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Une commune bannit l’ordiphone de l’espace public

Le maire d’une commune de Seine-et-Marne a organisé début février une consultation locale pour proposer à ses administré·s de réglementer l’usage de l’ordiphone dans l’espace public.

Vincent Paul-Petit est non seulement le maire (LR) de Seine-Port, une commune de 2 000 habitant·es en Seine-et-Marne, mais il est aussi grand-père. Et c’est d’abord en tant que tel qu’il a constaté, comme nombre de grands-parents, à quel point les relations avec ses petits-enfants étaient perturbées par les écrans. L’élu a ensuite pris le relais du papi, car le problème dépassait largement sa sphère familiale. « Des parents, des grands-parents, des enseignants me faisaient part d’histoires douloureuses à ce sujet. » Pour le maire, il s’agit bien d’une question politique. Car aujourd’hui, les professionnels de santé et de l’enfance s’accordent sur les effets néfastes qu’ont les écrans sur la santé mentale et physique des plus jeunes, ainsi que sur le développement de leurs capacités cognitives. En juin 2023, lors de la fête des écoles, l’édile a donc annoncé, de façon volontairement provocatrice, qu’il comptait tout bonnement interdire l’utilisation de l’ordiphone dans l’espace public. « Ça m’a laissé l’été pour savoir comment j’allais m’en sortir… »

 

« Lutte contre l’envahissement des écrans »

Ses réflexions aboutirent à un plan en trois étapes. Premièrement, la municipalité a organisé une conférence, peu après la rentrée, donnée par Anne-Lise Ducanda, médecin en PMI (protection maternelle et infantile) et co-créatrice du Collectif surexposition écran (Cose). L’occasion de rappeler aux habitant·es, par exemple, qu’en l’espace de huit ans, le nombre d’enfants âgés de 2 à 11 ans souffrant de troubles cognitifs et intellectuels a progressé de 24 %. Que le nombre de ceux qui sont atteints de troubles du psychisme a augmenté de 54 %. Que ceux qui présentent des troubles du langage sont 94 % plus nombreux. Deuxième étape : un groupe de volontaires (élus, (grands-)parents, professionnels de l’enfance) s’est constitué pour rédiger une Charte communale du bon usage des écrans, visant à la « lutte contre l’envahissement des écrans qui abîment la santé de nos enfants et qui détruisent progressivement notre vie familiale, sociale et même nos fondements démocratiques ». Les mesures prescrites par cette charte vont de l’interdiction de l’usage de l’ordiphone dans l’espace public (lire encadré) à l’engagement de limiter le temps d’écran des enfants – notamment en respectant la « règle des 4 pas » proposée par la pédopsychiatre Sabine Duflo, elle aussi membre du collectif Cose : pas d’écran dans la chambre, pas le matin, pas avant de se coucher, pas pendant les repas*.

 

Une charte approuvée par referendum

Troisième étape : la mise aux voix de cette charte. Un référendum local a été organisé le 3 février. 20 % de la population y a participé (à titre de comparaison, la consultation pari- sienne pour le triplement des tarifs de stationnement des SUV dans la capitale n’a attiré que 5 % des Parisien·nes) et c’est le « oui » qui l’a emporté, avec 54 % des voix ! Seine-Port est donc devenue la première commune française à se déclarer « commune sans smartphone » ! Quelles sanctions risquent les contrevenants ? Aucune. « Je n’ai pas le pouvoir de mettre en place des sanctions, explique l’édile. Et même si je l’avais eu, je ne l’aurais pas utilisé, car je crois à des règles qui s’appliquent à tout le monde et qui sont respectées parce qu’on les a choisies collectivement. » L’absence de sanction ne signifie pas, donc, que la charte est uniquement symbolique et qu’elle n’aura pas d’effet. « Je fais par exemple le pari qu’à l’avenir, les parents qui sortiront leur smartphone devant l’école seront un peu mal à l’aise et que les choses vont se réguler ainsi. » Une parole officielle, telle que celle du maire de la commune, peut aussi légitimer le discours de parents qui tentent de limiter le temps d’écran de leurs enfants. Pour Vincent Paul-Petit, « il ne faut pas laisser les parents et les enseignants seuls face à cette déferlante numérique ». Seine-Port sera-t- elle imitée par d’autres collectivités ? « J’ai l’impression d’avoir allumé une mèche, et que tout le monde attend un peu de voir ce que ça va donner… »

Nicolas Bérard

* Elle vient de publier une édition revue, corrigée et augmentée de son livre Il ne décroche pas des écrans ! Comment protéger nos enfants et nos adolescents, éd. L’échappée, 310 p., 14 €.

