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40•Pervers, paranoïaques et autres tyrans

Par : Marc HENRY
14 novembre 2020 à 15:31

Épisode 40 Covid-19, novembre 2020

Censure du film « Hold-Up »

Cette chronique est la suite de la précédente consacrée à la sortie du film « Hold-Up ». Dès sa mise en ligne, des élus de la majorité et de nombreux internautes ont bien sûr dénoncé un film « délirant » et un amas de « fake news ». Le 12 novembre 2020, le film a été retiré de la plateforme Viméo, après avoir été accessible plus de 24 heures. Son réalisateur a reçu le message suivant : « Votre vidéo a été supprimée, car elle ne respecte pas nos règles ». Le motif invoqué pour ce retrait était le suivant : «  Vous ne pouvez pas mettre en ligne des vidéos mettant en scène ou encourageant des actes d’automutilation, prétendant à tort que les catastrophes de grande ampleur sont des canulars, et émettant des allégations erronées ou mensongères concernant la sécurité des vaccins ». Évidemment, Dailymotion a aussi fait retirer le film de sa plateforme. Toutefois, soyez rassurés. Le film peut être visionné gratuitement sur le site de la société Tprod.

Le site de financement participatif, Ulule, a touché 10 % des 182 000 euros récoltés par le réalisateur. Toutefois, vu l’animosité des réactions sur les médias « officiels », le directeur d’Ulule a pris la décision de reverser cette somme à « une association de défense de l’information ». Ulule refuse désormais de faire la promotion du film. Le 11 novembre 2020, le compte de Tprod sur la plateforme Tipeee avait reçu des promesses de don de 28 000 euros par mois. Trois jours plus tard, ils en sont désormais à 123 000 euros par mois, de la part de 6 300 participants, ce qui est tout simplement inédit pour la plateforme. Si Tipeee validait la page de Tprod, alors l’entreprise obtiendrait ces 123 000 euros dès le mois prochain. Toutefois, vu les pressions exercées vont-ils procéder à cette validation ? Pas, si sûr…

Accusation de complotisme

Le principal reproche fait au film est qu’il coche beaucoup de cases du conspirationnisme. L’ancien ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy, qui témoigne également dans ce reportage, a affirmé jeudi 12 novembre qu’il s’était fait piéger. Il dit être « scandalisé » par « presque tout » ce qu’il y a dans ce film. Il réclame le retrait des passages où il apparaît. Certains demandent la démission de la députée ex-LREM Martine Wonner interviewée dans le film. Car, cette élue du Bas-Rhin ne regrette pas le moins du monde sa participation. De même, l’actrice Sophie Marceau a ouvertement et courageusement fait la promotion du film, soulevant un tollé médiatique. 

Pour ce qui me concerne, je soutiens ce film au nom de la pluralité de l’information. En effet, pas besoin d’être très futé pour voir que les médias officiels sont adeptes de la pensée unique et monolithique. Tout ce qui dévie de la « ligne officielle du parti » est systématiquement taxé de complotisme et censuré. On voit depuis des mois, toujours les mêmes têtes sinistres sur les plateaux de télévision. Ceci démontre le niveau zéro de démocratie atteint lors de cette crise. Si donc, l’on m’accuse de complotisme en parlant de ce film, je ferais comme Martine et Sophie. J’assumerais, sans jamais la renier, ma position.

Liberté d’expression

On a aussi beaucoup critiqué le contenu du film. Or, il se trouve que, moi aussi, je ne suis pas vraiment d’accord avec beaucoup de choses dites dans ce film. Certaines sont manifestement approximatives et d’autres sont des montages de propos retirés de leur contexte. Toutefois, là n’est pas le problème. Car les médias « officiels » font exactement la même chose et ce, sans aucune vergogne. Ils sont donc bien mal placés pour critiquer quoi que ce soit. Mon sentiment est que les Français sont suffisamment matures. Ils sauront prendre ce qui est bon et laisser ce qui est douteux. Nul besoin de leur dire, ce qui est vrai ou ce qui est faux.

