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Fissurer l'empire du béton

Où se cache « le pouvoir » ? On a pu dire qu'il résidait entre les mains de quelques grands hommes, puis convenir qu'il se diffusait à travers l'économie, on l'a vu traverser les corps et prendre la forme de dispositifs de contrôle, a aussi dit qu'il était désormais dans les infrastructures et qu'il prenait une forme cybernétique. Nelo Magalhães est allé le dénicher dans sa forme la plus homogène et solide, dans la manière dont il a recouvert la planète, imposé ses lignes et constitué l'essentiel de notre environnement humain, trop humain : le béton. Son livre, Accumuler du béton, tracer des routes - Une histoire environnementale des grandes infrastructures (La Fabrique) s'ouvre sur une drôle d'histoire, extraite d'un livre passé inaperçu, la bétonite.Le béton est atteint d'un virus qui l'amène à s'effriter, le virus s'étend à chaque centimètre cube du fameux matériaux et c'est la totalité de l'édifice social qui s'effondre et la vie entière qui doit se donner de nouveaux repères.

À voir mardi 11 à partir de 19h

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Voir les lundisoir précédents :

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

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Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

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Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole

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Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer

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Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

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Nous souvenir d'Eric Hazan

Comme il faut bien parfois exorciser un peu sa peine, nous nous sommes permis de joindre quelques amies que nous partagions avec Eric Hazan afin de glaner ces quelques souvenirs. Que la terre lui soit aussi douce que les temps sont durs.

Je me souviens des éclats de ton rire et de ces mots que tu prononçais à chacune de nos rencontres : « Comment tu vas toi ? Raconte. »

Je me souviens que l'âge venant lui laissait comme un mélange singulier de douceur, inaccoutumée, et d'une dureté qui accentuait ses intransigeances, comme d'une impatience à au moins l'aperception d'un autre monde qui viendrait.

Je me souviens qu'on s'est tutoyé tout de suite.

Je me souviens maintenant des premières phrases du Dépeupleur de Beckett : « séjour où des corps vont chercher chacun son dépeupleur », en ces jours terminaux qui font que toute fuite soit vaine… La mort d'Hazan fait grand dépeuplement. Et que de vanité à nos égarements, mais lui n'aimait pas la fuite, alors quelques éclats de souvenir dans l'ombre portée que nous fait sa mort.

Je me souviens quand, hilare, tu devenais sous nos yeux une grand-mère yiddish ou un russe blanc chauffeur de taxi. Ta manière joyeuse de nous raconter le Paris de ton enfance.

Je me souviens de la première fois où il me conduit à la maison : à La fabrique. Le couloir, les marches, on débouche sur une courette en contrebas, une vieille petite cour avec des arbustes, de l'herbe, et au fond, une maisonnette. On entre. Ils sont deux, Stella et Jean, derrière leur bureau. Au fond, à gauche, une longue étagère avec tous les livres, toutes les couleurs. Ce relâchement final, quand le travail est sur sa fin : alors, quelle couleur je vais avoir cette fois-ci ?

Je me souviens comment il nous a si naturellement prêté les clefs de sa merveilleuse maison.

Je me souviens de la bonté souriante d'Eric, de ses yeux qui pétillaient dans les discussions toujours pleines d'élan et tout autant pleines de respect, même dans les désaccords.

Je me souviens de ses confitures de cerises.

Encore un beau souvenir : octobre 2017 au petit matin. Eric, l'âge aidant, traversait les barrages de GM sans encombre aucun, et particulièrement celui poussif érigé pour tenter de juguler une « Chasse aux DRH », apportant dissimulés qui force mortiers et feux de bengale afin d'essayer de précipiter la fuite d'un des minipalais du bois de Boulogne de cette ministre Pénicaud vers des quartiers plus haussmanniens moins pétaradants et agités car surtout mieux garnis de flicaille en tout genre pour la protéger momentanément de si mauvaises rencontres en forêts, bois et sous-bois, alpages ? Campagnes, banlieues, faubourgs, calanques ou que sais-je encore !

Je me souviens du retour de son voyage en Palestine, très abattu. « Là-bas, c'est foutu. »

Je me souviens de Racine, « brûlé de plus de feux que je n'en allumais ». Hazan, incendiaire pour l'éternité.

Je me souviens de celles et ceux qui s'en sont pris plein la tronche, à Tarnac et ailleurs. Plus jeunes que moi, marqués. Mais lui, comment il fait, avec tout ce qu'il a dû se prendre, tout ce qu'il a dû voir ? Ce sourire, cette tenue. La guerre, sans doute. Dix comme lui et il en irait tout autrement ; c'est ce qu'on se dit, non ?

Je me souviens que j'aurai pu
ici, au Liban, lors de nos guerres inciviles
dans un camp Palestinien, Bourj el-Barajneh peut-être, à portée de l'aéroport
je me souviens d'un fédayin riant aux éclats
il venait d'être soigné par un médecin français qui baragouinait un arabe avec un épouvantable accent
pire que le tien !
était-ce lors du siège de Beyrouth en 1982 ?
était-il parmi nous, avec nous ?
Je me souviens que j'aurai dû
ce geste vers celui qui n'eut de cesse
sans relâche

Si vous avez place pour une image, celle-ci à Beyrouth détruite dans l'une de nos guerres.

Je me souviens de cette annotation sur le manuscrit de ma thèse que tu avais corrigée : « Dans la phrase, les virgules, c'est comme les flics, ça marche par deux. »

Je me souviens qu'il ne nous dérangeait jamais. Il laissait des surprises accrochées à la barrière sans faire sonner la cloche.

Je me souviens que j'aimais qu'il me raconte tout un tas de moments de sa vie.

Mais ce qui me faisait le plus rire, c'étaient ses histoires de médecine, des histoires des années 50-60 – des histoires de fin du monde. Il y a celle du matelot d'un cargo dans le port de Marseille, le type est malade, mais malade, terrible. Par précaution on l'a mis en quarantaine, les médecins défilent dans sa cambuse, tous incapables de comprendre de quoi il s'agit – le soigner, on n'en parle même pas. On finit par faire venir un vieux généraliste, mais qui est une légende – un sens diagnostic hors pair. Il entre dans la cambuse, l'équipage du barlu se presse derrière lui, il s'arrête net, regarde le mataf. Et se met à renifler. Tout le monde retient son souffle. Et là, deux mots tombent de sa bouche : « la peste ».
Il y a aussi celle d'un ponte, un « patron » comme on disait à cette belle époque du mandarinat tout-puissant, qui n'a sans doute pas été pour rien dans la décision d'Eric de lâcher ce métier et surtout ce milieu. Alors le « patron » est un chirurgien cardiaque, un cador paraît-il. Voire. Il est en pleine action, et là, pas de bol, un coup de bistouri de travers, l'aorte est salement amochée. Je ne connais pas les détails techniques, ne sais pas si c'est qu'à l'époque on ne sait pas suturer des vaisseaux comme ça ou quoi, mais visiblement il aurait fallu ne pas. Le type sur la table est promis à se vider dans les trois minutes. Le ponte met son doigt sur le trou pour se laisser quand même le temps de la réflexion. Puis appelle son assistant : « Mets ton doigt ». Sort du bloc, enlève son masque, se dirige vers la famille qui attend dans le couloir, blême d'angoisse. « Je dois vous dire que la situation de votre parent est très difficile, mais si vous me donnez votre accord, je suis prêt à prendre tous les risque » — La famille éperdue de reconnaissance, « Oh oui, monsieur le professeur, prenez tous les risques ». Le ponte retourne au bloc, apostrophe son assistant : « C'est bon, tu peux enlever ton doigt. »

Plus qu'elles ne me terrifiaient – on a tous plus ou moins l'intuition de l'homologie entre bloc opératoire et fabrication des saucisses : on ne sait pas ce qu'il y a dedans –, ces histoires me faisaient hurler de rire. Mais plus encore la manière dont Eric les racontaient. Car sa voix, ses intonations, son débit à deux mots/minute mais qui suspendait à ses lèvres sur des plateaux d'intensité, étaient à l'image de ses mains : le calme parfait. « La peste », « tu peux enlever ton doigt », le charme irrésistible.

Je me souviens de tous ces déjeuners où il n'était jamais très bavard mais toujours très attentif.

Je me souviens du poisson qu'il disait être du haddock fumé qu'il cuisinait dans du lait et servait avec des pommes de terre cuites à l'eau, avec ensuite de la crème fraîche. Mais je ne suis plus sûre de la crème fraîche.

Je me souviens de son affection et de son amitié.

Je me souviens, ô combien, de son amour fou pour le Paris populaire, littéraire, révolutionnaire ; des déambulations dans lesquelles il nous emmenait, gourmand des détails rendant les lieux vivants, quand resurgissent les morts qui ne meurent pas vraiment. Libertaire jusqu'au bout des ongles. Soucieux de la force spontanée des révoltes et de leur puissance auto-organisatrice. Refusant tout ce qui vient refermer, replier et récupérer les insurrections.

Je me souviens qu'il croyait que son jasmin était foutu alors que pas du tout !

Je me souviens de son allure quand il attendait au restaurant – parce qu'il n'a jamais été en retard d'une seule seconde – et qu'il se levait pour vous accueillir par une accolade si chaleureuse, comme si on ne s'était pas vus depuis des siècles alors qu'une semaine ou deux s'étaient écoulées et de celles tout aussi chaleureuses en se quittant comme si on n'allait pas se revoir avant des siècles.

Je me souviens de sa curiosité, son enthousiasme, son soutien.

Je me souviens avoir appris sa mort par deux amies qui s'adressent peu la parole, coup sur coup, en quittant ma psy. J'étais à Denfert, dans le dos du lion face auquel il avait décidé de quitter la médecine, comme il le raconte dans un livre quelque 40 ans plus tôt. De longues minutes plus tard mon téléphone affichait ceci :

Je me souviens de lui, le chirurgien cardiaque qui n'hésitait pas à opérer des cas désespérés de maladie du cœur chez des nourrissons, et qui se faisait un point d'honneur d'annoncer lui-même aux parents cette chose inconcevable d'un bébé qui meurt.

Je me souviens de ses coups de main clandestins, avec d'autres médecins français et italiens, sur le champ de bataille du Septembre noir jordanien.

Je me souviens d'Eric en novembre, novembre 2023. Il se lève. Il me demande immédiatement de sortir, de l'accompagner au café d'à côté. On se donne le bras, on avance lentement. Au café, grand salut au patron, comme dans la vie d'avant. Très vite, il me demande pour la Palestine. Je me dis que je ne peux pas, que je n'ai pas le droit de le désespérer. Je lui dis : ça ne va pas. Je comprends qu'en réalité il sait, qu'il a vu Houria il y a quelques jours et qu'il a dû lui poser exactement la même question.

Je me souviens de ses mails, succincts, où il donnait le titre du livre qu'il voulait réserver, et à qui il le destinait – tous ces livres offerts autour de lui.

Je me souviens de son rire quand on arrivait à l'étonner !

Je me souviens du moment où il lâcha la chirurgie pour prendre la suite des éditions Hazan, avec ce qu'on pouvait deviner de malaise dans le rapport à la figure tutélaire du père, comme s'il restait partout, dans chacun des incomparables livres d'art qui en ont fait la légende éditoriale, et qui tapissaient les murs du grand espace de travail, au fond de la cour, derrière la librairie rue de Seine.

Je me souviens que j'avais souvent peur de le déranger, car je savais qu'il n'aimait pas être dérangé.

Je me souviens qu'il écoutait avec grande attention quand on lui soumettait une question d'ordre privé ou professionnel et qu'il répondait après un petit temps de suspens quelques mots brefs mais précis, et ce ton inimitable quand parfois il concluait par « tu as bien fait ».

Je me souviens qu'il évoquait souvent « quelqu'un de formidable » avec un rire formidable.

Je me souviens que, le 8 octobre dernier, j'étais sur le lieu du charnier de Sabra et Chatila, à l'entrée des camps, vaste zone de terre battue qui tient lieu de mémorial avec sa large banderole pâlie par le soleil des années. Le vieux gardien palestinien qui nous a accueillis habite ici, entre ces grilles rouillées, dans une cabane en tôle de 5-6 mètres carrés. La ressemblance de ses traits avec ceux d'Eric m'a stupéfait, comme cette puissante tendresse qui se dégageait de lui malgré tout.

Je me souviens, à la lecture de la nécrologie d'Eric sur Libération, dont rien que le titre suffit, encore cinq jours plus tard, à me donner un haut-le-cœur, avoir ajouté son rédacteur, Quentin Girard, à la shortlist des gens que j'aimerais assommer avant de mourir (où il côtoie, notamment, le réalisateur d'Une zone à défendre, disponible sur Disney plus, Romain Cogitore).

Je me souviens de son rejet pour toute once de 'constituant' : une assemblée constituante paraissait à ses yeux le début de la fin des révolutions vivantes. Je me souviens avoir hésité : est-ce qu'Eric était trop confiant sur le rapport à la police ? Il pensait qu'il fallait les convaincre et qu'on y arriverait ; que les flics en auraient marre, à un moment, d'être si détestés ; qu'ils franchiraient le pas, vers nous, vers la révolte. C'était peut-être mal saisir ce que sont les forces de l'Ordre et pécher par optimisme. Mais je me suis rappelé aussi les grands moments de fraternisation, les soldats mettant crosse en l'air ou l'arme au pied, dans ces événements décisifs, comme un certain 18 mars, où tout avait basculé. Je me souviens m'être dit qu'Eric avait la justesse de l'espérer.

Je me souviens du soir où il m'a dit « Vie et Destin de Grossman, Vassili Grossman, il faut le lire, ça change la vie. »

Je me souviens que quand il passait derrière mon bureau dans les si étroites éditions Hazan rue de Seine, il posait parfois ses mains sur mes épaules et que mon cœur battait.

Je me souviens de son premier livre qui me fit découvrir la puissance de l'idée de guerre civile pour comprendre les évènements de notre foutue « modernité », de Gaza, déjà, aux sirènes des ratonnades policières à Barbès, des bombardements à Grozny aux portes « hachoirs » fermant l'accès aux stations de métro des quartiers populaires, etc… et dont la conception le mettait dans une rage folle. Idée de guerre civile comme opérateur de toute notre histoire contemporaine, avant que Traverso, son ami, en fasse la lecture qu'on connaît.

