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Bidouiller ensemble pour résister aux GAFAM

Entre le rejet radical, difficilement soutenable, du numérique et la soumission décomplexée au monde packagé tout puissant et séduisant des GAFAM, que faire ? Dans son Eloge du bug, sous-titré Être libre à l'époque du numérique [1] le philosophe Marcello Vitali-Rosati ouvre une alternative en nous invitant à soulever le capot pour nous réapproprier les outils du numérique. Le bug, en ce sens, serait moins un ennui qu'une brèche par où peut s'engouffrer un processus d'émancipation critique , certes fastidieux, lent et imparfait mais indispensable à notre reconquête d'autonomie.

Marcello Vitali-Rosati, professeur à l'université de Montréal et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les écritures numériques, affiche d'emblée la couleur : « Ce livre ne présente pas la réflexion d'un expert des technologies, mais celle d'un humaniste, un expert de rien, un philosophe qui n'a pas pour ambition de faire mieux fonctionner les choses mais plutôt de les casser : de prendre sérieusement en compte les bugs pour voir ce qu'ils peuvent nous révéler, nous faire comprendre et de quelle manière ils peuvent contribuer à nous rendre plus lettré.es et plus libres ».

Dans la majeure partie de son essai, il s'attache à déconstruire les valeurs des grandes entreprises du numérique. L'impératif fonctionnel est la première d'entre elles. Comme le dit une publicité pour l'Iphone 14 , « ça marche , c'est tout » (it simply works). Si cet impératif nous parait tellement évident c'est qu'il décline un impératif bien plus général, l'impératif rationnel, né de la logique aristotélicienne et fondé sur les principes de la non-contradiction et du tiers exclu. Le discours de l'inconscient répond à une toute autre logique définie par le psychanalyste Ignacio Matte Blanco [2] comme symétrique - je peux rêver en même temps de mon père et d'être mon père (A peut être B)- qui s'oppose à la logique dissymétrique propre à la logique rationnelle ( A ne peut être B) . C'est dire que l'on peut concevoir la vie psychique comme une « énorme lutte entre une tendance à nier la loi de la contradiction et une autre à l'affirmer ». Bref, on ne naît pas rationnel, on le devient.

Deuxième caractéristique de l'impératif fonctionnel : il est la déclinaison capitaliste de l'impératif rationnel, une rationalité inféodée à la nécessité de produire toujours plus de la richesse et d'accumuler des marchandises. L'alliance du numérique et du fonctionnel paraît sans faille : la technologie est ce qui doit fonctionner. Et une technologie fonctionne quand elle accélère un processus pour répondre à l'injonction de production de richesse. « L'hypothèse de ralentir n'est même pas prise en compte », note le philosophe pour qui l'impératif fonctionnel n'est pas la dimension inévitable des technologies. L'idée de progrès automatiquement associée à cet impératif est également contestable. Henry Ford, grand technophile s'il en est, affirmait ainsi que le temps gagné avec la voiture correspondait à un gain de la qualité de vie. Or, comme l'a souligné Hartmut Rosa [3], le temps passé en déplacement est resté le même : au lieu de passer moins de temps à effectuer les mêmes trajets nous avons multiplié les trajets. Sans compter que la voiture change aussi le sens de l'espace, les paysages, nos modes de vie etc. L'impératif fonctionnel pousse ainsi à la naturalisation d'une vision du monde unique (toujours plus vite ! toujours plus loin !) propre à l'injonction capitaliste d'accumulation de richesses. Ce qui vaut pour la voiture, vaut autant pour le numérique : le nombre d'échanges communicationnels a explosé par rapport au courrier papier multipliant du même coup le temps passé à traiter ces informations. Le bon fonctionnement est devenu synonyme de joignabilité illimitée dans le temps et dans l'espace et la messagerie s'impose aujourd'hui un dispositif de mobilisation abolissant la frontière entre vie privée et vie professionnelle en vue d'une augmentation radicale de la productivité.

De même, le succès de Word ne s'explique que parce que Microsoft a su le mieux implémenter et radicaliser l'idée que le traitement de texte était une question de productivité d'entreprise. Le logiciel, et ses formats propriétaires, doc et ensuite docx, sont devenus des standards de facto.

« Aujourd'hui, notre manière d'écrire des textes universitaires, des romans ou des lettres d'amour est modelé par une idée du texte comme document d'entreprise et nous croyons que cela est neutre… Nous devrions systématiquement nous demander : ça fonctionne pour faire quoi ? Nous découvririons que la réponse est trop souvent celle-ci : ça fonctionne pour augmenter la productivité dans un sens capitaliste. »

La pandémie a pleinement confirmé et renforcé cette symbiose du numérique et du capitalisme en permettant le travail à distance. Les systèmes de vidéoconférences tels que Zoom et Teams ont été conçus en tant qu'outils de management d'entreprise et les GAFAM Google sont devenus de fait des institutions fondamentales dans la gestion de la crise. Grâce au Covid l'impératif fonctionnel a atteint une force et une omniprésence dont les capitalistes les plus enthousiastes n'auraient pas imaginé il y a encore dix ans en particulier dans les domaines de la gestion du travail et des données sanitaires. « L'impératif fonctionnel s'est naturalisé à tel point que nous semblons désormais prêt.es à lui sacrifier toute autre considération ».

La transparence opaque des GAFAM

Autre promesse des GAFAM propre à séduire : avec un iPhone ou n'importe quelle autre solution dans les mains, nul besoin d'exprimer nos désirs qu'ils sont déjà réalisés, comme avec la lampe magique d'Aladin ; inutile de penser au problème que la solution est déjà trouvée. Simple et intuitif : ces deux adjectifs sont au cœur de l'imaginaire technologique entretenu par le discours des GAFAM. Mais si les génies ne faisaient que réaliser leurs propres désirs ? s'interroge l'auteur qui prenant l'exemple des plateformes de rencontre souligne les stéréotypes de genre qu'elles véhiculent [4]. Car, si tout est modélisable, il n'en reste pas moins qu'à la source il existe une multiplicité d'interprétations possibles, chacune pouvant fournir un modèle représentationnel particulier qui se présentera comme une véritable vision du monde, soit, pour les applications mainstream, celle qui a le plus de chance d'être partagée par le plus grand nombre. D'où le danger de confondre le numérique avec l'électronique, c'est-à-dire la modélisation physique du modèle fonctionnel lui-même issu du modèle représentationnel. Les géants du numérique communiquent peu sur leur modèle représentationnel ce qui permet de le faire passer pour universel et inévitable. Le modèle fonctionnel , lui, reste presque toujours inconnu et l'implémentation physique ( le code source) indisponible. Les GAFAM jouent de cette opacité pour naturaliser leurs modèles qui n'étant ni visibles, ni analysables échappent à la critique. « Ces formes de de dissimulation nous empêchent de comprendre ce que nous faisons. Qu'on ne les voie pas à cause de leur transparence- du fait qu'elles nous semblent naturelles et neutres- ou de leur opacité – car elles ont été dissimulées, cachées dans la lampe - les visions du monde des GAFAM nous échappent. Les génies des lampes numériques interprètent le monde pour nous, sans nous dévoiler les principes de leurs interprétations. »

La simplicité supposée des applications et des environnements proposés par les GAFAM est indissolublement liée au caractère intuitif qu'on leur prête. S'appuyant sur Kant et Hegel, Marcello Vitali-Rosati réfute ce discours sur l'intuitivité : l'Être est toujours médié et il n'y a donc pas d'immédiateté possible. Présupposer un rapport au réel sans médiation signifierait qu'un seul rapport au monde est possible et, s'il n'y a rien à penser parce que le monde s'impose à nous, nous ne pouvons que le recevoir passivement. L'affirmation de cette pensée unique contamine le discours courant via les antonomases [5] : « googler » signifie rechercher et « on se fait un zoom » se voir en vidéoconférence. Normal : ces outils sont « neutres », « naturels », « universels ». Evgeny Morozov [6] qualifie cette situation et cette rhétorique de « solutionnisme technologique » : « une approche selon laquelle tous les besoins sociaux sont, de fait, transformables de façon unique, claire et non ambiguë en « problèmes » qui peuvent être résolus par de bons algorithmes ».

Du virtuel qui pèse lourd

Marcello Vitali-Rosati consacre enfin un chapitre entier à déconstruire ce qu'il appelle la « rhétorique de l'immatérialité ». Celle-ci, au fondement de la pensée occidentale depuis Platon (la théorie de l'âme de Platon dans Phèdre), Plotin et Aristote, imprègne plus que jamais nos sociétés numériques. Elle affirme la supériorite absolue du monde immatériel, intelligible, celui des idées, de l'âme sur celui du monde sensible , des corps et de la matière. L'écriture même, dans le dialogue platonicien, figure que comme une déchéance de la parole ( le logos) immatérielle.

Pourtant, à ses débuts, le monde de l'informatique était associé à une certaine matérialité. Ce n'est que dans les années 1980, qu'il commence à être associé au concept de virtuel et que les technologies informatiques sont rattrapé.es par la rhétorique de l'immatérialité. On ne vend plus des objets, mais des services et ces services sont « dans le ciel », accessibles partout car ils ne semblent être nulle part. En réalité ces services « nuagiques » qui rentrent dans une rhétorique plus large fondée sur l'idée de dématérialisation, sont bien matériels, ô combien : ils sont réalisés par des machines puissantes, connectées à d'immenses infrastructures de réseaux et de câbles permettant de transporter d'énormes débits d'informations. Ces machines ont un impact environnemental important : elles consomment beaucoup d'énergie, chauffent énormément, utilisent des matériaux rares. Leur présence sur les territoires répondent également à des raisons précises liées à l'histoire et à la géographie, toujours très matérielles. Mais ces réalités-là sont le plus souvent tues.

Pour ne pas nous laisser tromper par l'apparente immatérialité des « solutions » des GAFAM, l'auteur défend l'idée de développer notre littératie [7] numérique. Il la définit comme « une manière de nous rendre libres en nous rendant capables non pas d'utiliser, mais de comprendre et de choisir nos environnements numériques, de formuler de façon critique nos besoins en étant toujours conscientes de multiplicité des modèles et des choix possibles. »

Trois principes devraient fonder cette littératie :
1. La conscience de la multiplicité des modèles. Une littératie numérique véritable doit être fondée sur la conscience des modèles interprétatifs sous-jacents à chaque technologie et à chaque environnement. Un.e usager.ère averti.e sait que l'environnement, l'application ou la technologie dont iel se sert ne sont jamais neutres, mais qu'ils se fondent sur une interprétation.

2- La recherche de la complexité, soit notre capacité à choisir des environnements, des technologies, des applications adéquatement complexes, c'est-à-dire sans complication inutile, ni simplicité trompeuse.

