous sommes désespérés face à une situation, parce que nous prenons toutes les pièces du jeu pour inéluctables. Or, la vie se charge toujours de faire apparaître de nouveaux personnages, de provoquer des événements que l’on n’attendait pas, de créer de nouveaux espaces et de nouveaux temps. Cette idée donne de quoi espérer, quand nous avons perdu toute lueur de courage. L’échiquier de la vie est indéfini, il peut s’élargir ou se rétrécir d’un coup et sans crier gare, dix mille nouveaux pions, tours et dames peuvent surgir ou se volatiliser. Nous ne vivons pas sur un tapis de jeu, mais dans des sables mouvants, sans aucune règle du jeu, malgré nos lois, nos normes, nos rites et nos habitudes. Et contrairement à tous ces jeux, dans la vie, nous ne jouons contre personne. Ou peut-être si, nous jouons contre nous-mêmes… »
"Les carottes râpées poussent-elles dans les placards ? C’est ce que certains enfants croient, quand ils ne confondent pas les concombres et les courgettes, comme une récente étude l’a montré. Cette méconnaissance est révélatrice d’une terrible tendance de notre société : si nous sommes de plus en plus connectés au virtuel, nous sommes de plus en plus déconnectés du réel. Et l’alimentation fait partie de ce réel ! Cette question ne concerne pas seulement les enfants, mais aussi les adultes. Il y a urgence car elle interroge aussi notre rapport au corps, à la Nature, à autrui et, du cru au cuit, notre relation au temps.
Notre alimentation se révèle en effet aujourd’hui comme le miroir de notre société, de ses fractures, de ses angoisses, de ses fantasmes, de ses angles morts. « Il est tout de même bizarre que ces hommes qui se sont donnés du mal pour fabriquer la nourriture que tu manges, les vêtements que tu portes ou la maison que tu habites, toutes ces choses essentielles pour ta vie, soient tous de parfaits inconnus »[1], écrivait le japonais Genzaburô Yoshino. Nous avons perdu contact avec la Nature, avec la réalité! Combien d’élèves n’auraient jamais vu une vraie vache de leur vie si l’on ne les avait pas emmenés au Salon de l’agriculture ? « Comment donner un sens à sa vie si on ne prête pas attention à son alimentation ? C’est le départ de tout »[2], pour reprendre les mots de Guillaume Gomez, ambassadeur de France pour la gastronomie, l’alimentation et les arts culinaires. « Il faudrait qu’il y ait des petits bacs de potager dans les cours de récréation à l’école pour que les enfants comprennent comment poussent les légumes. Il devrait y avoir des cours de cuisine obligatoires à l’école pour apprendre aux enfants à cuire un œuf, des pâtes. Il ne s’agit pas d’en faire des cuisiniers, mais tout simplement de meilleurs citoyens »[3], écrit-il. Ne faudrait-il pas imaginer un Erasmus agricole en complément du stage professionnel de 3e pour que les enfants reprennent contact avec leur alimentation ? Comment renouer le lien entre les Français et les agriculteurs ?
C’est tout le sens des Journées Nationales de l’Agriculture, qui ont lieu les 7, 8 et 9 juin. Cette édition 2024 a pour thème la question de l’éducation à l’alimentation. Ce bel événement convivial et populaire durant lequel des activités sont proposées partout en France, est l’occasion de revenir sur la place de la nourriture dans nos vies. Comment éduquer à mieux manger ? Mille idées fourmillent, comme en témoigne le succès de la grande consultation citoyenne, lancée en perspective de ces Journées, à l’initiative d’Agridemain, de Make.org et d’Open Agrifood, avec plus de 31000 participants et près de 720 propositions.
Si la France a noué dans le passé une telle relation à la nourriture, - au point que l’on reconnaît un Français au fait qu’il parle de nourriture durant ses repas ! -, c’est peut-être parce que notre pays avait compris combien la cuisine n’était pas seulement une affaire alimentaire, mais une question éminemment civique. Friedrich Nietzsche ne disait-il pas que « tous les préjugés viennent des intestins » ? Renouons avec l’esprit français !"
[1] Genzaburô Yoshino, Et vous, comment vivrez-vous ?, 1937.
[2] Gabrielle Halpern et Guillaume Gomez, « Philosopher et cuisiner : un mélange exquis – Le Chef et la Philosophe », Editions de l’Aube, 2022.
[3] Gabrielle Halpern et Guillaume Gomez, « Philosopher et cuisiner : un mélange exquis – Le Chef et la Philosophe », Editions de l’Aube, 2022.
Les commerçants doivent adopter des Adtechs éprouvées pour monétiser leurs inventaires et leurs données, afin de bénéficier du succès du Retail Media. C’est ce qu’explique dans cette tribune Jakob Bak, Vice Président d’Adform, une plate-forme publicitaire qu’il a co-créée en (suite…)
Dépasser les clivages pour relever les défis de demain
L’être humain ne doit jamais cesser de penser. C’est le seul rempart contre la barbarie. Action et parole sont les deux vecteurs de la liberté. S’il cesse de penser, chaque être humain peut agir en barbare. Hannah Arendt
Une éthique de la paix : la course du temps long
Il n’y a rien de plus difficile que de conserver l’axe du gouvernail en pleine tempête. Aujourd’hui, vouloir conserver l’axe de la paix, la possibilité de maintenir ensemble des points de vue opposés, vouloir dépasser les clivages et éviter les extrêmes devient quasiment acrobatique.
Il n’est pas question de ne rien faire et d’être passif. Bien au contraire. Faire tendre les individus et les groupes à un au-delà du clivage lorsque la majorité des individus contribue à l’opposition et à la scission de la société globale est aussi exigeant que compliqué, voire perçu comme anachronique ou inadapté.
Il est un temps pour tout.
Il y a ceux et celles qui avec brio vont agir dans le court terme pour éteindre le feu et il y a celles et ceux qui agissent, à leur manière, dans le court terme et sèment délibérément les graines du moyen terme. Car pour qu’il y ait une sortie du tunnel – des affrontements, des régressions, des collusions…- encore faut-il la co-construire.
Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible. Antoine de Saint-Exupéry
Agir pour la paix, contrairement à beaucoup de représentations, n’a rien de passif. C’est actif et engagé puisqu’il est question d’aider les personnes à retrouver le chemin du dialogue malgré les différences. Et précisément, comprendre que les enjeux de notre temps ne peuvent s’accommoder de clivages et de batailles.
Nous sommes les jouets des manipulations de toute sorte
Les réseaux sociaux et plus largement Internet nous apportent des merveilles de connexion et d’accès aux connaissances et donc multiplient nos moyens d’actions. Et aussi nous ont transformés en objets des algorithmes qui instrumentaient nos opinions, besoins, désirs et choix. Chaque recherche sur Internet nous catégorise, nous sommes de plus en plus cantonnés dans des communautés d’intérêt étanches, que nous n’avons pas choisies et nous sommes abreuvés de fake news[1] qui conditionnent nos décisions.
Être un individu libre et choisir ses actions sans tomber dans le piège des clivages devient un engagement éthique et intellectuel héroïque. Car tout nous pousse à l’opinion immédiate et juger sans savoir.
