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Un été marseillais : de la ville-fête à la ville qui brûle

Il y a quelques mois, Laury Garcia Haouji publiait dans nos page une analyse du Fast habitat, cette nouvelle variante nomade et enchanté de la gentrification qui déferle sur Marseille. Cet semaine, elle revient sur l'été qui vient de s'écouler dans la cité phocéenne et dont les deux bornes pourraient être le procès contre les multipropriétaires de l'immobilier qui s'est tenu début juillet [1] et l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Entre les deux, le récit introspectif d'une ville qui disparaît à mesure qu'elle devient un décor pour posts instagram.

L'été 2026 aura définitivement montré que nul n'est égal face aux saisons. Quand la ville devient une passoire climatique, que la chaleur épouvante et que partir en vacances relève pour beaucoup de l'impossible, le moment n'a évidemment pas le même goût pour tout le monde. À Marseille, cette réalité accompagne l'explosion d'un tourisme qui, lui non plus, n'est pas soutenable. Pourtant, la municipalité continue de célébrer son « été marseillais », concept devenu label d'une ville toujours plus attractive, toujours plus touristique. Un été qui semble surtout parler avec l'accent des visiteurs et des nouveaux arrivants.

Je me rappellerai toute ma vie de cet été 2026. Un été à crever de chaud et de colère.

À Marseille, la saison qui vient de s'écouler aura connu deux bornes : le procès contre les multipropriétaires-crevards de l'immobilier en juillet, puis l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Deux moments qui, à eux seuls, racontent tout ce qu'il y a à comprendre de la ville. Deux façons de dire la même chose : à qui appartient Marseille, qui peut encore y vivre, et qui décide de ce qu'elle doit devenir.

Le Marché du Soleil, ce n'était pas seulement un marché. C'était un morceau de la ville populaire, un lieu de commerce et de vie né de l'histoire des migrations, où l'on venait chercher des robes de mariage, des vêtements, des bijoux, des tissus, des bonnes affaires. Un endroit où se croisaient les générations, les familles, les commerçants installés là depuis des décennies. Un de ces lieux qui racontent Marseille autrement que par ses cartes postales. Et c'est peut-être justement cette Marseille-là que l'on regarde de moins en moins.

Il aura fallu trente ans d'Euroméditerranée, trente ans de rénovations urbaines pour transformer Marseille en territoire « attractif ». Les grands travaux d'abord, l'image ensuite. La ville ne peut plus se contenter des projets d'aménagement : elle doit désormais être regardée.

Et pour être regardée, encore faut-il qu'elle soit racontée. Cet été, Marseille était sur toutes les bouches, sur tous les écrans. Marseille se vendait en réels sur Instagram, influenceurs mode tourisme et « art de vivre » incitant à visiter la ville ou à y investir. Un baiser de mort donné par le numérique, mais aux effets bien concrets.

Benoît Payan, lui, comme chaque année, s'est offert deux mois de son « été marseillais », sa trouvaille devenue marque lui autorisant deux mois d'une bringue indécente : des aïolis géants sur le parvis de la Mairie, des animations, des concerts chaque soir pour parachever le décor.

Mais « l'été marseillais », ce n'est pas seulement une programmation. C'est aussi une campagne d'affichage, des visuels, des slogans, une ville que l'on habille pendant deux mois pour mieux la raconter. Chaque été, Marseille se retrouve ainsi enfermée dans les mêmes images : le soleil, la mer, la fête, les apéros, la douceur de vivre. Une ville réduite à quelques clichés suffisamment efficaces pour être vus, partagés et consommés. Vaste fumisterie.

Voilà à l'œuvre un parfait outil de soft power sorti de grande école : faire de la ville un événement, la rendre désirable, donner envie d'y venir, d'y rester, d'y investir. Quand Marseille n'était pas encore une destination à la mode, personne ne semblait avoir besoin d'en faire une fête permanente. Et précisément parce qu'elle est devenue une destination, on apprend soudainement que Marseille mérite d'être festive, désirable, animée. Mais Marseille a toujours été une ville pleine de vie. Ce sont ses habitants qui l'ont faite vivre, bien avant qu'on ne lui invente un « été marseillais ». Et ces deux mois d'événementiel, dont on ignore au demeurant combien ils coûtent, pourraient être bien utiles ailleurs : dans nos quartiers, nos centres sociaux, nos lieux de convivialité, pour les faire vivre et les animer toute l'année.

Bien sûr, il y a eu de belles tranches de vie cet été. Des vadrouilles seule ou accompagnée, à faire la belle, le toit de ma Twingo jaune grand ouvert, celle que l'on a fini par appeler « Soleil du bitume » et qui a fait tout le bonheur de celles et ceux qui ne sont pas partis en congés. Des heures suspendues, des discussions, des corps qui roulent dans la ville et qui essaient simplement d'en être.

Mais l'intégrité de beaucoup de ces moments a été gâchée.

La ville était saturée, surréservée, impraticable, et nos conversations ne tournaient qu'autour de ça, en boucle. Nos esprits alourdis n'étaient capables de parler qu'en mots-clés : tourisme, Airbnb, les nouveaux habitants — que l'on surnomme « néo-rien » ou « mourègue », terme provençal ressuscité par l'humoriste Tibo Rugi. Même nos moments de liberté finissaient par être rattrapés par la question de savoir qui pouvait encore se permettre de vivre ici, par l'anxiété de ne plus trouver comment se loger ou du travail.

Autrefois, lorsque le surtourisme et la gentrification commençaient à gagner Barcelone, je me demandais comment faisaient les habitants pour ne pas craquer. Comment une ville pouvait continuer à être habitée quand elle était devenue à ce point regardée, commentée, visitée, investie par ceux qui n'y vivent pas. Nous l'ignorions encore, mais à ce moment, Marseille était en sursis, et donc déjà un peu condamnée.

Il faut savoir que le récit n'a pas toujours été le même. Marseille nous a toujours été présentée comme une ville sans avenir, a fortiori pour celles et ceux qui comme moi avaient grandi dans les quartiers nord. Pour celles et ceux qui le pouvaient, il fallait partir faire ses études ailleurs, trouver ailleurs les formations, les opportunités, les réseaux. Comme si rien de ce qui comptait vraiment ne pouvait se construire ici. Comme si tout ce qui avait de la valeur se trouvait forcément au-delà de la ville. Pire, Marseille nous a appris les relations toxiques : partir ou rester, aimer une ville qui vous rejette, lui en vouloir de ce qu'elle vous fait et ne pas pouvoir à la quitter.

Depuis, la ville a changé. Des projets sont sortis de terre, des investissements sont arrivés, des quartiers ont été transformés – voire défigurés. Mais pour celles et ceux qui ont grandi ici, il y a parfois le sentiment étrange d'être restés à quai. Comme si, après nous avoir répété pendant des années qu'il n'y avait rien à attendre de Marseille, le train était finalement parti sans nous.

Marseille n'est toujours pas un bassin d'emploi stabilisé. Et à mesure que le tourisme se développe, c'est aussi une économie précarisée qui se met en place : emplois saisonniers, contrats courts, activités dépendantes des flux de visiteurs.

Mais derrière cette nouvelle économie, il y a aussi ceux qui pensent et organisent la mutation de la ville : cadres de firmes transnationales, investisseurs, aménageurs, acteurs de l'immobilier et de la culture. Pendant que certains secteurs se développent avec cette transformation, les habitants permanents ne sont pas nécessairement ceux qui en récoltent les emplois.

C'est une autre forme de dépossession : voir se créer autour de soi une économie nouvelle sans parvenir à y trouver sa place. Dans la culture notamment, les postes clés semblent souvent revenir à ceux qui arrivent avec les nouveaux réseaux, les nouveaux projets, les nouveaux codes. Comme si ceux qui connaissaient la ville depuis toujours étaient condamnés à regarder leur ville se raconter par d'autres. On nous demande d'assister à notre propre transformation, et d'y adhérer.

Bien sûr, on a lutté. En collectifs, en groupes, par des actions qui avaient pour effet de rendre visibles ces tensions, de rassembler. Mais comme toujours, face à l'ampleur du bouleversement, l'usure interroge.

Doit-on poursuivre le combat quand on le mène sans espoir ?

Je ne sais pas quoi faire d'une époque administrée par la violence sociale, l'absolutisme des règles de l'offre et de la demande, la mise en compétition permanente de nos vies.

Tout s'accélère : les grands projets, les flux de personnes, les investissements, les infrastructures. C'est un grand big bang, une ville en expansion illimitée. La Mairie se dit très favorable à l'accueil croissant de touristes. Des vols relient désormais Marseille à New York. Le projet de réaménagement de la gare Saint-Charles permettra de doubler le nombre de voyageurs d'ici 2040.
À l'ère du capitalisme tardif, remettre en question l'industrie du tourisme n'est même plus un impensé, c'est une stratégie. Le tourisme fait partie de notre contrat social. Partir, voyager, consommer, pour se donner du courage à supporter ce que sont devenues nos vies sédentarisées et nos horizons troublés.

Toujours plus de voyageurs. Toujours plus de flux. Toujours plus de raisons de venir.

Mais pour qui reste-t-il de la place ?

C'est peut-être ça, le paradoxe marseillais. On veut faire de la ville une métropole ouverte au monde, mais ceux qui l'habitent depuis toujours ont parfois le sentiment d'être de trop. Certains Marseillais ont quitté la ville. D'autres ne le font pas par choix : ils sont poussés vers la sortie. Le corps pauvre, c'est un corps qu'on épuise, qui souffre, qu'on mutile tous les jours au travail. Et qu'on déplace. Il y a là quelque chose de profondément marseillais : cette violence qui n'est jamais seulement économique. Elle est physique, constitutive pour beaucoup de l'expérience de la ville. Elle s'inscrit dans les immeubles, dans les rues, dans les corps. Elle décide de qui reste et de qui part.

Tout cela rappelle combien le temps n'est pas neutre, mais traversé de rapports de force. Nous sommes encore là, mais pour combien de temps ?
Ils sont venus pour la mer et l'immobilier, et nous sommes devenus des obstacles à leurs rêves d'évasion sous le soleil.

Entre les procès des multipropriétaires et l'incendie du Marché du Soleil, deux immeubles se sont effondrés. Le premier, place Halle-Delacroix, aura coûté la vie à Mohamed El Khalfioui, 77 ans. L'autre, dans le quartier de Saint-André.

Une vie, ça ne tient pas à grand-chose ici.

Et il n'y a pas que l'immobilier qui tue. La consommation de crack explose, les associations d'aide aux usagers alertent, les services sont saturés. Une partie des personnes qui vivent aujourd'hui dans la rue à Marseille y ont été déplacées à la suite des mesures de sécurisation et des évictions menées pendant les Jeux olympiques de Paris 2024.

Et combien de nos minots ont encore disparu ? Le décompte est sombre. Des gamins à qui l'on reproche un peu trop de choses, mais sur lesquels on passe vite sur les déterminismes. On demande des comptes aux corps, beaucoup moins à la ville qui les a façonnés.

Quelque chose brûle.

Comme si la ville ne cessait de produire ses propres ruines, puis de les recouvrir d'un nouveau décor. Comme si l'on pouvait toujours construire par-dessus, mettre en scène, inaugurer, faire venir du monde, sans jamais vraiment regarder ce qui se trouve dessous. Marseille avance comme ça : sur ses morts, ses expulsés, ses immeubles effondrés, ses commerces disparus, ses quartiers transformés. Elle avance, mais on ne sait pas toujours pour qui.

Du reste, on la comprend à travers ses cicatrices. Les cicatrices, si on les observe bien, elles vous crachent toute la vérité du monde au visage. Des entailles laissées par des décennies de dirigeants qui l'ont sacrifiée, Gaudin en tête, certes, mais le reste ne vaut guère mieux. Des cicatrices qui racontent autre chose aussi : les rapports de classe, les quartiers relégués, les vies considérées comme secondaires.

C'était mon été marseillais. Indignée le matin, en colère le soir.

Être marseillaise en 2026 est un sport d'endurance, du genre pas pour les débutants. C'est faire l'expérience dissonante d'une ville-fête, une ville prisonnière de ses clichés, où il faudrait sans cesse avoir l'air heureux d'être là, sourire devant la mer, poster les couchers de soleil, profiter de la douceur de vivre — comme si un bonheur fabriqué, marketé, pouvait recouvrir tout le reste.

Mais je ne sais pas faire autrement que de l'aimer. Et je crois qu'on peut demander des comptes à une ville et continuer à lui appartenir. Parce qu'on n'a pas le choix de l'endroit où l'on pousse. Parce que c'est la ville-ancrage, celle où l'on a grandi, celle qui vous constitue, qui vous habite.

Marseille c'est peut-être ça : un arbre aux racines longues comme un réseau de veines, et de la sève qui s'épanche comme dans un cœur sanguinolent.

De la sève mêlée de pus et de sang.

Laury Garcia Haouji


[1] Voir notre reportage : [Procès Airbnb, coaching immobilier, chasse aux crevards... C'est l'été à Marseille !https://lundi.am/Proces-Airbnb-coaching-immobilier-chasse-aux-crevards-C-est-l-ete-a-Marseille]

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Natalisme, eugénisme et technofascisme

Le couple Collins est, avec Elon Musk, la partie la plus visible du nouveau mouvement pronataliste aux Etats-Unis qui encourage les personnes les plus « intelligentes » de la planète à faire plus d'enfants. Les élucubrations du couple Collins sur leur projet reproductif et leur recours à des techniques douteuses de sélection d'embryons pour le réaliser ont déjà suscité un vif intérêt médiatique. [1] Leur lien avec l'extrême-droite internationale est par ailleurs révélé dans une enquête menée en 2024 par l'organisation britannique Hope not Hate. Ce premier billet des Chroniques du bio-technofascisme en cours pose la question : quel type de monde ces pronatalistes prônent-ils et construisent-ils ?

Un reportage de Vice en 2023 nous fournit les pistes principales. L'idée du couple est de faire une dizaine d'enfants aux caractéristiques sélectionnées génétiquement. Pour cela, il a recours a la fécondation in vitro (FIV), mais pas comme le font des milliers de personnes. Leur approche : eggmaxxing, c'est-à-dire la production et le stockage du plus grand nombre d'embryons possible. Simone est passée par un grand nombre de cycles de stimulation hormonale et de ponction ovarienne pour extraire un total spectaculaire de 247 ovocytes. Après fertilisation avec le sperme de Malcolm, le couple dispose maintenant de 41 embryons au congélateur, disponibles pour implantation. Pour faciliter leur sélection, les Collins ont créé un tableur excell avec, pour chacun de leurs embryons, les pourcentages prophétiques de dizaines de caractéristiques (risques de maladie, caractéristiques corporelles, capacités cognitives, QI...). Le couple a d'ores et déjà 5 enfants. Leur stratégie : convaincre toutes leurs progénitures de faire au moins autant d'enfants que leurs parents. Ainsi, la population Collins pourra croître exponentiellement.

Le tableur excel des Collins pour faciliter la gestion de leur projet de sélection d'embryons.

Les mauvaises personnes font trop d'enfants stupides

Le diagnostic des Collins sur les problèmes du monde occidental ainsi que leur plan pour y remédier sont bien expliqués dans leur réponse à l'enquête de Hope not Hate. Dans un podcast vidéo (appelé en français « On nous a eus ! un journaliste infiltré a enregistré nos conversations privées ») le couple explique que la civilisation occidentale est actuellement confrontée à une menace existentielle : « l'effondrement démographique » d'une certaine partie de la population, celle qui leur ressemble, c'est-à-dire les personnes les plus « intelligentes ». Dit autrement, la fécondité des personnes ayant un QI élevé serait en chute libre, tandis que celle des personnes ayant un QI faible resterait élevée. Il en résulte une baisse du QI moyen des populations occidentales, ou « dysgénie ». Comme l'explique Malcolm dans un autre podcast : « le problème, c'est que nous vivons dans des démocraties [...] les personnes les plus stupides vont devenir de plus en plus nombreuses au sein de la population au fil du temps. Elles éliront et mettront en place des bureaucraties qui rendront la tâche des génies de plus en plus difficile. » Simone, de son côté, résume succinctement la conviction fondamentale qui sous-tend leur projet pronataliste : « nous sommes élitistes et nous croyons aux pouvoir déterministe de la génétique. »

Le podcast video des Collins “L'idiocratie est-elle inévitable ?”

Selon les Collins, il n'y a que deux solutions à cette menace pour la civilisation : l'eugénisme ou la « polygénétique » [2]. Malcolm concède que les deux sont « choquants et mauvais », mais soutient que l'eugénisme est pire, car il s'agit d'une solution coercitive imposée d'en haut par une autorité ou un État. [3] Dans un passé radieux, explique le couple qui ne cache pas son admiration des sociétés féodales, les civilisations veillaient à éliminer certains traits de la population, principalement en tuant ou en laissant mourir bébés et enfants considérés comme des fardeaux pour la société. Mais la modernité aurait interrompu ce processus, ce qui nécessite désormais d'autres types de « traitements médicaux ».

C'est là qu'intervient ce que les Collins appellent la « polygénétique ». Malcolm explique que ce terme désigne la pratique consistant à sélectionner génétiquement les embryons les plus susceptibles de devenir les personnes les plus intelligentes. Leur stratégie comprend également la création d'une « communauté volontaire [...] pour pratiquer l'hygiène génétique » qui devra s'isoler reproductivement du reste de la population afin de contrer la baisse mondiale du QI.

Les meilleurs embryons pour les meilleures personnes

La technologie qui sous-tend ce projet de High IQ breeding [4] est appelée scores de risques polygéniques (d'où l'adoption du terme « polygénétique » par les Collins). Ces scores reflètent le risque qu'un individu possède ou développe un certain trait ou une certaine maladie. Il ne s'agit pas d'outils de diagnostic, mais d'estimations probabilistes basées sur des analyses génétiques. Pour clarifier, les scores de risques polygéniques s'appellent polygéniques parce qu'il concernent des maladies ou des caractéristiques qui seraient influencées par de nombreux gènes, à la différence de maladies monogéniques qui ne dépendraient elles de la mutation que d'un seul gène (ex, la mucoviscidose ou la chorée de Huntington). Parce que ces tests polygéniques ne sont que des calculs de risques potentiels, leur validité et leur utilité clinique sont largement remises en question, comme l'explique cet article du Monde.

Mais certaines entreprises aux États-Unis et en Chine proposent néanmoins, depuis au moins 2019, l'utilisation de scores de risque polygénique dans le cadre de la FIV. Leurs noms : Genomic Prediction, Nucleus Genomics, Herasight, Orchid. Ces start-ups de la biotech analysent les lots d'embryons issus de la FIV et les classent en fonction de leurs risques médicaux et autres caractéristiques. Les parents peuvent alors choisir le « meilleur » embryon à implanter. Cette application des scores de risque polygénique pour la sélection d'embryons est appelée le diagnostic préimplantatoire polygénique. [5]

La campagne de pub de Nucleus Genomics dans le métro New Yorkais l'hiver 2025 (“Le QI est 50% génétique”, “Offrez-vous votre meilleur bébé”).

