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À partir d’avant-hierBlog – La 27e Région

Que peut vraiment l’IA pour l’action publique ?

21 mai 2024 à 16:18
                  Image extraite de « 2001, L’odyssée de l’espace » de Stanley Kubrick, 1968

Depuis l’irruption de ChapGPT ou Midjourney il y a quelques mois, l’intelligence artificielle s’est imposée sur la scène médiatique et dans l’agenda politique. Entre promesse de nouvelle révolution industrielle et crainte du « grand remplacement » des emplois, voire de toute les activités humaines, elle suscite tout à la fois espoirs, craintes, fantasmes et appels à la raison ; autant de tensions que l’on retrouve naturellement chez les acteurs publics. 

Alors que peut et doit (ou devrait) apporter l’IA à l’action publique ? Comment jauger son bon usage, notamment à l’aune des enjeux d’efficacité et de performance, mais aussi de sobriété et de justice sociale ? Quels sont les risques de son utilisation par les acteurs publics et comment les prévenir ou les réguler ? Comment dépasser la vision technologique au profit d’une vision politique et managériale ? 

C’est pour tenter de répondre à ces questions que nous avons organisé, le 5 avril dernier, un webinaire qui a réuni plus de 70 participant.e.s majoritairement issu.e.s des rangs de nos collectivités adhérentes (et, c’est intéressant de le souligner, minoritairement des DSI !), autour du témoignage de Régis Gabriel, Directeur du Pôle Propreté Urbaine à la Ville de Metz et pilote d’une expérimentation pensée pour s’intégrer dans l’approche métier et la logique d’amélioration continue du service, et des interventions passionnantes de deux chercheuses et designers, Pauline Gourlet et Estelle Hary, designers et chercheuses, qui portent toutes les deux une approche critique et pratique des finalités, des modalités et de l’impact du travail avec l’IA.

Des questionnements nombreux et divers soulevés par l’IA… et quelques grands impensés

Pour poser le décor, nous commençons par présenter  les questions soulevées par l’IA dans les collectivités, telles que nous les avons collectées lors de la préparation du webinaire :

  • Quelle sensibilisation et régulation mettre en place en interne ? Quelle doctrine politique et boussole interne ?Quelle stratégie nationale ou mutualisation ?
  • Quel impact sur/ou transformation des métiers ? Quelles compétences nécessaires/niveau de maîtrise pour encadrer ces usages ? (En lien avec la formation des agent.e.s)
  • Quels enjeux éthiques de la décision (responsabilité, transparence, protection des données, équité (biais) et souveraineté) ? Quel usage durable de ces technologies, dans un contexte de sobriété numérique?

Les besoins exprimés sont alors de trois ordres  : clarification (c’est quoi l’IA ?), éclairage sur les enjeux (les risques, les usages), et partage de cas d’étude (expérience en cours, bénéfices réels de l’IA).

Nous évoquons également les impensés qui sont apparus au fil de nos entretiens préparatoires : le manque de maîtrise sur les usages réels de l’IA, dans les pratiques des agent.e.s ; la question des coûts (financier, énergétique, humain) ; la question de la fiabilité, des performances réelles de ces technologies et de leur mesure ; la pertinence de l’IA en terme de résolution d’un problème public.

 

Le projet ViPARE à Metz : mettre l’IA au service de l’évaluation et l’amélioration continue de l’activité du pôle propreté urbaine

Régis Gabriel commence par exposer le contexte dans lequel s’inscrit le projet ViPARE, un dispositif de collecte de données permettant d’analyser la propreté et la salubrité en ville intégrant une intelligence artificielle qui permet de reconnaître des déchets sur un flux vidéo ; à noter que le projet est lauréat d’un appel à projets France 2030 pour soutenir des démonstrateurs d’IA frugal au service des territoires et qu’il est partagé au sein de l’Association des Villes pour la Propreté Urbaine (AVPU) pour permettre à terme à d’autres collectivités de se réapproprier l’outil. Avec l’évolution des usages de l’espace public, la propreté urbaine est confrontée à de nouveaux défis et doit de plus en plus prendre en compte les dimensions de saisonnalité, de sociologie des quartiers ou de comportements des usagers. La question de l’objectivation et de l’évaluation des critères de propreté se pose de manière accrue et passe principalement par le comptage des déchets.

La jeune société NAIA Science a ainsi proposé à la Ville de Metz un outil de reconnaissance des déchets en milieu naturel développée avec l’ONG Surfrider. Un dialogue s’est mis en place pour approfondir et adapter cette technologie à une approche métier (qui va faire les relevés photographiques ? comment ? que peut-on attendre ou pas des agent.e.s de propreté ? – par exemple, pas de se promener dans la rue avec une perche au-dessus de la tête pour les prises de vue !) et à une logique de frugalité (une solution capable de tourner sur le téléphone portable d’un.e agent.e), tout en pensant son articulation avec l’organisation et les outils existants (indicateurs objectifs de propreté/ grilles d’évaluation opérationnelle). Ce processus a permis de clarifier les besoins auxquels la solution devait répondre : automatiser et simplifier la collecte des données par les agent.e.s (aujourd’hui, un agent est mandaté, sur 25% de son temps, pour compter les déchets dans un échantillon réduit de rues), caractériser plus finement et géolocaliser plus précisément les déchets, et élargir le périmètre (voirie, trottoirs, espaces verts). L’IA doit ainsi permettre de réduire le temps de recueil et traitement des données et augmenter les surfaces couvertes et la représentativité des données, pour aboutir à une cartographie plus fine des points noirs. L’objectif final étant d’adapter et d’améliorer les circuits de collecte des déchets (« nettoyer là où c’est effectivement sale, pas là où il y a le plus de doléances »), mais aussi de mieux cibler les actions de sensibilisation ou de verbalisation pour changer les comportements à l’origine des déchets. Le projet intègre également une dimension de sciences participatives, le labo Eau Environnement de l’Université Gustave Eiffel de Nantes ayant rejoint le consortium pour travailler sur des modèles de diffusion des déchets en milieu urbain, notamment via les réseaux d’eau (« du caniveau au cours d’eau »), et améliorer le fonctionnement des réseaux d’assainissement, en impliquant des étudiant.e.s et des citoyen.ne.s.

