Vue normale

Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
Aujourd’hui — 18 septembre 2026yoga

« Ceci n’est pas une religion » : le seul en scène qui explore les méandres de la quête spirituelle des occidentaux

26 août 2025 à 22:36

A la confluence entre le stand up et le récit personnel, la journaliste Elodie Emery monte sur scène à La Villette pour revenir sur l’enquête qu’elle a menée pendant 11 ans sur les dérives dans le bouddhisme tibétain en Occident. L’occasion d’interroger la quête de sens des Occidentaux et notre besoin de spiritualité.

Qui ne connait pas quelqu’un qui un beau jour décida de tout plaquer pour aller vivre sa meilleure vie au bout du monde ou de plaquer son travail à La Défense pour « se retrouver », « être plus dans le concret », bref, trouver un nouveau sens à son existence ? Un parcours si banal qu’il en est même devenu un trope, caricaturé sur les réseaux sociaux jusqu’à l’outrance : l’Occidental.e en perte de repères, déprimé.e, et qui trouve une porte de sortie pour ne pas dire de salut dans une « spiritualité » (whateverthatmeans) teintée d’orientalisme et de New Age. Cela aurait pu être le parcours d’Elodie Emery, qui a essayé beaucoup de choses pour tenter d’« aller mieux » comme on dit. Sauf que l’ « univers », permettez-moi de faire la blague, en a décidé autrement. Et c’est pour nous raconter sa quête de sens, que la journaliste monte sur scène, dans une grammaire puisée dans l’expérience du Live magazine, qui propose depuis déjà 10 ans à une succession de journalistes de « raconter » une enquête sur scène en une dizaine de minutes. Cette fois, c’est un seule en scène d’une heure que produit Live magazine, et c’est l’occasion pour Elodie Emery de revenir sur son enquête sur les abus dans le bouddhisme tibétain, dont elle a déjà tiré un documentaire (mention spéciale Albert Londres en 2023) et un livre, tous deux réalisés en collaboration avec Wandrille Lanos.

« Ceci n’est pas une religion » (en référence au bouddhisme donc) est une tentative théâtrale à mi-chemin entre la conférence et le spectacle, entre l’intime et l’enquête, pour nous amener à réfléchir sur notre quête de sens ainsi que sur ses abus et dérives dans les milieux spirituels. Des sujets de société lourds que la journaliste analyse avec pédagogie, et autodérision : « Je parle de mon expérience et de mes propres errances et le fait de ne pas me placer en surplomb de ce que je raconte fait que l’on ressort du spectacle en ayant appris quelque chose de documenté mais sans, j’espère, en être appesanti » insiste Elodie Emery avec qui nous nous sommes entretenues en ce mois d’août 2025. L’occasion d’approfondir les sujets qui nous intéressent autour des dérives dans le milieu de la spiritualité, de revenir sur son enquête sur le bouddhisme et d’évoquer ses travaux en cours sur le milieu du yoga. 

Ton spectacle parle d’un sujet philosophique au cœur de la condition humaine : le sens de notre présence sur terre, la dépression face au vide de sens, pour en arriver à ta tentative de rencontre avec le Dalaï Lama (qui, spoiler, a fini par te ghoster). Peux-tu revenir sur la genèse de ton enquête et de ton spectacle ? 

Le fil rouge de « Ceci n’est pas une religion », c’est la quête de sens que j’analyse comme un mal-être très occidental. La première partie du spectacle s’articule autour de nos vulnérabilités, de notre besoin de trouver quelqu’un à qui s’en remettre, quelque chose de plus grand. Depuis toute petite je m’interrogeais sur le sens de notre présence sur Terre, la finitude, la mort. Arrivée à l’âge adulte j’étais peu attirée par le monde de l’entreprise que je trouvais enfermant. J’ai fait un stage chez L’Oréal où j’ai été embauchée et où je suis restée 3 ans. Ce  n’était pas l’horreur ! C’était juste faire des cosmétiques quoi … Je me disais, et ce sans mépris envers quiconque, que je ne pouvais pas passer le restant de mes jours à réfléchir à quoi écrire sur les tubes de crèmes. Pour moi ça ne suffisait pas. 

Alors à 25 ans j’ai démissionné sur un coup de tête, ce fût une période très douloureuse (avant de devenir fructueuse) durant laquelle j’étais au chômage sans savoir ce que je voulais faire de ma vie. Je me cherchais des passions, je voulais voyager. Mais en réalité je ne trouvais rien du tout, je me levais très peu de mon lit et j’étais, je pense a posteriori, en dépression pendant plusieurs mois. 

Cette errance m’a amenée à créer mon blog Mon amie chômeuse en 2008 pour m’occuper et écrire sur le ton de l’humour. Le but était de proposer mes services à des gens qui, eux, travaillaient et pouvaient me soumettre des requêtes qu’ils n’avaient pas le temps de faire. Cela me permettait de vivre des expériences, de sortir de chez moi, et de faire ce que j’aimais faire à savoir écrire. Ce « vrai-faux travail » m’a apporté une petite notoriété à une époque où il y avait peu de blogs et m’a conduit à la rédaction du magazine Marianne où j’ai appris le métier de journaliste. 

Cette période coïncide avec l’émergence du marché du bien-être : pourquoi ce domaine, encore marginal à l’époque, va-t-il attirer ton attention de journaliste ?  

On est à la fin des années 2000 et je commence à faire le constat de la banalité du mal qui m’affecte. Cette quête de sens assez générale, les gens qui veulent changer de travail, se reconvertir, trouver quelque chose de plus concret qui leur ressemble. Changer de vie devient un phénomène de société et tout ça s’accompagnait d’un truc qui commençait à émerger : le développement personnel et ses coachs en tous genres. De plus en plus de livres et de podcasts proposaient de nous accompagner dans tous les domaines. A la fois je me sentais concernée et à la fois je trouvais ça chelou, ce marché qui émerge pour nous guider sur le sens de notre présence sur terre.

Donc j’ai proposé beaucoup de sujets un peu légers autour du développement personnel pour Marianne que je raconte dans le spectacle : des stages avec une chamane amérindienne, un stage de jeûne et randonnée, le récit d’une retraite vipassana, divers cours de yoga et de méditation … C’était des enquêtes un peu niches qui m’ont amenée à me spécialiser malgré moi dans la quête de bonheur et de bien-être tout en faisant échos à mes propres questionnements. 

Elodie Emery © Véronique Besnard

Quel a été le tournant qui t’as fait passer des stages de bien-être à une enquête de 11 ans sur les abus et les dérives dans le milieu du bouddhisme tibétain à travers plusieurs pays ? 

Je suivais des stages dans plein de domaines liés au bien-être pour le bien de mes reportages avec beaucoup de sincérité mais je ne pouvais pas m’empêcher d’avoir une petite voix dans ma tête qui se demandait à qui profitait tout ça et si on pouvait vraiment s’en remettre entièrement à quelqu’un qui prétend avoir les recettes. Concernant la chamane amérindienne par exemple j’ai trouvé que c’était quelqu’un d’honnête, qui avait de l’autodérision, bref que c’était quelqu’un de bien. Mais les femmes qui la suivaient nouaient une forme de dépendance à son égard, elles devenaient comme accros, elles demandaient des vidéos pour « tenir le coup » entre deux retraites. J’observais qu’une certaine forme d’addiction se tissait autour de ces gens, même malgré eux. Mais à ce stade je ne constatais pas de dérives graves comme des malversations financières ou des violences. 

Le point de bascule ça a été la rencontre avec Mimi, une jeune femme avec qui je suis toujours en contact et dont je parle dans le spectacle. Elle avait été avec d’autres femmes la disciple et l’assistante personnelle de Sogyal Rinpoché, un lama tibétain extrêmement connu et révéré, auteur du best-seller Le Livre tibétain de la vie et de la mort, proche du Dalaï Lama. Elle me raconte un quotidien épouvantable à la limite de la torture, et comment elle et huit autres femmes étaient ses esclaves à son service permanent. 

Je tire le fil et je me rends compte que tout le monde est au courant, que ce n’est pas une exception, que tout cela se répète avec d’autres maîtres dans des centres tibétains en Europe, puis aux États-Unis, au Canada … J’ai trouvé des affaires enterrées où les disciples sont rongés par la honte dans le monde entier. 

Quels mécanismes d’emprise as-tu observés lors de ton enquête ?  

J’observe l’emprise avec la mobilisation de concepts doctrinaires bouddhistes comme le samaya qui est le lien sacré entre le maître et le disciple qui encourage ce dernier à garder le silence, ou la « folle sagesse » qui autorise le maître à adopter des comportements hors normes, y compris la violence physique et verbale vers l’objectif prétendu de l’accession au bien être de son élève. Ce qui me frappe a posteriori, c’est que l’on était avant MeToo et ni victimes ni moi-même n’utilisions encore le terme de viol. On ne parlait pas non plus d’emprise. Quand je me relis je suis choquée par la prudence vis-à-vis des termes employés à l’époque. 

La mécanique d’enfermement est très efficace : si tu ne te laisse pas faire, c’est ton égo qui a un problème. Il faut s’en remettre au maître qui est la seule source de progression du disciple. Idem si tu as un doute. Les gens qui se retrouvent en inconfort ou violenté dans ce genre de contextes spirituels et soi-disant bienveillants ne savent plus quoi faire ni à qui parler. Le Dalaï Lama a beaucoup répété que la charge de la dénonciation en incombait aux disciples. Or dans le bouddhisme si tu parles en mal de ton maître ou que tu le critiques, tu brises de samaya, tu vas en enfer. Que faire d’une culture qui n’est pas la nôtre, dont les textes sont sujets à interprétation et que l’on a du mal à comprendre ? Le niveau de désorientation est énorme et il n’y a pas de recours. Ce sont des injonctions contradictoires : il faut dénoncer des maîtres qui sont adoubés par le Dalaï Lama, mais qui écouterait quelqu’un qui proclamerait en filigrane que le prix Nobel de la paix se trompe ? 

Peux-tu expliciter pourquoi, selon toi, le bouddhisme bénéficie d’une certaine aura et d’une « intouchabilité » en comparaison avec les autres religions, qui le dispenserait d’être vu et donc critiqué par les Occidentaux en tant que tel ?  

Le bouddhisme c’est selon moi le maximum du sophistiqué pour les Occidentaux car il répond à tous nos critères : il n’est jamais présenté comme une religion mais comme « une philosophie », un « mode de vie », une « science de l’esprit ». C’est super pour les Occidentaux qui sont dégoutés du catholicisme et de ses dogmes. 

Le bouddhisme tibétain est représenté par la figure du 14eme Dalaï Lama qui se passionne pour  la science, donc cela donne au bouddhisme une sorte de patine un peu scientifique qui n’entre pas en contradiction avec la rationalité des Lumières. En plus il sert une cause mondiale, celle du Tibet depuis son invasion par la Chine au début des années 1950. Être bouddhiste c’est donc aussi afficher son soutien avec les populations opprimées. 

Le Dalaï Lama a compris l’appétence des Occidentaux pour sa religion et pour la cause du Tibet et a utilisé cette attente très intelligemment pour défendre la cause de son peuple, notamment à travers des collaborations avec Hollywood. Par exemple, il a été consultant sur l’écriture du scénario du film Kundun sorti en 1993 (qui relate son enfance, exil et éveil ndlr). La cause du Tibet a donné lieu à plusieurs films sortis coups sur coups dont Sept Ans au Tibet avec Brad Pitt et Little Buddha avec Keanu Reeves et dans lequel joue d’ailleurs Sogyal Rinpoché ! Donc il est très fort pour médiatiser la cause du Tibet quitte à faire, selon moi, quelques arrangements pour débarrasser le bouddhisme de tout ce qui ne rentrerait pas dans sa proposition. 

Elodie Emery © Véronique Besnard

Donc « ceci n’est pas une religion » mais en fait si.  C’est une religion avec des dogmes, un salut, une menace de l’enfer bien réelle (notamment pour ceux qui brisent le samaya et donc brisent la loi du silence). Tout ceci est évacué tout comme le rapport aux femmes qui ne peuvent pas atteindre l’éveil sauf en se réincarnant en homme. Donc ce n’est pas une religion particulièrement progressiste. C’est une religion. Et c’est pas grave ! Mais le fait de la présenter sous une forme plus glamour et progressiste est un peu frauduleux selon moi. 

Tu as beaucoup été critiquée pour ton enquête qui donne la parole aux victimes et permet de dénoncer des agissements de malversations financières, des viols et des maltraitances systémiques dans ces communautés. Pourquoi d’après toi ? 

Ce qui revient le plus de la part des « croyants » c’est que je ne suis « pas assez éveillée », que je suis une « petite occidentale qui ne comprend rien », on m’a même accusée d’être de mèche avec la Chine !  On m’a beaucoup répété que j’avais le cœur noirci, que je n’étais pas suffisamment avancée sur le chemin spirituel pour comprendre. Parfois en me soutenant que les abus et les crimes de certains maîtres étaient portés par l’amour et la bienveillance plutôt que par la volonté de domination et de pouvoir. Comme si en Occident on avait besoin de croire qu’il y a quand même une population sur cette terre, ici les Tibétains, qui serait débarrassée des travers de l’humanité. Cela répond à un fantasme orientaliste, voire raciste, comme si une population ou un groupe était bienveillant et innocent par nature, tel le mythe du bon sauvage. Alors que ce sont des humains et qu’ils ne sont pas exempts des mécanismes de domination. Donc quand tu prends la parole tu es vite accusée de casser ce qu’il reste de beau et à cet égard le Dalaï Lama fait un peu figure de « dernier des Pères Noël ». C’est naïf mais c’est surtout dangereux car cela éteint les lumières de vigilance sous prétexte d’avancer sur la voie de l’éveil. 

D’ailleurs le Dalaï Lama qui apparait dans ton documentaire t’as bloquée sur Whatsapp et Matthieu Ricard que tu as interrogé a souhaité être coupé au montage … A cet égard, « la loi du silence » (le titre de ton documentaire co-réalisé avec Wandrille Lanos et sorti en 2022 sur Arte) est un titre assez éloquent … 

Je pense que le traitement réservé aux femmes n’intéresse pas beaucoup le Dalaï Lama. Je pense, mais c’est mon interprétation, qu’il considère le féminisme comme « un sujet d’Occidentaux ». On m’a beaucoup dit qu’il n’était pas le chef spirituel de tous les bouddhistes et donc il n’aurait pas tout le pouvoir qu’on lui prête. Sauf que le jour où il a finalement disgracié Songyal Rinpoché (en 2017), il n’a eu à prononcer qu’une phrase pour que Sogyal abandonne son temple et prenne la fuite.  Donc ce n’est pas vrai qu’il n’a pas de pouvoir sur ces sujets. 

En refusant de prendre la parole sous prétexte qu’il n’est qu’un simple moine, Matthieu Ricard a renvoyé les victimes dans leurs cordes. Quand on est un personnage public il faut aussi accepter les règles du jeu à l’occidentale. Encore plus quand on en tire des bénéfices, quand on vend des livres, qu’on recueille beaucoup de fonds et de dons, que l’on vit du besoin de croire des Occidentaux, il faut aussi accepter que quand il y a un problème on ne peut pas se débiner en disant « ça ne me regarde pas ». Donc moi j’ai considéré que ça concernait Matthieu Ricard, qui a fini par concéder qu’il ne se rendait pas compte du poids de sa parole. 

Malheureusement le monde du yoga n’est pas exempt de ces dérives. Je crois savoir que c’est d’ailleurs le sujet de ton prochain livre : est ce que tu veux nous en dire plus ? Quels parallèles observes-tu entre ces deux mondes ?   