Je me souviens qu'on s'échangeait des livres et des films.

Je me souviens d'Eric à Paris. On va dans un restau à lui. Je comprends aux gestes, aux regards, aux saluts, à l'allure du restau aussi, petit, grand zinc, bois, qu'il y va depuis longtemps ; que ce Paris-là existe, implicite, et qu'on se le passe quand on est camarades.

Je me souviens de tes yeux rieurs et de ton rire aussi, franc et sonore.

Je me souviens de sa colère, quelques années plus tard, contre la politique éditoriale de « marchand de patates » que lui imposait le groupe d'édition auquel il avait dû vendre la maison Hazan, et dont il attendait sans trop d'illusion, qu'elle puisse ainsi continuer.

Je me souviens qu'il y a 30 ans Eric m'a donné envie de lire des livres d'histoire. Merci Eric !

Je me souviens qu'il aimait l'intelligence, la beauté, les femmes, le miel et le bon vin.

Je me souviens qu'il avait la victoire modeste quand dans une discussion on lui donnait raison.

Je me souviens d'être en manif avec une copine, là où on s'amuse, à trotter joyeusement entre les lacrymogènes et les mouvements de la foule en se tenant par le bras pour ne pas se perdre. Je me retourne sans doute pour prendre la mesure de ce qui se passe derrière nous et au milieu du tumulte des bris de vitrine et des flots humains, mon œil se pose sur Eric. Il est là, seul, les mains derrière le dos, une petite casquette sur sa tête un peu reptilienne. Ses yeux souriant de toutes leurs dents.

Je me souviens de son « ah épatant ! C'est épatant. » quand on lui parlait d'un livre qu'il venait justement de lire et dont la lecture l'avait enthousiasmé et de son œil plus brillant encore de partager cette découverte.

Je me souviens d'une soirée place de la République. C'était Nuit Debout. Beaucoup de commentateurs s'en émerveillaient. L'ultragauche, jamais satisfaite que d'elle-même, grinçait. Eric partageait notre sentiment : il se passe quelque chose mais c'était insuffisant. Après avoir traîné sur la place, écouté les prises de paroles qui n'en finissaient pas et jamais. À la fois touchantes, régulièrement justes mais toujours désolés et quelque peu désolantes. Une agora d'anonymes sans cible ni objectif. Mais une agora quand même. Un peu de communauté, en tous cas ses prémices. On décide d'aller manger dans un troquet rue du Faubourg-du-Temple. Nous sommes une petite dizaine, on parle de la situation, de ce qui semble ouvert ou fermé. Eric est attentif. Quelqu'un évoque la proximité du domicile du Premier ministre de l'époque, un certain Manuel Valls. Une amie rebondit presque immédiatement : il faut lancer un « Apéro chez Valls ». Une cible, un objectif. Eric acquiesce avec enthousiasme. Il faut un plan, il en est. On passe quelques coups de fils. Une heure plus tard, nous sommes de retour sur la place. Eric a réservé un tour de parole, une amie jeune à l'apparence des plus innocentes s'inscrit juste derrière lui. Eric prend le micro et parle comme il sait si bien parler. Chaque mot est pesé, chaque mot perce. Je ne m'en souviens plus en détail, seulement qu'il embarque la foule et déplie notre plan : « Le pouvoir n'est jamais très loin, le premier ministre Valls habite d'ailleurs à deux pas. » Sa sagesse s'impose, tout le monde applaudit, l'enthousiasme se diffuse. L'amie aux grands yeux prend le relais et le micro. Personne ne sait la connivence. Elle rebondit sur le discours d'Eric et harrangue la foule : nous devons nous inviter chez Manuel Valls, ce soir c'est « apéro chez Valls ». Tonnerre d'applaudissements. Notre petit groupe déploie une banderole et entame quelques tours de la place le temps que s'agrègent les plus motivés autant que les badauds : « A-pé-ro chez Valls ! A-pé-ro chez Valls ! » La situation s'est ouverte, on s'engage soudainement boulevard Voltaire. Les forces de l'ordre sont surprises, cela faisait des jours qu'il ne se passait plus grand-chose à Nuit Debout. Un équipage de CRS accourt pour nous barrer la route. On va au contact, banderole renforcée contre boucliers. Ça tape, ils gazent. Si l'affrontement se cristallise à cet endroit, à peine sortis de la place, on risque de perdre tout élan. Il nous faut garder l'avantage, c'est-à-dire l'effet de surprise et la vitesse. On décroche des flics et on pivote vers le boulevard suivant. Les forces de l'ordre sont prises de court et ne parviennent pas à se mettre en place à temps. La foule accélère, l'émeute est là. S'ensuit une soirée mémorable dans les rues du XIearrondissement, même si la police parviendra à protéger le domicile de Valls en saturant sa rue de lacrymogènes. Je me souviens avoir recroisé plusieurs fois Eric au fil de la soirée. Notre plan s'était parfaitement déroulé. Il était heureux, humble mais fier.

Je me souviens de sa voix, de son rire, de son sourire, de sa confiance et de son amitié.

Eric, je regardais beaucoup ses mains. Je regarde beaucoup les mains en général, mais les siennes en particulier. Ses doigts surtout. Il y avait une très grande sûreté dans ses doigts, mélange de grand calme et de dextérité. En même temps, le type qui fait de la chirurgie cardiaque infantile, c'est pas Jo le Trembleur, forcément. J'étais resté sidéré quand il m'avait appris que c'est lui qui avait inventé la technique du pontage. Je lui avais dit que mon père lui devait dix ans de vie supplémentaire. Eric me racontait qu'il lui était arrivé plus d'une fois de recevoir des messages : « Vous ne savez pas qui je suis mais vous m'avez sauvé la vie quand j'avais 2 ans. »

Je me souviens de sa culture phénoménale, musique donc, et, bien sûr, peinture. Culture écrasante pour moi qui n'en avais pas.

Je me souviens qu'il voulait ma recette de saumon cru mais Cléo n'aimait pas le poisson !

Je me souviens de son bureau, presque vide, toujours parfaitement rangé, sans aucun fouillis qui traîne. Ça épatait tout le monde. Je ne me souviens plus ou vaguement de ce qu'il disait à propos des dossiers qu'il fallait traiter au fil de leur arrivée et ne jamais laisser traîner. Quelque chose comme ça de plus définitif.

Je me souviens qu'on s'offrait des pots de miel.

Je me souviens que, l'alcool aidant, j'adorais lui poser des questions débiles. « Est-ce que tu détestes vraiment quelqu'un ? – Mmmm… Je ne crois pas. — Arrête tes conneries. » Et je commençais à lister tous les connards indiscutables qui me passaient par la tête. Il y en avait certains que, pour ma part, calmer nos nerfs et un monde meilleur, j'aurais bien butés si j'en avais eu le courage et le savoir-faire. Lui, sans trop d'explication mais bien amusé du fond de ses yeux noirs, me répondait systématiquement que, non, il n'éprouvait de haine à l'égard d'aucun de ses ennemis.

Je me souviens de balades dans Paris avec son Invention de Paris pour guide inspiré, et sa belle méditation sur la barricade, objet urbain subversif par excellence, et qui m'a inspiré pour mon travail sur l'émeute.

Je me souviens qu'une coquille dans un livre ce n'était pas la mort d'un homme.

Je me souviens des grands plats de chili con carne que tu cuisinais rue du Faubourg-du-Temple, dans cet appartement plein de soleil où les premières réunions pour créer la fabrique ont eu lieu.

Je me souviens d'un coup de main et d'un coup de téléphone.

Je me souviens des courses en forêt d'Ermenonville, les dimanches matin d'automne, lui qui courait tellement plus longtemps, que nous avions tout le temps pour la cueillette des champignons. Dont on faisait omelette ensuite, et prétexte à tant de palabres où se mêlaient dans une même radicalité la question palestinienne et la musique classique – ses deux passions impétueuses (les femmes aussi, mais c'est une autre affaire…).

Je me souviens très bien de ce qu'il voulait dire quand, à l'occasion d'un anniversaire de la fabrique à lors d'une conférence à Beaubourg, il avait comparé l'édition à l'amour et à la politique mais je ne me souviens plus de ce qu'il avait dit exactement.

Je me souviens que lorsque l'on proposait un projet à Eric, tout se jouait dans les premières secondes. Je crois qu'il accordait peu d'importance aux grandes théories ou aux grands discours, ce qu'il cherchait à déceler c'est ce petit endroit où se mélangent l'intelligence et l'audace.

Je me souviens de mon ami « l'écureuil assidu », de profil, penché sur des notes, des manuscrits, un livre, un journal, son clavier d'ordinateur, jour après jour, à toute heure.

Je me souviens que, l'herbe aidant, je lui avais demandé quelles étaient les plus grosses stars qu'il avait rencontrées et il s'est souvenu que deux fois il avait été ému de se trouver dans le même restaurant que quelqu'un de célèbre. C'était d'avoir vu de ses yeux Michel Piccoli et Georges Perec.

Je me souviens que le prénom choisi pour l'enfant était vraiment un truc de petits cons.

Je me souviens d'une conscience. De sa douce affirmation en 2011 lors d'un colloque sentimental autour de Paris et de la question du Livre dans les jardins de Belleville, à l'occasion de la parution de Paris sous tension, le temps d'un entretien filmé pour un groupement de libraires indépendants. Je revois une figure lutine assise sur un banc qui oublie la caméra, le visage comme posé sur un rideau de végétaux tâchés de soleil et troués par l'intuition du temps. Il avait parlé de l'esprit des lieux, salué le passé insurrectionnel de la ville, célébré le rôle des étrangers dans la Cité. Il avait vanté les Chinois. Sa gouaille et son visage de vieil homme enfantin étaient un partage en acte, avant même l'apologie du commun. « Pas la partition mais le partage. » L'action, grandiose ou modeste, mais l'action. La recherche de livres offensifs qui ne soient pas un état des lieux mais les germes d'une modification. L'anti-nostalgie, camarade. Je me souviens d'une conscience et de son corps.

Je me souviendrai toujours de ces mots prononcés, après la Commune, par Jean-Baptiste Clément : « Il faut que nos morts nous apprennent à vivre. » Eric le savait. Et désormais, il continuera d'y contribuer : vivre encore et résister parce qu'on a toujours raison de se révolter.

Je me souviens de cette maison dans laquelle chaque objet avait une fonction.

Je me souviens qu'il avait toujours peur d'être déçu par le travail de ceux qu'il aimait, parce qu'il les aimait.

Je me souviens qu'un jour il s'est levé d'un bond pour chercher dans sa bibliothèque un livre de Sergio Larrain, qu'il m'a tendu, l'œil brillant, en disant « Valparaiso, je l'ai édité, c'est très beau. »

Je me souviens de son bonheur rayonnant à la création de La fabrique, comme si tout ce qu'il avait fait jusque-là y trouvait enfin son sens.

Je me souviens d'Eric l'été, dans le sud. Il est toujours en avance. Il m'attend en terrasse. Il a son petit chapeau. Il se lève en souriant. On parle. De tout, mais surtout de littérature. La première fois, quand je repars, je me dis : c'est bizarre, on a beaucoup parlé de littérature, tout de même. La deuxième : ah tiens, c'était comme la première fois, finalement, on a parlé surtout de littérature. Je me souviens que cette génération a commencé par là, par cette sorte de lâché prise sinueux et dirigé. Est-ce ça qui fait qu'on peut publier des gens qui ne s'entendent pas, des livres qui se disputent ou qui coexistent dans l'indifférence mais qui tous nourrissent le même élan, un élan commun ?

Je me souviens quand il appelait pour prendre rendez-vous, un coup de fil rapide, direct, efficace, et soudain juste avant de raccrocher il disait « je me réjouis ! »

Je me souviens de ma dernière rencontre avec lui, à la Vielleuse, au carrefour Belleville, où il avait ses habitudes à midi, trois œufs sur le plat qui lui étaient servis sans qu'il ait à commander. Et ce geste de la main légèrement levée, d'une infinie mais tranquille lassitude, manière de dire que parler le fatiguait trop maintenant. Mais avec dans les yeux la même flamme, à peine moins vibrante, comme teintée d'un énigmatique amusement, qui brûlait depuis toujours en lui.

Je me souviens qu'il aimait beaucoup les pâtisseries, qu'il prenait toujours un dessert même s'il n'avait pas grand appétit.

Illustration : Eric à Cuba en 1972.

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Soirée électorale entre ami·es

Notre camarade Bernard Chevalier a suivi les élections européennes hier soir. Il nous dit avoir « commis ce petit texte pour égayer ce lundimatin post électoral.... » Alors, avant que nous entrions un peu toutes et tous dans le sérieux de la conjoncture, un peu de détente.

L'extrême droite remporte les élections
Ha ha ha quelle surprise
Victoire de qui de quoi
défaite de qui de quoi
On a vu ça à la télé en picorant
en papotant en buvant des coups
A l'écran la tête d'IA de Jordan
était barrée d'un trait noir
image du deuil du clivage
IA a parlé mais on s'en foutait
on sait trop déjà on n'imprime pas
on n'imprime plus depuis longtemps déjà
ni lui ni les autres
même ceux.celles qui votent
c'est dire
Des fois fallait baisser le son
on ne s'entendait plus blaguer
Des fois fallait monter le son
quand un politicien de gauche
l'ouvrait pour dire que les électeurs
avaient préféré l'original à la copie
On en était là
On se disputait mollement la zapette
changer de chaînes c'est pas
vraiment changer de monde
Petit sursaut avec Manu en plateau
nous refaisant le énième coup du front antifasciste
et dissolvant l'assemblée nationale
Ah bon l'était pas morte déjà avec le 49.3
Bon on a éteint le son puis la téloche
Finito ras le cul de ces têtes à claque
de fachos tournant en boucle
Tout ce cirque n'était pas drôle
et si loin de nos vies
Les bouteilles étaient vides
alors on est parti à Repu gueuler
en nombre et en claquant des mains
Siamo tutti antifascisti
On s'est quittées bien plus tard
en se donnant rendez-vous pour le 30
voire plus tôt dans la rue ou ailleurs
Sait-on jamais l'histoire n'est pas écrite

Bernard Chevalier

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Fissurer l'empire du béton

Où se cache « le pouvoir » ? On a pu dire qu'il résidait entre les mains de quelques grands hommes, puis convenir qu'il se diffusait à travers l'économie, on l'a vu traverser les corps et prendre la forme de dispositifs de contrôle, a aussi dit qu'il était désormais dans les infrastructures et qu'il prenait une forme cybernétique. Nelo Magalhães est allé le dénicher dans sa forme la plus homogène et solide, dans la manière dont il a recouvert la planète, imposé ses lignes et constitué l'essentiel de notre environnement humain, trop humain : le béton. Son livre, Accumuler du béton, tracer des routes - Une histoire environnementale des grandes infrastructures (La Fabrique) s'ouvre sur une drôle d'histoire, extraite d'un livre passé inaperçu, la bétonite.Le béton est atteint d'un virus qui l'amène à s'effriter, le virus s'étend à chaque centimètre cube du fameux matériaux et c'est la totalité de l'édifice social qui s'effondre et la vie entière qui doit se donner de nouveaux repères.