3. La maîtrise de l'activité, soit notre capacité à modeler l'environnement numérique pour l'adapter à nos propres besoins. C'est là le point le plus audacieux de la démarche contre-intuitive défendue par l'auteur puisqu'il s'agit rien de moins que « de faire l'effort de faire nous-mêmes ce que nous voulons faire, sans le déléguer à des solutions miracles ».

De ces idées clefs découle une recommandation radicale : l'abandon des tablettes et des téléphones qui ne peuvent que nuire voire rendre impossible le développement d'une littératie numérique. « L'ordinateur est le seul dispositif électronique permettant une appropriation et une organisation de l'espace de vie qui correspondent à des valeurs que nous choisissons. Dans le cas des tablettes et des téléphones, il est impossible de sortir de l'environnement défini par Google et Apple, tout comme de savoir ce que fait le code. L'ordinateur est encore un espace de liberté relative, en dehors des systèmes d'exploitation propriétaires - Windows et MacOS - qui empêchent désormais toute prise en main de la machine. La seule manière d'être protagoniste de l'organisation de notre espace de vie numérique est donc d'avoir une machine avec un système libre, comme Linux. »

Le bug, possiblement génial

Comment parvenir à cette littératie alors que nous en sommes en permanence détourné.es par l'apparente immatérialité des « solutions » GAFAM tellement simples et intuitives ? Réponse faussement provocatrice : en nous saisissant des opportunités que représentent les bugs pour casser le flux bien huilé des rhétoriques de l'immatérialité, de la simplicité, de l'intuitivité et du bon fonctionnement et proposer des alternatives.

Premier avantage du bug, celui de mettre en crise l'impératif fonctionnel qui nous empêche de nous interroger sur la matérialité et sur la multiplicité des modèles. Tant que les outils numériques fournis par les GAFAM font ce qu'ils font sans accroc, il est impossible d'en avoir conscience et donc une compréhension critique : ils restent dans l'ombre, invisibles. Seul l'outil cassé peut-être questionné. CQFD.

Surtout, le bug suscite aussi autre comportement, inattendu. Même s'il n'est pas souhaité, cette autre chose est tout de même une proposition, une alternative. De là est née l'expression récurrente dans le monde du développement des logiciels : It ‘s not a bug, it's a feature ( « Ce n'est pas un bug, c'est une fonctionnalité »). Autrement dit, un bug est un bug seulement par rapport à une idée précise de ce que le code doit faire. Mais si on change nos attentes, le bug devient une nouvelle fonctionnalité, « possiblement géniale » : « Les bugs font émerger des nouvelles idées, ils produisent des visions du monde différentes, ils ouvrent à des manières de penser qui vont au-delà des possibilités étriquées que tout environnement numérique propose. Ils permettent de diversifier et de complexifier les modèles fonctionnels avec lesquels nous appréhendons le monde en nous donnant parfois de nouvelles pistes de réflexion, jamais imaginées. Le bug est la preuve que le numérique n'est pas nécessairement une simplification du monde. »

L'auteur donne plusieurs exemples personnels de sa progression en littératie numérique à la suite de bugs. Il faut, dit-il, pouvoir accéder au code et aux erreurs ce que les applications ne permettent pas toujours, loin d'en faut ; ensuite il faut apprendre à lire et décrypter les messages d'erreur, ce qui prend du temps ; enfin et surtout, il faut accepter précisément de perdre du temps. On l'aura compris : laborieuse et chronophage, la solution alternative proposée est à l'exact opposé de celle promue par les GAFAM .

L'autre grand type de dysfonctionnement intéressant (et pas vraiment un bug au sens courant) est celui qui renvoie à la complexité de l'outil ou de l'environnement , et qui déroge à l'impératif de simplicité et d'intuitivité. « Quand vous achetez un ordinateur, une fois sorti de la boite (out of the box), vous pouvez commencer à travailler. La batterie n'a pas même pas besoin d'être chargé. Il n'y a pas de modèle, tout est naturel et transparent. Si vous faites le choix d'un système d'exploitation open source de référence, comme Linux vous êtes d'emblée confronté à la complexité : il vous faut d'abord vérifier que l'ordinateur et ses différents périphériques sont compatibles, ce qui tout en augmentant considérablement votre connaissance de ce qu'est un ordinateur , vous fait perdre un temps fou. Ensuite, vous devez l'installer ; or, Linux n'est pas un système d'exploitation au sens standard, mais un noyau libre pouvant accueillir de nombreux systèmes d'exploitation, des distributions : laquelle choisirez-vous ? Pour cela vous devrez vous documenter, questionner les modèles et leurs présupposés théoriques… et vous n'êtes qu'au début du processus. » Longue est la route de l'émancipation.

Troisième et dernier type de bug, celui constitué par des outils inutiles : l'outil fonctionne mais produit des choses qui ne correspondent pas à l'impératif fonctionnel. Lié souvent à des pratiques artistiques ou créatives, l'outil inutile est par nature hétérogène et multiple. C'est, par exemple, le détournement à la Debord de Google Street View par des artistes qui l'utilisent non pour s'orienter dans l'espace mais pour le déformer en jouant sur les « glitches » de l'application : cartes aberrantes, routes qui semblent cassées ou suspendues dans le vide, épisodes de violence captés par hasard par les yeux de la caméra de Google… Autre exemple, celui de Dérives un collectif montréalais [8] fortement inspiré là aussi par Debord qui à travers des tweets avec le hashtag # dérive associé à des noms de lieu redéfinissent en même temps l'espace de la ville et celui de l'infrastructure numérique. Au lieu d'un espace unique répondant à l'impératif de la géolocalisation, les dérives multiplient les représentations possibles de l'espace de la ville.

De l'espace unique aux lieux pluriels

Dans le dernier chapitre de son livre Marcello Vitali-Rosati s'attache à « penser des lieux où nous pouvons être autonomes et pourvoir à nos besoins tout en mettant en place une architecture qui soit adaptée à nos visons du monde et, comme le jardin d'Epicure , source de bonheur et de volupté ». Vaste et ambitieux programme qui nécessite de nous déprendre d'un dernier imaginaire, celui du numérique conçu comme un espace d'habitation homogène et total, parfaitement en phase avec l'espace du marché capitaliste.

Programme difficile, voire impossible car cet espace est bien désormais notre espace principal de vie via le raccordement de tous les espaces sociaux dans lesquels nous évoluons. Le numérique « décloisonne et décomplexifie les espaces, facilite les superpositions. » En tant qu'espace, il rend tout homogène et toute tentative d'en sortir, de faire quelque chose de différent- tout « alternumérisme » - paraît voué à l'échec. Sans réfuter cette emprise, l'auteur en dénonce la facticité : « On ne peut pas, en réalité, habiter l'espace. On le traverse (…), on le parcourt pour relier des lieux différents et les uniformiser en échangeant des marchandises. La possibilité pour nous d'habiter le numérique réside dans le fait de ne plus le regarder comme un espace mais comme une multiplicité hétérogène de lieux ». Non pas donc l'espace numérique unifié et globalement ramifié, mais des lieux numériques, au pluriel, au sens des oligoptiques de Bruno Latour [9], des fenêtres particulières donnant accès à des visions situées, multiples et irréductibles , des lieux sociaux et même politiques qui s'opposent point par point à la totalité uniformisante de Google et des autres GAFAM. Ou encore : des entités « qui mettent en crise l'unité de la sphère publique bourgeoise pensée par Habermas et qui font signe à la possibilité d'un brouhaha tel qu'imaginé par Lionel Ruffel » [10] .

Le développement de tels lieux va bien sûr de pair avec celui de l'Open source qui rend disponible et accessible à tous.tes le code source des technologies et applications du numérique. Lancé dans les années 80 par Richard Stallman, le phénomène du logiciel libre va plus loin puisque s'affranchissant du droit de propriété il s'inscrit dans un véritable mouvement politique et culturel et d'émancipation. Depuis, les logiciels libres se sont multipliés et les distributions Linux prospèrent. Il est aujourd'hui possible d'avoir un ordinateur entièrement libre, ne dépendant d'aucune technologie propriétaire.

Le numérique, un bien commun

Reste une question mais de taille : celle du rapport ambiguë qu'entretient l'univers du logiciel libre avec le monde capitaliste et sa récupération par les GAFAM dont la capacité d'emprise et d'orientation sur le logiciel libre s'avère naturellement bien supérieure à la force d'affirmation autonome des communautés de bricoleur.euses bénévoles. Pour garantir réellement les principes du logiciel libre, l'auteur s'appuie sur une proposition de Sébastien Broca [11] qui préconise de le penser en terme de « commun » :

« Un commun, ce n'est pas uniquement un bien dont l'accès et l'utilisation sont partagés. Derrière ce bien se trouve toujours un collectif qui s'organise, dans un contexte déterminé, pour le faire vivre. Lorsqu'on parle du logiciel libre comme d'un commun, on ne considère donc plus simplement une ressource librement accessible, sur laquelle les utilisateurs ont certains droits. On prend aussi en compte les conditions économiques et sociales qui permettent, ou ne permettent pas, à des individus de produire et distribuer ce code libre »

L'autonomie à l'égard des GAFAM ne serait plus ce rêve individualiste consistant à se débrouiller tout seul, mais le projet de reconstruction d' « interdépendances personnelles permettant des dépendances anonymes ». Reste que ce commun numérique, démultiplié en autant de petits jardins collaboratifs, est lui-même confronté à l'impact écologique des technologies numériques , au problème de l'accès aux ressources dépendant des serveurs des GAFAM et enfin à la difficulté de maîtriser les modèles sur lesquels reposent les hautes technologies. Mais comme l'auteur on peut s'interroger sur la pertinence de nos besoins et de nos pratiques : « Qu'est-ce qui m'a convaincu, en l'espace de vingt ans, que j'avais besoin d'être connecté à Internet haute vitesse dans ma salle de bains ? À quel besoin cela répond-il ? Est-ce vraiment mon besoin ? Qu'est-ce qui nous a convaincus, en une poignée d'années, qu'il est indispensable d'être joignables partout, en tout temps, par message ou par courriel, d'être géolocalisé, d'avoir accès à des millions de documents, d'audios, de vidéos dans une qualité dont on n'imaginait même pas la possibilité il y a dix ans ? Est-ce vraiment notre besoin ? Cela correspond-il vraiment à notre vision du monde, à nos valeurs ? Et finalement : qui est ce « nous » ? Pour décrocher de la spirale addictive des GAFAM la seule solution serait dès lors de s'inscrire dans le mouvement croissant du low tech ou minimal computing et reprenant l'idée développée par Gauthier investir non sur le couple « « high-technology & low-technics mais sur le couple « low-technology & high-technics ». [12]