Laissons donc toutes les opinions s’exprimer librement, même si certaines nous déplaisent. C’est cela la vraie démocratie. Les sites qui se sont désengagés du film après avoir accepté de le financer ou de le diffuser devraient donc avoir honte. Ce genre de réaction démontre le degré de soumission et de servilité atteint envers les pouvoirs « bien-pensants ».  Comme je l’ai expliqué dans ma précédente chronique, le film met en lumière deux femmes tout à fait remarquables. Après avoir détaillé les arguments de la généticienne, Alexandra Henrion-Caude, je reviens maintenant sur ce que nous dit Mme Ariane Bilheran. Cette psychiatre qui réside en Colombie s’exprime dans une vidéo de 47 minutes tournée en marge du film. On peut ainsi remettre ses propos dans leur contexte. 

Philosophes, paranoïaques et autres pervers

Ariane nous met d’ailleurs tout de suite dans l’ambiance, en parlant d’entrée de jeu du complotisme. Dans l’antiquité, le philosophe est celui qui dénonce un complot contre le peuple. Donc, si le complot est réel, celui qui dénonce le « complot » s’inscrit dans une démarche philosophique. Maintenant, si le complot n’existe pas, celui qui parle de complot est tout simplement un paranoïaque. Dans un monde où les choses peuvent être fausses ou vraies, le paranoïaque est l’inverse du philosophe. En fait, le vrai complotiste ou conspirationniste est celui qui corrompt le langage afin de tromper le peuple. S’il n’y a pas corruption du langage, on a affaire à un philosophe qui cherche à affirmer une vérité. Dès que le langage est corrompu, on a affaire à un paranoïaque qui cherche à dissimuler un mensonge.

Ce point est fondamental pour s’y retrouver dans un flot d’informations souvent contradictoires. Toutefois, je ne suis pas tout à fait Ariane lorsqu’elle associe langage paradoxal et perversité. Car, le langage paradoxal est celui de la nature lorsqu’on la considère dans sa dimension quantique. Manier le paradoxe est le plus sûr moyen pour approcher une vérité profonde. Accepter la contradiction n’est en rien un signe de perversité. C’est plutôt faire preuve d’ouverture d’esprit. En revanche, la perversité c’est l’action de détourner quelque chose de sa vraie nature. Ainsi, la vraie nature d’un père ou d’une mère, c’est d’aimer ses enfants. Tout parent qui maltraite ses enfants est donc à la base un pervers. Un parent pervers ne peut donc pas, par définition, aimer ses enfants. De la même manière, un état est censé protéger ses citoyens. Il en découle, que dès que l’état maltraite ses citoyens, il fait preuve de perversité.

Tyrannie et harcèlement

Ariane reconnaît aussi, à côté de la figure du paranoïaque et du pervers, l’existence du tyran. On reconnaît un tyran au fait qu’il est passionné par le pouvoir. Le tyran prétend aussi que la fin justifie les moyens. C’est ce qui lui permet de tuer, voire de torturer, au nom d’une « grande cause ». Ceux qui aspirent au pouvoir ne peuvent donc pas être des hommes vertueux. Car, tout homme vraiment vertueux fuie le pouvoir. C’est la raison pour laquelle un philosophe ne pourra jamais accéder au pouvoir. Par contre un paranoïaque ou un pervers peut très bien accéder au pouvoir. Si le pouvoir est pris par un pervers, on pourra aboutir à un état de démocratie totalitaire. Car, rappelons-le, le pervers ne peut s’empêcher de détourner les choses de leur vraie nature.

C’est ce qui se passe aujourd’hui dans beaucoup de pays qui se vantent d’être « démocratiques ». Le pouvoir peut aussi être pris par un paranoïaque qui va alors chercher à harceler le peuple via 4 techniques principales. La première technique de harcèlement est le choc traumatique. Ce choc suggère que la survie de l’espèce est en danger. Ce choc est un évènement brutal qui n’a pas été anticipé et qui interdit l’analyse ou le dialogue. On alimente ce choc via la transmission de messages de terreur comme une comptabilité mortifère journalière avec menaces de pertes d’emplois ou de famine.

