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Pour en finir avec la criminalisation du travail du sexe
Les projets de loi visant à criminaliser le travail du sexe (TDS) s'enchaînent. La logique est à chaque fois la même, sous couvert de protéger, on criminalise. Des travailleureuses du sexe avaient déjà évoqués les présupposés idéologiques à l'origine de cette fièvre législative : une vision libérale du féminisme et un conservatisme sénile. Cette semaine, ils et elles se sont penchées sur le dernier projet de loi en date, présenté à l'assemblée nationale le 11 août 2026. Ils en livrent ici leur analyse.
Après avoir alerté sur l'extension du contrôle numérique, d'abord appliqué au porno, à l'ensemble des usagers d'internet sous le prétexte hypocrite de « protection des mineurs », nous devons faire face à une vague de lois qui vise à prohiber notre activité en ligne. Après deux propositions de loi déposées au Sénat nous visant, celui d'une sénatrice LR puis PS, une troisième proposition de loi datant du 11 août 2026 « apportant une réponse intégrale au phénomène des violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants » comprend un article, le 25, qui prévoit de criminaliser l'achat de contenus sexuels en ligne entre adultes consentants de même qu'à étendre le délit de proxénétisme de manière à y inclure le fait : « d'aider, d'assister ou de protéger la réalisation par une personne à distance […] d'actes de nature sexuelle en échange d'une rémunération ».
Nous sommes confronté-es à une espèce de névrose obsessionnelle de quelques sénatrices et député-es toujours aussi désoeuvré-es et incapables de justifier leur rente autrement qu'en écrivant des lois à notre encontre.
Ainsi le travail du sexe se trouve directement réduit à une violence sexiste et sexuelle en soi parmi d'autres et grossièrement criminalisé au même titre que la pédocriminalité, l'inceste, la prostitution de mineur, les violences domestiques etc. Nous n'avons pas la prétention ici d'analyser dans son ensemble cette loi sur les VSS mais d'en décrire les effets sur notre condition. Nous avons néanmoins le sentiment qu'elle intervient à la fin du mandat de Macron et qu'il s'agit d'une opération pour le bloc central (PS et macronistes) de se racheter une conscience à peu de frais après tant d'années de déchéance morale sur les problèmes que cette loi prétend régler après les avoir couvert. Les dernières pitreries en date pour esquiver et étouffer l'affaire Epstein en France, Bétharram, les louanges adressées à Depardieu, le soutien à Ary Abittan etc. sont assez significatives non seulement de l'absence de volonté politique en la matière mais du moindre égard pour les victimes.
Nous concernant c'est l'ensemble des employés (monteurs, assistants, chatteurs etc.), entreprises, agences et plates formes impliquées dans notre activité de même que des proches (colocataires, compagnons etc.) qui sont susceptibles d'être considérés comme proxénètes selon cette nouvelle définition précitée. Évidemment, comme créateurs de contenu en ligne, ce sont nos intérêts directs et « corporatistes » qui sont visés, c'est-à-dire la possibilité de continuer à gagner notre vie de cette manière de même que tout le travail réalisé jusqu'à maintenant pour y parvenir.
Aucun article dans cette loi comme pour les précédentes ne vise à offrir un statut visant à protéger et garantir des droits aux travailleurs du sexe, à renforcer les moyens de lutter contre le « vrai » proxénétisme et l'exploitation sexuelle ou de faciliter le processus de reconversion des TDS autrement que par la réinsertion dans des tafs de merde sous payés, etc. Il est un pur produit idéologique et moral d'une espèce de pseudo-féminisme bourgeois moralisateur, conservateur et crypto-chrétien. Car leur but, à travers ces propositions de loi, n'est jamais de « protéger » les TDS ou ceux qui souhaitent le devenir face à des « tiers », mais de les protéger contre elles-mêmes en leur interdisant de faire ce qu'elles font pour leur « bien », au nom de leur « dignité », selon une logique paternaliste et infantilisante navrante mais rodée.
Depuis l'émergence des plates-formes, il semblerait que la possibilité qu'elles offrent, notamment pour des femmes, de compléter leurs revenus ou de s'enrichir en relative indépendance (sans dépendre de sociétés de production en tout cas) à travers leur sexualité constitue un délit qui mérite d'être punis. Et pour ce faire il s'agit de pénaliser les clients (abonnés) et de nous couper de toute forme de soutien technique, matérielle, juridique, financier potentiel.
Nous affirmons ici que cette espèce d'épée de Damoclès qu'on agite au dessus de nos têtes est une attaque directe contre une stratégie, pour une partie du prolétariat, qui vise à se soustraire au salariat classique et ses salaires de merde en se valorisant au mieux par ailleurs. Nous ne ferons ici que rappeler l'obscène déploration de la sénatrice LR Marie Mercier lorsqu'elle constate naïvement que : « La crise du Covid a été un accélérateur : la fin des jobs et des stages étudiants a plongé nombre d'entre eux dans une grande précarité, amenant certains à poster des images à caractère sexuel sur les plateformes pour arrondir leurs fins de mois. » Cette avant garde du néolibéralisme de droite comme de gauche et de la startup nation s'offusque donc des conséquences morales qu'elle juge désastreuse de leur incessante politique de prolétarisation, dont le contexte de confinement n'aura été qu'un « accélérateur » notamment en terme de monétisation de relations parasociales.
Maintenant il nous semble aussi évident que pour en finir avec la criminalisation du travail du sexe, il faudra en finir une fois n'est pas coutume avec le PS et sa fausse conscience dégoulinante de bonne vertu. Ce parti moribond, qui ne cesse pas de crever et de se décomposer, dont le cadavre a malheureusement été déterré par le NFP, a su conserver un profond pouvoir de nuisance pour le mouvement social et nos luttes. Une véritable machine à capter, instrumentaliser, neutraliser et, une fois au gouvernement, réprimer nos aspirations. Il a mené de sales offensives néolibérales, antisociales et autoritaires lorsqu'il était au pouvoir, préparant savamment le terrain à cette espèce de perversion généralisée proto-fasciste de la vie et du langage politique qu'est le macronisme. Personne n'a oublié le CICE, la loi travail, l'expulsion militarisée de la zad de NDDL et de Sivens où Rémi fraisse a été abattu par la police etc. Que les membres d'un tel parti se rachètent une conscience progressiste sous couvert de féminisme et de lutte contre les VSS, pour mieux attaquer encore une fois le peu de droits et de liberté d'une partie du prolétariat jugée impure et indigne, ne nous étonne pas.
Mais le silence ou le peu d'attention d'une partie de la gauche de rupture ou du camp révolutionnaire sur ce sujet, qui n'est et reste marginal que du fait des préjugés et les stigmates moraux qui lui sont liés, est plus consternant. Il ne s'agit pas seulement d'un manque de curiosité mais d'une sorte de petite lâcheté voire d'une hostilité franche à reconnaître notre simple place légitime au sein du mouvement social. Il va pourtant falloir crever l'abcès et affronter cette queue de comète du pseudo-féminisme prohibitionniste qui sévit encore du PS au PCF jusque dans les syndicats, qui refusent absurdement que les TDS puissent s'y syndiquer car il refuse que cela puisse être considéré à part entière comme un « travail ».
La question n'est pas de défendre ici le travail du sexe d'un point de vue moral ou comme fin en soi, comme un vrai métier parmi d'autres (ce que de fait il peut être), de faire l'éloge de la pornographie de masse ou de la prostitution comme forme de subversion de l'économie politique patriarcale (faire payer aux hommes les services sexuels dont il bénéficie gratuitement comme un dû), mais de cesser simplement de le réprimer et de le criminaliser comme si cela allait le faire disparaître.
Il est vrai qu'entre ceux qui se revendiquent « abolitionnistes » en prétendant nous sauver de l'esclavagisme sexuel et nous rédimer ; ceux qui nous traitent de « petites bourgeoises » parce que nous vendons des services comme des commerçant-es ; les marxistes qui distinguent la vente de la « force de travail » de celle de son « corps » pour nous disqualifier comme sujet politique tant ils sont prisonniers de leur abstraction sémantique foireuse (quand un ouvrier meurt au travail c'est donc seulement sa « force de travail » qui meurt ou bien son corps ? Quand on participe à la reproduction de la force de travail en baisant, on baise quoi ? une abstraction ?) ; les réactionnaires et les mascus qui nous déshumanisent et qui se réjouissent de notre mort violente comme la fin inéluctable et méritée d'une vie aussi dissolue (affaire Sonia Bellina) ; les libertariens qui n'y voit qu'une forme d'entrepreneuriat comme un autre... il n'est pas facile de défendre une position matérialiste et partisane de notre activité.