Par ailleurs, nous minorons les évolutions de la géopolitique. Le G7 est dépassé par les BRICS qui rassemblent sans cesse davantage de pays et qui modifient considérablement l’Ordre Mondial[2]. Même si Jean-Joseph Boillot nous rassure sur le fait qu’ils ne sont pas encore suffisamment organisés pour apporter une véritable alternative, le fait que la Chine et la Russie en soient les membres principaux démontre de deux stratèges hors pair aux commandes qui utilisent leurs puissances notamment sur les ressources critiques pour avoir des influences déterminantes sur notre avenir. « Certains pays du Sud possèdent désormais un levier politique fort sur les matières premières critiques qu’ils revendiquent.[3] »
Par ailleurs, face à nos démocraties chancelantes, « le retour des Empires » comme le mentionne Arte nous alerte également sur notre capacité de mobilisation. La guerre semble davantage primer que la paix[4]. La paix nous a conduit à envisager le Bonheur pour tous, suivant en cela les inspirations de Spinoza mais nous avons perdu dans cette évolution la force des combattants. On s’étonne du manque d’engagement attribué à l’individualisme, il y a aussi la perte de cette énergie fondamentale, que les perdants détiennent rêvant de redevenir les vainqueurs. Certains, de par le monde, ont cette rage de dominer tandis que nous nous diluons dans la satisfaction de nos besoins immédiats et que nous reléguons à « d’autres » la responsabilité d’agir pour poser des limites face à leurs affrontements.
Nous avons perdu la mémoire
Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur. Winston Churchill
Nous sommes conditionnés à oublier le passé. Nous venons de célébrer le 6 juin 1944, cependant cela n’intéresse plus qu’une poignée d’individus. Les plus jeunes sont obnubilés par TikTok et Instagram – pour ne citer que ces applications et il y en a tant d’autres – qui ont pour particularité de capter l’attention vers des informations orientées. Ces applications font défiler sans cesse de nouvelles vidéos ou images, les textes sont largement minorés et cela a plusieurs conséquences. Limiter les conditions d’attention, se « concentrer » sur le futile, nourrir un narcissisme d’image et de notoriété, adopter des comportements grégaires, oublier ce qui s’est passé l’instant précédent et ignorer tous les grands problèmes de notre temps. Ce qui est privilégié ce sont les danses, ce qui fait rire, la fast fashion, l’apparence… Quant aux idées, les pensées, les discussions, les analyses, les débats (où l’on dialogue et non où l’on clive) sont relégués aux plus séniors que l’on nomme avec grand respect les « vieux ». Et ceci sans prendre conscience combien chacune et chacun est alors le jouet de manipulations multiples[5].
Pour reprendre la citation de Winston Churchill si nous ne souvenons pas de l’Histoire, alors nous ne pouvons pas correctement construire demain. C’est aussi bien une question d’éducation, de culture, de transmission qu’essentiellement une volonté politique de rendre chaque citoyen suffisamment cultivé pour devenir un Homme ou une Femme Debout, libre de ses choix et de ses décisions. Mais rappelons-nous la phrase de Patrick Le Lay qui date de 2004, lorsqu’il était PDG de TF1 : “Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible”.
L’apparition des médias est une formidable avancée, tout dépend de son utilisation et des intentions à leur déploiement. Au service du développement de la conscience des citoyens ou de l’augmentation de la consommation de l’asservissement de chacun ?
La paix est un engagement puissant, global et inaltérable
La plus grande force dont puisse disposer l’humanité est la non-violence. Elle est plus puissante que la plus puissante des armes de destruction élaborées par l’intelligence de l’homme. Mahatma Gandhi
La paix est un engagement et il faut de la force, de la détermination, la Puissance d’un Gandhi, d’un Nelson Mandela pour poursuivre, sans relâche, ce chemin escarpé. Rappelons-nous qu’ils ont cultivé une extraordinaire Puissance intérieure de paix et de non-violence, tout en agissant concrètement et politiquement pour que la paix advienne, sans compromission, avec une détermination à toute épreuve. Nous sommes loin du Développement Personnel mollasson dans lequel désormais même leurs citations sont cantonnées.
Redressons-nous pour tisser, ensemble, malgré, et surtout grâce nos différences les structures permettant de relever les défis de notre temps. Nous ne disposons plus du temps pour les diatribes stériles.
C’est ensemble, avec des démocraties saines, des engagements réels et des actions responsables que nous pouvons agir face aux multiples périls de notre époque de transition[6]. Et ceci avec une vision de paix qui n’est pas une utopie mais un engagement réel au quotidien.
En France, en ce début mai, on garde volontiers sa petite veste pour aller faire son marché le dimanche matin. Pas encore les grosses chaleurs, même à Nice. Et pourtant, force est de constater que la fièvre n’en finit pas de monter JT après JT. Une mauvaise fièvre autorisant toutes les éruptions. Préparant les pires débordements… Au cœur de nos sociétés comme à échelle des nations.
Quand une série donne la température d’une époque. Fin de saison le mois dernier pour la nouvelle série La Fièvre écrite par Eric Benzekri et réalisée par Ziad Doueiri. On ne présente plus le duo à l’origine de l’excellent Baron noir. La Fièvre ? Pas de tromperie sur la marchandise : c’est du 100% fébrile. Pour les communicants, un cas d’école certainement en matière de communication de crise. Une bataille féroce. Une guerre à distance et de l’ombre, entre deux femmes brillantes, agissant pour l’occasion en spin doctors, sœurs ennemies admirablement incarnées par Nina Meurisse et Ana Girardot. Une fiction troublante de réalisme.
Une chronique intelligente d’une société polarisée à l’extrême. Un récit quasi documentaire sur ces glissements sémantiques et ces dynamiques médiatiques qui permettent à un tabou social de se frayer un chemin jusqu’au statut de loi. L’intelligence imprègne paradoxalement chaque séquence de cette série, miroir de la violente fragmentation de notre société. Intelligence, y compris dans son côté obscur de cynique manipulation vers le pire. A ce jeu-là, la comique d’extrême droite est d’une extrême et diabolique efficacité, entourée pour cela d’un super pro des dynamiques d’influence. « Que pensez-vous du cannibalisme ? » demande de son côté Sam Berger au Président du club de foot engagé dans la tourmente médiatique. Surtout, ne pas répondre que nous ne mangerons jamais de ce pain-là… Le décryptage des process de manipulation par les réseaux sociaux est en effet saisissant de réalisme. Il viendra désarçonner des personnalités engagées qui ne sont pourtant pas dans la radicalité. Le tribunal permanent des réseaux sociaux fait et défait les individualités au rythme viral des lynchages et des hystéries.
Et déjà le tabou vient de se faire une place dans la sphère de l’acceptable. (Je ne cite pas ici le tabou en question pour ne pas spoiler of course)
Avec nous ou contre nous. Fébrile. Telle est notre époque. Incandescente et sans nuance. Bouillante et simplificatrice à l’extrême. Edgar Morin est peut-être en route vers les super centenaires, mais son projet de pensée complexe semble clairement défunt. Tout le monde s’arc-boute sur des positions idéologiques sans concession. Le phénomène n’épargne personne. L’on est soit pour, soit contre.
