Natalisme, eugénisme et technofascisme
Le couple Collins est, avec Elon Musk, la partie la plus visible du nouveau mouvement pronataliste aux Etats-Unis qui encourage les personnes les plus « intelligentes » de la planète à faire plus d'enfants. Les élucubrations du couple Collins sur leur projet reproductif et leur recours à des techniques douteuses de sélection d'embryons pour le réaliser ont déjà suscité un vif intérêt médiatique. [1] Leur lien avec l'extrême-droite internationale est par ailleurs révélé dans une enquête menée en 2024 par l'organisation britannique Hope not Hate. Ce premier billet des Chroniques du bio-technofascisme en cours pose la question : quel type de monde ces pronatalistes prônent-ils et construisent-ils ?
Un reportage de Vice en 2023 nous fournit les pistes principales. L'idée du couple est de faire une dizaine d'enfants aux caractéristiques sélectionnées génétiquement. Pour cela, il a recours a la fécondation in vitro (FIV), mais pas comme le font des milliers de personnes. Leur approche : eggmaxxing, c'est-à-dire la production et le stockage du plus grand nombre d'embryons possible. Simone est passée par un grand nombre de cycles de stimulation hormonale et de ponction ovarienne pour extraire un total spectaculaire de 247 ovocytes. Après fertilisation avec le sperme de Malcolm, le couple dispose maintenant de 41 embryons au congélateur, disponibles pour implantation. Pour faciliter leur sélection, les Collins ont créé un tableur excell avec, pour chacun de leurs embryons, les pourcentages prophétiques de dizaines de caractéristiques (risques de maladie, caractéristiques corporelles, capacités cognitives, QI...). Le couple a d'ores et déjà 5 enfants. Leur stratégie : convaincre toutes leurs progénitures de faire au moins autant d'enfants que leurs parents. Ainsi, la population Collins pourra croître exponentiellement.
Les mauvaises personnes font trop d'enfants stupides
Le diagnostic des Collins sur les problèmes du monde occidental ainsi que leur plan pour y remédier sont bien expliqués dans leur réponse à l'enquête de Hope not Hate. Dans un podcast vidéo (appelé en français « On nous a eus ! un journaliste infiltré a enregistré nos conversations privées ») le couple explique que la civilisation occidentale est actuellement confrontée à une menace existentielle : « l'effondrement démographique » d'une certaine partie de la population, celle qui leur ressemble, c'est-à-dire les personnes les plus « intelligentes ». Dit autrement, la fécondité des personnes ayant un QI élevé serait en chute libre, tandis que celle des personnes ayant un QI faible resterait élevée. Il en résulte une baisse du QI moyen des populations occidentales, ou « dysgénie ». Comme l'explique Malcolm dans un autre podcast : « le problème, c'est que nous vivons dans des démocraties [...] les personnes les plus stupides vont devenir de plus en plus nombreuses au sein de la population au fil du temps. Elles éliront et mettront en place des bureaucraties qui rendront la tâche des génies de plus en plus difficile. » Simone, de son côté, résume succinctement la conviction fondamentale qui sous-tend leur projet pronataliste : « nous sommes élitistes et nous croyons aux pouvoir déterministe de la génétique. »
Selon les Collins, il n'y a que deux solutions à cette menace pour la civilisation : l'eugénisme ou la « polygénétique » [2]. Malcolm concède que les deux sont « choquants et mauvais », mais soutient que l'eugénisme est pire, car il s'agit d'une solution coercitive imposée d'en haut par une autorité ou un État. [3] Dans un passé radieux, explique le couple qui ne cache pas son admiration des sociétés féodales, les civilisations veillaient à éliminer certains traits de la population, principalement en tuant ou en laissant mourir bébés et enfants considérés comme des fardeaux pour la société. Mais la modernité aurait interrompu ce processus, ce qui nécessite désormais d'autres types de « traitements médicaux ».
C'est là qu'intervient ce que les Collins appellent la « polygénétique ». Malcolm explique que ce terme désigne la pratique consistant à sélectionner génétiquement les embryons les plus susceptibles de devenir les personnes les plus intelligentes. Leur stratégie comprend également la création d'une « communauté volontaire [...] pour pratiquer l'hygiène génétique » qui devra s'isoler reproductivement du reste de la population afin de contrer la baisse mondiale du QI.