Enfin entre les théories qui font des TDS les agents du renversement du patriarcat contre l'appropriation gratuite des organes génitaux des femmes ou celles qui les considèrent comme les complices consciente ou non de la sexualisation, de la réification et de la marchandisation hétéro-patriarcale des femmes, le grand écart est vertigineux. Nous cherchons de notre côté à contourner cette espèce de tenaille théorique en nous intéressant aux subjectivités et aux stratégies individuelles ou collectives qui se déploient dans l'espace du travail du sexe sans nier l'hétérogénéité qui le constitue.
Parce que nous partons du principe que l'analyse matérialiste consiste justement à appréhender le réel non pas indépendamment de toute recherche éthique et partisane de justice et d'égalité, mais détaché d'une perspective moralisatrice, puritaine, hygiéniste et simplement prophylactique des rapports sociaux. Il s'agit d'échapper à la vaine alternative entre conservatisme et progressisme pour tenter de saisir le réel par delà l'affrontement binaire du bien et du mal, sans le condamner au nom d'un idéalisme abstrait, comprendre les rapports de force qui s'y jouent et les intensifier dans une direction éthique, matérielle et politique claire.
Il faut aussi en finir avec cette confusion entre (hyper)sexualisation et réification que certain-es comme Aurore Bergé ont l'air d'avoir du mal à distinguer. Confusion qui sert souvent à dénoncer l'influence immorale des réseaux sociaux et des plates-formes sur la jeunesse et susciter ainsi de vaines paniques morales sur la dégénérescence des mœurs. On retrouve là un énième avatar de ce topos de la fausse critique réactionnaire, qui loue la modernité capitaliste et son développement comme source de puissance tout en s'alarmant piteusement des conséquences culturelles et psychologiques jugées « décadentes » de celle-ci.
Il n'y a aucun mal en soi à se constituer comme corps désirable et désiré à travers certaines conduites ou codes vestimentaires et cela ne constitue pas en soi une forme d'(auto) réification. Celle-ci désigne bien plutôt la transformation des hommes entre eux et avec leur milieu naturel en relation d'objet instrumental dans laquelle nous ne sommes plus que des ressources disponibles sexuellement ou productivement. Nul n'échappe véritablement à ce processus aujourd'hui, ou relativement. Mais certains voient dans la marchandisation de la sexualité et de la sphère intime la face la plus immorale et abjecte de cette réification alors qu'elle n'en est qu'un des aspects parmi d'autres et ce depuis un bout de temps. Il ne s'agit pas de nier que l'acte sexuel soit un moment singulier et déterminant d'un jeu de distance entre les corps, que la marchandisation a tendance à dissoudre et désacralisé violemment pour certain-es qui versent encore dans une idéalisation surannée des femmes et de leur sexualité. Mais ça ne peut pas être le prétexte à une forme de bannissement moral et politique des TDS ou à leur infériorisation dont on sait qu'elle a aussi été théorisée pour diviser les femmes entre elles, les hiérarchiser selon leur sexualité qu'il s'agit de contrôler et, in fine, pour satisfaire le désir masculin.
Par conséquent si combattre la réification patriarcale et marchande du monde semble un projet parfaitement louable, ce combat n'a rien à voir avec celui réactionnaire qui dénonce une « sexualisation » dont on ne sait jamais ni où elle commence ni où elle finit, et qui vise toujours à culpabiliser les femmes tout en niant leur subjectivité et leur autonomie pour n'en faire que des victimes passives du regard et désir masculin.
Il est donc temps de voir le TDS réel ou virtuel, sans chercher à le légitimer spécialement, comme la ressource que beaucoup de prolétaires, quel que soit leur genre, utilisent pour améliorer leurs conditions de vie et d'existence matérielles sous le capitalisme et parfois s'enrichir pour certain-es. Qu'une perspective réellement « abolitionniste » ne peut donc se penser et s'élaborer que dans un processus de démarchandisation des rapports sociaux et de réductions massives des inégalités économico-politiques sans quoi le sexe restera un moyen d'échange parmi d'autres quelque soit les tabous qu'on essaye d'imposer sur le sujet et les politiques répressives et prohibitionnistes qu'on appliquera pour le faire disparaître de l'espace public et politique. Que cette politique répressive sous couvert de féminisme et de progressisme finit par rejoindre de fait celle conservatrice et réactionnaire qui hiérarchise les femmes en fonction de leur sexualité et de leur comportement. Qu'en attendant, nous chercherons comme n'importe quel travailleur ici bas à défendre a minima notre dignité et nos droits sociaux élémentaires comme celui par exemple d'accéder normalement à des « services bancaires » sans en être bannis. Certains lecteurs de Lundi Matin pourraient trouver cela parfaitement trivial. Mais de l'accès à ces services dépend l'accès au logement, à l'emprunt, à l'investissement etc. Un-e TDS ne peut pas sans quelques subterfuges coûteux s'acheter sa micro ferme à la campagne avec ses compagnons pour déserter le monde de la marchandise autoritaire. Mais elle a le droit de raquer pour les impôts quand même. Il s'agit d'un exemple relativement significatif de la manière dont on nous pourrit la vie, administrativement et financièrement déjà.
Enfin, l'enjeu pour nous dans ce combat est aussi de sortir les TDS d'une logique purement entrepreneuriale et individualiste à laquelle le manque de protection collective et le mépris social les conditionnent. Le fait de tisser des liens pour se confronter à nos adversaires nous permet de repenser notre condition collectivement de même que gagner des droits permettrait de sortir des tactiques marketing lassantes et aliénantes de pure valorisation de soi.
Nous appelons donc notre camp à nous soutenir par tous les moyens médiatiques et politiques dont ils disposent, pour participer non seulement à ce rapport de force mais aussi imposer dans le débat un féminisme matérialiste, éthique et communiste.
Essai d'ouverture
C'est souvent le cas en période électorale et ça l'est probablement davantage au vu de la montée en puissance fascisante : tout est suspendu, le bon sens, le réel, l'audace, l'autonomie, la détermination. À la place, on sonde, on calcule, on se chuchote des petits secrets à l'oreille et l'on éructe des postures qui sonnent faux. Tout le monde pense manipuler tout le monde, mais c'est toujours avec le réel que l'on magouille. L'auteur de ce texte propose d'examiner ce que charrie cette appétence pour la stratégie politicienne. Spoiler : toute la logique d'un monde qu'elle prétend critiquer.
Toute stratégie politique, de quelque bord qu'elle soit, part de deux hypostases majeures : le sujet souverain et l'appareil d'État. De quelque côté qu'elle soit, elle suggère une intervention depuis l'extérieur vers le dedans des structures. Qu'elles veuillent éviter le déclin de la race blanche ou conjurer le fascisme qui arrive, les stratégies politiques reposent sur la même fiction éculée : le sujet – politique. Que leurs fins soient inversées ne change rien à leur forme. L'une hait ce que l'autre défend, mais toutes deux somment un sujet de se lever, un peuple de se compter, une masse de se laisser conduire. Or il n'y a pas de sujet, pas plus que d'objet. Il y a des compositions, des décompositions, des recompositions, des vitesses. La stratégie, elle, impose cette grammaire : un sujet qui vise, qui calcule, qui se tient devant ; un objet qu'elle nomme, qu'elle fixe, qu'elle promet. La réalité, c'est qu'il n'y a pas de sujet politique qui se tient là, devant les structures qu'il prétend pouvoir modifier. Il y a une production singulière d'un contexte particulier : le sujet politique est une fable de l'État moderne autant que l'État moderne est un effet de cette fable – chacun a besoin de l'autre comme la rive le fleuve.
Alors les stratèges suggèrent que l'heure est grave, plus qu'avant, que jamais. Qu'au nom de toutes les existences précarisées, il faut se salir les mains, faire la retape pour les structures centenaires d'une république qui a massacré nos parents, grands-parents, arrière-grands-parents. Au nom, cela veut dire que ce n'est jamais depuis les massacres que ces voix s'élèvent ; mais depuis des estrades d'universités, depuis des entreprises fructueuses de bavardage sur Twitch, depuis des députations, depuis des maisons d'édition : depuis des intérêts très spécifiques dont les voix sont intelligibles. En cela, quels que soient les objectifs des différentes stratégies, leurs architectures sont analogues. Elles ont les mêmes points aveugles et reconduisent les mêmes structures. Elles suggèrent les mêmes modes d'action, les mêmes rapports au monde, à la masse – Que faire des abstentionnistes ? Comment mobiliser les quartiers ? Faut-il abandonner la ruralité ? Ainsi pris dans les mêmes représentations fallacieuses de l'État, du Peuple et du Pouvoir, les stratèges partagent la même obsession de l'administration des masses, avec des leviers plus ou moins ridicules, toujours plus paternalistes, encore trop didactiques. Car l'État est un mode de gouvernementalité dont l'axiome fondamental est la séparation : entre le sujet et l'objet, l'individu et le collectif, le public et le privé, le politique et le quotidien. Cette séparation, aussi fictionnelle soit-elle, produit des rapports, existe à travers eux. Partant de là, tout ce qui vise stratégiquement la conquête de l'appareil d'État ne peut prétendre être autre chose qu'une production issue des rapports codés et distribués par l'appareil d'État lui-même, et ne peut par conséquent engendrer autre chose que la continuation de ces rapports-là. Aussi révolutionnaire que soit la stratégie, elle fait tarder la révolution.