Les pronatalistes se réclament bien évidemment de la science positiviste occidentale la plus avancée, la plus robuste et la plus factuelle (même si, comme ils s'en plaignent beaucoup, leur science fait souvent l'objet d'une censure woke et libérale). Mais ils n'ont pas bien lu toute la littérature scientifique sur le diagnostic préimplantatoire polygénique, qui est une technologie extrêmement contestée, non seulement au niveau scientifique mais aussi moral, éthique, social et politique. Pour faire court, le diagnostic préimplantatoire polygénique est une technologie scientifiquement douteuse, néolibérale et eugénique. [6]

Bien que la sélection génétique en fonction de l'intelligence soit un fantasme, le couple Collins n'hésite pas une seconde. Il affirme par ailleurs qu'un QI élevé chez une personne est généralement associé à d'autres caractéristiques désirables comme le niveau d'éducation, la réussite économique ou encore la santé générale, la bonne humeur, la sociabilité et le sens de l'humour. Ainsi, la sélection de QI élevé chez les embryons permettrait aussi, par corrélation, de sélectionner toutes ces autres caractéristiques. C'est aussi d'ailleurs à cause de cette corrélation que la dysgénie, ou la baisse du QI dans le monde occidental, conduirait à une baisse générale du niveau d'éducation et du succès économique.

Visions pronatalistes de l'avenir de l'humanité

Pour le couple Collins, il est crucial d'éviter ce destin dysgénique : le niveau moyen de QI de la population doit rester élevé. Premièrement parce que nous « devrons nous lancer dans l'exploration interplanétaire » (probablement parce que nous détruisons notre planète actuelle) et nous avons donc besoin des personnes les plus intelligentes pour y parvenir. Deuxièmement, parce qu'il faudra absolument être capable de mettre pleinement à profit l'intelligence artificielle (IA). D'une part, les Collins considèrent l'IA comme une menace que nous ne pourrons pas contrôler si nous devenons une espèce de moins en moins intelligente. D'autre part, l'IA multipliera la productivité et la créativité des personnes les plus intelligentes, accélérant ainsi une sorte de stratification de la société.

Parallèlement à l'utilisation du diagnostic préimplantatoire polygénique et à l'isolement reproductif des personnes à haut QI, cette stratification induite par l'IA entraînera très probablement, selon les Collins, une spéciation chez les humains. En d'autres termes, la « communauté volontaire » que le couple compte réunir autour de leur projet pronataliste deviendra une nouvelle espèce humaine.

Le projet de société des Collins, décrit dans un powerpoint hallucinant, comprend la création de « cités-États » pour remplacer les États-nations dysfonctionnels. Dans ces cités privées [7], les réglementations et les limites imposées à la recherche biomédicale seront extrêmement minimes afin de parvenir à une « production de masse d'êtres humains sélectionnés génétiquement ».

Extrait de la présentation des Collins The Next Empire : « Avant tout, le gouvernement doit promouvoir la création d'acteurs économiques hautement productifs. Notre modèle le garantit en : 1) créant de nouvelles technologies de procréation médicalement assistée - grâce à une protection de l'innovation médicale inscrite dans la loi sous certaines conditions - qui permettront la production de masse d'humains sélectionnés génétiquement 2) mettant en place des systèmes d'incitation qui accordent davantage de pouvoir de vote aux créateurs d'agents économiquement productifs. »

Le projet pronataliste s'inscrit donc dans cette nouvelle constellation technofasciste décrite par Norman Ajari. Une constellation allant des chrétiens fondamentalistes obsédés par l'Armageddon aux Tech bros de la Silicon Valley (ces hommes du monde des start-ups numériques et biotechnologiques) en passant par toute la mouvance transhumaniste (aussi appelée TESCREAL). Le technofascisme, et son projet de séparatisme reposant sur l'idéologie bunker, a été aussi particulièrement bien décrit par Naomi Klein et Astra Taylor dans leur essai The Rise of End Times Fascism. Le danger que constitue cette constellation est qu'elle n'est pas l'affaire d'un petit groupe d'extrémistes dans leur cave, il s'agit des hommes les plus riches et puissants de la planète : Peter Thiel, Sam Altman, Elon Musk, Donald Trump, etc.

Bien que les Collins aient défrayé la chronique a plusieurs reprises, il semble désormais futile de continuer à s'appesantir sur les similitudes entre le monde que le couple nous promet et les eugénismes passés et présents : hiérarchisation des êtres humains, naturalisation de ces hiérarchisations qui deviennent donc héréditaires, appel à la science et à la technologie pour contrôler la reproduction et maintenir ces hiérarchies. Le temps où l'on pouvait s'inquiéter d'une « pente glissante » vers l'eugénisme est révolu. Nous sommes déjà bien engagés sur cette pente [8] – nous ne l'avons d'ailleurs jamais quittée. Le choc, la surprise et l'indignation ne suffisent plus. La honte n'est plus un levier politique, les pronatalistes et autres transhumanistes répondent régulièrement aux critiques sans aucune vergogne, et sont entièrement transparents quant à leur raison d'être et leurs projets. La réponse se doit dorénavant d'être frontale.

Shrese


[2] J'ai inventé ce terme, le couple utilise polygenics.

[3] L'eugénisme est un projet politique et scientifique créé, à la fin du 19e siècle, par certains des fondateurs de la génétique moderne qui s'inquiétaient de la « dégénérescence » biologique et cognitive de leurs nations occidentales. Il connaît alors un engouement massif et international au début du 20e siècle. Inventé en Angleterre, mis en pratique à grande échelle aux États-Unis (ségrégation, programmes de stérilisations massives forcées, contrôle des frontières, interdiction des mariages mixtes, etc.), puis mené à son apogée par le régime Nazi, l'eugénisme n'a plus très bonne réputation au sortir de la seconde guerre mondiale. Mais le projet de contrôler la reproduction des populations humaines selon des lignes racistes, coloniales, classistes, sexistes ou validistes n'a pas disparu, il a simplement pris d'autres formes, plus « libérales ».

[4] « Reproduction/Élevage à haut QI ».

[5] En anglais, cette technologie s'appelle Preimplantation genetic testing for polygenic disorders ou Polygenic embryo screening. Pour des articles universitaires sur cette technologie : voir en français et en anglais.

[6] Pour un commentaire scientifique sur la technologie, voir cet article. Pour une approche plus politique, voir ma perspective dans ce texte, ou, pour une autre critique féroce en anglais, voir ici. Il existe une vaste littérature scientifique qui souligne les limites de cette technologie et les inquiétudes qu'elle provoque. Voir cet article de revue récent (en anglais).

[7] ne première mise en pratique de cette idée est la ville-état de Prospera, sur le territoire national de l'Honduras. Une espèce de lieu de villégiature pour Tech bros afin de s'auto-augmenter en se greffant la clef de leur Tesla sous la peau, en se rallongeant l'espérance de vie avec des traitements aux cellules souches, ou en se modifiant génétiquement pour accélérer la prise de masse musculaire...

[8] Voir l'exemple de Trump.

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Ma6tévacraquer #1

Qui a dit qu'à la cité, on ne pouvait pas s'amuser ? Les cracks ont frappé fort ce dimanche 6 septembre sur la pelouse de la Maladrerie d'Aubervilliers. La semaine dernière, c'était la rentrée des classes. À la « Mala », c'était surtout celle de la Classe. L'association Parole Vulgaire, le média Oeil au beurre noir et le collectif M.O.C (dont les initiales sont la contraction de Mouvement Organisé des Cités) ont uni leurs forces pour donner naissance à cette journée. Les habitants n'ont rien payé, débarrassés pour quelques heures des galères quotidiennes, dévorant sans se soucier des quantités : saucisses, barbes à papa et crêpes au Nutella et pyrotechnie depuis le toit d'un immeuble du quartier. Comment ne pas craquer devant toutes les activités proposées ? Notre reportage.

Pour une fois, pas le temps de s'ennuyer. La piscine et les structures gonflables installées pour l'occasion ont attiré petits et grands, tandis que le tournoi FIFA, la création artistique et le cours de danse ont également régalé les participants. « Des fois, y'a des trucs dans la cité, mais ça reste vraiment petit. Ils font tournoi de foot un jour, barbecue l'autre jour. Alors qu'ici, on fait tout en même temps, c'est mieux ! Là, il y a de la peinture, là-bas, y'a des rings de boxe », savoure Bandjoujou, 10 ans, après avoir englouti trois sandwichs.

Ce genre d'événement n'est pas si courant, surtout dans les quartiers délaissés. C'est l'une des raisons pour lesquelles Wissal, fondatrice de Parole Vulgaire et porteuse du projet, a choisi ce lieu. L'idée était d'abord de faire vivre la cité de la « Mala » en proposant à ses habitants un événement en bas de chez eux. « Pas au fort d'Aubervilliers, à 15 minutes à pied, là où les parents ne vont pas envoyer leurs gosses, souligne la jeune femme à l'allure chaleureuse et à la voix déterminée. Nous, on s'est dit qu'il fallait faire quelque chose qui se fait partout, là où les gens vivent, parce qu'ils n'ont pas le temps, ni l'énergie de se déplacer pour des merguez. »

Impossible d'investir ce territoire sans évoquer les tensions autour du projet de rénovation et les craintes liées à la gentrification. « À la Mala, ça essaie de virer les gens en augmentant les loyers pour ensuite rénover et installer les gentrifieurs ici. Les gens sont un peu en train de combattre ça, parce que c'est notre cité, on ne va pas l'abandonner. On est chez nous. On veut que vous rénoviez, mais pour nous. Vous n'allez pas rénover pour nous délocaliser », martèle-t-elle.

La force du « Nous »

Tout était gratuit, à l'image des valeurs qui ont fédéré les trois entités : avant tout, la solidarité et la volonté de s'unir hors des institutions pour s'émanciper. « Si on enlève le côté humain entre nous, il n'y a rien, parce qu'on est abandonnés par le système. La seule chose qu'on a pour tenir, pour faire des choses, c'est la solidarité », précise Wissal.

Pendant la préparation comme le jour de l'événement, c'est la connexion humaine qui a primé. L'entraide entre les uns et les autres a été essentielle pour trouver des intervenants (danseurs, DJ), mais également pour que la journée démontre qu'on peut faire de la politique sans grands discours. « Nous, on veut se réapproprier l'espace, la vie en banlieue, en cité mais en restant dans le respect des habitants, pas en partant dans un truc totalement déconnecté des gens, à fond dans nos luttes, sans prendre en compte la réalité du terrain », insiste-t-elle.

Faire du commun

Lutter contre la précarité en offrant ce moment accessible et libre à tous était un pari. Réussi, à en croire la nuée d'enfants. Kounta, 10 ans, est ravie : « Hiba (son amie) m'a dit ce matin qu'il y avait ça. J'ai tout aimé ! » Nazifah, 9 ans, se présente volontiers comme une jeune Afghane très attachée à son pays natal. En pointant une grande feuille recouverte d'empreintes de mains, elle s'exclame : « Toutes les mains vertes, c'est moi. Le cœur bleu nuit là-bas, c'est le mien aussi ! » Heureusement qu'elle a vu une dame distribuer des affiches près de chez elle.

Bandjoujou est content, lui aussi, de ne pas être passé à côté de cet événement : « Parfois, ils mettent pas d'affiches et c'est le lendemain qu'on apprend qu'il y avait un événement. Des amis y vont, nous on est chez nous, on s'ennuie, et le lendemain ils nous disent : ‟pourquoi vous êtes pas venus ?” mais nous, on savait pas. » Il regrette le temps des sorties en bas de chez lui, quand ils étaient dix ou quinze à se retrouver à vélo : « En ce moment, y'a plus personne. Je comprends pas pourquoi. » À ses côtés, Archimed, 16 ans, confirmae qu'il passe le plus clair de son temps chez lui, entre révisions et parties de PlayStation. Par chance, lui, ne rate aucun des rendez-vous dédiés au football sur la pelouse de la « Mala ». L'ennui est omniprésent dans les échanges avec les enfants. Karelle, la figure d'Oeil au beurre noir, revient sur cette question : « On a eu toute une réflexion sur comment se rapprocher de l'espace public, parce qu'il ne se passe jamais rien, donc on n'y vient jamais. »

Impossible de ne pas remarquer la mixité intergénérationnelle. Des tout-petits, à peine âgés de cinq ans. Des adolescents d'une quinzaine d'années. Des adultes… Tous posés ensemble. Une scène inhabituelle dans les cités, les petits et les grands évoluant d'ordinaire séparément. « C'est un peu ce qui manque, observe Wissal. Il n'y a pas de connexion à part avec les grands frères ou grandes sœurs »

Pour aller plus loin qu'un simple mouvement localisé, l'objectif est d'interconnecter les initiatives dans chaque cité. Parce qu'en réalité, le M.O.C n'est pas unique. Partout, des groupes portent des actions similaires dans leurs quartiers. « Peu importe la cité où tu vas, les gens se bougent. Si on est plusieurs à porter le même projet, qu'on se met tous ensemble, ça va marcher. Mais si l'un lutte là-bas, l'autre ailleurs, on se divise trop. Il faut qu'on réussisse à tout centraliser pour qu'on ait plus de force », avance la représentante de Parole Vulgaire.

Quand la cité reprend le pouvoir

Bien que ce rassemblement ait été avant tout festif, il visait aussi, en filigrane, à proposer une alternative aux associations subventionnées, servant de calmant social. Ici, on parle de tout, on dénonce la police, on se demande comment la faire reculerla prochaine fois. Les banderoles, qui montrent les classes populaires en révolte, véhiculent elles aussi ce message, entre esprit de revanche, soif de liberté et esthétique de la résistance. « Il faut recréer notre conscience. Notre but, c'est de dire ‟venez, on recrée du lien et on se rend compte des violences qu'on vit tous ensemble” », lance Wissal. La cité de la « Mala » colle particulièrement à cette idée, de par sa configuration : fermée, elle ressemble à une sorte de « labyrinthe », où la police ne peut pas rentrer en voiture. Ce qui inverse quelque part les rapports de domination : la réticence de la police d'y rentrer à pied, face à des jeunes qui connaissent mieux le terrain, permet d'éviter les incursions policières à répétition.

Tous, au sein de cet écosystème sont exposés aux violences policières. Sans pour autant les nommer, Abdallah, 12 ans, présent dès le lancement de l'événement et investi dans le tractage, raconte qu'il s'est « juste » déjà fait contrôler à plusieurs reprises. Un réalité ancrée dans son quotidien : « Ils me demandent comment je m'appelle, si j'ai des trucs dangereux sur moi, ils me fouillent et des fois, ils parlent mal, surtout la BAC. C'est les plus méchants, ils insultent, ils font tout. » Lancé, il enchaîne sur ces contrôles de routine auxquels il est devenu coutumier : « La dernière fois, j'étais dehors vers 20h, ils m'ont attrapé » ; « Hier, j'étais au City. Les petits étaient en train de faire du feu, la police est arrivée donc on a couru parce que si on restait, on allait partir en garde vue » ; « Quand j'avais 11 ans, il y a une patrouille qui m'a amené au commissariat pour rien. Ils ont dit que j'avais agressé quelqu'un mais après, ils ont vu qu'ils s'étaient trompés de personne » ; « Parfois, pas parfois, tout le temps, en allant au collège (à La Courneuve) avec ma trottinette électrique, je me fais contrôler et j'arrive en retard. »

D'autres jeunes confient ne pas avoir directement été confrontés aux « keufs » mais s'en méfier au point de fuir dès qu'ils les aperçoivent, c'est le cas d'Archimed : « J'ai des amis qui ont été en garde à vue alors qu'ils avaient rien fait. Le soir de la finale de la LDC, ils ont dit qu'ils avaient cassé des trucs, alors que non. J'étais avec eux mais moi j'ai couru et je suis rentré chez moi. » Certains vont même jusqu'à employer le mot « peur » pour parler de leurs ressentis vis-à-vis des forces de l'ordre. Hiba et Coumba se souviennent d'un épisode « traumatisant » vécu dans un parc de jeux : « La dernière fois, les policiers ont mis quelqu'un sur une voiture, en le fouillant et en le menottant, alors qu'il y avait des petits de maternelle qui voyaient tout et qui pleuraient autour. » Pour tous, une seule solution : rentrer le plus vite possible chez soi. « À chaque fois qu'il y a des policiers, moi je rentre. Il y en a que j'aime et d'autres que j'aime pas. Ça dépend s'ils traitent mal ceux qui ont rien fait. Il y en a qui font ce qu'ils ont à faire, mais il y en a qui sont méchants. Par exemple, on a déjà accusé mon grand-frère, alors que c'était quelqu'un d'autre qui lui ressemblait. »

En tirant des coups de mortiers du haut d'un des bâtiments de la cité, une façon de célébrer la fin de cette journée, c'est autre chose qui saute aux yeux : l'ironie d'une jeunesse qui continue de défier un ordre absurde malgré sa brutalité. Ma6tévacraquer #1, c'est validé. Et ça ne fait que commencer.

SL

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Sang Titre

« Si je te parle d'un lieu, c'est qu'il a disparu. »
Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville, Sang Titre (2019)

Le Soleil est un trou, le Soleil est de vapes

Maudit soit le soleil [1], le grand Inquisiteur indifférent, le Hautain, le Suprême Hystérique, impassible comme le Pâle Citoyen, maudit soit le soleil impénitent qui continue de pair de Persée chaque jour les nuages de poussière de béton et de jeter sa Très-Haute et sa très-indifférente lumière comme du sel dans une plaie sur le front des enfants-dégâts des enfants-débris de Gaza, qui n'arrête pas de crash cracher ses sangs pires ses sempiternels photons sur les visages arrachés et sur les moignons de bras et d'avant-bras, sur les moignons de cuisse et de jambe d'enfants vivants, sur les milliers de moignons infâmes et glorieux et dans les milliers de plaies non refermées, rouvertes, éternelles.

Le soleil ne montre pas. Le Soleil est de vapeurs seulement, complice de la nuit et amant du pétrole seulement. Noir le soleil. Le soleil est un trou, un traître : maudit soit-il, et maudits soient aussi les yeux, les yeux qui sont eux aussi deux trous, deux traîtres. Le soleil n'éclaire pas, il avale. Comme un trou. Les yeux ne voient pas, ils avalent. Comme des trous béants. Ici parmi nous bons et pâles Cis-toyens aux écrans incarnés, écran partout écran total, on a trop vu de remakes de ruines arabes et de sangs pitres de sempiternelles rengaines de pères portant dans les bras leur jeune enfant en sangle hantée vers un hôpital de Gaza ou d'ailleurs et de samples éternels de mères voilées effondrées comme les immeubles de Gaza, on n'a rien vu à Gaza mon amour.

(Quand j'étais enfant, je croyais que la « bande de Gaza » désignait une bande au même sens du mot que la bande à Bonnot ou la bande à Baader. La bande de Gaza c'était dangereux, comme le nom d'une association criminelle. On ne pouvait pas pleurer avec eux, on ne pouvait pas hurler avec les mères effondrées. On regardait ça à la télé en mangeant le midi en famille. On ne disait rien. Ou peut-être on disait : C'est triste. Mais c'est tout. C'était la mort de l'Autre. Il y avait tant d'Autres que moi moignons.) Nous sommes trop infiniment putains dépucelés des yeux troués comme les rectums déchirés des prisonniers de Sde Teiman à l'ombre du soleil hystérique, trop aveuglés de vapes de pixels pour pouvoir encore voir quoi que ce soit de la Nakba à travers lèse-hors-bite, ô Tirésias satyriasis : maudits soient-ils. Qu'ils crèvent.

(Trouvez mieux que les yeux. Franchement on peut trouver mieux. Avec le temps on s'attache, je sais bien. Mais quand ils crèvent. Vous pouvez faire sang. La peau, ça oui. La peau voit mieux que les yeux. Tenez désormais à vos pores comme à la pure prunelle de vos yeux. Les yeux eux ce sont des porcs, aveugles et traîtres. Le problème étant que la peau est morte, partout. Plus rien ne touche. On touche seulement des yeux, maintenant.)