Dans le sillage de l’enquête sur le bouddhisme, j’ai été contactée par des femmes qui m’ont dit qu’il leur était arrivé la même chose mais dans l’univers du yoga. Ce qui m’intéresse dans le yoga c’est son succès mondial unanime et tonitruent. Il y a des studios partout. Et il y a quelque chose qui relève un peu du bouddhisme : un safe space par nature, fait de lumière et d’amour, et en plus c’est accessible au coin de la rue et c’est recommandé par tout le monde et dans toutes sortes de situations. Le yoga c’est une proposition qui fait rêver dont  personne ne questionne les promesses. 

Et donc j’ai beaucoup  de témoignages d’abus notamment en Inde que l’on présente comme la terre promise de spiritualité. Et cela recouvre encore d’autres dimensions, notamment des problèmes endémiques de viols dont souffre ce pays qui est gouverné par un extrémiste. Beaucoup de gens, notamment des femmes, vont se former là-bas fleur au fusil et se retrouvent parfois violentées et gravement abusées par leurs maîtres de yoga indien. Donc non, ici non plus , l’indianité ne protège pas des dérives et ne dispense pas d’être un agresseur. 

Les scandales qui ont entaché l’église catholique et qui continuent de le faire comme l’affaire Bétharram ne nous permettent plus de rester naïfs sur ces sujets. Et pourtant des histoires de yogis ou moines bouddhistes à la tête de réseaux de proxénétisme ou qui se font prendre  dans des orgies, complètement défoncés à la coke, il y en a plein. Mais bizarrement, on les met complètement de côté. Matthieu Ricard disait « ça n’est pas parce qu’il y a une pomme pourrie que tout le verger est pourri ». En vrai je pense qu’il vaut mieux enlever la pomme pourrie et se demander comment elle est arrivée là plutôt que de faire semblant qu’elle n’y est pas. 

De plus, le yoga en France ne relève d’aucun ministère, il n’y a aucun contrôle, pas de certifications avec une réelle valeur. Et pourtant c’est LE truc que recommandent les kiné à tours de bras. Les 4 lettres du mot « yoga » recouvrent des réalités très diverses pour former une nébuleuse assez floue. Si tu ne précises pas de quoi tu parles, le yoga ça veut tout et rien dire : rester immobile, pratiquer des respirations, des visualisations, des postures sur fond de musique où l’on transpire… C’est aussi la seule discipline où des profs ajustent physiquement et touchent les corps sans avoir de connaissances certifiantes dans ce domaine. Tout cela m’interpelle. 

En tant que journaliste, quels conseils donnerais-tu pour nous aider à développer notre esprit critique ? 

Bizarrement, je n’ai pas trop de mal à faire confiance. Mais je dirais d’éviter de s’en remettre complètement à quelqu’un. Une personne peut avoir une expertise dans un domaine particulier, sans être au-dessus de la masse de manière générale, et tout en étant humain avec ses failles. Il faut faire le deuil de l’être éveillé infaillible par nature. On a fait le deuil de la perfection de nos parents, il faut faire le deuil de l’être humain parfait. 

C’est difficile quand on cherche un modèle absolu : quelqu’un qui conseillerait autant sur les sentiments, que sur l’alimentation tout en nous ajustant physiquement. Mais ça n’est pas réaliste de songer qu’une personne soit infaillible dans tous les domaines et d’ailleurs ce  n’est pas grave ! Donc je dirais de ne pas remettre son libre arbitre à quelqu’un d’autre. En termes de libre arbitre on est tout seul et il faut digérer cette idée. Personne ne pourra être vigilant à notre place, connaître nos endroits d’inconfort et nos limites. C’est un peu vertigineux mais c’est une école d’autonomie. Nous avons une attitude un peu immature vis-à-vis des spiritualités et disciplines dites « orientales » que l’on exotise, car on n’aurait jamais des attentes aussi naïves sur des sujets de notre propre culture que l’on connait mieux et depuis longtemps. On est déjà plus tranquilles aujourd’hui sur la psychologie et certaines thérapies : on en connait les bénéfices et les limites sans pour autant tout mettre à la poubelle. Il faut se méfier de la solution à tout et cultiver notre petite boussole interne. 

Entretien réalisé le 22 août 2025 à Paris. 

Informations sur le spectacle :

« Ceci n’est pas une religion » est une production Live Magazine, jouée du 9 au 13 septembre 2025 à la Grande Halle de La Villette, salle Boris Vian. 

Puis le 20 septembre au Festival du Chaînon Manquant à Laval. 

Dates à venir en Belgique. 

Documentaire : Bouddhisme la loi du silence, de Elodie Emery et Wandrille Lanos, 2021, Arte.

Livre : Bouddhisme la loi du silence, de Elodie Emery et Wandrille Lanos, 2021, JC Lattès.

Lire aussi : Le yoga « post-lignée », des gourous à #metoo avec Theo Wildcroft.

Nos parodies de yoga préférées sur Instagram

6 avril 2025 à 23:23

Voici notre podium des comptes Instagram qui parodient à merveille (à notre humble avis) les stéréotypes de professeur.es et pratiquant.es de yoga. Parce que par les temps qui courent, le second de degré est une question de survie mentale! Tout y passe : le complexe de supériorité de la prof newbie après son 200h en Inde, le prof californien qui maltraite le sanskrit (et le yoga en général), la manager de studio au bout du roul’, les querelles de chapelle entre titulaires de différentes méthodes, l’élève passif agressif qui se pense de niveau « avancé », les cours hybrides sans queue ni tête, les ajustements et les attitudes discutables en cours … Toute ressemblance avec la réalité (ne) serait (pas) purement fortuite. On vous laisse digger leurs comptes pour plus de vidéos car il y en a beaucoup ! En attendant, voici quelques extraits pour vous mettre en jambes. Tout le monde devrait s’y retrouver.

Diaz (@thedancingwarrior)

Professeur de yoga indonésien basé à Bali, Diaz dépeint avec humour le milieu bien particulier d’enseignant de vinyasa flow sous les tropiques, mais toujours avec bienveillance et réalisme.

Bradshaw Wish (@bradshawwish)

Bradshaw est professeur de vinyasa basé à Chicago. Il aime caricaturer les acteurs de l’industrie américaine du yoga non sans un certain degré de sarcasme, ce qui nous réjouit.

Gus Heagerty (@gusheagerty)

Gus Heagerty n’est pas professeur de yoga mais acteur et réalisateur américain de théâtre et de cinéma. Sur les réseaux sociaux, il crée des vidéos satiriques de personnages à l’identité très léchée. Le monde de la spiritualité et du bien être ne lui a donc pas échappé. Un régal !

Les yama et niyama appliqués à la vie moderne

26 mai 2024 à 16:36

Probablement le texte le plus célèbre sur le yoga, le Yoga Sutra propose une méthode en huit étapes (« ashtanga » signifiant « huit membres » en sanskrit) pour atteindre la libération. Si focalisés que nous sommes sur le troisième membre « asana » (posture), nous oublions dans le yoga postural moderne la dimension essentielle qui lui préfigure : celle de l’éthique et de la morale.

Le Yoga Sutra de Patanjali est un traité de philosophie. Il ne parle pas (ou de façon si élusive) du corps, considéré comme vain et que l’on cherchait alors à éteindre. Il est question en revanche de maîtrise du mental, de la psyché sous toutes ses dimensions, source de distractions, d’attachement, de fluctuations causant la souffrance (dukkha).

Il existe des millions de tutos sur internet pour savoir comment faire telle ou telle posture. Notre obsession pour le corps est telle que le yoga prend bien plus la forme d’une gymnastique que d’une spiritualité. Nous semblons en revanche beaucoup moins passionnés par travailler sur notre éthique et notre morale (tout en étant largement enclins à juger celle des autres). M’en sont témoins les retours de certains élèves en formation un tantinet déçus d’être invités à réfléchir à des questions universelles de philosophie alors qu’ils pensaient signer pour se contorsionner, mentionnant par exemple que la philosophie du yoga « n’est pas utile », ou encore choqués de découvrir qu’à une autre époque, sous d’autres latitudes, des gens pensaient différemment …

Pourtant, les règles de vie en société (yama) et personnelles (niyama) énoncées dans le Yoga Sutra sont extrêmement actuelles. Les cultiver nous permet d’apprécier réellement le yoga en tant que spiritualité et non comme une sorte de « sport amélioré » attaché au corps et à l’égo. Ils nous offrent des outils pour cultiver une bonne attitude mentale et nous enseignent la morale. En assumant quelques anachronismes (notifiés) et en se prémunissant d’une récupération axée sur le développement personnel, nous pouvons réfléchir indéfiniment sur les yama et les niyama appliqués à la vie moderne. Voici quelques pistes de réflexion.

Les 5 yama (règles de vie en société)

1. Ahimsa : le non-désir de nuire

La base de toute la structure des huit membres repose sur cette notion héritée de la religion jaïne (née au 6e siècle avant notre ère) : la non violence. Les jaïns avaient comme pilier philosophique le respect de la vie sous toutes ses formes, incarné en un mode de vie autour duquel s’articule leur existence. Il ne s’agit donc pas simplement « de ne pas être violent » (exemple : ne pas gifler ou insulter quelqu’un qui nous a offensé) mais plutôt de ne pas produire de la violence, ni la nourrir, ni la penser, ni en être traversé. Et ce, sans refoulement qui serait donc hypocrite (ex : haïr quelqu’un et lui vouloir du mal sans passer à l’acte). Ahimsa demande en outre de considérer chaque forme de vie sur un pied d’égalité. Je donne parfois en exemple l’ascèse de certains jaïns qui balayent devant eux avec un petit plumeau pour ne pas écraser les insectes, ne mangent pas de légumes racines pour les mêmes raisons et allaient même jusqu’à porter un masque pour ne pas en avaler. Le mot d’ascèse est fondamental car il place la non-violence comme une discipline active et non pas comme une posture morale passive. Selon moi, réduire ahimsa à la non-violence est la porte ouverte au contournement spirituel : par exemple penser qu’il suffit de ne pas être violent dans ses actes pour maîtriser cette première étape. Il faudrait nous libérer du désir même de la violence (sans refoulement ni rejet!), état dans lequel le mental serait si transparent que nos pensées seraient en tous point en accord avec nos actes et vice et versa.

Interrogeons nous : quelle est notre part de violence actée et/ou refoulée ? A quel point ajuste- t-on nos modes de vie pour mettre nos actes en conformité avec notre philosophie?

2. Satya : dire la vérité, ne pas mentir, avoir une parole juste

Il s’agit d’énoncer une parole qui soit en conformité avec nos actes (non violents). A noter que dans la philosophie du Samkhya (comme dans la religion jaïne), l’acte lui-même est souillure puisqu’il est porteur d’empreinte karmique et donc vecteur de reincarnation dans le samsara. Nous sommes donc plutôt dans une philosophie morale et non une philosophie de l’acte comme peut l’être la Bhagavad Gita par exemple. La parole juste serait ainsi une parole en conformité avec nos pensées. Mais en tant qu’indvidus actifs dans le monde, nous pouvons élargir légèrement le spectre. Au-delà de ne simplement pas mentir, à quel point notre parole est-elle vraie et juste ou bien trompeuse pour les autres et pour nous-mêmes? A noter que dire la vérité peut parfois comporter une part de violence. Dès lors que dire ou ne pas dire ? Il s’agira d’opérer par regression et de se référer au yama précédent : ici ahimsa. Dire la vérité, sans violence ni désir de nuire comme priorité. Un célèbre proverbe mentionne que « toute vérité n’est pas bonne à dire » … Avec un peu de recul et de réflexion nous devrions pouvoir formuler une parole à la fois juste ET non violente.

Interrogeons-nous : à quel point nos mots reflètent-ils nos pensées, nos actes ? Travestissons nous nos pensées à l’aide des mots ? Est-ce difficile d’avoir une parole à la fois juste et non-violente ?

3. Asteya : ne pas voler, l’honnêteté

Le vol peut être matériel (voler un oeuf comme un boeuf) comme immatériel (l’honnêteté intellectuelle, le droit d’auteur …). C’est le cas du vol d’idée (regardez The Social Network sur l’invention de Facebook), de contenu ou de style (coucou le plagiat), de la culture d’autrui à des fins mercantiles (c’est tout le sujet de l’appropriation culturelle par exemple), ou encore l’occupation d’une terre étrangère (la colonisation) … Que ce soit au niveau individuel ou collectif, un vol à petite échelle (faire passer ses pignons de pin pour des cerneaux de noix sur la balance de la Biocop, ok j’avoue) ou du détournement de fonds, de la corruption. Le vol est un large spectre qui peut contaminer la société toute entière ! Mais au-delà de ne pas voler, nous devrions (comme pour ahimsa), ne pas être traversés par l’envie de voler, ou la convoitise, l’envie, ou encore la jalousie. Ce n’est pas parce que nous ne passons pas à l’acte que nous maitrisons asteya. Là encore, la question de la morale profonde entre en jeu. Nous serions libérés du désir même de posséder quelque chose (ou quelqu’un) qui ne nous appartient pas, jusqu’à être libéré de l’idée même de la possession (voir aparigraha).

Interrogeons-nous : Suis-je honnête dans tous les domaines ? Quelle différence faisons-nous entre l’inspiration et l’imitation ? L’appropriation et l’appréciation? L’hommage et le plagiat ?

4. Brahmacharya : la continence sexuelle, la chasteté

Ce fameux yama qui dérange … Comme si tout le reste était facilement réalisable mais quand il s’agit de sexe chacun s’offusque. Être libre de ses désirs : tout le monde adore cette idée et s’en pense maître dans tous les domaines. Sauf le sexe auquel il s’agirait de succomber dans le monde moderne pour être épanoui. Je rappelle souvent que le Yoga Sutra, comme le Samkhya (ni même le yoga) ne sont des pensées de l’hédonisme! Historiquement brahmacharya signifie l’état de l’étudiant brahmanique, la période d’apprentissage liée au célibat. Plus généralement, le Yoga Sutra s’adressait à une poignée d’ascètes retirés du monde. Le mot retiré ou « renonçant » signifiant littéralement ce qu’il veut dire, à savoir : renoncer à la vie mondaine, en société et donc à tout ce que cela comporte, notamment la vie de famille. Donc pas de couple, pas de sexe. Ce qui semble assez logique puisque la sexualité enchaine aux plaisirs des sens. Dans une voie plus moderne, je fais souvent cette blague : « brahmacharya ça pourrait être moins mais mieux ».

Interrogeons-nous : Vivons nous notre sexualité comme un espace de libération ou d’emprisonnement ? Suis-je pleinement épanoui.e dans ma sexualité ou bien est-ce le théâtre de malaises, d’injonctions, de frustrations, de violences, d’orgueil comme de tabous ? Maitrisons nous notre sexualité ou bien sommes nous esclaves de nos sens ?

5. Aparigraha : le dépouillement, l’absence de convoitise

Le fait de vivre avec peu, avec le nécessaire, sans surplus. Dans les courants ascétiques (jaïns, shivaïtes, vishnouïtes, sikhs …), il s’agit de vivre dans le dépouillement quasi total, sans résidence (en errance sur les routes d’Inde et du Népal), parfois même sans vêtements (c’est le cas de la secte des naga par exemple), survivant grâce aux dons des dévots et se nourrir pour vivre (et non l’inverse). Aujourd’hui encore certains saddhus vivent ainsi le long du Gange ou à Katmandou : sans famille, ni domicile, ni argent, ni biens, dans le détachement le plus complet. Ils vivent en dehors du système (mondain, de castes etc.) et donc la possibilité d’un salut en dehors des voies traditionnelles, comme une contre culture. Le détachement est donc un arrachement, une ascèse du détachement érigée en mode de vie.