Ce qui fait varier le cours normal des choses, c'est moins les objectifs qu'on se donne pour faire advenir la variation que la pratique de la variation elle-même. Avoir comme mode d'agir la temporisation, l'attente en des dispositifs macro-politiques, la foi dans les institutions, cela stabilise, cela institue. Et ce qui institue conjure la variation, nécessairement : le poste et ce qui le brigue sont faits du même codage. Ce qui varie vraiment n'a pas de poste ; ce qui a un poste ne varie pas vraiment. Dans la forme donc, rien ne change d'avec l'ennemi : le meeting, le programme, le chef, la ferveur. Et tout est une question de forme. Le problème de l'État, c'est moins ses conséquences directes sur nos vies que la forme des rapports qu'il produit entre nous et en nous. Le problème de la stratégie politique, ce n'est pas qu'elle serait mal adaptée à la situation qu'elle prétend combattre ; c'est qu'elle est une pure émanation de la politique telle que l'appareil d'État la conçoit : c'est que sa forme est strictement endogène à ce qui ravage le monde et empêche de l'habiter. Alors quand nous entendons qu'il faut mobiliser des affects pour agglomérer des camps, puis faire élire un parti réformiste, nous y voyons sinon une grande méconnaissance de ce que sont les affects, en tout cas une gigantesque faute matérialiste. Les affects sont des productions, eux-aussi. Ils ont lieu dans le monde. Si les affects majoritaires sont ceux de la sécurité, du refuge, de l'identité, des frontières, ce n'est pas parce que les gens en ont décidé ainsi ou que des supposé.e.s dominant.e.s en font leurs chevaux de bataille, mais parce que l'économie, en tant qu'elle sépare et administre, produit nécessairement des formes de vie agencées autour de ces fétiches. Il ne s'agit donc pas de draguer des masses en mobilisant des affects produits par une situation donnée – ce qui, très logiquement, ne peut mener qu'à la continuation de cette situation – mais de laisser advenir des pratiques qui désactivent tous les rapports consubstantiels à la situation que nous voulons voir nous quitter.
La stratégie croit qu'elle donne sur un monde à venir, sans voir qu'elle est le résultat d'une présence qui se refuse à elle-même. Elle croit qu'elle est déterminée par un objectif qu'elle se serait fixé, sans voir qu'elle-même ainsi que son objectif sont les conséquences strictes de son aveuglement sur ce qui a lieu ici et maintenant. Et puisqu'elle est rivée à ce qui n'arrivera jamais, tout semble demeurer tel quel. D'ailleurs, ne le souhaite-t-elle pas ?
Ce qu'évite la pensée stratégique, c'est la singularité de ce qui se tisse dans ce qu'elle juge non-politique : l'attention à ce qui a déjà lieu, à ce qui s'organise dans l'immanence, sans projet, sans programme, à ce qui échappe aux ravages de la gestion. Pas de coup d'éclat, pas de bruit, le silence. Puisqu'elle se fonde sur un objectif toujours déjà différé, la pensée stratégique part d'une absence. À l'inverse, partir d'une présence, cela signifie ménager des puissances afin de laisser la variation advenir, configurer des rapports non prescriptifs, tenir le monde ouvert.
Un été marseillais : de la ville-fête à la ville qui brûle
Il y a quelques mois, Laury Garcia Haouji publiait dans nos page une analyse du Fast habitat, cette nouvelle variante nomade et enchanté de la gentrification qui déferle sur Marseille. Cet semaine, elle revient sur l'été qui vient de s'écouler dans la cité phocéenne et dont les deux bornes pourraient être le procès contre les multipropriétaires de l'immobilier qui s'est tenu début juillet [1] et l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Entre les deux, le récit introspectif d'une ville qui disparaît à mesure qu'elle devient un décor pour posts instagram.
L'été 2026 aura définitivement montré que nul n'est égal face aux saisons. Quand la ville devient une passoire climatique, que la chaleur épouvante et que partir en vacances relève pour beaucoup de l'impossible, le moment n'a évidemment pas le même goût pour tout le monde. À Marseille, cette réalité accompagne l'explosion d'un tourisme qui, lui non plus, n'est pas soutenable. Pourtant, la municipalité continue de célébrer son « été marseillais », concept devenu label d'une ville toujours plus attractive, toujours plus touristique. Un été qui semble surtout parler avec l'accent des visiteurs et des nouveaux arrivants.
Je me rappellerai toute ma vie de cet été 2026. Un été à crever de chaud et de colère.
À Marseille, la saison qui vient de s'écouler aura connu deux bornes : le procès contre les multipropriétaires-crevards de l'immobilier en juillet, puis l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Deux moments qui, à eux seuls, racontent tout ce qu'il y a à comprendre de la ville. Deux façons de dire la même chose : à qui appartient Marseille, qui peut encore y vivre, et qui décide de ce qu'elle doit devenir.
Le Marché du Soleil, ce n'était pas seulement un marché. C'était un morceau de la ville populaire, un lieu de commerce et de vie né de l'histoire des migrations, où l'on venait chercher des robes de mariage, des vêtements, des bijoux, des tissus, des bonnes affaires. Un endroit où se croisaient les générations, les familles, les commerçants installés là depuis des décennies. Un de ces lieux qui racontent Marseille autrement que par ses cartes postales. Et c'est peut-être justement cette Marseille-là que l'on regarde de moins en moins.
Il aura fallu trente ans d'Euroméditerranée, trente ans de rénovations urbaines pour transformer Marseille en territoire « attractif ». Les grands travaux d'abord, l'image ensuite. La ville ne peut plus se contenter des projets d'aménagement : elle doit désormais être regardée.
Et pour être regardée, encore faut-il qu'elle soit racontée. Cet été, Marseille était sur toutes les bouches, sur tous les écrans. Marseille se vendait en réels sur Instagram, influenceurs mode tourisme et « art de vivre » incitant à visiter la ville ou à y investir. Un baiser de mort donné par le numérique, mais aux effets bien concrets.
Benoît Payan, lui, comme chaque année, s'est offert deux mois de son « été marseillais », sa trouvaille devenue marque lui autorisant deux mois d'une bringue indécente : des aïolis géants sur le parvis de la Mairie, des animations, des concerts chaque soir pour parachever le décor.
Mais « l'été marseillais », ce n'est pas seulement une programmation. C'est aussi une campagne d'affichage, des visuels, des slogans, une ville que l'on habille pendant deux mois pour mieux la raconter. Chaque été, Marseille se retrouve ainsi enfermée dans les mêmes images : le soleil, la mer, la fête, les apéros, la douceur de vivre. Une ville réduite à quelques clichés suffisamment efficaces pour être vus, partagés et consommés. Vaste fumisterie.
Voilà à l'œuvre un parfait outil de soft power sorti de grande école : faire de la ville un événement, la rendre désirable, donner envie d'y venir, d'y rester, d'y investir. Quand Marseille n'était pas encore une destination à la mode, personne ne semblait avoir besoin d'en faire une fête permanente. Et précisément parce qu'elle est devenue une destination, on apprend soudainement que Marseille mérite d'être festive, désirable, animée. Mais Marseille a toujours été une ville pleine de vie. Ce sont ses habitants qui l'ont faite vivre, bien avant qu'on ne lui invente un « été marseillais ». Et ces deux mois d'événementiel, dont on ignore au demeurant combien ils coûtent, pourraient être bien utiles ailleurs : dans nos quartiers, nos centres sociaux, nos lieux de convivialité, pour les faire vivre et les animer toute l'année.
Bien sûr, il y a eu de belles tranches de vie cet été. Des vadrouilles seule ou accompagnée, à faire la belle, le toit de ma Twingo jaune grand ouvert, celle que l'on a fini par appeler « Soleil du bitume » et qui a fait tout le bonheur de celles et ceux qui ne sont pas partis en congés. Des heures suspendues, des discussions, des corps qui roulent dans la ville et qui essaient simplement d'en être.
Mais l'intégrité de beaucoup de ces moments a été gâchée.
La ville était saturée, surréservée, impraticable, et nos conversations ne tournaient qu'autour de ça, en boucle. Nos esprits alourdis n'étaient capables de parler qu'en mots-clés : tourisme, Airbnb, les nouveaux habitants — que l'on surnomme « néo-rien » ou « mourègue », terme provençal ressuscité par l'humoriste Tibo Rugi. Même nos moments de liberté finissaient par être rattrapés par la question de savoir qui pouvait encore se permettre de vivre ici, par l'anxiété de ne plus trouver comment se loger ou du travail.
