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Aujourd’hui — 18 septembre 2026La Revue Pratiques

Les chroniques de Jeanine l'orthophoniste

29 août 2026 à 09:00

Isabelle Canil nous raconte la vie de Jeanine, une orthophoniste tour à tour amusée, fatiguée, émouvante, énervée et toujours pleine d'humour, une orthophoniste humaine, vivante et donc complexe, avec ses contradictions, sa richesse et ses faiblesses qui nous invite dans son cabinet ou à la plage en passant par le bistrot du coin.


Waouhhhhhhh... Jeanine avale difficilement sa salive. Comme elle est en train de passer l'éponge dans sa cuisine, elle se penche au dessus de l'évier, agrippée des deux mains, et souffle pour se relâcher le diaphragme.
Oui oui parce qu'elle a fait des formations sur la voix dans sa jeunesse et elle a appris la respiration costo-abdominale. Elle ne sait pas trop si ça a toujours cours la respiration costo-abdominale, parce que maintenant ce qui cartonne pour les rééducations de voix, c'est des trucs avec ostéo dans le concept. Néanmoins, ce qu'on apprend et ce qu'on pratique dans nos jeunes années, a tendance à rester plus facilement gravé dans nos corps et esprits que ce qu'on a appris huit jours avant. Donc au-dessus de son évier, elle respire comme on lui a enseigné dans diverses formations et comme elle l'a elle-même appris à des dizaines de patients. Tu gonfles le ventre Jeanine pour prendre l'air en inspirant par le nez, et tu le laisses sortir doucement par la bouche en le sonorisant, par exemple avec un SSSS, sans heurts, jusqu'au bout, et quand y'en a plus y'en a encore. Voilà. Et tu reprends. Evidemment, elle ne fait pas ça longtemps parce que ça l'énerve elle, tous ces trucs où on écoute sa respiration, son corps et où soit disant on se vide la tête pour se relaxer. Mon oeil oui... Sa copine Paulette est une dingue de yoga, vous pensez bien qu'elle l'a tannée pour y traîner la Jeanine ! Et elle, bonne poire, lassée de résister après un trimestre de harcèlement, s'est inscrite à un mois d'essai pour débutants. Misère... Bref, elle n'a pas grimpé les échelons, et Paulette a dit OK OK tu es irrécupérable, mais elle est restée sa copine, bien qu'elle ait instauré quelques jours de froidure, blessée qu'elle était dans son coeur.
Mais revenons à Jeanine penchée au-dessus de son évier. Elle est estomaquée par ce qu'elle vient d'entendre à la radio. Non ça ne peut pas être vrai. C'est à dire que si, bien sûr que ça peut être vrai puisque c'est ce qu'elle a toujours pensé, mais là... là c'est à la radio ! Et à une heure de grande écoute en plus ! D'une certaine façon, elle, elle l'a toujours su... mais il lui manquait les preuves, sa grande honnêteté intellectuelle l'oblige à le reconnaître. Cependant, Jeanine savait qu'ils étaient au moins deux à penser ça. Elle, et Jérémy. Jérémy lui, les preuves il s'en fout, il pense sans preuve. Jérémy, c'est celui qui a rendez-vous tous les mardis à 17h45. Au sommet de Jérémy, il y a une casquette, et à sa base, deux immenses baskets. Entre les deux, un grand corps dégingandé aux mouvements qui ondulent comme si la matière de Jérémy était en caoutchouc. Jeanine adore le regarder se mouvoir, c'est comme de la danse. Un jour qu'il y avait grève au collège, elle lui avait demandé de venir à 11h. Pas de problème, avait-il dit. Il était donc venu à 11h, mais s'était quand même repointé pour 17h45. Ben oui, logique. Jeanine s'attendrit à ce souvenir, c'est bien, les gens sur qui on peut compter quand même...
Elle se souvient parfaitement du jour où elle a découvert que Jérémy pensait comme elle. Enfin... sur ce point précis, pas sur tout. Elle était restée bouche bée, et avait senti un grand mouvement interne d'allégresse.
Voici l'histoire : Jérémy était embêté parce qu'il avait perdu sa casquette. Il pensait l'avoir oubliée dimanche chez ses grands-parents. Bien-sûr il avait déjà plusieurs fois vidé son sac et sa chambre pour la chercher. Mais il allait quand même regarder à nouveau ce soir.
— Tu sais ce que je ferais moi ?
— Non, avait-il dit, moyennement intéressé.
— Je téléphonerais à mes grands-parents pour leur demander s'ils l'ont trouvée.
— Mais je le sais qu'ils l'ont trouvée. C'est eux qui m'ont téléphoné dimanche soir pour me dire que je l'avais oubliée.
— Ben alors pourquoi tu la cherches puisque tu sais qu'elle est là-bas ?
— Ben parce que d'habitude elle est sur mes étagères, c'est sa place alors elle pourrait y être quand même, lui avait fait Jérémy avec l'air patient qu'on prend pour expliquer les choses à ceux qui sont bouchés.-
— Ahhhhhh... je comprends oui...
Et c'était vrai. Elle comprenait bien ça, Jeanine. Un livre oublié au fond d'un sac par exemple, qui aurait normalement dû se trouver sur l'étagère, entre Madame de La Fayette et Jean de La Fontaine, il pourrait presque y être s'il n'était pas au fond du sac. Et s'il y est presque, peut-être que dans cinq minutes quand elle y retournera voir, il y sera, entre La Fayette et La Fontaine. Elle l'a souvent cru. Ou espéré si fort que c'était comme si elle y avait cru. Mais sois honnête Jeanine, jusqu'à maintenant ça ne s'est jamais produit. C'est pour ça qu'elle ne dispose pas de preuve pour affirmer qu'une chose peut être ici ET là. En même temps.
Aussi, comprenez son émotion, quand, alors qu'elle enlevait les miettes du plan de travail, elle a entendu à la radio un physicien – oui un physicien ! – qui causait brièvement de la physique quantique. Il disait que les lois en physique quantique sont très étranges, qu'elles échappent à notre intuition et que, tenez-vous bien : Par exemple un électron, [...] on va pouvoir lui faire passer certaines barrières [...] il va pouvoir être dans deux endroits à la fois etc etc.
Texto. Il a dit ça ! Quel dommage, se lamente Jeanine, qu'il ait dit etc. etc. au lieu de donner d'autres exemples ! Parce que les électrons, ni Jérémy ni elle ne courent spécialement après. Si seulement il avait parlé de casquette... Il faut toutefois mettre un bémol aux propos du physicien : considérer qu'un truc puisse être à deux endroits à la fois, ce n'est ni étrange ni quelque chose qui échappe à l'intuition, se dit Jeanine. Le problème ne réside pas dans mon intuition, – l'intuition je l'ai depuis toujours – mais bien plutôt dans le fait qu'elle ne s'est jamais vérifiée ! Mais si la physique quantique s'y met, ça va venir.
Faut qu'on en cause avec Jérémy...


Grand-Mémé Lolo était orthophoniste. Ah c'était pas comme maintenant ! Enfin… elle n'était pas tout à fait orthophoniste. Elle aurait pu être orthophoniste. C'est qu'elle n'était pas tellement allée à l'école. Et elle était femme au foyer et au potager. Mais quand Jeanine s'était mis à faire orthophoniste, Grand-Mémé Lolo avait été très intéressée, elle posait beaucoup de questions pertinentes, et offrait des kilomètres de réponses qui conduisaient pile où il fallait. Elle trouvait que par chez elle, les gens auraient eu beaucoup besoin d'orthophonie. Ils avaient tous des voix de phoques asthmatiques au bord de l'étouffement, ils articulaient comme des ours aux canines engluées dans le chewing-gum, et ils étaient souvent sourds comme un pot. Jeanine rétorquait à Grand-Mémé Lolo As-tu déjà vu des pots avec des oreilles ? et comme Grand Mémé Lolo répondait que non évidemment, Jeanine lui disait Ah tu vois, alors c'est injuste de dire ça, tu peux pas en vouloir à un pot d'être sourd. Et Grand-Mémé Lolo disait Elle promet cette petite, elle promet
Mais Jeanine ne promettait pas grand-chose. Elle sarclait les salades, cueillait des haricots verts mais refusait de les équeuter, jouait à la marchande et relisait tous ses livres. Ça c'était quand elle était petite en vacances chez Grand-Mémé Lolo, et que cette dernière faisait orthophoniste presque pour de vrai, avec les phoques asthmatiques, les ours aux chewing-gum et les pots du village. Un jour Grand-Mémé Lolo mourut et même si c'était prévu, ça a été très triste pour Jeanine. Pendant très très longtemps.
Ça ne faisait qu'une paire d'années que Jeanine essayait de faire orthophoniste à la ville, elle avait beaucoup de mal à le faire pour de vrai, et franchement si elle avait pu garder Grand-Mémé Lolo un peu plus longtemps, nul doute que ça aurait été plus facile. Parce que c'était comme un pilier qui soutenait une charpente, une voûte ou je ne sais quoi, et quand le pilier se fait la malle, devinez ce qu'il se passe ? La charpente ou la voûte se casse la gueule n'est-ce pas ? N'importe quel architecte en première année vous le dira. Alors pour la reconstruction, Jeanine s'était embarquée dans une psychanalyse qui a duré des lustres, et des supervisions à répétition. Avec Grand-Mémé Lolo, ça aurait coûté moins cher, et ça aurait peut-être eu des effets à peu près similaires. Non non, elle ne regrette pas Jeanine, et si c'était à refaire, sans doute qu'elle recommencerait à peu près pareil, mais n'empêche… quand elle repense à tout le pognon qui est passé là-dedans… D'ailleurs, elle évite d'y penser. Pourtant elle a vu des petites bottines en daim... pour le prix de cinq ou six supervisions… hmm hmm… Elles existent en jaune moutarde et en rouge. Jaune moutarde, ça changerait. Sûr que Grand-Mémé Lolo dirait Fais toi plaisir Jeanine, c'est pas quand tu seras morte que tu pourras mettre tes bottines
Grand-Mémé Lolo lui avait fait cruellement défaut sur le chapitre parents. Ah les parents… qu'est-ce qu'elle en avait bavé avec les parents Jeanine ! Pourtant, elle avait bien compris qu'un enfant, c'est comme une fourmi de dix huit mètres, ça n'existe pas. Ce qui existe, c'est le lot enfant avec parents. Pour commencer, elle avait fait calfeutrer sa porte et mis de la musique dans la salle d'attente, parce qu'elle était paralysée rien qu'à l'idée que les parents entendent ce qu'elle fabriquait dans le bureau avec leur môme. Alors imaginez l'abîme qui s'ouvrait quand il y en avait un qui d'aventure demandait Qu'est-ce que vous allez faire avec mon môme ? Pour ça, Grand-Mémé Lolo était extra : T'écoutes Jeanine, et tu lui dis ce qui te passe par la tête.
Mais des fois, il ne lui passait pas grand-chose par la tête.
Alors tu brodes sur le truc de regagner de la confiance en soi, proposait sereinement Grand-Mémé Lolo sans se laisser décourager par le pessimisme de Jeanine.
Ça c'est vrai que c'est une mine, la confiance en soi. Ça marche à tous les coups. Elle était vraiment bonne Grand-Mémé Lolo. Avec le temps, Jeanine n'a presque plus eu de problèmes avec les parents, sauf exception. Elle s'est même mise à aimer ça, leurs questions plus ou moins alambiquées. Mais il se trouve aussi qu'ils ne lui en posent presque plus, et qu'ils ont l'air juste soulagé de lui remettre leur môme entre les mains. Grand-Mémé Lolo dirait Tu vois que tu y arrives maintenant !
Et Jeanine répond silencieusement Oui, j'y arrive un peu maintenant. Mais y'a autre chose... je voudrais bien que tu me dises ce que tu penses en général des rouleaux compresseurs ou compacteurs à rouleauxRegarde dans le catalogue de BricomanEt des neurosciences ?Regarde n'importe oùEt plus spécialement ce que tu penses du rouleau compresseur des neurosciences. Mais t'es plus là...


Jeanine dodeline de la tête dans le train du soir qui la ramène à sa maison. Ce week-end, Jeanine était en formation. Pour orthophonistes. Comme elle est bien fatiguée, tout se mélange un peu dans sa tête.
C'était sur quoi cette formation ?
Mi-somnolente, le front appuyée contre le carreau, elle essaie de rester consciente, mais comme il fait déjà nuit, elle ne voit rien de ce qui défile à toute vitesse, si ce n'est par moments des lumières. Mais elle ne sait même pas si sont des lumières de maison... ou des lumières de réverbères... ou des lumières de phares... le train va trop vite. Ceci dit, qu'est-ce que ça peut faire ? Depuis quand on a besoin de savoir de quelle lumière il s'agit pour se raconter ce qu'on veut ? On n'a qu'à dire que cette lumière-là, c'est la cuisine. Et comme c'est l'heure de manger, quelqu'un ne va pas tarder à venir s'affairer. Tout juste, bien vu. Voilà le frigo qui s'ouvre. Elle n'arrive pas à voir ce qu'il y a dedans, parce que la silhouette lui masque l'intérieur. Pourvu qu'il y ait de quoi ! Au moins un oeuf ou deux pour une petite omelette.
C'était pas sur les oeufs, cette formation ?
La silhouette ne se presse pas de refermer la porte du frigo. Jeanine a tout le loisir de suivre ce qui se passe dans la tête de l'ouvreuse. Du frigo. Je veux dire de l'ouvreuse de la porte du frigo. Qu'est-ce que je pourrais bien me faire ce soir ? se demande celle-ci en tapotant des doigts la poignée émaillée de la porte. Hum hum... à pleurer ce frigo, faudrait que j'aille faire des courses... Quand l'ouvreuse se dit ça, ses épaules s'affaissent, et Jeanine conclue qu'il y a du découragement dans l'air, et soudain elle pense : C'est Tante Laure ! C'est sûr c'est Tante Laure ! Et d'ailleurs en ce moment tout le monde parle de Tante Laure !
Il faut absolument que je lui téléphone. Elle ne doit pas aller très bien.
Jeanine ne sait plus trop de quand date leur dernière conversation, Tante Laure se plaignait de ses jambes, et de ses douleurs, mais comme d'habitude quoi, pas plus et pas moins. Elle faisait ses courses et sortait toujours Voltaire matin et soir. Les croquettes elle se les faisait livrer par sacs de 25 kg. Ça a dû se dégrader d'un seul coup, pour que tout le monde en parle. Mais quand même je ne savais pas que Tante Laure était si connue, se dit Jeanine.
— S'il vous plait Madame, s'il vous plait...
— Oh pardon ! sursaute Jeanine, je pensais à ma tante.
— Comment va-t-elle ? lui demande poliment le contrôleur. Et il ajoute : Billet s'il vous plait.
Jeanine s'engouffre dans son sac pour en extirper le billet.
— Ben justement, elle a pas l'air d'être au mieux... Mais vous êtes peut-être au courant ?
— Oh moi vous savez, je fais la ligne Paris-Toulouse et inversement réciproquement, alors si elle est dans le Jura, j'ai pas trop de nouvelles...
— Ah vous voyez que vous la connaissez ! C'est elle ! Dans le Jura ! Ils font du comté par là-bas, et j'espère qu'elle en a un bout dans son frigo... Juste avant que vous me tapiez sur l'épaule, j'allais m'en assurer... mais maintenant, elle a dû refermer la porte. Le comté, ça lui améliorerait l'ordinaire, vous ne pensez pas ?
— Certainement. Sans compter que sans comté le repas finirait tristement. Cancoillotte, patates et sauciçaille, on connait la contine hein !
— Heu...
Mais le contrôleur est passé au siège suivant.
C'était pas sur les contes, la formation ?
Jeanine repositionne son front sur le carreau, pour ne pas louper la première lumière qui surgira de la nuit, dans l'espoir de revoir Tante Laure et si possible l'intérieur du frigo. A force de scruter le noir, les yeux de Jeanine finissent par se refermer, et elle y gagne parce qu'elle peut alors s'embarquer où elle veut, lumière ou pas lumière...
C'était pas sur l'embarquement, la formation ?
Si le contrôleur faisait un petit détour, on pourrait déposer dans le frigo un bout de comté au lait cru maternel, ça lui ferait plaisir, à Tante Laure...
C'était pas sur la maternité la formation ?
Tante Laure, c'est la tante de Jeanine, la sœur de sa mère, que Jeanine a vénérée dans ses jeunes années, parce qu'elle était toujours dans le coup. C'est elle qui lui a offert son premier 33 tours des Beatles, ça ne s'oublie pas. Tante Laure, elle a toujours aimé les jeunes. Elle a adoré la pilule et le droit à l'avortement. Elle disait toujours que c'était pas pour les chiens – malgré l'affection qu'elle portait à Voltaire, même après qu'elle se soit cassé le fémur parce qu'il avait entortillé sa laisse autour de ses jambes.
Ma pov' tante Laure... ça me fait mal au coeur de penser qu'elle est au lit. Voltaire lui a peut-être cassé un autre fémur. C'est pas son genre de passer sa vie couchée. Ceci dit, elle est encore capable de se lever puisqu'elle je l'ai vue ouvrir le frigo dans cette histoire à dormir debout. Elle n'avait pas l'air de dormir couchée...
Je ne comprends pas pourquoi tout le monde dit qu'elle est au lit, maugrée Jeanine, perplexe dans son mi-rêve mi-raisin. Je vais lui passer un coup de fil. Et Jeanine s'écarte du carreau, saisit son téléphone portable, sort du compartiment en tanguant et bringuebalant.
— Allo Tante Laure ? C'est Jeanine. Comment tu vas ?
— . ..
— T'es pas au lit alors ? Figure-toi que tout le monde m'a causé de toi, et Laure allitée par ci, et Laure allitée par là... je m'inquiétais ! T'as mangé ?
— ...
— Non moi non, je suis dans un train. Oui, j'étais en formation, un truc sur l'oralité, tiens ça vient de me revenir... Bon je te rappelle demain, parce que là ça passe mal. Prends-toi un bout de comté avec patates sauciçaille et cancoillotte, tu connais la contine du contrôleur ? Moi non, mais je suis rassurée, j'aimais pas te savoir allitée !