Dans le monde moderne occidental, ces modes de vie « hors système » ont inspiré la Beat Generation étasunienne des années 1960. Aujourd’hui, la question du dépouillement recouvre principalement un volet économique et matériel : regardons du côté de la pensée altermondialiste (la régulation de la mondialisation), la protection de l’environnement et des ressources, les mouvements de décroissance (décorreller l’idée selon laquelle l’augmentation des richesse conduit au bien être social) et de « slow life » (privilégier la qualité à la quantité).

Interrogeons nous : Que convoitons-nous comme biens matériels et immatériels ? Quel rapports liions nous avec les biens matériels ? A quel point sommes-nous attachés au superflu ? Dans quelle mesure consommons nous notre vie au lieu de la vivre ?

Les 5 niyama (observances personnelles)

1. Shaucha : la pureté, la propreté

La notion de propreté est à comprendre dans le sens de la pureté à 360 degrés : l’hygiène externe et interne. Nous parlons à la fois du corps, grossier des couches supérieures de l’épiderme (littéralement : se laver) aux nettoyages intérieurs (kriya, shatkarma etc.), mais aussi de la pureté des pensées permettant d’avoir un mental clair et donc le corps dit subtil. En effet, comment peut-on prétendre être en yoga sous prétexte que l’on est propre sur soi tout en nourrissant des pensées obscures, malveillantes ou malsaines ? A l’opposé, on imagine difficilement un mental clair habitant une apparence dépravée (symptôme de mal être) ou exagérément apprêtée (symptôme de l’égo ou de la mondanité). Le corps physique et le corps psychique ne servent pas à se masquer l’un l’autre mais à se refléter, en toute transparence.

Interrogeons nous : Qu’est-ce que notre apparence dit de nous ? Que dit-on de nous même et de notre identité à travers notre hygiène personnelle ? Est-ce que la façon dont nous nous comportons reflète nos pensées ou bien travestissons-nous ces dernières derrière des apparences ? Avez-vous un exemple d’une façon dont vos paroles déguisent vos pensées ou votre style sert de masque à votre identité ? Quand y a-t-t-il un hiatus entre l’extérieur et l’intérieur ?

2. Santosha : le contentement

C’est un sentiment de joie et de satisfaction pour ce qui est, pour les choses telles qu’elles sont et non pas telles que le moi voudrait qu’elles soient. Le contentement vis-à-vis du monde délaisse l’insatisfaction dans laquelle le moral se vautre aisément pour apprécier, a contrario, la perfection du monde, de la Nature, de la Création. A cet égard est-ce que santosha ne serait pas un peu mystique ? Néanmoins, dans santosha, il n’y a pas d’attachement à ce sentiment de joie qui nous traverse. Celui-ci est déposé dans le coeur, il n’est pas intellectualisé et nous n’éprouvons pas le besoin de le retenir et de nous y agripper puisqu’il est délesté du sentiment de « mien » ou de possession. Il y a comme une fusion entre santosha et le Soi. Il est impermanent mais peut-être qu’avec la pratique il devient permanent.

Attention à ne pas confondre santosha avec du contournement spirituel qui consisterait à nier le négatif pour le remplacer par du positif type « Good vibes only » à toutes les sauves ou loi de l’attraction où « tout arrive pour une raison » nous poussant au refoulement du négatif, au désengagement social et à l’individualisme sous couvert de spiritualité.

Interrogeons-nous : Quand ou dans quelles circonstances avons nous déjà éprouvé le sentiment – même fugace – de contentement sans attachement ?

3. Tapas : la discipline, l’ascèse

La racine verbale sanskrite « tap » signifie « brûler », « échauffer », « consumer », « créer de la chaleur ». Ce sont des pratiques spirituelles intenses exercées par les shramanas (moines errants issus de diverses religions et spiritualités du sous continent indien) visant à se détacher du corps physique. Par exemple : les mortifications, des suspensions, le jeûne prolongé, la chasteté perpétuelle, des méditations japa fondées sur la répétition de mantras. A travers ces exercices la brûlure devient intérieure et remplace l’acte rituel extérieur (comme le sacrifice d’animaux très courant dans la société de l’époque). Le sacrifice est alors exécuté à l’intérieur du corps du dévot ou du pratiquant dans une relation directe avec une divinité ou dans un cadre doctrinal précis. Les exercice de tapas enseignent le détachement et l’humilité, la maîtrise des passions et des désirs liés au corps grossier, et proposent une voie vers la maîtrise du mental. Plus profondément, les exercices de tapas permettent de brûler nos actes porteurs de souillures (karma) et de sortir du samsara (le cycle des renaissances). Quand on parle de tapas on parle donc d’ascèse (ces exercices physiques et moraux destinés à libérer l’esprit du corps) dans le sens d’une auto-discipline extrêmement soutenue, faite de privation et en quête d’un perfectionnement spirituel.

S’il est tentant de faire un parallèle avec la pratique des asanas, je préfère l’éviter car je le trouve souvent grossier. Je vois peu de rapport entre le « show up on your mat » des américains ou du développement personnel (cf. l’important c’est de dérouler son tapis) qui répond simplement à une hygiène personnelle rattachée au bien-être. Tapas c’est l’inverse du bien-être, l’inverse du yoga moderne qui consiste « à se faire du bien ». Il ne s’agit pas pour autant d’une glorification de la douleur ou de la souffrance pour en tirer un plaisir (ça s’appelle le masochisme). Tapas c’est la discipline en vue d’un renoncement au monde, dans lequel le corps est transcendé.

Interrogeons-nous : Quelle discipline ou quel acte consisterait à notre échelle à un renoncement salutaire en vue d’une purification intérieure ? Dans quelle mesure je ne confonds pas certains actes de renoncement avec du refoulement ? A quel moment l’auto-disicpline ne verse-t-elle pas vers la glorification de mon égo ?

4. Svadhyaya : l’étude de soi / des textes (sacrés)

Lié au yoga de la connaissance (le Jnana yoga de la Bhagavad Gita par exemple), svadhyaya nous rappelle d’étudier. L’apprentissage empirique ne peut se soustraire à celui de la théorie. Et de confronter les deux. Connaître ses pairs, étudier la technique, accéder aux savoirs par les textes antérieurs à notre existence, rédigés ceux qui étaient là avant nous et ont déjà pensé ce que nous pensons (spoiler : nous n’avons rien inventé qui n’ai déjà été dit ou pensé avant nous, au moins sous d’autres formes). Svadhyaya nous encourage à nous situer dans une lignée, à apprendre, à se placer dans le statut d’élève et d’apprenant afin d’accéder au Soi et à soi, voire au Divin. Dans le cadre de l’époque il s’agissait de savoir religieux car tout savoir était de nature religieuse. Aujourd’hui nous pouvons aisément élargir de spectre de la connaissance à d’autres domaines (la science ? la culture? la philosophie ? …). Mais in fine, il s’agira de se détacher aussi de la connaissance et des textes derrière lesquels se cache son ennemi qu’est le dogme ! La connaissance issue des textes prise au pied de la lettre, sans réflexivité ni empirie, conduit bien souvent au fanatisme.

Interrogeons-nous : Quelle place accordons nous aux textes et/ ou à la théorie ? Est-elle excessive et un cache misère à notre (in)expérience ? Est-elle insuffisante car nous pensons déjà tout savoir ? La connaissance n’est-elle pas une voie vers l’émancipation et donc vers la libération moderne ? En quoi l’étude de soi est-elle un chemin laborieux ?

5. Ishvara pranidhana : s’en remettre à plus grand que soi

Parfois traduit par « Seigneur » ou renvoyant vers une divinité (Krishna dans la Bhagavad Gita), « ishvara » renvoie aussi au principe de conscience pure (purusha dans la philosophie dualiste du Samkhya), ou à l’Absolu cosmique (le Brahman dans la philosophie non dualiste du Vedanta). Il s’agit de la forme que l’on donne au Divin, à un principe à la fois immanent et transcendant, quelque chose qui nous dépasse, de plus grand que nous. Ce niyama fait appelle à notre sens de la dévotion, à un élan du coeur, à l’amour et à la foi. Parfois raccourci en « lâcher prise » dans les réflexions contemporaines, il incite en effet à lâcher prise sur notre besoin de contrôle permanent sur tout … puisqu’il existe quelque chose de plus grand qui nous dépasse et sur lequel nous n’avons pas le contrôle (Dieu? la mort? le hasard? …). Attention une fois à ne pas confondre ce niyama mystique et rattaché à la foi et à la croyance avec du désintérêt, du « je lâche l’affaire » ou du jemenfoutisme. Ishvara pranidhana c’est la certitude intérieure lotie dans le coeur de l’existence de cet absolu et qui nous permet de lâcher prise (et non l’inverse). L’élan ne part pas du mental mais de la confiance profonde qui rejoint la croyance religieuse.

Interrogeons-nous : En quoi avons nous la foi ? Qu’est-ce qui échappe à mon contrôle ? Quelles peurs se cachent derrière le manque de foi ?

Lire aussi : Entretien avec Philippe Filliot : « Je milite pour spiritualiser la raison et pour rationaliser la spiritualité »

À partir d’avant-hieryoga

Les yama et niyama appliqués à la vie moderne

Par : Jeanne
26 mai 2024 à 16:36

Probablement le texte le plus célèbre sur le yoga, le Yoga Sutra propose une méthode en huit étapes (« ashtanga » signifiant « huit membres » en sanskrit) pour atteindre la libération. Si focalisés que nous sommes sur le troisième membre « asana » (posture), nous oublions dans le yoga postural moderne la dimension essentielle qui lui préfigure : celle de l’éthique et de la morale.

Le Yoga Sutra de Patanjali est un traité de philosophie. Il ne parle pas (ou de façon si élusive) du corps, considéré comme vain et que l’on cherchait alors à éteindre. Il est question en revanche de maîtrise du mental, de la psyché sous toutes ses dimensions, source de distractions, d’attachement, de fluctuations causant la souffrance (dukkha).

Il existe des millions de tutos sur internet pour savoir comment faire telle ou telle posture. Notre obsession pour le corps est telle que le yoga prend bien plus la forme d’une gymnastique que d’une spiritualité. Nous semblons en revanche beaucoup moins passionnés par travailler sur notre éthique et notre morale (tout en étant largement enclins à juger celle des autres). M’en sont témoins les retours de certains élèves en formation un tantinet déçus d’être invités à réfléchir à des questions universelles de philosophie alors qu’ils pensaient signer pour se contorsionner, mentionnant par exemple que la philosophie du yoga « n’est pas utile », ou encore choqués de découvrir qu’à une autre époque, sous d’autres latitudes, des gens pensaient différemment …

Pourtant, les règles de vie en société (yama) et personnelles (niyama) énoncées dans le Yoga Sutra sont extrêmement actuelles. Les cultiver nous permet d’apprécier réellement le yoga en tant que spiritualité et non comme une sorte de « sport amélioré » attaché au corps et à l’égo. Ils nous offrent des outils pour cultiver une bonne attitude mentale et nous enseignent la morale. En assumant quelques anachronismes (notifiés) et en se prémunissant d’une récupération axée sur le développement personnel, nous pouvons réfléchir indéfiniment sur les yama et les niyama appliqués à la vie moderne. Voici quelques pistes de réflexion.

Les 5 yama (règles de vie en société)

1. Ahimsa : le non-désir de nuire

La base de toute la structure des huit membres repose sur cette notion héritée de la religion jaïne (née au 6e siècle avant notre ère) : la non violence. Les jaïns avaient comme pilier philosophique le respect de la vie sous toutes ses formes, incarné en un mode de vie autour duquel s’articule leur existence. Il ne s’agit donc pas simplement « de ne pas être violent » (exemple : ne pas gifler ou insulter quelqu’un qui nous a offensé) mais plutôt de ne pas produire de la violence, ni la nourrir, ni la penser, ni en être traversé. Et ce, sans refoulement qui serait donc hypocrite (ex : haïr quelqu’un et lui vouloir du mal sans passer à l’acte). Ahimsa demande en outre de considérer chaque forme de vie sur un pied d’égalité. Je donne parfois en exemple l’ascèse de certains jaïns qui balayent devant eux avec un petit plumeau pour ne pas écraser les insectes, ne mangent pas de légumes racines pour les mêmes raisons et allaient même jusqu’à porter un masque pour ne pas en avaler. Le mot d’ascèse est fondamental car il place la non-violence comme une discipline active et non pas comme une posture morale passive. Selon moi, réduire ahimsa à la non-violence est la porte ouverte au contournement spirituel : par exemple penser qu’il suffit de ne pas être violent dans ses actes pour maîtriser cette première étape. Il faudrait nous libérer du désir même de la violence (sans refoulement ni rejet!), état dans lequel le mental serait si transparent que nos pensées seraient en tous point en accord avec nos actes et vice et versa.

Interrogeons nous : quelle est notre part de violence actée et/ou refoulée ? A quel point ajuste- t-on nos modes de vie pour mettre nos actes en conformité avec notre philosophie?

2. Satya : dire la vérité, ne pas mentir, avoir une parole juste

Il s’agit d’énoncer une parole qui soit en conformité avec nos actes (non violents). A noter que dans la philosophie du Samkhya (comme dans la religion jaïne), l’acte lui-même est souillure puisqu’il est porteur d’empreinte karmique et donc vecteur de reincarnation dans le samsara. Nous sommes donc plutôt dans une philosophie morale et non une philosophie de l’acte comme peut l’être la Bhagavad Gita par exemple. La parole juste serait ainsi une parole en conformité avec nos pensées. Mais en tant qu’indvidus actifs dans le monde, nous pouvons élargir légèrement le spectre. Au-delà de ne simplement pas mentir, à quel point notre parole est-elle vraie et juste ou bien trompeuse pour les autres et pour nous-mêmes? A noter que dire la vérité peut parfois comporter une part de violence. Dès lors que dire ou ne pas dire ? Il s’agira d’opérer par regression et de se référer au yama précédent : ici ahimsa. Dire la vérité, sans violence ni désir de nuire comme priorité. Un célèbre proverbe mentionne que « toute vérité n’est pas bonne à dire » … Avec un peu de recul et de réflexion nous devrions pouvoir formuler une parole à la fois juste ET non violente.

Interrogeons-nous : à quel point nos mots reflètent-ils nos pensées, nos actes ? Travestissons nous nos pensées à l’aide des mots ? Est-ce difficile d’avoir une parole à la fois juste et non-violente ?

3. Asteya : ne pas voler, l’honnêteté

Le vol peut être matériel (voler un oeuf comme un boeuf) comme immatériel (l’honnêteté intellectuelle, le droit d’auteur …). C’est le cas du vol d’idée (regardez The Social Network sur l’invention de Facebook), de contenu ou de style (coucou le plagiat), de la culture d’autrui à des fins mercantiles (c’est tout le sujet de l’appropriation culturelle par exemple), ou encore l’occupation d’une terre étrangère (la colonisation) … Que ce soit au niveau individuel ou collectif, un vol à petite échelle (faire passer ses pignons de pin pour des cerneaux de noix sur la balance de la Biocop, ok j’avoue) ou du détournement de fonds, de la corruption. Le vol est un large spectre qui peut contaminer la société toute entière ! Mais au-delà de ne pas voler, nous devrions (comme pour ahimsa), ne pas être traversés par l’envie de voler, ou la convoitise, l’envie, ou encore la jalousie. Ce n’est pas parce que nous ne passons pas à l’acte que nous maitrisons asteya. Là encore, la question de la morale profonde entre en jeu. Nous serions libérés du désir même de posséder quelque chose (ou quelqu’un) qui ne nous appartient pas, jusqu’à être libéré de l’idée même de la possession (voir aparigraha).

