INFO BLAST : L’État enterre le rapport d’inspection sur l’islamophobie dans la formation des profs



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Parmi les centaines d'école gnostique qui prolifèrent à l'Antiquité, seul trois grandes écoles gnostiques existent encore au Moyen-Orient : les ismaéliens (qui se divisent en deux branches : Agha khan et druzes), les mandéens et les yezidis.
Les ismaeliens appartiennent au deuxième rameau de l'Islam, le shiisme. Ils ont incorporé des éléments de la philosophie plotinienne (donc de Platon), de diverses sectes et mouvements judéo-chrétiens, de l'hermétisme (astrologie, alchimie ou encore magie), des pythagoriciens ou encore d'éléments zoroastriens. Il y a une source commune entre l'enseignement ismaélien et l'enseignement kabbalistique juive. D'énormes parallèles peuvent être établis entre les 10 Sephirot de la Kabbale et les 10 Intelligences de la gnose ismaélienne. La troisième Intelligence, assimilée à la Sophia des gnostiques de l'Antiquité, ayant commis une faute d'orgueil chuta jusqu'à la dernière Intelligence, soit la dixième, et depuis ce jour l'homme doit réparer cette faute (équivalent de la réparation des vases de la Kabbale). Il y a derrière cette réparation une visée eschatologique, métaphysique et gnostique du monde.




Les mandéens partent du principe que ce n’est pas Dieu, mais un démiurge, un sous-dieu, qui est à l’origine de la Création du monde. Ce démiurge tente de dissimuler aux hommes la véritable connaissance de Dieu, mais la gnose permet de dévoiler la vérité. Contrairement aux gnostiques de l'Antiquité, ce n'est pas Jésus qui est venue dévoiler la supercherie de Yahvé, mais Jean-Baptiste chez les mandéens. D'ailleurs, les mandéens haïssent Jésus et le traite de menteur. La foi des mandéens (de « connaissance », manda), renferme des éléments juifs, gnostiques et chrétiens pensés comme l’acte de communion et le repos dominical. Jean-Baptiste passe à leurs yeux pour un réformateur religieux. Car il baptisa dans le Jourdain non seulement Jésus, mais aussi le rédempteur mandéen. (« Connaissance de vie », Manda d’Hayyé), ce messager céleste fut envoyé sur terre (tibi) par le Dieu suprême (mana rurbe) afin d’apporter à Adam et à son épouse Hawa la révélation de leur origine divine. Ce n’est que par cette vérité que l’homme peut être délivré. A la fin du monde, Manda Hayyé délivrera de l’enfer les âmes pieuses. Le baptisé, selon les mandéens, communie ensuite d’un morceau de pain consacré par le prêtre et de (« l’eau cérémonielle », mambuha).



Selon la mythologie yézidite, Dieu serait né d'une Perle. De son essence émanèrent ses sept compagnons, les Sept Anges, qui l'aidèrent à créer le monde. A intervalles irréguliers, ces anges apparaissent sous une forme humaine pour enseigner aux hommes la véritable religion. L'histoire sacrée des Yézidis est celle des incarnations de ces anges. Les Sept Anges, les heft sirr ou Sept Secrets, dont le chef est Malak (ou Melek) Tâwûs (l'Ange Paon) à cause des colorations spirituelles qu'il a récupéré, gouvernent le monde ; parmi eux, Ezi Melek. Pour les Yézidis, l'Ange-Paon refusa d'adorer Adam, mais loin d'être puni, il en fut loué par Dieu qui lui donna en charge le monde physique pour l'y représenter. La connexion Iblis (Satan) ou Shaytân-Tâwus est donc réelle, mais il est faux de faire du Malak Tâwus des Yézidis une figure démoniaque. C'est au contraire une figure gnostique. C'est le monde physique qui est mauvais ou « enténébré », pas son Ange. Et comme pour tous les gnostiques, le bien est d'essence céleste et le mal est d'essence sublunaire. Le monde physique et corporel enferme les particules de lumière que sont nos âmes (éléments manichéens et zoroastriens). La doctrine yézidite recommande de considérer Iblis comme un Archange qui a chuté (éléments de la chute des anges), puis pardonné (repentant, il a éteint l’enfer avec ses larmes), auquel Dieu a abandonné le gouvernement du monde et la transmigration des âmes qu'il administre. Leur livre sacré s’appelle « ketab-e Jelveh » et leur lieu saint c’est la vallée de Lalesh près de Sinjar. C’est en quelque sorte leur Mecque, ils s’y rendent pour faire leur « Hajj ».



Sources :

fig. 1 - Le papyrus Edwin Smith, verso, col. 1.
D’après J.P. Allen, The Art of Medicine in Ancient Egypt,
New York, 2005, p. 106. (aussi en 3e de couverture)
"Au total, il est vraisemblable que les médecins primitifs, comme leurs collègues civilisés, guérissent au moins une partie des cas qu’ils soignent, et que, sans cette efficacité relative, les usages magiques n’auraient pu connaître la vaste diffusion qui est la leur, dans le temps et dans l’espace". Cl. Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, chap. IX, p. 206.
Si des auteurs anciens, tels Homère et Hérodote, voire les médecins Hippocrate et gallien eux-mêmes, accordèrent une grande réputation aux médecins égyptiens et si de nombreux souverains orientaux souhaitèrent ardemment bénéficier au sein de leurs cours des compétences de ces savants thérapeutes (1), l’art médical égyptien ne semble pas jouir aujourd’hui du même intérêt auprès des historiens de la médecine, même s’ils peuvent à l’occasion lui reconnaître une certaine influence sur la médecine grecque, comme le note Jacques Jouanna : "une influence de la médecine égyptienne lors da période ancienne est très possible, dès la première édition des Sentences cnidiennes et aussi au moment où la thérapeutique cnidienne s’est enrichie ; il est beaucoup moins probable que l’étiologie cnidienne ait subi, comme on a voulu le montrer l’influence de l’Égypte" (2). Aussi, la plupart des discussions sur une éventuelle survivance de la médecine égyptienne dans la tradition grecque, et a fortiori dans les traditions médicales occidentales, est demeurée anecdotique. on a noté, ça et là, quelques faits qui peuvent prêter à discussion : le concept égyptien des corruptions naturelles, les oukhedou (wxdw), qui aurait influencé la théorie cnidienne des résidus et de la montée et descente des flux, perîssômata (3), mais qui demeure peu vraisemblable (4), ou bien des éléments de terminologie adoptés – quasi littéralement – en grec, comme le nom égyptien du mal de tête, ges-dep (gs-dp), "moitié de tête", qu’on retrouverait traduit mot à mot hémicrânia, "migraine".
Il est vrai que les historiens de la médecine ont surtout relevé dans ces textes l’"inextricable enchevêtrement d’expérience clinique et de magie", pour reprendre les mots de mario Vegetti (5), ce qui, pour celui qui n’est pas familier de ces traités "savants", les caractérise de prime abord et certains égyptologues n’ont pas manqué de conforter cette approche. on a pu considérer qu’il y avait eu, au fil du temps, une certaine dégénérescence de l’art médical, du fait de la contamination supposée de pratiques magiques, aussi ne s’étonnera t-on pas de lire sous la plume du grand égyptologue danois Wolja Erichsen : "Cependant nous constatons aussi que cette médecine tardive était contaminée par des phénomènes de dégradation (i.e. la magie) qui petit à petit progressent aussi dans les grands ouvrages de l’époque pharaonique" (6).
Pourtant – et cela peut s’avérer un truisme de le rappeler aujourd’hui –, il serait inopérant d’essayer d’opposer la pratique du médecin antique à celle du sorcier, tant ces deux approches de l’art de la guérison, qui nous semblent aujourd’hui si contradictoires, ne l’étaient pas à l’époque et les textes qui, a priori, nous paraissent purement médicaux, au sens le plus orthodoxe du mot, tels les papyrus Ebers ou Edwin Smith [fig. 1 et voir en 3e de couverture], comportent aussi des passages que nous qualifierions aisément de "magiques" :
"Formule pour purifier une chose quelconque de la morbidité annuelle : que tes émissaires soient brûlés, Ô Sekhmet ; que tes massacreurs reculent, Ô Bastet ; qu’un démon annuel ne vienne pas me chercher que- relle ! ton souffle ne m’atteindra pas, car je suis Horus qui a prise sur les démons errants de Sekhmet. Je suis ton Horus, Ô Sekhmet ! Je suis ton unique, Ô ouadjyt ! Je ne mourrai pas de ton fait ! Je ne mourrai pas de ton fait ! Je suis celui qui est joyeux ! Je suis celui qui jubile ! Ô fils de Bastet, ne me tombe pas dessus ! Ô massacreur, ne me tombe pas dessus ! ne m’ap- proche pas ! Car je suis le roi qui est dans sa chambre. L’homme (à protéger) doit réciter cette formule devant une fleur fraîche, attachée à un morceau de bois-des et nouée avec une pièce de lin de première qualité. En brosser les choses (à protéger). Cela éloigne de la morbidité annuelle, repousse le passage des massacreurs sur tout aliment et aussi dans les chambres à coucher" (7).
En effet, le praticien égyptien ne pouvait connaître les causes du mal qu’il observait et qu’il pouvait décrire, avec une certaine précision d’ailleurs. Il en était donc réduit à soulager le patient et à lutter contre ces agents pathogènes, qu’il supposait venus de l’extérieur, qui étaient identifiés à des forces hostiles contre lesquelles on luttait avec un arsenal de formules et de traitements, qui nous paraissent parfois "exotiques" : cataplasmes, employant à l’occasion des ingrédients extravagants (8), voire une pharmacopée excrémentielle (9), textes mis par écrit et formant des phylactères variés, interpellant diverses divinités, que l’on portait au cou ou que l’on introduisait dans divers orifices, etc.
Le papyrus Brooklyn 47.218.2 est de ce point de vue assez exemplaire, tant s’y mêlent, de manière très logique d’ailleurs, des parties magiques d’une part et des traitements médicaux, que nous qualifierions de "classiques", d’autre part. Ce document, conservé au Brooklyn museum de New York, fait partie d’un important lot de papyrus (essentiellement hiératiques et araméens) légués au musée en 1947 par mme theodora Wilbour, en souvenir de son père l’égyptologue collectionneur Charles Edwin Wilbour. triés au début des années cinquante par georges posener, ils ont été en grande partie déroulés et les nombreux fragments (près de 100 000) regroupés sous la conduite de Serge Sauneron en 1966 et 1968 ; la mort pré- maturée de ce dernier, en 1976, mit un arrêt brutal à ces travaux éditoriaux et les nombreux manuscrits dont il préparait la publication sont demeurés inédits.
À la suite de S. Sauneron (10), on a longtemps supposé que ces textes étaient originaires d’Héliopolis, toutefois, celui-ci ne pouvait connaître certaines données nouvelles : des papyrus, souvent inédits, exhumés au cours des fouilles conduites par O. Rubensohn à Éléphantine et conservés à Berlin, présentent des caractéristiques très semblables à celles de ceux de Brooklyn, tant du point de vue paléographique que de leur contenu et un rapprochement s’impose (11).
Par ailleurs, d’autres informations laissent entendre que Wilbour a peut-être acquis ces papyrus à la même occasion que les papyrus araméens de Brooklyn, qui proviennent quant à eux assurément d’Éléphantine (12). Le papyrus médical inédit, en cours d’édition, que l’on peut dater paléographiquement entre le IVe et le Ier siècle av. J.-C., mesure dans son état actuel, en dehors d’une cinquantaine de fragments retrouvés en 2009 et 2013 et appartenant aux deux ou trois premières pages [fig. 4 et voir en 2e de couverture], 2,43 mètres de long et contient la partie supérieure (de 20 à 23 lignes) de huit pages, écrites d’une main ferme sur un papyrus d’une grande finesse et dont l’encre est encore très noire. tout d’abord, précisons que ce texte est de nature "obstétrique", c’est-à-dire qu’il traite de la femme enceinte, avant l’accouchement et après celui-ci. Il concerne aussi la protection du nouveau-né. de ce point de vue, il est assez différent du traité gynécologique de Kahun, daté de la fin du Moyen Empire (13), avec lequel il présente pourtant quelques parallèles, comme nous le verrons, et qui traite de toutes sortes de problèmes médicaux dont peut-être atteinte une femme ; il se distingue aussi nettement du Mutter und Kind de Berlin (14) qui s’apparente plus à un papyrus magique qu’à un véritable traité médical.

fig. 2 - Le papyrus Brooklyn 47.218.2, col. X + VII.
© the Brooklyn museum of Art, New York
Ce texte [fig. 2] peut être divisé en plusieurs parties qui s’organisent très logiquement (15) :
A) Aux colonnes x+I à x+III, on traite de la fécondité de la femme. Son éventuelle stérilité est assimilée à un envoûtement, pour lequel on procède donc à un contre-envoûtement, comme le montre ce passage, situé à la page II (lignes 1 à 9) :

"Autre formule : Ô cette femme, ta protection a été pourvue par Horus, ta protection a été consacrée par Seth, tes formules magiques ont été mises en bandelettes par les Khebkhebous, sur leur mère [Isis], la grande, qui est au milieu du fleuve, prégnante de ces quatre [dieux], la succession d’Haroéris, qui protège [son père] de ses ennemis, à savoir Amset, Apy, Douamoutef, Qebehsenouf. C’est Isis cette femme, [... puisse-t-elle dire :] ‘que vive [éternellement] celui qui est dans son ventre, à savoir cet enfant mâle’. [Ils] se réjouissent à propos de ce qui est en lui (i.e. le ventre ?) (16), comme ils se réjouissent à propos d’Isis qui est dans le canal du lieu divin (17), étant prégnante, se cachant devant son frère Seth. Ils ne seront pas malades ! Ils ne seront pas agités ! Ils ne jetteront pas à terre ce qui est en eux !
Puisse-t-elle s’éveiller apaisée, puisse son corps s’éveiller apaisé, puisse son utérus s’éveiller apaisé, puisse le devant de son vagin s’éveiller apaisé, puisse ce qui est entre ses jambes s’éveiller apaisé, puisse ce qui est dans son giron s’éveiller apaisé. Vous ne serez pas inconscients et vous ne jetterez pas à terre ce qui est en eux. Ô cette femme, ta protection c’est la protection d’Isis qui est dans le canal du lieu divin. Horus, osiris, thot et Horus(-wr ?) sont ta protection, ils accomplissent ta protection en tant qu’actions d’Isis, ils accomplissent ta protection avec le tendon qui est dans les chevilles d’Osiris".
"Paroles à dire sur un ‘tendon-de-phénix’, fait en sept nœuds, donné à la femme, pour son anus. S’il n’y a pas de ‘tendon-de-phénix [...]...".
N.B. : Les parties en gris dans les textes hiéroglyphiques et dans les traductions correspondent aux parties écrites à l’encre rouge par les scribes.
On procède donc à une analogie où l’on assimile la femme à Isis, la mère par excellence, et donc l’enfant à venir à Horus, et le perturbateur, celui qui empêche la dame d’être enceinte, est bien entendu Seth, nommé plus loin, qu’on accuse même d’avoir brisé l’œuf, la matrice, qui est dans le ventre de la femme.
B) Aux colonnes x+III à x+IV, on évoque les enfants mort-nés et aussi la protection des enfants dans le ventre de leur mère.

"Autre amulette destinée à une femme dont les enfants viennent au monde sans que vive sa progéniture. Ô Rê, Ô Atoum, Ô khépry, Ô Chou, Ô Tefnout, Ô Geb, Ô Nout, Ô Osiris, Ô Isis, Ô Bê, Ô Nephthys, Ô les dieux et déesses qui sont dans le ciel et dans la terre, voyez-vous ce qu’un ennemi, une ennemie, un mort et une morte, et ainsi de suite, les dieux, les gens, les hommes, les femmes qui accomplissent toutes sortes de méfaits ont fait contre unetelle née d’unetelle ? Ils ne permettent pas que vive pour elle un fils ou bien une fille !".
"Et voilà que les âne(s) entendirent ça et aussitôt les âne(s) moururent et leurs ânons trépassèrent. donc ce pays sera privé d’incarnation de Seth ! Comment se comportera donc ce pays sans que n’y existe plus d’incarnation de Seth ?".
Neuf paragraphes construits sur le même schéma, où sont mentionnés tour à tour Ba, Apis, Ounout, Chésémou, Baba, Sobek, Sekhet, Ouadjyt et Âmâm, ainsi que des animaux auxquels ils sont associés suivent cet extrait qui se termine par la formule (18) :
"À réciter sur une entrave en saule, une houe en [... fi]celées avec du ‘tendon-de-phénix’ sur une toile grossière de fil noir. oindre la tête de la femme avec du suif de petit bétail. placer l’amulette à son cou".
C’est la menace de désordre cosmique qui est employée par le praticien pour susciter l’intervention des dieux interpellés dans l’incipit de la formule.
C) À la colonne x+V, toutes les difficultés ayant été surmontées, la naissance approche et on s’occupe alors de la protection de la chambre de la parturiente, de son lit. Pour ce faire, on a recours à des formules magiques, dont on trouve des exemples très comparables, par exemple dans le Rituel pour la protection du roi pendant les douze heures de la nuit récemment réédité (19):

"Chapitre de protéger la chambre de la parturiente : unetelle née d’unetelle dort sur une natte de roseaux (variante : une natte pure d’alfas), tandis qu’Isis se tient en son giron, que nephthys se tient derrière elle, Hathor étant sous sa tête et rénénoutet sous ses jambes ; Ipetouret assurant sa protection et les dieux et déesses la gardant. Au cas où viendrait un ennemi, une ennemie, un mort, une morte, un adversaire, une adversaire, et ainsi de suite, toute chose mauvaise et douloureuse qui surviendrait contre un(e)tel(le) né(e) d’unetelle, à l’heure du jour, alors les sept combattantes (flèches) seront très efficaces en repoussant un adversaire d’unetelle née d’unetelle, chacune d’entres elles assurant sa protection."
Un fait notable, le document n’évoque pas l’accouchement et les complications qui peuvent se produire à cette occasion, on peut supposer que pendant cet événement, le praticien n’intervenait pas, peut-être était-ce là un moment réservé aux seules femmes et sages-femmes, excluant la présence d’un homme, même d’un praticien.
D) Par la suite, les conséquences physiologiques pour la "femme qui a mis au monde récemment" sont abordées de manière très "médicale" aux colonnes x+V à x+VI : c’est la partie où l’on trouve la pharmacopée :

"Remèdes pour une femme qui a récemment donné naissance et souffre d’une douleur intense dans l’abdomen : si tu procèdes à l’examen d’une femme qui souffre d’une douleur intense dans l’abdomen, qui a les deux aires tendues, souffrant d’un côté, depuis le cœur jusqu’à la région pubienne, dans la moitié droite ou dans la moitié gauche, de sorte qu’elle n’est plus capable de dormir, tu dois conclure à propos d’elle : ‘c'est un déplacement de l’utérus, il a bougé et il est douleureux dans l’abdomen, c’est une maladie que je peux traiter.’Et tu feras pour elle : pain-bekhesou sec. Broyer finement. Chauffer avec de la graisse d’oie neuve. manger. Autre : bois-maâou. Broyer finement dans du miel. manger pendant quatre jours".
Comme le notait déjà Serge Sauneron, qui commentait ce passage : "on reconnaîtra aisément les différents stades de la procédure médicale : description de la douleur et autres symptômes ; diagnostic de la maladie comme origine des troubles ; décision quant au traitement (ou non traitement) de la maladie ; et prescription pour le traitement. Les méthodes contemporaines ne sont guère différentes. Jusqu’à présent la structure très rationnelle du papyrus chirurgical Edwin Smith lui accordait une place unique parmi les autres textes médicaux. on sait désor- mais que quelque 1500 ans plus tard, les médecins égyptiens appliquaient les mêmes méthodes rationnelles pour traiter leurs patients. Cela constitue un triomphe des capacités rationnelles et constructives de l’esprit humain sur les incantations purement magiques. Avant l’évolution de la pensée rationnelle grecque, l’égypte a déjà fait des progrès décisifs dans ce domaine" (20).
Témoignage de la permanence de certaines traditions et aussi d’un aspect "conservatoire" de ces "collections" de traités que l’on trouve à l’époque tardive (21), un passage de ce texte trouve un parallèle exact dans un papyrus provenant de Kahun et qui date du Moyen Empire (22), seule la pharmacopée a été adaptée, ce qui témoigne d’une évolution et non d’une stérile répétition :

"[Diagnostic d’]une femme qui a [récemment] donné naissance : [Si tu procèdes à l’examen d’une femme] qui a récemment donné naissance et qui souffre [de l’anus, de la région pubienne, de la racine [des cuisses (= l’aine) tu dois conclure à propos d’elle : ‘ce sont des excrétions de son] utérus’. Alors tu devras faire [pour elle : ...] graisse de cochon mâle (ou sauvage) ; feuille d’acacia ; lait (de femme ayant mis au monde) un garçon. mélanger en une masse homogène, très tôt le matin pendant quatre jours."
E) dans la dernière partie du texte, tel qu’il est actuellement reconstitué, aux colonnes x+VI à x+VIII, l’enfant est né, être fragile ; il faut le préserver de tous les dangers qui l’entourent, en particulier de tous les mauvais génies qui l’effraient et provoquent cris et larmes. on assimile ses cris et ses pleurs à des angoisses et des cauchemars, provoqués par toutes sortes de succubes et d’incubes. Sur la dernière page, où les allusions mythologiques sont nombreuses, on évoque la main d’Atoum qui est personnifiée et dont on nomme chacun des doigts, toutefois dans un contexte qui demeure encore confus et qui pose de nombreux problèmes d’interprétation :

"Livre de chasser crainte et effroi d’une fillette : je suis la déesse hippopotame (nourrice) qui attaque au moyen de sa voix – sa voix mauvaise – le cri, mais qui protège celui qui est sorti de son corps (i.e. Horus), qui arrache le cœur, d’un mort, d’une morte, l’action d’un dieu, [l’action une déesse], le fantôme d’un dieu, ceux qui sont dans son ba [...] ... la très crainte, qui se précipite furieuse [contre les enne]mis, le feu, la flamme [... qui] sort de sa gueule pour attaquer au moyen de [toute ?] gueule [...] un mort, une morte, un adversaire, une adversaire, un fantôme, une fantôme, le feu, toute flamme, [tout] effroi, [tout] dieu, toute déesse, [toute] chose dommag[eable] qui est dans les membres d’[unetelle née d’]unetelle la craignent. C’est à moi qu’appartient la déesse auguste dans son pouvoir [sur ?...] sur ses biens, [elle] chasse [...] du fils, Horus, [elle] chasse [...] la sorcière (?), [la truie], la dévoreuse [de l’occident qu]i viennent contre unetelle née d’unetelle [...]".
On notera que l’on retrouve sur une statuette de Thouéris conservée au musée du Louvre (E25479) (23) un texte très comparable où Rerit intervient au moyen de sa voix puissante et effrayante pour chasser les démons [fig. 3] :
"Je suis la déesse hippopotame, celle qui attaque au moyen de sa voix, qui dévore, quand elle s’approche, celui qui élève la voix et qui pousse des cris, mais qui protège celui qui sort de son corps".
Voyons un autre passage où le praticien ici encore utilise le procédé de la menace de désordre cosmique pour provoquer l’intervention salvatrice des dieux :