Pour Régis, il faut sortir des fantasmes autour de l’IA : « VIPARE reste un outil qui utilise l’IA au service de l’amélioration et l’évaluation d’une activité. Il faudra toujours un agent pour tenir le téléphone, pour prendre les vues et corriger les défauts de reconnaissance. La technologie ne se substituera pas à nos métiers de nettoiement, mais leur apportera plus d’ergonomie, d’objectivité et d’efficacité, dans une logique d’amélioration continue ». Il explique d’ailleurs la facilité d’appropriation de l’outil par les agents par sa simplicité d’utilisation, sa stabilité (des pré-requis qu’il a posés) et le fait qu’il simplifie leur travail et leur fait gagner du temps.

La présentation de Régis est accessible ici.

                  Pauline Gourlet

Visibiliser les nombreuses entités éclipsées par les modèles  : comprendre et agir à partir des « soucis » des praticien.nes de l’IA

Pauline Gourlet, designer et chercheure associée au médialab de Sciences Po, commence par poser la question de l’usage non-controversé du terme d’intelligence artificielle. Rappelant qu’il n’y a pas de consensus scientifique aujourd’hui (ni depuis ses premiers développements dans les années 50) sur la définition de l’IA (notamment sur la distinction algorithme / intelligence artificielle), Pauline raconte comment, au sein du projet de recherche international Shaping AI, elle s’est justement intéressé à la manière dont la notion apparaissait dans la presse ces 10 dernières années. À travers une grande variété de secteurs d’activité et 4 types de récit (critiques abstraites, promesses globales, expérimentations prometteuses, controverses locales), ces récits ont largement participé à la fois à former les imaginaires (catastrophistes ou techno-béats) mais aussi à légitimer le développement et l’intégration de nouveaux dispositifs computationnels.  Plus tardivement, on a vu apparaître de nouveaux cadrages avec l’émergence de nouveaux problèmes, comme par exemple les biais raciaux de la reconnaissance faciale, le fait qu’on ait entraîné des modèles d’IA sur des données sans le consentement de leur propriétaire ou encore les usages de ces technologies à des fins d’ingérence politique.

Pour Pauline, l’utilisation de cette notion floue d’IA sert avant tout une économie de la promesse (le fameux fake it till you make it de la Silicon Valley), animée par la quête de nouveaux investissements et l’enrôlement d’un nombre toujours croissant d’acteurs, sans toujours faire la preuve de ce qu’elle avance. Par ailleurs,  le modèle/logiciel, présenté comme central dans l’IA, est en réalité pris dans un écosystème socio-technique très large, une chaîne intégrant des entités invisibilisées (des déchets électroniques à l’eau ou aux travailleurs du clic sous-payés), non perçues comme parties prenantes du système alors qu’elles lui sont indispensables. C’est pour mieux décrypter le système, trouver des prises pour influencer les développements futurs et dépasser la confiscation du débat par les seuls expert.e.s techniques, que Shaping AI a produit une carte des soucis des praticien.ne.s de l’IA en France.

Bien loin de l’idée très répandue qu’il est nécessairement vecteur de simplicité et d’efficacité ou d’économie, l’IA dans le service public hérite de tous ces enjeux et problèmes, comme Pauline le montre à travers le cas d’étude « Foncier innovant ». Initié en 2017 par la Direction générale des finances publiques (DGFiP), ce système permet de détecter les piscines non-déclarées par leur reconnaissance sur des images aériennes, l’objectif étant d’aller jusqu’au report automatisé de tous les objets bâtis sur les plans cadastraux. En donnant à voir toutes les entités de la chaîne (bases de données, serveurs, textes réglementaires, acteurs, interfaces numériques, financement, travailleur.euse.s…), cette enquête participative a révélé la pluralité des « soucis »  des praticien.nes en prise avec les entités de ce « nouvel agencement socio-techniques » et mis en lumière les perspectives politiques qui sous-tendent son déploiement.

L’enquête montre que la preuve n’est pas faite quant aux promesses initiales : le nouveau dispositif n’est pas plus simple, loin s’en faut et n’est, à ce jour, pas même efficace. Une dimension, déjà bien documentée dans d’autres situations et qu’on retrouve ici, concerne le travail qui ne disparaît pas : il mute (parfois à l’étranger dans des usines du clic) et se déplace, entraînant au passage la dévalorisation, la précarisation et la démotivation des travailleur.euse.s. Loin de se limiter aux modèles, on comprend à la lumière de ce cas que « l’IA » devrait s’appréhender et être évaluée à partir de la reconfiguration des rapports sociaux que ces nouveaux agencements instaurent.

Les mutations du travail des agent.e.s sont donc bien sûr un aspect déterminant dans cette enquête, mais Pauline conclut en mettant également l’accent sur quelques autres enjeux cruciaux à ses yeux, et insuffisamment pris en compte dans l’évaluation des systèmes computationnels mis en œuvre :

  • Les ressources (matériaux, énergie, eau) nécessaires pour produire ces systèmes et les faire fonctionner, et les émissions considérables de CO2
  • L’injonction à la valorisation des données de l’administration (pour elles-mêmes, en dehors des finalités initiales et du contexte de leur production), qui sont avant tout utilisées pour favoriser des innovations commerciales.
  • La perte de savoir-faire et/ou de travailleur.euse.s motivé.e.s sur des savoirs critiques pour le bon fonctionnement des services publics.
  • La participation (des agent.e.s et plus largement des citoyen.ne.s) au développement des instruments de l’action publique
  • Les conséquences sur la relation entre citoyen.ne.s et administrations publiques (au-delà des enjeux d’exclusion et de précarisation liées à la dématérialisation, la question de la justice face à l’administration se pose).

