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Une Silicon Valley, plus de droite que de gauche

“Au-delà de l’idéologie de la Silicon Valley” : Tèque n°4.

En devenant enfin thématique, le 4e numéro de Tèque réussit assurément sa mue. Loup Cellard et Guillaume Heuguet y livrent une intéressante critique de l’idéologie californienne (portée notamment dans le livre éponyme de Richard Barbrook et Andy Cameron, mais également par Fred Turner dans Aux sources de l’utopie numérique). Ils rappellent fort justement que le pouvoir économique de la Silicon Valley précède de loin le moment hippie et que Barbrook et Cameron sous-estiment particulièrement le rôle de l’industrie technologique et des fonds d’investissement qui lui sont bien antérieurs. Le positionnement technologique de la Silicon Valley a d’abord été porté et est encore porté par des notables, des personnalités autoritaires, des investisseurs qui ne partagent en rien les idéaux communautaires. Les cadres de la Valley ont toujours bien plus tenus de bourgeois réactionnaires que de socialistes libertaires. Le darwinisme et l’eugénisme, c’est-à-dire le fond très réactionnaire des industriels de la Valley, n’est pas que le fait d’un Musk ou d’un Bezos, mais se retrouvent en continue chez tous ceux qui ont fait la Silicon Valley depuis le 19e siècle (comme le montrent d’ailleurs Timnit Gebru et Emile Torres dans leur dernier article pour First Monday sur l’idéologie de l’IA). Les élites californiennes ont toujours porté peu d’attention à l’égard du prolétariat qu’ils ont toujours largement exploité.

Dans ce numéro, on découvre également une belle contribution de Fred Turner qui critique la notion de prototypage, qui rappelle combien elle est enracinée dans la pratique ingénieure comme dans la théologie protestante, et combien ceux-ci permettent de produire des récits permettant de fusionner des orientations commerciales et politiques. Par le prototype, les ingénieurs deviennent des ministres du culte ingénieurial, capables de proposer des mondes sociaux idéaux, à leur propre gloire. 

Charlie Tyson dresse, lui, un passionnant portrait de Peter Thiel, symbole réactionnaire de la Silicon Valley, qui fait se rejoindre ses stratégies d’investissement et ses combats idéologiques, pour imposer au monde les uns comme les autres. 

Le sociologue de la finance, Fabien Foureault, lui, explique dans un excellent papier combien la technologie a permis de construire des machines financières pour dépasser la stagnation capitaliste, notamment en permettant de développer le capital-risque qui n’a cessé de se construire comme s’il était la seule réponse aux crises du capitalisme contemporain. Pourtant, le capital risque a intrinsèquement un caractère dysfonctionnel. Il favorise les emballements et effondrements, peine à inscrire une utilité sociale, et surtout, ses performances financières restent extrêmement médiocres selon les études longitudinales. “L’économie numérique, financée par le capital-risque, a été conçue par ces élites comme une réponse au manque de dynamisme du capitalisme tardif. Or, on constate que cette activité se développe en même temps que les tendances à la stagnation et qu’elle n’arrive pas à les contrer.” Sa contribution à la croissance semble moins forte que le crédit bancaire et le crédit public ! “Le rendement de la financiarisation et de l’innovation est de plus en plus faible : toujours plus d’argent est injecté dans le système financier pour générer une croissance en déclin sur le long-terme”

On y trouve également un extrait du livre de Ruha Benjamin (Race after technology, dont j’avais longuement parlé), qui nous rappelle que le design tient surtout d’un projet colonisateur, qui ne parvient pas à accompagner l’émancipation.

Un autre extrait de livre, celui de Orit Halpern et Robert Mitchell, The Smartness Mandate, MIT Press, 2023), vient discuter des limites de l’injonction à créer un monde parfaitement optimisé, qui vient renouveler la logique de la promesse, sans ne plus proposer aucun progrès. Ils rappellent que les machines et les algorithmes sont devenus les principes d’une gouvernance rationnelle qui cherche toujours à s’adapter aux transformations. Ils rappellent que l’optimisation ingénieuriale signifiait obtenir “la meilleure relation entre les performances minimales et maximales au sein d’un système”, c’est-à-dire une mesure relative au système étant donné ses buts et contraintes, offrant le plus de bénéfices. Mais depuis, cette optimisation pour elle-même a surtout montré ses limites et ses échecs. Elle a produit des solutions pour certains mais pas pour tous. Les deux auteurs soulignent que cette optimisation repose sur la logique de dérivation, propres aux produits dérivés financiers, c’est-à-dire, à produire des dérivés de données pour automatiser, en prenant par exemple en compte des signaux qui ne devraient pas être pris en compte pour construire des systèmes, en ajoutant ainsi aux systèmes d’information des voyageurs, des dérivés qui ne reposent pas seulement sur l’information dont on dispose sur ceux-ci pour mesurer le risque, mais sur d’autres facteurs comme le temps séparant l’achat d’un billet du départ, le fait qu’il soit réglé en espèces, etc. Les dérivés des systèmes d’information permettent “de se prémunir contre les risques sans se retrouver légalement responsables des instruments instables” produits, comme c’est le cas avec les produits dérivés financiers. 

Enfin, le recueil se termine par un inédit de Dave Karpf, sur le longtermisme. Dont je ne retiendrais qu’une phrase pour illustrer les limites des développements technologiques actuels : “Nous sommes en train de brûler la forêt tropicale pour que les ordinateurs puissent faire des dessins animés à notre place”

Ce nouveau numéro de Tèque n’a pas qu’une couverture qui passe du blanc au rouge ! Je vous le recommande chaudement !

Hubert Guillaud

A propos de Au-delà de l’idéologie de la Silicon Valley, Tèque 4, 160 pages, 16 euros. 

Je vous avais déjà parlé de Tèque : du premier numéro, du second et du troisième.

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Une Silicon Valley, plus de droite que de gauche

“Au-delà de l’idéologie de la Silicon Valley” : Tèque n°4.

En devenant enfin thématique, le 4e numéro de Tèque réussit assurément sa mue. Loup Cellard et Guillaume Heuguet y livrent une intéressante critique de l’idéologie californienne (portée notamment dans le livre éponyme de Richard Barbrook et Andy Cameron, mais également par Fred Turner dans Aux sources de l’utopie numérique). Ils rappellent fort justement que le pouvoir économique de la Silicon Valley précède de loin le moment hippie et que Barbrook et Cameron sous-estiment particulièrement le rôle de l’industrie technologique et des fonds d’investissement qui lui sont bien antérieurs. Le positionnement technologique de la Silicon Valley a d’abord été porté et est encore porté par des notables, des personnalités autoritaires, des investisseurs qui ne partagent en rien les idéaux communautaires. Les cadres de la Valley ont toujours bien plus tenus de bourgeois réactionnaires que de socialistes libertaires. Le darwinisme et l’eugénisme, c’est-à-dire le fond très réactionnaire des industriels de la Valley, n’est pas que le fait d’un Musk ou d’un Bezos, mais se retrouvent en continue chez tous ceux qui ont fait la Silicon Valley depuis le 19e siècle (comme le montrent d’ailleurs Timnit Gebru et Emile Torres dans leur dernier article pour First Monday sur l’idéologie de l’IA). Les élites californiennes ont toujours porté peu d’attention à l’égard du prolétariat qu’ils ont toujours largement exploité.

Dans ce numéro, on découvre également une belle contribution de Fred Turner qui critique la notion de prototypage, qui rappelle combien elle est enracinée dans la pratique ingénieure comme dans la théologie protestante, et combien ceux-ci permettent de produire des récits permettant de fusionner des orientations commerciales et politiques. Par le prototype, les ingénieurs deviennent des ministres du culte ingénieurial, capables de proposer des mondes sociaux idéaux, à leur propre gloire. 

Charlie Tyson dresse, lui, un passionnant portrait de Peter Thiel, symbole réactionnaire de la Silicon Valley, qui fait se rejoindre ses stratégies d’investissement et ses combats idéologiques, pour imposer au monde les uns comme les autres. 

Le sociologue de la finance, Fabien Foureault, lui, explique dans un excellent papier combien la technologie a permis de construire des machines financières pour dépasser la stagnation capitaliste, notamment en permettant de développer le capital-risque qui n’a cessé de se construire comme s’il était la seule réponse aux crises du capitalisme contemporain. Pourtant, le capital risque a intrinsèquement un caractère dysfonctionnel. Il favorise les emballements et effondrements, peine à inscrire une utilité sociale, et surtout, ses performances financières restent extrêmement médiocres selon les études longitudinales. “L’économie numérique, financée par le capital-risque, a été conçue par ces élites comme une réponse au manque de dynamisme du capitalisme tardif. Or, on constate que cette activité se développe en même temps que les tendances à la stagnation et qu’elle n’arrive pas à les contrer.” Sa contribution à la croissance semble moins forte que le crédit bancaire et le crédit public ! “Le rendement de la financiarisation et de l’innovation est de plus en plus faible : toujours plus d’argent est injecté dans le système financier pour générer une croissance en déclin sur le long-terme”

On y trouve également un extrait du livre de Ruha Benjamin (Race after technology, dont j’avais longuement parlé), qui nous rappelle que le design tient surtout d’un projet colonisateur, qui ne parvient pas à accompagner l’émancipation.

Un autre extrait de livre, celui de Orit Halpern et Robert Mitchell, The Smartness Mandate, MIT Press, 2023), vient discuter des limites de l’injonction à créer un monde parfaitement optimisé, qui vient renouveler la logique de la promesse, sans ne plus proposer aucun progrès. Ils rappellent que les machines et les algorithmes sont devenus les principes d’une gouvernance rationnelle qui cherche toujours à s’adapter aux transformations. Ils rappellent que l’optimisation ingénieuriale signifiait obtenir “la meilleure relation entre les performances minimales et maximales au sein d’un système”, c’est-à-dire une mesure relative au système étant donné ses buts et contraintes, offrant le plus de bénéfices. Mais depuis, cette optimisation pour elle-même a surtout montré ses limites et ses échecs. Elle a produit des solutions pour certains mais pas pour tous. Les deux auteurs soulignent que cette optimisation repose sur la logique de dérivation, propres aux produits dérivés financiers, c’est-à-dire, à produire des dérivés de données pour automatiser, en prenant par exemple en compte des signaux qui ne devraient pas être pris en compte pour construire des systèmes, en ajoutant ainsi aux systèmes d’information des voyageurs, des dérivés qui ne reposent pas seulement sur l’information dont on dispose sur ceux-ci pour mesurer le risque, mais sur d’autres facteurs comme le temps séparant l’achat d’un billet du départ, le fait qu’il soit réglé en espèces, etc. Les dérivés des systèmes d’information permettent “de se prémunir contre les risques sans se retrouver légalement responsables des instruments instables” produits, comme c’est le cas avec les produits dérivés financiers. 

Enfin, le recueil se termine par un inédit de Dave Karpf, sur le longtermisme. Dont je ne retiendrais qu’une phrase pour illustrer les limites des développements technologiques actuels : “Nous sommes en train de brûler la forêt tropicale pour que les ordinateurs puissent faire des dessins animés à notre place”

Ce nouveau numéro de Tèque n’a pas qu’une couverture qui passe du blanc au rouge ! Je vous le recommande chaudement !

Hubert Guillaud

A propos de Au-delà de l’idéologie de la Silicon Valley, Tèque 4, 160 pages, 16 euros. 

Je vous avais déjà parlé de Tèque : du premier numéro, du second et du troisième.

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L’aporie de la société ordinale 

L’essai des sociologues Marion Fourcade et Kieran Healy, The ordinal society (Harvard University Press, 2024) livre une réflexion assez générale sur les paradoxes de la numérisation de nos sociétés. C’est un peu dommage. Le livre manque souvent d’exemples, de concepts et de terrains. Reste que l’idée générale d’une société désormais ordonnée par et pour la mesure est une évidence que l’on partage largement. Fourcade et Healy montrent que la généralisation des classements conduit à une contradiction insoluble qui invisibilise les forces sociales qui traversent chacun. Les systèmes de classements nous promettent une société où nous aurions tous les mêmes chances à l’aune de nos seuls mérites. Rien n’est moins vrai. A invisibiliser le social par l’individualisation, le risque est qu’il nous éclate à la figure. 

Couverture du livre The ordinal society.

Société ordinale, société ordonnée
Nous sommes confrontés à un monde paradoxal expliquent les deux sociologues : l’informatisation promeut à la fois une démocratisation et une hiérarchisation de nos organisations sociales. La société ordinale est une société ordonnée, gouvernée en toute chose par la mesure, qui produit des effets très concrets sur la société dans une forme de stratification inédite qui bouscule la distribution des opportunités. “Une société ordinale crée de l’ordre par le classement et l’appariement automatisés”. La puissance de ses méthodes, des hiérarchies et catégories qu’elle produit semble sans limite, alors que tout le monde n’est pas bien classé par ces outils. Ce pouvoir ordinal concentre le pouvoir de la mesure dans quelques mains, mais surtout il distille l’idée que le classement et l’appariement sont la solution à tous nos problèmes. Nous sommes passés d’un protocole de partage à un système d’organisation, d’évaluation et de contrôle remarquablement pratique qui est devenu la structure même de notre société. 

Cette grande commodité qu’apporte le numérique est à la source de notre acceptabilité de la grande transformation sociale qu’a été la numérisation. Le problème c’est qu’elle produit un système sans échappatoire. C’est là, la “tragédie politique de l’interactivité”, notre participation enthousiaste se termine par notre propre capture, dans une relation fondamentalement asymétrique, où chaque utilisateur est transformé en profit.

L’accumulation de données est devenue l’impératif, un schéma ordinal s’est mis en place pour capturer et traiter les données. Le numérique a permis à la fois de déployer une précision, un détail, une granularité des données sans précédent ainsi qu’un volume et une massification sans précédent. Tous les processus deviennent communs, comme le disait très justement la sociologue Marie-Anne Dujarier en évoquant le paradoxe de la standardisation des dispositifs par le numérique. Toutes les activités se structurent autour de mêmes activités formelles qui consistent pour l’essentiel à remplir des tableurs et produire des calculs. Les activités deviennent partout mimétiques, normalisées, standardisées. Faire de l’éducation ou du marketing revient désormais à utiliser les mêmes procédures. “La logique bureaucratique des organisations a fusionné avec la logique de calcul des machines”. Les machines sont programmées pour utiliser les données et identifier des modèles, qui sont souvent opaques voire peu interprétables à mesure que se démultiplient les données et les calculs. Les modèles statistiques étaient déjà complexes et opaques, ils le sont plus encore avec l’IA. “La combinaison de grands volumes de données, de haut niveaux de précisions et l’absence d’interprétabilité a plusieurs conséquences organisationnelles” : elles encouragent une forme d’orientation magique au profit des résultats et une déférence à leurs égards. Au risque que les calculs se rapprochent bien plus de l’alchimie ou de l’absurde qu’autre chose, les calculs produisent des résultats, comme on le montrait avec la reconnaissance faciale par exemple. Le problème, c’est que cela ne fonctionne pas toujours. Face à la complexité des calculs cependant, le risque est que nous soyons laissés avec toujours “moins de place à la compréhension et moins de moyens d’intervention”

Fourcade et Healy avancent que si nos machines classent c’est d’abord parce que nous mêmes le faisons. Pourtant, la différence avec nos classements, c’est que ceux établis par le numérique sont actionnables, et que les classifications produites à la volée, elles, invisibilisent les interprétations qui sont faites. Les distinctions sont exprimées sous forme de scores et de classements, toujours mouvants, pour nourrir les mesures les unes des autres. Mais comme les hommes, les classifications des machines ne sont pas exemptes d’erreurs, des erreurs qui se déversent d’un classement l’autre, d’autant qu’ils s’entrecroisent les uns les autres.

Dans les défaillances des calculs au risque de produire un “lumpenscoretariat”
Au final, bien souvent, les résultats se révèlent pauvres, extrêmement biaisés quand ce n’est pas profondément problématiques. “Il n’y a pas de solution technique simple à ces problèmes sociologiques”, avancent les sociologues. Fourcade et Healy prennent un exemple frappant. Pour classer des images médicales pour identifier des cas de pneumonies, des chercheurs ont utilisé 160 000 images provenant de nombreux hôpitaux américains. Mais ce que le système d’IA a le mieux identifié, c’est d’abord la différence sociale entre les hôpitaux eux-mêmes. Les hôpitaux n’avaient pas les mêmes patients ni les mêmes qualités d’images. Dans ce cas, le classifieur a surtout appris des différences entre les hôpitaux que ce à quoi une radio de pneumonie ressemble. 

Bien souvent la spécification des modèles par ces méthodes restent pauvres, puisqu’ils doivent apprendre par eux-mêmes. “En incitant les organisations à considérer toutes les données comme utiles et en développant des outils dotés d’une capacité jusqu’ici inégalée à trouver des modèles, les ingénieurs logiciels ont créé des outils dotés de pouvoirs nouveaux et quelque peu extraterrestres.” Le risque, c’est bien sûr de transformer notre monde social en modèle, mais sur des bases particulièrement opaques et avec des performances retorses et qui le sont d’autant plus que ce que l’on doit classer est problématique. Bien souvent on utilise des données inadaptées qu’on mixe à d’autres données inadaptées pour produire un calcul qui approche ce que l’on souhaite calculer. C’est ce que répète souvent Arvind Narayanan : les systèmes ne savent pas calculer ce qui n’est pas clairement défini. Dans le domaine de l’emploi, par exemple, la productivité, la performance ou la qualité d’un candidat ne sont pas des calculs faciles à produire. Et ceux qui en proposent apportent rarement la preuve que leurs calculs fonctionnent. 

Quant à savoir si le résultat est juste ou pas, c’est bien souvent encore plus difficile puisque cela dépend de qui est classé est comment, selon quels critères… ce qui devient encore plus difficile avec des données qui s’adaptent, des catégories qui se reconfigurent sans arrêts… Nous sommes inscrits dans des matrices de caractéristiques fluctuantes qui se recombinent et évoluent sans cesse, rappellent les sociologues. Les systèmes de mesures tendent à chercher une objectivité qui est difficilement atteignable. Au prétexte de pouvoir calculer tout le monde, les systèmes produisent des scores qui fonctionnent très mal pour tous. Certains publics sont mal mesurés et mal classés. C’est ceux que Marion Fourcade appelle le “lumpenscoretariat” du capitalisme numérique. Ceux qui n’entrent pas dans les cases du formulaire, ceux dont la position est trop aberrante par rapport aux données et moyennes, ceux qui vont être maltraités par les systèmes de calcul, et qui seront d’autant plus mal traités que les scores les suivent par devers eux, se répliquent, se consolident dans d’autres index, sous la forme de cascades décisionnels de l’ordinal. 

La performativité généralisée
Fourcade et Healy passent ensuite plusieurs chapitre à nous faire comprendre comment la donnée est convertie en flux de paiements et comment les plateformes assurent leurs monopoles sur les données et renforcent leurs avantages compétitifs par le grand raffinage permanent des données, comme le pratiquent les Gafams, cherchant toujours à renforcer leur propre position, leurs propres avantages. Ils expliquent comment Amazon ou Google ont exploité leur position pour améliorer leur business. Le problème, c’est qu’elles finissent par utiliser les informations qu’elles recueillent pour ajuster leurs business au détriment de leurs clients et de leurs publics, comme le constataient Tim O’Reilly, Illan Strauss et Mariana Mazzucato. Le risque est que demain, elles l’appliquent non seulement aux prix, mais aussi aux salaires, comme le font déjà les plateformes des travailleurs du clic ou les outils de planning RH. Quand toute donnée devient performative, le risque est qu’on ajuste leur performance pour les optimiser. 

Les firmes se sont accaparées les données nécessaires pour accéder à leurs services ainsi que leur propriété. Le business model du numérique tient avant tout de la rente. Les fonctionnalités que permettent l’exploitation des données ou les nouvelles fonctionnalités sont vendues en plus de votre abonnement. Dans le monde des biens non numériques, une vente signifiait un transfert de propriété. Ce n’est plus le cas avec les biens logiciels. Vous n’êtes plus que le locataire d’un service. C’est en cela que “les flux de données deviennent des flots de revenus”. Les industries du numérique, quels que soient les produits qu’elles vendent, finissent par se ressembler jusque dans leurs processus et leurs modèles économiques. “Chaque producteur de bien se transforme en compagnie technologique, chaque compagnie technologique devient un fournisseur de service, et chaque fournisseur de service devient un flux de données transformé en actif”. Avec le numérique, se diffuse d’abord une façon de penser l’économie comme un actif financier. Les données que tous les acteurs s’échangent, rendant le marché toujours plus liquide, ajustable. “L’infrastructure toute entière d’internet peut être transformée en registre qui est aussi un casino”. Tout peut être tokenisé, vendu, transformé en actif, comme l’est le langage lui-même avec l’IA générative. 

Vers une citoyenneté ordinale ?
La classification sociale et le classement quant à eux, produisent des groupes éphémères, composés à la volée, construits puis déconstruits, qui s’ajustent aux contextes, aux frontières plus floues que tranchées, mais où tout doit être hiérarchisé. Les anciennes catégories sociales sont recomposées jusqu’à composer des groupes sans personnes et des personnes sans groupes dans une forme d’individualisation exacerbée. Dans la société pensée par les technologies de classement, l’individu semble devenir auto-souverain. Pour Fourcade et Healy, le risque est que ces évolutions nous conduisent à une citoyenneté ordinale, à une société crédentialiste, c’est-à-dire qui repose uniquement sur les preuves que cette même société produit, une forme d’hyper-méritocratie par le calcul. On ne reviendra pas ici sur toutes les limites de cette vision par le seul mérite. Les mesures du mérites sont partout, sans même parvenir à imposer une mesure objective ou équitable de celui-ci. Dans cette société ordinale, organisée par et pour que ses citoyens soient classés, le rôle de l’Etat n’est plus d’organiser les objectifs de chacun, mais de “s’assurer que le marché les servent bien”. Dans cette société ordinale, les citoyens sont évalués individuellement plutôt qu’en tant que membres de groupes sociaux, sur leurs actions individuelles. Dans une société ordinale, l’important est le classement et ce classement ne permet pas de protéger les gens qui sont mal classés : il n’y a pas de compensation pour les marginalisés et les vulnérables. Nous passons d’une gestion des citoyens par catégories sociales à des gestions individuelles comportementales. Une citoyenneté ordinale, c’est une citoyenneté très individualiste et donc très contrôlée. Et les plus contrôlés sont les moins bien classés, ceux qui relèvent du lumpenscoretariat. Le classement individuel paraît à tous moins controversé et plus équitable, alors qu’il produit une trappe des déclassés, comme l’a montré Issa Kohler-Hausmann dans son livre Misdermeanorland, une enquête sur les délits mineurs, les infractions, les écarts de conduite et leurs jugements expéditifs à l’égard des plus démunis. C’est ce que montre également le philosophe Achille Mbembe quand il évoque leur éviction.  

Dans la société ordinale, chacun semble avoir ce qu’il mérite, comme si la société n’existait pas
“En approfondissant les mesures au niveau individuel, en standardisant la prise de décision grâce à des repères comportementaux de plus en plus détaillés, la collecte de données finit par reconstituer, un petit morceau à la fois, la vérité fondamentale de la structure sociale”. Alors que le développement de la citoyenneté conduit le plus souvent au déclin des différences de genre, de race, de propriété, de religion, de caste… la citoyenneté ordinale permet de contourner les lois contre les discriminations, de réinscrire les discriminations sous le voile du mérite. Même en enlevant toutes les catégories problématiques par exemple, le score de crédit demeure classiste, validiste, raciste, masculiniste… comme le montraient les travaux d’Andreas Fuster ou de Davon Norris. L’ordinalisation de la société est trompeuse. D’abord parce qu’elle transforme la structure sociale du social en choix individuels qui n’en sont pas : le fait de ne pas avoir accès au crédit n’est pas un choix individuel ! Ensuite parce que les positions de chacun sont interprétées comme un choix moral, alors que le fait de ne pas accéder au crédit ne relève pas de son seul comportement, mais bien plus des valeurs morales de la société qui donne plus de crédits à ceux qui ont le plus de moyens. Dans la société ordinale, chacun semble avoir ce qu’il mérite, comme si la société n’existait pas. 

Or, le classement et l’appariement n’ont rien de mesures objectives. En invisibilisant le social, elles le révèlent. On ne peut pas corriger les algorithmes : un système ordinal ne peut pas être ajusté ou corrigé, avancent les deux sociologues. C’est la société elle-même qui est scorée à un niveau individuel. Les outils de classement et d’appariement sont produits pour fonctionner dans certains contextes, ils sont produits au service de certains objectifs pour certaines organisations. Beaucoup de systèmes ordinaux favorisent ceux qui produisent de la valeur pour ceux qui produisent le système. Avoir un bon score de crédit par exemple nécessite d’abord d’utiliser parfaitement le système crédit, tout comme les plateformes du digital labor favorisent ceux qui y performent, ou les médias sociaux favorisent leurs meilleurs éléments (ceux qui postent beaucoup, ceux qui payent…). La stratification ordinale trouve sa justification dans le mérite alors qu’elle n’en relève pas. Le management algorithmique reste une cage invisible ou le mérite qu’il mesure reste illisible et fluctue de manière imprévisible. Deux tiers des conducteurs de Lyft et Uber en 2023 ont été désactivés brutalement à un moment ou à un autre par l’application. Le risque est que nous soyons de plus en plus confrontés à des calculs “aliens”, étranges, improbables… auxquels nous devons nous conformer sans même savoir ce qu’ils agencent ou comment ils l’agencent. Face à des processus d’évaluation opaques et complexes, chacun peut penser que ce sont ses mérites personnels qui sont évalués quand cela reste et demeure un individu et sa position sociale. Les règles de l’ordinalité peuvent changer en permanence pour qu’il soit plus difficile d’en lire ses caractéristiques, la “précarité algorithmique”, elle, s’installe pour de plus en plus en plus d’entre nous, les déclassés des systèmes. 

Se retirer des classements ?
Dans leur conclusion les deux sociologues dénoncent “l’insupportable justesse à être classé”. Les classements et appariement sont partout. Ces outils promettent d’être inclusifs, objectifs et efficaces… Mais ce n’est pas le cas. “Ces intermédiaires algorithmiques remplacent les classifications institutionnelles plus conventionnellement solidaristes ou universalistes par une esthétique de hiérarchie justifiée. Les classements et les notes, ainsi que les correspondances associées qu’ils permettent, soutiennent l’imagination d’une société ordinale.” Nous sommes dans une double vérité. A la fois nous pensons que le classement est juste et à la fois qu’il ne peut pas l’être.

En guise de perspective, les deux sociologues montrent que certaines universités américaines ont décidé de ne plus être classées dans le classement des universités américaines. Mais tout le monde ne peut pas se retirer des classements. “À mesure que la société ordinale s’étend, la recherche d’une égalité formelle sous l’œil du marché éclipse la lutte pour l’égalité substantielle sous l’ombre de l’Etat. Les biens publics et les objectifs collectifs se dissolvent dans le bain acide de l’individualisation et de la concurrence, nous laissant de plus en plus seuls dans un monde hyperconnecté dont l’ordre social est précisément mesuré et, à sa manière factice, car incontestablement « juste ». La vie dans la société ordinale pourrait bien être parfaitement insupportable”.

