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Pour en finir avec la criminalisation du travail du sexe

Les projets de loi visant à criminaliser le travail du sexe (TDS) s'enchaînent. La logique est à chaque fois la même, sous couvert de protéger, on criminalise. Des travailleureuses du sexe avaient déjà évoqués les présupposés idéologiques à l'origine de cette fièvre législative : une vision libérale du féminisme et un conservatisme sénile. Cette semaine, ils et elles se sont penchées sur le dernier projet de loi en date, présenté à l'assemblée nationale le 11 août 2026. Ils en livrent ici leur analyse.

Après avoir alerté sur l'extension du contrôle numérique, d'abord appliqué au porno, à l'ensemble des usagers d'internet sous le prétexte hypocrite de « protection des mineurs », nous devons faire face à une vague de lois qui vise à prohiber notre activité en ligne. Après deux propositions de loi déposées au Sénat nous visant, celui d'une sénatrice LR puis PS, une troisième proposition de loi datant du 11 août 2026 « apportant une réponse intégrale au phénomène des violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants » comprend un article, le 25, qui prévoit de criminaliser l'achat de contenus sexuels en ligne entre adultes consentants de même qu'à étendre le délit de proxénétisme de manière à y inclure le fait : « d'aider, d'assister ou de protéger la réalisation par une personne à distance […] d'actes de nature sexuelle en échange d'une rémunération ».
Nous sommes confronté-es à une espèce de névrose obsessionnelle de quelques sénatrices et député-es toujours aussi désoeuvré-es et incapables de justifier leur rente autrement qu'en écrivant des lois à notre encontre.

Ainsi le travail du sexe se trouve directement réduit à une violence sexiste et sexuelle en soi parmi d'autres et grossièrement criminalisé au même titre que la pédocriminalité, l'inceste, la prostitution de mineur, les violences domestiques etc. Nous n'avons pas la prétention ici d'analyser dans son ensemble cette loi sur les VSS mais d'en décrire les effets sur notre condition. Nous avons néanmoins le sentiment qu'elle intervient à la fin du mandat de Macron et qu'il s'agit d'une opération pour le bloc central (PS et macronistes) de se racheter une conscience à peu de frais après tant d'années de déchéance morale sur les problèmes que cette loi prétend régler après les avoir couvert. Les dernières pitreries en date pour esquiver et étouffer l'affaire Epstein en France, Bétharram, les louanges adressées à Depardieu, le soutien à Ary Abittan etc. sont assez significatives non seulement de l'absence de volonté politique en la matière mais du moindre égard pour les victimes.

Nous concernant c'est l'ensemble des employés (monteurs, assistants, chatteurs etc.), entreprises, agences et plates formes impliquées dans notre activité de même que des proches (colocataires, compagnons etc.) qui sont susceptibles d'être considérés comme proxénètes selon cette nouvelle définition précitée. Évidemment, comme créateurs de contenu en ligne, ce sont nos intérêts directs et « corporatistes » qui sont visés, c'est-à-dire la possibilité de continuer à gagner notre vie de cette manière de même que tout le travail réalisé jusqu'à maintenant pour y parvenir.

Aucun article dans cette loi comme pour les précédentes ne vise à offrir un statut visant à protéger et garantir des droits aux travailleurs du sexe, à renforcer les moyens de lutter contre le « vrai » proxénétisme et l'exploitation sexuelle ou de faciliter le processus de reconversion des TDS autrement que par la réinsertion dans des tafs de merde sous payés, etc. Il est un pur produit idéologique et moral d'une espèce de pseudo-féminisme bourgeois moralisateur, conservateur et crypto-chrétien. Car leur but, à travers ces propositions de loi, n'est jamais de « protéger » les TDS ou ceux qui souhaitent le devenir face à des « tiers », mais de les protéger contre elles-mêmes en leur interdisant de faire ce qu'elles font pour leur « bien », au nom de leur « dignité », selon une logique paternaliste et infantilisante navrante mais rodée.

Depuis l'émergence des plates-formes, il semblerait que la possibilité qu'elles offrent, notamment pour des femmes, de compléter leurs revenus ou de s'enrichir en relative indépendance (sans dépendre de sociétés de production en tout cas) à travers leur sexualité constitue un délit qui mérite d'être punis. Et pour ce faire il s'agit de pénaliser les clients (abonnés) et de nous couper de toute forme de soutien technique, matérielle, juridique, financier potentiel.

Nous affirmons ici que cette espèce d'épée de Damoclès qu'on agite au dessus de nos têtes est une attaque directe contre une stratégie, pour une partie du prolétariat, qui vise à se soustraire au salariat classique et ses salaires de merde en se valorisant au mieux par ailleurs. Nous ne ferons ici que rappeler l'obscène déploration de la sénatrice LR Marie Mercier lorsqu'elle constate naïvement que : « La crise du Covid a été un accélérateur : la fin des jobs et des stages étudiants a plongé nombre d'entre eux dans une grande précarité, amenant certains à poster des images à caractère sexuel sur les plateformes pour arrondir leurs fins de mois. » Cette avant garde du néolibéralisme de droite comme de gauche et de la startup nation s'offusque donc des conséquences morales qu'elle juge désastreuse de leur incessante politique de prolétarisation, dont le contexte de confinement n'aura été qu'un « accélérateur » notamment en terme de monétisation de relations parasociales.

Maintenant il nous semble aussi évident que pour en finir avec la criminalisation du travail du sexe, il faudra en finir une fois n'est pas coutume avec le PS et sa fausse conscience dégoulinante de bonne vertu. Ce parti moribond, qui ne cesse pas de crever et de se décomposer, dont le cadavre a malheureusement été déterré par le NFP, a su conserver un profond pouvoir de nuisance pour le mouvement social et nos luttes. Une véritable machine à capter, instrumentaliser, neutraliser et, une fois au gouvernement, réprimer nos aspirations. Il a mené de sales offensives néolibérales, antisociales et autoritaires lorsqu'il était au pouvoir, préparant savamment le terrain à cette espèce de perversion généralisée proto-fasciste de la vie et du langage politique qu'est le macronisme. Personne n'a oublié le CICE, la loi travail, l'expulsion militarisée de la zad de NDDL et de Sivens où Rémi fraisse a été abattu par la police etc. Que les membres d'un tel parti se rachètent une conscience progressiste sous couvert de féminisme et de lutte contre les VSS, pour mieux attaquer encore une fois le peu de droits et de liberté d'une partie du prolétariat jugée impure et indigne, ne nous étonne pas.
Mais le silence ou le peu d'attention d'une partie de la gauche de rupture ou du camp révolutionnaire sur ce sujet, qui n'est et reste marginal que du fait des préjugés et les stigmates moraux qui lui sont liés, est plus consternant. Il ne s'agit pas seulement d'un manque de curiosité mais d'une sorte de petite lâcheté voire d'une hostilité franche à reconnaître notre simple place légitime au sein du mouvement social. Il va pourtant falloir crever l'abcès et affronter cette queue de comète du pseudo-féminisme prohibitionniste qui sévit encore du PS au PCF jusque dans les syndicats, qui refusent absurdement que les TDS puissent s'y syndiquer car il refuse que cela puisse être considéré à part entière comme un « travail ».

La question n'est pas de défendre ici le travail du sexe d'un point de vue moral ou comme fin en soi, comme un vrai métier parmi d'autres (ce que de fait il peut être), de faire l'éloge de la pornographie de masse ou de la prostitution comme forme de subversion de l'économie politique patriarcale (faire payer aux hommes les services sexuels dont il bénéficie gratuitement comme un dû), mais de cesser simplement de le réprimer et de le criminaliser comme si cela allait le faire disparaître.

Il est vrai qu'entre ceux qui se revendiquent « abolitionnistes » en prétendant nous sauver de l'esclavagisme sexuel et nous rédimer ; ceux qui nous traitent de « petites bourgeoises » parce que nous vendons des services comme des commerçant-es ; les marxistes qui distinguent la vente de la « force de travail » de celle de son « corps » pour nous disqualifier comme sujet politique tant ils sont prisonniers de leur abstraction sémantique foireuse (quand un ouvrier meurt au travail c'est donc seulement sa « force de travail » qui meurt ou bien son corps ? Quand on participe à la reproduction de la force de travail en baisant, on baise quoi ? une abstraction ?) ; les réactionnaires et les mascus qui nous déshumanisent et qui se réjouissent de notre mort violente comme la fin inéluctable et méritée d'une vie aussi dissolue (affaire Sonia Bellina) ; les libertariens qui n'y voit qu'une forme d'entrepreneuriat comme un autre... il n'est pas facile de défendre une position matérialiste et partisane de notre activité.

Enfin entre les théories qui font des TDS les agents du renversement du patriarcat contre l'appropriation gratuite des organes génitaux des femmes ou celles qui les considèrent comme les complices consciente ou non de la sexualisation, de la réification et de la marchandisation hétéro-patriarcale des femmes, le grand écart est vertigineux. Nous cherchons de notre côté à contourner cette espèce de tenaille théorique en nous intéressant aux subjectivités et aux stratégies individuelles ou collectives qui se déploient dans l'espace du travail du sexe sans nier l'hétérogénéité qui le constitue.

Parce que nous partons du principe que l'analyse matérialiste consiste justement à appréhender le réel non pas indépendamment de toute recherche éthique et partisane de justice et d'égalité, mais détaché d'une perspective moralisatrice, puritaine, hygiéniste et simplement prophylactique des rapports sociaux. Il s'agit d'échapper à la vaine alternative entre conservatisme et progressisme pour tenter de saisir le réel par delà l'affrontement binaire du bien et du mal, sans le condamner au nom d'un idéalisme abstrait, comprendre les rapports de force qui s'y jouent et les intensifier dans une direction éthique, matérielle et politique claire.

Il faut aussi en finir avec cette confusion entre (hyper)sexualisation et réification que certain-es comme Aurore Bergé ont l'air d'avoir du mal à distinguer. Confusion qui sert souvent à dénoncer l'influence immorale des réseaux sociaux et des plates-formes sur la jeunesse et susciter ainsi de vaines paniques morales sur la dégénérescence des mœurs. On retrouve là un énième avatar de ce topos de la fausse critique réactionnaire, qui loue la modernité capitaliste et son développement comme source de puissance tout en s'alarmant piteusement des conséquences culturelles et psychologiques jugées « décadentes » de celle-ci.

Il n'y a aucun mal en soi à se constituer comme corps désirable et désiré à travers certaines conduites ou codes vestimentaires et cela ne constitue pas en soi une forme d'(auto) réification. Celle-ci désigne bien plutôt la transformation des hommes entre eux et avec leur milieu naturel en relation d'objet instrumental dans laquelle nous ne sommes plus que des ressources disponibles sexuellement ou productivement. Nul n'échappe véritablement à ce processus aujourd'hui, ou relativement. Mais certains voient dans la marchandisation de la sexualité et de la sphère intime la face la plus immorale et abjecte de cette réification alors qu'elle n'en est qu'un des aspects parmi d'autres et ce depuis un bout de temps. Il ne s'agit pas de nier que l'acte sexuel soit un moment singulier et déterminant d'un jeu de distance entre les corps, que la marchandisation a tendance à dissoudre et désacralisé violemment pour certain-es qui versent encore dans une idéalisation surannée des femmes et de leur sexualité. Mais ça ne peut pas être le prétexte à une forme de bannissement moral et politique des TDS ou à leur infériorisation dont on sait qu'elle a aussi été théorisée pour diviser les femmes entre elles, les hiérarchiser selon leur sexualité qu'il s'agit de contrôler et, in fine, pour satisfaire le désir masculin.

Par conséquent si combattre la réification patriarcale et marchande du monde semble un projet parfaitement louable, ce combat n'a rien à voir avec celui réactionnaire qui dénonce une « sexualisation » dont on ne sait jamais ni où elle commence ni où elle finit, et qui vise toujours à culpabiliser les femmes tout en niant leur subjectivité et leur autonomie pour n'en faire que des victimes passives du regard et désir masculin.

Il est donc temps de voir le TDS réel ou virtuel, sans chercher à le légitimer spécialement, comme la ressource que beaucoup de prolétaires, quel que soit leur genre, utilisent pour améliorer leurs conditions de vie et d'existence matérielles sous le capitalisme et parfois s'enrichir pour certain-es. Qu'une perspective réellement « abolitionniste » ne peut donc se penser et s'élaborer que dans un processus de démarchandisation des rapports sociaux et de réductions massives des inégalités économico-politiques sans quoi le sexe restera un moyen d'échange parmi d'autres quelque soit les tabous qu'on essaye d'imposer sur le sujet et les politiques répressives et prohibitionnistes qu'on appliquera pour le faire disparaître de l'espace public et politique. Que cette politique répressive sous couvert de féminisme et de progressisme finit par rejoindre de fait celle conservatrice et réactionnaire qui hiérarchise les femmes en fonction de leur sexualité et de leur comportement. Qu'en attendant, nous chercherons comme n'importe quel travailleur ici bas à défendre a minima notre dignité et nos droits sociaux élémentaires comme celui par exemple d'accéder normalement à des « services bancaires » sans en être bannis. Certains lecteurs de Lundi Matin pourraient trouver cela parfaitement trivial. Mais de l'accès à ces services dépend l'accès au logement, à l'emprunt, à l'investissement etc. Un-e TDS ne peut pas sans quelques subterfuges coûteux s'acheter sa micro ferme à la campagne avec ses compagnons pour déserter le monde de la marchandise autoritaire. Mais elle a le droit de raquer pour les impôts quand même. Il s'agit d'un exemple relativement significatif de la manière dont on nous pourrit la vie, administrativement et financièrement déjà.

Enfin, l'enjeu pour nous dans ce combat est aussi de sortir les TDS d'une logique purement entrepreneuriale et individualiste à laquelle le manque de protection collective et le mépris social les conditionnent. Le fait de tisser des liens pour se confronter à nos adversaires nous permet de repenser notre condition collectivement de même que gagner des droits permettrait de sortir des tactiques marketing lassantes et aliénantes de pure valorisation de soi.

Nous appelons donc notre camp à nous soutenir par tous les moyens médiatiques et politiques dont ils disposent, pour participer non seulement à ce rapport de force mais aussi imposer dans le débat un féminisme matérialiste, éthique et communiste.

Quelques TDS

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Essai d'ouverture

C'est souvent le cas en période électorale et ça l'est probablement davantage au vu de la montée en puissance fascisante : tout est suspendu, le bon sens, le réel, l'audace, l'autonomie, la détermination. À la place, on sonde, on calcule, on se chuchote des petits secrets à l'oreille et l'on éructe des postures qui sonnent faux. Tout le monde pense manipuler tout le monde, mais c'est toujours avec le réel que l'on magouille. L'auteur de ce texte propose d'examiner ce que charrie cette appétence pour la stratégie politicienne. Spoiler : toute la logique d'un monde qu'elle prétend critiquer.

Toute stratégie politique, de quelque bord qu'elle soit, part de deux hypostases majeures : le sujet souverain et l'appareil d'État. De quelque côté qu'elle soit, elle suggère une intervention depuis l'extérieur vers le dedans des structures. Qu'elles veuillent éviter le déclin de la race blanche ou conjurer le fascisme qui arrive, les stratégies politiques reposent sur la même fiction éculée : le sujet – politique. Que leurs fins soient inversées ne change rien à leur forme. L'une hait ce que l'autre défend, mais toutes deux somment un sujet de se lever, un peuple de se compter, une masse de se laisser conduire. Or il n'y a pas de sujet, pas plus que d'objet. Il y a des compositions, des décompositions, des recompositions, des vitesses. La stratégie, elle, impose cette grammaire : un sujet qui vise, qui calcule, qui se tient devant ; un objet qu'elle nomme, qu'elle fixe, qu'elle promet. La réalité, c'est qu'il n'y a pas de sujet politique qui se tient là, devant les structures qu'il prétend pouvoir modifier. Il y a une production singulière d'un contexte particulier : le sujet politique est une fable de l'État moderne autant que l'État moderne est un effet de cette fable – chacun a besoin de l'autre comme la rive le fleuve.