Les meilleurs embryons pour les meilleures personnes
La technologie qui sous-tend ce projet de High IQ breeding [4] est appelée scores de risques polygéniques (d'où l'adoption du terme « polygénétique » par les Collins). Ces scores reflètent le risque qu'un individu possède ou développe un certain trait ou une certaine maladie. Il ne s'agit pas d'outils de diagnostic, mais d'estimations probabilistes basées sur des analyses génétiques. Pour clarifier, les scores de risques polygéniques s'appellent polygéniques parce qu'il concernent des maladies ou des caractéristiques qui seraient influencées par de nombreux gènes, à la différence de maladies monogéniques qui ne dépendraient elles de la mutation que d'un seul gène (ex, la mucoviscidose ou la chorée de Huntington). Parce que ces tests polygéniques ne sont que des calculs de risques potentiels, leur validité et leur utilité clinique sont largement remises en question, comme l'explique cet article du Monde.
Mais certaines entreprises aux États-Unis et en Chine proposent néanmoins, depuis au moins 2019, l'utilisation de scores de risque polygénique dans le cadre de la FIV. Leurs noms : Genomic Prediction, Nucleus Genomics, Herasight, Orchid. Ces start-ups de la biotech analysent les lots d'embryons issus de la FIV et les classent en fonction de leurs risques médicaux et autres caractéristiques. Les parents peuvent alors choisir le « meilleur » embryon à implanter. Cette application des scores de risque polygénique pour la sélection d'embryons est appelée le diagnostic préimplantatoire polygénique. [5]
Les pronatalistes se réclament bien évidemment de la science positiviste occidentale la plus avancée, la plus robuste et la plus factuelle (même si, comme ils s'en plaignent beaucoup, leur science fait souvent l'objet d'une censure woke et libérale). Mais ils n'ont pas bien lu toute la littérature scientifique sur le diagnostic préimplantatoire polygénique, qui est une technologie extrêmement contestée, non seulement au niveau scientifique mais aussi moral, éthique, social et politique. Pour faire court, le diagnostic préimplantatoire polygénique est une technologie scientifiquement douteuse, néolibérale et eugénique. [6]
Bien que la sélection génétique en fonction de l'intelligence soit un fantasme, le couple Collins n'hésite pas une seconde. Il affirme par ailleurs qu'un QI élevé chez une personne est généralement associé à d'autres caractéristiques désirables comme le niveau d'éducation, la réussite économique ou encore la santé générale, la bonne humeur, la sociabilité et le sens de l'humour. Ainsi, la sélection de QI élevé chez les embryons permettrait aussi, par corrélation, de sélectionner toutes ces autres caractéristiques. C'est aussi d'ailleurs à cause de cette corrélation que la dysgénie, ou la baisse du QI dans le monde occidental, conduirait à une baisse générale du niveau d'éducation et du succès économique.
Visions pronatalistes de l'avenir de l'humanité
Pour le couple Collins, il est crucial d'éviter ce destin dysgénique : le niveau moyen de QI de la population doit rester élevé. Premièrement parce que nous « devrons nous lancer dans l'exploration interplanétaire » (probablement parce que nous détruisons notre planète actuelle) et nous avons donc besoin des personnes les plus intelligentes pour y parvenir. Deuxièmement, parce qu'il faudra absolument être capable de mettre pleinement à profit l'intelligence artificielle (IA). D'une part, les Collins considèrent l'IA comme une menace que nous ne pourrons pas contrôler si nous devenons une espèce de moins en moins intelligente. D'autre part, l'IA multipliera la productivité et la créativité des personnes les plus intelligentes, accélérant ainsi une sorte de stratification de la société.
Parallèlement à l'utilisation du diagnostic préimplantatoire polygénique et à l'isolement reproductif des personnes à haut QI, cette stratification induite par l'IA entraînera très probablement, selon les Collins, une spéciation chez les humains. En d'autres termes, la « communauté volontaire » que le couple compte réunir autour de leur projet pronataliste deviendra une nouvelle espèce humaine.