À LA RESCOUSSE DU LIEN SOCIAL

La charte de la commune de Seine-Port proscrit l’utilisation de l’ordiphone dans l’espace public, notamment devant les écoles et dans les commerces. Ces lieux n’ont évidemment pas été choisis au hasard. Les écolier·es doivent se sentir accueillis et attendus par la personne venue les récupérer. Or, si l’adulte accorde alors une partie de son attention à son ordiphone, le lien ne s’établit pas convenablement avec l’enfant. Ce n’est pas la seule « technoférence » provoquée par l’ordiphone à ces endroits : « Les enfants sortent de l’école, ils se parlent entre eux, donc les parents se parlent aussi… Résultat, tous les jeunes parents disent qu’ils tissent des liens sociaux devant les écoles, explique le maire Vincent Paul-Petit. De même, dans nos petites villes et nos villages, c’est souvent dans les commerces qu’on croise des voisins, qu’on prend des nouvelles des uns et des autres. » Autant de liens qui ne se font pas si tout le monde est absorbé par son ordiphone.

Or, « la solitude dans notre société, ce n’est pas un petit sujet, et elle se développe derrière un grand mur numérique ». Cette solitude accrue concerne aussi les plus jeunes : contrairement à ce que suppose le nom qui leur a été donné, les « réseaux sociaux » isolent leurs utilisateurs. Les jeunes ne se sont jamais aussi peu vus, pour de vrai, « en présentiel », que depuis que ces réseaux existent, portés par les ordiphones. Ces appareils, le maire souhaite donc les « ringardiser ». Pour cela, la commune offrira aux parents qui en font la demande et « en contrepartie d’un engagement à ne pas acheter de smartphone avant l’entrée au lycée », un téléphone portable à touches, à l’ancienne, sans internet. Christian Paul-Petit espère que ces jeunes garderont leurs téléphones à touches en intégrant le lycée et créeront ainsi un phénomène de mode. La desmartphonisation progresse !

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À la Renouée, on fait provision de nourriture… et de liens sociaux

Marché de producteurs, espace de travail, bureaux, brasserie, animations, logement temporaire… En Creuse, la Renouée, maison achetée et rénovée par un collectif d’habitants, est tout cela à la fois. De la cave au grenier, c’est un lieu ouvert pour mieux se retrouver.

Sur la D8, j’accélère pour ne pas arriver en retard. Enfin accélérer est un grand mot, la nuit est tombée et le brouillard s’épaissit sur cette petite route de la Creuse. La vitesse n’est pas une option. Plus loin, à Gentioux-Pigerolles, les fenêtres éclairées d’une maison m’apparaissent comme un refuge dans ce bout du monde. C’est la fin du marché d’hiver à la Renouée. Lieu de ravitaillement pour de nombreux habitants, ce marché fait aussi partie des temps forts de la vie locale : « Il permet de se dépanner dans une région où sinon il faudrait aller loin », explique une habitante, venue avec sa fille de 9 ans qui profite de l’espace « club des enfants » pour lire pendant que les adultes « se retrouvent ». « Ici, les portes sont toujours ouvertes. » Les habitants vont et viennent dans les différents espaces de la maison, qui accueille de la cave au grenier : une brasserie associative autogérée, un marché de producteurs et une épicerie en bio/local, une salle de jeu et une cuisine collective. Les étages abritent un logement-passerelle (logement temporaire pour répondre au mal-logement de la région), une salle de travail partagée et des bureaux professionnels privés : cabinet de naturopathe, agence de tourisme ou encore cartographes