Et ce, malheureusement au plus haut sommet de l’État, alors que la Bollorisation des esprits porte manifestement ses fruits dans ce gouvernement dont le Président continue à jouer la montre sur la reconnaissance de la Palestine. Aussi, justement, n’est-il plus permis en France de manifester pour la Palestine. Les étudiants de Sciences-Po sont donc allés trop loin en avril dernier : « Science-Po s’incline face à la pression islamo-gauchiste » titrait Le Figaro. Dans un récent article du Canard Enchaîné, un professeur du respectable établissement depuis quarante ans nuance sans hésitation de son vécu quotidien pareille vision : « Quand j’entends dire que l’école serait devenue un bunker islamo-gauchiste, j’en tombe de ma chaise. »
Une forme de « Terreur intellectuelle » est désormais le climat du pays dit des Lumières.
Malheur également au militant écologiste qui s’accroche à son arbre pour manifester son désaccord à l’égard d’un bien inutile projet d’autoroute. Lequel n’a le projet de servir l’intérêt général que pour les naïfs. Une telle forme d’engagement a un nom désormais en France : l’écoterrorisme. Pendant ce temps, l’on a pu noter une réelle mansuétude, au cours des mois passés, à l’égard de l’engagement musclé des agriculteurs ou des pêcheurs. Pendant ce temps, malgré la désinformation manifeste et décomplexée d’un Pascal Praud sur une chaîne de très grande écoute (« Le glyphosate n’a aucun impact sur la santé des humains! »), l’Arcom se cantonne aux mises en garde, mises en demeure et autres sanctions plutôt qu’un débranchage sans pudibonderie de ce mass-média piétinant avec arrogance ses obligations en matière de déontologie journalistique, et porte-voix des idées les plus réactionnaires, quand elles ne sont pas franchement « brunes ».
Deux poids deux mesures dans la censure…
Le monde d’aujourd’hui : comme hier ? Pour mon plus grand bonheur, un personnage inattendu s’invite dans La Fièvre : le livre Le monde d’hier de Stefan Zweig. Je salue l’auteur de cette série de l’avoir convoqué car je le tiens comme essentiel dans la compréhension de la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. L’ouvrage balise près d’un demi-siècle d’histoire de l’Europe, jusqu’à la veille du suicide de Zweig en 1942. La genèse de cette Europe qui aboutit à la montée des extrêmismes est d’une terrible actualité. Le passage cité renvoie à ce moment où la polarisation des sociétés obligeait le modéré et le nuancé à se taire :
« Petit à petit, dans ces premières semaines de la guerre de 1914, il devint impossible d’avoir la moindre conversation raisonnable avec qui que ce fût. Les plus paisibles et les plus débonnaires étaient comme enivrés par l’odeur du sang. Des amis que j’avais toujours connus comme des individualistes résolus et même des anarchistes d’esprit s’étaient métamorphosés du jour au lendemain en patriotes fanatiques et de patriotes en annexionnistes insatiables. Chaque conversation se terminait par des slogans stupides tels que « Quand on ne sait pas haïr, on ne sait pas non plus vraiment aimer » ou par de grossiers soupçons. Des camarades avec qui je n’avais pas eu la moindre querelle depuis des années m’accusaient avec la dernière rudesse de ne plus être un Autrichien ; je n’avais qu’à passer en France ou en Belgique. Ils allaient même jusqu’à suggérer prudemment que des opinions telles que celles qui considéraient cette guerre comme un crime devaient être portées à la connaissance des autorités, car les « défaitistes » – ce joli mot venait d’être inventé en France – étaient les pires criminels envers la patrie. Dès lors, il ne restait plus qu’une chose à faire : se retirer en soi-même et garder le silence tant que les autres continueraient à s’exciter et à vociférer. »
En 2024, il semblerait que toute forme de débat contradictoire soit impossible, et surtout que toute pensée contradictoire soit menacée du pire. Dora Moutot, auteure de l’ouvrage Transmania, « Une enquête sur les dérives de l’identité transgenre », en sait quelque chose alors qu’accusée de transphobie, elle a fait l’objet d’un appel au meurtre. Le gouvernement Français, lui, ne s’embarrasse plus non plus de nuances en ce qui concerne le cas de la Palestine : toute expression politique virulente sur les campus français est réprimée dès les premières heures d’occupation.
Croissance verte ? non, rouge. Fever ! Au plus haut niveau, donc. J’écris les dernières lignes de ce post en ce 8 mai 2024 qui célèbre, je crois, la fin de la pire guerre, la plus meurtrière, la plus inhumaine de notre humanité. Un rapide coup d’œil sur le fil d’info du jour : Poutine a ordonné la tenue d’exercices nucléaires. Tout va bien.
Et la fièvre n’a malheureusement pas fini de grimper, hélas…
Nous aimerions une relance de la croissance par la transition écologique. Ben oui, c’est évident. C’est là nous dit-on, dans cette fameuse transition, que se situent des réserves insoupçonnées de dynamisme économique. Cette bien jolie histoire que l’on veut bien nous raconter, et que nous appelons de tous nos vœux du reste, n’est malheureusement pas d’actualité.
La relance ? Dans l’immédiat, elle se fera par l’armement et le réarmement. En 2023, les dépenses d’armement dans le monde ont augmenté de 7% à 2300 milliards de dollars. La plus forte hausse en 15 ans ! Et la guerre en Ukraine n’explique pas à elle seule cette progression. « Tensions » au Moyen-Orient, postures guerrières de la Chine en Asie : partout dans le monde, les dépenses militaires s’envolent. S’il est élu, Trump veut imposer 2% du PIB en dépenses militaires à tous les membres de l’OTAN ! La dernière aide à l’Ukraine de 60 milliards de dollars votée par le Sénat américain ? L’essentiel profitera surtout aux carnets de commande de l’industrie américaine de l’armement. Pas fous les américains ! Ni philanthropes ! Bye bye la croissance verte ! On voit surtout du rouge ! sang, sang… sans trêve ni repos. (air connu)
Bien que classé comme tel, Le monde d’hier n’est pas véritablement un essai, mais son auteur y pose en effet quelques hypothèses, notamment sur les causes réelles de la guerre, en l’occurrence celles de la Première Guerre Mondiale. En 1914, après quarante ans de paix, il évoque « l’excès de force ». Son hypothèse m’interpelle soudain : est-ce qu’après le double, après 80 ans de paix donc, les nations de 2024, plus renforcées que jamais par des années de croissance, nonobstant les crises énergétiques, se retrouvent toutes aujourd’hui à un point d’incandescence tel que l’issue ne pourra être, à nouveau, fatalement, que le grand affrontement ?
Bon 8 mai à toutes et tous.