Autrefois, lorsque le surtourisme et la gentrification commençaient à gagner Barcelone, je me demandais comment faisaient les habitants pour ne pas craquer. Comment une ville pouvait continuer à être habitée quand elle était devenue à ce point regardée, commentée, visitée, investie par ceux qui n'y vivent pas. Nous l'ignorions encore, mais à ce moment, Marseille était en sursis, et donc déjà un peu condamnée.
Il faut savoir que le récit n'a pas toujours été le même. Marseille nous a toujours été présentée comme une ville sans avenir, a fortiori pour celles et ceux qui comme moi avaient grandi dans les quartiers nord. Pour celles et ceux qui le pouvaient, il fallait partir faire ses études ailleurs, trouver ailleurs les formations, les opportunités, les réseaux. Comme si rien de ce qui comptait vraiment ne pouvait se construire ici. Comme si tout ce qui avait de la valeur se trouvait forcément au-delà de la ville. Pire, Marseille nous a appris les relations toxiques : partir ou rester, aimer une ville qui vous rejette, lui en vouloir de ce qu'elle vous fait et ne pas pouvoir à la quitter.
Depuis, la ville a changé. Des projets sont sortis de terre, des investissements sont arrivés, des quartiers ont été transformés – voire défigurés. Mais pour celles et ceux qui ont grandi ici, il y a parfois le sentiment étrange d'être restés à quai. Comme si, après nous avoir répété pendant des années qu'il n'y avait rien à attendre de Marseille, le train était finalement parti sans nous.
Marseille n'est toujours pas un bassin d'emploi stabilisé. Et à mesure que le tourisme se développe, c'est aussi une économie précarisée qui se met en place : emplois saisonniers, contrats courts, activités dépendantes des flux de visiteurs.
Mais derrière cette nouvelle économie, il y a aussi ceux qui pensent et organisent la mutation de la ville : cadres de firmes transnationales, investisseurs, aménageurs, acteurs de l'immobilier et de la culture. Pendant que certains secteurs se développent avec cette transformation, les habitants permanents ne sont pas nécessairement ceux qui en récoltent les emplois.
C'est une autre forme de dépossession : voir se créer autour de soi une économie nouvelle sans parvenir à y trouver sa place. Dans la culture notamment, les postes clés semblent souvent revenir à ceux qui arrivent avec les nouveaux réseaux, les nouveaux projets, les nouveaux codes. Comme si ceux qui connaissaient la ville depuis toujours étaient condamnés à regarder leur ville se raconter par d'autres. On nous demande d'assister à notre propre transformation, et d'y adhérer.
Bien sûr, on a lutté. En collectifs, en groupes, par des actions qui avaient pour effet de rendre visibles ces tensions, de rassembler. Mais comme toujours, face à l'ampleur du bouleversement, l'usure interroge.
Doit-on poursuivre le combat quand on le mène sans espoir ?
Je ne sais pas quoi faire d'une époque administrée par la violence sociale, l'absolutisme des règles de l'offre et de la demande, la mise en compétition permanente de nos vies.
Tout s'accélère : les grands projets, les flux de personnes, les investissements, les infrastructures. C'est un grand big bang, une ville en expansion illimitée. La Mairie se dit très favorable à l'accueil croissant de touristes. Des vols relient désormais Marseille à New York. Le projet de réaménagement de la gare Saint-Charles permettra de doubler le nombre de voyageurs d'ici 2040.
À l'ère du capitalisme tardif, remettre en question l'industrie du tourisme n'est même plus un impensé, c'est une stratégie. Le tourisme fait partie de notre contrat social. Partir, voyager, consommer, pour se donner du courage à supporter ce que sont devenues nos vies sédentarisées et nos horizons troublés.
Toujours plus de voyageurs. Toujours plus de flux. Toujours plus de raisons de venir.
Mais pour qui reste-t-il de la place ?
C'est peut-être ça, le paradoxe marseillais. On veut faire de la ville une métropole ouverte au monde, mais ceux qui l'habitent depuis toujours ont parfois le sentiment d'être de trop. Certains Marseillais ont quitté la ville. D'autres ne le font pas par choix : ils sont poussés vers la sortie. Le corps pauvre, c'est un corps qu'on épuise, qui souffre, qu'on mutile tous les jours au travail. Et qu'on déplace. Il y a là quelque chose de profondément marseillais : cette violence qui n'est jamais seulement économique. Elle est physique, constitutive pour beaucoup de l'expérience de la ville. Elle s'inscrit dans les immeubles, dans les rues, dans les corps. Elle décide de qui reste et de qui part.
Tout cela rappelle combien le temps n'est pas neutre, mais traversé de rapports de force. Nous sommes encore là, mais pour combien de temps ?
Ils sont venus pour la mer et l'immobilier, et nous sommes devenus des obstacles à leurs rêves d'évasion sous le soleil.
Entre les procès des multipropriétaires et l'incendie du Marché du Soleil, deux immeubles se sont effondrés. Le premier, place Halle-Delacroix, aura coûté la vie à Mohamed El Khalfioui, 77 ans. L'autre, dans le quartier de Saint-André.
Une vie, ça ne tient pas à grand-chose ici.
Et il n'y a pas que l'immobilier qui tue. La consommation de crack explose, les associations d'aide aux usagers alertent, les services sont saturés. Une partie des personnes qui vivent aujourd'hui dans la rue à Marseille y ont été déplacées à la suite des mesures de sécurisation et des évictions menées pendant les Jeux olympiques de Paris 2024.
Et combien de nos minots ont encore disparu ? Le décompte est sombre. Des gamins à qui l'on reproche un peu trop de choses, mais sur lesquels on passe vite sur les déterminismes. On demande des comptes aux corps, beaucoup moins à la ville qui les a façonnés.
Quelque chose brûle.
Comme si la ville ne cessait de produire ses propres ruines, puis de les recouvrir d'un nouveau décor. Comme si l'on pouvait toujours construire par-dessus, mettre en scène, inaugurer, faire venir du monde, sans jamais vraiment regarder ce qui se trouve dessous. Marseille avance comme ça : sur ses morts, ses expulsés, ses immeubles effondrés, ses commerces disparus, ses quartiers transformés. Elle avance, mais on ne sait pas toujours pour qui.
Du reste, on la comprend à travers ses cicatrices. Les cicatrices, si on les observe bien, elles vous crachent toute la vérité du monde au visage. Des entailles laissées par des décennies de dirigeants qui l'ont sacrifiée, Gaudin en tête, certes, mais le reste ne vaut guère mieux. Des cicatrices qui racontent autre chose aussi : les rapports de classe, les quartiers relégués, les vies considérées comme secondaires.
C'était mon été marseillais. Indignée le matin, en colère le soir.
Être marseillaise en 2026 est un sport d'endurance, du genre pas pour les débutants. C'est faire l'expérience dissonante d'une ville-fête, une ville prisonnière de ses clichés, où il faudrait sans cesse avoir l'air heureux d'être là, sourire devant la mer, poster les couchers de soleil, profiter de la douceur de vivre — comme si un bonheur fabriqué, marketé, pouvait recouvrir tout le reste.
Mais je ne sais pas faire autrement que de l'aimer. Et je crois qu'on peut demander des comptes à une ville et continuer à lui appartenir. Parce qu'on n'a pas le choix de l'endroit où l'on pousse. Parce que c'est la ville-ancrage, celle où l'on a grandi, celle qui vous constitue, qui vous habite.
Marseille c'est peut-être ça : un arbre aux racines longues comme un réseau de veines, et de la sève qui s'épanche comme dans un cœur sanguinolent.
De la sève mêlée de pus et de sang.
Laury Garcia Haouji
[1] Voir notre reportage : [Procès Airbnb, coaching immobilier, chasse aux crevards... C'est l'été à Marseille !https://lundi.am/Proces-Airbnb-coaching-immobilier-chasse-aux-crevards-C-est-l-ete-a-Marseille]
Natalisme, eugénisme et technofascisme
Le couple Collins est, avec Elon Musk, la partie la plus visible du nouveau mouvement pronataliste aux Etats-Unis qui encourage les personnes les plus « intelligentes » de la planète à faire plus d'enfants. Les élucubrations du couple Collins sur leur projet reproductif et leur recours à des techniques douteuses de sélection d'embryons pour le réaliser ont déjà suscité un vif intérêt médiatique. [1] Leur lien avec l'extrême-droite internationale est par ailleurs révélé dans une enquête menée en 2024 par l'organisation britannique Hope not Hate. Ce premier billet des Chroniques du bio-technofascisme en cours pose la question : quel type de monde ces pronatalistes prônent-ils et construisent-ils ?