"Autre livre de repousser la crainte, l’effroi, le cri de tchiatit (24) et de détresse qui s’élève vers tout dieu et toute déesse. Salut à vous les sept étoiles du ciel qui sont dans la grande ours, qui se dressent à leur place quotidienne, leurs visages sont tournés vers l’océan (25) (qui entoure le monde), aucun dieu, aucune déesse ne connaît vos noms et celui de l’enfant qui est à l’intérieur du lotus, venez et sauvez untel né d’unetelle de toute chose mauvaise. mais si vous n’écoutez pas (26) mes propos, alors je prononcerai vos noms devant les autres, et je vous retiendrai vers l’ouest, comme les (autres) étoiles du ciel, et osiris fera contre vous un châtiment. Récitation sur ces dieux qui sont en dessin. Faire un phylactère placé au cou de l’enfant".
En conclusion, comme on le voit, si dans ce texte médecine et magie sont mêlées, c’est d’une manière très logique : la magie traite de la protection tandis que le pronostic et l’éventuel traitement relèvent exclusivement du domaine médical. Les formulaires magiques employés procèdent des techniques ordinaires et bien connues de cette pratique : le recours à l’analogie, on assimile le cas terrestre au cas divin analogue, et donc le dieu étant victorieux, le patient, par analogie, l’est aussi ; le jeu d’intimidation, on menace le mauvais génie de rétorsions s’il ne cesse pas de troubler le patient ; mais, s’il reste sourd aux injonctions du magicien et de son arsenal de formules, on se doit d’impliquer les dieux, qui possèdent un pouvoir très supérieur à celui des génies, c’est le jeu de la solidarité forcée et si les dieux ne répondent pas à l’appel du praticien et demeurent inactifs, alors, on les menace à leur tour de catastrophes d’ordre cosmique (27). Ce texte présente donc une parfaite intégration des pratiques que nous qualifions de magiques à celles de que nous traitons de médicales, quand bien même le praticien semble, tout au long du texte, être le même. mais qu’y a t-il là, en définitive, qui doive surprendre ? Les praticiens, dans les civilisations premières et antiques, ont généralement procédé ainsi, comme le relevait déjà en 1966 l’ethnologue georges Condominas : "Le désir exprimé dans les formes requises entraîne sa réalisation ; le nom, le signe du dieu ou de l’esprit le réalise au profit de qui sait l’invoquer convenablement. Lorsque la parole acquiert une certaine matérialisation, une permanence grâce à l’écriture, sa puissance devient alors considérable. Le signe écrit qui se renforce de l’image, du signe dessi- né, devient efficace par lui-même : il n’est plus besoin de le prononcer pour provoquer son existence ; il suffit simplement de garder sur soi ou même chez soi, l’objet sur lequel la formule a été transcrite pour que celle-ci agisse par sa seule présence" (28).
1 Voir les remarques de Paul O’Rourke dans ce numéro, p. 33-40.
2 J. JOUANNA, Hippocrate. Pour une archéologie de l’école de Cnide, Collection d’Études Anciennes 141, 2e édition, paris, 2009, p. 508-509 avec notes.
3 R. O. STEUER, J. B. SAUNDERS, Ancient Egyptian & Cnidian Medicine: the Relationship of their Ætiological Concepts of Disease, Berkeley, 1959 ; J. F. NUNN, Ancient Egyptian Medicine, Londres, 1996, p. 61-62.
4 J. JOUANNA, op. cit., p. 508-510 ; Th. BARDINET, Les papyrus médicaux de l’Égypte pharaonique, paris, 1995, p. 128-138.
5 M. VEGETTI, "Entre le savoir et la pratique : la médecine hellénistique" dans M. D. Grmek (éd.), Histoire de la pensée médicale en Occident I, Paris, 1995, p. 77 ; voir ici-même les remarques de Thierry Bardinet, p. 41-52, n. 22, qui cite ce passage. on retrouve cette idée de "contamination" des pratiques médicales par la magie chez de nombreux égyptologues, e.g. : S. SAUNERON, "magie", Dictionnaire de la civilisation égyptienne, Paris, 1957, p. 168a ; H. VON STADEN, Herophilus. The Art of Medicine in Early Alexandria, Cambridge (mass.), 1989.
6 W. ERICHSEN, "Aus einem demotischen papyrus über Frauenkrankheiten", Mitteilungen des Instituts für Orientforschung 2, 1955, p. 363-377.
7 pEdwin Smith 19 -20 .
8 Voir à ce sujet l’analyse de J. F. QUACK, "das pavianshaar und die taten des thot (pBrooklyn 47.218.48+85 3, 1-6)", SAK 23, 1996, p. 305-333.
9 J.F. QUACK, "methoden und möglichkeiten der Erforschung der medizin im Alten Ägypten", medizinhistorisches Journal 38, p. 3-15. A. VON LIEVEN, "‘Where there is dirt there is system’: zur Ambiguität der Bewertung von körperlichen Ausscheidungen in der ägyptischen kultur", SAK 40, 2011, p. 287-300.
10 S. SAUNERON, Le papyrus magique illustré de Brooklyn (Brooklyn Museum 47.218.15), Wilbour Monographs III, Oxford, 1970, p. VII-IX et n. 8.
11 On verra notamment le papyrus médical publié par W. WESTENDORF, "papyrus Berlin 10456. Ein Fragment des wiederendeckten medizinischen papyrus rubensohn", Festschrift zum 150 Jährigen bestehen des berliner ägyptischen Museums, Berlin, 1974, p. 247-254, pl. 33 et J. F. QUACK, "der Streit zwischen Horus und Seth in einer spätneuägyptischen Fassung" dans Chr. Zivie-Coche, I. guermeur (éd.), Traverser l ’éternité. Hommages à Jean Yoyotte, BEHE 156, turnhout, 2012, vol. II, p. 917, n. 41 ; id., "Anrufungen an osiris als nächtlischen Sonnengott im rahmen eines königsritual (pap. Berlin p.23026)" dans V. m. Lepper (éd.), Forschung in der Papyrussammlung. Eine Festgabe für das Neue Museum, Berlin, 2012, p. 165-186.
12 toutefois, jamais dans ses journaux Wilbour n’évoque les papyrus hiératiques, tandis qu’il décrit avec une certaine précision l’acquisition des documents araméens : E. g. KRAELING, The Brooklyn Museum Aramaic Papyri. New Documents of the Fifth Century B.C. from the Jewish Colony at Elephantine, new Haven, 1953 ; Ed. BLEIBERG, Jewish Life in Ancien Egypt. A Family Archive from the Nile Valley, new york, 2002.
13 m. COLLIER, St. QUIRKE, The UCL Lahun Papyri: Religious, Literary, Legal, Mathematical and Medical, BAR IS 1209, Oxford, 2004.
14 N.YAMAZAKI, Zaubersprüche für Mutter und Kind. Payrus Berlin 3027, ACHET B/2, Berlin, 2003. 15 Le texte dont nous préparons la publication est en cours d’étude, aussi les traductions données ici ne sont qu’indicatives et nullement définitives.
16 Sic car le pronom suffixe f est embarrassant, vu que x.t est féminin, toutefois, je ne vois pas comment comprendre autrement.
17 C’est-à-dire, le lieu où Isis a mis au monde Horus.
18 Voir, I. GUERMEUR, "À propos d’un passage du papyrus médico-magique de Brooklyn 47.218.2 (x+III, 9 - x+IV, 2)" dans Chr. Zivie-Coche, I. guermeur (éd.), Traverser l ’éternité. Hommages à Jean Yoyotte, BEHE 156, turnhout, 2012, vol. I, p. 541-556.
19 A. PRIES, Das nächtliche Studenritual zum Schutz des Königs und verwandte Kompositionen. Der Papyrus Kairo 58027 und die Textvarianten in den Geburtshäusern von Dendara und Edfu, SAGA 27, Heidelberg, 2009, p. 87-90.
20 "Some newly unrolled hieratic papyri in the Wilbour Collection of the Brooklyn museum", The Brooklyn Museum Annual VIII, 1966-1967, p. 100-101.
21 Voir ici-même les remarques de Paul O’Rourke à ce sujet.
22 Restitution de l’ensemble du passage d’après le parallèle du papyrus gynécologique de Kahun UC 32057, col. I, 8-12, cas n° 3 : m. COLLIER, St. QUIRKE, op. cit., p. 58, pl. IV.
23 K. JANSEN-WINKELN, "Vier denkmäler einer thebanischen offizierfamilie der 22. dynastie", SAK 33, 2005, p. 140- 146, pl. 9-11 et id., Inschriften der Spätzeit II. Die 22.-24. Dynastie, Wiesbaden, 2007, p. 92-93.
24 Ce nom n’est pas autrement répertorié. Faut-il le rapprocher de tj3/tj3w "chant effectué bouche fermée (trismus)" ? : Th. BARDINET, Dents et mâchoires dans les représentations religieuses et la pratique médicale de l’Égypte ancienne, StuPohl Sr 15, rome, 1990, p. 178-183.
25 Les analyses aberrantes du terme Ouadj-Our par Claude Vandersleyen, notamment dans Le Delta et la vallée du Nil. Le sens de Ouadj-our, Connaissances de l’Égypte Ancienne 10, Bruxelles, 2008 (extrait cité p. 166, doc. 30), ne méritent guère que l’on s’y attarde : J. F. QUACK, OLZ 105, 2010, col. 161.
26 Sans doute simplement xr placé devant la forme wnn=f ... iw=f.
27 Voir les analyses et commentaires de Serge Sauneron sur ces formulaires magiques dans "Le monde du magicien égyptien", Le monde du sorcier, Sources Orientales 7, paris, 1966, p. 36-41.
28 G. CONDOMINAS, Le Monde du sorcier, Sources Orientales 7, paris, 1966, p. 19.

