Vue lecture

Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
☑️ ☆

L’esprit critique en bibliothèque : Entre engagement professionnel et contraintes structurelles

Cette déclaration est importante : elle ne définit pas seulement la bibliothèque comme un lieu de prêt, de conservation ou de diffusion culturelle. Elle fait aussi de l’accès à l’information, à la connaissance, à l’éducation permanente et à l’autonomie intellectuelle, une mission fondamentale. Pourtant, si les bibliothèques se sont progressivement emparées des enjeux liés au […]

L’article L’esprit critique en bibliothèque : Entre engagement professionnel et contraintes structurelles est apparu en premier sur Le Cortecs.

🔲 ☆

Tribune libre # 21 Comment écrire l’éducation populaire en 2026 ?

Éducation populaire, esprit critique et IA

par André Decamp

Dans le texte publié sur Thot Cursus ayant pour titre « L’esprit critique à l’ère de l’intelligence artificielle » Par Denis Cristol https://cursus.edu/fr/33458/lesprit-critique-a-lere-de-lintelligence-artificielle, la question était posée avec clarté : que devient le jugement humain dans un monde où la machine calcule, propose et anticipe (Cristol, 2026) ? Le prolongement de la discussion proposé ici permet une réinterrogation en la replaçant dans une double tradition, celle de la philosophie de l’expérience et celle de l’éducation populaire. L’intelligence artificielle n’est pas seulement un dispositif technique performant, elle constitue une transformation des conditions mêmes de formation du jugement.

Un premier point de convergence apparaît entre Dewey et la tradition issue de Condorcet et Freire. Pour Dewey (2022, p. 96), l’éducation est un processus de croissance par l’expérience, où l’individu apprend à transformer des situations problématiques en situations comprises. L’esprit critique ne consiste pas à accumuler des réponses, mais à participer activement à une enquête. La malléabilité, qu’il définit comme la capacité d’apprendre par l’expérience (2022, p. 124), suppose du temps, de l’incertitude et de la reconstruction.

Condorcet affirmait déjà que l’instruction devait permettre à chacun d’exercer son jugement politique (1792/1994). Freire (1970/2023, p. 9-10) rappelait quant à lui que l’être humain est inachevé et conscient de son inachèvement, ce qui fonde la possibilité même d’une éducation émancipatrice. Les savoirs sont préservés, tel un patrimoine destiné à des élèves qui ne seraient que des réceptacles, alors que l’appropriation de savoirs en mode actif permet l’indépendance. Néanmoins, à supposer qu’elle apporte des réponses d’ores et déjà énoncées, l’IA est apte à esquiver l’enquête. En conséquence, elle n’annihile pas l’aptitude à réfléchir, en revanche, elle consolide et active cette capacité. De manière à ce que la solution se transforme, non pas en une élémentaire pratique, mais plutôt en une perspective d’échange, l’enjeu en matière de pédagogie repose sur la métamorphose de l’instrument algorithmique en une question à analyser. Un deuxième point de convergence connecte Heidegger à Illich. Heidegger (1954/1958, p. 27) montre que la technique moderne n’est pas un ensemble d’outils, mais une façon de rendre le monde accessible comme fonds disponible. Selon Mascotto (1989) et Maffesoli (2015, p. 11), cette étude entraîne une critique plus vaste de la modernité instrumentale. De son côté, Illich (1971/2003, p. 58) met en avant que les institutions techniques, y compris celles de l’éducation, peuvent produire des formes de dépendances invisibles. Il ne s’agit donc pas de refuser la technique, mais de questionner le cadre qu’elle impose.

L’intelligence artificielle intensifie cette problématique dans la mesure où elle structure les conditions d’accès à l’information et en façonnant les discours, elle peut contribuer à une uniformisation de la réalité.

L’esprit critique exige alors une capacité de retrait, une conscience des présupposés techniques et une vigilance face aux logiques d’automatisation. Il s’agit de distinguer l’efficace du juste, le plausible du vrai, l’optimal du signifiant.

Le troisième axe de convergence se situe entre Emerson et la dimension morale de l’éducation populaire. Emerson (1904, vol. 2, p. 309) affirme que la conformité est la tentation permanente des sociétés modernes et que la confiance en soi constitue un acte de résistance.