À voir mardi 11 à partir de 19h

Version podcast

Pour vous y abonner, des liens vers tout un tas de plateformes plus ou moins crapuleuses (Apple Podcast, Amazon, Deezer, Spotify, Google podcast, etc.) sont accessibles par ici.

Voir les lundisoir précédents :

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou

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Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement

La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët

Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn

Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole

De nazisme zombie avec Johann Chapoutot

Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022

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Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique

Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer

L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin

oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live

Boxe et lutte des classes avec Selim Derkaoui

Commentaires (cosmo) anarchistes avec Josep Rafanell i Orra

Une histoire globale des révolutions avec Une histoire globale des révolutions avec Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre

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Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe avec Silvia Lippi et Patrice Maniglier

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Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien

Une histoire illustrée du tapis roulant avec Yves Pagès

Radiographie de l'État russe, entretien avec Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer

Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques

Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass

Vers une anthropologie Métaphysique avec Mohamed Amer Meziane

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Une histoire personnelle de l'ultra-gauche avec Serge Quadruppani

Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines

Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning

De gré et de force, comment l'État expulse les pauvre, un entretien avec le sociologue Camille François

Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain

La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer

Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun

Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon

Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo

Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N'Diaye, Johan Faerber et Camille

Une histoire du sabotage avec Victor Cachard

La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet

Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf

L'aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel

À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout

Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier

Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot

Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia

La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir

Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi

Terreur et séduction - Contre-insurrection et doctrine de la « guerre révolutionnaire » Entretien avec Jérémy Rubenstein

Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien

La résistance contre EDF au Mexique - Contre la colonisation des terres et l'exploitation des vents, Un lundisoir avec Mario Quintero

Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez

Rêver quand vient la catastrophe, réponses anthropologiques aux crises systémiques. Une discussion avec Nastassja Martin

Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1

Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler

Qu'est-ce que l'esprit de la terre ? Avec l'anthropologue Barbara Glowczewski

Retours d'Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig

Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs

Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou

« Je suis libre... dans le périmètre qu'on m'assigne »
Rencontre avec Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis 14 ans

Ouvrir grandes les vannes de la psychiatrie ! Une conversation avec Martine Deyres, réalisatrice de Les Heures heureuses

La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi

Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth

Katchakine x lundisoir

Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel

Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota

Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]

Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet

La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen

La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur

Déserter la justice

Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier

La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost

Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari

L'étrange et folle aventure de nos objets quotidiens avec Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Puissance du féminisme, histoires et transmissions

Fondation Luma : l'art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l'épuisement quotidien,
un entretien avec Romain Huët

L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

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Nous souvenir d'Eric Hazan

Comme il faut bien parfois exorciser un peu sa peine, nous nous sommes permis de joindre quelques amies que nous partagions avec Eric Hazan afin de glaner ces quelques souvenirs. Que la terre lui soit aussi douce que les temps sont durs.

Je me souviens des éclats de ton rire et de ces mots que tu prononçais à chacune de nos rencontres : « Comment tu vas toi ? Raconte. »

Je me souviens que l'âge venant lui laissait comme un mélange singulier de douceur, inaccoutumée, et d'une dureté qui accentuait ses intransigeances, comme d'une impatience à au moins l'aperception d'un autre monde qui viendrait.

Je me souviens qu'on s'est tutoyé tout de suite.

Je me souviens maintenant des premières phrases du Dépeupleur de Beckett : « séjour où des corps vont chercher chacun son dépeupleur », en ces jours terminaux qui font que toute fuite soit vaine… La mort d'Hazan fait grand dépeuplement. Et que de vanité à nos égarements, mais lui n'aimait pas la fuite, alors quelques éclats de souvenir dans l'ombre portée que nous fait sa mort.

Je me souviens quand, hilare, tu devenais sous nos yeux une grand-mère yiddish ou un russe blanc chauffeur de taxi. Ta manière joyeuse de nous raconter le Paris de ton enfance.

Je me souviens de la première fois où il me conduit à la maison : à La fabrique. Le couloir, les marches, on débouche sur une courette en contrebas, une vieille petite cour avec des arbustes, de l'herbe, et au fond, une maisonnette. On entre. Ils sont deux, Stella et Jean, derrière leur bureau. Au fond, à gauche, une longue étagère avec tous les livres, toutes les couleurs. Ce relâchement final, quand le travail est sur sa fin : alors, quelle couleur je vais avoir cette fois-ci ?

Je me souviens comment il nous a si naturellement prêté les clefs de sa merveilleuse maison.

Je me souviens de la bonté souriante d'Eric, de ses yeux qui pétillaient dans les discussions toujours pleines d'élan et tout autant pleines de respect, même dans les désaccords.

Je me souviens de ses confitures de cerises.

Encore un beau souvenir : octobre 2017 au petit matin. Eric, l'âge aidant, traversait les barrages de GM sans encombre aucun, et particulièrement celui poussif érigé pour tenter de juguler une « Chasse aux DRH », apportant dissimulés qui force mortiers et feux de bengale afin d'essayer de précipiter la fuite d'un des minipalais du bois de Boulogne de cette ministre Pénicaud vers des quartiers plus haussmanniens moins pétaradants et agités car surtout mieux garnis de flicaille en tout genre pour la protéger momentanément de si mauvaises rencontres en forêts, bois et sous-bois, alpages ? Campagnes, banlieues, faubourgs, calanques ou que sais-je encore !

Je me souviens du retour de son voyage en Palestine, très abattu. « Là-bas, c'est foutu. »

Je me souviens de Racine, « brûlé de plus de feux que je n'en allumais ». Hazan, incendiaire pour l'éternité.

Je me souviens de celles et ceux qui s'en sont pris plein la tronche, à Tarnac et ailleurs. Plus jeunes que moi, marqués. Mais lui, comment il fait, avec tout ce qu'il a dû se prendre, tout ce qu'il a dû voir ? Ce sourire, cette tenue. La guerre, sans doute. Dix comme lui et il en irait tout autrement ; c'est ce qu'on se dit, non ?

Je me souviens que j'aurai pu
ici, au Liban, lors de nos guerres inciviles
dans un camp Palestinien, Bourj el-Barajneh peut-être, à portée de l'aéroport
je me souviens d'un fédayin riant aux éclats
il venait d'être soigné par un médecin français qui baragouinait un arabe avec un épouvantable accent
pire que le tien !
était-ce lors du siège de Beyrouth en 1982 ?
était-il parmi nous, avec nous ?
Je me souviens que j'aurai dû
ce geste vers celui qui n'eut de cesse
sans relâche

Si vous avez place pour une image, celle-ci à Beyrouth détruite dans l'une de nos guerres.

Je me souviens de cette annotation sur le manuscrit de ma thèse que tu avais corrigée : « Dans la phrase, les virgules, c'est comme les flics, ça marche par deux. »

Je me souviens qu'il ne nous dérangeait jamais. Il laissait des surprises accrochées à la barrière sans faire sonner la cloche.

Je me souviens que j'aimais qu'il me raconte tout un tas de moments de sa vie.

Mais ce qui me faisait le plus rire, c'étaient ses histoires de médecine, des histoires des années 50-60 – des histoires de fin du monde. Il y a celle du matelot d'un cargo dans le port de Marseille, le type est malade, mais malade, terrible. Par précaution on l'a mis en quarantaine, les médecins défilent dans sa cambuse, tous incapables de comprendre de quoi il s'agit – le soigner, on n'en parle même pas. On finit par faire venir un vieux généraliste, mais qui est une légende – un sens diagnostic hors pair. Il entre dans la cambuse, l'équipage du barlu se presse derrière lui, il s'arrête net, regarde le mataf. Et se met à renifler. Tout le monde retient son souffle. Et là, deux mots tombent de sa bouche : « la peste ».
Il y a aussi celle d'un ponte, un « patron » comme on disait à cette belle époque du mandarinat tout-puissant, qui n'a sans doute pas été pour rien dans la décision d'Eric de lâcher ce métier et surtout ce milieu. Alors le « patron » est un chirurgien cardiaque, un cador paraît-il. Voire. Il est en pleine action, et là, pas de bol, un coup de bistouri de travers, l'aorte est salement amochée. Je ne connais pas les détails techniques, ne sais pas si c'est qu'à l'époque on ne sait pas suturer des vaisseaux comme ça ou quoi, mais visiblement il aurait fallu ne pas. Le type sur la table est promis à se vider dans les trois minutes. Le ponte met son doigt sur le trou pour se laisser quand même le temps de la réflexion. Puis appelle son assistant : « Mets ton doigt ». Sort du bloc, enlève son masque, se dirige vers la famille qui attend dans le couloir, blême d'angoisse. « Je dois vous dire que la situation de votre parent est très difficile, mais si vous me donnez votre accord, je suis prêt à prendre tous les risque » — La famille éperdue de reconnaissance, « Oh oui, monsieur le professeur, prenez tous les risques ». Le ponte retourne au bloc, apostrophe son assistant : « C'est bon, tu peux enlever ton doigt. »

Plus qu'elles ne me terrifiaient – on a tous plus ou moins l'intuition de l'homologie entre bloc opératoire et fabrication des saucisses : on ne sait pas ce qu'il y a dedans –, ces histoires me faisaient hurler de rire. Mais plus encore la manière dont Eric les racontaient. Car sa voix, ses intonations, son débit à deux mots/minute mais qui suspendait à ses lèvres sur des plateaux d'intensité, étaient à l'image de ses mains : le calme parfait. « La peste », « tu peux enlever ton doigt », le charme irrésistible.

Je me souviens de tous ces déjeuners où il n'était jamais très bavard mais toujours très attentif.

Je me souviens du poisson qu'il disait être du haddock fumé qu'il cuisinait dans du lait et servait avec des pommes de terre cuites à l'eau, avec ensuite de la crème fraîche. Mais je ne suis plus sûre de la crème fraîche.

Je me souviens de son affection et de son amitié.

Je me souviens, ô combien, de son amour fou pour le Paris populaire, littéraire, révolutionnaire ; des déambulations dans lesquelles il nous emmenait, gourmand des détails rendant les lieux vivants, quand resurgissent les morts qui ne meurent pas vraiment. Libertaire jusqu'au bout des ongles. Soucieux de la force spontanée des révoltes et de leur puissance auto-organisatrice. Refusant tout ce qui vient refermer, replier et récupérer les insurrections.

Je me souviens qu'il croyait que son jasmin était foutu alors que pas du tout !

Je me souviens de son allure quand il attendait au restaurant – parce qu'il n'a jamais été en retard d'une seule seconde – et qu'il se levait pour vous accueillir par une accolade si chaleureuse, comme si on ne s'était pas vus depuis des siècles alors qu'une semaine ou deux s'étaient écoulées et de celles tout aussi chaleureuses en se quittant comme si on n'allait pas se revoir avant des siècles.

Je me souviens de sa curiosité, son enthousiasme, son soutien.

Je me souviens avoir appris sa mort par deux amies qui s'adressent peu la parole, coup sur coup, en quittant ma psy. J'étais à Denfert, dans le dos du lion face auquel il avait décidé de quitter la médecine, comme il le raconte dans un livre quelque 40 ans plus tôt. De longues minutes plus tard mon téléphone affichait ceci :

Je me souviens de lui, le chirurgien cardiaque qui n'hésitait pas à opérer des cas désespérés de maladie du cœur chez des nourrissons, et qui se faisait un point d'honneur d'annoncer lui-même aux parents cette chose inconcevable d'un bébé qui meurt.

Je me souviens de ses coups de main clandestins, avec d'autres médecins français et italiens, sur le champ de bataille du Septembre noir jordanien.

Je me souviens d'Eric en novembre, novembre 2023. Il se lève. Il me demande immédiatement de sortir, de l'accompagner au café d'à côté. On se donne le bras, on avance lentement. Au café, grand salut au patron, comme dans la vie d'avant. Très vite, il me demande pour la Palestine. Je me dis que je ne peux pas, que je n'ai pas le droit de le désespérer. Je lui dis : ça ne va pas. Je comprends qu'en réalité il sait, qu'il a vu Houria il y a quelques jours et qu'il a dû lui poser exactement la même question.

Je me souviens de ses mails, succincts, où il donnait le titre du livre qu'il voulait réserver, et à qui il le destinait – tous ces livres offerts autour de lui.

Je me souviens de son rire quand on arrivait à l'étonner !

Je me souviens du moment où il lâcha la chirurgie pour prendre la suite des éditions Hazan, avec ce qu'on pouvait deviner de malaise dans le rapport à la figure tutélaire du père, comme s'il restait partout, dans chacun des incomparables livres d'art qui en ont fait la légende éditoriale, et qui tapissaient les murs du grand espace de travail, au fond de la cour, derrière la librairie rue de Seine.

Je me souviens que j'avais souvent peur de le déranger, car je savais qu'il n'aimait pas être dérangé.

Je me souviens qu'il écoutait avec grande attention quand on lui soumettait une question d'ordre privé ou professionnel et qu'il répondait après un petit temps de suspens quelques mots brefs mais précis, et ce ton inimitable quand parfois il concluait par « tu as bien fait ».