Alors les stratèges suggèrent que l'heure est grave, plus qu'avant, que jamais. Qu'au nom de toutes les existences précarisées, il faut se salir les mains, faire la retape pour les structures centenaires d'une république qui a massacré nos parents, grands-parents, arrière-grands-parents. Au nom, cela veut dire que ce n'est jamais depuis les massacres que ces voix s'élèvent ; mais depuis des estrades d'universités, depuis des entreprises fructueuses de bavardage sur Twitch, depuis des députations, depuis des maisons d'édition : depuis des intérêts très spécifiques dont les voix sont intelligibles. En cela, quels que soient les objectifs des différentes stratégies, leurs architectures sont analogues. Elles ont les mêmes points aveugles et reconduisent les mêmes structures. Elles suggèrent les mêmes modes d'action, les mêmes rapports au monde, à la masse – Que faire des abstentionnistes ? Comment mobiliser les quartiers ? Faut-il abandonner la ruralité ? Ainsi pris dans les mêmes représentations fallacieuses de l'État, du Peuple et du Pouvoir, les stratèges partagent la même obsession de l'administration des masses, avec des leviers plus ou moins ridicules, toujours plus paternalistes, encore trop didactiques. Car l'État est un mode de gouvernementalité dont l'axiome fondamental est la séparation : entre le sujet et l'objet, l'individu et le collectif, le public et le privé, le politique et le quotidien. Cette séparation, aussi fictionnelle soit-elle, produit des rapports, existe à travers eux. Partant de là, tout ce qui vise stratégiquement la conquête de l'appareil d'État ne peut prétendre être autre chose qu'une production issue des rapports codés et distribués par l'appareil d'État lui-même, et ne peut par conséquent engendrer autre chose que la continuation de ces rapports-là. Aussi révolutionnaire que soit la stratégie, elle fait tarder la révolution.

Ce qui fait varier le cours normal des choses, c'est moins les objectifs qu'on se donne pour faire advenir la variation que la pratique de la variation elle-même. Avoir comme mode d'agir la temporisation, l'attente en des dispositifs macro-politiques, la foi dans les institutions, cela stabilise, cela institue. Et ce qui institue conjure la variation, nécessairement : le poste et ce qui le brigue sont faits du même codage. Ce qui varie vraiment n'a pas de poste ; ce qui a un poste ne varie pas vraiment. Dans la forme donc, rien ne change d'avec l'ennemi : le meeting, le programme, le chef, la ferveur. Et tout est une question de forme. Le problème de l'État, c'est moins ses conséquences directes sur nos vies que la forme des rapports qu'il produit entre nous et en nous. Le problème de la stratégie politique, ce n'est pas qu'elle serait mal adaptée à la situation qu'elle prétend combattre ; c'est qu'elle est une pure émanation de la politique telle que l'appareil d'État la conçoit : c'est que sa forme est strictement endogène à ce qui ravage le monde et empêche de l'habiter. Alors quand nous entendons qu'il faut mobiliser des affects pour agglomérer des camps, puis faire élire un parti réformiste, nous y voyons sinon une grande méconnaissance de ce que sont les affects, en tout cas une gigantesque faute matérialiste. Les affects sont des productions, eux-aussi. Ils ont lieu dans le monde. Si les affects majoritaires sont ceux de la sécurité, du refuge, de l'identité, des frontières, ce n'est pas parce que les gens en ont décidé ainsi ou que des supposé.e.s dominant.e.s en font leurs chevaux de bataille, mais parce que l'économie, en tant qu'elle sépare et administre, produit nécessairement des formes de vie agencées autour de ces fétiches. Il ne s'agit donc pas de draguer des masses en mobilisant des affects produits par une situation donnée – ce qui, très logiquement, ne peut mener qu'à la continuation de cette situation – mais de laisser advenir des pratiques qui désactivent tous les rapports consubstantiels à la situation que nous voulons voir nous quitter.

La stratégie croit qu'elle donne sur un monde à venir, sans voir qu'elle est le résultat d'une présence qui se refuse à elle-même. Elle croit qu'elle est déterminée par un objectif qu'elle se serait fixé, sans voir qu'elle-même ainsi que son objectif sont les conséquences strictes de son aveuglement sur ce qui a lieu ici et maintenant. Et puisqu'elle est rivée à ce qui n'arrivera jamais, tout semble demeurer tel quel. D'ailleurs, ne le souhaite-t-elle pas ?

Ce qu'évite la pensée stratégique, c'est la singularité de ce qui se tisse dans ce qu'elle juge non-politique : l'attention à ce qui a déjà lieu, à ce qui s'organise dans l'immanence, sans projet, sans programme, à ce qui échappe aux ravages de la gestion. Pas de coup d'éclat, pas de bruit, le silence. Puisqu'elle se fonde sur un objectif toujours déjà différé, la pensée stratégique part d'une absence. À l'inverse, partir d'une présence, cela signifie ménager des puissances afin de laisser la variation advenir, configurer des rapports non prescriptifs, tenir le monde ouvert.

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Un été marseillais : de la ville-fête à la ville qui brûle

Il y a quelques mois, Laury Garcia Haouji publiait dans nos page une analyse du Fast habitat, cette nouvelle variante nomade et enchanté de la gentrification qui déferle sur Marseille. Cet semaine, elle revient sur l'été qui vient de s'écouler dans la cité phocéenne et dont les deux bornes pourraient être le procès contre les multipropriétaires de l'immobilier qui s'est tenu début juillet [1] et l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Entre les deux, le récit introspectif d'une ville qui disparaît à mesure qu'elle devient un décor pour posts instagram.

L'été 2026 aura définitivement montré que nul n'est égal face aux saisons. Quand la ville devient une passoire climatique, que la chaleur épouvante et que partir en vacances relève pour beaucoup de l'impossible, le moment n'a évidemment pas le même goût pour tout le monde. À Marseille, cette réalité accompagne l'explosion d'un tourisme qui, lui non plus, n'est pas soutenable. Pourtant, la municipalité continue de célébrer son « été marseillais », concept devenu label d'une ville toujours plus attractive, toujours plus touristique. Un été qui semble surtout parler avec l'accent des visiteurs et des nouveaux arrivants.

Je me rappellerai toute ma vie de cet été 2026. Un été à crever de chaud et de colère.

À Marseille, la saison qui vient de s'écouler aura connu deux bornes : le procès contre les multipropriétaires-crevards de l'immobilier en juillet, puis l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Deux moments qui, à eux seuls, racontent tout ce qu'il y a à comprendre de la ville. Deux façons de dire la même chose : à qui appartient Marseille, qui peut encore y vivre, et qui décide de ce qu'elle doit devenir.

Le Marché du Soleil, ce n'était pas seulement un marché. C'était un morceau de la ville populaire, un lieu de commerce et de vie né de l'histoire des migrations, où l'on venait chercher des robes de mariage, des vêtements, des bijoux, des tissus, des bonnes affaires. Un endroit où se croisaient les générations, les familles, les commerçants installés là depuis des décennies. Un de ces lieux qui racontent Marseille autrement que par ses cartes postales. Et c'est peut-être justement cette Marseille-là que l'on regarde de moins en moins.

Il aura fallu trente ans d'Euroméditerranée, trente ans de rénovations urbaines pour transformer Marseille en territoire « attractif ». Les grands travaux d'abord, l'image ensuite. La ville ne peut plus se contenter des projets d'aménagement : elle doit désormais être regardée.

Et pour être regardée, encore faut-il qu'elle soit racontée. Cet été, Marseille était sur toutes les bouches, sur tous les écrans. Marseille se vendait en réels sur Instagram, influenceurs mode tourisme et « art de vivre » incitant à visiter la ville ou à y investir. Un baiser de mort donné par le numérique, mais aux effets bien concrets.

Benoît Payan, lui, comme chaque année, s'est offert deux mois de son « été marseillais », sa trouvaille devenue marque lui autorisant deux mois d'une bringue indécente : des aïolis géants sur le parvis de la Mairie, des animations, des concerts chaque soir pour parachever le décor.

Mais « l'été marseillais », ce n'est pas seulement une programmation. C'est aussi une campagne d'affichage, des visuels, des slogans, une ville que l'on habille pendant deux mois pour mieux la raconter. Chaque été, Marseille se retrouve ainsi enfermée dans les mêmes images : le soleil, la mer, la fête, les apéros, la douceur de vivre. Une ville réduite à quelques clichés suffisamment efficaces pour être vus, partagés et consommés. Vaste fumisterie.

Voilà à l'œuvre un parfait outil de soft power sorti de grande école : faire de la ville un événement, la rendre désirable, donner envie d'y venir, d'y rester, d'y investir. Quand Marseille n'était pas encore une destination à la mode, personne ne semblait avoir besoin d'en faire une fête permanente. Et précisément parce qu'elle est devenue une destination, on apprend soudainement que Marseille mérite d'être festive, désirable, animée. Mais Marseille a toujours été une ville pleine de vie. Ce sont ses habitants qui l'ont faite vivre, bien avant qu'on ne lui invente un « été marseillais ». Et ces deux mois d'événementiel, dont on ignore au demeurant combien ils coûtent, pourraient être bien utiles ailleurs : dans nos quartiers, nos centres sociaux, nos lieux de convivialité, pour les faire vivre et les animer toute l'année.

Bien sûr, il y a eu de belles tranches de vie cet été. Des vadrouilles seule ou accompagnée, à faire la belle, le toit de ma Twingo jaune grand ouvert, celle que l'on a fini par appeler « Soleil du bitume » et qui a fait tout le bonheur de celles et ceux qui ne sont pas partis en congés. Des heures suspendues, des discussions, des corps qui roulent dans la ville et qui essaient simplement d'en être.

Mais l'intégrité de beaucoup de ces moments a été gâchée.

La ville était saturée, surréservée, impraticable, et nos conversations ne tournaient qu'autour de ça, en boucle. Nos esprits alourdis n'étaient capables de parler qu'en mots-clés : tourisme, Airbnb, les nouveaux habitants — que l'on surnomme « néo-rien » ou « mourègue », terme provençal ressuscité par l'humoriste Tibo Rugi. Même nos moments de liberté finissaient par être rattrapés par la question de savoir qui pouvait encore se permettre de vivre ici, par l'anxiété de ne plus trouver comment se loger ou du travail.

Autrefois, lorsque le surtourisme et la gentrification commençaient à gagner Barcelone, je me demandais comment faisaient les habitants pour ne pas craquer. Comment une ville pouvait continuer à être habitée quand elle était devenue à ce point regardée, commentée, visitée, investie par ceux qui n'y vivent pas. Nous l'ignorions encore, mais à ce moment, Marseille était en sursis, et donc déjà un peu condamnée.

Il faut savoir que le récit n'a pas toujours été le même. Marseille nous a toujours été présentée comme une ville sans avenir, a fortiori pour celles et ceux qui comme moi avaient grandi dans les quartiers nord. Pour celles et ceux qui le pouvaient, il fallait partir faire ses études ailleurs, trouver ailleurs les formations, les opportunités, les réseaux. Comme si rien de ce qui comptait vraiment ne pouvait se construire ici. Comme si tout ce qui avait de la valeur se trouvait forcément au-delà de la ville. Pire, Marseille nous a appris les relations toxiques : partir ou rester, aimer une ville qui vous rejette, lui en vouloir de ce qu'elle vous fait et ne pas pouvoir à la quitter.

Depuis, la ville a changé. Des projets sont sortis de terre, des investissements sont arrivés, des quartiers ont été transformés – voire défigurés. Mais pour celles et ceux qui ont grandi ici, il y a parfois le sentiment étrange d'être restés à quai. Comme si, après nous avoir répété pendant des années qu'il n'y avait rien à attendre de Marseille, le train était finalement parti sans nous.

Marseille n'est toujours pas un bassin d'emploi stabilisé. Et à mesure que le tourisme se développe, c'est aussi une économie précarisée qui se met en place : emplois saisonniers, contrats courts, activités dépendantes des flux de visiteurs.

Mais derrière cette nouvelle économie, il y a aussi ceux qui pensent et organisent la mutation de la ville : cadres de firmes transnationales, investisseurs, aménageurs, acteurs de l'immobilier et de la culture. Pendant que certains secteurs se développent avec cette transformation, les habitants permanents ne sont pas nécessairement ceux qui en récoltent les emplois.

C'est une autre forme de dépossession : voir se créer autour de soi une économie nouvelle sans parvenir à y trouver sa place. Dans la culture notamment, les postes clés semblent souvent revenir à ceux qui arrivent avec les nouveaux réseaux, les nouveaux projets, les nouveaux codes. Comme si ceux qui connaissaient la ville depuis toujours étaient condamnés à regarder leur ville se raconter par d'autres. On nous demande d'assister à notre propre transformation, et d'y adhérer.

Bien sûr, on a lutté. En collectifs, en groupes, par des actions qui avaient pour effet de rendre visibles ces tensions, de rassembler. Mais comme toujours, face à l'ampleur du bouleversement, l'usure interroge.

Doit-on poursuivre le combat quand on le mène sans espoir ?

Je ne sais pas quoi faire d'une époque administrée par la violence sociale, l'absolutisme des règles de l'offre et de la demande, la mise en compétition permanente de nos vies.

Tout s'accélère : les grands projets, les flux de personnes, les investissements, les infrastructures. C'est un grand big bang, une ville en expansion illimitée. La Mairie se dit très favorable à l'accueil croissant de touristes. Des vols relient désormais Marseille à New York. Le projet de réaménagement de la gare Saint-Charles permettra de doubler le nombre de voyageurs d'ici 2040.
À l'ère du capitalisme tardif, remettre en question l'industrie du tourisme n'est même plus un impensé, c'est une stratégie. Le tourisme fait partie de notre contrat social. Partir, voyager, consommer, pour se donner du courage à supporter ce que sont devenues nos vies sédentarisées et nos horizons troublés.

Toujours plus de voyageurs. Toujours plus de flux. Toujours plus de raisons de venir.

Mais pour qui reste-t-il de la place ?

C'est peut-être ça, le paradoxe marseillais. On veut faire de la ville une métropole ouverte au monde, mais ceux qui l'habitent depuis toujours ont parfois le sentiment d'être de trop. Certains Marseillais ont quitté la ville. D'autres ne le font pas par choix : ils sont poussés vers la sortie. Le corps pauvre, c'est un corps qu'on épuise, qui souffre, qu'on mutile tous les jours au travail. Et qu'on déplace. Il y a là quelque chose de profondément marseillais : cette violence qui n'est jamais seulement économique. Elle est physique, constitutive pour beaucoup de l'expérience de la ville. Elle s'inscrit dans les immeubles, dans les rues, dans les corps. Elle décide de qui reste et de qui part.

Tout cela rappelle combien le temps n'est pas neutre, mais traversé de rapports de force. Nous sommes encore là, mais pour combien de temps ?
Ils sont venus pour la mer et l'immobilier, et nous sommes devenus des obstacles à leurs rêves d'évasion sous le soleil.

Entre les procès des multipropriétaires et l'incendie du Marché du Soleil, deux immeubles se sont effondrés. Le premier, place Halle-Delacroix, aura coûté la vie à Mohamed El Khalfioui, 77 ans. L'autre, dans le quartier de Saint-André.

Une vie, ça ne tient pas à grand-chose ici.

Et il n'y a pas que l'immobilier qui tue. La consommation de crack explose, les associations d'aide aux usagers alertent, les services sont saturés. Une partie des personnes qui vivent aujourd'hui dans la rue à Marseille y ont été déplacées à la suite des mesures de sécurisation et des évictions menées pendant les Jeux olympiques de Paris 2024.

Et combien de nos minots ont encore disparu ? Le décompte est sombre. Des gamins à qui l'on reproche un peu trop de choses, mais sur lesquels on passe vite sur les déterminismes. On demande des comptes aux corps, beaucoup moins à la ville qui les a façonnés.

Quelque chose brûle.

Comme si la ville ne cessait de produire ses propres ruines, puis de les recouvrir d'un nouveau décor. Comme si l'on pouvait toujours construire par-dessus, mettre en scène, inaugurer, faire venir du monde, sans jamais vraiment regarder ce qui se trouve dessous. Marseille avance comme ça : sur ses morts, ses expulsés, ses immeubles effondrés, ses commerces disparus, ses quartiers transformés. Elle avance, mais on ne sait pas toujours pour qui.

Du reste, on la comprend à travers ses cicatrices. Les cicatrices, si on les observe bien, elles vous crachent toute la vérité du monde au visage. Des entailles laissées par des décennies de dirigeants qui l'ont sacrifiée, Gaudin en tête, certes, mais le reste ne vaut guère mieux. Des cicatrices qui racontent autre chose aussi : les rapports de classe, les quartiers relégués, les vies considérées comme secondaires.

C'était mon été marseillais. Indignée le matin, en colère le soir.