Jeanine vient de raccompagner son patient. Elle est béate. Elle a enfin trouvé ce qu'elle cherche désespérément depuis toujours. Au cinéma, elle en a vu plein, mais dans la vraie vie, elle n'en avait jamais trouvé. C'est pas faute de l'avoir désiré pourtant... Elle attrape son téléphone, il faut qu'elle cause à Paulette. Rendez-vous est pris à leur bistrot habituel.
Paulette a l'air en forme, ça fait plaisir à Jeanine.
- T'as l'air en forme Paulette, ça fait plaisir !
- Oui. C'est à cause du beau temps, parce que le reste hein...
- Quel reste ?
- T'as vu le résultat des européennes ?
- Oui oui j'ai vu Paulette, j'ai vu...
- Ça m'afflige considérablement Jeanine...
- Moi aussi Paulette, moi aussi...
- Considérablement. Je ne sais pas comment on va s'en sortir.
- Moi non plus Paulette moi non plus...
- Mais Jeanine, t'as fini de dire tout en double aujourd'hui ?
- Oui. Ecoute, j'ai quelque chose d'unique à te dire. Deux bières, lance-t-elle au serveur.
- Nan fait Paulette, je veux ma menthe à l'eau.
Le serveur leur fait un clin d'œil, car il est habitué.
- Alors voilà : je travaille avec un monsieur, dans les 62 ans, tu vois, qui a eu un petit AVC. C'est un super bonhomme ! Un ancien boxeur, je le pousse à reprendre l'entraînement mais il se sent encore un peu trop flappi...
- Depuis quand tu t'intéresses à la boxe, toi ?
- Depuis que je le connais ! Mais tais-toi je raconte. Il dit qu'il vit dans un immeuble pourri, dans un quartier pourri, et que sa vie devient pourrie, parce qu'il a des voisins pourris...
- Ah c'est bien les rimes en i ! Pomme de reinette et pomme d'api...
- Rhoooo Paulette, arrête ! Ce bonhomme a une bande de copains, tous anciens boxeurs comme lui. Et tous ont été en prison.
- Vlà autre chose...
- Bon, juste un petit peu. De temps en temps, tu vois.
- Et ton bonhomme aussi ?
- Oui, mais juste un petit peu j'te dis ! Il avait filé un coup de poing à un type qui a porté plainte.
- Le pauvre, comme c'est injuste d'aller en prison pour si peu...
- Paulette je ne vois pas pourquoi tu es sarcastique ! On en a beaucoup rêvé, et ben ça y est, on l'a trouvé.
- Jeanine qu'est-ce que tu manigances ? Moi j'ai rien trouvé du tout !
- Paulette, tu te souviens quand on voulait crever les pneus – mais qu'on n'osait pas –, au type qui te piquait ton courrier ? Et tu te rappelles de ton chef qui faisait exprès de te modifier le planning cinq minutes avant tes congés, de sorte que tu n'avais plus de congés ?
- Je vois pas le rapport Jeanine !
- Moi si ! Heureusement que je suis là ! Ce bonhomme, avec sa bande de copains, ils peuvent venir… comme ça... heu… disons… bousculer un peu ces verrues plantaires qui nous pourrissent l'existence.
Par exemple, ils ont choppé le voisin de mon patient, ils l'ont mis dans le coffre de leur voiture (ça doit être une break ou quelque chose comme ça) et ils l'ont emmené faire un petit tour dans un endroit tranquille.
- Mais Jeanine c'est horrible ! Ils l'ont tué ?
- Pas du tout. Et c'est pas horrible du tout, c'est une grande et belle chose. Ils ont discuté. Seulement discuté. Bon, j'imagine que dans l'élan de la discussion, ils l'ont peut-être un petit peu... tu vois ... c'est compréhensible ma foi !
Les effets ont été instantanés, mais pas durables malheureusement. Dès le lendemain, on n'entendait plus les cris du type. Mais du coup, ceux de la femme ont pris un regain de vigueur. Quand elle a compris que son conjoint ne moufterait plus, elle a enclenché une vitesse supérieure. Alors là, ils sont dans une impasse, parce qu'ils ne veulent pas toucher à la femme, elle est enceinte tu comprends, mais bon... c'est un cas particulier, sinon ça marche !
Alors moi, j'ai pensé à ce neuro qui les fait tous carburer à la Ritaline et qui veut les faire changer d'orthophoniste. Et le type de la banque, qui n'a pas voulu que tu fasses ton crédit…
- Halte là Jeanine ! Je ne veux pas être mêlée à ça moi ! On est dans un pays de droit, et on a un truc qui s'appelle la loi ! Ton Robin des Bois et ses boxeurs, ils sont quand même un peu en dehors des clous, non ?
- Paulette, tu fais toujours ton effarouchée, mais avoue que c'est génial d'avoir sous la main une petite bande de… comment dire...
- Truands ? Avance Paulette.
- Si tu veux, mais des truands plein d'éthique. Et ça c'est rare et précieux.
- Certes.
- Ah tu vois ! Allez, on va faire une liste. On a déjà le neuro, le banquier… Il y a aussi un directeur d'école qui intensifie son harcèlement pour avoir les bilans. Est-ce qu'on met ton chef ?
Paulette est très embarrassée. Le dilemme se lit sur ses traits. Elle soupire, et murmure : Mets toujours, on révisera la liste à la fin.
Quand le serveur vient déposer bière et menthe à l'eau, elles sont toutes les deux concentrées, stylo à la main, penchées sur leur liste, et elles raturent, réécrivent et re raturent .
Que vous êtes studieuses ! Fait le serveur.
Et sans rougir, elles lui offrent un sourire candide.



- Oui mais moi j'suis étranger, dit le môme
- Moi aussi, répond Jeanine
- Oui mais moi j'parle pas français.
- Moi non plus. Tu parles quoi toi ?
- L'ourdou, et toi ?
- Le chèz'moï. Et Jeanine s'applique à prononcer chaizemohi.
- Ah…
- Écoute je vais te lire un poème. Il s'appelle L'étranger. (1)
Le môme se cale bien sur sa chaise pour écouter, ça fait plaisir.
- Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Énigmatique ça veut dire mystérieux, tu vois on se demande qui c'est celui-là...
Ton père, ta mère, ta soeur, ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.

- Ça se peut pas !
- Non ça se peut pas, mais ça doit vouloir dire qu'il les a oubliés... ou alors qu'il veut les oublier. Ou alors c'est eux qui l'ont oublié...
- Ou alors ils sont tous morts !
- Oui, peut-être qu'ils sont tous morts, sauf lui.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusque là inconnu.

- Il sait pas ce que ça veut dire ? Il sait pas ce que ça veut dire « ami » en français ?
- On dirait. Je trouve ça dur... On dirait qu'il veut même pas savoir...
- Ahhh oui. Dégouté il est. Il fait pu confiance.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.

- La patrie c'est le pays ?
- Oui et la latitude, c'est ça, ou ça, fait Jeanine en faisant courir son doigt sur le sous-main.
- Il sait pas son pays ? J'y crois pas.
- Il veut peut-être dire qu'il s'en fiche, que c'est pas ça qui compte...
- J'y crois pas.
- La beauté ?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.

- Hein ? C'est sa femme c'est sa femme !
Jeanine fait une moue dubitative. « Tu crois ? S'il en trouve une elle sera pas immortelle… »
- Tu comprends pas, il veut dire que c'est l'amour qu'est immortel.
- Bien vu. Je continue.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.

- Ouhla ! Il est pas bien lui ! C'est un malade ! Il faut pas haïr Dieu !
- Il dit pas qu'il le hait... Il dit que c'est celui qui le questionne qui le hait…
- Ouhla… mais quand même...
- Bon je continue :
- Eh ! Qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !

- Y'a des répétitions.
- Oui. Et je crois bien que c'est la phrase la plus importante.
- Qu'il aime les nuages ? C'est nul ! s'esclaffe le môme.
- Je trouve pas. Tu les aimes pas toi ? Regarde, on dit que mon doigt c'est un nuage. Et Jeanine promène son doigt sur le sous-main en dessinant plein d'arabesques et en chantonnant. Petit nua-ge voya-ge voya-ge... en Amérique, au Canada, au Pôle Nord, en Angleterre, en Finlande, en Russie, au Kazakhstan, au Pakistan, au..
- C'est où c'est où ?
- C'est là. Mais le nuage peut pas s'arrêter là, tu sais bien il passe, il passe...
- Si si fais-le s'arrêter là !
- Attends, il est déjà en Chine, il va repasser.
Le môme s'est mis à genoux sur la chaise et appuyé des deux coudes sur la table, le nez à quelques centimètres de la carte du monde, il suit le doigt de Jeanine à en loucher.
- Attention le revoilà, il arriiiive ! Et le môme saisit le doigt de Jeanine avec brusquerie et l'appuie fort sur le sous-main. « Il reste là ! bouge pu ! »
Jeanine est embêtée. D'abord elle voudrait récupérer son doigt coincé au Pakistan. Et puis Jeanine a des idéaux beaux. A savoir des trucs du genre : « on est tous citoyens du monde », ou « on vit tous sur la planète Terre ». Les idéaux, en principe, c'est beau. En principe parce que ça dépend desquels. Par exemple peupler la terre d'une race supérieure est un idéal discutable. Mais sinon en général, les idéaux c'est beau. Et puis c'est nécessaire parce que c'est pas utile. Mais comme c'est pas utile, on ne se soucie guère de les entretenir pour les maintenir en bon état, et du coup ça devient fragile il faut faire attention. Alors ce nuage boulonné au Pakistan, ça la contrarie fort, elle fera tout pour le sortir de là.
- Heu… écoute, va falloir que tu traduises en ourdou pour les prévenir là bas. T'es prêt ?
Le môme relève le nez et lui lance un regard quelque peu déconcerté, mais il ne lâche pas le doigt pour autant. « T'es prêt ? » reprend Jeanine.
- Je fais quoi ?
- Tu traduis en ourdou : Attention attention. Ceci est un message de la météo du monde. Je répète : atten... Allez, traduis !
- Heu… je sais que Attention.
- Ben dis-le !
Timidement le môme articule quelque chose comme : loukdjo. Jeanine lui fait signe de le répéter, encore et encore. Le môme s'enhardit et le loukdjo enfle dans le bureau. De sa main libre, Jeanine fait signe qu'elle reprend la parole : Tous les habitants du Pakistan – je dis bien tous les habitants – doivent immédiatement souffler souffler au ciel pour libérer le nuage prisonnier au-dessus de leurs têtes. Car il est formellement interdit d'arrêter la course des nuages. Si le nuage n'est pas libéré, les habitants du Pakistan devront passer toute leur vie avec un parapluie...
De crispé qu'il était le visage du môme s'éclaire, l'emprise sur le doigt empakistané se relâche. Du coup, Jeanine commence à s'amuser et ferait bien un feuilleton. Elle enchaîne : Quand une main reste accrochée au parapluie, la vie devient très compliquée. On ne peut plus tailler les crayons, ni porter une marmite, ni aller à la pêche... va falloir que tu traduises ! fait Jeanine pour mettre le môme devant ses responsabilités.
- Heu… il pleut je sais dire... barrich... heu... parapluie c'est tchetrri, et... la main, la main je sais 'hat ! Et hop il lâche le doigt de Jeanine, qui file file et qui chante en sautillant par-dessus les frontières : Lai-ssez pa-sser les p'tits nuages...
Et Baudelaire requiescat in pace.

(1) L'étranger. Charles Baudelaire. Spleen de Paris.


Jeanine passe le pont, suit le canal, et sourit béatement en écoutant les criailleries des goélands. Elle lève la tête pour les voir sillonner le ciel, mais pas trop, car il y a beaucoup de nids de poule sur ce chemin. Jeanine a acquis un vélo électrique dont elle se promet de tirer de grands contentements. Elle en expérimente le premier : il souffle un vent à décorner les bœufs, et malgré cela, elle pédale ! Elle a mis le niveau 1 de l'assistance électrique. A propos d'assistance, il faudrait qu'elle appelle la maintenance du logiciel. Elle a des télétransmissions coincées dans les tuyaux. Jeanine sent son humeur s'assombrir d'un coup. Il lui faudrait une bonne rafale pour chasser tout ça. Un coup c'est le lecteur de cartes, un coup c'est la CMU qui n'est pas dans les clous, quand c'est pas l'imprimante qui bourre ou qui crache en jets d'encre, ah parlez moi des calamars... mais Jeanine tu t'égares… Tiens, passe en niveau 2 plutôt, parce que mine de rien, ça peine, il faut peut-être changer de pignon et jouer sur les vitesses à main droite, 6ème, 5ème, 4ème, 3ème… Non je passerai pas en dessous de la 3ème, y'a pas de côtes c'est plat. Mais qu'est-ce qu'on s'en fout qu'il y ait des côtes ou pas, personne ne me surveille le pignon, à part les goélons ! Virage à droite toute, elle lâche le canal où elle avait vent latéral gauche, cap sur la plage, youhou vent de poupe à fond la caisse, ses cheveux battent l'air à l'horizontale, quelle liberté ! Une pensée pour les chauves, les pauvres. Elle rétrograde en niveau 1. Avec ce vent, même un tracteur ferait son TGV. Un coup d'oeil sur le petit écran du guidon, elle fait du 25 km à l'heure. Du jamais vu ! Hé les goélands qu'est-ce que vous dites de ça ? « Bravo Jeanine ! » l'encourage Misenplume, le goéland qui a des rémiges bouclées. « Plus vite ! » lui crie Berthe, le goéland aux grandes palmures. Jeanine rit toute seule, elle dépasse le 25 km heure. A ce train d'enfer, elle sera sur la plage en dix minutes. Elle arrive. Elle attache soigneusement son bel étalon noir mâtiné de hollandais, bien que la plage soit déserte. « Pas étonnant, t'as vu cette tramontane ! » lui lance Folmouette, le goéland un petit peu dérangé, « ça va cingler ! » Il n'a pas tort, songe Jeanine en ajoutant un tour de plus à son écharpe, « je vais voir l'écume des vagues et je rentre ! » lui crie-t-elle en retour. « Keeah keeah, fais ta maline ! » la raillent Finkel et Crott, les jumeaux lettrés. Jeanine hausse les épaules et va s'asseoir dos au vent face à la mer, pour se connecter aux éléments. Et à propos de connection, j'espère que les télétransmissions coincées dans les tuyaux... oui bon je l'ai déjà dit.
A sa droite, Misenplume et Folmouette se sont posés et se dandinent.
— Vous avez vu ce vent ? fait Jeanine pour engager gentiment la conversation et chasser les mauvaises connections.
— Ça ? C'est parfait pour chopper des courants ascendants, mais toi la Jeanine, tu vas avoir du mal à rentrer.
— Que neni ! Le hollandais m'attend, et si je le mets en niveau 3, vous allez voir !
— Ah oui, hollandais, fjords, tout ça... On a des cousins là-bas, fait Folmouette. Misenplume, tu te souviens du père Crochaille, qui avait l'échine bossue et qui bouffait les tulipes ?
— Hmm... fait Misenplume. Et du bec il va se gratouiller sous son aile frisotée. Jeanine a déjà remarqué qu'il avait des problèmes de mémoire, mais il est dans le déni. Alors pour dissiper sa tristesse, en une habile tentative de diversion elle lui dit qu'il a les plus belles bouclettes de la Méditerranée, ce qui lui fait plaisir, mais rend Folmouette jaloux.
— Tu vas t'ensabler ici ? lui fait-il, un rien sarcastique.
C'est vrai, ce n'est pas le moment idéal pour communier avec la nature. Le sable la fouette, mais elle fait semblant de rien, et pour désamorcer la rancoeur de Folmouette et l'apaiser : « Tu me fais un looping ? »
Folmouette s'élance, aussitôt suivi de Misenplume, Finkel, Crott, Berthes et d'autres que Jeanine ne connait pas. « Bravo les gars ! crie-t-elle dans le vent. Vous êtes magnifiiiiques ! »
À ces mots, toute la bande ne se sent plus de joie, et pour montrer leur beau ramage, ils ouvrent de larges ailes et planent, planent... C'est beau, Jeanine est subjuguée... Et vas-y que je fonce en piqué, et que je redresse in extrémis en frôlant la crête d'une vague. Et vas-y que je fends l'air comme une flèche en remontant aux nuages. Jeanine bat des mains et saute sur place, comme une lourdeaude pataude. Bon j'y vais les zamis ! Remonter la plage lui prend un temps fou. Elle piétine et ahane contre le vent. Les goélands ont quitté les vagues et tournoient au-dessus d'elle, solidaires. Quand elle parvient enfin au vélo, elle s'agrippe au guidon, éreintée et langue pendante.
Berthe se pose ailes déployées et lui dit avec grande empathie : « tu vas y arriver Jeanine ». Elle grommelle une réponse qui se perd dans les sifflements du vent. Son écharpe claque l'air et la gifle au passage. Elle tourne la proue du hollandais dans le bon sens et sent le doute l'assaillir. A-t-elle présumé de ses forces ? Les goélands retiennent leurs cris avec inquiétude. Il faut bien qu'elle rentre ! Elle ne peut pas rester comme eux à tournoyer jusqu'au soir ! Elle enfourche le hollandais, tripatouille ses boutons niveau 3 direct et appuie sur les pédales. J'y vais ! murmure-t-elle. Et elle y va. Et elle n'en croit pas ses mollets ! Ça roule ! Vent debout et ça roule ! Emerveillée et ivre de liberté, Jeanine lâche une main pour saluer ses copains.
Ouais ! hurle toute la bande. Je te l'avais dit, crie Berthe ! A demain !