Interrogeons-nous : Suis-je honnête dans tous les domaines ? Quelle différence faisons-nous entre l’inspiration et l’imitation ? L’appropriation et l’appréciation? L’hommage et le plagiat ?

4. Brahmacharya : la continence sexuelle, la chasteté

Ce fameux yama qui dérange … Comme si tout le reste était facilement réalisable mais quand il s’agit de sexe chacun s’offusque. Être libre de ses désirs : tout le monde adore cette idée et s’en pense maître dans tous les domaines. Sauf le sexe auquel il s’agirait de succomber dans le monde moderne pour être épanoui. Je rappelle souvent que le Yoga Sutra, comme le Samkhya (ni même le yoga) ne sont des pensées de l’hédonisme! Historiquement brahmacharya signifie l’état de l’étudiant brahmanique, la période d’apprentissage liée au célibat. Plus généralement, le Yoga Sutra s’adressait à une poignée d’ascètes retirés du monde. Le mot retiré ou « renonçant » signifiant littéralement ce qu’il veut dire, à savoir : renoncer à la vie mondaine, en société et donc à tout ce que cela comporte, notamment la vie de famille. Donc pas de couple, pas de sexe. Ce qui semble assez logique puisque la sexualité enchaine aux plaisirs des sens. Dans une voie plus moderne, je fais souvent cette blague : « brahmacharya ça pourrait être moins mais mieux ».

Interrogeons-nous : Vivons nous notre sexualité comme un espace de libération ou d’emprisonnement ? Suis-je pleinement épanoui.e dans ma sexualité ou bien est-ce le théâtre de malaises, d’injonctions, de frustrations, de violences, d’orgueil comme de tabous ? Maitrisons nous notre sexualité ou bien sommes nous esclaves de nos sens ?

5. Aparigraha : le dépouillement, l’absence de convoitise

Le fait de vivre avec peu, avec le nécessaire, sans surplus. Dans les courants ascétiques (jaïns, shivaïtes, vishnouïtes, sikhs …), il s’agit de vivre dans le dépouillement quasi total, sans résidence (en errance sur les routes d’Inde et du Népal), parfois même sans vêtements (c’est le cas de la secte des naga par exemple), survivant grâce aux dons des dévots et se nourrir pour vivre (et non l’inverse). Aujourd’hui encore certains saddhus vivent ainsi le long du Gange ou à Katmandou : sans famille, ni domicile, ni argent, ni biens, dans le détachement le plus complet. Ils vivent en dehors du système (mondain, de castes etc.) et donc la possibilité d’un salut en dehors des voies traditionnelles, comme une contre culture. Le détachement est donc un arrachement, une ascèse du détachement érigée en mode de vie.

Dans le monde moderne occidental, ces modes de vie « hors système » ont inspiré la Beat Generation étasunienne des années 1960. Aujourd’hui, la question du dépouillement recouvre principalement un volet économique et matériel : regardons du côté de la pensée altermondialiste (la régulation de la mondialisation), la protection de l’environnement et des ressources, les mouvements de décroissance (décorreller l’idée selon laquelle l’augmentation des richesse conduit au bien être social) et de « slow life » (privilégier la qualité à la quantité).

Interrogeons nous : Que convoitons-nous comme biens matériels et immatériels ? Quel rapports liions nous avec les biens matériels ? A quel point sommes-nous attachés au superflu ? Dans quelle mesure consommons nous notre vie au lieu de la vivre ?

Les 5 niyama (observances personnelles)

1. Shaucha : la pureté, la propreté

La notion de propreté est à comprendre dans le sens de la pureté à 360 degrés : l’hygiène externe et interne. Nous parlons à la fois du corps, grossier des couches supérieures de l’épiderme (littéralement : se laver) aux nettoyages intérieurs (kriya, shatkarma etc.), mais aussi de la pureté des pensées permettant d’avoir un mental clair et donc le corps dit subtil. En effet, comment peut-on prétendre être en yoga sous prétexte que l’on est propre sur soi tout en nourrissant des pensées obscures, malveillantes ou malsaines ? A l’opposé, on imagine difficilement un mental clair habitant une apparence dépravée (symptôme de mal être) ou exagérément apprêtée (symptôme de l’égo ou de la mondanité). Le corps physique et le corps psychique ne servent pas à se masquer l’un l’autre mais à se refléter, en toute transparence.

Interrogeons nous : Qu’est-ce que notre apparence dit de nous ? Que dit-on de nous même et de notre identité à travers notre hygiène personnelle ? Est-ce que la façon dont nous nous comportons reflète nos pensées ou bien travestissons-nous ces dernières derrière des apparences ? Avez-vous un exemple d’une façon dont vos paroles déguisent vos pensées ou votre style sert de masque à votre identité ? Quand y a-t-t-il un hiatus entre l’extérieur et l’intérieur ?

2. Santosha : le contentement

C’est un sentiment de joie et de satisfaction pour ce qui est, pour les choses telles qu’elles sont et non pas telles que le moi voudrait qu’elles soient. Le contentement vis-à-vis du monde délaisse l’insatisfaction dans laquelle le moral se vautre aisément pour apprécier, a contrario, la perfection du monde, de la Nature, de la Création. A cet égard est-ce que santosha ne serait pas un peu mystique ? Néanmoins, dans santosha, il n’y a pas d’attachement à ce sentiment de joie qui nous traverse. Celui-ci est déposé dans le coeur, il n’est pas intellectualisé et nous n’éprouvons pas le besoin de le retenir et de nous y agripper puisqu’il est délesté du sentiment de « mien » ou de possession. Il y a comme une fusion entre santosha et le Soi. Il est impermanent mais peut-être qu’avec la pratique il devient permanent.

Attention à ne pas confondre santosha avec du contournement spirituel qui consisterait à nier le négatif pour le remplacer par du positif type « Good vibes only » à toutes les sauves ou loi de l’attraction où « tout arrive pour une raison » nous poussant au refoulement du négatif, au désengagement social et à l’individualisme sous couvert de spiritualité.

Interrogeons-nous : Quand ou dans quelles circonstances avons nous déjà éprouvé le sentiment – même fugace – de contentement sans attachement ?

3. Tapas : la discipline, l’ascèse

La racine verbale sanskrite « tap » signifie « brûler », « échauffer », « consumer », « créer de la chaleur ». Ce sont des pratiques spirituelles intenses exercées par les shramanas (moines errants issus de diverses religions et spiritualités du sous continent indien) visant à se détacher du corps physique. Par exemple : les mortifications, des suspensions, le jeûne prolongé, la chasteté perpétuelle, des méditations japa fondées sur la répétition de mantras. A travers ces exercices la brûlure devient intérieure et remplace l’acte rituel extérieur (comme le sacrifice d’animaux très courant dans la société de l’époque). Le sacrifice est alors exécuté à l’intérieur du corps du dévot ou du pratiquant dans une relation directe avec une divinité ou dans un cadre doctrinal précis. Les exercice de tapas enseignent le détachement et l’humilité, la maîtrise des passions et des désirs liés au corps grossier, et proposent une voie vers la maîtrise du mental. Plus profondément, les exercices de tapas permettent de brûler nos actes porteurs de souillures (karma) et de sortir du samsara (le cycle des renaissances). Quand on parle de tapas on parle donc d’ascèse (ces exercices physiques et moraux destinés à libérer l’esprit du corps) dans le sens d’une auto-discipline extrêmement soutenue, faite de privation et en quête d’un perfectionnement spirituel.

S’il est tentant de faire un parallèle avec la pratique des asanas, je préfère l’éviter car je le trouve souvent grossier. Je vois peu de rapport entre le « show up on your mat » des américains ou du développement personnel (cf. l’important c’est de dérouler son tapis) qui répond simplement à une hygiène personnelle rattachée au bien-être. Tapas c’est l’inverse du bien-être, l’inverse du yoga moderne qui consiste « à se faire du bien ». Il ne s’agit pas pour autant d’une glorification de la douleur ou de la souffrance pour en tirer un plaisir (ça s’appelle le masochisme). Tapas c’est la discipline en vue d’un renoncement au monde, dans lequel le corps est transcendé.

Interrogeons-nous : Quelle discipline ou quel acte consisterait à notre échelle à un renoncement salutaire en vue d’une purification intérieure ? Dans quelle mesure je ne confonds pas certains actes de renoncement avec du refoulement ? A quel moment l’auto-disicpline ne verse-t-elle pas vers la glorification de mon égo ?

4. Svadhyaya : l’étude de soi / des textes (sacrés)

Lié au yoga de la connaissance (le Jnana yoga de la Bhagavad Gita par exemple), svadhyaya nous rappelle d’étudier. L’apprentissage empirique ne peut se soustraire à celui de la théorie. Et de confronter les deux. Connaître ses pairs, étudier la technique, accéder aux savoirs par les textes antérieurs à notre existence, rédigés ceux qui étaient là avant nous et ont déjà pensé ce que nous pensons (spoiler : nous n’avons rien inventé qui n’ai déjà été dit ou pensé avant nous, au moins sous d’autres formes). Svadhyaya nous encourage à nous situer dans une lignée, à apprendre, à se placer dans le statut d’élève et d’apprenant afin d’accéder au Soi et à soi, voire au Divin. Dans le cadre de l’époque il s’agissait de savoir religieux car tout savoir était de nature religieuse. Aujourd’hui nous pouvons aisément élargir de spectre de la connaissance à d’autres domaines (la science ? la culture? la philosophie ? …). Mais in fine, il s’agira de se détacher aussi de la connaissance et des textes derrière lesquels se cache son ennemi qu’est le dogme ! La connaissance issue des textes prise au pied de la lettre, sans réflexivité ni empirie, conduit bien souvent au fanatisme.

Interrogeons-nous : Quelle place accordons nous aux textes et/ ou à la théorie ? Est-elle excessive et un cache misère à notre (in)expérience ? Est-elle insuffisante car nous pensons déjà tout savoir ? La connaissance n’est-elle pas une voie vers l’émancipation et donc vers la libération moderne ? En quoi l’étude de soi est-elle un chemin laborieux ?

5. Ishvara pranidhana : s’en remettre à plus grand que soi

Parfois traduit par « Seigneur » ou renvoyant vers une divinité (Krishna dans la Bhagavad Gita), « ishvara » renvoie aussi au principe de conscience pure (purusha dans la philosophie dualiste du Samkhya), ou à l’Absolu cosmique (le Brahman dans la philosophie non dualiste du Vedanta). Il s’agit de la forme que l’on donne au Divin, à un principe à la fois immanent et transcendant, quelque chose qui nous dépasse, de plus grand que nous. Ce niyama fait appelle à notre sens de la dévotion, à un élan du coeur, à l’amour et à la foi. Parfois raccourci en « lâcher prise » dans les réflexions contemporaines, il incite en effet à lâcher prise sur notre besoin de contrôle permanent sur tout … puisqu’il existe quelque chose de plus grand qui nous dépasse et sur lequel nous n’avons pas le contrôle (Dieu? la mort? le hasard? …). Attention une fois à ne pas confondre ce niyama mystique et rattaché à la foi et à la croyance avec du désintérêt, du « je lâche l’affaire » ou du jemenfoutisme. Ishvara pranidhana c’est la certitude intérieure lotie dans le coeur de l’existence de cet absolu et qui nous permet de lâcher prise (et non l’inverse). L’élan ne part pas du mental mais de la confiance profonde qui rejoint la croyance religieuse.

Interrogeons-nous : En quoi avons nous la foi ? Qu’est-ce qui échappe à mon contrôle ? Quelles peurs se cachent derrière le manque de foi ?

Lire aussi : Entretien avec Philippe Filliot : « Je milite pour spiritualiser la raison et pour rationaliser la spiritualité »

Faut-il en finir avec le Kundalini Yoga tel qu’enseigné par Yogi Bhajan ?

Par : Zineb
29 mars 2024 à 16:36

Le Kundalini Yoga tel qu’enseigné par Yogi Bhajan a, depuis quelques années en France, le vent en poupe. Popularisé notamment par quelques figures charismatiques issues de l’univers de la mode et de la beauté, ses adeptes, souvent vêtu.e.s de blanc, le présentent comme un yoga profondément transformateur et plus spirituel que ses voisins de studio, comme le Vinyasa. Derrière cette pratique populaire et en apparence inoffensive, se cache en réalité une gigantesque organisation, 3HO. Derrière les allégations d’une pratique « originelle » qui mènerait à un monde « Happy, Healthy, Holy » (les 3H de 3HO), un leader charismatique décédé en 2004 : Yoga Bhajan.

Brève histoire du Kundalini « tel qu’enseigné par Yogi Bhajan »

Harbhajan Singh Khalsa est né en 1929 dans une famille de religion sikh à Kot Harkarn (actuellement au Pakistan). Cet officier des douanes émigre au Canada en 1968, puis à Los Angeles aux Etats-Unis en 1969. Le mouvement hippie est en pleine éclosion et c’est auprès d’une génération avide de modes de vie alternatifs et de réenchantement spirituel que celui qui se fait désormais appeler Yogi Bhajan transmet un yoga présenté comme jusqu’alors secret : le Kundalini Yoga. Alors que les expériences psychédéliques prennent une tournure plus sombre, et que le président Nixon déclare en 1971 la guerre aux drogues, Yogi Bhajan présente sa méthode comme une manière saine d’atteindre la « vraie high » et fonde des centres de désintoxication. Il impose à ses adeptes une discipline stricte : pas d’alcool, pas de drogue, végétarisme, réveils matinaux pour pratiquer leur sadhana, éthique de travail forcenée. Il s’emploie rapidement à former des professeur.e.s occidentaux dans l’optique de disséminer le plus largement possible sa méthode, si bien qu’aujourd’hui ce sont 300 centres affiliés à 3HO qui opèrent à travers le monde, avec une organisation-mère qui détient la fameuse marque Yogi Tea, et la moins fameuse société de sécurité Akal Security. Alliant ainsi savamment spiritualité et logique capitaliste, Yogi Bhajan rencontre du beau monde : présidents états-uniens, stars hollywoodiennes, autorités religieuses comme le Dalaï-lama, asseyant ainsi sa légitimité comme représentant (autoproclamé) du culte sikh en Occident. En 1994, il parvient même à faire intégrer son organisation 3HO au Conseil Economique et Social de l’ONU. Pourtant, dès les années 70, différents enseignants et autorités sikhs contestent la légitimité de Yogi Bhajan à parler au nom du sikhisme et pointent du doigt la dimension bricolée de son enseignement.

Une tradition bricolée par un imposteur et un abuseur

En 2012, Philip Deslippe, doctorant en études religieuses à l’Université de Californie (Santa Barbara), et ancien adepte de Kundalini, publie un article (La construction du Kundalini Yoga de Yogi Bhajan) qui créée un petit séisme dans le milieu (anglophone) du Kundalini. Il montre que la discipline enseignée par Yogi Bhajan, loin d’être l’héritage d’une tradition ancienne sikh tenue jusqu’alors secrète, est en réalité une création de toute pièces du leader. Mélange de Hatha Yoga, de sikhisme et de principes New Age, Yogi Bhajan n’est pas celui qu’il prétend être, à savoir l’héritier d’une « chaîne d’or » de maîtres spirituels d’une tradition secrète qui remonte à l’antiquité. Autrement dit, le Kundalini Yoga est fondé sur un mensonge, et son créateur est en réalité un imposteur.