Photo : Samar Abu Elouf

Bébés dans un nuage d'orage

[00:30] L'orage gronde, à quelques kilomètres au nord. Le bébé dort. Raids d'avions qui franchissent le mur du son, les bangs supersoniques n'arrêtent pas de la nuit comme des bombes sonores à rendre fou, ça et les bourdons des drones mais on se dit ça va, c'est encore loin [00:37], c'est plus au nord, à l'extrémité du territoire, comme l'orage quand il y a un délai entre l'éclair et le tonnerre, quand on était petits sous la tente on comptait 1, 2, 3…, le délai diminuait… Ça se rapproche [01:32], on ne sait pas où est la cible, où va frapper la bombe idiote comme le bistouri d'un chirurgien fou avec sa frappe chirurgicale, et au tremblement de la terre et du béton sous le choc on tremble avec les murs avec le béton, on se croirait mourir mais non [04:46], on se dit ce n'est pas nous, c'est plus loin. C'est à côté. C'est juste à côté. On est toujours debout. Le bébé dort.

(Je me souviens des petits doigts parfaitement dessinés de ma fille à la maternité le soir de sa naissance, c'était comme de la dentelle vivante, un miracle fait nature. Je me disais que si je la laissais quelque part, si je la laissais par terre ou n'importe où, elle resterait là à pleurer, à s'épuiser à pleurer, à s'étrangler, qu'elle mourrait là où je l'avais laissée. Elle avait ce pouvoir involontaire sur moi, ce pouvoir de la faiblesse nue et absolue, sans autre défense que son cri. Le pouvoir de me sortir de moi-même. Aujourd'hui chacun ne pense plus qu'à sauver sa peau. On ne donne plus la vie, on la garde pour soi, on la prend à l'Autre comme on prend le taxi comme on prend congé comme on prend.)

On compte une guerre en bébés. Le bébé ce n'est pas l'enfant. C'est autre chose de plus. C'est le degré zéro de l'enfance. Zéro et infini ensemble. C'est moins qu'une personne, plus qu'un homme. Le bébé est blanc d'un blanc qui n'est personne. Personne n'est aussi blanc et grave comme l'est un bébé. C'est vivant. C'est chrysalide. C'est la pâte. On fait le futur avec la pâte. On détruit le futur en faisant de la pâte, aussi.

Toujours entrer chez un peuple par femmes, filles, bébés. Filles, femmes, bébés. Femmes, bébés, filles. Bébés, femmes, filles. Tout ça se combine. Tout est peau cible. La guerre c'est essentiellement ça, c'est des possibilités.

Soit la bombe Mk 83. C'est une bombe de 1000 livres (soit 453 kg), contenant 202 kg d'explosif. La bombe Mk 84 pèse encore plus lourd : 2000 livres (soit 907 kg), et contient 429 kg d'explosif. Ces bombes peuvent être équipées d'un système de guidage inertiel et par GPS. Une bombe Mk 83 équipée d'un tel guidage est alors désignée GBU-32, et une bombe Mk 84 équipée d'un tel guidage est désignée GBU-31. Bombes intelligentes. Elles offrent des possibilités, disons qu'elles en ouvrent. Leur puissance explosive les rend inadéquates pour un usage dans des zones peuplées. Une bombe Mk 84 a un rayon de létalité qui s'étend entre 350 et 400 mètres du point d'impact. Jusqu'à 800 mètres, les fragments de la bombe peuvent causer des blessures importantes et de sérieuses destructions.
(À ne pas mettre entre toutes les mains.)
L'armée israélienne a largué plus de 500 bombes Mk 84 sur la bande de Gaza pendant le premier mois de la guerre. Le 9 octobre 2023, une attaque sur un marché dans le camp de réfugiés de Jabaliya est menée au moyen d'une ou deux bombes GBU-31 et tue (au moins) 42 (personnes (dont 14 sont des enfants)). Le 31 octobre, une zone densément peuplée du camp de Jabaliya est bombardée au moyen d'au moins quatre GBU-32 (mais il pourrait aussi s'agir de GBU-31). Bombes intelligentes.

Il y a aussi la GBU-39, plus petit diamètre, plus légère (113 kg), bombe de précision aux ailes de diamant. Avec son ogive perforante, elle ne détruit que l'intérieur des bâtiments et des corps, poumons, tissus mous, comme à Rafah. Ça éclate, avec l'onde de pression. On essaie plein de choses, on essaie des bombes à Gaza comme les vieux dégueulasses en vacances touristiques essaient des jeunes corps dociles de jeunes filles de jeunes garçons. (Comme Allah bord à toi rats-ciel ou verts.)

Qu'as-tu vu à Gaza ? Il n'y a pas de preuve. Sais-tu seulement ce que tu as vu ? Pas de preuve qu'Israël ait utilisé Notre Père, qu'on ait utilisé des bombes thermobariques à Gaza, type GBU-43. (Dieu-le-Père enflamme l'air à 3000° Celsius : sachant que 1. l'eau bout à 100° et que 2. le corps humain est de l'eau à 80%, l'incinération est instantanée comme un châtiment divin et vous retournerez à la cendre.) Les enquêteurs procèdent de la manière suivante : ils croisent le nombre d'occupants d'une maison ciblée par une bombe avec le nombre de corps retrouvés et comptent comme évaporés ceux qui manquent, après une recherche exhaustive de traces biologiques (des taches de sang sur les murs ou des petits morceaux). Résultat : on a bien compté, et il manque (notamment) des bébés. Volatilisés dans le nuage d'orage. Mais ce n'est pas une preuve. Peut-on reconnaître son propre enfant seulement à son bras, à sa main, à une phalange, dans les décombres ? Reconnaîtriez-vous ses dents toutes seules ? Rien ne prouve que ce n'était pas tout bonnement un engin explosif classique. Conventionnel.

Ce qu'on a cru voir, le blast, c'était juste un nuage de Wilson. C'est du conventionnel, ça. Ça va. Et il faut savoir que les bébés peuvent très bien s'évaporer par d'autres moyens. Ils peuvent très bien être appelés ailleurs, là-haut, à tout instant, ça arrive aussi, oui. Les petits enfants entrent dans la nuée et on ne les revoit plus. Ils partent. Plus de 1 300 enfants sont montés dans le nuage. 3 738 sont passés dans le nuage mais ne sont pas montés. Ils sont encore là, en chair et en os, démembrés, éborgnés, vivants. Maudite soit l'intelligence, maudites les preuves.
Notre Père,
Père de toutes les bombes,
Que ton règne vienne,
Et brûle l'oxygène, brûle-toi, brûle tout :
Vaporise les corps, efface les visages
Charge-toi du fléau et épargne-nous le mal
Prends-le pour nous en t'immolant dans un dernier souffle de feu
Âmîn.
Maudit soit le Père qui n'existe pas sans l'Enfant, les enfants-boucliers de l'Hôpital Al-Shifa, caché derrière eux comme Persée devant Méduse, maudit soit-il : qu'il brûle de son propre manque en un souffle au tritonal et qu'on ne retrouve jamais rien. Maudits soient les kilos : 453, 907, 113. Maudits les chiffres qui s'anéantissent eux-mêmes dans un grand boum. Maudit le vide qui n'existe pas sans le lieu qu'il fait disparaître. Il est dit que l'Absolu vivant viendra en nuée de bébés : bébés nébuleux qui ne sont encore personne, qui n'ont encore rien qu'un râle et pas de visage, rien qu'un râle de vie et pas assez encore d'existence, les jumeaux noirs qui n'ont pas de reflet dans les miroirs, et il faut savoir que pour chaque être-leurre aujourd'hui devenu Cis-toyen au soleil hystérique du monde libre il y a au moins un noir jumeau mort, séparé de vous à des millions de kilomètres, orphelin de frère et dont vous êtes malgré vous le double pâle et le traître pâle, cherchez votre jumeau mort et en le trouvant peut-être vous comprendrez certaines choses qui vous sont arrivées en 1967, en 1973 ou en 23.

(Si vous ne sentez pas au moins quelque part en vous les petits jumeaux qu'on vous arrache à l'autre bout par milliers, si vous ne vous sentez pas des moignons qui picotent de partout et les membres-fantômes des petits bras éparpillés des bébés-tonnerres de Gaza, soyez maudit.)

Et voilà… [09:25] voilà que soudain, lentement d'abord comme un oisillon ouvre ses paupières collées… fendille sa coquille d'une aile d'ange encore immatérielle, sortant à peine du néant où il peut à tout instant retomber… s'esquisse, se dessine… d'abord en volutes tournoyantes dans le nuage d'orage comme en un feulement de bébé tigre, fragile et indistinct comme une masse sans épaisseur à l'échographie dans le ventre de Gaza… un cœur pulse… bat dans la fumée grise… bat, un cœur se bat… et voilà le Bébé sans père [09:44], l'Absolu auto-ressuscité, le Grand Prématuré vengeur, émanant de l'azote liquide des 4 000 embryons bombardés d'Al Basma, miraculés du sperme clandestin des prisonniers palestiniens acheminé en contrebande jusqu'aux ovules de leurs épouses dans des stylos-billes, l'Orphelin-né… le voilà qui veut sortir et qui se dégage du nuage d'orage et, prenant peu à peu de la force [10:06], comme un aimant attire à soi le métal épars des immeubles utérins éventrés, s'agrège et se forme… la pâte lève, le Bébé prend force : comme il est beau, il est magnifique, la Mère pleure en disant C'est lui, c'est lui vous le voyez ?, c'est notre Bébé à toutes regardez, il a nos yeux, nos yeux graves, comme il est beau, il sait marcher, il sait tout seul sans avoir jamais appris, et voilà qu'il se lève en géant golem de halo blanc, [10:46] se dresse en gloire et en parousie de vengeance, en chrysalide kamikaze avec ses ailes de diamant, le Bébé Béant d'atomes de cervelle et d'os de bébés évaporés dans le ciel de Gaza, – se lève un instant, barrit comme un gouffre éléphant dans le ciel de Gaza, puis disparaît.

Il n'y a pas pire fantôme qu'un bébé, rien de pire qu'un bébé pour vous hanter.

Photo : Samar Abu Elouf

Gouttes de pluie coulées en plomb

[00:05] Faibles gazouillis gazaouis. Il faut prêter l'oreille. Stridulent encore, fourmis humaines. C'est encore la vie. (Les vivants meurent, mais pas la vie.) Comme le bruit des gouttes de pluie sur les feuilles. N'as-tu pas vu que Dieu pousse les nuages ? Il donne la pluie. Mais la pluie tourne. C'est alors une pluie coulée au rouge, moulée dans les usines. Pluie pénétrante, à fragmentation de milliers de gouttes de plomb. Il pleut et il n'y pas de toit. C'est l'averse et il n'y a pas de toit. La pluie perce. Traverse les murs le béton comme des vers dans la chair d'un fruit qui saigne tout son jus.

Fin 23 ils ont assiégé le nord de Gaza pour le vider et en faire une zone-tampon. Les civils étaient pris entre les deux mâchoires de la force armée, en étau ou en double bind, sommés d'évacuer par ceux qui bombardaient et détruisaient les routes vers le sud. Enclave dans l'enclave. Jabaliya, encerclée en octobre 24, était encore occupée par environ 430 000 personnes vivant alors dans les ruines de la ville, l'approvisionnement en eau et en nourriture étant totalement coupé, l'aide humanitaire bloquée. Les deux routes indiquées par les autorités israéliennes comme sûres pour déplacer les civils, les avenues Al-Rachid et Salaheddine, ont été ciblées par les tireurs d'élite israéliens. C'était se sentir soi-même comme coulé dans du plomb, se sentir ainsi tenu à l'impossible, pris en tampon dans la zone. Mais ce double bind n'est pas un simple fait de guerre cynique, il a sa logique rigoureuse : il définit précisément une zone à l'état pur. Gaza, alors, n'était plus un territoire.

Un territoire a sa loi, physique et historique, extensionnelle, enracinée, auto-conservatrice, indépendante de ce qui le peuple. Une zone c'est autre chose. Une zone s'ouvre soudain dans un territoire, survient sur lui, le recouvre, le fait disparaître. Sortilège de la zone. Car une zone est un espace intensif et non extensif : un espace en tension, défini par les limites mouvantes qui le tiennent comme entre des mâchoires de bulldozers. Espace qui ne connaît plus rien que des quanta et des densités, tel un cluster. Espace de contagion, non de communauté : il n'y a pas d'extériorité de la zone aux individus qui s'y trouvent présents, elle vous colle à la peau et déteint sur vous. Tout ce qui est dans la zone est momentanément incorporé à elle. Tout ce qui est dans la zone est désormais déclaré ennemi. À Jabaliya a été tenue une population-tampon de 430 000 zonards-liminaux, qui se tiennent entre deux territoires comme sur le seuil entre deux portes, sur les ruines de leur maison de leur école de leur mosquée mais cependant ailleurs que chez eux, tenus ici et cependant ailleurs qu'ici, à la fois ici et nulle part, déplacés sur place par la malédiction de la zone : maudite soit la zone.

Comment diable échapper à la malédiction de la zone ? Sa sorcellerie est puissante : tampons-mâchoires qui mordent à l'encre indélébile dans la chair comme dans la Colonie pénitentiaire. Territoire tamponné, cacheté, scellé. Il faut agir avant qu'il ne soit trop tard. Sachez-le. Quand vous pouvez, combattez la zone par la zone. Dézonez la zone. Striée par les tunnels, trouée à travers les murs. Lézardez la zone. Car quand la zone a bientôt atteint son état de lisseté absolue, alors il est trop tard : écran plat. Vous n'aurez plus que des pixels pour pleurer. [06:25] Les femmes qui ont essayé et qui ont été tuées pour avoir essayé, celles qui sont mortes jeunes, furieuses, vieilles, sans jamais voir l'aube…

Tunnels gazés à Gaza, femmes fouillées nues à genoux à Gaza en plein soleil hystérique, soldats de Tsahal en soutien-gorge hilares à Gaza, enfants morts plombés de pluie à Gaza avec leurs mères portant et brandissant des morceaux de tissu blanc : maudit soit le blanc, maudite la paix blanche au soleil hystérique où tout est Ève à cul-hué.

Nettoyer. C'est le maître-mot. La pluie de plomb blanc-chie Gaza. On ne le répètera jamais assez. Il faut nettoyer, faire tampon. On évacue. Tunnels-tuyaux, zone-siphon. La zone est l'espace dissipatif. Désormais seul le vide sera accepté. Trump reconstruira Gaza sans Gazaouis. On les paiera s'il le faut, si on n'arrive pas à tout évacuer. Gaza ressortira des ruines en Disneyland, refaite avec du vide condensé. (Zone, Camp, Parc : remodelage de l'espace, re-spatialisation liquide du territoire, gazéification de Gaza.) D'une manière générale, les états composés et hybrides entre le vide et le plein seront tolérés, mais ce sera seulement à titre temporaire. Un jour ou l'autre, un jour prochain, il faudra avoir tout évacué.

Deir al-Balah, 6 Juin 2024. Photo : Ali Hassan Jadallah

Flèches brisées sur Kapital mort

Du 7 octobre 2023 au 24 juillet 2024 : 46 000 (bâtiments détruits) à Gaza-Ville (74,3%), 32 000 à Gaza-Nord (70%), 24 900 à Deir al-Balah (50,1%), 45 500 à Khan Younès (55,7%), 22 100 à Rafah (45,4%)
Du 7 au 9 octobre 2023 : 830 (morts)
Au 31 décembre 2023 : 21 978 (morts)
Au 21 mars 2025 : 45 553 (morts)
Janvier 2026 : 71 000 (morts) et 170 000 (blessés)
Taux moyen : 250 (morts) par jour, sachant que le taux moyen de la guerre civile syrienne, à titre de comparaison, était inférieur de moitié, soit 96,5 (morts) par jour.
Marge de 20 civils (tués) par frappe. Monte à 100 (environ) si la cible est un membre identifié du Hamas. (Marges calculées suivant la contrainte de densité du territoire.)
Quand il s'agit de Citoyens, les morts ont des noms. Les Gazaouis, eux, ont seulement des nombres. Nombres-flux, vous glissent entre les doigts. 73 000 dont au moins 21 500 (enfants).
Entre 70 000 et 125 000 tonnes de bombes ont été larguées sur Gaza. Ce n'est pas seulement une dépense. C'est un investissement nécro-politique et territorial. C'est aussi la machine qui est lancée. Les bombes, c'est soit une seule, soit l'avalanche. Additionner les zéros, c'est la logique du capitalisme. Mais la guerre est un moment-clé dans la conscience critique du capitalisme. Il ne faut pas seulement dire que la guerre est un marché rentable parmi d'autres pour le vieux capitalisme industriel (armes, tanks, etc.) Plus profondément, l'économie de guerre, loin d'être une crise accidentelle et passagère dans le fonctionnement normal de l'économie capitaliste, révèle le principe même du capitalisme en général, met à nu son cœur battant, sa pulsion la plus intime : la pulsion de mort. Encore, encore, encore. Voilà ce qu'il veut.
Les GBU sont du jetable, comme le papier toilette.

De ce point de vue, la bombe est le produit idéal, le produit-limite du capitalisme, la forme pure et achevée de la marchandise : 1. objet fétiche qu'on stocke et qu'on manipule avec tact protocolaire, mais qui 2. contient cependant en lui sa propre chute au néant inorganique (particulaire), et 3. à la différence des autres marchandises dont l'usure est exogène, contient cette annihilation sur le mode de la nécessité interne et finalisée. L'être même de la bombe est de se nier en tant qu'être. Gouffre, obsolescente-née. Capital technique à flux tendu, elle révèle ainsi dans le capitalisme son propre gouffre sans fond, sa propre autodestruction productive. Encore, encore, encore... On n'en finit pas, on n'en aura jamais fini de la chaîne de production. En général, les objets consommables ne sont que des concrétions passagères du processus de production, voués non seulement à la consommation qui les détruit, mais à s'auto-détruire et à se reproduire à l'infini. En exposant la pulsion de mort comme le principe fondamental de la dépense productive, les guerres de destruction laissent en même temps toujours entrevoir, comme une faible lueur, la possibilité de la mort du capitalisme comme seule possibilité adéquate à sa tendance profonde. Kapital mort par dépense, par sa répétition morbide.

Gaza semble vouée à la répétition. Compulsion de catastrophe. On pense parfois que la guerre se répète parce qu'on refoule l'origine, la catastrophe première (1948). On est foutus, si on pense comme ça : on se retrouve aussitôt prisonnier de la mémoire des autres. Alors, la guerre descend toujours plus profond dans le sol sans fond car il faut savoir que le sol est un abîme, maudit soit le sol dont la soif de sang est sans fin, et la guerre alors s'enracine à son tour dans le sol sans fin. Seul le souvenir pur doit être sauvé de la mémoire, le souvenir-image, clair adamantin. Il n'y a pas de pire sangsue suceuse que la mémoire, la mémoire sans souvenir, maudite soit-elle : qu'on vous l'arrache.

(Il était une fois N., né d'une femme dont le nom est oublié car il était trop long. Un jour, il voulut connaître son sang. On lui donna une liste. La liste disait : traces de Cananéen et de semence ammonite diminuée, imité d'Édomite pur par son demi-frère, mais par ailleurs ismaélien zébré d'hébraïsmes errants et distingués par le père, quart-fils de vizir et de Naqib mamelouk affranchi. Le sang de N. n'était pas possible. Et pourtant il vivait ! Il brûla la liste. Depuis, N. marche avec la cendre dans les veines. Béni soit l'Impur.)