(1) : paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Janvier 2019



— Je suis trop vieille, je sers plus à rien..
— Mais Madame Trèvieu, on n'a pas besoin de servir à quelque chose ! Et puis ce serait l'horreur, un monde où il n'y aurait que des jeunes...
Ça, c'était un ancien lundi.
Le lundi suivant rebelotte :
— Je voudrais que ça s'arrête... Vous croyez que si je me laisse aller et si je ferme les yeux...
— Non, je crois pas, c'est pas magique... Mais pourquoi vous ne continuez pas à faire votre petit train train tranquillement...
— Profond soupir...
L'autre lundi :
— J'en peux plus. J'en ai marre... Regardez, à quoi ça rime tout ça... Je sers plus à rien..
— Mais vous savez Madame Trévieu, servir à quelque chose ou servir à rien, c'est très relatif...
— Hein ?
Et encore un lundi :
— Je me demande... une balle dans la tête... y'a un fusil ici.
— Ah non hein ! Pas une balle dans la tête, ça va pas ! Les pompiers vont venir fracasser la porte, y'aura de la cervelle partout sur les murs ! Non non ça vous plaira pas, ça !
Et c'est comme ça tous les lundis. Jeanine en a marre aussi, mais elle continue d'y aller, et elle sait qu'elle continuera. C'est comme un devoir de fraternité. Un soir au café, elle retrouve Paulette et sa menthe à l'eau.
— Tu comprends, elle a raison d'en avoir marre... Je voudrais bien qu'elle puisse mourir, moi. Si je pouvais la faire mourir, je le ferais. C'est comme un devoir de fraternité.
Paulette manque de s'étrangler avec sa paille :
— Mais tu vas pas la piquer !
— Non, moi non... je sais même pas piquouser. Mais j'en connais qui le font...
— Mais tu sais que c'est interdit !
— Ouais.
— Eh ben c'est interdit !
— On s'en fout. Y'en a qui veulent bien le faire. C'est comme un devoir de fraterrnité.
— Oh la la Jeanine, tu dérailles là ! Ils t'ont mis quelque chose dans ta bière ?
— M'enfin Paulette qu'est-ce qui te prend ? On le sait que cette loi est nulle ! Toi aussi t'es adhérente à l'ADMD (2) ! Et on a même dit qu'on se mettait l'une l'autre comme personne de confiance !
— Oui mais là c'est pas pareil. Et pis nous c'est dans longtemps ! Piquer une vieille t'appelles ça un devoir de fraternité !
— Exactement. Si tu préfères, je trouve que ce serait chouette que lui soit appliquée une euthansie active. Ça te va comme ça ?
— Non. Y'a pas droit. Une sédation profonde et prolongée, y'a droit. Qu'est ce qu'elle a d'abord ta patiente ?
— Rien. Elle a eu un ou deux AVC dans le temps. Elle souffre même pas ! Alors ta sédation profonde et prolongée, ça peut durer 10 ans ! Elle est ralentie de partout. Elle est vieille. Elle se pisse dessus une fois sur deux. Elle en a marre et elle sert plus à rien.
— Oh ça, servir à quelque chose ou servir à rien, tout est relatif...
Jeanine pose sa bière brusquement et éclate de rire : C'est exactement ce que je lui ai dit !
Mais t'inquiète pas, je vais pas la piquer en douce. D'abord je sais pas faire les piqures – remarque je peux apprendre...
— Oui ben abstiens-toi Jeanine, et mets ta fraternité en sourdine !
Le lundi suivant, Jeanine écoute à peu près les mêmes phrases que d'habitude. Elle attend un intervalle pour caser :
— Je comprends bien Madame Trévieu, vous en avez marre... Mais en France, on n'a pas le droit de provoquer la mort des gens. En Suisse et en Belgique, ils font un truc qu'ils appellent le suicide assisté. C'est pas donné, mais ils font ça très bien, en douceur et tout...
— Non mais Jeanine, franchement, vous me voyez partir en voyage en Suisse ?
— Non non... je disais ça comme ça...
Nouveau lundi
— Dites Jeanine, votre histoire de voyage en Suisse, j'ai réfléchi... si on peut le faire en Suisse, qu'est-ce qui empêche de le faire en France ?
— La loi, je vous l'ai dit Mme Trévieu...
— Mais... on s'en fiche !
— Heu... ben pas exactement... c'est à dire que c'est interdit, vous comprenez ?
Jeanine a soudain peur de ce qui va suivre et fait moins sa maligne. Elle pense à Paulette qui va encore l'engueuler.
— Jeanine, ils nous font durer trop longtemps, y'a qu'à vous que je peux demander ça, vous allez me piquer. Vous croyez que c'est rigolo d'attendre comme ça ?
— Mais Mme Trévieu... Je sais pas faire les piqures d'abord !
— Et vous pouvez pas apprendre ?
— Mais Mme Trévieu... Je connais pas les produits !
— Ça s'achète où ?
— Mais Mme Trévieu... j'en sais rien ! Faut être médecin ou infirmière pour faire un truc pareil !
— Jeanine vous me fatiguez parfois... et je vous trouve bien égoïste... Si vous n'êtes pas fichue d'apprendre à faire une piqure, trouvez-moi quelqu'un de plus habile. Vous ne pensez pas que nous avons un devoir de fraternité les uns envers les autres ?
— Ben si...

1 : paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, septembre 2018
2 : Association pour le droit de mourir dans la dignité.


Le plafond au-dessus-d'elle. Elle fixe intensément un petit truc gris. Ça bouge, ou c'est fixe ? Une mouche, ou un accroc dans le plâtre ? C'est à l'heure actuelle la seule chose qui compte et Jeanine tend toute sa concentration sur cette unique question. Non, ce n'est pas tout à fait juste. Avant de se passionner pour la petite chose du plafond et que son existence en dépende, elle a d'abord ordonné à sa bouche de s'ouvrir aussi grand que possible. Si elle s'appliquait, il serait bon avec elle... un genre de transfert quoi. Il faut lui plaire. Il faut qu'il l'aime ! Alors elle s'est consacrée corps et âme à l'ouverture maximale des maxillaires. Le corps a enregistré, les mâchoires s'y tiennent. Mais maintenant ce qui compte, là, c'est ce truc au plafond, concentre-toi concentre-toi... si tu fermes les yeux, peux-tu le dessiner dans ta tête ? Non, trop flou, forcément mes lunettes sont là-bas, du côté des choses du monde... que faire ? je vais lâcher, je vois même pas si ça bouge ou pas, c'est pas un bon objet ! Catastrophe. Disparu. Ça devait être une bestiole. A dû s'envoler. Même pas vu... Et la panique envahit Jeanine, elle est abandonnée, aucun appui nulle part, elle va s'engloutir dans ce plafond trop lisse...

Soudain elle entend des paroles, c'est SA voix, IL lui dit des mots, qui la hissent hors de l'abîme. Quelle bonté, quelle magnanimité !
— Voyons-voir... (Et l'homme à la voix lui propulse un coup d'air froid avec son compresseur. Jeanine ne bronche pas.)
— Aah ? reprend l'homme à la voix. (Modulation incrédule.)
— Et là ? (Nouveau coup de compresseur et cette fois, Jeanine fait un bond dans le fauteuil.)
— C'est pas celle que vous disiez ! dit l'homme à la voix. (Triomphante ce coup-ci.)
Jeanine a reclaqué ses mâchoires. Elle ne les ouvrira plus jamais, il peut aller se faire voir ! Dire qu'elle lui aurait tout donné, qu'elle avait souhaité ardemment son amour ! Heureusement l'homme à la voix pérore, complètement ignorant de ce qui se joue chez Jeanine. Il s'est déplacé et elle comprend que ça suffit pour aujourd'hui. Elle se tempère et essaie d'écouter.
— ... les patients, on peut pas trop leur faire confiance, ils disent une chose, mais...
— Oui c'est subjectif ! le coupe Jeanine, soudain à son affaire.
— Non c'est pas ça... se défend le dentiste – et Jeanine pense qu'il pense qu'il ne doit pas lui donner à penser qu'il taxe le patient de subjectivité. Politiquement incorrect ça. Jeanine veut attaquer, redorer le blason de la subjectivité, celle du patient, celle du soignant et celle de ses symptômes ! Mais il est en train de lui donner deux rendez-vous par semaine pour tout le mois, pas question de se le mettre à dos, elle la boucle sans serrer les dents, prête à acquiescer à tout le mal qui court sur la subjectivité. Mais dans la rue, elle a honte de sa lâcheté.
Rhooo, j'aurais dû, j'aurais dû...

Quel malheur de se défier comme ça de la subjectivité ! Ils ne comprennent pas qu'à vouloir éradiquer la subjectivité de partout, on se retrouve avec des machins tout vides, des pantins dociles à ficelles qui pensent tous comme on leur a dit de penser et qui font tout comme on leur a dit de faire... Y'a qu'à voir leurs règles de bonnes pratiques, y'a qu'à voir les incitations de plus en plus pressantes pour travailler avec les autistes comme ci et pas comme ça, y'a qu'à voir les formations prétendument indispensables pour travailler sur la dyscalculie... non mais sans blague ! Et les évaluations perpétuelles à pourcentages, qu'on dirait la fiche de traçabilité de la matière grasse dans le yaourt... On nous modalise tout ! On nous formate tout ! On nous baratine avec une novlangue de bois bouffée aux termites tellement elle est usée, mais néanmoins, c'est elle qui gagne ! A quoi ça sert d'être prévenus ? Et vas-y qu'on ingurgite les projets, le partenariat, la démarche qualité, la certification, les processus, les réseaux, la gestion des affects, la bienveillance, la parentalité, la performance, la sectorisation, le référentiel, le dispositif, la compétence... jusqu'à la nausée, jusqu'à la déprime ! Et vlan, Jeanine file un coup de pied dans une canette de bière qu'elle envoie dans le caniveau. Le bruit de ferraille lui fait du bien. Bon, Jeanine t'exagère, le dentiste n'est peut-être pas responsable de tout ça, le pov gars... Tiens voyons voir, qu'est-ce que c'est que cette bière ? Et puis vraisemblablement, c'était pas la canine, c'était la prémolaire. Tiens, elle ne connait pas cette marque, il faudra essayer. Mais n'empêche, ça iradie dans toute la machoire. Tiens, un bar. La douleur se fout de l'anatomie objective. Si j'en demande une tiède, et que je penche la tête vers la gauche, la prémolaire de droite n'y verra que du feu...
Et résolument, Jeanine pénètre dans le bar pour s'en siroter une, parce que subjectivement et donc pour de vrai, ça va lui faire du bien.

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, juillet 2018.


Jeanine se réveille en sursaut. La main sur sa poitrine qui bat qui bat, elle tâche de respirer calmement et de reconstruire sa réalité. Sa chambre, son lit, sa couette, tout est à la bonne place. Ce n'était qu'un sale rêve, se dit-elle fort soulagée… Un objet petit a courait après elle, elle sentait des doigts crochus prêts à s'agripper à son beau manteau de l'hiver dernier. Un peu plus et les coutures craquaient ! Un sale rêve...
Elle allume sa lampe de chevet et chausse ses lunettes pour que de visu, elle ait la preuve d'être à l'abri dans sa chambre et dans son lit.
Sur sa table de nuit, trônent un crayon et le Séminaire X, L'angoisse, qui lui a flanqué ce cauchemar. Pas rancunière pour un sou, elle l'attrape. Puisque je suis réveillée, pense-t-elle, autant m'en refaire un petit bout, car ce qui est fait n'est plus à faire. Calée sur ses oreillers, elle suçote son crayon, prête à souligner tout ce qu'il ne faut pas louper.

Jeanine a eu du mal avec ce séminaire. En bonne orthophoniste, elle a toujours placé le symbolique au pinacle. Et voilà que dans ce texte, son signifiant adoré dégringole un peu, il faut bien le dire… Il n'est plus celui par lequel tout passe, puisque Lacan met justement l'accent sur ce qui ne passe pas, et ne passera jamais, par lui : un reste, un machin irréductible, non signifiantisable… Ça l'a rendue triste Jeanine, au début. Pourtant elle était prévenue !
La première fois qu'elle a entendu causer de Lacan voyons voyons… elle était jeune étudiante, un psychanalyste avait parlé de la faille dans le langage. Et mon dieu cette histoire de faille, elle n'en est pas encore revenue ! Tout soudain le monde s'éclairait ! Oui, mais elle était jeune et optimiste, c'est pour ça. Jeune et optimiste elle l'est beaucoup moins, et n'entretient plus l'illusion d'avoir levé le voile obscur du monde. D'abord à quoi ça servirait ? Même quand on croit que ça s'éclaire on se goure alors ! Mais la faille, ah la faille ! Jeanine lui décernerait toujours la médaille.Tiens faille et médaille ça rime… Et donc s'il y a faille, pas étonnant qu'il y ait un truc qui tombe dedans, ce fichu reste…

Jeanine se prend à rêvasser paisiblement car son cauchemar est loin. Elle se voit penchée au dessus d'une crevasse, tête inclinée, oreille aux aguets, et elle entend CLONG ! C'est l'objet a qui choit… Que tu es bête se dit-elle. Elle rabat le livre sur ses genoux, et regarde sur la couverture le dessin de la bande de Mœbius avec les fourmis qui cavalent à l'intérieur ou à l'extérieur, sur l'endroit ou sur l'envers on ne sait pas.
C'est comme un huit qui se tord, la bande de Moebius. Si on découpe une bande de papier et qu'on la scotche en la tordant comme le huit, on pige tout de suite que les fourmis non plus ne peuvent pas savoir qu'elles se retrouvent parfois en dessous, puisqu'elles ne passent jamais par un bord. Lacan fait ça pour introduire le fait de « ne pas avoir d'image spéculaire ». La bande qui n'a comme qui dirait qu'une seule face, ne peut pas être retournée, et si on retourne une face sur elle-même, elle sera toujours identique à elle-même. Alors que dans un miroir, la gauche devient la droite et inversement. Bon, que la bande n'ait pas d'image spéculaire, on s'en fout un peu, se dit Jeanine, et les fourmis peuvent aller se voir ailleurs. Mais quand même, il sait ce qu'il fait le Lacan, parce que les fameux petits a, je vous le donne en mille, ils n'ont pas d'image spéculaire ! Et comme ils n'ont pas non plus vraiment de signifiant, tu peux ni les voir ni les nommer quoi… Juste tourner autour, essayer de les cerner…

Il est arrivé quelque chose comme ça à Maupassant sur le tard. Dans le miroir, il ne se voyait plus. Plus d'image spéculaire, le pauvre. Mais voilà qu'il aperçoit le dos d'un fantôme. Quand le fantôme se retourne, horreur, c'est lui, c'est son double ! Comme si l'image qu'il ne voyait plus dans le miroir, lui revenait dans une autre dimension, dans le réel, qui hélas n'a rien à voir avec la réalité. Ça fout les jetons le réel. Dans le réel, rien ne manque, scande Lacan. Et il dit aussi : « Ne savez-vous pas que ce n'est pas la nostalgie du sein maternel qui provoque l'angoisse, mais son imminence ? » Ça, Jeanine s'en doutait. « La possibilité de l'absence, c'est ça la sécurité de la présence [...] ce qui est le plus angoissant pour l'enfant, [...] c'est quand il n'y a pas de possibilité de manque, quand la mère est tout le temps sur son dos, et spécialement à lui torcher le cul ... » Et toc. Ah les mères !

Tant qu'il y a du manque, il y a de l'espoir se dit Jeanine en triturant sa couette. Et ça nous garantit un monde spécial ortho, du symbolique à donf, des signifiants à la pelle qui disent, qui racontent, qui trompent ou qui falsifient, qui vont et viennent en vous dessinant un quotidien plus ou moins vivable et c'est déjà pas mal.
Mais dans le réel, changement de planète... les signifiants ne font plus leur boulot, ça résiste de partout à se laisser signifiantiser normalement, entre autre pour cause de manque de manque !

Pour en revenir aux objets petits a, ils sont une race à part. Ils peuvent nous faire entrevoir l'horreur du réel et nous coller l'angoisse parce qu'ils apparaissent là où ils ne devraient pas, à la place d'un manque, d'une absence... « Le a, qui est ce reste, ce résidu, cet objet dont le statut échappe au statut de l'objet dérivé de l'image spéculaire, c'est à dire qui échappe aux lois de l'esthétique transcendantale. » Ouais ouais… Jeanine baille, le crayon ne souligne plus guère, et le séminaire X glisse à terre…

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, janvier 2018.