Un reportage de Vice en 2023 nous fournit les pistes principales. L'idée du couple est de faire une dizaine d'enfants aux caractéristiques sélectionnées génétiquement. Pour cela, il a recours a la fécondation in vitro (FIV), mais pas comme le font des milliers de personnes. Leur approche : eggmaxxing, c'est-à-dire la production et le stockage du plus grand nombre d'embryons possible. Simone est passée par un grand nombre de cycles de stimulation hormonale et de ponction ovarienne pour extraire un total spectaculaire de 247 ovocytes. Après fertilisation avec le sperme de Malcolm, le couple dispose maintenant de 41 embryons au congélateur, disponibles pour implantation. Pour faciliter leur sélection, les Collins ont créé un tableur excell avec, pour chacun de leurs embryons, les pourcentages prophétiques de dizaines de caractéristiques (risques de maladie, caractéristiques corporelles, capacités cognitives, QI...). Le couple a d'ores et déjà 5 enfants. Leur stratégie : convaincre toutes leurs progénitures de faire au moins autant d'enfants que leurs parents. Ainsi, la population Collins pourra croître exponentiellement.
Les mauvaises personnes font trop d'enfants stupides
Le diagnostic des Collins sur les problèmes du monde occidental ainsi que leur plan pour y remédier sont bien expliqués dans leur réponse à l'enquête de Hope not Hate. Dans un podcast vidéo (appelé en français « On nous a eus ! un journaliste infiltré a enregistré nos conversations privées ») le couple explique que la civilisation occidentale est actuellement confrontée à une menace existentielle : « l'effondrement démographique » d'une certaine partie de la population, celle qui leur ressemble, c'est-à-dire les personnes les plus « intelligentes ». Dit autrement, la fécondité des personnes ayant un QI élevé serait en chute libre, tandis que celle des personnes ayant un QI faible resterait élevée. Il en résulte une baisse du QI moyen des populations occidentales, ou « dysgénie ». Comme l'explique Malcolm dans un autre podcast : « le problème, c'est que nous vivons dans des démocraties [...] les personnes les plus stupides vont devenir de plus en plus nombreuses au sein de la population au fil du temps. Elles éliront et mettront en place des bureaucraties qui rendront la tâche des génies de plus en plus difficile. » Simone, de son côté, résume succinctement la conviction fondamentale qui sous-tend leur projet pronataliste : « nous sommes élitistes et nous croyons aux pouvoir déterministe de la génétique. »
Selon les Collins, il n'y a que deux solutions à cette menace pour la civilisation : l'eugénisme ou la « polygénétique » [2]. Malcolm concède que les deux sont « choquants et mauvais », mais soutient que l'eugénisme est pire, car il s'agit d'une solution coercitive imposée d'en haut par une autorité ou un État. [3] Dans un passé radieux, explique le couple qui ne cache pas son admiration des sociétés féodales, les civilisations veillaient à éliminer certains traits de la population, principalement en tuant ou en laissant mourir bébés et enfants considérés comme des fardeaux pour la société. Mais la modernité aurait interrompu ce processus, ce qui nécessite désormais d'autres types de « traitements médicaux ».
C'est là qu'intervient ce que les Collins appellent la « polygénétique ». Malcolm explique que ce terme désigne la pratique consistant à sélectionner génétiquement les embryons les plus susceptibles de devenir les personnes les plus intelligentes. Leur stratégie comprend également la création d'une « communauté volontaire [...] pour pratiquer l'hygiène génétique » qui devra s'isoler reproductivement du reste de la population afin de contrer la baisse mondiale du QI.
Les meilleurs embryons pour les meilleures personnes
La technologie qui sous-tend ce projet de High IQ breeding [4] est appelée scores de risques polygéniques (d'où l'adoption du terme « polygénétique » par les Collins). Ces scores reflètent le risque qu'un individu possède ou développe un certain trait ou une certaine maladie. Il ne s'agit pas d'outils de diagnostic, mais d'estimations probabilistes basées sur des analyses génétiques. Pour clarifier, les scores de risques polygéniques s'appellent polygéniques parce qu'il concernent des maladies ou des caractéristiques qui seraient influencées par de nombreux gènes, à la différence de maladies monogéniques qui ne dépendraient elles de la mutation que d'un seul gène (ex, la mucoviscidose ou la chorée de Huntington). Parce que ces tests polygéniques ne sont que des calculs de risques potentiels, leur validité et leur utilité clinique sont largement remises en question, comme l'explique cet article du Monde.
Mais certaines entreprises aux États-Unis et en Chine proposent néanmoins, depuis au moins 2019, l'utilisation de scores de risque polygénique dans le cadre de la FIV. Leurs noms : Genomic Prediction, Nucleus Genomics, Herasight, Orchid. Ces start-ups de la biotech analysent les lots d'embryons issus de la FIV et les classent en fonction de leurs risques médicaux et autres caractéristiques. Les parents peuvent alors choisir le « meilleur » embryon à implanter. Cette application des scores de risque polygénique pour la sélection d'embryons est appelée le diagnostic préimplantatoire polygénique. [5]
Les pronatalistes se réclament bien évidemment de la science positiviste occidentale la plus avancée, la plus robuste et la plus factuelle (même si, comme ils s'en plaignent beaucoup, leur science fait souvent l'objet d'une censure woke et libérale). Mais ils n'ont pas bien lu toute la littérature scientifique sur le diagnostic préimplantatoire polygénique, qui est une technologie extrêmement contestée, non seulement au niveau scientifique mais aussi moral, éthique, social et politique. Pour faire court, le diagnostic préimplantatoire polygénique est une technologie scientifiquement douteuse, néolibérale et eugénique. [6]
Bien que la sélection génétique en fonction de l'intelligence soit un fantasme, le couple Collins n'hésite pas une seconde. Il affirme par ailleurs qu'un QI élevé chez une personne est généralement associé à d'autres caractéristiques désirables comme le niveau d'éducation, la réussite économique ou encore la santé générale, la bonne humeur, la sociabilité et le sens de l'humour. Ainsi, la sélection de QI élevé chez les embryons permettrait aussi, par corrélation, de sélectionner toutes ces autres caractéristiques. C'est aussi d'ailleurs à cause de cette corrélation que la dysgénie, ou la baisse du QI dans le monde occidental, conduirait à une baisse générale du niveau d'éducation et du succès économique.
Visions pronatalistes de l'avenir de l'humanité
Pour le couple Collins, il est crucial d'éviter ce destin dysgénique : le niveau moyen de QI de la population doit rester élevé. Premièrement parce que nous « devrons nous lancer dans l'exploration interplanétaire » (probablement parce que nous détruisons notre planète actuelle) et nous avons donc besoin des personnes les plus intelligentes pour y parvenir. Deuxièmement, parce qu'il faudra absolument être capable de mettre pleinement à profit l'intelligence artificielle (IA). D'une part, les Collins considèrent l'IA comme une menace que nous ne pourrons pas contrôler si nous devenons une espèce de moins en moins intelligente. D'autre part, l'IA multipliera la productivité et la créativité des personnes les plus intelligentes, accélérant ainsi une sorte de stratification de la société.
Parallèlement à l'utilisation du diagnostic préimplantatoire polygénique et à l'isolement reproductif des personnes à haut QI, cette stratification induite par l'IA entraînera très probablement, selon les Collins, une spéciation chez les humains. En d'autres termes, la « communauté volontaire » que le couple compte réunir autour de leur projet pronataliste deviendra une nouvelle espèce humaine.
Le projet de société des Collins, décrit dans un powerpoint hallucinant, comprend la création de « cités-États » pour remplacer les États-nations dysfonctionnels. Dans ces cités privées [7], les réglementations et les limites imposées à la recherche biomédicale seront extrêmement minimes afin de parvenir à une « production de masse d'êtres humains sélectionnés génétiquement ».
Le projet pronataliste s'inscrit donc dans cette nouvelle constellation technofasciste décrite par Norman Ajari. Une constellation allant des chrétiens fondamentalistes obsédés par l'Armageddon aux Tech bros de la Silicon Valley (ces hommes du monde des start-ups numériques et biotechnologiques) en passant par toute la mouvance transhumaniste (aussi appelée TESCREAL). Le technofascisme, et son projet de séparatisme reposant sur l'idéologie bunker, a été aussi particulièrement bien décrit par Naomi Klein et Astra Taylor dans leur essai The Rise of End Times Fascism. Le danger que constitue cette constellation est qu'elle n'est pas l'affaire d'un petit groupe d'extrémistes dans leur cave, il s'agit des hommes les plus riches et puissants de la planète : Peter Thiel, Sam Altman, Elon Musk, Donald Trump, etc.