Pour ceux qui bataillent déjà dans les calculs du social qui sont produits sur eux, c’est déjà le cas

Hubert Guillaud

A propos du livre de Marion Fourcade et Kieran Healy, The ordinal society, Harvard University Press, 2024, 384 pages. 

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L’aporie de la société ordinale 

L’essai des sociologues Marion Fourcade et Kieran Healy, The ordinal society (Harvard University Press, 2024) livre une réflexion assez générale sur les paradoxes de la numérisation de nos sociétés. C’est un peu dommage. Le livre manque souvent d’exemples, de concepts et de terrains. Reste que l’idée générale d’une société désormais ordonnée par et pour la mesure est une évidence que l’on partage largement. Fourcade et Healy montrent que la généralisation des classements conduit à une contradiction insoluble qui invisibilise les forces sociales qui traversent chacun. Les systèmes de classements nous promettent une société où nous aurions tous les mêmes chances à l’aune de nos seuls mérites. Rien n’est moins vrai. A invisibiliser le social par l’individualisation, le risque est qu’il nous éclate à la figure. 

Couverture du livre The ordinal society.

Société ordinale, société ordonnée
Nous sommes confrontés à un monde paradoxal expliquent les deux sociologues : l’informatisation promeut à la fois une démocratisation et une hiérarchisation de nos organisations sociales. La société ordinale est une société ordonnée, gouvernée en toute chose par la mesure, qui produit des effets très concrets sur la société dans une forme de stratification inédite qui bouscule la distribution des opportunités. “Une société ordinale crée de l’ordre par le classement et l’appariement automatisés”. La puissance de ses méthodes, des hiérarchies et catégories qu’elle produit semble sans limite, alors que tout le monde n’est pas bien classé par ces outils. Ce pouvoir ordinal concentre le pouvoir de la mesure dans quelques mains, mais surtout il distille l’idée que le classement et l’appariement sont la solution à tous nos problèmes. Nous sommes passés d’un protocole de partage à un système d’organisation, d’évaluation et de contrôle remarquablement pratique qui est devenu la structure même de notre société. 

Cette grande commodité qu’apporte le numérique est à la source de notre acceptabilité de la grande transformation sociale qu’a été la numérisation. Le problème c’est qu’elle produit un système sans échappatoire. C’est là, la “tragédie politique de l’interactivité”, notre participation enthousiaste se termine par notre propre capture, dans une relation fondamentalement asymétrique, où chaque utilisateur est transformé en profit.

L’accumulation de données est devenue l’impératif, un schéma ordinal s’est mis en place pour capturer et traiter les données. Le numérique a permis à la fois de déployer une précision, un détail, une granularité des données sans précédent ainsi qu’un volume et une massification sans précédent. Tous les processus deviennent communs, comme le disait très justement la sociologue Marie-Anne Dujarier en évoquant le paradoxe de la standardisation des dispositifs par le numérique. Toutes les activités se structurent autour de mêmes activités formelles qui consistent pour l’essentiel à remplir des tableurs et produire des calculs. Les activités deviennent partout mimétiques, normalisées, standardisées. Faire de l’éducation ou du marketing revient désormais à utiliser les mêmes procédures. “La logique bureaucratique des organisations a fusionné avec la logique de calcul des machines”. Les machines sont programmées pour utiliser les données et identifier des modèles, qui sont souvent opaques voire peu interprétables à mesure que se démultiplient les données et les calculs. Les modèles statistiques étaient déjà complexes et opaques, ils le sont plus encore avec l’IA. “La combinaison de grands volumes de données, de haut niveaux de précisions et l’absence d’interprétabilité a plusieurs conséquences organisationnelles” : elles encouragent une forme d’orientation magique au profit des résultats et une déférence à leurs égards. Au risque que les calculs se rapprochent bien plus de l’alchimie ou de l’absurde qu’autre chose, les calculs produisent des résultats, comme on le montrait avec la reconnaissance faciale par exemple. Le problème, c’est que cela ne fonctionne pas toujours. Face à la complexité des calculs cependant, le risque est que nous soyons laissés avec toujours “moins de place à la compréhension et moins de moyens d’intervention”

Fourcade et Healy avancent que si nos machines classent c’est d’abord parce que nous mêmes le faisons. Pourtant, la différence avec nos classements, c’est que ceux établis par le numérique sont actionnables, et que les classifications produites à la volée, elles, invisibilisent les interprétations qui sont faites. Les distinctions sont exprimées sous forme de scores et de classements, toujours mouvants, pour nourrir les mesures les unes des autres. Mais comme les hommes, les classifications des machines ne sont pas exemptes d’erreurs, des erreurs qui se déversent d’un classement l’autre, d’autant qu’ils s’entrecroisent les uns les autres.

Dans les défaillances des calculs au risque de produire un “lumpenscoretariat”
Au final, bien souvent, les résultats se révèlent pauvres, extrêmement biaisés quand ce n’est pas profondément problématiques. “Il n’y a pas de solution technique simple à ces problèmes sociologiques”, avancent les sociologues. Fourcade et Healy prennent un exemple frappant. Pour classer des images médicales pour identifier des cas de pneumonies, des chercheurs ont utilisé 160 000 images provenant de nombreux hôpitaux américains. Mais ce que le système d’IA a le mieux identifié, c’est d’abord la différence sociale entre les hôpitaux eux-mêmes. Les hôpitaux n’avaient pas les mêmes patients ni les mêmes qualités d’images. Dans ce cas, le classifieur a surtout appris des différences entre les hôpitaux que ce à quoi une radio de pneumonie ressemble. 

Bien souvent la spécification des modèles par ces méthodes restent pauvres, puisqu’ils doivent apprendre par eux-mêmes. “En incitant les organisations à considérer toutes les données comme utiles et en développant des outils dotés d’une capacité jusqu’ici inégalée à trouver des modèles, les ingénieurs logiciels ont créé des outils dotés de pouvoirs nouveaux et quelque peu extraterrestres.” Le risque, c’est bien sûr de transformer notre monde social en modèle, mais sur des bases particulièrement opaques et avec des performances retorses et qui le sont d’autant plus que ce que l’on doit classer est problématique. Bien souvent on utilise des données inadaptées qu’on mixe à d’autres données inadaptées pour produire un calcul qui approche ce que l’on souhaite calculer. C’est ce que répète souvent Arvind Narayanan : les systèmes ne savent pas calculer ce qui n’est pas clairement défini. Dans le domaine de l’emploi, par exemple, la productivité, la performance ou la qualité d’un candidat ne sont pas des calculs faciles à produire. Et ceux qui en proposent apportent rarement la preuve que leurs calculs fonctionnent. 

Quant à savoir si le résultat est juste ou pas, c’est bien souvent encore plus difficile puisque cela dépend de qui est classé est comment, selon quels critères… ce qui devient encore plus difficile avec des données qui s’adaptent, des catégories qui se reconfigurent sans arrêts… Nous sommes inscrits dans des matrices de caractéristiques fluctuantes qui se recombinent et évoluent sans cesse, rappellent les sociologues. Les systèmes de mesures tendent à chercher une objectivité qui est difficilement atteignable. Au prétexte de pouvoir calculer tout le monde, les systèmes produisent des scores qui fonctionnent très mal pour tous. Certains publics sont mal mesurés et mal classés. C’est ceux que Marion Fourcade appelle le “lumpenscoretariat” du capitalisme numérique. Ceux qui n’entrent pas dans les cases du formulaire, ceux dont la position est trop aberrante par rapport aux données et moyennes, ceux qui vont être maltraités par les systèmes de calcul, et qui seront d’autant plus mal traités que les scores les suivent par devers eux, se répliquent, se consolident dans d’autres index, sous la forme de cascades décisionnels de l’ordinal. 

La performativité généralisée
Fourcade et Healy passent ensuite plusieurs chapitre à nous faire comprendre comment la donnée est convertie en flux de paiements et comment les plateformes assurent leurs monopoles sur les données et renforcent leurs avantages compétitifs par le grand raffinage permanent des données, comme le pratiquent les Gafams, cherchant toujours à renforcer leur propre position, leurs propres avantages. Ils expliquent comment Amazon ou Google ont exploité leur position pour améliorer leur business. Le problème, c’est qu’elles finissent par utiliser les informations qu’elles recueillent pour ajuster leurs business au détriment de leurs clients et de leurs publics, comme le constataient Tim O’Reilly, Illan Strauss et Mariana Mazzucato. Le risque est que demain, elles l’appliquent non seulement aux prix, mais aussi aux salaires, comme le font déjà les plateformes des travailleurs du clic ou les outils de planning RH. Quand toute donnée devient performative, le risque est qu’on ajuste leur performance pour les optimiser. 

Les firmes se sont accaparées les données nécessaires pour accéder à leurs services ainsi que leur propriété. Le business model du numérique tient avant tout de la rente. Les fonctionnalités que permettent l’exploitation des données ou les nouvelles fonctionnalités sont vendues en plus de votre abonnement. Dans le monde des biens non numériques, une vente signifiait un transfert de propriété. Ce n’est plus le cas avec les biens logiciels. Vous n’êtes plus que le locataire d’un service. C’est en cela que “les flux de données deviennent des flots de revenus”. Les industries du numérique, quels que soient les produits qu’elles vendent, finissent par se ressembler jusque dans leurs processus et leurs modèles économiques. “Chaque producteur de bien se transforme en compagnie technologique, chaque compagnie technologique devient un fournisseur de service, et chaque fournisseur de service devient un flux de données transformé en actif”. Avec le numérique, se diffuse d’abord une façon de penser l’économie comme un actif financier. Les données que tous les acteurs s’échangent, rendant le marché toujours plus liquide, ajustable. “L’infrastructure toute entière d’internet peut être transformée en registre qui est aussi un casino”. Tout peut être tokenisé, vendu, transformé en actif, comme l’est le langage lui-même avec l’IA générative. 

Vers une citoyenneté ordinale ?
La classification sociale et le classement quant à eux, produisent des groupes éphémères, composés à la volée, construits puis déconstruits, qui s’ajustent aux contextes, aux frontières plus floues que tranchées, mais où tout doit être hiérarchisé. Les anciennes catégories sociales sont recomposées jusqu’à composer des groupes sans personnes et des personnes sans groupes dans une forme d’individualisation exacerbée. Dans la société pensée par les technologies de classement, l’individu semble devenir auto-souverain. Pour Fourcade et Healy, le risque est que ces évolutions nous conduisent à une citoyenneté ordinale, à une société crédentialiste, c’est-à-dire qui repose uniquement sur les preuves que cette même société produit, une forme d’hyper-méritocratie par le calcul. On ne reviendra pas ici sur toutes les limites de cette vision par le seul mérite. Les mesures du mérites sont partout, sans même parvenir à imposer une mesure objective ou équitable de celui-ci. Dans cette société ordinale, organisée par et pour que ses citoyens soient classés, le rôle de l’Etat n’est plus d’organiser les objectifs de chacun, mais de “s’assurer que le marché les servent bien”. Dans cette société ordinale, les citoyens sont évalués individuellement plutôt qu’en tant que membres de groupes sociaux, sur leurs actions individuelles. Dans une société ordinale, l’important est le classement et ce classement ne permet pas de protéger les gens qui sont mal classés : il n’y a pas de compensation pour les marginalisés et les vulnérables. Nous passons d’une gestion des citoyens par catégories sociales à des gestions individuelles comportementales. Une citoyenneté ordinale, c’est une citoyenneté très individualiste et donc très contrôlée. Et les plus contrôlés sont les moins bien classés, ceux qui relèvent du lumpenscoretariat. Le classement individuel paraît à tous moins controversé et plus équitable, alors qu’il produit une trappe des déclassés, comme l’a montré Issa Kohler-Hausmann dans son livre Misdermeanorland, une enquête sur les délits mineurs, les infractions, les écarts de conduite et leurs jugements expéditifs à l’égard des plus démunis. C’est ce que montre également le philosophe Achille Mbembe quand il évoque leur éviction.  

Dans la société ordinale, chacun semble avoir ce qu’il mérite, comme si la société n’existait pas
“En approfondissant les mesures au niveau individuel, en standardisant la prise de décision grâce à des repères comportementaux de plus en plus détaillés, la collecte de données finit par reconstituer, un petit morceau à la fois, la vérité fondamentale de la structure sociale”. Alors que le développement de la citoyenneté conduit le plus souvent au déclin des différences de genre, de race, de propriété, de religion, de caste… la citoyenneté ordinale permet de contourner les lois contre les discriminations, de réinscrire les discriminations sous le voile du mérite. Même en enlevant toutes les catégories problématiques par exemple, le score de crédit demeure classiste, validiste, raciste, masculiniste… comme le montraient les travaux d’Andreas Fuster ou de Davon Norris. L’ordinalisation de la société est trompeuse. D’abord parce qu’elle transforme la structure sociale du social en choix individuels qui n’en sont pas : le fait de ne pas avoir accès au crédit n’est pas un choix individuel ! Ensuite parce que les positions de chacun sont interprétées comme un choix moral, alors que le fait de ne pas accéder au crédit ne relève pas de son seul comportement, mais bien plus des valeurs morales de la société qui donne plus de crédits à ceux qui ont le plus de moyens. Dans la société ordinale, chacun semble avoir ce qu’il mérite, comme si la société n’existait pas. 

Or, le classement et l’appariement n’ont rien de mesures objectives. En invisibilisant le social, elles le révèlent. On ne peut pas corriger les algorithmes : un système ordinal ne peut pas être ajusté ou corrigé, avancent les deux sociologues. C’est la société elle-même qui est scorée à un niveau individuel. Les outils de classement et d’appariement sont produits pour fonctionner dans certains contextes, ils sont produits au service de certains objectifs pour certaines organisations. Beaucoup de systèmes ordinaux favorisent ceux qui produisent de la valeur pour ceux qui produisent le système. Avoir un bon score de crédit par exemple nécessite d’abord d’utiliser parfaitement le système crédit, tout comme les plateformes du digital labor favorisent ceux qui y performent, ou les médias sociaux favorisent leurs meilleurs éléments (ceux qui postent beaucoup, ceux qui payent…). La stratification ordinale trouve sa justification dans le mérite alors qu’elle n’en relève pas. Le management algorithmique reste une cage invisible ou le mérite qu’il mesure reste illisible et fluctue de manière imprévisible. Deux tiers des conducteurs de Lyft et Uber en 2023 ont été désactivés brutalement à un moment ou à un autre par l’application. Le risque est que nous soyons de plus en plus confrontés à des calculs “aliens”, étranges, improbables… auxquels nous devons nous conformer sans même savoir ce qu’ils agencent ou comment ils l’agencent. Face à des processus d’évaluation opaques et complexes, chacun peut penser que ce sont ses mérites personnels qui sont évalués quand cela reste et demeure un individu et sa position sociale. Les règles de l’ordinalité peuvent changer en permanence pour qu’il soit plus difficile d’en lire ses caractéristiques, la “précarité algorithmique”, elle, s’installe pour de plus en plus en plus d’entre nous, les déclassés des systèmes. 

Se retirer des classements ?
Dans leur conclusion les deux sociologues dénoncent “l’insupportable justesse à être classé”. Les classements et appariement sont partout. Ces outils promettent d’être inclusifs, objectifs et efficaces… Mais ce n’est pas le cas. “Ces intermédiaires algorithmiques remplacent les classifications institutionnelles plus conventionnellement solidaristes ou universalistes par une esthétique de hiérarchie justifiée. Les classements et les notes, ainsi que les correspondances associées qu’ils permettent, soutiennent l’imagination d’une société ordinale.” Nous sommes dans une double vérité. A la fois nous pensons que le classement est juste et à la fois qu’il ne peut pas l’être.

En guise de perspective, les deux sociologues montrent que certaines universités américaines ont décidé de ne plus être classées dans le classement des universités américaines. Mais tout le monde ne peut pas se retirer des classements. “À mesure que la société ordinale s’étend, la recherche d’une égalité formelle sous l’œil du marché éclipse la lutte pour l’égalité substantielle sous l’ombre de l’Etat. Les biens publics et les objectifs collectifs se dissolvent dans le bain acide de l’individualisation et de la concurrence, nous laissant de plus en plus seuls dans un monde hyperconnecté dont l’ordre social est précisément mesuré et, à sa manière factice, car incontestablement « juste ». La vie dans la société ordinale pourrait bien être parfaitement insupportable”.

Pour ceux qui bataillent déjà dans les calculs du social qui sont produits sur eux, c’est déjà le cas

Hubert Guillaud

A propos du livre de Marion Fourcade et Kieran Healy, The ordinal society, Harvard University Press, 2024, 384 pages. 

🔲 ☆

Astrocapitalisme et technocapitalisme : la promesse d’un même dépassement

Couverture du livre d’Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin.

Ce qui me frappe dans le très sérieux livre d’Irénée Régnauld et d’Arnaud Saint-Martin, Une histoire de la conquête spatiale : des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space (La Fabrique, 2024), c’est combien leur description des transformations de la conquête spatiale pourrait se calquer sur celles des technologies numériques. On a  l’impression d’être immergé dans une même continuité idéologique, politique et économique. L’espace semble un champ technologique comme les autres où la science est d’abord mise au service des intérêts de la Défense et des marchés, avec les mêmes promesses fantasques, assénées avec le même aplomb, pour mieux masquer leurs réalités économiques, extractivistes et matérialistes. Le récit fantaisiste de la conquête d’autres mondes ressemble à s’y méprendre aux promesses du monde numérique, tel qu’on l’entend beaucoup en ce moment avec la révolution de l’IA générative. Il vise, là aussi, à construire du consentement, du spectacle, de la puissance… pour produire un futur inévitable et désirable, alors qu’il produit surtout du désastre, comme toutes les conquêtes avant elle. C’est comme si l’imaginaire humain n’arrivait pas à s’extraire de son rêve de conquête, de dépassement. L’évidence spatiale est le décalque de l’évidence technologique, une idéologie qui se renouvelle à chaque nouvelle proposition technologique, dans une forme de fantasme de puissance permanent qui n’en donne pourtant qu’à ceux qui la dominent et qui en tirent profit.  

Dans leur livre, le consultant Irénée Régnauld – cofondateur du Mouton numérique et infatigable blogueur pour Mais où va le web ? – et le sociologue des sciences Arnaud Saint-Martin déconstruisent patiemment les promesses et les croyances du secteur spatial pour montrer l’intensification marchande et le durcissement de l’idéologie extractiviste. Les promesses servent surtout à lever des fonds et le fait qu’elles soient irréalistes ou fantasques semblent même permettre de lever encore plus de fonds, comme si toute rationalité avait quitté les acteurs du spatial, comme si les récits encore plus fous étaient seuls capables de dynamiser un imaginaire complètement à bout de course à force d’avoir été répété. Le vol habité, le retour sur la Lune, l’exploitation des astéroïdes, la conquête de Mars et sa terraformation… sont autant de “surenchères martiales, propagandistes, extractivistes et commerciales” qui invisibilisent le fait que cette volonté de puissance ne peut se faire qu’au prix de rendre la terre inhabitable. La promesse d’une nouvelle terre se fait en fermant les yeux sur la destruction de la nôtre, comme le montrait récemment la journaliste Celia Izoard en parlant du colonialisme minier. En lisant cette surenchère de promesses, toujours renouvelées, toujours plus découplées de leurs effets (pollution des orbites basses par exemple, développement du pseudo tourisme spatial – alors qu’on ne parle que de voyages lointains…), on a l’impression de lire un livre sur les technologies numériques qui nous noient sous leurs mythes sans jamais regarder leurs effets réels et concrets. On y lit les mêmes transformations : privatisation sur fonds publics, dérégulation tout azimut au profit du marché… tout en clamant toujours son ampleur scientifique, à l’image des nouvelles Lumières des promesses de l’IA. La lecture des quelques pages sur le déploiement de SpaceX par exemple sont particulièrement éclairantes. Les deux auteurs montrent que la capacité de lancement à bas coût de Space X n’a été possible qu’en absorbant une histoire industrielle et l’investissement public. Le New Space capitaliste n’est en rien une rupture avec le fonctionnement passé de l’économie de l’espace, expliquent-ils, mais bien son prolongement par une privatisation inédite. Le principe du réemploi des lanceurs permet certes de générer des économies, mais surtout d’accélérer la cadence des lancements. “La soutenabilité (des modèles du New Space) repose sur l’intensification du volume d’activité” qui génère une fuite en avant, à l’image des flottes de satellites de Starlink à la durée de vie très courte. Comme dans la tech avec Uber, on finance la fuite en avant par des investissements massifs malgré des revenus insuffisants. La promesse d’une nouvelle économie de l’espace repose sur les mêmes moteurs que celle de la tech : des investissements démesurés pour prendre le leadership du secteur par l’intensification de l’exploitation. Au risque de donner un pouvoir sans précédent à ces prestataires, comme c’est déjà le cas avec le fantasque et délirant Elon Musk. Régnauld et Saint-Martin pointent très bien que le secteur profite surtout de la dérégulation qu’organise le secteur public par exemple en favorisant l’investissement par des mesures d’exonérations dédiées au profit du privé et des aides et marchés que l’acteur public leur confie. On a vraiment l’impression de voir rejouer les mêmes politiques que celles qui ont fait naître la Silicon Valley

D’autres pages méritent l’attention. Comme celles qui reviennent sur la justification de l’importance du secteur spatial, à savoir la “rhétorique des retombées” économiques (ce ruissellement inexistant qui profite surtout au secteur spatial lui-même) ou celles de la justification scientifique (quand l’immense majorité des recherches sont coûteuses et inutiles), alors que la justification réelle du secteur repose bien plus sur son image innovante pour “persuader le contribuable de la validité” et de l’importance du secteur pour lui-même, que ce soit pour des questions de prestige ou d’importance géopolitique… 

Ce qui m’a frappé dans ce livre, c’est combien le développement économique du spatial est tout entier lié à sa dérégulation, qui vise bien plus à enlever les problèmes qu’à les régler. C’est l’assouplissement des règles sur l’usage commercial de l’ISS qui permet d’étendre sa commercialisation à des entreprises ou des acteurs privés. C’est l’enterrement du principe de non-appropriation par le Space Act de 2015 qui permet le déploiement d’une nouvelle économie spatiale et ouvre l’exploitation de ses ressources. Ce sont les exceptions fiscales en faveur de l’innovation qui favorisent les levées de fonds qui permettent de faire croire à la rentabilité d’un secteur fragile, comme l’est par exemple le tourisme spatial. Reste que même les promesses d’exploitation minière qui semblent la nouvelle justification de l’extension spatiale, demeurent très spéculatives, rappellent les auteurs. Les richesses des sous-sols, les promesses de l’Hélium 3 sont pour l’instant théoriques. “La mission japonaise Hayabusa 2 lancée en 2014 et revenue sur Terre en décembre 2021 a permis de ramener moins de 100 milligrammes de poussière de l’astéroïde Ryugu pour un coût de 200 millions d’euros”. Les mines spatiales semblent encore très très très loin ! 

Mais surtout, rappellent-ils, la pollution et l’encombrement orbitale pourraient à terme compromettre l’utilisation même de l’espace. Outre les satellites innombrables, les débris orbitaux sont également innombrables. La désorbitation reste non contraignante, alors que les lancements et l’obsolescence des satellites s’accélèrent. A force de dérégulation, les solutions pour nettoyer notre espace proche s’éloignent alors que leur coût s’envole. L’astrocapitalisme ressemble surtout à “château de carte”, pour ne pas dire une pyramide Ponzi ! 

Le livre d’Irénée et Arnaud est certes épais, précis, copieux, dense, très documenté, trop exigeant, mais il interroge parfaitement les idéologies qui sont à l’oeuvre (je n’aime pas le terme d’imaginaires qui, à mon sens, dépolitise les fictions qui nous sont vendues), celles qui nous vendent des espoirs d’un autre monde en invisibilisant la destruction du nôtre. Ils déconstruisent à leur tour nos rêves de colonisation lointaine, comme l’avaient fait l’astrophysicienne Sylvia Ekström et Javier Nombela dans le tout aussi excellent Nous ne vivrons pas sur Mars, ni ailleurs

Au terme du livre, on se pose une question très saine finalement. Avons-nous vraiment besoin de cette débauche de faux espoirs ? De cette débauche de rêves qui ne deviendront jamais réalité ? On se demande pourquoi autant de gens croient au dépassement de notre humanité, dans des fusées qui ne mènent nulle part comme dans des systèmes techniques comme l’IA qui nous réduisent à n’être rien ? Tout cet argent dépensé pour aller sur des cailloux qui ne peuvent rien nous promettre me font penser à tout cet argent dépensé pour barder le monde de technologies dont les promesses sont très éloignées de leurs réalisations concrètes. Qu’on s’entende néanmoins, je ne dis pas qu’il ne faut pas de technologies, mais pourrions nous garder en tête que leur développement devrait être limité et contraint, circonscrit à des réalités plus qu’à des fantasmes ? L’IA et la tech partout nous renvoient au même délire que cette conquête spatiale absolutiste. Il n’y a pas d’enjeu à envoyer des humains sur Mars, pas plus qu’il n’y a d’enjeux à développer une infrastructure numérique totale et omniprésente. Quand est-ce que les fantasmes cesseront d’alimenter notre développement technologique pour mieux prendre en compte ses limites ? 

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin, Une histoire de la conquête spatiale : des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space, La Fabrique, 2024, 288p., 20 euros.

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Astrocapitalisme et technocapitalisme : la promesse d’un même dépassement

Couverture du livre d’Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin.

Ce qui me frappe dans le très sérieux livre d’Irénée Régnauld et d’Arnaud Saint-Martin, Une histoire de la conquête spatiale : des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space (La Fabrique, 2024), c’est combien leur description des transformations de la conquête spatiale pourrait se calquer sur celles des technologies numériques. On a  l’impression d’être immergé dans une même continuité idéologique, politique et économique. L’espace semble un champ technologique comme les autres où la science est d’abord mise au service des intérêts de la Défense et des marchés, avec les mêmes promesses fantasques, assénées avec le même aplomb, pour mieux masquer leurs réalités économiques, extractivistes et matérialistes. Le récit fantaisiste de la conquête d’autres mondes ressemble à s’y méprendre aux promesses du monde numérique, tel qu’on l’entend beaucoup en ce moment avec la révolution de l’IA générative. Il vise, là aussi, à construire du consentement, du spectacle, de la puissance… pour produire un futur inévitable et désirable, alors qu’il produit surtout du désastre, comme toutes les conquêtes avant elle. C’est comme si l’imaginaire humain n’arrivait pas à s’extraire de son rêve de conquête, de dépassement. L’évidence spatiale est le décalque de l’évidence technologique, une idéologie qui se renouvelle à chaque nouvelle proposition technologique, dans une forme de fantasme de puissance permanent qui n’en donne pourtant qu’à ceux qui la dominent et qui en tirent profit.  