Être marseillaise en 2026 est un sport d'endurance, du genre pas pour les débutants. C'est faire l'expérience dissonante d'une ville-fête, une ville prisonnière de ses clichés, où il faudrait sans cesse avoir l'air heureux d'être là, sourire devant la mer, poster les couchers de soleil, profiter de la douceur de vivre — comme si un bonheur fabriqué, marketé, pouvait recouvrir tout le reste.

Mais je ne sais pas faire autrement que de l'aimer. Et je crois qu'on peut demander des comptes à une ville et continuer à lui appartenir. Parce qu'on n'a pas le choix de l'endroit où l'on pousse. Parce que c'est la ville-ancrage, celle où l'on a grandi, celle qui vous constitue, qui vous habite.

Marseille c'est peut-être ça : un arbre aux racines longues comme un réseau de veines, et de la sève qui s'épanche comme dans un cœur sanguinolent.

De la sève mêlée de pus et de sang.

Laury Garcia Haouji


[1] Voir notre reportage : [Procès Airbnb, coaching immobilier, chasse aux crevards... C'est l'été à Marseille !https://lundi.am/Proces-Airbnb-coaching-immobilier-chasse-aux-crevards-C-est-l-ete-a-Marseille]

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Natalisme, eugénisme et technofascisme

Le couple Collins est, avec Elon Musk, la partie la plus visible du nouveau mouvement pronataliste aux Etats-Unis qui encourage les personnes les plus « intelligentes » de la planète à faire plus d'enfants. Les élucubrations du couple Collins sur leur projet reproductif et leur recours à des techniques douteuses de sélection d'embryons pour le réaliser ont déjà suscité un vif intérêt médiatique. [1] Leur lien avec l'extrême-droite internationale est par ailleurs révélé dans une enquête menée en 2024 par l'organisation britannique Hope not Hate. Ce premier billet des Chroniques du bio-technofascisme en cours pose la question : quel type de monde ces pronatalistes prônent-ils et construisent-ils ?

Un reportage de Vice en 2023 nous fournit les pistes principales. L'idée du couple est de faire une dizaine d'enfants aux caractéristiques sélectionnées génétiquement. Pour cela, il a recours a la fécondation in vitro (FIV), mais pas comme le font des milliers de personnes. Leur approche : eggmaxxing, c'est-à-dire la production et le stockage du plus grand nombre d'embryons possible. Simone est passée par un grand nombre de cycles de stimulation hormonale et de ponction ovarienne pour extraire un total spectaculaire de 247 ovocytes. Après fertilisation avec le sperme de Malcolm, le couple dispose maintenant de 41 embryons au congélateur, disponibles pour implantation. Pour faciliter leur sélection, les Collins ont créé un tableur excell avec, pour chacun de leurs embryons, les pourcentages prophétiques de dizaines de caractéristiques (risques de maladie, caractéristiques corporelles, capacités cognitives, QI...). Le couple a d'ores et déjà 5 enfants. Leur stratégie : convaincre toutes leurs progénitures de faire au moins autant d'enfants que leurs parents. Ainsi, la population Collins pourra croître exponentiellement.

Le tableur excel des Collins pour faciliter la gestion de leur projet de sélection d'embryons.

Les mauvaises personnes font trop d'enfants stupides

Le diagnostic des Collins sur les problèmes du monde occidental ainsi que leur plan pour y remédier sont bien expliqués dans leur réponse à l'enquête de Hope not Hate. Dans un podcast vidéo (appelé en français « On nous a eus ! un journaliste infiltré a enregistré nos conversations privées ») le couple explique que la civilisation occidentale est actuellement confrontée à une menace existentielle : « l'effondrement démographique » d'une certaine partie de la population, celle qui leur ressemble, c'est-à-dire les personnes les plus « intelligentes ». Dit autrement, la fécondité des personnes ayant un QI élevé serait en chute libre, tandis que celle des personnes ayant un QI faible resterait élevée. Il en résulte une baisse du QI moyen des populations occidentales, ou « dysgénie ». Comme l'explique Malcolm dans un autre podcast : « le problème, c'est que nous vivons dans des démocraties [...] les personnes les plus stupides vont devenir de plus en plus nombreuses au sein de la population au fil du temps. Elles éliront et mettront en place des bureaucraties qui rendront la tâche des génies de plus en plus difficile. » Simone, de son côté, résume succinctement la conviction fondamentale qui sous-tend leur projet pronataliste : « nous sommes élitistes et nous croyons aux pouvoir déterministe de la génétique. »

Le podcast video des Collins “L'idiocratie est-elle inévitable ?”

Selon les Collins, il n'y a que deux solutions à cette menace pour la civilisation : l'eugénisme ou la « polygénétique » [2]. Malcolm concède que les deux sont « choquants et mauvais », mais soutient que l'eugénisme est pire, car il s'agit d'une solution coercitive imposée d'en haut par une autorité ou un État. [3] Dans un passé radieux, explique le couple qui ne cache pas son admiration des sociétés féodales, les civilisations veillaient à éliminer certains traits de la population, principalement en tuant ou en laissant mourir bébés et enfants considérés comme des fardeaux pour la société. Mais la modernité aurait interrompu ce processus, ce qui nécessite désormais d'autres types de « traitements médicaux ».

C'est là qu'intervient ce que les Collins appellent la « polygénétique ». Malcolm explique que ce terme désigne la pratique consistant à sélectionner génétiquement les embryons les plus susceptibles de devenir les personnes les plus intelligentes. Leur stratégie comprend également la création d'une « communauté volontaire [...] pour pratiquer l'hygiène génétique » qui devra s'isoler reproductivement du reste de la population afin de contrer la baisse mondiale du QI.

Les meilleurs embryons pour les meilleures personnes

La technologie qui sous-tend ce projet de High IQ breeding [4] est appelée scores de risques polygéniques (d'où l'adoption du terme « polygénétique » par les Collins). Ces scores reflètent le risque qu'un individu possède ou développe un certain trait ou une certaine maladie. Il ne s'agit pas d'outils de diagnostic, mais d'estimations probabilistes basées sur des analyses génétiques. Pour clarifier, les scores de risques polygéniques s'appellent polygéniques parce qu'il concernent des maladies ou des caractéristiques qui seraient influencées par de nombreux gènes, à la différence de maladies monogéniques qui ne dépendraient elles de la mutation que d'un seul gène (ex, la mucoviscidose ou la chorée de Huntington). Parce que ces tests polygéniques ne sont que des calculs de risques potentiels, leur validité et leur utilité clinique sont largement remises en question, comme l'explique cet article du Monde.

Mais certaines entreprises aux États-Unis et en Chine proposent néanmoins, depuis au moins 2019, l'utilisation de scores de risque polygénique dans le cadre de la FIV. Leurs noms : Genomic Prediction, Nucleus Genomics, Herasight, Orchid. Ces start-ups de la biotech analysent les lots d'embryons issus de la FIV et les classent en fonction de leurs risques médicaux et autres caractéristiques. Les parents peuvent alors choisir le « meilleur » embryon à implanter. Cette application des scores de risque polygénique pour la sélection d'embryons est appelée le diagnostic préimplantatoire polygénique. [5]

La campagne de pub de Nucleus Genomics dans le métro New Yorkais l'hiver 2025 (“Le QI est 50% génétique”, “Offrez-vous votre meilleur bébé”).

Les pronatalistes se réclament bien évidemment de la science positiviste occidentale la plus avancée, la plus robuste et la plus factuelle (même si, comme ils s'en plaignent beaucoup, leur science fait souvent l'objet d'une censure woke et libérale). Mais ils n'ont pas bien lu toute la littérature scientifique sur le diagnostic préimplantatoire polygénique, qui est une technologie extrêmement contestée, non seulement au niveau scientifique mais aussi moral, éthique, social et politique. Pour faire court, le diagnostic préimplantatoire polygénique est une technologie scientifiquement douteuse, néolibérale et eugénique. [6]

Bien que la sélection génétique en fonction de l'intelligence soit un fantasme, le couple Collins n'hésite pas une seconde. Il affirme par ailleurs qu'un QI élevé chez une personne est généralement associé à d'autres caractéristiques désirables comme le niveau d'éducation, la réussite économique ou encore la santé générale, la bonne humeur, la sociabilité et le sens de l'humour. Ainsi, la sélection de QI élevé chez les embryons permettrait aussi, par corrélation, de sélectionner toutes ces autres caractéristiques. C'est aussi d'ailleurs à cause de cette corrélation que la dysgénie, ou la baisse du QI dans le monde occidental, conduirait à une baisse générale du niveau d'éducation et du succès économique.

Visions pronatalistes de l'avenir de l'humanité

Pour le couple Collins, il est crucial d'éviter ce destin dysgénique : le niveau moyen de QI de la population doit rester élevé. Premièrement parce que nous « devrons nous lancer dans l'exploration interplanétaire » (probablement parce que nous détruisons notre planète actuelle) et nous avons donc besoin des personnes les plus intelligentes pour y parvenir. Deuxièmement, parce qu'il faudra absolument être capable de mettre pleinement à profit l'intelligence artificielle (IA). D'une part, les Collins considèrent l'IA comme une menace que nous ne pourrons pas contrôler si nous devenons une espèce de moins en moins intelligente. D'autre part, l'IA multipliera la productivité et la créativité des personnes les plus intelligentes, accélérant ainsi une sorte de stratification de la société.

Parallèlement à l'utilisation du diagnostic préimplantatoire polygénique et à l'isolement reproductif des personnes à haut QI, cette stratification induite par l'IA entraînera très probablement, selon les Collins, une spéciation chez les humains. En d'autres termes, la « communauté volontaire » que le couple compte réunir autour de leur projet pronataliste deviendra une nouvelle espèce humaine.

Le projet de société des Collins, décrit dans un powerpoint hallucinant, comprend la création de « cités-États » pour remplacer les États-nations dysfonctionnels. Dans ces cités privées [7], les réglementations et les limites imposées à la recherche biomédicale seront extrêmement minimes afin de parvenir à une « production de masse d'êtres humains sélectionnés génétiquement ».

Extrait de la présentation des Collins The Next Empire : « Avant tout, le gouvernement doit promouvoir la création d'acteurs économiques hautement productifs. Notre modèle le garantit en : 1) créant de nouvelles technologies de procréation médicalement assistée - grâce à une protection de l'innovation médicale inscrite dans la loi sous certaines conditions - qui permettront la production de masse d'humains sélectionnés génétiquement 2) mettant en place des systèmes d'incitation qui accordent davantage de pouvoir de vote aux créateurs d'agents économiquement productifs. »

Le projet pronataliste s'inscrit donc dans cette nouvelle constellation technofasciste décrite par Norman Ajari. Une constellation allant des chrétiens fondamentalistes obsédés par l'Armageddon aux Tech bros de la Silicon Valley (ces hommes du monde des start-ups numériques et biotechnologiques) en passant par toute la mouvance transhumaniste (aussi appelée TESCREAL). Le technofascisme, et son projet de séparatisme reposant sur l'idéologie bunker, a été aussi particulièrement bien décrit par Naomi Klein et Astra Taylor dans leur essai The Rise of End Times Fascism. Le danger que constitue cette constellation est qu'elle n'est pas l'affaire d'un petit groupe d'extrémistes dans leur cave, il s'agit des hommes les plus riches et puissants de la planète : Peter Thiel, Sam Altman, Elon Musk, Donald Trump, etc.

Bien que les Collins aient défrayé la chronique a plusieurs reprises, il semble désormais futile de continuer à s'appesantir sur les similitudes entre le monde que le couple nous promet et les eugénismes passés et présents : hiérarchisation des êtres humains, naturalisation de ces hiérarchisations qui deviennent donc héréditaires, appel à la science et à la technologie pour contrôler la reproduction et maintenir ces hiérarchies. Le temps où l'on pouvait s'inquiéter d'une « pente glissante » vers l'eugénisme est révolu. Nous sommes déjà bien engagés sur cette pente [8] – nous ne l'avons d'ailleurs jamais quittée. Le choc, la surprise et l'indignation ne suffisent plus. La honte n'est plus un levier politique, les pronatalistes et autres transhumanistes répondent régulièrement aux critiques sans aucune vergogne, et sont entièrement transparents quant à leur raison d'être et leurs projets. La réponse se doit dorénavant d'être frontale.

Shrese


[2] J'ai inventé ce terme, le couple utilise polygenics.

[3] L'eugénisme est un projet politique et scientifique créé, à la fin du 19e siècle, par certains des fondateurs de la génétique moderne qui s'inquiétaient de la « dégénérescence » biologique et cognitive de leurs nations occidentales. Il connaît alors un engouement massif et international au début du 20e siècle. Inventé en Angleterre, mis en pratique à grande échelle aux États-Unis (ségrégation, programmes de stérilisations massives forcées, contrôle des frontières, interdiction des mariages mixtes, etc.), puis mené à son apogée par le régime Nazi, l'eugénisme n'a plus très bonne réputation au sortir de la seconde guerre mondiale. Mais le projet de contrôler la reproduction des populations humaines selon des lignes racistes, coloniales, classistes, sexistes ou validistes n'a pas disparu, il a simplement pris d'autres formes, plus « libérales ».

[4] « Reproduction/Élevage à haut QI ».

[5] En anglais, cette technologie s'appelle Preimplantation genetic testing for polygenic disorders ou Polygenic embryo screening. Pour des articles universitaires sur cette technologie : voir en français et en anglais.

[6] Pour un commentaire scientifique sur la technologie, voir cet article. Pour une approche plus politique, voir ma perspective dans ce texte, ou, pour une autre critique féroce en anglais, voir ici. Il existe une vaste littérature scientifique qui souligne les limites de cette technologie et les inquiétudes qu'elle provoque. Voir cet article de revue récent (en anglais).

[7] ne première mise en pratique de cette idée est la ville-état de Prospera, sur le territoire national de l'Honduras. Une espèce de lieu de villégiature pour Tech bros afin de s'auto-augmenter en se greffant la clef de leur Tesla sous la peau, en se rallongeant l'espérance de vie avec des traitements aux cellules souches, ou en se modifiant génétiquement pour accélérer la prise de masse musculaire...

[8] Voir l'exemple de Trump.

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Poèmes bricolés

Pour S.

Vie est à nous
Un clou manque
Arrête ton cirque
Langue au chat
Le moindre mouvement le plus léger hasard
La peine d'essayer de comprendre on ne peut
Choses absentes passées ou futures
Art du puzzle
Merle distrait
Impatience et épluchures
Miettes le long des chemins
Éclipses
Chutes lyriques
Jours de guingois
Vie est à nous

D'où viens-tu
Oh de loin de partout ?
Rues
Cités
Passages ou galeries
Ponts et quais
Boulevards et avenues
Au bout du chemin
Am stram gram
Flèche
Flamme
Un bout de scotch
Histoire
Nœuds
Bifurcations
Lubies
Valise à la main
Des cercles concentriques
Tableaux violents
Vol inverse
L'embarras du choix
Bref les noyaux d'olive
L'imprévisible ?

La chose la plus simple
Toute sorte de mots confus
Ombres chéries
Flots immobiles
No man's land
Rock and roll
Ne comptez pas sur moi
La maison croulait un peu plus
Ça se goupille
La gueule à coups de poings
Neiges d'antan
Chômeurs partiels
Reines d'un jour
Humour noir
Colère intacte
Un clou manque
Verres faussés

Graviers
Tessons
Parenthèses
Sacs troués
Comptines
Poussières
Caresses
Liste des oublis
Ascenseurs
Escaliers mécaniques
Portes automatiques
Chiffons pris dans des grilles rouillées

Trois mots
À l'horizon
Tour de manège
Sous les sombres frondaisons
Plages
Terrasses balayées
Morales élémentaires
Pages en vrac
Bord de mer découpé
Abolis bibelots poussière écume
Ricochet cœur
One more time romance

Au détour des graphes
Plus court chemin
Suivi de l'écharde
Elle danse concise
Gravier de la mémoire
Précise
Parée de peu
Les jours et les nuits
Jadis et naguère
Choses et autres

Poème approximatif
Confort moderne
Bocard ventilateur
Valsez-vous ?
L'art de conjecturer
L'art de peindre
L'art de vérifier les dates
L'art de la fugue
Inconséquences
Ariette amorale
Ne pique pas les yeux

Le poing dans la
Petit bonheur la chance
Pleine pâte
Affaire d'habitude
Piaffer
Pouffer
Riffer
Pas bancal
Vieux quartier vitrifié
Expression d'atelier
Comptine en miettes
Beauté est dans la rue

La saison des autoportraits est passée
Bouche pleine de pointes
Perruque poudrée
Double méconnaissable
Relisant tes vieux carnets
Vaille que vaille
Théorie des graphes et agrafes
C'est tout ou rien
Bien mêler l'eau chaude et l'eau froide
Aux marches du palais
Y'a une tant belle fille
Quand je te lis je pleure
Entracte
Instants tangents ou chevauchants
Mots intervertis
Mots omis
Mots en trop
Mots écrits après coup en marge

Daniel Pozner

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Nuisances élémentaires

« On y voit bien depuis un moment, que la Terre est flambée, qu'y aura bientôt guère le choix qu'entre les camps de concentration et les parcs de loisirs »
(René Fallet, La soupe aux choux, Denoël, 1980). ).