Ce n’est pas un individualisme isolé, mais une intégrité du jugement. L’imitation est un suicide intellectuel (1904, vol. 2, p. 306). Mounier (1949/2000, p. 72), enrichit cette vision en mettant en avant la personne comme membre d’une communauté. La réelle autonomie n’est pas en contradiction avec la dimension collective, elle en est même une condition.
Dans un contexte où l’IA produit des textes crédibles et fluides, la séduction de la conformité algorithmique. L’enjeu n’est pas seulement technique, mais éthique. C’est-à-dire, qui assume la responsabilité du discours produit ? Qui répond de l’argument avancé ? L’éducation populaire rappelle que l’émancipation implique toujours une responsabilité.

Les travaux contemporains en sciences de l’éducation et en culture numérique renforcent cette articulation. Alexandre et al. (2021, p. 194) insistent sur la nécessité d’une compréhension citoyenne des systèmes d’IA. Naffi et al. (2021, p. 6) soulignent l’importance de développer l’agentivité face aux hypertrucages et aux manipulations numériques. Germon et Gabteni (2025) mettent en garde contre la fascination technologique déconnectée des réalités sociales. Courtier-Orgogozo et Devillers (2024, p. 32) rappellent que toute avancée technique requiert une médiation démocratique. Ainsi, l’articulation devient claire. Dewey éclaire la dimension expérientielle du jugement.

Heidegger révèle l’organisation ontologique de l’environnement technique. Emerson et Mounier mettent en avant le caractère éthique et personnel de l’autonomie. L’ensemble est placé dans une perspective politique d’émancipation collective. Illich prévient des dépendances institutionnelles invisibles. Les études récentes montrent que ces questions ne sont pas théoriques, mais réelles. La confrontation directe avec la technologie n’est donc pas possible à l’ère de l’intelligence artificielle. Elle est plutôt un besoin dans les nouvelles formes de production du savoir. L’IA n’abolit pas le sens critique, elle en modifie les formes d’application. Elle oblige à repenser le jugement comme une pratique consciente et responsable. Le sens critique n’est pas seulement une capacité personnelle menacée par l’automatisation. Il est un projet collectif de liberté qui doit aujourd’hui inclure l’analyse des systèmes techniques dans sa définition. L’IA devient alors un outil de détection. Elle nous pousse à nous interroger sur l’essence de toute tradition d’éducation populaire : comment former des sujets capables de comprendre le monde qu’ils vivent, d’en discuter les règles et d’y agir ?
L’IA n’est ni la fin de l’esprit critique ni son seul outil de développement, mais une épreuve structurante pour le projet même d’émancipation intellectuelle. L’expérience considère le jugement comme un processus d’investigation fondamental et menacé lorsque la réponse dépasse la question. D’autre part, l’IA se fonde sur un cadre technique qui vise à simplifier la réalité à ce qui est exploitable. Elle demande une vigilance ontologique. S’inspirant des travaux d’Emerson (1904) et de la tradition de l’éducation populaire (de Condorcet, 1994 à Freire, 2023 ; de Mounier, 2000 à Illich, 2003), elle mène la discussion sur le conflit entre conformité et autonomie, entre facilité de délégation et responsabilité assumée. L’objectif est davantage d’appréhender ses caractéristiques, d’encourager un débat collégial et de l’envisager tel un thème d’examen au lieu de percevoir ce procédé tel un concept implicite. La clairvoyance n’est pas restreinte à un savoir d’ordre technique additionnel, elle évolue vers une aptitude collective et individuelle à se servir des dispositifs, tels des dispositifs d’investigation, à garder le contrôle de son discernement dans un contexte bâti autour des algorithmes et de préserver le caractère politique de l’analyse, en dépit de la normalisation. Le futur de l’esprit critique se situe à cet endroit et pas uniquement dans un record technologique.