Le Démiurge Ialdabaoth
Adam connut de nouveau sa femme; elle enfanta un fils, et lui donna pour nom Seth: « Parce que Dieu m'a accordé une nouvelle postérité au lieu d’Abel, Caïn l’ayant tué. » (Gn 4,25)
Adam, ayant vécu cent trente ans, produisit un être à son image et selon sa forme, et lui donna pour nom Seth. (Gn 5,3)
Seth est le troisième fils d’Adam et Ève. Il vient « remplacer » Abel, tué par Caïn. Et en un sens, il constitue une toute nouvelle humanité : car il est « à l’image et selon la forme » d’Adam, tout comme Adam était « à l’image et selon la forme » d’Elohim. Cette ressemblance divine, absente chez Caïn et Abel, est réaffirmée pour Seth.
En un sens, on peut dire que les deux premiers fils d’Adam et Ève ont été un échec ; une première humanité imparfaite, divisée, trop éloignée de son origine divine. Seth, seul, manifeste dans le monde matériel cette origine spirituelle. C’est dire l’importance qu’il peut avoir pour les lecteurs de la Genèse qui y cherchent un moyen de « revenir à Dieu », de retrouver la perfection qui existait avant la Chute. Il n’est donc pas étonnant de trouver un groupe de gnostiques dits « séthiens », c’est-à-dire, se réclamant de Seth.
Car les gnostiques lisent la Genèse, et l’interprètent, et la commentent, et même la réécrivent. L’un des textes les plus célèbres de Nag Hammadi, l’Apocryphon (ou Livre secret) de Jean, n’est autre qu’une réécriture du mythe de la création selon la Genèse, réinterprété selon une vision particulière, que l’on peut dire « gnostique » dans le sens où elle met l’accent sur la connaissance du Divin.
Il ne sera pas question, dans cet article, de refaire l’historique des gnostiques de l’antiquité, ni même de donner une définition de la Gnose ou du gnosticisme. Ces sujets ont largement été traités dans la littérature, spécialisée ou non, de ces deux derniers siècles, depuis The Gnostics and Their Remains de Charles W. King (1864) jusqu’aux ouvrages d’universitaires modernes comme Simone Pétrement, Michel Tardieu, David Brakke ou Elaine Pagels. Nous allons nous concentrer sur les spécificités de ceux qu’on a appelés les « gnostiques séthiens ».
* * *
La division des gnostiques en « sectes » ou en mouvements nous vient de leur premier grand adversaire littéraire, Irénée, qui nous en donne une série de descriptions dans son célèbre Contre les hérésies (écrit dans le dernier quart du IIesiècle, abrégé ici en AH). En particulier, au chapitre 30 de son premier livre, il nous donne un résumé du système de ceux qu’il appelle « séthiens » et « ophites » ; mais le système de ceux qu’on appelle aujourd’hui séthiens se rapprochent plus des « barbéloïtes » décrits par Irénée dans son chapitre 29.
Si la plupart des spécialistes s’accordent à dire que ses exposés des doctrines et des croyances gnostiques sont « exacts », il n’en est pas moins certain qu’il visait à les décrédibiliser, à les ridiculiser, et à en détourner les « vrais chrétiens ». Il faut donc considérer tout ce qu’il peut dire sur ses adversaires avec beaucoup de précautions. Une lecture attentive montre à quel point ses explications sont souvent confuses ; et il ne fait preuve d’aucune objectivité dans leur présentation, terminant ses chapitres par des phrases comme « Telles sont les audacieuses inventions de ces imposteurs », ce qui montre bien qu’il ne cherche pas à documenter des systèmes de pensée, mais à les critiquer. Il n’est même pas certain que les noms qu’il donne aux différents groupes correspondent réellement aux désignations qu’ils utilisaient.
Irénée (AH I,30) indique que les séthiens identifiaient la lumière de la création au premier homme. Comme je l’ai expliqué plus en détail dans mon livre, les Enfants de Seth, ceci vient de l’homophonie entre le mot grec qui signifie « lumière » (phôs) et l’un des mots grecs signifiant « être humain ». Pour les séthiens, la première création, c’est donc l’Homme primordial ; il est significatif que l’on retrouve cette idée d’un Homme primordial dans la Kabbale, sous les traits d’Adam Qadmon. Somme toute, Irénée ne nous dit pas grand-chose de ceux qu’il appelle les Séthiens, hormis une description pas toujours très claire de leur mythe de la création.
Il est cependant significatif qu’Irénée groupe ensemble les séthiens et les ophites, dont le nom vient du grec ophis, le serpent. On les appellera aussi naassènes, du mot hébreu nachash, le serpent. Ceci semble indiquer que ces groupes attribuaient au serpent de la Genèse un tout autre rôle que celui qui lui est réservé dans le christianisme, et que plutôt d’y voir une figuration du diable, ils se réclamaient de sa sagesse. Le serpent était, en effet, « le plus sage de tous les animaux » (Gn 3,1 ; le mot hébreu âroum, souvent traduit par « rusé », peut aussi signifier « intelligent », « malin », « sagace », « prudent » – et donc, par extension, « sage ». En poussant Ève à braver l’interdiction faite par Yahvé et à manger du fruit de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal », le serpent n’agissait pas, selon eux, par malice, mais dans un souci de libérer les êtres humains de la servitude de l’ignorance. Car l’expression « la connaissance du bien et du mal » n’a pas, à l’origine, le sens moral que les exégètes ultérieurs lui ont donné ; elle s’apparente à des expressions telles que « grands et petits », ou « jeunes et vieux », qui désignent l’ensemble d’une population donnée. « Le bien et le mal », ce sont toutes les choses ; et la connaissance du bien et du mal, c’est la connaissance de toutes choses.
Pour les gnostiques ophites, naassènes, ou séthiens, là où Yahvé voulait maintenir l’humanité enfermée dans un enclos de plaisirs et d’ignorance, le serpent voulait leur faire don de la liberté et de l’autonomie. Car les mots « jardin d’Éden » qu’on lit dans la bible sont une traduction de l’hébreu gan Êden, qui signifie plus précisément « enclos des délices ». On imagine à quel point cette interprétation a dû choquer les chrétiens du IIe et du IIIe siècle, dont la religion se construisait sur le dogme du « péché originel » de la désobéissance (le dogme lui-même ne sera formulé qu’au IVe siècle, mais ce thème est déjà présent chez Irénée, et même dans les Épîtres de Paul (Rm 5,12)).
Les hérésiologues postérieurs à Irénée (le Pseudo-Tertullien, Hippolyte et Épiphane) ont aussi mentionné des Séthiens ; ce qui laisse penser qu’un (ou plusieurs) groupe portant ce nom a perduré jusqu’à la fin du IVe siècle.
Mais ce qu’on appelle aujourd’hui le « gnosticisme séthien » est une catégorie largement moderne, qui a été définie par des chercheurs contemporains autour d’un certain nombre de thèmes mythologiques partagés par certains ouvrages datant des premiers siècles de notre ère.
La catégorie de « gnostiques séthiens » a surtout été formulée par Hans Martin Schenke. Selon cet auteur (in The Sethian System According to the Nag Hammadi Manuscripts), « les hérésiologues ne nous fournissent pas grand-chose qui puisse nous aider à définir le séthianisme. » Il ajoute tout de même que « le seul point de départ dans ce domaine nous est offert par la brève caractérisation des séthiens qu’on trouve chez Épiphane, Panarion 39 (voir aussi 40.7.1-5), ainsi que les parallèles chez Ps.-Tertullian (Adv. omn. haer. 2) et Philastrius (haer. 3) ». C’est ce qui lui a permis de dresser une liste de textes séthiens dans la bibliothèque de Nag Hammadi (découverte en Égypte en 1945, étudiée pendant des décennies et publiée en fac-similé à partir de 1972 ; abrégée ici en « NHC »).
Avec d’autres chercheurs, dont John D. Turner (auteur entre autres de Sethian gnosticism and the Platonic tradition, qui a travaillé à la traduction des textes de la célèbre bibliothèque de Nag Hammadi), il a constaté que la figure de Seth occupait une place importante dans une série de textes qui semblaient présenter une mythologie commune ; on a même pu dire à une époque que les codex de Nag Hammadi constituaient une « bibliothèque séthienne », assemblée par une communauté de gnostiques séthiens. Cette vision est largement remise en cause aujourd’hui par les spécialistes ; mais il n’en reste pas moins une communauté de mythes dans un certain nombre de textes. Les listes données par les spécialistes peuvent varier, mais on retriendra en particulier :
L’Apocryphon de Jean (AJ), qui existe en quatre versions (BG ; NHC II,1 ; III,1 ; IV,1), et dont on trouve un parallèle chez Irénée (AH I.29), qui attribue ce texte à ceux qu’il appelle les « barbéliotes ».
L’Hypostase des Archontes (NHC II,4) ;
L’Évangile des Égyptiens, ou Le Livre sacré du Grand Esprit invisible (NHC III,2 ; IV,2) ;
La Sagesse de Jésus-Christ (NHC III,4)
L’Apocalypse d’Adam (NHC V,5) ;
Le tonnerre, intellect parfait (NHC VI,2)
Les Trois Stèles de Seth (NHC VII,5) ;
Le Deuxième Traité du Grand Seth (NHC VII,2) ;
Zostrien (NHC VIII,1) ;
Melchizédek (NHC IX,1) ;
La Pensée de Noréa (NHC IX,2) ;
La Protennoia trimorphe (NHC XIII,1).
On y a ajouté un texte découvert dans un autre codex (le codex Tchacos), le célèbre Évangile de Judas, qui a fait couler beaucoup d’encre.
* * *
Les origines du séthianisme sont obscures. Si pour certains elles sont à rechercher au sein des premiers mouvements chrétiens, pour d’autres, elles sont typiquement juives. Il est cependant certain que ce courant a été largement influencé par la philosophie platonicienne. La division entre un dieu primordial « passif », sorte de deus otiosus, et un dieu secondaire « actif », le démiurge créateur, est en effet clairement platonicienne, même si elle a été reprise aussi bien chez le philosophie juif Philon que chez les chrétiens eux-mêmes (pour qui le démiurge est le Logos, le Verbe créateur, identifié au Christ) ; on la retrouve aussi dans les Oracles chaldaïques (OC 7 : « Le Père a créé en perfection toutes choses et les a livrées au deuxième intellect, que vous appelez le premier »). Mais chez les Séthiens, comme chez les gnostiques dans leur ensemble, le créateur du monde matériel est dit « aveugle et idiot » : inconscient de l’existence d’un principe divin supérieur à lui-même, il s’érige en dieu unique et impose aux êtres humains, emprisonnés dans sa création, des règles cruelles et arbitraires. On voit bien que ce qui est visé là, c’est le Yahvé du judaïsme et ses nombreux commandements positifs et négatifs. En un sens, le séthianisme s’oppose donc fortement au judaïsme.
On pourrait considérer cette vision comme profondément pessimiste si on oubliait que pour les Séthiens, les êtres humains ont en eux le germe de la divinité ; car l’Humain est d’essence divine, ayant été créé par le Dieu primordial en même temps que la Lumière, comme nous l’avons vu plus haut. Les séthiens divisaient l’humanité en trois « races », un terme qu’il ne faut pas entendre à la manière moderne, mas comme signifiant « catégorie » : les « Fils de Caïn », gouvernés par les pulsions matérielles ; les « Fils d’Abel », poussés par les impulsions contradictoires de leurs désirs ; et les « Fils de Seth », fermement orientés vers la lumière spirituelle de leur origine. On comprend qu’il ne s’agit pas de distinctions nettes et définitives : s’il est certes difficile aux « Fils de Caïn » de se détourner de l’attraction de leur matérialité, ce n’est pas impossible ; et les désirs des « Fils d’Abel » peuvent les pousser aussi bien vers le monde obscur de la matière et du démiurge que vers la Lumière divine.
Cette division entre la Lumière éthérée et la Matière obscure et dense provient également de la philosophie de Platon (dans le Phèdre). En particulier, sa description de l’être humain, comparé à un char attelé de deux chevaux, l’un attiré vers la matière et l’autre vers les hauteurs de l’esprit, rappelle beaucoup les spéculations séthiennes. Ainsi, plutôt que de voir dans les trois « races » séthiennes des groupes humains inconciliables, il faut peut-être y voir des tendances présentes en chacun de nous. Pour les séthiens, le « retour à l’origine divine », la « rédemption » pour employer un langage chrétien, n’est jamais impossible ; elle dépend du libre arbitre de chacun.
Pour faciliter ce retour, pour orienter le libre arbitre dans la bonne direction, le Dieu primordial, plutôt que d’abandonner l’humanité à son sort, lui envoie un Guide, un Messager, un Révélateur ; une figure qui peut porter plusieurs noms dans les textes, mais qui est toujours une manifestation du Fils de la triade primordiale (le Père, la Mère et le Fils ou « Autogène »). Ce personnage mythologique est identifié à la fois à Seth, « image et forme » aussi bien d’Adam, la lumière primordiale, que de Dieu lui-même, et au Christ. C’est ce point qui rapproche le séthianisme du christianisme ; car dans le mythe séthien, l’Autogène est descendu sur Terre, traversant les cieux qui séparent le monde divin du monde humain, et a pris forme humaine avant de mourir sur une croix.
Mais toute ressemblance s’arrête là. La crucifixion de Christ séthien n’est pas un acte rédempteur ; il est mis à mort par les archontes, les « puissances de ce monde », comme le dit Paul, qui parle des « puissances des ténèbres qui dominent le monde » (Éph 6,12) et contre lesquelles il faut lutter ; et qui dit que le Christ a été crucifié par les « puissances de ce monde » (τῶν ἀρχόντων τοῦ αἰῶνος – 1Co 2,8), et non pas par les Romains ou par le Sanhédrin. Non ; le Christ séthien vient pour rappeler à l’humanité son origine divine ; sa mort est la libération de son identité spirituelle.
On le voit très nettement dans le Deuxième Traité du Grand Seth (NHC VII, 2) , où « Jésus », après sa crucifixion, dit à son interlocuteur : « Je suis mort, non pas réellement »; « j’ai souffert à leurs yeux et dans leur esprit » ; « quant à moi, je me réjouissais dans la hauteur, au-dessus de tout le domaine qui appartient aux archontes ». Car ce sont ces archontes, ces puissances du monde, qui sont responsables de cette mise à mort ; et l’Envoyé de Dieu, le Sauveur, ne les a laissé mener à bien leur projet criminel que pour « qu’ils ne trouvent jamais nulle parole à dire à ce sujet. En effet, cette mort qui est mienne et qu’il pensent être arrivée, est arrivée pour eux dans leur erreur et leur aveuglement, car ils ont cloué leur homme pour leur propre mort. Leurs pensées en effet ne me virent pas, car ils étaient sourds et aveugles ; mais en faisant cela, ils se condamnaient. » La crucifixion est une condamnation de la création du démiurge et de ses serviteurs les archontes. Elle n’est pas, comme elle l’est devenue dans le christianisme, un sacrifice humain propitiatoire analogue au rite du bouc émissaire (la mise à mort de l’innocent chargé de tous les péchés de la communauté permettant la purification de cette dernière, ou lui accordant le salut), mais une démonstration de la victoire de la vie éternelle de l’esprit sur la corruption de la matière. Et les séthiens pouvaient chanter avec Paul (1Co 15,55) : « Ô mort, où est ta victoire ? Ô mort, où est ton aiguillon ? »
Pour les séthiens, le salut n’est pas quelque chose dont on obtient la preuve après la mort. On doit l’atteindre dans cette vie, par la révélation de la gnose ; on doit faire l’expérience de son origine divine, de sa réalité spirituelle, dans la chair, par une mort et une renaissance spirituelles. D’une façon similaire à ce dont parle Paul dans ses épîtres aux Galates et aux Romains, le séthien meurt avec le Christ lors de son baptême, qui est l’occasion de la mort du « vieil homme », de la nature charnelle ; et renaît en lui « incorruptible », éveillé à la lumière de l’esprit. Il n’est pas question de « résurrection des morts » après le décès ; cette résurrection est le fait de la révélation gnostique, qui est une deuxième naissance, une « initiation ».
On ignore hélas tout ou presque des rites et des sacrements séthiens. S’il est fait mention d’un « rite des cinq sceaux » dans l’Évangile des Égyptiens, ce n’est qu’une allusion, et le texte est trop fragmentaire pour permettre des conclusions définitives. Les études publiées sur ce sujet par les spécialistes présentent surtout des hypothèses.
* * *
Pour terminer cet article, il est indispensable de dire quelques mots sur la cosmologie et la cosmographie des séthiens, sur la manière dont ils peuplaient le monde invisible. Les hérésiologues reprochaient souvent aux gnostiques de multiplier les entités hors de toute raison, inventant ainsi avec des siècles d’avance le concept de rasoir d’Ockham. Il est vrai que leur conception du monde céleste était d’une grande richesse ; mais elle était tout à fait conforme à l’esprit de leur époque. D’ailleurs, si on la compare à la vision du monde invisible des catholiques du moyen-âge et de la Renaissance, avec leurs neuf ordres angéliques hérités de Denys l’Aréopagite, leurs armées de saints et leurs légions de démons, le cosmos des séthiens est remarquablement simple et bien organisé.
En premier lieu vient le Père, créateur primordial, source de toute chose, de qui émane sa Première Pensée, la Protennoia. De deux termes naît nécessairement un troisième, et c’est ainsi qu’apparaît le Fils Autogène, né-de-lui-même, qui n’est autre que le reflet du père dans sa propre pensée. Cette triade réside dans le Plérôme, la totalité, qui est le monde spirituel, le seul existant « au commencement ». Mais ce Plérôme se divise et se divise encore, produisant une succession d’« éons » ou entités spirituelles, toujours par couples, un éon masculin associé à un éon féminin. Leurs noms indiquent qu’il s’agit de facultés intellectuelles plutôt que d’êtres à part entière.
La création du monde matériel est due à une erreur : le dernier éon, Sophia (la sagesse), voulant imiter l’acte créateur du Père, produit un rejeton difforme, « Yaldabaoth », qui va ensuite construire, en bon démiurge, notre univers physique, et placer pour y régner sept archontes ou « puissances » qui correspondent aux sept planètes (et aux sept cieux) de la pensée antique classique. Il va emprisonner les âmes humaines dans cet univers mécanique où il règne en maître absolu ; et toute la métaphysique séthienne vise au retour des âmes prisonnières dans le Plérôme dont elles ont été enlevés.
La conception que se faisaient les séthiens de l’univers physique semble directement empruntée à la cosmologie de l’antiquité, et plus précisément à l’hermétisme. Au-dessus de la Terre se trouvaient les sept sphères concentriques des « cieux planétaires », de la Lune à Saturne ; puis venait le cercle des douze signes du zodiaque et la sphère des étoiles, et au centre (et en même temps au-dessus), le pôle céleste, qui était en quelque sorte le « premier moteur » qui donnait à toutes les sphères l’impulsion qui les mettait en mouvement. Dans la pensée séthienne (et gnostique plus généralement), ce pôle était sous la domination du démiurge ; on retrouvera cette idée d’un pôle céleste gouvernant l’univers dans les Papyrus grecs magiques, en particulier XIII.843-848, où il est question du « gouverneur du pôle »… « que nul ne comprend, que les dieux adorent, dont même les dieux ne peuvent prononcer le nom ». Quant au Plérôme, il se trouvait « au-delà du pôle », c’est-à-dire au-delà de l’univers physique.
Un mot sur l’apparence que les gnostiques, et en particulier les séthiens, donnaient le plus souvent au démiurge : c’est un serpent (ou un dragon) à tête de lion. Cette représentation est très fréquente dans l’antiquité ; ce n’est pas une invention des gnostiques. Le temps est figuré dans le mithraïcisme comme un homme à tête de lion autour duquel est entouré un serpent ; un certain nombre de gemmes gravées portent l’image d’un serpent à tête de lion, associée au mot « CHNOUBIS », qui est une version grecque du nom du dieu créateur égyptien Khnoum, le potier qui a façonné les hommes sur son tour. La tête de lion est souvent entourée de rayons, comme le soleil ; et le corps de serpent-dragon fait bien sûr penser à la constellation du Dragon, qui entoure le pôle céleste.
De son côté, l’Autogène, qui est aussi le Messager envoyé par le Plérôme à l’humanité pour la sauver et la libérer de la soumission au démiurge, est entouré de quatre « Illuminateurs » (Harmozel, Oroiael, Daveithe et Eleleth), dans lesquels on peut voir une version, ou une préfiguration, des quatre archanges de la tradition kabbalistique. Ces illuminateurs sont accompagnés de quatre esprits (Gamaliel, Gabriel, Samblo et Abrasax), décrits comme leurs conjoints et leurs assistants dans l’Évangile des Égyptiens. Comme les archanges de la kabbale, ils sont accessibles à l’humanité et peuvent l’assister dans sa quête du salut.
* * *
On voit aisément que le séthianisme n’est ni une variété de christianisme, ni une « hérésie » du judaïsme, ni une forme de néoplatonisme. Empruntant des éléments à tous ces mouvements, il n’a jamais constitué un courant unique, il ne s’est jamais pourvu d’un dogme défini. Les textes que l’on dit séthiens font certes état d’une mythologie commune ; mais ils ne possèdent pas de doctrine établie. Le consensus actuel est qu’on ne peut pas parler de « religion » ni de « philosophie » séthienne, mais de courants de pensée faisant appel à des thèmes communs, et visant tous à proposer une vision dans laquelle le but de l’existence était de se libérer des chaînes du monde, de retrouver une sorte de « pureté primordiale ». C’est la caractéristique de tous les mouvements que l’on peut dire « gnostiques », qu’il s’agisse des « hérésies gnostiques » des premiers temps du christianisme, du bouddhisme, ou même de mouvances modernes comme le martinisme.
Le séthianisme, empruntant aux principaux courants philosophico-religieux de son temps pour parler le même langage qu’eux tout en apportant un message résolument à contre-courant de leur pensée, est peut-être la quintessence même du gnosticisme. Et les séthiens pouvaient dire, avec Paul encore une fois : « l’homme animal ne reçoit pas les choses de l’Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui » (1Co 2,14) ; « la sagesse de ce monde est une folie devant Dieu » (1Co 3,19). S’il est difficile d’imaginer Paul en gnostique séthien, certaines des idées que ses épîtres véhiculent sont tout à fait en accord avec ce courant de pensée ; il est clair qu’il existait déjà à son époque, et qu’il est loin d’avoir tout à fait disparu.
Ouvrages d'Hervé Solarczyk:
https://www.alliance-magique.com/73_hierosolis
Extrait d'interview:
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Statue de maître Hsi Yun
LE MAITRE HSI YUN LE MENTAL COSMIQUE
SELON LA DOCTRINE DE HUANG PO
Selon les Annales de PEI HSIU Érudit bien connu sous la Dynastie Tang
« La Doctrine de Huang Pu, ou Doctrine du Mental cosmique » ou bien, pour lui donner son appellation chinoise : « Huang Po Ch'uan Fa Yao » est l'une des œuvres les plus importantes parmi les nombreux textes chinois exposant les doctrines de la secte Dhyâna (Ch'an ou Zen). Elle forme, à elle seule, un traité presque complet des principales doctrines de cette secte.
LES ENSEIGNEMENTS DE HSI YUN
Deux raisons rendent très difficile le résumé des principes essentiels de la secte Dhyâna : 1° ces enseignements ne s'appuient sur aucun sûtra particulier (sauf si l'on admet qu'ils dérivent du Lankâvatâra sûtra) ; 2° la transmission réelle de ces enseignements s'effectue uniquement par compréhension intuitive de maître à disciple. Suivant la croyance des membres de cette secte, aucune parole n'a le pouvoir d'exprimer ce qui est réellement transmis par cette voie ; c'est pourquoi l'on utilise souvent l'expression « enseignement sans parole » ; cette expression apparaît dans presque tous les écrits des maîtres dhyânistes. Dans son « Buddhist China », Sir Reginald Johnston suggère l'existence d'un certain nombre de points communs entre les doctrines de cette secte et celles des mystiques chrétiens. Il cite par exemple : Blake, Eckhart, W.R. Inge, G.R.S. Mead et d'autres encore. Je ne suis cependant pas certain qu'il soit justifié de considérer dhyâna comme une forme de mysticisme.
Je n'ai pas entrepris ici un résumé de la doctrine Dhyâna tout entière. Je me suis borné à une esquisse des enseignements contenus dans cet ouvrage, esquisse sans laquelle un lecteur peu familiarisé avec ce sujet pourrait se trouver gêné, d'une part par l'absence de plan dans la rédaction du livre, et d'autre part parce que Pei Hsiu considère le lecteur comme déjà initié aux doctrines du Bouddhisme mahayaniste.