Nuisances élémentaires

Tandis que s'éternise le triste business infini de l'édition (on dirait, de manière évidemment surplombante : tout a été dit, et bien dit, et il n'y a qu'à relire ce qui fut tel – et à agir en conséquence) ; que s'y bousculent les néo-concepts les plus à même de saisir de manière très originale et, affirme-t-on, définitive, le désastre persistant ;

« Et le sport qui consiste à décrire sans fin, avec une complaisance variable, le désastre présent, n'est qu'une autre façon de dire : “C'est ainsi” » (Appel). ).

que s'y expriment toutes les nuances de l'impuissance de la « société civile-subventionnée », de l'indignation la plus plate aux ratiocinations marxistes-léninistes les plus éventées et ennuyeuses ;

« Les personnes qui assument d'imposer au monde entier une logique bien spécifique ne renonceront pas à leur pouvoir par la seule déconstruction des catégories qui sont censées sous-tendre leurs actes » (Bernard Aspe, La division politique). ).

Tandis que par ailleurs tous les aéroports – points nodaux de l'extension infinie de l'Économie, qu'elle soit touristique de masse ou purement logistique – débordent ; tandis que le tourisme est devenu lui-même le stade suprême de l'impérialisme, et que s'y adonne avec joie (eh oui, car là-bas bien plus qu'ici ON s'y fait servir) la « classe moyenne planétaire » (comme dirait l'autre) ; tandis que « data centers partout » et, surtout, tandis que ce paragraphe participe lui-même, pas seulement par ses circonlocutions théoriques d'ailleurs, de ce qu'il tente péniblement de dénoncer (sans éviter non plus le ridicule, on le verra). Tandis que tout ça, donc, et parce que les « mégafeux » ont très récemment aussi gagné nos contrées (avouons-le d'emblée : nous sommes belges), nous avons pris laborieusement notre plume et tenté de simplifier les données du problème au maximum, de brévifier le propos, et, surtout, de partir du sensible le plus élémentaire pour établir le constat suivant. Il est clair, pour ceux qui ont lu l'Appel et ses suites (et d'autres choses, ne soyons pas dogmatiques), que ce constat est en lui-même assez peu original et de toute façon insuffisant, et que c'est dans la conséquence que les mondes s'élaborent.

« Or ce que Marx introduit dans l'étude des sens de l'homme est décisif : non seulement les cinq sens sont susceptibles de varier dans le temps, mais ils sont l'un des points de réalisation les plus profonds des dominations sociales » (Introduction à l'histoire des sensibilités, La Découverte, 2024).

CHALEUR

Il fait plus de 40 degrés en Belgique en juin. Il ne pleut pas. La chaleur se prolonge, jusqu'en août. Canicule interminable. Dont ON tente de relativiser les effets : « c'est l'été il fait chaud ha-ha-ha », « en 1976 déjà », etc. On met de l'argile sur les vitres des toits, et des glaçons dans le lit, on sue comme des porcs. Parfois envie d'en finir avec cette sensation insupportable.

Dont ON tente d'amortir l'impact : il faut boire, rechercher les pièces fraîches, bosser/taffer tôt le matin et tard le soir, arrêter de se plaindre et de dramatiser, s'adapter. Bientôt même ON dit qu'il ne fait pas si chaud que ça, que c'est une hallucination collective qui s'auto-renforce, qu'il suffit de se péter une canette au bord de sa piscine et de foutre la clim'. La « société civile-subventionnée » confisque encore plus fourbement cette expérience sensible en la modulant selon ses normes de recevabilité (des chiffres, une infographie, un rapport circonstancié, une commission appelée à grands cris, des experts sur le plateau du journal télévisé, des gémissements, des promesses). Et bientôt c'est comme si la chaleur avait disparu.

« L'incroyance dont il est question, c'est bel et bien l'incapacité à croire à ce que nous avons sous les yeux, au monde sensible lui-même », comme dirait l'autre.

BRUIT

La chaleur fait rage. Le travail bruyant. Pas une rue sans une baraque en rénovation par des esclaves polonais ou roumains, pas une rénovation sans les instruments de l'enfer que sont les disqueuses et les marteaux-démolisseurs (le marteau-piqueur à portée des caniches, mais disponible avec batterie lithium-ion). Le travail, cet enfer, et donc le bruit, sont autorisés jusqu'à 22 heures. La métropole qui est partout est un chantier permanent. 6h30 du matin ? Le moment idéal pour tondre sa pelouse aussi. Et quand le vent vient de l'est on entend l'autoroute. Les marchandises décollent à moins de 5 kilomètres d'ici, dans le grand bruit de leurs réacteurs. Les alarmes Verisure se déclenchent intempestivement (au milieu de la nuit, bien sûr) et hurlent des dix-quinze minutes leurs appels qui ne semblent remuer personne (ils sont partis en vacances). ON pourrait d'ailleurs nous surprendre sur internet (au milieu de la nuit) en train de comparer les différents modèles de boules Quies.

FATIGUE

Étant donné ce qui précède, la chaleur et le bruit, et le temps volé du capital, et l'anxiété dépressive qui nous saisit au milieu de la nuit : la privation de sommeil est une des formes les plus cruelles de torture. Cet état que nous disons affectif renforce encore les impuissances élémentaires.

Et désormais : FEU – Nous n'irons plus aux bois (ils sont cramés)

« La catastrophe présente est celle d'un monde rendu activement inhabitable. D'une espèce de ravage méthodique [de mise à feu, même, ndlr] de tout ce qui demeurait de vivable dans la relation des humains entre eux et à leurs mondes » (Appel)

Nous sommes faites comme des rats (ou Turner jaloux).

Un Rappel : « Oasis ou l'île de la tentation »

Il n'existe plus depuis longtemps d'oasis dans ce désert. Aucun refuge. Pas de dehors. Il faut comprendre, c'est-à-dire incorporer, cette évidence même pas fraîche (mais singulièrement réchauffée par les kilomètres carrés partis en fumée).

Nous savons pertinemment le sort qui nous attend / Le désastre n'est pas une métaphore.

Impuissances élémentaires

Indignation évidemment et colère aussi, en tant qu'il s'agit d'implorer les institutions de fournir plus de moyens, éventuellement des Canadair, et nos amis les pompiers (reprise du précédent tube « Nos amis les soignants ») et l'armée est super sympa aussi. « L'empire se donne partout pour l'agent du retour à la situation normale », comme dirait l'autre.
Le désespoir ou la révolte ? Non, il reste encore la dénonciation.
Pour les plus débiles, il s'agira d'appeler à « punir sévèrement » le fameux type-qui-a-jeté-son-mégot-par-la-fenêtre-de-sa-bagnole.
Pour d'autres encore d'imaginer un complot des éoliennes, ou d'un écolo radicalisé qui aura voulu rendre tangible et réel un hypothétique « réchauffement climatique. »
La joie, cette mauvaise blague. Confrontées à la vision de l'enfer de voir brûler le bon vieux bled de bouseux d'où l'on vient, et ces endroits dans lesquels nous jouâmes enfants, et dans lesquels nous conduisîmes le tracteur de notre grand-père, et aimâmes les odeurs de coumarine dégagées par les foins secs, etc. etc. (un peu de sensiblerie et de gnan-gnan pour finir), cet imaginaire de la « joie militante », qui est actuellement en passe d'acquérir le statut de mot de passe pour les sectateurs d'une sorte de « développement personnel de gauche » qui refuse tout d'un bloc la haine et les « passions tristes », est à vrai dire d'une assez grande tristesse.
Qui nous hait ? Qui détruit les mondes ?

Bombardements de la Marchandise dans un coin reculé de l'Ardenne.

Dans la fumée qui remplissait les vallées, au milieu de la nuit encore, bières en mains pour noyer le feu qui nous rongeait, nous avons rencontré notre passé pourtant, comme dans un rêve : tandis que les bagnoles montaient « voir le feu », et que le bal du 14 août battait son plein de technodance de cambrousse et de culs-de-jeunes-filles (Prendre party), un autre temps s'est élaboré, sans les merdes médiatiques qui remplissaient aussi les vallées, et cette bledarde femme d'il y a 30 ans, ridée, maigre, alcoolisée, à moitié sourde, méconnaissable en somme, a remué ce qu'il fallait de vase pour savoir pourquoi nous nous battr/ions. Ceci rend très mal compte du choc émotionnel que cette rencontre nous aura procuré. « Mon Dieu, ne me laissez pas seul comme avant, à braire dans la nuit comme un âne blessé ! » (Marc Behm, Mortelle randonnée)

Retour aux sources : le terrain éthique

ON nous torture toujours plus désastreusement et intensément (la preuve est faite).

querelle nous oppose à ceux qui sont prêts à nous faire crever par un travail imbécile ou des guerres insensées » (Emmett Grogan, Ringolevio)

Quand les haïrons-nous assez ? Quand nous vengerons-nous enfin ? Quand les mettrons-nous hors d'état de nuire ? Ils doivent seulement savoir que nous les haïssons. Quand irons-nous sur le « terrain de la constitution des différents mondes sensibles » (comme dirait l'autre) ? Quand y donnerons-nous consistance ? « Entraver concrètement l'avancée du désert » ET « établir sans attendre des mondes habitables », comme dirait encore et toujours l'autre. Pourquoi cette décision tarde-elle encore ? Et qu'y a-t-il à ajouter verbeusement au désastre sensible ?

« Il fallait donc s'organiser ». (Endnotes, Histoire de la séparation. Vie et mort du mouvement ouvrier)

Et puis voilà, tout (et le désastre) appelle au communisme, en tant qu'il est une « disposition éthique », en tant que « le terme éthique désigne dans notre bouche tout ce qui a trait aux formes-de-vie », à leur jeu et aux « protocoles d'expérimentation qui en font localement la trame ». Une source un peu aigre a résumé proprement la fameuse conséquence dont nous parlions : désertion, départ, prise de parti, « constitution séparée pour une force singulière, qui assume sa sensibilité propre et tente de se la formuler. »

« Être camarades, c'est d'abord bien sûr ne pas repousser dans le futur l'expérience de l'épanouissement réciproque. » (Bernard Aspe, L'avenir ne dure pas longtemps)

Qu'en peu de mots ces choses ont été dites, au fond.

Louis Antonov-Massensko et Evgenia Fuchs, bledardes mortes depuis belle lurette.

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Ma6tévacraquer #1

Qui a dit qu'à la cité, on ne pouvait pas s'amuser ? Les cracks ont frappé fort ce dimanche 6 septembre sur la pelouse de la Maladrerie d'Aubervilliers. La semaine dernière, c'était la rentrée des classes. À la « Mala », c'était surtout celle de la Classe. L'association Parole Vulgaire, le média Oeil au beurre noir et le collectif M.O.C (dont les initiales sont la contraction de Mouvement Organisé des Cités) ont uni leurs forces pour donner naissance à cette journée. Les habitants n'ont rien payé, débarrassés pour quelques heures des galères quotidiennes, dévorant sans se soucier des quantités : saucisses, barbes à papa et crêpes au Nutella et pyrotechnie depuis le toit d'un immeuble du quartier. Comment ne pas craquer devant toutes les activités proposées ? Notre reportage.

Pour une fois, pas le temps de s'ennuyer. La piscine et les structures gonflables installées pour l'occasion ont attiré petits et grands, tandis que le tournoi FIFA, la création artistique et le cours de danse ont également régalé les participants. « Des fois, y'a des trucs dans la cité, mais ça reste vraiment petit. Ils font tournoi de foot un jour, barbecue l'autre jour. Alors qu'ici, on fait tout en même temps, c'est mieux ! Là, il y a de la peinture, là-bas, y'a des rings de boxe », savoure Bandjoujou, 10 ans, après avoir englouti trois sandwichs.

Ce genre d'événement n'est pas si courant, surtout dans les quartiers délaissés. C'est l'une des raisons pour lesquelles Wissal, fondatrice de Parole Vulgaire et porteuse du projet, a choisi ce lieu. L'idée était d'abord de faire vivre la cité de la « Mala » en proposant à ses habitants un événement en bas de chez eux. « Pas au fort d'Aubervilliers, à 15 minutes à pied, là où les parents ne vont pas envoyer leurs gosses, souligne la jeune femme à l'allure chaleureuse et à la voix déterminée. Nous, on s'est dit qu'il fallait faire quelque chose qui se fait partout, là où les gens vivent, parce qu'ils n'ont pas le temps, ni l'énergie de se déplacer pour des merguez. »

Impossible d'investir ce territoire sans évoquer les tensions autour du projet de rénovation et les craintes liées à la gentrification. « À la Mala, ça essaie de virer les gens en augmentant les loyers pour ensuite rénover et installer les gentrifieurs ici. Les gens sont un peu en train de combattre ça, parce que c'est notre cité, on ne va pas l'abandonner. On est chez nous. On veut que vous rénoviez, mais pour nous. Vous n'allez pas rénover pour nous délocaliser », martèle-t-elle.

La force du « Nous »

Tout était gratuit, à l'image des valeurs qui ont fédéré les trois entités : avant tout, la solidarité et la volonté de s'unir hors des institutions pour s'émanciper. « Si on enlève le côté humain entre nous, il n'y a rien, parce qu'on est abandonnés par le système. La seule chose qu'on a pour tenir, pour faire des choses, c'est la solidarité », précise Wissal.

Pendant la préparation comme le jour de l'événement, c'est la connexion humaine qui a primé. L'entraide entre les uns et les autres a été essentielle pour trouver des intervenants (danseurs, DJ), mais également pour que la journée démontre qu'on peut faire de la politique sans grands discours. « Nous, on veut se réapproprier l'espace, la vie en banlieue, en cité mais en restant dans le respect des habitants, pas en partant dans un truc totalement déconnecté des gens, à fond dans nos luttes, sans prendre en compte la réalité du terrain », insiste-t-elle.

Faire du commun

Lutter contre la précarité en offrant ce moment accessible et libre à tous était un pari. Réussi, à en croire la nuée d'enfants. Kounta, 10 ans, est ravie : « Hiba (son amie) m'a dit ce matin qu'il y avait ça. J'ai tout aimé ! » Nazifah, 9 ans, se présente volontiers comme une jeune Afghane très attachée à son pays natal. En pointant une grande feuille recouverte d'empreintes de mains, elle s'exclame : « Toutes les mains vertes, c'est moi. Le cœur bleu nuit là-bas, c'est le mien aussi ! » Heureusement qu'elle a vu une dame distribuer des affiches près de chez elle.

Bandjoujou est content, lui aussi, de ne pas être passé à côté de cet événement : « Parfois, ils mettent pas d'affiches et c'est le lendemain qu'on apprend qu'il y avait un événement. Des amis y vont, nous on est chez nous, on s'ennuie, et le lendemain ils nous disent : ‟pourquoi vous êtes pas venus ?” mais nous, on savait pas. » Il regrette le temps des sorties en bas de chez lui, quand ils étaient dix ou quinze à se retrouver à vélo : « En ce moment, y'a plus personne. Je comprends pas pourquoi. » À ses côtés, Archimed, 16 ans, confirmae qu'il passe le plus clair de son temps chez lui, entre révisions et parties de PlayStation. Par chance, lui, ne rate aucun des rendez-vous dédiés au football sur la pelouse de la « Mala ». L'ennui est omniprésent dans les échanges avec les enfants. Karelle, la figure d'Oeil au beurre noir, revient sur cette question : « On a eu toute une réflexion sur comment se rapprocher de l'espace public, parce qu'il ne se passe jamais rien, donc on n'y vient jamais. »

Impossible de ne pas remarquer la mixité intergénérationnelle. Des tout-petits, à peine âgés de cinq ans. Des adolescents d'une quinzaine d'années. Des adultes… Tous posés ensemble. Une scène inhabituelle dans les cités, les petits et les grands évoluant d'ordinaire séparément. « C'est un peu ce qui manque, observe Wissal. Il n'y a pas de connexion à part avec les grands frères ou grandes sœurs »

Pour aller plus loin qu'un simple mouvement localisé, l'objectif est d'interconnecter les initiatives dans chaque cité. Parce qu'en réalité, le M.O.C n'est pas unique. Partout, des groupes portent des actions similaires dans leurs quartiers. « Peu importe la cité où tu vas, les gens se bougent. Si on est plusieurs à porter le même projet, qu'on se met tous ensemble, ça va marcher. Mais si l'un lutte là-bas, l'autre ailleurs, on se divise trop. Il faut qu'on réussisse à tout centraliser pour qu'on ait plus de force », avance la représentante de Parole Vulgaire.