Dans leur livre, le consultant Irénée Régnauld – cofondateur du Mouton numérique et infatigable blogueur pour Mais où va le web ? – et le sociologue des sciences Arnaud Saint-Martin déconstruisent patiemment les promesses et les croyances du secteur spatial pour montrer l’intensification marchande et le durcissement de l’idéologie extractiviste. Les promesses servent surtout à lever des fonds et le fait qu’elles soient irréalistes ou fantasques semblent même permettre de lever encore plus de fonds, comme si toute rationalité avait quitté les acteurs du spatial, comme si les récits encore plus fous étaient seuls capables de dynamiser un imaginaire complètement à bout de course à force d’avoir été répété. Le vol habité, le retour sur la Lune, l’exploitation des astéroïdes, la conquête de Mars et sa terraformation… sont autant de “surenchères martiales, propagandistes, extractivistes et commerciales” qui invisibilisent le fait que cette volonté de puissance ne peut se faire qu’au prix de rendre la terre inhabitable. La promesse d’une nouvelle terre se fait en fermant les yeux sur la destruction de la nôtre, comme le montrait récemment la journaliste Celia Izoard en parlant du colonialisme minier. En lisant cette surenchère de promesses, toujours renouvelées, toujours plus découplées de leurs effets (pollution des orbites basses par exemple, développement du pseudo tourisme spatial – alors qu’on ne parle que de voyages lointains…), on a l’impression de lire un livre sur les technologies numériques qui nous noient sous leurs mythes sans jamais regarder leurs effets réels et concrets. On y lit les mêmes transformations : privatisation sur fonds publics, dérégulation tout azimut au profit du marché… tout en clamant toujours son ampleur scientifique, à l’image des nouvelles Lumières des promesses de l’IA. La lecture des quelques pages sur le déploiement de SpaceX par exemple sont particulièrement éclairantes. Les deux auteurs montrent que la capacité de lancement à bas coût de Space X n’a été possible qu’en absorbant une histoire industrielle et l’investissement public. Le New Space capitaliste n’est en rien une rupture avec le fonctionnement passé de l’économie de l’espace, expliquent-ils, mais bien son prolongement par une privatisation inédite. Le principe du réemploi des lanceurs permet certes de générer des économies, mais surtout d’accélérer la cadence des lancements. “La soutenabilité (des modèles du New Space) repose sur l’intensification du volume d’activité” qui génère une fuite en avant, à l’image des flottes de satellites de Starlink à la durée de vie très courte. Comme dans la tech avec Uber, on finance la fuite en avant par des investissements massifs malgré des revenus insuffisants. La promesse d’une nouvelle économie de l’espace repose sur les mêmes moteurs que celle de la tech : des investissements démesurés pour prendre le leadership du secteur par l’intensification de l’exploitation. Au risque de donner un pouvoir sans précédent à ces prestataires, comme c’est déjà le cas avec le fantasque et délirant Elon Musk. Régnauld et Saint-Martin pointent très bien que le secteur profite surtout de la dérégulation qu’organise le secteur public par exemple en favorisant l’investissement par des mesures d’exonérations dédiées au profit du privé et des aides et marchés que l’acteur public leur confie. On a vraiment l’impression de voir rejouer les mêmes politiques que celles qui ont fait naître la Silicon Valley

D’autres pages méritent l’attention. Comme celles qui reviennent sur la justification de l’importance du secteur spatial, à savoir la “rhétorique des retombées” économiques (ce ruissellement inexistant qui profite surtout au secteur spatial lui-même) ou celles de la justification scientifique (quand l’immense majorité des recherches sont coûteuses et inutiles), alors que la justification réelle du secteur repose bien plus sur son image innovante pour “persuader le contribuable de la validité” et de l’importance du secteur pour lui-même, que ce soit pour des questions de prestige ou d’importance géopolitique… 

Ce qui m’a frappé dans ce livre, c’est combien le développement économique du spatial est tout entier lié à sa dérégulation, qui vise bien plus à enlever les problèmes qu’à les régler. C’est l’assouplissement des règles sur l’usage commercial de l’ISS qui permet d’étendre sa commercialisation à des entreprises ou des acteurs privés. C’est l’enterrement du principe de non-appropriation par le Space Act de 2015 qui permet le déploiement d’une nouvelle économie spatiale et ouvre l’exploitation de ses ressources. Ce sont les exceptions fiscales en faveur de l’innovation qui favorisent les levées de fonds qui permettent de faire croire à la rentabilité d’un secteur fragile, comme l’est par exemple le tourisme spatial. Reste que même les promesses d’exploitation minière qui semblent la nouvelle justification de l’extension spatiale, demeurent très spéculatives, rappellent les auteurs. Les richesses des sous-sols, les promesses de l’Hélium 3 sont pour l’instant théoriques. “La mission japonaise Hayabusa 2 lancée en 2014 et revenue sur Terre en décembre 2021 a permis de ramener moins de 100 milligrammes de poussière de l’astéroïde Ryugu pour un coût de 200 millions d’euros”. Les mines spatiales semblent encore très très très loin ! 

Mais surtout, rappellent-ils, la pollution et l’encombrement orbitale pourraient à terme compromettre l’utilisation même de l’espace. Outre les satellites innombrables, les débris orbitaux sont également innombrables. La désorbitation reste non contraignante, alors que les lancements et l’obsolescence des satellites s’accélèrent. A force de dérégulation, les solutions pour nettoyer notre espace proche s’éloignent alors que leur coût s’envole. L’astrocapitalisme ressemble surtout à “château de carte”, pour ne pas dire une pyramide Ponzi ! 

Le livre d’Irénée et Arnaud est certes épais, précis, copieux, dense, très documenté, trop exigeant, mais il interroge parfaitement les idéologies qui sont à l’oeuvre (je n’aime pas le terme d’imaginaires qui, à mon sens, dépolitise les fictions qui nous sont vendues), celles qui nous vendent des espoirs d’un autre monde en invisibilisant la destruction du nôtre. Ils déconstruisent à leur tour nos rêves de colonisation lointaine, comme l’avaient fait l’astrophysicienne Sylvia Ekström et Javier Nombela dans le tout aussi excellent Nous ne vivrons pas sur Mars, ni ailleurs

Au terme du livre, on se pose une question très saine finalement. Avons-nous vraiment besoin de cette débauche de faux espoirs ? De cette débauche de rêves qui ne deviendront jamais réalité ? On se demande pourquoi autant de gens croient au dépassement de notre humanité, dans des fusées qui ne mènent nulle part comme dans des systèmes techniques comme l’IA qui nous réduisent à n’être rien ? Tout cet argent dépensé pour aller sur des cailloux qui ne peuvent rien nous promettre me font penser à tout cet argent dépensé pour barder le monde de technologies dont les promesses sont très éloignées de leurs réalisations concrètes. Qu’on s’entende néanmoins, je ne dis pas qu’il ne faut pas de technologies, mais pourrions nous garder en tête que leur développement devrait être limité et contraint, circonscrit à des réalités plus qu’à des fantasmes ? L’IA et la tech partout nous renvoient au même délire que cette conquête spatiale absolutiste. Il n’y a pas d’enjeu à envoyer des humains sur Mars, pas plus qu’il n’y a d’enjeux à développer une infrastructure numérique totale et omniprésente. Quand est-ce que les fantasmes cesseront d’alimenter notre développement technologique pour mieux prendre en compte ses limites ? 

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin, Une histoire de la conquête spatiale : des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space, La Fabrique, 2024, 288p., 20 euros.

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Le code contre le texte

Couverture du livre de Nathalie Azoulai, Python.

Ce récit d’une écrivaine à la découverte du code a la fraîcheur du béotien qui va à la rencontre d’un monde qu’il ne comprend pas où qu’il prétend ne pas saisir. Dans Python (P.O.L., 2024), la romancière Nathalie Azoulai s’interroge sur cette langue vivante “qui pourtant ne se parle pas”, sur cette révolution graphique et la fascination qu’elle provoque. Que ce soit pour ces jeunes codeurs, absorbés dans leur monde, comme de la puissance de la science sur les lettres. Azoulai multiplie les saillies, les réflexions que lui inspirent ce monde et ces gens. Souvent avec une belle pertinence, comme quand elle pointe que le langage humain semble être devenu secondaire… Cette défaite des lettres sur la science, semble être aussi pour Azoulai, la défaite d’une génération sur une autre. Le code incarne à la fois la jeunesse et le futur. Une autre forme d’art qui ne parle plus qu’aux machines ou un nouveau pouvoir sur le monde, capable de le façonner, de l’exécuter, sans qu’on sache si c’est pour le transformer ou pour le terminer. Coder, c’est comme le contraire de la littérature, puisque c’est tenter d’enlever son ambiguïté au monde, en réduire le sens pour mieux le dominer.

Le livre de Nathalie Azoulai n’est pourtant pas sec comme une page de code, au contraire. L’écrivaine va à la rencontre des jeunes humains de ce monde, tente de les entendre, même si la “daronmancière” semble plus fascinée par la portée érotique de leur jeunesse que par ce qu’ils produisent. C’est peut-être la limite de l’exercice : Azoulai ne parvient pas entrer dans le vide que construit ce monde, que ce soit le flow du codeur, mais plus encore, à regarder la pauvreté de ce que les data assemblent. Leur puissance en reste au niveau du fantasme romantique… Et celui-ci, faute d’avoir percé le code, ne parvient pas à sortir d’une fascination déçue, à l’image de la convocation finale de ChatGPT, bien trop convenue.

Avec sa naïveté feinte à la Xavier de la Porte, elle nous embarque pourtant. Azoulai regarde avec désir le monde qui vient, comme pour assouvir ou retrouver un instant la puissance perdue des lettres. Elle oublie (tout en ne cessant de le montrer) que cette puissance n’est que jeunesse. Qu’elle est aussi feinte que l’a été la puissance des lettres. De la figure du poète à celle du codeur, nous sommes confrontés à un même héroïsme feint, celle d’une puissance à dire le monde, à le réduire, à l’instrumentaliser plus qu’à le libérer.

Hubert Guillaud

A propos du roman de Nathalie Azoulai, Python, P.O.L., 2024.

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Le code contre le texte

Couverture du livre de Nathalie Azoulai, Python.

Ce récit d’une écrivaine à la découverte du code a la fraîcheur du béotien qui va à la rencontre d’un monde qu’il ne comprend pas où qu’il prétend ne pas saisir. Dans Python (P.O.L., 2024), la romancière Nathalie Azoulai s’interroge sur cette langue vivante “qui pourtant ne se parle pas”, sur cette révolution graphique et la fascination qu’elle provoque. Que ce soit pour ces jeunes codeurs, absorbés dans leur monde, comme de la puissance de la science sur les lettres. Azoulai multiplie les saillies, les réflexions que lui inspirent ce monde et ces gens. Souvent avec une belle pertinence, comme quand elle pointe que le langage humain semble être devenu secondaire… Cette défaite des lettres sur la science, semble être aussi pour Azoulai, la défaite d’une génération sur une autre. Le code incarne à la fois la jeunesse et le futur. Une autre forme d’art qui ne parle plus qu’aux machines ou un nouveau pouvoir sur le monde, capable de le façonner, de l’exécuter, sans qu’on sache si c’est pour le transformer ou pour le terminer. Coder, c’est comme le contraire de la littérature, puisque c’est tenter d’enlever son ambiguïté au monde, en réduire le sens pour mieux le dominer.

Le livre de Nathalie Azoulai n’est pourtant pas sec comme une page de code, au contraire. L’écrivaine va à la rencontre des jeunes humains de ce monde, tente de les entendre, même si la “daronmancière” semble plus fascinée par la portée érotique de leur jeunesse que par ce qu’ils produisent. C’est peut-être la limite de l’exercice : Azoulai ne parvient pas entrer dans le vide que construit ce monde, que ce soit le flow du codeur, mais plus encore, à regarder la pauvreté de ce que les data assemblent. Leur puissance en reste au niveau du fantasme romantique… Et celui-ci, faute d’avoir percé le code, ne parvient pas à sortir d’une fascination déçue, à l’image de la convocation finale de ChatGPT, bien trop convenue.

Avec sa naïveté feinte à la Xavier de la Porte, elle nous embarque pourtant. Azoulai regarde avec désir le monde qui vient, comme pour assouvir ou retrouver un instant la puissance perdue des lettres. Elle oublie (tout en ne cessant de le montrer) que cette puissance n’est que jeunesse. Qu’elle est aussi feinte que l’a été la puissance des lettres. De la figure du poète à celle du codeur, nous sommes confrontés à un même héroïsme feint, celle d’une puissance à dire le monde, à le réduire, à l’instrumentaliser plus qu’à le libérer.

Hubert Guillaud

A propos du roman de Nathalie Azoulai, Python, P.O.L., 2024.

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Au fond du trou extractiviste

Il faut beaucoup de courage au lecteur pour descendre dans les profondeurs du livre de la journaliste Celia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, enquête sur les métaux à l’ère de la transition (Seuil, 2024, 342 p, 23 euros). Du courage parce que c’est un livre qui dresse des constats éprouvants pour comprendre le monde. Le livre parle très concrètement de l’extractivisme, du capitalisme, des mines, de notre voracité sans limite et de ses conséquences. 

Couverture du livre de Celia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle.

La mine du XXIe siècle ne ressemble plus à Germinal. Plus grand monde ne descend dans des fosses. Désormais, nous arrasons les montagnes. Nous broyons les roches. Nous construisons des bassins de déchets que nous ne savons pas gérer, irréversiblement toxiques et très sensibles au changement climatique. Les accidents liés à ces bassins et digues de rétentions des déchets sont innombrables, tant et si bien qu’il faut considérer cette pollution et ces accidents comme faisant partie de l’extractivisme minier… Les ruptures, les coulées, les “liquéfactions instantanées”, les conséquences de la pollution sur les populations… sont parmi les passages les plus glaçants du livre… nous rappelant que le monde industriel propose toujours des solutions à court terme et crée des problèmes à très long terme. 

L’impératif minier crée des états d’exception pas des zones de responsabilité

Contrairement aux mythes de la dématérialisation et de la désindustrialisation, nous n’avons jamais autant extrait de métaux et nous prévoyons d’en extraire plus encore. Nous ne sommes pas dans l’après-mine, mais au contraire dans une relance minière inédite, plus vorace et extractive qu’elle n’a jamais été. Cet extractivisme sans précédent a trouvé une nouvelle justification explique la journaliste : l’extractivisme renforcé est le moyen pour assurer la transition bas carbone, qu’importe si en réalité cette transition est un leurre. Assurer la transition est la nouvelle idéologie qui succède au Salut ou au Progrès et qui justifie plus avant l’accumulation et l’artificialisation du monde. Comme les précédentes, elle fonctionne sous le régime de la promesse pour acheter le statu quo, explique-t-elle très pertinemment. Le livre de Celia Izoard est rempli de chiffres qui donnent le tournis pour nous rappeler combien notre monde extractiviste est insoutenable. Mais surtout, sa grande force est de nous amener jusque dans les mines elles-mêmes, pour nous montrer leurs fonctionnements et leurs terribles effets. Elle explique que contrairement à ce que nous font croire quelques données peu informées, nous n’allons en rien vers des mines responsables. Toutes produisent des catastrophes écologiques, à l’image du projet Montagne d’Or en Guyane qu’elle avait documenté dans un formidable numéro de la revue Z. “L’après-mine est déjà une autre planète, faite de main d’homme”. Mais c’est une planète stérile, toxique, invivable. Avant de terraformer Mars, nous stérilisons notre propre planète. La mine industrielle ne cohabite avec aucun être vivant. Elle participe au dérèglement climatique et est très sensible à celui-ci, à l’image des innombrables ruptures des barrages de résidus, ces montagnes de déchets broyés qui n’ont plus de roches pour résister à l’action du temps. Les données numériques convoquées pour la surveillance ne servent qu’à améliorer encore les rendements, qu’à diminuer encore les coûts d’exploitation, sans rapport aucun avec leur coût environnemental. Les innovations dans la mine ne la rendent pas plus responsable, elles la rendent plus efficace. Elles permettent de creuser plus et plus vite avec moins de main-d’œuvre, comme l’expliquent les dossiers de l’association SystExt. Le modèle minier se “radicalise bien plus qu’il ne se responsabilise”. Et “plus la teneur des gisements baisse, plus la mine est polluante”

La relocalisation des mines en Europe, au prétexte d’une souveraineté pour la transition, n’assure que d’une bien faible responsabilité réglementaire. Elle ne vise qu’à étendre encore notre voracité puisque nul ne parle de fermer ailleurs les mines qu’on réouvrirait ici. Il ne s’agit que “d’une course à la délocalisation des émissions carbones”. Pourtant, en matière de responsabilité, c’est l’inverse auquel on a assisté, explique-t-elle. La réforme des codes miniers imposés par le FMI et la Banque mondiale aux pays du Sud endettés a levé les législations protectrices à l’égard de la main-d’œuvre et de l’environnement. L’extractivisme s’est renforcé avec la dette. Les plans du FMI et de la Banque mondiale ont imposé la privatisation des mines, le gel des lois sur le travail et l’environnement… Elles ont développé la mine géante, exemptée de taxes, et ont facilité l’accès aux zones minières et les investissements étrangers. Là où les mines se sont étendues, la pauvreté n’a pas été réduite, les revenus de l’extraction n’ont pas profité aux communautés. Au contraire. Elles ont produit de nouvelles “zones de sacrifices” environnementales ! L’impératif minier crée des états d’exception pas des zones de responsabilité. 

Le pillage des ressources de l’ère coloniale a continué sous forme d’une reconquête. Cette délocalisation a permis d’éteindre les luttes ouvrières des anciens bastions miniers et de désarmer les contestations des mouvements environnementaux des pays riches. Les problèmes ont été laissés aux sous-traitants, comme le disait avec cynisme Michael Scott, PDG d’Apple. Au XXIe siècle, avec la hausse des coûts des matières, la matérialité de notre monde s’est rappelée à nous. La Chine a diminué ses exportations, la pénurie minière s’est fait sentir. Derrière la fable des métaux pour la transition, la réalité de la mine est qu’elle est bien plus au service de la Défense et du capitalisme numérique que de la transition écologique. La transition semble surtout un paravent qui ne sert qu’à “justifier l’accélération du modèle extractiviste”

Le régime minier : un régime de sacrifices
Izoard nous rappelle que le capitalisme est l’histoire d’une civilisation extractiviste. Nous sommes le produit d’un régime minier, d’une guerre contre la nature qui consiste à construire un monde hors-sol. La croissance industrielle est devenue l’objet même de la politique. 

La nouvelle promesse de relocaliser les mines pour assurer notre souveraineté et une meilleure responsabilité tient de la fable, tance Izoard. Les déchets et leur toxicité ne sont pas compressibles. Et à mesure que nous exploitons des gisements avec moins de teneurs en métaux nous produisons encore plus de déchets. Là où elles existent ou s’installent, les mines dévorent leur environnement, assoiffant et empoisonnant les communautés locales. Le modèle minier a toujours fonctionné sur la dépossession et le sacrifice des populations, à l’image des constats éprouvants qu’elle dresse de la mine “responsable” de Bou-Azzer au Maroc. Les labelisations de responsabilisation sont des coquilles vides produites par des ensemble de données “qui n’ont jamais vu la moindre population”. La réalité de la mine reste invisible, opaque. Nous ne connaissons même pas le nombre de mines réellement en exploitation de part le monde. Malgré une automatisation sans précédent, la mine est responsable de 8% des accidents mortels au travail, alors qu’elle n’emploie que 1% de la main-d’œuvre mondiale. 

La mine a été l’activité coloniale par excellence. Elle le reste. Elle a été la matrice du capitalisme. Longtemps exploitées par des communautés villageoises sous formes de guildes puissantes, l’augmentation de la demande à la fin du XVe siècle va nécessiter des équipements plus coûteux pour creuser plus profondément… et va conduire les organisations de mineurs à ouvrir la propriété des mines pour obtenir des capitaux. A la fin du XVe siècle, les compagnies de mineures étaient devenues des sociétés par action, bien avant la création de la Compagnie anglaise des Indes orientales en 1600. Dès le XVIe dans ces mines de Saxe, de Bohème et du Tyrol sont introduites les premières machines. Là où le capital se répand, l’intensification de la rentabilité suit… Sauf qu’elles s’épuisent également et deviennent moins rentables. On comprend alors l’appel d’air que constitua la découverte de l’Amérique, qui va devenir une mine à l’échelle du continent, une “économie minière esclavagiste”. “Un siècle après le premier voyage de Colomb, les principaux centres miniers de la planète s’étaient déplacés de l’Europe centrale à l’Amérique, où ils pouvaient se développer hors de toute contrainte sociale grâce aux régimes d’exception esclavagistes de la Conquête.” En retour, cet extractiviste va produire les capitaux pour l’essor industriel européen. Les systèmes extractifs se généralisent. Les régimes d’exceptions miniers que l’on retrouvait sur des fronts pionniers, sont intégrés au fonctionnement normal de la production. La machine à vapeur de Watt sert d’abord à évacuer l’eau des mines puis le minerai, bien avant que de faire avancer un train. La violence sociale du monde colonial va être rapatriée dans le monde minier. “La main-d’œuvre aussi est un minerai que l’on peut broyer”. Le courant industrialiste s’impose, alliance inédite entre l’Etat, la bourgeoisie et la science. La loi donne à l’Etat le droit de disposer du sous-sol. Nous passons d’un régime agraire à un monde minier… Et nos légumes désormais doivent moins à la terre “qu’à la production de pétrole et d’engrais phosphatés.” L’extractivisme est devenu notre matrice de développement, qu’importe s’il produit sur terre des conditions d’hostilité totale à la vie.

Ralentir ou Périr
Dans la dernière partie, Izoard ne se dérobe pas. Elle tente d’esquisser des solutions du tableau apocalyptique qu’elle a dressé. Le régime minier, extractiviste, est en train de se renforcer et de se radicaliser plus que de s’éloigner. Il s’étend, notamment à l’eau. Pour la journaliste, “il n’y aura pas de solution minière à la crise climatique”

Pour la journaliste, il nous faut trouver les moyens d’une désescalade de la consommation de métaux. Nous ne devons pas attendre de passer le pic productif. “Le spectre de la pénurie a plutôt pour effet d’encourager la spéculation et l’exploration minière”. La décroissance de l’extraction ne doit pas attendre la déplétion physique des matières : elle demeure une décision politique, un rapport de force. La perspective d’un meilleur recyclage est également compliquée, notamment du fait de la dispersion des minerais dans les produits. Pour l’instant, elle peut certes être améliorée, mais les progrès sont difficiles du fait de la dégradation des matériaux, des pertes fonctionnelles et surtout de la toxicité du recyclage. Le recyclage reviendrait à construire des mines urbaines tout aussi problématiques que les mines lointaines quant à leurs besoins en eau, en énergie et à leur production de polluants. 

Pour Izoard, la décroissance minérale est notre seule perspective. Mais elle n’est pas acquise. “Pour quiconque réfléchit à l’écologie, il est gratifiant de pouvoir proposer des remèdes, de se dire qu’on ne se contente pas d’agir en négatif en dénonçant des phénomènes destructeurs, mais qu’on est capable d’agir de façon positive en énonçant des solutions. Le problème est que dans ce domaine, les choses sont biaisées par le fonctionnement de la société”. Dans les années 70, les mouvements écologistes ont dénoncé la société fossile et nucléaire et ont défendu des techniques alternatives comme l’éolien ou le solaire. Ils combattaient la surconsommation d’énergie, mais ce n’est pas elle que nos sociétés ont retenues. Le capitalisme a adopté “les alternatives techniques en ignorant le problème politique de fond qui remettait en question la croissance industrielle”. Les éoliennes et centrales solaires à petites échelles sont devenues des projets industriels. La sobriété et la décroissance ont été oubliées. “Avant de se demander comment obtenir des métaux de façon moins destructrice, il faut se donner les moyens d’en produire et d’en consommer moins”. C’est bien notre société qu’il faut changer. Et nous n’avons pas vraiment fait de pas dans la direction de la sobriété, comme le remarquait l’historien Jean-Baptiste Fressoz, qui constate également, dans Sans transition qui paraît au même moment, que le discours sur la transition dépolitise la question climatique

Pour Izoard, la mine responsable est une “chimère bureaucratique”. Les règlementations et les remèdes technologiques ne rendront pas viables, responsables ou éthiques, les mines industrielles. “Les problèmes qu’elles posent ne sont pas des anomalies, mais le fruit d’un système”. Il n’est pas possible d’exploiter des gisements avec si peu de matières sans créer des problèmes insurmontables. En 2017, le Salvador a interdit l’exploitation de mines métalliques afin de préserver l’eau, dans un pays où 90% des sources sont polluées. “La meilleure stratégie pour s’opposer à la mine industrielle semble consister à obtenir des décisions démocratiques”, comme le montrent toutes les luttes du continent américain, où plusieurs pays, suite à référendums ont fait fermer des mines. Il nous faut augmenter le coût financier, moral et politique de l’extraction, plaide Izoard. La mine industrielle a une faiblesse : elle est très coûteuse en infrastructure et une fois construite, son exploitation doit être garantie et ne plus être contestée. Mining Watch Canada et le London Mining Network travaillent eux à rendre visible la prédation en allant aux AG des extracteurs pour y porter la parole des communautés locales qui subissent les effets de l’activité minière. 

Nous avons besoin d’un sevrage métallique et énergétique. Nous avons sur-minéralisé notre quotidien, à l’image de notre emblématique smartphone qui concentre plus de 50 métaux en son cœur, disséminés dans plus de 80 composants différents. Les tentatives de Fairphone de pousser le recyclage et augmenter la durée de vie de ses appareils montrent surtout combien ce rêve est impossible. On ne peut pas produire de téléphone hors de l’écosystème industriel. “Dès qu’on prend au sérieux la question des métaux, la croissance effrénée du monde connecté devient un problème central”. Et la journaliste d’inviter à produire des bilans métaux comme nous produisons des bilans carbones, afin de mieux souligner la surconsommation de métaux, trop absente du débat public, où l’on parle bien plus de reconquête industrielle et minière que de sobriété… et en explorant plus avant la distinction à produire entre émissions de luxe et émission de subsistance, comme y invite Andreas Malm dans Comment saboter un pipeline, ou encore en démultipliant les conventions citoyennes pour le climat et la décroissance…  “Tant que la décroissance n’arrivera pas à s’imposer comme mot d’ordre, urgent et impératif, le capitalisme industriel continuera d’interpréter les revendications des mouvements sociaux comme des défis techniques”. “On ne peut pas se satisfaire d’améliorer l’efficacité énergétique du stockage de données tant que le trafic internet augmente de manière exponentielle. On ne peut pas continuer de déployer en masse des satellites en se disant qu’une partie d’entre eux permettront de mieux comprendre la déforestation…” Nous devons sortir des cages dorées qui nous rendent aveugles aux finalités. “La technique doit sortir de deux siècles d’envoûtement extractiviste”

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Le livre de Célia Izoard est éprouvant, mais il est aussi mobilisateur. C’est aussi un manuel pour armer les luttes contre l’extractivisme à venir. Les mines ne sauveront pas la planète. Notre difficulté consiste à nous opposer à cet extractivisme. Dans les mines modernes, l’automatisation a fait disparaître le rapport de force social qui existait, comme on le trouve dans Germinal. Ce ne sont plus les populations employées qui peuvent s’opposer au minage, mais celles qui sont sacrifiées par les impacts de la mine. Ce déplacement de la lutte sociale à la lutte environnementale, des luttes locales aux luttes lointaines, explique certainement nos difficultés à réduire leur déploiement, car elle nécessite une mobilisation plus large. Nous devrions être concernés par ce qu’il se passe à Bou-Azzer au Maroc, à Butte dans le Montana, à Rio Tinto en Andalousie… Ce n’est pas le cas. 