La présentation de Pauline est accessible ici.

IA générative & service public : limites et premiers retours d’expérience

Estelle Hary, designer et co-fondatrice du studio Design Friction, doctorante au sein du RMIT University et affiliée au Centre de recherche en design, aborde plus spécifiquement l’IA générative, qui entre dans le champ de l’apprentissage automatique qu’elle définit comme « des algorithmes qui font ressortir des sortes de vérité statistique et les réappliquent à d’autres données ». Le secteur public s’intéresse aujourd’hui particulièrement aux LLM (Large Langage Model, en Français : grands modèles de modèles de langage) dont Estelle rappelle qu’ils produisent des résultats relevant du probable et non pas d’une vérité absolue (sur le modèle probabiliste et ses incidences, écoutez cet épisode du Code a changé !)

La mise en place d’IA générative dans l’action publique pose d’abord la question de l’accès et de l’exploitation des données (sans données, pas d’IA !), avec 4 situations possibles :

  • Les données sont accessibles et exploitables (par exemple, pour entraîner le LLM Albert, la DINUM utilise les fiches de service-publics.fr qui sont en open data et dans un format facilement  exploitable par des machines).
  • Les données sont accessibles mais pas directement exploitables (telles que les informations disponibles sur les sites administratifs). Il faut alors faire un travail préalable de récupération et de qualification des informations afin de pouvoir les utiliser.
  • Les données ne sont pas accessibles mais sont exploitables, par exemples celles détenues par d’autres administrations. Cela pose la question du partage de ces données entre administration, partage qui est censé être facilité avec la Loi 3DS adoptée en 2022 dont l’esprit est dans la lignée du dispositif « Dites-le nous une fois ».
  • Les données n’existent pas, il faut les créer ou abandonner le projet d’IA.

Dans 3 cas sur 4, il faut donc mettre en place des nouveaux processus techniques et organisationnels et faire appel à des compétences spécifiques, par exemple des data scientists pour travailler les données et les modèles d’IA ou des juristes spécialisés dans le numérique pour s’assurer de la conformité du traitement de données. Des compétences dont ne disposent pas toujours les administrations.

Autre problématique importante liée aux données, celle de leur périmètre et leur maintenance, ayant un impact direct sur la pertinence des résultats produits par une IA générative. Albert, par exemple, qui est en expérimentation dans des Maisons France Services, n’a pas, à l’heure du webinaire, d’informations sur des dispositifs spécifiques à chaque territoire (régions, départements, etc.), car aucune données relatives à ceux-ci ne sont incluses dans le jeu d’entraînement du modèle, même si ces informations pourraient être utiles aux conseiller.e.s France Service. Se pose également la question de la maintenance et la mise à jour de ces données dans le temps, véritable défi technique et organisationnel tant la matière administrative et législative évolue vite. Faudra-t-il faire désapprendre aux LLM une connaissance au profit d’une autre à chaque fois qu’un dispositif évolue ? Et comment le faire en pratique ?

Estelle aborde également les effets de l’IA générative sur le travail, à travers l’exemple des conseiller.e.s des Maisons France Services, qui accompagnent les usagers dans l’accomplissement de diverses démarches administratives et sont ainsi amené.e.s à consulter, confronter et synthétiser différentes sources d’information. Avec Albert, le ou la conseiller.e pose directement une question à l’outil, puis transmet à l’usager.e la réponse générée. Ce changement de pratique induit plusieurs problématiques :

  • l’apprentissage de l’outil LLM, qui ne fonctionne pas comme un moteur de recherche et suppose de formuler la bonne question (l’invite ou le prompt)*, cette formulation ayant un impact sur la qualité et la pertinence de la réponse (cet apprentissage devant être réitéré à chaque mise à jour du modèle) ;
  • les enjeux de confiance et d’esprit critique à conserver face aux réponses générées par les LLM qui ne sont pas toujours fiables. Tout en étant vraisemblables, ces réponses peuvent comprendre des oublis ou des hallucinations (invention de faits ou d’informations)… Ainsi, dans le cadre de l’expérimentation, les conseiller.e.s France service sont invité.e.s à utiliser l’outil sur des tâches ou questions qu’ils ou elles maîtrisent pour pouvoir vérifier la véracité des réponses, mais que se passerait-il dans le cas contraire ? Un mécanisme de citation des « sources » (fiches service-public.fr) est notamment testé pour que la ou le conseiller.e puisse vérifier rapidement l’information. Parmi les autres pistes envisagées figure la mise en place d’un score de confiance sur la réponse ou la possibilité pour Albert de dire « je ne sais pas ».
  • les nécessaires « feedbacks » (retours) sur la qualité des réponses fournies par Albert pour l’améliorer. En effet, l’amélioration des modèles de LLM repose en grande partie sur les retours faits par leurs utilisateurs (mécanisme d’apprentissage par renforcement à partir de rétroaction humaine – RLHF) ce qui équivaut à produire des données d’évaluation des réponses générées, via un retour de l’agent.e sur la qualité perçue de la réponse (en l’occurrence un clic + ou -). Cela constitue un nouvel exemple de déplacement du travail lié à l’IA. Parfois cette production de données nécessite même la création d’un service dédié, à l’image de celui mis en place par la Cour de Cassation pour vérifier la pseudonymisation de décisions de justice par un algorithme. Estelle invite ainsi les administrations qui souhaitent développer une IA à se demander quels impacts cela va voir sur les métiers existants, et quelles nouvelles tâches et nouveaux métiers cela va requérir … À titre d’exemple, l’IGN, qui s’est engagé dans un gros effort de reconnaissance d’images aériennes, pointe le risque de ne pas avoir formé suffisamment de personnes (et anticipé ce besoin de formation) pour reconnaître les arbres en télédétection et annoter les bonnes informations sur les images.