Je me souviens qu'il évoquait souvent « quelqu'un de formidable » avec un rire formidable.

Je me souviens que, le 8 octobre dernier, j'étais sur le lieu du charnier de Sabra et Chatila, à l'entrée des camps, vaste zone de terre battue qui tient lieu de mémorial avec sa large banderole pâlie par le soleil des années. Le vieux gardien palestinien qui nous a accueillis habite ici, entre ces grilles rouillées, dans une cabane en tôle de 5-6 mètres carrés. La ressemblance de ses traits avec ceux d'Eric m'a stupéfait, comme cette puissante tendresse qui se dégageait de lui malgré tout.

Je me souviens, à la lecture de la nécrologie d'Eric sur Libération, dont rien que le titre suffit, encore cinq jours plus tard, à me donner un haut-le-cœur, avoir ajouté son rédacteur, Quentin Girard, à la shortlist des gens que j'aimerais assommer avant de mourir (où il côtoie, notamment, le réalisateur d'Une zone à défendre, disponible sur Disney plus, Romain Cogitore).

Je me souviens de son rejet pour toute once de 'constituant' : une assemblée constituante paraissait à ses yeux le début de la fin des révolutions vivantes. Je me souviens avoir hésité : est-ce qu'Eric était trop confiant sur le rapport à la police ? Il pensait qu'il fallait les convaincre et qu'on y arriverait ; que les flics en auraient marre, à un moment, d'être si détestés ; qu'ils franchiraient le pas, vers nous, vers la révolte. C'était peut-être mal saisir ce que sont les forces de l'Ordre et pécher par optimisme. Mais je me suis rappelé aussi les grands moments de fraternisation, les soldats mettant crosse en l'air ou l'arme au pied, dans ces événements décisifs, comme un certain 18 mars, où tout avait basculé. Je me souviens m'être dit qu'Eric avait la justesse de l'espérer.

Je me souviens du soir où il m'a dit « Vie et Destin de Grossman, Vassili Grossman, il faut le lire, ça change la vie. »

Je me souviens que quand il passait derrière mon bureau dans les si étroites éditions Hazan rue de Seine, il posait parfois ses mains sur mes épaules et que mon cœur battait.

Je me souviens de son premier livre qui me fit découvrir la puissance de l'idée de guerre civile pour comprendre les évènements de notre foutue « modernité », de Gaza, déjà, aux sirènes des ratonnades policières à Barbès, des bombardements à Grozny aux portes « hachoirs » fermant l'accès aux stations de métro des quartiers populaires, etc… et dont la conception le mettait dans une rage folle. Idée de guerre civile comme opérateur de toute notre histoire contemporaine, avant que Traverso, son ami, en fasse la lecture qu'on connaît.

Je me souviens qu'on s'échangeait des livres et des films.

Je me souviens d'Eric à Paris. On va dans un restau à lui. Je comprends aux gestes, aux regards, aux saluts, à l'allure du restau aussi, petit, grand zinc, bois, qu'il y va depuis longtemps ; que ce Paris-là existe, implicite, et qu'on se le passe quand on est camarades.

Je me souviens de tes yeux rieurs et de ton rire aussi, franc et sonore.

Je me souviens de sa colère, quelques années plus tard, contre la politique éditoriale de « marchand de patates » que lui imposait le groupe d'édition auquel il avait dû vendre la maison Hazan, et dont il attendait sans trop d'illusion, qu'elle puisse ainsi continuer.

Je me souviens qu'il y a 30 ans Eric m'a donné envie de lire des livres d'histoire. Merci Eric !

Je me souviens qu'il aimait l'intelligence, la beauté, les femmes, le miel et le bon vin.

Je me souviens qu'il avait la victoire modeste quand dans une discussion on lui donnait raison.

Je me souviens d'être en manif avec une copine, là où on s'amuse, à trotter joyeusement entre les lacrymogènes et les mouvements de la foule en se tenant par le bras pour ne pas se perdre. Je me retourne sans doute pour prendre la mesure de ce qui se passe derrière nous et au milieu du tumulte des bris de vitrine et des flots humains, mon œil se pose sur Eric. Il est là, seul, les mains derrière le dos, une petite casquette sur sa tête un peu reptilienne. Ses yeux souriant de toutes leurs dents.

Je me souviens de son « ah épatant ! C'est épatant. » quand on lui parlait d'un livre qu'il venait justement de lire et dont la lecture l'avait enthousiasmé et de son œil plus brillant encore de partager cette découverte.

Je me souviens d'une soirée place de la République. C'était Nuit Debout. Beaucoup de commentateurs s'en émerveillaient. L'ultragauche, jamais satisfaite que d'elle-même, grinçait. Eric partageait notre sentiment : il se passe quelque chose mais c'était insuffisant. Après avoir traîné sur la place, écouté les prises de paroles qui n'en finissaient pas et jamais. À la fois touchantes, régulièrement justes mais toujours désolés et quelque peu désolantes. Une agora d'anonymes sans cible ni objectif. Mais une agora quand même. Un peu de communauté, en tous cas ses prémices. On décide d'aller manger dans un troquet rue du Faubourg-du-Temple. Nous sommes une petite dizaine, on parle de la situation, de ce qui semble ouvert ou fermé. Eric est attentif. Quelqu'un évoque la proximité du domicile du Premier ministre de l'époque, un certain Manuel Valls. Une amie rebondit presque immédiatement : il faut lancer un « Apéro chez Valls ». Une cible, un objectif. Eric acquiesce avec enthousiasme. Il faut un plan, il en est. On passe quelques coups de fils. Une heure plus tard, nous sommes de retour sur la place. Eric a réservé un tour de parole, une amie jeune à l'apparence des plus innocentes s'inscrit juste derrière lui. Eric prend le micro et parle comme il sait si bien parler. Chaque mot est pesé, chaque mot perce. Je ne m'en souviens plus en détail, seulement qu'il embarque la foule et déplie notre plan : « Le pouvoir n'est jamais très loin, le premier ministre Valls habite d'ailleurs à deux pas. » Sa sagesse s'impose, tout le monde applaudit, l'enthousiasme se diffuse. L'amie aux grands yeux prend le relais et le micro. Personne ne sait la connivence. Elle rebondit sur le discours d'Eric et harrangue la foule : nous devons nous inviter chez Manuel Valls, ce soir c'est « apéro chez Valls ». Tonnerre d'applaudissements. Notre petit groupe déploie une banderole et entame quelques tours de la place le temps que s'agrègent les plus motivés autant que les badauds : « A-pé-ro chez Valls ! A-pé-ro chez Valls ! » La situation s'est ouverte, on s'engage soudainement boulevard Voltaire. Les forces de l'ordre sont surprises, cela faisait des jours qu'il ne se passait plus grand-chose à Nuit Debout. Un équipage de CRS accourt pour nous barrer la route. On va au contact, banderole renforcée contre boucliers. Ça tape, ils gazent. Si l'affrontement se cristallise à cet endroit, à peine sortis de la place, on risque de perdre tout élan. Il nous faut garder l'avantage, c'est-à-dire l'effet de surprise et la vitesse. On décroche des flics et on pivote vers le boulevard suivant. Les forces de l'ordre sont prises de court et ne parviennent pas à se mettre en place à temps. La foule accélère, l'émeute est là. S'ensuit une soirée mémorable dans les rues du XIearrondissement, même si la police parviendra à protéger le domicile de Valls en saturant sa rue de lacrymogènes. Je me souviens avoir recroisé plusieurs fois Eric au fil de la soirée. Notre plan s'était parfaitement déroulé. Il était heureux, humble mais fier.

Je me souviens de sa voix, de son rire, de son sourire, de sa confiance et de son amitié.

Eric, je regardais beaucoup ses mains. Je regarde beaucoup les mains en général, mais les siennes en particulier. Ses doigts surtout. Il y avait une très grande sûreté dans ses doigts, mélange de grand calme et de dextérité. En même temps, le type qui fait de la chirurgie cardiaque infantile, c'est pas Jo le Trembleur, forcément. J'étais resté sidéré quand il m'avait appris que c'est lui qui avait inventé la technique du pontage. Je lui avais dit que mon père lui devait dix ans de vie supplémentaire. Eric me racontait qu'il lui était arrivé plus d'une fois de recevoir des messages : « Vous ne savez pas qui je suis mais vous m'avez sauvé la vie quand j'avais 2 ans. »

Je me souviens de sa culture phénoménale, musique donc, et, bien sûr, peinture. Culture écrasante pour moi qui n'en avais pas.

Je me souviens qu'il voulait ma recette de saumon cru mais Cléo n'aimait pas le poisson !

Je me souviens de son bureau, presque vide, toujours parfaitement rangé, sans aucun fouillis qui traîne. Ça épatait tout le monde. Je ne me souviens plus ou vaguement de ce qu'il disait à propos des dossiers qu'il fallait traiter au fil de leur arrivée et ne jamais laisser traîner. Quelque chose comme ça de plus définitif.

Je me souviens qu'on s'offrait des pots de miel.

Je me souviens que, l'alcool aidant, j'adorais lui poser des questions débiles. « Est-ce que tu détestes vraiment quelqu'un ? – Mmmm… Je ne crois pas. — Arrête tes conneries. » Et je commençais à lister tous les connards indiscutables qui me passaient par la tête. Il y en avait certains que, pour ma part, calmer nos nerfs et un monde meilleur, j'aurais bien butés si j'en avais eu le courage et le savoir-faire. Lui, sans trop d'explication mais bien amusé du fond de ses yeux noirs, me répondait systématiquement que, non, il n'éprouvait de haine à l'égard d'aucun de ses ennemis.

Je me souviens de balades dans Paris avec son Invention de Paris pour guide inspiré, et sa belle méditation sur la barricade, objet urbain subversif par excellence, et qui m'a inspiré pour mon travail sur l'émeute.

Je me souviens qu'une coquille dans un livre ce n'était pas la mort d'un homme.

Je me souviens des grands plats de chili con carne que tu cuisinais rue du Faubourg-du-Temple, dans cet appartement plein de soleil où les premières réunions pour créer la fabrique ont eu lieu.

Je me souviens d'un coup de main et d'un coup de téléphone.

Je me souviens des courses en forêt d'Ermenonville, les dimanches matin d'automne, lui qui courait tellement plus longtemps, que nous avions tout le temps pour la cueillette des champignons. Dont on faisait omelette ensuite, et prétexte à tant de palabres où se mêlaient dans une même radicalité la question palestinienne et la musique classique – ses deux passions impétueuses (les femmes aussi, mais c'est une autre affaire…).

Je me souviens très bien de ce qu'il voulait dire quand, à l'occasion d'un anniversaire de la fabrique à lors d'une conférence à Beaubourg, il avait comparé l'édition à l'amour et à la politique mais je ne me souviens plus de ce qu'il avait dit exactement.

Je me souviens que lorsque l'on proposait un projet à Eric, tout se jouait dans les premières secondes. Je crois qu'il accordait peu d'importance aux grandes théories ou aux grands discours, ce qu'il cherchait à déceler c'est ce petit endroit où se mélangent l'intelligence et l'audace.

Je me souviens de mon ami « l'écureuil assidu », de profil, penché sur des notes, des manuscrits, un livre, un journal, son clavier d'ordinateur, jour après jour, à toute heure.

Je me souviens que, l'herbe aidant, je lui avais demandé quelles étaient les plus grosses stars qu'il avait rencontrées et il s'est souvenu que deux fois il avait été ému de se trouver dans le même restaurant que quelqu'un de célèbre. C'était d'avoir vu de ses yeux Michel Piccoli et Georges Perec.

Je me souviens que le prénom choisi pour l'enfant était vraiment un truc de petits cons.

Je me souviens d'une conscience. De sa douce affirmation en 2011 lors d'un colloque sentimental autour de Paris et de la question du Livre dans les jardins de Belleville, à l'occasion de la parution de Paris sous tension, le temps d'un entretien filmé pour un groupement de libraires indépendants. Je revois une figure lutine assise sur un banc qui oublie la caméra, le visage comme posé sur un rideau de végétaux tâchés de soleil et troués par l'intuition du temps. Il avait parlé de l'esprit des lieux, salué le passé insurrectionnel de la ville, célébré le rôle des étrangers dans la Cité. Il avait vanté les Chinois. Sa gouaille et son visage de vieil homme enfantin étaient un partage en acte, avant même l'apologie du commun. « Pas la partition mais le partage. » L'action, grandiose ou modeste, mais l'action. La recherche de livres offensifs qui ne soient pas un état des lieux mais les germes d'une modification. L'anti-nostalgie, camarade. Je me souviens d'une conscience et de son corps.

Je me souviendrai toujours de ces mots prononcés, après la Commune, par Jean-Baptiste Clément : « Il faut que nos morts nous apprennent à vivre. » Eric le savait. Et désormais, il continuera d'y contribuer : vivre encore et résister parce qu'on a toujours raison de se révolter.

Je me souviens de cette maison dans laquelle chaque objet avait une fonction.

Je me souviens qu'il avait toujours peur d'être déçu par le travail de ceux qu'il aimait, parce qu'il les aimait.

Je me souviens qu'un jour il s'est levé d'un bond pour chercher dans sa bibliothèque un livre de Sergio Larrain, qu'il m'a tendu, l'œil brillant, en disant « Valparaiso, je l'ai édité, c'est très beau. »

Je me souviens de son bonheur rayonnant à la création de La fabrique, comme si tout ce qu'il avait fait jusque-là y trouvait enfin son sens.

Je me souviens d'Eric l'été, dans le sud. Il est toujours en avance. Il m'attend en terrasse. Il a son petit chapeau. Il se lève en souriant. On parle. De tout, mais surtout de littérature. La première fois, quand je repars, je me dis : c'est bizarre, on a beaucoup parlé de littérature, tout de même. La deuxième : ah tiens, c'était comme la première fois, finalement, on a parlé surtout de littérature. Je me souviens que cette génération a commencé par là, par cette sorte de lâché prise sinueux et dirigé. Est-ce ça qui fait qu'on peut publier des gens qui ne s'entendent pas, des livres qui se disputent ou qui coexistent dans l'indifférence mais qui tous nourrissent le même élan, un élan commun ?