La ruée minière au XXIe siècle regarde le monde tel qu’il est. Et il n’est pas beau. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Célia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, enquête sur les métaux à l’ère de la transition, Seuil, “Ecocène”, 2024, 342 p, 23 euros.

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Internet, outil de déstabilisation massive

La guerre de l’information est un livre profondément anxiogène qui peut vous rendre assez paranoïaque. Sa force est pourtant de nous rappeler que la désinformation n’est pas un jeu anodin qui abuserait de la crédulité de certains esprits faibles virant complotistes. La désinformation n’est pas que la conséquence d’algorithmes peu responsables ou d’un marketing peu scrupuleux. L’historien David Colon nous rappelle que la désinformation et la manipulation de l’information sont la continuation de la guerre par d’autres moyens. On l’a vu très récemment quand des étoiles de David ont été taguées sur des murs dans les rues de Paris. Quelques images sur Twitter ont donné lieu à un déferlement de commentaires… même après qu’on ait appris que ces images avaient clairement été postées par des agents russes dans un but de déstabilisation politique qui semble avoir parfaitement fonctionné. 

Couverture du livre de David Colon, La guerre de l’information.

Colon rappelle que des entités mal intentionnées s’immiscent dans les algorithmes défaillants, dans le commentariat permanent. La fin de la guerre froide et les promesses d’un accès universel à l’information via le numérique nous ont fait croire que les conflits seraient derrière nous et que l’information deviendrait le bien commun de tous. Il n’en est rien. “L’information qui a toujours été une source de pouvoir est devenue un pouvoir en soi”, explique Colon. Elle s’est militarisée sans qu’on le voit. Elle est devenue un moyen d’ingérence, de déstabilisation, une arme permettant de se substituer à d’autres conflits. “A l’équilibre de la guerre froide a succédé le déséquilibre de la guerre de l’information”. De l’élection de Trump au Brexit, on se rend compte que la désinformation est une arme qui fonctionne. Et elle fonctionne d’autant plus que les changements qu’ont introduit les réseaux sociaux et qu’ont connu les médias de masse rendent ces manœuvres de déstabilisation encore plus faciles, accessibles à des acteurs sans grands moyens. Le livre de Colon, comme il l’explique lui-même raconte l’histoire de “cette guerre à laquelle nous n’étions pas préparés, qui s’est déroulée pour l’essentiel sans que nous en soyons conscients, et qui constitue pour nos démocraties une menace mortelle”

Colon revient en détail sur nombre de tentatives de désinformation qui ont plus ou moins marché, à l’image des tentatives de déstabilisation de l’élection présidentielle de 2017 aux Gilets jaunes, en passant par la contestation de la présence militaire française en Afrique. Ici, comme ailleurs, à chaque fois, derrière ce qui pourrait sembler tenir de simples luttes politiques, on retrouve des agents de la déstabilisation, des individus, des mouvances qui oeuvrent à l’ingérence pilotée non pas seulement par des opposants politiques, mais manoeuvrés par des puissances étrangères, comme la Russie. Nous avons pris en compte tardivement ces effets et ces menaces et savons encore bien mal y répondre… Et ce d’autant que tout le monde désormais, entreprises comme partis politiques, arme ses bots, ses trolls et hordes de militants ou de soutiens pour partout semer le doute. L’information est devenue un champ de mine, où transmettre vous rend complice et répondre suspect. Certes, nous commençons à prendre la mesure du problème, à l’image de la création depuis juillet 2021 d’une agence dédiée à la vigilance et à la protection contre les ingérences numériques (Viginum) dotée d’outils d’analyse des menaces, mais qui n’a pas pour mission d’informer le grand public ni de contrer les manoeuvres de déstabilisation continues.

Colon revient également longuement sur Cambridge Analytica, c’est-à-dire, comme il le résume très bien, la possibilité de transformer Facebook (et les réseaux sociaux) en armes, via notamment le microciblage qui permet d’adresser des messages spécifiques à des segments de population sur la base des caractéristiques psychologiques déduites de leurs profils. Cela explique qu’on puisse rester très préservés des théories du complot qui pullulent sur les réseaux parce que notre profil n’offre pas de prises pour qu’elles s’y engouffrent, contrairement à d’autres. L’enjeu consiste notamment à cibler certains types de profils, socialement aversifs, psychologiquement fragiles (machiavélique, narcissiques, insensibles, impulsifs, agressifs…) ou des gens avec des centres d’intérêts prédictifs de comportements déviants (le fait d’aimer les armes à feu, la drogue ou les soucoupes volantes… par exemple). Encourager la colère permet de diminuer le besoin d’explications rationnelles et rend les gens plus facilement manipulables. Ces profils sont exploités au service “de la fracturation des sociétés occidentales et de l’affaiblissement de la frontière entre le vrai et le faux”. Les théories du complot explosent alors, se diffusant par capillarité, exploitant les failles du ciblage et de la viralité des réseaux sociaux, à l’image des théories complètement barrées de QAnon certainement encouragées par l’activisme russe. L’exposition aux innombrables complots de Q a tendance à produire une radicalisation extrême en un temps particulièrement court, pour ceux qui s’y engouffrent, jusqu’à avoir réussi à contaminer nombre de Républicains américains. “L’extrêmisme de QAnon n’est pas tant idéologique que psychologique”, soutient très justement David Colon. Les opérations de désinformation les plus réussies sont celles qui s’entretiennent elles-mêmes, disait un dirigeant du KGB de la grande époque. A l’heure du numérique, les théories du complot sont d’abord des psychovirus très efficaces. 

La guerre de l’information est à la fois une doctrine mise en place par des officines de conseil en communication privées, comme par des Etats totalitaires, notamment la Russie et la Chine. Mais elle n’est pas forcément bien plus vertueuse que les programmes de renseignements de la NSA américaine, comme nous l’a montré Snowden. A la différence de l’Occident, le régime chinois rend les médias sociaux chinois responsables des contenus “subversifs”, pour que la coercition soit mieux appliquée dans une surveillance distribuée et très encadrée. A l’extérieur, elle utilise les mêmes techniques que la Russie pour répandre désinformation et déstabilisation. Et cette guerre de l’information se prolonge d’une confrontation technologique. David Colon termine son livre sur l’addictif et subversif TikTok… ce nouvel opium que la Chine exporte – sans l’utiliser dans les mêmes conditions chez elle. Une application ou la viralité et la désinformation fonctionnent particulièrement bien et de concert, comme toujours. Quant aux assurances de TikTok à combattre la désinformation, elles ressemblent beaucoup à celles des médias sociaux américains : pour les uns comme pour les autres, la désinformation est leur modèle économique !

La psychologie et la cognition sont désormais des champs de bataille : “le cerveau humain constitue le champ de bataille de la guerre du futur”. Pour Colon, c’est guerre de l’information ressemble à une guerre entre régimes autoritaires et régimes démocratiques. Le numérique fait “disparaître les frontières qui, jusque-là, permettaient de distinguer l’état de guerre de l’état de paix, le vrai du faux, le civil du militaire, le politique de l’économique”. Dans les années 90, les démocraties pensaient venir à bout des régimes autoritaires en recourant à la diffusion libre de l’information via le numérique. La perspective s’est inversée : ce sont les régimes autoritaires qui cherchent à faire s’effondrer les démocraties par l’arme informationnelle, analyse très pertinemment David Colon. “Ils ont retourné les forces et les outils de la démocratie contre la démocratie elle-même”. Et les démocraties sont fragiles, parce que par nature, elles sont ouvertes à la contradiction, rappelle l’historien. 

Pour Colon, nous ne répondons pas à la hauteur de l’agression et de la menace, explique-t-il en en appelant à un “état d’urgence informationnel”. Il invite les démocraties à riposter. A créer des structures dédiées pour rapporter, analyser et rendre public les ingérences à l’œuvre. A améliorer la coopération entre démocraties. A mieux informer dès que des attaques sont repérées, à l’image des contre-campagnes imaginées par Audrey Tang à Taïwan. Colon souhaite également qu’on envisage l’interdiction et la non-prolifération des armes informationnelles. L’Europe s’est dotée d’une commission spéciale sur l’ingérence étrangère et Colon milite pour la création d’un registre des actions d’influences comparable au registre des actions étrangères américain qui permet de connaître le montant des dépenses étrangères aux Etats-Unis, notamment en relations publiques et achats publicitaires… afin de mieux encadrer le lobbying. Il invite à créer un “Observatoire de défense informationnel”, doté d’un tableau de bord sur le modèle d’Hamilton 2.0, le projet de l’Alliance for Securing Democracy. Colon invite également à mieux responsabiliser les acteurs du numérique par exemple en renforçant leurs responsabilités d’éditeurs, à les obliger à communiquer sur les opérations d’influences qu’elles détectent, à indiquer et à tenir registre des publicités qu’elles diffusent, à sanctionner pénalement ceux qui diffusent de la désinformation et à introduire la notion d’ingérence informationnelle. Mais surtout, il invite à brider la viralité notamment parce qu’elle émane d’abord et avant tout, très souvent  de très peu de comptes sur les réseaux sociaux. Les démocraties doivent aussi sortir du piège de la réglementation des contenus qui risque de les mettre au même niveau que les régimes autoritaires, explique l’historien. Comme le défend Ethan Zuckerman, Colon estime que les médias de services publics sont les meilleurs remparts contre les ingérences et que nous devrions adopter des mesures pour limiter la concentration des médias privés. Il défend d’ailleurs la création de médias sociaux de services publics pour échapper aux logiques publicitaires qui les rendent si fragiles. Il rappelle que si le mensonge est omniprésent, l’information de qualité, elle, a tendance à se refermer derrière un mur payant : une logique dont il va falloir trouver les moyens de sortir !

Le problème de cette guerre informationnelle, c’est qu’on ne sait pas par quel bout la prendre. David Colon tente certes de dessiner quelques pistes de solutions. Toutes ne sont pas convaincantes. Les démocraties notamment, ont tendance à user des mêmes armes informationnelles que les dictatures. La communication des uns semble puiser dans les mêmes techniques que les déstabilisations des autres – c’est peut-être d’ailleurs la seule faiblesse du livre, qui charge l’ingérence étrangère sans montrer que ces techniques font aussi leurs armes dans la communication politique. En pointant le danger de l’ingérence étrangère, Colon semble minimiser l’intrication politique et idéologique des thèmes que ces ingérences activent. 

Les bots de l’ingérence trouvent et activent des terreaux fertiles. Le problème reste tout de même le ciblage publicitaire qui permet par exemple de trouver des individus soucieux de l’inflation pour leur adresser des messages qui expliquent que celle-ci est liée à la guerre en Ukraine et que donc le soutien à cette guerre la renforce. L’autre souci restant l’emballement, la capacité d’accélérer la viralité des réseaux sociaux comme de la société du commentariat.  

Le fait que l’information ne soit plus la priorité des réseaux sociaux n’est pas rassurant. D’abord, parce que cela n’élimine pas le ciblage psychologique qui n’a pas besoin d’information pour continuer ses effets. Ensuite, parce que les effets de ces ciblages risquent d’être plus compliqués à détecter demain qu’aujourd’hui, sans contre-pouvoirs informationnels. Dans cette confrontation entre les certitudes des uns et les certitudes des autres qui se déploient sans retenues, nous devrions chercher des modalités d’apaisement et donc de doutes pour combattre l’emballement partout où il se déploie. Ce n’est pas le chemin qui est pris. Et ce n’est définitivement pas une bonne nouvelle.  

Hubert Guillaud

A propos du livre de David Colon, La guerre de l’information : les Etats à la conquête de nos esprits, Taillandier, 2023, 480 pages, 23,9 euros.

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Turing déconstruit

La couverture du livre d’Elsa Boyer.

Dans un court et très savoureux essai, Elsa Boyer revisite l’histoire de l’informatique en déconstruisant sa figure tutélaire, Alan Turing, sous l’angle des apports des théories de genre. Et c’est stimulant, parce qu’elle produit ce déplacement de sens pour interroger la logique et les représentations qui plombent l’informatique. Pour Boyer, la tech est traversée par des questions de sexualité, de genre et de contrôle des corps et des individus. Nos technologies sont « genrées et politiques ». Dès l’origine, dès les travaux autour des premiers ordinateurs, la division genrée du travail s’impose pour déqualifier le travail des femmes, à l’image des travailleuses de Bletchley Park, à qui l’on confie les tâches monotones, répétitives, mais indispensables au fonctionnement des machines. Pour Boyer, l’ordinateur « s’est constitué comme une machine genrée, et une machine à genrer le travail ». Derrière les machines appelées à voler notre travail, derrière ces esclaves que le progrès met à notre disposition, il faut lire notre perte de maîtrise, le fait que nous ne soyons plus capables de voir et d’avoir accès à l’ensemble du travail à réaliser, comme à l’heure de l’IA nulle ne peut saisir ce qu’enferme la boite noire du calcul. Derrière notre remplacement par les machines, il nous faut lire notre féminisation, c’est-à-dire, comme disait Donna Haraway dans le manifeste Cyborg, le fait de nous rendre extrêmement vulnérables. Nous devenons bien plus l’assistant des machines qu’elles ne nous assistent.

Dans le grand récit viriliste de l’innovation, Turing jette une part d’ombre. Son homosexualité, sa dégradation, le traitement hormonal auquel il est condamné, nous rappellent la force du contrôle que les machines vont perpétuer, alors que pour Turing, semble-t-il, elles étaient imaginées pour nous en libérer, à l’image du jeu de l’imitation qu’il propose dans son article, « les ordinateurs et l’intelligence », où un homme doit tromper un examinateur en se faisant passer pour une femme, tout comme la machine doit tromper l’homme en se faisant passer pour un être humain.

Boyer nous rappelle également que ce jeu a pour but de produire de « l’indécidabilité » : le but des machines est de nous confondre, de nous faire hésiter. Une machine infaillible ne peut pas être intelligente, écrivait Turing.

Chez Elsa Boyer, Turing est cette figure ambivalente qui tente de sortir de la norme, qui la subit et qu’il participe à produire. Il est aussi le père d’une nouvelle blessure narcissique de l’humanité, après celles infligées par Copernic, Darwin et Freud, celle de la capture voire du dépassement de notre intelligence par sa simulation. Celle d’une confrontation à d’autres intelligences, à d’autres altérités… comme nous y invitait James Bridle. Nous en sommes assez loin avec l’IA d’aujourd’hui. A croire que les promesses de la technologie n’ont été que des rêves, qui ont surtout réalisé l’inverse de ce pour quoi on souhaitait les programmer.

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Elsa Boyer, Turing, éditions les pérégrines, 2023, 128 pages, 15 euros.

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Renverser nos intelligences

Avec Ways of Being, Beyond Human Intelligence (Allen Lane, 2022, non traduit), James Bridle (@JamesBridle) signe un essai brillant et décalé. Il est assurément le livre d’un artiste à l’écoute du monde et de ses transformations. J’avais dit beaucoup de bien de son précédent livre, Un nouvel âge des ténèbres (Allia, 2022), lors de sa parution en anglais. J’ai toujours trouvé Bridle inspirant : que ce soit quand il nous invitait à écrire avec les machines pour composer avec elles une nouvelle esthétique, comme quand il nous alertait sur les perturbations en chaînes que produit le modèle économique de Youtube. Il sait comme nul autre mettre nos modernités en abîmes, à l’image de son fameux piège pour voiture autonome. Ce n’est pas seulement un artiste inspiré, c’est également un essayiste différent. Et cet essai, tout comme son précédent en fait une éclatante démonstration.  

Couverture du livre de James Bridle.

Ways of Being s’intéresse à un sujet très mal traité : l’intelligence. Celle des hommes, comme celle de leurs machines sont aujourd’hui dévoyées. Elles ont été mises au service de l’extractivisme et de l’efficacité. Nous sommes coincés dans un déterminisme technologique mis au services du capitalisme, dont l’IA n’est que la version la plus moderne, la plus libérale, exacerbant sa propre quête de profits. Comme le disait l’écrivain de SF, Charles Stross : “nous vivons dans un état global qui a été structuré pour le bénéfice d’entités non-humaines avec des objectifs non-humains”. Avec une IA dont le développement appartient tout entière aux entreprises, les machines n’ont plus d’autres buts que d’extraire du profit. 

Pour changer nos relations au monde, nous devons changer la façon dont nous définissons l’intelligence, estime James Bridle. Pour cela, nous devons élargir la nôtre, nous intéresser à d’autres formes d’intelligences : à des intelligences non-humaines. Pour apprendre à vivre avec le monde, plutôt que de le dominer, nous devons apprendre à vivre avec les intelligences qui le composent et construire ce qu’il appelle une “écologie de technologie”

L’écologie, rappelle-t-il, est l’étude des interrelations. Elle nous invite non pas à nous intéresser aux choses, mais à leurs relations. La technologie, elle, consiste à produire des choses qui ont bien souvent été aveugles à leur environnement, à leur contexte, à leurs conséquences. Pour Ursula Le Guin, la technologie est “l’interface humaine active avec le monde matériel” (comme elle le dit dans Danser au bord du monde). Dans notre monde moderne, elle est surtout le produit de notre exploitation de l’environnement. Cette technologie là n’est pas celle qui intéresse Bridle. Pour lui, nous avons besoin d’une écologie de la technologie, c’est-à-dire une technologie qui soit concernée par l’interrelation au monde, c’est-à-dire une technologie qui incorpore l’écologie dans ce qu’elle active. 

Pour y parvenir, nous devons changer notre manière même de comprendre ce qu’est l’intelligence. Nous devons arrêter de croire que l’intelligence de l’homme est unique. L’intelligence est un processus actif plus qu’une capacité, défend-il. Elle est multiple plutôt qu’unique. Pour mieux intégrer l’écologie à la technologie, nous devons nous défaire de notre intelligence, ou plutôt reconnaître qu’elle n’est pas unique, pas la seule. Nous avons besoin de mettre fin à notre volonté de nous séparer de la nature et pour cela nous devons plus que jamais comprendre que nous habitons un monde plus qu’humain. La vie résulte d’une interdépendance éminemment complexe. Pour la redécouvrir, pour repenser notre relation au monde, il nous faut changer notre manière de voir l’intelligence et la place de l’homme, tout comme changer notre rapport à la technologie que notre anthropocentrisme a créé. 

Elargir l’intelligence

Une voiture autonome est un organisme qui crée son propre umwelt, son propre environnement sensoriel. Pour Bridle, la relation entre les hommes et l’intelligence artificielle devrait relever d’une collaboration créative. Au lieu de cela, nous sommes coincés dans une forme dominante d’IA, profondément extractiviste, une intelligence artificielle d’entreprise (Kate Crawford ne disait pas autre chose). Pour Bridle, si on prend au sérieux le terme d’intelligence dans l’IA, cela devrait nous pousser à réfléchir à ce qu’elle signifie. La plus claire définition de l’intelligence selon lui, c’est “ce que les humains font”. Or, on devrait l’entendre d’une manière plus extensive, multiple et relationnelle, capable de prendre bien des formes différentes, plutôt que de toujours la juger selon nos propres standards. Pour Bridle, c’est là l’erreur de Turing, pour qui l’intelligence d’une machine a surtout consisté à être capable de nous tromper, à se faire passer pour humaine. Le problème, c’est que nous refusons d’accorder de l’intelligence à quoi que ce soit d’autre qu’humain. Bien des animaux pourtant ont montré qu’ils étaient capables de reconnaître des problèmes, de faire des plans pour les résoudre comme de manipuler des outils pour y arriver. Le test du miroir, le fait de se reconnaître dans un miroir, a longtemps été considéré comme un test d’intelligence, mais l’enfant humain ne le réussit pas avant 18 mois. Seules certaines espèces de singes le passent sans encombre, mais bien d’autres animaux y parviennent dans certaines conditions, pour autant que le test s’adapte à leur environnement et à la façon dont ils le vivent. On oublie trop souvent que le corps et ses spécificités ont des implications sur l’esprit. Voir une tâche sur son visage dans un miroir tient plus d’une compétence sociale que cognitive. Les visages n’ont pas la même importance pour toutes les espèces. Le test du miroir dit bien plus de l’obsession humaine pour le social que d’être un outil de mesure de l’intelligence. Les gorilles par exemple échouent beaucoup au test du miroir, du fait de leur aversion pour le contact visuel, considéré comme une menace… A l’inverse, des schizophrènes peinent à se reconnaître dans un miroir, cela ne signifie pas pourtant qu’ils ne soient pas humains ou intelligents. Pour Bridle, nous devons arrêter de considérer l’intelligence comme quelque chose définie par l’expérience humaine. Les intelligences non-humaines peuvent être très différentes de la nôtre, mais particulièrement retorses. Bridle documente longuement différentes sortes d’intelligences animales, allant des éléphants aux pieuvres, montrant leur diversité : comportementale, neurologique, physiologique, sociales… 

Les intelligences sont actives, génératives, et montrent que bien des espèces accordent leurs actes à leurs pensées et leurs pensées à leurs actes. “L’intelligence n’est pas quelque chose que nous devons tester, mais quelque chose que nous devons reconnaître dans les multiples formes qu’elle peut prendre”. Cela demande de nous changer nous-mêmes bien plus que d’altérer les conditions dans lesquelles on l’évalue. Pour Bridle, travailler avec une IA lui a permis de comprendre que, bien plus que d’être un outil pour exploiter la planète, elle était un moyen pour s’ouvrir à d’autres pensées, à d’autres modalités de pensées. Pour Bridle, nous devons être plus attentifs à l’écosystème dans lequel nous élevons nos IA. Pour l’instant, cet écosystème est celui de l’extraction et de la domination. “Si nous voulons qu’elle évolue différemment, nous avons besoin d’adresser différemment et d’altérer son écologie”. Le web nous a donné un outil pour comprendre le fonctionnement des réseaux. L’IA superforme nos capacités humaines par endroits. Cela devrait nous aider à ouvrir nos regards. 

Il n’y a pas que les animaux qui expriment des formes d’intelligence alternatives à la nôtre. Les plantes également, explique-t-il en enquêtant longuement sur les champignons, les arbres et les plantes, et notamment la mycorhize, cette symbiose entre plante et champignon, arbres-mères de l’écologue Suzanne Simard ou encore sur la capacité des plantes à mémoriser, et donc à apprendre et changer leur comportement face aux agressions. En fait, le terme d’intelligence est insuffisant pour décrire la diversité des modes de compréhension que les êtres vivants ont de leurs milieux, explique l’artiste-chercheur en nous invitant à franchir le fossé des différences, à nous intéresser à l’intelligence du monde avant qu’il ne s’éteigne, à un monde qui est bien plus coopératif que compétitif. Bridle s’intéresse également à notre histoire génétique, et à nos entrecroisements. Nous descendons bien moins d’un arbre, que d’entrecroisements. Nous tenons bien plus d’une symbiose que d’individus. Nous sommes ce que nous sommes à cause de tout le reste. Cette symbiose n’est pas une harmonie, mais surtout des relations et elles apportent surtout des bénéfices mutuels qu’elles ne sont antagonistes. 

Pour une autre informatique

Dans toutes ces perspectives, nos outils sont un problème, notamment parce qu’ils façonnent notre culture elle-même. Plutôt que d’utiliser la technologie pour contraindre le monde et renforcer notre perspective, nous devrions la déployer pour élargir notre vision du monde et étendre notre attention. Or, nous faisons et avons fait tout le contraire. 

Le bâton de Bambou de James Bridle.

Bridle prend l’exemple du temps. Nous l’avons harmonisé au XIXe sous le développement des technologies. Le train, la vapeur, la radio, le télégraphe ont nécessité une stricte coordination. Nous avons séparé le temps de la terre, du soleil et des saisons pour le subordonner à l’industrie afin de servir ses propres fins. Le temps aujourd’hui est imaginé et créé par nos machines qui nous poussent à le penser à leur propre vitesse. Pour Bridle, nous devons retrouver un temps qui nous aide à comprendre les changements en cours plutôt que de les accélérer. Il s’est ainsi intéressé à la vélocité du changement climatique, à quelle vitesse notre monde se transforme. Cette vélocité nous indique la vitesse à laquelle nous devrions bouger pour que les conditions dans lesquelles nous vivons restent les mêmes. Cette vitesse n’est pas la même partout. Elle est plus rapide dans les lieux humides ou les déserts. De nombreuses espèces ne pourront s’adapter au changement ni bouger suffisamment vite. La vitesse du changement climatique a été évaluée à 0,42 kilomètre par an, soit 115 centimètre par jour. C’est la taille d’un bambou peint en blanc que Bridle a posé dans son jardin (une photo est disponible dans cet article du Financial Times sur le livre de Bridle). C’est la distance que les plantes de son jardin devraient parcourir chaque jour pour pouvoir continuer à vivre dans les mêmes conditions. Fort heureusement, les plantes se déplacent : 10 à 15 km par décade ! A croire que les arbres s’adaptent au changement climatique plus vite que nous. Les plantes sont juste des animaux très lents, comme le dit le botaniste Jack Shultz. Notre mesure du temps ne nous permet pas de saisir, de penser à celle du monde. Pour cela, nous devons changer notre façon de voir. Non pas tant en distinguant les choses entre elles, comme nous l’apprend la science, mais en recherchant leurs connexions, comme nous l’apprend l’écologie. Nous avons besoin d’un macroscope plus que d’un microscope. “Nous choisissons trop souvent de regarder du mauvais côté, pas nécessairement dans la mauvaise direction, mais avec de mauvaises intentions.” Notre intention – la façon dont on choisit de regarder – informe de ce que l’on voit. 