Elle conclut par une réflexion plus large, notamment sur les enjeux éthiques de l’utilisation de l’IA par les services publics : la logique probabiliste d’un LLM pouvant fournir des réponses différentes à des personnes différentes pour une même question pourrait porter atteinte au principe d’égalité devant le service public ou quid de la responsabilité des administrations de ce qui est généré par un LLM : car qui est responsable dans le cas d’un chatbot qui participerait à une décision administrative ou expliquerait à un usager comment contourner la loi ou ne pas payer des impôts (comme l’a fait récemment un chatbot de la Ville de New York) ? Sur ce dernier point, ne vit-on pas avec l’IA une inversion de la charge de la preuve, où il revient à l’administré.e de faire la preuve que l’administration se trompe, alors qu’avant, c’était à l’administration de justifier sa demande ?

*On vous recommande d’ailleurs cet article intéressant sur les manières de pirater les IA via ces fameux prompts.

Et après ?

Les présentations suscitent de nombreuses réactions, à commencer par un appel à réaliser une carte des controverses autour de l’IA et/ou des domaines qu’il recouvre, pour que chacun.e puisse se sentir autorisé.e à s’emparer du sujet et sortir de visions manichéennes ou idéologiques. Plusieurs participant.e.s s’interrogent aussi : pour qui l’IA est-elle porteuse d’avancées ? à qui profite-t-elle ? Quelles injustices génère-t-elle ? Autant de critères jamais pris en compte pour évaluer ces systèmes aujourd’hui.

Pauline invite à revenir à l’esprit initial du design participatif, celle d’une participation authentique, qui repart des besoins identifiés dans l’activité de travail des agent.e.s, comme à Metz. A l’inverse, le développement de Foncier innovant s’est fait sans impliquer les agent.e.s concerné.e.s, et malgré la promesse de ne pas remplacer des ETP il y a eu un déplacement du travail, d’une part vers de l’annotation (qui se fait souvent à l’étranger), d’autre part vers les usagers qui prennent en charge une partie du travail auparavant fourni par l’administration.

Au-delà de ses promesses, l’IA semble donc bien aujourd’hui soulever des questions politiques et des problèmes connus de conduite de changement, mais qui semblent peu audibles dans un climat de confiscation de la parole publique par des experts de la technologie. De même la durabilité de ces systèmes (notamment au regard de la ressource en eau), dont on sait en principe évaluer les risques, n’est pas interrogée. Pour Estelle, « on monte des projets pour lesquels on n’aura pas les moyens de calcul nécessaires faute de ressources » … Sur le coût environnemental de l’IA, on vous recommande cet article édifiant ou encore ce livre qui met l’accent sur les questions minières.

Pour finir, on vous partage quelques idées dignes de Kafka glanées dans le chat du webinaire : faut-il inventer un métier de coach sportif pour IA ? Faudrait-il des IA pour produire des dossiers de demande de financement complexes (tellement complexes qu’il existe parfois déjà des IA pour les instruire !) ? L’usager devra-t-il faire des copies d’écran tout au long de ses démarches pour montrer sa bonne foi en cas d’erreur, dans un système où la statistique probabiliste est vue comme toute puissante ?

Ami.e.s de collectivités, les questions soulevées dans ce webinaire vous intéressent ? Vous rêvez d’ouvrir un chantier expérimental sur le sujet, faites-nous signe  à crotrou@la27eregion.fr !

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En bonus, voici la captation visuelle du webinaire faite par notre complice Martin Préaud, chef de projet innovation territoriale au Département de la Seine-Saint-Denis (merci Martin !)

 

Documenter la fabrique de l’aménagement participatif

18 mars 2024 à 14:58

 

Entre Septembre 2022 et Décembre 2023, 4 territoires ont participé à l’aventure ‘Territoires en commun’ de l’ANCT : la communauté de communes de la Vallée de Kaysersberg, Thiers, Vaison-la-romaine et Vandoeuvre-lez-nancy. Nous avons cheminé avec eux pour explorer ce que signifie, à hauteur de ces collectivités avec souvent peu d’ingénierie, concevoir une politique d’aménagement en mettant au coeur la participation des habitants.

A l’heure où l’on questionne les finalités et parfois les écueils des dispositifs de participation citoyenne, comment retisser des liens avec les habitants dans l’aménagement des espaces urbains, dessiner la transition des territoires en partant de l’expérience vécue des citoyens… ?  Quelles pistes pour impliquer les publics invisibilisés, absents des dispositifs de concertation habituels ? Comment rendre la participation plus « ergonomique » au sein des administrations, de quelle manière vient-elle transformer les relations citoyens-administration-élus, mais aussi pour cela les gouvernances internes ? etc.

Nous avons tiré de cette expérience une plateforme qui retrace, à l’usage notamment des élus et agents d’autres collectivités, l’aventure, les défis rencontrés, les enseignements utiles. Nous vous proposons trois façons de plonger dans les productions du programme :

> Vous êtes attachés aux récits pour ne pas perdre le fil ? Vous voulez comprendre comment chacun a mené sa barque, les enjeux et moments ‘pivots’, qui ont fait la singularité de leurs chemins ? Parcourez les trajectoires des territoires !

> Vous êtes curieux des enseignements communs aux territoires ? Nous avons récapitulé les principaux défis de la participation qui ce sont présentés aux équipes, et les bons réflexes imaginés pour y répondre !

> Vous préférez explorer la thématique de l’aménagement du territoire ? Inspirez-vous des sujets, ressources et projets explorés par les équipes tout au long du programme.

Pour clôturer collectivement l’aventure, nous avons également invité Sophie Ricard, de la Preuve par 7, à venir échanger avec ce joyeux attelage de territoires, et mettre en perspective l’expérience du programme avec les travaux qu’elle mène, notamment dans le cadre des permanences architecturales. C’est à revoir sur le site de l’ANCT ici (ou à lire sur notre blog là).