« Cela est bien , répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin » . Marcello Vitali-Rosati conclut son essai avec cette réplique finale du roman finale . « Le jardin, dit-il, est un refuge nous permettant de nous retrouver dans un lieu qui n'est pas structuré par les grands pouvoirs étatiques et économiques (…) On ne le cultive pas comme on cultive de grandes étendues. Le jardin est un lieu, non un espace ». Une affirmation qui résonne parfaitement avec la philosophie qui anime les combats menés par Les Soulèvements de la terre [13] contre le complexe agro-industriel. Surtout, pour reprendre la citation de Candide, il s'agit de notre jardin, pas de mon jardin. L'auteur fait ainsi l'éloge du jardin partagé, « un lieu public, ouvert, où se développe un collectif, tout en permettant aussi à chacun d'avoir son coin à soi. » Certes, l'entraide, le partage, le travail collaboratif contribuent sans doute à résoudre en partie les difficultés que tout un chacun rencontrera forcément en se lançant dans le bidouillage, mais la réappropriation technique du numérique peut n'être pas d'emblée efficace et à coup sûr fait perdre du temps : du temps non directement productif, volé à la production de valeur marchande. Mais cultiver son jardin en autonomie c'est apprendre à perdre du temps, tout est là. Comme le rappelle Marcello Vitali-Rosati, pour nous encourager à le suivre dans sa démarche d'émancipation de l'emprise des GAFAM : « Il est toujours mieux de casser en essayant de s'approprier que d'utiliser en devenant passif. En bidouillant, on se salit les mains, on fait les choses soi-même, on ne délègue pas car on sait que c'est dans la bidouille qu'émerge la pensée, que la pensée n'est jamais abstraite. »

Et à ceux et celles qui malgré tout, douteraient de pouvoir un jour lâcher leur portable pour se mettre à bidouiller sur leur vieil ordi, glissons leur l'imparable formule : on ne naît pas bidouilleur, on le devient.

Bernard Chevalier


[1] Marcello VITALI-ROSATI,Eloge du bug, Être libre à l'époque du numérique} , Zones, 2024

[2] Ignacio MATTE BLANCO, The Unconscious as Infinite Sets. An Essay in Bi-Logic, Londres, Karnac Books, 1998

[3] Hartmut ROSA, Accélération : Une critique sociale du temps, La Découverte, 2013

[4] Extrait d'un article paru dans Le Monde « La façon dont l'IA définit l'image d'une femme belle peut créer des ravages » :
« Un stéréotype visuel peut être intéressant, il renvoie à la vraie vie, à nos propres stéréotypes aussi, certains venant brouiller ou nourrir nos convictions. Mais la façon dont l'IA définit par l'image une femme belle, par nature inaccessible, peut créer des ravages auprès des jeunes, en concassant l'estime de soi. Ce qui est problématique, aussi, c'est le lien entre l'instruction donnée et le résultat fourni. En tapant les mots « femme normale », nous dit le Washington Post, vous obtenez 90 % de visages à la peau claire. Quasiment 100 % si vous tapez « femme belle ». La raison tiendrait de la technique et du coût : les principales IA ne vont pas puiser dans les visages de Chine et d'Inde, qui forment pourtant le plus gros réservoir au monde d'usagers de l'Internet. Pour trouver un peu de diversité, il faut taper « femme laide ». Être insistant dans les mots pour obtenir l'image d'une femme « grosse » – vous avez surtout en réponse de gros seins. Et employer des mots désobligeants pour obtenir une femme noire avec un corps, corpulent. »

https://www.lemonde.fr/article-offert/rxegkbxtzsav-6237755/la-facon-dont-l-ia-definit-l-image-d-une-femme-belle-peut-creer-des-ravages

[5] Figure de style consistant à remplacer un nom commun par un nom propre ou inversement. (Par exemple un Tartufe pour un hypocrite)

[6] Evgeny Morozov, To save Everythibng, Click Here. The Folly of Technological Solutionism, New York, Public Affaires, 2013

[7] Litératie : Aptitude à lire, à comprendre et à utiliser l'information écrite dans la vie quotidienne.

[9] « Je désigne par ce néologisme les étroites fenêtres qui permettent de se relier, par un certain nombre de conduits étroits, à quelques aspects seulement des êtres (humains et non-humains) dont l'ensemble compose la ville. » Bruno LATOUR

[10] Lionel Ruffel , Brouhaha : les mondes du contemporain , Verdier, 2016

[11] Sébastien BROCA, Utopie du logiciel livre. DU bricolage informatique à la réinvention sociale, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin , 2013

[12] « Nous pouvons raisonnablement estimer que les appellations high-tech » et « low-tech » ont toujours été insuffisantes. Si nous souhaitons jouer le jeu d'un régime binaire, nous pourrions dire que la « high-tech » signifierait « high-technology & low-technics » et que « low-tech » correspondrait à « low-technology & high-technics ». La « high-technology & low-technics » se référerait à un ensemble social et technique où sont déployés massivement des objets et dispositifs qui ne montrent pas leur fonctionnement mais produisent des opérations phénoménales de transformation du milieu (le « high- technology »). Le pendant de cet ensemble est l'accumulation des savoirs techniques à un nombre très restreint d'individus et l'appauvrissement technique d'une grande partie de la population qui ne développe plus de culture de la réparation, du bricolage, de l'entretien (le « low-technics »). À l'inverse, la « low-technology & high-technics » est un ensemble social et technique où des objets et dispositifs de pointe sont utilisés avec parcimonie et où la production technologique s'inscrit dans une logique de soutenabilité du milieu (le « low-technology »). De l'autre côté, les objets et dispositifs ainsi conçus favorisent le développement d'une culture technique forte partagée dans le groupe social (le « high-technics »).
Gauthier ROUSSILHE, Une erreur de tech, gauthierroussilhe.colm, mars 2020

[13] « L'art du défaire et du refaire que nous cherchons à construire appelle des liens avec toutes celles et ceux qui détiennent des savoirs et des techniques, des clés qui ouvrent des perspectives crédibles de décrochage. Une sorte de politique luddite du savoir pour détricoter des infrastructures toxiques et les transformer conformément à nos besoins, à notre éthique du travail et à une certaine attention à l'ensemble des vivant-es. Le démantèlement n'est pas une perspective théorique, c'est un travail manuel. Le temps est venu d'enfiler nos cottes et nos bleus de travail, de nous retrousser les manches, et de nous saisir de nos outils pour prendre part à ce vaste chantier
qui commence. »
Premières secousses, Les Soulèvements de la terre, La Fabrique , 2024
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Bidouiller ensemble pour résister aux GAFAM

Entre le rejet radical, difficilement soutenable, du numérique et la soumission décomplexée au monde packagé tout puissant et séduisant des GAFAM, que faire ? Dans son Eloge du bug, sous-titré Être libre à l'époque du numérique [1] le philosophe Marcello Vitali-Rosati ouvre une alternative en nous invitant à soulever le capot pour nous réapproprier les outils du numérique. Le bug, en ce sens, serait moins un ennui qu'une brèche par où peut s'engouffrer un processus d'émancipation critique , certes fastidieux, lent et imparfait mais indispensable à notre reconquête d'autonomie.

Marcello Vitali-Rosati, professeur à l'université de Montréal et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les écritures numériques, affiche d'emblée la couleur : « Ce livre ne présente pas la réflexion d'un expert des technologies, mais celle d'un humaniste, un expert de rien, un philosophe qui n'a pas pour ambition de faire mieux fonctionner les choses mais plutôt de les casser : de prendre sérieusement en compte les bugs pour voir ce qu'ils peuvent nous révéler, nous faire comprendre et de quelle manière ils peuvent contribuer à nous rendre plus lettré.es et plus libres ».

Dans la majeure partie de son essai, il s'attache à déconstruire les valeurs des grandes entreprises du numérique. L'impératif fonctionnel est la première d'entre elles. Comme le dit une publicité pour l'Iphone 14 , « ça marche , c'est tout » (it simply works). Si cet impératif nous parait tellement évident c'est qu'il décline un impératif bien plus général, l'impératif rationnel, né de la logique aristotélicienne et fondé sur les principes de la non-contradiction et du tiers exclu. Le discours de l'inconscient répond à une toute autre logique définie par le psychanalyste Ignacio Matte Blanco [2] comme symétrique - je peux rêver en même temps de mon père et d'être mon père (A peut être B)- qui s'oppose à la logique dissymétrique propre à la logique rationnelle ( A ne peut être B) . C'est dire que l'on peut concevoir la vie psychique comme une « énorme lutte entre une tendance à nier la loi de la contradiction et une autre à l'affirmer ». Bref, on ne naît pas rationnel, on le devient.

Deuxième caractéristique de l'impératif fonctionnel : il est la déclinaison capitaliste de l'impératif rationnel, une rationalité inféodée à la nécessité de produire toujours plus de la richesse et d'accumuler des marchandises. L'alliance du numérique et du fonctionnel paraît sans faille : la technologie est ce qui doit fonctionner. Et une technologie fonctionne quand elle accélère un processus pour répondre à l'injonction de production de richesse. « L'hypothèse de ralentir n'est même pas prise en compte », note le philosophe pour qui l'impératif fonctionnel n'est pas la dimension inévitable des technologies. L'idée de progrès automatiquement associée à cet impératif est également contestable. Henry Ford, grand technophile s'il en est, affirmait ainsi que le temps gagné avec la voiture correspondait à un gain de la qualité de vie. Or, comme l'a souligné Hartmut Rosa [3], le temps passé en déplacement est resté le même : au lieu de passer moins de temps à effectuer les mêmes trajets nous avons multiplié les trajets. Sans compter que la voiture change aussi le sens de l'espace, les paysages, nos modes de vie etc. L'impératif fonctionnel pousse ainsi à la naturalisation d'une vision du monde unique (toujours plus vite ! toujours plus loin !) propre à l'injonction capitaliste d'accumulation de richesses. Ce qui vaut pour la voiture, vaut autant pour le numérique : le nombre d'échanges communicationnels a explosé par rapport au courrier papier multipliant du même coup le temps passé à traiter ces informations. Le bon fonctionnement est devenu synonyme de joignabilité illimitée dans le temps et dans l'espace et la messagerie s'impose aujourd'hui un dispositif de mobilisation abolissant la frontière entre vie privée et vie professionnelle en vue d'une augmentation radicale de la productivité.

De même, le succès de Word ne s'explique que parce que Microsoft a su le mieux implémenter et radicaliser l'idée que le traitement de texte était une question de productivité d'entreprise. Le logiciel, et ses formats propriétaires, doc et ensuite docx, sont devenus des standards de facto.