C'est le contraire : on refoule parce qu'on répète, parce qu'on ne supporte pas l'absurde l'inflexible répétition de plomb du Capital-Mort : maudite soit-elle.

[02:54] Une détonation, déflagration. [03:03] Deuxième détonation, déflagration. Technique de la réplique, double frappe. [03:11] Troisième. La terre ! C'est la terre qui tremble sous leurs pieds. Il n'y a plus de sol, maintenant, seulement le pseudo-ciel rouge nuit. Flèches des minarets brisées sur Kapital mort : la mosquée d'Al-Omari s'effondre au paroxysme du Capital-Mort comme une cathédrale financière démasquée, maudites soient toutes les cathédrales qui sont toutes financières, qu'elles soient financières déguisées ou financières opiacées, inconscientes d'elles-mêmes. Et soudain il n'y a plus de peuple de droit, il y a seulement des peuples de fait : occupés, occupants (l'occupation est un état de fait et non de droit, ça se montre, se fait voir, s'exhibe au soleil hystérique). Il y a seulement des peuples de sables mouvants et des peuples d'erre. Il n'y a plus ni élu ni égaré, car vous êtes tous un en déréliction, en tant qu'orphelins des dieux. Et c'est maintenant Gaza la profane qui apparaît sous la pieuse effondrée, voilà la vraie Cité matérielle sous l'habit déchiré de la religieuse, Gaza la grise, de béton armé désarmé, la combattante abandonnée sans Dieu, auréolée d'Intifada de pierres et de bébés.

Tout le monde démocratique a fourni. Au moins un petit morceau. Pas gros. Un petit quelque chose, une miette des armes lancées sur Gaza. Par nos meilleurs. Nos ingénieurs sortis de nos meilleures écoles, experts reconnus dans le monde entier. Si vous avez besoin de solutions performantes et de systèmes intégrés d'isolation et de protection dans des conditions extrêmes, Hutchinson est votre partenaire de confiance.

Entre octobre 2023 et mars 2026 : plus de 525 (cargaisons) de composants de matériel militaire expédiés par des fabricants français vers les industries israéliennes de défense. Dissolution de la responsabilité par morcellement : responsabilité en miettes. Les principaux exportateurs français sont Sermat (moteurs électriques), ADR (systèmes tournants), Effbe France (membranes en élastomère), Eurolinks (maillons de munitions), Savimex (systèmes optiques), Safran (moteurs), Thales (radars, sonars), Cimulec (circuits imprimés), Amphenol Air LB (connecteurs), Radiall (connecteurs radiofréquence, fibre optique, micro-ondes), Aubert & Duval (canons, obusiers, mortiers), Vishay MCB (potentiomètres, capteurs) et Hutchinson (roues, joints, revêtements).

(Note sur la bombe comme court-circuit de l'État démocratique. – La bombe en tant que marchandise d'État, produite par des entreprises privées et achetée par des contrats étatiques qui en monopolisent juridiquement l'usage et la jouissance, brouille la frontière théorique des secteurs privé/public. Le capital privé tire des profits d'une dépense socialisée uniformément répartie, financée par les ressources publiques ; réciproquement, la forme marchande subsiste enchâssée dans une relation politique entre capital et État. La bombe révèle ainsi le rôle tactique de l'État dans l'économie libidinale du capitalisme. Circuit exclusif de la jouissance d'État. Quand, même artisanale, elle est soudain déviée et extraite de ce circuit, réappropriée par des acteurs sociaux non étatiques dans un conflit armé, elle est toujours visible, – montrée, nommée, violente par nature, – en proportion de sa transgression du mariage de l'État et du capital. Au contraire, l'insertion de la bombe dans l'ordre capitaliste ordinaire maintient sa jouissance à un niveau d'invisibilité publique relative et d'euphémisation : « frappes », « intervention », « opération » au nom codé, etc. La bombe détruit et tue à l'abri du droit monopolistique dont elle est pourtant le court-circuit capitaliste, comme le coït parental rentabilise la sexualité dans la nuit obscure de la chambre à coucher, pendant que les enfants dorment à côté.)

Israël, notre cher enfant douloureux du siècle passé, plus vieux que nous, enfant chétif meurtri devenu fort, dur et froid, avant-poste et gardien du capitalisme occidental d'extraction au Moyen-Orient sur la Plateforme de Palestine. La guerre d'Israël à Gaza, paroxysme d'Occident. On se voit dedans comme au miroir d'étain : s'éteint geai n'oxyde, un génocide (c'est difficile à dire). Génocide sécuritaire. Génocide par calcul. Génocide par dénatalité. Génocide collatéral. Il y a plus d'un génocide possible.

Génocide, ça ne marche plus. Ne prend plus. On le dit, ça ne marche pas. Le mot est mort avec les morts, évacué. Il n'est pas mort par usure. Il a été attaqué. On l'a tué. C'est un sémocide.
(Il faut trouver autre chose.)

La grande mosquée Al-Omari de Gaza, 27 janvier 2024. Photo : Ali Hassan Jadallah

Spectateur Pâle. Prendre. Photos.

Elle. – Tu n'as rien vu à Gaza, rien.
Moi. – J'ai vu les camps de réfugiés.
Elle. – Non, tu n'as pas vu.
Moi. – J'ai vu le camp de Jabaliya, la densité extrême à Jabaliya, la vie nue à Jabaliya, la soif à Jabaliya, ça je l'ai vu. J'en suis sûr.
Elle. – Tu n'as rien vu, non : tu as vu des photos. Ce que tu as vu n'était pas la réalité. La chaleur de métal lourd et l'onde de pression sur Gaza, la poussière de béton dans la gorge et dans les poumons. Cela ne se voit pas.
Moi. – On peut voir à travers les photos, on peut voir le réel, voir et pleurer.
Elle. – C'est réel, oui, comme sont vivants le cœur et les reins prélevés sur un mort dans la glacière médicale, en survie artificielle à travers les voies de transmission des images. On voit toujours dans. Dans quelque chose. Jabaliya est un camp dans un camp, un camp en abyme. Le camp, c'est un espace transitionnel : on y passe. Les Gazaouis sont de passage chez eux. Toi tu as vu Jabaliya dans ton salon, dans le bus, dans d'autres images. Jabaliya, celle que tu as vue, était découpée, cadrée, morcelée par les images comme par les bombes. Elle a été prélevée sur le corps de Gaza, déplacée et transplantée dans un autre corps. L'image déplace le réel, comme l'armée déplace les populations. C'est la malédiction de la Nakba qui continue. Gaza n'est plus à Gaza : la zone est découpée par l'image en même temps que le territoire occupé est recouvert par la zone. (Double opération simultanée.) L'image se dys-aime-mine en explosante-fixe en en une diaspora diapositive.

Moi aussi je dis Gaza, tout le monde dit Gaza, mais Gaza c'est déjà du découpé au bistouri : une bande. Comme une bandelette d'homme invisible, qui recouvre et occulte le visage de Palestine. On enlève les bandes, avec infinie délicatesse, comme la gaze sur le corps purulent d'un grand brûlé, et la chair-lymphe du grand brûlé vient avec la gaze de Gaza, s'arrache avec. Ça part, tout s'en va. Le grand brûlé ne crie pas.

Maudit soit l'invisible, car il y a de l'invisible qui crie famine en pleine lumière et se dévore sous le soleil (hystérique), maudit soit-il : jamais invisible en soi, toujours l'invisible du visible. Car il ne suffit pas que quelque chose soit là, présent sous nos yeux, pour être visible. Il faut beaucoup plus.

Il y a des gens qui passent devant vous et vous ne les voyez pas.
Il y a des gens qui ont un crabe sur le visage, accroché. Vous ne les voyez pas.
Vous leur coulez votre regard comme du plomb fondu dans les plaies que font les pinces du crabe, sans les voir.
Il y a des gens qui ont des trous et vous, vous regardez plutôt le couteau.
Le visible est un fait de représentation, non une présence brute. Il est visible à condition de le devenir, à condition qu'on le rende visible, qu'on le plie à l'ordre du visible, qu'on le fasse entrer dans l'ordre du visible par les interventions d'une police iconique. Le visible rejette dans l'ombre son invisible. Tsahal a exercé à Gaza un contrôle strict de la visibilité autant que de la population enclavée.

Plus de 220 journalistes (tués), dont au moins 71 (ciblés) en train d'exercer, de prendre une photo, d'enregistrer.

On prend une photo. (On dit « prendre », comme dans le sexe, prends-moi. Appareil-phallus.) On ne « prend » pas un dessin, on ne « prend » pas une peinture de son modèle, même nu. On ne « prend » pas un texte qu'on écrit, même intime. La photo prend. Alors elle peut. Quelque chose. Il faut prendre. Prenez. Si on ne prend rien, on reste hystérique des yeux, comme le soleil. Al Affaq, Lau Mat, Lau Lau Lau Lau Lau Lau.
Ne prenez pas racine, prenez l'ombre.

Spectateur Pâle. – J'ai pris de l'invisible à Gaza.
Elle. – Les hommes veulent prendre. Gaza est prise de partout. Prise entre. En étau. Prise dedans.
Spectateur Pâle. – C'est sur les hommes, c'est sur l'armée que j'ai pris l'invisible.
Elle. – On est à l'opéra. Dans Opera de Dario Argento. Le tueur cruel attache sa victime, la cantatrice. (Cantatrice, on l'est tous un peu par ici.) Il lui scotche des aiguilles sur les paupières pour la forcer à garder les yeux grands ouverts devant les meurtres atroces qu'il réalise. Si elle ferme les paupières, elle se crève les yeux. Nous sommes comme elle, la petite cantatrice, Citoyens-Spectateurs, au grand opéra de la guerre-tv. Spectateurs Pâles, nous le sommes tous ici, empathiques-tétanisés, en train de voir quelque chose sur quoi nous ne pouvons agir. Prisonniers de la cage de verre. Voir est plus fort que nous. On en voit toujours trop. À tout prendre, je préfère qu'on se les crève. Ne plus voir serait plus correct.
Spectateur Pâle. – La Pâleur n'est pas un état. C'est un devenir. On devient pâle. C'est déjà ça. Les Gazaouis eux-mêmes sont spectateurs pâles rendus impuissants, condamnés à leurs yeux nus. Les photographes sont ciblés à Gaza, c'est qu'ils font bien quelque chose. Ils contre-prennent. Ils font des trous dans l'invisible. L'armée les cible pour ça : l'invisible se met à fuir par l'azur du visible. Enregistrer : opération-miracle, qui prend sans toucher. La photo est à contre-ciel. Nous n'avons plus d'autre miracle que celui-là.
Jusqu'où peut aller la Pâleur sans tourner à l'appât-leurre ?

[5'11] Soudain la cloche, c'est l'alerte ! Aux abris. Il n'y a pas d'abris. Tout à découvert. Le camp lisse comme un œuf. L'alerte est le nouveau régime. Gaza, la zone-laboratoire. Ce que vous faites entre les alertes n'intéresse personne, n'intéressera bientôt plus personne. La vie est le temps mort de la survie. La vie est un intervalle. Elle est le résidu non-réglementé du régime de la survie, un vide juridique, un point aveugle. Bientôt l'alerte aura atteint son état de drone permanent. Certains sont plus lents que d'autres. Certains n'ont pas compris que la vie est obsolète. On peut les reconnaître. Ils ont l'air de croire en leur présence. Ils ne se reflètent pas dans les miroirs à pixels, faites le test. Ce qui n'est pas passé en survie n'existe pas, n'existera plus. Faites vos raies-serves. Si vous voyez quelqu'un qui semble vivant, dans la rue ou même chez vous, quelqu'un qui ne semble pas s'être rendu compte de l'état général de survie, surtout n'intervenez pas seul. Signalez-le. Appelez un serf-vice compétent. Il sera retiré. En attendant, gardez vos distances. Faites le mort.
Ou alors, con vers tissez leurre et gym gène et râle de lasse Urvi. Transmuez la survie en sur-vie.
Prenez corps.
Devenez un Spectateur Pâle conscient.

Gaza-Ville, 8 septembre 2025. Photo : Rizek Abdeljawad

Débris gris, pousses vertes

Les bulles d'Oz errent des blés.
S'ire haine, si reine d'ambe ulule lance. Brancards.
Honneur icône naît plus rien d'enlaidi qu'ombre.
(Tibias, tôle ondulée, scalps, ciseaux, doigts, pneus, phalanges, roues, nounours, troncs, parpaings, utérus, laine de verre, pharynx, tuyaux, cartilages, plexiglass, hanches en plastique, tiges, poutres, culottes ensanglantées. Des bris.)
Ohm arche de dents.
Lèche vos morts alezane tirs lèche arrête. (Les ânes.)
Mets-ça four mille et s'hagard gouille encore dévie. (La patience des ânes.)
Omple-leurre. On prie. Onques riz.

Un catalogue de 1227 pages sert de registre des morts (tués). Nom, âge, numéro de carte d'identité. Sannd Abu al-Shaer, Ayloul Qaud, Mahmoud Abdel Ghafour. On rend les noms au nombre. La liste des noms ne prend pas en compte les corps non identifiés.
Ni les évaporés.

À Sabra, 112 (personnes) sont désensevelies puis enterrées, 2 ans et demi après leur mort sous les décombres.
Saoulés dès qu'ombre.
Sur les décombres, Samih Madhoun joue de l'oud. Il joue de l'oud sous une tente de Gaza, avec tant d'amour, de nostalgie et de désir pour son pays.
N'arrête pas déjouer.
Gris partout, couleur bien plus profonde que l'azur, disait Nietzsche : couleur de l'archive contre l'azur idéal, l'immaculé (la morale est d'azur, maudit soient-ils, l'azur et la morale), le gris est la couleur de ce qui a réellement existé. Gaza-la-grise, ville-archive et palimpseste, laborieuse à déchiffrer, territoire archéologique, hiéroglyphique.
La patience est grise comme les ânes.

[03:00] La mauve sauvage khobiza pousse entre les blocs de béton fendus dans le gris avec le pourpier rampant. Sauvages et mauvaises herbes, elles ont sauvé des gens de la famine. Comme les tortues. Les pêcheurs étaient ciblés s'ils allaient trop loin en mer. Ils ramenaient des tortues. Il y a un homme qui a été tué (ciblé) parce qu'il donnait de l'eau aux gens.

Mais les plantes trouvent toujours l'eau.

Photo : Samar Abu Elouf

Frédéri Bisson
Photo de Une : Beit Hanoun, au nord de la bande de Gaza, 19 février 2025. Photo de Rizek Abdeljawad.


[1] Notice. Écrits depuis 2024, ces six textes sont des défixions magico-politiques lancées à distance. Seule ressource quand on n'espère et ne peut rien devant la catastrophe, et quand les cessez-le-feu paraissent mort-nés : des sorts de protection et de sur-vie pour Gaza. Ils ont été écrits en écoutant en boucle le disque No Title as of 13 February 2024 28,340 Dead (2024) du groupe montréalais Godspeed You ! Black Emperor (GY !BE), puissante élégie post-rock pour Gaza. Depuis la date du 13 février 2024 auquel est arrêté le titre de l'album, le nombre de morts à Gaza a plus que doublé. « Spectateur Pâle », je ne peux rien faire pour Gaza, rien que ces textes, qui prolongent mon émotion de No Title. Idéalement, il ne faudrait les lire qu'avec la musique qui leur donne leur élan :

https://godspeedyoublackemperor.bandcamp.com/album/no-title-as-of-13-february-2024-28340-dead.

Une vieille question est de savoir si l'émotion musicale, ineffable, peut parvenir à passer dans les mots, sans que les mots ne l'anesthésient et ne la trahissent. Ici, le titre de chacune de ces six défixions reprend, dans l'ordre, la tracklist de l'album de GY !BE. Les textes ne sont certes pas des commentaires, ils ne se superposent pas exactement à la musique, mais j'ai néanmoins indiqué dans le fil du texte, entre crochets, quelques repères dans le timing de l'album, comme des accents, des pointes émotionnelles, des points d'orgue dans la voix.

Mais No Title, « Sans Titre », c'est aussi par coïncidence le titre d'un court-métrage tardif de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville : Sang Titre (2019), version spéciale d'un court précédent, Dans le noir du temps (2002), remonté pour les spectateurs de Ramallah et de la bande de Gaza à qui Sang Titre est dédié. Entre les images de Dans le noir du temps, Godard et Miéville ont inséré dans Sang Titre des images du film Ici et Ailleurs (1976) sur la lutte des fedayin palestiniens de l'OLP. Dans Ici et Ailleurs, Godard analysait la réception des images du conflit au Moyen Orient (l'Ailleurs) par un spectateur moyen d'ici en France, chômeur assis devant la télévision familiale. Ici et Ailleurs est en effet déjà la reprise d'un matériau documentaire filmé en 1970 par le Groupe Dziga Vertov parmi les fedayin du camp d'Amman en Jordanie, destiné à un film de propagande resté inachevé, qui devait s'intituler Jusqu'à la victoire (Méthodes de pensée et de travail de la révolution palestinienne).

Ici et Ailleurs (1976)

Trois mois après ce tournage, c'était « Septembre noir ». Les combattants filmés par Godard, hommes et femmes, sont tous morts sous le feu de l'armée jordanienne de Hussein. Après dix jours de bombardements, les camps jordaniens sont rasés. Chez lui en France, le sentiment d'impuissance de Godard face à la mort des combattants dont il avait voulu soutenir la cause donne lieu, cinq ans plus tard, à une réflexion iconopolitique distanciée, sur l'interférence et l'incompréhension entre les militants occidentaux et les luttes du Moyen Orient. Ce décalage, ce hiatus du citoyen français moyen devant les images de l'Ailleurs, Godard ne l'avait-il pas lui-même instauré malgré lui ? Pouvons-nous vraiment soutenir les Palestiniens sans les trahir ?

Aujourd'hui, Ici et Ailleurs est largement réputé irrécupérable, non seulement sur le fond, en raison d'une radicalité politique qui semble appartenir au passé (la défense de la lutte armée des Palestiniens), mais surtout sur la forme, en raison de certaines associations d'images présentes dans le film. Ce qui a scandalisé l'opinion dès 1976, et contribué à nourrir les accusations d'antisémitisme qui suivront Godard après sa mort, c'est en effet une séquence embarrassante, où les images fixes de Golda Meir (première ministre israëlienne) et de Hitler sont enchaînées dans le montage, ainsi liées entre elles de manière implicite autour du mot « Palestine ». Raccourci glaçant, qui établirait une équivalence entre la violence nazie et la politique militaire d'occupation d'Israël en Palestine.