Quand la cité reprend le pouvoir

Bien que ce rassemblement ait été avant tout festif, il visait aussi, en filigrane, à proposer une alternative aux associations subventionnées, servant de calmant social. Ici, on parle de tout, on dénonce la police, on se demande comment la faire reculerla prochaine fois. Les banderoles, qui montrent les classes populaires en révolte, véhiculent elles aussi ce message, entre esprit de revanche, soif de liberté et esthétique de la résistance. « Il faut recréer notre conscience. Notre but, c'est de dire ‟venez, on recrée du lien et on se rend compte des violences qu'on vit tous ensemble” », lance Wissal. La cité de la « Mala » colle particulièrement à cette idée, de par sa configuration : fermée, elle ressemble à une sorte de « labyrinthe », où la police ne peut pas rentrer en voiture. Ce qui inverse quelque part les rapports de domination : la réticence de la police d'y rentrer à pied, face à des jeunes qui connaissent mieux le terrain, permet d'éviter les incursions policières à répétition.

Tous, au sein de cet écosystème sont exposés aux violences policières. Sans pour autant les nommer, Abdallah, 12 ans, présent dès le lancement de l'événement et investi dans le tractage, raconte qu'il s'est « juste » déjà fait contrôler à plusieurs reprises. Un réalité ancrée dans son quotidien : « Ils me demandent comment je m'appelle, si j'ai des trucs dangereux sur moi, ils me fouillent et des fois, ils parlent mal, surtout la BAC. C'est les plus méchants, ils insultent, ils font tout. » Lancé, il enchaîne sur ces contrôles de routine auxquels il est devenu coutumier : « La dernière fois, j'étais dehors vers 20h, ils m'ont attrapé » ; « Hier, j'étais au City. Les petits étaient en train de faire du feu, la police est arrivée donc on a couru parce que si on restait, on allait partir en garde vue » ; « Quand j'avais 11 ans, il y a une patrouille qui m'a amené au commissariat pour rien. Ils ont dit que j'avais agressé quelqu'un mais après, ils ont vu qu'ils s'étaient trompés de personne » ; « Parfois, pas parfois, tout le temps, en allant au collège (à La Courneuve) avec ma trottinette électrique, je me fais contrôler et j'arrive en retard. »

D'autres jeunes confient ne pas avoir directement été confrontés aux « keufs » mais s'en méfier au point de fuir dès qu'ils les aperçoivent, c'est le cas d'Archimed : « J'ai des amis qui ont été en garde à vue alors qu'ils avaient rien fait. Le soir de la finale de la LDC, ils ont dit qu'ils avaient cassé des trucs, alors que non. J'étais avec eux mais moi j'ai couru et je suis rentré chez moi. » Certains vont même jusqu'à employer le mot « peur » pour parler de leurs ressentis vis-à-vis des forces de l'ordre. Hiba et Coumba se souviennent d'un épisode « traumatisant » vécu dans un parc de jeux : « La dernière fois, les policiers ont mis quelqu'un sur une voiture, en le fouillant et en le menottant, alors qu'il y avait des petits de maternelle qui voyaient tout et qui pleuraient autour. » Pour tous, une seule solution : rentrer le plus vite possible chez soi. « À chaque fois qu'il y a des policiers, moi je rentre. Il y en a que j'aime et d'autres que j'aime pas. Ça dépend s'ils traitent mal ceux qui ont rien fait. Il y en a qui font ce qu'ils ont à faire, mais il y en a qui sont méchants. Par exemple, on a déjà accusé mon grand-frère, alors que c'était quelqu'un d'autre qui lui ressemblait. »

En tirant des coups de mortiers du haut d'un des bâtiments de la cité, une façon de célébrer la fin de cette journée, c'est autre chose qui saute aux yeux : l'ironie d'une jeunesse qui continue de défier un ordre absurde malgré sa brutalité. Ma6tévacraquer #1, c'est validé. Et ça ne fait que commencer.

SL

🔲 ☆

S'inadapter !

graffiti pourri « la rue est am😀ur » Belle hait
en guerre harangue junkies migrants cassos bourges
balance charge mentale en décharge
spirituelle où moucharde essaim moustidrones !

diva voix éraillée Bill en sabots martèle
mots qui font mouche oreille sourds sourds révoltés
désastre imminent clamons jurons prenons Ordre
idole à rebrousse-poil s'en fout la mort flash !

unité Belle et Bill mains massues doigts fées cassent
à tout va tout ce qui ne leur va pas fracassent
machins trucs high tech made in vieux pays morts cassent
vrais faux récits trafiqués car casse est santé !

ni appli sitcom ou karaoké Vie flingue
mouroir minaude en sirène anar espiègle
contre-chant et suce angoisse ennui désespoir
jusqu'os efface humains big bang reset planète !

Illustration Sebastien Thomazo
🔲 ⭐

En toute impunité

Je suis ce corps en trop

1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 64, 65, 66, 67, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 87, 88, 89, 90, 91, 92, 93, 94, 95, 96, 97, 98, 99, 100, 101, 102, 103, 104, 105, 106, 107, 108, 109, 110, 111, 112, 113, 114, 115, 116, 117, 118, 119, 120, 121, 122, 123, 124, 125, 126, 127, 128, 129, 130, 131, 132, 133, 134, 135, 136, 137, 138, 139, 140, 141, 142, 143, 144, 145, 146, 147, 148, 149, 150, 151, 152, 153, 154, 155, 156, 157, 158, 159, 160, 161, 162, 163, 164, 165, 166, 167, 168, 169, 170, 171, 172, 173, 174, 175, 176, 177, 178, 179, 180, 181, 182, 183, 184, 185, 186, 187, 188, 189, 190, 191, 192, 193, 194, 195, 196, 197, 198, 199, 200, 201, 202, 203, 204, 205, 206, 207, 208, 209, 210, 211, 212, 213, 214, 215, 216, 217, 218, 219, 220, 221, 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422, 423, 424, 425, 426, 427, 428, 429, 430, 431, 432, 433, 434, 435, 436, 437, 438, 439, 440, 441, 442, 443, 444, 445, 446, 447, 448, 449, 450, 451, 452, 453, 454, 455, 456, 457, 458, 459, 460, 461, 462, 463, 464, 465, 466, 467, 468, 469, 470, 471, 472, 473, 474, 475, 476, 477, 478, 479, 480, 481, 482, 483, 484, 485, 486, 487, 488, 489, 490, 491, 492, 493, 494, 495, 496, 497, 498, 499, 500, 501, 502, 503, 504, 505, 506, 507, 508, 509, 510, 511, 512, 513, 514, 515, 516, 517, 518, 519, 520, 521, 522, 523, 524, 525, 526, 527, 528, 529, 530, 531, 532, 533, 534, 535, 536, 537, 538, 539, 540, 541, 542, 543, 544, 545, 546, 547, 548, 549, 550, 551, 552, 553, 554, 555, 556, 557, 558, 559, 560, 561, 562, 563, 564, 565, 566, 567, 568, 569, 570, 571, 572, 573, 574, 575, 576, 577, 578, 579, 580, 581, 582, 583, 584, 585, 586, 587, 588, 589, 590, 591, 592, 593, 594, 595, 596, 597, 598, 599, 600, 601, 602, 603, 604, 605, 606, 607, 608, 609, 610, 611, 612, 613, 614, 615, 616, 617, 618, 619, 620, 621, 622, 623, 624, 625, 626, 627, 628, 629, 630, 631, 632, 633, 634, 635, 636, 637, 638, 639, 640, 641, 642, 643, 644, 645, 646, 647, 648, 649, 650, 651, 652, 653, 654, 655, 656, 657, 658, 659, 660, 661, 662, 663, 664, 665, 666, 667, 668, 669, 670, 671, 672, 673, 674, 675, 676, 677, 678, 679, 680, 681, 682, 683, 684, 685, 686, 687, 688, 689, 690, 691, 692, 693, 694, 695, 696, 697, 698, 699, 700, 701, 702, 703, 704, 705, 706, 707, 708, 709, 710, 711, 712, 713, 714, 715, 716, 717, 718, 719, 720, 721, 722, 723, 724, 725, 726, 727, 728, 729, 730, 731, 732, 733, 734, 735, 736, 737, 738, 739, 740, 741, 742, 743, 744, 745, 746, 747, 748, 749, 750, 751, 752, 753, 754, 755, 756, 757, 758, 759, 760, 761, 762, 763, 764, 765, 766, 767, 768, 769, 770, 771, 772, 773, 774, 775, 776, 777, 778, 779, 780, 781, 782, 783, 784, 785, 786, 787, 788, 789, 790, 791, 792, 793, 794, 795, 796, 797, 798, 799, 800, 801, 802, 803, 804, 805, 806, 807, 808, 809, 810, 811, 812, 813, 814, 815, 816, 817, 818, 819, 820, 821, 822, 823, 824, 825, 826, 827, 828, 829, 830, 831, 832, 833, 834, 835, 836, 837, 838, 839, 840, 841, 842, 843, 844, 845, 846, 847, 848, 849, 850, 851, 852, 853, 854, 855, 856, 857, 858, 859, 860, 861, 862, 863, 864, 865, 866, 867, 868, 869, 870, 871, 872, 873, 874, 875, 876, 877, 878, 879, 880, 881, 882, 883, 884, 885, 886, 887, 888, 889, 890, 891, 892, 893, 894, 895, 896, 897, 898, 899, 900, 901, 902, 903, 904, 905, 906, 907, 908, 909, 910, 911, 912, 913, 914, 915, 916, 917, 918, 919, 920, 921, 922, 923, 924, 925, 926, 927, 928, 929, 930, 931, 932, 933, 934, 935, 936, 937, 938, 939, 940, 941, 942, 943, 944, 945, 946, 947, 948, 949, 950, 951, 952, 953, 954, 955, 956, 957, 958, 959, 960, 961, 962, 963, 964, 965, 966, 967, 968, 969, 970, 971, 972, 973, 974, 975, 976, 977, 978, 979, 980, 981, 982, 983, 984, 985, 986, 987, 988, 989, 990, 991, 992, 993, 994, 995, 996, 997, 998, 999, 1000, 1001, 1002, 1003, 1004, 1005, 1006, 1007, 1008, 1009, 1010, 1011, 1012, 1013, 1014, 1015, 1016, 1017, 1018, 1019, 1020, 1021, 1022, 1023, 1024, 1025, 1026, 1027, 1028, 1029, 1030, 1031, 1032, 1033, 1034, 1035, 1036, 1037, 1038, 1039, 1040, 1041, 1042, 1043, 1044, 1045, 1046, 1047, 1048, 1049, 1050, 1051, 1052, 1053, 1054, 1055, 1056, 1057, 1058, 1059, 1060, 1061, 1062, 1063, 1064, 1065, 1066, 1067, 1068, 1069, 1070, 1071, 1072 jours et nuits d'un consentement à un génocide en cours en Palestine.

Ghassan Salhab

🔲 ☆

Sang Titre

« Si je te parle d'un lieu, c'est qu'il a disparu. »
Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville, Sang Titre (2019)

Le Soleil est un trou, le Soleil est de vapes

Maudit soit le soleil [1], le grand Inquisiteur indifférent, le Hautain, le Suprême Hystérique, impassible comme le Pâle Citoyen, maudit soit le soleil impénitent qui continue de pair de Persée chaque jour les nuages de poussière de béton et de jeter sa Très-Haute et sa très-indifférente lumière comme du sel dans une plaie sur le front des enfants-dégâts des enfants-débris de Gaza, qui n'arrête pas de crash cracher ses sangs pires ses sempiternels photons sur les visages arrachés et sur les moignons de bras et d'avant-bras, sur les moignons de cuisse et de jambe d'enfants vivants, sur les milliers de moignons infâmes et glorieux et dans les milliers de plaies non refermées, rouvertes, éternelles.

Le soleil ne montre pas. Le Soleil est de vapeurs seulement, complice de la nuit et amant du pétrole seulement. Noir le soleil. Le soleil est un trou, un traître : maudit soit-il, et maudits soient aussi les yeux, les yeux qui sont eux aussi deux trous, deux traîtres. Le soleil n'éclaire pas, il avale. Comme un trou. Les yeux ne voient pas, ils avalent. Comme des trous béants. Ici parmi nous bons et pâles Cis-toyens aux écrans incarnés, écran partout écran total, on a trop vu de remakes de ruines arabes et de sangs pitres de sempiternelles rengaines de pères portant dans les bras leur jeune enfant en sangle hantée vers un hôpital de Gaza ou d'ailleurs et de samples éternels de mères voilées effondrées comme les immeubles de Gaza, on n'a rien vu à Gaza mon amour.

(Quand j'étais enfant, je croyais que la « bande de Gaza » désignait une bande au même sens du mot que la bande à Bonnot ou la bande à Baader. La bande de Gaza c'était dangereux, comme le nom d'une association criminelle. On ne pouvait pas pleurer avec eux, on ne pouvait pas hurler avec les mères effondrées. On regardait ça à la télé en mangeant le midi en famille. On ne disait rien. Ou peut-être on disait : C'est triste. Mais c'est tout. C'était la mort de l'Autre. Il y avait tant d'Autres que moi moignons.) Nous sommes trop infiniment putains dépucelés des yeux troués comme les rectums déchirés des prisonniers de Sde Teiman à l'ombre du soleil hystérique, trop aveuglés de vapes de pixels pour pouvoir encore voir quoi que ce soit de la Nakba à travers lèse-hors-bite, ô Tirésias satyriasis : maudits soient-ils. Qu'ils crèvent.

(Trouvez mieux que les yeux. Franchement on peut trouver mieux. Avec le temps on s'attache, je sais bien. Mais quand ils crèvent. Vous pouvez faire sang. La peau, ça oui. La peau voit mieux que les yeux. Tenez désormais à vos pores comme à la pure prunelle de vos yeux. Les yeux eux ce sont des porcs, aveugles et traîtres. Le problème étant que la peau est morte, partout. Plus rien ne touche. On touche seulement des yeux, maintenant.)

Photo : Samar Abu Elouf

Bébés dans un nuage d'orage

[00:30] L'orage gronde, à quelques kilomètres au nord. Le bébé dort. Raids d'avions qui franchissent le mur du son, les bangs supersoniques n'arrêtent pas de la nuit comme des bombes sonores à rendre fou, ça et les bourdons des drones mais on se dit ça va, c'est encore loin [00:37], c'est plus au nord, à l'extrémité du territoire, comme l'orage quand il y a un délai entre l'éclair et le tonnerre, quand on était petits sous la tente on comptait 1, 2, 3…, le délai diminuait… Ça se rapproche [01:32], on ne sait pas où est la cible, où va frapper la bombe idiote comme le bistouri d'un chirurgien fou avec sa frappe chirurgicale, et au tremblement de la terre et du béton sous le choc on tremble avec les murs avec le béton, on se croirait mourir mais non [04:46], on se dit ce n'est pas nous, c'est plus loin. C'est à côté. C'est juste à côté. On est toujours debout. Le bébé dort.

(Je me souviens des petits doigts parfaitement dessinés de ma fille à la maternité le soir de sa naissance, c'était comme de la dentelle vivante, un miracle fait nature. Je me disais que si je la laissais quelque part, si je la laissais par terre ou n'importe où, elle resterait là à pleurer, à s'épuiser à pleurer, à s'étrangler, qu'elle mourrait là où je l'avais laissée. Elle avait ce pouvoir involontaire sur moi, ce pouvoir de la faiblesse nue et absolue, sans autre défense que son cri. Le pouvoir de me sortir de moi-même. Aujourd'hui chacun ne pense plus qu'à sauver sa peau. On ne donne plus la vie, on la garde pour soi, on la prend à l'Autre comme on prend le taxi comme on prend congé comme on prend.)