Jeanine rentre chez elle. Les journées s'allongent, on y voit encore et elle sautille pour éviter les joints des pavés qui dallent le trottoir. Elle fait ça tous les soirs, ça la détend. Mais l'hiver, on n'y voit pas grand-chose à cette heure-là, alors elle fait plein de ratés, elle s'en fiche, mais c'est quand même plus satisfaisant quand elle fait un sans-faute.
Jeanine arrive au carrefour où elle doit choisir un chemin. Soit elle va au plus court avec un trottoir goudronné et elle ne peut plus gambader sur les pavés, soit elle garde le trottoir aux joints et se rallonge de 8 minutes. Force lui est de constater que plus ça va, plus elle choisit le court. La fatigue, l'âge, tout ça…
Mais ce soir elle prend les pavés, il lui faut bien ces 8 minutes de rab avec tout ce qu'elle a à penser. Faudrait qu'elle cause à sa copine Paulette. Avec l'arrivée du printemps, elle n'arrête pas de faire des bilans, – normal, le printemps c'est le renouveau – et ses bilans sont de plus en plus… bizarres. Comment te dire, Paulette… oui bizarres… je trouve pas d'autre mot… C'est toi qui es bizarre, lui dira Paulette. Nan, écoute, t'as déjà entendu ça, toi ? :
— Et qu'en pense son papa ? je lui dis.
— On est séparé, qu'elle me répond.
— Depuis longtemps ?
— De toute façon, pour ce que ça change ! Ça rentrait du chantier et ça se vautrait devant la télé, je gérais tout toute seule, ça s'est jamais occupé de rien ! Ça n'a jamais débarrassé une table, jamais fait les courses, rien !
— Vous parlez de son père ?
— Oui. Les devoirs, l'école et tout, ça s'en est jamais occupé, alors séparés ou pas c'est pareil !
Paulette lui dira Ah les mères… mais Jeanine est sûre que même Paulette aurait eu trois secondes de perplexité en entendant ça.
Je vais quand même lui mettre une majuscule, se dit Jeanine, il aura plus de tenue. Ah ! mais si ça se trouve elle faisait référence à Freud ! C'est pas joli joli, un Ça. S'il n'est pas tempéré par les frangins Moi et Surmoi, c'est pas joli joli, songe Jeanine. Elle aimerait bien voir la tête qu'il a, le Ça… La semaine prochaine, elle demandera si Ça pourrait amener le môme. Paulette serait sûrement de cet avis. Et peut-être que Ça ne demanderait pas mieux, allez savoir…
Quand Jeanine croise quelqu'un sur le trottoir, elle arrête de sauter et fait mine de fouiller dans son sac. Sinon, à la voir un coup faire un grand pas, un coup un tout petit, un coup sur la pointe, un coup sur le talon, on se demande si elle n'a pas un coup dans le nez. Ça la gêne, voyez-vous. Paulette lui dirait Qu'est-ce que ça peut te faire ce qu'ils pensent ? Jeanine ça la gêne, elle le déplore mais elle manque de liberté intrinsèque.
Elle est marrante la Paulette, elle est née dans un milieu d'artistes elle, alors sa liberté intrinsèque, elle l'a eue quasiment dans le biberon. Jeanine il faut qu'elle se la gagne centimètre par centimètre, elle estime qu'elle a déjà bien progressé, mais passer pour une poivrote, non.
Elle aurait un autre genre de bilan à raconter à Paulette. Une Madame Lesoir, qui a entendu la voisine parler de bilan chez l'orthophoniste, alors elle aussi vient pour le bilan :
— À mon âge, vous ne pensez pas qu'il est grand temps ?
— Qu'il est temps de quoi Madame ?
— Eh ben de faire le bilan ! Je risque d'y passer d'un jour à l'autre. Pas folle la guêpe ! Donc, je fais le point. Et puis comme ça, je saurai quoi dire à Saint Pierre, ça me fait comme une petite révision vous voyez ?
— ?
— Vous ne prenez pas de notes ?
— Si si…
— Ça m'aiderait, parce que des fois je radote… vous pourrez me dire « Ah, mais vous l'avez déjà dit… » ça nous fera gagner du temps vous croyez pas ?
— Heu…
— Je commence. Je suis née en 34, 2 ans avant la guerre d'Espagne… Ce salopard de Franco, ça vous dit quelque chose ? J'avais 4 ans, quand mon père a dû fuir en France. Ma mère, toute seule avec ses filles, je vous raconte pas… Enfin si si, je vous raconte. notez je vous prie. Ma mère, rejetée par les trois quart du village, et même par ses frères parce qu'elle était la femme d'un rouge. Les guerres civiles c'est les pires, parce que ça vous zigouille les familles… Bon passons, je vous dis les grandes lignes, et après on y reviendra, on fera chapitre par chapitre, ça vous va ? Je prévois 10 rendez-vous, peut-être 12 pour la relecture… Pas de soucis pour vos honoraires, j'ai de quoi.
T'as déjà eu ça, toi Paulette ? Jeanine est sûre que Paulette est fichue de faire celle qui connaît la chanson. Elle me plaît bien cette Madame Lesoir, songe Jeanine. Le bilan d'une vie ça m'étonnerait qu'on y arrive, mais c'est pas mal d'y croire, se dit-elle en prenant son élan. Ah raté ! L'obscurité s'accroît, il devient de plus en plus difficile d'éviter les joints. Jeanine s'arrête pour reprendre son souffle. Elle est presque arrivée et se remet à marcher normalement. Par manque de liberté intrinsèque, elle ne veut pas risquer que les voisins la voient sauter sur les pavés. Quand elle sera au soir de sa vie, il ne sera pas dit dans son bilan qu'elle avait perdu sa dignité.


Jeanine a rendez-vous au café avec Paulette pour qu'elle lui raconte un peu ses misères. Elle sirote sa bière en la fixant d'un air lourd de reproche. On voit bien qu'elle se contient, mais finit par lâcher : Paulette, moi je veux bien mais quand même ! Une menthe à l'eau ça va pas t'arranger ! Bon je dis ça je dis rien mais quand même…
Paulette a l'œil morne. Elle remue sa paille sans conviction.
— Ouais ouais…
— Ben oui quoi ! En attendant, raconte-moi où ça en est ton histoire d'héritage.
— Ça en est que je crois bien que je suis fâchée à mort et à vie avec mon frangin…
— Mais non mais non tu vas voir ça va s'arranger…
— Ben je vois pas comment. Si tu savais tout ce que je me suis entendue ! D'après lui je devrais me contenter de trente pour cent, et encore c'est parce que monsieur est magnanime !
Et Paulette se lance dans des histoires compliquées d'assurance-vie, d'évaluation de la maison familiale…
Jeanine pense soudain au môme de quatre heures et demi, qui est sorti rayonnant de son bureau pour brusquement changer de tête dans la salle d'attente et se mettre à chouiner tant et plus. Sa mère était en train de donner le sein au petit frère. Elle l'a tancé vertement : Te plains pas ! Chez les têtards c'est bien pire ! Devant l'air ahuri de Jeanine, elle a expliqué, pragmatique : Ben oui les têtards doivent partager entre mille. Forcément il reste pas beaucoup pour chacun. Mais un frère de rien du tout, c'est pas la peine d'en faire un plat…
Paulette continue sur le thème d'une indivision et du notaire tordu que ça l'étonnerait pas que le frère l'ait soudoyé…
— Rrrhooo ! Paulette t'exagères là !
— J'exagère ? Et comment tu comprends que le notaire en personne me téléphone un beau matin pour me dire Madame Paulette, bien qu'il n'y ait aucun testament, il semble bien que votre père ait tenu à avantager votre frère, je dispose de certains témoignages de voisins…
— Hein ?
— J'te le jure ! Tu te rends compte que mon frère est allé faire la tournée du bled et qu'il a fait écrire des horreurs à tous ces vieux schnocks…
— Paulette calme-toi. Finis ton truc vert là et je vais te commander autre chose…
— Nan ! Laisse-moi ma menthe ! Je le savais bien qu'il avait toujours été jaloux de moi ma mère me l'a toujours dit Ton frère, faut pas lui en vouloir Paulette, il a eu de la jalousie on a même dû l'amener chez des docteurs, il avait de la rivalité fraternelle ça s'appelle comme ça…
— Oui mais bon, c'est banal Paulette…
— Mais je sais ! Mais c'est une chose de le savoir, et une autre de t'entendre dire par un notaire, – un notaire Jeanine ! – que ton père a toujours eu dans l'idée d'avantager ton frère !
— Oui c'est sûr que symboliquement ça doit faire son petit effet…
— Et en plus c'est même pas vrai ! Ma mère sans doute, mais pas papa ! Quand je pense Jeanine, quand je pense à tout ce que j'ai fait pour lui ! Je lui ai prêté de l'argent pour qu'il monte son foutu magasin de fruits et légumes, je l'ai hébergé pendant plus d'un an quand sa bonne-femme l'a fichu dehors, et toutes les soirées que j'ai passées à écouter ses pleurnicheries ! Et même que c'est en grande partie à cause de ça que j'ai divorcé…
— Oui mais bon ça…
— Et quand on était petit, je l'ai toujours défendu quand il piquait les protège-cahiers dans l'armoire aux fournitures ! Oui je te l'ai pas raconté ça Jeanine ! Mon frère a eu sa période ! Il piquait ! Même dans les magasins…
— Tu vois bien, Paulette, il avait des problèmes ton frère…
— Ah tu le défends ? Tu vas pas t'y mettre !
— Non non…
Et Paulette continue comme ça pendant un bon moment. Tout y passe, les câlins du père, les baffes de la mère, les parts de gâteau, les bulletins scolaires… Jeanine ne comprend pas tout. Difficile de saisir qui était jaloux de qui, qui de la mère ou du père se montrait injuste ou équitable, lequel protégeait, lequel punissait… Selon les âges, ça a varié, tantôt l'un, tantôt l'autre… En tout cas, Paulette ne semble pas avoir eu une enfance malheureuse. Mais ce qui est sûr, c'est que les histoires de succession à la mort du père lui ont fait chavirer les représentations qu'elle avait de sa gentille petite famille ! Pauvre Paulette, se dit Jeanine, on dirait qu'elle découvre un frangin qu'elle ne connaissait pas…
— …tu vois Jeanine, franchement, c'est comme si on m'avait changé mon frère. Jamais au grand jamais j'aurais pensé qu'il me ferait ça ! Avec tout ce qu'on a vécu ensemble…
— Ben tu sais c'est comme moi, quand ma mère est morte, tu sais ce qu'il a dit mon frère ? Il a dit…
— Oui mais non tu peux pas comparer, moi mon frère on était super proche et tu sais quoi encore ? Il a été voir les cousins d'Anjou Lolotte et Dédé, et il leur a raconté que mon père, le frère de leur mère, avait toujours dit à ma tante, la mère de Lolotte et Dédé, que moi Paulette, il était même pas sûr que je sois sa fille ! non mais tu vises un peu…
Jeanine hoche la tête régulièrement pour montrer qu'elle suit, mais ce qu'elle essaie de viser, c'est le regard du serveur. Elle tente de replacer les têtards.
— Paulette, dis-toi bien que ce serait pire si t'étais un têtard…
Peine perdue, Paulette n'entend rien. Jeanine se console en choppant le serveur : « Siouplait 2 pressions ! »


C'est bientôt l'heure de manger, midi approche, l'ambiance est détendue. À propos d'une portion de gruyère dessinée sur une carte du mémory, Jeanine s'autorise : Mmm, ça donne faim, j'adore le fromage.
Sans même lever le nez, restant bien concentré, le môme lâche : "J'aime le fromage. On dit pas j'adore"
— Hein ? Ben si j'adore le fromage.
— Non. On n'adore que Dieu.
— Mais… mais moi j'adore le fromage !
— Demande à ma mère on n'adore que Dieu. Faut dire j'aime le fromage.
— Mais… tu voudrais commander les mots que je dis ?
— Demande à ma mère on n'adore que Dieu.
— Mais ta mère non plus elle ne peut pas commander les mots !
— Si.
C'est dit simplement, tranquillement et avec une telle évidence que Jeanine lâche l'affaire et se cloue le bec. Pour un temps. Nul doute qu'elle y reviendra, parce que ça lui reste en travers quand même. Et le mémory, elle a envie de le bâcler, faut la comprendre. Dieu, c'est déjà un gros morceau, alors Dieu plus une mère…
Jeanine ne connaît pas bien Dieu. C'est un peu comme le foot, les militaires ou le CAC 40, elle ne fréquente pas.
Un autre môme lui a déjà dit qu'elle ne devait pas mettre de musique dans sa salle d'attente parce que Dieu ne voulait pas. Une dame lui a expliqué que la mutuelle, non, sa religion était contre, tant qu'on peut on paye. La sécu ça passait, mais pas la mutuelle, et Jeanine a oublié de demander pour les congés payés. Une autre dame lui a raconté que la religion gouvernait la vie au poil près, la nourriture, l'argent, les loisirs, la façon d'entrer aux toilettes, tout ! Elle en a eu des frissons tout le long de l'épine dorsale d'entendre ce tout ! Elle, elle a pensé à l'amour, le charnel, celui du corps… Ouh la la.
Jeanine pense aux indulgences. C'est passé de mode ça… ou alors ça se pratique encore et elle n'est même pas au courant. Et si on nous les remettait au goût du jour ? Un petit carnet, avec un barème de réparation et une tarification des péchés. Il faudrait réfléchir au poids de la faute, lui fixer une valeur fiduciaire. Partant de là, ça devrait être facile de proposer une indulgence pour racheter son dernier péché en restant dans les clous, ni trop ni trop peu, quoi. Il doit bien y avoir une appli pour calculer ça, sinon, il y a un sacré créneau à saisir. Mais Jeanine soupire, parce que c'est toujours pareil, les gens vont se mettre à exagérer… Ils vont tout sous-évaluer quand il s'agira de leur pomme, et sur-évaluer le péché du voisin, qu'ils mettront au prix du caviar… Il va y avoir de l'abus. Et puis en plus, Luther et Calvin se sont déjà exprimé sur le sujet, ils étaient contre les indulgences et Jeanine les approuve. C'était quand même un commerce bien vil… Luther a écrit 95 thèses contre les indulgences ! Il disait qu'on pouvait être sauvé non pas en payant des trucs à l'église, mais par la seule grâce de Dieu. Et ce qui plaît le plus à Jeanine, c'est qu'il disait aussi que Dieu, personne ne pouvait connaître ses choix ! Donc on ne peut pas savoir s'il nous sauvera ou pas, et ça, ça lui va parfaitement à Jeanine. Elle tolère très volontiers et sans aucune allergie que d'aucuns pensent que peut-être… au-delà de nos vies terrestres… il y aurait quelque chose…
Elle connaît des gens très bien, et qu'elle aime, qui pensent que Dieu ma foi… il se pourrait bien que…
Mais bon sang, le conditionnel, – qui n'est pas fait pour les chiens – ils savent l'employer ! Qu'on lui respecte son conditionnel et tout ira bien ! Mais quand on commence à la bassiner avec tout un fatras de certitudes à la noix, sur le fromage, la musique et les remboursements, et qu'on lui met de l'impératif à toutes les sauces, là elle désespère, et l'urticaire, l'allergie et l'eczéma fleurissent…
Bon d'accord, Luther, qui reconnaissait ne rien savoir des desseins de Dieu, ne doutait pas de son existence, et à cet endroit-là il ne mettait pas de conditionnel. Mais ça, c'est parce qu'il n'avait pas la télé. S'il avait vu les reines du shopping, touche pas à mon poste, ou les Marseillais à Miami, nul doute qu'il aurait douté et qu'il aurait mis du conditionnel partout.
Tout cela est bien joli, mais en attendant il faut finir cette séance d'une manière ou d'une autre, et ce môme est trop petit pour se lancer dans une étude comparative des modes impératif et conditionnel. Jeanine, qui ne sait pas si son ton va sortir piteux ou plein de bravoure, risque : Sais-tu, il y en a qui pensent que les dieux n'interdisent aucun mot… Et vite vite parce qu'elle sent bien qu'elle ne fait pas le poids face à l'immmmmense abus fallacieux des prétendus diktats de Dieu, surtout quand ils sont proférés par les mères, elle ajoute : À jeudi.


Spèce de grosse bite il suce il suce j'l'ai vu dans les douches eh gros pédé !

Jeanine traverse la cour de l'institution quand ces douceurs lui parviennent aux oreilles. Jeanine a envie d'en savoir plus et change de direction pour aller écouter ça de plus près, tout le monde aurait fait pareil. Le temps qu'elle atteigne les marches du bâtiment, elle capte encore quelques gracieusetés dont elle regrette que la poésie les ait désertées.

Tu lui mets dans le cul eh il lui met il lui met il lui pisse eh ta mère...
C'est pauvre. Très pauvre. Et pourquoi ces répétitions qui n'apportent rien ? Quand elle ouvre la porte, on en est réduit à eh j'le sais parce que j'le sais.
La situation révèle un éducateur et deux mômes, assis dans les fauteuils du coin détente, en train de jouer à un jeu de société. Les mômes aboient cette prose navrante à l'éducateur en agitant un bras, au-dessus de leur tête, pendant que de leur autre main ils tiennent leurs cartes en éventail. Un bras qui s'excite, et l'autre parfaitement policé. Incroyable !
L'éducateur n'a pas l'air si accablé que ça et Jeanine en secret l'admire. Comment fait-il ? Alors voulant bien faire, elle dit d'une voix qu'elle souhaite sereine et maîtrisée : « Hum hum... je ne sais pas de qui vous parlez, mais je crois que vous faites erreur. Ici on travaille, et on n'a pas le droit de mélanger le sexe et le boulot... ». Du tac au tac, l'éduc : « Ah ! vous voyez ! »
Un des mômes se tourne vers elle : « Tiens salut Jeanine » et l'autre : « Ouais ouais... » et tranquillement il se lève et va vers le coin cuisine pour touiller dans un grand saladier. Alors l'éduc :
— Bon on finira la partie après. Ça y est la pâte est bien reposée, on peut commencer à les faire cuire, t'en voudras une Jeanine ?
— Heu... oui.
— Vous entendez les garçons ? La première est pour Jeanine !
— D'acc. Au sucre ou au nutella ?

Il ont tous les trois quitté le coin des tapis, fauteuils, livres et jeux, et s'affairent à l'autre bout, autour de la plaque électrique. Une vraie scène domestique.
Un peu sonnée de ce dénouement qui se dilue dans la poêle à frire, Jeanine attend sa crêpe car ma foi c'est l'heure du goûter. Mais elle reste sur sa faim. Elle aurait bien besoin d'autre chose... Du côté de la sublimation peut-être... ? Au contraire des deux mômes et de l'éduc elle n'arrive pas à passer de l'obscénité à la pâtisserie en un claquement de doigt.
Alors la voilà à tenter de sublimer, au moins pour elle ! Mais en léchant le nutella sur ses doigts, elle se rabroue intérieurement : Non Jeanine, pas possible. On ne fera pas un atelier de poésie érotique avec ces mômes-là. N'y pense même pas. Oublie Jeanine... Et puis d'abord ils sont trop jeunes. Et puis d'abord y'a assez à faire pour contenir les débordements, l'excitation, la jouissance et tout ça sans en rajouter. Et puis d'abord, ça s'est jamais vu... Cette manie de toujours tout ramener au langage...