Pourtant, une thèse aussi dogmatique paraît peu cohérente avec le ton général d'Ici et Ailleurs, film dont le genre est plutôt problématique et critique. Entre le tournage inachevé de 70 et la publication d'Ici et Ailleurs en 76, Septembre noir a désenchanté les rêves révolutionnaires des intellectuels français, et le Groupe Dziga Vertov, né de l'élan de mai 68, s'est dissous en 1972. Dans Ici et Ailleurs, Godard applique rétrospectivement la méthode de sémiologie critique du Groupe Dziga Vervtov à ses images, tournées dans le camp d'Amman, pour mettre en évidence son propre aveuglement idéologique. Comme un contrepoint nécessaire, Anne-Marie Miéville prend le relais de Godard, en voix over, pour l'interroger sur ce qu'il n'a pas vu, à l'époque, dans les images qu'ils reprennent et décryptent ensemble. Comment n'avons-nous pas entendu à l'époque ce que disaient vraiment les fedayin (ils parlaient entre eux de leur mort prochaine) ? Comment n'avons-nous pas vu ce qu'ils ressentaient en propre, comme par exemple le malaise manifeste de cette jeune paysanne qui récite laborieusement sa leçon politique devant la caméra ? Pour percevoir, il faut baisser le son dont nous recouvrons les images (le commentaire), et soustraire ou arrêter les autres images que nous projetons sur elles, entre lesquelles elles sont prises. À partir de cette autocritique, Godard interroge le régime télévisuel plus général de l'image qui informe et aveugle notre perception collective. Ici, le problème est que nous sommes « à la chaîne » devant les images, comme l'ouvrier à l'usine. Elles se suivent, les unes après les autres.

Pour contrecarrer cette logique médiatique, Godard cherche, comme dit Deleuze dans L'Image-Temps, à « désenchaîner » le spectateur occidental moyen. Le sens du « et », dans le titre Ici et Ailleurs, est précisément la solution du problème : une conjonction, c'est-à-dire non pas une image après l'autre, mais une image plus une autre. Ainsi chaque image, au lieu de se fondre dans une continuité qui passe pour naturelle, est-elle plutôt différentiée et augmentée par son rapport aux autres qui sont montées avec elle, de telle sorte que le tout d'une séquence est toujours plus que la suite de ses images. Le faux raccord devient le principe même de la relation entre images. C'est de cette manière qu'il faut donc essayer de penser la séquence polémique d'Ici et Ailleurs. En montrant Golda Meir et Hitler à la suite, Godard produit un faux raccord : il ne les « associe » pas, ne les assimile pas ; au contraire, ce geste provocateur, par le choc de la contiguïté entre inassimilables, fonctionne comme une interférence soudaine et brutale, capable de suspendre la chaîne de montage, de désenchaîner notre perception. Soudain surgit un espace, un vide : qu'y a-t-il entre les deux images ? C'est cet intervalle (l'entre-deux-images), cette différence, qu'il appartient désormais au spectateur de combler par sa propre réflexion. Godard pensait nécessaire un tel choc pour que le spectateur, sortant de la passivité dont se nourrit le spectacle médiatique naturalisé, accède enfin à une conscience critique de sa propre perception. (Ainsi encore dans Sang Titre, Godard insère-t-il l'image de la petite fille combattante au camp d'entraînement d'Amman, au ralenti, non pas après les images en noir et blanc des cadavres d'un camp de concentration, mais en plus.) En se prêtant ainsi pour le déconstruire et le subvertir au jeu périlleux de la chaîne des images, il n'est pas sûr que Godard n'ait pas été à nouveau pris au piège de l'idéologie. Du reste, Ici et Ailleurs avoue cette possibilité d'échec de la logique du « et » : « Probablement qu'à force d'ajouter de l'espoir à du rêve, on a dû faire des erreurs d'addition ».

Ce que je retiens de ce moment important dans l'œuvre de Godard, ce n'est pas son contenu dogmatique (apparent ou résiduel) sur le conflit israélo-palestinien, contenu que je tiens pour politiquement inerte dans un régime iconopolitique, – l'important, c'est l'analyse critique plus profonde à laquelle Godard soumet la production d'images. Pourquoi aujourd'hui, dans un contexte historique et géopolitique très différent de celui de 1970, ne pouvons-nous à nouveau trouver de sympathie forte entre Ici et Ailleurs, et, d'une manière propre à notre situation, « désenchaîner » notre perception de Gaza sous les bombes ?

Je ne crois pas fortuit que mon processus d'écriture, à propos de la destruction de Gaza, ait eu besoin d'un art non représentationnel tel que la musique pour être libéré. Le personnage du « Fedayin » ou du « Moudjahidin » – le Palestinien de Jean Genet, le « Guerrier » contre le Soldat, – a certes totalement disparu de notre imaginaire du présent, remplacé plutôt par le Terroriste. (Terrorisme scopique : les images absentes des massacres du 7 octobre 2023 – peu les ont vues ou regardées – forment son aura terrifiante. Cette violence enregistrée – tuer et montrer qu'on tue, produire des nécro-images à la fois insoutenables et virales, – tend à assimiler le Hamas à Daech sous un même personnage contemporain, malgré les différences stratégiques entre ces groupes, entre l'ancrage national du Hamas en territoire palestinien et le transnationalisme exogène de Daech.) Mais d'autres personnages enchaînent aussi notre perception, y compris du côté des mécanismes de l'empathie : la Mère voilée éplorée, l'Enfant de camp de réfugiés au visage grave, etc. (Dans notre époque de rationalité technique et d'information en continu, la « Bombe intelligente » fonctionne aussi quasiment comme un personnage à part entière des guerres contemporaines, au moins depuis la Guerre du Golfe de 1990-1991. Ici, sur les chaînes d'information en continu, on voit presque plus d'images d'ogives et de drones que de victimes humaines. Travellings en survol ou en overview des villes bombardées. Perception enchaînée.) Pour suspendre la passivité de perception entretenue par ces personnages, nous aurions besoin d'autres images de la guerre que celles qui nous tétanisent, nous anesthésient ou nous rendent méchants, – besoin surtout de nouveaux rapports entre images, de différences-interférences avec celles des ruines de la bande de Gaza dans leur progrès apparemment irrépressible. Mettre en rapport les ruines de Gaza et nos propres faillites, nos propres ruines réelles et symboliques, la nécropolitique inhérente au capitalisme (« Broken Spires At Dead Kapital »), etc.

C'est la leçon de Deleuze spectateur de Godard : dans une perception enfin libérée du régime du spectacle, les images ne sont plus liées entre elles que par leur différence active ; la différence travaille, elle n'est pas ce qui sépare, mais ce qui relie. Ici, j'ai un peu essayé de désenchaîner des affects avec des mots-images. (F.B.)

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #17

Évaluer sans trahir

Qui décide de ce qui compte dans l’action sociale ? Quels savoirs sont reconnus comme légitimes ? Et quelles voix peuvent réellement transformer la manière dont on définit les problèmes et les réponses qu’on leur apporte ?

Ces questions, je les ai posées la semaine dernière au colloque interdisciplinaire L’émancipation des jeunes en Guyane, à travers le prisme des centres sociaux.

Ces structures ne sont pas seulement des lieux d’activités. Elles sont des espaces de production de savoirs issus de l’expérience habitante. La Charte des centres sociaux et socioculturels de France le formule ainsi : « Le Centre social et socio-culturel entend être un foyer d’initiatives porté par des habitants associés appuyés par des professionnels, capables de définir et de mettre en œuvre un projet de développement social pour l’ensemble de la population d’un territoire » (Fédération des centres sociaux et socioculturels de France, 2010, p. 1).

Depuis leur origine, elles reposent sur une conviction profonde selon laquelle les personnes directement concernées par les problèmes sociaux sont capables de les comprendre, de les discuter et de les transformer. Aujourd’hui, une tension s’est installée. D’un côté, une exigence de mesure se renforce, soutenue par la montée des indicateurs, des tableaux de bord et des preuves d’impact.

De l’autre, une injonction à participer se déploie, incarnée par l’empowerment, la co-construction et l’implication citoyenne. Entre ces deux exigences se loge un risque réel, celui de l’instrumentalisation de la parole habitante.

Ce risque n’est pas hypothétique. MacKinnon et Stephens (2010, p. 27) ont montré, à partir d’une recherche-action participative menée avec huit organisations communautaires de Winnipeg, que les financeurs institutionnels tendent à s’appuyer sur des mesures quantitatives étroites, là où les organisations elles-mêmes perçoivent des gains humains plus profonds, difficilement réductibles à des indicateurs standardisés. La « leçon la plus critique », concluent-ils, est que lorsque l’on offre aux participants la possibilité de dire ce qui a compté pour eux, ils livrent des informations que les données quantitatives ne peuvent pas refléter (MacKinnon et Stephens, 2010, p. 33).

Car mesurer n’est pas neutre. Quand une personne reprend confiance en elle après des mois dans un atelier collectif, quand elle ose prendre la parole pour la première fois dans un espace public, comment rend-on compte de cela dans un tableau d’indicateurs ? L’expérience vécue suit un chemin de traduction où le récit devient une information, l’information une catégorie, la catégorie un indicateur, l’indicateur une preuve. Cette traduction est nécessaire, mais elle peut aussi effacer ce qu’elle prétend rendre visible.

Tous les savoirs ne sont pas reconnus de la même façon. Les savoirs scientifiques et professionnels bénéficient d’une légitimité quasi immédiate. Les savoirs issus de l’expérience doivent, eux, se justifier, alors même qu’ils décrivent des réalités que nul autre ne connaît mieux. C’est ce que Wilken et Cabiati (2024, p. 227) appellent une injustice épistémique, et c’est au cœur de ce que la notion de justice cognitive cherche à nommer.

Nez (2011, p. 394) le montre à partir d’une enquête ethnographique menée dans des dispositifs d’urbanisme participatif à Paris. Certains savoirs citoyens n’y sont pas entendus, soit parce que leurs porteurs sont absents des espaces participatifs, soit parce que ces savoirs ne sont pas reconnus comme audibles dans la situation. Des inégalités sociales persistent ainsi dans l’accès aux dispositifs eux-mêmes et dans la capacité à faire valoir la diversité de ce que l’on sait.

Cette asymétrie traverse également le champ du travail social à l’échelle internationale. Mathebane et Sekudu (2017, p. 9) montrent que la plus grande injustice cognitive dans le travail social a été son association historique avec le colonialisme et l’impérialisme. Une version eurocentrique du savoir y a été présentée comme universelle, effaçant les épistémologies qui auraient rendu compte des expériences vécues par les populations du Sud global.

Mezzena et Vrancken (2020) proposent une voie alternative, ancrer la légitimité des savoirs dans les pratiques elles-mêmes plutôt que dans les positions statutaires ou académiques, de façon à reconnaître que produire une action publique à partir d’un travail collectif d’enquête et de connaissance engage les professionnels aux côtés des usagers dans une transformation réciproque.

Évaluer sans trahir, ce n’est pas trouver le bon outil. C’est accepter que certaines choses qui comptent résistent à la mesure et organiser malgré tout des espaces où elles peuvent être dites, entendues, reconnues.

Cela suppose une condition. Que les habitants participent non seulement aux actions, mais à la définition de ce qui compte comme impact.

Ce n’est pas une utopie. C’est partir de là où en sont les gens.

Communication présentée au colloque interdisciplinaire « L’émancipation des jeunes en Guyane », organisé par La Critic, KapoK, l’Observatoire des jeunesses guyanaises et l’Université de Guyane.

Recherche menée avec le soutien du RRESS — Réseau de recherche en économie sociale et solidaire (bourse étudiante 2026) et de la bourse mobilisation des connaissances 2026 (UDM).

#ActionSociale #CentresSociaux #ParticipationCitoyenne #JusticeCognitive #ImpactSocial #EducationPopulaire #Guyane #ESS

Liste de références

  • Fédération des centres sociaux et socioculturels de France. (2010). La charte des centres sociaux et socioculturels de France. FCSF.
  • MacKinnon, S., & Stephens, S. (2010). Is participation having an impact? Measuring the outcomes of citizen engagement in community-based organizations. Journal of Social Work, 10(4), 395–414. https://doi.org/10.1177/1468017310363632
  • Mathebane, M. S., & Sekudu, J. (2018). A contrapuntal epistemology for social work: An Afrocentric perspective. International Social Work, 61(6), 959 – 970. https://doi.org/10.1177/0020872817702704
  • Mezzena, S., & Vrancken, D. (2020). Connaître le travail social, connaître avec le travail social. Sociologies. https://doi.org/10.4000/sociologies.14386
  • Nez, H. (2011). Nature et légitimités des savoirs citoyens dans l’urbanisme participatif. Une enquête ethnographique à Paris. Sociologie, 2(4), 387– 404. https://doi.org/10.3917/SOCIO.024.0387
  • Wilken, J., & Cabiati, E. (2024). Foundations of experiential knowledge: recovering a forgotten resource for social work. European Social Work Research. https://doi.org/10.1332/27551768y2024d000000022

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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #16. Evaluer sans trahir. André Decamp, Regards sur le travail social, 24 août 2026. https://andredecamp.fr/2026/08/24/carnets-detudiant·e·s-en-travail-social-17/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #16

🎙 Podcast | Regards sur le travail social – Épisode spécial depuis la Guyane

Je suis allé en Guyane en juin à l’occasion d’un colloque interdisciplinaire exceptionnel, et j’avais envie de vous partager une rencontre magique.

J’ai eu le privilège d’échanger avec Julien Joanny, socio-anthropologue, co-fondateur de l’association La Critique et chercheur associé au laboratoire Minea de l’Université de Guyane.

🌿 Qui est Julien Joanny ? Doctorant en sociologie à Grenoble, Julien décide après sa thèse de mettre les outils des sciences humaines et sociales au service de la société civile. C’est ainsi qu’il crée La Critic en 2014. Le coup de cœur pour la Guyane survient en 2016, lors d’une évaluation de terrain à Grand Santi, Camopi, Saint-Georges. Il crée La Critic en 2014. En 2016, il évalue un projet de terrain à Grand Santi, Camopi et Saint-Georges. Il tombe amoureux du territoire. En 2017, Audrey et lui s’installent en Guyane et déménagent l’association avec eux.

Depuis, ils travaillent directement avec les jeunes des communes de l’intérieur. Ces communes longent les fleuves Maroni et Oyapok. On n’y accède pas en voiture, seulement en pirogue.

Là-bas, plus de la moitié de la population a moins de 25 ans. Une trentaine à quarantaine de communautés y vivent, chacune avec sa propre langue. Mais les jeunes font face à des réalités difficiles : inégalités, précarité, accès aux droits, orpaillage, mal-être.

📚 L’éducation populaire, made in Guyane

Julien ne propose pas une définition figée de l’éducation populaire ; il préfère parler de formes plurielles adaptées au contexte guyanais. Clubs de sport, tiers-lieux, centres sociaux, promotion de la santé, accès aux droits… Ce qui relie toutes ces structures ? Les jeunes n’y sont pas de simples bénéficiaires : ils deviennent acteurs, puis porteurs de responsabilités.

Un constat : les jeunes guyanais composent des identités plurielles, au croisement des cultures traditionnelles (autochtones, Bushinengués, Hmong…), des pratiques contemporaines et du numérique. Certains à Saint-Georges créent même des associations hip-hop en valorisant leurs langues et pratiques ancestrales.

🏛 Un colloque pour faire bouger les lignes

C’est tout l’enjeu de ce colloque, organisé dans le cadre de KAPOK – l’Observatoire de la Jeunesse Guyanaise, porté par La Critic en convention avec la Collectivité Territoriale de Guyane (CTG).

📅 Programme sur trois sites :

  • 16-17 juin → Cayenne
  • 19 juin → Saint-Laurent-du-Maroni et Saint-Georges

Au programme : restitutions de recherches, interventions sur les politiques jeunesse, le logement, les grossesses adolescentes, les politiques d’insertion, et 8 ateliers thématiques ouverts aux acteurs locaux et aux institutions (CAF, services de l’État, CTG, Jeunesse et Sports…).

L’objectif ? Faire émerger des priorités d’action pour construire une vraie politique jeunesse en Guyane — pas depuis Paris, mais depuis le territoire lui-même.

🔭 Et après ? Ce colloque n’est qu’un point de départ. Julien et son équipe ont déjà prévu :

  • Un séminaire en octobre à Saint-Laurent-du-Maroni
  • Des ateliers participatifs dans les communes avec les jeunes
  • Des formations à destination des acteurs
  • Et la poursuite d’une dynamique de recherche-action permanente

Comme il le dit lui-même : « On est au début d’une histoire. »

Un travail remarquable, au croisement de la recherche, du terrain et de l’engagement. La preuve que les territoires ultramarins ont énormément à apporter et à enseigner au débat national sur la jeunesse et l’éducation populaire.

🎧 Épisode à retrouver sur la page podcast Regards sur le travail social.

#TravailSocial #Guyane #JeunesseGuyanaise #EducationPopulaire #LaCritique #Colloque #KAPOK #RechercheAction #OutreMer #Podcast

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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #16. Podcast | Regards sur le travail social – Épisode spécial depuis la Guyane. André Decamp, Regards sur le travail social, 17 août 2026. https://andredecamp.fr/2026/08/07/carnets-detudiantes-en-travail-social-16/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #15

Former sans politiser n’existe pas

➡ Former au travail social n’est jamais neutre. Transmettre des outils, des méthodes, des référentiels… c’est déjà faire des choix politiques. La question ne serait donc pas : « faut-il politiser la formation ? ». Mais plutôt : « que produit une formation qui refuse de se penser comme politique ? »

🔎 Former sans politiser, c’est souvent former à s’adapter aux dispositifs existants.

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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #15. Former sans politiser n’existe pas. André Decamp, Regards sur le travail social, 10 août 2026. https://andredecamp.fr/2026/08/05/carnets-detudiantes-en-travail-social-15/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #14

Mesurer l’impact ou reconnaître les savoirs ?

Réflexions à partir du webinaire de Martin Robert1 et Serigne Touba Mbacké Gueye2 animé par Jacques Caillouette3

J’ai récemment assisté à leur webinaire « Comprendre plutôt que mesurer : repenser l’évaluation du fonctionnement social dans une perspective phénoménologique » organisé par le Centre de recherche sur les innovations sociales – CRISES.

Au-delà des échanges sur l’évaluation et l’impact social, ce qui m’a particulièrement interpellé est la question de la production de la valeur sociale et des savoirs légitimes permettant de l’appréhender.

Une idée forte traverse les débats contemporains sur l’impact social : nous n’évaluons jamais uniquement des résultats. Montrosse-Moorhead et al. suggèrent de concevoir l’évaluation comme un espace pluraliste où cohabitent divers paradigmes, valeurs et usages, à expliciter plutôt qu’à unifier de manière coercitive (Montrosse-Moorhead et al., 2024, p. 2-6). Derrière chaque indicateur, chaque référentiel et chaque méthode d’évaluation se cachent des choix normatifs sur ce qui mérite d’être observé, reconnu et financé.

C’est précisément l’enjeu de ma recherche doctorale sur la mesure d’impact social dans les centres sociaux français.

L’un des apports majeurs du webinaire réside dans la remise en question de l’illusion de neutralité des outils de mesure. Depuis plusieurs années, les travaux de Florence Jany-Catrice montrent que les indicateurs ne sont pas de simples instruments descriptifs. Ils agissent comme des « repères cognitifs » qui orientent les décisions publiques, structurent les débats et définissent les critères de légitimité des actions sociales (Jany-Catrice, 2013, 2020). La question n’est donc plus seulement de savoir comment mesurer, mais également qui construit les catégories de mesure et dans quel objectif.

Cette interrogation devient particulièrement importante dans le champ de l’action sociale. Les centres sociaux ont historiquement été conçus comme des espaces de démocratie participative où les habitants sont considérés comme des acteurs capables de produire des connaissances sur leur propre réalité sociale. L’essor de mesure d’impact social tend à privilégier des formats de preuve. Ces formats répondent aux exigences de performance, de comparabilité et de reddition de comptes. Dans ce cadre, certains effets de l’action collective deviennent plus difficiles à rendre visibles. C’est notamment le cas de l’espoir ou encore des solidarités de proximité.