L'expression « Mental cosmique » (hsin ou i-hsin) est ici synonyme de l'Absolu. Il ne faudrait pas croire que ce terme a été choisi parce qu'il exprime exactement la conception de l'Absolu selon la secte Dhyâna ; il l'a été simplement à défaut d'une expression plus exacte. Le choix du mot « Mental » s'explique probablement ainsi : il souligne que cette partie de lui-même que l'homme pourrait regarder comme une entité individuelle habitant son corps n'est en réalité rien de tel, mais qu'il s'agit de quelque chose de commun à tous les êtres sensibles. Sans doute l'emploie-t-on aussi pour éviter que l'on suppose tangible la substance qui façonne toutes choses. « Hsin » est également employé dans le sens de « mentation » ; c'est ainsi que je l'ai traduit en m'en rapportant à Suzuki. Dans une traduction littérale j'aurais été entraîné à écrire: « mettre fin au mental afin d'atteindre le mental ».
Par conséquent le Mental cosmique est sans attribut ; étant l'Absolu, il est au delà de tout attribut. Si par exemple on le décrivait comme infini, tout ce qui est fini s'en trouverait exclu ; or, toute l'argumentation de ce livre tend à démontrer que le Mental cosmique est la seule Réalité : tout ce que nous sommes, tout ce que nous percevons au moyen des sens n'est rien d'autre que ce Mental. Penser au Mental cosmique en terme d'existence ou de non-existence est même le fait d'une compréhension complètement erronée. De nombreux textes mahayanistes — et particulièrement ceux de la secte Dhyâna abondent en contradictions apparentes, telles que : « il n'y a ni existence ni non-existence », ou « la chaîne de la causalité est immobile ». Parfois, les écrivains occidentaux tentent de résoudre ces contradictions en leur donnant un sens mystique. A la suite de Sir Reginald Johnston, ils croient voir dans certains aspects du Bouddhisme mahayaniste une contrepartie du mysticisme européen. A mon avis cette opinion est inexacte. Le « Chung Kuan Lun » ( Mûla-Mâdhyamika Kârikâ, attribué au grand Nâgârjuna qui vécut au Ier siècle après J.-C.). nous offre une compréhension plus claire du problème ; il prouve que les termes d'existence et de non-existence doivent être compris au sens relatif et non au sens absolu. Il écrit : « Les choses sont non-existantes puisque leur existence dépend de causes et de conditions, et elles ne sont pas non-existantes puisqu'elles s'élèvent de ces conditions ». Seng Chao (moine vivant au 4e siècle) dit : « L'existence, si elle est absolue, implique l'indépendance et la permanence, elle n'a pas besoin, pour exister, de causes qui la suscitent. De même la non-existence, si elle est absolue, implique l'indépendance et la permanence, elle n'a pas besoin, pour ne pas exister, de causes qui la suscitent ».
Par conséquent, le problème de l'existence et de la non-existence se résout ainsi : considéré sous l'angle de l'Absolu, tout est Un (le Mental cosmique). On peut donc affirmer que les objets perçus par nos sens n'existent pas au sens absolu. Ce sont des agglomérations temporaires réunies pour une durée insignifiante par rapport à l'éternité, puis elles se dissolvent. (Il est intéressant de comparer ceci aux théories modernes sur la relativité et la structure atomique des corps.) L'assemblage et la dissolution des objets sont gouvernés par la loi de causalité. Chaque chose est le résultat d'un nombre incalculable de causes dont la chaîne remonte indéfiniment. Il n'y a donc rien dont l'existence soit permanente ou qui existe par soi-même indépendamment de toute cause. Puisqu'il en est ainsi, il n'y a rien dont on puisse affirmer l'existence absolue et c'est pourquoi les bouddhistes mahayanistes utilisent souvent cette expression : « rien n'existe » qui, cependant, est généralement suivie de son opposé : « il n'y a rien qui n'existe pas », c'est-à-dire qu'il n'y a rien qui n'existe potentiellement en l'Absolu.
Pour plus de facilité nous pouvons dire que l'être humain possède un corps, un « moi », et un « soi réel ». Le corps ne se différencie pas des objets perçus par nos sens, il est irréel en tant que phénomène temporaire résultant de l'interaction de causes et d'effets. Ce que l'on appelle le « moi » (le mental, l'âme, l'ego ou l'esprit, etc.) est une entité également illusoire composée des cinq agrégats : la forme, la sensation, la perception, la discrimination et la conscience. Il tire son individualité apparente uniquement des impressions reçues par les sens. Le « soi réel » est au delà du « moi », il est l'Absolu dans lequel toute distinction se résorbe et qui, par conséquent, est identique au « Soi » de tous les êtres sensibles. (Ainsi que nous le verrons, Hsi Yun désapprouve ces distinctions entre le « moi » et le « soi » car il craint qu'elles ne suggèrent l'existence d'une entité telle que le « moi » ou « mental ordinaire »). L'individu non illuminé (le terme « individu » peut être utilisé dans un sens relatif) prend constamment le « moi » pour le « soi réel », il se laisse aller aux désirs et aux appétits qui sont à l'origine de l'existence apparente de l'ego, il renforce ainsi le sentiment d'individualité qui l'empêche d'appréhender la vérité.
La secte Dhyâna tient pour certain que les autres sectes ou écoles bouddhiques sont destinées à ceux qui sont incapables de comprendre l'erreur des distinctions et l'identité des opposés dans l'Absolu. C'est pourquoi, est-il dit, le but de ces écoles est d'entraîner leurs disciples à progresser vers la vérité au cours d'innombrables kalpas (éons) de réincarnations (tous les bouddhistes croient à la réincarnation), au moyen de pratiques susceptibles de leur faire percevoir enfin la vérité et « appréhender leur nature véritable ». Par contre, la secte Dhyâna offre un raccourci à ceux qui sont capables de s'y engager. « Puisque nous ne faisons déjà qu'un avec l'Absolu, nous n'avons rien à pratiquer, rien à accomplir, rien à atteindre ». La seule chose nécessaire est un éveil soudain à cette unité. Un tel éveil, enseigne-t-on, mettra immédiatement fin à l'action de la causalité (origine de nos perpétuelles renaissances), en bannissant le désir, l'aversion et l'ignorance, toutes choses qui maintiennent en mouvement la chaîne des causes et des effets.
L'ouvrage parle peu de la pratique des exercices de dhyâna (méditation ou concentration). On suppose que le lecteur est bouddhiste et que son erreur consiste non pas en l'absence de pratique, mais en une pratique erronée. De nombreux bouddhistes conçoivent le monde phénoménal comme une pure illusion. Ils essaient d'y échapper en employant différentes méthodes de concentration mentale qu'ils nomment également dhyâna, mais leurs efforts pour éliminer tout phénomène de leur mental suppose une distinction entre le réel et l'irréel. Hsi Yun déclare que tous ces objets mêmes que nos yeux rencontrent sont l'Absolu ; c'est pourquoi il lui semble futile d'écarter quoi que ce soit ; une telle méthode implique une incompréhension de dhyâna. Le but n'est pas de tout rejeter, mais d'atteindre un état d'où l'on prenne conscience du vide de toute distinction. On y accède en arrêtant le processus de mentation (voir le commentaire de la section 34), c'est-à-dire en cessant de penser aux objets des sens en termes d'attraction et de répulsion, ou en catégories d'existence et de non-existence. Cela ne signifie pas que l'on doive s'efforcer de vider le mental de tout contenu, car, suivant les paroles du 6e Patriarche, le mental ne vaudrait alors pas plus qu'une bûche de bois ; de plus, il deviendrait incapable de prendre part aux faits de la vie journalière et ne pourrait d'ailleurs se maintenir longtemps dans cet état. Le sens réel de cette déclaration est un enseignement de détachement total à l'égard de toute perception des sens, grâce à la certitude que tous les attributs particuliers qui rendent un objet attrayant à l'encontre d'un autre, sont, en réalité, impermanents et non-existants au sens absolu du mot. Selon cette doctrine, il ne peut y avoir d'Illumination partielle. La réalité est au delà des apparences, elle est saisie ou elle ne l'est pas. Finalement, cette compréhension jaillira dans un éclair. C'est ce que la tradition rapporte au sujet de Mahâ-Kâshyapa. Dans son cas, l'éclair jaillit à l'instant où il vit la fleur dans la main du Bouddha. Cependant, il est insuffisant de vivre tout bonnement, ainsi que le font généralement les hommes non-illuminés, avec l'espoir que l'éclair jaillira. Le mental doit subir une préparation et c'est justement cette préparation que l'on appelle dhyâna. Dhyâna consiste à tourner le mental vers l'intérieur pour essayer d'appréhender la réalité située à l'arrière de ce nous nous plaisons à nommer « nous-mêmes » et, incidemment, à l'arrière de toutes choses. Théoriquement, la contemplation d'objets extérieurs doit mener au même but, mais les réactions sensorielles suscitées par les phénomènes perçus créent des complications presque insurmontables. C'est pourquoi les maîtres dhyânistes préconisent de tourner le mental vers l'intérieur et non pas vers l'extérieur.
PRÉFACE DE PEI HSIU
Hsi Yun, grand Maître dhyâniste, habitait le Pic des Vautours, au mont Huang Po, dans le district de Kao An, dépendant de la Préfecture de Hung Chou. Il fut le troisième descendant de la lignée directe du 6e Patriarche Hui Neng et le neveu spirituel du Vénérable Huai Hai. N'appréciant que la seule méthode intuitive, incommunicable en paroles, du Véhicule le plus élevé, il n'enseigna rien d'autre que la doctrine du Mental cosmique, car il estimait qu'il n'est rien d'autre à enseigner, puisque mental et substance sont tous deux vides, et puisque la chaîne de causalité est, en réalité, immobile. Le mental est semblable au soleil parcourant le ciel et irradiant une lumière glorieuse que ne souille pas le plus petit grain de poussière. Pour ceux qui ont réalisé la nature de la Réalité, rien n'est vieux ni jeune et, pour eux, les conceptions profondes ou superficielles sont dénuées de sens. Ceux qui parlent de cette Réalité ne tentent pas de l'« expliquer », ils ne fondent aucune secte et n'en discourent pas à tout venant. Ce qui est devant vous est Cela. Dès que vous commencez à raisonner sur Cela, vous tombez immédiatement dans l'erreur. Lorsque vous l'aurez compris, alors seulement vous percevrez que vous ne faites qu'un avec votre nature de Bouddha originelle. C'est pourquoi les paroles de Hsi Yun étaient simples, son raisonnement, direct, sa manière de vivre, élevée et ses actes différents de ceux des autres hommes. De toutes les régions, les disciples affluaient vers lui ; ils le regardaient comme une sublime montagne de spiritualité et, grâce à leurs contacts avec lui, ils s'éveillaient à la Réalité. La foule rassemblée autour de lui comptait toujours plus de mille personnes à la fois.
La deuxième année de Hui Chang (843 après J.C.), lorsque j'étais fonctionnaire dans le district de Chung Ling, j'accueillis Hsi Yun à son arrivée dans cette ville ; il venait de la montagne où il habitait. Nous séjournâmes ensemble au Temple de Lung Hsing ; là, je le questionnai nuit et jour sur la Voie. Ensuite, la deuxième année de Tai Chung (849 après J.-C.), tandis que j'avais une charge dans le district de Wan Ling, j'eus encore une fois l'occasion de lui souhaiter cérémonieusement la bienvenue dans le lieu où mon poste me retenait.. Cette fois, nous restâmes paisiblement dans le Temple de K'ai Yuan et, là aussi, j'étudiai jour et nuit sous sa tutelle. Après l'avoir quitté, je mis par écrit ce que j'avais appris et bien que je ne fusse capable d'en écrire que le cinquième, j'estimai que c'était pourtant une transmission directe de la Doctrine. Tout d'abord je n'osai publier mes écrits ; maintenant, craignant que ces enseignements vitaux et pénétrants ne fussent perdus pour les générations futures, je les publie. En outre, j'ai donné le manuscrit aux moines T'ai Chou et Fa Chien, je les ai priés de se rendre au Temple Kuang T'ang, sur la vieille montagne, et de demander aux moines âgés si mon manuscrit concorde avec les enseignements qu'eux-mêmes ont reçu autrefois.
LA DOCTRINE DE HSI YUN SELON LES ANNALES DE PEI HSIU
(1) S'adressant à moi, le Maitre dit : Tous les Bouddhas et tous les êtres sensibles ne sont rien d'autre que le Mental cosmique, en dehors duquel rien n'existe, qui a toujours existé, non-né et indestructible. Cela n'est ni vert ni jaune, et n'a ni forme ni apparence. Cela ne peut être classé dans aucune catégorie : soit des choses existantes, soit des choses non-existantes ; cela ne peut pas davantage être considéré comme une chose nouvelle ou ancienne. Cela n'est ni long ni court, ni grand ni petit, mais transcende toute limite, toute mesure, tonte dénomination, toute parole et toute méthode de concrétisation. Cela est la substance sur laquelle se pose le regard — mais tout raisonnement sur sa nature tombe aussitôt dans l'erreur. Semblable au vide sans limite il ne peut être ni sondé ni mesuré. Seul ce Mental cosmique est le Bouddha ; entre le Bouddha et les êtres sensibles il n'y a aucune distinction, mais ces derniers sont attachés aux formes, c'est pourquoi ils cherchent la Bouddhéité hors d'elle-même. Une telle recherche les égare et produit le contraire du résultat qu'ils désirent car ils emploient Bouddha à chercher Bouddha et le mental à saisir le mental. Mais s'ils s'épuisent en grands efforts pendant un kalpa entier, ils ne seront pas capables d'atteindre leur but. Ils ne savent comment arrêter leurs pensées et oublier leur angoisse. Le Bouddha est devant eux, car ce Mental cosmique est le Bouddha, et le Bouddha est tous les êtres vivants. Ce Mental n'est pas moins manifesté dans les êtres ordinaires ni plus manifesté dans le Bouddha.
(2) En accomplissant les six pâramitâs et bon nombre d'autres pratiques similaires, on obtient une somme de mérites aussi incalculable que les grains de sable du Gange, mais puisque, par essence et à tous égards, vous êtes un être parfait, vous ne devriez pas tenter d'accroître cette perfection au moyen de pratiques aussi dénuées de sens. Lorsque l'occasion s'en présente, accomplissez des actes charitables, et lorsqu'elle est passée, restez paisible. Si vous n'êtes pas complètement convaincu que ceci — le mental — est le Bouddha, si vous êtes attaché aux formes, aux pratiques et aux observances par lesquelles on accumule des mérites, votre point de vue est sans rapport avec la Réalité, il est radicalement incompatible avec la Voie. Le mental EST le Bouddha, il n'y a pas d'autre Bouddha, et pas d'autre Mental. Ce mental est brillant et pur comme le vide, il n'a aucune forme et aucune apparence. Faire usage du mental pour la pensée (au sens habituel de ce mot) équivaut à abandonner la substance pour se lier soi-même aux formes. Le Bouddha qui existe de toute éternité, ne témoigne jamais un tel attachement aux formes. Si vous pratiquez les six pâramitâs et des myriades d'autres exercices en vue d'accéder par ces moyens à la Bouddhéité, vous croyez que vous avancerez par étapes, mais le Bouddha qui a toujours existé n'est pas un Bouddha auquel on parvient par étapes. Éveillez-vous seulement au Mental cosmique, et réalisez qu'il n'y a rien d'autre à atteindre. C'est là le vrai Bouddha. Le Bouddha et tous les êtres sensibles sont le Mental cosmique, et rien d'autre.
(3) De même que le soleil tourne dans l'espace et brille sur les quatre coins du monde, ainsi le mental, semblable au vide, ne connaît ni trouble ni mal. Quand le soleil se lève et illumine la terre entière, ce n'est pas le vide qui est brillant ; et quand le soleil se couche et qu'il fait nuit, ce n'est pas le vide qui est obscur. Les phénomènes de lumière et d'obscurité alternent, mais la nature du vide demeure inchangée. Il en est de même du mental du Bouddha et de tous les êtres sensibles. Si vous vous représentez le Bouddha avec une apparence pure, brillante et illuminée, ou si vous vous représentez les êtres sensibles avec une apparence souillée, sombre et transitoire, de telles conceptions vous empêcheront, en raison de votre attachement aux formes, d'atteindre à la connaissance suprême ( Bodhi), même après avoir traversé autant de kalpas qu'il y a de grains de sable dans le lit du Gange. Il n'y a que le Mental cosmique et pas la moindre particule de quoi que ce soit d'autre dont on puisse se saisir, car ce Mental est le Bouddha. Ceux qui étudient et suivent la Voie, et qui pourtant ne s'éveillent pas à cette substance mentale, créent toutes sortes d'imaginations ; ils cherchent le Bouddha â l'extérieur d'eux-mêmes et restent attachés aux formes, aux pratiques et aux observances, toutes choses nuisibles et hors du chemin qui mène à la connaissance suprême.
(4) Faire des offrandes à tous les Bouddhas de l'univers ne vaut pas l'offrande faite à un seul adepte de la Voie, délivré de toute imagination. Pourquoi ? Parce qu'un tel adepte est au delà de toute activité imaginative sous quelque forme que ce soit. La substance de l'Absolu a deux aspects : intérieurement, elle est comme le bois ou la pierre, elle est immuable ; extérieurement, elle est semblable au vide, sans limite ni entrave. Cela n'est ni subjectif ni objectif, cela est sans localisation spécifique, étant sans forme. C'est pourquoi cela ne peut être perdu. Ceux qui se hâtent vers cet état n'osent pas y entrer de peur de s'effondrer dans le vide sans y rien trouver pour se cramponner et prévenir leur chute. C'est ainsi qu'ils tournent leurs regards vers le rivage et battent en retraite, comme font, par exemple, ceux qui cherchent le but au moyen de l'intellect. Ceux qui cherchent le but intellectuellement sont comme les poils d'une fourrure (le grand nombre), et ceux qui obtiennent la connaissance intuitive de la Voie sont comme les cornes (le petit nombre).
(5) Manjusri représente la loi primordiale, et Samantabhadra le devenir. Le premier symbolise l'aspect de la Réalité en tant que vide illimité, et le second représente les possibilités innombrables au delà du monde des phénomènes. Avalokiteswara est l'emblème de la compassion sans borne ; mahâsthama est l'image de la grande sagesse, et vimalakirti est le « nom sans souillure ». La pureté est une qualité fondamentale, le nom est la forme, mais la forme, en réalité, est une avec la nature réelle, d'où ce terme combiné de « nom sans souillure ». Toutes ces qualités, épanouies chez les grands Bodhisattvas, sont inhérentes aux hommes et ne sont pas distinctes du Mental cosmique. Eveillez-vous à leur présence en vous et elles se manifesteront. Ceux qui étudient la Voie, et ne sont cependant pas conscients de la présence de ces qualités dans leur propre mental, ceux qui, eu raison de leur attachement aux apparences, cherchent quelque chose d'objectif en dehors de leur mental, ceux-là tournent le dos à la Voie. Le sable du Gange ! Le Bouddha disait à propos de ce sable : « Si tous les Bouddhas, les Bodhisattvas, Indra et tous les dieux foulent ce sable de leurs pieds, il ne s'en réjouit pas ; et si les bœufs, les moutons, les reptiles et les insectes le piétinent, il n'en éprouve aucune colère. Il n'a ni attraction pour les joyaux et les parfums, ni répulsion pour la fiente et l'urine ».
(6) Ce Mental cosmique n'est pas le mental au sens habituel du mot ; il est sans attache avec les formes ; ainsi en est-il des Bouddhas et des êtres sensibles. Quand ces derniers réussiront à se débarrasser de toute imagination, ils auront tout accompli. Mais si ceux qui étudient la Voie ne surmontent pas l'activité imaginative dans un éclair, bien qu'ils luttent durant de nombreux kalpas, ils n'y parviendront jamais. Pris au piège des pratiques méritoires des trois Véhicules, ils seront incapables d'atteindre l'Illumination. Néanmoins, la réalisation du Mental cosmique peut jaillir soudainement, ou après un effort plus ou moins long. Certains l'atteignent en entendant prêcher ce dharma, et, dans un éclair d'intuition, ils s'élèvent au delà de toute forme d'imagination. D'autres obtiennent la même chose par la méthode des Dix Croyances, des Dix Stages, des Dix Activités et des Dix Dons de Mérite. D'autres encore y parviennent en parcourant les Dix Stages progressifs des Bodhisattvas. Mais que la réalisation survienne au terme d'un chemin direct ou indirect, le résultat est l'accès à un état d'existence pure, et non l'accomplissement ou l'obtention de quelque chose. Qu'il n'y ait là rien que l'on puisse saisir n'est pas une vaine parole, c'est la vérité. Plus encore : que vous parveniez au but dans un éclair d'intuition ou après avoir parcouru les Dix Etapes Progressives des Bodhisattvas, l'Illumination sera la même dans les deux cas, puisque cet état n'admet pas de degré, mais la seconde méthode nécessite plusieurs kalpas de souffrances et de labeur inutiles.
(7) L'accomplissement de bonnes ou de mauvaises actions implique un égal attachement aux formes. Ceux que leur attachement aux formes conduit à faire le mal se réincarneront dans différentes catégories d'existence et cela bien inutilement. Ceux que leur attachement aux formes entraîne à faire le bien renaîtront de même en vain dans le travail et les soucis. En définitive, ni les premiers ni les seconds ne reconnaissent le Dharma fondamental ni ne s'y attachent. Ce Dharma est le mental au delà duquel il n'y a pas de Dharma, et ce mental est le Dharma au delà duquel il n'y a pas de mental. Ce mental n'est pas « mental » au sens habituel de ce mot ; il n'est pas non plus « non-mental », car l'affirmation « non-mental » impliquerait la possibilité de la contradiction. C'est quelque chose qui ne peut être défini par des mots, mais qui doit être compris intuitivement. Et puisque toute intellection doit être éliminée, la parole doit être évitée et l'imagination écartée. Ce mental est la pure essence du Bouddha, origine de toute chose, et inhérente à tout être. 'Tous les êtres animés et doués de vie affective, tous les Bouddhas et les Bodhisattvas sont de la même substance, ils ne sont pas différents les uns des autres. Seule, la pensée erronée donne naissance à la différenciation et par là toutes sortes de karma sont créées.
(8) En toute vérité, notre nature originelle de bouddha n'est rien qui puisse être appréhendé. Cela est vide, omniprésent, silencieux et pur, c'est une plénitude de paix glorieuse et mystérieuse. C’est tout ce que l'on peut en dire. Eveillez-vous vous même à cette nature, sondez ses profondeurs. Cette nature bouddhique originelle est devenue vous dans toute son intégrité, sans la moindre lacune. Même si vous parcourez, degré par degré les étapes du Bodhisattva vers la bouddhéité, lorsque enfin, dans un simple éclair d’intuition vous atteindrez à la pleine réalisation, vous réaliserez uniquement votre nature bouddhique originelle. Toutes les étapes parcourues antérieurement n'y auront pas ajouté la moindre chose. Vous regarderez simplement tous les kalpas, écoulés dans l'effort et le travail, comme autant d'actions irréelles accomplies dans un rêve. C'est pourquoi le Tathâgata a dit : « En vérité, je n'ai rien acquis au cours de cette Illumination complète et incomparable. S'il y avait eu là quelque chose de nouveau à acquérir, Dipamkara Bouddha n'aurait fait aucune prophétie à mon sujet ». Il a dit encore : « Ce Dharma est absolument sans distinction, n'ayant ni hauteur ni profondeur, son nom est Bodhi ». Cela est le pur mental, origine de toutes choses, apparaissant sous l'aspect des êtres sensibles, d'un Bouddha, des rivières et des montagnes du monde, avec forme ou sans forme, ou sous l'aspect de l'univers entier. Ce pur mental est radicalement homogène car il n'y a aucune distinction entre le soi et le non-soi.
(9) Ce pur mental, origine de toutes choses, brille sur tout par l'éclat de sa propre perfection, mais les gens de ce monde ne prennent pas conscience de Lui, car ils ne considèrent comme mental que ce qui voit, entend, sent, connaît. Leur compréhension étant voilée par les perceptions de la vue, de l'ouïe, des sentiments et du savoir, ils ne perçoivent pas la magnificence de la Substance Primordiale. S'ils étaient seulement capables d'éliminer, en un éclair, toute imagination, cette Substance Primordiale se manifesterait d'Elle-même, comme le soleil s'élevant à travers l'espace illumine l'univers entier sans rencontrer ni obstacle ni limite. C'est pourquoi, si les étudiants de la Voie considèrent la vue, l'ouïe, les sentiments et le savoir seulement comme leurs propres activités, la privation de ces perceptions leur coupe la voie vers une compréhension du mental et les laisse dans une impasse. Il faut reconnaître que le mental réel s'exprime dans ces perceptions, mais, d'une part, sans dépendre d'elles, et d'autre part, sans être distinct d'elles. Aucun raisonnement ne devrait reposer sur ces perceptions ni aucune pensée s'y opposer. Il ne faudrait cependant pas chercher le Mental cosmique en dehors d'elles ni les abandonner dans votre poursuite du Dharma. Ne vous y agrippez pas, ne les abandonnez pas, n'habitez pas en elles et n'y adhérez pas. Exister indépendamment de tout ce qui est au-dessus, au-dessous, ou en dehors de vous, car il n'y a aucun lieu où la Voie ne puisse être suivie.