Un peu plus tard, elle fouille dans son bazar dont voici ce qu'elle exhume :
Je suis très émue de vous dire que j'ai
bien compris l'autre soir que vous aviez
toujours une envie folle de me faire
danser. Je garde le souvenir de votre
baiser et je voudrais bien que ce soit
là une preuve que je puisse être aimée
par vous. Je suis prête à vous montrer mon
affection toute désintéressée et sans cal-
cul, et si vous voulez me voir aussi
vous dévoiler sans artifice mon âme
toute nue, venez me faire une visite.
Nous causerons en amis, franchement.
Je vous prouverai que je suis la femme
sincère, capable de vous offrir l'affection
la plus profonde comme la plus étroite
amitié, en un mot la meilleure preuve
que vous puissiez rêver, puisque votre
âme est libre. Pensez que la solitude où j'ha-
bite est bien longue, bien dure et souvent
difficile. Ainsi en y songeant j'ai l'âme
grosse. Accourez donc vite et venez me la
faire oublier par l'amour où je veux me
mettre

C'est une lettre de Georges Sand, dont on peut lire – si on veut, pas obligé – une ligne sur deux.

Et Alfred lui a répondu par cet acrostiche :
Quand je mets à vos pieds un éternel hommage,
Voulez-vous qu'un instant je change de visage ?
Vous avez capturé les sentiments d'un cœur
Que pour vous adorer forma le créateur.
Je vous chéris, amour, et ma plume en délire
Couche sur le papier ce que je n'ose dire.
Avec soin de mes vers lisez les premiers mots,
Vous saurez quel remède apporter à mes maux.

C'est quand même autre chose !
Mais c'est dommage parce que c'est même pas vrai. La lettre de Georges est un canular parait-il, que des amis à elle auraient écrite quand elle est morte.
N'empêche. C'est quand même autre chose...
Jeanine est apaisée. Elle l'a, sa sublimation.

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, avril 2017



— Qu'est-ce que vous avez commandé pour Noël ?
« Ça recommence », pense Jeanine. En soupirant, elle répond « Je sais pas... » et surtout, elle ne demande pas « Et toi ? »
— Moi j'ai commandé un galaxy
— Ah ? Mais on dit pas une ? Moi j'en ai une. Et Jeanine vide son pot à crayons. Sur sa table s'éparpillent stylos, crayons, ciseaux, règles, gommes, et des petits bouts de branches, une cuillère en plastique, des plumes de pigeon, un porte plume sergent Major, et... quelque chose qui roule et qu'elle chope prestement. Triomphante, elle lui montre au creux de sa main : « Regarde ! »
Ahuri le môme lui fait : Ben c'est une bille...
— Ben oui. Une galaxie, fait-elle fièrement en la saisissant entre deux doigts. Remarque, c'est pas la mieux je trouve...
Le peu d'enthousiasme du môme l'alerte, et en un éclair elle s'avise qu'un ado qui demande une bille galaxie pour Noël, ça ne doit pas courir les rues. Il y a peut-être un élément qui lui échappe... Cependant, espérant que la suite pourrait rattraper la chose, elle continue : Attends, j'en ai d'autres dans mon tiroir. Regarde, celle là c'est un œil de chat, et celle-là une chinoise...
Jeanine n'aime pas la galaxie. Elle est pleine de petits grains en relief, elle la trouve moche, mais elle ne le dit pas. Dans le même genre il y a la pépite, la météorite et la Jupiter. Moches. Par contre, Jeanine convoite depuis un certain temps une ouragan, une michelangelo, et une corbeau. Elles sont pleines de volutes, ça vous a un petit côté précieux et c'est d'une élégance ! Mais personne ne lui en donne en ce moment. Il y a même des mômes qui n'en ont jamais entendu parler. Une fois sortis des comètes ou des arcs en ciel, ils ne connaissent rien. Il y a la Van Gogh aussi qui est pas mal. L'an passé, elle en a fauché une à un môme. Elle aimait bien quand il venait parce qu'il amenait une grosse trousse pleine de billes et tous les deux ils faisaient l'inventaire et établissaient des listes. Jeanine est sûre qu'il n'a rien vu quand elle lui a fauchée, mais bien mal acquis ne profite jamais s'était-elle pensé, car elle l'a perdue, et ce môme ne vient plus parce qu'il s'est mis à bien lire et c'est très dommage. « C'est sûrement Jean-Eudes qui me l'a piquée, j'en suis presque sûre, fulmine intérieurement Jeanine dès qu'elle évoque la Van Gogh. Franchement, je fais pitié avec mes trois malheureuses billes... J'ai quand même un boular, mais si je le sors du tiroir, on va me le voler. »
L'ado attend, visiblement peu passionné par les billes de Jeanine.
— Heu... Alors pour Noël tu voudrais une galaxie ?
— Mais nan ! Vous savez pas c'est quoi un galaxy, sérieux ?
— C'est pas ça, alors ? fait-elle en rouvrant sa main.
— C'est un smartphone ! Sérieux vous connaissez pas ?
— Si si... je connais...
— Je voudrais un 5 pouces point 2.
— Hein ?
— Je voudrais un 5 pouces point 2...
— Ah oui c'est bien 5 pouces...
— Point 2. C'est plus confort que point 1. Et en plus il est moins cher que le point 1.
— Ah bon ? Comment ça se fait ?
— Ché pas. Et je voudrais une coque rigide aussi. La coque c'est pas cher c'est 12 euros 90.
— Ah oui ça va... Et sinon, tu sais combien il vaut le smartphone ?
— Ça va de 267 à plus de 300 euros.
— Ah quand même...
— Oui mais le 5 pouces point 1, il est à 495 et ça peut aller jusqu'à 589 euros.
— Ouh la... presque 600 euros pour un smartphone !
— Nan pas quand même. 589 j'ai dit.
— Oui mais sans la coque ! Avec la coque, t'as qu'à voir...
— Ouais concède l'ado. Mais de toute façon moi je veux l'autre. Le galaxy A5 2016 il est pas cher. Celui qui est cher c'est le Galaxy S7.
Ce dialogue essore Jeanine et l‘assèche. Vaguement, elle se dit qu'ils pourraient inventer un problème qui comparerait les prix du 5 pouces point 1 et point 2, avec et sans coque... Mais cette seule idée lui aspire sa substantifique moelle.
Elle, elle voudrait recauser des billes, mais elle n'ose plus.
Soudain, une lueur :
Je vais te lire un poème qui parle de galaxie !
— Sérieux ?
— Écoute :
Si vous voulez savoir où je suis
Comment me trouver, où j'habite
C'est pas compliqué
J'ai qu'à vous faire un dessin
Vous ne pouvez pas vous tromper
Quand vous entrez dans la galaxie... Ici elle jette un œil au môme. Pas de réaction. Elle poursuit :
Vous prenez tout droit entre Vénus et Mars
Vous évitez Saturne, vous contournez Pluton
Vous laissez la lune à votre droite
Vous ne pouvez pas vous tromper
Quand vous...
Nouveau coup d'œil. Il baille en tripotant les cinq boutons du cadran de sa montre. Son regard est morne et Jeanine pense aux vaches devant un passage à niveau, quand les rails sont à jamais désaffectés.
Elle s'ébroue. « Alors tu voudrais un 5 pouces point 2 ? »

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Décembre 2016


Jeanine va sur le trottoir. Elle s'en grillerait bien une, mais elle ne fume pas dommage. Elle scrute l'horizon au coin de la rue là-bas. Ah ça y est, il vient de passer le coin. Sa femme lui tend sa canne, montre la direction tout droit là tu suis le trottoir regarde elle est là elle t'attend. Jeanine fait de grand signes avec le bras, du style Ohé du bateau, auxquels Mme Princier répond plus sobrement, surveillant son mari qui se remet en branle. Le voilà qui s'arrête devant le portail des Flaubert, il doit regarder le petit moulin. J'y vais.
– Bonjour M. Princier, vous regardez le moulin ?
– Oh bonjour, je suis content de vous voir ! Comment allez-vous ? Heu… ma femme elle a dû s'égarer…
– Non non, elle va revenir vous chercher, venez, on va au bureau.
Elle sent qu'il s'abîme dans un puits de perplexité, aussi elle lui prend le bras. « On y va ? »
– C'est pour mes impôts ?
– Non on va chanter.
– Chanter ?
– Oui je vais vous faire un café et on va chanter.
– Vous alors ! Pour mes impôts ça commence à bien faire je leur ai dit mais y'a pas moyen c'est quelque chose tout de même !
Et M. Princier fait des moulinets avec sa canne.
– Hé, vous faites comme Zorro avec son épée ! Un cavalier qui surgit hors de la nuit / court vers l'aventure au galop… M. Princier écoute attentivement et quand elle arrive à Son nom il le signe à la pointe de l'épée, il se prend à brandir sa canne et zèbre l'air en clamant D'un Z qui veut dire Zorro ! Comme il en est très satisfait, il recommence plusieurs fois jusqu'à en lâcher la canne. Ils rigolent tous les deux. Jeanine se penche pour la ramasser.
– Mais non laissez je suis pas encore foutu quand même !
– Trop tard, je l'ai ! On arrive, entrez.
– Il fait bon ici. C'est chez vous ?
– Oui c'est le bureau entrez, fait Jeanine en s'effaçant. Il s'arrête quelques secondes mais se dirige vers la bonne chaise. Et c'est alors que Jeanine s'aperçoit du désastre. « Oh ! » fait-elle. Il se retourne avec sollicitude : « Vous vous êtes fait mal ? »
– Non non… asseyez-vous.
Jeanine est consternée.
– Je vous sers un petit café. Un sucre ? Fait-elle pour gagner du temps.
– Oui merci. Il fait bon chez vous. Ma femme c'est sans sucre… Il promène un regard perdu, et se reprend : mais moi c'est un, comme ma mère. Ah qu'elle fait du bon café ma mère… Vous avez perdu quelque chose ?
Jeanine fouille fébrilement dans un tiroir, et soupire de soulagement quand elle en sort une petite boite.
– C'est une bien jolie petite boîte que vous avez-là, hein ?
– Oui, fait Jeanine, c'est un nécessaire à couture. Écoutez-moi M. Princier, je peux pas vous laisser comme ça… Tout à l'heure en chantant Zorro et en tchik tchak tchok avec l'épée, vous avez fait craquer votre pantalon.
– …
– Il est tout déchiré derrière. Je veux pas que vous sortiez comme ça ! Il y a un gros trou. Énorme ! On voit… Jeanine se mord les lèvres, elle ne peut pas dire qu'on voit son caleçon, parce que c'est sa couche qu'on voit.
– Je ne vous suis pas très bien Madame.
– Vous allez me donner votre pantalon, et je vais vous le recoudre, d'accord ?
– Oui mon pantalon, il est… il est de saison voyez-vous. Mais j'ai pas de taches… Est-ce que je me suis encore taché ?
– Non non vous êtes tout propre ! Mais derrière… derrière ça va pas… Et résolument Jeanine lui défait ceinture et braguette, le fait rasseoir et lui ôte une jambe puis l'autre. Bon. Je vous recouds ça, et pendant ce temps-là, on chante.
Jeanine met son dé, enfile une aiguillée et tourne le tissu en tous sens.
M. Princier réajuste ses lunettes, et la contemple gravement.
– Vous avez toujours un ouvrage en cours vous. Comme ma mère…
Jeanine a les mains moites. « Oh la la, c'est tout déchiré… Je vais faire des petits points arrière en rejoignant les deux bords, mais si j'empiète trop, il ne rentrera plus dedans… Oh la la ça s'effiloche de partout… »
– Vous êtes bien habile…
– Vous trouvez ? Allez, on chante.
– On chante ? C'est que je ne voudrais pas faire pleuvoir…
– Pas de danger, avec votre belle voix ! On y va « Je ne sais pourquoi j'allais danser / à Saint Jean au musette… » ça y est, M. Princier est parti, sa voix vibre et emplit tout l'espace, c'est beau. Pendant le refrain, il monte le volume, il balance le haut du corps. Et en avant pour les couplets suivants pendant qu'elle renforce la couture. De temps en temps elle chante avec lui. Ch'est chuper Monchieur Princhier, l'encourage-t-elle en coupant le fil avec ses dents.
– Dites, je vais la refaire. Ah j'aime la valse moi, regardez !
Il se lève, tient sa canne à bout de bras légèrement inclinée, et 1-2-3, 1-2-3 il fait glisser ses pieds…
Jeanine médusée, regarde. Les yeux fixés sur le pommeau de sa canne, en couche, en chaussettes et mocassins, les jambes blanches et rabougries, il danse. Alors, de son doigt chapeauté par le dé, toctoctoc, toctoctoc, Jeanine bat la mesure pour la valse du prince…

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Octobre 2016


Jeanine vient de déplier sa serviette et de s'asseoir dessus. Avant de se mettre au boulot, elle s'octroie un petit moment délicieux, elle enfouit ses orteils dans le sable et regarde les grains dégouliner entre les doigts de pied. Soupir de contentement. Elle sort de son sac un grand calepin, puis fait une moue. D'abord elle va s'enduire, il ne faudrait pas qu'elle se choppe un coup de soleil. Elle prend sa crème à bronzer, dévisse le bouchon, renifle et en dépose un peu dans le creux de sa main. Elle commence par les jambes en frétillant d'aise. Ah le bruit des vagues, le soleil, la petite brise… parfait, tout est parfait. Une fois bien huilée, elle lorgne vers le sac. Dedans il y a toujours le gros calepin, et cinq ou six chemises de couleur différentes. Allez Jeanine, vas-y ! Tu seras tranquille après… se rabroue-t-elle. Elle saisit la bleue et parcourt la première page. Courageuse, elle pose le calepin sur ses genoux relevés, et démarre : Docteur, j'ai rencontré un de vos jeunes patients Yohan Hamdi, né le 4 mai 2008, pour qui vous avez prescrit un bil… Elle s'interrompt. Il faut d'abord qu'elle téléphone à Pierre, elle a promis… Répond pas. Bon reprenons… pour qui vous avez prescrit un bilan or… Voyons si Christiane est là, il faut qu'elle lui demande un truc. Jeanine reprend le téléphone, mais sans plus de résultat. Agacée, elle poursuit : pour qui vous avez prescrit un bilan orthophonique. La consultation était motivée par de grosses diffi… Ouh ce soleil cogne vraiment fort… vaudrait mieux qu'elle se baigne. Jeanine enfouit tout dans le sac et va vers l'eau. Qu'elle trouve un peu frisquette. Pendant qu'elle fait grimaces et contorsions d'usage pour s'immerger jusqu'au cou, un beau monsieur souriant lui dit « Elle est bonne ! » « Ouh ! Elle est froide quand même… » « Oui mais une fois qu'on y est elle est bonne ! » Alors Jeanine, intimidée par l'audace de ce dialogue se fiche à l'eau et nage bravement vers le large.

Retour à la serviette. Pendant que le soleil la sèche, elle va retéléphoner à Pierre et Christiane, ce serait trop bête de mouiller les dossiers. Personne ne répond. Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent ! Bon elle va plutôt prendre le dossier jaune, elle se sent plus inspirée pour le jaune. Docteur, j'ai vu pour un bilan orthophonique une de vos jeunes patientes… gnagnagna… cette petite fille a déjà été suivie quand elle avait 4 ans pour des difficultés de langage oral. Il semble qu'elle parlait bien, mais ne prenait jamais la parole et c'est encore ce qui motive la consultation aujourd'hui.

Tiens ça sonne. Oui ? Ah Christiane je t'ai appelée… oui… oui… ah bon ? Non. Non ! Tu crois ? Ah ben oui mais… heu ben oui mais… Moi ben là je bosse… si si je suis à la plage mais… si si je rédige mes bil… si si c'est parce que j'ai du retard… Si si ça avance… Ah d'accord… bon ben je te laisse alors… Bisous oui bisous.

Purée, pas moyen d'en placer une ! ronchonne Jeanine. Bon elle en était où ? Pfff… elle a perdu le fil ! Tiens un SMS. C'est Pierre qui dit qu'il ne peut pas maintenant. Tant mieux, comme ça, elle avance. Alors… des difficultés pour prendre la parole… voyons voyons…

Ce soleil… elle piquerait bien un roupillon. Elle serait plus en forme après une petite sieste. Alors Jeanine s'allonge, la tête sur son sac à dossiers. Et sous le bleu du ciel, pendant que les vagues inlassablement vont et viennent et que le bruissement de la mer la berce, voluptueusement Jeanine s'assoupit. Et voilà qu'elle se met à rêver. Dans son rêve, elle rédige à toute allure des dizaines et des dizaines de comptes rendus. Elle en écrit plein à l'avance car ça servira bien un jour. Les feuilles du calepin se remplissent et se tournent à toute vitesse…

Doctus, j'ai reçu l'un de vos petiots dont la parlotte s'emberlificote pour cause de catapultage postilloneux… Et figurez-vous que l'inattention trouble de votre ado teigneux s'est envolée comme neige au soleil, et saviez-vous que la cocolexie de la jeunette à poil ras a fondu comme un vol d'étourneaux en plein midi ? Et les faux nems du petit de la bouchère se sont enfin agglutinés, et les mots bulles coincés dans le cordage vocal du crieur ont largué les amarres. Et l'écrifure du bel Arthur a cessé de l'écorcher. Et Raoul, que l'infini des nombres rendait maboule, se rassure les nuits sans lune en chiffonnant quelques dizaines sous ses doigts fébrilous et nervous. Et les typhons zortographiks de tout le secteur conjugaisonneux ont réintégré le bercail grammairial, et tout le monde fut content.