« La France regorgeait de richesses. Mais elle en voulait encore plus, elle voulait une nouvelle colonie alors qu’elle n’avait pas assez d’hommes pour peupler les anciennes ; on faillit en venir à la guerre pour le Maroc. L’Italie voulait la Cyrénaïque, l’Autriche annexa la Bosnie. A leur tour, la Serbie et la Bulgarie s’en prirent à la Turquie, et l’Allemagne, encore exclue pour l’instant, sortait déjà les griffes pour porter des coups furieux. Partout, le sang montait à la tête congestionnée des États. Partout, la fructueuse volonté de consolidation intérieure se mit à développer en même temps, comme une infection bacillaire, une frénésie d’expansion. Les industriels français, qui gagnaient gros, incendiaient les industriels allemands, qui s’engraissaient tout autant, parce que les uns et les autres voulaient livrer plus de canons Krupp et Schneider-Creusot. Le port de Hambourg avec ses énormes dividendes travaillait contre celui de Southampton, les agriculteurs hongrois contre les agriculteurs serbes, les trusts les uns contre les autres – la conjoncture les avait tous rendus fous, d’un côté comme de l’autre, la rage les poussait à gagner toujours plus. Aujourd’hui, quand on réfléchit posément et se demande pourquoi l’Europe est entrée en guerre en 1914, on ne trouve pas la moindre raison de nature rationnelle ni même de prétexte. L’enjeu n’était pas les idées, à peine les petits territoires frontaliers ; je ne sais l’expliquer autrement que par l’excès de force, comme une conséquence tragique de ce dynamisme interne qui s’était accumulé pendant ces quarante années de paix et cherchait à se décharger. » (Stefan Zweig, Le Monde d’hier, 1941)
À l’écoute des jeunes journalistes (cf Les déçus d’un métier-passion sur 110 entretiens réalisés en France et 16 entretiens en Belgique francophone) deux sujets dominent leurs motivations dans l’exercice de leur activité : l’accès au terrain et le temps, sachant qu’à leurs yeux l’un ne va pas sans l’autre. La problématique du temps est particulièrement…
Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.
« La liberté ressemble à tous ces grands mots à majuscule auquel il nous arrive de penser de temps en temps. Français d’aujourd’hui, nous avons malheureusement oublié que la liberté n’a rien d’une évidence et qu’elle est un apprentissage. Nous avons perdu de vue que la liberté n’a rien d’une promenade de santé et qu’elle peut être également très douloureuse. Alors que les petits enfants rêvent de devenir grands, les adolescents ont déjà l’intuition que la liberté des adultes est un pouvoir de choisir qui s’accompagne d’une immense responsabilité et de cruels sacrifices, tandis que les plus âgés ont enfin compris que la liberté, telle une pierre de Sisyphe, nécessite d’être sans cesse ré-apprise et reconquise.
Le peintre Hans Hartung disait : « Quant à moi, je veux rester libre, d’esprit, de pensée, d’action. Ne pas me laisser enfermer par les autres ni par moi-même ».
Après les confinements sanitaires, chacun d’entre nous était si heureux d’avoir retrouvé la liberté d’aller et venir, de voir ceux qu’il aime, de reprendre ses habitudes. Mais sommes-nous vraiment libres aujourd’hui ? Le confinement n’est pas toujours celui que l’on croit, ni là où on le croit…
Ne sommes-nous pas confinés autrement ? Enfermés, non pas dans nos maisons et appartements, mais dans le regard des autres ? Dans les injonctions sociales ? Dans nos obsessions et nos carcans ? Dans notre propre regard : l’idée que nous avons de nous-mêmes et qui ne correspond pas forcément à ce que nous sommes ? Aujourd’hui, sommes-nous vraiment déconfinés ?
Non, et le confinement auquel nous nous astreignons est sans doute le pire, le plus strict et le plus sévère. Les murs et les portes que nous nous imposons sont faits de nos peurs, de nos timidités, de nos illusions, de nos faiblesses et de nos préjugés... Nos démons ! Et dans ce confinement personnel, il n’y a ni dérogation, ni attestation de sortie. Ce virus qui nous entrave est semblable à ces démons qui nous empêchent si souvent de vivre comme nous le voudrions.
Sans le savoir, nous nous transformons aussi en démons pour les autres en les enfermant dans nos regards, nos jugements, nos peurs et nos croyances. Sans le vouloir, nous sommes si souvent les murs et les portes qui confinent ceux qui nous entourent et les empêchent d’être libre.
N’est-il pas temps de libérer les autres de nos regards, de nos peurs et de nos jugements ? Et pour ce qui est de nous-mêmes, n’est-il pas temps d’expérimenter dans notre laboratoire intérieur, à force de tubes à essai, de microscope et de patience, le remède qui nous aidera enfin à être libres ? »
Alors que le journal La Tribune Dimanche a préparé un dossier spécial sur la question de l'allongement de la durée de la vie, la philosophe Gabrielle Halpern a pris la parole, afin de partager avec les lecteurs son regard sur cette question, en expliquant ce qui, selon elle, permettrait de donner du sens à ces années supplémentaires.
(Extrait) « Alors que les progrès médicaux permettent d’allonger la durée de la vie, il semble que nous n’ayons pas pris conscience de tout ce que cela pourrait changer dans nos vies, nos activités, nos sociétés et même, notre humanité. Nous luttons contre le temps qui passe et nous repoussons sans cesse la mort, comme pour contourner les malédictions divines : en effet, dans la Bible, les êtres humains sont condamnés au travail et au trépas après qu’ils ont mangé le fruit défendu. Notre rébellion contre la sentence funeste emporte nos destins et l’organisation de nos sociétés, et elle semble justifier le développement de toutes les technologies possibles et de tous les fantasmes transhumanistes.
Or, l’allongement de la vie ne peut pas être un projet individuel et malheureusement, nous poursuivons cette quête sans réflexion ni anticipation... En effet, la collectivité doit nécessairement en être partie prenante, en transformant radicalement les transports, les logements, l’aménagement des territoires, les lieux de loisir, de culture et de soin. Aujourd’hui, l’espace public n’est pas adapté au grand âge. Si les personnes âgées sont condamnées à rester chez elles, l’allongement de la vie sera absurde ; ces années supplémentaires n’auront un sens que si on leur en donne un à l’échelle sociétale (...).
Les mouroirs que constituent encore trop souvent les maisons de retraite sont à réinventer pour devenir des lieux de vie et d’hybridation[1], mêlant les générations et les activités, du sport à l’art en passant par la cuisine ! Pour honorer la vieillesse, encore faudra-t-il aussi la laisser nous transmettre la force de son expérience, au lieu de la mépriser, en la mettant au rebut de nos vies sociale et familiale, et surtout du monde professionnel. Il va nous falloir inventer de nouveaux dispositifs pour donner aux personnes âgées toute leur place dans le monde du travail.
Mais la vieillesse ne peut pas être seulement le temps de la transmission, elle doit être aussi celui de l’apprentissage. Un grand penseur européen, Elias Canetti, rappelait que « la vie est un éternel rétrécissement ». De fait, lorsque l’on est jeune, toutes les portes sont encore ouvertes. A mesure que le temps commet son office, les choix se restreignent et l’on passe progressivement du monde à son pays, puis sa ville, son quartier, son appartement et son fauteuil... Si l’on ne veut pas voir sa vie réduite à peau de chagrin, il faudra apprendre à « jeter son ancre le plus loin possible », comme cette magnifique dame de 92 ans qui se met à apprendre l’allemand ! La mère de toutes les valeurs est la curiosité, puisqu’elle entraîne dans son sillage toutes les autres. Ce ne sont pas les nouvelles technologies qui nous augmenteront, mais nous-mêmes en étant curieux de tout ce que nous ne connaissons pas encore.