En 2019, c’est une autre publication qui révèle la face sombre du Kundalini Yoga : Pamela Saharah Dyson, ex-secrétaire de Yogi Bhajan, publie le livre Premka: White Bird in a Golden Cage: My Life with Yogi Bhajan, dans lequel elle accuse Yogi Bhajan de viols et d’abus sexuels. La publication sera suivie d’une douzaine d’accusations supplémentaires d’agressions sexuelles et / ou viols de la part de Yogi Bhajan.

En 2022, le documentaire Empire of Yoga du média en ligne Vice, rend public les témoignages glaçants d’ancien.ne.s adeptes de 3HO. Sous l’emprise de Yogi Bhajan, celles et ceux-ci racontent les coulisses de l’organisation : mariages arrangés pour ne pas dire forcés, extorsion d’argent, mainmise sur les biens personnels des adeptes, business pyramidal, travail forcé, viols à répétition… Les ancien.ne.s adeptes n’hésitent pas à parler de « sociopathe » pour décrire leur ancien maître spirituel, et à appeler un chat un chat : 3HO est une secte.

Enfants envoyés dans les camps de Kundalini de l’organisation 3H0 / années 1980. @rishiknots

Leurs voix se brisent lorsqu’il s’agit de raconter ce que l’article publié hier (mercredi 27 mars 2024) par la journaliste Stacie Stukin et Philip Deslippe documente en détail : l’envoi, à la demande de Yogi Bhajan, de leurs enfants dans des pensionnats en Inde. Sous prétexte qu’ils seraient des « petits saints », de « futurs yogis » qui constitueraient l’avenir de l’humanité et que leurs parents seraient incapables de les élever correctement, ce sont des enfants parfois de moins de deux ans qui sont arrachés à leurs parents pour être élevés soit-disant selon les principes du sikhisme, loin de « l’influence corruptrice du matérialisme américain ». Dans le documentaire Vice, les enfants témoignent des exactions subies : dénutris, violentés, abusés sexuellement pour certain.e.s, la plupart ne revoyait pas leurs parents pendant plusieurs années, ces derniers n’ayant pas les moyens de payer le voyage. L’article de S. Stukin et P. Deslippe rapporte les paroles suivantes prononcées par Yogi Bhajan en 1991 : « Il y a une chose que j’aime dans ce programme, c’est d’envoyer nos enfants dans un enfer sur terre et de les obliger à survivre de sorte à ce qu’aucun enfer ne sera plus jamais un enfer pour eux » (en anglais : “I like one thing in that program [sic] it is sending our children to a living hell and making them to survive so no hell will be hell for them ever.”). Aujourd’hui révèle l’article, un programme de réparation incluant des indemnités financières a été mis en place, et ce ne sont pas moins de 600 demandes de compensation qui ont pour le moment été déposées. D’autres semblent préférer le recours à la justice.

Peu de voix pour la critique en France

Yogi Bhajan est mort, mais ces successeureuses sont nombreux.ses et le Kundalini Yoga continue de prospérer. C’est pourtant sans surprise que les scandales se succèdent.

Aux Etats-Unis, Katie Griggs, plus connue sous le nom de Guru Jagat et à la tête du Ra Ma Institute, défraie la chronique en 2020 en révélant ses accointances avec le mouvement QAnon et en contribuant via son podcast à la propagation de théories conspirationnistes. Décédée en 2021 à l’âge de 42 ans, un compte Instagram tenu par d’anciens adeptes révèlent les comportements abusifs et les dérives sectaires au sein de l’organisation. Une enquête de la journaliste Hayley Phelan pour Vanity Fair publié en décembre 2021 corrobore ces accusations. En France, c’est Jean-Louis Astoul, connu sous le nom de Karta Singh, qui a formé la plupart des professeur.e.s renommées de Kundalini en France, qui a été mis en examen en octobre 2023, entre autres pour agressions sexuelles et dérives sectaires.

Malgré ces divers abus avérés, rien ne semble ébranler la façade lisse du Kundalini Yoga : il semblerait que cela « remplisse les salles ». On continue à poster les citations pseudo-inspirantes de nos Yogi Tea sur Instagram, Yogi Tea qui envahissent maintenant aussi les pharmacies. Quant à la Fédération Française de Kundalini, elle consacre un portait sur son site à Yogi Bhajan : « l’homme qui a révélé le Kundalini Yoga au monde ». Il mentionne, à la fin, des « accusations d’inconduite sexuelle » mais conclut sur « l’impossibilité de déterminer la véracité des témoignages » (non sans souligner des « réactions divisées de la communauté des pratiquants » à ce titre). A notre connaissance, aucun.e des professeur.e.s français.e.s de renom n’a pris de position publique claire et ferme sur le sujet. Pourtant, et justement parce que « ça remplit les salles », il semble difficile aujourd’hui de continuer à se voiler la face. Par respect pour les victimes passées, et pour éviter les dérives futures.

Quelques sources bibliographiques, pour aller plus loin :

Lire aussi : L’attaque du Capitole ou le grand bingo conspiritualiste New Age – fasciste.

Le yoga « post-lignée », des gourous à #metoo avec Theo Wildcroft

Par : Zineb
5 mars 2024 à 11:52

Theo Wildcroft est professeure de yoga, formatrice et chercheuse. Elle a publié un livre en 2020 fondé sur son travail de thèse, Post-lineage yoga, from guru to #metoo (éditions Equinox Publishing). Dans son livre, elle décrit et analyse la manière dont le yoga est transmis dans des espaces en dehors des lignées traditionnelles reconnues (par exemple Iyengar, Sivananda, Anusara…). En tant qu’anthropologue, son terrain s’est focalisé sur certains festivals alternatifs au Royaume-Uni, dans lesquels le yoga est enseigné. Son analyse soulève pour autant des questions qui trouveront un écho chez bon nombre de professeur.e.s de yoga contemporain. Elle invite à réfléchir aux dynamiques de pouvoir au sein des espaces de yoga et interroge les notions de légitimité, de sources d’autorité, et d’authenticité. Pour cela, elle se penche notamment sur un sujet crucial encore trop souvent négligé dans l’enseignement du yoga, celui des modalités de sa transmission et des pédagogies mises en œuvre pour partager la discipline. 

Citta Vritti | Bonjour Theo. Pourriez-vous vous présenter et nous dire ce qui vous a conduit à travailler sur le yoga contemporain ?

Theo Wildcroft | Mon parcours tant académique que dans le yoga est un peu inhabituel. Je pratique le yoga depuis l’université, mais pendant longtemps cela n’a pas été ma pratique principale. J’ai néanmoins réalisé que j’y revenais toujours. J’ai suivi une formation à l’enseignement du yoga il y a une vingtaine d’années, dans l’école Anusara, qui était alors à son apogée. À l’époque, il y avait beaucoup de liberté dans le monde du yoga, beaucoup de plaisir et d’exploration, mais il n’y avait pas beaucoup d’analyse critique de ce que nous faisions. J’ai enseigné le yoga quelques années dans des centres socioculturels, puis, deux choses se sont produites : l’école dans laquelle j’ai été formée a traversé une crise, et nous avons commencé à réaliser que le monde du yoga n’était pas aussi beau qu’il y paraissait. (en 2012, John Friend, fondateur de l’Anusara Yoga, a notamment été accusé de divers abus de la part de ses employé.e.s et d’avoir abusé de son statut pour multiplier les relations sexuelles avec des professeures et pratiquantes, NdlR). Par ailleurs, étant hypermobile, j’ai réalisé que ma pratique me fatiguait énormément, j’ai fait un burn-out. Je me suis alors tournée vers d’autres pratiques telles que la méditation, la relaxation, le mouvement… Cette diversité de pratiques m’a amenée à me questionner sur ma légitimité à enseigner le yoga, puisque désormais je ne tirais plus mon savoir uniquement de mon professeur de yoga, qui lui-même le tenait de son professeur, etc. A cette période, j’enseignais le yoga, la relaxation et la méditation à des enfants en situation de handicap et à des personnes très vulnérables. Enseigner à ces publics m’a amenée à me questionner sur ce qu’était le yoga et sur ses limites. Est-ce que ce que je leur enseignais était réellement du yoga ? Et si oui, est-ce que cela leur était réellement bénéfique ? Ces cours étaient un espace d’expérimentation, où j’apprenais à enseigner avec et pour les personnes présentes.

D’un point de vue académique, j’ai étudié les langues (y compris le français !) et dix ans plus tard, alors que je travaillais comme éducatrice spécialisée, j’ai suivi un Master en « Youth Work Community Education » (correspond en France à un Master en sciences de l’éducation axé sur l’éducation populaire, NdlR). Et encore dix ans plus tard, alors que j’enseignais le yoga lors d’un petit festival alternatif, j’ai eu une énième conversation avec un ami universitaire sur pourquoi personne ne parlait ni étudiait la façon dont le yoga était transmis dans ce type d’espace. J’avais l’impression que la plupart des recherches sur le yoga contemporain portaient soit sur la façon dont le yoga était pratiqué en Inde, soit, en Occident, sur le yoga “mainstream”, pour montrer à quel point il était commercial et superficiel. Mais il me semblait qu’il se passait autre chose dans ces espaces alternatifs, où les gens sont profondément engagés dans leur pratique, qui d’ailleurs n’est pas uniquement posturale, mais aussi par exemple dévotionnelle. J’ai alors décidé de faire une thèse sur la manière dont le yoga était abordé et transmis dans ces espaces.

Selon vous, pourquoi la manière dont nous enseignons le yoga mérite-t-elle d’être étudiée ?

Quand les sources d’autorité sur lesquelles on se fondait pour appuyer notre enseignement sont remises en question et qu’on traverse une crise de légitimité, on peut choisir d’arrêter d’enseigner et de pratiquer, ce qui est un choix tout à fait entendable. Mais si on choisit de continuer à enseigner, il est intéressant de se demander pourquoi nous continuons et ce que nous mettons en place pour que cela continue à avoir un sens. Paradoxalement, nous parlons peu de la manière dont le yoga a été et est actuellement enseigné, alors qu’il y a eu de nombreux changements dans ses modalités de transmission depuis le yoga prémoderne. En tant qu’éducatrice spécialisée et à travers mon Master en éducation populaire, j’ai beaucoup étudié les pédagogies alternatives, lu Paulo Freire, bell hooks et d’autres universitaires du Sud Global. Il m’a fallu du temps pour connecter ces deux mondes et appliquer ces pédagogies alternatives à l’enseignement du yoga. Dans les espaces que j’ai étudiés pendant ma thèse, j’ai observé comment les gens développent des modèles pédagogiques informels, en dehors des structures traditionnelles de l’autorité yogique. J’aime utiliser des métaphores organiques et dans le yoga, la métaphore la plus répandue pour décrire la discipline est celle de l’arbre. Mais ce que j’ai observé était plutôt un modèle rhizomatique, horizontal, basé sur la collaboration, un système souterrain et robuste. Alors que l’arbre est en fait un système très hiérarchique, assez fragile et qu’il a besoin des rhizomes pour prospérer.

Et pour poursuivre la métaphore, les lignées de yoga sont sans doute très visibles, très hiérarchisées et organisées, mais en réalité, bon nombre de pratiquant.e.s et des enseignant.e.s opèrent de façon rhizomatique. Ce mode de fonctionnement est sans doute moins visible, mais probablement plus répandu…

Oui, et il y a une histoire riche et inconnue du yoga moderne en dehors des principales lignées. Prenez par exemple Angela Farmer. Elle et son mari étaient des étudiants de B.K.S Iyengar, jusqu’à ce qu’il blesse gravement son partenaire. Elle s’est détournée de B.K.S. Iyengar, elle a inventé le tapis de yoga sous sa forme actuelle et elle enseigne toujours aujourd’hui. Je pense que les lignées de yoga sont effectivement les plus visibles mais qu’elles ne représentent pas la façon principale dont le yoga est partagé aujourd’hui. La plupart des enseignant.e.s ne se basent pas sur une seule source d’autorité mais sur de nombreuses sources, diverses. Et c’est d’ailleurs pour cela qu’il est très important en tant que professeur.e de toujours préciser ses sources, de dire d’où on parle, ce qu’on emprunte aux autres.

Pouvez-vous définir ce qu’est le yoga post-lignée ?

Je pourrais d’abord dire ce que le yoga post-lignée n’est pas ! Ce n’est pas un style de yoga, ce n’est pas un yoga anti-lignée ou en dehors de toute lignée. Certaines personnes peuvent être anti-lignée dans le yoga post-lignée, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Le yoga post-lignée ne se réfère pas à une période historique (comme, par exemple, le « yoga postural moderne ») même le yoga post-lignée” a significativement gagné en visibilité ces quinze dernières années et que désormais des personnes s’en revendiquent. Le yoga post-lignée porte sur la manière dont les savoirs sur le yoga sont partagés. Il décrit le moment où les professeur.e.s de yoga vont au-delà d’une source unique pour légitimer leur autorité à enseigner. C’est, par exemple, un professeur de yoga Iyengar qui prend conscience qu’il y a eu des avancées scientifiques depuis Light on Yoga de Iyengar (B.K.S Iyengar, 1964) et qui va lire des articles scientifiques sur la biomécanique pour éclairer son enseignement. Mais le yoga post-lignée, ce n’est pas non plus  « tout est permis ! », que tout le monde peut faire ce qu’il veut avec la pratique. Les enseignant.e.s se fondent sur des sources d’autorité, de légitimité, clairement identifiables. Elles sont simplement négociées de manière informelle là où précédemment elles étaient sanctionnées par une hiérarchie.

Justement, comment les notions telles que « l’autorité », « l’authenticité » ou « la légitimité » sont-elles articulées dans le yoga post-lignée ?

J’ai remarqué que dans ces espaces, les pratiquant.e.s et enseignant.e.s reconnaissaient et articulaient trois sources d’autorité. D’abord, l’expertise externe, (que ce soit B.K.S. Iyengar, un article sur la biomécanique, etc.) dont il faut soupeser la validité. Ensuite, l’expérience personnelle, subjective : c’est le fait d’expérimenter des choses sur votre tapis ou avec vos élèves. Par exemple, essayer de pratiquer une méthode décrite dans un ancien texte de yoga et voir quels effets cela provoque sur vous, sur les autres. La dernière source d’autorité, ce sont nos pairs. Lorsque vous faites partie d’une communauté d’enseignant.e.s, vous faites en permanence le point sur vos savoirs auprès de vos pairs, implicitement ou explicitement. Ces sources d’autorité nécessitent certaines conditions pour être valables. Pour que votre expérience personnelle soit robuste, vous devez avoir la possibilité d’expérimenter, d’explorer. Pour faire le tri dans les sources d’expertise externes, il est nécessaire de cultiver un esprit critique solide. Pour que votre réseau de pairs fonctionne efficacement comme source d’autorité, il doit être relativement diversifié. Si toutes les personnes avec lesquelles vous parlez de yoga sont blanches, viennent de Paris, ou sont des hommes,, vous aurez sans doute des biais.

Vous dites que le yoga post-lignée n’est pas lié à une période historique, pourtant le sous-titre de votre livre, « From guru to #metoo », suggère une évolution historique. Selon vous, quels ont été les principaux moteurs ayant conduit à l’émergence d’un yoga “post-lignée”?