Le webinaire a fait émerger une question qui me paraît centrale : comment articuler l’exigence du travail de l’évaluation avec la pluralité des savoirs ?

Les travaux de Fricker et de Shiv Visvanathan offrent des pistes fécondes. Selon Fricker, les iniquités surviennent quand l’expression orale des groupes est discréditée ou que les groupes concernés ne disposent pas de ressources pour expliquer leurs expériences en public (Fricker, 2013, p. 1318-1320). Visvanathan corrobore le concept d’une justice cognitive prenant en compte la multiplicité des savoirs et écartant la supériorité d’une unique rationalité technocratique ou scientifique.

À mes yeux, la principale contribution du webinaire est précisément d’avoir rappelé que l’enjeu de l’évaluation n’est pas uniquement méthodologique. Cet enjeu semble à la fois ontologique et épistémique. Mesurer l’impact social, c’est aussi produire une représentation de la réalité sociale. Reste à savoir cette représentation permet de reconnaître les savoirs des personnes concernées ? Ou bien tend-elle à les marginaliser ?

Pour le moment, il est trop tôt pour l’affirmer.

Liste de références

  • Fricker, M. (2013). Epistemic justice as a condition of political freedom? Synthese, 190(7), 1317–1332.
  • Jany-Catrice, F. (2013). La performance totale : nouvel esprit du capitalisme ? Presses Universitaires du Septentrion.
  • Jany-Catrice, F. (2020). L’investissement social : une nouvelle grammaire de l’action publique. Revue française de socio-économie, 25, 1-12.
  • Montrosse-Moorhead, B., Shanks, T., et al. (2024). The garden of evaluation approaches.
  • Visvanathan, S. (2006). A Carnival for Science: Essays on Science, Technology and Development. Oxford University Press.

  1. Martin Robert, travailleur social, formateur à l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (OTSTCFQ). ↩
  2. Serigne Touba Mbacké Gueye, professeur, École de travail social, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue et membre associé du CRISES. ↩
  3. Jacques Caillouette, professeur, École de travail social, Université de Sherbrooke et membre régulier du CRISES. ↩

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #14. Mesurer l’impact ou reconnaître les savoirs ? André Decamp, Regards sur le travail social, 3 août 2026. https://andredecamp.fr/2026/08/03/carnets-detudiantes-en-travail-social-14/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #13

De quoi mon éthos est-il le nom ?

Je suis travailleur social diplômé et donc formaté (au moins en partie…) pour agir, penser d’une certaine manière et me situer dans une certaine place. Pour Sartre, « exister, c’est se situer (1943), et se situer, c’est définir dans quelle mesure je suis aliéné ou pas » (Flipo, 2013).

Selon Lhuilier commentant Ricoeur, « ma place m’est assignée, la hiérarchie des préférences me transforme, de fuyard ou de spectateur désintéressé, en homme de conviction qui découvre en créant et crée en découvrant. » (Lhuilier, 2007). Parallèlement à cela, je vis dans ma propre chair des situations voire des événements liés à ce travail social.

Comme le souligne, d’une certaine manière, Hannah Arendt (Arendt, 2001) tout agir est politique et donc éthique. Cela nous renvoie à la dimension de l’éthos comme expérience essentielle : « Les Grecs, en effet, problématisaient leur liberté, et la liberté de l’individu, comme un problème éthique. Mais l’éthique dans le sens où les Grecs pouvaient l’entendre : l’éthos était la manière d’être et la manière de se conduire. C’était un mode d’être du sujet et une certaine manière de faire, visible pour les autres. L’éthos de quelqu’un se traduit par son costume, par son allure, par sa manière de marcher, par le calme avec lequel il répond à tous les évènements. C’est cela, pour les Grecs, la forme concrète de la liberté ; c’est ainsi qu’ils problématisaient leur liberté. L’homme qui a un bel éthos, qui peut être admiré en cité par exemple, c’est quelqu’un qui pratique la liberté d’une certaine manière » (Foucault, 1994).

La réflexion éthique réinterroge le sens des activités humaines, à la fois celle du chercheur et celle de la personne ou du collectif ciblés. Il s’agit de connaître ses biais, savoir d’où l’on parle et pas nécessairement s’exposer soi et ses opinions (j’évoque ici ma posture absolutiste à l’égard de la digitalisation). D’autant que « l’être humain construit son expérience du monde à travers une activité symbolique, c’est-à-dire que sa relation aux objets, aux personnes et aux évènements n’est pas directe, étant toujours médiatisée par des symboles » (Paillé, P. & Mucchielli, A., 2016. pp. 61-88).

Références :

Arendt, H. (2001). Qu’est-ce que la politique ? Seuil

Foucault, M., Defert, D., & Ewald, F. (1994). Dits et écrits, 1954-1988 : 1976-1979. III. Éditions Gallimard.

Flipo, F. (2013), « Les mouvements de “la transition” ou l’importance de la complémentarité », Mouvements, 75 (3), p. 99-109.

Lhuilier, D. (2007). L’activité mise en souffrance. Dans : , D. Lhuilier, Cliniques du travail (pp. 193-224). Toulouse : Érès.

Paillé, P. & Mucchielli, A. (2021). Chapitre 1. Choisir une approche d’analyse qualitative. Dans :, P. Paillé & A. Mucchielli (Dir), L’analyse qualitative en sciences humaines et sociales (pp. 13-36). Paris : Armand Colin

Ricœur Paul. Soi-même comme un autre, Seuil, Paris 1990

Sartre, J.P. L’être et le néant. Essai d’ontologie phénoménologique. Paris : Gallimard, 1943.

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #13. De quoi mon éthos est-il le nom ? André Decamp, Regards sur le travail social, 20 juillet 2026. https://andredecamp.fr/2026/07/20/carnets-detudiant·e·s-en-travail-social-13/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #12

Le faux problème du travail social

On parle souvent d’un manque d’outils, de méthodes insuffisantes ou encore d’un besoin de professionnalisation du travail social. Mais ce diagnostic constitue déjà une erreur. Il réduit les difficultés de cette discipline à une question technique, comme si améliorer les instruments suffisait à transformer les pratiques. Or, la littérature montre que l’enjeu est ailleurs. Ce domaine s’inscrit dans des cadres de pensée qui influencent profondément les modes d’action.

Cette centralité de l’objectivation et de la distanciation fait partie d’une tradition où le savoir se construit à partir d’une position de surplomb et distingue le sujet connaissant des publics accompagnés (Laville et Salmon, 2022, p. 55-56). Les problèmes sociaux ne se rencontrent pas simplement : ils sont définis à partir de catégories préétablies, construites en amont de l’expérience vécue. Cela aboutit à la valorisation de dispositifs standardisés et de réponses prescrites (Laville et Salmon, 2022, p. 122-123).

Elle s’inscrit dans une transformation plus large, caractérisée par la montée des logiques gestionnaires, la segmentation des interventions et la multiplication des normes, qui conduisent à une forme d’instrumentalisation des pratiques professionnelles (Laville et Salmon, 2022, p. 123-124).

L’enjeu ne réside pas dans l’efficacité technique des dispositifs, mais dans la manière dont sont pensés le savoir, l’action et la place des publics. Le modèle dominant tend à invalider les savoirs issus de l’expérience et à réserver la capacité de définir les problèmes aux experts, au détriment d’une élaboration avec les personnes concernées (Laville et Salmon, 2022, p. 110-112).

Autrement dit, le « manque d’outils » est un faux problème. Ainsi, la focalisation sur les ressorts techniques tend à masquer un enjeu plus fondamental. Celui des cadres de pensée qui organisent, souvent de manière implicite, les formes légitimes d’intervention en travail social.

Sources :

Laville, J.-L. et Salmon, A. (2022). Pour un travail social indiscipliné : Participation des citoyens et révolution des savoirs. érès. https://doi.org/10.3917/eres.lavil.2022.01.

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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #12. Le faux problème du travail social. André Decamp, Regards sur le travail social, 13 juillet 2026. https://andredecamp.fr/2026/07/09/carnets-detudiantes-en-travail-social-12/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #11

Pour un travail social indiscipliné

Je relis Pour un travail social indiscipliné de Laville et Salmon.

Et franchement, ça fait du bien.

Parce que le problème du travail social, ce n’est pas qu’on manque d’outils.

C’est qu’on ne questionne plus vraiment ce qu’on fait.

Former, intervenir, accompagner… on présente ça comme neutre.

Mais ça ne l’est jamais.

Derrière la technicité, la fameuse « distance professionnelle », il y a toujours des choix politiques. Simplement, on ne les nomme plus.

Et du coup, on forme à quoi ?

À s’adapter. À faire fonctionner les dispositifs. À ne pas trop poser de questions.

Pas à comprendre. Encore moins à contester.

Ce que proposent Laville et Salmon, c’est un vrai déplacement :

Arrêter d’agir sur les publics. Commencer à agir avec eux.

Et ça, ça change tout.

Parce que ça suppose d’accepter le conflit, de reconnaître d’autres savoirs, et surtout… de remettre en question les institutions elles-mêmes.

Ce n’est pas confortable.

Mais c’est sans doute nécessaire.

Alors je me demande :

👉 Est-ce qu’on forme encore des professionnels… ou des exécutants ?

PS : « Le travail social peut s’émanciper d’un passé dépassé, pour s’orienter vers une lutte pour la reconnaissance tournée vers l’avenir. »

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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #11. Pour un travail social indiscipliné. André Decamp, Regards sur le travail social, 29 juin 2026. https://andredecamp.fr/2026/06/29/carnets-detudiant·e·s-en-travail-social-11/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #10

Le « ghosting » des recruteurs

Par André Decamp

Selon une enquête LinkedIn, 45 % des candidats déclarent avoir été « ghostés » par un recruteur et 23 % l’ont vécu à plusieurs reprises. Les moments où ce silence intervient varient : 32 % des candidats ne reçoivent jamais de réponse après avoir postulé, 18 % voient la relation s’interrompre après un ou plusieurs entretiens et 16 % n’ont plus aucune nouvelle après l’envoi d’une offre. Cette situation a progressivement modifié les attentes des candidats.

Aujourd’hui, seuls 48 % des gens s’attendent à une réponse après avoir postulé, tandis que 81 % disent que cela les affecte de ne pas en recevoir. La littérature académique dit que ce phénomène est plus qu’une simple question de politesse au travail (Corbillé, Foli et Tassel, 2018). Des études à grande échelle montrent que le manque de réponse est en fait la situation la plus courante dans les recrutements (Beauregard, Arteau et Drolet-Brassard, 2019).

Pour les candidats du groupe majoritaire lui-même, seule une minorité de candidatures aboutissent à une réponse positive : le silence après une candidature est aujourd’hui l’expérience la plus probable sur le marché du travail. Cette idée est cohérente avec les travaux sur le recrutement digitalisé qui montrent que les candidats sont souvent confrontés à des procédures opaques, à une absence d’explication sur le traitement des candidatures et à une méconnaissance des logiques effectives de sélection, notamment lorsque les candidatures transitent par des plateformes, des formulaires ou des outils de tri automatisés (Pralong et Peretti-Ndiaye, 2023 ; Corbillé, Foli et Tassel, 2018).

Les recherches montrent également que cette non-réponse n’est pas répartie de façon neutre entre les candidats. Une étude menée dans la région métropolitaine de Québec, qui a consisté à envoyer 404 CV fictifs en réponse à 202 offres d’emploi, a montré que les candidats d’origine maghrébine ont subi un taux net de discrimination de 49 %, leur candidature étant rejetée dans près d’un cas sur deux alors que leurs compétences étaient équivalentes (Beauregard, Arteau et Drolet-Brassard, 2019). Les auteurs précisent également que le taux de rappel du candidat majoritaire est plus du double de celui des candidats minoritaires, ce qui signifie que ces derniers doivent envoyer en moyenne 2,1 fois plus de CV pour accéder à un entretien d’embauche.

Les résultats indiquent que les candidats portant des noms courants étaient plus souvent invités à un entretien, ce qui montre que le nom peut influencer le choix des CV. Ces résultats rejoignent d’autres analyses développées dans l’article, selon lesquelles le nom fonctionne comme un signal social permettant aux recruteurs de déduire une origine supposée, puis d’orienter leurs décisions de sélection à partir de stéréotypes, de croyances ou de préjugés, souvent sans expression explicite de racisme ou de rejet ouvert (Beauregard, Arteau et Drolet-Brassard, 2019).

La discrimination peut venir des choix clairs des recruteurs ou de la discrimination statistique, où l’appartenance à un groupe est utilisée pour juger la productivité d’un candidat (Beauregard et al., 2019). L’article dit aussi que ces mécanismes peuvent être une forme de discrimination indirecte ou cachée, surtout quand les CV sont triés rapidement, dans un moment de forte charge mentale, et que les recruteurs utilisent des signaux simples pour choisir quels profils doivent aller plus loin. Des études en psychologie sociale et en économie comportementale montrent que les choix de recrutement peuvent aussi être influencés par des biais cognitifs, en plus des mécanismes économiques habituels. Dans des situations où les recruteurs doivent traiter rapidement de nombreuses candidatures, le manque de temps, l’incertitude des critères de sélection, poussent à utiliser des stéréotypes pour trier les CV. Cette logique est d’autant plus plausible dans des environnements de recrutement où les outils numériques accélèrent la circulation des candidatures, augmentent les volumes à traiter et poussent les recruteurs à s’appuyer sur des instruments de présélection et de filtrage de plus en plus standardisés (Corbillé, Foli et Tassel, 2018).

En plus de l’accès inégal à l’emploi, les études montrent aussi les impacts psychologiques des refus répétés. L’étude sur de jeunes Français qui ont du mal à trouver un emploi montre qu’ils ont du mal à saisir les règles du recrutement en ligne et continuent d’utiliser des méthodes peu efficaces, comme chercher un « CV parfait » qui doit répondre exactement aux attentes des recruteurs (Pralong et Peretti-Ndiaye, 2023). Les auteurs montrent aussi que les jeunes interrogés comprennent mal le fonctionnement du recrutement en ligne, connaissent peu les mécanismes de tri, mobilisent peu les réseaux sociaux comme outils actifs de recherche d’emploi et tendent à utiliser les plateformes comme Indeed de manière routinière, sans réelle maîtrise des logiques de sélection à l’œuvre.

Lorsque les échecs se répètent sans raison apparente, certains candidats ont tendance à mettre leurs résultats sur le compte de la chance ou de la malchance, ce que les auteurs appellent une forme de « pensée magique » face à l’incertitude du marché du travail (Pralong et Peretti-Ndiaye, 2023). L’analyse montre que cette pensée magique survient quand les candidats ne peuvent plus lier leurs actions à des résultats clairs, à cause de la complexité des procédures, du manque de retour et des refus silencieux répétés.

Ces résultats soulignent le paradoxe du recrutement en ligne. En effet, les outils numériques sont souvent perçus comme une manière de réduire les différences d’information entre les candidats et les employeurs. Cependant, ils peuvent aussi compliquer le processus de recrutement. D’un côté, il y a plus de candidatures ; de l’autre, des algorithmes servent à les trier. Cela augmente la probabilité de ne pas avoir de réponse.

Les candidatures augmentent, on utilise des algorithmes pour les trier, et les méthodes de recrutement évoluent. Autant de raisons qui rendent les choix plus difficiles pour les candidats et augmentent le risque de ne pas avoir de réponse. Ce constat est fortement corroboré par l’enquête de Corbillé, Foli et Tassel (2018), qui montre que les recruteurs utilisent aujourd’hui une pluralité d’outils numériques plateformes de diffusion, CVthèques, réseaux sociaux professionnels, extensions de sourcing, dispositifs de suivi de viviers et que ces outils sont à la fois au service de l’efficacité organisationnelle et producteurs de nouvelles tensions, paradoxes et opacités dans la relation candidats-recruteurs.

Le ghosting est donc lié davantage à un système de recrutement où affluent de nombreuses candidatures, où la sélection est en partie automatisée et où les décisions sont influencées par des règles professionnelles, des contraintes organisationnelles et des biais de pensée. Les travaux de Corbillé et al. montrent en effet que les outils numériques ne servent pas seulement à recruter, mais aussi à gérer des volumes, à filtrer, à organiser les flux, à suivre les viviers et à rationaliser le travail des recruteurs ; ils rappellent aussi que ces outils sont insérés dans des contextes de travail marqués par la dispersion, la multiactivité, la recherche d’efficacité et la nécessité de traiter une masse croissante de traces et de candidatures.

Dans ce contexte, une question se pose pour les entreprises et les spécialistes des ressources humaines. Si ne pas répondre est courant dans les recrutements, doit-on changer la façon de communiquer avec les candidats pour rétablir la confiance sur le marché du travail et diminuer les effets négatifs du silence des recruteurs ? Cette question est d’autant plus importante, car les recherches montrent trois phénomènes qui se rejoignent : le silence devient normal dans les recrutements, il y a des biais selon les profils des candidats, et le recrutement devient de plus en plus opaque avec la digitalisation.

Liste de références

  • Beauregard, J.-P., Arteau, G., & Drolet-Brassard, R. (2019). Testing à l’embauche des Québécoises et Québécois d’origine maghrébine à Québec. Recherches sociographiques, 60(1), 35-61. https://doi.org/10.7202/1066153ar
  • Corbillé, S., Foli, O., & Tassel, J. (2018). Ce que les recruteurs font des outils numériques : pratiques, enjeux et paradoxes. Communication & Organisation, 53, 19-38. https://doi.org/10.4000/communicationorganisation.5955
  • Pralong, J., & Peretti-Ndiaye, M. (2023). Ce que les NEET font du recrutement digitalisé : conventions et pensée magique. Annales des Mines – Gérer & comprendre, 152, 48-58.

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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #10. Le « ghosting » des recruteurs. André Decamp, Regards sur le travail social, 19 mars 2026. https://andredecamp.fr/2026/03/18/carnets-detudiantes-en-travail-social-10/

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Tribune libre # 21 Comment écrire l’éducation populaire en 2026 ?

Éducation populaire, esprit critique et IA

par André Decamp

Dans le texte publié sur Thot Cursus ayant pour titre « L’esprit critique à l’ère de l’intelligence artificielle » Par Denis Cristol https://cursus.edu/fr/33458/lesprit-critique-a-lere-de-lintelligence-artificielle, la question était posée avec clarté : que devient le jugement humain dans un monde où la machine calcule, propose et anticipe (Cristol, 2026) ? Le prolongement de la discussion proposé ici permet une réinterrogation en la replaçant dans une double tradition, celle de la philosophie de l’expérience et celle de l’éducation populaire. L’intelligence artificielle n’est pas seulement un dispositif technique performant, elle constitue une transformation des conditions mêmes de formation du jugement.

Un premier point de convergence apparaît entre Dewey et la tradition issue de Condorcet et Freire. Pour Dewey (2022, p. 96), l’éducation est un processus de croissance par l’expérience, où l’individu apprend à transformer des situations problématiques en situations comprises. L’esprit critique ne consiste pas à accumuler des réponses, mais à participer activement à une enquête. La malléabilité, qu’il définit comme la capacité d’apprendre par l’expérience (2022, p. 124), suppose du temps, de l’incertitude et de la reconstruction.