Je me souviens quand il appelait pour prendre rendez-vous, un coup de fil rapide, direct, efficace, et soudain juste avant de raccrocher il disait « je me réjouis ! »

Je me souviens de ma dernière rencontre avec lui, à la Vielleuse, au carrefour Belleville, où il avait ses habitudes à midi, trois œufs sur le plat qui lui étaient servis sans qu'il ait à commander. Et ce geste de la main légèrement levée, d'une infinie mais tranquille lassitude, manière de dire que parler le fatiguait trop maintenant. Mais avec dans les yeux la même flamme, à peine moins vibrante, comme teintée d'un énigmatique amusement, qui brûlait depuis toujours en lui.

Je me souviens qu'il aimait beaucoup les pâtisseries, qu'il prenait toujours un dessert même s'il n'avait pas grand appétit.

Illustration : Eric à Cuba en 1972.

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Soirée électorale entre ami·es

Notre camarade Bernard Chevalier a suivi les élections européennes hier soir. Il nous dit avoir « commis ce petit texte pour égayer ce lundimatin post électoral.... » Alors, avant que nous entrions un peu toutes et tous dans le sérieux de la conjoncture, un peu de détente.

L'extrême droite remporte les élections
Ha ha ha quelle surprise
Victoire de qui de quoi
défaite de qui de quoi
On a vu ça à la télé en picorant
en papotant en buvant des coups
A l'écran la tête d'IA de Jordan
était barrée d'un trait noir
image du deuil du clivage
IA a parlé mais on s'en foutait
on sait trop déjà on n'imprime pas
on n'imprime plus depuis longtemps déjà
ni lui ni les autres
même ceux.celles qui votent
c'est dire
Des fois fallait baisser le son
on ne s'entendait plus blaguer
Des fois fallait monter le son
quand un politicien de gauche
l'ouvrait pour dire que les électeurs
avaient préféré l'original à la copie
On en était là
On se disputait mollement la zapette
changer de chaînes c'est pas
vraiment changer de monde
Petit sursaut avec Manu en plateau
nous refaisant le énième coup du front antifasciste
et dissolvant l'assemblée nationale
Ah bon l'était pas morte déjà avec le 49.3
Bon on a éteint le son puis la téloche
Finito ras le cul de ces têtes à claque
de fachos tournant en boucle
Tout ce cirque n'était pas drôle
et si loin de nos vies
Les bouteilles étaient vides
alors on est parti à Repu gueuler
en nombre et en claquant des mains
Siamo tutti antifascisti
On s'est quittées bien plus tard
en se donnant rendez-vous pour le 30
voire plus tôt dans la rue ou ailleurs
Sait-on jamais l'histoire n'est pas écrite

Bernard Chevalier

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Des réseaux d’influence prorusses ont soutenu Jordan Bardella pendant la campagne des européennes

Ces derniers mois, des réseaux prorusses ont fait la promotion de la liste du RN aux européennes et ont tenté de décrédibiliser des médias et «fact-checkers» français. Les services de l’État ont alerté le parti. Interrogée par Mediapart, Marine Le Pen a dénoncé un «mensonge» et «du n’importe quoi», avant d’être démentie par son propre parti, qui a confirmé nos informations.

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bellum internecinum

Le philosophe Alain Brossat s'apprête à publier Un peuple debout – La Palestine en lutte contre la colonisation israélienne (L'harmattan). Nous en présentons ici quelques « bonnes feuilles » où l'on apprend comment le « terrorisme » est un « vocable pourri » qui sert les fins de l'« opération othering », où la scène primitive de la guerre coloniale reste la Nakba et se fonde sur un « bellum internecinum » (une guerre d'extermination), où l'on déjoue, enfin, certains sophismes pour nous sortir des régimes de terreur.

Opération Othering

L'un des moyens de la propagande médiatique en France consiste dans le recours perpétuel aux mots « terrorisme », « terroristes ». Que révèle cette façon univoque de présenter les choses ?

Dans la langue corrompue des élites gouvernantes, des médias et de faiseurs d'opinion de l'Occident global, la qualification de « terrorisme » qui s'est immédiatement imposée en guise de penser/classer de l'action offensive conduite par le Hamas, tout comme les rapprochements avec le 11 septembre, ont une vocation déterminée : il s'agit d'une opération performative d'othering tout à fait exemplaire : seuls des « autres » totalement étrangers à notre monde, celui de la civilisation et de la démocratie, peuvent être les auteurs d'une opération aussi barbare. Il s'agit bien, à cette occasion, de tracer une frontière infranchissable entre ces autres qui osent recourir, en état évident de légitime défense à la violence (Gaza fait l'objet d'un siège et d'un blocus particulièrement draconiens) – et nous-mêmes – l'étiquetage immédiat de l'action conduite par le Hamas comme terroriste trouve donc sa contrepartie naturelle dans l'affichage tout aussi immédiat de la solidarité sans condition des démocraties occidentales avec Israël. A cette occasion et comme par automatisme, c'est la machine identitaire qui se remet en marche, dans toute son abjection : nous voici tous Israéliens, comme nous fûmes, « tous Américains » au lendemain du 11 septembre, sans exception ni échappatoire. Et ce « nous », c'est le tout de la civilisation, sans reste – ce qui s'en sépare, s'y oppose ou lui résiste, quelles que soient les manières dont ce nous de la total-démocratie blanche impose ses conditions, c'est du terrorisme, de la barbarie, cela s'exclut soi-même du territoire de la vie commune et du monde humain. On a vu, après le 11 septembre, toutes les beautés de cette relance forcenée du principe d'identité. On va le voir à nouveau dans les temps qui viennent ; il y eut (et il y a encore) Guantanamo, les vols noirs de la CIA, la chasse à l'islamiste tous azimuts ; il y aura désormais ces appels décomplexés à mettre un point final à l'odieuse « question palestinienne » – les virer en masse de leur terre ou bien, les faire crever à petit feu de faim, de soif, d'absence de soins et d'électricité, comme Israël, dès le lendemain de l'opération éclair conduite par le Hamas, a commencé à le faire – ou une combinaison des deux : déportations + assèchement des conditions élémentaires de la survie pour les Palestiniens.

Mais ce qui trouble, bien sûr, c'est la facilité avec laquelle l'opinion moyenne, dans les espaces du Nord global, adopte ce vocable pourri de « terrorisme ». C'est que, pour la classe moyenne blanche en particulier, barricadée dans sa condition immunitaire, le Palestinien qui s'expose à la mort pour la cause de son peuple et pour sa foi ne peut être qu'un autre absolu, un alien d'une très inquiétante étrangeté – son courage, son héroïsme, son sacrifice, la puissance de son geste accuse par plus d'un trait l'inconsistance et l'inanité, la pauvreté de ceux qui, pour rien au monde, n'iraient exposer leur précieux capital humain, individué à mort, pour aucune cause au monde. La qualification des combattants palestiniens qui ont sacrifié leur vie pour la cause palestinienne, lors de cette opération, comme dans tant d'autres, en tant que « terroriste », cela relève ici d'une pure abréaction d'un monde dont les conditions demeurent envers et contre tout irréductibles au nôtre, d'une hétérotopie inconcevable dans laquelle un chahid est un chahid, avec toute la gloire qui s'attache à son nom. Et derrière tout cela, bien sûr, il y a aussi, la toute-puissante haine de l'islam en tant que cette religion demeure, dirait-on, aujourd'hui, la seule qui soit suffisamment vivante pour soulever, à défaut de pouvoir la renverser pour de bon, la montagne de la machine de guerre israélienne. Là aussi, c'est le ressentiment contre ce qui les surplombe, et de très haut, ce qui demeure hors de leur portée, qui anime les interminables cohortes de l'islamophobie consensuelle – une espèce qui ne croit plus à rien qu'à sa petite cuisine du moment et à la dernière en date des innovations en matière de police des mœurs ne saurait avoir la moindre intuition des dispositions dans lesquelles le jeune homme, à peine un adulte, qui part au combat, sachant qu'il n'en reviendra pas, sauf miracle, prend congé de ses proches avant de s'enfoncer dans la nuit, son arme à la main. Il n'existe aucune commune mesure entre ceux qui, tout naturellement, gravent le matricule du terrorisme sur la mémoire de ce brave (au sens où l'étaient les Indiens qui tombaient sous les balles des fusils à répétition des conquérants en tuniques bleues l'étaient) et ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour exposer au monde, une fois encore, que les Palestiniens sont un peuple debout.

Quand le colonisé prend les armes

La chose est constante : quand le colonisé prend les armes, ce n'est pas pour conduire une guerre juste et élégante alignée sur la Convention de Genève, c'est pour en finir avec ce qui l'exténue, ce qui commence par l'extermination de toute incarnation de la figure générique du colon et de la colonisation qui lui tombe sous la main. C'est du Fanon de base. Du coup, ceux qui, avec leur cœur gros comme ça, vivent confinés dans l'horizon de la déploration et du blâme, perdent tous leurs repères, ils ne reconnaissent plus dans le barbare (l'esclave révolté) d'aujourd'hui la malheureuse victime d'hier et, dans leur désarroi, leur déception, en viennent rapidement à se retourner contre leurs protégés d'hier – puisque vous voici mués en « terroristes », ne comptez plus sur nous pour vous défendre, tout au contraire : prêts à adhérer à la sainte-alliance contre le terrorisme palestinien et international.

La première des urgences, donc, à l'heure où les dirigeants israéliens proclament que leur aviation s'apprête à faire de Gaza un nouveau Dresde, ce sera d'établir solidement que le Hamas s'est rendu coupable de crimes contre l'humanité ; qu'il importe que, toutes affaires cessantes, ses dirigeants soient traduits devant une juridiction internationale adéquate, l'État d'Israël s'y présentant dans la position avantageuse du plaignant…

Le défaut de l'armure des humanistes/humanitaires à la Camus ou Victor Serge, ici, c'est Facebook – s'il fallait qu'ils fabriquent un message indigné chaque fois que l'armée israélienne fait une descente dans un camp palestinien, à Jénine ou ailleurs, dans une ville où les Palestiniens sont ghettoïsés et terrorisés par les colons fascistes, comme Jéricho, chaque fois que l'aviation israélienne détruit un immeuble ou deux à Gaza, au prétexte que la famille d'un chef terroriste y vivrait, ils n'en finiraient pas et ils n'ont pas que ça à faire. Alors, ils laissent tomber, ils font comme tous les autres, ils se soumettent au régime de la normalisation de la terreur et l'attrition exercées par l'État d'Israël contre les Palestiniens. Ils réservent leurs messages indignés pour les grandes occasions – à moins de cent morts, ça demeure de la routine, le business as usual de l'État hébreu dans son traitement énergique de la question palestinienne.

Mais que sur ce fond de soixante-quinze ans de terreur et d'attrition ininterrompus, fasse irruption sur un mode strident cinq minutes, non, deux jours de contre-terreur palestinienne, et voici les messageries qui vrombissent, chauffées à blanc – insupportables actes de barbarie, crimes contre l'humanité, fanatisme sans bornes, etc. C'est ici, au tournant de l'activisme sélectif sur Facebook, que les philistins sont attendus : au fond, ce qu'ils ne supportent pas, mais vraiment pas, c'est que ce soient des Blancs qui meurent – je ne dis pas des Juifs afin d'éviter d'aggraver mon cas, mais aussi parce que ce qui est fondamentalement en jeu ici dans l'indignation collective, c'est bien cela : la solidaritéd'espèce. Les autres, quand ils souffrent du fait du colon blanc, on les plaint, un peu ou beaucoup. Mais sans aller jusqu'à désigner le persécuteur comme un ennemi de l'humanité et en tirer les conséquences – il est blanc.

Cependant, que le colonisé se saisisse de ce qu'il a sous la main, le couteau ou l'équivalent, qu'il commence à égorger ce qui a le visage de l'ennemi, et le voici exclu à jamais des rangs de l'humanité. La façon dont le grand juge blanc évalue les crimes des uns et des autres obéit à une logique spécique, raciale – la raison, d'ailleurs, pour laquelle la colonisation est rarement associée par les juristes et les professeurs de sciences politiques blancs au génocide. Et pourtant : les nazis préparaient leurs exterminations en secret, les Israéliens, eux, sont tellement assurés de leur bon droit et de leur impunité qu'ils proclament à l'avance qu'ils vont transformer en désert inhabitable, à la romaine ou à la grecque, la moitié de la Bande de Gaza – ils auraient tort de s'en priver, d'ailleurs, les gouvernements occidentaux observent un silence équivalant au consentement. Pour un peu, on considérerait l'« ordre » intimé par les autorités israéliennes à la population de Gaza d'évacuer la ville comme un geste humanitaire. Mais non : c'est le supplément cynique et nihiliste d'un crime innommable qui se prépare et se conduira en toute impunité.

bellum internecinum

Ce qu'ont oublié (sciemment ou par absence de réflexion) la très grande majorité des commentateurs de l'opération conduite par le Hamas, constamment portés à tonner contre la barbarie du massacre indiscriminé des civils, c'est que les règles de la guerre coloniale, c'est le plus fort, le colonisateur, qui les fixe. Le colonisé ne fait, en matière de violence destinée à terroriser, que se régler sur son exemple. Ce qui est tout particulièrement le cas dans l'épisode qui nous occupe ici. La scène primitive de la guerre coloniale dans le contexte de laquelle la population civile est frappée de façon massive, systématique et indiscriminée, avec son cortège de massacres, d'expulsions et de déportations (autant de violences destinées à inspirer la terreur à ceux qui les subissent), c'est la guerre qui conduit à l'établissement de l'État d'Israël, et dont la Naqba est partie intégrante. De ce point de vue, on est fondé à dire que la violence coloniale, la guerre perpétuelle faite au colonisé, c'est une chose qu'Israël, comme État et puissance, a dans le sang..