État, collectivités, entreprises, société civile, il nous faut collectivement repenser le rôle des aînés pour que la vie ait toujours un sens !"
[1] Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Eloge de l’hybridation, Le Pommier, 2020.
Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.
"J’aimerais partager avec vous une phrase que j’ai entendue ces derniers jours et qui m’a beaucoup interpellée. Elle a été prononcée par une femme de 102 ans et demi. Elle tient beaucoup à la mention « et demi », donc voilà pourquoi je la précise. Cette phrase, la voici : « Je n’existe pas comme je voudrais exister »… « Je n’existe pas comme je voudrais exister ».
Bien sûr, si l’on interprétait rapidement cette phrase, on dirait qu’étant une personne très âgée, il lui est difficile d’exister comme elle le voudrait, avec la vélocité et l’énergie de la jeunesse qui lui faisait parcourir le monde, boutonner sa veste en 4 secondes chrono et découper sa tranche de beefsteak en deux coups de cuillère à pot ! La vieillesse étant alors vue comme une dénaturation de l’existence autrefois vécue, comme un rétrécissement de l’existence rêvée ou comme une limitation de l’existence voulue.
Mais je me méfie toujours des interprétations rapides, - déformation professionnelle oblige -, et j’aimerais réfléchir avec vous en y prenant le temps requis. « Je n’existe pas comme je voudrais exister »… Il y a mille questions embrassées dans cette phrase. Existe-t-on toujours comme on voudrait exister ? N’existe-t-on d’ailleurs jamais comme on le voudrait ? Vous existez, vous, comme vous voudriez exister ? Et puis, d’abord, comment existez-vous et comment souhaiteriez-vous exister ? Et puis surtout, serait-ce vraiment une bonne chose d’exister comme nous le voudrions ?
Il me semble que l’essentiel de la vie réside précisément dans cet écart, dans cet abîme peut-être, qui sépare la manière dont nous existons et celle dont nous voudrions exister. Oui, toute la vie réside sans doute dans ce creux que nous mettons toute notre énergie à combler. C’est ce creux qui nous donne envie de nous lever le matin, de nous battre contre tous les obstacles, de déplacer les montagnes et de défoncer les portes qui ne s’ouvrent pas. C’est ce creux qui nous sert de boussole quand nous ne savons pas quel choix faire dans la vie ; ce creux, encore, qui nous donne confiance en nous quand tout notre entourage est dubitatif ; ce creux, encore, qui fait de nous-mêmes notre propre adversaire contre lequel nous devons nous battre tous les jours. C’est ce creux qui nous donne la rage d’exister ! C’est ce creux, encore et toujours, qui peut balayer tous les « à-quoi-bon ? », tous les « tout-est-fichu » et tous les « c’est-déjà-trop-tard » !
Je connais une femme de 102 ans et demi, qui, dans ses efforts pour remettre en place la mèche blanche de ses cheveux, pour attacher un à un chaque bouton de sa veste sans demander de l’aide, pour lire les gros livres trop lourds pour ses mains et écrits en trop petit pour ses yeux, lutte pour exister comme elle voudrait exister. Cette femme, c’est ma grand-mère et j’ai encore beaucoup à apprendre d’elle. Ce n’est pas avec les autres, c’est avec soi-même d’abord qu’il faut être exigeant si l’on veut exister".
Le livre "Penser l'hospitalité" coécrit par la philosophe Gabrielle Halpern et l'artisan-hôtelier Cyril Aouizerate sort en format poche... L'occasion de redécouvrir ce dialogue entre deux personnalités engagées et passionnées!
Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.
« Beaucoup de philosophes affirment que l’être humain est différent des autres animaux, car il serait le seul parmi eux à avoir conscience qu’il est mortel, qu’il va mourir un jour. Il est difficile, si ce n’est impossible, de savoir si cela est vrai ou non ; les regards de certains animaux sont d’une profondeur telle qu’il semble y avoir aussi en eux cette tragique conscience. Quoiqu’il en soit, cette angoisse de la mort a conduit l’être humain à échafauder nombre de théories, et en particulier sur une vie après la mort. Résurrection et réincarnation se situent au sommet de toutes ces théories et apportent sans doute une forme d’apaisement à ceux qui ont perdu un être cher ou qui craignent la mort.
Mais ce n’est pas de résurrection ni de réincarnation que je souhaite vous parler aujourd’hui, en tout cas, pas vraiment. Non, je souhaite partager avec vous une phrase qui m’a interpellée au creux d’un livre qui me bouleverse profondément et que je vous invite à lire : « A pas aveugles de par le monde » de l’écrivain Leïb Rochman. En yiddish, le titre de cet ouvrage est « Mit blinde trit iber der erd » ; ce monument de la littérature yiddish a été traduit par Rachel Ertel et je crois que c’est le livre le plus poignant, le plus bouleversant qui ait été écrit sur la Shoah. J’ose le dire, ce livre est douloureux, il fait même très mal à son lecteur, mais nous n’avons pas le droit de ne pas le lire. La langue avec laquelle il est écrit est inédite, comme s’il avait fallu inventer une langue singulière pour exprimer l’indicible. Aharon Appelfeld qui a écrit sa préface dira d’ailleurs de Leïb Rochman : « il a donné naissance à une prose nouvelle, dont la signification concrète est une phrase nouvelle ».
Cela étant dit, voici la phrase que je voulais partager avec vous : « Chacun, dans son unique vie, se réincarne en lui-même à de multiples reprises. Si l’on mettait face-à-face celui d’hier et celui d’aujourd’hui, il ne le supporterait pas. Pas un jour ». Contrairement à ce que beaucoup pensent, l’identité d’un être humain n’existe pas. Penser qu’il y a un noyau dur, intangible, immuable qui demeure tout au long d’une vie est une illusion. L’identité est une vérité provisoire. Nous naissons, nous grandissons, nous vivons des instants heureux, des chagrins incommensurables et des expériences douloureuses, nous faisons des rencontres qui relèvent de la grâce et d’autres qui menacent de nous détruire, nous éprouvons des bouleversements tragiques ; tout cela constitue autant de morts et de renaissances qui font de notre vie ici-bas une suite de réincarnations. La vie n’est pas autre chose qu’une puissante et permanente métamorphose de soi. Tout notre défi en tant qu’être humain sera de trouver à chaque fois la force de nous réincarner ».
Dirigeant.e.s de la communication, défendons une communication & publicité vraiment responsables. Réinventons en profondeur notre approche métier en conciliant éthique, innovation et coopération.
Publicité commerciale où il faut vendre à tout prix, où le consommateur est considéré comme un acteur compulsif sans cerveau, où la surconsommation fait rage, notre ancien système publicitaire et de communication est mort depuis longtemps… et c’est une excellente nouvelle ! Trop d’abus et de dérives de nos systèmes pauvres en sens, qui privilégient la mécanique financière. Et où les marques se battent entre elles pour gagner des parts de voix à coup d’indicateurs quantitatifs, de ROI et de performance au clic.