Féminisme de terrain : regards de praticien.ne.s de la transformation publique

14 décembre 2023 à 20:53

En juillet dernier, nous publiions un premier article pour comprendre comment le féminisme et les courants de pensée qui rendent visibles et luttent contre les discriminations de groupes minorisés viennent questionner l’action publique. Gender-mainstreaming, grille de lecture intersectionnelle, care, éco-féminisme… comment ces approches peuvent-elles bousculer ou enrichir les politiques publiques, dans une optique de justice sociale ?

En nous intéressant à la pertinence d’un paradigme féministe (70% des travailleurs pauvres, en première ligne face aux violences de divers ordres, sont des femmes par exemple), nous cherchons à explorer dans quelle mesure celui-ci offre un point d’entrée pour porter un regard sur une diversité de discriminations (origine ethnique, âge, apparence, langue, etc.) souvent traitées de façon isolées, marginales, ou invisibilisées ? Dans quelle mesure ouvrent-elles ainsi la possibilité de travailler ainsi des problématiques sociales structurelles ?

 Nous avons fait appel aux adhérent.e.s et allié.e.s de la 27e Région pour nous aider à confronter les pistes de ce premier article aux réalités du terrain en rassemblant une trentaine de professionel.le.s du design, de la sociologie, de l’évaluation ou de l’urbanisme, d’élu.e.s et dagente.s de collectivités (Métropoles de Nantes, Bordeaux, Strasbourg, Les Lilas, Cergy Pontoise, ect). Quelles visions de ces sujets au sein des administrations ? Lorsqu’ils sont adressés, comment et avec quels effets ? Quels outils, postures et surtout défis posés pour les acteurs publics ? Ces rencontres ont été l’occasion de dresser collectivement un état des lieux… et de collecter frustrations et de desseins en vue d’une action publique au service d’une démocratie inclusive et d’une justice globale. On vous résume ici les questions et défis soulevés par ces discussions particulièrement riches et animées.

Petite incise avant de démarrer : pour parler diversité et inclusion, nous n’étions, nous-mêmes, pas bien représentatives du sujet, ce qui est symptomatique d’une forme d’entre-soi professionnel et militant : un groupe quasi-exclusivement féminin, blanc, plutôt jeune, et appartenant aux catégories socio-professionnelles supérieures. Cette discussion porte donc nos propres biais, et nous interroge aussi : comment attirer d’autres personnes autour de la table ? 

 

Défi 1 : Tirer un pont, d’une perspective militante à une approche institutionnelle 

Mission égalité femme-homme, budgets sensibles au genre, travaux prospectifs sur la ville non-sexiste, groupes de travail « Genre et ville »… Les collectivités s’intéressent aux sujets du genre et de l’inclusion, poussées par des revendications portées au sein de la société civile. Articuler mouvements militants et action des administrations publiques, garantes d’universalité, est cependant complexe. L’expertise féministe, jugée trop radicale ou trop militante, est parfois perçue de manière suspicieuse ou mise à distance…  au risque de conduire à une euphémisation des formes de domination et d’exclusion systémique de groupes spécifiques, voire à des formes de  feminism-washing (c’est à dire se présentant comme soucieuses des enjeux d’égalité sans que cela ne soit suivi dans les faits).

Au sein des collectivités, ce sont par ailleurs souvent les élu.e.s et les agent.e.s les plus militant.e.s qui font exister ces sujets, quelquefois en les portant à bout de bras. Iels témoignent d’un décalage fréquent entre les élu.e.s et les administrations qui ne peuvent engager des actions de fonds sans portage politique de ces questions, sans moyens et temps dédié pour réellement les adresser dans les projets, etc. Comment dépasser le cadre de l’engagement de quelques-un.es pour intégrer le prisme féministe comme moyen de transformer et d’améliorer l’action publique de manière plus structurelle ?

Au-delà, on se heurte également, au moins dans les fonctions d’encadrement, à l’homogénéité des profils au sein de la fonction publique. A l’image de notre groupe, elle reflète souvent mal, en tous cas dans les fonctions d’encadrement, les diversité ethniques, culturelles, linguistiques, etc. et jettent le doute sur leur capacité à ne pas reproduire les mécanismes de domination existants. Certaines organisations, comme le Solution Lab à Vancouver, cherchent à adresser le sujet en recrutant des personnes « issues des peuples premiers » et  en posant leur origine comme ressource pour la structure ; il est cependant difficile de faire porter la diversité par une personne dont la légitimité n’est pas exclusivement liée à la représentation d’un groupe minorisé auquel iel appartient …

Dans ce sens les espaces de compagnonnage, de partage de pratiques, de renforcement collectif entre les personnes qui portent, au sein et en dehors des collectivités, les sujets de féminisme et d’intersectionnalité seraient bien utiles : leur statut, leur rôle, leurs thématiques, leur rattachement sont fort divers, mais iels partagent souvent un engagement, des défis… et un sentiment d’isolement.

 

Défi 2 : Faire langue commune

Indice de ce passage difficile entre monde militant et approche institutionnelle, le vocabulaire est ici particulièrement clivant : l’écriture inclusive (!), des expressions comme « personne racisée », « système patriarcal », « intersectionnalité », « féminisme » sont difficilement diffusables, comprises ou utilisées, par crainte de susciter rejet ou entre soi, mais aussi au risque de se priver de cadres d’analyses fertiles ou de la capacité à nommer des phénomènes pourtant existants. Résistance inégale cependant : il reste plus difficile d’adresser le racisme ou les discriminations touchant les personnes non-binaires que celles touchant les femmes ou les personnes handicapées par exemple.