« Aujourd'hui, notre manière d'écrire des textes universitaires, des romans ou des lettres d'amour est modelé par une idée du texte comme document d'entreprise et nous croyons que cela est neutre… Nous devrions systématiquement nous demander : ça fonctionne pour faire quoi ? Nous découvririons que la réponse est trop souvent celle-ci : ça fonctionne pour augmenter la productivité dans un sens capitaliste. »

La pandémie a pleinement confirmé et renforcé cette symbiose du numérique et du capitalisme en permettant le travail à distance. Les systèmes de vidéoconférences tels que Zoom et Teams ont été conçus en tant qu'outils de management d'entreprise et les GAFAM Google sont devenus de fait des institutions fondamentales dans la gestion de la crise. Grâce au Covid l'impératif fonctionnel a atteint une force et une omniprésence dont les capitalistes les plus enthousiastes n'auraient pas imaginé il y a encore dix ans en particulier dans les domaines de la gestion du travail et des données sanitaires. « L'impératif fonctionnel s'est naturalisé à tel point que nous semblons désormais prêt.es à lui sacrifier toute autre considération ».

La transparence opaque des GAFAM

Autre promesse des GAFAM propre à séduire : avec un iPhone ou n'importe quelle autre solution dans les mains, nul besoin d'exprimer nos désirs qu'ils sont déjà réalisés, comme avec la lampe magique d'Aladin ; inutile de penser au problème que la solution est déjà trouvée. Simple et intuitif : ces deux adjectifs sont au cœur de l'imaginaire technologique entretenu par le discours des GAFAM. Mais si les génies ne faisaient que réaliser leurs propres désirs ? s'interroge l'auteur qui prenant l'exemple des plateformes de rencontre souligne les stéréotypes de genre qu'elles véhiculent [4]. Car, si tout est modélisable, il n'en reste pas moins qu'à la source il existe une multiplicité d'interprétations possibles, chacune pouvant fournir un modèle représentationnel particulier qui se présentera comme une véritable vision du monde, soit, pour les applications mainstream, celle qui a le plus de chance d'être partagée par le plus grand nombre. D'où le danger de confondre le numérique avec l'électronique, c'est-à-dire la modélisation physique du modèle fonctionnel lui-même issu du modèle représentationnel. Les géants du numérique communiquent peu sur leur modèle représentationnel ce qui permet de le faire passer pour universel et inévitable. Le modèle fonctionnel , lui, reste presque toujours inconnu et l'implémentation physique ( le code source) indisponible. Les GAFAM jouent de cette opacité pour naturaliser leurs modèles qui n'étant ni visibles, ni analysables échappent à la critique. « Ces formes de de dissimulation nous empêchent de comprendre ce que nous faisons. Qu'on ne les voie pas à cause de leur transparence- du fait qu'elles nous semblent naturelles et neutres- ou de leur opacité – car elles ont été dissimulées, cachées dans la lampe - les visions du monde des GAFAM nous échappent. Les génies des lampes numériques interprètent le monde pour nous, sans nous dévoiler les principes de leurs interprétations. »

La simplicité supposée des applications et des environnements proposés par les GAFAM est indissolublement liée au caractère intuitif qu'on leur prête. S'appuyant sur Kant et Hegel, Marcello Vitali-Rosati réfute ce discours sur l'intuitivité : l'Être est toujours médié et il n'y a donc pas d'immédiateté possible. Présupposer un rapport au réel sans médiation signifierait qu'un seul rapport au monde est possible et, s'il n'y a rien à penser parce que le monde s'impose à nous, nous ne pouvons que le recevoir passivement. L'affirmation de cette pensée unique contamine le discours courant via les antonomases [5] : « googler » signifie rechercher et « on se fait un zoom » se voir en vidéoconférence. Normal : ces outils sont « neutres », « naturels », « universels ». Evgeny Morozov [6] qualifie cette situation et cette rhétorique de « solutionnisme technologique » : « une approche selon laquelle tous les besoins sociaux sont, de fait, transformables de façon unique, claire et non ambiguë en « problèmes » qui peuvent être résolus par de bons algorithmes ».

Du virtuel qui pèse lourd

Marcello Vitali-Rosati consacre enfin un chapitre entier à déconstruire ce qu'il appelle la « rhétorique de l'immatérialité ». Celle-ci, au fondement de la pensée occidentale depuis Platon (la théorie de l'âme de Platon dans Phèdre), Plotin et Aristote, imprègne plus que jamais nos sociétés numériques. Elle affirme la supériorite absolue du monde immatériel, intelligible, celui des idées, de l'âme sur celui du monde sensible , des corps et de la matière. L'écriture même, dans le dialogue platonicien, figure que comme une déchéance de la parole ( le logos) immatérielle.

Pourtant, à ses débuts, le monde de l'informatique était associé à une certaine matérialité. Ce n'est que dans les années 1980, qu'il commence à être associé au concept de virtuel et que les technologies informatiques sont rattrapé.es par la rhétorique de l'immatérialité. On ne vend plus des objets, mais des services et ces services sont « dans le ciel », accessibles partout car ils ne semblent être nulle part. En réalité ces services « nuagiques » qui rentrent dans une rhétorique plus large fondée sur l'idée de dématérialisation, sont bien matériels, ô combien : ils sont réalisés par des machines puissantes, connectées à d'immenses infrastructures de réseaux et de câbles permettant de transporter d'énormes débits d'informations. Ces machines ont un impact environnemental important : elles consomment beaucoup d'énergie, chauffent énormément, utilisent des matériaux rares. Leur présence sur les territoires répondent également à des raisons précises liées à l'histoire et à la géographie, toujours très matérielles. Mais ces réalités-là sont le plus souvent tues.

Pour ne pas nous laisser tromper par l'apparente immatérialité des « solutions » des GAFAM, l'auteur défend l'idée de développer notre littératie [7] numérique. Il la définit comme « une manière de nous rendre libres en nous rendant capables non pas d'utiliser, mais de comprendre et de choisir nos environnements numériques, de formuler de façon critique nos besoins en étant toujours conscientes de multiplicité des modèles et des choix possibles. »

Trois principes devraient fonder cette littératie :
1. La conscience de la multiplicité des modèles. Une littératie numérique véritable doit être fondée sur la conscience des modèles interprétatifs sous-jacents à chaque technologie et à chaque environnement. Un.e usager.ère averti.e sait que l'environnement, l'application ou la technologie dont iel se sert ne sont jamais neutres, mais qu'ils se fondent sur une interprétation.

2- La recherche de la complexité, soit notre capacité à choisir des environnements, des technologies, des applications adéquatement complexes, c'est-à-dire sans complication inutile, ni simplicité trompeuse.

3. La maîtrise de l'activité, soit notre capacité à modeler l'environnement numérique pour l'adapter à nos propres besoins. C'est là le point le plus audacieux de la démarche contre-intuitive défendue par l'auteur puisqu'il s'agit rien de moins que « de faire l'effort de faire nous-mêmes ce que nous voulons faire, sans le déléguer à des solutions miracles ».

De ces idées clefs découle une recommandation radicale : l'abandon des tablettes et des téléphones qui ne peuvent que nuire voire rendre impossible le développement d'une littératie numérique. « L'ordinateur est le seul dispositif électronique permettant une appropriation et une organisation de l'espace de vie qui correspondent à des valeurs que nous choisissons. Dans le cas des tablettes et des téléphones, il est impossible de sortir de l'environnement défini par Google et Apple, tout comme de savoir ce que fait le code. L'ordinateur est encore un espace de liberté relative, en dehors des systèmes d'exploitation propriétaires - Windows et MacOS - qui empêchent désormais toute prise en main de la machine. La seule manière d'être protagoniste de l'organisation de notre espace de vie numérique est donc d'avoir une machine avec un système libre, comme Linux. »

Le bug, possiblement génial

Comment parvenir à cette littératie alors que nous en sommes en permanence détourné.es par l'apparente immatérialité des « solutions » GAFAM tellement simples et intuitives ? Réponse faussement provocatrice : en nous saisissant des opportunités que représentent les bugs pour casser le flux bien huilé des rhétoriques de l'immatérialité, de la simplicité, de l'intuitivité et du bon fonctionnement et proposer des alternatives.

Premier avantage du bug, celui de mettre en crise l'impératif fonctionnel qui nous empêche de nous interroger sur la matérialité et sur la multiplicité des modèles. Tant que les outils numériques fournis par les GAFAM font ce qu'ils font sans accroc, il est impossible d'en avoir conscience et donc une compréhension critique : ils restent dans l'ombre, invisibles. Seul l'outil cassé peut-être questionné. CQFD.

Surtout, le bug suscite aussi autre comportement, inattendu. Même s'il n'est pas souhaité, cette autre chose est tout de même une proposition, une alternative. De là est née l'expression récurrente dans le monde du développement des logiciels : It ‘s not a bug, it's a feature ( « Ce n'est pas un bug, c'est une fonctionnalité »). Autrement dit, un bug est un bug seulement par rapport à une idée précise de ce que le code doit faire. Mais si on change nos attentes, le bug devient une nouvelle fonctionnalité, « possiblement géniale » : « Les bugs font émerger des nouvelles idées, ils produisent des visions du monde différentes, ils ouvrent à des manières de penser qui vont au-delà des possibilités étriquées que tout environnement numérique propose. Ils permettent de diversifier et de complexifier les modèles fonctionnels avec lesquels nous appréhendons le monde en nous donnant parfois de nouvelles pistes de réflexion, jamais imaginées. Le bug est la preuve que le numérique n'est pas nécessairement une simplification du monde. »

L'auteur donne plusieurs exemples personnels de sa progression en littératie numérique à la suite de bugs. Il faut, dit-il, pouvoir accéder au code et aux erreurs ce que les applications ne permettent pas toujours, loin d'en faut ; ensuite il faut apprendre à lire et décrypter les messages d'erreur, ce qui prend du temps ; enfin et surtout, il faut accepter précisément de perdre du temps. On l'aura compris : laborieuse et chronophage, la solution alternative proposée est à l'exact opposé de celle promue par les GAFAM .

L'autre grand type de dysfonctionnement intéressant (et pas vraiment un bug au sens courant) est celui qui renvoie à la complexité de l'outil ou de l'environnement , et qui déroge à l'impératif de simplicité et d'intuitivité. « Quand vous achetez un ordinateur, une fois sorti de la boite (out of the box), vous pouvez commencer à travailler. La batterie n'a pas même pas besoin d'être chargé. Il n'y a pas de modèle, tout est naturel et transparent. Si vous faites le choix d'un système d'exploitation open source de référence, comme Linux vous êtes d'emblée confronté à la complexité : il vous faut d'abord vérifier que l'ordinateur et ses différents périphériques sont compatibles, ce qui tout en augmentant considérablement votre connaissance de ce qu'est un ordinateur , vous fait perdre un temps fou. Ensuite, vous devez l'installer ; or, Linux n'est pas un système d'exploitation au sens standard, mais un noyau libre pouvant accueillir de nombreux systèmes d'exploitation, des distributions : laquelle choisirez-vous ? Pour cela vous devrez vous documenter, questionner les modèles et leurs présupposés théoriques… et vous n'êtes qu'au début du processus. » Longue est la route de l'émancipation.