Notre société change ! La publicité et la communication doivent non seulement évoluer avec elle, mais aussi et surtout permettre d’encourager ce mouvement de transformation profonde.
Si la fin du XVIIIe siècle voit émerger en Amérique les premières préoccupations de la communication responsable, c’est seulement vers 1970 qu’elles apparaissent en Europe. La première Université d’été pour le développement durable date de 2003. L’Observatoire de la communication et du marketing responsable date, quant à lui, de 2009. Tout cela était bien parti mais depuis, ça rame ! Où en est-on donc en 2023 ?
En vérité, pas très loin. Au lieu de revenir au sens profond de nos métiers, c’est un peu la guerre qui s’est jouée depuis. En premier lieu au greenwashing et puis au socialwashing. Une guerre où il est devenu nécessaire de décrypter les stratégies de camouflage des marques. Entre celles qui ont sincèrement envie de changer. Et celles qui utilisent la RSE comme moyen opportuniste de noyer le poisson ou pour se donner bonne conscience. Résultats : les consommateurs et citoyens sont perdus et les communicants et publicitaires ont perdu en crédibilité.
La crise de la Covid-19, si elle a d’ailleurs accéléré ce phénomène de méfiance systématique face aux stratégies de communication douteuses, a eu le mérite de mettre en pause toute une filière métier. Il y a eu un véritable arrêt sur image. Il a mis en lumière des dysfonctionnements communicationnels. Mais aussi un besoin impérieux de donner du sens. Mettre de l’éthique et des valeurs au cœur de nos machines bien rodées.
De réelles prises de conscience sont en train de s’opérer.
Force est de constater que les masques sont enfin en train de tomber. Face aux résistances et aux impostures d’hier, il semblerait que les lignes soient aujourd’hui sur le point de bouger radicalement et que nombreux soient les signes prouvant que nous sommes entrés dans l’ère où il faut dire ce qu’on fait et faire ce qu’on dit.
Il ne s’agit plus seulement de communication responsable, mais de communication responsable ET à impact positif.
Car la communication ne doit-elle pas être un formidable outil de transformation économique, social et environnemental ? L’heure est à l’entrée sur scène de l’éthique, de la transparence et de l’intégrité. Les citoyens le réclament haut et fort et ils sont parfaitement en droit de le faire !
Car « communicare », n’est-ce pas mettre en commun, se mettre ensemble pour partager des visions communes, au-delà des enjeux de marques, de branding, de publicité ? Revenons à l’essence même de nos métiers.
Car, oui, nous aussi, nous devons opérer la transformation. Y compris au sein de ces secteurs si décriés que sont la publicité et la communication. Le chantier est vaste et les transformations de la filière profondes. Bousculons nos anciens codes, réinventons-en de nouveaux pour faire du bien à l’Homme et à la planète ! Et les planètes sont, semble-t-il, enfin en train de s’aligner : il était temps !
Appelons-en donc aujourd’hui à chaque dirigeant.e de la communication – agences, annonceurs, cabinets, freelances et consultants indépendants, formateur.trices, enseignant.e.s et étudiant.e.s. Nous avons aujourd’hui toutes et tous la grande responsabilité de remettre en cause. Et surtout de faire changer nos méthodes, pratiques et approches métier, avec le sourire et l’envie de le faire ensemble.
Feu la société de compétition d’hier. Vive la société de coopération d’aujourd’hui !
Et gageons que nous, dirigeant.e.s d’une communication et publicité plus responsables, saurons nous montrer à la hauteur de l’enjeu. Porter de nouveaux discours et de nouvelles représentations collectives d’une société plus éthique, plus responsable et plus solidaire. Chacun.e à sa petite échelle !
Parce que nous devons faire bouger les lignes durablement, et que c’est en coopérant que nous réussirons. E-changeons !
Julie Schwarz est la dirigeante d’Econovia, présidente de laSocialRégie, 1ère régie publicitaire solidaire et indépendante en France et Vice-Présidente de la Cité du Développement Durable.
Retrouvez le discours que la philosophe Gabrielle Halpern a prononcé à l'occasion de la Cérémonie des Lauriers de l'audiovisuel. Lors de cette soirée, elle a remis le Laurier "Civisme et grandes causes" au documentaire "Fin de vie: pour que tu aies le choix" (Magali Cotard).
Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.
"Comme tout le monde ne parle plus que de l’intelligence artificielle, il peut être intéressant de réfléchir à ce que l’IA signifie pour l’être humain. Pourquoi avons-nous eu besoin de l’inventer ?
Lorsqu’il est apparu dans le monde, l’être humain était peu avantagé par rapport aux autres animaux. En effet, la nature, écrivait le philosophe allemand Emmanuel Kant, n’a donné à l’être humain, ni les cornes du taureau, ni les griffes du lion, ni les crocs du chien, ni les ailes de l’oiseau. Comment survivre dans de telles conditions dans le vaste monde? La nature a tout de même doté l’être humain de mains et d’une intelligence. Mais comment ces attributs allaient-ils pouvoir permettre à l’être humain de se débrouiller ? Sans compter que si nous bénéficions de cinq sens, ces derniers sont relativement peu développés comparés au flair du chien, à l’acuité visuelle de l’aigle et à l’ouïe de la chauve-souris ou du dauphin !
L’être humain était dépourvu de griffes, de cornes, d’ailes et d’écailles, mais qu’à cela ne tienne, loin de se décourager, il allait se lancer dans la fabrication d’outils propres à décupler ses forces et à pallier ses failles. Silex, marteau, hache… Puis, il a voulu aller plus loin en développant les sciences et en imaginant des outils encore plus fins. Lunette, télescope, stéthoscope… Mais les informations apportées par ces instruments étaient encore trop éparses, trop peu nombreuses et trop difficiles à analyser. Cela ne lui permettait pas encore de bien saisir le monde pour l’affronter. Il fallait qu’avec ses mains et son intelligence, il imagine une manière de décupler le nombre de ses données, de les analyser le plus rapidement possible et d’être même en mesure de prédire ce qui allait arriver en calculant des probabilités. Alors, il a développé des technologies à même de répondre à son désir de connaître le monde et d’apaiser son instinct de survie. D’où l’intelligence artificielle, d’où l’intelligence artificielle générative…
Or, aujourd’hui, tout se passe comme si nous ne voulions plus seulement comprendre le monde et y survivre, mais aussi le dominer. Au commencement, Dieu a créé le monde, puis l’homme aurait-il entrepris de recréer le monde ?… "
@Tous droits réservés
=> Pour aller plus loin: Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Eloge de l’hybridation, Le Pommier, 2020.
Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.