Pour les professionnel.le.s engagées sur ces sujets, adapter les mots choisis au public auquel ils sont destinés, pour éviter des clivages tuant dans l’œuf les discussions, relève parfois du numéro d’équilibriste. « On a besoin d’amener les concepts sans les mots dans un premier temps pour ne pas générer un clivage immédiat. » Ces décalages culturels avec certain.es élu.e.s, ou entre des générations plus acculturées à ces questions et d’autres pour lesquelles ces sujets sont éloignés ou formulés autrement, posent la question de la formation, et plus largement des espaces de réflexivité sur le sujet. Pour répondre à de tels enjeux, la métropole de Nantes a par exemple parié sur la diffusion auprès de ses équipes de l’histoire du féminisme… nantais ! Rappeler à chacun.e l’antériorité du sujet, donner de la visibilité à cette histoire (non écrite) et montrer étape par étape le chemin parcouru par Nantes vers la ville non-sexiste a été un moyen de populariser l’histoire locale du féminisme et de poser les bases pour institutionnaliser ces sujets de façon plus contextualisée.

Dessiner des espaces et des formes pour mettre en discussion l’intérêt d’adopter des lunettes féministes ou intersectionnelles, les postures et stéréotypes de chacun.e, la diversité des visions et enjeux derrière le sujet, etc. est donc une nécessité pour une montée en maturité plus collective : « A force de se centrer sur du pratico-pratique, on ne sait même plus de quoi on parle, il y a un risque de déperdition du sujet initial. »

 

Défi 3: Passer par les projets… mais sans s’y arrêter ?

S’intéresser à la manière dont une approche de genre peut être intégrée aux projets permet de passer d’une approche généraliste à une approche centrée sur les usages et transversale. Cela permet également de mesurer l’intérêt de cette entrée pour élargir à une diversité de formes de discriminations.

Quelques exemples partagés dans la discussion : Le travail sur des cours d’école plus égalitaires, inclusives, permet ainsi de regarder d’autres types de discriminations, entre petits et grands par exemple. L’exemple des piscines publiques est également parlant : le prisme du genre a permis, en partant des besoins des femmes, de repérer combien, des rangs de nage aux pataugeoires, ces espaces étaient pensés et hiérarchisés en fonction des performances des usager.ère.s, en favorisant la pratique sportive sur les autres. Une approche plus fonctionnelle, partant du constat des usages divers et variés du lieu, invite à repenser et favoriser son accessibilité pour tous.te.s en rendant le service public plus démocratique. Un travail sur le genre dans l’espace public avec des lycées a permis d’ouvrir la parole sur les masculinités dans les quartiers, mal prises en compte, notamment celle des  jeunes hommes racisés, qui se sentent régulièrement mis en cause dans leur rapport aux femmes, mais eux-même discriminés dans d’autres situations comme le rapport à la police.

Ces exemples montrent la valeur de l’approche de genre dans les projets pour ouvrir une réflexion plus globale, mais aussi toucher des communautés professionnelles différentes. Il y aurait cependant des limites à la contingenter à la seule « entrée projets », qui ne permet pas la réflexivité de la collectivités sur ses propres pratiques et dans la diversité de ses politiques publiques.

 

Défi 4: Affûter ses outils 

Pour ne pas en rester à une succession d’actions éparses et approcher les sujets de discriminations et d’exclusion des minorités de manière plus structurelle, les acteurs publics auraient notamment besoin de mener une réflexion sur leurs pratiques internes ainsi qu’une évaluation des politiques publiques à l’aide des lunettes d’un féminisme intersectionnel par exemple. Cette vision systémique est aujourd’hui loin d’être une réalité dans les administrations et collectivités, empêchée entre autre par l’organisation en silo des services et des délégations au sein des institutions (entre la lutte pour l’égalité femmes-hommes et les autres sujets), dont les agendas peinent à s’articuler.

Parmi les dispositifs et outils qui peuvent appuyer une vision transversale, le budget sensible au genre, adopté par des collectivités de plus en plus nombreuses, est décrit comme un « instrument du féminisme municipal » ; il invite à développer une analyse systémique de l’action publique au prisme du genre puisque l’impact de chaque disposition sur l’égalité femme-homme est mesuré et rendu visible. La métropole de Strasbourg est par exemple impliquée dans un projet européen d’intégration d’une perspective de genre dans le processus budgétaire (incluant d’ailleurs des temps de formation des équipes sur le sujet). L’examen de l’impact différencié de certaines lignes budgétaires sur les femmes et les hommes a permis par exemple de modifier le dispositif d’aide à la licence sportive en vigueur afin qu’il puisse bénéficier autant aux filles qu’aux garçons (ces derniers représentaient jusqu’alors 88% des bénéficiaires). Dans le domaine de la participation citoyenne, la ville a également proposé un dispositif de garde d’enfants lors des assemblées de quartier et instauré une égalité de temps de parole entre les hommes et les femmes, qui ont contribué à une augmentation de la participation et de l’implication des femmes.

Il serait utile de travailler collectivement à mettre en perspective de tels outils : Quelles visions les sous-tendent ? A quelles conditions sont-ils réellement transformateurs ? Dans quelles trajectoires les collectivités qui les adoptent s’inscrivent-elles ? etc.

 

Le sexisme, le racisme, le validisme, les LGBTQIA+phobies ou l’agisme dans l’action publique c’est par exemple : un policier qui refuse de prendre une plainte pour violence domestique, des pratiques (in)consciemment biaisées de la part du personnel éducatif, le contrôle policier « au faciès » ou encore le fait de déconseiller un poste dit « masculin » à une femme dans le cadre d’un accompagnement vers l’emploi. Il existe bien un décalage entre les orientations de politiques publiques s’affichant comme égalitaires et les dynamiques à l’œuvre dans les interactions entre l’action publique et ses « usager.e.s ». 

Comment les institutions publiques peuventelles s’équiper pour ne pas contribuer à des rapports de domination, voire les déconstruire ou les ré-équilibrer ? L’approche du féminisme, du prisme du genre à l’ouverture à d’autres formes de discrimination, d’une approche par projets à des tentatives d’intégration plus systémiques, se développe. Il y a bel et bien un enjeu cependant à diffuser ces pratiques sans les dépolitiser, à renforcer les personnes qui les portent, sans faire reposer ces sujets sur quelques un.es uniquement, à expérimenter mais aussi à monter en maturité, etc.