Quand le calepin est rempli, Jeanine se réveille. Tout sourire car l'inspiration est là, elle reprend son stylo, et modifiant à peine ses souvenirs oniriques, elle vous plie cinq comptes rendus en moins de deux…

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Juillet 2016


Jeanine fait un petit trait pour le môme assis en face d'elle, avec qui elle fait une série. Jeanine est maussade. Elle fait la gueule et voudrait changer de boulot. Elle voudrait faire… décoratrice. Ou vigneronne écolotte – écolotte est le féminin d'écolo, rien à voir avec les échalotes qui ne prennent qu'un T et tiens maintenant qu'elle y pense ce serait peut-être une idée de planter des échalotes entre les ceps de vigne… – ou vendeuse de perles, oui c'est ça, elle voudrait faire vendeuse de perles, et aussi pâtissière et peigneuse de girafe, et comptable épanouie dans son travail et appreneuse de langues mortes et patineuse et DRH dans une fourmilière. Mais Jeanine est réaliste, elle sait qu'elle n'a pas les compétences et qu'elle se ferait recaler dès le premier entretien.

Jeanine est en rogne parce qu'elle doit aller à une équipe éducative. Jeanine n'en peut plus des équipes éducatives… Un très grand nombre d'années de boulot, émaillées d'équipes éducatives ont fini par l'amener à ce point de non-retour : elle s'en fout des équipes éducatives, elle les abhorre, elle les vomit… Mais c'est mal de dire ça, ce n'est pas professionnellement correct, c'est carrément mal.

Jeanine a d'abord poliment décliné la chouette invitation de Mme Berdou référente de scolarité, qui a très peu apprécié ça s'est bien entendu au ton aigre qui a suivi : Alors dans ce cas si vous ne pouvez vous libérer faites un petit écrit… Et allez elle en était sûre ! L'autre jour y'en a un du collège qui lui a demandé un petit Compte rendu parce que comme ça voyez-vous on pourra lui alléger les devoirs, et aux contrôles lui enlever quelques questions. Certains couillons ne peuvent pas tout seuls décider dans leur propre cours de raccourcir un truc pour un môme en galère. Il faut que cette décision, qui devrait découler du bon sens et de l'attention portée à chacun, soit institutionnalisée, formatée, procédurisée et papelarisée pour se transformer en PAI. Dans cinq cents ans les ethnologues pourront éplucher ces vestiges pour en faire des sujets de thèse. « Aux alentours de l'an 2000, le PAI, Plombe l'Aile aux Illusions ». Mais elle s'égare.

Et puis Jeanine a reçu un autre coup de fil. De l'enseignante cette fois. Redoutable celle-là, Jeanine la connaît. Qui ne lâchera pas prise facilement ! Toute l'année elle va seriner des anathèmes à la mère, pour son bien évidemment. Elle susurre au téléphone : « Il faut que nous fassions une équipe éducative parce que ça fera trace vous comprenez, et le redoublement du CE1 sera plus facile à obtenir. Et il faut ab-so-lu-ment qu'on trouve son blocage… »

Mais il n'y a pas de blocage chez cette môme ! elle est en train de découvrir la lecture, comment ça marche, à quoi ça sert… Bien sûr, elle aurait pu le faire l'an passé… mais elle l'a pas fait que voulez-vous que je vous dise ! Elle avait sans doute autre chose à déblayer… Mais elle a eu au CP l'incommensurable chance d'avoir une géniale maîtresse, une pas comme vous, une qui était patiente, tolérante, accueillante… Ne vous acharnez pas à en faire le cas du siècle my God !

Bon. Jeanine n'a pas dit tout ça. Pas eu le cran. Et maintenant, elle se dit que si elle veut empêcher cette sauvage d'extirper aux forceps un imaginaire blocage à la môme, il faut qu'elle y aille à cette foutue équipe éducative… Ah si elle pouvait se casser une patte… Mais non ! Pourquoi elle ? Alors que, sans enseignante, plus d'équipe éducative ! Jeanine est en train de faire un autre petit trait sur la feuille du môme. Inutile de dire qu'elle est ailleurs. Heureusement le môme est bien parti dans ses évocations. Tout de même, il faut qu'elle se ressaisisse. Je vais lui trafiquer les freins pour que sa voiture dérape. Je vais l'empoisonner à l'arsenic. Si je pouvais l'écrabouiller… Soupir. Imaginer l'enseignante hachée menu en petit pâté lui fait un bien fou. Elle se détend. Comme boulot, c'est assassin qu'elle voudrait faire ! Et tout sourire, elle trace un nouveau petit trait plein de conviction, et se lance dans un discours parallèle, un peu intempestif ma foi, mais qu'elle n'arrive pas à réprimer :
— Dis, qu'est-ce que tu voudrais faire toi, quand tu seras grand ?
— Moi ? dit le môme dérangé dans ses idées, je voudrais faire policier.
— Policier ?
— Ben oui, j'arrêterais tous les voleurs et tous les assassins.
— Ah bon ? Quelle idée…

(1) La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Avril 2016.


Jeanine est pâlichonne, elle tousse, renifle et larmoie en louchant vers la pendule… Un grog… C'est un grog qu'il be faut !
Mais en attendant, elle a en face d'elle un môme dont les jambes sous le bureau lui fichent des coups de pieds dans les tibias. En fait de grog ça n'est pas très requinquant. Elle grimace silencieusement, mais à la troisième fois, elle tente de se révolter faiblement : Hé, tu veux bien faire atten...

Oh pardon ! Je m'esscuse ! Je t'ai fait… je vous ai fait mal ?
Ben un beu… bais ça va t'inquiète bas… répond Jeanine en enfouissant son nez dans un kleenex.

Et curieusement, elle se trouve ragaillardie. Ces excuses, c'est réconfortant… cela distille une chaleur qui vaut presque celle d'un bon rhum cannelle brûlant à l'intérieur des entrailles. Il est gentil quand bêbe ce bôbe...

Tu be la lis ton histoire ?
Oui mais j'ai pas fini… Bon je la lis où c'est que j'en suis : Il a… i ya… nan.. il a… il a...
Tu veux beut-être dire il y a ?
Oui ! Il y a un… un… Il y a un... je sais pu ce que j'ai mis...
Bontre, fit Jeanine pleine de sollicitude en se penchant vers sa feuille. Attends bontre, dit-elle en retournant la feuille vers elle, parce qu'elle ne s'y retrouve pas à l'envers…

Jeanine s'applique, se concentre, mais la lumière ne se fait pas. Elle lève les yeux vers le môme qui attend, anxieux. Allez Jeanine, se rabroue-t-elle, allez… Elle se remouche, respire un grand coup et déchiffre des yeux : Il a un... bese qui est an fontin roulon les de garson se prale en tre soi ildi ce il folamené gélui dan le can parsece il est pa an sécurité ilpar te et le romén au can.
Jeanine vas-y, jette-toi à l'eau ! Alors docile elle saute :

Hum hum… C'est à dire que… il y a celui qui est en fauteuil roulant… heu… le bese… bon… on sait bas trop qui c'est... et les deux autres garçons se barlent entre soi et ils disent qu'il faut l'abener chez lui dans le camp barce qu'il n'est bas en sécurité. Alors ils bartent et le rabènent au camp, n'est-ce bas ?
Oui oui ! fait le môme tout joyeux. Et après ils partent en courant chercher la mère et ils voient un taureau et le taureau il attaque la mère et elle est morte et ça la fait disparaître chez le diable… mais je l'écrirai la prochaine fois ?
D'accord. Bais dis donc elle est bas gaie ton histoire !
Ben c'était comme ça dans le film ! J'ai fait des fautes hein ?
Heu… oui t'en as fait… Bais tu sais quoi ? Je vais te la réécrire et toi tu la recobieras, d'accord ?
D'accord ! fait le môme enthousiaste.

Et Jeanine s'exécute. Son stylo va rapidement, mais elle veille à bien dessiner chaque jambage, chaque bouclette, à bien respecter les qualités d'une belle cursive. Il faut bien se raccrocher à quelque chose, n'est-ce pas… et il est clair que pour l'heure ce ne sera pas à la belle orthographe.

Il y a des bots que tu connais bien ! Sécurité, tu t'es bas trombé du tout ! Tu l'aibes bien ce bot ?
Ché pas. Ma mère oui.
T'aibes bien ta bère ?
Nan ! Heu si… mais ma mère elle aime bien ce mot-là, elle dit tout le temps que maintenant on est mieux en sécurité qu'avant. Avant où on était elle voulait pas que j'aille jouer en bas mon frère il s'est fait casser la gu… le môme met la main devant sa bouche.
Hou la ! Tu l'as bien embêché de sortir, hein !
Oui j'ai eu chaud !
Tu l'as gardé en sécurité ! T'as bien fait...

Ils rient tous les deux et Jeanine replace la feuille devant lui. J'ai juste laissé un blanc pour le bot bizarre… Tu n'as bas retrouvé qui est en fauteuil roulant ?

Si ! c'est un monsieur !
Ah ! Alors je te dis les lettres et toi tu l'écris : ÈBE, O, N, S, I, E, U, R

Et le môme trace les lettres dans le trou qu'elle a laissé avec une application qui fait plaisir à voir.

Ayé ! s'écrit-il triomphant… Maintenant faut que je le recopie tout. Tu me fais des lignes ? Ma mère elle dit qui faut que j'écris droit.
Voilà dit-elle en traçant des traits. Ça sera bien droit cobbe ça...

Et le môme commence. Jeanine se cale dans son fauteuil, se remouche, et suit l'avancée des travaux. Elle sait exactement où il en est parce que les mouvements du stylo la renseignent sur la lettre qui se trace. Bajuscule escabotée, tant bis, pense-t-elle. Si je l'arrête dès la brebière lettre on n'a bas fini… Mais quelque chose lui fait froncer les sourcils, on en est à monsieur, et elle n'a pas repéré le m… Au lieu de ça, elle a reniflé une boucle qui monte et… un grigri. Elle se penche vers la feuille… C'est bien ce que je bensais… il a écrit bonsieur avec un B au lieu d'un èbe...

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, décembre 2015


Les chroniques de « Jeanine l'orthophoniste » ont été publiées dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny puis regroupées dans un recueil que vous pouvez vous procurer via leur site.


Sauver la psychiatrie du naufrage

22 juillet 2026 à 14:56

C'est l'été, il fait chaud, mais Pierre Delion ne se laisse pas abattre. Il continue d'alerter sur la dérive et les avanies et avaries qui pèsent sur tout le soin psychique.
Vous lirez ici sa tribune de l'été.

Sauver la psychiatrie du naufrage
Pierre Delion (été 2026)

Les psychistes (psychiatres, psychologues, soignants des équipes de psychiatrie) sont rompus à recevoir tous les malheurs du monde, aussi bien les annonces de traumatismes, les dépressions graves, les vécus d'angoisses insondables que les délires de toutes sortes et l'agressivité conduisant à la violence.

Mais depuis quelques temps, une ligne rouge a été franchie par les tenants du pouvoir, et nous, tous les praticiens de la psychiatrie, et notamment de la pédopsychiatrie, ne devons plus accepter de nous faire traiter de la sorte par nos décideurs, des personnages peu recommandables qui passent leur temps à faire des recommandations aux autres, en se parant des plumes de la science. Qui sont-ils ? quelques hauts fonctionnaires avides de pouvoir, et même parfois de désir de vengeance, qui sont sommés par les Agences Régionales de Santé d'aller inspecter les établissements sanitaires et médico-sociaux sur tout le territoire national pour vérifier la conformité des pratiques avec les recommandations de la HAS (Haute Autorité de Santé). Les domaines concernés portent sur l'ensemble des pratiques de la pédopsychiatrie, et précisément sur tout ce qu'il est désormais convenu d'appeler, dans la logique du DSM V, loin de la clinique réelle du quotidien, les troubles du neurodéveloppement. Or ces recommandations sont très loin de faire l'unanimité chez les praticiens qui les trouvent partiales voire orientées idéologiquement par la seule cérébrologie, alors qu'il s'agit de pathologies complexes, difficilement réductibles à une approche simplificatrice, et ce, prétendument, sous l'égide d'une démarche scientifique.

Trois faisceaux d'arguments militent en faveur d'un arrêt de leurs menées délétères : des raisons éthiques, scientifiques et politiques.

Les raisons éthiques portent sur le découplage entre la démarche diagnostique et la prise en charge. Lorsqu'un praticien propose un diagnostic, c'est pour soigner le patient. Il est contraire à l'éthique médicale, même s'il est « porteur » d'un diagnostic posé par un supposé expert, de « l'envoyer se faire soigner ailleurs ». Bien entendu, dans cette étape diagnostique, le praticien peut se faire aider par un collègue plus aguerri, mais avec l'engagement pris auprès du patient d'assumer le soin dans la continuité. Actuellement le fait que les patients en attente de diagnostic n'aient pas la certitude qu'ils seront soignés, montre une limite cruelle du système proposé. De plus, se prétendre expert en diagnostic sans assumer la continuité des soins est un pari risqué, car même les praticiens expérimentés doivent parfois modifier les conclusions de leurs premières évaluations en suivant leurs patients dans la continuité. Combien d'enfants reçoivent aujourd'hui un diagnostic de Trouble du Spectre Autistique que la suite ne confirme pas ? Et pourtant, voilà le mot d'autisme prononcé avec des conséquences qui peuvent être désastreuses. Sans compter la souffrance psychique qui ne manque jamais d'accompagner ces troubles du (psycho)neurodéveloppement et dont une juste éthique se doit de la prendre en considération par une approche psychothérapique.

Les raisons scientifiques sont soutenues par le regretté Edgar Morin qui plaidait pour la complexité. Bien sûr la génétique et les neurosciences, mais aussi la psychopathologie transférentielle, la psychologie, la sociologie, l'anthropologie, l'ethnoculturel, la sémiotique…et le politique. Ce sont autant de continents de savoirs dont la psychiatrie a besoin, et il n'est pas acceptable sur un plan épistémologique de privilégier les deux premières au détriment des autres, sinon pour des raisons idéologiques et économiques. Produire des recommandations mettant délibérément de côté une partie des publications scientifiques, notamment celles qui concernent les sciences humaines est aujourd'hui inadmissible sur un plan épistémologique, et lève le voile sur la manipulation idéologique qui est à son origine. D'autant que tout cela est accompagné d'une chasse aux sorcières vis-à-vis de la psyché et des psychistes, ce qui ne devrait plus se produire dans un État à prétention démocratique. Il convient de reconnaître que des psychanalystes ont commis des erreurs impardonnables avec des enfants autistes et leurs parents, et il faut les condamner. Mais est-ce parce que mon chirurgien a manqué son geste opératoire que je dois demander la suppression de la chirurgie ? Un courant de la psychiatrie issu de la deuxième guerre mondiale, la Psychothérapie institutionnelle a permis d'humaniser la psychiatrie française et de profondément transformer les conditions d'exercice des pratiques psychiatriques : devrait-elle disparaître dans une recommandation de l'HAS à propos des troubles autistiques sous le prétexte qu'elle utilise, parmi de très nombreux autres, les concepts psychanalytiques dans sa pensée d'une psychiatrie humaine ?

Enfin, des raisons politiques. La psychiatrie de secteur (circulaire du 15 mars 1960) est la meilleure invention organisationnelle de la psychiatrie du XXème siècle, que de nombreux pays nous ont envié, et son évolution visant à tenir compte des avancées au début du XXIème siècle aurait due être soutenue par un État préoccupé de ses citoyens vulnérables. Remplacer ce service public par les centres experts et autres plateformes qui font l'impasse sur les moyens de soigner et d'accompagner au profit de vagues promesses de scientificité, distrayant ainsi les budgets qui devraient lui revenir pour continuer de penser une psychiatrie humaine basée sur une continuité des soins, est une escroquerie en matière de santé publique, qui, inévitablement privatisée progressivement, aboutira à la mise en place d'une santé à deux vitesses et à la réapparition d'asiles que l'organisation de la psychiatrie de secteur sous-tendue par la méthode de la psychothérapie institutionnelle avait pourtant réussi à faire reculer réellement.

Aussi, nos décideurs politiques, qui devraient être conseillés par des praticiens de la psyché reconnus par tous les soignants de la psychiatrie française et non par les actuels idéologues comptables dont à la fois les compétences psychiatriques sont en question et les conflits d'intérêts de plus en plus évidents, pourraient ainsi permettre un rassemblement des forces en présence, et œuvrer à un apaisement des tensions qui rendent l'exercice d'une psychiatrie humaine progressivement impossible. Nous savons tous que la maxime « diviser pour régner » a fait, jusqu'à ce jour, trop de dégâts sans aucun résultat tangible, ni pour les patients, notamment les plus gravement touchés, ni pour les soignants. Et si des moyens sont évidemment nécessaires pour aider la psychiatrie publique à retrouver un niveau décent, la réconciliation des tendances opposées pour une politique de la complémentarité des savoirs permettrait déjà de contribuer grandement à relancer les passions et la générosité qui caractérisent les soignants de la psychiatrie. C'est une telle attitude de courage politique, loin de la démagogie actuelle, que nous attendons de nos gouvernants.

Delion Sauver la psychiatrie du naufrage Tribune été 2026

illustration : limitrofe

Loup y es-tu ?

11 juillet 2026 à 18:16

Des jeunes, des enfants et leurs parents viennent consulter, souffrance en bandoulière, sous le manteau ou sous la peau, c'est selon. Au centre médico-psycho-pédagogique, les soignants sont là pour les accompagner en thérapie.
Par le jeu, le dialogue, le silence, en famille, en groupe ou individuellement, ils cheminent pour les aider à grandir. Il était une fois, derrière le symptôme, tapis dans l'ombre, des enfants, des adolescents et des parents qui avaient peur du loup...

Loup y es-tu ?

Pratiques vous avait déjà parlé de ce film documentaire, sorti en 2022, qui est un véritable manifeste pour le soin.
Ce film, tourné au CMPP Claude Bernard, montre comment une équipe pluridisciplinaire accueille la souffrance et tente de la soigner, sans se laisser envahir le moins du monde par les nouveaux crédos de la neuroscience, avec diagnostic de TND systématique. Au vu de la direction que les politiques font prendre au soin psychique, Clara Bouffartigue, la réalisatrice, en accord avec son distributeur, a choisi de proposer Loup y es-tu ? en accès libre et gratuit sur internet ! Voici son lien de visionnage (⚠ le visionnage individuel est libre et gratuit, mais toute projection collective ou publique nécessite l'acquisition des droits de diffusion).