« Les dernières décennies ont vu affluer de nombreux « prospectivistes » qui définissent leur métier ou leur expertise comme l’art de lire dans le passé ou le présent pour mieux anticiper l’avenir, en partant du postulat suivant : ce qui a été sera et l’Histoire n’est qu’un éternel recommencement. C’est ainsi que des méthodes de prospective se sont démultipliées avec la production massive de « scénarios » censés prédire l’avenir. L’intelligence artificielle générative est d’ailleurs basée sur la même démarche probabiliste à partir de ce qui existe ou a existé…
Or, cette conception passéiste de la prospective a eu deux conséquences néfastes : la première conséquence consiste dans le fait que cette prospective nous enferme dans le passé et que chaque décision se prend en fonction du passé, entretenant ainsi une relation pathologique au temps. Le drame de notre époque est justement que nous soyons sans cesse en train de chercher le sens de notre action dans le passé, comme si le rôle du passé consistait à être une grille de lecture et une justification du présent et du futur[1]. Par exemple, la plupart des plumes politiques, celles qui écrivent les discours pour le compte des décideurs publics, sont des historiens. En tant qu’historiens, ces plumes s’attachent à inscrire systématiquement telle ou telle politique publique, telle ou telle décision, tel ou tel message, dans et par rapport à l’Histoire. Les discours étant censés donner du sens à l’action politique, il est regrettable que le sens soit sans cesse cherché dans le passé. Donner la plume politique à des historiens n’est pas neutre et cela revient à s’empêcher tout simplement d’aller chercher le sens dans l’avenir. Dans de telles conditions, avec un tel culte du passé, considéré comme omnipotent, comment donner aux citoyens le goût de l’avenir ?
La seconde conséquence consiste dans le fait que nous ne savons pas apprendre de nos erreurs : à force d’être convaincus que « ce qui a été sera », nous sommes condamnés à revivre le passé. Cette prospective passéiste entretient donc les identitarismes et les communautarismes passés, les luttes de pouvoir des élus et le désespoir de nos concitoyens. Si l’action publique veut retrouver du sens, elle doit rompre immédiatement avec cette conception malsaine de la prospective et écrire le scénario qu’elle veut proposer aux citoyens. Au lieu de chercher à prédire ce qu’il va se passer, - personne ne le lui demande -, elle doit faire advenir ce qu’elle souhaite voir advenir. L’action publique doit retrouver de la volonté politique et faire de l’imagination la première valeur politique si elle veut être à la hauteur de ce que les citoyens attendent d’elle ».
[1] Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Eloge de l’hybridation, Le Pommier, 2020.
La philosophe Gabrielle Halpern a publié une tribune dans le média Décideurs Magazine, afin de partager sa vision sur l'intelligence artificielle (IA), notamment l'intelligence artificielle générative.
"Pourquoi avons-nous eu besoin d’inventer l’intelligence artificielle ? Lorsqu’il est apparu dans le monde, l’être humain s’est vu relativement peu avantagé par rapport aux autres animaux qui l’entouraient. La nature, écrivait le philosophe allemand Emmanuel Kant, n’a donné à l’être humain, ni les cornes du taureau, ni les griffes du lion, ni les crocs du chien, ni les ailes de l’oiseau. Comment survivre dans de telles conditions dans le vaste monde ? Comment se protéger contre des prédateurs et se défendre sans être à armes égales ? Comment faire face aux phénomènes naturels et s’y préparer ? Peu gâté par la nature, l’être humain n’a tout de même pas été complètement ignoré par elle, puisqu’elle l’a doté de mains et d’une intelligence. Mais comment ces attributs allaient-ils pouvoir permettre à l’être humain de se débrouiller ? Seraient-ils suffisants ? Sans compter que si nous bénéficions de cinq sens, ces derniers sont relativement peu développés comparés au flair du chien, à l’acuité visuelle de l’aigle et à l’ouïe de la chauve-souris ou du dauphin ! Comment dès lors notre intelligence allait-elle pouvoir faire face au monde en s’appuyant sur des données aussi fragiles, aussi partielles et aussi limitées que celles que nous apportent nos cinq sens ? L’être humain était dépourvu de griffes, de cornes, d’ailes et d’écailles, mais qu’à cela ne tienne, loin de se décourager, avec son intelligence et ses mains, il allait se lancer dans la fabrication d’outils propres à décupler ses forces et à pallier ses failles. Silex, marteau, hache… Mais si tous ces dispositifs, - ces prothèses, en quelque sorte -, lui permettaient de jouer à peu près à armes égales avec les autres animaux, il demeurait un problème de taille : la finitude de ses cinq sens, leur tendance à tomber trop facilement dans des illusions optiques et la pauvreté des informations qu’ils étaient à même de lui apporter du monde extérieur pour mettre en branle son intelligence et se transformer éventuellement en connaissances. Il fallait donc aller plus loin : faire progresser les sciences et imaginer de nouveaux outils", Gabrielle Halpern...
"Alors que la cérémonie des Lauriers de l’audiovisuel, qui est placée sous le haut patronage du ministère de la Culture et de la Commission nationale française pour l'UNESCO et qui distingue des acteurs ou des programmes de la production audiovisuelle et radiophonique française, vient d’avoir lieu, elle peut être l’occasion de s’interroger sur le rôle joué par ce secteur dans notre pays. Quel est aujourd’hui le rôle de l’audiovisuel ? Pour répondre à cette question, il peut être intéressant de rappeler les propos de l’un des plus grands penseurs européens du XXe siècle, Elias Canetti :
« Ce que nous vivons est régi par des images. Elles s’incorporent à nous comme une sorte de bien-fonds. Selon les images qui vous composent, votre existence prendra un tour tout différent »…
Ces propos sont d’une éclatante actualité. En effet, jamais les images n’ont été aussi nombreuses autour de nous ; aujourd’hui, elles constitueraient presque une nouvelle langue, avec ses règles, sa conjugaison et sa grammaire. Les hommes préhistoriques avaient déjà bien saisi leur influence, puisqu’ils s’entouraient d’images, dessinées au cœur de leur caverne. Nous pourrions presque dire qu’ils « habitaient » dans ces images, - ou que ces images habitaient en eux, ce qui revient à peu près au même -, puisqu’elles étaient présentes, sur leurs murs et sous leurs yeux, continuellement. Or, Elias Canetti le dit : « selon les images qui vous composent, votre existence prendra un tour tout différent ». Autrement dit, dis-moi ce que tu regardes, je te dirai qui te vas devenir ! Cela signifie qu’aucune image n’est anodine.
Cette idée est vertigineuse et elle devrait nous interpeller, chacun d’entre nous, individuellement, dans le choix des images que nous regardons ou non sur nos écrans. En posant un simple, même un bref regard sur les images, elles entrent dans nos orbites et s’impriment sur nos rétines ; malgré nous, sans nous en douter, nous les faisons pénétrer en nous et bientôt, elles se confondent avec nous. Le philosophe grec du Ve siècle avant l’ère chrétienne, Empédocle, a d’ailleurs élaboré une théorie de la sensation selon laquelle l’âme est modifiée par l’intermédiaire de la vue. Ce que nous regardons modifierait-il notre âme ? Tout cela signifie en tout cas qu’il nous faut cultiver une exigence et une vigilance immenses à l’égard de ce que nous regardons et de ce dont nous nous entourons. Aucune image n’est anodine ; toutes peuvent orienter nos destins. En choisissant ce que nous regardons, nous redevenons maître de ce que nous pouvons devenir.
Cette idée a également des implications immenses pour le rôle de ceux qui produisent, financent, conçoivent, créent, donnent à voir des images, c’est-à-dire tous les professionnels de l’audiovisuel. Il ne s’agit pas seulement d’une question sociale, mais également d’une question civique. Comme le rappelle le philosophe Jean-Jacques Rousseau, nous ne sommes pas une juxtaposition d’individus, nous appartenons à un contrat social. Par cet acte d’association, nous constituons un corps moral et collectif. Il est donc important de rappeler le rôle civique que l’audiovisuel joue. Il est urgent qu’il prenne conscience de la responsabilité civique qu’il a, qu’il doit assumer.