On compte une guerre en bébés. Le bébé ce n'est pas l'enfant. C'est autre chose de plus. C'est le degré zéro de l'enfance. Zéro et infini ensemble. C'est moins qu'une personne, plus qu'un homme. Le bébé est blanc d'un blanc qui n'est personne. Personne n'est aussi blanc et grave comme l'est un bébé. C'est vivant. C'est chrysalide. C'est la pâte. On fait le futur avec la pâte. On détruit le futur en faisant de la pâte, aussi.

Toujours entrer chez un peuple par femmes, filles, bébés. Filles, femmes, bébés. Femmes, bébés, filles. Bébés, femmes, filles. Tout ça se combine. Tout est peau cible. La guerre c'est essentiellement ça, c'est des possibilités.

Soit la bombe Mk 83. C'est une bombe de 1000 livres (soit 453 kg), contenant 202 kg d'explosif. La bombe Mk 84 pèse encore plus lourd : 2000 livres (soit 907 kg), et contient 429 kg d'explosif. Ces bombes peuvent être équipées d'un système de guidage inertiel et par GPS. Une bombe Mk 83 équipée d'un tel guidage est alors désignée GBU-32, et une bombe Mk 84 équipée d'un tel guidage est désignée GBU-31. Bombes intelligentes. Elles offrent des possibilités, disons qu'elles en ouvrent. Leur puissance explosive les rend inadéquates pour un usage dans des zones peuplées. Une bombe Mk 84 a un rayon de létalité qui s'étend entre 350 et 400 mètres du point d'impact. Jusqu'à 800 mètres, les fragments de la bombe peuvent causer des blessures importantes et de sérieuses destructions.
(À ne pas mettre entre toutes les mains.)
L'armée israélienne a largué plus de 500 bombes Mk 84 sur la bande de Gaza pendant le premier mois de la guerre. Le 9 octobre 2023, une attaque sur un marché dans le camp de réfugiés de Jabaliya est menée au moyen d'une ou deux bombes GBU-31 et tue (au moins) 42 (personnes (dont 14 sont des enfants)). Le 31 octobre, une zone densément peuplée du camp de Jabaliya est bombardée au moyen d'au moins quatre GBU-32 (mais il pourrait aussi s'agir de GBU-31). Bombes intelligentes.

Il y a aussi la GBU-39, plus petit diamètre, plus légère (113 kg), bombe de précision aux ailes de diamant. Avec son ogive perforante, elle ne détruit que l'intérieur des bâtiments et des corps, poumons, tissus mous, comme à Rafah. Ça éclate, avec l'onde de pression. On essaie plein de choses, on essaie des bombes à Gaza comme les vieux dégueulasses en vacances touristiques essaient des jeunes corps dociles de jeunes filles de jeunes garçons. (Comme Allah bord à toi rats-ciel ou verts.)

Qu'as-tu vu à Gaza ? Il n'y a pas de preuve. Sais-tu seulement ce que tu as vu ? Pas de preuve qu'Israël ait utilisé Notre Père, qu'on ait utilisé des bombes thermobariques à Gaza, type GBU-43. (Dieu-le-Père enflamme l'air à 3000° Celsius : sachant que 1. l'eau bout à 100° et que 2. le corps humain est de l'eau à 80%, l'incinération est instantanée comme un châtiment divin et vous retournerez à la cendre.) Les enquêteurs procèdent de la manière suivante : ils croisent le nombre d'occupants d'une maison ciblée par une bombe avec le nombre de corps retrouvés et comptent comme évaporés ceux qui manquent, après une recherche exhaustive de traces biologiques (des taches de sang sur les murs ou des petits morceaux). Résultat : on a bien compté, et il manque (notamment) des bébés. Volatilisés dans le nuage d'orage. Mais ce n'est pas une preuve. Peut-on reconnaître son propre enfant seulement à son bras, à sa main, à une phalange, dans les décombres ? Reconnaîtriez-vous ses dents toutes seules ? Rien ne prouve que ce n'était pas tout bonnement un engin explosif classique. Conventionnel.

Ce qu'on a cru voir, le blast, c'était juste un nuage de Wilson. C'est du conventionnel, ça. Ça va. Et il faut savoir que les bébés peuvent très bien s'évaporer par d'autres moyens. Ils peuvent très bien être appelés ailleurs, là-haut, à tout instant, ça arrive aussi, oui. Les petits enfants entrent dans la nuée et on ne les revoit plus. Ils partent. Plus de 1 300 enfants sont montés dans le nuage. 3 738 sont passés dans le nuage mais ne sont pas montés. Ils sont encore là, en chair et en os, démembrés, éborgnés, vivants. Maudite soit l'intelligence, maudites les preuves.
Notre Père,
Père de toutes les bombes,
Que ton règne vienne,
Et brûle l'oxygène, brûle-toi, brûle tout :
Vaporise les corps, efface les visages
Charge-toi du fléau et épargne-nous le mal
Prends-le pour nous en t'immolant dans un dernier souffle de feu
Âmîn.
Maudit soit le Père qui n'existe pas sans l'Enfant, les enfants-boucliers de l'Hôpital Al-Shifa, caché derrière eux comme Persée devant Méduse, maudit soit-il : qu'il brûle de son propre manque en un souffle au tritonal et qu'on ne retrouve jamais rien. Maudits soient les kilos : 453, 907, 113. Maudits les chiffres qui s'anéantissent eux-mêmes dans un grand boum. Maudit le vide qui n'existe pas sans le lieu qu'il fait disparaître. Il est dit que l'Absolu vivant viendra en nuée de bébés : bébés nébuleux qui ne sont encore personne, qui n'ont encore rien qu'un râle et pas de visage, rien qu'un râle de vie et pas assez encore d'existence, les jumeaux noirs qui n'ont pas de reflet dans les miroirs, et il faut savoir que pour chaque être-leurre aujourd'hui devenu Cis-toyen au soleil hystérique du monde libre il y a au moins un noir jumeau mort, séparé de vous à des millions de kilomètres, orphelin de frère et dont vous êtes malgré vous le double pâle et le traître pâle, cherchez votre jumeau mort et en le trouvant peut-être vous comprendrez certaines choses qui vous sont arrivées en 1967, en 1973 ou en 23.

(Si vous ne sentez pas au moins quelque part en vous les petits jumeaux qu'on vous arrache à l'autre bout par milliers, si vous ne vous sentez pas des moignons qui picotent de partout et les membres-fantômes des petits bras éparpillés des bébés-tonnerres de Gaza, soyez maudit.)

Et voilà… [09:25] voilà que soudain, lentement d'abord comme un oisillon ouvre ses paupières collées… fendille sa coquille d'une aile d'ange encore immatérielle, sortant à peine du néant où il peut à tout instant retomber… s'esquisse, se dessine… d'abord en volutes tournoyantes dans le nuage d'orage comme en un feulement de bébé tigre, fragile et indistinct comme une masse sans épaisseur à l'échographie dans le ventre de Gaza… un cœur pulse… bat dans la fumée grise… bat, un cœur se bat… et voilà le Bébé sans père [09:44], l'Absolu auto-ressuscité, le Grand Prématuré vengeur, émanant de l'azote liquide des 4 000 embryons bombardés d'Al Basma, miraculés du sperme clandestin des prisonniers palestiniens acheminé en contrebande jusqu'aux ovules de leurs épouses dans des stylos-billes, l'Orphelin-né… le voilà qui veut sortir et qui se dégage du nuage d'orage et, prenant peu à peu de la force [10:06], comme un aimant attire à soi le métal épars des immeubles utérins éventrés, s'agrège et se forme… la pâte lève, le Bébé prend force : comme il est beau, il est magnifique, la Mère pleure en disant C'est lui, c'est lui vous le voyez ?, c'est notre Bébé à toutes regardez, il a nos yeux, nos yeux graves, comme il est beau, il sait marcher, il sait tout seul sans avoir jamais appris, et voilà qu'il se lève en géant golem de halo blanc, [10:46] se dresse en gloire et en parousie de vengeance, en chrysalide kamikaze avec ses ailes de diamant, le Bébé Béant d'atomes de cervelle et d'os de bébés évaporés dans le ciel de Gaza, – se lève un instant, barrit comme un gouffre éléphant dans le ciel de Gaza, puis disparaît.

Il n'y a pas pire fantôme qu'un bébé, rien de pire qu'un bébé pour vous hanter.

Photo : Samar Abu Elouf

Gouttes de pluie coulées en plomb

[00:05] Faibles gazouillis gazaouis. Il faut prêter l'oreille. Stridulent encore, fourmis humaines. C'est encore la vie. (Les vivants meurent, mais pas la vie.) Comme le bruit des gouttes de pluie sur les feuilles. N'as-tu pas vu que Dieu pousse les nuages ? Il donne la pluie. Mais la pluie tourne. C'est alors une pluie coulée au rouge, moulée dans les usines. Pluie pénétrante, à fragmentation de milliers de gouttes de plomb. Il pleut et il n'y pas de toit. C'est l'averse et il n'y a pas de toit. La pluie perce. Traverse les murs le béton comme des vers dans la chair d'un fruit qui saigne tout son jus.

Fin 23 ils ont assiégé le nord de Gaza pour le vider et en faire une zone-tampon. Les civils étaient pris entre les deux mâchoires de la force armée, en étau ou en double bind, sommés d'évacuer par ceux qui bombardaient et détruisaient les routes vers le sud. Enclave dans l'enclave. Jabaliya, encerclée en octobre 24, était encore occupée par environ 430 000 personnes vivant alors dans les ruines de la ville, l'approvisionnement en eau et en nourriture étant totalement coupé, l'aide humanitaire bloquée. Les deux routes indiquées par les autorités israéliennes comme sûres pour déplacer les civils, les avenues Al-Rachid et Salaheddine, ont été ciblées par les tireurs d'élite israéliens. C'était se sentir soi-même comme coulé dans du plomb, se sentir ainsi tenu à l'impossible, pris en tampon dans la zone. Mais ce double bind n'est pas un simple fait de guerre cynique, il a sa logique rigoureuse : il définit précisément une zone à l'état pur. Gaza, alors, n'était plus un territoire.

Un territoire a sa loi, physique et historique, extensionnelle, enracinée, auto-conservatrice, indépendante de ce qui le peuple. Une zone c'est autre chose. Une zone s'ouvre soudain dans un territoire, survient sur lui, le recouvre, le fait disparaître. Sortilège de la zone. Car une zone est un espace intensif et non extensif : un espace en tension, défini par les limites mouvantes qui le tiennent comme entre des mâchoires de bulldozers. Espace qui ne connaît plus rien que des quanta et des densités, tel un cluster. Espace de contagion, non de communauté : il n'y a pas d'extériorité de la zone aux individus qui s'y trouvent présents, elle vous colle à la peau et déteint sur vous. Tout ce qui est dans la zone est momentanément incorporé à elle. Tout ce qui est dans la zone est désormais déclaré ennemi. À Jabaliya a été tenue une population-tampon de 430 000 zonards-liminaux, qui se tiennent entre deux territoires comme sur le seuil entre deux portes, sur les ruines de leur maison de leur école de leur mosquée mais cependant ailleurs que chez eux, tenus ici et cependant ailleurs qu'ici, à la fois ici et nulle part, déplacés sur place par la malédiction de la zone : maudite soit la zone.

Comment diable échapper à la malédiction de la zone ? Sa sorcellerie est puissante : tampons-mâchoires qui mordent à l'encre indélébile dans la chair comme dans la Colonie pénitentiaire. Territoire tamponné, cacheté, scellé. Il faut agir avant qu'il ne soit trop tard. Sachez-le. Quand vous pouvez, combattez la zone par la zone. Dézonez la zone. Striée par les tunnels, trouée à travers les murs. Lézardez la zone. Car quand la zone a bientôt atteint son état de lisseté absolue, alors il est trop tard : écran plat. Vous n'aurez plus que des pixels pour pleurer. [06:25] Les femmes qui ont essayé et qui ont été tuées pour avoir essayé, celles qui sont mortes jeunes, furieuses, vieilles, sans jamais voir l'aube…

Tunnels gazés à Gaza, femmes fouillées nues à genoux à Gaza en plein soleil hystérique, soldats de Tsahal en soutien-gorge hilares à Gaza, enfants morts plombés de pluie à Gaza avec leurs mères portant et brandissant des morceaux de tissu blanc : maudit soit le blanc, maudite la paix blanche au soleil hystérique où tout est Ève à cul-hué.

Nettoyer. C'est le maître-mot. La pluie de plomb blanc-chie Gaza. On ne le répètera jamais assez. Il faut nettoyer, faire tampon. On évacue. Tunnels-tuyaux, zone-siphon. La zone est l'espace dissipatif. Désormais seul le vide sera accepté. Trump reconstruira Gaza sans Gazaouis. On les paiera s'il le faut, si on n'arrive pas à tout évacuer. Gaza ressortira des ruines en Disneyland, refaite avec du vide condensé. (Zone, Camp, Parc : remodelage de l'espace, re-spatialisation liquide du territoire, gazéification de Gaza.) D'une manière générale, les états composés et hybrides entre le vide et le plein seront tolérés, mais ce sera seulement à titre temporaire. Un jour ou l'autre, un jour prochain, il faudra avoir tout évacué.

Deir al-Balah, 6 Juin 2024. Photo : Ali Hassan Jadallah

Flèches brisées sur Kapital mort

Du 7 octobre 2023 au 24 juillet 2024 : 46 000 (bâtiments détruits) à Gaza-Ville (74,3%), 32 000 à Gaza-Nord (70%), 24 900 à Deir al-Balah (50,1%), 45 500 à Khan Younès (55,7%), 22 100 à Rafah (45,4%)
Du 7 au 9 octobre 2023 : 830 (morts)
Au 31 décembre 2023 : 21 978 (morts)
Au 21 mars 2025 : 45 553 (morts)
Janvier 2026 : 71 000 (morts) et 170 000 (blessés)
Taux moyen : 250 (morts) par jour, sachant que le taux moyen de la guerre civile syrienne, à titre de comparaison, était inférieur de moitié, soit 96,5 (morts) par jour.
Marge de 20 civils (tués) par frappe. Monte à 100 (environ) si la cible est un membre identifié du Hamas. (Marges calculées suivant la contrainte de densité du territoire.)
Quand il s'agit de Citoyens, les morts ont des noms. Les Gazaouis, eux, ont seulement des nombres. Nombres-flux, vous glissent entre les doigts. 73 000 dont au moins 21 500 (enfants).
Entre 70 000 et 125 000 tonnes de bombes ont été larguées sur Gaza. Ce n'est pas seulement une dépense. C'est un investissement nécro-politique et territorial. C'est aussi la machine qui est lancée. Les bombes, c'est soit une seule, soit l'avalanche. Additionner les zéros, c'est la logique du capitalisme. Mais la guerre est un moment-clé dans la conscience critique du capitalisme. Il ne faut pas seulement dire que la guerre est un marché rentable parmi d'autres pour le vieux capitalisme industriel (armes, tanks, etc.) Plus profondément, l'économie de guerre, loin d'être une crise accidentelle et passagère dans le fonctionnement normal de l'économie capitaliste, révèle le principe même du capitalisme en général, met à nu son cœur battant, sa pulsion la plus intime : la pulsion de mort. Encore, encore, encore. Voilà ce qu'il veut.
Les GBU sont du jetable, comme le papier toilette.

De ce point de vue, la bombe est le produit idéal, le produit-limite du capitalisme, la forme pure et achevée de la marchandise : 1. objet fétiche qu'on stocke et qu'on manipule avec tact protocolaire, mais qui 2. contient cependant en lui sa propre chute au néant inorganique (particulaire), et 3. à la différence des autres marchandises dont l'usure est exogène, contient cette annihilation sur le mode de la nécessité interne et finalisée. L'être même de la bombe est de se nier en tant qu'être. Gouffre, obsolescente-née. Capital technique à flux tendu, elle révèle ainsi dans le capitalisme son propre gouffre sans fond, sa propre autodestruction productive. Encore, encore, encore... On n'en finit pas, on n'en aura jamais fini de la chaîne de production. En général, les objets consommables ne sont que des concrétions passagères du processus de production, voués non seulement à la consommation qui les détruit, mais à s'auto-détruire et à se reproduire à l'infini. En exposant la pulsion de mort comme le principe fondamental de la dépense productive, les guerres de destruction laissent en même temps toujours entrevoir, comme une faible lueur, la possibilité de la mort du capitalisme comme seule possibilité adéquate à sa tendance profonde. Kapital mort par dépense, par sa répétition morbide.