Il est difficile de comparer avec la façon dont le yoga était transmis à l’époque prémoderne car il est difficile d’établir une base de référence commune. Mais selon les spécialistes du yoga prémoderne, le yoga post-lignée, dans le sens d’un croisement de diverses sources d’autorité pour la pratique et la transmission du yoga, a probablement aussi été la manière principale de partager le yoga dans le passé. Et aujourd’hui encore en Inde, bien que les yogis se réclament d’une lignée spécifique et d’un guru particulier, en s’intéressant de plus près à leurs pratiques concrètes, on se rend compte que ce n’est pas si simple. Ils sont en réalité en contact avec d’autres sadhus, ils suivent parfois plus d’un guru, sont même  influencés par le yoga moderne…

Concernant le yoga post-lignée,  on peut attribuer son émergence aux diverses crises d’autorité et de légitimité qu’a connu ces vingt dernières années le monde du yoga. D’abord une crise historique, avec notamment le livre de Mark Singleton qui a déclenché de nombreuses crises de foi quant à l’authenticité de nos pratiques de yoga postural contemporaines (Aux origines du yoga postural moderne, éditions Almora, 2020, qui montre que le yoga majoritairement pratiqué aujourd’hui en Occident est le fruit récent d’une hybridation de pratiques issues du hatha yoga indien et de gymnastiques européennes, dans un contexte colonial, NdlR). Il y a également eu une crise scientifique, montrant que les bienfaits prêtés au yoga n’étaient pas toujours vrais ou prouvés. Et puis bien sûr, les scandales d’abus et de crimes, entre autres sexuels, qui concernent toutes les lignées du yoga moderne. La multiplicité des cas d’abus prouve que le problème se situe à un niveau structurel et non individuel. C’est à dire que le problème ne vient pas de tel ou tel gourou qui serait une mauvaise personne, mais que structurellement, ces abus ont été rendus possibles. À l’époque prémoderne, les gurus avaient une audience plutôt restreinte. Mais des figures comme Satyananda, Sivananda, J. Friend ont fini à la tête de multinationales, avec des centaines d’emplois à la clé, des milliers d’enseignants de yoga qui dépendent d’eux… C’est beaucoup de pouvoir concentré entre les mains d’une seule personne, le tout alimenté par le mythe qui veut qu’un gourou de yoga est intrinsèquement bienveillant. Les abus ont probablement toujours existé, mais cette néolibéralisation du yoga a augmenté la portée et l’impact des abus.

La journaliste Katie Poole a écrit en 2012 que l’affaire John Friend signait « la fin de l’ère des sages sur le devant de la scène”, des “gourous-stars” (“the end of the age of the gurus on the stage”, NdlR). Elle était un peu en avance sur son temps ! Mais ces différentes crises sont aussi un signe que le monde du yoga évolue, grandit.

Quels conseils donneriez-vous aux professeurs de yoga qui veulent créer des espaces plus accueillants, sans dynamiques de pouvoir oppressives ?

C’est une question à laquelle je préfère répondre de manière contextualisée et spécifique, car chaque communauté a ses propres enjeux. Une partie de mon travail aujourd’hui consiste à animer des ateliers auprès de communautés de yoga existantes, comme je l’ai fait à Paris chez Satya Yoga, pour les aider à trouver des réponses adaptées à leur contexte, leurs enjeux, l’existant. Je ne donne pas de solutions mais je viens avec mes idées, mes modèles, et nous travaillons ensemble sur les stratégies à mettre en œuvre, qui valorisent ce qui fonctionne déjà et qui explorent des nouvelles façons de faire. 

Mais je peux partager avec vous quelques principes simples :

Votre enseignement doit être aussi peu coûteux que possible : pour vous en tant que professeur, mais aussi pour vos élèves. Au lieu de vous tourner vers “ce qui brille”, ce qui vous coûtera sans doute cher en termes d’argent, de marketing, investissez des espaces locaux, des centres socioculturels, qui ne coûtent presque rien et qui accueillent des publics intéressants. Rendez votre enseignement le plus durable possible pour vous en tant que professeur.e mais aussi pour vos élèves. Durable financièrement, mais aussi en termes d’énergie investie et de création de liens, de communautés.

Cultivez vos réseaux de pairs, vos communautés de professeur.e.s sont importantes !

Déconstruisez votre perception de ce que doit être un.e professeur.e de yoga : cessez de prétendre être le “sage sur le devant de la scène”. Il y a des choses très simples à faire pour sortir de cette posture, comme par exemple enseigner en cercle. Il s’agit d’adopter une posture de facilitatrice / facilitateur, d’éducatrice / éducateur, plutôt que d’instructrice / instructeur. Nous avons trop longtemps emprunté au modèle d’instruction hérité des salles de sports, souvent dérivé du modèle militaire, très vertical, où nous ordonnons aux gens quoi faire plutôt que de les autonomiser.

Il y a de nombreuses définitions du yoga, alors je demande souvent aux futur.e.s professeur.e.s de yoga : quel est le yoga que vous voulez enseigner ? Et par là, je ne veux pas dire le « hatha yoga » ou « yoga de la relaxation » mais plutôt, par exemple : j’enseigne le yoga des relations : les relations avec vous-même, avec les autres. J’enseigne aussi le yoga de l’agentivité : un yoga qui redonne aux gens leur pouvoir d’action, de faire des choix par eux-mêmes. Une fois que vous avez déterminé ce que vous souhaitez transmettre, tout peut devenir un outil pour atteindre cet objectif.

Une question que se posent beaucoup de professeur.e.s de yoga contemporain, notamment occidentales et occidentaux, est de savoir dans quelle mesure il est possible d’innover sans pour autant nuire à l’esprit du yoga. Que pensez-vous ?

Je retournerais cette question et je dirais : le fait que les professeur.e.s de yoga soient obsédé.e.s par cette question est une bonne chose. Cela signifie que nous nous tenons mutuellement redevables de ce que nous faisons. Nous devons continuer à nous poser cette question, car cela signifie que nous remettons en question ce que nous faisons. C’est un équilibre à trouver et un équilibre est par nature dynamique.

Vous êtes sur le point de publier un nouveau livre coécrit avec Harriet McAtee intitulé The Yoga Teacher’s Survival Guide. Social Justice, Science, Politics, and Power (éditions Singing Dragon, à paraître en avril 2024). A quoi les professeur.e.s de yoga doivent-iels survivre ? Quels sont les principaux défis auxquels iels sont confronté.e.s ?

Il a été difficile de trouver un bon titre pour ce livre ! Nous voulions qu’il soit utile aux professeur.e.s de yoga lorsqu’iels rencontrent ces fameuses crises de foi, de légitimité. L’ouvrage est donc construit autour de ces questions : l’argent et le pouvoir, les questions de race et de justice sociale, l’esprit critique, l’intégration de la question des traumas, l’application de l’approche scientifique à la discipline… Le livre n’est pas là pour convaincre de continuer à pratiquer le yoga ou au contraire de l’abandonner, il donne des outils afin de prendre une décision éclairée . Par ailleurs, ce livre est le résultat d’un travail collectif : Harriet et moi avons demandé à de nombreux autres auteurices d’écrire ce livre avec nous car justement nous avons besoin d’une diversité de points de vue pour réfléchir aux crises que traverse le yoga contemporain. La production de savoirs ne se fait jamais seul.e.

Pour suivre le travail de Theo :

Rejoignez son Substack pour suivre son actualité et les formations qu’elle propose (certaines en ligne) :  https://substack.com/theowildcroft

RDV en avril pour la publication de son ouvrage : uk.singingdragon.com/products/the-yoga-teachers-survival-guide

Retrouvez l’enseignement de Theo Wildcroft en France au sein de la formation à l’enseignement du yoga dispensée par Satya Yoga (Paris 11, session 2024 – 2026) : plus d’infos ici

Prof de yoga, elle plaque tout pour devenir consultante à la Défense

Par : Zineb
13 juin 2023 à 09:52

Vous vous souvenez de ces storytellings triomphants qui faisaient la une des magazines il y a quelques années, portant aux nues des diplômé.e.s de grandes écoles qui avaient « tout plaqué pour vivre de leur passion », en général un métier artisanal ou manuel so inspirant, parce que comme dirait le philosophe « il en faut peu pour être heureux ». J’ai moi-même fait l’objet d’un tel portrait dans un magazine, bâti sur la rhétorique de la « révélation » de mise pour raconter ces parcours de reconversion, souvent mis en scène selon le triptyque éculé « job insignifiant et inutile dans le marketing ou le luxe / expérience so authentique qui ouvre les yeux sur le sens profond de l’existence / rédemption et réconciliation avec son moi profond dans un métier-vocation-mission tellement épanouissant et qui a du sens, vous devriez essayer, il suffit de sauter le pas et de croire en ses rêves ».

Sauf qu’en réalité, c’était assez éloigné du discours que j’avais tenu à la personne qui m’avait interviewée et surprise, l’histoire était à la fois bien plus complexe, chaotique et pragmatique que cela. Car derrière la façade des influenceureuses bien-être aux centaines de milliers de followers, matcha latte à la main et morning routine léchée, derrière les stories #sograteful de faire ce métier incroyable où l’humain et l’échange est au cœur (merci Classpass, ce merveilleux pourvoyeur de chaleur et de convivialité) et les photos de retraites et formations dans des lieux paradisiaques #yogawithaview, se cache un métier extrêmement précaire, mal rémunéré et épuisant pour de nombreuxses professeur.e.s de yoga, notamment dans les grands centres urbains. Si bien qu’entre concurrence acharnée, rémunérations insuffisantes, course à l’Instagram le plus soigné-mais-également-informatif-mais-pas-trop-prise-de-tête, spiritual bypassing, conditions de travail précaires, arrêt de sa propre pratique, le tout au prix d’une vie familiale et sociale réduite à néant, de nombreuxses professeur.e.s de yoga décident de tout plaquer et de revenir à un job salarié.

C’est la décision qu’a prise Juliette, professeure de yoga à Paris, en juin 2022. Loin de considérer ce retour au salariat comme un aveu d’échec, elle a choisi au contraire d’expliquer publiquement sur son compte Instagram les raisons qui l’ont poussée à arrêter l’enseignement du yoga à temps plein. Une réalité à rebours des images convenues de professeures toujours en forme et souriantes qui inondent le réseau social.

Manger du prâna

Elle explique : « après trois ans d’enseignement à temps plein, j’ai réalisé que la direction que je prenais n’était plus la bonne ». Initialement mue par la volonté de partager sa passion pour la discipline, elle reste pragmatique au début, cumulant enseignement et d’autres activités en freelance qui lui assurent une certaine sécurité financière. Mais rapidement, elle expérimente la crainte « de ne pas pouvoir payer le loyer à la fin du mois à Paris » et accepte des cours un peu tous azimuts. Conséquence, dans une ville comme Paris : passer un temps considérable dans les transports, « 45 minutes aller, 45 minutes retour, pour un cours d’une heure ». Pour ma part, lorsque j’habitais et enseignais à Paris, j’avais fini par opter pour le vélo, et j’en faisais au moins deux heures par jour pour me rendre à mes différents cours que j’avais pourtant cantonnés au nord est de la capitale. Temps de transport évidemment non comptabilisé dans la rémunération du cours, qui tourne en moyenne autour de 35 à 55 euros pour une heure à une heure et demi, auquel précise Juliette, il faut retirer environ le quart en cotisations sociales. Rémunération qui inclut également le temps de préparation des cours en amont. Nous vous laissons faire le calcul pour évaluer le revenu horaire réel pour un cours.

Dans un article pour la revue Elle, Isabelle Morin-Larbey, de la Fédération nationale des enseignants de yoga insiste : « c’est un leurre de croire que l’on va bien gagner sa vie en étant prof de yoga. Dans les grandes villes, c’est quasiment impossible : en général, les profs sont auto-entrepreneurs, courent d’un studio à l’autre pour donner leurs cours, pour être payé une misère. C’est le paradoxe : le yoga est une industrie très riche, mais les profs, qui en sont les principaux maillons, sont précaires. » Ces rémunérations basses ne permettent par ailleurs pas vraiment d’épargner pour se prémunir contre les aléas propres au statut d’indépendant : arrêts maladies pas ou peu indemnisés, baisses de fréquentation des cours saisonnières, congés non rémunérés, pandémie mondiale… Laure Pépin, professeure de yoga à Paris, a ainsi témoigné sur son compte Instagram en 2021 de la précarité dans laquelle l’ont plongée les fermetures des salles lors de la pandémie de covid, l’obligeant à retourner vivre chez son père.

Professeur.e.s de yoga de tous les pays, unissez-vous !

Malheureusement, il est difficile de négocier ses conditions de rémunération tant la profession est atomisée. Avec des professeur.e.s qui exercent sous le statut d’auto-entrepreneurs auprès de clients multiples, toute forme d’organisation et de revendications collectives devient compliquée, voire impossible. Souvent sans contrat, remerciables du jour au lendemain, le rapport de force est rarement en faveur de le.a professeur.e de yoga, encore moins quand iel débute. Entre professeur.e.s de yoga, on se raconte les fois où on a tenté de négocier une rémunération à la hausse ou, comme des grosses dingos, refusé d’effectuer du travail gratuit, pour s’entendre répliquer que si nous ne sommes pas content.e.s de contribuer à cette « formidable aventure », libre à nous de partir, de nombreux.ses autres n’attendent que ça de prendre notre place et de nettoyer les chiottes, passer le balai, faire l’accueil, la communication et accessoirement enseigner un cours de yoga pour une somme dérisoire et AVEC LE SOURIRE, #loveandlight, quelle opportunité incroyable on nous offre, on se croirait à la Star Academy.

Instagram fatigue

Bien vite, on comprend que pour s’en sortir sur ce marché impitoyable, il va falloir se di-ffé-ren-cer. Autre cause de fatigue décrite par Juliette, mais aussi par Célia, qui donne quelques cours de yoga hebdomadaires à Chambéry à côté de son job salarié. Entamant sa formation professorale en 2019, le covid vient contrarier sérieusement ses possibilités de lancer son activité. Autre conséquence de la pandémie, l’explosion des cours de yoga en ligne et sur les réseaux sociaux, qui instaure selon Célia et Juliette une dynamique de comparaison permanente et la sensation de n’en faire jamais assez. « Il y a tout ce discours selon lequel il faut trouver sa niche, lancer une activité en ligne pour avoir des revenus récurrents sans s’épuiser, être un bon petit produit standardisé sur les réseaux sociaux, qui véhiculent tout un discours culpabilisant de « quand on veut on peut » et qui installent une course à la formation pour « mieux se vendre »… Je ne me reconnaissais plus là-dedans », analyse Juliette. Célia confirme et ajoute :  « le yoga sur les réseaux sociaux dicte aussi des modes, comme celle du handstand par exemple, façonne de nouvelles façons de pratiquer, affirme des « do and don’t ». Je ne me retrouvais pas dans ces représentations du milieu yoga et bien-être sur les réseaux sociaux, qui ont fini par transformer une passion en une obligation. Sans les réseaux sociaux et la comparaison qu’ils induisent, je pense que je me sentirais bien plus libre et légitime dans mon enseignement. ». Elle indique qu’à Chambéry, aucune des personnes qui participe à ses cours ne la suit sur les réseaux sociaux et que les choses fonctionnent davantage par bouche à oreille, une simplicité qui lui plaît. Pour autant, elle a également choisi de reprendre un métier salarié, entre nécessité de rembourser un prêt étudiant, dissonance cognitive vis à vis de l’industrie du bien-être, mais aussi, du fait de la solitude et de l’isolement qui découlent de la profession.