Dans l'histoire de la colonisation européenne, occidentale, on a vu parfois s'imposer dans les pays colonisés, un certain ordre colonial, c'est-à-dire une certaine stabilité qui, même si l'existence de la colonie, sous quelque forme que ce soit, suppose la permanence d'un certain état d'exception, pour les colonisés, pouvait créer l'illusion que l'état de guerre entre colonisateurs et colonisés était suspendu. En Israël/Palestine, une telle illusion n'a jamais pu prendre racine, les Palestiniens n'ont jamais accepté la dépossession dont ils ont été victimes et les Israéliens n'ont jamais entrepris la moindre démarche en vue de réduire l'acuité du différend qui les oppose à ceux qu'ils persistent à appeler, avec mépris, « les Arabes ». Non seulement ils n'ont pas accepté de discuter de la question des réfugiés et de leur retour, mais ils ont au contraire constamment poussé les Palestiniens à choisir le chemin de l'exil, par des moyens violents ou par ruse, par des pratiques d'attrition sans cesse renouvelées, en même temps qu'ils poursuivaient, inlassablement, leur Drang nach Osten en Cisjordanie, dans la perspective de l'établissement du « Grand Israël » [1]. Ils n'ont pas fait preuve de loyauté lors de l'épisode des Accords d'Oslo, profitant alors de l'amateurisme des négociateurs palestiniens pour assurer la poursuite de leur mainmise sur les territoires occupés [2]. Leur mentalité coloniale, avec ce mélange d'arrogance et de mépris pour le colonisé qui la caractérise (fondée ici sur la plus fragile des constructions identitaires, sur le plus imaginaire des préjugés raciaux), ne s'est jamais démentie.

Dans ce contexte, ce qui s'est sédimenté, dans la relation entre Israël comme puissance, incluant les Israéliens comme population, et les Palestiniens comme peuple, peuple national et corps collectif vivant, c'est une véritable guerre des espèces. L'affect qui circule ici d'une « espèce » à l'autre, l'affect en partage, la seule chose en partage, peut-être, c'est la haine. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la façon dont chacune des parties en présence, dans l'ordinaire de sa condition, prononce le nom de l'autre, l'intonation qu'elle y met. De cette situation, le colonisateur (et son idéologie mortifère, le sionisme) porte la responsabilité pleine et entière.

Ce ne sont pas des ennemis d'un jour, d'un temps, d'un chapitre d'histoire qui s'affrontent ici, comme dans les guerres nationales intra-européennes aux XIXe et XXe siècles – des ennemis avec lesquels on est voué à se réconcilier au chapitre suivant de l'histoire du continent. Le poison colonial a infecté les formes même de l'hostilité et secrété de l'immémorial. D'où les déchaînements de haine, avec les conduites hyperviolentes et massacrantes qui les accompagnent, quand la marmite explose. Ce n'est pas une guerre de faible intensité, et qui, à ce titre, serait en fin de compte sous contrôle, comme l'imaginaient les aveugles et les complaisants qui, jusqu'aux événements récents, considéraient la question palestinienne comme « réglée » – au profit d'Israël et de l'Occident tout entier, bien sûr. C'est au contraire une bellum internecinum (une guerre d'extermination) qui, parfois, se repose. La situation coloniale crée des conditions qui se comparent à celles d'une zone sismique ou volcanique : on ne sait pas quand la terre tremblera, quand le volcan entrera en éruption – mais cela arrivera un jour ou l'autre, c'est l'irrémissible, l'insurmontable – la violence, les morts et les décombres en forme de destin annoncé, l'horizon indépassable de la situation coloniale.

Dans un contexte de guerre coloniale, un colon n'a pas le même statut de « civil » que dans une guerre opposant des peuples de même condition, des États-nations. Les colons sont souvent armés, ils forment fréquemment des milices, montent des expéditions punitives contre les colonisés (les « indigènes ») lorsque ceux-ci deviennent indociles – c'est le cas, par exemple, à Sétif, Guelma et Kherrata, lors des événements de Mai 1945 [3], comme c'est le cas, fréquemment, en Cisjordanie occupée où les colons armés se livrent périodiquement à des exactions contre les Palestiniens, sous la protection de l'armée. Dans un contexte de guerre coloniale, la distinction entre civils et militaires tend souvent à devenir floue. En Israël, à l'origine, les kibbutzim sont autant des postes militaires que des lieux utopiques d'expérimentation de nouvelles formes de vie collective – voir, à ce propos le roman sioniste d'Arthur Koestler [4], La tour d'Ezra. Ils n'ont pas cessé de l'être après la fondation de l'État d'Israël. Les innombrables réservistes ont, dans cette stratocratie exemplaire, un statut mi-civil, mi-militaire.

D'autre part, une des caractéristiques essentielles de la guerre coloniale est celle-ci : pour le colonisateur, le colonisé qui se soulève est ce qu'était pour les Romains l'esclave révolté – aucun droit, aucune protection légale ne s'appliquent à lui, lorsqu'il prend les armes, ses combattants sont considérés par le colonisateur non pas comme une armée régulière mais comme des bandes de rebelles – pendant la guerre d'Algérie, cette désignation (les « rebelles ») faisait autorité, du côté de l'autorité et de la presse française – donc des irréguliers, des « bandits » qu'aucune loi de la guerre, aucune convention ne protège. Il en découle que les blessés et les prisonniers peuvent être torturés et abattus sans autre forme de procès, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de traces. Ces pratiques étaient de règle pendant la guerre d'Algérie, tout comme, dans un contexte différent, elles sont routinières dans les territoires occupés par Israël – les combattants armés sont ciblés, traqués, abattus comme des criminels et des nuisibles. À Gaza, les chefs des mouvements résistants armés, le Hamas et le Djihad islamique, font l'objet de tous les soins du repérage par les moyens électroniques les plus sophistiqués, en vue de leur assassinat au moyen de missiles et maintenant de drones – généralement, au passage, leurs familles et le voisinage ne sont pas épargnés par ces frappes – mais qu'importent ces détails : les enfants et les voisins d'un chef rebelle peuvent-ils sérieusement prétendre au statut de « civils » ? [5]

Du régime de terreur

Le régime de terreur, c'est celui qui consiste très précisément à exercer des représailles sur les populations, à les massacrer et terroriser en les soumettant à des bombardements massifs, au prétexte de traquer des terroristes utilisant lâchement ces populations comme « boucliers humains ». Mais ce que montrent les bombardements massifs destinés à faire table rase de Gaza, c'est bien que leur cible effective, c'est la masse humaine elle-même, qu'il s'agit de réduire, en l'exténuant et en la décimant, à une pure condition de survie, prélude à une purification ethnique. Sous la traque aux « terroristes », c'est la guerre de conquête qui se poursuit, et qui, plus que jamais, bat son plein. Ce qui est en cours à Gaza actuellement, c'est la dernière (provisoirement) des guerres de conquête coloniale conduite par une puissance blanche, celle qui est censée venger, enfin, la perte des empires et de plus récentes déroutes (en Afghanistan, dans le Sahel...).

La guerre contre le terrorisme, cela reste, en général, le masque et l'alibi de la défense et la promotion par l'Occident global de ses « grands espaces » et chasses gardées : le Moyen-Orient et ses réserves pétrolières (entre autres), la Françafrique sahélienne jusqu'aux récentes déconvenues, la péninsule coréenne et le Japon ami placés sous la menace du « terrorisme nucléaire » nord-coréen, etc.

Le nuage de poussière, particulièrement dense en ce moment, déployé dans l'Occident global autour du terrorisme, a pour vocation de rendre indiscernable une vérité tant massive qu'élémentaire : la terreur a toujours fait partie des moyens de la politique, entendue ici dans son sens le plus extensif, et pour autant notamment que le domaine politique n'est jamais entièrement séparé de celui de la guerre. Les proliférations discursives dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les otages ont cette fonction très distincte : nous faire oublier la persistance de cet usage du terrible-terrifiant-terrorisant, dans la politique des États et des puissances légitimées ; la terreur, cela doit demeurer toujours le fait de l'autre et sa marque d'infamie, ce qui le définit non pas seulement comme ennemi du moment, mais, structurellement, comme ennemi de la civilisation. Derrière les proliférations discursives autour des mots-qui-font-peur (terrorisme, terroriste), se profilent toujours la guerre des civilisations.

Le terroriste appartient à une espèce, il s'identifie à un faciès – voyez les séries américaines à ce propos. Cette espèce porte tous les signes d'une altérité radicale qui en fait l'antagonique même de la civilisation blanche ; elle entretient de solides affinités électives avec la violence et le fanatisme – d'où, la facilité avec laquelle, dans les démocraties libérales du Nord global la figure du Palestinien peut être superposée à celle du terroriste. D'où l'infinie tolérance des opinions occidentales à l'endroit de ce qui s'affiche comme contre-terrorisme : la destruction du peuple palestinien par l'appareil de terreur de l'État israélien.

Jadis et naguère, en Occident, la terreur comme moyen d'affirmation de la puissance, comme figure de la souveraineté, s'associait à des régimes ou des personnages extrêmes, elle était constamment alliée à l'exception – la Terreur sous la Révolution française (ou la dictature bolchévik), les régimes fascistes, notamment italien et allemand... Aujourd'hui, la terreur s'est trouvée intégrée, au cœur de la police de l'hégémonie, aux dispositifs « normaux » mis en œuvre par les démocraties occidentales pour combattre ce qui fait obstacle à l'expansion de leur puissance,c'est-à-dire à la « total-démocratisation » du monde qui constitue la ligne d'horizon des stratèges du bloc hégémonique. Plus la terreur pratiquée par les États (les démocraties du Nord global en particulier) est technologique, bureaucratique, associée à la notion du maintien de l'ordre global, et plus elle est normalisée aux yeux des opinions occidentales, vertueuse, presque ; inattaquable sur le fond, ses exactions trop visibles tombant régulièrement dans la catégorie des bavures, des accidents et des dommages collatéraux. Plus, du même coup, les actions « mineures » de contre-terreur pratiquées par les damnés de l'hégémonie (ici, les Palestiniens non pas seulement comme peuple puni mais comme peuple auquel le droit à l'existence même est dénié) heurtent la sensibilité des habitants desgated communitiesmentales du monde occidental blanc – comme si le guerrier qui tue artisanalement à l'arme blanche incarnait une figure de la barbarie infiniment plus abjecte que le pilote de F17 qui lâche sa cargaison de missiles sur un quartier surpeuplé, dans un camp à ciel ouvert où est captive une population de réfugiés. « Terrorisme » est le mot qui, dans ce contexte, sert à désigner le régime de violence « intempestif », archaïque, auquel a recours, par la force des choses, l'opprimé qui n'a pas les moyens de recourir à la terreur industrielle et technologique. C'est cette pauvreté en moyens qui, aux yeux des opinions occidentales enfermées dans leurs bulles immunitaires, le désigne comme un fanatique et un barbare.

Alain Brossat


[1] Voir, pour un exemple probant de ces techniques destinées à vider la Palestine de sa population autochtone, l'article de Hadeel Assali « Diary », in London Review of Books, 18/05/2023, relatant l'exil forcé de Palestiniens au Brésil et au Paraguay, après la guerre de 1967. L'auteure cite le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, disant des Palestiniens : « I want them all to go, even if they go to the moon. »[« Je veux qu'ils s'en aillent tous, même s'ils doivent aller dans la lune. »]

[2] Voir sur ce point le témoignage et les analyses d'Edward Saïd, D'Oslo à l'Irak, Fayard, 2003.

[3] Voir sur ce point : Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 2006.

[4] La tour d'Ezra, 1946 (Pocket).

[5] On s'étonne, dans nos chaumières, de la férocité avec laquelle les combattants du Hamas engagés dans l'opération du 7 octobre ont assassiné les Israéliens de toutes conditions qu'ils rencontraient. Mais qui se souvient du nombre de dirigeants et de cadres du Hamas victimes des assassinats plus ou moins ciblés commis par l'armée israélienne, à commencer par le cheikh Yassine, l'un des fondateurs du mouvement ?

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bellum internecinum

Le philosophe Alain Brossat s'apprête à publier Un peuple debout – La Palestine en lutte contre la colonisation israélienne (L'harmattan). Nous en présentons ici quelques « bonnes feuilles » où l'on apprend comment le « terrorisme » est un « vocable pourri » qui sert les fins de l'« opération othering », où la scène primitive de la guerre coloniale reste la Nakba et se fonde sur un « bellum internecinum » (une guerre d'extermination), où l'on déjoue, enfin, certains sophismes pour nous sortir des régimes de terreur.

Opération Othering

L'un des moyens de la propagande médiatique en France consiste dans le recours perpétuel aux mots « terrorisme », « terroristes ». Que révèle cette façon univoque de présenter les choses ?

Dans la langue corrompue des élites gouvernantes, des médias et de faiseurs d'opinion de l'Occident global, la qualification de « terrorisme » qui s'est immédiatement imposée en guise de penser/classer de l'action offensive conduite par le Hamas, tout comme les rapprochements avec le 11 septembre, ont une vocation déterminée : il s'agit d'une opération performative d'othering tout à fait exemplaire : seuls des « autres » totalement étrangers à notre monde, celui de la civilisation et de la démocratie, peuvent être les auteurs d'une opération aussi barbare. Il s'agit bien, à cette occasion, de tracer une frontière infranchissable entre ces autres qui osent recourir, en état évident de légitime défense à la violence (Gaza fait l'objet d'un siège et d'un blocus particulièrement draconiens) – et nous-mêmes – l'étiquetage immédiat de l'action conduite par le Hamas comme terroriste trouve donc sa contrepartie naturelle dans l'affichage tout aussi immédiat de la solidarité sans condition des démocraties occidentales avec Israël. A cette occasion et comme par automatisme, c'est la machine identitaire qui se remet en marche, dans toute son abjection : nous voici tous Israéliens, comme nous fûmes, « tous Américains » au lendemain du 11 septembre, sans exception ni échappatoire. Et ce « nous », c'est le tout de la civilisation, sans reste – ce qui s'en sépare, s'y oppose ou lui résiste, quelles que soient les manières dont ce nous de la total-démocratie blanche impose ses conditions, c'est du terrorisme, de la barbarie, cela s'exclut soi-même du territoire de la vie commune et du monde humain. On a vu, après le 11 septembre, toutes les beautés de cette relance forcenée du principe d'identité. On va le voir à nouveau dans les temps qui viennent ; il y eut (et il y a encore) Guantanamo, les vols noirs de la CIA, la chasse à l'islamiste tous azimuts ; il y aura désormais ces appels décomplexés à mettre un point final à l'odieuse « question palestinienne » – les virer en masse de leur terre ou bien, les faire crever à petit feu de faim, de soif, d'absence de soins et d'électricité, comme Israël, dès le lendemain de l'opération éclair conduite par le Hamas, a commencé à le faire – ou une combinaison des deux : déportations + assèchement des conditions élémentaires de la survie pour les Palestiniens.