(10) Alors que les gens de ce monde cherchent l'enseignement de la Voie, tous les Bouddhas proclament la doctrine du Mental cosmique. Si l'on tient pour certain qu'il existe une chose à réaliser ou à atteindre hors du mental et que l'on utilise le mental dans cette recherche, cela implique une erreur de compréhension ; en effet le mental et l'objet de sa recherche ne font qu'un. On ne peut utiliser le mental pour chercher quelque chose qui vient du mental car, même après des-millions de kalpas de cet effort, le jour du succès ne luira pas. De telles méthodes ne peuvent entrer en comparaison avec celle qui consiste à arrêter subitement toute imagination, ce qui constitue le Dharma fondamental. Supposez le cas suivant un guerrier porte sur son front une perle qu'il croit avoir perdue. Il part à sa recherche et bien qu'il parcoure l'univers entier, il ne la trouvera jamais. Mais si quelqu'un s'aperçoit de sa méprise et lui montre la perle du doigt, instantanément il réalisera que la perle n'a pas quitté sa place. De même, si les étudiants de la Voie se trompent au sujet de leur propre mental, et ne le reconnaissent pas comme le Bouddha, ils le cherchent évidemment partout, se laissent aller à suivre diverses pratiques et placent leur confiance dans une méthode progressive pour atteindre l'Illumination. Mais, même après avoir vécu des siècles et des siècles en diligentes recherches, ils seront toujours incapables de parvenir jusqu'à la Voie. On ne peut comparer de telles méthodes avec celle qui consiste à supprimer immédiatement toute mentation, connaissant avec certitude que rien n'a d'existence absolue, qu'il n'y a rien sur quoi s'appuyer, rien sur quoi l'on puisse compter, rien en quoi l'on puisse demeurer, qu'il n'y a rien d'objectif ni rien de subjectif. C'est en interdisant à un point de vue erroné de s'installer en vous que vous réaliserez Bodhi, et, à l'instant de la réalisation, vous constaterez que vous réalisez le Bouddha qui a toujours existé dans votre mental. Vous aurez la preuve que tant d'efforts poursuivis au cours de nombreux kalpas l'ont été bien en vain, exactement comme le guerrier, en retrouvant la perle, découvre simplement ce qui de tout temps était sur son front; la découverte de la perle ne dépendait nullement de tous ses efforts pour la retrouver à travers le monde. C'est pourquoi le Bouddha a dit : « Je n'ai rien acquis d'une Illumination complète et incomparable ». De crainte que les gens ne le croient pas, il a recouvert ce qui est vu par les cinq sortes de visions et ce qui est dit par les cinq sortes de paroles. Ce ne sont, en aucun cas, des paroles vides de sens, mais la plus haute des vérités. Dans l'ensemble, cette secte distingue cinq périodes et huit méthodes d'enseignement. Voir pages 6 et 7 du « Japanese Buddhism » de Sir C. Eliot (Arnold, London 1935), où l'auteur nous donne un aperçu bref et lucide de cette classification.
(11) Les étudiants de la Voie ne doivent avoir aucun doute sur les points suivants :
— Puisque le corps est composé de quatre éléments ; puisque ces éléments d'autre part ne constituent pas le « soi » ;
— Puisque même le « soi » n'est pas une entité subjective,
— Nous pouvons en déduire que le corps n'est ni le « Soi » ni une entité subjective.
— En outre, puisque le mental (au sens commun du mot) est composé des cinq agrégats, et
— Puisque ces agrégats ne constituent ni le « soi » ni une entité subjective.
— Nous pouvons en déduire que le mental (d'un individu) n'est ni le « soi », ni une entité subjective. Les Six sens, joints aux six perceptions et aux six objets de perception formant le monde, sensoriel, doivent être compris de la même façon. Ces dix-huit domaines des sens, soit séparément, soit réunis, sont vides puisqu'en réalité il n'existe que le mental, sans limites spatiales et d'une pureté absolue.
(12) Il y a deux manières d'absorber la nourriture : l'on peut « manger avec sensualité », ou e: manger avec sagesse ». Lorsque le corps physique souffre l'angoisse de la faim et que vous le nourrissez sans permettre à l'avidité de se manifester, cela s'appelle : « manger avec sagesse ». Mais si vous cherchez gloutonnement vos délices dans le parfum des mets, vous laissez s'élever des distinctions qui procèdent d'une manière de penser erronée. Rechercher avec complaisance la satisfaction de l'organe du goût sans vous apercevoir que vous avez absorbé suffisamment de nourriture est ce que l'on appelle : « manger avec sensualité ».
(13) Les Sravakas atteignent l'Illumination par l'audition du Dharma ; c'est pourquoi ils portent le nom de « Sravakas » (les auditeurs). Et pourtant, ils ne comprennent pas la vraie nature de leur propre mental et ils argumentent sur la doctrine qu'ils entendent prêcher. Que les mots de « Bodhi » ou de « nirvâna » leur parviennent, par des moyens naturels, ou par bonne fortune, ils n'atteindront la Bouddhéité qu'après une préparation d'une durée de trois infiniment longs kalpas. Tous ceux qui ont été soumis à la loi du Dharma par audition sont appelés : « Sravakas Bouddhas » (les Bouddhas par audition). Mais, prendre immédiatement conscience que votre propre mental est dès maintenant le Bouddha, et qu'il n'y a rien sur quoi vous appuyer, pas la moindre action à accomplir, voilà la Voie suprême conduisant au Bouddha qui n'est autre que l'Absolu. Il est seulement à craindre que les étudiants de la Voie inclinent à doter quelque chose d'une existence absolue, car ils élèveraient par là une barrière entre eux et la Voie. Aucune forme ne subsiste semblable à elle-même, pas même d'une seconde à l'autre. Il n'y a rien qui ait une existence absolue, la durée d'un instant. Telle est la nature du Bouddha. Les étudiants de la Voie qui désirent devenir des Bouddhas n'ont nul besoin d'étudier le Dharma ; ils doivent seulement apprendre à écarter toute recherche (de quelque chose) et renoncer à s'accrocher à quoi que ce soit. Hors de toute recherche, le mental demeurera dans l'état non-né, qui lui est propre. Ne s'accrochant à rien, le mental ne subit aucun processus de destruction. Ce qui n'est pas né ni détruit est le Bouddha. Les quatre-vingt-quatre mille méthodes de combattre les diverses formes d'illusion ne sont que des figures de rhétorique destinées à attirer les gens pour les convertir. En fait, aucune d'elles n'a de réalité. Le renoncement à tout est le Dharma, celui qui comprend cela est un Bouddha. Mais le renoncement à TOUTES les illusions ne laisse même par le Dharma comme appui.
(14) Si l'étudiant de la Voie désire comprendre le mystère réel, il doit extirper de son mental tout attachement pour quoi que ce soit. Si vous affirmez que le Dharmakâya réel du Bouddha a la nature du vide, cela revient à dire qu'effectivement il est vacuité, et qu'en fait la vacuité est le Dharmakâya. On dit couramment que le Dharmakâya est omniprésent dans la vacuité, et que la vacuité contient le Dharmakâya, parce que l'on ne réalise pas que Je Dharmakâya et la vacuité ne font qu'un et sont identiques. Cependant, si vous parlez de la vacuité comme d'une chose douée d'existence objective, ce n'est plus le Dharrnakáya, et si vous parlez du Dharmakâya comme d'une chose douée d'une existence objective ce n'est plus la vacuité. C'est seulement lorsqu'ils ne sont pas définis objectivement qu'ils sont synonymes. La vacuité et le Dharmakâya ne diffèrent pas l'un de l'autre, pas plus que les êtres sensibles ne diffèrent du Bouddha, ni le monde phénoménal du nirvana, ou l'ignorance de la Bodhi. Quand toutes ces formes ont été dépassées: c'est l'état de Bouddha. Les hommes ordinaires regardent vers l'extérieur, tandis que ceux qui suivent la Voie regardent à l'intérieur de leur propre mental ; mais le Dharma réel consiste à oublier tant l'extérieur que l'intérieur. Oublier le premier est relativement facile, oublier le deuxième est très difficile. Les hommes ont peur d'oublier leur propre mental, ils craignent d'être précipités dans le vide sans rien avoir après quoi s'agripper. Ils ignorent que la vacuité n'est pas réellement le vide, mais qu'elle est le royaume éternel du Dharma. Cette nature spirituelle illuminée est sans commencement ni fin, aussi ancienne que l'espace, elle n'est assujettie ni à la naissance ni à la destruction, elle n'est ni existante ni non-existante, ni souillée ni pure, ni bruyante, ni silencieuse, ni vieille ni jeune, sans espace, sans intérieur ni extérieur, sans dimension ni forme, sans couleur ni sonorité. Cela ne peut être ni cherché, ni conçu par la sagesse ou la connaissance, cela ne peut être expliqué par le langage, ni touché matériellement, ni atteint au moyen d'actes méritoires. Tous les Bouddhas et les Bodhisattvas partagent avec tout ce qui a vie cette grandiose nature nirvânique. Cette nature est le mental, le mental est le Bouddha et le Bouddha est le Dharma. Par une seule pensée vous vous séparez vous-même de la Réalité. Toute pensée (empirique) est vaine, car vous ne pouvez utiliser le mental pour chercher ce qui est le mental, ni le Bouddha pour chercher ce qui est le Bouddha, ni le Dharma pour chercher ce qui est le Dharma. Donc les étudiants de la Voie doivent immédiatement réprimer toute imagination. Seule existe la compréhension intuitive et rien de plus, car tout processus mental ordinaire conduit à l'erreur. Cette compréhension se transmet de mental à mental. Tel est le point de vue correct auquel vous devez vous tenir. Ayez soin de ne pas regarder à l'extérieur et de ne pas vous laisser égarer par votre entourage, ne tombez pas dans l'erreur de l'homme qui accueille un voleur en lieu et place de son fils.
(15) L'abstinence, la concentration et la sagesse n'existent que par rapport au désir, à la colère et à l'ignorance. Si l'illusion n'existait pas, comment pourrait-il y avoir de Bodhi ? C'est, pourquoi Bodhidharma dit : « Le Bouddha » a rejeté tous les dharmas, afin de supprimer toutes les formes d'imagination. Si l'imagination n'existait pas de quelle utilité seraient tous les dharmas? Ne vous attachez à rien, sauf à votre pure nature originelle de Bouddha. Supposez que vous vouliez embellir le vide d'un grand nombre de joyaux, vous ne pourriez les maintenir en place. Il en est de même de votre nature bouddhique : bien que vous la pariez d'un monceau de mérites inestimables et de sagesse, ils ne peuvent y demeurer. Mais celui qui est sous l'empire de l'illusion en ce qui concerne cette nature originelle est complète ment incapable de saisir cela ». Ce que l'on appelle la « Doctrine des origines mentales » postule que tout est construction mentale et que ces formes mentales se manifestent d'elles-mêmes lorsqu'elles entrent en contact avec les objets extérieurs et non pas autrement. Mais il n'est pas correct de concevoir des objets extérieurs au delà et au-dessus du pur mental originel. Ce qui est appelé le « Miroir de la concentration et de la sagesse » utilise la vue, l'ouïe, le toucher et la cognitions qui sont alternativement soumis à des périodes de calme et d'agitation ; en outre, les conceptions élaborées par cette voie sont toutes basées sur les objets extérieurs ; ce sont des artifices temporaires destinés aux personnes douées de bonnes tendances appartenant à l'avant-dernière catégorie, et ne pouvant comprendra que ce qui leur est expliqué si vous désirez faire vous-même l'expérience de l'Illumination; vous ne devez vous attacher à aucune des conceptions qui s'appuient sur l'une ou l'autre des méthodes ci-dessus. Finalement, tous les dharmas ayant leur base dans les perceptions sensorielles échoueront en raison de leur objectivité. Le Dharma réel ne peut être appréhendé que par une éradication totale de toute notion objective.
(16) Le premier jour de la neuvième lune, le Maitre me dit : « Après son arrivée en Chine, Bodhidharma ne parla que du Mental cosmique. C'est le seul Dharma qu'il transmit. Il transmettait le Bouddha par le Bouddha, il ne parla d'aucun autre Bouddha. Car ce Dharma est un Dharma que l'on ne peut exprimer en paroles, et le Bouddha est un Bouddha absolument intangible, puisque, tous deux sont le pur mental, source de toutes choses. Voilà l'unique Réalité, tout ce qui en diffère doit être faux. Prajnâ est la Connaissance, mais la Connaissance est aussi ce mental primordial sans forme. Habituellement, les gens ne cherchent pas la Voie, mais s'adonnent simplement à leurs six sens, et c'est ainsi qu'ils traversent les six royaumes de l'existence. Si un étudiant de la Voie se permet d'accorder une pensée même fugitive aux phénomènes, en leur attribuant une existence absolue, il tombera dans le royaume des démons, car une pensée, même fugitive, mène à toutes sortes de perceptions et conduit à une conception fausse de la vérité. Admettre que les choses naissent et qu'elles sont détruites est s'abaisser au rang d'un Sravaka. Admettre que, bien que les choses soient non-nées, elles sont destructibles, est s'abaisser au rang d'un Pratyeka. Les choses ne sont pas nées à leur commencement, et elles ne peuvent pas davantage être détruites maintenant. Rejetez toute notion dualiste et toute attraction ou répulsion, puisque tout ce qui existe est le Mental cosmique. Vous deviendrez alors aptes à monter sur le char des Bouddhas. »
(17) Les imaginations des hommes ordinaires sont conditionnées par leurs contacts avec ce qui les entoure ; ces imaginations sont, par conséquent, imprégnées de désirs et de répulsions. Pour supprimer l'illusion due aux contacts extérieurs, il suffit de mettre fin à l'imagination. Lorsque cela est fait, le champ des perceptions sensorielles se vide. Cependant, si vous cherchez à éliminer tout contact extérieur sans avoir préalablement mis fin à l'activité imaginative, vous n'y réussirez pas, vous ne ferez qu'augmenter le pouvoir perturbateur des perceptions. Puisque les myriades d'objets qui existent ne sont rien d'autre que le mental, le mental intangible, qu'espérez-vous atteindre ? Ceux qui étudient prajnâ (la plus haute sagesse) pensent qu'il n'existe pas une seule chose sur laquelle il soit possible de s'appuyer, et c'est ainsi qu'ils mettent fin à toutes les pensées se rapportant aux trois Véhicules. Il n'y a qu'une seule Réalité, qui ne peut être ni réalisée, ni étreinte. Celui qui dit : « Je suis capable de réaliser quelque chose », ou « je suis capable de saisir quelque chose », celui-là se range de lui-même parmi les orgueilleux. Ce sont de tels hommes qui secouèrent la poussière de leurs vêtements et quittèrent la salle ou le Bouddha prêchait le Sutra de Lotus. Voilà pourquoi le Bouddha s'exprima ainsi : « En vérité, je n'ai rien obtenu de la Bodhi (Illumination) ». Il ne peut rien y avoir d'autre qu'une compréhension intuitive.
(18) Si un homme, sur le point de mourir, est capable de considérer que les cinq agrégats de sa conscience sont vides, que les quatre éléments dont son corps est formé ne constituent pas l'égo, que son vrai mental est sans forme et paisible, que sa vraie Nature n'est pas une chose qui a commencé à sa naissance et qui périra à sa mort, mais que cette vraie Nature est absolument immuable, que son mental et les objets de ses perceptions ne font qu'un, s'il peut s'éveiller à cela, seulement l'éclair d'un instant, et qu'il reste libre, dégagé de l'emprise des Trois Mondes, celui-là en vérité abandonnera ce monde sans aucune tendance à la renaissance. Si encore il contemple la merveilleuse vision de tous les Bouddhas venus l'accueillir, entourés de mille splendeurs, sans éprouver aucun désir d'aller à leur rencontre ; s'il peut supporter la vue de toutes sortes de formes horribles autour de lui, et qu'il ne ressente aucune crainte, mais qu'il reste oublieux de son moi inférieur, fermement un avec l'Absolu, en vérité celui-là parviendra à l'état sans forme. C'est un principe fondamental.
(19) Le huitième jour de la dixième lune, le Maitre me dit : « Ce que l'on appelle la Cité des Illusions », inclut les deux Véhicules, les dix stages progressifs d'un Bodhisattva, la pleine Illumination, et même la forme la plus élevée d'Illumination qui permet de donner l'éveil spirituel aux autres : tout cela constitue de puissants enseignements pour susciter l'intérêt des gens, mais appartient malgré tout à la « Cité des Illusions ». Ce que l'on nomme le « Lieu des choses précieuses » est le mental réel, l'essence originelle de Bouddha, le vrai soi. Ces choses précieuses ne peuvent être ni mesurées ni accumulées. Cependant, puisqu'en réalité il n'y a ni Bouddha ni êtres sensibles, ni sujet ni objet, où donc peut-il y avoir une « cité » ? Si vous demandiez : « voila la Cité des Illusions, mais où est le Lieu des choses précieuses ? » on ne pourrait vous le montrer, car si cela était possible, il serait localisé et ne pourrait donc pas être le réel « Lieu des choses précieuses »; l'on ne peut rien en dire, si ce n’est qu'il est très proche. Il ne peut être décrit avec exactitude, mais, lorsque sa substance est comprise intuitivement, alors seulement ce lieu existe.
(20) On appelle « Icchantikas » les personnes dont la foi n'est pas complète. On appelle « Icchantikas ayant coupé leurs bonnes tendances » tous les êtres qui, vivant dans l'un des six royaumes de l'existence — y compris les fidèles des écoles Mahâyâna et Hinayâna —, ne croient pas qu'ils sont déjà réellement en possession de la Bouddhéité à l'état virtuel. On appelle « lcchantikas doués de bonnes tendances » les Bodhisattvas qui admettent implicitement la doctrine du Bouddha mais ne reconnaissent pas qu'il y a un grand et un petit Véhicules et n'admettent pas que les Bouddhas et les êtres sensibles possèdent la même Nature. On appelle « auditeurs » les étudiants engagés sur le chemin de l'Illumination par l'audition de la doctrine prêchée. On appelle « Pratyeka Bauddhas » ceux qui perçoivent pour eux-mêmes la loi de la causalité et deviennent ainsi illuminés On appelle « Bouddhas auditeurs » ceux qui n'ont pas reçu l'Illumination de leur propre mental même en atteignant à l'état de Bouddhéité. La plupart de ceux qui étudient la Voie sont illuminés par le Dharma qu'ils ont appris et non par le Dharma de leur propre mental Même après des kalpas d'efforts ils ne s'harmoniseront pas avec leur essence de Bouddha originelle. Tous ceux qui n'atteignent pas l'Illumination par leur propre mental, ou ceux qui l'obtiennent au moyen du Dharma qui leur a été enseigné, n'y parviennent que degré par degré et négligent leur mental réel. Si toutefois ils parviennent à une compréhension intuitive du mental, ils n'auront besoin de chercher aucun Dharma, puisque le mental est le Dharma.
(21) Les perceptions sensorielles empêchent les hommes d'observer leur propre mental, et les phénomènes les empêchent d'observer les principes qui soutiennent précisément ces phénomènes : aussi s'efforcent-ils souvent d'échapper aux perceptions afin de calmer leur mental et rejettent-ils les phénomènes dans l'espoir de se saisir des principes. Ils ne réalisent pas qu'ils obscurcissent ainsi simultanément les perceptions et le mental, les phénomènes et les principes. Si l'on donne au mental la possibilité de se vider, les perceptions se videront d'elles-mêmes, et si l'on arrête l'activité des principes (du mécanisme mental) les objets des sens qui prennent naissance dans le mental cesseront d'eux-mêmes. On ne devrait pas dénaturer l'usage du mental. De nombreuses personnes répugnent à faire le vide dans leur mental de crainte d'être plongées dans cette vacuité, elles ignorent que leur mental réel est dès maintenant vide. L'insensé fuit les objets des sens mais ne fuit pas l'imagination, tandis que le sage fuit l'imagination mais ne fuit pas les objets des sens.
(22) Le mental du Bodhisattva est semblable au vide car il a renoncé à toute chose ; il ne ressent aucun attachement même pour les mérites accumulés par ses actions passées. Le renoncement peut prendre les trois formes qui suivent :
a) Lorsque l'on a renoncé à toute chose, extérieure ou intérieure, corporelle ou mentale, que le mental, pareil au vide, n'a plus aucun objet d'attachement à abandonner ; lorsque tout acte est purement dicté par le lieu et les circonstances, et que l'on ne retient plus les concepts de subjectivité et d'objectivité : voilà la plus haute forme de renoncement. b) Lorsque, d'une part, l'on suit la Voie en accomplissant des actes vertueux ; tandis que, d'autre part, le renoncement se développe, que le mental n'a plus l'espoir d'une récompense : c'est la forme intermédiaire du renoncement.
c) Lorsque l'on se livre à toutes sortes de bonnes œuvres en entretenant l'espoir d'une récompense, mais que la connaissance (intellectuelle) de la vacuité a été acquise par l'audition du Dharma et que suivant cette connaissance l'attachement a cessé : voilà la forme inférieure du renoncement.
La première forme de renoncement se compare à une torche enflammée tenue devant soi ; sa lumière rend impossible toute erreur de chemin. La deuxième forme de renoncement se compare à une torche enflammée que l'on tient sur le côté ; il y a ainsi une partie lumineuse et une partie d'ombre. La troisième est comme une torche enflammée que l'on tiendrait par derrière ; elle n'éclaire pas les pièges que l'on pourrait rencontrer sous ses pas.
(23) Puisque le mental d'un Bodhisattva est semblable à la vacuité. Son renoncement est total. Quand il n'y a plus d'imagination concernant le passé, l'on a le renoncement du passé. Quand l'imagination ne s'applique plus au présent, on a acquis le renoncement du présent. Et lorsque l'imagination ne s'occupe plus de l'avenir, c'est le renoncement du futur. L'ensemble est ce que l'on appelle le complet renoncement au Triple Monde. Depuis l'époque où le Tathâgata confia le Dharma à Kâshyapa jusqu'à maintenant, la transmission mystique s'est poursuivie de mental à mental, bien que tous soient identiques entre eux. Une transmission de la vacuité ne peut s'effectuer avec des paroles, et une transmission en termes concrets ne peul être celle du Dharma. C'est pourquoi la transmission mystique se fait de mental à mental, chaque mental étant identique à tous les autres. Il est difficile d'entrer en contact avec quelqu'un qui soit capable d'accomplir cette transmission, ou d'entrer en contact avec ce qui est transmis ; aussi très peu ont-ils reçu la doctrine. En fait, le mental n'est pas réellement mental et la réception de la transmission n'est pas réellement une réception.
(24) Un Bouddha a trois corps. Par le Dharmakâya l'on entend le dharma de la vacuité et de l'omniprésence du soi réel. Par le Sambhogakâya l'on entend le dharma de la pureté universelle (sous-jacente à la manifestation). Par le Nirmânakâya l'on entend les dharmas des six pratiques qui conduisent au nirvâna et tout autre artifice du même ordre. Le dharma représenté par le Dharmakâya ne peut être recherché par l'intermédiaire de la parole, de l'audition ou des écrits. Rien de ce qui concerne ce dharma n'est traduisible en paroles ou ne peut être rendu évident. C'est la vacuité et l'omniprésence de notre Nature propre, et rien de plus. C'est pourquoi : affirmer qu'il n'y a pas de dharma exprimable en paroles revient à exprimer le dharma en paroles. Le Sambhogakâya et le Nirmânakâya correspondent tous deux aux différents niveaux de compréhension des individus. Les dharmas transmis par la parole, qui — à l'aide des sens — répondent aux circonstances matérielles avec lesquelles ils s'accordent en se révélant sous différentes formes, ne sont pas le Dharma réel. Ainsi, il est dit que le Sambhogakâya et le Nirmânakâya ne sont ni le Bouddha réel, ni les dharmas exprimés en paroles.
(25) Le mot « unité » se rapporte à l'universelle splendeur spirituelle différenciée en six éléments harmonieusement mélangés. L'universelle splendeur spirituelle est le Mental cosmique, tandis que les six éléments harmonieusement mélangés sont les six organes des sens.
Mais chacun des six organes des sens va de pair avec un objet correspondant qui le corrompt : l'œil avec la forme, l'oreille avec son, le nez avec l'odeur, la langue avec le goût, le corps avec le toucher et le mental avec les objets de la pensée. Du contact de ces organes et des objets correspondants jaillissent les perceptions sensorielles. Le tout forme les dix-huit royaumes des sens. Pour l'être illuminé, ces dix-huit royaumes des sens n'ont pas d'existence objective, et les six éléments harmonieusement mélangés sont unis dans l'universelle splendeur spirituelle qui est le Mental cosmique. Ceux qui étudient la Voie le savent, mais ils ne peuvent éviter de baser leurs conceptions sur l'universelle splendeur spirituelle et sur les six éléments harmonieusement mélangés. En conséquence, ils restent enchaînés à l'état objectif, et ils ne parviennent pas à la compréhension intuitive du mental originel.