Gaza semble vouée à la répétition. Compulsion de catastrophe. On pense parfois que la guerre se répète parce qu'on refoule l'origine, la catastrophe première (1948). On est foutus, si on pense comme ça : on se retrouve aussitôt prisonnier de la mémoire des autres. Alors, la guerre descend toujours plus profond dans le sol sans fond car il faut savoir que le sol est un abîme, maudit soit le sol dont la soif de sang est sans fin, et la guerre alors s'enracine à son tour dans le sol sans fin. Seul le souvenir pur doit être sauvé de la mémoire, le souvenir-image, clair adamantin. Il n'y a pas de pire sangsue suceuse que la mémoire, la mémoire sans souvenir, maudite soit-elle : qu'on vous l'arrache.

(Il était une fois N., né d'une femme dont le nom est oublié car il était trop long. Un jour, il voulut connaître son sang. On lui donna une liste. La liste disait : traces de Cananéen et de semence ammonite diminuée, imité d'Édomite pur par son demi-frère, mais par ailleurs ismaélien zébré d'hébraïsmes errants et distingués par le père, quart-fils de vizir et de Naqib mamelouk affranchi. Le sang de N. n'était pas possible. Et pourtant il vivait ! Il brûla la liste. Depuis, N. marche avec la cendre dans les veines. Béni soit l'Impur.)

C'est le contraire : on refoule parce qu'on répète, parce qu'on ne supporte pas l'absurde l'inflexible répétition de plomb du Capital-Mort : maudite soit-elle.

[02:54] Une détonation, déflagration. [03:03] Deuxième détonation, déflagration. Technique de la réplique, double frappe. [03:11] Troisième. La terre ! C'est la terre qui tremble sous leurs pieds. Il n'y a plus de sol, maintenant, seulement le pseudo-ciel rouge nuit. Flèches des minarets brisées sur Kapital mort : la mosquée d'Al-Omari s'effondre au paroxysme du Capital-Mort comme une cathédrale financière démasquée, maudites soient toutes les cathédrales qui sont toutes financières, qu'elles soient financières déguisées ou financières opiacées, inconscientes d'elles-mêmes. Et soudain il n'y a plus de peuple de droit, il y a seulement des peuples de fait : occupés, occupants (l'occupation est un état de fait et non de droit, ça se montre, se fait voir, s'exhibe au soleil hystérique). Il y a seulement des peuples de sables mouvants et des peuples d'erre. Il n'y a plus ni élu ni égaré, car vous êtes tous un en déréliction, en tant qu'orphelins des dieux. Et c'est maintenant Gaza la profane qui apparaît sous la pieuse effondrée, voilà la vraie Cité matérielle sous l'habit déchiré de la religieuse, Gaza la grise, de béton armé désarmé, la combattante abandonnée sans Dieu, auréolée d'Intifada de pierres et de bébés.

Tout le monde démocratique a fourni. Au moins un petit morceau. Pas gros. Un petit quelque chose, une miette des armes lancées sur Gaza. Par nos meilleurs. Nos ingénieurs sortis de nos meilleures écoles, experts reconnus dans le monde entier. Si vous avez besoin de solutions performantes et de systèmes intégrés d'isolation et de protection dans des conditions extrêmes, Hutchinson est votre partenaire de confiance.

Entre octobre 2023 et mars 2026 : plus de 525 (cargaisons) de composants de matériel militaire expédiés par des fabricants français vers les industries israéliennes de défense. Dissolution de la responsabilité par morcellement : responsabilité en miettes. Les principaux exportateurs français sont Sermat (moteurs électriques), ADR (systèmes tournants), Effbe France (membranes en élastomère), Eurolinks (maillons de munitions), Savimex (systèmes optiques), Safran (moteurs), Thales (radars, sonars), Cimulec (circuits imprimés), Amphenol Air LB (connecteurs), Radiall (connecteurs radiofréquence, fibre optique, micro-ondes), Aubert & Duval (canons, obusiers, mortiers), Vishay MCB (potentiomètres, capteurs) et Hutchinson (roues, joints, revêtements).

(Note sur la bombe comme court-circuit de l'État démocratique. – La bombe en tant que marchandise d'État, produite par des entreprises privées et achetée par des contrats étatiques qui en monopolisent juridiquement l'usage et la jouissance, brouille la frontière théorique des secteurs privé/public. Le capital privé tire des profits d'une dépense socialisée uniformément répartie, financée par les ressources publiques ; réciproquement, la forme marchande subsiste enchâssée dans une relation politique entre capital et État. La bombe révèle ainsi le rôle tactique de l'État dans l'économie libidinale du capitalisme. Circuit exclusif de la jouissance d'État. Quand, même artisanale, elle est soudain déviée et extraite de ce circuit, réappropriée par des acteurs sociaux non étatiques dans un conflit armé, elle est toujours visible, – montrée, nommée, violente par nature, – en proportion de sa transgression du mariage de l'État et du capital. Au contraire, l'insertion de la bombe dans l'ordre capitaliste ordinaire maintient sa jouissance à un niveau d'invisibilité publique relative et d'euphémisation : « frappes », « intervention », « opération » au nom codé, etc. La bombe détruit et tue à l'abri du droit monopolistique dont elle est pourtant le court-circuit capitaliste, comme le coït parental rentabilise la sexualité dans la nuit obscure de la chambre à coucher, pendant que les enfants dorment à côté.)

Israël, notre cher enfant douloureux du siècle passé, plus vieux que nous, enfant chétif meurtri devenu fort, dur et froid, avant-poste et gardien du capitalisme occidental d'extraction au Moyen-Orient sur la Plateforme de Palestine. La guerre d'Israël à Gaza, paroxysme d'Occident. On se voit dedans comme au miroir d'étain : s'éteint geai n'oxyde, un génocide (c'est difficile à dire). Génocide sécuritaire. Génocide par calcul. Génocide par dénatalité. Génocide collatéral. Il y a plus d'un génocide possible.

Génocide, ça ne marche plus. Ne prend plus. On le dit, ça ne marche pas. Le mot est mort avec les morts, évacué. Il n'est pas mort par usure. Il a été attaqué. On l'a tué. C'est un sémocide.
(Il faut trouver autre chose.)

La grande mosquée Al-Omari de Gaza, 27 janvier 2024. Photo : Ali Hassan Jadallah

Spectateur Pâle. Prendre. Photos.

Elle. – Tu n'as rien vu à Gaza, rien.
Moi. – J'ai vu les camps de réfugiés.
Elle. – Non, tu n'as pas vu.
Moi. – J'ai vu le camp de Jabaliya, la densité extrême à Jabaliya, la vie nue à Jabaliya, la soif à Jabaliya, ça je l'ai vu. J'en suis sûr.
Elle. – Tu n'as rien vu, non : tu as vu des photos. Ce que tu as vu n'était pas la réalité. La chaleur de métal lourd et l'onde de pression sur Gaza, la poussière de béton dans la gorge et dans les poumons. Cela ne se voit pas.
Moi. – On peut voir à travers les photos, on peut voir le réel, voir et pleurer.
Elle. – C'est réel, oui, comme sont vivants le cœur et les reins prélevés sur un mort dans la glacière médicale, en survie artificielle à travers les voies de transmission des images. On voit toujours dans. Dans quelque chose. Jabaliya est un camp dans un camp, un camp en abyme. Le camp, c'est un espace transitionnel : on y passe. Les Gazaouis sont de passage chez eux. Toi tu as vu Jabaliya dans ton salon, dans le bus, dans d'autres images. Jabaliya, celle que tu as vue, était découpée, cadrée, morcelée par les images comme par les bombes. Elle a été prélevée sur le corps de Gaza, déplacée et transplantée dans un autre corps. L'image déplace le réel, comme l'armée déplace les populations. C'est la malédiction de la Nakba qui continue. Gaza n'est plus à Gaza : la zone est découpée par l'image en même temps que le territoire occupé est recouvert par la zone. (Double opération simultanée.) L'image se dys-aime-mine en explosante-fixe en en une diaspora diapositive.

Moi aussi je dis Gaza, tout le monde dit Gaza, mais Gaza c'est déjà du découpé au bistouri : une bande. Comme une bandelette d'homme invisible, qui recouvre et occulte le visage de Palestine. On enlève les bandes, avec infinie délicatesse, comme la gaze sur le corps purulent d'un grand brûlé, et la chair-lymphe du grand brûlé vient avec la gaze de Gaza, s'arrache avec. Ça part, tout s'en va. Le grand brûlé ne crie pas.

Maudit soit l'invisible, car il y a de l'invisible qui crie famine en pleine lumière et se dévore sous le soleil (hystérique), maudit soit-il : jamais invisible en soi, toujours l'invisible du visible. Car il ne suffit pas que quelque chose soit là, présent sous nos yeux, pour être visible. Il faut beaucoup plus.

Il y a des gens qui passent devant vous et vous ne les voyez pas.
Il y a des gens qui ont un crabe sur le visage, accroché. Vous ne les voyez pas.
Vous leur coulez votre regard comme du plomb fondu dans les plaies que font les pinces du crabe, sans les voir.
Il y a des gens qui ont des trous et vous, vous regardez plutôt le couteau.
Le visible est un fait de représentation, non une présence brute. Il est visible à condition de le devenir, à condition qu'on le rende visible, qu'on le plie à l'ordre du visible, qu'on le fasse entrer dans l'ordre du visible par les interventions d'une police iconique. Le visible rejette dans l'ombre son invisible. Tsahal a exercé à Gaza un contrôle strict de la visibilité autant que de la population enclavée.

Plus de 220 journalistes (tués), dont au moins 71 (ciblés) en train d'exercer, de prendre une photo, d'enregistrer.

On prend une photo. (On dit « prendre », comme dans le sexe, prends-moi. Appareil-phallus.) On ne « prend » pas un dessin, on ne « prend » pas une peinture de son modèle, même nu. On ne « prend » pas un texte qu'on écrit, même intime. La photo prend. Alors elle peut. Quelque chose. Il faut prendre. Prenez. Si on ne prend rien, on reste hystérique des yeux, comme le soleil. Al Affaq, Lau Mat, Lau Lau Lau Lau Lau Lau.
Ne prenez pas racine, prenez l'ombre.

Spectateur Pâle. – J'ai pris de l'invisible à Gaza.
Elle. – Les hommes veulent prendre. Gaza est prise de partout. Prise entre. En étau. Prise dedans.
Spectateur Pâle. – C'est sur les hommes, c'est sur l'armée que j'ai pris l'invisible.
Elle. – On est à l'opéra. Dans Opera de Dario Argento. Le tueur cruel attache sa victime, la cantatrice. (Cantatrice, on l'est tous un peu par ici.) Il lui scotche des aiguilles sur les paupières pour la forcer à garder les yeux grands ouverts devant les meurtres atroces qu'il réalise. Si elle ferme les paupières, elle se crève les yeux. Nous sommes comme elle, la petite cantatrice, Citoyens-Spectateurs, au grand opéra de la guerre-tv. Spectateurs Pâles, nous le sommes tous ici, empathiques-tétanisés, en train de voir quelque chose sur quoi nous ne pouvons agir. Prisonniers de la cage de verre. Voir est plus fort que nous. On en voit toujours trop. À tout prendre, je préfère qu'on se les crève. Ne plus voir serait plus correct.
Spectateur Pâle. – La Pâleur n'est pas un état. C'est un devenir. On devient pâle. C'est déjà ça. Les Gazaouis eux-mêmes sont spectateurs pâles rendus impuissants, condamnés à leurs yeux nus. Les photographes sont ciblés à Gaza, c'est qu'ils font bien quelque chose. Ils contre-prennent. Ils font des trous dans l'invisible. L'armée les cible pour ça : l'invisible se met à fuir par l'azur du visible. Enregistrer : opération-miracle, qui prend sans toucher. La photo est à contre-ciel. Nous n'avons plus d'autre miracle que celui-là.
Jusqu'où peut aller la Pâleur sans tourner à l'appât-leurre ?

[5'11] Soudain la cloche, c'est l'alerte ! Aux abris. Il n'y a pas d'abris. Tout à découvert. Le camp lisse comme un œuf. L'alerte est le nouveau régime. Gaza, la zone-laboratoire. Ce que vous faites entre les alertes n'intéresse personne, n'intéressera bientôt plus personne. La vie est le temps mort de la survie. La vie est un intervalle. Elle est le résidu non-réglementé du régime de la survie, un vide juridique, un point aveugle. Bientôt l'alerte aura atteint son état de drone permanent. Certains sont plus lents que d'autres. Certains n'ont pas compris que la vie est obsolète. On peut les reconnaître. Ils ont l'air de croire en leur présence. Ils ne se reflètent pas dans les miroirs à pixels, faites le test. Ce qui n'est pas passé en survie n'existe pas, n'existera plus. Faites vos raies-serves. Si vous voyez quelqu'un qui semble vivant, dans la rue ou même chez vous, quelqu'un qui ne semble pas s'être rendu compte de l'état général de survie, surtout n'intervenez pas seul. Signalez-le. Appelez un serf-vice compétent. Il sera retiré. En attendant, gardez vos distances. Faites le mort.
Ou alors, con vers tissez leurre et gym gène et râle de lasse Urvi. Transmuez la survie en sur-vie.
Prenez corps.
Devenez un Spectateur Pâle conscient.

Gaza-Ville, 8 septembre 2025. Photo : Rizek Abdeljawad

Débris gris, pousses vertes

Les bulles d'Oz errent des blés.
S'ire haine, si reine d'ambe ulule lance. Brancards.
Honneur icône naît plus rien d'enlaidi qu'ombre.
(Tibias, tôle ondulée, scalps, ciseaux, doigts, pneus, phalanges, roues, nounours, troncs, parpaings, utérus, laine de verre, pharynx, tuyaux, cartilages, plexiglass, hanches en plastique, tiges, poutres, culottes ensanglantées. Des bris.)
Ohm arche de dents.
Lèche vos morts alezane tirs lèche arrête. (Les ânes.)
Mets-ça four mille et s'hagard gouille encore dévie. (La patience des ânes.)
Omple-leurre. On prie. Onques riz.

Un catalogue de 1227 pages sert de registre des morts (tués). Nom, âge, numéro de carte d'identité. Sannd Abu al-Shaer, Ayloul Qaud, Mahmoud Abdel Ghafour. On rend les noms au nombre. La liste des noms ne prend pas en compte les corps non identifiés.
Ni les évaporés.

À Sabra, 112 (personnes) sont désensevelies puis enterrées, 2 ans et demi après leur mort sous les décombres.
Saoulés dès qu'ombre.
Sur les décombres, Samih Madhoun joue de l'oud. Il joue de l'oud sous une tente de Gaza, avec tant d'amour, de nostalgie et de désir pour son pays.
N'arrête pas déjouer.
Gris partout, couleur bien plus profonde que l'azur, disait Nietzsche : couleur de l'archive contre l'azur idéal, l'immaculé (la morale est d'azur, maudit soient-ils, l'azur et la morale), le gris est la couleur de ce qui a réellement existé. Gaza-la-grise, ville-archive et palimpseste, laborieuse à déchiffrer, territoire archéologique, hiéroglyphique.
La patience est grise comme les ânes.

[03:00] La mauve sauvage khobiza pousse entre les blocs de béton fendus dans le gris avec le pourpier rampant. Sauvages et mauvaises herbes, elles ont sauvé des gens de la famine. Comme les tortues. Les pêcheurs étaient ciblés s'ils allaient trop loin en mer. Ils ramenaient des tortues. Il y a un homme qui a été tué (ciblé) parce qu'il donnait de l'eau aux gens.

Mais les plantes trouvent toujours l'eau.

Photo : Samar Abu Elouf

Frédéri Bisson
Photo de Une : Beit Hanoun, au nord de la bande de Gaza, 19 février 2025. Photo de Rizek Abdeljawad.


[1] Notice. Écrits depuis 2024, ces six textes sont des défixions magico-politiques lancées à distance. Seule ressource quand on n'espère et ne peut rien devant la catastrophe, et quand les cessez-le-feu paraissent mort-nés : des sorts de protection et de sur-vie pour Gaza. Ils ont été écrits en écoutant en boucle le disque No Title as of 13 February 2024 28,340 Dead (2024) du groupe montréalais Godspeed You ! Black Emperor (GY !BE), puissante élégie post-rock pour Gaza. Depuis la date du 13 février 2024 auquel est arrêté le titre de l'album, le nombre de morts à Gaza a plus que doublé. « Spectateur Pâle », je ne peux rien faire pour Gaza, rien que ces textes, qui prolongent mon émotion de No Title. Idéalement, il ne faudrait les lire qu'avec la musique qui leur donne leur élan :

https://godspeedyoublackemperor.bandcamp.com/album/no-title-as-of-13-february-2024-28340-dead.