Bien que les Collins aient défrayé la chronique a plusieurs reprises, il semble désormais futile de continuer à s'appesantir sur les similitudes entre le monde que le couple nous promet et les eugénismes passés et présents : hiérarchisation des êtres humains, naturalisation de ces hiérarchisations qui deviennent donc héréditaires, appel à la science et à la technologie pour contrôler la reproduction et maintenir ces hiérarchies. Le temps où l'on pouvait s'inquiéter d'une « pente glissante » vers l'eugénisme est révolu. Nous sommes déjà bien engagés sur cette pente [8] – nous ne l'avons d'ailleurs jamais quittée. Le choc, la surprise et l'indignation ne suffisent plus. La honte n'est plus un levier politique, les pronatalistes et autres transhumanistes répondent régulièrement aux critiques sans aucune vergogne, et sont entièrement transparents quant à leur raison d'être et leurs projets. La réponse se doit dorénavant d'être frontale.
Shrese
[1] Par exemple : Courrier international, Science et Vie, Le Parisien, Le Point et Le Monde.
[2] J'ai inventé ce terme, le couple utilise polygenics.
[3] L'eugénisme est un projet politique et scientifique créé, à la fin du 19e siècle, par certains des fondateurs de la génétique moderne qui s'inquiétaient de la « dégénérescence » biologique et cognitive de leurs nations occidentales. Il connaît alors un engouement massif et international au début du 20e siècle. Inventé en Angleterre, mis en pratique à grande échelle aux États-Unis (ségrégation, programmes de stérilisations massives forcées, contrôle des frontières, interdiction des mariages mixtes, etc.), puis mené à son apogée par le régime Nazi, l'eugénisme n'a plus très bonne réputation au sortir de la seconde guerre mondiale. Mais le projet de contrôler la reproduction des populations humaines selon des lignes racistes, coloniales, classistes, sexistes ou validistes n'a pas disparu, il a simplement pris d'autres formes, plus « libérales ».
[4] « Reproduction/Élevage à haut QI ».
[5] En anglais, cette technologie s'appelle Preimplantation genetic testing for polygenic disorders ou Polygenic embryo screening. Pour des articles universitaires sur cette technologie : voir en français et en anglais.
[6] Pour un commentaire scientifique sur la technologie, voir cet article. Pour une approche plus politique, voir ma perspective dans ce texte, ou, pour une autre critique féroce en anglais, voir ici. Il existe une vaste littérature scientifique qui souligne les limites de cette technologie et les inquiétudes qu'elle provoque. Voir cet article de revue récent (en anglais).
[7] ne première mise en pratique de cette idée est la ville-état de Prospera, sur le territoire national de l'Honduras. Une espèce de lieu de villégiature pour Tech bros afin de s'auto-augmenter en se greffant la clef de leur Tesla sous la peau, en se rallongeant l'espérance de vie avec des traitements aux cellules souches, ou en se modifiant génétiquement pour accélérer la prise de masse musculaire...
Poèmes bricolés
Pour S.
Vie est à nous
Un clou manque
Arrête ton cirque
Langue au chat
Le moindre mouvement le plus léger hasard
La peine d'essayer de comprendre on ne peut
Choses absentes passées ou futures
Art du puzzle
Merle distrait
Impatience et épluchures
Miettes le long des chemins
Éclipses
Chutes lyriques
Jours de guingois
Vie est à nous
●
D'où viens-tu
Oh de loin de partout ?
Rues
Cités
Passages ou galeries
Ponts et quais
Boulevards et avenues
Au bout du chemin
Am stram gram
Flèche
Flamme
Un bout de scotch
Histoire
Nœuds
Bifurcations
Lubies
Valise à la main
Des cercles concentriques
Tableaux violents
Vol inverse
L'embarras du choix
Bref les noyaux d'olive
L'imprévisible ?
●
La chose la plus simple
Toute sorte de mots confus
Ombres chéries
Flots immobiles
No man's land
Rock and roll
Ne comptez pas sur moi
La maison croulait un peu plus
Ça se goupille
La gueule à coups de poings
Neiges d'antan
Chômeurs partiels
Reines d'un jour
Humour noir
Colère intacte
Un clou manque
Verres faussés
●
Graviers
Tessons
Parenthèses
Sacs troués
Comptines
Poussières
Caresses
Liste des oublis
Ascenseurs
Escaliers mécaniques
Portes automatiques
Chiffons pris dans des grilles rouillées
●
Trois mots
À l'horizon
Tour de manège
Sous les sombres frondaisons
Plages
Terrasses balayées
Morales élémentaires
Pages en vrac
Bord de mer découpé
Abolis bibelots poussière écume
Ricochet cœur
One more time romance
●
Au détour des graphes
Plus court chemin
Suivi de l'écharde
Elle danse concise
Gravier de la mémoire
Précise
Parée de peu
Les jours et les nuits
Jadis et naguère
Choses et autres
●
Poème approximatif
Confort moderne
Bocard ventilateur
Valsez-vous ?
L'art de conjecturer
L'art de peindre
L'art de vérifier les dates
L'art de la fugue
Inconséquences
Ariette amorale
Ne pique pas les yeux
●
Le poing dans la
Petit bonheur la chance
Pleine pâte
Affaire d'habitude
Piaffer
Pouffer
Riffer
Pas bancal
Vieux quartier vitrifié
Expression d'atelier
Comptine en miettes
Beauté est dans la rue
●
La saison des autoportraits est passée
Bouche pleine de pointes
Perruque poudrée
Double méconnaissable
Relisant tes vieux carnets
Vaille que vaille
Théorie des graphes et agrafes
C'est tout ou rien
Bien mêler l'eau chaude et l'eau froide
Aux marches du palais
Y'a une tant belle fille
Quand je te lis je pleure
Entracte
Instants tangents ou chevauchants
Mots intervertis
Mots omis
Mots en trop
Mots écrits après coup en marge
Daniel Pozner
Nuisances élémentaires
« On y voit bien depuis un moment, que la Terre est flambée, qu'y aura bientôt guère le choix qu'entre les camps de concentration et les parcs de loisirs »
(René Fallet, La soupe aux choux, Denoël, 1980). ).
Nuisances élémentaires
Tandis que s'éternise le triste business infini de l'édition (on dirait, de manière évidemment surplombante : tout a été dit, et bien dit, et il n'y a qu'à relire ce qui fut tel – et à agir en conséquence) ; que s'y bousculent les néo-concepts les plus à même de saisir de manière très originale et, affirme-t-on, définitive, le désastre persistant ;
« Et le sport qui consiste à décrire sans fin, avec une complaisance variable, le désastre présent, n'est qu'une autre façon de dire : “C'est ainsi” » (Appel). ).
que s'y expriment toutes les nuances de l'impuissance de la « société civile-subventionnée », de l'indignation la plus plate aux ratiocinations marxistes-léninistes les plus éventées et ennuyeuses ;
« Les personnes qui assument d'imposer au monde entier une logique bien spécifique ne renonceront pas à leur pouvoir par la seule déconstruction des catégories qui sont censées sous-tendre leurs actes » (Bernard Aspe, La division politique). ).
Tandis que par ailleurs tous les aéroports – points nodaux de l'extension infinie de l'Économie, qu'elle soit touristique de masse ou purement logistique – débordent ; tandis que le tourisme est devenu lui-même le stade suprême de l'impérialisme, et que s'y adonne avec joie (eh oui, car là-bas bien plus qu'ici ON s'y fait servir) la « classe moyenne planétaire » (comme dirait l'autre) ; tandis que « data centers partout » et, surtout, tandis que ce paragraphe participe lui-même, pas seulement par ses circonlocutions théoriques d'ailleurs, de ce qu'il tente péniblement de dénoncer (sans éviter non plus le ridicule, on le verra). Tandis que tout ça, donc, et parce que les « mégafeux » ont très récemment aussi gagné nos contrées (avouons-le d'emblée : nous sommes belges), nous avons pris laborieusement notre plume et tenté de simplifier les données du problème au maximum, de brévifier le propos, et, surtout, de partir du sensible le plus élémentaire pour établir le constat suivant. Il est clair, pour ceux qui ont lu l'Appel et ses suites (et d'autres choses, ne soyons pas dogmatiques), que ce constat est en lui-même assez peu original et de toute façon insuffisant, et que c'est dans la conséquence que les mondes s'élaborent.
« Or ce que Marx introduit dans l'étude des sens de l'homme est décisif : non seulement les cinq sens sont susceptibles de varier dans le temps, mais ils sont l'un des points de réalisation les plus profonds des dominations sociales » (Introduction à l'histoire des sensibilités, La Découverte, 2024).
CHALEUR
Il fait plus de 40 degrés en Belgique en juin. Il ne pleut pas. La chaleur se prolonge, jusqu'en août. Canicule interminable. Dont ON tente de relativiser les effets : « c'est l'été il fait chaud ha-ha-ha », « en 1976 déjà », etc. On met de l'argile sur les vitres des toits, et des glaçons dans le lit, on sue comme des porcs. Parfois envie d'en finir avec cette sensation insupportable.