Comportement sectaire et délire paranoïaque

Ariane nous rappelle que le maniement de la terreur est à la base une méthode sectaire. La racine étymologique du mot secte signifie « couper ». Tout comportement sectaire se reconnaît donc facilement en cas de mesures prises pour nous couper de nos proches, de notre travail ainsi que de la possibilité de se déplacer, de se rassembler ou de s’exprimer. Quand on adhère à une idéologie sectaire, il y a nécessairement un « avant » et un « après ». Le délire paranoïaque apporte une réponse rassurante, englobante et dogmatique à la difficulté qu’il y a de faire son deuil de sa vie d’avant. Pour cette crise du COVID-19, celui qui pense n’est plus l’individu, mais l’État.

Or, si l’État délire parce qu’il est dirigé par un paranoïaque, alors bonjour les dégâts. Rappelons que ce qui caractérise un délire, c’est la certitude absolue. Donc, tout système qui prône l’existence de vérités absolues attire nécessairement à lui des paranoïaques. D’où une deuxième stratégie de harcèlement : la culpabilité. Le paranoïaque accuse, par exemple, quelqu’un ou son peuple de détruire la planète. Ou alors, il fustige des comportements jugés irresponsables. Ceux qui ne suivent pas les règles sanitaires sont coupables de contaminer les autres. Car, toute personne qui culpabilise devient manipulable et contrôlable. C’est la culpabilité qui permet de mettre en œuvre très rapidement des mesures de privation des libertés individuelles. 

Empathie et division

La troisième technique de manipulation est l’empathie. L’idée est de persuader une personne ou le peuple que l’on agit pour son bien-être. Or, seul l’individu est habilité à définir ce qui bien pour lui. Sûrement pas un autre individu, une corporation ou pire, un État. Dès que quelqu’un prétend agir pour votre bien-être, une sonnette d’alarme doit immédiatement se déclencher dans votre tête. 

La quatrième stratégie est celle de la division. Toute dictature a besoin de casser les groupes d’appartenance, comme les classes sociales et surtout la famille. Le paranoïaque triomphe dès que les proches sont perçus comme des ennemis potentiels. Ici aussi, toute personne qui cherche à diviser est un paranoïaque en puissance. Un dirigeant sain d’esprit aura toujours un discours d’union et non de division. Comme le souligne le psychiatre Jean-Pierre Caillot : « Si vivre ensemble nous tue, nous séparer est mortel ». On retrouve ici le conflit de loyauté qui vise à nous faire croire que si l’on cherche à aider les autres, on court à une mort certaine. D’où la division en lieu et place de l’union.

La médecine n’est pas une science

Ce qui caractérise aussi la crise actuelle, c’est qu’elle possède une dimension médicale. Or, pour Ariane, la médecine ne peut pas être une science, comme je l’ai moi-même expliqué par ailleurs.  En effet, comme nous l’a enseigné Hippocrate, tout acte médical présuppose une relation humaine entre un médecin, un patient et une maladie. Or, il ne peut y avoir de certitude absolue dans l’art ou dans la justice. De même, interpréter des symptômes est un art car, là aussi il ne peut y avoir de certitude absolue. Par contre manier des statistiques est clairement une science.

Grâce à ces notions cruciales et fondamentale, il est facile de distinguer le vrai médecin qui pratique un art, du faux médecin qui manie des statistiques. Si un médecin prétend avoir une approche scientifique de la maladie, zappez ! Car, par là-même, il renie son serment d’Hippocrate. On l’a bien vu dans cette crise, où de faux médecins ont interdit, au nom de la science, à de vrais médecins de prescrire certains remèdes.

Pensées et actes

De même, Ariane nous informe qu’il n’y a que les pervers, les paranoïaques et les psychopathes qui confondent la pensée et l’acte. Or, que voyons-nous à la télévision à longueur de journée ? Une kyrielle d’experts, un ministre de la Santé ou un président justifiant les mesures liberticides prises au moyen de courbes dérivées de simulations mathématiques. Par exemple, notre président nous a prédit 400 000 morts en novembre si l’on ne faisait rien. D’où sort ce chiffre ? Tout simplement d’une simulation mathématique qui n’est qu’une pensée plus ou moins sophistiquée. Il est bon de savoir que toute pensée est aisément identifiable par l’emploi de la conjonction de subordination « Si ».