Mais ce qui trouble, bien sûr, c'est la facilité avec laquelle l'opinion moyenne, dans les espaces du Nord global, adopte ce vocable pourri de « terrorisme ». C'est que, pour la classe moyenne blanche en particulier, barricadée dans sa condition immunitaire, le Palestinien qui s'expose à la mort pour la cause de son peuple et pour sa foi ne peut être qu'un autre absolu, un alien d'une très inquiétante étrangeté – son courage, son héroïsme, son sacrifice, la puissance de son geste accuse par plus d'un trait l'inconsistance et l'inanité, la pauvreté de ceux qui, pour rien au monde, n'iraient exposer leur précieux capital humain, individué à mort, pour aucune cause au monde. La qualification des combattants palestiniens qui ont sacrifié leur vie pour la cause palestinienne, lors de cette opération, comme dans tant d'autres, en tant que « terroriste », cela relève ici d'une pure abréaction d'un monde dont les conditions demeurent envers et contre tout irréductibles au nôtre, d'une hétérotopie inconcevable dans laquelle un chahid est un chahid, avec toute la gloire qui s'attache à son nom. Et derrière tout cela, bien sûr, il y a aussi, la toute-puissante haine de l'islam en tant que cette religion demeure, dirait-on, aujourd'hui, la seule qui soit suffisamment vivante pour soulever, à défaut de pouvoir la renverser pour de bon, la montagne de la machine de guerre israélienne. Là aussi, c'est le ressentiment contre ce qui les surplombe, et de très haut, ce qui demeure hors de leur portée, qui anime les interminables cohortes de l'islamophobie consensuelle – une espèce qui ne croit plus à rien qu'à sa petite cuisine du moment et à la dernière en date des innovations en matière de police des mœurs ne saurait avoir la moindre intuition des dispositions dans lesquelles le jeune homme, à peine un adulte, qui part au combat, sachant qu'il n'en reviendra pas, sauf miracle, prend congé de ses proches avant de s'enfoncer dans la nuit, son arme à la main. Il n'existe aucune commune mesure entre ceux qui, tout naturellement, gravent le matricule du terrorisme sur la mémoire de ce brave (au sens où l'étaient les Indiens qui tombaient sous les balles des fusils à répétition des conquérants en tuniques bleues l'étaient) et ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour exposer au monde, une fois encore, que les Palestiniens sont un peuple debout.

Quand le colonisé prend les armes

La chose est constante : quand le colonisé prend les armes, ce n'est pas pour conduire une guerre juste et élégante alignée sur la Convention de Genève, c'est pour en finir avec ce qui l'exténue, ce qui commence par l'extermination de toute incarnation de la figure générique du colon et de la colonisation qui lui tombe sous la main. C'est du Fanon de base. Du coup, ceux qui, avec leur cœur gros comme ça, vivent confinés dans l'horizon de la déploration et du blâme, perdent tous leurs repères, ils ne reconnaissent plus dans le barbare (l'esclave révolté) d'aujourd'hui la malheureuse victime d'hier et, dans leur désarroi, leur déception, en viennent rapidement à se retourner contre leurs protégés d'hier – puisque vous voici mués en « terroristes », ne comptez plus sur nous pour vous défendre, tout au contraire : prêts à adhérer à la sainte-alliance contre le terrorisme palestinien et international.

La première des urgences, donc, à l'heure où les dirigeants israéliens proclament que leur aviation s'apprête à faire de Gaza un nouveau Dresde, ce sera d'établir solidement que le Hamas s'est rendu coupable de crimes contre l'humanité ; qu'il importe que, toutes affaires cessantes, ses dirigeants soient traduits devant une juridiction internationale adéquate, l'État d'Israël s'y présentant dans la position avantageuse du plaignant…

Le défaut de l'armure des humanistes/humanitaires à la Camus ou Victor Serge, ici, c'est Facebook – s'il fallait qu'ils fabriquent un message indigné chaque fois que l'armée israélienne fait une descente dans un camp palestinien, à Jénine ou ailleurs, dans une ville où les Palestiniens sont ghettoïsés et terrorisés par les colons fascistes, comme Jéricho, chaque fois que l'aviation israélienne détruit un immeuble ou deux à Gaza, au prétexte que la famille d'un chef terroriste y vivrait, ils n'en finiraient pas et ils n'ont pas que ça à faire. Alors, ils laissent tomber, ils font comme tous les autres, ils se soumettent au régime de la normalisation de la terreur et l'attrition exercées par l'État d'Israël contre les Palestiniens. Ils réservent leurs messages indignés pour les grandes occasions – à moins de cent morts, ça demeure de la routine, le business as usual de l'État hébreu dans son traitement énergique de la question palestinienne.

Mais que sur ce fond de soixante-quinze ans de terreur et d'attrition ininterrompus, fasse irruption sur un mode strident cinq minutes, non, deux jours de contre-terreur palestinienne, et voici les messageries qui vrombissent, chauffées à blanc – insupportables actes de barbarie, crimes contre l'humanité, fanatisme sans bornes, etc. C'est ici, au tournant de l'activisme sélectif sur Facebook, que les philistins sont attendus : au fond, ce qu'ils ne supportent pas, mais vraiment pas, c'est que ce soient des Blancs qui meurent – je ne dis pas des Juifs afin d'éviter d'aggraver mon cas, mais aussi parce que ce qui est fondamentalement en jeu ici dans l'indignation collective, c'est bien cela : la solidaritéd'espèce. Les autres, quand ils souffrent du fait du colon blanc, on les plaint, un peu ou beaucoup. Mais sans aller jusqu'à désigner le persécuteur comme un ennemi de l'humanité et en tirer les conséquences – il est blanc.

Cependant, que le colonisé se saisisse de ce qu'il a sous la main, le couteau ou l'équivalent, qu'il commence à égorger ce qui a le visage de l'ennemi, et le voici exclu à jamais des rangs de l'humanité. La façon dont le grand juge blanc évalue les crimes des uns et des autres obéit à une logique spécique, raciale – la raison, d'ailleurs, pour laquelle la colonisation est rarement associée par les juristes et les professeurs de sciences politiques blancs au génocide. Et pourtant : les nazis préparaient leurs exterminations en secret, les Israéliens, eux, sont tellement assurés de leur bon droit et de leur impunité qu'ils proclament à l'avance qu'ils vont transformer en désert inhabitable, à la romaine ou à la grecque, la moitié de la Bande de Gaza – ils auraient tort de s'en priver, d'ailleurs, les gouvernements occidentaux observent un silence équivalant au consentement. Pour un peu, on considérerait l'« ordre » intimé par les autorités israéliennes à la population de Gaza d'évacuer la ville comme un geste humanitaire. Mais non : c'est le supplément cynique et nihiliste d'un crime innommable qui se prépare et se conduira en toute impunité.

bellum internecinum

Ce qu'ont oublié (sciemment ou par absence de réflexion) la très grande majorité des commentateurs de l'opération conduite par le Hamas, constamment portés à tonner contre la barbarie du massacre indiscriminé des civils, c'est que les règles de la guerre coloniale, c'est le plus fort, le colonisateur, qui les fixe. Le colonisé ne fait, en matière de violence destinée à terroriser, que se régler sur son exemple. Ce qui est tout particulièrement le cas dans l'épisode qui nous occupe ici. La scène primitive de la guerre coloniale dans le contexte de laquelle la population civile est frappée de façon massive, systématique et indiscriminée, avec son cortège de massacres, d'expulsions et de déportations (autant de violences destinées à inspirer la terreur à ceux qui les subissent), c'est la guerre qui conduit à l'établissement de l'État d'Israël, et dont la Naqba est partie intégrante. De ce point de vue, on est fondé à dire que la violence coloniale, la guerre perpétuelle faite au colonisé, c'est une chose qu'Israël, comme État et puissance, a dans le sang..

Dans l'histoire de la colonisation européenne, occidentale, on a vu parfois s'imposer dans les pays colonisés, un certain ordre colonial, c'est-à-dire une certaine stabilité qui, même si l'existence de la colonie, sous quelque forme que ce soit, suppose la permanence d'un certain état d'exception, pour les colonisés, pouvait créer l'illusion que l'état de guerre entre colonisateurs et colonisés était suspendu. En Israël/Palestine, une telle illusion n'a jamais pu prendre racine, les Palestiniens n'ont jamais accepté la dépossession dont ils ont été victimes et les Israéliens n'ont jamais entrepris la moindre démarche en vue de réduire l'acuité du différend qui les oppose à ceux qu'ils persistent à appeler, avec mépris, « les Arabes ». Non seulement ils n'ont pas accepté de discuter de la question des réfugiés et de leur retour, mais ils ont au contraire constamment poussé les Palestiniens à choisir le chemin de l'exil, par des moyens violents ou par ruse, par des pratiques d'attrition sans cesse renouvelées, en même temps qu'ils poursuivaient, inlassablement, leur Drang nach Osten en Cisjordanie, dans la perspective de l'établissement du « Grand Israël » [1]. Ils n'ont pas fait preuve de loyauté lors de l'épisode des Accords d'Oslo, profitant alors de l'amateurisme des négociateurs palestiniens pour assurer la poursuite de leur mainmise sur les territoires occupés [2]. Leur mentalité coloniale, avec ce mélange d'arrogance et de mépris pour le colonisé qui la caractérise (fondée ici sur la plus fragile des constructions identitaires, sur le plus imaginaire des préjugés raciaux), ne s'est jamais démentie.

Dans ce contexte, ce qui s'est sédimenté, dans la relation entre Israël comme puissance, incluant les Israéliens comme population, et les Palestiniens comme peuple, peuple national et corps collectif vivant, c'est une véritable guerre des espèces. L'affect qui circule ici d'une « espèce » à l'autre, l'affect en partage, la seule chose en partage, peut-être, c'est la haine. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la façon dont chacune des parties en présence, dans l'ordinaire de sa condition, prononce le nom de l'autre, l'intonation qu'elle y met. De cette situation, le colonisateur (et son idéologie mortifère, le sionisme) porte la responsabilité pleine et entière.

Ce ne sont pas des ennemis d'un jour, d'un temps, d'un chapitre d'histoire qui s'affrontent ici, comme dans les guerres nationales intra-européennes aux XIXe et XXe siècles – des ennemis avec lesquels on est voué à se réconcilier au chapitre suivant de l'histoire du continent. Le poison colonial a infecté les formes même de l'hostilité et secrété de l'immémorial. D'où les déchaînements de haine, avec les conduites hyperviolentes et massacrantes qui les accompagnent, quand la marmite explose. Ce n'est pas une guerre de faible intensité, et qui, à ce titre, serait en fin de compte sous contrôle, comme l'imaginaient les aveugles et les complaisants qui, jusqu'aux événements récents, considéraient la question palestinienne comme « réglée » – au profit d'Israël et de l'Occident tout entier, bien sûr. C'est au contraire une bellum internecinum (une guerre d'extermination) qui, parfois, se repose. La situation coloniale crée des conditions qui se comparent à celles d'une zone sismique ou volcanique : on ne sait pas quand la terre tremblera, quand le volcan entrera en éruption – mais cela arrivera un jour ou l'autre, c'est l'irrémissible, l'insurmontable – la violence, les morts et les décombres en forme de destin annoncé, l'horizon indépassable de la situation coloniale.

Dans un contexte de guerre coloniale, un colon n'a pas le même statut de « civil » que dans une guerre opposant des peuples de même condition, des États-nations. Les colons sont souvent armés, ils forment fréquemment des milices, montent des expéditions punitives contre les colonisés (les « indigènes ») lorsque ceux-ci deviennent indociles – c'est le cas, par exemple, à Sétif, Guelma et Kherrata, lors des événements de Mai 1945 [3], comme c'est le cas, fréquemment, en Cisjordanie occupée où les colons armés se livrent périodiquement à des exactions contre les Palestiniens, sous la protection de l'armée. Dans un contexte de guerre coloniale, la distinction entre civils et militaires tend souvent à devenir floue. En Israël, à l'origine, les kibbutzim sont autant des postes militaires que des lieux utopiques d'expérimentation de nouvelles formes de vie collective – voir, à ce propos le roman sioniste d'Arthur Koestler [4], La tour d'Ezra. Ils n'ont pas cessé de l'être après la fondation de l'État d'Israël. Les innombrables réservistes ont, dans cette stratocratie exemplaire, un statut mi-civil, mi-militaire.

D'autre part, une des caractéristiques essentielles de la guerre coloniale est celle-ci : pour le colonisateur, le colonisé qui se soulève est ce qu'était pour les Romains l'esclave révolté – aucun droit, aucune protection légale ne s'appliquent à lui, lorsqu'il prend les armes, ses combattants sont considérés par le colonisateur non pas comme une armée régulière mais comme des bandes de rebelles – pendant la guerre d'Algérie, cette désignation (les « rebelles ») faisait autorité, du côté de l'autorité et de la presse française – donc des irréguliers, des « bandits » qu'aucune loi de la guerre, aucune convention ne protège. Il en découle que les blessés et les prisonniers peuvent être torturés et abattus sans autre forme de procès, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de traces. Ces pratiques étaient de règle pendant la guerre d'Algérie, tout comme, dans un contexte différent, elles sont routinières dans les territoires occupés par Israël – les combattants armés sont ciblés, traqués, abattus comme des criminels et des nuisibles. À Gaza, les chefs des mouvements résistants armés, le Hamas et le Djihad islamique, font l'objet de tous les soins du repérage par les moyens électroniques les plus sophistiqués, en vue de leur assassinat au moyen de missiles et maintenant de drones – généralement, au passage, leurs familles et le voisinage ne sont pas épargnés par ces frappes – mais qu'importent ces détails : les enfants et les voisins d'un chef rebelle peuvent-ils sérieusement prétendre au statut de « civils » ? [5]

Du régime de terreur

Le régime de terreur, c'est celui qui consiste très précisément à exercer des représailles sur les populations, à les massacrer et terroriser en les soumettant à des bombardements massifs, au prétexte de traquer des terroristes utilisant lâchement ces populations comme « boucliers humains ». Mais ce que montrent les bombardements massifs destinés à faire table rase de Gaza, c'est bien que leur cible effective, c'est la masse humaine elle-même, qu'il s'agit de réduire, en l'exténuant et en la décimant, à une pure condition de survie, prélude à une purification ethnique. Sous la traque aux « terroristes », c'est la guerre de conquête qui se poursuit, et qui, plus que jamais, bat son plein. Ce qui est en cours à Gaza actuellement, c'est la dernière (provisoirement) des guerres de conquête coloniale conduite par une puissance blanche, celle qui est censée venger, enfin, la perte des empires et de plus récentes déroutes (en Afghanistan, dans le Sahel...).