Condorcet affirmait déjà que l’instruction devait permettre à chacun d’exercer son jugement politique (1792/1994). Freire (1970/2023, p. 9-10) rappelait quant à lui que l’être humain est inachevé et conscient de son inachèvement, ce qui fonde la possibilité même d’une éducation émancipatrice. Les savoirs sont préservés, tel un patrimoine destiné à des élèves qui ne seraient que des réceptacles, alors que l’appropriation de savoirs en mode actif permet l’indépendance. Néanmoins, à supposer qu’elle apporte des réponses d’ores et déjà énoncées, l’IA est apte à esquiver l’enquête. En conséquence, elle n’annihile pas l’aptitude à réfléchir, en revanche, elle consolide et active cette capacité. De manière à ce que la solution se transforme, non pas en une élémentaire pratique, mais plutôt en une perspective d’échange, l’enjeu en matière de pédagogie repose sur la métamorphose de l’instrument algorithmique en une question à analyser. Un deuxième point de convergence connecte Heidegger à Illich. Heidegger (1954/1958, p. 27) montre que la technique moderne n’est pas un ensemble d’outils, mais une façon de rendre le monde accessible comme fonds disponible. Selon Mascotto (1989) et Maffesoli (2015, p. 11), cette étude entraîne une critique plus vaste de la modernité instrumentale. De son côté, Illich (1971/2003, p. 58) met en avant que les institutions techniques, y compris celles de l’éducation, peuvent produire des formes de dépendances invisibles. Il ne s’agit donc pas de refuser la technique, mais de questionner le cadre qu’elle impose.

L’intelligence artificielle intensifie cette problématique dans la mesure où elle structure les conditions d’accès à l’information et en façonnant les discours, elle peut contribuer à une uniformisation de la réalité.

L’esprit critique exige alors une capacité de retrait, une conscience des présupposés techniques et une vigilance face aux logiques d’automatisation. Il s’agit de distinguer l’efficace du juste, le plausible du vrai, l’optimal du signifiant.

Le troisième axe de convergence se situe entre Emerson et la dimension morale de l’éducation populaire. Emerson (1904, vol. 2, p. 309) affirme que la conformité est la tentation permanente des sociétés modernes et que la confiance en soi constitue un acte de résistance.

Ce n’est pas un individualisme isolé, mais une intégrité du jugement. L’imitation est un suicide intellectuel (1904, vol. 2, p. 306). Mounier (1949/2000, p. 72), enrichit cette vision en mettant en avant la personne comme membre d’une communauté. La réelle autonomie n’est pas en contradiction avec la dimension collective, elle en est même une condition.
Dans un contexte où l’IA produit des textes crédibles et fluides, la séduction de la conformité algorithmique. L’enjeu n’est pas seulement technique, mais éthique. C’est-à-dire, qui assume la responsabilité du discours produit ? Qui répond de l’argument avancé ? L’éducation populaire rappelle que l’émancipation implique toujours une responsabilité.

Les travaux contemporains en sciences de l’éducation et en culture numérique renforcent cette articulation. Alexandre et al. (2021, p. 194) insistent sur la nécessité d’une compréhension citoyenne des systèmes d’IA. Naffi et al. (2021, p. 6) soulignent l’importance de développer l’agentivité face aux hypertrucages et aux manipulations numériques. Germon et Gabteni (2025) mettent en garde contre la fascination technologique déconnectée des réalités sociales. Courtier-Orgogozo et Devillers (2024, p. 32) rappellent que toute avancée technique requiert une médiation démocratique. Ainsi, l’articulation devient claire. Dewey éclaire la dimension expérientielle du jugement.

Heidegger révèle l’organisation ontologique de l’environnement technique. Emerson et Mounier mettent en avant le caractère éthique et personnel de l’autonomie. L’ensemble est placé dans une perspective politique d’émancipation collective. Illich prévient des dépendances institutionnelles invisibles. Les études récentes montrent que ces questions ne sont pas théoriques, mais réelles. La confrontation directe avec la technologie n’est donc pas possible à l’ère de l’intelligence artificielle. Elle est plutôt un besoin dans les nouvelles formes de production du savoir. L’IA n’abolit pas le sens critique, elle en modifie les formes d’application. Elle oblige à repenser le jugement comme une pratique consciente et responsable. Le sens critique n’est pas seulement une capacité personnelle menacée par l’automatisation. Il est un projet collectif de liberté qui doit aujourd’hui inclure l’analyse des systèmes techniques dans sa définition. L’IA devient alors un outil de détection. Elle nous pousse à nous interroger sur l’essence de toute tradition d’éducation populaire : comment former des sujets capables de comprendre le monde qu’ils vivent, d’en discuter les règles et d’y agir ?
L’IA n’est ni la fin de l’esprit critique ni son seul outil de développement, mais une épreuve structurante pour le projet même d’émancipation intellectuelle. L’expérience considère le jugement comme un processus d’investigation fondamental et menacé lorsque la réponse dépasse la question. D’autre part, l’IA se fonde sur un cadre technique qui vise à simplifier la réalité à ce qui est exploitable. Elle demande une vigilance ontologique. S’inspirant des travaux d’Emerson (1904) et de la tradition de l’éducation populaire (de Condorcet, 1994 à Freire, 2023 ; de Mounier, 2000 à Illich, 2003), elle mène la discussion sur le conflit entre conformité et autonomie, entre facilité de délégation et responsabilité assumée. L’objectif est davantage d’appréhender ses caractéristiques, d’encourager un débat collégial et de l’envisager tel un thème d’examen au lieu de percevoir ce procédé tel un concept implicite. La clairvoyance n’est pas restreinte à un savoir d’ordre technique additionnel, elle évolue vers une aptitude collective et individuelle à se servir des dispositifs, tels des dispositifs d’investigation, à garder le contrôle de son discernement dans un contexte bâti autour des algorithmes et de préserver le caractère politique de l’analyse, en dépit de la normalisation. Le futur de l’esprit critique se situe à cet endroit et pas uniquement dans un record technologique.

Liste de références

  • Alexandre, F., Becker, J., Comte, M. H., Lagarrigue, A., Liblau, R., Romero, M., & Viéville, T. (2021). Why, what and how to help each citizen to understand artificial intelligence? Künstliche Intelligenz, 35(2), 191–199. https://doi.org/10.1007/s13218-021-00725-7
  • Condorcet, N. de. (1994). Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique (1792). Garnier-Flammarion.
  • Courtier-Orgogozo, V., & Devillers, L. (2024). La société face aux avancées des sciences et des techniques : Le cas de l’intelligence artificielle et de la génétique. Futuribles, 458(1), 25–44. https://doi.org/10.3917/futur.458.0025
  • Cristol, D. (2026). L’esprit critique à l’ère de l’intelligence artificielle : Trois philosophes nous parlent depuis le passé. Thot Cursus. https://cursus.edu/fr/33458/lesprit-critique-a-lere-de-lintelligence-artificielle
  • Dewey, J. (2022). Démocratie et éducation : Suivi de Expérience et Éducation. Armand Colin. https://doi.org/10.3917/arco.dewey.2022.01
  • Emerson, R. W. (1904). The complete works of Ralph Waldo Emerson (Concord ed., Vols. 1–12). Houghton Mifflin.
  • Freire, P. (2023). La pédagogie des opprimés (Nouvelle trad. É. Dupau & M. Kerhoas). Agone. (Œuvre originale publiée en 1970)
  • Germon, R., & Gabteni, H. (2025). L’IA dans l’éducation : Entre fascination technologique et réalité sociale. Management & Data Science, 9(4). https://doi.org/10.36863/mds.a.55489
  • Heidegger, M. (1958). La question de la technique (trad. A. Préau). In Essais et conférences. Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1954)
  • Illich, I. (2003). Une société sans école (Trad. G. Durand). Seuil. (Œuvre originale publiée en 1971)
  • Maffesoli, M. (2015). « La question de la technique » de Martin Heidegger. Sociétés, 129(3), 11–15. https://doi.org/10.3917/soc.129.0011
  • Mascotto, J. (1989). Heidegger et la question de la technique. Société, (5), 1–73. https://doi.org/10.7202/1118503ar
  • Mounier, E. (2000). Le personnalisme. Presses universitaires de France. (Œuvre originale publiée en 1949)
  • Naffi, N., Davidson, A.-L., Barma, S., Bernard, M.-C., Brault, N., Berger, F., & Gagnon-Tremblay, A. (2021). Pour une éducation aux hypertrucages malveillants et un développement de l’agentivité dans les contextes numériques. Éducation et francophonie, 49(2). https://doi.org/10.7202/1085307ar
  • Schumann, C. (2013). The self as onwardness: Reading Emerson’s self-reliance and experience. Foro de Educación, 11(15), 29–48. https://doi.org/10.14516/fde.2013.011.015.001

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Pour citer cet article :

Tribune libre #21 Comment écrire l’éducation populaire en 2026 ? Education populaire, esprit critique et IA, André Decamp. André Decamp, Regards sur le travail social, 5 mars 2026. https://andredecamp.fr/2026/03/01/tribune-libre-21-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2026/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #9 

Faut-il être dans le jugement d’autrui ?

Par Nicolas Delbrah1

J’entends souvent dire qu’être dans le jugement, c’est mauvais. Que seul Dieu peut juger les actes d’autrui. Qu’on doit être dans la tolérance et dans l’acceptation de l’autre. Quand cet argument est utilisé pour créer de l’injustice et satisfaire uniquement des pulsions égocentriques, au détriment d’autrui, il devient légitime de remettre en question cette injonction sociale. C’est parfois, littéralement, une question de survie.

De plus, l’injonction de « ne pas juger » constitue en soi un jugement. C’est une injonction paradoxale qui impose une règle à l’autre tout en l’enfreignant. C’est fait ce que je dis, mais pas ce que je fais. C’est faire ce qu’on ne voudrait pas que l’on fasse sur nous-mêmes. C’est une tentative de retirer à l’autre un droit que l’on exerce sur lui.

Définitions et fonctions du jugement

Alors, qu’est-ce que le jugement ? De quoi, parle-t-on ? À quoi sert-il ?

Selon le Larousse, il y a plusieurs manières de le définir. Déjà, partant de là, ce mot peut porter à confusion. D’abord, on peut le voir comme une « action de juger quelqu’un, une affaire, dans le respect des lois et règlements en vigueur ». Pour juger, on s’appuie sur des bases normatives. Cela nécessite de discerner ce qui est conforme à la règle de ce qui ne l’est pas, en s’appuyant sur des actes concrets. On se base sur des actes de la personne ou situation jugée pour exercer ce discernement. On évalue un acte, un comportement.

Dans le domaine judiciaire, on l’évoque pour désigner une « décision rendue par une juridiction du premier degré ». Il s’agit d’une prise de position en acte juridique par un processus de discernement judiciaire. C’est une conception pragmatique qui constitue une des formes de régulation des conduites.

Cela peut être également une « activité de l’esprit permettant de juger, d’apprécier les êtres, les choses, les situations de la vie pratique et de déterminer sa conduite ». Juger, c’est raisonner avant d’agir. C’est avoir une pensée pour l’action. C’est ce qu’on peut retrouver lorsque l’on mène une réflexion sur l’éthique, la morale et les valeurs. On parle de jugement moral pour envisager une « vie bonne » ou être une « bonne personne ».

Par ailleurs, quand on juge, on peut mener une « appréciation, favorable ou défavorable, portée sur quelqu’un ou sur quelque chose » ou encore exercer une « aptitude à bien juger, à former des appréciations lucides, justes ». Mais c’est aussi l’« activité de la pensée qui affirme ou nie une proposition, pour faire apparaître le vrai ». C’est être capable de mettre de la raison pour distinguer le juste et l’injuste, le réel et l’irréel. Cette initiative rationnelle cherche à être conforme à la réalité et à ce qui est juste.

En somme, être dans le jugement, c’est faire preuve de rationalité pour formuler une appréciation sur quelqu’un, quelque chose, ou une situation pour se positionner dans le but de réguler les relations sociales, de rechercher la vérité et de prendre une décision.

Être dans le jugement d’autrui, c’est chercher la vérité sur autrui, c’est pouvoir prendre des décisions par rapport à l’autre et réguler ses relations.

Donc, sans jugement d’autrui, on ne peut prendre des décisions par la raison, à partir des lois, du juste, du vrai et faire la distinction entre la réalité et l’illusion, le juste et l’injuste. On est dans l’illusion et l’injustice. Le contraire de juger, c’est déprécierhésiterméprisermésestimer et négliger.

Le jugement d’autrui, c’est porter de l’importance à notre rapport à l’humain et à notre environnement.

Vers un jugement juste dans une éthique de la dignité humaine

Peut-on juger le jugement lui-même ? C’est un devoir éthique. Un jugement juste est celui qui respecte la dignité humaine.

Qu’est-ce qu’un jugement juste ? Un jugement juste est un jugement qui répond à des valeurs et la morale. Si les valeurs morales varient selon les individus selon la culture, l’éducation, etc., l’État de droit nous offre une base législative commune. En cas de litige, c’est cette base qui permet de porter plainte et de s’en remettre à l’appréciation d’un juge. Sans base commune sur les valeurs et les pratiques acceptables, des conflits de valeurs peuvent apparaitre sur la perception qu’on a du jugement d’autrui. Cependant, la loi ne suffit pas à dire le « juste ». Est-ce un problème d’être en conflit de valeurs avec le jugement d’autrui ? Pas nécessairement, dans la mesure où on trouve un consensus égalitaire, c’est-à-dire qu’on trouve un accord sans rapport de domination pour atteindre la dignité humaine. La différence de jugement des personnes peut être dépassée par le consensus et l’acceptation du jugement de l’autre différent du nôtre. La vérité sur l’autre est toujours partielle, car il y a des aspects de l’individu qui peuvent nous échapper. Le jugement doit donc rester provisoire. On doit être prêt à réactualiser ce jugement dès que de nouveaux éléments apparaissent dans une éthique de la dignité.

En fait, tout dépend de notre posture et de notre attitude face à la différence d’autrui et au conflit. Et si cet idéal n’est pas possible, les individus utilisent d’autres moyens comme la rupture du lien, la sanction, imposer son jugement à l’autre, être soumis au jugement de l’autre, etc.

Et là, le conflit de valeurs face aux jugements d’autrui peut être un problème quand elle ne respecte pas la dignité humaine, quand il ne respecte pas la loi et restreint les libertés fondamentales des individus. Comment garantir qu’un jugement ne soit pas simplement l’imposition de la norme du plus fort ? Il faut se mettre des règles sociales qui s’imposent à tous et le faire respecter par des institutions qui ont une légitimité à le faire.

Un droit encadré par la loi

Est-ce qu’il faut être dans le jugement ? Est-ce un devoir ? Oui, cela permet d’être libre, de vivre-ensemble et de se protéger. Il doit, cependant, respecter la loi et la dignité humaine pour ne pas être injuste, voire illégal. Toutefois, juger est inévitable, on ne peut pas ne pas penser. Par contre, on peut s’autoriser à ne pas exprimer son jugement, non pas pour arrêter de penser, mais pour permettre l’écoute ou être dans la légalité.

Est-ce un droit ? Absolument. C’est un droit inscrit dans la loi dans la mesure où dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de notre Constitution, l’article 11 stipule que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Un exemple d’abus qu’on peut imaginer sur le jugement, c’est juger une personne par rapport aux 26 critères de discrimination interdits par la loi (genre, culture, statut social, niveau intellectuel, etc.). Étiqueter une personne (Howard Becker, 1985) est mauvais si cela porte atteinte à la dignité humaine ou aux libertés fondamentales.

Conclusion

Pour conclure, l’injonction de « ne pas juger » est un paradoxe qui paralyse la pensée et favorise parfois l’injustice et la domination sur l’autre.

Le jugement, selon Noël Mouloud[1], est un acte de sens qui gouverne l’existence et la pensée. En le considérant comme une activité de l’esprit pour chercher et maintenir l’ordre social, nous réalisons qu’il est un socle pour notre liberté et notre qualité de vie. Aussi, être en position de jugement, c’est refuser l’indifférence et le mensonge. Mais pour s’engager dans une action éthique, il doit dépasser les pulsions égocentriques pour s’investir dans le fondement du droit et de l’éthique de la dignité.

En somme, nous avons le droit, et parfois le devoir de juger, à condition que cet exercice de la raison et l’expression de sa pensée reste un rempart contre l’oppression et le mépris, et non un outil de discrimination, de domination ou encore d’injustice. Une question demeure : comment juger sans que son propre vécu ou ses propres biais viennent trahir cette éthique de la dignité ?

Liste de références :


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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #9 Faut-il être dans le jugement d’autrui ? Nicolas Delbrah. André Decamp, Regards sur le travail social, 26 février 2026. https://andredecamp.fr/2026/02/26/carnets-detudiant·e·s-en-travail-social-9/


  1. Actuellement en Master 2 « Intervention et Développement Social » à l’Université Montpellier Paul-Valéry, Nicolas DELBRAH vise l’encadrement d’équipe et l’ingénierie de projet dans le secteur sanitaire, social et médico-social.
    Éducateur spécialisé de formation et diplômé en coordination de projets culturels et de développement social local, il a plusieurs années d’expérience de terrain, acquises tant dans le secteur médico-social et l’animation socio-éducative que dans le social.
    Professionnel convaincu par l’intermédiation sociale, son ambition est d’impulser sur les territoires des projets innovants et porteurs de sens, en plaçant les publics concernés au cœur d’une démarche de démocratie participative. ↩
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Pourquoi parler de résilience et non de robustesse ?

Image tirée d’une affiche des années 1950 produite par les établissements D’ieteten (importateur officiel Volkswagen pour la Belgique).


La résilience désigne la capacité d’un d’un système à anticiper, absorber et surmonter les crises par l’adaptation, se distinguant de la robustesse qui mise sur la rigidité structurelle. Face aux multiples perturbations au long cours, cette approche flexible permet de penser l’adaptation et la transformation des territoires afin d assurer la pérennité de leurs fonctions essentielles. Mais que signifie réellement les termes « robuste » et « résilience » ? Quels sont les principales différences ? Quels sont leurs avantages et leurs limites ? Pourquoi privilégier aujourd’hui le terme résilience ?

Contexte et apport scientifique

Les notions de robustesse et de résilience peuvent parfois être utilisées comme si elles étaient synonymes, voire parfois à tort totalement opposées. Elles désignent pourtant deux manières proches, et en même temps différentes, de penser la capacité des systèmes socio-écologiques à faire face aux perturbations. La robustesse met principalement l’accent sur la résistance et le maintien tandis que la résilience introduit la capacité d’absorption, de récupération et, surtout, d’adaptation. Cette distinction est cruciale car elle permet de mieux comprendre pourquoi, dans le contexte actuel marqué, entre autres, par le dépassement de la majorité des limites planétaires et leurs conséquences susceptibles de modifier durablement les conditions de fonctionnement d’un territoire, d’une organisation ou d’une infrastructure, parler uniquement de robustesse s’avère insuffisant.

L’étude Robustness, resilience: Typology of definitions through a multidisciplinary structured analysis of the literature de Clément et al. (2019), réactualisée en 2021, montre ainsi qu’il n’existe pas une définition unique et universellement partagée de ces notions. À travers une analyse multidisciplinaire de la littérature, les auteurs soulignent au contraire la diversité des usages, tout en identifiant plusieurs points de convergence.

La robustesse : résister sans changer fondamentalement

Dans son sens le plus courant, la robustesse désigne la capacité d’un système à faire face à des perturbations tout en maintenant son état ou ses performances. Un système robuste est conçu pour supporter des fluctuations sans que celles-ci n’entraînent de modification fondamentale de son fonctionnement. Dans leur analyse de la littérature, Clément et al. (2019 ; 2021) identifient une convergence importante entre les différentes disciplines : la robustesse est généralement associée au maintien de l’état initial ou des fonctions principales face à une perturbation ou à une fluctuation. Dans certaines approches, il ne s’agit pas nécessairement de conserver un état strictement identique, mais de rester à l’intérieur d’une plage de fonctionnement acceptable.