(26) Lorsque le Tathâgata était en vie, il souhaitait prêcher le Véhicule de la Vérité, mais les gens ne l'auraient pas cru et, le raillant, ils se seraient plongés dans une mer de douleur. Par ailleurs, s'il s'en était tenu à un silence égoïste, il n'aurait pas pu prêcher largement la connaissance de la Voie mystérieuse pour le plus grand bien de tous les êtres sensibles. C'est ainsi qu'il adopta comme moyen terme la prédication des Trois Véhicules. Cependant, comme ces Véhicules contiennent à la fois le meilleur et le moins bon, inévitablement leur enseignement, dans son ensemble, est à la fois profond et superficiel. Aucun d'eux ne représente le Dharma réel. C'est pourquoi il est dit qu'il n'y a qu'une seule Voie. Là où il y a division et différenciation, la vérité n'est pas. En tous cas, il n'y a aucune façon d'exprimer le Mental cosmique. Voilà la raison pour laquelle le Tathâgata appela Mahâ-Kâshyapa sur le Siège de la Loi et lui donna l'ordre de pratiquer séparément cette branche du Dharma, disant que, lorsque l'on atteint la compréhension intuitive de ce Dharma, l'on obtient l'état de Bouddhéité.
(27) QUESTION : « Quelle est la Voie, et que doit-on faire pour la suivre ?
RÉPONSE : « La Voie est-elle une chose objective pour que vous désiriez la suivre ? » QUESTION : « Quels sont les enseignements transmis par les différents Maîtres pour pratiquer dhyâna et étudier la Voie ? »
RÉPONSE : « Il ne faut pas se fier aux paroles utilisées afin d'attirer les gens à l'intelligence obtuse. »
QUESTION : « Si ces enseignements sont destinés à attirer les gens d'intelligence obtuse, je n'ai pas entendu le Dharma destiné aux personnes de haute valeur. » RÉPONSE : « Si ces personnes ont vraiment de hautes capacités, qui trouveraient-elles pour les diriger ? Si elles cherchaient à l'intérieur d'elles-mêmes, elles ne trouveraient rien de tangible ; elles trouveraient encore moins si elles cherchaient ailleurs. Vous ne devriez prêter aucune attention à ce qui est désigné comme Dharma dans les enseignements destinés à d'autres, car, quelle sorte de Dharma est-ce là ? » QUESTION : « Ne devrions-nous donc rien chercher du tout ? »
RÉPONSE : « Voilà un point de vue qui, si vous l'adoptez, vous épargnera un gros effort mental. »
QUESTION : « Si toute chose se trouve ainsi éliminée, est-il possible qu'il n'y ait rien ? »
RÉPONSE : « Qui enseigne qu'il n'y a rien ? Quel est ce rien ? D'après votre question, vous voulez « chercher » quelque chose ? »
QUESTION : « Si la recherche est inutile, pourquoi dite-vous que nous ne devons rien éliminer ? »
RÉPONSE : « Ne cherchez pas, cela suffit. Qui vous dit d'éliminer quoi que ce soit ? Regardez la Vacuité, juste en face de vous. Comment feriez-vous pour l'éliminer ? » QUESTION : « Ce Dharma se révélera-t-il semblable à la Vacuité, si je l'obtiens ? » RÉPONSE : « Quand vous ai-je dit que la Vacuité était semblable ou différente de quoi que ce soit ? Je vous ai parlé de « Vacuité » en manière d'expédient temporaire, mais vous, vous raisonnez en prenant cet expédient à la lettre. »
QUESTION : « Estimez-vous qu'il ne faut pas raisonner ainsi ? »
RÉPONSE : « Je ne vous en empêche pas, mais le raisonnement est lié à l'attachement. Lorsque apparaît l'attachement, la sagesse disparaît. »
QUESTION : « N'est-il donc pas permis à l'attachement d'apparaître à propos de notre recherche du Dharma ? »
RÉPONSE : « Si aucun attachement n'apparaît, qui pourra distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux ? »
QUESTION : « Où était l'erreur dans les questions que je viens de poser à votre Révérence ? »
RÉPONSE : « Vous êtes l'un de ceux qui ne comprennent pas ce qu'on leur dit. A propos de quoi parlez-vous d'erreur ? »
(28) QUESTION : « Tout ce que vous avez dit jusqu'ici n'était que réfutation, aucune de vos paroles n'était une indication sur la nature du vrai Dharma. »
RÉPONSE : « Il n'y a pas trace de confusion dans le vrai Dharma, mais, par votre question, vous créez la contusion en vous-même. Quel « vrai Dharma » cherchez-vous donc ? »
QUES'T'ION : « Puisque ma question a fait naitre la confusion, quelle réponse votre Révérence donnera-t-elle à mon problème ? »
RÉPONSE : « Observez les choses telles qu'elles sont et ne vous préoccupez pas d'autrui. » Il ajouta : « Considérez l'exemple d'un chien furieux qui aboie après tout ce qui bouge ; il aboie de même après les feuilles et les herbes agitées par le vent. »
(29) En ce qui concerne notre secte Dhyâna, et depuis le début de la transmission de la Doctrine on n'a jamais recommandé aux étudiants de rechercher la connaissance empirique, ni de se préoccuper d'expliquer les faits. Nous parlons seulement « d'étudier la Voie », et nous utilisons cette expression simplement pour éveiller l'intérêt des gens. En fait, la Voie ne peut être étudiée. Si on adoptait pour cette étude les principes utilisés par la méthode scientifique, la conception de la Voie à laquelle on aboutirait ne serait qu'un malentendu. De plus, on ne peut déterminer un lieu où « localiser » la Voie (commune on le ferait d'un objet). On la connait aussi sous le nom de Mental- Mahâyâna, on ne peut la découvrir ni à l'extérieur, ni à l'intérieur, ni au milieu. Vraiment la Voie ne Peut être localisée. Surtout, ne conservez à ce sujet aucune conception basée sur la connaissance empirique. Cela revient à dire que, si vous poursuiviez l'emploi de la méthode empirique jusqu'à son extrême limite, l'ayant atteinte, vous seriez encore incapable de localiser le mental. La Voie est l'immortelle Vérité ; depuis le commencement Elle est sans nom. Plongés dans l'illusion des concepts empiriques, les gens étaient incapables de comprendre la Voie, et c'est afin de détruire leur ignorance que les Bouddhas apparurent. Cette dénomination de « Voie » fut donnée de crainte que, sans un nom, aucun d'entre vous ne comprit, mais il ne faut en tirer aucune déduction. Voilà pourquoi on dit : « Lorsque le poisson est pris, on ne pense plus au piège ». L'on atteint la Voie et l'on comprend le Mental cosmique lorsque le corps et le mental restent dans leur état naturel. Un Sramana est appelé ainsi, parce qu'il a pénétré jusqu'à la source originelle. Les fruits de cet état s'obtiennent non par l'étude, mais par la cessation de l'inquiétude temporelle.
(30) Si vous entreprenez d'utiliser le mental pour chercher le mental, et si, vous appuyant sur autrui, vous espérez le trouver par des études, quand donc réussirez-vous ? Jadis, les hommes avaient un mental aigu ; ils abandonnaient l'élude dès qu'ils entendaient une seule phrase du Dharma, c'est ainsi qu'ils furent nommés : « Les sages qui, abandonnant l'étude, restent dans leur état naturel. » De nos jours, les gens ne se préoccupent que d'emmagasiner des connaissances et des raisonnements, ils mettent leur confiance dans les écrits, c'est ce qu'ils appellent : pratiquer le Dharma. Ils ne se doutent pas que, bien au contraire, trop d'études et de déductions deviennent des obstacles. Accumuler simplement une grande quantité de connaissances, sans les assimiler, ressemble à l'acte d'un enfant qui mangerait du lait caillé sans avoir la moindre idée de la quantité qu'il pourra digérer. Ceux qui étudient la Voie selon la méthode des Trois Véhicules sont dans le cas de cet enfant ; le moins que l'on puisse dire est qu'ils souffrent d'indigestion. Lorsque les connaissances et les déductions ne sont pas digérées, elles sont toutes des poisons. Les personnes qui agissent ainsi limitent leurs recherches au monde phénoménal et transitoire ; dans l'Absolu, il n'y a rien de semblable. Ainsi est-il dit : « Dans l'armurerie de mon souverain, il n'y a pas d'épée de cette sorte. » Tous les raisonnements que vous avez faits dans le passé deviendront finalement vides ; lorsque toute distinction a disparu, l'on arrive à la vacuité semblable à « la matrice des Tathâgatas », il n'y a pas la plus petite parcelle de quoi que ce soit de tangible. C'est pourquoi celui qui réfuta la notion d'existence objective, le Roi du Dharma, se manifesta lui-même dans le monde et dit : « Lorsque j'étais aux cotés de Dipamkara Bouddha, il n'y avait pas pour moi la moindre parcelle de Dharma à obtenir. » Ces paroles avaient pour but de réduire à néant toutes les connaissances empiriques de ceux à qui elles s'adressaient. Seul, celui qui abandonne jusqu'au dernier vestige de ses connaissances empiriques ne leur accordant aucune confiance, seul celui-là peut transcender le monde phénoménal. L'enseignement des Trois Véhicules ressemble à un filet (déployé pour empêcher les êtres de s'égarer dans leurs jugements), qui prend la forme d'un remède (antidote) valable pour tous les problèmes. Cet enseignement a été formulé en vue des nécessités de l'époque ; ainsi, c'est un édifice temporaire, adaptable à chacun. Si seulement cela était compris, il n'y aurait plus de doute sur son utilité. Par-dessus tout, il est faux de s'emparer d'un enseignement déterminé, convenant à une occasion particulière, de le mettre par écrit et de l'utiliser ensuite comme s'il s'agissait d'une déduction infaillible. Pourquoi cela ? Parce qu'en réalité, il n'existe pas de Dharma immuable que le Tathâgata eût pu prêcher. Jamais ceux qui appartiennent à notre secte n'affirmeraient une telle chose. Nous savons simplement comment arrêter l'imagination et par là obtenir le calme. Commencer par penser et finir dans la perplexité n'est pas notre façon de procéder.
(31) QUESTION : « De tout ce que vous venez de dire, il ressort que le mental et le Bouddha sont un, mais il ne m'apparaît pas clairement quel mental est le Bouddha ? » RÉPONSE : « Combien de mentals avez-vous ? »
QUESTION : « Est-ce le mental ordinaire ou le mental spirituel qui est le Bouddha ? » RÉPONSE : « Comment pouvez-vous avoir un mental ordinaire et un mental spirituel ? »
QUESTION : « Suivant l'enseignement des Trois Véhicules, nous avons ces deux mentals. Pourquoi votre Révérence a-t-elle une autre opinion ? »
RÉPONSE : « Si, selon vous, les Trois Véhicules distinguent nettement deux mentals, ils sont en désaccord avec la vérité. Vous n'avez pas encore compris. Toute conception de caractère objectif telle que : « la vacuité existe réellement », est forcément une altération de la vérité. L'ignorance a son origine dans ce genre d'erreur. Si vous parveniez seulement à surmonter les conceptions d' « ordinaire » et de « spirituel » vous vous apercevriez qu'en dehors du mental il n'y a pas de Bouddha. Bodhidharma, à son arrivée des Indes, enseigna uniquement que la substance de tous les hommes est le Bouddha, mais vous ne comprenez pas encore, et vous persévérez à penser en termes d' « ordinaire » et de « spirituel », vous permettez à vos pensées d'obscurcir votre mental en bondissant dans le monde des formes. Dès que vous commencez à réfléchir sur ce que je viens de vous dire, « le mental est le Bouddha », l'attachement commence, et vous retombez aussitôt dans différentes formes de réincarnation. Le passé sans commencement et le présent sont identiques. Les choses ne diffèrent pas entre elles. La compréhension de cette non-différenciation est l'Illumination complète et parfaite. » QUESTION : « Quels sont les principes qui servent de base aux affirmations de votre Révérence ? »
RÉPONSE : Quels principes cherchez-vous ? On se détourne du Mental cosmique dès qu'un principe est établi.
QUESTION : « A quels principes faisiez-vous allusion à l'instant, à propos du passé qui se distend dans l'éternité sans se différencier du présent ? »
RÉPONSE : « Par votre recherche de principes, vous créez vous-même cette différenciation entre le passé et le présent. Si vous cessiez de chercher, comment pourrait-il y avoir une différence quelle qu'elle soit ? »
QUESTION : « Si l'un et l'autre sont identiques, pourquoi en parle-t-on séparément ? » RÉPONSE : « Si vous n'aviez pas fait cette différence illusoire entre « ordinaire » et « spirituel », personne n'en aurait parlé. En réalité, de telles choses n'existent pas. Même le mental n'est pas vraiment le mental. Si vous constatez que tout cela n'est qu'illusion, où donc espérez-vous trouver quelque chose ? »
(32) QUESTION : « Peut-être l'ignorance obstrue-t-elle la compréhension du mental, mais vous ne m’avez pas encore expliqué de quelle manière on peut s'en débarrasser. » RÉPONSE : « Tout d'abord : permettre à l'ignorance de naitre et ensuite chercher à s'en défaire sont deux actes qui appartiennent à l'ignorance. L’ignorance n’a pas de fondement, en fait elle s’élève de vos distinctions. Si vous vouliez mettre fin à des concepts opposés tels que « ordinaire » et « spirituel », l'ignorance cesserait d’elle-même. Lorsque vous lui permettez de s’élever ou lorsque vous cherchez à la détruire, il n’y a rien, pas la moindre chose que l'on puisse saisir. C'est le sens de cette maxime : « En abandonnant tout, je trouverai certainement le Bouddha. »
QUESTION : « Puisqu'il n'y a rien de tangible, comment le Dharma peut-il être transmis ?
RÉPONSE : « Il est transmis de mental à mental. »
QUESTION : « Si l'on utilise le mental dans ce but, comment peut-on dire que le mental n’existe pas ? »
RÉPONSE : « N'obtenir absolument rien, c'est ainsi que l’on évoque la réception de la transmission de mental à mental. La compréhension du mental suppose la réalisation qu'il n'y a ni mental ni Dharma. »
QUESTION : « S’il n’y a ni mental ni Dharma, qu’entendez-vous par « transmission » ? »
RÉPONSE : « En entendant parler de transmission de mental à mental, tout le monde s'imagine qu'il y a là quelque chose à obtenir. C'est pourquoi Bodhidharma a dit : « Lorsque l'on comprend la nature du mental aucune parole humaine ne peut circonscrire ni révéler cette Nature. L'Illumination ne s'acquiert pas, Celui qui l'atteint ne dit pas qu'il sait. » « Si je pouvais faire en sorte que le sens réel de cette parole vous apparaisse clairement, je doute que vous puissiez supporter la révélation d'une telle connaissance. »
(33) QUESTION : « La vacuité qui s'étend devant nos yeux n'est-elle pas objective ? C'est alors, sans aucun doute, désigner le monde extérieur comme le lieu où l'on peut voir le mental. »
RÉPONSE : « Quelle sorte de mental pourrais-je bien vous dire de chercher dans le domaine objectif ? Si même je pouvais vous le montrer, ce ne serait là que sa réflexion. Si l'on regarde son visage clairement réfléchi dans une glace, ce n'est jamais qu'une image réfléchie. De quelle valeur sont ces idées dans la discussion ? »
QUESTION : « Si rien ne nous est révélé au moyen d'images réfléchies, verrons-nous jamais quelque chose ? »
RÉPONSE : « Aussi longtemps que vous vous occuperez de « moyen », vous dépendrez toujours de faux instruments. Quand réussirez-vous ? N'avez-vous pas entendu répéter : « Abandonnez toutes choses comme si rien ne vous appartenait, vous gaspillez vos forces à faire le fanfaron. »
QUESTION : « Les images réfléchies sont-elles dénuées d'existence pour celui qui comprend ? »
RÉPONSE : « Si rien de matériel n'a d'existence, comment une image réfléchie pourrait-elle avoir quelque utilité ? Attendez-vous que vos yeux soient ouverts pour cesser de marmonner en dormant ? » Entrant dans le hall public, le Révérend dit : « On ne peut comparer en excellence le simple abandon de la recherche avec la plus grande érudition. Le sage est celui qui se place lui-même à l'écart de tout ce qui appartient au monde objectif. Il n'y a pas différentes sortes de mental et aucune doctrine ne peut être enseignée. » Chacun des assistants se retira alors car il n'y avait plus rien à dire.
(34) QUESTION : « Que doit-on entendre par « vérités de ce monde ? »
RÉPONSE : « Qu'attendez-vous de telles futilités ? Toutes choses sont pures par essence ; pourquoi utiliser dans la discussion des figures de langage erronées ? Celui qui est au delà des imaginations, celui-là atteint le détachement dans la sagesse. Chaque jour, en marchant, debout, assis ou couché, dans chacune de vos paroles, soyez détaché des objets du monde phénoménal. En parlant, ou simplement en clignant la paupière, que chacun de vos actes soit accompli sans attachement. Nous entrons maintenant dans la dernière des Trois Périodes et la plupart de ceux qui étudient la doctrine dhyâniste s'attachent aux sons et aux formes. Pourquoi ne font-ils pas comme moi ? Laissez aller chacune de vos pensées comme si elle était vide, comme si elle n'était que pourriture, ou pierre, ou cendre d'un feu depuis longtemps éteint, ou bien alors accordez-lui juste l'attention superficielle appropriée aux circonstances. Si vous n'agissez pas ainsi alors que vos jours sont comptés, vous serez destiné aux tortures de Yama. Retirez-vous complètement de l'être et du non-être (c'est-à-dire du monde phénoménal) ; que votre mental soit semblable au soleil qui voyage éternellement à travers le vide de l'espace et brille sans intention déterminée. Ce n'est certes pas une chose à laquelle on parvienne sans effort. Quand vous atteindrez cet état où il ne reste absolument rien à quoi se raccrocher, vous agirez comme agissent les Bouddhas et en parfait accord avec cette maxime : « La pensée doit jaillir d'un état de détachement total », car c'est l'état de votre pur Dharmakâya, c'est-à-dire de l'Illumination suprême et parfaite. Si vous êtes incapable de comprendre cela, bien que, par vos études, vos efforts douloureux et une vie d'ascèse, vous ayez acquis des connaissances étendues, vous ne pourrez malgré tout réaliser la nature de votre mental. Tout ce que vous ferez sera, pour ainsi dire, nuisible, et vous rejoindrez inévitablement la famille de Mira. Quel profit tirerez-vous de ce genre de travail ? C'est ainsi que Chili Kung disait : « Le Bouddha fut, primitivement, créé par votre mental ; comment pouvez-vous maintenant Le chercher dans les écrits ? » Vous étudiez la manière de parvenir aux Trois Degrés de l'état de Bodhisattva, aux Quatre Degrés de la Sainteté, aux Dix Etapes progressives au Bodhisattva vers l'Illumination ; mais même lorsque votre mental sera saturé de ces études, vous continuerez à établir des distinctions entre « ordinaire » et « spirituel ». Rester aveugle à l'évanescence des degrés qui s'étagent le long de la Voie équivaut à demeurer dans le monde des phénomènes qui apparaissent et disparaissent ».
« Son élan épuisé, la flèche tombe à terre. Qui sait si la vie que vous élaborez comblera vos espoirs ? Comme elle est éloignée de la Voie transcendantale D'où l'on atteint d'un bond La rive du nirvâna ! »
« C'est parce que vous ne ressemblez pas à l'auteur de ces lignes que vous insistez pour étudier les méthodes établies par les hommes d'un lointain passé, afin d'obtenir d'eux des connaissances et des raisonnements explicatifs. Chih Kung a dit : « Si vous ne rencontrez pas un Maitre véritable, ayant dépassé toutes les œuvres de ce monde, c'est en vain que vous étudierez tout le Mahâyâna ».
(35) Si vous êtes constamment concentré sur l'élimination des mentations, en marchant, debout, assis ou couché, avec le temps vous découvrirez inévitablement la Vérité. C'est en raison de l'insuffisance de vos forces que vous ne pouvez franchir le monde des phénomènes d'un seul bond ; mais, après trois, cinq ou dix ans, vous aurez certainement déjà progressé et vous serez en mesure d'éliminer spontanément toute imagination. C'est parce que vous êtes incapable de réaliser cette élimination que vous éprouvez la nécessité d'occuper votre mental à « étudier dhyâna » et à « étudier la Voie ». Comment le Dharma pourrait-il vous aider ? Il est dit : « Tout ce que le Tathâgata a dit n'avait pour but que de calmer les hommes ». C'est ainsi que l'on arrête les pleurs d'un enfant en lui donnant des feuilles jaunes pour de l'or ; en définitive c'est irréel. Si vous êtes captif de cette illusion, vous n'êtes pas un membre de notre secte, et quel rapport cela a-t-il avec votre soi réel ? Il est écrit dans le Sûtra : « Savoir qu'il n'existe en réalité pas la moindre chose à laquelle s'accrocher, voilà la parfaite et suprême sagesse ». Si vous en comprenez la signification, vous vous rendrez compte que la voie des Bouddhas et celle des Démons sont également fausses. En réalité, chaque chose est pure et resplendissante, aucune n'est carrée ni ronde, ni grande ni petite, ni longue ni courte, chaque chose est au delà des passions et des phénomènes, de l'ignorance et de l'Illumination. Lorsque l'on perçoit cette réalité, on voit clairement qu'il n'est absolument rien d'objectif : ni les êtres humains ni les Bouddhas. Les myriades de mondes, innombrables comme les grains de sable, ne sont que des bulles dans l'océan. La sagesse et la sainteté n'ont pas plus d'importance qu'un éclair de lumière. Rien de tout cela n'est comparable à la réalité du mental. De tout temps le Dharmakâya a été identique aux Bouddhas et aux Patriarches ; comment pourrait-il lui manquer quoi que ce soit ? Si vous le compreniez, vous feriez d'énergiques efforts, car, jusqu'à votre dernière heure, vous resterez dans l'incertitude de savoir si, après chaque expiration qui s'échappe de vos narines, vous vous trouverez encore en vie pour reprendre une inspiration.
(36) QUESTION : « Hui Neng était incapable de lire les sûtras, pourquoi a-t-il reçu la robe et été consacré patriarche ? Shen Hsui, l'Ancien, était le chef et l'instructeur de cinq cents hommes, il pouvait discourir sur trente-deux sûtras. Pourquoi n'a-t-il pas reçu la robe ? »
RÉPONSE : « Parce que Shen Hsui n'avait pas éliminé les imaginations, il n'avait donc pas transcendé les phénomènes. Il a obtenu dans la mesure de ce qu'il a pratiqué, mais tout ce qu'il avait acquis appartenait au monde des phénomènes. Par conséquent, c'est à Hui Neng, le 6e Patriarche, que le 5e Patriarche transmit le Dharma ; à l'instant de la transmission, Hui Neng atteignit la compréhension intuitive. La plus profonde pensée du Tathâgata fut ainsi secrètement transmise et c'est pourquoi le Dharma lui fut confié. Ne voyez-vous pas que l'enseignement essentiel du Dharma est la négation de l'existence absolue des êtres et des choses, mais cela même qui est impersonnel (dans l'Absolu) est individualisé (dans le relatif). On peut dire de celui qui est apte à comprendre cet enseignement qu'il est un vrai moine, car il est capable de mettre la doctrine correctement en pratique. Si vous n'ajoutez pas foi à cela, expliquez l'histoire de Wei Ming lorsque celui-ci se rendit au sommet de Ta Yu pour y rencontrer le 6e Patriarche. Ce dernier demanda à Wei Ming: « Pourquoi êtes-vous venu, est-ce pour la robe ou pour le Dharma ? » Et comme Wei Ming répondait : « Non pour la robe, mais pour le Dharma », le 6e Patriarche continua : « Concentrez vos pensées un moment, ne pensez ni en termes de bien, ni en termes de mal (c'est-à-dire : pensez sans attachement) Ming fit ainsi. Alors le 6e Patriarche lui dit : « Au moment où vous ne pensez ni en termes de bien, ni en termes de mal, à cet instant même retournez à votre état originel avant la naissance de vos père et mère ». Et Wei Ming, le temps de prononcer une syllabe, atteignit soudain à la compréhension intuitive de la Réalité. Se prosternant, il dit : « Maintenant je suis comme un homme qui boit de l'eau et découvre spontanément sa fraîcheur ou sa tiédeur. J'ai vécu parmi les disciples du 5e Patriarche, luttant inutilement pendant trente ans, c'est aujourd'hui seulement que je perçois mes erreurs premières ». Le 6e Patriarche répondit : « C'est ainsi, maintenant vous savez pourquoi Bodhidharma, à son arrivée des Indes, s'adressa directement au mental des hommes, afin qu'ils puissent percevoir leur nature réelle et devenir des Bouddhas, car il ne se fiait pas aux paroles. Lorsque Ananda demanda à Mahâ-Kâshyapa ce que « Celui que le monde vénère » lui avait transmis, à part la robe d'or, n'avons-nous pas vu comment celui-ci s'écria : « Aranda ! » et, à la respectueuse réponse d'Ananda, il poursuivit: « Jette à terre le drapeau du monastère, ce sera un exemple de la façon dont on doit traiter les Patriarches ». Le sage Ananda avait servi le Bouddha pendant trente ans. Parce qu'il était trop instruit, le Bouddha le grondait, disant : « Rechercher la connaissance pendant mille jours ne se compare pas à l'étude de la voie correcte durant un seul jour. Si vous ne l'étudiez pas, même une goutte d'eau sera difficile à digérer. »
Source:
Livre: Le Maître Hsi Yun. Le Mental cosmique : Selon la doctrine de Huang Po, selon les annales de Pei Hsiu... Traduit de l'anglais par Y. Laurence.
Préface du Swami Siddheswarananda.
Introduction du Dr Hubert Benoit
Editions: Adyar
Cet Enseignement se donne pour but d'être conforme à la Maât. Ptah-Hotep incite son auditoire à vivre selon l'Harmonie cosmique (Maât) laquelle suppose régir l'ensemble de l'univers. Reprises au cours des millénaires, les Maximes de Ptah-Hotep sont un des piliers de la Sagesse de l'Egypte antique. Elles datent probablement de l'Ancien Empire. La version la plus complète que nous connaissons nous a été transmise par le papyrus de Prisse d'Avennes.