La guerre contre le terrorisme, cela reste, en général, le masque et l'alibi de la défense et la promotion par l'Occident global de ses « grands espaces » et chasses gardées : le Moyen-Orient et ses réserves pétrolières (entre autres), la Françafrique sahélienne jusqu'aux récentes déconvenues, la péninsule coréenne et le Japon ami placés sous la menace du « terrorisme nucléaire » nord-coréen, etc.

Le nuage de poussière, particulièrement dense en ce moment, déployé dans l'Occident global autour du terrorisme, a pour vocation de rendre indiscernable une vérité tant massive qu'élémentaire : la terreur a toujours fait partie des moyens de la politique, entendue ici dans son sens le plus extensif, et pour autant notamment que le domaine politique n'est jamais entièrement séparé de celui de la guerre. Les proliférations discursives dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les otages ont cette fonction très distincte : nous faire oublier la persistance de cet usage du terrible-terrifiant-terrorisant, dans la politique des États et des puissances légitimées ; la terreur, cela doit demeurer toujours le fait de l'autre et sa marque d'infamie, ce qui le définit non pas seulement comme ennemi du moment, mais, structurellement, comme ennemi de la civilisation. Derrière les proliférations discursives autour des mots-qui-font-peur (terrorisme, terroriste), se profilent toujours la guerre des civilisations.

Le terroriste appartient à une espèce, il s'identifie à un faciès – voyez les séries américaines à ce propos. Cette espèce porte tous les signes d'une altérité radicale qui en fait l'antagonique même de la civilisation blanche ; elle entretient de solides affinités électives avec la violence et le fanatisme – d'où, la facilité avec laquelle, dans les démocraties libérales du Nord global la figure du Palestinien peut être superposée à celle du terroriste. D'où l'infinie tolérance des opinions occidentales à l'endroit de ce qui s'affiche comme contre-terrorisme : la destruction du peuple palestinien par l'appareil de terreur de l'État israélien.

Jadis et naguère, en Occident, la terreur comme moyen d'affirmation de la puissance, comme figure de la souveraineté, s'associait à des régimes ou des personnages extrêmes, elle était constamment alliée à l'exception – la Terreur sous la Révolution française (ou la dictature bolchévik), les régimes fascistes, notamment italien et allemand... Aujourd'hui, la terreur s'est trouvée intégrée, au cœur de la police de l'hégémonie, aux dispositifs « normaux » mis en œuvre par les démocraties occidentales pour combattre ce qui fait obstacle à l'expansion de leur puissance,c'est-à-dire à la « total-démocratisation » du monde qui constitue la ligne d'horizon des stratèges du bloc hégémonique. Plus la terreur pratiquée par les États (les démocraties du Nord global en particulier) est technologique, bureaucratique, associée à la notion du maintien de l'ordre global, et plus elle est normalisée aux yeux des opinions occidentales, vertueuse, presque ; inattaquable sur le fond, ses exactions trop visibles tombant régulièrement dans la catégorie des bavures, des accidents et des dommages collatéraux. Plus, du même coup, les actions « mineures » de contre-terreur pratiquées par les damnés de l'hégémonie (ici, les Palestiniens non pas seulement comme peuple puni mais comme peuple auquel le droit à l'existence même est dénié) heurtent la sensibilité des habitants desgated communitiesmentales du monde occidental blanc – comme si le guerrier qui tue artisanalement à l'arme blanche incarnait une figure de la barbarie infiniment plus abjecte que le pilote de F17 qui lâche sa cargaison de missiles sur un quartier surpeuplé, dans un camp à ciel ouvert où est captive une population de réfugiés. « Terrorisme » est le mot qui, dans ce contexte, sert à désigner le régime de violence « intempestif », archaïque, auquel a recours, par la force des choses, l'opprimé qui n'a pas les moyens de recourir à la terreur industrielle et technologique. C'est cette pauvreté en moyens qui, aux yeux des opinions occidentales enfermées dans leurs bulles immunitaires, le désigne comme un fanatique et un barbare.

Alain Brossat


[1] Voir, pour un exemple probant de ces techniques destinées à vider la Palestine de sa population autochtone, l'article de Hadeel Assali « Diary », in London Review of Books, 18/05/2023, relatant l'exil forcé de Palestiniens au Brésil et au Paraguay, après la guerre de 1967. L'auteure cite le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, disant des Palestiniens : « I want them all to go, even if they go to the moon. »[« Je veux qu'ils s'en aillent tous, même s'ils doivent aller dans la lune. »]

[2] Voir sur ce point le témoignage et les analyses d'Edward Saïd, D'Oslo à l'Irak, Fayard, 2003.

[3] Voir sur ce point : Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 2006.

[4] La tour d'Ezra, 1946 (Pocket).

[5] On s'étonne, dans nos chaumières, de la férocité avec laquelle les combattants du Hamas engagés dans l'opération du 7 octobre ont assassiné les Israéliens de toutes conditions qu'ils rencontraient. Mais qui se souvient du nombre de dirigeants et de cadres du Hamas victimes des assassinats plus ou moins ciblés commis par l'armée israélienne, à commencer par le cheikh Yassine, l'un des fondateurs du mouvement ?

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Multitasking MS-DOS 4 – L’OS oublié de Microsoft

Multitasking MS-DOS 4. Rien que le nom ça fait rêver. Un nom qui respire le futur, qui transpire l’innovation. Mais c’est quoi en fait ?

Et bien au début des années 80, alors qu’on se battait encore en duel avec des disquettes 5″1/4, Microsoft avait dans ses cartons un projet d’OS révolutionnaire baptisé Multitasking MS-DOS 4. Bon, ce n’est pas le nom le plus sexy de l’histoire de l’informatique mais derrière cette appellation austère se cachait un système d’exploitation qui promettait déjà le multitâche et tout un tas de fonctionnalités incroyables pour l’époque !

L’histoire commence en 1983 lorsque Microsoft rassemble une équipe de développeurs talentueux pour plancher sur la nouvelle version de MS-DOS, qui doit apporter un max de nouveautés pour l’époque : multitâche, multi-threading, pipes, sémaphores… Tout ça sur les modestes processeurs 8086/8088 qui avaient une mémoire limitée.

Le projet s’appelle d’abord MS-DOS 3.0 avant d’être renommé MS-DOS 4.0 en avril 1984. En parallèle, Microsoft travaille sur le « vrai » DOS 3.0 qui sortira en août 1984. Vous suivez ? C’est un peu le bazar mais c’est ça qui est bon !

Puis en juin 1984, une première beta de Multitasking DOS 4 est envoyée à quelques privilégiés. Et autant vous dire que ça décoiffe ! Le multitâche fonctionne déjà, géré par un composant baptisé « Session Manager ». On peut lancer jusqu’à 6 applications en même temps en leur attribuant des raccourcis clavier. Le Session Manager gère aussi les fameuses « erreurs fatales » qui pouvaient faire planter tout le système. Avec lui, si un programme plante, il n’embarque pas tout le système avec lui. C’est un concept révolutionnaire pour l’époque !

MS-DOS 4.0 apportait également son lot d’améliorations comme une meilleure gestion de la mémoire, le support des disques durs de plus de 10 Mo (si si, à l’époque c’était énorme !), une API étendue, et même un système de fichiers réseau (Microsoft Networks).

Le développement de ce MS-DOS 4.0 s’est fait en étroite collaboration avec IBM car le géant informatique planchait à l’époque sur son propre OS avec une architecture similaire à MS-DOS 4.0. Mais plutôt que de se faire concurrence, Microsoft et IBM ont décidé de joindre leurs forces. MS-DOS 4.0 a ainsi servi de base au développement d’IBM PC-DOS 4.0. Les deux OS partageaient une grande partie de leur code source et étaient compatibles entre eux. Une belle démonstration du partenariat entre Microsoft et IBM !

Malheureusement, malgré toutes ses qualités, MS-DOS 4.0 n’a jamais été commercialisé. Son développement a été stoppé au profit d’OS/2, le nouveau projet de Microsoft et IBM et la plupart de ses fonctionnalités ont été recyclées dans ce nouvel OS. MS-DOS 4 n’était pas très apprécié à l’époque à cause de son utilisation gourmande de 92 Ko de RAM. Cela a même poussé le concurrent DR-DOS à sauter directement de la version 3.41 à la version 5.0 pour ne pas être associé à MS-DOS 4 !

Multitasking MS-DOS 4 est ainsi resté à l’état de projet, même si certaines de ses innovations ont survécu dans d’autres OS. Son code source est longtemps resté dans les cartons de Microsoft, jusqu’à ce que la société décide de le libérer en open source, sous licence MIT le 4 avril dernier. Un joli cadeau pour les passionnés d’histoire de l’informatique !

Malheureusement, la libération du code source ne s’est pas faite sans accrocs. Comme l’a souligné le développeur Michal Necasek du blog OS/2 Museum, la publication sur GitHub a introduit des bugs dans certains fichiers critiques. La conversion en UTF-8 casse notamment la compatibilité avec les anciens outils et dépasse la limite de 512 bytes par ligne de l’assembleur MASM de l’époque.

Microsoft a reconnu le problème par la voix de Connor Hyde, co-développeur de la libération de MS-DOS 4, qui a invoqué des raisons légales pour expliquer l’absence des timestamps d’origine. Un échange constructif s’en est suivi avec Michal Necasek pour essayer de résoudre ces problèmes.

En attendant un fix, si vous êtes curieux d’essayer MS-DOS 4.0 par vous-même, sachez que c’est possible ! Grâce à la libération du code source, des passionnés ont pu recompiler l’OS et le faire tourner sur des machines modernes via des émulateurs comme DOSBox.

Voici les étapes pour lancer MS-DOS 4.0 sur votre PC :

1. Téléchargez l’émulateur DOSBox sur le site officiel
2. Installez DOSBox sur votre machine
3. Récupérez une image disque de MS-DOS 4.0. Vous pouvez en trouver sur des sites d’archives comme WinWorldPC
4. Ouvrez DOSBox et montez l’image disque de MS-DOS 4.0 avec la commande :
mount c /chemin/vers/image_dos4.img -t iso
5. Démarrez MS-DOS 4.0 en tapant : c:

Sinon, vous pouvez le tester directement en ligne ici.

Et voilà, vous pouvez maintenant explorer ce morceau d’histoire de l’informatique et découvrir par vous-même les prémices du multitâche sous DOS, malgré les quelques bugs introduits lors de la libération du code source !

Amusez-vous bien !

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Un Konami Code dans Castlevania Legacy of Darkness sur Nintendo 64

Vous pensiez connaître Castlevania sur le bout des doigts ? Eh bien 25 ans après la sortie de Castlevania: Legacy of Darkness sur notre bonne vieille Nintendo 64, des petits malins ont déniché un tout nouveau code Konami planqué dans les entrailles du jeu.

Ce code Konami est une vraie petite bombe puisqu’il déverrouille d’un coup TOUS les personnages et leurs costumes alternatifs, et ce dès le début de l’aventure ! Fini de devoir se farcir le jeu deux fois pour accéder à Henry et Carrie. Là c’est open bar direct, et ça change complètement la donne !

Moises et LiquidCat, deux fans passionnés du jeu, ont également déniché deux autres codes bien sympathiques. Le premier remplit entièrement votre inventaire, peu importe le héros que vous incarnez. Fini la galère pour trouver des potions et des équipements, vous voilà paré pour latter du vampire en claquant des doigts. Le second code, disponible uniquement dans les versions japonaise et européenne, booste votre arme au max et vous file un stock de joyaux dont même Picsou serait jaloux. De quoi rendre votre quête bien plus funky !

Pour activer ces codes, rien de plus simple :

  1. Ouvrez le jeu et sélectionnez le mode histoire.
  2. Tapez le code en doublant les inputs du code Konami classique : Up, Up, Down, Down, Left, Right, Left, Right, B, A, Start.
  3. Utilisez les boutons directionnels et A/B de votre manette N64.
  4. Appuyez sur Start pour confirmer l’activation.
  5. Enjoy ! Vous pouvez maintenant jouer avec tous les persos dès le début.

Codes bonus pour les plus curieux :

  • Inventaire au max : Up, Up, Down, Down, Left, Right, Left, Right, B, A, Start (x2)
  • Arme boostée et argent illimité (versions PAL/JPN uniquement)

Alors certes, dit comme ça, ça peut sembler un poil cheaté mais ça fait un quart de siècle que ce jeu nous nargue avec ses secrets, donc ça va, y’a tolérance. En plus, avouons-le, ces codes tombent à pic pour (re)découvrir cet opus culte car s’il y a bien un reproche qu’on pouvait faire à Legacy of Darkness, c’était ce côté un peu prise de tête avec un seul personnage jouable au début. Un choix curieux qui pouvait rebuter certains joueurs. Mais grâce à ce code Konami providentiel, ce problème est relégué aux oubliettes ! Vous pouvez enfin profiter des cinq perso et de leurs capacités uniques sans vous prendre le chou.

Alors si vous aussi vous avez une Nintendo 64 qui prend la poussière dans un coin (ou un émulateur), c’est le moment ou jamais de ressortir Castlevania: Legacy of Darkness et de tester ces fameux codes.

Source

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