Loup y es tu Affiche

Si vous souhaitez organiser une projection-débat publique :
• Pour les bibliothèques, médiathèques, établissements scolaires, universités, associations et collectivités, le film est disponible au catalogue de l'ADAV, qui accompagne la diffusion des œuvres auprès des réseaux culturels et éducatifs.

• Pour toute demande de projection publique en salle de cinéma ou d'organisation d'une séance-débat en présence de la réalisatrice Clara Bouffartigue.

📚 divers documents sont également disponibles :
• un dossier pédagogique d'accompagnement (le film peut être proposé aux élèves à partir de la classe de 4ᵉ)
• un dossier d'accompagnement
• et un dossier de presse

Contre la destruction des institutions en santé mentale / pour la défense du soin humaniste

23 juin 2026 à 11:54

Le Forum des psy, association créée en 2005 qui rassemble des « praticiens qui s'inspirent de la psychanalyse pour recevoir leurs patients », a lancé son appel du 18 juin 2026 contre la destruction des institutions de santé mentale, pour la défense du soin humaniste.
C'est toute une pratique humaniste du soin psychiatrique et même plus largement de la souffrance psychique, qui est menacée. Au nom de la (d'une ?) « science » pour certains, de l'économie (revenus des financiers plus qu'administration de la maison) pour d'autres, la psychanalyse, la psychothérapie institutionnelle, le service public de psychiatrie qu'est le secteur psychiatrique, sont mis au ban et asphyxiés.
Cet appel est longuement explicité dans une vidéo, visionnable ici, dont voici le programme :

programme vidéo Forum psys
Mais aussi dans le premier numéro de ce qui s'annonce comme une revue. Ce numéro 1 du magazine Forum des psys (Les ingénieurs du mental, éditeur Le Forum des psys, 40 pages, 6€), s'attache à identifier les personnages par lesquels passe la propagande antipsychanalyse. Un incroyable capharnaüm : experts autoproclamés, managers obtus, journalistes militants, d'autres qui répètent, politiques crédules, d'autres enfin, fossoyeurs de la santé mentale. Cette déferlante liberticide veut faire taire les professionnels comme les patients.

une revue Forum psys 1
sommaire revue Forum psys 1
Enfin chacun peut s'associer à cette résistance en soutenant cet appel par la signature de la pétition, dont voilà le texte :

Le manque criant de moyens humains pour l'accueil des enfants, adolescents et adultes en souffrance psychique est un constat partagé. Or la reconfiguration du champ de la santé mentale, qui s'avance actuellement sous un vernis scientifique, consiste en une implacable destruction des institutions de soins psychiques.
En ce moment, des inspections pleuvent sur les institutions, et leurs rapports d'évaluations martiales, partiales et délibérément mensongères mettent en péril des services de soins, coupent des financements déjà insuffisants et n'hésitent pas à laisser les patients sans recours. Ils cherchent à jeter le discrédit sur des professionnels formés et responsables qui travaillent avec dévouement et pragmatisme, malgré des conditions de travail qu'ils ne cessent de dénoncer comme déplorables.
Ces attaques contre les institutions d'accueil et de traitement sont l'œuvre de technocrates méconnaissant le terrain. Elles servent un discours de propagande, qui promeut la privatisation du diagnostic et des contrôles afférents. Les startups d'applications de diagnostics assistés par l'IA et de surveillance à domicile, les laboratoires pharmaceutiques et les services de formation technique express se ruent déjà sur ce qui leur apparaît comme un marché gros de profits.
Dans ce contexte, les attaques virulentes contre la psychanalyse ne sont que le masque d'une volonté d'imposer à tous des méthodes qui font l'impasse sur la dimension subjective des patients. Cette reconfiguration ne fait plus aucune place à la parole, ni pour le repérage diagnostique, ni pour les traitements, ni pour le suivi. Elle fait planer un grave danger sur les personnes concernées. Et nous sommes tous concernés.

  • Non, l'essentiel du psychisme ne peut s'appréhender avec une grille d'évaluation !
  • Non, le champ psy n'est pas réductible à une ingénierie rééducative et médicamenteuse !
  • Non, les professionnels du champ de la santé mentale ne sont pas remplaçables par l'IA !
  • Et non, le lobbying ne saurait s'exercer indument auprès du gouvernement et du parlement pour privatiser la santé mentale au nom d'une science qui se voit convoquée à des fins de marketing !

Quelles que soient nos aspirations politiques, diverses, nous, acteurs du champ psy, professionnels en institutions, personnes concernées, familles et proches de patients, usagers du service public, en appelons à la sagesse du législateur pour :

  • qu'en démocratie, soit préservée la pluralité des approches, seule garante de la liberté de choix des patients et d'une recherche toujours en évolution
  • qu'en démocratie, les enfants, adolescents et adultes en souffrance psychique soient accueillis, reçus et écoutés par des praticiens formés qui puissent leur répondre, prendre en considération leur subjectivité et leur singularité, et les suivre le temps de trouver ce qui fera appui pour eux
  • qu'en démocratie, reste ouvert le débat contradictoire sur les pratiques et les politiques publiques dans le champ de la santé mentale
  • qu'en démocratie, les études scientifiques de référence tiennent compte des effets et des changements majeurs produits pour la vie des patients, quelle que soit la difficulté de chiffrer ces pratiques, souvent progressives, et leurs résultats
  • qu'en démocratie, les professionnels ne se voient pas imposer des techniques contraires à leur éthique professionnelle.

grin.

Pour une Convention citoyenne sur l'intelligence artificielle

21 juin 2026 à 16:51

Appel à une pétition du collectif Réveillons-nous :
Le Collectif Réveillons-nous regroupe des citoyennes et citoyens de tout âge, bord politique et secteur professionnel, sidérés par le déploiement effréné et sans garde-fous de l'intelligence artificielle (IA).
Alors que nos emplois, nos passions, nos vies et sociétés sont percutés de plein fouet par le déploiement de l'IA, nous constatons que nous n'avons aucune prise sur son développement effréné. Nous exigeons une Convention citoyenne nationale éclairée par la science et les retours des associations de terrain mobilisées sur l'IA et le numérique.
C'est l'objet de la pétition déposée sur le site du CESE (Conseil économique, social et environnemental).
Le CESE est une des trois assemblées constitutives de la République. Il a vocation à être saisi par voix de pétition : à partir de 150 000 signatures, il est tenu de se saisir du sujet.
La Convention citoyenne sur l'IA sera la quatrième, à la suite de celles sur le climat (2020), sur la fin de vie (2023), et sur le temps de l'enfant (2025).
Certes Macron s'est assis sur les propositions de la Convention climat. Mais pour résister, il faut connaître. C'est a minima ce que permettra de faire la Convention citoyenne, à l'abri de la pression des lobbies et des biais politiciens.
Une Convention citoyenne est un groupe de plus de 100 personnes tirées au sort, représentatif de notre société, qui planche sur un sujet complexe pour le clarifier puis débattre et faire des propositions. Les sessions de travail étalées sur plusieurs mois sont nourries par des connaissances sourcées. Après des délibérations en dehors des enjeux politicien, les conclusions de la Convention fournissent une base solide au débat national qui s'ensuivra.

Pour lire et signer cette pétition – en passant par France Connect (comme pour les impôts) ou en créant un compte CESE (c'est vite fait).

Est-ce à l'État de prescrire le soin juste ?

Voilà un communiqué clair, documenté, et politique, du Printemps de la psychiatrie. Il dénonce un dévoiement du fonctionnement actuel du gouvernement de la démocratie, dans le champ sanitaire, mais qu'on peut étendre largement à l'ensemble de ce champ sanitaire, et même à tous les champs du gouvernement de la Cité. Un abus immodéré, dévergondé et despotique, pervers en un mot, du pouvoir.

Est ce à l'État de prescrire le soin juste Communiqué du Printemps de la psychiatrie 04 05 2026

Nouvelles du Cercle Taffel

1 avril 2026 à 18:52

Le Cercle Menachem Taffel se réjouit d'être associé, en cette fin de Ramadan et à la veille de Pâques et de Pessah, aux plus hautes autorités religieuses musulmanes, chrétiennes et juives afin de soutenir la reconnaissance d'un Kurdistan libre, indépendant et laïc dont l'hymne sera le « Le déserteur », de Boris Vian ; la présidente, Pinar Selek et le ministre de la culture, le réalisateur Baham Ghobadi.
Abdullah Ocalan sera nommé citoyen d'honneur de Jérusalem et conseiller fiscal de Benjamin Netanyahou.

Tous les responsables politiques feront « pénitence » pour les souffrances infligées aux kurdes, par la communauté internationale, depuis 1920, pour le non-respect des accords du Traité de Sèvres qui prévoyait la création d'un Kurdistan indépendant. Les 50 millions de kurdes du monde entier partageront notre émotion.

MAHMOUD ABBAS et BENYAMIN NETAYAHOU, VLADIMIR POUTINE et VOLODYMYR ZELENSKY, DONALD TRUMP… et REJEP TAYYIB ERDOGAN se retrouveront à Strasbourg le 12 mai prochain pour le 15e anniversaire du baptême du Quai Menachem Taffel, à l'invitation de Catherine Trautmann.

Ils viendront signer officiellement les propositions de Paix, connues sous le nom des « Béatitudes de Strasbourg », élaborées depuis près de 20 ans par le Cercle Taffel, le MRAP, la CIMADE et le CASAS.

Marcel Spisser et Jacques Morel écriront le premier livre d'Histoire palestino-israélien ou Shoah et Nakba seront explicitées aux deux peuples.
Ils s'attellent à l'écriture du premier livre d'histoire russo-ukrainien.

Le Mur de Séparation sera démantelé et utilisé à la reconstruction de la Syrie, de l'Irak, de l'Ukraine, du Liban , de Gaza, de la Cisjordanie et de la Lybie.
Les ultra-orthodoxes juifs de Hébron seront invités en Utah, à Salt Lake City, pour vérifier la thèse principale de l'ouvrage, souvent cité comme source possible de Joseph Smith, du pasteur Ethan Smith (1762–1849) : View of the Hebrews (Vue des Hébreux), publié en 1823 et qui défendait l'idée que les Amérindiens descendent des Hébreux.

Jérusalem sera déplacé légèrement à Benfeld en mémoire du Juste Peter Schwarber.

Les palestiniens proposeront de se convertir au judaïsme et bénéficieront de la Loi du Retour dans un Etat fédéral laïc dirigé par Angela Davis.

Les juifs se convertiront à l'anthroposophie et ouvriront des écoles Steiner pour permettre à Pap Ndiaye, représentant de la France auprès du Conseil de l'Europe d'abolir Parcoursup, l'usage des logiciels GAFAM et l'IA à l' école afin de retrouver le sommeil avant que Strasbourg ne reprenne la semaine scolaire des « 4 jeudis ».

Les laïcs devront obligatoirement aussi aller au Paradis.

Les branches armées du Hezbollah et du Hamas s'engageront à renoncer à la violence contre la promesse de rejoindre l'équipe de bobsleigh de Monaco, conduite par Albert, aux Jeux Olympiques d'Hiver que le Qatar tient à organiser.

Le mouvement itinérant des grévistes de la faim sous l'égide du Dr Pascal André permettra de multiplier les pains à Gaza et en Cisjordanie.

Le Dr Hossam Abou Safiya, directeur de l'hôpital Kamal-Adwan, dans le nord de Gaza, arrêté en décembre 24, recevra le Prix Maïmonide destiné à couronner les faiseurs de Paix .

Elon Musk ouvrira une droguerie (sans kétamine) et un döner kebab à Besiktas sur le Bosphore.
Trump sera engagé à Disney Land Paris comme groom dans un hôtel 4 étoiles pour prélever les taxes de séjour des touristes groenlandais.

Ahmed Tobasi jouera sa pièce And here I am, hommage à Juliano Mer-Khamis et à la résistance palestinienne par la culture, sans interruption jusqu'aux accords de paix.

Strasbourg organisera des rencontres entre Ramat Gan et le camp de réfugiés d'Aida.

Nous célébrerons le Séder de Pessah (Pâques Juive) que nous dédierons à la mémoire des victimes du génocide de Gaza.

Nous poserons des Stolpersteine à Gaza
Et Trump sera appelé à devenir le gardien du gymnase de la Ménora qui accueille les sans-abris à Strasbourg.

Les cons [1] de tous les camps feront un stage d'immersion de 40 ans au Sinaï sous la boulette de Bolloré qui est parvenu à nous faire croire que l'économie de marché prenait en compte les droits et les souffrances des plus fragiles.
Emmanuel Macron, lucide, adoptera le « Notre Mer » comme hymne national [2]
et abolira les frontières et la Loi sur l'Immigration, ainsi que celles concernant les retraites (à prendre en début de carrière dorénavant).

Il annoncera qu'il officialise son PACS avec Thomas Pesquet et leur voyage de l'os dans une capsule Soyouz.

Une résolution de l'ONU reconnaitra le droit inaliénable à l'indépendance du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, chacun droit et autodéterminé dans ses frontières historiques et linguistiques.


[1] Tous ceux qui pensent que dans leur couple ils ont toujours raison.

[2] Notre Mer
Notre Mer qui es si bleue

Que ton Nom soit partagé

Que ton horizon nous fasse renaître

Que ta volonté et ta miséricorde nous acceptent

Offre-nous aujourd'hui notre Triton de de ce jour
Comme une trompette de la renommée
Et non plus comme un cercueil

Pardonne-nous nos défaites et nos deuils

Comme nous pardonnerons à nos bourreaux

Et ne nous soumets pas aux quotas

Mais délivre l'Europe de ses peurs et de ses carcans

"Expertiser" n'est pas soigner. Quelle(s) psychiatrie(s) pour demain ?

23 mars 2026 à 23:16

Le Printemps de la psychiatrie alerte l'opinion publique sur les dangers que représentent des propositions de loi en cours, l'intégration de la gradation des soins dans le code de la santé publique. Il en va de la conception des soins en psychiatrie, des pratiques des soignants. Face à ce qui se prépare, il est nécessaire d'envisager collectivement les psychiatries à venir.

Entrée libre et sans inscription
salle Ambroise Croizat de la Bourse du travail de Paris
3 rue du Château d'eau
Paris X
(Métro République)

Programme meeting Expertiser n est pas soigner
À partir d’avant-hierLa Revue Pratiques

La vie secrète des vieux

4 août 2024 à 12:39

Après Bruxelles et Avignon,
La vie secrète des vieux
vient au Festival d'Automne,
au Théâtre de la Ville à Paris du 12 au 26 septembre 2024
avant de passer à l'Espace 1789 de St Ouen les 8 et 9 octobre 2024,
puis au Théâtre Cinéma de Choisy-le-Roi le 11 octobre 2024,
enfin au Points communs - Théâtre 95 de Cergy les 18 et 19 décembre 2024.

« Maintenant, je ne peux pas m'empêcher de me dire à chaque fois que je fais l'amour que c'est peut-être la dernière fois ! Alors, tâche de bien t'appliquer ! ».
Des vieux et des vieilles, mis en scène par Mohamed El Khatib parlent de l'amour, du désir et de sexualité, mais pas que. Et c'est vivifiant. La vie quoi…

La haine des extrêmes

30 juin 2024 à 23:55

C'est un spectacle curieux, tous ces joueurs français de l'Euro de football qui faute de savoir marquer un beau but – c'est quand même leur job – viennent avec un courage stupéfiant et une unanimité bien sympathique relayer devant les caméras le discours de leur président. Je ne parle pas du président de la fédération française de football, ni même celui de La FIFA (Federation international Football Association) mais bien du président de la France. Sont-ils légitimes non pas en tant que simples citoyens, mais de la place d'où ils parlent, ces gavés d'euros avec leur maillot bleu Marine et leurs indécents salaires de clubs gonflés par les recettes de la pub ? Ont-ils quelque chose à voir avec l'équipe Black-Blanc-Beur de la coupe du monde 1998 qui, sans ambiguïté, ciblait la haine et le racisme, là où ils prospéraient, c'est-à-dire à l'extrême droite, le F.haine ?
Notre hyperprésident a subi un immense échec lors de l'Euro des élections, catastrophique pour son ego surdimensionné… Il a voulu tout de suite prendre sa revanche, jouer le match retour sans prendre le temps de souffler ni de réfléchir. Il s'agissait pour lui de reconstituer sa majorité lessivée en créant une nouvelle charnière offensive au centre du terrain politique. Après « en marche », « Renaissance », cela s'appelle désormais « l'Extrême Centre ». De si fréquents changements de maillots donnent le tournis et sont à la fois une remise en cause de la géométrie Euclidienne, un dynamitage de la démocratie et plus grave encore une impardonnable subversion du langage.

S'il faut jouer au centre exclusivement, sans passer par les ailes renvoyées dos à dos, il n'y aura pas beaucoup de créativité, il s'agira de garder la balle en la faisant tourner (remaniements, jeux de chaises musicales). Continuer de mener une politique clairement néolibérale en s'affichant néolibertarien. Depuis 2022, le président tente une synthèse de ses penchants libertariens en économie et autoritaires-conservateurs sur le plan sociétal. L'ordre et le marché, la matraque et le business. Il s'agit toujours de prendre aux pauvres pour donner aux riches…
Si la gauche équivaut vraiment à l'extrême droite, si le centre est devenu à toutes extrémités, alors je suis perdu, je n'ai plus de repères. Où suis-je, où vais-je et dans quel État j'erre ? On a connu par le passé de tragiques itinéraires : Louis Ferdinand Céline, Marcel Déat, Pierre Laval, mais ces exceptions n'ont pas changé la disposition du champ politique classiquement constitué en un repère orthonormé. Brouiller la cartographie à son profit en s'affirmant « à la fois, en même temps » conduit au clivage du ni/ ni : et le pire devient probable grâce à Jupiter et aux réseaux sociaux ! Je ne peux arriver à imaginer Charles de Gaulle en train de twitter. Il ne m'appartient pas non plus de constater son actuel retournement dans la tombe.