L’internet est né de la paranoïa de la Guerre froide et de l’idéologie californienne, entre pouvoir militaire et entrepreneurial. Pas étonnant qu’ils aient produit une structure capitaliste de violence et de surveillance jusqu’au cœur même de ses fonctions et de son code. Mais nous pouvons encore le détourner, à l’image de l’utilisation de radars militaire pour l’ornithologie. Les technologies, parce qu’elles ont des capacités perceptives parfois bien supérieures à nous, peuvent nous aider à changer notre vision, à regarder le monde autrement, selon une plus grande échelle, une plus grande perspective. Bridle démultiplie les exemples de nos relations aux autres intelligences, en évoquant par exemple nos relations langagières avec d’autres espèces animales, comme notre langage est aujourd’hui contraint par celui des machines. Nous leur parlons comme nous avons toujours parlé à d’autres espèces, tentant de trouver les modalités d’une communication commune. Parler à d’autres, trouver les moyens de communiquer différents, reste un moyen d’apprendre à faire un monde plus qu’humain. Or, nos machines partagent le même langage basique, même si on les utilise souvent sans comprendre ce qu’elles font et trop souvent en acceptant sans critique le monde qu’elles nous proposent. Notre croyance dans la calculabilité est violente et destructrice, elle attribue des valeurs à ce qui peut être compté et donc décidé, oubliant tout ce que l’on ne sait pas compter. On ne produit pas de décision sur ce que l’on ne sait pas mesurer.  

Pour Bridle pourtant, l’indécidabilité n’est pas une barrière à la compréhension, mais doit être un signe, une alerte que nous touchons quelque chose. Nous pensons que tout est un problème de décision et nous traitons le monde comme quelque chose qui doit être calculé. “Nous pensons que les machines vont nous donner des réponses concrètes sur le monde, sur lequel nous allons pouvoir agir, tout en conférant à ces réponses une logique d’irréfutabilité et une impunité morale”. Au final, nous forçons le monde à se conformer à nos représentations. Les bases de données qui trient et y échouent, les marchés financiers qui se crashent et appauvrissent, les algorithmes qui surveillent et jugent… sont autant de machines de décision qui tentent de dominer le monde en en produisant des modèles pour créer des décisions basées sur ces modèles. 

Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi, rappelle-t-il. Le principe de la cybernétique consistait bien plus à s’adapter au monde qu’à l’anticiper et le contrôler, tout comme le cerveau n’est pas tant une machine à penser, mais une machine à agir. La cybernétique cherchait bien plus à être adaptative qu’à être pré-programmée. Nous avons produit des outils complexes qui accumulent d’incroyables quantités de connaissances sans nous permettre de résoudre le monde, au contraire. Dans nos tentatives d’assurer l’ordre et d’établir des vérités sur l’excessive complexité du monde, nos incertitudes se sont plus développées que nos certitudes, nous laissant plus paralysés, plus apeurés, plus en colère que jamais et plus démunis face à des systèmes opaques d’oppression et de contrôle. Nous devons retrouver la voie vers des machines qui nous permettent de négocier avec l’inconnu, qui se reconfigurent avec les changements sans nécessairement nous amener à comprendre la nature de ces changements, qui nous permettent de mieux nous adapter au monde plutôt que de mieux le comprendre, à l’image des propriétés de certains champignons capable de résoudre le problème du voyageur de commerce mieux que nos ordinateurs ou des formes robotiques douces, capables de s’adapter aux contraintes du monde, ou des formes d’informatiques liquides, comme ces maquettes géantes pour reproduire le Mississippi… explique Bridle depuis des exemples toujours variés et étranges. Pour lui, l’enjeu n’est pas que l’informatique rende le monde connaissable, mais qu’elle permette de mieux le partager plutôt que de mieux se l’approprier, de faire que les systèmes demeurent lisibles par tous plutôt que seulement par quelques-uns, à l’image du Moniac, un ordinateur hydraulique imaginé pour faire comprendre l’économie. “Tous les ordinateurs sont des simulateurs. Ils intègrent des modèles abstraits de certains aspects du monde que nous mettons en route – en oubliant immédiatement qu’ils sont des modèles. Nous les prenons pour le monde lui-même. On peut faire le même constat avec notre propre conscience, notre propre umwelt. Nous nous trompons sur nos perceptions immédiates comme si elles étaient le monde tel qu’il est – alors que notre attention consciente est un modèle sur le moment (…). Notre modèle interne du monde, notre conscience, façonne le monde de la même façon et de façon aussi puissante que le fait un ordinateur. Nous essayons de faire que le modèle ressemble au monde et que le monde ressemble au modèle (…). D’abord nous modélisons le monde puis nous tentons de remplacer le monde par le modèle. Nos esprits aussi, sont des machines de simulation qui deviennent des machines à décider (…). La bonne question à se poser alter est plutôt quelles sont les caractéristiques des modèles – et donc des machines – qui rendent le monde meilleur ?” En fait, éclaire-t-il très justement, nous produisons tout le temps des modèles que nous éprouvons jusqu’à leur limite, jusqu’à ce qu’un autre produise un autre modèle, plus éclairant… Comme si par nature, dans ces modèles, notre compréhension du monde était toujours imparfaite.

Leviers pour une écologie des technologies

Pour y parvenir, Bridle nous invite donc à construire nos machines autrement, selon d’autres principes et pour d’autres objectifs. Bridle plaide pour des machines non-binaires, décentralisées et sans-savoirs (unknowing). Non-binaires, c’est-à-dire qui ne puissent jamais être capables de couper le monde en deux catégories, qui ne produisent jamais de simplifications trop excessives pour mieux nous aider à penser la complexité. Décentralisées, c’est-à-dire qui ne puissent être centralisées, et donc être toujours scrutées et critiquées, comme l’open source, c’est-à-dire capables de changer la topographie même des relations de pouvoir. Enfin, sans-savoirs signifie reconnaître les limitations de ce que nous pouvons connaître et le traiter avec respect plutôt que de chercher à l’ignorer ou l’effacer, c’est-à-dire produire des machines capables de se réviser et de se réécrire depuis leurs propres erreurs ou capables de gérer des formes d’incertitudes, à l’image du Roachbot du designer Garnet Hertz, où un cafard contrôle un petit robot mobile (entraîné à le faire, mais pas dominé pour le faire). 

Pour Bridle, ces nouvelles machineries auxquelles il aspire visent à démanteler les formes extractivistes et de domination de nos machinations actuelles : de créer des machines qui ne visent pas à prendre le dessus sur d’autres, de favoriser des formes coopératives, de libération et d’empuissantement mutuelles. Mettre fin à nos tentatives à dominer le monde, comme nous l’avons fait avec nos machines, en brisant le monde en composants que nous avons rassemblés dans des machines pour assouvir cette domination. En nous demandant comment tout fonctionne, nous tentons de subordonner ce tout à nos seules fins et nous avons utilisé la connaissance pour oppresser et supprimer l’agentivité des autres, de tous les autres… sans voir qu’à terme, c’est notre propre autonomie que nous rendons impossible. 

James Bridle mobilise encore d’autres leviers pour cette nouvelle écologie des technologies : l’aléatoire, la solidarité et l’interconnexion. 

Il y a une chose que nos machines savent très mal faire, c’est de produire de l’aléatoire. C’est pourtant ce que nous savons très bien faire, à l’image du klérotèrion, cette machine à tirage au sort de la démocratie athénienne, qui nous rappelle que l’aléatoire, le tirage au sort, sont à la racine même de l’égalité radicale. Incapables de produire de l’aléatoire, nos machines sont donc incapables d’être de réels agents d’égalité. Pour nos ordinateurs, l’aléatoire est généré par des programmes qui le simulent. Bridle rappelle longuement l’histoire de ces simulations. En fait, les ordinateurs ne sont pas capables de produire de l’aléatoire sans aide extérieure. Pour y parvenir, on les connecte à diverses sources d’incertitudes, comme la mesure des fluctuations de l’atmosphère. Pour Bridle, l’importance de l’aléatoire a toujours été sous-évaluée. Darwin lui-même a surévalué le rôle de la sélection naturelle alors que sans production de modifications aléatoires des gènes, cette sélection n’aurait pas lieu. Dans la nature, les mutations sont la règle plus que l’exception. L’essentiel de nos outils technologiques visent pourtant à réduire voire à nier l’aléatoire. Ils cherchent bien plus à réduire le hasard qu’à l’étendre. Nos outils, du GPS aux systèmes de prévision météo visent avant tout à limiter le hasard et l’incertitude. Pour Bridle, l’aléatoire et le hasard sont de bons leviers pour réintégrer l’incalculable, tout comme le tirage au sort en politique permet d’élargir les points de vues et les expériences pour produire de meilleures réponses à la complexité. 

L’aléatoire n’est pas la seule piste que nous devrions utiliser. La solidarité est également un levier. D’abord parce qu’elle est une activité politique première : à l’image de l’entraide qu’évoquait Kropotkine, elle est un lien entre la coopération et la réciprocité. La solidarité et la sociabilité sont parmi les plus forts moteurs de nos actions et nous montrent que nous partageons un monde commun. La cohésion sociale montre combien elle est critique pour assurer la survie collective. En ce sens, elle est une forme de politique en pratique que pratiquent même les animaux (là, Bridle explique et pointe vers des études passionnantes sur comment les abeilles, les pigeons ou les bisons prennent des décisions en commun !). La solidarité avec le vivant, sa défense et la reconnaissance de ses droits, sont autant de moyens de renforcer nos liens avec le monde, de l’inclure plus que de le dominer. Même chose pour les machines. “La bonne action ne dépend pas tant de la pré-existence de la bonne connaissance – une carte des rues ou une hiérarchies des vertues ) que de prévenance et d’attention”, explique-t-il en parlant des voitures autonomes. C’est le même problème qu’on trouve dans le dilemme du Trolley, rappelle-t-il. En nous focalisant sur le résultat, le problème ignore les décisions qui y mènent, c’est-à-dire la culture qui nous y conduit. Il nous rappelle que nous ne pouvons pas contrôler toutes les conséquences, mais qu’on peut travailler à changer notre culture. Pour le dire autrement : les processus technologiques comme l’intelligence artificielle ne construiront pas un monde meilleur par eux-mêmes. Ce à quoi ils doivent nous aider, c’est à mettre à nu le fonctionnement moral d’un monde plus qu’humain auquel nous aspirons. L’attention sur les dilemmes éthiques cache toujours des problèmes plus larges : plus politiques que ce à quoi ils sont réduits. Mettre la solidarité au cœur de notre relation avec la technologie permet là encore de modifier nos attitudes, et notamment de combattre l’opacité et la centralisation qui sont au centre de leurs développements actuels. C’est la raison d’être d’une écologie des technologies. Pour y parvenir, nous devons élargir notre regard, nous invite à nouveau Bridle, comme si c’était là le mantra principal de l’artiste. Il termine son livre en nous racontant comment s’est développé un internet des animaux, qui n’est pas un internet pour les animaux, mais comment les technologies ont été adaptées pour élargir notre compréhension des animaux. Il évoque l’histoire de la surveillance radio des animaux sauvages, comme les loups, qui ont changé notre compréhension de ce que nous pensions être leur territoire et de leurs interconnexions avec d’autres communautés de leurs semblables. Des découvertes qui ont changé notre approche de la préservation animale, à l’image du programme Y2Y d’extension du parc de Yellowstone, né d’une coopération entre loups, chercheurs et satellites. L’attention à la vie plus qu’humaine exige que nous pensions au-delà de nos sens et sensibilités, pour tenter d’imaginer l’umwelt des autres êtres vivants. Pour cela, nous devons travailler de concert. L’internet plus qu’humain doit nous mener à co-créer le futur au-delà de nous-mêmes. Nous devons écouter le monde plutôt que le disséquer. Nous ne saurons pas tout pour autant. Les animaux et le monde que nous devons mieux écouter ont également un droit à être laissé tranquille, comme nous nous attribuons à nous même le droit à l’oubli. Pour Bridle, l’ennemi n’est pas la technologie, mais les inégalités et la centralisation de pouvoir et de connaissance qu’elle produit. “Il y a d’autres moyens pour faire de la technologie, comme il y a d’autres moyens pour faire de l’intelligence et de la politique. La technologie, après tout, est seulement ce que nous pouvons apprendre à faire”. 

On pourrait presque conclure ici, l’étonnant livre de James Bridle. Pourtant, dans sa conclusion, Bridle nous retourne à nouveau le cerveau en évoquant les fermes à métal. Les fermes à métal consistent à cultiver certaines variétés de plantes (les plantes hyperaccumulatrices) capables de pousser dans des sols riches en métaux, pollués, qui utilisent ces métaux pour pousser et le stockent dans leurs feuilles ou leurs racines. Non seulement elles nettoient les sols, mais ce métal peut également être récolté, avec une concentration qui est parfois plus riche que la concentration de métaux qu’on trouve dans la terre elle-même. On parle désormais d’Agromining ! Bien sûr, reconnait Bridle, cette production ne suffira jamais à combler nos besoins : elle est peu efficace et très lente. Mais pour Bridle, il y a là un exemple de plus à porter à sa thèse. La géo-ingénierie traditionnelle qui consiste à démultiplier un comportement prédateur devrait pouvoir imaginer sa propre refondation. Notre futur commun nécessite bien moins de superpuissance industrielle et bien plus de coopération avec le monde tel qu’il existe… Encore faut-il que nous nous y intéressions avant qu’il ne disparaisse. C’est ce à quoi nous invite le regard décalé de Bridle. 

Si le livre de Bridle prend parfois des accents de gourou, son livre agite des rencontres improbables, nous invite à dépasser nos idées et nos expériences… A certains, le livre de Bridle paraîtra anecdotique, déconnecté des réalités. Et il l’est en partie. Comment croire une seconde que l’avenir de l’informatique doit suivre l’exemple de robots-cafards, doit s’ouvrir à l’incertain ? Mais de l’autre, la voix qu’il fait entendre et la voie qu’il trace nous rappellent un problème de fond : le déploiement d’un modèle informatique unique est une impasse profonde. Prenons au moins l’appel de Bridle pour ce qu’il est ! Celui d’appeler à une plus grande diversité de l’informatique comme un projet nécessaire, essentiel… qui mériterait plus d’intérêt en tout cas qu’un simple déni. Aux autres, plongez dans l’étonnement, vous ne le regretterez pas !

Hubert Guillaud

A propos du livre de James Bridle, Ways of Being, Beyond Human Intelligence (Allen Lane, 2022, non traduit). 

MAJ d’octobre 2023 : Le livre de James Bridle a depuis été traduit sous le titre, Toutes les intelligences du monde : animaux, plantes, machines, Le Seuil, “La couleur des idées”, 2023, 464 pages, 25 euros.

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Technofantasme et technopanique sont les deux faces d’une vision d’un monde vide de sens

Vous voulez un vrai conseil ? Ne perdez pas votre temps avec le livre de Mustafa Suleyman, La déferlante ; Intelligence artificielle, pouvoir : le dilemme majeur du XXIe siècle (Fayard, 2023, 384 pages) !

Couverture de la Déferlante.

Comme Irénée a fait le job du résumé, je peux me permettre d’être plus critique. La déferlante de Mustafa Suleyman est d’un vide abyssal. On aurait pu croire que le livre du fondateur de DeepMind et de Partnership on AI serait une réflexion documentée et mesurée sur l’IA, ses enjeux, sa technique. Il n’en est rien. Le livre est un long, confus et insipide discours sur l’arrivée inéluctable de la convergence technologique, d’un monde exponentiel, proche des pires délires de Yuval Harari, de Azeem Azhar ou de Kai Fu-Lee. Non seulement on n’apprend rien mais le propos du livre est ennuyeusement répétitif puisque chaque section de chaque chapitre ânonne la même chose : à savoir que les technologies émergentes sont extrêmement dangereuses et que l’humanité ne peut pas s’en passer. Enfermé dans cette confusion et cette ambivalence, Suleyman nous explique, en soufflant le chaud et le froid en permanence, que nous n’avons pas d’autres choix que de prendre la route d’un progrès dangereux, pas d’autres choix que de surfer sur la vague d’une déferlante technologique “inéluctable”. Cette déferlante technologique ne recouvre d’ailleurs pas seulement l’IA, mais convoque toutes les technologies émergentes et convergentes (biologie de synthèse, informatique quantique, robotique…).  

A mon sens, le livre montre surtout la grande confusion qui règne dans les esprits de ce milieu des grands entrepreneurs, adeptes d’un technomessianisme qui n’a pas tant pour objet de changer le monde comme ils l’annoncent que d’accroître leurs profits et leurs pouvoirs, comme l’expliquait le sociologue Olivier Alexandre dans l’analyse qu’il faisait de ce milieu. Ici, le propos est particulièrement schizophrénique, puisque Suleyman ne cesse de décrire les conséquences des technologies à venir comme tragiques et délétères, tout en annonçant qu’il serait pire encore de s’en passer. Suleyman ne trouve aucune ligne de crête entre ces deux précipices qu’il alimente de leurs promesses et de ses inquiétudes. Pour lui, ces technologies sont trop puissantes et peuvent armer n’importe qui pour faire n’importe quoi – sans vraiment critiquer le fait qu’elles arment déjà des acteurs, notamment des entreprises trop puissantes. La puissance même de ces technologies, en concentrant leur pouvoir dans quelques mains, favorise l’autoritarisme. Elles font planer des menaces de bouleversement des conditions économiques, sociales, politiques… allant de la désinformation en passant par la fin du travail… tout en promettant d’améliorer nos vies (la santé principalement). Dans un sens, comme dans l’autre, les démonstrations peinent à convaincre. Chez Suleyman, la modification de cellules devient la modification de l’homme, un bras robotique qui fonctionne devient des bataillons de robots partout dans nos vies, cultiver des cellules de viande devient des assembleurs moléculaires capables de composer tout et n’importe quoi à la volée… La déferlante est une bouillie de technopromesses, pour lesquelles il n’y a ni limites planétaires, ni problème énergétique à terme, puisque celles-ci résoudront ceux-là. Quant aux technopaniques, le risque principal que dénonce Suleyman, est que ces technologies transfèrent du pouvoir à tous et donc à n’importe qui. Les menaces qu’il évoque sont celles d’attaques et de manipulations isolées, qu’elles soient le fait de drones robots, de chimie de synthèse ou d’IA… Le fait qu’elles transfèrent du pouvoir à certains, et notamment aux plus puissants, semble un danger bien moindre, avec lequel nous devrons composer. Les risques que portent cette déferlante technologique reposent donc sur le fait qu’elles soient capables de transférer du pouvoir à tous, sans limites, permettant de tout faire parce que polyvalents (c’est pour l’instant assez faux me semble-t-il, nous avons surtout des outils très spécialisés) et bien sûr autonomes (mais là encore, cette autonomie n’est jamais relativisée, alors que ces systèmes nécessitent beaucoup d’humains pour fonctionner et que leurs autonomies sont surtout limitées aux buts et valeurs avec lesquels ont les encode). 

A lire cette déferlante, on a pleinement l’impression d’être coincés dans une voie sans issue. La seule boussole de Suleyman sur l’avenir de l’IA est particulièrement pauvre puisqu’elle consiste à dire que son avènement vise à réaliser une nouvelle machine à profit ! L’avenir de l’IA autonome explique-t-il, consiste à créer une “intelligence artificielle capable” de gagner 1 million de dollars en lui en confiant 100 000 ! C’est très révélateur de la façon dont ce milieu perçoit l’IA et la convergence : un outil de pouvoir, un outil capitaliste de plus, une machine à produire du profit. Je ne vois pas bien ce qu’on va pouvoir endiguer avec cette vision du monde pour ma part ! C’est plutôt cette vision du monde qu’on devrait endiguer ! 

Suleyman a la pensée politique d’une huître. Il a beau se défendre de ne pas être libertarien et promouvoir des régulations, le manque d’ossature de son discours, très politique pourtant, laissera le lecteur assez consterné. Je ne sais pas s’il faut le ranger dans les optimistes ou les catastrophistes, dans les accélérationnistes ou les prêcheurs de l’altruisme effectif… Pour ma part, je ne comprends pas grand-chose aux distinguos abscons de ces courants “tescreal“, qui semblent surtout très pauvres, produire beaucoup de confusion et être le signe de beaucoup de contradictions. Comme le dit Kenan Malik dans le Guardian, “Il existe peu d’outils utiles aux humains qui ne puissent également causer du tort. Mais ils causent rarement du mal par eux-mêmes ; ils le font plutôt à travers la manière dont ils sont exploités par les humains, en particulier ceux qui détiennent le pouvoir”. Pour Suleyman, l’avenir n’est qu’un problème technique. Mais c’est là une réflexion typique de ceux qui détiennent le pouvoir, qui considèrent plus facilement que les problèmes sont techniques plutôt que sociaux, sont pour demain plutôt qu’aujourd’hui. Dans Wired, Timnit Gebru remarquait que les tenants de la philosophie de l’endiguement étaient très liés aux prophètes de l’apocalypse de l’IA qui sont les mêmes que les prophètes de son accomplissement. Technofantasme et technopanique sont les deux faces d’une vision d’un monde vide de sens… et qui ne nous en promet aucun. 

Irénée Régnauld a raison de pointer que ce qu’on entend en creux dans le discours de Suleyman, c’est un discours fataliste qui vise à rendre toute rébellion inutile : “Ce n’est pas tant la technologie qu’il s’agit de contenir, mais la violence et la remise en cause de rapports de force et d’écarts de richesses qui ne changeront pas”. Derrière son discours à la fois alarmiste et confiant, Suleyman nous invite surtout à nous habituer à la brutalité que produit la tech. Alors certes, on peut être tout à fait d’accord avec lui sur ses conclusions, c’est-à-dire promouvoir un endiguement (terme qui paraît plus acceptable que régulation), mais elles restent tellement généralistes et convenues face aux risques apocalyptiques décrits (renforcer la sécurité, auditer pour contrôler, renforcer la responsabilité sociale des entreprises, construire des alternatives, réguler, …) qu’elles semblent d’avance dévitalisées. Mais surtout, comme le disait déjà Bernadette Bensaude-Vincent, reléguer la politique à la seule régulation est finalement un moyen pour ne lui laisser qu’un strapontin dans la décision. A lire Suleyman, on a l’impression que les discours sur les cycles technologiques à venir se polarisent pour tenter de ne pas s’épuiser. J’ose espérer qu’ils produiront surtout le contraire tant ils ne mènent nulle part.

Hubert Guillaud

9782213726687-001-x

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Technofantasme et technopanique sont les deux faces d’une vision d’un monde vide de sens

Vous voulez un vrai conseil ? Ne perdez pas votre temps avec le livre de Mustafa Suleyman, La déferlante ; Intelligence artificielle, pouvoir : le dilemme majeur du XXIe siècle (Fayard, 2023, 384 pages) !

Couverture de la Déferlante.

Comme Irénée a fait le job du résumé, je peux me permettre d’être plus critique. La déferlante de Mustafa Suleyman est d’un vide abyssal. On aurait pu croire que le livre du fondateur de DeepMind et de Partnership on AI serait une réflexion documentée et mesurée sur l’IA, ses enjeux, sa technique. Il n’en est rien. Le livre est un long, confus et insipide discours sur l’arrivée inéluctable de la convergence technologique, d’un monde exponentiel, proche des pires délires de Yuval Harari, de Azeem Azhar ou de Kai Fu-Lee. Non seulement on n’apprend rien mais le propos du livre est ennuyeusement répétitif puisque chaque section de chaque chapitre ânonne la même chose : à savoir que les technologies émergentes sont extrêmement dangereuses et que l’humanité ne peut pas s’en passer. Enfermé dans cette confusion et cette ambivalence, Suleyman nous explique, en soufflant le chaud et le froid en permanence, que nous n’avons pas d’autres choix que de prendre la route d’un progrès dangereux, pas d’autres choix que de surfer sur la vague d’une déferlante technologique “inéluctable”. Cette déferlante technologique ne recouvre d’ailleurs pas seulement l’IA, mais convoque toutes les technologies émergentes et convergentes (biologie de synthèse, informatique quantique, robotique…).  

A mon sens, le livre montre surtout la grande confusion qui règne dans les esprits de ce milieu des grands entrepreneurs, adeptes d’un technomessianisme qui n’a pas tant pour objet de changer le monde comme ils l’annoncent que d’accroître leurs profits et leurs pouvoirs, comme l’expliquait le sociologue Olivier Alexandre dans l’analyse qu’il faisait de ce milieu. Ici, le propos est particulièrement schizophrénique, puisque Suleyman ne cesse de décrire les conséquences des technologies à venir comme tragiques et délétères, tout en annonçant qu’il serait pire encore de s’en passer. Suleyman ne trouve aucune ligne de crête entre ces deux précipices qu’il alimente de leurs promesses et de ses inquiétudes. Pour lui, ces technologies sont trop puissantes et peuvent armer n’importe qui pour faire n’importe quoi – sans vraiment critiquer le fait qu’elles arment déjà des acteurs, notamment des entreprises trop puissantes. La puissance même de ces technologies, en concentrant leur pouvoir dans quelques mains, favorise l’autoritarisme. Elles font planer des menaces de bouleversement des conditions économiques, sociales, politiques… allant de la désinformation en passant par la fin du travail… tout en promettant d’améliorer nos vies (la santé principalement). Dans un sens, comme dans l’autre, les démonstrations peinent à convaincre. Chez Suleyman, la modification de cellules devient la modification de l’homme, un bras robotique qui fonctionne devient des bataillons de robots partout dans nos vies, cultiver des cellules de viande devient des assembleurs moléculaires capables de composer tout et n’importe quoi à la volée… La déferlante est une bouillie de technopromesses, pour lesquelles il n’y a ni limites planétaires, ni problème énergétique à terme, puisque celles-ci résoudront ceux-là. Quant aux technopaniques, le risque principal que dénonce Suleyman, est que ces technologies transfèrent du pouvoir à tous et donc à n’importe qui. Les menaces qu’il évoque sont celles d’attaques et de manipulations isolées, qu’elles soient le fait de drones robots, de chimie de synthèse ou d’IA… Le fait qu’elles transfèrent du pouvoir à certains, et notamment aux plus puissants, semble un danger bien moindre, avec lequel nous devrons composer. Les risques que portent cette déferlante technologique reposent donc sur le fait qu’elles soient capables de transférer du pouvoir à tous, sans limites, permettant de tout faire parce que polyvalents (c’est pour l’instant assez faux me semble-t-il, nous avons surtout des outils très spécialisés) et bien sûr autonomes (mais là encore, cette autonomie n’est jamais relativisée, alors que ces systèmes nécessitent beaucoup d’humains pour fonctionner et que leurs autonomies sont surtout limitées aux buts et valeurs avec lesquels ont les encode). 

A lire cette déferlante, on a pleinement l’impression d’être coincés dans une voie sans issue. La seule boussole de Suleyman sur l’avenir de l’IA est particulièrement pauvre puisqu’elle consiste à dire que son avènement vise à réaliser une nouvelle machine à profit ! L’avenir de l’IA autonome explique-t-il, consiste à créer une “intelligence artificielle capable” de gagner 1 million de dollars en lui en confiant 100 000 ! C’est très révélateur de la façon dont ce milieu perçoit l’IA et la convergence : un outil de pouvoir, un outil capitaliste de plus, une machine à produire du profit. Je ne vois pas bien ce qu’on va pouvoir endiguer avec cette vision du monde pour ma part ! C’est plutôt cette vision du monde qu’on devrait endiguer ! 