1. Papyrus de Prisse d'Avennes - Enseignement de Ptah-Hotep
Enseignement du directeur de la ville, le vizir Ptah-Hotep,
sous la majesté de celui du jonc et de l'abeille, Isesi,
qu'il vive selon l'éternité des cycles et l'éternité de l'instant,
le directeur de la ville, le vizir Ptah-Hotep il dit :
Souverain, mon maître, la vieillesse est advenue, le grand âge s'est abattu, l'épuisement est arrivé, la faiblesse se renouvelle. Il passe chaque jour à dormir, comme retombé en enfance. La vue baisse, il devient dur d'oreilles, la force vient à manquer, le coeur est las, la bouche est silencieuse, elle ne parle plus, le coeur n'est plus, il ne se souvient plus d'hier, toute l'Ossature fait souffrir, le bon se transforme en mauvais. Chaque goût disparaît. l'action de la vieillesse sur le genre humain est mauvaise sous tous rapports. Le nez est bouché, il ne respire plus, il est aussi pénible de se lever que de s'asseoir. Qu'il soit décrété que le serviteur ici présent façonne un bâton de vieillesse, puissé-je lui dire les paroles de ceux qui écoutent, les directives de ceux qui sont devant et qui, jadis, écoutèrent les paroles divines. Puisse l'agir être semblable pour toi, que les conflits soient repoussés à l'écart des gens simples, que les deux rives travaillent pour toi. La majesté de ce dieu a dit : Quant à toi, enseigne lui la parole de la tradition. Puisse-t-il agir comme un modèle pour les enfants des grands, que pénètrent en lui l'entendement et la justesse de chaque coeur, de qui lui parle, car il n'existe pas de sage de naissance.
Début des maximes de la parole accomplie, qu'a prononcée le noble, le chef, le père divin, l'aimé du dieu, le fils aîné de pharaon, de son corps, le chef de la ville, le vizir Ptah-Hotep, en enseignant la connaissance à l'ignorant, et la loi de la parole accomplie, voilà ce qui est lumineux pour qui entendra, mais nuisible pour qui passera outre.
Il dit à son fils : Que ton coeur ne soit pas vaniteux à cause de ce que tu connais, prends conseil auprès de l'ignorant comme auprès du savant, car on n'atteint pas les limites de l'art, et il n'existe pas d'artisan qui ait acquis la perfection. Une parole parfaite est plus cachée que la pierre verte, on la trouve pourtant auprès des servantes qui travaillent sur la meule.
Si tu rencontres un débatteur en action, qui dirige son coeur et qui est plus habile que toi, plie tes bras et courbe ton dos, ne sais pas ton coeur contre lui car tu ne l'égaleras pas. Puisses-tu abaisser celui qui s'exprime mal en ne t'opposant pas à lui lorsqu'il agit, c'est ainsi qu'il sera désigné comme un ignorant dès que ton coeur aura supprimé sa surabondance.
Si tu rencontres un débatteur en action, ton égal, celui qui est à ton côté, agis en sorte que ta supériorité sur lui se manifeste par le silence, alors même qu'il parle mal. Ceux qui l'écoutent penseront beaucoup de mal de lui, alors que ton renom sera parfait dans l'esprit des grands.
Si tu rencontres un débatteur en action, un homme de peu qui n'est certes pas ton égal, que ton coeur ne soit pas agressif contre lui à cause de ta faiblesse. Place le à terre, et il se punira lui-même. Ne lui réponds pas pour soulager ton coeur, ne lave pas ton coeur à cause de celui qui s'oppose à toi. Misérable est celui qui fait du mal à un homme de peu. On désire agir conformément à ce que tu désires et tu le frapperas de la désapprobation des grands.
Si tu es un guide, chargé de donner des directives à un grand nombre, cherche, pour toi, chaque occasion d'être efficient, de sorte que ta manière de gouverner soit sans faute. Grande est la règle, durable son efficacité. Elle n'a pas été perturbée depuis le temps d'Osiris. On châtie celui qui transgresse les lois, même si cette transgression est le fait de celui au coeur rapace. l'iniquité est capable de s'emparer de la quantité, mais jamais le mal ne mènera son entreprise à bon port. Celui qui agit mal dit : j'acquiers pour moi-même, il ne dit pas : j'acquiers au bénéfice de ma fonction. Quand vient la fin, la règle demeure. C'est ce que dit un homme juste : tel est le domaine de mon père spirituel.
Ne te livre pas à une machination contre l'espèce humaine, car dieu châtie pareil agissement. Qu'un homme dise « je vivrai ainsi », et il sera privé de pain pour la bouche. Qu'un homme dise « je serai riche », et il dira ensuite « mes perceptions m'ont piégé » . Qu'un homme dise « je vais voler autrui » et, en fin de compte, il fait un don à celui qui ne connaît pas ! Les manoeuvres du genre humain ne s'accomplissent pas, c'est ce que dieu ordonne qui s'accomplit. Pense à vivre en paix avec ce que tu as et ce qu'ils donnent viendra de soi-même.
Si tu es un homme qui fait partie de ceux qui sont assis à table d'un plus grand que toi, accepte ce qu'il donne, de la manière dont cela sera placé devant ton nez. Regarde ce qui est devant toi, ne te disperse pas par quantité de regards, c'est l'abomination du ka que d'être harcelé. Ne lui adresse pas la parole avant qu'il ne t'appelle, on ne sait pas s'il est en mauvaise disposition du coeur. Parle lorsqu'il s'adresse à toi, et que ton discours rende le coeur heureux. Quant au grand, assis derrière les pains, que son comportement se conforme à la directive de son ka. Il fera un don à celui qu'il distingue, c'est la coutume à la tombée de la nuit. C'est le ka qui étend ses bras. Le grand fait un don à celui qui a atteint la condition d'homme de qualité. Les pains sont mangés conformément à la volonté de dieu, c'est l'ignorant qui s'en plaindrait.
Si tu es un homme de confiance, qu'un grand envoie à un grand, sois tout à fait scrupuleux quand il t'envoie, transmets pour lui le message comme il l'a formulé, garde toi de forcer sur les mots, de peur de brouiller un grand avec un grand. Tiens t'en fermement à la règle, ne l'Outrepasse pas, le lavement du coeur ne doit certes pas être répété. Ne parle contre personne, grand ou petit, c'est l'abomination du ka.
Si tu laboures, et si la croissance s'effectue dans le champ, parce que dieu la donne en abondance dans ta main, n'en aie pas plein la bouche auprès de ton voisinage, car l'on éprouve un grand respect pour le silencieux. Si un homme de caractère est possesseur de biens, il accomplit l'acte de posséder comme un crocodile, même dans la cour de justice. Ne pose pas de réclamation pour qui est sans enfants, ne critique pas le fait de ne pas en avoir, n'émets pas de vantardises sur le fait d'en avoir, il y a maint père dans l'affliction, de même que mainte mère qui a enfanté, alors qu'une autre sans enfant est plus sereine qu'elle. C'est celui qui est seul dont dieu permet la mutation, alors que le patron d'un clan familial prie avec anxiété pour qu'on prenne sa suite.
Si tu es un faible, suis un homme de qualité, digne de confiance, toute ta conduite s'en trouvera bien vis-à-vis de dieu. Si tu apprends que cet homme était auparavant d'humble condition, n'aie pas le coeur arrogant à son égard, à cause de ce que tu sais de sa condition antérieure. Crains le avec respect conformément à ce qui est advenu de lui, car les choses ne viennent certes pas d'elles mêmes. Quant à l'opulence, que l'homme de qualité l'obtienne lui-même. C'est dieu qui fait qu'il soit un être de qualité et qui le protège, même quand il dort.
Suis ton coeur le temps de ton existence, ne commets pas d'excès par rapport à ce qui a été prescrit, n'abrège pas le temps de suivre le coeur. Gaspiller son moment d'action est l'abomination du ka. Ne détourne pas ton action quotidienne de manière excessive pour l'entretien de ta maison. Adviennent les choses, suis le coeur, les choses ne profiteront pas au négligent.
Si tu es un homme de qualité en qui on peut avoir confiance, puisses tu façonner un fils spirituel avec la faveur de dieu. S'il est en rectitude s'il se conforme à ta manière d'être, et s'il prend soin de tes biens en bon ordre, accomplis pour lui toute sorte de bonté. C'est ton fils, il appartient à la semence de ton ka. Ne sépare pas ton coeur de lui. Mais la semence d'un homme peut engendrer le conflit. S'il va dans la mauvaise direction, s'il transgresse tes recommandations, et désobéit de manière insolente à tout ce qui est dit, si sa bouche débite des paroles méprisables, chasse-le, il n'est pas ton fils. Mets le au travail pour la totalité de son discours. Lui qui s'est montré hostile envers toi subira leur défaveur, une entrave lui fut infligée alors qu'il se trouvait dans le ventre. Celui qu'ils guident ne peut pas s'égarer, celui qu'ils privent de barque n'aura pas la possibilité de traverser.
Si tu te trouves dans le porche où l'on rend la justice, soit debout ou assis, conformément à la procédure, qui te fut ordonnée le premier jour. Ne force pas le passage, tu seras repoussé. Perçante doit être la vue de celui qui entre après avoir été annoncé, large est le siège de celui qui fut appelé. Le porche où l'on rend la justice est conforme à la rectitude, toute conduite doit être conforme au fil à plomb, c'est dieu qui avance le siège. Ne seront pas installés ceux à qui on prête trop l'épaule.
Si tu es en compagnie de gens, procure toi des alliés en tant qu'homme digne de confiance qui atteint le coeur, celui qui atteint le coeur est celui qui ne contourne pas le langage dans son ventre. Il deviendra un homme qui commande lui-même, un possesseur de bien grâce à son comportement. Que ton renom soit bon sans que tu en parles. Ton corps sera nourri, ton visage se tournera vers tes proches, et l'on t'offrira ce que tu ignorais. Le coeur de celui qui écoute son ventre disparaît, il suscitera à son égard, le dédain au lieu de l'amour. Le coeur sera dénudé et son corps ne sera pas oint. Celui au grand coeur est un don de dieu, celui qui obéit à son ventre obéit à l'ennemi.
Transmets tes directives sans avaler le coeur, et donne ton avis dans le conseil de ton maître. S'il s'exprime d'abondance, il ne sera pas difficile au messager de faire son rapport, et il ne lui sera pas répondu : « qui est donc celui qui est informé ? ». En ce qui concerne le grand, ses biens péricliteront s'il pense à le punir à cause de cela, aussi se taira-t-il en concluant « j'ai dit ».
Si tu es un guide, que ta manière de gouverner voyage librement au moyen de ce que tu as ordonné. Tu dois accomplir des choses élevées. Songe aux jours à venir ensuite, qu'un malheur ne survienne pas au milieu des faveurs, comme un crocodile émerge, la défaveur se produit.
Si tu es un guide, écoute sereinement le discours de celui qui t'adresse une requête, ne le repousse pas, jusqu'à ce qu'il ait purgé son ventre de ce qu'il songeait à dire. Celui qui est accablé d'injustice désire que son coeur soit lavé, plus que la réalisation de ce pourquoi il est venu. Quant à qui repousse celui qui adresse des requêtes, on dira « pour quelle raison les rejette-t-il ? » Il n'est pas possible que toutes les requêtes aboutissent, mais une bonne écoute aplanit le coeur.
Si tu désires faire durer l'amitié, dans une demeure où tu as tes entrées, comme maître, comme frère ou comme ami, ou en tout lieu où tu as tes entrées, garde-toi de t'approcher des femmes. Ce n'est pas bon là où le fait se produit. La vue n'est jamais assez aiguisée lorsqu'elle les repère. Des milliers d'hommes se sont détournés de ce qui leur est profitable. Un court instant de plaisir, semblable à un rêve, et le mort t'atteindra pour les avoirs connues. C'est une mauvaise maxime que : « lance un trait contre l'adversaire », quand on s'apprête à agir ainsi, que le coeur écarte cette intention. Quant à celui qui échoue continuellement en les convoitant, aucun de ses dessins ne réussira.
Si tu désires que ta conduite soit bonne, délivre toi de tout mal, combats toute occasion d'avidité de coeur. l'avidité est la maladie grave d'un incurable. Y pénétrer est impossible. l'avidité sème le malheur parmi pères et mères, et parmi les frères de la mère, elle sépare l'épouse du mari. L'avidité est la réunion de toutes les sortes de mal, c'est un sac qui contient tout ce qui est haïssable. L'homme est posé s'il applique correctement la règle, et va son chemin conformément à la marche à suivre. Aussi fera-t-il l'état de ses biens, alors que l'avide de coeur n'aura pas de tombe.
Ne sois pas avide de coeur en ce qui concerne le partage des biens, ne sois vorace que de tes biens personnels. Ne sois pas avide de coeur envers tes proches, plus ample est la juste revendication de l'homme doux que celle injuste de l'homme rude. Ce dernier, bien peu échoit de ses proches, car il est privé de ce qu'apporte la parole. Un peu d'avidité suffit à faire naître l'esprit de querelle chez l'homme au ventre froid.
Si tu es un homme de qualité, fonde ta demeure, aime ton épouse avec ardeur, remplis son ventre, habille son dos, l'huile est un remède pour son corps. Allonge son coeur le temps de ton existence. Elle est une terre fertile, utile pour son maître. Ne décide pas pour elle, éloigne la du puissant qui la spolierait. Son oeil est le vent, regarde la, et tu la feras rester dans ta maison. Si tu la repousses, voici les larmes ! Le vagin est l'une de ses formes d'action, ce qu'elle impose, c'est que soit fait pour elle un canal.
Satisfais tes familiers en qui tu as confiance, au moyen de ce qui t'advient : tel est le destin de celui que dieu favorise. De celui qui faillit sans cesse à satisfaire ses familiers en qui il a confiance, on dira « c'est un ka trop satisfait de lui même ». L'avenir est inconnu, même si on a l'intuition de demain. C'est une puissance créatrice, la juste puissance créatrice qui s'en satisfait. Si sont accomplis des actes dignes de louange, les familiers dignes de confiance disent : « bienvenue ! » Lorsqu'on ne procure pas la paix à la ville, on devra amener des familiers si se produit une calamité.
Ne répète pas une rumeur médisante, ne l'écoute pas. C'est la manière de s'exprimer de celui qui a le ventre brûlant. Si nécessaire, répète la mauvaise affaire que tu as vue et pas seulement entendue. Que la rumeur médisante soit jetée à terre, n'en parle absolument pas. Vois celui qui te fait face reconnaîtra ta qualité. Qu'il soit ordonné de se saisir des conséquences de la rumeur médisante, ne naîtra que la haine, conformément à la loi, contre qui s'en emparerait pour l'utiliser. Vois il s'agit de détruire une sorte de mauvais rêve, protège t'en.
Si tu es un homme de qualité en qui on a confiance, qui siège au conseil de son maître, rassemble tout coeur vers la perfection. Sois silencieux, c'est plus utile que le bavardage. Parle seulement quand tu sais que tu apporteras une solution, il doit être un artisan, celui qui parle dans le conseil, parler est plus difficile que tout autre travail. C'est celui qui interprète cette maxime qui donne autorité à la parole.
Si tu es puissant, agis en sorte que l'on te respecte, en fonction de la connaissance et du calme du langage. Ne donne d'ordres que lorsque les circonstances l'exigent. Celui qui provoque de manière belliqueuse s'engage dans une mauvaise action. Ne sois pas vaniteux, tu ne seras pas abaissé. Ne sois pas vaniteux, mais garde toi de fouler aux pieds, et de répondre à une parole avec flamme. Détourne ton visage, contrôle toi, les flammes d'un individu au coeur bouillant le déprécient. Pour l'être rayonnant qui avance, le chemin est construit. Celui qui est triste de coeur, la journée durant, n'accomplira aucun mouvement heureux. Celui qui est frivole de coeur ne fondera pas de demeure. Celui qui atteindra une plénitude est comme celui qui tient le gouvernail, au moment de toucher terre. L'autre est fait prisonnier. Celui qui obéit à son coeur sera en ordre.
Ne t'oppose pas à l'action d'un grand, ne rends pas furieux le coeur de celui qui est lourdement chargé, car son hostilité se manifestera contre celui qui le combat. Libère l'énergie créatrice, toi qui est celui qui l'aime sans cesse. Celui qui donne de la puissance est en compagnie de dieu, ce qu'il aime sera accompli pour lui. Quant à toi, apaise le visage après l'explosion de rage, la paix provient de sa puissance créatrice, l'hostilité de l'ennemi. C'est la puissance qui fait croître l'amour.
Enseigne à un grand ce qui lui est utile, suscite son accueil parmi l'espèce humaine, fais en sorte que sa sagesse retombe sur son maître. C'est de son énergie que proviennent les aliments qui te sont attribués, le ventre de celui qui est aimé est comblé. Ton dos sera habillé grâce à lui. Ces conditions réalisées, préoccupe toi de la vie de ta maison, dépendant du noble que tu aimes. Il vit grâce à cela, et, bien plus, il t'accordera une protection. Bien plus, c'est l'amour que tu inspires qui durera dans le ventre de ceux qui t'aiment. Vois, c'est le ka qui aime continuellement entendre.
Si tu agis, fils d'un homme de la cour de justice, messager chargé de l'apaisement de la multitude, ôte les inutilités du document écrit. Quand tu parles, ne penche pas d'un côté, prends garde que soit formulée cette accusation : « juges, il place sa parole sur le côté qui lui convient ! », alors ton action se retournerait en procès contre toi.
Si tu es indulgent à propos d'une affaire qui s'est produite, ne favorise un homme qu'à cause de sa rectitude. Passe sur son ancienne faute, ne te souviens pas d'elle, dès lors qu'il est silencieux envers toi le premier jour.
Si tu es un grand après avoir été un petit, et si tu fais fortune après avoir subi la misère auparavant, dans la ville que tu connais, n'évoque pas en gémissant ce qui t'est arrivé auparavant. Ne place pas la confiance de ton coeur dans l'accumulation de tes biens matériels, car ce qui t'a été octroyé est un don de dieu. Tu ne seras pas derrière un autre ton semblable, qui aura vécu semblable événement.
Courbe le dos devant ton supérieur, ton chef du palais royal, ainsi, ta demeure, avec ses biens, sera durable, et ta récompense sera à ta juste place. Malheureux est celui qui s'oppose à un supérieur, car l'on ne vit que pendant la période où il exerce sa clémence. Malheureux celui dont le bras ne se courbe pas, lorsqu'il est dénudé. Ne dévalise pas la maison de tes voisins, et ne t'approprie pas les biens de celui qui est proche de toi, de sorte qu'il ne te dénonce pas, avant que tu ne l'apprennes de toute façon. L'agressif est un sans coeur. Si ton voisin sait cela , il attaquera en justice, car c'est mal de s'attaquer au voisinage.
Ne fais pas l'amour avec une femme-enfant, car tu sais qu'on lutte contre l'eau qui est sur son coeur. Ce qui se trouve dans son ventre ne sera pas rafraîchi, qu'elle ne passe pas la nuit à faire ce qui doit être repoussé, qu'elle soit calmée après avoir mis un terme à son désir.
Si tu cherches à sonder la vraie nature d'un ami, ne te pose pas de question, mais approche toi près de lui. Ne traite cette affaire qu'avec lui seul, jusqu'à ce que tu ne sois plus inquiet de son attitude. Discute avec lui le temps qu'il faudra. Eprouve son coeur à l'occasion d'un entretien. Si ce qu'il a vu lui échappe et s'il accomplit un acte qui t'irrite, sois amical avec lui ou sois silencieux, mais ne détourne pas le visage. Rassemble tes énergies quand tu éclaires l'affaire pour lui, ne réponds pas par un acte d'hostilité, ne va pas contre lui, ne le foule pas aux pieds, son moment de vérité n'a jamais manqué de se produire, et l'on ne peut échapper à celui qui l'a déterminé.
Que ton visage soit lumineux le temps de ton existence. Ce qui sort de l'entrepôt n'y entre pas de nouveau. C'est le pain destiné à la distribution dont on est vorace. Celui dont le ventre est vide est un accusateur, et celui qui est mis continuellement en état de manque est un agresseur. N'en fais pas l'un de tes proches. La bienveillance est le mémorial d'un homme, pour les années qui viennent après l'exercice du pouvoir.
Connais ceux qui sont à tes côtés et tes biens dureront, ne sois pas faible de caractère envers tes amis, Ils sont une rive cultivable qui reçoit l'inondation, elle est plus importante que ses richesses. Car les biens de l'un peuvent échoir à l'autre. La vertu du fils de l'homme lui sera utile, une nature accomplie sera un mémorial.
Punis principalement, enseigne complètement, l'acte de stopper le mal sera l'établissement durable de la vertu. Quant à un méfait, exception faite du malheur, c'est ce qui transforme le geignard en agresseur.
Si tu épouses une femme qui soit nantie, joyeuse de coeur et connue des habitants de sa ville, qu'elle se conforme à la double loi. Sois agréable pour elle au bon moment, ne te sépare pas d'elle, et agis en sorte qu'elle soit nourrie. Une femme au coeur joyeux apporte l'équilibre.
Si tu as écouté les maximes que je viens de te dire, chacun de tes desseins ira de l'avant. Leur rectitude, c'est leur richesse, leur souvenir chemine dans la bouche des hommes à cause du caractère accompli de leur discours cohérent. On doit transmettre chaque parole afin qu'elle ne périsse jamais dans ce pays. Qu'une maxime soit formulée pour le bien de sorte que les notables en parlent. C'est enseigner à un homme ce qu'il doit dire à la postérité. Celui qui écoute, cela devient un artisan en écoutant. Il est bon de formuler pour la postérité, c'est elle qui entendra cela. Si le bon exemple est donné par celui qui est un chef, il sera efficace pour l'éternité. c'est le connaissant qui se préoccupe de sa capacité de sublimation, en assurant sa substance au moyen de ce qui fait durer. Grâce à elle il est heureux sur terre. Le connaissant est sage à cause de ce qu'il connaît, et le noble à cause de sa manière d'agir. Que son coeur régule sa langue, que ses lèvres soient justes lorsqu'il s'exprime, que ses yeux voient, que ses oreilles se plaisent à entendre ce qui est utile à son fils. Celui qui agit en rectitude est exempt de mensonge.
Il est utile d'écouter pour le fils qui écoute. Si l'acte d'écouter sans cesse pénètre celui qui écoute, celui qui écoute devient celui qui entend. Quand l'écoute est bonne, la parole est bonne . Celui qui écoute est le maître de ce qui est profitable, écouter est profitable à celui qui écoute. Ecouter est meilleur que tout, ainsi naît l'amour parfait. Comme il est bon qu'un fils accepte ce que dit son père. Porteur de ce message, il atteindra un grand âge. Celui que dieu aime, c'est celui qui entend, celui qui n'entend pas est haï de dieu. C'est le coeur qui fait naître son maître comme celui qui entend ou celui qui n'entend pas. Pour un homme, son coeur est vie, prospérité, santé. C'est celui qui écoute qui entend ce qui es dit, c'est celui qui aime entendre qui accomplit ce qui est dit. Comme c'est bon un fils qui obéit à son père ! Comme c'est heureux pour celui à qui il est dit : « un fils, il est bienveillant, en tant que possesseur de la capacité d'écoute ». Celui qui écoute celui qui lui dit cela, il sera bien ajusté en son for intérieur et bienheureux auprès de son père. Son souvenir subsistera dans la bouche des vivants qui sont sur terre et qui y seront.
Si le fils de l'homme accepte ce que dit son père, aucun des ses plans n'échouera . Eduque, dans ton fils, celui qui écoute, dans le coeur des nobles, il sera un homme de qualité , digne de confiance, lui qui guidera sa bouche conformément à ce qui a été dit, lui qui sera vu comme celui qui entend. Les démarches d'un fils, qui est un homme de qualité digne de confiance, sont remarquables. L'égarement pénètre dans celui qui n'écoute pas. Le connaissant se lève au matin pour maintenir son équilibre, tandis que l'ignorant est aux abois.
Quant à l'ignorant qui n'écoute pas, il n'accomplira rien. Il considère la connaissance comme l'ignorance, l'utile comme le nuisible. Il fait tout ce qui est détestable , de sorte que l'on s'irrite contre lui chaque jour. Il vit de ce qui fait mourir, sa nourriture est le discours tordu. C'est là sa caractéristique qu'ont bien reconnue les nobles, à savoir un mort vivant chaque jour. On omettra ses actes à cause des nombreux malheurs qui lui sont advenus chaque jour.
Un fils qui entend est un suivant d'horus et c'est bon pour lui après ce qu'il a entendu. Lorsqu'il est âgé il atteint l'état de bienheureux. Qu'il transmette le même message à ses enfants en renouvelant l'enseignement de son père. Tout homme reçoit l'enseignement conforme à son action, puisse-t-il effectuer un acte de transmission envers ses enfants, de sorte qu'ils puissent parler à leurs enfants. Façonne le caractère, ne donne pas libre cours à la destruction, consolide la rectitude et ta descendance vivra. Quant au premier qui viendrait porteur de désordre, puissent les hommes dirent ce qu'ils verront : « voilà ce qui est conforme à ce misérable ! ». Qu'il soit dit à ceux qui écouteront : « voilà qui est bien conforme à ce misérable ! » Que tout le monde les voie et la multitude sera apaisée. Sans eux, la richesse ne sera pas accomplie.
Ne dérobe pas une parole et ne l'apporte pas, ne mets pas une chose à la place d'une autre, prends garde à rompre les entraves en toi, prends garde à ce que dit celui qui connaît les choses : « écoute si tu désires durer dans la bouche de ceux qui entendent, parle seulement lorsque tu auras atteint la maîtrise du métier, si tu parles de manière accomplie, ta manière de vivre sera en rectitude.»
Immerge de ton coeur, contrôle ta bouche, et ta condition sera d'être parmi les nobles. Que ton témoignage soit complet, en présence de ton maître. Agis de sorte qu'il dise : « celui-là est un fils », et que ceux qui écouteront cela disent : « heureux celui pour lequel il est né ! ». Pose ton coeur au moment où tu parles, prononce des paroles élevées, de sorte que les nobles qui écouteront disent : « comme c'est beau ce qui sort de ta bouche ! »
Agis en sorte que ton maître dise de toi : « combien est accompli celui qui a reçu l'enseignement de son père, quand il sortit de lui, de son corps, il lui avait parlé alors qu'il se trouvait entièrement dans le ventre, ce qu'il a accompli est plus grand que ce qui lui avait été dit ». Vois, un bon fils est un don de dieu, un être qui accomplit davantage que ce qui lui fut prescrit par son maître, qu'il agisse en rectitude, que son coeur agisse conformément à sa démarche, comme tu me rejoins, avec un corps en bonne santé.
Pharaon est satisfait de tout ce qui s'est produit, puisses-tu acquérir des années de vie. Ce n'est pas petit ce que j'ai accompli sur terre. J'ai acquis 110 années de vie que pharaon m'a accordées. Les louanges doivent être prééminentes pour les ancêtres, parce qu'agir en rectitude pour pharaon aboutit au lieu où se réalise l'état de bienheureux. C'est aller d'un commencement jusqu'à un terme, conformément à ce qui fut trouvé et écrit.
Lecture audio des Maximes de Ptah-Hotep
A l’occasion de la sortie de son dernier livre intitulé Les 50 mots essentiels de la spiritualité (Albin Michel 2022), nous nous sommes entretenues avec Philippe Filliot, professeur agrégé d’arts plastiques à l’université de Reims, chargé de cours sur la spiritualité contemporaine à Paris 8 ainsi que professeur et formateur de yoga. L’occasion de nous interroger sur cette expérience fondamentale de l’humanité qu’est la spiritualité et plus spécifiquement sur ses articulations avec le yoga moderne.
Citta Vritti : Vous êtes chargé de cours sur la spiritualité contemporaine à l’université de Paris 8, et votre dernier ouvrage porte sur les mots de la spiritualité. Ce qui nous amène à vous poser la question fatidique : comment définir la notion de spiritualité ? En quoi diffère-t-elle de la religion ?
Philippe Filliot : C’est tout le sujet de mon livre ! Une façon de définir la spiritualité, c’est de dire en premier lieu ce qu’elle n’est pas. La spiritualité ne se confond pas avec le religieux, les deux se distinguent sans forcément s’opposer. La spiritualité peut exister en dehors des religions, et certains, comme le philosophe André Comte Sponville se réclament d’une spiritualité laïque ou athée. Dans les milieux anglo-saxons et notamment en sociologie des religions, la catégorie “Spiritual But Not Religious” (“spirituel mais pas religieux”, ndlr) a même été créée pour désigner ce phénomène. Mais une spiritualité a-religieuse ne signifie pas qu’elle soit anti-religieuse, et les religions comportent évidemment une composante spirituelle.
La spiritualité n’est pas forcément irrationnelle, elle ne relève pas forcément du domaine de la croyance. Dans les démarches spirituelles, il y a une démarche de connaissance – de soi, du monde, du divin, de l’Absolu, qui si elle n’est pas rationaliste, n’en reste pas moins rationnelle. Les écrits des mystiques sont des témoignages de cette dimension réflexive de la spiritualité. Le philosophe Frédéric Nef démontre bien cela dans son essai sur ce qu’il appelle justement “La connaissance mystique”.
“La spiritualité n’est pas forcément irrationnelle, elle ne relève pas forcément du domaine de la croyance”.
Au niveau de l’expérience individuelle, le spirituel et le religieux ne diffèrent sans doute pas. C’est la dimension collective, sociale du phénomène religieux qui va distinguer spiritualité et religion. La spiritualité a plutôt tendance à relever de l’expérience individuelle, tandis que le religieux relève de l’expérience communautaire. La spiritualité se situe en général en dehors des institutions. La religion est une forme d’institutionnalisation, de socialisation, de la dimension spirituelle propre à l’être humain.
Pour terminer, on pourrait évoquer la définition du philosophe Michel Foucault, qui analyse la spiritualité comme une pratique de transformation du sujet. C’est une définition très large qui permet d’englober d’autres pratiques que la pratique strictement religieuse, comme le yoga, l’art, tout ce qui transforme l’être depuis l’intérieur. Dans la définition de Michel Foucault, la spiritualité ne se réduit pas à la dimension d’intériorité, c’est aussi une ouverture à l’altérité, au-delà de sa propre identité. Il ne s’agit pas, comme dans le développement personnel, de “devenir soi”, mais au contraire, de devenir “autre” que soi. Ainsi la spiritualité revêt toujours une dimension pratique, existentielle, qui se met en application dans la vie de tous les jours, au-delà d’une connaissance livresque ou purement théorique. La spiritualité est une “théorie pratique”, ou une “pratique théorisée”, une “praxis” comme disaient les philosophes grecs. La “praxis” est notamment un concept central dans les arts plastiques que j’enseigne.
C.V : Dans vos ouvrages, vous faites souvent dialoguer art et yoga, quels liens tissez-vous entre ces deux disciplines ?
P.F : Ce sont avant tout des liens personnels. Les milieux de l’art contemporain et de la spiritualité sont des domaines qui ne se rencontrent pas souvent. Ma formation initiale est artistique et littéraire. Lors de mes études d’arts plastiques, je ne me préoccupais pas de spiritualité en tant que telle, mais je m’intéressais à des artistes qui posaient des questionnements existentiels, ou éthiques, ou qui développaient un certain rapport au sacré, au sens large du terme. Comme Michel Journiac (plasticien français du XXe siècle ndlr) par exemple, qui par ses performances parfois extrêmes autour du corps, interrogeait sa dimension sacrée. D’ailleurs, il n’a pas fait les Beaux-Arts mais une formation de théologie – il s’apprêtait à devenir prêtre !
Je me suis engagé ensuite dans des pratiques de yoga et de zen en gardant mes références artistiques et ma sensibilité esthétique, et les liens entre les deux se sont fait progressivement. A mon sens, l’art peut être l’occasion d’une expérience intérieure source de transformation de soi, de son rapport au monde, sans faire appel à une lignée spirituelle ou une religion instituée. L’art contemporain nous offre un exemple intéressant de spiritualité non-dogmatique. Et inversement la spiritualité peut-être une forme d’art, un art sans œuvres, sans production d’objet, qui se situe dans… une certaine manière de vivre, une “esthétique de l’existence”, comme le formulait encore Foucault.
C.V : Votre parcours et votre enseignement du yoga sont issus d’une lignée particulière, le viniyoga. Et pourtant, dans bon nombre de vos ouvrages et articles, vous questionnez la notion même de “tradition”. Comment articulez-vous ces deux aspects dans vos réflexions et dans votre enseignement ?
P.F : Je n’aime pas trop le terme de “lignée” mais je me situe malgré tout dans cette lignée que l’on appelle parfois “viniyoga”, qui est issue de Desikachar et de Krishnamacharya. C’est ma formation et j’aime bien cette pratique mais je n’ai d’appartenance à aucune école ni à aucun maître. Je dis ce que je veux et je pense ce que je veux sur cette pratique de yoga, quitte à déplaire à certains disciples zélés…
“Je défends une spiritualité éclairée par la connaissance, la culture, l’histoire, la réflexion.”
C’est un peu compliqué comme posture parce que je suis dans l’entre-deux donc je me fais souvent mal voir des deux côtés. Par exemple, à l’université, je vais me faire “mal voir” car je parle de spiritualité, un mot complètement tabou dans le milieu universitaire. Pourtant il y a quand même des recherches assez nombreuses dans pas mal de disciplines sur la spiritualité : en littérature, en art, en sciences de l’éducation, en philosophie … Il y a tout un champ de recherche universitaire sur la spiritualité mais il n’empêche que ça n’est pas évident du tout d’en parler dans ce milieu. On me reproche d’être irrationnel, de ne pas être objectif, de travailler sur des objets qui ne sont pas universitaires, comme s’il y avait certains objets d’étude qu’il était interdit de travailler, ce qui serait le contraire pour le coup d’un travail universitaire et rationnel! Et dans les milieux de la spiritualité, je me fais “mal voir” parce que je suis trop intellectuel, trop analytique – quelle horreur! – je suis trop dans le “mental”, comme on dit, et pas assez dans l’intuition et l’expérience. Comme si le yoga serait de ne pas lire de livres, de ne pas réfléchir, et seulement de ressentir des choses incroyables ou mystiques et de suivre aveuglément ce que peut dire la tradition et la lignée…. Bref, je me fais mal percevoir dans le milieu spirituel par la dimension critique que je peux avoir, au sens de l’exercice de l’esprit critique, qui me semble essentiel à maintenir ici, encore plus qu’ailleurs, pour éviter les dérives irrationnelles, voire sectaires…
C.V : Alors, comment sortir de ce clivage entre spiritualité et connaissance? Cette dernière étant parfois considérée comme un obstacle empêchant d’accéder au mental et donc à la quête spirituelle de par son rationalisme, voire de son scientisme rigide ?
P.F : Pour moi il n’y a aucune opposition entre un travail de connaissance et un travail spirituel. Et je pense qu’il est même nécessaire d’articuler les deux sinon on tombe, d’un côté dans le scientisme et le rationalisme qui n’est pas une bonne chose non plus ou, de l’autre, dans une forme d’irrationalisme, d’absence de pensée critique, de recul, de mise en perspective, de questionnement. Ce que je défends c’est une spiritualité éclairée par la connaissance, la culture, l’histoire, la réflexion. On ne peut pas se débarrasser de tout cela sans aller vers des chemins très glissants et dangereux. Et l’un n’empêche pas l’autre : ce n’est pas parce que l’on réfléchit que l’on ne ressent pas! C’est terrible cette dissociation des deux. Le fait de ressentir des émotions ou des sentiments et d’axer sur l’expérience personnelle ou sensitive n’empêche pas de réfléchir et de penser son expérience à un moment donné, avant, pendant ou après. Donc l’idéal c’est d’associer savoir et sentir, connaissance et expérience. Sortir de ce “grand partage” de la pensée. Et c’est là où peut s’ouvrir une dimension profonde, riche, ouverte, libre. Je milite pour “spiritualiser la raison”et pour “rationaliser la spiritualité”.