Maltraiter les mots pour leur faire dire ce qu'ils ne disent pas, ou à la limite le contraire de ce qu'ils disaient. Voilà une dérive source de bien d'inquiétudes et qui s'intitule nov-langue, de sinistre mémoire. Certes il y a l'usure du langage : le parti radical de Georges Clemenceau à Laurent Hénart en passant par Edouard Daladier a connu, en 123 ans, sans changer de nom, une évolution de l'extrême gauche au centre droit. Celles et ceux qui souhaitaient extirper les racines de la pauvreté sont devenus de gras notables provinciaux ne souhaitant au fond qu'une rente de situation … Mais quand l'ami prétendu de Paul Ricœur s'est mué en ami d'Alexandre Benalla et affiche un tropisme accru pour OSS117, quand il crée l'expression ruissellement de la richesse ou laisse créer par ses porte-paroles de nouveaux mots pour dénigrer ses adversaires (éco-terroriste, islamo-gauchiste), on aurait pu attendre de lui plus de retenue. Au sommet de l'État, il serait plutôt là pour « calmer le jeu » et non se comporter comme le Louis XV d'« après moi le déluge ».

Après le premier tour (de l'Euro de foot) la France est toujours qualifiée mais en mauvaise posture. Notre premier de cordée, fera-t-il un voyage éclair en jet public à Düsseldorf le lundi premier juillet ? Embrassera-t-il en Eurovision le masque (tricolore ou noir ?) de Kylian M'bappé dans une mise en scène digne de St Louis guérissant les écrouelles ? Ce ne serait qu'une compulsion de répétition (cf. la dernière Coupe du Monde et la défaite face à l'Argentine). Tout reste ouvert quand la politique est un sport de combat, un grand jeu vidéo dont les manettes sont tenues par un adolescent immature sans programme ni réflexion… Se rappeler toutefois que les jeux du stade renforcent le pouvoir du tyran (Berlin 1936).
En tant que pédiatre, je ne veux en aucun cas de la préférence nationale concernant les admissions d'enfants dans les crèches ou dans l'établissement médicosocial où je travaille. Qui a proposé la suppression du droit du sol à Mayotte ? Je vais donc voter pour le nouveau front Populaire. Suis-je un dangereux extrémiste ?

Communiqués du Printemps de la psychiatrie, de l'Union syndicale de la psychiatrie, et de Convergence nationale des collectifs de défense et de développement des services publics

15 juin 2024 à 10:45

Voilà le communiqué du 12 juin 2024 du Printemps de la psychiatrie, dont Pratiques est partenaire :
Dimanche soir nous avons été saisis par l'événement : la dissolution décidée par Macron a rendu possible l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir. Le pire est à nos portes. Il est urgent d'agir pour se rassembler et empêcher cette bascule périlleuse. Permettre l'installation d'un régime d'extrême droite, c'est laisser libre cours à cette logique de destructivité et de déshumanisation contre laquelle nous luttons déjà au quotidien.
Souvenons-nous de la fondation d'une psychiatrie humaniste dans la résistance antifasciste pendant la Seconde guerre mondiale avec François Tosquelles et Lucien Bonnafé qui, dans le cadre de la Résistance, luttèrent pied à pied à Saint-Alban avec celles et ceux qui se tenaient là, patient.es, religieuses, paysan.nes, réfugié.es, alors que se produisait ailleurs une « hécatombe des fous » avec 40000 mort.es de faim. C'est depuis cette position résistante et inventive que cette révolution psychiatrique s'opéra, et que se construisirent ces mouvements émancipateurs en psychiatrie que sont la psychothérapie institutionnelle, le désaliénisme, et la psychiatrie de secteur.
La destruction de l'hôpital public a été menée depuis quarante ans par les gouvernements successifs avec des attaques contre la Sécurité Sociale, contre la Solidarité comme organisatrice de notre système de santé, tentative d'effacement de ce que le Conseil National de la Résistance imagina dès le mois de mai 1943. Les dizaines de milliers de lits fermés en psychiatrie au fil des décennies, ainsi que les CMP, CATTP… ont empêché l'accès aux soins des moins malades obligé.es de se contenter de prescriptions de psychotropes à vie par leur généraliste et jeté les plus fragiles dans la rue ou en prison. Depuis la construction de la figure du schizophrène dangereux jusqu'aux fichiers Hopsyweb, les gouvernements ont désigné les « hors la norme » comme une des figures de l'ennemi. La contention est réapparue, le recours à l'isolement s'est démultiplié, les hospitalisations sans consentement se sont généralisées. Depuis la « nuit sécuritaire » de Sarkozy, nos différents collectifs œuvrent à défendre une psychiatrie humaine, celle qui permet à chacun.e, avec du temps et de la présence, de sortir de la catastrophe et de retisser les fils de l'existence humaine.
Les 24 et 25 mai nous tenions des Assises citoyennes du soin psychique à la Bourse du travail de Paris. Rassemblant patient.es, familles, soignant.es et citoyen.nes, elles furent graves et mobilisantes, joyeuses et combatives. Pierre Dardot nous rappela dans son propos la constitution récente d'une internationale fascisante à Madrid. Nous avons conclu provisoirement en insistant sur les principes qui nous portent : l'hospitalité à la folie, la défense de notre système de santé, l'accès aux soins pour tou.te.s, l'hôpital public, et la défense des soins psychiques dans le médicosocial.
On peut parier que l'arrivée de l'extrême-droite au pouvoir ne fera qu'aggraver la casse d'une psychiatrie soucieuse de l'humain et de l'altérité, luttant contre les processus ségrégatifs et discriminants. Le programme du Rassemblement National, en proposant d'augmenter le pouvoir d'achat des salarié.es en réduisant leurs cotisations sociales va encore réduire les moyens de la santé en général et de la psychiatrie en particulier.

Pour empêcher cette catastrophe nous appelons à rejoindre toutes les initiatives et manifestations citoyennes, associatives et syndicales qui vont se tenir autour du mot d'ordre de Front Populaire.
Dans nos pratiques et dans nos vies, dans la rue et par nos votes, pour que les 30 juin et 7 juillet prochains les urnes ne soient pas le tombeau de nos libertés, mobilisons-nous !

Pour celui du 13 juin 2024 de nos amis de l'Union syndicale de la psychiatrie, voir sur leur site.

Et pour celui du 13 juin 2024 de la Convergence nationale des collectifs de défense et de développement des services publics, c'est ici.

Quelle boussole pour quelle psychiatrie ?

13 juin 2024 à 14:07

L'ACSERF (Association Culturelle et Scientifique d'Etude recherche et formation) et l'I.C.E (Institut Contemporain pour l'Enfance) proposent, le vendredi 11 octobre 2024 de 8h30 à 17h00 Salle Le CAPITOLE, à Alès en Cévennes, un colloque sur le thème :

Quelle boussole pour quelle psychiatrie ?

Aujourd'hui de nombreux soignants sont littéralement déboussolés dans le monde de la psychiatrie, comme dans le médico-social. Certaines options “scientifiques”, le rouleau compresseur des neurosciences, la naturalisation de la vie psychique et la protocolisation des soins dénaturent leur travail. La relation, la créativité, le langage sont mis à l'écart, ils sont réputés n'avoir plus de valeur ni d'intérêt thérapeutique. Disqualifiés dans leur savoir-faire, leur savoir-être, leur savoir-dire, ces soignants se sentent abandonnés, incapables de maintenir une éthique du soin, impuissants à changer le cours des choses et poussés vers la sortie.

Le constat est alarmant mais il n'est pas définitif.

Au cours de cette journée, nous voulons justement montrer qu'une psychiatrie humaniste est plus que jamais nécessaire, que le renoncement et la démission ne sont pas les seules issues.
Sortons de la sidération et de l'accablement pour renouer avec le désir d'être là, avec nos engagements humanistes vis-à-vis de ceux qui souffrent et avec notre respect de la singularité.
Il faut absolument empêcher la disparition d'une psychiatrie où le temps et la parole sont nos principaux alliés. Il faut absolument redonner une boussole à nos pratiques.
Nous verrons avec nos invités que les réponses sont scientifiques, cliniques, éthiques mais aussi poétiques, sociétales, politiques et qu'elles s'inscrivent dans l'histoire et dans la transmission.

Avec la participation de Marie Allione, Fleur Caix, Claude Sternis, Marie-Jean Sauret, Roland Gori (sous réserve), Claude Allione, Joseph Mornet, Jean-Noël Trouvé, Antoine Devos Bernard Golse

Tarif normal 25 €
Tarif adhérent 2024 20 €
Tarif réduit (chômeurs ; étudiants) 5 €

Inscriptions : acserf.ales@gmail.com

TRACES. Médiations thérapeutiques/symbolisation, clinique de la forme et de l'éphémère

12 juin 2024 à 19:18

L'ACSERF (Association Culturelle et Scientifique d'Etude recherche et formation) et Asphodèle vous proposent, jeudi 10 octobre 2024 à 18h30, à l'IFSI (institut formation soins infirmiers), avenue du dr Jean Goubert, du Centre Hospitalier d'Alès en Cévennes (30103) une soirée présentation-discussion du livre TRACES. Médiations thérapeutiques/symbolisation, clinique de la forme et de l'éphémère. (ouvrage dirigé par Claude Sternis)

Ce livre et cette soirée s'adressent aux psychologues, psychothérapeutes, art-thérapeutes, éducateurs, rééducateurs, enseignants, médecins, artistes, et à tout professionnel ou étudiant désireux de nourrir ses élaborations, ses rêveries, ses projets et sa pratique en matière de trace produite ou reçue.

En présence de Claude Sternis, Fatiha Nefzaoui, Christelle Nguyen et Alain Millot.

Entrée Libre
Inscriptions : acserf.ales@gmail.com

Capture Traces
La trace (psychique, graphique, de pied, de main, de pinceau, de stylo…) est, quand elle devient volontaire, adressée, un marqueur fondamental de l'humain. Jaillissement et projection de nous-mêmes, inscription mémorielle, passeur de cette humanité, elle construit pas à pas, sillon après sillon, notre symbolisation, donc notre identité et notre altérité, du geste à l'empreinte, de l'empreinte au dessin, du dessin à la parole et à l'écriture.
Dans cet ouvrage, coécrit par des cliniciens s'occupant de publics divers (enfants, adolescents, adultes, personnes âgées…), nous nous intéressons à la genèse de cette trace, à son déploiement créateur et salvateur, à partir de médias très variés (mais également à ce qui l'entrave, handicap physique, sensoriel, relationnel…).
Nous y parlons donc de la trace (essentielle à l'heure de toutes les dématérialisations), de l'expression (la « pulsion à créer des formes », « gestaltung » de Prinzhorn), de l'éphémère et du pérenne de ces formes, plastiques, du corps, d'écriture. Pourquoi et comment tracer ? Qu'est-ce que cela raconte de nous, de notre histoire ? Avec quel rapport au nom, à l'apprentissage ? De quoi notre résistance potentielle au dessin ou à l'écrit est-elle l'indice ? Pourquoi et comment proposer la trace, la penser ? Et comment l'accueillir ? Inspiration, intrusion ou métissage, son impact vient-il de l'autre et de son dehors ou de notre dedans ? En quoi celui qui fait cette trace, tout comme celui qui la voit, sont-ils transformés par cette rencontre ?

Toubib. 12 années dans la vie d'un étudiant en médecine

8 juin 2024 à 19:12

Le 19 juin 2024 sortira ce film documentaire réalisé par Antoine Page.

Bac en poche, Angel, 18 ans, choisit de « faire médecine ». Antoine, son frère réalisateur, décide de suivre son parcours, et se lance dans un film qui durera douze ans.
Douze ans d'apprentissage, du marathon d'examens aux premières consultations, de l'adrénaline des stages en hôpitaux aux méditations solitaires d'un jeune médecin de campagne.
Douze ans de vie ponctués de remises en question et de prises de conscience, qui conduiront Angel à s'engager en faveur d'une médecine sociale.
Trajectoire singulière sur fond de pandémie, Toubib est un voyage au cœur de notre « état de santé » : ce qui nous lie à la vie, à la mort.

Toubib Affiche cl min

Pour plus d'information, cliquer sur ce lien vous renvoie sur le site présentant le film.

Assises citoyennes du soin psychique 2024

28 mai 2024 à 17:22

Après les Assises citoyennes du soin psychique,
résister ...
debout toutes et tous, citoyens concernés par le soin psychique,
... et créer !

Et pour passer un été à mijoter les ingrédients récoltés pendant ces deux journées
dans la perspective d'en proposer des cocktails à décoiffer à la rentrée
voilà pour ceux qui voudraient se remettre dans le bain
et pour ceux qui ne s'y sont pas jetés, les liens
pour accéder aux enregistrements vidéo
de ces travaux.
De quoi s'occuper
cet été.
Capture d écran 2024 01 21 à 11 22 39
le 24 mai 2024 (cliquer sur le titre pour ouvrir la page correspondante sur YouTube)
Ouverture
Introduction
Résister et créer dans les institutions et leur marge (avec Pierre Dardot et le groupe Psy-psy)
Immersion en lieux de soins et processus créatif (avec Clara Bouffartique et Joy Sorman)
le 25 mai 2024
Libertés et droits (avec Dominique Simonnot et Sarah Massoud)
Retours des ateliers
Conclusion

Et quelques témoignages et réactions ici ou là :
- docteur BB sur le blog de Mediapart

Enfin, les actes de ces Assises, agrémentés de témoignages, compléments et ornements en associations libres, paraîtront dans un très prochain numéro de Pratiques.

Pour participer au bilan de ces Assises 2024, et au-delà à quelles perspectives pour le Printemps de la Psychiatrie et la mobilisation citoyenne pour tenir bon dans la tourmente actuelle et créer un à venir du soin psychique : retrouvons-nous
le 23 juin 2024 à 14h
à l'AERI
57 rue Etienne Marcel 93100 Montreuil


Pour suivre l'actualité, revenez voir cet article de temps en temps.

Les voies de la médecine utopique, l'émission de radio n°29 : L'accueil en psychiatrie, une question de soin. Parcours militant d'un psychiatre.

16 mai 2024 à 23:52

Nous donnons la parole à Jean-Pierre Martin, psychiatre et auteur militant en cette période où la lutte est rude pour garder son humanité au soin psychique. Pour l'accompagner dans son récit, Jean Vignes, infirmier psychiatrique et membre de la rédaction de « Pratiques, les cahiers de la médecine utopique ».

image émission 29


Si la vidéo ne démarre pas en cliquant sur l'image, vous pouvez passer par ici.


La revue Pratiques est en péril ! Soutenez son utopie solidaire et son indépendance. Faites un don.

6 mai 2024 à 15:00

Chers amis, la revue Pratiques arrive au bout de son budget malgré une gestion des plus serrées. En effet, chaque numéro coûte plus de 8000 € bien que la rédaction et les auteurs soient entièrement bénévoles.
Au moment où nous allons être diffusés par Cairn, avec l'espoir de toucher un public plus large, l'inflation associée à l'augmentation des coûts pourraient avoir raison de cette revue qui survit depuis près de 50 ans sans autre financement que celui de ses lecteurs. Il nous reste de quoi payer un seul numéro au moment où la situation du soin et des services de santé n'a jamais été aussi gravement compromise. Sans votre aide financière, cette revue, qui sert de support à l‘enseignement, à la recherche et à l'analyse critique des pratiques, va devoir déposer le bilan, alors que nous pensons plus que jamais nécessaire de continuer à porter cette parole dissidente.

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Chers auteurs, lecteurs, militants, amis, sympathisants, la revue Pratiques arrive au bout de son budget malgré une gestion des plus serrées. En effet, chaque numéro coûte plus de 8000 Euros bien que ceux qui font le travail de rédaction, auteurs compris, soient entièrement bénévoles. Seuls sont rémunérés la secrétaire de rédaction, le maquettiste, qui pratique lui-même un tarif très militant en grande partie bénévole, ainsi que le cabinet comptable.
Au moment où nous allons être diffusés par Cairn, avec l'espoir de toucher un public plus large, l'inflation associée aux augmentations du papier et autres fournitures est en passe d'avoir raison de cette revue qui a réussi à survivre depuis près de 50 ans sans autre financement que ses lecteurs. Or, il nous reste de quoi payer un seul numéro alors que la situation du soin et des services de santé n'a jamais été aussi gravement compromise. Cette revue, pas assez diffusée faute de moyens, sert pourtant de support à l‘enseignement, à la recherche et à conforter ceux qui ont besoin du soutien de nos analyses critiques dans leur pratique.
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• En la diffusant au maximum dans vos réseaux car Pratiques est une revue militante pour des soins de qualité accessibles à tous, donc fragile par essence.
• Vous pouvez également vous constituer une bibliothèque de numéros anciens à des prix très favorables car chaque dossier reste d'actualité et retrace les éléments de l'histoire de la déliquescence d'un système de santé qui fut qualifié « le meilleur du monde »

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Depuis 1976, la revue Pratiques analyse et critique les politiques qui se succèdent dans les domaines du soin, de la médecine, de la santé. Elle tient également à faire connaître l'inventivité et les initiatives des citoyens et des soignants qui montrent que beaucoup de choses restent possibles malgré les politiques délétères.
Elle défend un accueil de la personne et de sa subjectivité dans les lieux de soin, pour tenir compte du corps et de la psyché sans les dissocier de leur environnement.
La revue persiste à défendre un accès de la population, sans condition, à des soins de qualité grâce à une sécurité sociale solidaire et universelle.
Nous, auteurs, rédacteurs, voulons continuer de porter une parole dissidente. Plus que jamais, nous devons défendre et développer un service public de qualité, des initiatives hors des sentiers battus, une pensée qui ouvre sur une vie riche et créative.

La rédaction vous remercie très sincèrement de votre intérêt et de votre aide.

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