Dont ON tente d'amortir l'impact : il faut boire, rechercher les pièces fraîches, bosser/taffer tôt le matin et tard le soir, arrêter de se plaindre et de dramatiser, s'adapter. Bientôt même ON dit qu'il ne fait pas si chaud que ça, que c'est une hallucination collective qui s'auto-renforce, qu'il suffit de se péter une canette au bord de sa piscine et de foutre la clim'. La « société civile-subventionnée » confisque encore plus fourbement cette expérience sensible en la modulant selon ses normes de recevabilité (des chiffres, une infographie, un rapport circonstancié, une commission appelée à grands cris, des experts sur le plateau du journal télévisé, des gémissements, des promesses). Et bientôt c'est comme si la chaleur avait disparu.
« L'incroyance dont il est question, c'est bel et bien l'incapacité à croire à ce que nous avons sous les yeux, au monde sensible lui-même », comme dirait l'autre.
BRUIT
La chaleur fait rage. Le travail bruyant. Pas une rue sans une baraque en rénovation par des esclaves polonais ou roumains, pas une rénovation sans les instruments de l'enfer que sont les disqueuses et les marteaux-démolisseurs (le marteau-piqueur à portée des caniches, mais disponible avec batterie lithium-ion). Le travail, cet enfer, et donc le bruit, sont autorisés jusqu'à 22 heures. La métropole qui est partout est un chantier permanent. 6h30 du matin ? Le moment idéal pour tondre sa pelouse aussi. Et quand le vent vient de l'est on entend l'autoroute. Les marchandises décollent à moins de 5 kilomètres d'ici, dans le grand bruit de leurs réacteurs. Les alarmes Verisure se déclenchent intempestivement (au milieu de la nuit, bien sûr) et hurlent des dix-quinze minutes leurs appels qui ne semblent remuer personne (ils sont partis en vacances). ON pourrait d'ailleurs nous surprendre sur internet (au milieu de la nuit) en train de comparer les différents modèles de boules Quies.
FATIGUE
Étant donné ce qui précède, la chaleur et le bruit, et le temps volé du capital, et l'anxiété dépressive qui nous saisit au milieu de la nuit : la privation de sommeil est une des formes les plus cruelles de torture. Cet état que nous disons affectif renforce encore les impuissances élémentaires.
Et désormais : FEU – Nous n'irons plus aux bois (ils sont cramés)
« La catastrophe présente est celle d'un monde rendu activement inhabitable. D'une espèce de ravage méthodique [de mise à feu, même, ndlr] de tout ce qui demeurait de vivable dans la relation des humains entre eux et à leurs mondes » (Appel)
Un Rappel : « Oasis ou l'île de la tentation »
Il n'existe plus depuis longtemps d'oasis dans ce désert. Aucun refuge. Pas de dehors. Il faut comprendre, c'est-à-dire incorporer, cette évidence même pas fraîche (mais singulièrement réchauffée par les kilomètres carrés partis en fumée).
Impuissances élémentaires
Le désespoir ou la révolte ? Non, il reste encore la dénonciation.
Pour les plus débiles, il s'agira d'appeler à « punir sévèrement » le fameux type-qui-a-jeté-son-mégot-par-la-fenêtre-de-sa-bagnole.
Pour d'autres encore d'imaginer un complot des éoliennes, ou d'un écolo radicalisé qui aura voulu rendre tangible et réel un hypothétique « réchauffement climatique. »
La joie, cette mauvaise blague. Confrontées à la vision de l'enfer de voir brûler le bon vieux bled de bouseux d'où l'on vient, et ces endroits dans lesquels nous jouâmes enfants, et dans lesquels nous conduisîmes le tracteur de notre grand-père, et aimâmes les odeurs de coumarine dégagées par les foins secs, etc. etc. (un peu de sensiblerie et de gnan-gnan pour finir), cet imaginaire de la « joie militante », qui est actuellement en passe d'acquérir le statut de mot de passe pour les sectateurs d'une sorte de « développement personnel de gauche » qui refuse tout d'un bloc la haine et les « passions tristes », est à vrai dire d'une assez grande tristesse.
Qui nous hait ? Qui détruit les mondes ?
Dans la fumée qui remplissait les vallées, au milieu de la nuit encore, bières en mains pour noyer le feu qui nous rongeait, nous avons rencontré notre passé pourtant, comme dans un rêve : tandis que les bagnoles montaient « voir le feu », et que le bal du 14 août battait son plein de technodance de cambrousse et de culs-de-jeunes-filles (Prendre party), un autre temps s'est élaboré, sans les merdes médiatiques qui remplissaient aussi les vallées, et cette bledarde femme d'il y a 30 ans, ridée, maigre, alcoolisée, à moitié sourde, méconnaissable en somme, a remué ce qu'il fallait de vase pour savoir pourquoi nous nous battr/ions. Ceci rend très mal compte du choc émotionnel que cette rencontre nous aura procuré. « Mon Dieu, ne me laissez pas seul comme avant, à braire dans la nuit comme un âne blessé ! » (Marc Behm, Mortelle randonnée)
Retour aux sources : le terrain éthique
ON nous torture toujours plus désastreusement et intensément (la preuve est faite).
querelle nous oppose à ceux qui sont prêts à nous faire crever par un travail imbécile ou des guerres insensées » (Emmett Grogan, Ringolevio)
Quand les haïrons-nous assez ? Quand nous vengerons-nous enfin ? Quand les mettrons-nous hors d'état de nuire ? Ils doivent seulement savoir que nous les haïssons. Quand irons-nous sur le « terrain de la constitution des différents mondes sensibles » (comme dirait l'autre) ? Quand y donnerons-nous consistance ? « Entraver concrètement l'avancée du désert » ET « établir sans attendre des mondes habitables », comme dirait encore et toujours l'autre. Pourquoi cette décision tarde-elle encore ? Et qu'y a-t-il à ajouter verbeusement au désastre sensible ?
« Il fallait donc s'organiser ». (Endnotes, Histoire de la séparation. Vie et mort du mouvement ouvrier)
Et puis voilà, tout (et le désastre) appelle au communisme, en tant qu'il est une « disposition éthique », en tant que « le terme éthique désigne dans notre bouche tout ce qui a trait aux formes-de-vie », à leur jeu et aux « protocoles d'expérimentation qui en font localement la trame ». Une source un peu aigre a résumé proprement la fameuse conséquence dont nous parlions : désertion, départ, prise de parti, « constitution séparée pour une force singulière, qui assume sa sensibilité propre et tente de se la formuler. »
« Être camarades, c'est d'abord bien sûr ne pas repousser dans le futur l'expérience de l'épanouissement réciproque. » (Bernard Aspe, L'avenir ne dure pas longtemps)
Qu'en peu de mots ces choses ont été dites, au fond.
Louis Antonov-Massensko et Evgenia Fuchs, bledardes mortes depuis belle lurette.
Ma6tévacraquer #1
Qui a dit qu'à la cité, on ne pouvait pas s'amuser ? Les cracks ont frappé fort ce dimanche 6 septembre sur la pelouse de la Maladrerie d'Aubervilliers. La semaine dernière, c'était la rentrée des classes. À la « Mala », c'était surtout celle de la Classe. L'association Parole Vulgaire, le média Oeil au beurre noir et le collectif M.O.C (dont les initiales sont la contraction de Mouvement Organisé des Cités) ont uni leurs forces pour donner naissance à cette journée. Les habitants n'ont rien payé, débarrassés pour quelques heures des galères quotidiennes, dévorant sans se soucier des quantités : saucisses, barbes à papa et crêpes au Nutella et pyrotechnie depuis le toit d'un immeuble du quartier. Comment ne pas craquer devant toutes les activités proposées ? Notre reportage.
Pour une fois, pas le temps de s'ennuyer. La piscine et les structures gonflables installées pour l'occasion ont attiré petits et grands, tandis que le tournoi FIFA, la création artistique et le cours de danse ont également régalé les participants. « Des fois, y'a des trucs dans la cité, mais ça reste vraiment petit. Ils font tournoi de foot un jour, barbecue l'autre jour. Alors qu'ici, on fait tout en même temps, c'est mieux ! Là, il y a de la peinture, là-bas, y'a des rings de boxe », savoure Bandjoujou, 10 ans, après avoir englouti trois sandwichs.
Ce genre d'événement n'est pas si courant, surtout dans les quartiers délaissés. C'est l'une des raisons pour lesquelles Wissal, fondatrice de Parole Vulgaire et porteuse du projet, a choisi ce lieu. L'idée était d'abord de faire vivre la cité de la « Mala » en proposant à ses habitants un événement en bas de chez eux. « Pas au fort d'Aubervilliers, à 15 minutes à pied, là où les parents ne vont pas envoyer leurs gosses, souligne la jeune femme à l'allure chaleureuse et à la voix déterminée. Nous, on s'est dit qu'il fallait faire quelque chose qui se fait partout, là où les gens vivent, parce qu'ils n'ont pas le temps, ni l'énergie de se déplacer pour des merguez. »
Impossible d'investir ce territoire sans évoquer les tensions autour du projet de rénovation et les craintes liées à la gentrification. « À la Mala, ça essaie de virer les gens en augmentant les loyers pour ensuite rénover et installer les gentrifieurs ici. Les gens sont un peu en train de combattre ça, parce que c'est notre cité, on ne va pas l'abandonner. On est chez nous. On veut que vous rénoviez, mais pour nous. Vous n'allez pas rénover pour nous délocaliser », martèle-t-elle.