Par contre, ouvrir un lit de réanimation ou recruter du personnel de santé sont des actes. Là, plus question de « si » avec lesquels on peut « mettre Paris en bouteille ». Je suis sidéré de cette dérive actuelle de prendre les résultats d’une simple simulation mathématique pour une vérité. C’est en fait très pervers. Car, c’est la simulation qui permet de justifier les prises de décisions politiques. Puis, suite aux mesures prises, on valide la simulation puisque les chiffres prédits ne sont pas observés. En fait, la seule chose à faire est de ne pas chercher à simuler ce qui va arriver. On doit toujours s’en tenir aux faits et rien qu’aux faits. Notre gouvernement brille-t-il par ses actes ou par ses pensées ? Chacun pourra juger par lui-même. 

Vivre ou mourir

Ariane et moi-même faisons la même analyse pour ce qui concerne notre dérive vers un monde hybridant les idées d’Aldous Huxley avec celles de George Orwell. Toutefois, Ariane va plus loin en posant la bonne question. Jusqu’où sommes-nous prêts à perdre notre humanité par peur d’être persécutés ? Car, ce qui nous humanise, c’est de philosopher, c’est-à-dire d’apprendre à affronter la maladie et éventuellement à mourir. Vivre, c’est donc aussi apprendre à savoir mourir.  C’est le choix que doit faire Achille. Il pourrait avoir une vie normale où il mourra vieux et heureux entourés de ses enfants. Il y a cependant un autre choix qui est de mourir jeune sans enfants. Achille aura alors une vie héroïque qui le rendra célèbre pour la postérité.

De nos jours, il nous est impossible de faire des choix héroïques. Le choix de la vie héroïque doit être laissé à tout un chacun, car c’est ce qui nous humanise. L’idée est de rendre sacré le lien humain. Or, nous assistons aujourd’hui à une attaque sans précédent contre la tendresse humaine. On nous refuse le droit de faire des gestes essentiels pour manifester notre amour envers l’autre. C’est ici qu’il convient de se rappeler que vivre c’est accepter de prendre des risques. Être héroïque, c’est avoir conscience que l’on peut se sacrifier. Prendre un risque sur sa propre vie pour rendre sacrée la vie. La vie spirituelle, intellectuelle, émotionnelle, c’est sacré, la survie physique c’est juste de la biologie. 

Union et héroïsme

On lutte efficacement contre les paranoïaques et les pervers en s’unissant. Toutefois, ceci nécessite d’avoir vaincu ses propres démons et la division qui règne en nous. Il faut être en paix à l’intérieur de soi en se connectant à sa dimension transcendantale. Pour s’y aider, il suffit de se raccrocher aux grandes figures héroïques de l’humanité. Nous ne sommes pas ce à quoi on cherche à nous réduire. Car tout totalitarisme fonctionne par rétrécissement de la pensée. Le totalitarisme n’est que le croisement et le produit de ce qui nous avons permis. C’est ce à quoi nous avons accepté d’être réduits qui permet aux paranoïaques et autres pervers de nous dominer. Nous avons donc les dirigeants que nous méritons. 

Ceux qui ne les connaissent pas encore pourront découvrir, dans mon dernier livre, les 7 cadres de pensée de l’humanité. Chaque fois que l’on élargit sa pensée, on lutte très efficacement contre la paranoïa, la perversion et le totalitarisme. Vivre ou survivre ? A chacun de choisir en son âme et conscience. Un grand merci à Ariane Bilheran pour nous aider à décoder les pensées et les décisions prises par nos dirigeants, toutes nationalités confondues.

Par Marc HENRY

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« Totalitarisme » : les errements d’un concept

Depuis plus d’un demi-siècle, les violences politiques sont comparées à l’aide du concept de totalitarisme, un des grands topos de l’histoire intellectuelle du XXe siècle1. Dans le cadre de la théorie et de la science politiques, qui s’occupent de la définition de la nature et des formes du pouvoir, en élaborant une typologie des régimes politiques, ce concept est aujourd’hui quasi unanimement accepté. Peu d’analystes oseraient contester l’émergence, au cours du XXe siècle, de systèmes de domination qui n’entrent pas dans les catégories traditionnelles – dictature, tyrannie, despotisme – élaborées par la pensée politique classique, depuis Aristote jusqu’à Weber. Par Enzo Traverso2.