Le projet de société des Collins, décrit dans un powerpoint hallucinant, comprend la création de « cités-États » pour remplacer les États-nations dysfonctionnels. Dans ces cités privées [7], les réglementations et les limites imposées à la recherche biomédicale seront extrêmement minimes afin de parvenir à une « production de masse d'êtres humains sélectionnés génétiquement ».
Le projet pronataliste s'inscrit donc dans cette nouvelle constellation technofasciste décrite par Norman Ajari. Une constellation allant des chrétiens fondamentalistes obsédés par l'Armageddon aux Tech bros de la Silicon Valley (ces hommes du monde des start-ups numériques et biotechnologiques) en passant par toute la mouvance transhumaniste (aussi appelée TESCREAL). Le technofascisme, et son projet de séparatisme reposant sur l'idéologie bunker, a été aussi particulièrement bien décrit par Naomi Klein et Astra Taylor dans leur essai The Rise of End Times Fascism. Le danger que constitue cette constellation est qu'elle n'est pas l'affaire d'un petit groupe d'extrémistes dans leur cave, il s'agit des hommes les plus riches et puissants de la planète : Peter Thiel, Sam Altman, Elon Musk, Donald Trump, etc.
Bien que les Collins aient défrayé la chronique a plusieurs reprises, il semble désormais futile de continuer à s'appesantir sur les similitudes entre le monde que le couple nous promet et les eugénismes passés et présents : hiérarchisation des êtres humains, naturalisation de ces hiérarchisations qui deviennent donc héréditaires, appel à la science et à la technologie pour contrôler la reproduction et maintenir ces hiérarchies. Le temps où l'on pouvait s'inquiéter d'une « pente glissante » vers l'eugénisme est révolu. Nous sommes déjà bien engagés sur cette pente [8] – nous ne l'avons d'ailleurs jamais quittée. Le choc, la surprise et l'indignation ne suffisent plus. La honte n'est plus un levier politique, les pronatalistes et autres transhumanistes répondent régulièrement aux critiques sans aucune vergogne, et sont entièrement transparents quant à leur raison d'être et leurs projets. La réponse se doit dorénavant d'être frontale.
Shrese
[1] Par exemple : Courrier international, Science et Vie, Le Parisien, Le Point et Le Monde.
[2] J'ai inventé ce terme, le couple utilise polygenics.
[3] L'eugénisme est un projet politique et scientifique créé, à la fin du 19e siècle, par certains des fondateurs de la génétique moderne qui s'inquiétaient de la « dégénérescence » biologique et cognitive de leurs nations occidentales. Il connaît alors un engouement massif et international au début du 20e siècle. Inventé en Angleterre, mis en pratique à grande échelle aux États-Unis (ségrégation, programmes de stérilisations massives forcées, contrôle des frontières, interdiction des mariages mixtes, etc.), puis mené à son apogée par le régime Nazi, l'eugénisme n'a plus très bonne réputation au sortir de la seconde guerre mondiale. Mais le projet de contrôler la reproduction des populations humaines selon des lignes racistes, coloniales, classistes, sexistes ou validistes n'a pas disparu, il a simplement pris d'autres formes, plus « libérales ».
[4] « Reproduction/Élevage à haut QI ».
[5] En anglais, cette technologie s'appelle Preimplantation genetic testing for polygenic disorders ou Polygenic embryo screening. Pour des articles universitaires sur cette technologie : voir en français et en anglais.
[6] Pour un commentaire scientifique sur la technologie, voir cet article. Pour une approche plus politique, voir ma perspective dans ce texte, ou, pour une autre critique féroce en anglais, voir ici. Il existe une vaste littérature scientifique qui souligne les limites de cette technologie et les inquiétudes qu'elle provoque. Voir cet article de revue récent (en anglais).
[7] ne première mise en pratique de cette idée est la ville-état de Prospera, sur le territoire national de l'Honduras. Une espèce de lieu de villégiature pour Tech bros afin de s'auto-augmenter en se greffant la clef de leur Tesla sous la peau, en se rallongeant l'espérance de vie avec des traitements aux cellules souches, ou en se modifiant génétiquement pour accélérer la prise de masse musculaire...