Liste de références

  • Alexandre, F., Becker, J., Comte, M. H., Lagarrigue, A., Liblau, R., Romero, M., & Viéville, T. (2021). Why, what and how to help each citizen to understand artificial intelligence? Künstliche Intelligenz, 35(2), 191–199. https://doi.org/10.1007/s13218-021-00725-7
  • Condorcet, N. de. (1994). Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique (1792). Garnier-Flammarion.
  • Courtier-Orgogozo, V., & Devillers, L. (2024). La société face aux avancées des sciences et des techniques : Le cas de l’intelligence artificielle et de la génétique. Futuribles, 458(1), 25–44. https://doi.org/10.3917/futur.458.0025
  • Cristol, D. (2026). L’esprit critique à l’ère de l’intelligence artificielle : Trois philosophes nous parlent depuis le passé. Thot Cursus. https://cursus.edu/fr/33458/lesprit-critique-a-lere-de-lintelligence-artificielle
  • Dewey, J. (2022). Démocratie et éducation : Suivi de Expérience et Éducation. Armand Colin. https://doi.org/10.3917/arco.dewey.2022.01
  • Emerson, R. W. (1904). The complete works of Ralph Waldo Emerson (Concord ed., Vols. 1–12). Houghton Mifflin.
  • Freire, P. (2023). La pédagogie des opprimés (Nouvelle trad. É. Dupau & M. Kerhoas). Agone. (Œuvre originale publiée en 1970)
  • Germon, R., & Gabteni, H. (2025). L’IA dans l’éducation : Entre fascination technologique et réalité sociale. Management & Data Science, 9(4). https://doi.org/10.36863/mds.a.55489
  • Heidegger, M. (1958). La question de la technique (trad. A. Préau). In Essais et conférences. Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1954)
  • Illich, I. (2003). Une société sans école (Trad. G. Durand). Seuil. (Œuvre originale publiée en 1971)
  • Maffesoli, M. (2015). « La question de la technique » de Martin Heidegger. Sociétés, 129(3), 11–15. https://doi.org/10.3917/soc.129.0011
  • Mascotto, J. (1989). Heidegger et la question de la technique. Société, (5), 1–73. https://doi.org/10.7202/1118503ar
  • Mounier, E. (2000). Le personnalisme. Presses universitaires de France. (Œuvre originale publiée en 1949)
  • Naffi, N., Davidson, A.-L., Barma, S., Bernard, M.-C., Brault, N., Berger, F., & Gagnon-Tremblay, A. (2021). Pour une éducation aux hypertrucages malveillants et un développement de l’agentivité dans les contextes numériques. Éducation et francophonie, 49(2). https://doi.org/10.7202/1085307ar
  • Schumann, C. (2013). The self as onwardness: Reading Emerson’s self-reliance and experience. Foro de Educación, 11(15), 29–48. https://doi.org/10.14516/fde.2013.011.015.001

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à vous abonner pour être averti des prochains par mail (“Je m’abonne” en bas à droite sur la page d’accueil). Vous pouvez également me suivre sur LinkedIn.

Pour citer cet article :

Tribune libre #21 Comment écrire l’éducation populaire en 2026 ? Education populaire, esprit critique et IA, André Decamp. André Decamp, Regards sur le travail social, 5 mars 2026. https://andredecamp.fr/2026/03/01/tribune-libre-21-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2026/

🔲 ☆

Ce que peut (encore) la littérature

«L’esprit critique» remet sur le feu la question des pouvoirs et des impuissances de la littérature, à l’occasion de la parution de l’ouvrage du chercheur Florent Coste, «L’Ordinaire de la littérature. Que peut (encore) la théorie littéraire?»

🔲 ☆

Un faille critique 0-day corrigée dans Microsoft Edge, tous les navigateurs Chromium vulnérables

Alerte rouge dans la galaxie des navigateurs web ! Microsoft vient d’annonce qu’une faille critique 0-day a été découverte dans Edge et corrigée en urgence. Mais attention, cette vulnérabilité ne se limite pas au navigateur de Microsoft puisque c’est toute la famille Chromium qui est touchée !

Google a bien tenté de faire profil bas en publiant discrètement un correctif pour Chrome le 26 mars, sans trop s’étendre sur les détails. Mais c’était sans compter sur la perspicacité de Microsoft qui a mis les pieds dans le plat en confirmant que l’exploit était activement utilisé par des cybercriminels. Aïe !

Baptisée CVE-2024-2883, cette vilaine faille se cache dans le moteur graphique ANGLE (Almost Native Graphics Layer Engine) utilisé par les navigateurs Chromium pour faire tourner le WebGL. En gros, c’est la porte d’entrée parfaite pour exécuter du code malveillant sur votre machine.

Heureusement, Microsoft a réagi au quart de tour en sortant illico presto la version 123.0.2420.65 d’Edge qui colmate la brèche. Mais attention, si vous utilisez un autre navigateur basé sur Chromium comme Chrome, Brave, Vivaldi ou Opera, vous êtes aussi concernés. Alors, foncez vérifier que vous avez bien la dernière version à jour !

Pour ce faire, rien de plus simple : tapez « chrome://settings/help » (ou l’équivalent pour votre navigateur) dans la barre d’adresse et laissez la magie opérer. Si une mise à jour est disponible, elle sera téléchargée et installée automatiquement. Ensuite, relancez le navigateur et le tour est joué !