Suleyman a la pensée politique d’une huître. Il a beau se défendre de ne pas être libertarien et promouvoir des régulations, le manque d’ossature de son discours, très politique pourtant, laissera le lecteur assez consterné. Je ne sais pas s’il faut le ranger dans les optimistes ou les catastrophistes, dans les accélérationnistes ou les prêcheurs de l’altruisme effectif… Pour ma part, je ne comprends pas grand-chose aux distinguos abscons de ces courants “tescreal“, qui semblent surtout très pauvres, produire beaucoup de confusion et être le signe de beaucoup de contradictions. Comme le dit Kenan Malik dans le Guardian, “Il existe peu d’outils utiles aux humains qui ne puissent également causer du tort. Mais ils causent rarement du mal par eux-mêmes ; ils le font plutôt à travers la manière dont ils sont exploités par les humains, en particulier ceux qui détiennent le pouvoir”. Pour Suleyman, l’avenir n’est qu’un problème technique. Mais c’est là une réflexion typique de ceux qui détiennent le pouvoir, qui considèrent plus facilement que les problèmes sont techniques plutôt que sociaux, sont pour demain plutôt qu’aujourd’hui. Dans Wired, Timnit Gebru remarquait que les tenants de la philosophie de l’endiguement étaient très liés aux prophètes de l’apocalypse de l’IA qui sont les mêmes que les prophètes de son accomplissement. Technofantasme et technopanique sont les deux faces d’une vision d’un monde vide de sens… et qui ne nous en promet aucun. 

Irénée Régnauld a raison de pointer que ce qu’on entend en creux dans le discours de Suleyman, c’est un discours fataliste qui vise à rendre toute rébellion inutile : “Ce n’est pas tant la technologie qu’il s’agit de contenir, mais la violence et la remise en cause de rapports de force et d’écarts de richesses qui ne changeront pas”. Derrière son discours à la fois alarmiste et confiant, Suleyman nous invite surtout à nous habituer à la brutalité que produit la tech. Alors certes, on peut être tout à fait d’accord avec lui sur ses conclusions, c’est-à-dire promouvoir un endiguement (terme qui paraît plus acceptable que régulation), mais elles restent tellement généralistes et convenues face aux risques apocalyptiques décrits (renforcer la sécurité, auditer pour contrôler, renforcer la responsabilité sociale des entreprises, construire des alternatives, réguler, …) qu’elles semblent d’avance dévitalisées. Mais surtout, comme le disait déjà Bernadette Bensaude-Vincent, reléguer la politique à la seule régulation est finalement un moyen pour ne lui laisser qu’un strapontin dans la décision. A lire Suleyman, on a l’impression que les discours sur les cycles technologiques à venir se polarisent pour tenter de ne pas s’épuiser. J’ose espérer qu’ils produiront surtout le contraire tant ils ne mènent nulle part.

Hubert Guillaud

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De l’impérialisme numérique

Couverture du livre d’Ophélie Coelho.

Il y a quelques dizaines d’années d’années, en cours de géographie à Lyon, le géographe Michel Foucher rappelait à ses étudiants (dont j’étais) que les frontières étaient la marque réelle, symbolique et imaginaire des discontinuités géopolitiques. L’analyse géographique des situations socio-politiques qu’elles incarnaient, montrait qu’elles étaient à la fois des barrières et des interfaces. Le numérique aussi est à la fois une barrière et une interface, explique la développeuse et chercheuse indépendante Ophélie Coelho (@opheliecoelho) dans son livre, Géopolitique du numérique (Les éditions de l’Atelier, 2023), avec la difficulté qu’il y a, sur ce sujet, de distinguer le côté poreux du côté étanche du numérique. Le numérique tient-il plus d’une barrière, d’une possible nouvelle frontière dans la mondialisation ou au contraire, est-elle l’interface, le liant d’une nouvelle géopolitique dont les frontières se recomposeraient en dehors de toute géographie ? 

Pour Ophélie Coelho le numérique est une couche supplémentaire de puissance et de rivalités, entre Etats, mais aussi entre Etats et multinationales. Loin d’être un outil de dématérialisation, quand on le regarde sous l’angle géopolitique, c’est bien sa grande matérialité qui frappe, son développement territorial et les oppositions puissamment politiques qu’il entérine et renforce. Le numérique est l’outil d’affrontement des différents blocs du monde contemporain, le cœur du technopouvoir, cette nouvelle puissance qui nous dépossède tous. 

Le numérique est au coeur de la domination
Cette puissance de la technique est au fondement de l’expansion économique américaine d’après-guerre, qui impose à l’Europe de devenir le terrain d’expérimentation des programmes informatiques de ses entreprises, explique la chercheuse en revenant sur l’histoire de l’expansion d’IBM notamment, puis de Microsoft et Intel. Avec la technologie, “le monde occidental est marqué par une redistribution de plus en plus prégnante des pouvoirs entre autorités publiques et acteurs privés”. On passe du paradigme de la Big Science gérée par l’Etat (à l’image du programme de la bombe nucléaire et son projet Manhattan ou de la conquête spatiale via la Nasa) à celle de la Big Tech, c’est-à-dire d’entreprises inondées de financements publics pour produire leurs propres programmes de développement (comme le raconte pour Wired l’historienne Margaret O’Mara dans son livre, The Code, sur l’histoire de la Silicon Valley, montrant que la Valley ne s’est pas faite toute seule à grand coup de capital-risque et d’entrepreneuriat – comme le prétend le livre de Sebastian Mallaby -, mais que son succès est surtout l’affaire d’une injonction phénoménale d’argent public, de programmes sociaux et d’allégements fiscaux). Dans cette nouvelle configuration, les Etats perdent la main sur la définition des objectifs et la programmation des projets : la gouvernance et la stratégie restent privées. On passe d’un modèle technologiste expansionniste dirigé par les Etats, à une gestion décentralisée assurée par des fournisseurs privés (comme le raconte très bien Ben Tarnoff dans son livre, Internet for the people) qui donne naissance à des multinationales puissantes, d’abord dans les réseaux et hardware, avant de s’étendre aux services logiciels. Cette expansion est favorisée à la fois par des politiques d’investissements à faible taux d’intérêts et par la commande publique (de la CIA, de la Darpa, puis des grandes administrations d’États…) qui permettent d’orienter encore un peu les projets, mais de moins en moins. Les Etats et administrations deviennent peu à peu un client comme les autres. Reste que ce sont bien les investissements publics qui permettent aux grandes entreprises de la tech de le devenir, comme l’a montré dans ses livres (notamment l’État entrepreneurial) l’économiste Mariana Mazzucato… Via ces contrats, les Big Tech s’accaparent l’intelligence économique et les données et mettent en dépendance les administrations publiques en assurant leurs socles techniques. Face à la montée de la puissance des Big Tech, les Etats vont tenter de limiter leurs monopoles, mais sans vraiment y parvenir, notamment parce que les règles à l’encontre des monopoles ont été largement affaiblies. Au contraire, en délégant les grands projets de systèmes d’information aux acteurs du numérique et du conseil, on a fermé les yeux sur les risques liés à la concentration de ces acteurs dont la puissance est devenue largement transnationale et sur la perte de puissance même des Etats (comme le racontent, avec l’essor des cabinets de conseil en France, Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre dans leur livre, Les infiltrés). Les entreprises de la tech et du conseil sont devenues quasi monopolistiques : elles disposent des données, des logiciels, des services, des produits… tant et si bien que les Etats (comme nombre d’autres acteurs, toutes les entreprises, mais également les individus…) reposent pour leurs fonctionnements numériques sur des architectures de produits sur lesquelles ils n’ont aucune maîtrise. Leur régulation est devenue d’autant plus difficile que le numérique est désormais le cœur d’une domination technique globale. La surpuissance que ces acteurs ont atteint font que tout développement de solutions techniques équivalentes devient inaccessible, comme l’explique James Bessen en parlant de capitalisme superstar. Qui peut faire un cloud aussi puissant qu’Amazon, Microsoft ou Google ? Qui demain pourra faire de l’IA aussi puissante que les acteurs qui sont en train de prendre cette course de vitesse avec des niveaux d’investissements en passe de devenir irrattrapables ? 

Des Big Tech façonnées par les blocs géopolitiques
Coelho revient également sur la réorganisation des chaînes logistiques mondiales, avec l’introduction de la robotisation et de la production à flux tendu, mais plus encore de l’informatique et de l’information pour piloter l’industrie d’un bout à l’autre de la chaîne (non sans rappeler les travaux de Miriam Posner). “Le lean érige notamment l’informatique comme élément clé des stratégies de modernisation de l’industrie, en encourageant une compatibilité totale entre les systèmes d’information internes et externes à l’entreprise”. L’infrastructure numérique (pas seulement physique, mais bien également logicielle) crée une relation de dépendance à ceux qui la produisent. L’enjeu géopolitique du numérique consiste alors à devenir maître de ces systèmes auxquels tous les autres sont soumis. Face aux concurrences nationales ou internationales, face aux nouveaux entrants parfois particulièrement agiles, les grands acteurs vont opter pour une politique systématique qui consiste à copier ou racheter les développements novateurs, à améliorer ou enterrer les produits concurrents. De Netscape enterré par Internet Explorer à YouTube acheté par Google, en passant par WhatsApp accaparé par Facebook… la liste des acquisitions des géants du numérique pour assurer leur domination progresse au rythme de l’évolution de leur capitalisation boursière. Non seulement ils capturent les technologies, mais également les données, les fournisseurs et bien sûr les utilisateurs, à l’image des places de marché d’Amazon, de Rakuten ou d’Ali Express. Cette hégémonie n’est pas d’ailleurs sans poser problème, puisqu’elle permet à ces plateformes de tordre la concurrence, de réguler le marché à leur profit via les algorithmes de recommandation dont ils sont juges et partis, et via un système de rente pour tous ceux qui souhaitent accéder à ces marchés à l’image des magasins d’applications et de leur système de commission, ou pire encore avec les applications à tout faire chinoises WeChat et Alipay (les “super apps”). Ophélie Coelho revient plusieurs fois d’ailleurs sur le contre-modèle chinois. Qui n’est pas tant un contre-modèle d’ailleurs qu’une réponse politique à la dépendance aux technologies américaines. Pour imposer son modèle, la Chine a recours aux mêmes modalités que les Etats-Unis : à savoir des financements publics continus. Auquel elle ajoute un protectionnisme exacerbé via le contrôle pour limiter l’investissement étranger et surtout la disponibilité des ressources matérielles qui vont lui permettre de venir concurrencer les firmes américaines dans le domaine technologique. Ce qui est marquant, dans cette géopolitique, c’est que malgré leurs puissances, les multinationales restent façonnées par les blocs dont elles sont issues et dont leurs marchés dépendent. Si les protocoles parcourent la planète, leurs modalités concrètes, elles, qui s’incarnent dans les multinationales, restent très influencées par les oppositions géopolitiques, qu’elles n’arrivent pas à totalement dépasser. 

Capture technique et prolétarisation
Protocoles de paiements, mécanismes d’identification unique, systèmes logiciels et écosystèmes de services… Les interfaces et protocoles logiciels se répandent partout, organisent et structurent l’information et les échanges, les systèmes de production dans tous les secteurs. Coelho fait un détour par son parcours personnel pour nous rappeler combien le web a transformé le mode de distribution des produits numériques et a fait évoluer leur modèle économique. Elle rappelle que les grandes entreprises du numérique ont été moteur dans ces transformations, en œuvrant à la promotion de leurs produits, souvent par la gratuité et surtout en cajolant particulièrement les développeurs pour qu’ils adoptent leurs produits et en fassent la promotion autour d’eux. AWS d’Amazon, à l’origine de son service cloud, vise à optimiser le travail des développeurs internes avant d’être ouverts à d’autres entreprises, selon un modèle de capture du client, qui se rend vite compte qu’il ne peut pas faire aussi bien pour le même prix. Le déploiement de services infrastructurels devient “difficilement remplaçables une fois intégrés”. Comme avec Google ou Microsoft, l’enjeu est de rendre captif à un écosystème qui impose ses normes, tarifs et conditions et qui peut facilement les faire évoluer à son gré, comme Tim Hwang le montrait pour la publicité programmatique. La dépendance aux acteurs monopolistiques ne cesse de se renforcer.

Coelho insiste sur cette politique qui a été à l’œuvre consistant à “capturer les usages professionnels et les connaissances techniques”. Peu à peu, ces acteurs ont favorisé les savoirs relatifs à leurs plateformes et appauvrit les savoirs relatifs à la gestion des machines. Désormais les développeurs sont spécialisés dans les langages de Microsoft ou d’Amazon plus que dans les langages natifs, selon un phénomène de prolétarisation assez classique, visant à priver les sujets de leurs savoirs. De plus en plus, les utilisateurs sont formés aux produits, pas à comprendre. Nous devenons des consommateurs d’interfaces, renforçant la puissance du technopouvoir. 

Des acteurs publics dépossédés de leurs capacités d’agir
Dans cet affrontement bilatéral entre la Chine et les Etats-Unis, l’Europe (et la France) sont restés des PME. Malgré un beau réseau d’acteurs et de compétences, nos projets de souveraineté numérique sont restés de petite taille quand ils n’ont pas été plantés, à l’image du moteur Quaero. “Aucune vision à long terme n’émerge des tentatives multiples de formaliser une stratégie industrielle et technologique”. Quand en 2011 le projet de cloud national Andromède sort des cartons, les acteurs retenus (Thalès, Orange et Dassault) n’ont pas vraiment d’expertise en la matière, contrairement à quelques acteurs plus petits, comme Gandi, Nexedi ou OVH. Pour Coelho, nous n’avons cessé, en France, de favoriser de grandes entreprises au détriment de la cohérence, de l’ambition ou de la vision. Les cabinets de conseil font la promotion des produits dominants avec qui ils sont partenaires pour développer leurs solutions logicielles, au détriment de solutions alternatives qui pourraient bénéficier de la commande publique pour autant qu’elle parvienne à organiser et financer les acteurs nationaux ou européens. Mais cela suppose de miser sur un effort de fond et de long terme, quand les échecs des grands projets informatiques français ou européens n’aident plus vraiment à sortir de la dépendance aux solutions américaines. 

L’acteur public peu à peu perd ainsi de son pouvoir. Le droit ne l’aide pas vraiment, analyse finement Ophélie Coelho : la protection des données et la règle du consentement placent la responsabilité entre les mains de l’usager, qui doit juger et gérer les risques potentiels des services qu’il utilise sans en avoir les clefs. Plutôt que de contrôler lui-même l’usage effectif des données, le régulateur confie aux usagers ce soin, sans leur donner beaucoup de pouvoir pour cela. L’utilisateur, pourtant, n’accède qu’à l’interface, sans savoir même comment fonctionne le produit qu’il utilise. D’où le fait que le DSA et le DMA européens proposent de recourir à l’audit pour lever ces écueils… Mais face à des produits fermés et monopolistiques, en grande majorité hébergés aux Etats-Unis, ce droit d’audit sera certainement difficile à faire valoir, sans compter qu’il faudra disposer des capacités techniques nécessaires… L’audit risque de rester un vœu pieu.

La technologie est devenue un instrument de pouvoir qui “échappe à la fois à l’utilisateur et à la compréhension des instances de contrôles”. D’où le fait que le législateur ait tendance à sur-contrôler les usages des individus plus que la conception des équipements, d’autant plus difficile à contrôler que ceux-ci sont en perpétuelle évolution. Enfin, l’autre levier juridique disponible, à savoir la lutte contre les monopoles, s’est lui aussi révélé défaillant (d’ailleurs, l’IA Act ne prévoit rien contre le développement monopolistique de l’IA et ne ce soucie pas vraiment du pouvoir des acteurs de l’IA). Défaillant, d’abord et avant tout parce que ces monopoles sont insaisissables. Ils sont bien plus le fait de logiciels interconnectés que d’un acteur unique et omnipotent. Coelho invite à trouver une autre voie afin d’exercer un meilleur contrôle sur les flux d’information plutôt que les données… 

Le numérique : le risque d’une privatisation du pouvoir
Ophélie Coelho consacre toute une partie à la “territorialisation des infrastructures”, c’est-à-dire aux infrastructures bien réelles de l’immatériel : centre de données, câbles sous-marins, champs d’éoliennes marines pour produire l’électricité nécessaire aux fonctionnements des serveurs… Comme Fanny Lopez, elle constate surtout la privatisation des infrastructures. Quelques acteurs (les Gafam surtout) ont pris possession des câbles, des satellites, des centres de stockage… Eux, assurent leur souveraineté et maîtrisent la chaîne d’infrastructure dont leur activité dépend ! Là encore, explique-t-elle, le développement très concentré des centres de données bénéficie surtout d’une fiscalité très avantageuse… Reste que ces multinationales de la tech entrent en concurrence directe avec les citoyens sur l’exploitation des ressources territoriales. Les tensions sur l’approvisionnement électrique ou hydrique se renforcent. Alors que les Etats, eux, ont toujours mesuré leurs actions à leur impact local, les multinationales, elles, entrent en concurrence frontale avec les territoires qu’elles exploitent. Dans cette géopolitique technologique, plusieurs niveaux apparaissent : d’un côté les territoires qui produisent et gèrent les systèmes à l’échelle planétaire, de l’autre ceux qui exploitent les données et les infrastructures, à des échelles hyperlocales. D’un côté le numérique renforce et polarise la géopolitique globale des grands blocs politiques, de l’autre, elle redistribue et exacerbe les tensions à un niveau hyperlocal. 

Pour Coelho, le numérique certes concentre et polarise les pouvoirs, mais également développe une “interdépendance mondiale”. La technologie produit une mutation géopolitique inédite, notamment en produisant des acteurs privés aussi forts que des Etats, dont on peine à prendre la mesure des conséquences sociales que cela implique, notamment l’impact sur la démocratie, les droits de l’homme, la vie privée, l’éducation, la santé ou l’emploi… Du fait de leur grande granularité et de leur grande maîtrise par les multinationales monopolistiques, les produits numériques sont très souples. Ils permettent d’imposer des conditions d’utilisation spécifiques et de couper les accès au cas par cas et de favoriser des connivences de l’autre. Dans ces produits extrêmement modulables, les clients ne sont pas en contrôle, ce sont les fournisseurs de technologie qui restent maîtres. Les Big Tech ont construit un pouvoir très fort et très fin à la fois. La technologie produit de fortes et puissantes dépendances dont il est difficile de s’extraire. Ophélie Coelho conclut son livre en proposant de mesurer la perte de souveraineté à l’aune de la criticité des services dont on dépend. Pour elle la souveraineté ne dépend pas tant d’une grande politique stratégique de création de champions que d’une action plus pragmatique consistant à utiliser la commande publique pour soutenir un maillage d’entreprises moyennes afin qu’elles se renforcent les unes les autres. Construire son indépendance technologique, sa souveraineté numérique, prend du temps et nécessite de mobiliser des investissements et des capacités techniques sur le long terme. C’est là où nous avons été trop longtemps défaillants. Enfin, elle invite à garder le contrôle sur les infrastructures critiques, par exemple en favorisant une copropriété publique-privée. 

La grande question de cette géopolitique, c’est surtout la montée d’un pouvoir privé qui vient renforcer plus que perturber les équilibres géopolitiques en cours. Un pouvoir face auquel nous ne parvenons pas vraiment à mettre de limite, à l’image des niveaux de capitalisation boursière de ces entreprises, atteignant des montants qui leur assure une pérennité que bien des Etats n’auront peut-être jamais. Le sous-titre du livre est “l’Impérialisme à pas de géants”, et il me semble, très justement, que nous sommes confrontés à une puissance impériale inédite, qui, à partir d’un certain niveau, est capable de se développer sans n’avoir plus de compte à rendre. Une géopolitique capable de s’affranchir de toute considération géographique comme politique, pour s’imposer par sa seule puissance à produire le monde moderne. 

Ophélie Coelho dresse ici une belle histoire du déploiement de l’industrie informatique, documentée et précise. Son livre, à la fois pédagogique et toujours complexe, permet de mieux comprendre l’évolution des rapports de force économiques que le numérique redessine.

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Ophélie Coelho, Géopolitique du numérique : l’impérialisme à pas de géants, Les éditions de l’atelier, 2023, 272 pages, 21 euros. Lire aussi son ITW pour Maisouvaleweb.fr.

La couverture du livre d’Anu Bradford.

Signalons que la professeure de droit, Anu Bradford (@anubradford), vient de publier un livre sur la compétition géopolitique visant à établir des modèles de gouvernance numérique entre les Etats-Unis, la Chine et l’Europe : Digital Empires, The global battle to regulate technology. Dans une excellente interview pour Tech Policy Press, elle explique que le modèle réglementaire américain est axé sur le marché, le modèle chinois sur l’Etat et le modèle européen sur les droits. Elle rappelle que si les entreprises des Big Tech sont devenues de tels empires, c’est parce que le gouvernement américain a fait le choix politique de ne pas leur imposer de garde-fous. Pour elle, l’Europe construit une troisième voie, dont la faiblesse est certainement de ne pas reposer sur des acteurs technologiques aussi puissants qu’on les trouve dans le bloc chinois ou américain, notamment parce que nous n’avons pas un marché linguistique, culturel et politique unique et encore moins de marchés de capitaux uniques, comme le proposent la Chine ou la Silicon Valley. Pour elle enfin, le modèle chinois montre à nombre de nations qu’il n’est pas nécessaire d’être libre pour innover. Ce qui renforce l’enjeu de proposer et trouver un modèle techno-démocratique qui fasse la différence, et qui ne soit pas techo-nationaliste ou techno-protectionniste. Et pour l’instant, les Etats-Unis et l’Union européenne ont du mal à montrer qu’il existe une manière libérale et démocratique de gouverner l’économie numérique. La course à la puissance technologique risque de nous laisser sans troisième voie, entre la techno autoritaire et la techno ultra-libérale, c’est-à-dire entre des empires aussi puissants l’un que l’autre où les individus n’ont plus la parole ni l’espace pour exister. La complexité de la régulation européenne donne du pouvoir aux plus grandes entreprises et ne les contraint que par des amendes qu’elles peuvent s’offrir pour aller sur ce marché. Le risque, souligne Anu Bradford, serait que la régulation européenne échoue dans son projet, qu’elle ne parvienne pas à articuler suffisamment la défense du droit face à la technologie pour montrer que la démocratie libérale a eu une chance d’exister dans l’impérialisme technologique. C’est peut-être bien là le problème. Pris dans l’étau du colonialisme numérique, nous sommes par définition sans pouvoir. Et c’est bien cette concentration qui rend toute troisième voie impossible… alors que tous les acteurs politiques ne cherchent qu’une chose, assurer la concentration et la domination de quelques acteurs de leurs blocs. Alors que c’est bien cette logique monopolisitique qui rend le numérique délétère.

hubertguillaud

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De l’impérialisme numérique

Couverture du livre d’Ophélie Coelho.

Il y a quelques dizaines d’années d’années, en cours de géographie à Lyon, le géographe Michel Foucher rappelait à ses étudiants (dont j’étais) que les frontières étaient la marque réelle, symbolique et imaginaire des discontinuités géopolitiques. L’analyse géographique des situations socio-politiques qu’elles incarnaient, montrait qu’elles étaient à la fois des barrières et des interfaces. Le numérique aussi est à la fois une barrière et une interface, explique la développeuse et chercheuse indépendante Ophélie Coelho (@opheliecoelho) dans son livre, Géopolitique du numérique (Les éditions de l’Atelier, 2023), avec la difficulté qu’il y a, sur ce sujet, de distinguer le côté poreux du côté étanche du numérique. Le numérique tient-il plus d’une barrière, d’une possible nouvelle frontière dans la mondialisation ou au contraire, est-elle l’interface, le liant d’une nouvelle géopolitique dont les frontières se recomposeraient en dehors de toute géographie ? 

Pour Ophélie Coelho le numérique est une couche supplémentaire de puissance et de rivalités, entre Etats, mais aussi entre Etats et multinationales. Loin d’être un outil de dématérialisation, quand on le regarde sous l’angle géopolitique, c’est bien sa grande matérialité qui frappe, son développement territorial et les oppositions puissamment politiques qu’il entérine et renforce. Le numérique est l’outil d’affrontement des différents blocs du monde contemporain, le cœur du technopouvoir, cette nouvelle puissance qui nous dépossède tous. 

Le numérique est au coeur de la domination
Cette puissance de la technique est au fondement de l’expansion économique américaine d’après-guerre, qui impose à l’Europe de devenir le terrain d’expérimentation des programmes informatiques de ses entreprises, explique la chercheuse en revenant sur l’histoire de l’expansion d’IBM notamment, puis de Microsoft et Intel. Avec la technologie, “le monde occidental est marqué par une redistribution de plus en plus prégnante des pouvoirs entre autorités publiques et acteurs privés”. On passe du paradigme de la Big Science gérée par l’Etat (à l’image du programme de la bombe nucléaire et son projet Manhattan ou de la conquête spatiale via la Nasa) à celle de la Big Tech, c’est-à-dire d’entreprises inondées de financements publics pour produire leurs propres programmes de développement (comme le raconte pour Wired l’historienne Margaret O’Mara dans son livre, The Code, sur l’histoire de la Silicon Valley, montrant que la Valley ne s’est pas faite toute seule à grand coup de capital-risque et d’entrepreneuriat – comme le prétend le livre de Sebastian Mallaby -, mais que son succès est surtout l’affaire d’une injonction phénoménale d’argent public, de programmes sociaux et d’allégements fiscaux). Dans cette nouvelle configuration, les Etats perdent la main sur la définition des objectifs et la programmation des projets : la gouvernance et la stratégie restent privées. On passe d’un modèle technologiste expansionniste dirigé par les Etats, à une gestion décentralisée assurée par des fournisseurs privés (comme le raconte très bien Ben Tarnoff dans son livre, Internet for the people) qui donne naissance à des multinationales puissantes, d’abord dans les réseaux et hardware, avant de s’étendre aux services logiciels. Cette expansion est favorisée à la fois par des politiques d’investissements à faible taux d’intérêts et par la commande publique (de la CIA, de la Darpa, puis des grandes administrations d’États…) qui permettent d’orienter encore un peu les projets, mais de moins en moins. Les Etats et administrations deviennent peu à peu un client comme les autres. Reste que ce sont bien les investissements publics qui permettent aux grandes entreprises de la tech de le devenir, comme l’a montré dans ses livres (notamment l’État entrepreneurial) l’économiste Mariana Mazzucato… Via ces contrats, les Big Tech s’accaparent l’intelligence économique et les données et mettent en dépendance les administrations publiques en assurant leurs socles techniques. Face à la montée de la puissance des Big Tech, les Etats vont tenter de limiter leurs monopoles, mais sans vraiment y parvenir, notamment parce que les règles à l’encontre des monopoles ont été largement affaiblies. Au contraire, en délégant les grands projets de systèmes d’information aux acteurs du numérique et du conseil, on a fermé les yeux sur les risques liés à la concentration de ces acteurs dont la puissance est devenue largement transnationale et sur la perte de puissance même des Etats (comme le racontent, avec l’essor des cabinets de conseil en France, Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre dans leur livre, Les infiltrés). Les entreprises de la tech et du conseil sont devenues quasi monopolistiques : elles disposent des données, des logiciels, des services, des produits… tant et si bien que les Etats (comme nombre d’autres acteurs, toutes les entreprises, mais également les individus…) reposent pour leurs fonctionnements numériques sur des architectures de produits sur lesquelles ils n’ont aucune maîtrise. Leur régulation est devenue d’autant plus difficile que le numérique est désormais le cœur d’une domination technique globale. La surpuissance que ces acteurs ont atteint font que tout développement de solutions techniques équivalentes devient inaccessible, comme l’explique James Bessen en parlant de capitalisme superstar. Qui peut faire un cloud aussi puissant qu’Amazon, Microsoft ou Google ? Qui demain pourra faire de l’IA aussi puissante que les acteurs qui sont en train de prendre cette course de vitesse avec des niveaux d’investissements en passe de devenir irrattrapables ? 