Aucune image n’est anodine et cela est aussi vrai à l’échelle d’un pays. Selon les images qui composent une société, selon les images qui composent un pays, son existence prendra un tour tout différent. L’audiovisuel joue donc un rôle civique dans la manière dont la France existera demain…"
Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.
« Quel est aujourd’hui le rôle de l’audiovisuel dans notre pays ? Pour répondre à cette question, j’aimerais rappeler les propos de l’un des plus grands penseurs européens du XXe siècle, Elias Canetti.
« Ce que nous vivons est régi par des images. Elles s’incorporent à nous comme une sorte de bien-fonds. Selon les images qui vous composent, votre existence prendra un tour tout différent »…
Ces propos sont d’une éclatante actualité. Jamais les images n’ont été aussi nombreuses ; aujourd’hui, elles constitueraient presque une nouvelle langue, avec ses règles, sa conjugaison et sa grammaire. Les hommes préhistoriques avaient déjà bien saisi leur influence, puisqu’ils s’entouraient d’images, dessinées au cœur de leur caverne. Nous pourrions presque dire qu’ils « habitaient » dans ces images, - ou que ces images habitaient en eux, ce qui revient à peu près au même -, puisqu’elles étaient présentes, sur leurs murs et sous leurs yeux, continuellement.
Or, Elias Canetti le dit : « selon les images qui vous composent, votre existence prendra un tour tout différent ». Autrement dit, dis-moi ce que tu regardes, je te dirai qui te vas devenir ! Cela signifie qu’aucune image n’est anodine !
Cette idée est vertigineuse et elle devrait nous interpeller, chacun d’entre nous, individuellement, dans le choix des images que nous regardons ou non. En posant un simple, même un bref, regard sur les images, elles entrent dans nos orbites et s’impriment sur nos rétines ; malgré nous, sans nous en douter, nous les faisons pénétrer en nous et bientôt, elles se confondent à nous. Tout cela signifie qu’il faut désormais cultiver une exigence et une vigilance immenses à l’égard de ce que nous regardons et de ce dont nous nous entourons. Aucune image n’est anodine ; toutes peuvent orienter nos destins. En choisissant ce que nous regardons, nous redevenons maître de ce que nous pouvons devenir.
Cette idée a également des implications immenses pour ceux qui produisent, conçoivent, créent, donnent à voir des images, c’est-à-dire les professionnels de l’audiovisuel. Il est donc important de rappeler le rôle civique que l’audiovisuel joue, de prendre conscience de la responsabilité civique qu’il a. Aucune image n’est anodine et c’est aussi vrai à l’échelle d’un pays. Selon les images qui composent un pays, selon les images qui composent une société, son existence prendra un tour tout différent. L’audiovisuel joue donc un rôle civique dans la manière dont la France existera demain… »
Après « agilité » ou « résilience » voici le mot « vivant » mis à toutes les sauces. Encore une notion reprise pour des raisons mercantiles et qui sera très vite saturée pour passer à autre chose et le vivant, lui, continuera d’être massacré, en silence.
Lorsqu’aux informations j’ai entendu que 32 millions de volailles avaient été tuées[1] à cause de la grippe aviaire ou 17,5 milliards d’arbres abattus chaque année[2] j’ai failli vomir, j’ai été aussi bouleversée que lorsque l’on a parlé de millions d’êtres humains tués ou exterminés dans les guerres, la Shoah ou toute forme de génocide de par le monde. Si nous ne sommes pas pris de spasmes et chavirés jusque dans nos tréfonds c’est que ces informations sont juste des données sur un papier ou sur Internet. Alors nous pouvons multiplier les citations, telle celle d’Elisée Reclus « l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même », nous n’y sommes toujours pas. Il y a les militants écologistes qui font bouger les choses et même là, parfois, on reste dans le monde des idées.
Il nous est nécessaire de ressentir dans notre chair ces différents génocides comme Valérie Cabanés le rappelle en évoquant l’écocide[3]. Ce n’est pas intellectuel, cela fait appel à la sensibilité dont parle Baptise Morizot, c’est-à-dire une empathie avec TOUT ce qui est vivant au point de pleurer et de se sentir meurtri profondément pour chaque être massacré pour l’unique motivation de répondre à nos désirs et besoins d’êtres humains.
Et par sensibilité au vivant, je n’entends pas une espèce de sensiblerie ni rien de gentillet. La sensibilité dont je parle doit s’entendre en lien avec le « partage du sensible » : c’est ce qui occupe le champ de l’attention collective. Baptiste Morizot
Il a fallu aller chercher les représentants des peuples premiers pour comprendre, du bout de l’intellect, cette communion absolue que les mystiques nous avaient également indiquée.
L’urgence est à incarner cette communion avec le vivant, écouter ses vibrations et pas juste aller embrasser les arbres, les écouter murmurer… Alors oui les peuples premiers et certaines pratiques anciennes savaient aller écouter ce que disait la forêt, planter un arbre après l’avoir abattu, faire une cérémonie pour l’esprit de celui-ci. Ce n’est pas juste de l’animisme que nous avons sacrifié sur l’autel des religions monothéistes, c’est le non-sens de se sentir vibrants et unis, tous en un filin bruissant.
Avec 13,4 millions d’entrées pour Avatar et les milliers de vues sur toutes les plateformes combien parmi nous communient discrètement avec TOUT ce qui est vivant, visible ou non visible ?
L’humain mène une guerre contre le vivant. S’il gagne il est perdu. Hubert Reeves
Pour nous élever au rang d’être humain raisonnable et civilisé nous avons sacrifié notre biomanité et nous irons jusqu’au bout de sa destruction par appétit aveugle et déni dominant. Osons saisir le réel par l’entièreté de notre être, des tripes, au cœur en passant par la pensée, sentons-nous vibrer comme les feuilles dans le vent, alors si nous incarnons véritablement cette union, nos actions seront modifiées. Nous n’aurons plus envie de sacrifier autant de vies juste pour préserver notre espèce, nous comprendrons au sens étymologique de « cum-prendre », prendre ensemble, la chose et le sujet.
Rêvons d’être tous en symbiose avec les autres êtres vivants et que chaque mort nous entache de deuil, nous serons tellement submergés par les rituels de pardon et de commémoration, que peut-être nous pourrons mettre notre énergie au service du vivant, « pour de vrai ». Chiche !
On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite ses animaux. Mahtma Gandhi.
[3] Proposition de définition du crime d’écocide : Constitue un crime d’écocide, toute action ayant causé un dommage écologique grave en participant au dépassement manifeste et non négligeable des limites planétaires, commise en connaissance des conséquences qui allaient en résulter et qui ne pouvaient être ignorées. Et : « Crime d’écocide : actes illicites ou arbitraires commis en connaissance de la réelle probabilité que ces actes causent à l’environnement des dommages graves qui soient étendus ou durables.» Valérie Cabanés.