Ce n’est pas la première fois qu’une faille 0-day fait trembler le monde des navigateurs. En 2021, une vulnérabilité similaire avait été découverte dans Chrome et avait été activement exploitée pendant des semaines avant d’être corrigée. Un vrai cauchemar pour les utilisateurs et les éditeurs !

Source

🔲 ☆

Déborder le musée

Le podcast culturel de Mediapart est aujourd’hui consacré à trois expositions et à un livre qui remettent en question, chacun à sa manière, le cadre muséal.

Déborder le musée

🔲 ☆

Non, il ne faut pas privilégier l’hypothèse la plus parcimonieuse ! De l’injonction au vraisemblable

Le rasoir d'Ockham bien souvent est employé au-delà de son domaine d'application. Loin d’être anecdotique, ce mésusage du rasoir d'Ockham est probablement symptomatique d'une certaine manière de "faire de l'esprit critique". Nous partirons donc d'une critique spécifique à cet outil pour questionner d'un point de vue philosophique plus globalement notre rapport à la pensée critique (oui, rien que ça !)

L’article Non, il ne faut pas privilégier l’hypothèse la plus parcimonieuse ! De l’injonction au vraisemblable est apparu en premier sur Le Cortecs.

☑️ ☆

En période de turbulences les risques d’emprise psychologique planent

La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes ; parce que, pour elle se soumettre, ce serait cesser d’exister. 
Henri Poincaré 

Nous vivons une période chaotique au sens où un modèle de société se délite tandis qu’un autre émerge, avec difficulté, car l’ancien se défend. Et au milieu, comme le disait Gramsci, les montres apparaissent. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Antonio Gramsci

Le principe d’un paradigme[1] qui se délite se traduit par une perte et/ou désagrégation des repères du modèle dominant pour que de nouvelles références apparaissent, souvent hésitantes, balbutiantes, car l’émergence d’un nouveau paradigme se traduit par des expériences, des essais-erreurs et, bien entendu, aucune garantie des formes définitives que va prendre la maturité de cette nouvelle proposition de société[2].

Nous avons tous une appréhension de la dissolution de nos savoirs, habitudes, valeurs et croyances et un futur incertain tend à inquiéter, surtout que le nôtre est parsemé d’embûches importantes, climatiques, économiques, démographiques, sociales…

Alors, face à un moment erratique de l’Histoire, nombreux sont ceux qui cherchent à être rassurés, informés, à croire ce qui peut leur donner l’illusion de savoir et d’éviter l’angoisse de l’incertitude. Ce qui fait le lit du complotisme[3]. Car par souci de compréhension, mû par un moteur de curiosité, le complotisme apparaît comme une réponse possible et apaisante. Il réduit les chemins cognitifs d’interprétation des causalités pour réaliser un récit construit qui explique les désordres du monde ou les choses insupportables[4]. C’est alors le terreau pour les réductionnismes explicatifs et bien entendu pour l’apparition de gourous de toutes sortes apportant des solutions ou des corpus entiers expliquant les secrets du monde et comment retrouver le pouvoir d’agir.

Se pose alors la question de notre libre-arbitre versus les phénomènes d’emprise et de manipulation. Comment juguler nos peurs et manifester notre liberté de choix, de décision et d’action ?

Les réseaux sociaux amplifient les phénomènes de fake news et d’emprise psychologique

Ce phénomène, qui existe depuis toujours, est largement amplifié par les effets des réseaux sociaux et leurs algorithmes manipulant les informations afin de privilégier ce qui crée le plus d’audimat et clive les opinions écartant, de fait, le temps nécessaire pour chercher, croiser et valider des informations. 

Face à l’angoisse, nous avons besoin de savoir tout de suite pour nous sécuriser et ceci parfois au prix de notre libre-arbitre. Nous pouvons céder aux manipulations par méconnaissance, manque de culture générale, peu d’écoute de notre intuition qui nous alerte et par fainéantise face à faire l’effort de la recherche des données, de les recouper, de les analyser et de se forger son propre avis, au risque de la différence et d’être seul face à la position d’une majorité. 