Solo dans ma peau

Quand on est professeur.e.s de yoga, on n’a pas vraiment de collègues. On croise des professeur.e.s, en vrai ou sur les réseaux sociaux, on tisse des communautés, des collaborations, mais il est vrai que le métier peut rester assez solitaire au quotidien si on ne bataille pas activement pour cultiver sa sociabilité professionnelle : pas de collègues avec qui faire spontanément une pause café, pas de réunions pour discuter de notre métier, et certain.e.s diront, tant mieux ! Pour d’autres, c’est un quotidien trop lourd à porter, d’autant qu’il s’accompagne d’un amenuisement certain de sa vie sociale hors boulot. Pour gagner correctement sa vie, il vaut mieux travailler aux horaires qui fonctionnent, c’est à dire les créneaux du soir et du week-end. Adieu les cinémas en amoureux.ses, les soirées entre potes, les dîners en famille et les week-ends… Juliette raconte : « tu deviens un peu le pote relou qui n’est jamais dispo. Je ne rentrai jamais avant 21h chez moi, je travaillais tous les week-ends. Je sais qu’il y a pire, mais au bout d’un moment, ça a mis en relief le fait que j’avais besoin dans mon quotidien de sociabilité, d’être au sein d’une équipe, de ne plus avoir ce rythme de vie complètement décalé. » Un décalage qui brouille aussi souvent les repères entre vie professionnelle et vie personnelle, menant parfois à l’épuisement professionnel, autre tabou dans le milieu alors qu’il est pourtant fréquent.

Des profs de yoga lessivé.e.s, qui n’ont plus le temps ou l’argent de pratiquer pour elleux-mêmes, et qui finissent par culpabiliser de prêcher des discours qu’iels ne s’appliquent pas, s’interrogeant les un.e.s les autres d’un air fiévreux : « et toi, tu as encore le temps pour ta pratique ? » Juliette témoigne également de la fatigue physique liée au métier, qui l’oblige à aller régulièrement chez l’ostéopathe.

Complainte de la prof automate

Juliette comme Célia ont choisi de retrouver un métier salarié et continuent de donner quelques cours de yoga à côté. Elles ne sont pas les seules à avoir fait ce choix : selon un sondage mené par le Syndicat National des Professeurs de Yoga (SNPY) en 2021, 76% des enseignant.e.s ne vivent que partiellement de leur enseignement, et 55% d’entre eux cumulent plusieurs emplois. C’est également le choix qu’a fait Corinne, cadre dans une entreprise de services à l’environnement et professeure de yoga à temps partiel. Elle aimerait bien enseigner le yoga à temps plein, mais ne saute pas le pas du fait de la précarité du statut. Elle a connu les cours arrêtés du jour au lendemain par des studios et la pression subie lorsque ses cours n’étaient pas suffisamment pleins. Elle pressent également la possible dégradation de sa relation au yoga lorsque son enseignement devient la principale source de revenus. Elle ne souhaite pas que la discipline devienne une source d’intranquillité et de questionnements. L’accumulation des cours pour subvenir à ses besoins entraîne un phénomène bien connu chez les professeur.e.s de yoga : la standardisation des cours, qui deviennent de plus en plus mécaniques, à défaut de temps pour les préparer, pour pratiquer, pour explorer. Un enseignement qui devient industriel, à rebours de l’intention originelle qui les pousse à transmettre la discipline.

La question à mille euros, à laquelle cet article ne répondra pas, reste : est-il possible de vivre convenablement de l’enseignement du yoga ? Comme le souligne Juliette, ce métier reste loin d’être le pire, et ce notamment parce qu’il reste une orientation choisie. A ce titre, les parcours de « déconversion » des professeur.e.s de yoga révèlent souvent qu’il s’agit de personnes plutôt privilégiées, qui ont donc la possibilité, tant financière que sociale, de revenir à des métiers plus conventionnels et mieux valorisés matériellement

Peut-on vivre de l’enseignement du yoga ?

Alors, cet article est-il une complainte de privilégié.e.s ? Il souhaite d’une part informer sur la réalité du métier, idéalisée et dont la précarité est bien souvent tue. D’autre part, le nivellement par le bas des conditions de travail ne rend service à personne. Cela me fait penser à la fois où on m’avait rétorqué, lorsque malade, j’avais du annuler un cours, que « je pouvais quand même venir enseigner, prof de yoga c’est pas non plus la mine ou l’usine ». Se dire et se faire dire qu’il y a pire ne peut que mener vers une pente glissante et dangereuse. Enfin, cet article soulève la question de la pérennité de l’enseignement du yoga en tant que profession, dans un contexte où se multiplient les formations à l’enseignement du yoga, nouveau filon boosté par la possibilité (laborieuse et coûteuse) d’accès à des financements publics, qui permet aux professeur.e.s désormais formateurices d’accéder à une rémunération correcte… Avec pour conséquence de nourrir une dynamique type pyramide de Ponzi : des professeur.e.s qui ne vivent pas de leurs cours, qui lancent des formations pour former d’autres professeur.e.s qui eux-mêmes ne vivront pas de leurs cours, etc.

Alors, comment imaginer d’autres façons d’organiser l’enseignement du yoga, qui soient plus justes pour les enseignant.e.s ? On vous laisse le micro.

Merci à Célia, Corinne, Juliette et Laure pour leurs témoignages.

Prof de yoga, elle plaque tout pour devenir consultante à la Défense

Par : zinebfahsi
13 juin 2023 à 09:52

Vous vous souvenez de ces storytellings triomphants qui faisaient la une des magazines il y a quelques années, portant aux nues des diplômé.e.s de grandes écoles qui avaient « tout plaqué pour vivre de leur passion », en général un métier artisanal ou manuel so authentique, parce que comme dirait le philosophe « il en faut peu pour être heureux ». J’ai moi-même fait l’objet d’un tel portrait dans un magazine, bâti sur la rhétorique de la « révélation » de mise pour raconter ces parcours de reconversion, souvent mis en scène selon le triptyque éculé « job insignifiant et inutile dans le marketing ou le luxe / expérience so authentique qui ouvre les yeux sur le sens profond de l’existence / rédemption et réconciliation avec son moi profond dans un métier-vocation-mission tellement épanouissant et qui a du sens, vous devriez essayer, il suffit de sauter le pas et de croire en ses rêves ».

Sauf qu’en réalité, c’était assez éloigné du discours que j’avais tenu à la personne qui m’avait interviewée et surprise, l’histoire était à la fois bien plus complexe, chaotique et pragmatique que cela. Car derrière la façade des influenceureuses bien-être aux centaines de milliers de followers, matcha latte à la main et morning routine léchée, derrière les stories #sograteful de faire ce métier incroyable où l’humain et l’échange est au cœur (merci Classpass, ce merveilleux pourvoyeur de chaleur et de convivialité) et les photos de retraites et formations dans des lieux paradisiaques #yogawithaview, se cache un métier extrêmement précaire, mal rémunéré et épuisant pour de nombreuxses professeur.e.s de yoga, notamment dans les grands centres urbains. Si bien qu’entre concurrence acharnée, rémunérations insuffisantes, course à l’Instagram le plus soigné-mais-également-informatif-mais-pas-trop-prise-de-tête, spiritual bypassing, conditions de travail précaires, arrêt de sa propre pratique, le tout au prix d’une vie familiale et sociale réduite à néant, de nombreuxses professeur.e.s de yoga décident de tout plaquer et de revenir à un job salarié.

C’est la décision qu’a prise Juliette, professeure de yoga à Paris, en juin 2022. Loin de considérer ce retour au salariat comme un aveu d’échec, elle a choisi au contraire d’expliquer publiquement sur son compte Instagram les raisons qui l’ont poussée à arrêter l’enseignement du yoga à temps plein. Une réalité à rebours des images convenues de professeures toujours en forme et souriantes qui inondent le réseau social.

Manger du prâna

Elle explique : « après trois ans d’enseignement à temps plein, j’ai réalisé que la direction que je prenais n’était plus la bonne ». Initialement mue par la volonté de partager sa passion pour le yoga, elle reste pragmatique au début, cumulant enseignement du yoga et d’autres activités en freelance qui lui assurent une certaine sécurité financière. Mais rapidement, elle expérimente la crainte « de ne pas pouvoir payer le loyer à la fin du mois à Paris » et accepte des cours un peu tous azimuts. Conséquence, dans une ville comme Paris : passer un temps considérable dans les transports, « 45 minutes aller, 45 minutes retour, pour un cours d’une heure ». Pour ma part, lorsque j’habitais et enseignais à Paris, j’avais fini par opter pour le vélo, et j’en faisais au moins deux heures par jour pour me rendre à mes différents cours que j’avais pourtant cantonnés au nord est de la capitale. Temps de transport évidemment non comptabilisé dans la rémunération du cours, qui tourne en moyenne autour de 35 à 55 euros pour une heure à une heure et demi, auquel précise Juliette, il faut retirer environ le quart en cotisations sociales. Rémunération qui inclut également le temps de préparation des cours en amont. Nous vous laissons faire le calcul pour évaluer le revenu horaire réel pour un cours.

Dans un article pour la revue Elle, Isabelle Morin-Larbey, de la Fédération nationale des enseignants de yoga insiste : « c’est un leurre de croire que l’on va bien gagner sa vie en étant prof de yoga. Dans les grandes villes, c’est quasiment impossible : en général, les profs sont auto-entrepreneurs, courent d’un studio à l’autre pour donner leurs cours, pour être payé une misère. C’est le paradoxe : le yoga est une industrie très riche, mais les profs, qui en sont les principaux maillons, sont précaires. » Ces rémunérations basses ne permettent par ailleurs pas vraiment d’épargner pour se prémunir contre les aléas propres au statut d’indépendant : arrêts maladies pas ou peu indemnisés, baisses de fréquentation des cours saisonnières, congés non rémunérés, pandémie mondiale… Laure Pépin, professeure de yoga à Paris, a ainsi témoigné sur son compte Instagram en 2021 de la précarité dans laquelle l’ont plongée les fermetures des salles lors de la pandémie de covid, l’obligeant à retourner vivre chez son père.

Professeur.e.s de yoga de tous les pays, unissez-vous !

Malheureusement, il est difficile de négocier ses conditions de rémunération tant la profession est atomisée. Avec des professeur.e.s qui exercent sous le statut d’auto-entrepreneurs auprès de clients multiples, toute forme d’organisation et de revendications collectives devient compliquée, voire impossible. Souvent sans contrat, remerciables du jour au lendemain, le rapport de force est rarement en faveur de le.a professeur.e de yoga, encore moins quand iel débute. Entre professeur.e.s de yoga, on se raconte les fois où on a tenté de négocier une rémunération à la hausse ou, comme des grosses dingos, refusé d’effectuer du travail gratuit, pour s’entendre souvent répliquer que si nous ne sommes pas content.e.s de contribuer à cette « formidable aventure », libre à nous de partir, de nombreux.ses autres n’attendent que ça de prendre notre place et de nettoyer les chiottes, passer le balai, faire l’accueil, la communication et accessoirement enseigner un cours de yoga pour une somme dérisoire et AVEC LE SOURIRE, #loveandlight, quelle opportunité incroyable on nous offre, on se croirait à la Star Academy.

Instagram fatigue

Bien vite, on comprend que pour s’en sortir sur ce marché impitoyable, il va falloir se di-ffé-ren-cer. Autre cause de fatigue décrite par Juliette, mais aussi par Célia, qui donne quelques cours de yoga hebdomadaires à Chambéry à côté de son job salarié. Entamant sa formation professorale en 2019, le covid vient contrarier sérieusement ses possibilités de lancer son activité. Autre conséquence de la pandémie, l’explosion des cours de yoga en ligne et sur les réseaux sociaux, qui instaure selon Célia et Juliette une dynamique de comparaison permanente et la sensation de n’en faire jamais assez. « Il y a tout ce discours selon lequel il faut trouver sa niche, lancer une activité en ligne pour avoir des revenus récurrents sans s’épuiser, être un bon petit produit standardisé sur les réseaux sociaux, qui véhiculent tout un discours culpabilisant de « quand on veut on peut » et qui installent une course à la formation pour « mieux se vendre »… Je ne me reconnaissais plus là-dedans », analyse Juliette. Célia confirme et ajoute :  « le yoga sur les réseaux sociaux dicte aussi des modes, comme celle du handstand par exemple, façonne de nouvelles façons de pratiquer, affirme des « do and don’t ». Je ne me retrouvais pas dans ces représentations du milieu yoga et bien-être sur les réseaux sociaux, qui ont fini par transformer une passion en une obligation. Sans les réseaux sociaux et la comparaison qu’ils induisent, je pense que je me sentirais bien plus libre et légitime dans mon enseignement. ». Elle indique qu’à Chambéry, aucune des personnes qui participe à ses cours ne la suit sur les réseaux sociaux, et que les choses fonctionnent davantage par bouche à oreille, une simplicité qui lui plaît. Pour autant, elle a également choisi de reprendre un métier salarié, entre nécessité de rembourser un prêt étudiant, dissonance cognitive vis à vis de l’industrie du bien-être, mais aussi, du fait de la solitude et de l’isolement qui découlent de la profession.

Solo dans ma peau

Quand on est professeur.e.s de yoga, on n’a pas vraiment de collègues. On croise des professeur.e.s, en vrai ou sur les réseaux sociaux, on tisse des communautés, des collaborations, mais il est vrai que le métier peut rester assez solitaire au quotidien si on ne bataille pas activement pour cultiver sa sociabilité professionnelle : pas de collègues avec qui faire spontanément une pause café, pas de réunions pour discuter de notre métier, et certain.e.s diront, tant mieux ! Pour d’autres, c’est un quotidien trop lourd à porter, d’autant qu’il s’accompagne d’un amenuisement certain de sa vie sociale hors boulot. Pour gagner correctement sa vie, il vaut mieux travailler aux horaires qui fonctionnent, c’est à dire les créneaux du soir et du week-end. Adieu les cinémas en amoureux.ses, les soirées entre potes, les dîners en famille et les week-ends… Juliette raconte : « tu deviens un peu le pote relou qui n’est jamais dispo. Je ne rentrai jamais avant 21h chez moi, je travaillais tous les week-ends. Je sais qu’il y a pire, mais au bout d’un moment, ça a mis en relief le fait que j’avais besoin dans mon quotidien de sociabilité, d’être au sein d’une équipe, de ne plus avoir ce rythme de vie complètement décalé. » Un décalage qui brouille aussi souvent les repères entre vie professionnelle et vie personnelle, menant parfois à l’épuisement professionnel, autre tabou dans le milieu alors qu’il est pourtant fréquent.

Des profs de yoga lessivé.e.s, qui n’ont plus le temps ou l’argent de pratiquer pour elleux-mêmes, et qui finissent par culpabiliser de prêcher des discours qu’iels ne s’appliquent pas, s’interrogeant les un.e.s les autres d’un air fiévreux : « et toi, tu as encore le temps pour ta pratique ? » Juliette témoigne également de la fatigue physique liée au métier, qui l’oblige à aller régulièrement chez l’ostéopathe.

Complainte de la prof automate

Juliette comme Célia ont choisi de retrouver un métier salarié et continuent de donner quelques cours de yoga à côté. Elles ne sont pas les seules à avoir fait ce choix : selon un sondage mené par le Syndicat National des Professeurs de Yoga (SNPY) en 2021, 76% des enseignant.e.s ne vivent que partiellement de leur enseignement, et 55% d’entre eux cumulent plusieurs emplois. C’est également le choix qu’a fait Corinne, cadre dans une entreprise de services à l’environnement et professeure de yoga à temps partiel. Elle aimerait bien enseigner le yoga à temps plein, mais ne saute pas le pas du fait de la précarité du statut. Elle a connu les cours arrêtés du jour au lendemain par des studios et la pression lorsque ses cours n’étaient pas suffisamment pleins. Elle pressent également la possible dégradation de sa relation au yoga lorsque son enseignement devient la principale source de revenus. Elle ne souhaite pas que la discipline devienne une source d’intranquillité et de questionnements. L’accumulation des cours pour subvenir à ses besoins entraîne un phénomène bien connu chez les professeur.e.s de yoga : la standardisation des cours, qui deviennent de plus en plus mécaniques, à défaut de temps pour les préparer, pour pratiquer, pour explorer. Un enseignement qui devient industriel, à rebours de l’intention originelle qui les pousse à transmettre la discipline.