Troisième et dernier type de bug, celui constitué par des outils inutiles : l'outil fonctionne mais produit des choses qui ne correspondent pas à l'impératif fonctionnel. Lié souvent à des pratiques artistiques ou créatives, l'outil inutile est par nature hétérogène et multiple. C'est, par exemple, le détournement à la Debord de Google Street View par des artistes qui l'utilisent non pour s'orienter dans l'espace mais pour le déformer en jouant sur les « glitches » de l'application : cartes aberrantes, routes qui semblent cassées ou suspendues dans le vide, épisodes de violence captés par hasard par les yeux de la caméra de Google… Autre exemple, celui de Dérives un collectif montréalais [8] fortement inspiré là aussi par Debord qui à travers des tweets avec le hashtag # dérive associé à des noms de lieu redéfinissent en même temps l'espace de la ville et celui de l'infrastructure numérique. Au lieu d'un espace unique répondant à l'impératif de la géolocalisation, les dérives multiplient les représentations possibles de l'espace de la ville.

De l'espace unique aux lieux pluriels

Dans le dernier chapitre de son livre Marcello Vitali-Rosati s'attache à « penser des lieux où nous pouvons être autonomes et pourvoir à nos besoins tout en mettant en place une architecture qui soit adaptée à nos visons du monde et, comme le jardin d'Epicure , source de bonheur et de volupté ». Vaste et ambitieux programme qui nécessite de nous déprendre d'un dernier imaginaire, celui du numérique conçu comme un espace d'habitation homogène et total, parfaitement en phase avec l'espace du marché capitaliste.

Programme difficile, voire impossible car cet espace est bien désormais notre espace principal de vie via le raccordement de tous les espaces sociaux dans lesquels nous évoluons. Le numérique « décloisonne et décomplexifie les espaces, facilite les superpositions. » En tant qu'espace, il rend tout homogène et toute tentative d'en sortir, de faire quelque chose de différent- tout « alternumérisme » - paraît voué à l'échec. Sans réfuter cette emprise, l'auteur en dénonce la facticité : « On ne peut pas, en réalité, habiter l'espace. On le traverse (…), on le parcourt pour relier des lieux différents et les uniformiser en échangeant des marchandises. La possibilité pour nous d'habiter le numérique réside dans le fait de ne plus le regarder comme un espace mais comme une multiplicité hétérogène de lieux ». Non pas donc l'espace numérique unifié et globalement ramifié, mais des lieux numériques, au pluriel, au sens des oligoptiques de Bruno Latour [9], des fenêtres particulières donnant accès à des visions situées, multiples et irréductibles , des lieux sociaux et même politiques qui s'opposent point par point à la totalité uniformisante de Google et des autres GAFAM. Ou encore : des entités « qui mettent en crise l'unité de la sphère publique bourgeoise pensée par Habermas et qui font signe à la possibilité d'un brouhaha tel qu'imaginé par Lionel Ruffel » [10] .

Le développement de tels lieux va bien sûr de pair avec celui de l'Open source qui rend disponible et accessible à tous.tes le code source des technologies et applications du numérique. Lancé dans les années 80 par Richard Stallman, le phénomène du logiciel libre va plus loin puisque s'affranchissant du droit de propriété il s'inscrit dans un véritable mouvement politique et culturel et d'émancipation. Depuis, les logiciels libres se sont multipliés et les distributions Linux prospèrent. Il est aujourd'hui possible d'avoir un ordinateur entièrement libre, ne dépendant d'aucune technologie propriétaire.

Le numérique, un bien commun

Reste une question mais de taille : celle du rapport ambiguë qu'entretient l'univers du logiciel libre avec le monde capitaliste et sa récupération par les GAFAM dont la capacité d'emprise et d'orientation sur le logiciel libre s'avère naturellement bien supérieure à la force d'affirmation autonome des communautés de bricoleur.euses bénévoles. Pour garantir réellement les principes du logiciel libre, l'auteur s'appuie sur une proposition de Sébastien Broca [11] qui préconise de le penser en terme de « commun » :

« Un commun, ce n'est pas uniquement un bien dont l'accès et l'utilisation sont partagés. Derrière ce bien se trouve toujours un collectif qui s'organise, dans un contexte déterminé, pour le faire vivre. Lorsqu'on parle du logiciel libre comme d'un commun, on ne considère donc plus simplement une ressource librement accessible, sur laquelle les utilisateurs ont certains droits. On prend aussi en compte les conditions économiques et sociales qui permettent, ou ne permettent pas, à des individus de produire et distribuer ce code libre »

L'autonomie à l'égard des GAFAM ne serait plus ce rêve individualiste consistant à se débrouiller tout seul, mais le projet de reconstruction d' « interdépendances personnelles permettant des dépendances anonymes ». Reste que ce commun numérique, démultiplié en autant de petits jardins collaboratifs, est lui-même confronté à l'impact écologique des technologies numériques , au problème de l'accès aux ressources dépendant des serveurs des GAFAM et enfin à la difficulté de maîtriser les modèles sur lesquels reposent les hautes technologies. Mais comme l'auteur on peut s'interroger sur la pertinence de nos besoins et de nos pratiques : « Qu'est-ce qui m'a convaincu, en l'espace de vingt ans, que j'avais besoin d'être connecté à Internet haute vitesse dans ma salle de bains ? À quel besoin cela répond-il ? Est-ce vraiment mon besoin ? Qu'est-ce qui nous a convaincus, en une poignée d'années, qu'il est indispensable d'être joignables partout, en tout temps, par message ou par courriel, d'être géolocalisé, d'avoir accès à des millions de documents, d'audios, de vidéos dans une qualité dont on n'imaginait même pas la possibilité il y a dix ans ? Est-ce vraiment notre besoin ? Cela correspond-il vraiment à notre vision du monde, à nos valeurs ? Et finalement : qui est ce « nous » ? Pour décrocher de la spirale addictive des GAFAM la seule solution serait dès lors de s'inscrire dans le mouvement croissant du low tech ou minimal computing et reprenant l'idée développée par Gauthier investir non sur le couple « « high-technology & low-technics mais sur le couple « low-technology & high-technics ». [12]

« Cela est bien , répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin » . Marcello Vitali-Rosati conclut son essai avec cette réplique finale du roman finale . « Le jardin, dit-il, est un refuge nous permettant de nous retrouver dans un lieu qui n'est pas structuré par les grands pouvoirs étatiques et économiques (…) On ne le cultive pas comme on cultive de grandes étendues. Le jardin est un lieu, non un espace ». Une affirmation qui résonne parfaitement avec la philosophie qui anime les combats menés par Les Soulèvements de la terre [13] contre le complexe agro-industriel. Surtout, pour reprendre la citation de Candide, il s'agit de notre jardin, pas de mon jardin. L'auteur fait ainsi l'éloge du jardin partagé, « un lieu public, ouvert, où se développe un collectif, tout en permettant aussi à chacun d'avoir son coin à soi. » Certes, l'entraide, le partage, le travail collaboratif contribuent sans doute à résoudre en partie les difficultés que tout un chacun rencontrera forcément en se lançant dans le bidouillage, mais la réappropriation technique du numérique peut n'être pas d'emblée efficace et à coup sûr fait perdre du temps : du temps non directement productif, volé à la production de valeur marchande. Mais cultiver son jardin en autonomie c'est apprendre à perdre du temps, tout est là. Comme le rappelle Marcello Vitali-Rosati, pour nous encourager à le suivre dans sa démarche d'émancipation de l'emprise des GAFAM : « Il est toujours mieux de casser en essayant de s'approprier que d'utiliser en devenant passif. En bidouillant, on se salit les mains, on fait les choses soi-même, on ne délègue pas car on sait que c'est dans la bidouille qu'émerge la pensée, que la pensée n'est jamais abstraite. »

Et à ceux et celles qui malgré tout, douteraient de pouvoir un jour lâcher leur portable pour se mettre à bidouiller sur leur vieil ordi, glissons leur l'imparable formule : on ne naît pas bidouilleur, on le devient.

Bernard Chevalier


[1] Marcello VITALI-ROSATI,Eloge du bug, Être libre à l'époque du numérique} , Zones, 2024

[2] Ignacio MATTE BLANCO, The Unconscious as Infinite Sets. An Essay in Bi-Logic, Londres, Karnac Books, 1998

[3] Hartmut ROSA, Accélération : Une critique sociale du temps, La Découverte, 2013

[4] Extrait d'un article paru dans Le Monde « La façon dont l'IA définit l'image d'une femme belle peut créer des ravages » :
« Un stéréotype visuel peut être intéressant, il renvoie à la vraie vie, à nos propres stéréotypes aussi, certains venant brouiller ou nourrir nos convictions. Mais la façon dont l'IA définit par l'image une femme belle, par nature inaccessible, peut créer des ravages auprès des jeunes, en concassant l'estime de soi. Ce qui est problématique, aussi, c'est le lien entre l'instruction donnée et le résultat fourni. En tapant les mots « femme normale », nous dit le Washington Post, vous obtenez 90 % de visages à la peau claire. Quasiment 100 % si vous tapez « femme belle ». La raison tiendrait de la technique et du coût : les principales IA ne vont pas puiser dans les visages de Chine et d'Inde, qui forment pourtant le plus gros réservoir au monde d'usagers de l'Internet. Pour trouver un peu de diversité, il faut taper « femme laide ». Être insistant dans les mots pour obtenir l'image d'une femme « grosse » – vous avez surtout en réponse de gros seins. Et employer des mots désobligeants pour obtenir une femme noire avec un corps, corpulent. »

https://www.lemonde.fr/article-offert/rxegkbxtzsav-6237755/la-facon-dont-l-ia-definit-l-image-d-une-femme-belle-peut-creer-des-ravages

[5] Figure de style consistant à remplacer un nom commun par un nom propre ou inversement. (Par exemple un Tartufe pour un hypocrite)

[6] Evgeny Morozov, To save Everythibng, Click Here. The Folly of Technological Solutionism, New York, Public Affaires, 2013

[7] Litératie : Aptitude à lire, à comprendre et à utiliser l'information écrite dans la vie quotidienne.