Ces premières discussions, vives et joyeuses, en appellent d’autres évidemment : groupes de paire.s et de co-développement ; espaces de croisement des approches et production d’outils et ressources collectives, programmes d’expérimentations… Ne reste (presque) que le cadre à construire. A vos propositions !

Regarder les enjeux de justice sociale avec les lunettes du féminisme ?

12 juillet 2023 à 16:53

Différentes collectivités, en France ou ailleurs, cherchent aujourd’hui à mieux prendre en compte les biais liés au genre, voire les formes de discrimination plus implicites (âge, origine, classe, langue, etc.), ou encore à adopter une approche « féministe » des sujets. L’actualité nous invite aussi à nous interroger sur l’empilement de facteurs (race, classe, etc.) qui rendent certain.es d’entre nous plus vulnérables.  Dans les Labonautes, nous nous sommes aussi questionné.es récemment, avec Lindsay Cole, sur la manière dont la pensée féministe offre un potentiel pour appréhender autrement les enjeux de justice sociale et environnementale.

Nous nous frottons ainsi en ce moment à de nouvelles grilles de lecture, postures, pratiques et discours qui esquissent des méthodes d’analyse et d’action inspirantes autant qu’ils soulignent nos propres biais. En quoi les courants de pensée contemporains cherchant à éclairer les rapports de domination et, au-delà de la diversité de mouvements et de définitions, à lutter contre les discriminations et l’exclusion des minorités pour tendre vers une démocratie inclusive et une justice globale, peuvent-ils nous aider à dessiner de nouvelles approches et inspirer les politiques publiques ? À quoi ressemblent, finalement, des politiques publiques féministes ? Comment les grilles de lecture décoloniales viennent-elles questionner une certaine vision de l’universalisme républicain ? Comment de telles approches peuvent-elles aussi questionner et nourrir les pratiques des acteurs de la transformation publique ? 

Ce sont les réflexions qui nous ont inspiré ce petit panorama, que nous posons autant comme une tentative de mettre en ordre des première idées et inspirations que comme un objet à réaction…


D’une lecture binaire à une approche systémique ?

L’approche intégrée du genre (ou gender maintreaming) et de l’équité femme/homme dans les politiques publiques se développe aujourd’hui dans les collectivités et administrations publiques, par exemple dans la fabrique de la ville, ou encore dans les modes d’organisation interne et de management. Elle s’incarne aussi dans le renouvellement des politiques sociales et de participation citoyenne comme en Espagne, qui a développé une stratégie d’intégration de la dimension genre dans la participation citoyenne, ou encore avec les budgets sensibles au genre, ici en Belgique.

Ces approches contribuent à une montée en maturité des politiques publiques et permettent de créer des conversations nouvelles, en urbanisme par exemple sur les questions des exclusions sociales persistantes dans l’espace public (en témoignent les travaux de la chercheuse Corinne Luxembourg : « la ville côté femme »).  L’incarnation des situations, pratiques, habitudes et expériences sensibles donne l’occasion d’identifier l’usage inégal de la ville (permettant au Maroc de reconnaître les lieux d’insécurités), ou encore de penser les politiques urbaines et les projets spatiaux autrement, par exemple avec les cours d’école « dégenrées » qui favorisent l’égalité filles-garçons.

Bien qu’il se développe de plus en plus, le gender mainstreaming demeure à la marge, car il bouscule plus largement les méthodes, stratégies et outils de l’action publique. Il nécessite par exemple de dépasser l’approche silotée des organisations et d’intégrer cette approche dans la culture et la posture des agent.es afin qu’elle ne soit pas portée que par les plus sensibles à de tels enjeux. Le chemin est encore long, comme en témoigne une publication récente du centre Hubertine Auclair. Au-delà, une question centrale persiste : le gender mainstreaming peut-il offrir une lunette suffisante pour amener des transformations émancipatrices, profondes et systémiques sur ces questions ? Conçu pour étudier les disparités entre les hommes et les femmes, il ne permet pas d’agir efficacement contre la « matrice de domination » impliquant d’autres facteurs (comme les dominations ethno-raciales, l’héritage colonial, ou encore les effets du capitalisme sur les classes sociales, amenant par exemple des difficultés d’insertion des personnes étrangères …), ni de pallier les multitudes des relations discriminatoires – directes comme indirectes.

La loupe intersectionnelle comme nouvelle grille de lecture

Certaines administrations cherchent à renouveler plus profondément leur prisme pour venir questionner les origines systémiques des inégalités et intégrer une approche plus plurielle de la notion de genre dans la fabrique des politiques publiques.  À Villeurbanne par exemple, s’est développé un réseau de vigilance pour l’égalité et la non discrimination, ainsi qu’un laboratoire des discriminations intersectionnelles. Ou encore à Genève, où a été développée une stratégie municipale LGBTIQIA+, impliquant de soutenir les groupes les plus vulnérables.

Ces initiatives peuvent s’apparenter à une approche intersectionnelle, c’est à dire sans cloisonnement ni hiérarchisation des types de discrimination (genre, classe, ethnicité, handicap, orientation sexuelle, âge, religion…). Utilisée par la chercheuse Carmen Diop, une telle approche a permis de mettre en lumière le plafond de verre différencié des femmes noires dans le parcours professionnel. Une analyse intersectionnelle d’un problème, d’une situation permet de dés-invisibiliser les différents systèmes d’oppression et la manière dont ils s’imbriquent dans une réalité sociale. Elle peut ainsi produire de nouveaux savoirs tels que les degrés de privilèges ou de vulnérabilité d’une personne, d’un groupe ou même d’une population dans une situation donnée, utiles à la formulation de politiques sociales par exemple. La grille de lecture intersectionnelle offre ainsi l’opportunité d’adopter une analyse plus systémique des discriminations et inégalités, de l’état, la nature et de variété de celles-ci, et de mettre en débat les stratégies nécessaires pour les combattre dans leur diversité, sans écraser l’ensemble dernière un même terme.