C.V : L’un de vos ouvrages s’intitule Un yoga occidental (Almora, 2018). A l’heure des questionnements sur l’appropriation culturelle, qu’avez-vous voulu transmettre par le choix de ce titre ?
P.F : On peut m’accuser d’appropriation culturelle en parlant de “yoga occidental”… Je n’ai pas choisi ce titre là en premier. Le titre au départ devait être centré sur l’enseignement du Viniyoga, mais cela réduisait l’ouvrage à une lignée et une tradition. Donc j’ai voulu un titre qui ouvre sur une problématique plus large, liée à l’histoire de ce courant du yoga, situé entre l’Inde et l’Europe, et vice versa. C’est une forme d’oxymore puisque la formule de “yoga occidental” est très mal vue par les yogis traditionalistes, car selon eux le yoga ne peut pas être occidental mais indien. Les occidentaux peuvent bien entendu faire du yoga mais le yoga doit rester dans les limites culturelles ou spirituelles de l’Inde. La formule peut ainsi paraître paradoxale, voire provocante, pour certaines personnes. Mais je suis, une fois de plus, dans l’entre-deux : j’affirme une dimension occidentale, que j’assume totalement, mais j’affirme en même temps un lien très fort avec le yoga, avec tout ce que cela suppose comme référence à l’Inde et à l’histoire de la pensée indienne. J’associe les deux. Si on regarde le yoga contemporain, même moderne, c’est quand même un yoga très occidentalisé, qui est assez éloigné des sources indiennes. Le yoga aujourd’hui ne peut pas faire l’impasse sur sa dimension occidentale qui fait maintenant partie intégrante de son histoire.
C.V Est-ce qu’à travers cela vous souhaitez affirmer une dimension universaliste du yoga ?
Je ne sais pas, je me méfie un peu des aspirations universalistes. Les discours universalistes sont affirmés par les gourous du yoga moderne et c’est aussi le discours de la rationalité occidentale, depuis le siècle des Lumières, une sorte d’idéal abstrait, un peu hors-sol… Ce n’est pas une valeur que je défends forcément. Je suis peut-être trop individualiste pour ça… Dire que le yoga est universel est à mon sens une erreur de jugement car les concepts ou les notions du yoga sont bien indiennes. Donc je suis un peu mal à l’aise avec ça. Mais je suis aussi mal à l’aise avec l’inverse qui voudrait que le yoga soit purement indien. Une nouvelle fois, je suis dans l’entre-deux. A force d’avoir un pied dans un champ et un pied dans l’autre, je suis plutôt à l’aise maintenant dans l’entre-deux !
“La spiritualité est pour moi une forme de résistance aux dogmatismes.”
C.V : En parlant d’entre-deux, vous insistez sur le fait que la spiritualité consiste à apprendre à se dépouiller (notamment des objets matériels), à se déposséder pour revenir à ce que vous disiez sur Michel Foucault plus haut. Comment la perte de soi est-elle conciliable avec la société dans laquelle nous vivons et de laquelle il est fort difficile de s’extraire, sans devenir pour autant des ascètes enfermés dans une grotte?
P.F : La spiritualité est pour moi une forme de résistance aux dogmatismes mais aussi à cette idée que l’on doit être assigné à une identité ou à une fonction. C’est une posture qui est complètement à contre-courant des valeurs sociales dominantes. On nous demande toujours d’être plus efficaces, plus rentables, d’avoir une identité plus forte, plus affirmée … C’est le contraire de ce que disent les mystiques qui parlent d’effacement du moi, de la disparition de l’égo, de la perte de soi.
C.V : Justement, quid des injonctions “Practice and all is coming” de Pattabhi Jois ou “Un peu de pratique vaut mieux qu’une tonne de théorie” attribuée à Sivananda? Pour en revenir à ces choses très pragmatiques, beaucoup de pratiquants nourrissent une certaine culpabilité concernant leur assiduité ou leur “niveau” de pratique (physique) du yoga … Comment vivez-vous le yoga en dehors du tapis ?
P.F : Par exemple par la respiration. Il n’est pas nécessaire d’être sur un tapis pour respirer. Prendre conscience de sa respiration, se tourner simplement vers l’intérieur, mais aussi être plus réceptif au monde grâce à la perception de la respiration. C’est une forme de yoga invisible et ça se fait n’importe où, n’importe quand, sans technique, sans maîtrise du prânâyâma, sans avoir besoin d’être assis en lotus. Ou même dans nos activités quotidiennes ou des situations banales: on peut les vivre avec un autre regard qui fait que l’on n’est plus dans une conscience ordinaire. C’est ce que l’on nomme des “épiphanies”, des instants lumineux de révélation qui apparaissent à même la réalité la plus ordinaire, comme je le développe dans mon lexique spirituel. Ces épiphanies profanes peuvent se manifester à n’importe quel moment à vrai dire et elles sont dénuées de toute idée de performance de “niveau” de pratique ou même de projet intentionnel. Ces moments privilégiés ne sont pas recherchés, ils surviennent à l’improviste … ou pas ! Cela peut être des toutes petites choses. Quand on parle de yoga on pense souvent à des trucs extraordinaires comme des extases et des illuminations ou des chocs existentiels mais ça peut être des choses très ordinaires. Je suis un yogi de l’ordinaire!
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Sur les liens entre art et yoga, lire aussi : Méditer à travers l’art, avec Soizic Michelot.
Citta Vritti a rencontré le sociologue et philosophe Raphaël Liogier, professeur des universités à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, directeur de l’Observatoire du religieux de 2006 à 2014 et chercheur associé au laboratoire Sophiapol à l’Université de Nanterre. Ses recherches portent sur les croyances, les valeurs, les religions, les nouveaux mouvements religieux, les sectes et la mondialisation culturelle. Lorsqu’on lui demande en quoi consiste son travail il répond : « Je m’intéresse aux mutations de l’identité humaine, c’est-à-dire à comment les humains se regardent eux-mêmes, croient en eux-mêmes et organisent leurs vies en fonction de ces paradigmes ». Nous avons axé cet entretien sur la spiritualité New Age, ses valeurs et la circulation de ses idées dans la société contemporaine, prisme par lequel nous avons tenté de décrypter nos croyances, nos modes de vies et nos comportements.
Raphaël Liogier | Le New Age c’est le déploiement à partir des années 1950 d’un cœur de croyances qui avait commencé à se développer dès le XVIIIe siècle en même temps que la modernité, mais qui a été plus ou moins écrasé par la révolution industrielle, plus matérialiste, au XIXe siècle. Le XVIIIe siècle rêvait la Nature et d’une forme d’universalité sur le plan politique mais aussi spirituel. L’idée étant qu’il y a du divin, de l’Absolu, charrié par toutes les traditions et toutes les religions mais que toutes les cultures l’ont en partie perdu. Comme nous-mêmes dans notre propre tradition avons perdu l’essentiel, la seule manière de le retrouver c’est par le voyage vers autrui. C’est alors que l’on a commencé à élaborer une religiosité implicite fondée sur l’idée que toutes les traditions portaient quelque chose de commun mais que si elles se faisaient la guerre c’est parce que elles se sont éloignées de ce qu’elles étaient à l’origine.
La croyance en l’énergie est fondamentale et elle avait commencé au XVIIIe siècle en Occident avec ce que l’on appelait le magnétisme animal à l’époque. Ou avec la notion de fluide que l’on retrouve même chez Balzac. Le fluide est compatible à la fois avec notre croyance industrielle puisque l’on est dans un monde mouvant. Ça a l’air à la fois très matériel et en même temps on peut lui donner une signification spirituelle parce que c’est invisible. L’énergie elle-même devient un langage universel. Que ce soit en Inde avec les chakras, le bindu, les nadis ou en Chine avec le taoïsme, le Qi ou en Occident avec l’alchimie, l’hermétisme. L’énergie peut être divinisée, faire l’objet d’un culte et être invisible en même temps. Ces schèmes de croyance ont pu s’enraciner dans ce qu’on croit savoir. C’est la raison pour laquelle le New Age s’enracine dans la mécanique quantique, les nouvelles sciences, sur ce que l’on croit aujourd’hui être la matière.
Les religions étaient considérées comme négatives dans leur institutionnalisation, c’est-à-dire liées à des processus historiques qui ont progressivement aveuglé les hommes. L’idée de la spiritualité est d’enlever l’institution par rapport à la religion. Ce qui est – pour moi – faux : je considère que les spiritualités sont elles-mêmes des institutions. Et c’est ce qui me fait dire que la spiritualité est devenue la religion de notre époque. Comme le mot « religion » a été discrédité, on finit par appeler la religion « spiritualité ». Donc l’idée même de la spiritualité c’est la religion de notre temps. Ainsi, dans chaque religion il y aurait ce fond commun qu’il faudrait trouver et pour le reconnaître il faut aller chercher chez l’autre ce qui a été perdu chez soi, d’où mon idée d’ « individuo-globalisme ».
C’est la tension entre un individualisme exacerbé et un globalisme extrême. C’est une expérience vers l’autre qui me permet de me recomposer moi. C’est comme ça que se sont constituées la théosophie, l’anthroposophie ou encore la franc-maçonnerie par exemple. Le New Age se développe dans un processus d’inertie du monde ancien : le refus de cette liberté qui est offerte au XVIIIe siècle, pour arriver au bout de l’industrialisme et d’une forme de rationalité au XIXe, puis, dans les années 1950-1960 on a l’expérience destructrice de la rationalité avec les deux conflits mondiaux et les totalitarismes. Avec l’avènement des Trente Glorieuses on a une Europe qui n’est pas abattue économiquement et pourtant il y a cette vacuité du sens de l’existence dans un monde industriel et une critique de la société de la consommation.
Au niveau spirituel il va y avoir la remobilisation des concepts du XVIIIe siècle : ce principe d’une origine qui aurait été perdue mais en y ajoutant un processus de régénération et de transformation : c’est la fameuse ère du Verseau. Il y a l’idée que l’on est en train d’arriver au bout d’une ère avec la mobilisation de concepts qui existaient déjà dans l’Inde ancienne comme le fameux Kali Yuga [l’âge sombre]. Cela va permettre de faire ce que font tout le temps les religions : interpréter, donner du sens au monde. Monde devenu industriel et dans lequel on se sent de plus en plus mal mais avec une touche d’espoir puisque l’on arrive au bout de cette période et qu’une régénération advient : c’est le New Age, la nouvelle époque. Le problème c’est que cette régénération aurait du avoir lieu à la fin du XXe siècle mais qu’elle n’a pas vraiment eu lieu car on se sent toujours aussi mal, voire pire.
Pour moi c’est le facteur d’éloignement. Ce que nous connaissions le mieux, puisqu’on a vécu dedans, on ne le supporte plus. Plus c’est éloigné, plus c’est extraordinaire et plus c’est proche de la source. Forcément, car plus c’est éloigné plus je peux avoir une interprétation qui est la mienne, puisque personne ne viendra me contredire car personne ne la connait bien. C’est lié au mystère même de l’horizon. D’ailleurs on a reconstitué ce qui est encore plus éloigné dans le temps : les religions premières. On va inventer le chamanisme universel. Un mélange entre l’énergie, les chakras, la Nature, redécouvrir son être profond, l’ensauvagement … Et puis on peut mélanger avec un peu de yoga, de bouddhisme ou de pleine conscience. Mais le chamanisme c’est quelque chose de très spécifique qui existe en Sibérie notamment et qui s’est modifié en fonction de gens qui ont voulu avoir un maître de chamanisme ou s’initier au chamanisme, faisant naître le chamanisme massif, les stages d’approfondissement. C’est ce que j’appelle la stagiarisation du monde, avec des niveaux. Comme on pourrait avoir des niveaux de christianisme orthodoxe ! C’est pareil avec le reiki, le yoga etc. Ce qui est lié à la fois à la rationalité et à la fois à l’idée que c’est régressif : plus je monte en niveau plus je m’approche de l’origine.
Donc on va avoir une hiérarchie entre les différentes religions en fonction de leur éloignement de la Vérité. Elles portent toutes la Vérité, mais plus elles sont lointaines moins elles se sont éloignées et vice versa. Le christianisme s’est beaucoup plus éloigné que le bouddhisme mais on peut quand même déceler en lui des traces de cette Vérité grâce au bouddhisme. Et vous allez avoir des prêtres qui grâce à la méditation vont redécouvrir le message du Christ. Le moine Thomas Merton a dit redécouvrir par la mystique chrétienne ce qu’a déjà découvert le bouddhisme zen. C’est ce qui va conduire certains à affirmer que finalement les lettres hébraïques sont des positions de yoga, que tout est Un, et que l’on ne peut retrouver cette unité dévoyée que par la pratique individuelle. Donc le yoga est idéal. Et il y a aussi cette notion selon laquelle l’Occident aurait divisé le corps et l’esprit, or le yoga ou les arts martiaux permettre de réaffirmer une union entre les deux. Mais ce n’est pas une remise en cause de la transcendance ni même du salut, c’est chercher des formes de salut au-delà de ce que l’on nous avait fournit clef en main comme le marxisme ou les religions séculières pour parler comme Raymond Aron.
C’est ce que j’appelle l’hypertrophie de l’autre. « Hyper » en grec signifie « plus que ». On fait être l’autre plus que ce qu’il est. On le fait déborder de son être. Et s’il ne correspond pas à ce schéma là on peut le dénigrer, trouver que ce n’est pas vrai, pas bon. C’est ça l’exotisation. C’est l’autre que l’on sort de lui-même, que l’on va expurger de lui-même. Et s’il veut survivre, car c’est nous qui avons l’argent, il est obligé de s’auto-exotiser. C’est-à-dire qu’il est obligé de devenir son propre folklore, il se folklorise. Par exemple, j’ai travaillé en Australie en tant que professeur invité à l’Université de Sydney où un collègue spécialiste des aborigènes m’expliquait qu’une partie des aborigènes refuse la qualification de chamans. Ce qui entre en conflit avec une autre partie d’entre eux qui disent que si car les touristes viennent pour ça : on leur fait faire le parcours du rêve aborigène, comme un parc d’attractions, où les touristes payent, ce qui permet de faire vivre la communauté. Donc il y a un débat. La communauté peut survivre mais aux dépens de son identité, en ressemblant à des « hyperaborigènes ».
Il y a d’abord une critique de la société industrielle ajoutée au développement de ce que l’Enquête mondiale sur les valeurs [un des plus grands projets d’enquête internationale par sondage réalisé en 1981] appelle les « valeurs de bien-être » ou les valeurs dites « post-matérialistes ». Il y a trois types de valeurs : traditionnelles, industrielles ou matérialistes et post-industrielles ou post-matérialistes c’est-à-dire axées sur le bien-être, la connaissance de soi etc. Cette enquête observe que ces valeurs de bien-être sont en train de tout submerger à partir des années 1970. Il faut donc qu’il y ait des croyances fondamentales qui s’adaptent à cela et c’est le cas du New Age. Sur les croyances fondamentales c’est de la récupération des croyances du XVIIIe siècle en disant qu’il y a une transcendance dans toutes les religions et que sa dimension authentique a disparu sous l’institution.
Ma théorie est que la croyance est élaborée à partir de nos désirs. On élabore des théories, des croyances fondamentales qui nous permettent de justifier des manières de vivre qui sont très exactement ce que nous voulons faire. Par exemple on croit dans l’énergie à la fois parce que l’on trouve ça cool de se faire masser et qu’en plus cela permet de faire circuler l’énergie. Mais comme les humains ne peuvent pas se contenter de faire quelque chose pour le faire, ils ont besoin de raconter ce qu’ils font. C’est ce que j’appelle « le désir d’être ».
On ne peut pas être seulement dans la vie, la survie ou dans le confort objectif, c’est-à-dire seulement la technique, il faut être dans le désir d’être. On le voit par rapport aux habits. Normalement les habits permettent de survivre dans des conditions difficiles ou même de vivre parce que c’est un plus grand confort. Mais lorsque vous vous habillez, vous dites quelque chose : c’est de la spiritualité en permanence. Et à la fin, vous finissez même par avoir des choses qui sont comme des habits mais qui ne servent à rien d’autre qu’à dire quelque chose. Donc ça c’est la dimension du désir d’être qui est omniprésente chez les humains. Elle est là en permanence pour raconter ce que l’on fait car on peut se permettre de le faire.
Nos croyances fondamentales viennent justifier un type de comportement qui est en train de se déployer. On le voit à tous les niveaux, comme dans le milieu du yoga ou du bouddhisme par exemple. Il y a l’institution et ensuite la diffusion se fait dans toute la société à travers les manières de manger, les activités : le yoga, le bio, l’écologie, divers régimes alimentaires (végé, végan, paléo, cru, jeûnes etc.), les cures, les retraites … sont synonymes de plus authentiques, plus purs, plus traditionnels. Ces croyances vont influer notre façon de faire du commerce, de jouir des choses et du monde. Avant, elles étaient l’apanage de groupes marginaux ou des hippies, alors qu’aujourd’hui on retrouve ces valeurs en entreprise.
Je crois que l’on ne peut pas échapper à ces nouveaux schèmes de croyances mais pour moi cette mythologie New Age est positive ! Seulement, elle a été récupérée par le développement industriel alors qu’elle était faite pour en sortir. L’industrialisme l’a récupérée et en a fait une ultime source de profit. En utilisant des techniques qui étaient là pour nous libérer de l’industrie. Du saut à l’élastique, à la méditation, à la position de yoga, les entreprises vont utiliser toutes ces techniques en les dévoyant vers une logique de performance. Quelque chose qui est typique pour moi dans ce transfert est l’idée de pleine conscience. L’idée que la pleine conscience va vous donner des compétences psychiques où le mental lui-même va devenir l’objet d’une capitalisation. Vous allez faire le plein de conscience comme on ferait le plein d’essence alors que le propre de la méditation est de se vider. C’est ce que certains appellent le matérialisme spirituel où l’on en fait un truc d’obtention de compétences. Pareil pour le yoga : vous analysez le langage de certains profs de yoga, in fine, il est question d’acquérir quelque chose. Donc sous prétexte de sortir du néo-libéralisme, c’est devenu son ultime ressort plus efficace que tout le reste. Le néo-libéralisme renverse le processus d’adaptation où l’industrie va adapter les humains qui ne serait pas eux-mêmes assez adaptés à l’industrie. Et c’est ce que l’on peut voir avec le yoga qui va servir à adapter les humains encore plus à l’industrie qu’avant, en en faisant des individus désireux d’utiliser leur propre organisme comme une source d’énergie pour être plus efficaces.
C’est le chemin paradigmatique entre Berkeley et la Silicon Valley, dans la baie de San Francisco. Ceux qui portaient des sandales et les cheveux longs vont descendre dans la vallée, un peu comme Moïse, et puis leurs cheveux vont se raccourcir un peu, ils vont rester toujours aussi cool en apparence, vieillir un peu et remplacer leurs sandales en lanière de cuir par des baskets. Les premières communautés autogérées de hippies vont être remplacées par des start-up. Pour moi, même un mastodonte écrasant comme Google reste une start-up : elle n’est pas définie par le fait que ça commence mais par un éternel recommencement. D’ailleurs c’est ce que fait Google : financer l’éternelle jeunesse ou la vie éternelle. C’est un modèle d’espace de vie soit disant communautaire et égalitaire représenté par un type comme Mark Zuckerberg, un éternel enfant en basket et t-shirt, même s’il pèse 100 milliards de dollars. Toute cette « coolitude » est un communautarisme d’entreprise où l’on est plus efficace que pendant les heures les plus dures de la révolution industrielle. Comme disait Michel Foucault c’est le fait d’avoir une autorité extérieure qui vous oblige à travailler. Mais ça ne sera jamais aussi efficace que de transformer l’humain pour lui donner le désir de se tuer au travail parce qu’il a l’impression que c’est son salut, que cela va de son bien-être. Donc les gens finissent par rester au travail de 6h à minuit parce qu’ils ont l’impression qu’ils se développent. Les valeurs capitalistiques sont devenues partie de leur spiritualité.
Je dis qu’il y a une division globale du travail religieux aujourd’hui. Ceux qui sont les mieux pourvus en capital global, pour parler comme Bourdieu, c’est-à-dire à la fois en capital symbolique et en capital matériel, se sont « newagisés ». Inversement, ceux qui sont dominés en capital économique sont plutôt les mouvements qui promettent l’enrichissement matériel (parce qu’ils ne l’ont pas) comme les mouvements évangéliques, pentecôtistes et qui sont dispersés dans les endroits les plus pauvres de la planète. Et il y a ceux qui sont pauvres en capital symbolique donc en reconnaissance d’eux-mêmes avec une frustration symbolique (qui peut être le résultat de la colonisation par exemple sans forcément être pauvres du point de vue économique), c’est plutôt les pays arabes avec l’islam fondamentaliste. Mais chez nous, même de façon minoritaire, les chrétiens qui se sentent dépassés sans être forcément pauvres deviennent aussi intégristes. Donc il y a une répartition des trois mais quand on est bien pourvu en capital global, à la fois symbolique et économique, on a tendance à se newagiser parce que c’est le cœur.
Ce ne sont pas seulement les blancs occidentaux qui croient en ce genre de chose mais comme ils sont dominants, cela devient la croyance dominante sauf que tout le monde ne peut pas se l’offrir. Même les mouvements évangéliques sont dans le trope de l’énergie, avec une idée de prospérité matérielle. C’est l’idée que miraculeusement il suffit que vous soyez conforme à vous-même, authentique, bien, heureux, pour gagner de l’argent, devenir un « money magnet ». Ce qui est embêtant c’est que cela créé des processus d’inégalités économiques.
On confond critique et critique négative. Mais toute critique n’est pas négative. Avec le New Age, c’est exactement pareil. La critique ça n’est pas le manque de foi mais au contraire la mettre à l’épreuve pour l’approfondir encore plus. Ne pas avoir peur de regarder en face le réel de ce que l’on est. Cela ne veut pas dire que l’on va jeter ce que l’on est mais que l’on n’a pas peur de le faire parce que l’on a la conviction que ce que l’on fait est justifiable que l’on n’a pas peur de laisser libre toute critique. En revanche, quand on a de plus en plus peur que ce que l’on croit n’est pas vrai, on a besoin de preuves extérieures et cette extériorisation c’est le dogme. On ressent le besoin d’interdire aux autres de se comporter en contradiction avec ce que l’on est supposé croire parce que ça serait la preuve que peut-être on a tord. Donc on a besoin de moraliser les autres, d’interdire la critique, parce que l’on a le sentiment que si on laisse faire, on va finir nous-mêmes par ne plus y croire. Et donc progressivement on va se dogmatiser, voire s’extrémiser, ce qui peut aboutir à de la violence.
La transcendance c’est ce qui justifie au-delà de tout, fondamentalement, métaphysiquement, notre existence. Et ce dont ont besoin les individus pour valider leur existence et croire qu’ils ont un destin quel qu’il soit, qu’ils sont dans une narration et qu’il y a une tension désirante qui leur donne envie de se lever le matin pour vivre le lendemain. C’est ce qu’il y a de plus fondamental. A partir de là j’ai des pratiques et la façon dont je les articule c’est ce que l’on appelle les raisons pratiques (pour parler comme Kant), c’est-à-dire la morale.
La liste des publications de Raphaël Liogier est disponible ici.
Lire aussi : L’influence de l’orientalisme et de l’ésotérisme sur le yoga moderne
J’ai été éduquée dans un scepticisme roi qui servait en réalité à perpétuer les croyances familiales. Il était de bon ton de critiquer les choses qui nous semblaient farfelues, non-rationnelles, mais les hypothèses à l‘origine de nos propres opinions n’étaient jamais questionnées.
Sans que cela soit clairement établi, dans la pratique, notre système de pensée était intouchable. Toute information qui venait à remettre en cause l’une de nos croyances culturelles, religieuses ou politiques était écartée d’un revers de main, avec une moue sceptique ou une remarque savante en pied-de-nez. Voilà. La discussion s’arrêtait là. Sans aucune curiosité d’aller plus loin, d’explorer de nouveaux territoires.
J’ai mis des années à comprendre ce qu’est le vrai scepticisme : une réflexion hors des dogmes et des idées préconçues, où les hypothèses sont testées, mises à l’épreuve des faits pour être validées ou non.
Je ne parle pas ici du doute pour le doute qui est une pratique stérile, mais de la pensée critique : le questionnement et l’analyse qui permettent une compréhension de ce qui nous entoure, au plus près du réel. En dissociant bien les interprétations des faits ; ce que les choses pourraient être, ce que l’on voudrait qu’elles soient, de ce qu’elles sont réellement.
Il est si tentant de passer outre une information qui remettrait en cause notre système de pensée, nos principes…
De la naissance à l’âge adulte, j’ai été influencée par la religion puis par la spiritualité (suivant notamment la vague contemporaine de l’ésotérisme et des pseudosciences) jusqu’à ce que je comprenne que tout cela me dépossédait de ma propre capacité à penser.
Comme des millions d’autres personnes, inspirée par mon propre conditionnement et un désir de vérité ultime, j’ai accordé du crédit à un principe religieux, à une théorie du complot ou à un remède miracle proposé par la “médecine alternative“.
Non pas qu’aujourd’hui je croie aveuglément à tout ce que les études scientifiques nous disent (nous savons bien que nombre de résultats actuels seront bousculés un jour ou l’autre) mais je pense que la démarche scientifique (hypothèse / expérience / conclusion / nouvelle hypothèse) reste à ce jour le moyen le plus fiable d’observer et évaluer notre monde. Et surtout, de permettre une évolution constructive des idées.
La transcendance existe peut-être. Les fées et les anges peut-être aussi. Mais il n’est plus question pour moi que ma réflexion et mes processus de décision soient phagocytés par des suppositions dont je sais pourtant qu’elles pourraient satisfaire mes questions existentielles.
La diversion, l’endoctrinement et les fake news sont partout, et il est bien difficile d’échapper à leur emprise insidieuse. Aujourd’hui, par mon travail, je veux faire de la prévention sur ces sujets une priorité et inviter tout un chacun à s’éduquer soi-même à la reconnaissance de ses propres modes de fonctionnement mentaux pour éviter l’auto-manipulation.
Cessons de respecter nos idées ! D’où qu’elles viennent. Maltraitons-les, disséquons-les, provoquons-les ! Pour mieux nous respecter nous-mêmes.
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X : Ce monde nous demande en permanence de nous comparer les uns aux autres. C’est un désastre, je le sais, mais je passe mon temps à regarder autour de moi pour me déterminer, me définir et réagir en fonction. Je pense que ça me fait vraiment souffrir en fait, mais je n’arrive pas à m’y soustraire.
En même temps, ne peut-il exister une saine compétition ? N’est-ce pas la comparaison qui nous fait progresser, après tout ?…
Y : Je crois qu’il faut bien faire la différence entre la comparaison de faits objectifs et celle liée à l’interprétation subjective. Dire que 9 est supérieur à 8 ou que les poissons nagent plus efficacement que les orang-outans n’enlève rien à personne et n’est pas problématique ; bien au contraire, la comparaison est ici un élément indispensable à un raisonnement construit.
Les soucis commencent lorsque l’on cède à la comparaison de critères subjectifs tels que la beauté, la valeur des choses ou la morale, suivant des règles qui fluctuent selon l’époque et le territoire (et qui sont donc dogmatiques). En particulier lorsque cette comparaison devient ce qui nous guide dans nos raisonnements et nos actes, jusqu’à façonner notre identité personnelle.
Force est de constater que notre éducation toute entière est fondée sur la comparaison de nos résultats et de notre apparence avec ceux de nos frères et sœurs (dès l’enfance et jusqu’à la mort), de nos camarades de classe, de nos voisins, de nos parents, de nos collègues de travail et de nos amis. Et depuis peu dans l’histoire humaine, la comparaison se fait avec des « modèles » inatteignables quoique quotidiens : l’acteur porno, le mannequin photoshopé, la célébrité planétaire, l’ultra-riche à qui tout est permis.
Ces nouveaux objets d’attention, certes issus à la surconsommation, de la surinformation et de la mondialisation, demeurent cependant en accord avec un phénomène social immémorial, présent à la source-même des religions monothéistes comme polythéistes : « si tu suis bien les commandements divins, tu auras droit à l’amour de ton dieu ». Dès lors, comment ne pas vouloir être celui qui ne faillit pas, le bon élève, l’enfant préféré ?
Surtout si l’on considère qu’un échec en la matière a pour conséquence colère et vengeance, voire le droit gratuit et illimité de rôtir en Enfer !
X : Oui, enfin, ce genre de considérations est un peu passé de mode, non ?
Y : Pour nombre de croyants, c’est tout à fait d’actualité, hélas pour eux et pour nous. Rappelons que toutes les religions, leurs lieux de culte et leurs écrits, servent encore aujourd’hui à justifier tout un tas d’actes de répression et de terreur, y compris le Bouddhisme et y compris en Europe.
Mais même pour celles et ceux d’entre nous qui ne se pensent pas lié•es à une religion ou à une idéologie, l’influence de ces structures reste insidieuse et d’un impact bien réel sur notre psyché.
Les traditions et les croyances ont la vie dure ; elles s’ancrent dans nos esprits et se transmettent un peu à la manière d’un virus, de proche en proche, de génération en génération… Trouvant leur expression chez le supporter de foot, le militant pour la paix, le patriote ou le « bon » père de famille. Le plus souvent, sans que nous n’en ayons même conscience.
Ces systèmes hiérarchiques, d’opposition entre ceux qui « font bien » et ceux qui sont exclus de fait, promeuvent un mérite non pas lié aux qualités intrinsèques des personnes, mais lié à la bonne observance de règles qui leur sont totalement extérieures et à la soumission à des signes d’appartenance au groupe tels que l’argent, la plastique, le vocabulaire ou les symboles. Ils furent établis pour asseoir le pouvoir d’une tribu sur une autre, ou d’un groupe minoritaire sur les masses. Personne sur Terre n’est épargné par leur omniprésence.
X : Bon… Je me dis qu’au lieu de me comparer aux autres, je devrais toujours me comparer à moi-même il y a 10 ou 20 ans, et voir si je suis toujours fidèle à moi-même, ou si j’ai totalement cédé au système.
Y : Tu penses vraiment que dans le passé tes raisonnements étaient plus libres de jugements dogmatiques ? Et puis, n’as-tu pas appris avec les années ? N’as-tu pas dépassé certains préjugés ou certaines illusions ? Si ton ambition est d’évoluer personnellement, quel sens cela aura-t-il dans 10 ans de te référer à ton fonctionnement actuel ?
X : Ok. Donc, si le fait de se comparer les uns aux autres suivant des critères dogmatiques est tellement présent en nous, de manière inconsciente et depuis la nuit des temps, comment peut-on espérer s’en libérer ?
Y : Je ne pense pas que l’on puisse totalement s’en libérer. Ce que l’on peut faire en revanche, c’est diminuer sa récurrence, son impact, et les souffrances qui en découlent.
Cela commence par le fait de prendre la comparaison subjective pour ce qu’elle est : un réflexe qui peut être utile pour se positionner en société mais qui ne doit pas servir de base à notre identité personnelle.
Ensuite, il est fondamental de comprendre la relation personnelle que nous entretenons avec chacune de ces comparaisons ; repérer au jour le jour ces moments de réflexe compulsif, les disséquer, en identifier la raison d’être (notre avantage à y céder), et en admettre la violence pour nous-mêmes et pour notre entourage, dès lors qu’ils induisent des décisions et des comportements spécifiques de notre part.
Comme on entreprendrait une désintoxication à une drogue dure, il doit s’agir d’une démarche intègre et sans concession, de mise au jour de nos projections maladives et de l’un de nos plus grands mensonges quotidiens : « Je me compare aux autres, mais je pense et j’agis librement ; je fais mes propres choix et ces choix sont intelligents et justifiés. »
Car toute comparaison répondant au diktat des dogmes contemporains ne permet pas le choix, elle ne permet pas la raison.
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On nous parle de religions d’amour, de paix, de conscience…
Quand on prétend qu’un texte est « saint », « sacré » ou directement dicté par un être créateur (donc porteur de vérités ultimes, universelles et inaliénables), quand on dit qu’il est un guide utile pour vivre en harmonie, pour trouver ou exprimer le meilleur de soi, pour se comprendre et comprendre le monde… comment alors justifier une seconde qu’on en prenne uniquement ce qui nous plait au moment où ça nous arrange ? Un verset ici, mais pas celui-là plus loin.
Toutes les religions (toutes) demandent explicitement la soumission à leurs dogmes. C’est un fait. Qu’elles se présentent comme pacifiques ou non, qu’on se donne la liberté d’en analyser les textes, de les interpréter ou pas, elles sont toutes porteuses de la violence de l’obéissance et du prosélytisme (à un niveau familial, communautaire ou social) nécessaires à leur survie et sans lesquels l’appartenance religieuse n’existerait tout simplement pas.
Où sont donc l’honnêteté, la morale et le respect de soi et des autres dans tout ça ? Dès lors que nous suivons réellement les « enseignements » d’une religion, nous ne les trouverons jamais. Alors pourquoi faut-il encore et toujours, de près ou de loin, que nous nous accrochions à ces croyances, à ces textes, à ces identités communautaires ? Et de quelle « tolérance » parle-t-on au juste ?
Non. L’honnêteté, la morale, le respect sont à trouver ailleurs ; dans l’éducation et l’auto-éducation à l’observation du réel, au doute, au questionnement et à l’analyse de nos pensées individuelles et collectives, comme élémentaire (et difficile) chemin vers la compréhension de soi et des autres.
Étudier et connaître les textes religieux comme faisant partie de notre patrimoine est une chose tout à fait intéressante. Défendre la « liberté religieuse », c’est défendre directement ou indirectement la liberté de violence, d’ignorance et d’endoctrinement. Les « grands livres » et l’histoire des religions ne cessent de le prouver.
On arrête quand de se mentir ?
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