[9] « Je désigne par ce néologisme les étroites fenêtres qui permettent de se relier, par un certain nombre de conduits étroits, à quelques aspects seulement des êtres (humains et non-humains) dont l'ensemble compose la ville. » Bruno LATOUR

[10] Lionel Ruffel , Brouhaha : les mondes du contemporain , Verdier, 2016

[11] Sébastien BROCA, Utopie du logiciel livre. DU bricolage informatique à la réinvention sociale, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin , 2013

[12] « Nous pouvons raisonnablement estimer que les appellations high-tech » et « low-tech » ont toujours été insuffisantes. Si nous souhaitons jouer le jeu d'un régime binaire, nous pourrions dire que la « high-tech » signifierait « high-technology & low-technics » et que « low-tech » correspondrait à « low-technology & high-technics ». La « high-technology & low-technics » se référerait à un ensemble social et technique où sont déployés massivement des objets et dispositifs qui ne montrent pas leur fonctionnement mais produisent des opérations phénoménales de transformation du milieu (le « high- technology »). Le pendant de cet ensemble est l'accumulation des savoirs techniques à un nombre très restreint d'individus et l'appauvrissement technique d'une grande partie de la population qui ne développe plus de culture de la réparation, du bricolage, de l'entretien (le « low-technics »). À l'inverse, la « low-technology & high-technics » est un ensemble social et technique où des objets et dispositifs de pointe sont utilisés avec parcimonie et où la production technologique s'inscrit dans une logique de soutenabilité du milieu (le « low-technology »). De l'autre côté, les objets et dispositifs ainsi conçus favorisent le développement d'une culture technique forte partagée dans le groupe social (le « high-technics »).
Gauthier ROUSSILHE, Une erreur de tech, gauthierroussilhe.colm, mars 2020

[13] « L'art du défaire et du refaire que nous cherchons à construire appelle des liens avec toutes celles et ceux qui détiennent des savoirs et des techniques, des clés qui ouvrent des perspectives crédibles de décrochage. Une sorte de politique luddite du savoir pour détricoter des infrastructures toxiques et les transformer conformément à nos besoins, à notre éthique du travail et à une certaine attention à l'ensemble des vivant-es. Le démantèlement n'est pas une perspective théorique, c'est un travail manuel. Le temps est venu d'enfiler nos cottes et nos bleus de travail, de nous retrousser les manches, et de nous saisir de nos outils pour prendre part à ce vaste chantier
qui commence. »
Premières secousses, Les Soulèvements de la terre, La Fabrique , 2024
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Au fond du trou extractiviste

Il faut beaucoup de courage au lecteur pour descendre dans les profondeurs du livre de la journaliste Celia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, enquête sur les métaux à l’ère de la transition (Seuil, 2024, 342 p, 23 euros). Du courage parce que c’est un livre qui dresse des constats éprouvants pour comprendre le monde. Le livre parle très concrètement de l’extractivisme, du capitalisme, des mines, de notre voracité sans limite et de ses conséquences. 

Couverture du livre de Celia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle.

La mine du XXIe siècle ne ressemble plus à Germinal. Plus grand monde ne descend dans des fosses. Désormais, nous arrasons les montagnes. Nous broyons les roches. Nous construisons des bassins de déchets que nous ne savons pas gérer, irréversiblement toxiques et très sensibles au changement climatique. Les accidents liés à ces bassins et digues de rétentions des déchets sont innombrables, tant et si bien qu’il faut considérer cette pollution et ces accidents comme faisant partie de l’extractivisme minier… Les ruptures, les coulées, les “liquéfactions instantanées”, les conséquences de la pollution sur les populations… sont parmi les passages les plus glaçants du livre… nous rappelant que le monde industriel propose toujours des solutions à court terme et crée des problèmes à très long terme. 

L’impératif minier crée des états d’exception pas des zones de responsabilité

Contrairement aux mythes de la dématérialisation et de la désindustrialisation, nous n’avons jamais autant extrait de métaux et nous prévoyons d’en extraire plus encore. Nous ne sommes pas dans l’après-mine, mais au contraire dans une relance minière inédite, plus vorace et extractive qu’elle n’a jamais été. Cet extractivisme sans précédent a trouvé une nouvelle justification explique la journaliste : l’extractivisme renforcé est le moyen pour assurer la transition bas carbone, qu’importe si en réalité cette transition est un leurre. Assurer la transition est la nouvelle idéologie qui succède au Salut ou au Progrès et qui justifie plus avant l’accumulation et l’artificialisation du monde. Comme les précédentes, elle fonctionne sous le régime de la promesse pour acheter le statu quo, explique-t-elle très pertinemment. Le livre de Celia Izoard est rempli de chiffres qui donnent le tournis pour nous rappeler combien notre monde extractiviste est insoutenable. Mais surtout, sa grande force est de nous amener jusque dans les mines elles-mêmes, pour nous montrer leurs fonctionnements et leurs terribles effets. Elle explique que contrairement à ce que nous font croire quelques données peu informées, nous n’allons en rien vers des mines responsables. Toutes produisent des catastrophes écologiques, à l’image du projet Montagne d’Or en Guyane qu’elle avait documenté dans un formidable numéro de la revue Z. “L’après-mine est déjà une autre planète, faite de main d’homme”. Mais c’est une planète stérile, toxique, invivable. Avant de terraformer Mars, nous stérilisons notre propre planète. La mine industrielle ne cohabite avec aucun être vivant. Elle participe au dérèglement climatique et est très sensible à celui-ci, à l’image des innombrables ruptures des barrages de résidus, ces montagnes de déchets broyés qui n’ont plus de roches pour résister à l’action du temps. Les données numériques convoquées pour la surveillance ne servent qu’à améliorer encore les rendements, qu’à diminuer encore les coûts d’exploitation, sans rapport aucun avec leur coût environnemental. Les innovations dans la mine ne la rendent pas plus responsable, elles la rendent plus efficace. Elles permettent de creuser plus et plus vite avec moins de main-d’œuvre, comme l’expliquent les dossiers de l’association SystExt. Le modèle minier se “radicalise bien plus qu’il ne se responsabilise”. Et “plus la teneur des gisements baisse, plus la mine est polluante”

La relocalisation des mines en Europe, au prétexte d’une souveraineté pour la transition, n’assure que d’une bien faible responsabilité réglementaire. Elle ne vise qu’à étendre encore notre voracité puisque nul ne parle de fermer ailleurs les mines qu’on réouvrirait ici. Il ne s’agit que “d’une course à la délocalisation des émissions carbones”. Pourtant, en matière de responsabilité, c’est l’inverse auquel on a assisté, explique-t-elle. La réforme des codes miniers imposés par le FMI et la Banque mondiale aux pays du Sud endettés a levé les législations protectrices à l’égard de la main-d’œuvre et de l’environnement. L’extractivisme s’est renforcé avec la dette. Les plans du FMI et de la Banque mondiale ont imposé la privatisation des mines, le gel des lois sur le travail et l’environnement… Elles ont développé la mine géante, exemptée de taxes, et ont facilité l’accès aux zones minières et les investissements étrangers. Là où les mines se sont étendues, la pauvreté n’a pas été réduite, les revenus de l’extraction n’ont pas profité aux communautés. Au contraire. Elles ont produit de nouvelles “zones de sacrifices” environnementales ! L’impératif minier crée des états d’exception pas des zones de responsabilité. 

Le pillage des ressources de l’ère coloniale a continué sous forme d’une reconquête. Cette délocalisation a permis d’éteindre les luttes ouvrières des anciens bastions miniers et de désarmer les contestations des mouvements environnementaux des pays riches. Les problèmes ont été laissés aux sous-traitants, comme le disait avec cynisme Michael Scott, PDG d’Apple. Au XXIe siècle, avec la hausse des coûts des matières, la matérialité de notre monde s’est rappelée à nous. La Chine a diminué ses exportations, la pénurie minière s’est fait sentir. Derrière la fable des métaux pour la transition, la réalité de la mine est qu’elle est bien plus au service de la Défense et du capitalisme numérique que de la transition écologique. La transition semble surtout un paravent qui ne sert qu’à “justifier l’accélération du modèle extractiviste”

Le régime minier : un régime de sacrifices
Izoard nous rappelle que le capitalisme est l’histoire d’une civilisation extractiviste. Nous sommes le produit d’un régime minier, d’une guerre contre la nature qui consiste à construire un monde hors-sol. La croissance industrielle est devenue l’objet même de la politique. 

La nouvelle promesse de relocaliser les mines pour assurer notre souveraineté et une meilleure responsabilité tient de la fable, tance Izoard. Les déchets et leur toxicité ne sont pas compressibles. Et à mesure que nous exploitons des gisements avec moins de teneurs en métaux nous produisons encore plus de déchets. Là où elles existent ou s’installent, les mines dévorent leur environnement, assoiffant et empoisonnant les communautés locales. Le modèle minier a toujours fonctionné sur la dépossession et le sacrifice des populations, à l’image des constats éprouvants qu’elle dresse de la mine “responsable” de Bou-Azzer au Maroc. Les labelisations de responsabilisation sont des coquilles vides produites par des ensemble de données “qui n’ont jamais vu la moindre population”. La réalité de la mine reste invisible, opaque. Nous ne connaissons même pas le nombre de mines réellement en exploitation de part le monde. Malgré une automatisation sans précédent, la mine est responsable de 8% des accidents mortels au travail, alors qu’elle n’emploie que 1% de la main-d’œuvre mondiale. 

La mine a été l’activité coloniale par excellence. Elle le reste. Elle a été la matrice du capitalisme. Longtemps exploitées par des communautés villageoises sous formes de guildes puissantes, l’augmentation de la demande à la fin du XVe siècle va nécessiter des équipements plus coûteux pour creuser plus profondément… et va conduire les organisations de mineurs à ouvrir la propriété des mines pour obtenir des capitaux. A la fin du XVe siècle, les compagnies de mineures étaient devenues des sociétés par action, bien avant la création de la Compagnie anglaise des Indes orientales en 1600. Dès le XVIe dans ces mines de Saxe, de Bohème et du Tyrol sont introduites les premières machines. Là où le capital se répand, l’intensification de la rentabilité suit… Sauf qu’elles s’épuisent également et deviennent moins rentables. On comprend alors l’appel d’air que constitua la découverte de l’Amérique, qui va devenir une mine à l’échelle du continent, une “économie minière esclavagiste”. “Un siècle après le premier voyage de Colomb, les principaux centres miniers de la planète s’étaient déplacés de l’Europe centrale à l’Amérique, où ils pouvaient se développer hors de toute contrainte sociale grâce aux régimes d’exception esclavagistes de la Conquête.” En retour, cet extractiviste va produire les capitaux pour l’essor industriel européen. Les systèmes extractifs se généralisent. Les régimes d’exceptions miniers que l’on retrouvait sur des fronts pionniers, sont intégrés au fonctionnement normal de la production. La machine à vapeur de Watt sert d’abord à évacuer l’eau des mines puis le minerai, bien avant que de faire avancer un train. La violence sociale du monde colonial va être rapatriée dans le monde minier. “La main-d’œuvre aussi est un minerai que l’on peut broyer”. Le courant industrialiste s’impose, alliance inédite entre l’Etat, la bourgeoisie et la science. La loi donne à l’Etat le droit de disposer du sous-sol. Nous passons d’un régime agraire à un monde minier… Et nos légumes désormais doivent moins à la terre “qu’à la production de pétrole et d’engrais phosphatés.” L’extractivisme est devenu notre matrice de développement, qu’importe s’il produit sur terre des conditions d’hostilité totale à la vie.