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La définition que Montesquieu fait du « despotisme » – un pouvoir absolu et arbitraire, sans loi, fondé sur la peur – s’adapte mal à ces régimes. Le XXe siècle a donné naissance à des pouvoirs caractérisés, selon la définition de Hannah Arendt, par une fusion inédite d’idéologie et de terreur, qui ont cherché à remodeler globalement la société par la violence. Dans le cadre de l’historiographie et de la sociologie politique, au contraire, l’idée de totalitarisme est loin de faire l’unanimité. Elle apparaît limitée, étroite, ambiguë, pour ne pas dire inutile si l’on veut saisir, au-delà des affinités superficielles des systèmes politiques « totalitaires », leur nature sociale, leur origine, leur genèse, leur dynamique globale, leurs aboutissements.

Selon sa définition classique – systématisée durant les années 1950 par Carl Friedrich et Zbigniew Brzezinski –, le totalitarisme suppose différents éléments corrélés et indissociables, également présents dans le nazisme et dans le communisme. Tout d’abord, la suppression de l’État de droit fondé sur la séparation des pouvoirs – donc la domination de l’exécutif – et l’élimination de la démocratie représentative, qui reconnaissent les libertés individuelles et collectives par une charte constitutionnelle. Deuxièmement, l’introduction de la censure et l’instauration du monopole étatique sur les moyens de communication afin d’imposer une idéologie officielle. Troisièmement, un parti unique dirigé par un chef charismatique, objet d’un culte presque religieux exercé par la masse de ses adeptes.

Les slogans sur les portails d’entrée des Goulags, visant à exalter le travail forcé, source « d’honneur et de gloire, de valeur et d’héroïsme », voire de « félicité », évoquent l’aphorisme célèbre d’Auschwitz : « le travail rend libre ». Mais l’analogie est trompeuse.

Quatrièmement, la violence comme forme de gouvernement, grâce à la mise en place d’un système concentrationnaire tendant à l’exclusion sinon à l’élimination des adversaires politiques et des groupes ou individus considérés comme étrangers à une communauté homogène sur les plans politique, national ou racial. Enfin, un fort interventionnisme étatique marqué par une planification autoritaire et centralisée de l’économie3.

Bien que l’on puisse facilement repérer l’ensemble de ces caractéristiques dans le nazisme et dans le communisme soviétique, force est de constater que cette définition est pour le moins statique et superficielle. Dans ses formes idéal-typiques, le totalitarisme est un modèle abstrait qui, souvent, correspond davantage aux fantaisies littéraires de George Orwell qu’au fonctionnement réel des régimes fascistes ou communistes. Un simple regard sur l’origine, l’évolution et le contenu social de ces régimes, révèle des différences très profondes quant à leur durée, leur idéologie et leur contenu social.

Leur durée : le nazisme a connu une radicalisation progressive pendant douze ans, jusqu’à sa chute finale ; l’URSS une succession d’étapes (révolutionnaire, autoritaire, totalitaire et post-totalitaire) étalées sur soixante-dix ans. Leur idéologie : le stalinisme revendiquait, radicalisait et caricaturait l’héritage des Lumières ; le nazisme créait une synthèse étonnante de scientisme et de Gegen-Aufklärung radicale. Leur contenu social : grâce à une révolution, le communisme a exproprié les anciennes élites dominantes et étatisé l’économie, alors que le régime hitlérien a préservé le système capitaliste. Bien qu’extrêmes l’une et l’autre, les violences totalitaires étaient aussi de natures différentes.

Celle du communisme soviétique a été essentiellement interne à la société qu’elle cherchait à soumettre, normaliser, discipliner, mais aussi à transformer et moderniser par des méthodes autoritaires, coercitives et criminelles. Les victimes du stalinisme ont presque toujours été des citoyens soviétiques. La violence du nazisme, au contraire, a été essentiellement projetée vers l’extérieur4. Après une première phase de « normalisation » répressive de la société allemande (Gleichschaltung), intense mais rapide, la violence nazie s’est déchaînée au cours de la guerre comme une vague de terreur rigoureusement codifiée.