 

De l’épicerie vers l’action sociale

On vient à la Renouée pour s’approvisionner, chercher une connexion internet, un espace de réunion, une cuisine pour partager un repas, ou simplement échanger autour d’un verre. Dès ses débuts, en 2014, l’objectif était de « redynamiser le bourg ». Rémy, ancien administrateur, se souvient : « À l’époque, les marchés d’été venaient d’être relancés. La mairie avait mis à disposition un local, mais situé près de la route, il était dangereux pour les enfants », et le projet échoue. En parallèle, le dernier commerce alimentaire de Gentioux fait faillite. Avec l’aide de la coopérative d’habitat l’Arban*, les habitants vont acheter une maison du centre bourg et la réhabiliter. Le besoin d’un service alimentaire était central dans la démarche. Le marché et l’épicerie vont même inspirer le nom de l’association en charge du lieu : la Bascule – en référence à la balance qui pesait les bêtes vivantes lors des foires. Mais avec ce rachat, le projet intègre une autre dimension, sociale cette fois. Ainsi, la Renouée tire son nom de la renouée bistorte, plante locale, mais aussi de l’idée de renouer avec les habitants, de recréer des liens dans un territoire où les gens sont éloignés géographiquement.

 

« Plus d’associations que d’habitants »

Le plateau de Millevaches fait partie des zones les moins peuplées de France : 18 habitants au km2. Mais, un village – ou plutôt un secteur – résiste encore et toujours : celui de Faux-Gentioux-Royère. Ici, « on trouve plus d’associations que d’habitants ». Cadet Roussel, Constance social club, l’Atelier… Les associations poussent comme des champignons, à tel point qu’un Pôle d’animation de la vie locale (PAVL) a été créé pour organiser des événements en commun et « faire en sorte que les dates ne se fassent pas concurrence ». Mais d’où vient cette singularité ? « Un territoire militant, héritage du maquis avec le résistant Georges Guingouin, un accès au foncier ou encore le côté sauvage de la région, spécule Cadine, salariée de la Bascule. Chacun a sa théorie. » Dès le départ, la volonté de créer un projet autonome, qui ne dépend pas du bon vouloir de la mairie, était là. Principalement financée par une collecte de dons de plus de 100 000 euros et par la Caf, la Renouée a été conçue pour fonctionner « presque uniquement avec ses activités ». Dix ans plus tard, elle compte pas moins de 400 adhérents, 60 bénévoles et deux salariés.

 

Sortir du clivage entre « néos » et « gens d’ici »

Le lieu est devenu un emblème de la dynamique collective de la région. Cadine, coordinatrice de l’espace de vie sociale, est chargée d’élargir le type de publics : « Le projet a été créé par des néoruraux, des gens qui sont arrivés il y a 10-20 ans, qui ont donné au lieu une connotation alternative, ce qui a pu cristalliser le fait que certaines personnes ne viennent pas. » Un clivage entre les modes de vie que la mairie de l’époque aurait tenté d’exploiter : « La mairie nous a beaucoup stigmatisés et je pense que des gens se sont interdit de venir pour ne pas être ostracisés dans leur milieu », confirme Rémy. Pour réduire cette barrière sociale, la salariée organise des animations hors les murs. Atelier de danse hip hop, sortie ado, goû’thé dansant… Les affiches sur les murs de la salle commune s’accumulent. D’autres projets sont dans les cartons : une sécurité sociale et alimentaire en phase d’expérimentation, l’intégration des enjeux écologiques, et une laverie. Pour Cadine, l’association a gagné son pari initial : « Au début, Gentioux, je n’y aurais pas mis les pieds, c’était un désert. Et en fait, l’un appelle l’autre : une association est née, puis le café, l’épicerie… des gens achètent dans le bourg, qui se redynamise. On assiste à une sorte d’inversion des courbes ».

Bérénice Rolland

 

* Société coopérative d’intérêt collectif créée par des habitants et des élus du plateau de Millevaches pour tenter de répondre aux problèmes de manque et de mal logement de la région.

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