De tels regards peuvent s’incarner dans la productions de formes et outils utiles à une posture critique. Par exemple, les intersectionnal design cards qui aident à explorer et développer des solutions de design intersectionnel, ou la roue de la santé développée par la table de groupes de femmes de Montréal, qui rend compte des vulnérabilités et des enjeux d’inégalités dans le domaine de la santé. Cela a permis aux praticien.nes de prendre conscience des inégalités structurelles dans leur domaines et des préjugés et discriminations dans leurs interventions.

L’approche intersectionnelle vient aussi requestionner, en tant qu’agent.es, designers, professionnel.les de la transformation publique, la façon dont les discriminations sont perçues et les biais et privilèges que nous pouvons avoir. Que signifie outiller celles et ceux qui orientent, fabriquent et mettent en œuvre l’action publique pour mieux prendre en compte les systèmes de dominations existants ? Comment prendre acte des biais culturels présents dans les imaginaires des praticien.nes ? Faut-il un design (d’auto) critique ?

Émanciper par le care

Une des pistes données par le féminisme est de rendre visibles les processus pédagogiques et méthodes de travaux dominants, qui contribuent à faire perdurer les injustices au bénéfice d’une certaine catégorie de personnes. Ce sont toutes les postures illusoirement impartiales, les modalités d’enquête et de recherche que le féminisme appelle à interroger. Différentes initiatives, groupes et médias se sont attaqués à dessiner une approche culturelle et historique différente, dé-constructive et décoloniale, appelant à confronter les tensions et les désaccords et à s’en saisir activement (dans le domaine du design : decolonisingdesign, ou Futuress).

Dans un autre registre, des pratiques neuves ont émergé, comme le Design de Justice porté par la chercheuse américaine Sasha Costanza-Chock ou encore le design justice network, qui invitent à penser des processus de conception centrés sur les personnes marginalisées. Conscient.es de la manière dont les pratiques et méthodologies reproduisent les relations de pouvoir (comme le schéma de la relation bénéficiaire/commanditaire), ces practicien.nes s’inscrivent dans une volonté de développer une pratique plus proche du système de valeur proposé par l’éthique du care (« s’occuper de », « faire attention », « prendre soin », « se soucier de »), qui invite par exemple à accroître la qualité des cadres de conversation et concevoir des outils pour accueillir de manière plus authentique et plurielle les singularités et différences. C’est le cas de Rabat Bousbaci, professeur de design à l’université de Montréal, qui a mené une expérimentation dans laquelle il développe la « boussole de l’éthique » pour outiller un exercice d’empathie. L’éthique relationnelle est un autre fil conducteur, qui s’incarne par exemple dans l’outil process desk, exposé au Centre Expérimental d’Art Noir (BIPoC) ; celui-ci propose d’intégrer les vécus d’un groupe dans les projets. Autre illustration, à Loos en Gohelle, les pratiques culturelles sont tournées vers l’expérience et l’histoire du territoire et la mise en récit contribue à aborder avec les habitants le thème des populations du bassin minier issues de l’immigration.

Si l’approche du care s’inscrit dans de nouvelles pratiques managériales plus émancipatrices (par exemple cherchant à valoriser des savoirs, tensions invisibilisées, d’établir un dialogue différent entre parties prenantes, accroître l’agentivité des populations et des territoires en embrassant leurs singularités et identités, etc.), elle pourrait également accompagner une révision plus profonde et située des dispositifs publics afin de répondre aux enjeux multiples des acteurs locaux. De quelle manière les politiques publiques locales, régionales, nationales, pourraient-elles s’en saisir pour œuvrer de manière transversale au regard de divers systèmes de domination – y compris de la nature ? C’est tout une réflexion morale et éthique sur les responsabilités et relations internes et externes du secteur public que le care nous engage à faire.

Distiller une autre vision du monde 

Consciente de l’interdépendance du vivant, la pensée féministe entend construire un futur commun qui prenne en compte les enjeux de justice en  déconstruisant les systèmes de domination (au niveau mondial, cette ambition est par exemple portée par le Féminist Green New Deal). Dans cette perspective, l’éco-féminisme appelle à transformer le système de valeurs dominant, historiquement et culturellement ancré, qui tend à dévaloriser l’activité de care autant qu’à objectiver la nature en l’exploitant intensivement. Ce sont des questions posées dans le programme biodiversité Administrative initié par la Banques des Territoires et Vraiment Vraiment, qui esquisse des scénarios possibles de relations alternatives avec la nature grâce à une cartographie des imaginaires.

Reconnaître les conditions nécessaires à la préservation de la biodiversité, appréhender au même niveau les statuts des êtres vivants, permet de comprendre les responsabilités entre humains et non humains, de voir la collaboration constante que nous avons avec la nature. Des initiatives territoriales s’inscrivent ainsi dans une réflexion plus poussée sur les manières de faire cohabiter culture et nature (par exemple les recherches et expériences visant à donner une personnalité juridique aux non-humains), notamment inspirées des cultures ancestrales et des peuples autochtones, dans lesquels la nature est intégrée dans l’organisation sociale et politique. C’est le cas de Vancouver, qui a rédigé une charte de justice climatique qui convoque directement les traditions autochtones comme une contribution à la stratégie de résilience du territoire, ou de la province des îles Loyauté en Nouvelle-Calédonie, qui reconnaît depuis peu les requins et les tortues (animaux totems de la culture Kanak) comme des entités naturelles juridiques, pouvant être défendues au même titre que l’humain. Cette vision amène à affirmer localement et collectivement des nouvelles orientations de développement socio-économique et à structurer les organisations vers plus de communs environnementaux. De quelle manière cette conception de la justice sociale et environnementale peut-elle aider le secteur public à appréhender et à imaginer d’autres modèles durables, circulaires et régénératifs de gouvernance ?

Article écrit par Annabelle Daumas et Sylvine Bois-Choussy

Image 1 : Extrait de la carte du Paris Féminin dessinée par Alcatela en octobre 2021. (©Alcatela)

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