La force du « Nous »
Tout était gratuit, à l'image des valeurs qui ont fédéré les trois entités : avant tout, la solidarité et la volonté de s'unir hors des institutions pour s'émanciper. « Si on enlève le côté humain entre nous, il n'y a rien, parce qu'on est abandonnés par le système. La seule chose qu'on a pour tenir, pour faire des choses, c'est la solidarité », précise Wissal.
Pendant la préparation comme le jour de l'événement, c'est la connexion humaine qui a primé. L'entraide entre les uns et les autres a été essentielle pour trouver des intervenants (danseurs, DJ), mais également pour que la journée démontre qu'on peut faire de la politique sans grands discours. « Nous, on veut se réapproprier l'espace, la vie en banlieue, en cité mais en restant dans le respect des habitants, pas en partant dans un truc totalement déconnecté des gens, à fond dans nos luttes, sans prendre en compte la réalité du terrain », insiste-t-elle.
Faire du commun
Lutter contre la précarité en offrant ce moment accessible et libre à tous était un pari. Réussi, à en croire la nuée d'enfants. Kounta, 10 ans, est ravie : « Hiba (son amie) m'a dit ce matin qu'il y avait ça. J'ai tout aimé ! » Nazifah, 9 ans, se présente volontiers comme une jeune Afghane très attachée à son pays natal. En pointant une grande feuille recouverte d'empreintes de mains, elle s'exclame : « Toutes les mains vertes, c'est moi. Le cœur bleu nuit là-bas, c'est le mien aussi ! » Heureusement qu'elle a vu une dame distribuer des affiches près de chez elle.
Bandjoujou est content, lui aussi, de ne pas être passé à côté de cet événement : « Parfois, ils mettent pas d'affiches et c'est le lendemain qu'on apprend qu'il y avait un événement. Des amis y vont, nous on est chez nous, on s'ennuie, et le lendemain ils nous disent : ‟pourquoi vous êtes pas venus ?” mais nous, on savait pas. » Il regrette le temps des sorties en bas de chez lui, quand ils étaient dix ou quinze à se retrouver à vélo : « En ce moment, y'a plus personne. Je comprends pas pourquoi. » À ses côtés, Archimed, 16 ans, confirmae qu'il passe le plus clair de son temps chez lui, entre révisions et parties de PlayStation. Par chance, lui, ne rate aucun des rendez-vous dédiés au football sur la pelouse de la « Mala ». L'ennui est omniprésent dans les échanges avec les enfants. Karelle, la figure d'Oeil au beurre noir, revient sur cette question : « On a eu toute une réflexion sur comment se rapprocher de l'espace public, parce qu'il ne se passe jamais rien, donc on n'y vient jamais. »
Impossible de ne pas remarquer la mixité intergénérationnelle. Des tout-petits, à peine âgés de cinq ans. Des adolescents d'une quinzaine d'années. Des adultes… Tous posés ensemble. Une scène inhabituelle dans les cités, les petits et les grands évoluant d'ordinaire séparément. « C'est un peu ce qui manque, observe Wissal. Il n'y a pas de connexion à part avec les grands frères ou grandes sœurs »
Pour aller plus loin qu'un simple mouvement localisé, l'objectif est d'interconnecter les initiatives dans chaque cité. Parce qu'en réalité, le M.O.C n'est pas unique. Partout, des groupes portent des actions similaires dans leurs quartiers. « Peu importe la cité où tu vas, les gens se bougent. Si on est plusieurs à porter le même projet, qu'on se met tous ensemble, ça va marcher. Mais si l'un lutte là-bas, l'autre ailleurs, on se divise trop. Il faut qu'on réussisse à tout centraliser pour qu'on ait plus de force », avance la représentante de Parole Vulgaire.
Quand la cité reprend le pouvoir
Bien que ce rassemblement ait été avant tout festif, il visait aussi, en filigrane, à proposer une alternative aux associations subventionnées, servant de calmant social. Ici, on parle de tout, on dénonce la police, on se demande comment la faire reculerla prochaine fois. Les banderoles, qui montrent les classes populaires en révolte, véhiculent elles aussi ce message, entre esprit de revanche, soif de liberté et esthétique de la résistance. « Il faut recréer notre conscience. Notre but, c'est de dire ‟venez, on recrée du lien et on se rend compte des violences qu'on vit tous ensemble” », lance Wissal. La cité de la « Mala » colle particulièrement à cette idée, de par sa configuration : fermée, elle ressemble à une sorte de « labyrinthe », où la police ne peut pas rentrer en voiture. Ce qui inverse quelque part les rapports de domination : la réticence de la police d'y rentrer à pied, face à des jeunes qui connaissent mieux le terrain, permet d'éviter les incursions policières à répétition.
Tous, au sein de cet écosystème sont exposés aux violences policières. Sans pour autant les nommer, Abdallah, 12 ans, présent dès le lancement de l'événement et investi dans le tractage, raconte qu'il s'est « juste » déjà fait contrôler à plusieurs reprises. Un réalité ancrée dans son quotidien : « Ils me demandent comment je m'appelle, si j'ai des trucs dangereux sur moi, ils me fouillent et des fois, ils parlent mal, surtout la BAC. C'est les plus méchants, ils insultent, ils font tout. » Lancé, il enchaîne sur ces contrôles de routine auxquels il est devenu coutumier : « La dernière fois, j'étais dehors vers 20h, ils m'ont attrapé » ; « Hier, j'étais au City. Les petits étaient en train de faire du feu, la police est arrivée donc on a couru parce que si on restait, on allait partir en garde vue » ; « Quand j'avais 11 ans, il y a une patrouille qui m'a amené au commissariat pour rien. Ils ont dit que j'avais agressé quelqu'un mais après, ils ont vu qu'ils s'étaient trompés de personne » ; « Parfois, pas parfois, tout le temps, en allant au collège (à La Courneuve) avec ma trottinette électrique, je me fais contrôler et j'arrive en retard. »
D'autres jeunes confient ne pas avoir directement été confrontés aux « keufs » mais s'en méfier au point de fuir dès qu'ils les aperçoivent, c'est le cas d'Archimed : « J'ai des amis qui ont été en garde à vue alors qu'ils avaient rien fait. Le soir de la finale de la LDC, ils ont dit qu'ils avaient cassé des trucs, alors que non. J'étais avec eux mais moi j'ai couru et je suis rentré chez moi. » Certains vont même jusqu'à employer le mot « peur » pour parler de leurs ressentis vis-à-vis des forces de l'ordre. Hiba et Coumba se souviennent d'un épisode « traumatisant » vécu dans un parc de jeux : « La dernière fois, les policiers ont mis quelqu'un sur une voiture, en le fouillant et en le menottant, alors qu'il y avait des petits de maternelle qui voyaient tout et qui pleuraient autour. » Pour tous, une seule solution : rentrer le plus vite possible chez soi. « À chaque fois qu'il y a des policiers, moi je rentre. Il y en a que j'aime et d'autres que j'aime pas. Ça dépend s'ils traitent mal ceux qui ont rien fait. Il y en a qui font ce qu'ils ont à faire, mais il y en a qui sont méchants. Par exemple, on a déjà accusé mon grand-frère, alors que c'était quelqu'un d'autre qui lui ressemblait. »
En tirant des coups de mortiers du haut d'un des bâtiments de la cité, une façon de célébrer la fin de cette journée, c'est autre chose qui saute aux yeux : l'ironie d'une jeunesse qui continue de défier un ordre absurde malgré sa brutalité. Ma6tévacraquer #1, c'est validé. Et ça ne fait que commencer.
SL
S'inadapter !
en guerre harangue junkies migrants cassos bourges
balance charge mentale en décharge
spirituelle où moucharde essaim moustidrones !
diva voix éraillée Bill en sabots martèle
mots qui font mouche oreille sourds sourds révoltés
désastre imminent clamons jurons prenons Ordre
idole à rebrousse-poil s'en fout la mort flash !
unité Belle et Bill mains massues doigts fées cassent
à tout va tout ce qui ne leur va pas fracassent
machins trucs high tech made in vieux pays morts cassent
vrais faux récits trafiqués car casse est santé !
ni appli sitcom ou karaoké Vie flingue
mouroir minaude en sirène anar espiègle
contre-chant et suce angoisse ennui désespoir
jusqu'os efface humains big bang reset planète !
En toute impunité
Je suis ce corps en trop
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Ghassan Salhab