Dirigée d’abord contre des groupes humains et sociaux exclus de la communauté du Volk (juifs, Tziganes, handicapés, homosexuels), elle s’est ensuite étendue aux populations slaves, aux prisonniers de guerre et aux déportés antifascistes (dont le traitement répondait à une hiérarchie raciale précise). Un analyste lucide comme Raymond Aron a clairement indiqué la différence entre le stalinisme et le nazisme : le premier a abouti au camp de travail, soit une forme de violence liée à un projet de transformation autoritaire de la société ; le second à la chambre à gaz, c’est-à-dire l’extermination comme finalité en soi, inscrite dans un dessein de purification raciale5.

Ils déployaient aussi deux modèles antinomiques de rationalité. D’une part, une rationalité des fins (moderniser la société) accompagnée par une irrationalité foncière des moyens employés (travail forcé, exploitation « militaro-féodale » de la paysannerie, etc.) ; d’autre part, une rationalité instrumentale poussée à l’extrême (l’extermination conçue selon les méthodes de la production industrielle) mise au service d’un but social complètement irrationnel (la domination du Volk germanique). Cette différence n’est pas marginale, mais elle échappe au concept de totalitarisme qui se limite à prendre en considération les analogies.

Dans les camps d’extermination nazis, les méthodes de production industrielle, les règles d’administration bureaucratique, la division du travail, les résultats de la science (le zyklon B) étaient utilisés dans le but d’éliminer un peuple considéré comme incompatible avec l’ordre « aryen ». Durant la guerre, la politique nazie d’extermination s’est révélée irrationnelle, même sur les plans économique et militaire, puisqu’elle a été réalisée grâce à la mobilisation de ressources humaines et de moyens matériels soustraits de fait à l’effort de guerre et en détruisant une partie de la force de travail présente dans les camps.

En URSS, en revanche, les déportés (zek) étaient « utilisés » et « consumés » par millions pour déboiser des régions, extraire des minerais, construire des voies ferrées et des lignes électriques, certaines fois pour créer de véritables centres urbains. Des procédés « barbares » et coercitifs, qui s’apparentaient souvent à des formes d’« extermination par le travail », étaient adoptés pour moderniser le pays et construire le socialisme. Selon Anne Applebaum, le paradoxe du stalinisme réside dans le fait que ce fut le Goulag qui « apporta la civilisation » en Sibérie. Pendant les années 1930, les camps soviétiques étaient devenus d’« authentiques colosses industriels » dans lesquels travaillaient deux millions de déportés6.

Dans l’Allemagne nazie, à l’opposé, les méthodes les plus avancées de la science, de la technique et de l’industrie étaient utilisées pour détruire des vies humaines7. Dans les KZ, à proprement parler, il ne s’agissait pas d’esclavage ayant une finalité économique, mais de « transformation du travail humain en travail de terreur », car « l’intensification du travail des détenus était uniquement un changement de degré dans la terreur »8. Dans le cas des camps d’extermination, la seule structure « productive » était celle du meurtre sérialisé.

Comme l’a montré Sonia Combe en comparant Serguiej Evstignev, le chef d’Ozerlag, un Goulag sibérien sur les rives du lac Baïkal, et Rudolf Hoess, le plus connu des commandants d’Auschwitz, leur travail n’était pas le même. Le premier devait « rééduquer » les détenus et, avant tout, construire une voie ferrée : la « trace ». À Ozerlag, la mort était la conséquence du climat et du travail forcé.

Hoess, quant à lui, calculait le « rendement » d’Auschwitz-Birkenau en tenant la comptabilité des juifs tués dans les chambres à gaz. Cela explique aussi la différence considérable entre les taux de mortalité de ces deux systèmes : dans le Goulag, il n’a jamais dépassé 20 %, en dépit du caractère massif de la déportation (18 millions de citoyens soviétiques entre 1929 et 1953), tandis que, dans les camps de concentration nazis, il était de 60 % et, dans les camps d’extermination, il était supérieur à 90 % (la plupart des rescapés sont revenus d’Auschwitz, qui était à la fois un camp de concentration et d’extermination)9.