La question à mille euros, à laquelle cet article ne répondra pas, reste : est-il possible de vivre convenablement de l’enseignement du yoga ? Comme le souligne Juliette, ce métier reste loin d’être le pire, et ce notamment parce qu’il reste une orientation choisie. A ce titre, les parcours de « déconversion » des professeur.e.s de yoga révèlent souvent qu’il s’agit de personnes plutôt privilégiées, qui ont donc la possibilité, tant financière que sociale, de revenir à des métiers plus conventionnels et mieux valorisés matériellement

Peut-on vivre de l’enseignement du yoga ?

Alors, cet article est-il une complainte de privilégié.e.s ? Il souhaite d’une part informer sur la réalité du métier, idéalisée et dont la précarité est bien souvent tue. D’autre part, le nivellement par le bas des conditions de travail ne rend service à personne. Cela me fait penser à la fois où on m’avait rétorqué, lorsque malade, j’avais du annuler un cours, que “je pouvais quand même venir enseigner, prof de yoga c’est pas non plus la mine ou l’usine”. Se dire et se faire dire qu’il y a pire ne peut que mener vers une pente glissante et dangereuse. Enfin, cet article soulève la question de la pérennité de l’enseignement du yoga en tant que profession, dans un contexte où se multiplient les formations à l’enseignement du yoga, nouveau filon boosté par la possibilité (laborieuse et coûteuse) d’accès à des financements publics, qui permet aux professeur.e.s désormais formateurices d’accéder à une rémunération correcte… Avec pour conséquence de nourrir une dynamique type pyramide de Ponzi : des professeur.e.s qui ne vivent pas de leurs cours, qui lancent des formations pour former d’autres professeur.e.s qui eux-mêmes ne vivront pas de leurs cours, etc.

Alors, comment imaginer d’autres façons d’organiser l’enseignement du yoga, qui soient plus justes pour les enseignant.e.s ? On vous laisse le micro.

Merci à Célia, Corinne, Juliette et Laure pour leurs témoignages.

Quand Instagram nous aide à débusquer la “spiritualité bullshit”

Par : Jeanne
28 octobre 2022 à 17:57

Outsiders de la spiritualité bullshit, vous n’êtes plus seul.e.s! De nombreux comptes Instagram voient le jour pour taper bien fort là où ça fait mal. Néo tantra et masculinité toxique, kundalini et loi de l’attraction, pensée du détachement et narcissisme, libération spirituelle et marketing pyramidal, hippies et néocolonialisme, bien-être et privilège blanc, chakras et orientalisme, physique quantique et complotisme, alimentation et shaming culture, sarouel et appropriation culturelle … tout y passe. Mais en préambule : qu’est-ce que j’appelle “la spiritualité bullshit”?

Quand la dissonance cognitive devient trop forte

Ce que j’appelle la “spiritualité bullshit” c’est cette spiritualité prête à penser (et sournoisement culpabilisante) dispensée par ces “influenceurs” (du vide) occidentaux installés de préférence sous les tropiques (Ubud, Goa, Koh Phangan, Tulum, San Marco de Atitlan, Ibiza …) “par choix because fuck Babylone” (mais quand même cimer le passeport et le compte en banque). Cousins éloignés des self-made men américains des années 1980, ils ont troqué le costume trois pièces pour le sarouel en lin blanc qui permet de faire circuler l’énergie, le fax par Instagram, le cigare et la clope par le palo santo et la sauge, les soirées yacht et putes par les Full Moon Tantric Nights on donation base, le magnum de champagne par le jus detox, la coke par les cacao ceremonies, la “fast life” par le “go with the flow”, le jet privé par les vols low cost ; le tout facilité par la mondialisation et l’accroissement des inégalités (qui permettent, avouons-le, de vivre notre meilleure vie d’expats-hippies). From Jordan Belfort (Le loup de Wall Street pour la ref.) to la spiritualité néo-coloniale boostée au narcisssime et infusée de masculinité toxique qui fait perdurer la culture du viol, les inégalités sociales, raciales et la pensée néolibérale individualiste … Bienvenu dans le monde merveilleux de la “spiritualité bullshit” : là où la dissonance cognitive devient trop forte pour espérer entrevoir une once de sagesse libératrice ni le fameux “changement que l’on voudrait voir dans le monde”.

Qui sont-ils ? Que mangent-ils ? (à part du prana).

(Attention, le paragraphe ci-dessous s’inspire fortement de la presse hebdomadaire française vaguement réac et de ses titrailles rébarbatives sur “la gauche”, “les hôpitaux”, “les franc maçons”, “les arabes”, “les autres”, ). So, get ready.

Ils vous spament en permanence avec leurs photos et Reels shootés à l’iPhone 14, leurs programmes de coaching (nutrition, yoga, développement perso, crypto …) dont les techniques rappellent fortement celles du marketing pyramidal. Leur cible : votre mal-être. Leur moto : vous inspirer à être VRAIMENT vous-mêmes (mais surtout à leur ressembler). Leur mantra : “speak your truth” qui sonne comme un privilège blanc mal dégrossi. Leur produit : eux-mêmes, leur réussite (mise en scène) boostée par une forte dose de narcissisme travestie en sagesse. Leurs promesses : félicité, abondance, illumination (cliquez sur ce lien, suivez ma chaîne, abonnez-vous à mon programme en 21 jours gratuit, mais in fine lâchez du bif). Car, comme chacun le sait : à quoi sert de travailler quand on peut changer de paradigme en se tournant les pouces sous les tropiques? Il serait donc dommage de se passer d’un énième programme novateur qui break la matrix.

Breeeeeef, ils nous soulent, ils nous mettent mal sans que l’on ait, des années durant, réussi à expliquer pourquoi. Parfois on a même voulu les imiter en croyant bien faire, parfois on a même été nous-mêmes ces gens (si si, il faut bien faire son auto-critique aussi!). Puis on s’est déconstruit.es, petit à petit (mais le chemin est encore long, sinon on aurait déjà quitté insta, on ne ferait plus de jolies stories, on ne scrollerait pas autant notre écran, et on en parlerait même pas tellement on serait détachée.s …). Mais pour l’instant on est juste soulagé.es et hilard.es de voir se multiplier ces comptes parodiques, acides, limite méchants (mais fuck it ça fait du bien). Préparez votre matcha, inspirez profondément et sentez la gratitude monter en vous :

Quelques comptes Insta qui nous soulagent (sélection non exhaustive). Esprit critique et auto-dérision vendus séparément

Colin Yogin : le yoga focus

Healing from healing : le plus inspiré

Ubud On Acid : le plus trash

Evolve + Ascend : quelques pépites au passage

Hayla Wong : la repentie

Team Perchée : les meilleurs jeux de mots

On vous laisse continuer à vous enfoncer à votre convenance dans le vortex de la déconstruction du narcissisme spirituel. Attention, c’est aussi très addictif, à consommer à petites doses donc!

Indra Devi, pionnière oubliée du yoga postural moderne

Par : Zineb
7 juin 2022 à 17:24

Parmi les grandes figures du 20e siècle qui ont permis la diffusion et la popularisation du yoga postural en Occident, on cite souvent Krishnamacharya et ses disciples Patthabi Jois, B.K.S Iyengar, T.K.V Desikachar, ou encore swami Sivananda et ses disciples, comme André Van Lysbeth. Mais on oublie souvent une autre disciple de Krishnamacharya, à la vie absolument fascinante, qui contribue grandement à populariser le yoga postural aux Etats-Unis (et ailleurs !) notamment en l’enseignant aux célébrités d’Hollywood : Indra Devi.

La première étrangère disciple de Krishnamacharya

Née Eugénie Peterson en 1899 à Riga, alors territoire de l’empire russe, celle qui se renommera Indra Devi lors de son arrivée en Inde découvre le poète et philosophe bengali Rabindrabath Tagore au cours de son adolescence. C’est le début de sa fascination pour la culture indienne et pour l’Inde. Danseuse et actrice à Berlin, elle pose pour la première fois ses valises en Inde en 1927, après avoir accepté la demande en mariage d’un banquier allemand, à condition qu’il lui permette de voyager en Inde d’abord. Après trois mois de voyage, elle rompt ses fiançailles et vend tout ce qu’elle possède pour aller s’installer à Madras, l’actuelle Chennai.

Fréquentant les cercles de la Société Théosophique, elle se lie d’amitié avec Jawaharlal Nehru, alors militant pour l’indépendance de l’Inde et futur premier ministre de l’Inde indépendante. Elle joue dans un film indien sous le nom d’Indra Devi en 1930, l’année où elle épouse un diplomate tchèque à Mumbai. Elle s’intéresse de plus en plus au yoga postural, fascinée par les démonstrations publiques de Krishnamacharya dans lesquelles il parvient à arrêter ses battements de cœur. C’est avec réticence que Krishnamacharya accepte d’enseigner le yoga à une femme étrangère, et c’est suite à l’intervention du Raj de Mysore, son employeur, qu’il finira par céder : Indra Devi devient ainsi la première femme étrangère à étudier le yoga avec lui. Réputé pour sa sévérité (dont B.K.S Iyengar garde des souvenirs amers), Krishnamacharya soumet Indra Devi à un régime ascétique strict, testant ainsi sa détermination.

Appréciation ou appropriation culturelle ? Vous avez 4h.

Et le yoga arrive sur Sunset Boulevard…

A la fin des années 30, son mari est muté en Chine, et Krishnamacharya demande à Indra Devi d’y diffuser le yoga, ce qu’elle s’emploiera à faire, initiant la transmission du yoga postural dans l’empire du milieu. Suite à la mort de son mari, et la reprise de la guerre civile en Chine en 1946, Indra Devi s’exile en Californie en 1947. Forte de son expérience mondaine comme femme de diplomate, elle se lie rapidement avec des personnalités comme l’auteur Aldoux Huxley ou Jiddu Krishnamurti, qui l’introduisent aux cercles californiens férus de spiritualité, avec un penchant orientaliste. Sa rencontre avec Paul Bragg, conseiller des stars de cinéma et précurseur des gourous du bien-être et de la santé naturelle qui pullulent aujourd’hui, achève son introduction dans un Hollywood alors en plein âge d’or. Indra Devi ouvre son studio de yoga en 1948 sur le célèbre Sunset Boulevard, et compte parmi ses élèves de nombreuses stars de l’époque, comme Greta Garbo, Gloria Swanson ou Eva Gabor, mais aussi à Elizabeth Arden, à la tête de l’entreprise d’instituts de beauté et de cosmétiques éponyme.

Indra Devi et Gloria Swanson

Le yoga comme élixir de jouvence et remède au stress

Elle enseigne exclusivement un yoga postural, fondé sur les pranayama (respiration) et les asana (postures). Elle considère en effet que les enseignements spirituels sont l’apanage des gourous indiens. Une forme d’humilité face à l’enseignement d’une tradition spirituelle étrangère, ou au contraire une aseptisation du yoga, réduit à une forme d’exercice dépouillé de toute référence à ses fondements spirituels ? Le débat reste ouvert. Le chercheur Elliott Golberg, qui consacre quelques chapitres de son livre The Path of Modern Yoga (2016, éditions Inner Traditions) aux transformations du yoga introduites par Indra Devi, analyse son succès comme le résultat de sa reformulation du yoga comme « un secret de beauté, un élixir de jouvence, et un stimulateur de santé » (p.352), destiné à un public majoritairement féminin. A une époque où la gymnastique dite masculine visait à renforcer les biscotos et la vigueur de ces messieurs pour en faire des parangons de la virilité, l’essor de gymnastiques dites féminines souhaitaient, elles, rendre ces dames plus belles et plus gracieuses (a-t-on vraiment évolué depuis ? vous avez 4h). Indra Devi, à travers ses ouvrages comme Forever Young, Forever Healthy (1953) ou encore Yoga For Americans (1959), présente le yoga comme une méthode douce et naturelle pour combattre le vieillissement, comme un secret de beauté et de santé holistique avec pour preuve, les célébrissimes icônes d’Hollywood qui sont ses élèves. Elle contribue ainsi à sa popularisation en Occident comme une discipline destinée aux femmes, alors qu’en Inde, elle reste encore à l’époque majoritairement l’apanage des hommes. Par ailleurs, dans des sociétés encore traumatisées par les horreurs de Seconde Guerre mondiale et déjà plongées dans la Guerre Froide, en plein cœur de « l’ère de l’anxiété »[1], Indra Devi présente également le yoga comme une technique de relaxation destinée à lutter contre le stress et la dépression.

Forever Young, Forever Healthy, 1953

Un yoga au service de l’ego ?

Reformulant ainsi les objectifs du yoga de libération spirituelle pour en faire une discipline corporelle visant la santé, la jeunesse, la beauté et le bien-être à destination d’un public américain, elle contribue significativement à l’essor du yoga aux Etats-Unis et en Occident. Ce yoga qu’elle souhaite dépouillé du folklore ésotérique qu’on lui prête à l’époque, est en effet davantage à même de conquérir un large public qui « souhaite se transformer… mais pas trop» (ibid, p.355). Elliott Goldberg affirme ainsi dans son ouvrage que les enseignements d’Indra Devi consacrent une conception du yoga comme une méthode non plus pour dépasser le sens du « moi » comme c’est le cas dans les textes du yoga prémoderne, mais comme une pratique qui au contraire viendrait renforcer l’ego. En présentant le yoga comme un secret de vitalité, de jeunesse et de sérénité, elle serait la pionnière de la définition du yoga la plus commune de nos jours : celle d’une technique douce de lutte contre le stress, de santé holistique, d’adaptation individuelle aux aléas de l’existence. Ainsi, dans l’introduction de son livre Renew Your Life Through Yoga, intitulée « Anxiété : le problème de notre époque », elle compare l’apprentissage du yoga pour la préservation de sa santé mentale à l’apprentissage de la natation pour éviter de se noyer. M’est avis qu’à l’époque, mettre fin à la menace d’un anéantissement nucléaire aurait pas mal détendu les gens aussi, mais enfin le yoga c’est pas une mauvaise idée non plus.

Une définition du yoga passée à la postérité

Ainsi, l’enseignement d’Indra Devi peut être considéré tour à tour comme une adaptation ingénieuse et pragmatique du yoga aux préoccupations d’un public qui recherche avant tout l’épanouissement et la sérénité dans ce monde, loin d’une quelconque quête de transcendance ou de libération spirituelle, ou comme une hérésie, voire une trahison, des enseignements du yoga comme voie sotériologique, c’est à dire de libération spirituelle. Elle n’est bien sûr ni la première ni la dernière à opérer une reformulation des objectifs et des enseignements des yoga dans cette période charnière qui court de la fin du 19e à la première moitié du 20e siècle, qui verra le yoga être exporté en dehors des frontières de l’Inde, puis reformulé, adapté, et approprié, par différents acteurs indiens et / ou européens, pour se fondre et être fondu dans les préoccupations et attentes de nouveaux publics et de nouvelles époques. Hérétique ou pas, il n’en reste pas moins que la reformulation du yoga de la « First Lady of Yoga » comme une technique corporelle de relaxation destinée à apaiser le stress fera largement autorité dans l’acception commune de ce qu’est le yoga aujourd’hui.

[1] W. H. Auden, The Age of Anxiety: A Baroque Eclogue, 1947

Pour aller plus loin :

Elliott Goldberg, The Path of Modern Yoga, Editions Inner Traditions, 2016

Michelle Goldberg, The Goddess Pose: The Audacious Life of Indra Devi, The Woman Who Helped Bring Yoga to the West, Corsair, 2016

❌
❌