Ralentir ou Périr
Dans la dernière partie, Izoard ne se dérobe pas. Elle tente d’esquisser des solutions du tableau apocalyptique qu’elle a dressé. Le régime minier, extractiviste, est en train de se renforcer et de se radicaliser plus que de s’éloigner. Il s’étend, notamment à l’eau. Pour la journaliste, “il n’y aura pas de solution minière à la crise climatique”

Pour la journaliste, il nous faut trouver les moyens d’une désescalade de la consommation de métaux. Nous ne devons pas attendre de passer le pic productif. “Le spectre de la pénurie a plutôt pour effet d’encourager la spéculation et l’exploration minière”. La décroissance de l’extraction ne doit pas attendre la déplétion physique des matières : elle demeure une décision politique, un rapport de force. La perspective d’un meilleur recyclage est également compliquée, notamment du fait de la dispersion des minerais dans les produits. Pour l’instant, elle peut certes être améliorée, mais les progrès sont difficiles du fait de la dégradation des matériaux, des pertes fonctionnelles et surtout de la toxicité du recyclage. Le recyclage reviendrait à construire des mines urbaines tout aussi problématiques que les mines lointaines quant à leurs besoins en eau, en énergie et à leur production de polluants. 

Pour Izoard, la décroissance minérale est notre seule perspective. Mais elle n’est pas acquise. “Pour quiconque réfléchit à l’écologie, il est gratifiant de pouvoir proposer des remèdes, de se dire qu’on ne se contente pas d’agir en négatif en dénonçant des phénomènes destructeurs, mais qu’on est capable d’agir de façon positive en énonçant des solutions. Le problème est que dans ce domaine, les choses sont biaisées par le fonctionnement de la société”. Dans les années 70, les mouvements écologistes ont dénoncé la société fossile et nucléaire et ont défendu des techniques alternatives comme l’éolien ou le solaire. Ils combattaient la surconsommation d’énergie, mais ce n’est pas elle que nos sociétés ont retenues. Le capitalisme a adopté “les alternatives techniques en ignorant le problème politique de fond qui remettait en question la croissance industrielle”. Les éoliennes et centrales solaires à petites échelles sont devenues des projets industriels. La sobriété et la décroissance ont été oubliées. “Avant de se demander comment obtenir des métaux de façon moins destructrice, il faut se donner les moyens d’en produire et d’en consommer moins”. C’est bien notre société qu’il faut changer. Et nous n’avons pas vraiment fait de pas dans la direction de la sobriété, comme le remarquait l’historien Jean-Baptiste Fressoz, qui constate également, dans Sans transition qui paraît au même moment, que le discours sur la transition dépolitise la question climatique

Pour Izoard, la mine responsable est une “chimère bureaucratique”. Les règlementations et les remèdes technologiques ne rendront pas viables, responsables ou éthiques, les mines industrielles. “Les problèmes qu’elles posent ne sont pas des anomalies, mais le fruit d’un système”. Il n’est pas possible d’exploiter des gisements avec si peu de matières sans créer des problèmes insurmontables. En 2017, le Salvador a interdit l’exploitation de mines métalliques afin de préserver l’eau, dans un pays où 90% des sources sont polluées. “La meilleure stratégie pour s’opposer à la mine industrielle semble consister à obtenir des décisions démocratiques”, comme le montrent toutes les luttes du continent américain, où plusieurs pays, suite à référendums ont fait fermer des mines. Il nous faut augmenter le coût financier, moral et politique de l’extraction, plaide Izoard. La mine industrielle a une faiblesse : elle est très coûteuse en infrastructure et une fois construite, son exploitation doit être garantie et ne plus être contestée. Mining Watch Canada et le London Mining Network travaillent eux à rendre visible la prédation en allant aux AG des extracteurs pour y porter la parole des communautés locales qui subissent les effets de l’activité minière. 

Nous avons besoin d’un sevrage métallique et énergétique. Nous avons sur-minéralisé notre quotidien, à l’image de notre emblématique smartphone qui concentre plus de 50 métaux en son cœur, disséminés dans plus de 80 composants différents. Les tentatives de Fairphone de pousser le recyclage et augmenter la durée de vie de ses appareils montrent surtout combien ce rêve est impossible. On ne peut pas produire de téléphone hors de l’écosystème industriel. “Dès qu’on prend au sérieux la question des métaux, la croissance effrénée du monde connecté devient un problème central”. Et la journaliste d’inviter à produire des bilans métaux comme nous produisons des bilans carbones, afin de mieux souligner la surconsommation de métaux, trop absente du débat public, où l’on parle bien plus de reconquête industrielle et minière que de sobriété… et en explorant plus avant la distinction à produire entre émissions de luxe et émission de subsistance, comme y invite Andreas Malm dans Comment saboter un pipeline, ou encore en démultipliant les conventions citoyennes pour le climat et la décroissance…  “Tant que la décroissance n’arrivera pas à s’imposer comme mot d’ordre, urgent et impératif, le capitalisme industriel continuera d’interpréter les revendications des mouvements sociaux comme des défis techniques”. “On ne peut pas se satisfaire d’améliorer l’efficacité énergétique du stockage de données tant que le trafic internet augmente de manière exponentielle. On ne peut pas continuer de déployer en masse des satellites en se disant qu’une partie d’entre eux permettront de mieux comprendre la déforestation…” Nous devons sortir des cages dorées qui nous rendent aveugles aux finalités. “La technique doit sortir de deux siècles d’envoûtement extractiviste”

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Le livre de Célia Izoard est éprouvant, mais il est aussi mobilisateur. C’est aussi un manuel pour armer les luttes contre l’extractivisme à venir. Les mines ne sauveront pas la planète. Notre difficulté consiste à nous opposer à cet extractivisme. Dans les mines modernes, l’automatisation a fait disparaître le rapport de force social qui existait, comme on le trouve dans Germinal. Ce ne sont plus les populations employées qui peuvent s’opposer au minage, mais celles qui sont sacrifiées par les impacts de la mine. Ce déplacement de la lutte sociale à la lutte environnementale, des luttes locales aux luttes lointaines, explique certainement nos difficultés à réduire leur déploiement, car elle nécessite une mobilisation plus large. Nous devrions être concernés par ce qu’il se passe à Bou-Azzer au Maroc, à Butte dans le Montana, à Rio Tinto en Andalousie… Ce n’est pas le cas. 

La ruée minière au XXIe siècle regarde le monde tel qu’il est. Et il n’est pas beau. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Célia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, enquête sur les métaux à l’ère de la transition, Seuil, “Ecocène”, 2024, 342 p, 23 euros.

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Internet, outil de déstabilisation massive

La guerre de l’information est un livre profondément anxiogène qui peut vous rendre assez paranoïaque. Sa force est pourtant de nous rappeler que la désinformation n’est pas un jeu anodin qui abuserait de la crédulité de certains esprits faibles virant complotistes. La désinformation n’est pas que la conséquence d’algorithmes peu responsables ou d’un marketing peu scrupuleux. L’historien David Colon nous rappelle que la désinformation et la manipulation de l’information sont la continuation de la guerre par d’autres moyens. On l’a vu très récemment quand des étoiles de David ont été taguées sur des murs dans les rues de Paris. Quelques images sur Twitter ont donné lieu à un déferlement de commentaires… même après qu’on ait appris que ces images avaient clairement été postées par des agents russes dans un but de déstabilisation politique qui semble avoir parfaitement fonctionné. 

Couverture du livre de David Colon, La guerre de l’information.

Colon rappelle que des entités mal intentionnées s’immiscent dans les algorithmes défaillants, dans le commentariat permanent. La fin de la guerre froide et les promesses d’un accès universel à l’information via le numérique nous ont fait croire que les conflits seraient derrière nous et que l’information deviendrait le bien commun de tous. Il n’en est rien. “L’information qui a toujours été une source de pouvoir est devenue un pouvoir en soi”, explique Colon. Elle s’est militarisée sans qu’on le voit. Elle est devenue un moyen d’ingérence, de déstabilisation, une arme permettant de se substituer à d’autres conflits. “A l’équilibre de la guerre froide a succédé le déséquilibre de la guerre de l’information”. De l’élection de Trump au Brexit, on se rend compte que la désinformation est une arme qui fonctionne. Et elle fonctionne d’autant plus que les changements qu’ont introduit les réseaux sociaux et qu’ont connu les médias de masse rendent ces manœuvres de déstabilisation encore plus faciles, accessibles à des acteurs sans grands moyens. Le livre de Colon, comme il l’explique lui-même raconte l’histoire de “cette guerre à laquelle nous n’étions pas préparés, qui s’est déroulée pour l’essentiel sans que nous en soyons conscients, et qui constitue pour nos démocraties une menace mortelle”

Colon revient en détail sur nombre de tentatives de désinformation qui ont plus ou moins marché, à l’image des tentatives de déstabilisation de l’élection présidentielle de 2017 aux Gilets jaunes, en passant par la contestation de la présence militaire française en Afrique. Ici, comme ailleurs, à chaque fois, derrière ce qui pourrait sembler tenir de simples luttes politiques, on retrouve des agents de la déstabilisation, des individus, des mouvances qui oeuvrent à l’ingérence pilotée non pas seulement par des opposants politiques, mais manoeuvrés par des puissances étrangères, comme la Russie. Nous avons pris en compte tardivement ces effets et ces menaces et savons encore bien mal y répondre… Et ce d’autant que tout le monde désormais, entreprises comme partis politiques, arme ses bots, ses trolls et hordes de militants ou de soutiens pour partout semer le doute. L’information est devenue un champ de mine, où transmettre vous rend complice et répondre suspect. Certes, nous commençons à prendre la mesure du problème, à l’image de la création depuis juillet 2021 d’une agence dédiée à la vigilance et à la protection contre les ingérences numériques (Viginum) dotée d’outils d’analyse des menaces, mais qui n’a pas pour mission d’informer le grand public ni de contrer les manoeuvres de déstabilisation continues.