Les manifestations de l’emprise

L’influence n’existe que parce ce que c’est une influence qui est prêtée, attribuée à autrui. 
Henri Pigeat

Ce qui va caractériser l’emprise d’un individu qui donne des clés pour expliquer les changements de notre monde ce sont plusieurs facteurs. Il y a d’abord la promesse de donner accès à des savoirs ou connaissances inaccessibles à tout un chacun. Cela éveille la curiosité, puis l’avidité, « je veux être le premier, le seul à détenir ces informations », cela permet de se distinguer des autres, d’avoir une valeur, parfois monnayable.

Cela donne aussi un socle pour se rassurer car il y a des explications sur ce monde turbulent. Et c’est alors la nature même des informations qui est en cause. La personne qui met les autres sous emprise va mêler de véritables savoirs et d’autres plus oiseux, parfois juste complètement erronés, sans le signaler. Et comme nous avons perdu l’habitude de chercher, de vérifier les informations – parce que cela nécessite du temps et de l’effort – nous faisons le choix, conscient nous non, du confort qui nous permet de saisir un message, partiellement vrai et d’en faire une connaissance. Ceci devrait à l’inverse alerter sur la véracité de l’ensemble, car si une partie des propos est fausse, sans aucune validité scientifique ou vérifiable, qu’en est-il du reste du message transmis ?

La manipulation passe également par le fait de dénoncer l’emprise, qu’exercent les autres et le faire soi-même

Comment sait-on que l’on est sous emprise dans cette situation ? La soumission au groupe nous renseigne. Personne n’ose poser de question, contredire le maître. Cette incapacité à questionner ouvertement, sans qu’un interdit n’ait été clairement énoncé, est un signe réel. Il existe dans le groupe une crainte implicite et inconsciente d’être rejeté. Et là survient une autre dimension de l’emprise qui repose sur le fait de penser que l’on fait partie d’un cercle privilégié d’élus auxquels on délivre les clés des mystères et que le risque encouru à ne pas être d’accord avec le maître est l’exclusion et, la conséquence, d’être privé de la source d’informations précieuses.

La norme du groupe est alors forte et le besoin d’appartenance et la crainte du rejet sont tels que nous commençons à céder sur notre capacité à questionner, contredire, confronter et progressivement, la dépendance et la soumission s’installent.

La dépendance s’instaure avec la promesse de futurs savoirs partagés et là s’instaure un processus sans fin dans lequel au prétexte d’un cheminement intérieur nécessaire à l’assimilation des connaissances, les informations sont distillées au compte-goutte, les stages s’accumulent, les Euros disparaissent et les années passent. La dépendance s’est installée avec l’addiction au maître, au désir de connaissances, au confort moelleux du groupe retrouvé à chaque rencontre. Et la liberté s’est envolée dans les limbes de l’illusion d’une libération annoncée.

La liberté et l’emprise

Dans Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, les auteurs, Joule et Beauvois, décrivent la soumission volontaire qui laisse croire aux individus qu’ils exercent leur liberté tandis qu’ils sont devenus soumis et dépendants, sans en avoir conscience. « En somme, dans toutes les situations qui nous occupent, le sujet est amené́ à réaliser le comportement que l’on attend de lui dans un contexte qui garantit son sentiment de liberté́ et qui exclut même toute représentation de soumission. C’est la raison pour laquelle nous avons forgée l’expression de soumission librement consentie pour traduire cette forme de soumission particulièrement engageante, qu’elle nous conduise à agir à l’encontre de nos attitudes, de nos goûts, ou qu’elle nous conduise à réaliser des actes d’un tel coût que nous ne les aurions pas réalisées spontanément. Tout se passe dans cette situation (pour le moins singulière) comme si l’individu faisait librement ce qu’il n’aurait jamais fait sans qu’on l’y ait habilement conduit et qu’il n’aurait d’ailleurs peut-être pas fait sous une contrainte manifeste.[5]»

Une autre indication : le manque de sources

Ce qui permet également de douter des propos d’une personne lorsque nous ressentons intuitivement « que quelque chose ne va pas » ce sont l’absence de références bibliographiques

Notre culture rationnelle cartésienne ayant reléguée l’intuition à l’irrationalité[6], nous oublions qu’elle est un autre accès à l’information. Discernement et intuition sont les ressources des hémisphères gauche et droit du cerveau, des compétences différentes mais analogues car elles fournissent des informations complémentaires, l’une le fruit du raisonnement, l’autre celui du corps qui réagit à une stimulation. Ainsi, écoutons aussi bien notre esprit et notre corps lorsque nous recevons un message, est-ce que nous nous sentons bien ou est-ce que « quelque chose cloche » ? Et cette « information intuitive » est là pour nous alerter à explorer.