Les slogans inscrits sur les portails d’entrée des Goulags, visant à exalter le travail forcé, source « d’honneur et de gloire, de valeur et d’héroïsme », sinon de « félicité » ou de « liberté », évoquent irrésistiblement l’aphorisme célèbre qui accueillait les déportés à Auschwitz : « le travail rend libre » (Arbeitmachtfrei), mais il s’agissait d’une analogie trompeuse. Dans leur grande majorité, les juifs déportés n’ont pas connu l’univers concentrationnaire, car ils ont été tués le jour même de leur arrivée aux camps grâce à un système d’extermination industrialisée fonctionnant comme une chaîne de production : évacuation des convois, sélection, confiscation des biens, spoliation, gazage, incinération.

Tout cela explique la grande méfiance que le concept de totalitarisme suscite au sein de l’histoire sociale. Les chercheurs qui ont essayé de comprendre le comportement d’une société au-delà de sa façade totalitaire ont été obligés d’aller outre les ressemblances extérieures entre communisme et nazisme. Bien qu’il n’ait pas toujours rejeté la notion de totalitarisme, ce travail d’analyse comparative l’a tout au moins problématisée, en indiquant ses limites10.

Notes :

1 Pour une synthèse, cf. Enzo Traverso (dir.), LeTotalitarisme. Le XXe siècle en débat, Seuil, Paris, 2001 ; Abbott Gleason, Totalitarianism. The Inner History of the Cold War, Oxford University Press, New York, 1995 ; et Wolfgang Wippermann, Totalitarismustheorien, Primus Verlag, Darmstadt, 1997.

2 Article issu de Enzo Traverso, L’histoire comme champ de bataille, Paris, la Découverte, 2012, publié sur LVSL avec l’autorisation de la maison d’édition et de l’auteur.

3 Carl Friedrich et Zbigniew Brzezinski, Totalitarian Dictatorship and Autocracy, Harvard University Press, Cambridge, 1956.

4 Cf. Ulrich Herbert, « Nazismo e stalinismo. Possibilità e limiti di un confronto », in Marcello FLORES (dir.), Nazismo, fascismo, comunismo. Totalitarismi a confronto, Bruno Mondadori, Milan, 1998, p. 37-66.

5 Raymond Aron, Démocratie et Totalitarisme, Gallimard, « Folio », Paris, 1965, p. 298-299, p. 61. Voir aussi, pour une comparaison entre les taux de mortalité des deux systèmes, Philippe Burrin, « Hitler et Stalin », Fascisme, nazisme, autoritarisme, Seuil, Paris 2000, p. 83, et Joël Kotek, Pierre Rigoulot, Il secolo dei campi. Concentramento, detenzione, sterminio : la tragedia del Novecento, Mondadori, Milan, 2001, p. 333-335.

6 Anne Applebaum, Gulag. A History, Doubleday, New York, 2003, ch. 5 [Goulag, Seuil, 2004].

7 Wolfgang Sofsky, L’Organisation de la terreur, Calmann-Lévy, Paris, 1995, p. 214.

8 Voir Sonia Combe, « Evstignev, roi d’Ozerlag », Ozerlag 1937-1964, Autrement, Paris, 1991, p. 214-227.

9 Cf. Anne Applebaum, Gulag, op. cit., p. 578-586. Voir aussi Nicolas WERTH, « Un État contre son peuple », in Stéphane Courtois (éd.), Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Robert Laffont, Paris, 1997, où il souligne la fonction productive essentielle des camps soviétiques, en ajoutant que « l’entrée au camp ne signifiait pas, en règle générale, un billet sans retour » (p. 228-229). Sur le taux de mortalité des KZ nazis, cf. Wolfgang Sofsky, L’Organisation de la terreur, op. cit., p. 61. Voir aussi, pour une comparaison entre les taux de mortalité des deux systèmes, Philippe Burrin, « Hitler et Stalin », Fascisme, nazisme, autoritarisme, Seuil, Paris 2000, p. 83, et Joël Kotek, Pierre Rigoulot, Il secolo dei campi. Concentramento, detenzione, sterminio : la tragedia del Novecento, Mondadori, Milan, 2001, p. 333-335.

10 Cf. Ian Kershaw, « Retour sur le totalitarisme. Le nazisme et le stalinisme dans une perspective comparative », in Enzo Traverso (dir.), Le Totalitarisme, op. cit., p. 845-871.

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