Des Big Tech façonnées par les blocs géopolitiques
Coelho revient également sur la réorganisation des chaînes logistiques mondiales, avec l’introduction de la robotisation et de la production à flux tendu, mais plus encore de l’informatique et de l’information pour piloter l’industrie d’un bout à l’autre de la chaîne (non sans rappeler les travaux de Miriam Posner). “Le lean érige notamment l’informatique comme élément clé des stratégies de modernisation de l’industrie, en encourageant une compatibilité totale entre les systèmes d’information internes et externes à l’entreprise”. L’infrastructure numérique (pas seulement physique, mais bien également logicielle) crée une relation de dépendance à ceux qui la produisent. L’enjeu géopolitique du numérique consiste alors à devenir maître de ces systèmes auxquels tous les autres sont soumis. Face aux concurrences nationales ou internationales, face aux nouveaux entrants parfois particulièrement agiles, les grands acteurs vont opter pour une politique systématique qui consiste à copier ou racheter les développements novateurs, à améliorer ou enterrer les produits concurrents. De Netscape enterré par Internet Explorer à YouTube acheté par Google, en passant par WhatsApp accaparé par Facebook… la liste des acquisitions des géants du numérique pour assurer leur domination progresse au rythme de l’évolution de leur capitalisation boursière. Non seulement ils capturent les technologies, mais également les données, les fournisseurs et bien sûr les utilisateurs, à l’image des places de marché d’Amazon, de Rakuten ou d’Ali Express. Cette hégémonie n’est pas d’ailleurs sans poser problème, puisqu’elle permet à ces plateformes de tordre la concurrence, de réguler le marché à leur profit via les algorithmes de recommandation dont ils sont juges et partis, et via un système de rente pour tous ceux qui souhaitent accéder à ces marchés à l’image des magasins d’applications et de leur système de commission, ou pire encore avec les applications à tout faire chinoises WeChat et Alipay (les “super apps”). Ophélie Coelho revient plusieurs fois d’ailleurs sur le contre-modèle chinois. Qui n’est pas tant un contre-modèle d’ailleurs qu’une réponse politique à la dépendance aux technologies américaines. Pour imposer son modèle, la Chine a recours aux mêmes modalités que les Etats-Unis : à savoir des financements publics continus. Auquel elle ajoute un protectionnisme exacerbé via le contrôle pour limiter l’investissement étranger et surtout la disponibilité des ressources matérielles qui vont lui permettre de venir concurrencer les firmes américaines dans le domaine technologique. Ce qui est marquant, dans cette géopolitique, c’est que malgré leurs puissances, les multinationales restent façonnées par les blocs dont elles sont issues et dont leurs marchés dépendent. Si les protocoles parcourent la planète, leurs modalités concrètes, elles, qui s’incarnent dans les multinationales, restent très influencées par les oppositions géopolitiques, qu’elles n’arrivent pas à totalement dépasser. 

Capture technique et prolétarisation
Protocoles de paiements, mécanismes d’identification unique, systèmes logiciels et écosystèmes de services… Les interfaces et protocoles logiciels se répandent partout, organisent et structurent l’information et les échanges, les systèmes de production dans tous les secteurs. Coelho fait un détour par son parcours personnel pour nous rappeler combien le web a transformé le mode de distribution des produits numériques et a fait évoluer leur modèle économique. Elle rappelle que les grandes entreprises du numérique ont été moteur dans ces transformations, en œuvrant à la promotion de leurs produits, souvent par la gratuité et surtout en cajolant particulièrement les développeurs pour qu’ils adoptent leurs produits et en fassent la promotion autour d’eux. AWS d’Amazon, à l’origine de son service cloud, vise à optimiser le travail des développeurs internes avant d’être ouverts à d’autres entreprises, selon un modèle de capture du client, qui se rend vite compte qu’il ne peut pas faire aussi bien pour le même prix. Le déploiement de services infrastructurels devient “difficilement remplaçables une fois intégrés”. Comme avec Google ou Microsoft, l’enjeu est de rendre captif à un écosystème qui impose ses normes, tarifs et conditions et qui peut facilement les faire évoluer à son gré, comme Tim Hwang le montrait pour la publicité programmatique. La dépendance aux acteurs monopolistiques ne cesse de se renforcer.

Coelho insiste sur cette politique qui a été à l’œuvre consistant à “capturer les usages professionnels et les connaissances techniques”. Peu à peu, ces acteurs ont favorisé les savoirs relatifs à leurs plateformes et appauvrit les savoirs relatifs à la gestion des machines. Désormais les développeurs sont spécialisés dans les langages de Microsoft ou d’Amazon plus que dans les langages natifs, selon un phénomène de prolétarisation assez classique, visant à priver les sujets de leurs savoirs. De plus en plus, les utilisateurs sont formés aux produits, pas à comprendre. Nous devenons des consommateurs d’interfaces, renforçant la puissance du technopouvoir. 

Des acteurs publics dépossédés de leurs capacités d’agir
Dans cet affrontement bilatéral entre la Chine et les Etats-Unis, l’Europe (et la France) sont restés des PME. Malgré un beau réseau d’acteurs et de compétences, nos projets de souveraineté numérique sont restés de petite taille quand ils n’ont pas été plantés, à l’image du moteur Quaero. “Aucune vision à long terme n’émerge des tentatives multiples de formaliser une stratégie industrielle et technologique”. Quand en 2011 le projet de cloud national Andromède sort des cartons, les acteurs retenus (Thalès, Orange et Dassault) n’ont pas vraiment d’expertise en la matière, contrairement à quelques acteurs plus petits, comme Gandi, Nexedi ou OVH. Pour Coelho, nous n’avons cessé, en France, de favoriser de grandes entreprises au détriment de la cohérence, de l’ambition ou de la vision. Les cabinets de conseil font la promotion des produits dominants avec qui ils sont partenaires pour développer leurs solutions logicielles, au détriment de solutions alternatives qui pourraient bénéficier de la commande publique pour autant qu’elle parvienne à organiser et financer les acteurs nationaux ou européens. Mais cela suppose de miser sur un effort de fond et de long terme, quand les échecs des grands projets informatiques français ou européens n’aident plus vraiment à sortir de la dépendance aux solutions américaines. 

L’acteur public peu à peu perd ainsi de son pouvoir. Le droit ne l’aide pas vraiment, analyse finement Ophélie Coelho : la protection des données et la règle du consentement placent la responsabilité entre les mains de l’usager, qui doit juger et gérer les risques potentiels des services qu’il utilise sans en avoir les clefs. Plutôt que de contrôler lui-même l’usage effectif des données, le régulateur confie aux usagers ce soin, sans leur donner beaucoup de pouvoir pour cela. L’utilisateur, pourtant, n’accède qu’à l’interface, sans savoir même comment fonctionne le produit qu’il utilise. D’où le fait que le DSA et le DMA européens proposent de recourir à l’audit pour lever ces écueils… Mais face à des produits fermés et monopolistiques, en grande majorité hébergés aux Etats-Unis, ce droit d’audit sera certainement difficile à faire valoir, sans compter qu’il faudra disposer des capacités techniques nécessaires… L’audit risque de rester un vœu pieu.

La technologie est devenue un instrument de pouvoir qui “échappe à la fois à l’utilisateur et à la compréhension des instances de contrôles”. D’où le fait que le législateur ait tendance à sur-contrôler les usages des individus plus que la conception des équipements, d’autant plus difficile à contrôler que ceux-ci sont en perpétuelle évolution. Enfin, l’autre levier juridique disponible, à savoir la lutte contre les monopoles, s’est lui aussi révélé défaillant (d’ailleurs, l’IA Act ne prévoit rien contre le développement monopolistique de l’IA et ne ce soucie pas vraiment du pouvoir des acteurs de l’IA). Défaillant, d’abord et avant tout parce que ces monopoles sont insaisissables. Ils sont bien plus le fait de logiciels interconnectés que d’un acteur unique et omnipotent. Coelho invite à trouver une autre voie afin d’exercer un meilleur contrôle sur les flux d’information plutôt que les données… 

Le numérique : le risque d’une privatisation du pouvoir
Ophélie Coelho consacre toute une partie à la “territorialisation des infrastructures”, c’est-à-dire aux infrastructures bien réelles de l’immatériel : centre de données, câbles sous-marins, champs d’éoliennes marines pour produire l’électricité nécessaire aux fonctionnements des serveurs… Comme Fanny Lopez, elle constate surtout la privatisation des infrastructures. Quelques acteurs (les Gafam surtout) ont pris possession des câbles, des satellites, des centres de stockage… Eux, assurent leur souveraineté et maîtrisent la chaîne d’infrastructure dont leur activité dépend ! Là encore, explique-t-elle, le développement très concentré des centres de données bénéficie surtout d’une fiscalité très avantageuse… Reste que ces multinationales de la tech entrent en concurrence directe avec les citoyens sur l’exploitation des ressources territoriales. Les tensions sur l’approvisionnement électrique ou hydrique se renforcent. Alors que les Etats, eux, ont toujours mesuré leurs actions à leur impact local, les multinationales, elles, entrent en concurrence frontale avec les territoires qu’elles exploitent. Dans cette géopolitique technologique, plusieurs niveaux apparaissent : d’un côté les territoires qui produisent et gèrent les systèmes à l’échelle planétaire, de l’autre ceux qui exploitent les données et les infrastructures, à des échelles hyperlocales. D’un côté le numérique renforce et polarise la géopolitique globale des grands blocs politiques, de l’autre, elle redistribue et exacerbe les tensions à un niveau hyperlocal. 

Pour Coelho, le numérique certes concentre et polarise les pouvoirs, mais également développe une “interdépendance mondiale”. La technologie produit une mutation géopolitique inédite, notamment en produisant des acteurs privés aussi forts que des Etats, dont on peine à prendre la mesure des conséquences sociales que cela implique, notamment l’impact sur la démocratie, les droits de l’homme, la vie privée, l’éducation, la santé ou l’emploi… Du fait de leur grande granularité et de leur grande maîtrise par les multinationales monopolistiques, les produits numériques sont très souples. Ils permettent d’imposer des conditions d’utilisation spécifiques et de couper les accès au cas par cas et de favoriser des connivences de l’autre. Dans ces produits extrêmement modulables, les clients ne sont pas en contrôle, ce sont les fournisseurs de technologie qui restent maîtres. Les Big Tech ont construit un pouvoir très fort et très fin à la fois. La technologie produit de fortes et puissantes dépendances dont il est difficile de s’extraire. Ophélie Coelho conclut son livre en proposant de mesurer la perte de souveraineté à l’aune de la criticité des services dont on dépend. Pour elle la souveraineté ne dépend pas tant d’une grande politique stratégique de création de champions que d’une action plus pragmatique consistant à utiliser la commande publique pour soutenir un maillage d’entreprises moyennes afin qu’elles se renforcent les unes les autres. Construire son indépendance technologique, sa souveraineté numérique, prend du temps et nécessite de mobiliser des investissements et des capacités techniques sur le long terme. C’est là où nous avons été trop longtemps défaillants. Enfin, elle invite à garder le contrôle sur les infrastructures critiques, par exemple en favorisant une copropriété publique-privée. 

La grande question de cette géopolitique, c’est surtout la montée d’un pouvoir privé qui vient renforcer plus que perturber les équilibres géopolitiques en cours. Un pouvoir face auquel nous ne parvenons pas vraiment à mettre de limite, à l’image des niveaux de capitalisation boursière de ces entreprises, atteignant des montants qui leur assure une pérennité que bien des Etats n’auront peut-être jamais. Le sous-titre du livre est “l’Impérialisme à pas de géants”, et il me semble, très justement, que nous sommes confrontés à une puissance impériale inédite, qui, à partir d’un certain niveau, est capable de se développer sans n’avoir plus de compte à rendre. Une géopolitique capable de s’affranchir de toute considération géographique comme politique, pour s’imposer par sa seule puissance à produire le monde moderne. 

Ophélie Coelho dresse ici une belle histoire du déploiement de l’industrie informatique, documentée et précise. Son livre, à la fois pédagogique et toujours complexe, permet de mieux comprendre l’évolution des rapports de force économiques que le numérique redessine.

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Ophélie Coelho, Géopolitique du numérique : l’impérialisme à pas de géants, Les éditions de l’atelier, 2023, 272 pages, 21 euros. Lire aussi son ITW pour Maisouvaleweb.fr.

La couverture du livre d’Anu Bradford.

Signalons que la professeure de droit, Anu Bradford (@anubradford), vient de publier un livre sur la compétition géopolitique visant à établir des modèles de gouvernance numérique entre les Etats-Unis, la Chine et l’Europe : Digital Empires, The global battle to regulate technology. Dans une excellente interview pour Tech Policy Press, elle explique que le modèle réglementaire américain est axé sur le marché, le modèle chinois sur l’Etat et le modèle européen sur les droits. Elle rappelle que si les entreprises des Big Tech sont devenues de tels empires, c’est parce que le gouvernement américain a fait le choix politique de ne pas leur imposer de garde-fous. Pour elle, l’Europe construit une troisième voie, dont la faiblesse est certainement de ne pas reposer sur des acteurs technologiques aussi puissants qu’on les trouve dans le bloc chinois ou américain, notamment parce que nous n’avons pas un marché linguistique, culturel et politique unique et encore moins de marchés de capitaux uniques, comme le proposent la Chine ou la Silicon Valley. Pour elle enfin, le modèle chinois montre à nombre de nations qu’il n’est pas nécessaire d’être libre pour innover. Ce qui renforce l’enjeu de proposer et trouver un modèle techno-démocratique qui fasse la différence, et qui ne soit pas techo-nationaliste ou techno-protectionniste. Et pour l’instant, les Etats-Unis et l’Union européenne ont du mal à montrer qu’il existe une manière libérale et démocratique de gouverner l’économie numérique. La course à la puissance technologique risque de nous laisser sans troisième voie, entre la techno autoritaire et la techno ultra-libérale, c’est-à-dire entre des empires aussi puissants l’un que l’autre où les individus n’ont plus la parole ni l’espace pour exister. La complexité de la régulation européenne donne du pouvoir aux plus grandes entreprises et ne les contraint que par des amendes qu’elles peuvent s’offrir pour aller sur ce marché. Le risque, souligne Anu Bradford, serait que la régulation européenne échoue dans son projet, qu’elle ne parvienne pas à articuler suffisamment la défense du droit face à la technologie pour montrer que la démocratie libérale a eu une chance d’exister dans l’impérialisme technologique. C’est peut-être bien là le problème. Pris dans l’étau du colonialisme numérique, nous sommes par définition sans pouvoir. Et c’est bien cette concentration qui rend toute troisième voie impossible… alors que tous les acteurs politiques ne cherchent qu’une chose, assurer la concentration et la domination de quelques acteurs de leurs blocs. Alors que c’est bien cette logique monopolisitique qui rend le numérique délétère.

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C’est encore loin les communs ?

Je suis toujours frappé de constater combien les services publics sont peu démocratiques. Bien souvent, les usagers y sont totalement absents. On ne leur demande jamais leur avis – et quand c’est le cas, c’est toujours pour des choses insignifiantes, dans des formes dites participatives qui ne sont rien d’autres que consultatives. Quant à avoir une place dans les décisions qui sont prises pour eux, je pense que nous sommes nombreux à la chercher encore. Les usagers sont au mieux sur le strapontin, toujours au menu, mais jamais à la table des décisions. Quand ils disposent d’une représentation, tout est fait pour qu’elle soit minoritaire. Le mantra du « pas pour nous sans nous » des associations historiques du handicap et du soin réclame un droit que l’on ne trouve nulle part.  

La tradition autoritaire du service public

Couverture du livre de Thomas Perroud.

Le professeur de droit public Thomas Perroud (@PerroudThomas) vient de publier un livre qui cherche à comprendre pourquoi la France est si frileuse en la matière, pourquoi la démocratie administrative demeure si loin de nos pratiques. Dans Services publics et communs : à la recherche du service public coopératif, Perroud rappelle que le service public a pris son essor dans une conformation autoritaire qui a toujours laissé peu de place à la parole des usagers comme des agents. L’administration considère son public comme des enfants. Pour Perroud, cela explique combien nous sommes en retard dans le renouvellement des rapports entre l’usager et l’État, combien nous ne parvenons pas à produire le moindre commun. Perroud nous aide à comprendre pourquoi « le projet démocratique n’a pas pénétré profondément l’État ».

Dans le pays « le plus animé par l’idée d’égalité, le rapport à la puissance publique est probablement le plus inégalitaire dans son vécu ». Ce n’est pas un hasard si les services publics sont au cœur des espaces disciplinaires chez Foucault. D’une manière contre-intuitive, la réflexion sur la démocratie économique semble avoir été plus vivace que la réflexion sur la démocratie administrative, même si la forme coopérative qui en est sortie est restée très marginale.

Perroud nous invite à dépasser la sempiternelle et superficielle question de la participation, pour aller un cran plus loin, et nous intéresser à la co-décision, c’est-à-dire au partage du pouvoir administratif avec les usagers. Et je pense qu’il a tout à fait raison, la question de la consultation finalement nous enferme dans un espace où l’usager est toujours dépossédé. L’école souhaite faire des jeunes des démocrates sans jamais leur concéder l’expérience du pouvoir. A l’heure où les mouvements environnementaux interrogent plus que jamais la verticalité des services publics, pourtant, ni en France, ni en Europe d’ailleurs, les procédures consultatives ne débouchent sur un partage réel du pouvoir. Pour Perroud, si on ajoute à ces constats la privatisation des services publics et le fait que l’administration s’émancipe du contrôle parlementaire, « la légitimité démocratique des services publics devient inexistante ». 

Or, la démocratie ne fonctionne que si on l’exerce. Comme le disait déjà le constitutionnaliste Dominique Rousseau dans Radicaliser la démocratie (2015), cette radicalisation consiste à instaurer la démocratie partout, et notamment dans les institutions publiques et privées qui fonctionnent aujourd’hui sur un modèle autoritaire, et qui privent les citoyens de pouvoir. Nous devons faire que le public participe aux décisions et au contrôle. Pour Perroud, le tournant managérial dans l’administration a renforcé ses cadres au détriment des personnels et des usagers, rappelant que «l’organisation crée la domination par la spécialisation d’une classe de personne dans la direction »

Les processus de consultation, quand ils sont présents, procèdent du comptage des positions plutôt que de la compréhension des arguments, et les synthèses des contributions n’éclairent pas les décisions. Bien souvent d’ailleurs, les contributions ne sont pas prises en compte comme l’ont montré référendums, conventions citoyennes, budgets participatifs, Grenelles, Grands débats et autres refondations. 

Alors que le droit constitutionnel repose sur le principe démocratique, l’administration, elle, se structure sur un principe hiérarchique et élitiste. Perroud rappelle que le service public à la française est né, sous la IIIe République, de la peur du suffrage universel. Il sert un projet bourgeois : rendre le commerce avec l’État plus sûr économiquement. L’administration sert à rendre l’État responsable, à l’image du droit à la concession de service public, très déséquilibré. Le droit administratif met en place un espace administratif autoritaire et la notion de service public sert de notion légitimante, explique Perroud.

La consultation : un principe pour que rien ne bouge

Perroud défend une idée plus avancée du service public. A l’image du paritarisme, tel qu’il s’est longtemps exprimé avec la gestion des caisses de sécurité sociale ou les coopératives ouvrières et les premières caisses de prévoyance. Pourtant, le modèle coopératif pour la fourniture de service public est resté marginal, malgré la création des Scic en 2001. Le paritarisme est bien plus en train de disparaître que de se développer. Même le jury populaire, rare cas où la décision est remise entre les mains des citoyens, recule…  

En France, ce qui domine c’est l’exclusion du public de la gouvernance des institutions (« et donc de la définition des objectifs et du contenu du service »). La participation, phénomène minoritaire, est restée un « mécanisme de surface, uniquement destiné à relégitimer l’action publique ». La France mobilise comme nulle autre pourtant la pratique consultative et la figure du débat public, mais ces pratiques n’ont pourtant pas « modifié la relation administrative ».

La verticalité reste la caractéristique dominante de la relation à l’usager. La participation interne, celle des personnels, est un peu plus courante : mais elle ne concours « pas tant à la définition des objectifs du service d’ailleurs, qu’à la maîtrise des décisions qui les concernent ». L’emprise de l’État en France se traduit par « une attrition de la démocratie ».

Le service public contre l’esprit du commun

Quand le pouvoir semble partagé, les usagers ont à peine une place sur le strapontin, rappelle Perroud, en prenant l’exemple de la nationalisation d’EDF en 1946 et en montrant que son conseil d’administration est resté composé d’administrations, d’entreprises et gros clients (qui expliquent certainement le biais productiviste) et de représentants du personnels (mais essentiellement voire uniquement des cadres alors qu’ils étaient minoritaires dans l’entreprise). Le consommateur-usager, le public est totalement absent de cette gouvernance. 

Cette représentation du personnel est toujours “le miroir de la détention du pouvoir, pas du nombre”. Pour Perroud, ce n’est pas un principe démocratique, mais un principe élitiste qui imprègne la gouvernance. Le constat est cinglant, mais éclairant. La démocratie est absente. L’intérêt des plus démunis comme l’intérêt de la nature ou de l’environnement n’ont aucune place dans la gouvernance de ces structures. Même dans l’emblématique Railcoop, la représentation de l’intérêt de l’environnement n’est assurée par aucun représentant au sein de l’Assemblée générale. Les difficultés actuelles de la coopérative montrent en tout cas que la coopérative n’est pas une solution toujours suffisante. Comme le dit le journaliste Romaric Godin dans sa critique du livre, la question de la gouvernance ne suffit pas, il faut aussi trouver les mécanismes qui permettent d’isoler les communs de la prédation capitaliste.

Perroud prend d’autres exemples encore. Celui de l’enseignement mutuel, allant des lycées aux hôpitaux autogérés (notamment les hôpitaux psychiatriques comme celui de Laborde que dirigea Félix Guattari). Face à ces initiatives, pourtant stimulantes, l’État français n’a cessé de pratiquer la contention. Ces formes d’holacratie avant l’heure qui cherchent le partage du pouvoir sont restées limitées, notamment parce qu’elles ont été très contrôlées et vitupérées. Les collèges et lycées autogérés sont restés au nombre de 9 depuis 1983. Les écoles primaires Freinet sont passées de 20 à 23 en entre 2001 et 2021. Pour Perroud, ces exemples montrent combien « le service public à la française s’oppose radicalement à l’esprit du commun ».

Le commun : un levier pour redistribuer vraiment le pouvoir ?

Pour lui, le commun, qu’il explore dans la droite ligne des travaux d’Elinor Ostrom, est aujourd’hui l’idée la plus stimulante pour améliorer la démocratisation des institutions, notamment parce qu’il remet au centre la question de l’élaboration des règles de gouvernance et donc la redistribution du pouvoir. Pourtant, ces exemples stimulants, Perroud est contraint d’aller les chercher à l’étranger tant il n’en trouve pas trace chez nous.

Ostrom ne s’est pas intéressé uniquement à la gestion durable d’une ressource par une communauté, mais également à la coproduction des services publics. Il constate à sa suite que l’Etat et le marché ont bien souvent le même effet : « priver, exclure les communautés, la société, de la gouvernance du service ou de la ressource ». Alors que dans les communs la communauté attributaire est identique à celle fournissant le service, ce n’est pas le cas dans les services publics. « Les communautés concernées par le service public sont dépossédées des règles d’utilisation du service ». Pour Perroud, il y a 3 communautés mobilisées dans les services publics : les communautés attributaires, délibératives et de contrôle. La première est celle qui bénéficie du service : les usagers. La seconde est celle qui prend les décisions sur le service ou la ressource. La dernière est celle qui contrôle le respect des règles (et c’est ce contrôle qui assure les conditions de réussite du commun, explique Ostrom). Dans le cadre du service public, il y a certes des recours en justice et des agences de contrôle indépendantes, mais pas de communauté de contrôle instituées en tant que telles. Perroud rappelle aussi le rôle de l’accès. La question de l’accès et de sa gestion est essentielle dans la définition du commun, qui n’est pas un régime d’accès ouvert (ce qui n’est pas sans questionner sur la limite de l’open source d’ailleurs, comme le dit Ploum, soulignant que l’open source contribue à l’accaparement des communs). Dans le commun, l’accès est contrôlé par la communauté. Or, l’accès au service public n’est pas libre, c’est un bien rival. Si trop de gens ont accès à l’hôpital, celui-ci sature. L’accès libre et le sous-financement sont les deux tragédies du service public. Il rappelle également que nombre de communs ne sont pas nécessairement vertueux démocratiquement…

Malgré ces limites, les réflexions et les pratiques des communs sont des leviers pour régénérer nos conceptions du service public. Ils sont surtout un levier pour reposer la question démocratique. L’enjeu n’est pas qu’une question de partage du pouvoir, même s’il est essentiel, il est aussi un enjeu de protection contre l’arbitraire, explique-t-il très justement. Ils sont un moyen pour réfléchir à faire évoluer voire advenir la “non-domination”… (un terme qui semble anachronique, à l’heure où les discours sur l’évolution des services publics sont obnubilés par le contrôle sans que l’équité de ceux-ci ne soient garantis).

Pour Perroud : l’innovation démocratique a été évacuée de l’Etat. Il n’y a aucune utopie réelle française dans le livre éponyme du sociologue Erik Olin Wright par exemple. Les coopératives de services publics pour l’eau, les déchets ou l’énergie se sont démultipliées en Europe, notamment en Allemagne. En France, nous n’avons assisté qu’à une timide re-municipalisation. Ailleurs, les usagers sont propriétaires de ces nouveaux services publics ce qui leur assure un contrôle de leur organisation. Au Royaume-Uni, c’est l’Etat plus que les citoyens qui est le moteur du mouvement du service public ouvert (Open Public Services) et des coopératives sociales, comme dans le handicap. La comparaison du fonctionnement de ces nouveaux services publics avec le Conseil d’administration d’Eau de Paris est accablante. Ce dernier est composé essentiellement d’élus et de membres de l’administration de la mairie, quand Eau bien commun de Naples, sur ses 5 membres comprend 2 représentants d’association de l’environnement. A Paris, sur les 20 membres, le personnel n’a que 2 représentants, le monde associatif en a 3, un de l’UFC-Que choisir et un de France nature environnement. Pour Perroud, la gouvernance de l’eau à Paris est purement administrative, verticale. « C’est une excroissance de la Mairie plus qu’un commun ». Aucun nouveau modèle ici !