Colon revient également longuement sur Cambridge Analytica, c’est-à-dire, comme il le résume très bien, la possibilité de transformer Facebook (et les réseaux sociaux) en armes, via notamment le microciblage qui permet d’adresser des messages spécifiques à des segments de population sur la base des caractéristiques psychologiques déduites de leurs profils. Cela explique qu’on puisse rester très préservés des théories du complot qui pullulent sur les réseaux parce que notre profil n’offre pas de prises pour qu’elles s’y engouffrent, contrairement à d’autres. L’enjeu consiste notamment à cibler certains types de profils, socialement aversifs, psychologiquement fragiles (machiavélique, narcissiques, insensibles, impulsifs, agressifs…) ou des gens avec des centres d’intérêts prédictifs de comportements déviants (le fait d’aimer les armes à feu, la drogue ou les soucoupes volantes… par exemple). Encourager la colère permet de diminuer le besoin d’explications rationnelles et rend les gens plus facilement manipulables. Ces profils sont exploités au service “de la fracturation des sociétés occidentales et de l’affaiblissement de la frontière entre le vrai et le faux”. Les théories du complot explosent alors, se diffusant par capillarité, exploitant les failles du ciblage et de la viralité des réseaux sociaux, à l’image des théories complètement barrées de QAnon certainement encouragées par l’activisme russe. L’exposition aux innombrables complots de Q a tendance à produire une radicalisation extrême en un temps particulièrement court, pour ceux qui s’y engouffrent, jusqu’à avoir réussi à contaminer nombre de Républicains américains. “L’extrêmisme de QAnon n’est pas tant idéologique que psychologique”, soutient très justement David Colon. Les opérations de désinformation les plus réussies sont celles qui s’entretiennent elles-mêmes, disait un dirigeant du KGB de la grande époque. A l’heure du numérique, les théories du complot sont d’abord des psychovirus très efficaces. 

La guerre de l’information est à la fois une doctrine mise en place par des officines de conseil en communication privées, comme par des Etats totalitaires, notamment la Russie et la Chine. Mais elle n’est pas forcément bien plus vertueuse que les programmes de renseignements de la NSA américaine, comme nous l’a montré Snowden. A la différence de l’Occident, le régime chinois rend les médias sociaux chinois responsables des contenus “subversifs”, pour que la coercition soit mieux appliquée dans une surveillance distribuée et très encadrée. A l’extérieur, elle utilise les mêmes techniques que la Russie pour répandre désinformation et déstabilisation. Et cette guerre de l’information se prolonge d’une confrontation technologique. David Colon termine son livre sur l’addictif et subversif TikTok… ce nouvel opium que la Chine exporte – sans l’utiliser dans les mêmes conditions chez elle. Une application ou la viralité et la désinformation fonctionnent particulièrement bien et de concert, comme toujours. Quant aux assurances de TikTok à combattre la désinformation, elles ressemblent beaucoup à celles des médias sociaux américains : pour les uns comme pour les autres, la désinformation est leur modèle économique !

La psychologie et la cognition sont désormais des champs de bataille : “le cerveau humain constitue le champ de bataille de la guerre du futur”. Pour Colon, c’est guerre de l’information ressemble à une guerre entre régimes autoritaires et régimes démocratiques. Le numérique fait “disparaître les frontières qui, jusque-là, permettaient de distinguer l’état de guerre de l’état de paix, le vrai du faux, le civil du militaire, le politique de l’économique”. Dans les années 90, les démocraties pensaient venir à bout des régimes autoritaires en recourant à la diffusion libre de l’information via le numérique. La perspective s’est inversée : ce sont les régimes autoritaires qui cherchent à faire s’effondrer les démocraties par l’arme informationnelle, analyse très pertinemment David Colon. “Ils ont retourné les forces et les outils de la démocratie contre la démocratie elle-même”. Et les démocraties sont fragiles, parce que par nature, elles sont ouvertes à la contradiction, rappelle l’historien. 

Pour Colon, nous ne répondons pas à la hauteur de l’agression et de la menace, explique-t-il en en appelant à un “état d’urgence informationnel”. Il invite les démocraties à riposter. A créer des structures dédiées pour rapporter, analyser et rendre public les ingérences à l’œuvre. A améliorer la coopération entre démocraties. A mieux informer dès que des attaques sont repérées, à l’image des contre-campagnes imaginées par Audrey Tang à Taïwan. Colon souhaite également qu’on envisage l’interdiction et la non-prolifération des armes informationnelles. L’Europe s’est dotée d’une commission spéciale sur l’ingérence étrangère et Colon milite pour la création d’un registre des actions d’influences comparable au registre des actions étrangères américain qui permet de connaître le montant des dépenses étrangères aux Etats-Unis, notamment en relations publiques et achats publicitaires… afin de mieux encadrer le lobbying. Il invite à créer un “Observatoire de défense informationnel”, doté d’un tableau de bord sur le modèle d’Hamilton 2.0, le projet de l’Alliance for Securing Democracy. Colon invite également à mieux responsabiliser les acteurs du numérique par exemple en renforçant leurs responsabilités d’éditeurs, à les obliger à communiquer sur les opérations d’influences qu’elles détectent, à indiquer et à tenir registre des publicités qu’elles diffusent, à sanctionner pénalement ceux qui diffusent de la désinformation et à introduire la notion d’ingérence informationnelle. Mais surtout, il invite à brider la viralité notamment parce qu’elle émane d’abord et avant tout, très souvent  de très peu de comptes sur les réseaux sociaux. Les démocraties doivent aussi sortir du piège de la réglementation des contenus qui risque de les mettre au même niveau que les régimes autoritaires, explique l’historien. Comme le défend Ethan Zuckerman, Colon estime que les médias de services publics sont les meilleurs remparts contre les ingérences et que nous devrions adopter des mesures pour limiter la concentration des médias privés. Il défend d’ailleurs la création de médias sociaux de services publics pour échapper aux logiques publicitaires qui les rendent si fragiles. Il rappelle que si le mensonge est omniprésent, l’information de qualité, elle, a tendance à se refermer derrière un mur payant : une logique dont il va falloir trouver les moyens de sortir !

Le problème de cette guerre informationnelle, c’est qu’on ne sait pas par quel bout la prendre. David Colon tente certes de dessiner quelques pistes de solutions. Toutes ne sont pas convaincantes. Les démocraties notamment, ont tendance à user des mêmes armes informationnelles que les dictatures. La communication des uns semble puiser dans les mêmes techniques que les déstabilisations des autres – c’est peut-être d’ailleurs la seule faiblesse du livre, qui charge l’ingérence étrangère sans montrer que ces techniques font aussi leurs armes dans la communication politique. En pointant le danger de l’ingérence étrangère, Colon semble minimiser l’intrication politique et idéologique des thèmes que ces ingérences activent. 

Les bots de l’ingérence trouvent et activent des terreaux fertiles. Le problème reste tout de même le ciblage publicitaire qui permet par exemple de trouver des individus soucieux de l’inflation pour leur adresser des messages qui expliquent que celle-ci est liée à la guerre en Ukraine et que donc le soutien à cette guerre la renforce. L’autre souci restant l’emballement, la capacité d’accélérer la viralité des réseaux sociaux comme de la société du commentariat.  

Le fait que l’information ne soit plus la priorité des réseaux sociaux n’est pas rassurant. D’abord, parce que cela n’élimine pas le ciblage psychologique qui n’a pas besoin d’information pour continuer ses effets. Ensuite, parce que les effets de ces ciblages risquent d’être plus compliqués à détecter demain qu’aujourd’hui, sans contre-pouvoirs informationnels. Dans cette confrontation entre les certitudes des uns et les certitudes des autres qui se déploient sans retenues, nous devrions chercher des modalités d’apaisement et donc de doutes pour combattre l’emballement partout où il se déploie. Ce n’est pas le chemin qui est pris. Et ce n’est définitivement pas une bonne nouvelle.  

Hubert Guillaud

A propos du livre de David Colon, La guerre de l’information : les Etats à la conquête de nos esprits, Taillandier, 2023, 480 pages, 23,9 euros.

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Turing déconstruit

La couverture du livre d’Elsa Boyer.

Dans un court et très savoureux essai, Elsa Boyer revisite l’histoire de l’informatique en déconstruisant sa figure tutélaire, Alan Turing, sous l’angle des apports des théories de genre. Et c’est stimulant, parce qu’elle produit ce déplacement de sens pour interroger la logique et les représentations qui plombent l’informatique. Pour Boyer, la tech est traversée par des questions de sexualité, de genre et de contrôle des corps et des individus. Nos technologies sont « genrées et politiques ». Dès l’origine, dès les travaux autour des premiers ordinateurs, la division genrée du travail s’impose pour déqualifier le travail des femmes, à l’image des travailleuses de Bletchley Park, à qui l’on confie les tâches monotones, répétitives, mais indispensables au fonctionnement des machines. Pour Boyer, l’ordinateur « s’est constitué comme une machine genrée, et une machine à genrer le travail ». Derrière les machines appelées à voler notre travail, derrière ces esclaves que le progrès met à notre disposition, il faut lire notre perte de maîtrise, le fait que nous ne soyons plus capables de voir et d’avoir accès à l’ensemble du travail à réaliser, comme à l’heure de l’IA nulle ne peut saisir ce qu’enferme la boite noire du calcul. Derrière notre remplacement par les machines, il nous faut lire notre féminisation, c’est-à-dire, comme disait Donna Haraway dans le manifeste Cyborg, le fait de nous rendre extrêmement vulnérables. Nous devenons bien plus l’assistant des machines qu’elles ne nous assistent.

Dans le grand récit viriliste de l’innovation, Turing jette une part d’ombre. Son homosexualité, sa dégradation, le traitement hormonal auquel il est condamné, nous rappellent la force du contrôle que les machines vont perpétuer, alors que pour Turing, semble-t-il, elles étaient imaginées pour nous en libérer, à l’image du jeu de l’imitation qu’il propose dans son article, « les ordinateurs et l’intelligence », où un homme doit tromper un examinateur en se faisant passer pour une femme, tout comme la machine doit tromper l’homme en se faisant passer pour un être humain.

Boyer nous rappelle également que ce jeu a pour but de produire de « l’indécidabilité » : le but des machines est de nous confondre, de nous faire hésiter. Une machine infaillible ne peut pas être intelligente, écrivait Turing.

Chez Elsa Boyer, Turing est cette figure ambivalente qui tente de sortir de la norme, qui la subit et qu’il participe à produire. Il est aussi le père d’une nouvelle blessure narcissique de l’humanité, après celles infligées par Copernic, Darwin et Freud, celle de la capture voire du dépassement de notre intelligence par sa simulation. Celle d’une confrontation à d’autres intelligences, à d’autres altérités… comme nous y invitait James Bridle. Nous en sommes assez loin avec l’IA d’aujourd’hui. A croire que les promesses de la technologie n’ont été que des rêves, qui ont surtout réalisé l’inverse de ce pour quoi on souhaitait les programmer.

Hubert Guillaud

A propos du livre d’Elsa Boyer, Turing, éditions les pérégrines, 2023, 128 pages, 15 euros.

hubertguillaud

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L’art de (ré)habiter la terre

L’art de (ré)habiter la terre

Trente-cinq après sa publication aux Etats-Unis, le livre phare de Kirkpatrick Sale sur le biorégionalisme sort en France, résonnant fortement avec le mouvement des tiers-lieux et sa volonté de changer nos manières d’habiter la Terre. « Pour devenir des habitants de la terre, la tâche la plus cruciale est de comprendre le lieu, le lieu exact où nous vivons spécifiquement »
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