Lorsque nous avançons quelque chose, il doit être possible de le référencer afin que le lecteur ou l’auditeur puisse aller trouver les sources et se faire sa propre opinion. Sans cette base, c’est la proie à la manipulation. Et c’est le mélange d’informations véridiques et faciles à vérifiées et d’autres plus sulfureuses qui peuvent conduire à la manipulation.

Qu’est-ce que l’emprise ?

« L’emprise est une forme de domination exercée par une personne sur une autre qui a mainmise sur son esprit et/ou sa volonté. C’est une forme de domination morale et/ou intellectuelle, dans laquelle la victime ne se rend pas compte de ce qui se joue pour elle. L’emprise psychologique consiste à utiliser la manipulation mentale pour parvenir à ses fins. Elle n’est pas seulement réservée aux pervers.e.s narcissiques, mais peut concerner de nombreuses situations du quotidien, à n’importe quel moment de la vie. Identifier le plus tôt possible le processus d’emprise permet de s’en libérer et d’éviter de graves conséquences psychologiques[7]. »

En guise de conclusion : alors que faire ?

Tout esclave a en ses mains le pouvoir de briser ses chaînes. 
William Shakespeare.

Nous avons la possibilité à n’importe quel moment de faire un pas de côté et de nous sortir de l’emprise pour faire un tri sélectif des informations et distinguer le bon grain de l’ivraie.

Il s’agit d’une conclusion en mode d’ouverture.

Vous ferez bien ce que vous voulez.

J’ai, dans cet article, voulu nous rendre attentifs à certains mécanismes de manipulation et d’emprise qui peuvent avoir cours en cette période singulière de chaos que nous traversons. Et comme son acception l’indique, pour le sens populaire, le chaos est synonyme de tumultes, tandis que, pour la physique, il indique une nouvelle structure qui émane d’une période de transformation caractérisée par ses aspects aléatoires. « Le terme de chaos se rapporte à une classe de phénomènes bien définis où l’imprédictibilité est certes présente, mais où n’en existe pas moins un ordre sous-jacent.[8] »

Nous sommes donc invités à trouver l’ordre nouveau qui émerge d’une période confuse. 

A chacun son chemin et ses sources d’inspiration. Que nous tâtonnions, que nous parcourions plusieurs chemins, que nous soyons ou nous sentions en errance est somme toute normal, puisque ce futur n’est pas encore visible sous nos yeux.

Si nous avons cet appétit pour une transformation profonde, restons vigilants aux provenances des informations et à la congruence des passeurs et peut-être conservons les clés de notre liberté par l’exercice régulier de notre esprit critique que tout notre être nous invite à écouter. 

C’est par une attitude pleinement ancrée, puisant dans la diversité des racines philosophiques, celle des sciences comme celles des mystiques que nous pouvons, à l’orée d’un monde nouveau que nous co-créons, trouver les fils qui nous permettront un tissage solide, créant le panier robuste, une matrice renouvelée pour manifester des créations individuelles et collectives inédites.

***

Petit lexique 
Je reprends ici la dynamique qui nous avait animé avec Fabrice Davério, dans l’ouvrage sur la communication d’influence, à savoir de proposer plusieurs définitions afin de re-donner le goût de la recherche et d’aller, chacun, puiser dans ses propres références pour se faire une idée du propos que nous partageons.

Manipulation 
Pour la psychosociologie, la manipulation correspond au fait de susciter chez autrui une opinion ou un comportement que la personne n’aurait pas eu spontanément[9]

« La manipulation mentale n’est pas la désinformation, car son objet n’est pas d’instiller de fausses opinions, mais d’inspirer des schémas de pensée. Elle réussit à faire passer pour une décision volontaire un choix totalement induit.[10] »

« Manœuvre par laquelle on tente d’imposer une vision fausse de la réalité en recourant à la falsification, à la fraude. La manipulation des chiffres d’une comptabilité, d’un bilan. La manipulation des sondages à des fins électorales.[11] » 

Influence 
Pour Gustave-Nicolas Fischer (Universités de Metz, Montréal, Genève et Lisbonne), dans Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale, « l’influence désigne de façon très large le fait que l’action d’une personne devient une prescription pour l’orientation de la conduite d’une autre personne ». 

L’influence est définie comme « un changement de comportement ou de croyance résultant de la pression réelle ou imaginée d’une majorité à l’endroit d’un individu ou d’une minorité d’individus[12] ». 