La robustesse peut donc être comprise comme une capacité de résistance. Elle cherche à empêcher qu’une perturbation ou qu’une fluctuation ne produise des effets trop importants sur le système. Dans sa forme la plus stricte, celui-ci reste pratiquement inchangé. Dans une approche plus souple, il peut se dégrader ou varier, à condition de rester dans des limites jugées acceptables. Dans leur analyse de la littérature, les auteurs distinguent d’ailleurs plusieurs types de robustesse, selon que l’on attend du système une invariance complète, le maintien dans une zone acceptable ou, plus simplement, la préservation de ses fonctions principales. Cette typologie rappelle qu’un système n’a pas besoin de rester parfaitement identique pour être considéré comme robuste.

Un réseau électrique robuste, par exemple, sera capable de supporter des perturbations et des fluctuations prévues ou de faible à moyenne intensité sans interruption majeure de son fonctionnement. L’objectif est alors de tenir face au choc.

La résilience : absorber, répondre et s’adapter

La résilience repose sur une logique différente. Elle ne suppose pas que le système soit capable d’éviter toute dégradation. Elle admet qu’une perturbation puisse dépasser les capacités de résistance et entraîner une détérioration temporaire du fonctionnement. L’enjeu devient alors de savoir ce que le système est capable de faire après les perturbations et les chocs.

Dans la littérature analysée par Clément et al. (2019 ; 2021), la résilience est généralement associée à une phase d’absorption du choc, suivie d’une phase de réponse, de récupération ou d’adaptation. Le retour peut être évalué notamment par le délai nécessaire pour retrouver un état jugé acceptable.

La typologie proposée dans la seconde étude (2021) permet d’aller plus loin en distinguant trois formes principales de résilience :

  • la résilience α, lorsque le système absorbe une perturbation puis revient à son niveau de fonctionnement initial ;
  • la résilience β, lorsqu’il ne revient pas nécessairement à son état initial, mais retrouve une zone de fonctionnement acceptable ;
  • la résilience γ, lorsque la perturbation conduit à une adaptation et à la stabilisation du système dans un nouvel état.

Autrement dit, la résilience ne signifie pas nécessairement « revenir comme avant ». La littérature étudiée montre explicitement qu’un système peut être considéré comme résilient lorsqu’il parvient à s’adapter à la perturbation et à continuer de fonctionner de manière stable dans une nouvelle configuration.

C’est un point essentiel : la transformation peut être une expression de la résilience.

Différence entre robustesse et résilience

Résister aux fluctuations ou faire face aux ruptures et aux chocs ? La différence entre robustesse et résilience peut ainsi être comprise à partir de la nature des perturbations auxquelles un système est confronté.

La robustesse est particulièrement adaptée lorsque les perturbations et les fluctuations sont suffisamment connues pour pouvoir être anticipées et intégrées dans la conception du système. Il s’agit alors de définir les fluctuations ou les perturbations que celui-ci doit pouvoir supporter et de s’assurer qu’il conserve ses fonctions ou ses performances malgré eux.

La résilience devient particulièrement pertinente lorsque l’on a conscience que les perturbations ou les chocs produiront une dégradation significative, feront sortir le système de ses conditions normales de fonctionnement ou imposeront une reconfiguration. Dans ce cas, la seule capacité à résister ne suffit plus : il faut également être capable de récupérer, de se réorganiser et, si nécessaire, d’évoluer.

Les deux concepts ne sont donc pas simplement deux mots différents pour désigner la même propriété. Ils correspondent à des logiques complémentaires :

« La robustesse cherche d’abord à éviter que les fluctuations ne modifient fondamentalement le système ; la résilience s’intéresse à la manière dont le système poursuit son fonctionnement après avoir été affecté par des ruptures et des chocs. »

Un système électrique robuste résistera, par exemple, à certaines rafales de vent ou à des fluctuations prévues sans subir de dommages importants. Un système électrique résilient pourra, quant à lui, subir les conséquences d’une tempête dépassant ses capacités de résistance, mais disposera des capacités nécessaires pour limiter les conséquences, restaurer son fonctionnement ou se reconfigurer.

La robustesse permet donc de tenir jusqu’à un certain point. La résilience permet de continuer, y compris lorsque tenir « comme avant » n’est plus possible.

La résilience n’est pas l’inverse de la robustesse

Il serait cependant trompeur d’opposer radicalement les deux notions. Les travaux de Clément et al. (2019 ; 2021) montrent qu’elles sont proches dans certains domaines et que leurs frontières varient selon les définitions retenues. Les auteurs soulignent notamment que robustesse et résilience doivent toujours être appréciées par rapport à un ensemble de perturbations donné : un même système peut être robuste face à certaines perturbations et résilient face à d’autres.

La robustesse peut ainsi constituer une composante de la résilience. Ainsi, le boussole de la résilience du CEREMA (2020) fait de la robustesse un sous-composante de la résilience territoriale. Un système résilient a intérêt à pouvoir absorber un certain nombre de perturbations sans dégradation majeure. Mais lorsque les limites de cette résistance sont dépassées, d’autres capacités deviennent nécessaires : détecter, réagir, récupérer, réorganiser et adapter le fonctionnement.

Le choix entre les deux termes dépend donc aussi de la question posée. Si l’objectif est de savoir jusqu’à quel niveau un système peut résister sans sortir de ses conditions de fonctionnement acceptables, la robustesse est un concept particulièrement pertinent. Si l’on cherche à comprendre ce qui se passe lorsque cette limite est franchie, la résilience offre un cadre plus large.

Pourquoi privilégier aujourd’hui le terme de résilience ?

Parler de résilience plutôt que de robustesse ne signifie donc pas que la résistance ne serait plus nécessaire. Il s’agit plutôt de reconnaître que les systèmes socio-écologiques ne peuvent pas être conçus pour résister indéfiniment et sans changement à toutes les perturbations possibles.

La robustesse suppose, dans une certaine mesure, de pouvoir identifier les fluctuations auxquelles il faut résister et les marges nécessaires pour les absorber. Or certaines situations peuvent dépasser les hypothèses retenues lors de la conception ou modifier durablement l’environnement dans lequel le système fonctionne. Dans ces conditions, l’objectif ne peut plus uniquement être de préserver l’état initial. Il devient nécessaire de se demander comment maintenir les fonctions essentielles, retrouver un niveau de fonctionnement satisfaisant ou construire un nouvel équilibre.

C’est précisément l’intérêt de la résilience : elle permet de penser les systèmes socio-écologiques dans le temps, avant, pendant et après les perturbations et les chocs. Elle ne se limite pas à la question « le système a-t-il résisté ? », mais pose également les questions suivantes :

  • jusqu’à quel point peut-il absorber une dégradation ?
  • quelles fonctions doivent absolument être préservées ?
  • combien de temps lui faut-il pour retrouver un fonctionnement acceptable ?
  • doit-il nécessairement revenir à son état initial ?
  • et si cet état n’est plus souhaitable ou même plus possible, vers quel nouvel état doit-il évoluer ?

La résilience ouvre ainsi la possibilité d’une adaptation sans assimilation systématique à un retour à la normale.

La résilience ne consiste pas à tomber pour se relever

Cette distinction permet également d’éviter une vision réductrice de la résilience comme une simple capacité à « rebondir après une chute ». Les travaux de Clément et al. (2019 ; 2021) montrent qu’un système résilient peut revenir à son état initial, retrouver seulement une zone acceptable de fonctionnement ou encore se stabiliser dans un nouvel état après adaptation.

Il n’est donc pas nécessaire qu’un territoire, une organisation ou une infrastructure s’effondre pour démontrer sa résilience. Un système peut faire preuve de résilience en anticipant une perturbation, en développant ses capacités d’adaptation et en se transformant suffisamment tôt pour éviter une rupture majeure. La résilience ne se mesure pas uniquement à la capacité à se relever après un effondrement ; elle peut également se manifester par la capacité à éviter cet effondrement grâce à une transformation progressive ou anticipée. La résilience n’est donc pas une injonction à tomber pour se relever, contrairement à ce qu’Olivier Hamant (2025) et Thierry Ribault (2022) expliquent à tort.

C’est en cela que la notion est particulièrement intéressante pour penser des situations où les perturbations ne sont pas uniquement ponctuelles, mais peuvent s’inscrire au long cours et modifier progressivement les conditions de fonctionnement.

En conclusion : de la capacité à résister à la capacité à évoluer

La robustesse et la résilience ne doivent donc pas être opposées comme deux qualités incompatibles. Elles correspondent plutôt à deux dimensions différentes de la capacité des systèmes socio-écologiques à faire face aux fluctuations dans le cas de la robustesse, et à faire face aux perturbations et chocs dans le cadre de la résilience.

La robustesse renvoie principalement à la capacité de résister et de maintenir ses performances ou ses fonctions malgré des fluctuations. La résilience, dans son acception la plus large, intègre cette capacité d’absorption mais s’intéresse également à ce qui se passe lorsque le système est affecté : sa réponse, sa récupération et sa capacité éventuelle à s’adapter à de nouvelles conditions.

C’est pourquoi, nous pourrions dire que, jusqu’à présent dans un monde relativement stable, la robustesse était suffisante, mais face à la multiplicité des perturbations et des chocs susceptibles de dépasser les marges prévues, de durer au long cours et de transformer durablement l’environnement des systèmes socio-écologiques, parler de résilience paraît plus pertinent que parler uniquement de robustesse.

Parfois, résister aux fluctuations suffit. Mais lorsque les conditions changent durablement, il convient de se poser la question de savoir comment les systèmes socio-écologiques peuvent continuer à remplir leurs fonctions essentielles face aux chocs et aux ruptures, même si cela suppose de les changer ?

Bibliographie

Clément, A., Marmier, F., Kamissoko, D., Gourc, D., Wioland, L., Govaere, V., & Cegarra, J. (2018). Robustesse, résilience : Une brève synthèse des définitions au travers d’une analyse structurée de la littérature. MOSIM’18, 12e Conférence internationale de modélisation, optimisation et simulation.

Cerema. (2020). La boussole de la résilience : Repères pour la résilience territoriale. Éditions du Cerema. https://doc.cerema.fr/Default/doc/SYRACUSE/809/la-boussole-de-la-resilience-reperes-pour-la-resilience-territoriale?_lg=fr-FR

Clément, A., Wioland, L., Govaere, V., Gourc, D., Cegarra, J., Marmier, F., & Kamissoko, D. (2021). Robustness, resilience: Typology of definitions through a multidisciplinary structured analysis of the literature. European Journal of Industrial Engineering, 15(4), 487–513.

Hamant, O. (2025). Antidote au culte de la performance : La robustesse du vivant. Institut Momentum. https://institutmomentum.org/antidote-au-culte-de-la-performance-la-robustesse-du-vivant

Ribault, T. (2022). La résilience : Une technologie du consentement ? Annales des Mines – Responsabilité & environnement, 107(3), 23–28. https://doi.org/10.3917/re1.107.0023

Woods, D. D. (2015). Four concepts for resilience and the implications for the future of resilience engineering. Reliability Engineering & System Safety, 141, 5–9.

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Bienvenue sur la V1 de resilienceterritoriale.org

Le 22 décembre 2022 marquait la clôture de la campagne de financement participatif resilienceterritoriale.org. Pour rappel, 462 contributeurs ont donné leur soutien afin que le projet puisse naître. En ce mois de décembre 2023, nous sommes ravis de dévoiler la V1 de la plateforme. Qu’entendons nous par V1 ? Tout simplement une version imparfaite et incomplète qui est amenée à fortement s’améliorer, tant sur la forme que sur le fond, en fonction des feedbacks que nous aurons. Mais un an après où en sommes-nous ? Quels objectifs de la campagne ont été atteints ? Quels défis restent à relever ? Comment maximiser les chances de succès dans la transformation de nos territoires ? Une approche dite systémique est indispensable pour changer nos territoires qui sont des systèmes complexes. Quelles sont les stratégies les plus efficaces pour amorcer la transformation de nos territoires ?

Remerciements

Avant de développer davantage, nous tenons tout d’abord à remercier nos partenaires de la campagne de financement participatif : Socialter, Sismique, Limit, Ozé, Metabolism of Cities, Low-tech Journal, Rêver les futurs, Pyrocène Studio, Low-tech le Film, Resilience Factory, Apala, ainsi que Oséons. Rien de tout cela n’aurait été possible sans leur professionnalisme et leur soutien précieux.

Pour rappel, la campagne de financement participatif soulignait que Résilience territoriale (.org) se voulait être « le portail pour échanger, se rencontrer et agir sur mon territoire ». La promesse ?

  • Faire face aux conséquences du dépassement des limites physiques et écologiques, aux implications de la déplétion des ressources fossiles et minérales, et aux risques majeurs dont les risques systémiques.
  • Engager les acteurs de nos territoires (collectivités, entreprises, associations, citoyens, etc.) dans une démarche d’assimilation des enjeux socio-écologiques, d’échanges, de partages d’expériences, de rencontres, de collaborations.
  • Permettre de mieux nous (p)réparer, nous transformer, afin de réduire nos vulnérabilités et de co-construire la résilience de nos sociétés à travers le monde entier.

Quels objectifs ont été atteints ?

Encore une fois, nous exprimons notre gratitude envers nos partenaires, sans lesquels les contreparties de la campagne n’auraient pas pu être livrées à temps. Si la date de sortie de la plateforme, initialement prévue au printemps/été 2023, a elle été retardée, c’est en raison de la somme de travail (non rémunéré) qui s’est avérée bien plus conséquente que ce que nous avions anticipé au départ. Examinons ensemble les objectifs définis lors de la campagne de financement participatif.

1er palier : Conception basique du portail

  • La conception d’un site web low-tech a été achevée [Atteint]. Veuillez noter que cette V1 peut comporter des bugs d’affichage et est destinée à évoluer. Un audit simplifié sera probablement effectué par une agence web professionnelle pour garantir que le site respecte les règles de conception facilitant l’expérience utilisateur et les normes de référencement web.
  • Fonctionnalité cartographie monde/pays/régions des acteurs de la résilience territoriale [Atteint].

2ème palier : Conception un peu améliorée du portail

3ème palier : Conception améliorée du portail

  • Fonctionnalité contribuer à la plateforme [En cours]. Veuillez noter que nous débloquerons progressivement les formulaires de contributions. Chaque formulaire sera soigneusement conçu pour garantir la collecte de données aussi propre que possible.

4ème palier : Conception très améliorée du portail

  • Fonctionnalité forum de discussion [À venir et en fonction du trafic sur le site]. La « rentabilité » de la mise en place d’un forum dépend du seuil minimal de trafic à atteindre. La question cruciale est de savoir si nous atteindrons suffisamment de trafic sur la plateforme pour justifier l’utilité d’un forum et le temps investi dans l’installation de la solution Discourse. La question du temps de modération nécessaire se pose également. Devrions-nous opter pour un serveur Discord, ou cela entraînerait-il trop de frictions ? Vos retours sur ce sujet seront extrêmement utiles.
  • Fonctionnalité outil veille résilience territoriale monde/pays/régions [Modifié/En cours]. Nous envisageons de remplacer cette fonctionnalité par une simple redirection vers la solution de veille anthropocène. Il pourrait même être envisageable d’intégrer cet outil directement sur le site, en le harmonisant avec la charte graphique. Cette question devrait être discutée avec le webmaster de cet excellent outil.

5ème palier : Penser la fresque de la résilience territoriale

  • Penser la fresque de la résilience territoriale [En réflexion]. Loîc Marcé, qui est un membre de l’équipe, a développé la fresque systémique. Cet outil pourrait-il avoir le même message que la fresque de la résilience territoriale ?
  • Conception d’un site web low-tech pour Low-tech Nation afin de rediriger davantage de trafic vers resilienceterritoriale.org [En cours].

6ème palier : Version anglaise et simplifiée du portail

  • Conception d’un site web low-tech pour territorialresilience.org [En réflexion]. Se pose la question de l’intérêt réel d’utiliser un nom de domaine différent et une version simplifiée. D’autant plus que la génération d’une version traduite de resilienceterritoriale.org pourrait désormais être facilitée par les progrès des outils de traduction.

Enfin, veuillez noter qu’une part significative des fonds collectés au cours de la campagne attend d’être investie de manière judicieuse. Il nous semble logique de réaffecter les montants économisés ou non dépensés pour certains objectifs initiaux vers de nouveaux projets.

Quelles sont les stratégies les plus efficaces pour amorcer la transformation de nos territoires ?

Dans son article Leverage Points : Places to Intervene in a System, la co-autrice du rapport Les Limites à la croissance (1972), Donella Meadows propose une hiérarchie de 12 leviers que l’on peut utiliser pour influencer les systèmes complexes que sont entre autres les territoires.

Certains leviers détiennent un pouvoir de changement bien supérieur à d’autres au sein d’un système. Selon les propos de Donella Meadows, pour opérer des changements fondamentaux au sein d’un système, il est impératif de revoir en profondeur le paradigme sous-jacent. Les trois leviers les plus impactants incluent la modification de l’objectif du système, la transformation du paradigme qui le façonne, et enfin, la transcendance des paradigmes existants.

Transformer radicalement un système implique de modifier la mentalité à l’origine de sa création. Par conséquent, il est essentiel de présenter de nouveaux imaginaires pour faciliter la déconstruction des anciens. Cependant, cette tâche n’est pas dénuée de complexité, comme le souligne la systémicienne : « Les leviers magiques ne sont pas simples d’accès, même lorsque l’on sait où ils sont et dans quelle direction les pousser. »

En outre, il est pertinent de noter que plus un levier est élevé, plus le système opposera de résistance. Cette résistance s’exprime particulièrement dans la réticence des sociétés à remettre en question leur paradigme, représentant l’homéostasie inhérente à tout système complexe. Des exemples concrets incluent la montée du climatoscepticisme et de la peur de la décroissance. Chaque système complexe déploie des mécanismes de régulation visant à maintenir sa stabilité, ainsi que sa finalité, même en réponse à des changements environnementaux.

En somme, afin de pouvoir transformer un système, il convient d’agir en priorité sur les mentalités selon Donella Meadows, au travers des mises en récit et de leur diffusion, de la multiplication les lieux d’échanges (forums, ateliers d’intelligence collective, etc.), de débats et d’apprentissages, etc. Autrement dit, il convient de mener une « guerre des imaginaires » qui ne peut se faire que par la communication, les échanges et les rencontres. C’est en cela la mission que se donne à terme la plateforme resiliencterritoriale.org, créer du lien afin de faire émerger les nouveaux imaginaires.

De manière générale, l’enjeu pour un territoire est de trouver des points de levier actionnables, l’idée est donc d’investir son énergie sur les leviers sur lesquels on a une prise et envie de d’agir pleinement dans la durée. La stratégie consiste donc à agir là où l’on trouve la meilleure combinaison entre les leviers les plus efficaces que l’on peut actionner et l’envie. Pour en savoir plus, n’hésitez pas à consulter l’article en référence.

« La ressource la plus rare n’est pas le pétrole, les métaux, l’air pur, le capital, la main-d’œuvre ou encore la technologie. C’est la volonté d’écouter, d’apprendre des uns et des autres, et à rechercher la vérité plutôt que de vouloir avoir raison. »

Donnella Meadows

Source : https://donellameadows.org/archives/leverage-points-places-to-intervene-in-a-system/

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