L’enjeu : partager le pouvoir

Partager le pouvoir avec la société est difficile, conclut Thomas Perroud. Ce qui est sûr, c’est que nous n’essayons pas grand-chose. Les alternatives sont timides. La consultation est reine. Le partage du pouvoir inexistant ou fantoche. Quand l’Etat délègue, il le fait en faisant appel au modèle privé, qui conduit surtout à la captation par le privé de la partie la plus rentable du service (comme l’explique le dernier rapport de Nos Services Publics). Le principe démocratique devrait toujours être un objectif de service public, rappelle le professeur de droit. « L’intérêt central du commun est non seulement d’apprendre la démocratie et l’égalité, mais aussi d’apprendre à l’individu à orienter son comportement par des motifs alignés sur l’intérêt général ». C’est par la démocratie qu’on apprend à prendre soin des autres, à tenir compte des autres. C’est par la démocratie qu’on apprend la démocratie.

Le constat de Perroud est pourtant inquiétant. A le lire, construire des services publics différents, en France, semble impossible. En travaillant sur Parcoursup actuellement, je me rends bien compte que les publics sont totalement évacués du système de décision. Tout le long des réformes Blanquer qui ont mis en place Parcoursup et la réforme du Bac, nul n’a été consulté. Ni les professeurs ni les élèves n’ont eu voix au chapitre. La seule chose sur laquelle nous avons été consultés, c’est le nom de Parcoursup ! Illustration criante du consultativisme sans horizon qui nous est proposé. Or, je pense qu’on ne peut pas construire des systèmes publics qui ont un tel impact sur les gens et leurs vies sans d’abord organiser un système d’écoute spécifique (c’est-à-dire des formes de participation et pas seulement de consultation), mais plus encore sans donner aux usagers des représentations et du pouvoir de décision pour infléchir le système. On pourrait dire la même chose aujourd’hui de la Caf, de Pôle emploi… où les décisions sont uniquement prises par le politique, sans que jamais les usagers n’y participent et plus encore ne co-décident ou ne contrôlent… Perroud nous invite à un élargissement démocratique. Il n’y a pas de commun sans partage du pouvoir, rappelle-t-il. Il n’y a pas de service public sans pouvoir du public pourrait-on ajouter. Il nous invite finalement à élever nos exigences. Il nous invite à refuser de continuer à être consulté si nous voulons décider et peser dans la décision. A demander une place à la table des décisions d’abord, et à refuser les strapontins. Il nous rappelle que les communs sans pouvoir ne sont pas des communs. Salutaire ! 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Thomas Perroud, Services publics et communs : à la recherche du service public coopératif, Le Bord de l’eau, 2023, 23 euros, 224 pages.

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C’est encore loin les communs ?

Je suis toujours frappé de constater combien les services publics sont peu démocratiques. Bien souvent, les usagers y sont totalement absents. On ne leur demande jamais leur avis – et quand c’est le cas, c’est toujours pour des choses insignifiantes, dans des formes dites participatives qui ne sont rien d’autres que consultatives. Quant à avoir une place dans les décisions qui sont prises pour eux, je pense que nous sommes nombreux à la chercher encore. Les usagers sont au mieux sur le strapontin, toujours au menu, mais jamais à la table des décisions. Quand ils disposent d’une représentation, tout est fait pour qu’elle soit minoritaire. Le mantra du « pas pour nous sans nous » des associations historiques du handicap et du soin réclame un droit que l’on ne trouve nulle part.  

La tradition autoritaire du service public

Couverture du livre de Thomas Perroud.

Le professeur de droit public Thomas Perroud (@PerroudThomas) vient de publier un livre qui cherche à comprendre pourquoi la France est si frileuse en la matière, pourquoi la démocratie administrative demeure si loin de nos pratiques. Dans Services publics et communs : à la recherche du service public coopératif, Perroud rappelle que le service public a pris son essor dans une conformation autoritaire qui a toujours laissé peu de place à la parole des usagers comme des agents. L’administration considère son public comme des enfants. Pour Perroud, cela explique combien nous sommes en retard dans le renouvellement des rapports entre l’usager et l’État, combien nous ne parvenons pas à produire le moindre commun. Perroud nous aide à comprendre pourquoi « le projet démocratique n’a pas pénétré profondément l’État ».

Dans le pays « le plus animé par l’idée d’égalité, le rapport à la puissance publique est probablement le plus inégalitaire dans son vécu ». Ce n’est pas un hasard si les services publics sont au cœur des espaces disciplinaires chez Foucault. D’une manière contre-intuitive, la réflexion sur la démocratie économique semble avoir été plus vivace que la réflexion sur la démocratie administrative, même si la forme coopérative qui en est sortie est restée très marginale.

Perroud nous invite à dépasser la sempiternelle et superficielle question de la participation, pour aller un cran plus loin, et nous intéresser à la co-décision, c’est-à-dire au partage du pouvoir administratif avec les usagers. Et je pense qu’il a tout à fait raison, la question de la consultation finalement nous enferme dans un espace où l’usager est toujours dépossédé. L’école souhaite faire des jeunes des démocrates sans jamais leur concéder l’expérience du pouvoir. A l’heure où les mouvements environnementaux interrogent plus que jamais la verticalité des services publics, pourtant, ni en France, ni en Europe d’ailleurs, les procédures consultatives ne débouchent sur un partage réel du pouvoir. Pour Perroud, si on ajoute à ces constats la privatisation des services publics et le fait que l’administration s’émancipe du contrôle parlementaire, « la légitimité démocratique des services publics devient inexistante ». 

Or, la démocratie ne fonctionne que si on l’exerce. Comme le disait déjà le constitutionnaliste Dominique Rousseau dans Radicaliser la démocratie (2015), cette radicalisation consiste à instaurer la démocratie partout, et notamment dans les institutions publiques et privées qui fonctionnent aujourd’hui sur un modèle autoritaire, et qui privent les citoyens de pouvoir. Nous devons faire que le public participe aux décisions et au contrôle. Pour Perroud, le tournant managérial dans l’administration a renforcé ses cadres au détriment des personnels et des usagers, rappelant que «l’organisation crée la domination par la spécialisation d’une classe de personne dans la direction »

Les processus de consultation, quand ils sont présents, procèdent du comptage des positions plutôt que de la compréhension des arguments, et les synthèses des contributions n’éclairent pas les décisions. Bien souvent d’ailleurs, les contributions ne sont pas prises en compte comme l’ont montré référendums, conventions citoyennes, budgets participatifs, Grenelles, Grands débats et autres refondations. 

Alors que le droit constitutionnel repose sur le principe démocratique, l’administration, elle, se structure sur un principe hiérarchique et élitiste. Perroud rappelle que le service public à la française est né, sous la IIIe République, de la peur du suffrage universel. Il sert un projet bourgeois : rendre le commerce avec l’État plus sûr économiquement. L’administration sert à rendre l’État responsable, à l’image du droit à la concession de service public, très déséquilibré. Le droit administratif met en place un espace administratif autoritaire et la notion de service public sert de notion légitimante, explique Perroud.

La consultation : un principe pour que rien ne bouge

Perroud défend une idée plus avancée du service public. A l’image du paritarisme, tel qu’il s’est longtemps exprimé avec la gestion des caisses de sécurité sociale ou les coopératives ouvrières et les premières caisses de prévoyance. Pourtant, le modèle coopératif pour la fourniture de service public est resté marginal, malgré la création des Scic en 2001. Le paritarisme est bien plus en train de disparaître que de se développer. Même le jury populaire, rare cas où la décision est remise entre les mains des citoyens, recule…  

En France, ce qui domine c’est l’exclusion du public de la gouvernance des institutions (« et donc de la définition des objectifs et du contenu du service »). La participation, phénomène minoritaire, est restée un « mécanisme de surface, uniquement destiné à relégitimer l’action publique ». La France mobilise comme nulle autre pourtant la pratique consultative et la figure du débat public, mais ces pratiques n’ont pourtant pas « modifié la relation administrative ».

La verticalité reste la caractéristique dominante de la relation à l’usager. La participation interne, celle des personnels, est un peu plus courante : mais elle ne concours « pas tant à la définition des objectifs du service d’ailleurs, qu’à la maîtrise des décisions qui les concernent ». L’emprise de l’État en France se traduit par « une attrition de la démocratie ».

Le service public contre l’esprit du commun

Quand le pouvoir semble partagé, les usagers ont à peine une place sur le strapontin, rappelle Perroud, en prenant l’exemple de la nationalisation d’EDF en 1946 et en montrant que son conseil d’administration est resté composé d’administrations, d’entreprises et gros clients (qui expliquent certainement le biais productiviste) et de représentants du personnels (mais essentiellement voire uniquement des cadres alors qu’ils étaient minoritaires dans l’entreprise). Le consommateur-usager, le public est totalement absent de cette gouvernance. 

Cette représentation du personnel est toujours “le miroir de la détention du pouvoir, pas du nombre”. Pour Perroud, ce n’est pas un principe démocratique, mais un principe élitiste qui imprègne la gouvernance. Le constat est cinglant, mais éclairant. La démocratie est absente. L’intérêt des plus démunis comme l’intérêt de la nature ou de l’environnement n’ont aucune place dans la gouvernance de ces structures. Même dans l’emblématique Railcoop, la représentation de l’intérêt de l’environnement n’est assurée par aucun représentant au sein de l’Assemblée générale. Les difficultés actuelles de la coopérative montrent en tout cas que la coopérative n’est pas une solution toujours suffisante. Comme le dit le journaliste Romaric Godin dans sa critique du livre, la question de la gouvernance ne suffit pas, il faut aussi trouver les mécanismes qui permettent d’isoler les communs de la prédation capitaliste.

Perroud prend d’autres exemples encore. Celui de l’enseignement mutuel, allant des lycées aux hôpitaux autogérés (notamment les hôpitaux psychiatriques comme celui de Laborde que dirigea Félix Guattari). Face à ces initiatives, pourtant stimulantes, l’État français n’a cessé de pratiquer la contention. Ces formes d’holacratie avant l’heure qui cherchent le partage du pouvoir sont restées limitées, notamment parce qu’elles ont été très contrôlées et vitupérées. Les collèges et lycées autogérés sont restés au nombre de 9 depuis 1983. Les écoles primaires Freinet sont passées de 20 à 23 en entre 2001 et 2021. Pour Perroud, ces exemples montrent combien « le service public à la française s’oppose radicalement à l’esprit du commun ».

Le commun : un levier pour redistribuer vraiment le pouvoir ?

Pour lui, le commun, qu’il explore dans la droite ligne des travaux d’Elinor Ostrom, est aujourd’hui l’idée la plus stimulante pour améliorer la démocratisation des institutions, notamment parce qu’il remet au centre la question de l’élaboration des règles de gouvernance et donc la redistribution du pouvoir. Pourtant, ces exemples stimulants, Perroud est contraint d’aller les chercher à l’étranger tant il n’en trouve pas trace chez nous.

Ostrom ne s’est pas intéressé uniquement à la gestion durable d’une ressource par une communauté, mais également à la coproduction des services publics. Il constate à sa suite que l’Etat et le marché ont bien souvent le même effet : « priver, exclure les communautés, la société, de la gouvernance du service ou de la ressource ». Alors que dans les communs la communauté attributaire est identique à celle fournissant le service, ce n’est pas le cas dans les services publics. « Les communautés concernées par le service public sont dépossédées des règles d’utilisation du service ». Pour Perroud, il y a 3 communautés mobilisées dans les services publics : les communautés attributaires, délibératives et de contrôle. La première est celle qui bénéficie du service : les usagers. La seconde est celle qui prend les décisions sur le service ou la ressource. La dernière est celle qui contrôle le respect des règles (et c’est ce contrôle qui assure les conditions de réussite du commun, explique Ostrom). Dans le cadre du service public, il y a certes des recours en justice et des agences de contrôle indépendantes, mais pas de communauté de contrôle instituées en tant que telles. Perroud rappelle aussi le rôle de l’accès. La question de l’accès et de sa gestion est essentielle dans la définition du commun, qui n’est pas un régime d’accès ouvert (ce qui n’est pas sans questionner sur la limite de l’open source d’ailleurs, comme le dit Ploum, soulignant que l’open source contribue à l’accaparement des communs). Dans le commun, l’accès est contrôlé par la communauté. Or, l’accès au service public n’est pas libre, c’est un bien rival. Si trop de gens ont accès à l’hôpital, celui-ci sature. L’accès libre et le sous-financement sont les deux tragédies du service public. Il rappelle également que nombre de communs ne sont pas nécessairement vertueux démocratiquement…

Malgré ces limites, les réflexions et les pratiques des communs sont des leviers pour régénérer nos conceptions du service public. Ils sont surtout un levier pour reposer la question démocratique. L’enjeu n’est pas qu’une question de partage du pouvoir, même s’il est essentiel, il est aussi un enjeu de protection contre l’arbitraire, explique-t-il très justement. Ils sont un moyen pour réfléchir à faire évoluer voire advenir la “non-domination”… (un terme qui semble anachronique, à l’heure où les discours sur l’évolution des services publics sont obnubilés par le contrôle sans que l’équité de ceux-ci ne soient garantis).

Pour Perroud : l’innovation démocratique a été évacuée de l’Etat. Il n’y a aucune utopie réelle française dans le livre éponyme du sociologue Erik Olin Wright par exemple. Les coopératives de services publics pour l’eau, les déchets ou l’énergie se sont démultipliées en Europe, notamment en Allemagne. En France, nous n’avons assisté qu’à une timide re-municipalisation. Ailleurs, les usagers sont propriétaires de ces nouveaux services publics ce qui leur assure un contrôle de leur organisation. Au Royaume-Uni, c’est l’Etat plus que les citoyens qui est le moteur du mouvement du service public ouvert (Open Public Services) et des coopératives sociales, comme dans le handicap. La comparaison du fonctionnement de ces nouveaux services publics avec le Conseil d’administration d’Eau de Paris est accablante. Ce dernier est composé essentiellement d’élus et de membres de l’administration de la mairie, quand Eau bien commun de Naples, sur ses 5 membres comprend 2 représentants d’association de l’environnement. A Paris, sur les 20 membres, le personnel n’a que 2 représentants, le monde associatif en a 3, un de l’UFC-Que choisir et un de France nature environnement. Pour Perroud, la gouvernance de l’eau à Paris est purement administrative, verticale. « C’est une excroissance de la Mairie plus qu’un commun ». Aucun nouveau modèle ici !

L’enjeu : partager le pouvoir

Partager le pouvoir avec la société est difficile, conclut Thomas Perroud. Ce qui est sûr, c’est que nous n’essayons pas grand-chose. Les alternatives sont timides. La consultation est reine. Le partage du pouvoir inexistant ou fantoche. Quand l’Etat délègue, il le fait en faisant appel au modèle privé, qui conduit surtout à la captation par le privé de la partie la plus rentable du service (comme l’explique le dernier rapport de Nos Services Publics). Le principe démocratique devrait toujours être un objectif de service public, rappelle le professeur de droit. « L’intérêt central du commun est non seulement d’apprendre la démocratie et l’égalité, mais aussi d’apprendre à l’individu à orienter son comportement par des motifs alignés sur l’intérêt général ». C’est par la démocratie qu’on apprend à prendre soin des autres, à tenir compte des autres. C’est par la démocratie qu’on apprend la démocratie.

Le constat de Perroud est pourtant inquiétant. A le lire, construire des services publics différents, en France, semble impossible. En travaillant sur Parcoursup actuellement, je me rends bien compte que les publics sont totalement évacués du système de décision. Tout le long des réformes Blanquer qui ont mis en place Parcoursup et la réforme du Bac, nul n’a été consulté. Ni les professeurs ni les élèves n’ont eu voix au chapitre. La seule chose sur laquelle nous avons été consultés, c’est le nom de Parcoursup ! Illustration criante du consultativisme sans horizon qui nous est proposé. Or, je pense qu’on ne peut pas construire des systèmes publics qui ont un tel impact sur les gens et leurs vies sans d’abord organiser un système d’écoute spécifique (c’est-à-dire des formes de participation et pas seulement de consultation), mais plus encore sans donner aux usagers des représentations et du pouvoir de décision pour infléchir le système. On pourrait dire la même chose aujourd’hui de la Caf, de Pôle emploi… où les décisions sont uniquement prises par le politique, sans que jamais les usagers n’y participent et plus encore ne co-décident ou ne contrôlent… Perroud nous invite à un élargissement démocratique. Il n’y a pas de commun sans partage du pouvoir, rappelle-t-il. Il n’y a pas de service public sans pouvoir du public pourrait-on ajouter. Il nous invite finalement à élever nos exigences. Il nous invite à refuser de continuer à être consulté si nous voulons décider et peser dans la décision. A demander une place à la table des décisions d’abord, et à refuser les strapontins. Il nous rappelle que les communs sans pouvoir ne sont pas des communs. Salutaire ! 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Thomas Perroud, Services publics et communs : à la recherche du service public coopératif, Le Bord de l’eau, 2023, 23 euros, 224 pages.

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Le contrôle, une politique sans horizon ?

Les sociologues Claire Vivès, Luc Sigalo Santos, Jean-Marie Pillon, Vincent Dubois (@VDuboisLuv) et Hadrien Clouet (@HadrienClouet) signent chez Raisons d’Agir, un synthétique Chômeurs, vos papiers !, dont le grand intérêt est de démontrer l’inefficacité du contrôle du chômage. 

Couverture du livre “Chômeurs, vos papiers !”

Le temps de l’État providence (welfare state), où les aides étaient distribuées sans condition, est derrière nous. Nous en sommes revenus non pas à la charité, mais au workfare : toute allocation nécessite des contreparties. Depuis une vingtaine d’années, les chômeurs sont soumis à un “régime de contrôle et de sanction”. A défaut d’avoir jamais vraiment lutté contre le chômage, nos sociétés désormais luttent contre les chômeurs, comme si la lutte contre les conséquences pouvait agir sur les causes. 

Après avoir livré une synthèse éclairante et précise de l’évolution des politiques de lutte contre le chômage et le développement des politiques de contrôles, les chercheurs s’intéressent à l’évaluation du contrôle. Le renforcement du contrôle et de la coercition à l’encontre des chômeurs ne se développe pas dans le vide, rappellent les 5 sociologues. Elle se développe avec le développement du chômage et elle se renforce avec la restriction des aides (et notamment en agissant sur le niveau, la durée et la dégressivité des indemnités). Les auteurs montrent bien combien cette évolution est continue depuis la fin des Trente Glorieuses et combien les mesures se renforcent à chaque crise, comme si contrôler et radier était le meilleur moyen pour faire disparaître le chômage. 

Le contrôle à Pôle Emploi est devenu une activité dédiée (avec 600 contrôleurs), toujours plus rigoriste à mesure que les législations sont venues la renforcer, mais également très encadrée et surveillée (avec des indicateurs de performance à atteindre dans les niveaux de radiation : environ 15%), puisque désormais, même les chômeurs proches de la retraite sont éligibles au contrôle. Elle ne recoupe pas la lutte contre les fraudes, qui est une autre activité spécifique, avec des équipes et outils de datamining dédiés, qui se développe fortement sans que les préjudices détectés ne progressent (et les auteurs de rappeler que le montant de la “fraude” récupérée est passée de 62 à 212 millions d’euros entre 2011 et 2019, cette somme ne représente que 0,6% de la totalité des indemnités versées par Pôle Emploi et cette augmentation est surtout liée à l’augmentation du volume des prestations, plus qu’à l’accroissement des comportements délictueux – et ces sommes sont également gonflées par le fait que Pôle emploi y calcul les préjudices évités, ce que signifie que l’indus frauduleux à Pôle emploi ne dépasse pas en fait 0,25% du montant total des dépenses d’allocation engagées ! On parle vraiment de prendre un marteau-piqueur pour planter un clou de tapissier !). Sans compter enfin que nombre de fraudes détectées tiennent là encore, comme dans les autres services sociaux, bien plus d’erreurs qu’autre chose, à l’image des intermittents du spectacles, particulièrement visés par la lutte contre la fraude, dont le statut particulier rend le calcul des droits compliqués (ce qui n’est pas sans évoquer le contrôle à la CAF, qui entretient lui aussi la confusion entre erreurs et fraude et se focalise également sur certains publics, particulièrement précaires, comme le dénoncent Changer de Cap et la Quadrature).

La grande question à laquelle tentent de répondre les chercheurs dans ce petit livre consiste à savoir si ce contrôle est efficace. “Rien ne le prouve vraiment”, expliquent-ils, à rebours des discours. Les données sur l’effet des sanctions et contrôles sont étrangement absentes des données publiques. La raison de cette absence de données est simple : les rares chiffres disponibles démontrent que, dans leur écrasante majorité, les demandeurs d’emplois sont bien en recherche active d’un travail. Si la pression sur les chômeurs peut conduire à retourner au travail, elle ne crée pourtant aucun emploi ! Elle a plutôt tendance à faire basculer les chômeurs vers d’autres statuts (maladie, formation, inactivité, activité partielle…). Les sanctions ont surtout pour effet de précariser les individus en les conduisant à reprendre des emplois sous-payés, peu stables, à temps partiels…. Quand Pôle emploi compare les personnes contrôlées à celles qui ne l’ont pas été, les différences (et donc l’impact des contrôles) apparaissent minimes : le taux de retour à l’emploi des contrôlés n’est supérieur que de 3% à ceux qui ne sont pas contrôlés.  

Mais ce n’est pas le seul résultat contre-intuitif du livre. Un autre enseignement est que les radiations sont déconnectées du niveau de chômage, alors qu’on pourrait s’attendre qu’elles se développent avec les crises et donc avec les hausses du nombre de chômeurs, ce n’est pas vraiment le cas. Autre constat contre-intuitif, les évolutions coercitives n’ont pas eu d’effets directs sur les radiations ! Si les sanctions sont plus sévères quand elles s’abattent sur les gens, les radiations pour refus d’emploi ou recherche insuffisante totalisent 2 à 4% des radiations annuelles. Le nombre de contrôles s’est bien envolé (on est passé de 160 000 à 500 000 entre 2012 et 2022)… et pourtant, c’est la non-réponse à une convocation qui demeure le motif de radiation principal ! Pourtant, aucune donnée de Pôle Emploi n’explique les raisons de ces absences, qui pourraient être bien plus liées au fait que les gens cherchent du boulot qu’autre chose (visiblement, il ne semble pas y avoir d’étude sur pourquoi les gens ne se rendent pas à leur convocation et ce alors qu’assez souvent, les chômeurs souhaitent que l’institution s’intéresse à eux). 

Enfin, et c’est certainement le plus préoccupant, “la fréquence des sanctions varie selon le public”, au détriment des chômeurs signalés par leurs conseillers, des personnes qui n’ont pas travaillé depuis un an, de ceux qui sont dans des secteurs en tensions, alors que c’est bien moins le cas de ceux qui déclarent créer une entreprise. Comme disait Vincent Dubois dans son livre précédent, Contrôler les assistés, les contrôles croissent avec la précarité. La règle se vérifie encore et toujours. 

Tout ce dispositif de contrôle individuel implique des solutions individuelles, comme le fait de prescrire des modalités de recherche d’emploi contrôlables, formelles, au détriment voire en concurrence avec les réseaux interpersonnels ou des pratiques des moins diplômés qui activent plutôt ces formes de recherche d’emploi. Alors que les discours sur le chômage sont bien souvent décorrélés des réalités, le risque est que l’institution instaure des relations marquées par la crainte et la contrainte (sur les agents comme sur les publics). L’arsenal des contraintes ne cesse de se renforcer, tant et si bien que le nombre d’indemnisés par Pôle Emploi, n’a jamais été aussi bas : 38% (sans compter le taux de non recours au chômage). Or, rappellent très justement les auteurs, dégrader la situation des demandeurs d’emploi, c’est d’abord dégrader les conditions des salariés en poste et dégrader le rapport de force des salariés pour améliorer leur conditions de travail. La dynamique coercitive ne profite à personne. Et pourtant, l’opposition au contrôle ne cesse de s’affaiblir, alors qu’elle ne démontre nulle efficacité. Et les auteurs de regretter la faiblesse de cette opposition aux contrôles. L’échec des mobilisations favorise l’essoufflement des contestations. Même les recours contre les décisions de Pôle Emploi sont rares. La résignation n’est pourtant pas une option. 

A l’heure où se profile France Travail, avec un contrôle et des obligations qui vont encore se renforcer sur ceux qui bénéficient d’aides… Nous assistons à une politique de l’emploi par le vide, où l’institution propose d’abord des emplois qui ne suffisent plus pour vivre et qui n’assurent plus de statuts protecteurs… ce sont toutes les politiques sociales qui sont désormais coincées dans une austérité pour elle-même, sans que sa valeur ajoutée ne soit interrogée ou confrontée aux résultats qu’elle produit. La seule chose que l’on peut prédire sans peine c’est l’envolée de la pauvreté, avec des digues qui la contiennent, qui s’apprêtent à craquer sans avoir plus de possibilité de contenir la crue. Faut-il le rappeler, “le nombre d’emplois prétendument disponible reste 10 fois moins élevés que celui des personnes privées d’emplois” et les caractéristiques de ces emplois expliquent bien plus cette crise que la représentation du chômeur en assisté (emplois faiblement rémunérés, avec un faible nombre d’heures, des horaires décalés, des conditions de travail pénibles…). Le marché du travail est loin d’être aussi fluide que le pensent les libéraux. 

Ce petit livre est salutaire. Il montre à nouveau, qu’ici, comme ailleurs, le contrôle des plus précaires ne produit rien. A l’heure où les aides aux entreprises ont augmenté à un rythme inégalé en une décennie pour atteindre un montant équivalent à celles des dépenses sociales, la politique est de plus en plus schizophrène. D’un côté, le surcontrôle pour les plus précaires, de l’autre, l’impunité des aides publiques pour les autres (à l’image, par exemple, de l’aide à l’apprentissage, dénoncée par la très gauchiste Cour des Comptes). On ne s’étonnera pas que les administrés vivent la dématérialisation des services publics dans la douleur (comme le constate le “Palmarès des services publics”, où la relation à l’usager la plus numérisée est bien souvent la plus dégradée, comme c’est le cas de la CAF et de Pôle Emploi). Le contrôle des plus précaires détourne surtout l’attention du recul du contrôle des moins précaires. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Claire Vivès, Luc Sigalo Santos, Jean-Marie Pillon, Vincent Dubois et Hadrien Clouet, Chômeurs, vos papiers !, Raisons d’Agir, septembre 2023, 160 pages, 13 euros.

hubertguillaud

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