Pouvoir 
Le pouvoir social concerne l’utilisation délibérée de stratégies d’influence que John R. P. Jr French et Bertram H. Raven, dans The basis of social power, ont classé en six catégories principales : les récompenses, la coercition, les connaissances, l’information, le pouvoir de référence et l’autorité́ légitime. 

Intuition 
L’intuition, qu’on peut définir comme un « processus cognitif rapide grâce auquel nous parvenons à une conclusion sans avoir conscience de toutes les étapes logiques qui y mènent »26, est également au cœur des travaux d’un autre prix nobel d’économie, Daniel Kahneman. Cet auteur, spécialiste de psychologie cognitive, a été récompensé en 2002 pour ses travaux relatifs à la prise de décision, travaux qui méritent qu’on s’y attarde quelque peu. Dans un ouvrage stimulant et accessible, il décrit, à partir des deux principaux modes de pensée humaine (délibératif et intuitif) qui régissent notre façon de prendre des décisions, les nombreux biais cognitifs susceptibles d’affecter notre esprit27. Le « système 1 » est rapide, intuitif et émotionnel. Il fonctionne par défaut, sans effort, de façon automatique et quasi-inconsciente, est réticent à l’ambiguïté ou au doute qu’il tend à ignorer et aime voir partout des intentions et des liens de cause à effet afin de créer une vision du monde la plus cohérente et harmonieuse possible. Le « système 2 », au contraire, se consacre aux activités mentales qui requièrent un certain effort et incluent des opérations complexes. Il est généralement associé à l’expérience subjective du (libre) choix, de la conscience et de la concentration. Le système 1 génère des impressions, des sentiments et des penchants qui, s’ils sont adoptés par le système 2, peuvent se transformer en croyances, en attitudes ou en intentions28.

Le système 1 est capable de réaliser l’addition 2 + 2 mais, chez la plupart des individus, seul le système 2 peut résoudre la multiplication : 17 x 28. Le système 1 suffit lorsqu’on conduit sur une autoroute dégagée, le système 2 étant alors disponible pour une conversation philosophique avec le passager. En cas de manœuvre complexe, cependant, la discussion doit être interrompue car le système 2 doit intervenir. En d’autres termes, le système 1 est, de façon imagée, notre pilote automatique et le système 2, qui est plus lent, paresseux et fatigue vite, n’intervient qu’en cas de configuration inattendue ou complexe29. Petite anecdote mais qui, si l’on ose dire, ne manque pas de sel. Le système nerveux consomme plus de glucose que la plupart des autres parties de notre corps et un effort mental particulier a donc pour effet d’en faire diminuer le niveau dans notre sang. Kahneman rapporte une étude relative au travail de huit juges israëliens, s’occupant exclusivement de demandes de mise en liberté30. Chaque dossier est examiné, en moyenne, en six minutes et il n’est fait droit qu’à seulement 35 % des requêtes. Les auteurs de l’étude ont découvert qu’immédiatement après chacun des trois repas des juges (pause du matin, déjeuner et pause de l’après-midi) le pourcentage de demandes approuvées montait à 65 % pour descendre ensuite jusqu’à 0 % juste avant la pause suivante, deux heures plus tard. Selon Kahneman, ces résultats suggèrent que des juges fatigués et affamés ont tendance à choisir l’option par défaut : le refus d’octroyer la libération31. Tragique retour aux réalistes américains…[13] (…)

Pour Damasio, ses nombreuses recherches en la matière lui ont, au contraire, permis de conclure que, particulièrement dans les domaines où règne l’incertitude, « la capacité d’exprimer et de ressentir des émotions est indispensable à la mise en œuvre des comportements rationnels » et que son absence peut « handicaper la mise en œuvre de cette raison qui nous caractérise tout particulièrement en tant qu’êtres humains et nous permet de prendre des décisions en accord avec nos projets personnels, les conventions sociales et les principes moraux »57. (…)

Damasio insiste sur l’interaction très forte qui existe entre le cerveau et le corps : ils forment une « unité organique indissociable » dès lors que tant le système nerveux que la circulation sanguine permettent d’envoyer des messages dans les deux sens60. L’organisme est également en interaction étroite avec l’environnement, leurs relations étant médiées par les mouvements du corps et les appareils sensoriels. Les informations provenant de l’extérieur, qui nous arrivent sous forme d’images61, sont organisées en tant que concepts et classées dans des catégories sous la forme de « représentations potentielles », à l’état inactif, dans certaines régions cérébrales. Ces représentations potentielles « contiennent la totalité des informations dont nous avons été dotés à la naissance et des informations que nous avons acquises au cours de la vie » et leur activation par le cerveau permet tant la régulation biologique que la formulation de stratégies de raisonnement et de prise de décision62.


[1] Un paradigme est une représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent de vision du monde qui repose sur une base définie (matrice disciplinaire, modèle théorique ou courant de pensée). « Le terme de paradigme, utilisé par Thomas Samuel Kuhn, en 1962, dans La structure des révolutions scientifiques, désigne de principes et méthodes partagés par une communauté scientifique. C’est un modèle épistémique qui fait autorité et regroupe les chercheurs pour un temps. Puis, il sera remplacé par un autre, après une révolution scientifique. Une telle révolution change profondément les manières de voir le monde. »

[2] Entrer dans un monde de coopération, une néo-RenaiSens, Marsan, Christine, Chroniques Sociales, 2013 ; Délicate Transition, Acatl, 2017 : https://www.acatl.fr/tag/christine-marsan/

[3] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-philosophie/quelles-sont-les-racines-du-complotisme-6357572 – Définition wikipédia : Une théorie du complot (ou complotisme, conspirationnisme, ou conjurationnisme) est un type de discours qui décrit un événement comme résultant pour l’essentiel de l’action planifiée et dissimulée d’un petit groupe, différent des acteurs apparents. Cette approche rejette l’investigation historique (multicausale et ouverte aux hypothèses mais retenant les plus plausibles) au profit d’une explication univoque et monocausale qui voit partout les signes de l’intervention et de la puissance de ce groupe occulte. Peu importent l’absence de preuves et la minceur des indices : ce serait justement la preuve de la puissance dissimulatrice des comploteurs. Peu importe également la notion de réfutabilitéhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_du_complot

[4] https://www.publicsenat.fr/actualites/non-classe/gerald-bronner-la-theorie-du-complot-va-dans-le-sens-des-intuitions-du-cerveau-182648

[5] Extrait de Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Joule, Robert-Vincent, Beauvois, Jean-Léon, Presses Universitaires de Grenoble, 2004 (1987).

[6] Voir dans la partie « Petit lexique, en fin d’article, quelques réflexions sur les processus de décision, la rationalité et l’intuition. » Nous avons choisi quelques extraits.

[7] https://www.psyliege.be/la-relation-demprise/

[8] https://www.universalis.fr/encyclopedie/chaos-physique/#:~:text=Dans%20le%20domaine%20des%20sciences,«%20aléatoire%20»%20sont%20restés%20synonymes.

[9] Marsan, Christine, Daverio, Fabrice, La communication d’influence, Comment décoder les manipulations et délivrer un message éthique, Editions CFPJ, 2009.

[10]https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/manipulation_mentale/64751#:~:text=Action%20exercée%20sur%20la%20conscience,inspirer%20des%20schémas%20de%20pensée.

[11] https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9M0541

[12]https://fr.wikipedia.org/wiki/Influence_sociale#:~:text=Il%20est%20défini%20plus%20précisément,une%20minorité%20d%27individus%20».

[13] https://books.openedition.org/pusl/23709?lang=fr#:~:text=31Damasio%20suggère%20que%20le,le%20soumettre%20au%20raisonnement%20»72.

🔲 ☆

Regard critique sur la naturopathie : conclusion

Pour résumer succinctement le contenu très dense des précédents articles, nous avons évoqué les prétentions préventives et curatives de la naturopathie en terme de santé, prétentions basées sur l’usage de méthodes dites traditionnelles et de traitements dits naturels. Dans le contexte légitime de défiance généralisée vis à vis de la médecine, la naturopathie tire son […]

L’article Regard critique sur la naturopathie : conclusion est apparu en premier sur Le Cortecs.

🔲 ☆

La naturopathie au féminin

Vous aurez sûrement perçu à la lecture de ces articles la dimension spirituelle quasi-religieuse de certains aspects de la naturopathie, pour lesquels on sent clairement une influence de la morale judéo-chrétienne : Cette influence de la morale judéo-chrétienne est particulièrement présente chez les naturopathes hygiénistes, qui font régulièrement et ouvertement référence à la religion ou à […]

L’article La naturopathie au féminin est apparu en premier sur Le Cortecs.

❌