Une vieille question est de savoir si l'émotion musicale, ineffable, peut parvenir à passer dans les mots, sans que les mots ne l'anesthésient et ne la trahissent. Ici, le titre de chacune de ces six défixions reprend, dans l'ordre, la tracklist de l'album de GY !BE. Les textes ne sont certes pas des commentaires, ils ne se superposent pas exactement à la musique, mais j'ai néanmoins indiqué dans le fil du texte, entre crochets, quelques repères dans le timing de l'album, comme des accents, des pointes émotionnelles, des points d'orgue dans la voix.

Mais No Title, « Sans Titre », c'est aussi par coïncidence le titre d'un court-métrage tardif de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville : Sang Titre (2019), version spéciale d'un court précédent, Dans le noir du temps (2002), remonté pour les spectateurs de Ramallah et de la bande de Gaza à qui Sang Titre est dédié. Entre les images de Dans le noir du temps, Godard et Miéville ont inséré dans Sang Titre des images du film Ici et Ailleurs (1976) sur la lutte des fedayin palestiniens de l'OLP. Dans Ici et Ailleurs, Godard analysait la réception des images du conflit au Moyen Orient (l'Ailleurs) par un spectateur moyen d'ici en France, chômeur assis devant la télévision familiale. Ici et Ailleurs est en effet déjà la reprise d'un matériau documentaire filmé en 1970 par le Groupe Dziga Vertov parmi les fedayin du camp d'Amman en Jordanie, destiné à un film de propagande resté inachevé, qui devait s'intituler Jusqu'à la victoire (Méthodes de pensée et de travail de la révolution palestinienne).

Ici et Ailleurs (1976)

Trois mois après ce tournage, c'était « Septembre noir ». Les combattants filmés par Godard, hommes et femmes, sont tous morts sous le feu de l'armée jordanienne de Hussein. Après dix jours de bombardements, les camps jordaniens sont rasés. Chez lui en France, le sentiment d'impuissance de Godard face à la mort des combattants dont il avait voulu soutenir la cause donne lieu, cinq ans plus tard, à une réflexion iconopolitique distanciée, sur l'interférence et l'incompréhension entre les militants occidentaux et les luttes du Moyen Orient. Ce décalage, ce hiatus du citoyen français moyen devant les images de l'Ailleurs, Godard ne l'avait-il pas lui-même instauré malgré lui ? Pouvons-nous vraiment soutenir les Palestiniens sans les trahir ?

Aujourd'hui, Ici et Ailleurs est largement réputé irrécupérable, non seulement sur le fond, en raison d'une radicalité politique qui semble appartenir au passé (la défense de la lutte armée des Palestiniens), mais surtout sur la forme, en raison de certaines associations d'images présentes dans le film. Ce qui a scandalisé l'opinion dès 1976, et contribué à nourrir les accusations d'antisémitisme qui suivront Godard après sa mort, c'est en effet une séquence embarrassante, où les images fixes de Golda Meir (première ministre israëlienne) et de Hitler sont enchaînées dans le montage, ainsi liées entre elles de manière implicite autour du mot « Palestine ». Raccourci glaçant, qui établirait une équivalence entre la violence nazie et la politique militaire d'occupation d'Israël en Palestine.

Pourtant, une thèse aussi dogmatique paraît peu cohérente avec le ton général d'Ici et Ailleurs, film dont le genre est plutôt problématique et critique. Entre le tournage inachevé de 70 et la publication d'Ici et Ailleurs en 76, Septembre noir a désenchanté les rêves révolutionnaires des intellectuels français, et le Groupe Dziga Vertov, né de l'élan de mai 68, s'est dissous en 1972. Dans Ici et Ailleurs, Godard applique rétrospectivement la méthode de sémiologie critique du Groupe Dziga Vervtov à ses images, tournées dans le camp d'Amman, pour mettre en évidence son propre aveuglement idéologique. Comme un contrepoint nécessaire, Anne-Marie Miéville prend le relais de Godard, en voix over, pour l'interroger sur ce qu'il n'a pas vu, à l'époque, dans les images qu'ils reprennent et décryptent ensemble. Comment n'avons-nous pas entendu à l'époque ce que disaient vraiment les fedayin (ils parlaient entre eux de leur mort prochaine) ? Comment n'avons-nous pas vu ce qu'ils ressentaient en propre, comme par exemple le malaise manifeste de cette jeune paysanne qui récite laborieusement sa leçon politique devant la caméra ? Pour percevoir, il faut baisser le son dont nous recouvrons les images (le commentaire), et soustraire ou arrêter les autres images que nous projetons sur elles, entre lesquelles elles sont prises. À partir de cette autocritique, Godard interroge le régime télévisuel plus général de l'image qui informe et aveugle notre perception collective. Ici, le problème est que nous sommes « à la chaîne » devant les images, comme l'ouvrier à l'usine. Elles se suivent, les unes après les autres.

Pour contrecarrer cette logique médiatique, Godard cherche, comme dit Deleuze dans L'Image-Temps, à « désenchaîner » le spectateur occidental moyen. Le sens du « et », dans le titre Ici et Ailleurs, est précisément la solution du problème : une conjonction, c'est-à-dire non pas une image après l'autre, mais une image plus une autre. Ainsi chaque image, au lieu de se fondre dans une continuité qui passe pour naturelle, est-elle plutôt différentiée et augmentée par son rapport aux autres qui sont montées avec elle, de telle sorte que le tout d'une séquence est toujours plus que la suite de ses images. Le faux raccord devient le principe même de la relation entre images. C'est de cette manière qu'il faut donc essayer de penser la séquence polémique d'Ici et Ailleurs. En montrant Golda Meir et Hitler à la suite, Godard produit un faux raccord : il ne les « associe » pas, ne les assimile pas ; au contraire, ce geste provocateur, par le choc de la contiguïté entre inassimilables, fonctionne comme une interférence soudaine et brutale, capable de suspendre la chaîne de montage, de désenchaîner notre perception. Soudain surgit un espace, un vide : qu'y a-t-il entre les deux images ? C'est cet intervalle (l'entre-deux-images), cette différence, qu'il appartient désormais au spectateur de combler par sa propre réflexion. Godard pensait nécessaire un tel choc pour que le spectateur, sortant de la passivité dont se nourrit le spectacle médiatique naturalisé, accède enfin à une conscience critique de sa propre perception. (Ainsi encore dans Sang Titre, Godard insère-t-il l'image de la petite fille combattante au camp d'entraînement d'Amman, au ralenti, non pas après les images en noir et blanc des cadavres d'un camp de concentration, mais en plus.) En se prêtant ainsi pour le déconstruire et le subvertir au jeu périlleux de la chaîne des images, il n'est pas sûr que Godard n'ait pas été à nouveau pris au piège de l'idéologie. Du reste, Ici et Ailleurs avoue cette possibilité d'échec de la logique du « et » : « Probablement qu'à force d'ajouter de l'espoir à du rêve, on a dû faire des erreurs d'addition ».

Ce que je retiens de ce moment important dans l'œuvre de Godard, ce n'est pas son contenu dogmatique (apparent ou résiduel) sur le conflit israélo-palestinien, contenu que je tiens pour politiquement inerte dans un régime iconopolitique, – l'important, c'est l'analyse critique plus profonde à laquelle Godard soumet la production d'images. Pourquoi aujourd'hui, dans un contexte historique et géopolitique très différent de celui de 1970, ne pouvons-nous à nouveau trouver de sympathie forte entre Ici et Ailleurs, et, d'une manière propre à notre situation, « désenchaîner » notre perception de Gaza sous les bombes ?

Je ne crois pas fortuit que mon processus d'écriture, à propos de la destruction de Gaza, ait eu besoin d'un art non représentationnel tel que la musique pour être libéré. Le personnage du « Fedayin » ou du « Moudjahidin » – le Palestinien de Jean Genet, le « Guerrier » contre le Soldat, – a certes totalement disparu de notre imaginaire du présent, remplacé plutôt par le Terroriste. (Terrorisme scopique : les images absentes des massacres du 7 octobre 2023 – peu les ont vues ou regardées – forment son aura terrifiante. Cette violence enregistrée – tuer et montrer qu'on tue, produire des nécro-images à la fois insoutenables et virales, – tend à assimiler le Hamas à Daech sous un même personnage contemporain, malgré les différences stratégiques entre ces groupes, entre l'ancrage national du Hamas en territoire palestinien et le transnationalisme exogène de Daech.) Mais d'autres personnages enchaînent aussi notre perception, y compris du côté des mécanismes de l'empathie : la Mère voilée éplorée, l'Enfant de camp de réfugiés au visage grave, etc. (Dans notre époque de rationalité technique et d'information en continu, la « Bombe intelligente » fonctionne aussi quasiment comme un personnage à part entière des guerres contemporaines, au moins depuis la Guerre du Golfe de 1990-1991. Ici, sur les chaînes d'information en continu, on voit presque plus d'images d'ogives et de drones que de victimes humaines. Travellings en survol ou en overview des villes bombardées. Perception enchaînée.) Pour suspendre la passivité de perception entretenue par ces personnages, nous aurions besoin d'autres images de la guerre que celles qui nous tétanisent, nous anesthésient ou nous rendent méchants, – besoin surtout de nouveaux rapports entre images, de différences-interférences avec celles des ruines de la bande de Gaza dans leur progrès apparemment irrépressible. Mettre en rapport les ruines de Gaza et nos propres faillites, nos propres ruines réelles et symboliques, la nécropolitique inhérente au capitalisme (« Broken Spires At Dead Kapital »), etc.

C'est la leçon de Deleuze spectateur de Godard : dans une perception enfin libérée du régime du spectacle, les images ne sont plus liées entre elles que par leur différence active ; la différence travaille, elle n'est pas ce qui sépare, mais ce qui relie. Ici, j'ai un peu essayé de désenchaîner des affects avec des mots-images. (F.B.)

🔲 ☆

Notre reportage exclusif au 77e festival de Cannes [2/2]

Suite de notre reportage, dont le premier épisode a été publié ici
Contre toute attente le Festival de Cannes a bien accordé une accréditation presse à lundimatin. Je prends donc le train en direction de la Côte d'Azur pour assister au Festival international du film en qualité de journaliste invité. Il s'agit bien sûr de profiter de la plage et des cocktails gratuits mais aussi de penser le cinéma et réaliser une enquête ethnographique sur la bourgeoisie.

THE VILLAGE NEXT TO PARADISE

Sur la place de la mairie, non loin du Palais mais déjà ailleurs, les drapeaux de la CGT flottent dans le vent, des manifestant.e.s se regroupent. À quelques centaines de mètres du tapis rouge, ils sont néanmoins en-dehors du Spectacle, relégués au hors champ.

Le collectif Sous les écrans la dèche lutte pour que leurs métiers, cassés par la réforme du chômage, soient intégrés au système de l'intermittence. La veille, ils ont fait un coup d'éclat en apparaissant dans le cadre via une banderole déployée pendant le cocktail de la ministre. Aujourd'hui, certains aimeraient partir en manif en direction du Tapis Rouge, mais ne partent pas, faute de nombre ? A cause des négociations ? Pour ne pas froisser la CGT ?

Les gens mobilisés sont plutôt des programmateurs, des travailleurs spécialisés des sections parallèles où il y a « une ambiance familiale et de gauche ». Apparemment il est difficile de mobiliser les nombreux manutentionnaires du festival, où règne la terreur et la précarité, ce qui donne un aspect isolé au mouvement.

Pendant ce temps sur la croisette, les ouvriers de Novelis montent un chapiteau. Avec Coline nous errons puisque Cannes est propice à la dérive. Les ouvriers nous racontent le nouveau Madmax pendant la pause.

— Miller a trahi, c'était le rebelle d'Hollywood qui tourne à l'ancienne, mais là c'est fini il est de retour dans le normal produit à la chaine.

Coline me quitte pour se rendre à une conférence au marché du film « comment la diversité peut rapporter de l'argent ». Elle n'a pas de badge et entre par son entrée secrète : au bout du village international, une rambarde à enjamber et un gardien âgé qui s'endort à l'ombre d'une tente. De mon côté, je retrouve une amie I.. Fille d'un grand producteur parisien, elle est née dans ce monde ultra-bourgeois que nous découvrons. Je lui demande son avis, que je sais tranchant, sur les films de la compétition.

–- t'as vu quoi ?
–- Marcello mio de Honoré
–- alors ?
–- C'est les histoires ennuyantes du petit milieu parisien que je connais bien, leurs fantasmes et leurs névroses, un peu gênant de faire des films avec ça. Ils jouent leur propre rôles, Catherine Deneuve est Catherine Deneuve, Luchini, Luchini. La (vraie) fille de Catherine se prend pour son père, elle se déguise en lui Elle fait une crise existentielle oedipienne jusqu'à ce que ça mère l'embrasse en la confondant avec son père. Voilà le cinéma français, un voyeurisme de riches.

Heureusement chaque porte du Palais cache une salle de cinéma qui mène à d'autres mondes, loin du (cinéma) français. Des films et des personnages étrangers nous permettent de vivre des réalités lointaines au plus près du quotidien. Je m'installe dans l'une d'elle au hasard et me retrouve devant The village next to Paradise.

En somalie, un père et son fils vivent dans un village nommé Paradis sous la menace constante des drones américains. Le père fait parfois le chauffeur pour la contrebande, qui persiste malgré tout les moyens investis contre le terrorisme, une guerre qui pourri surtout la vie des habitants. Le récit comme les personnages sont profonds. Le contraste avec le cinéma français est frappant. Ici ni bien pensance, ni vanité, le film parle des gens, de leurs galères, de leurs espoirs. Un cinéma un peu banal, mais au moins c'est du cinéma.

Une fois dehors je rejoins mes amis au cocktail du collectif 50/50 à la plage de la quinzaine. Quelqu'un m'a demandé « est ce qu'il y avait des stars ? » A vrai dire, je ne sais pas bien les distinguer. Par contre je me suis demandé pourquoi les stars venaient ici bas sur les plages des profanes ? Je suppose que les stars ont besoin des prods pour organiser des soirées où les gens les reconnaissent et que les prods ont besoin des stars pour que leurs soirées soient réussis.

— C'est quoi le collectif 50/50 ?
— c'est un collectif de féministes, euh, institutionnelles
— tu veux dire alliées avec les capitalistes ?
— oui voilà, bon comme toutes les luttes
— ben non
— ah bon, quoi par exemple ?
— Bah … l'anticapitalisme
— ah oui c'est vrai

L'ART DE LA JOIE

J'apprends que la télévision adapte L'art de la joie en série. Ma curiosité me pousse à me rendre à la rencontre avec Valeria Golino qui présente le premier épisode. Le directeur du festival encense Goliarda Sapienza, autrice boudée pendant cent ans en Italie, qui vient à peine d'être reconnue grâce à une édition française. La réalisatrice trouve dans l'héroïne Modesta une figure modèle de libération féminine, desobediente, « qui est libre jusque dans le fait de faire le mal. »

La série est une adaptation littérale du roman, un bout-à-bout des actions qui passe à côté des double sens et de l'ambiguïté des mots. Il n'y a évidement aucun intérêt cinématographique à ce travail télévisuel qui perd toute la force poétique du livre. La réalisatrice le dira simplement à la fin :

— « comme dans la série où tout le monde couche avec tout le monde (étrange façon de parler de l'inceste), le cinéma couche avec la télé. »

Ce qui est fou c'est de voir à quel point l'adaptation, par sa linéarité, passe à côté, ou plutôt se prémunie, de la force immorale de Sapienza et la dépolitise. La bestialité des pauvres vient expliquer toutes les violences : le viol, l'inceste, la maltraitance. On évite soigneusement l'homosexualité, on pacifie. Ce qui reste : une enfant maltraitée qui, par un hasard du destin, parvient à s'échapper de sa condition d'inférieure, et qui apprend à aimer le pouvoir, à coucher avec.

Je comprends ce qu'y trouve la télé : enfin un récit du self made man version woman ! Le livre est remarquable parce qu'effectivement le personnage de Modesta s'échappe à tout ce qui tente de l'enfermer, de la limiter, pour arracher au monde de la joie contre toute morale. Mais dans cette version télévisuelle, il ne reste de la liberté que le libéralisme. Ce qui est ridicule et tragique c'est que la réalisatrice cherche sûrement à trouver le chemin vers la joie mais que l'idéologie dans laquelle elle baigne l'en empêche. C'est en transformant la libération en libéralisme existentiel que l'art de la joie échappe à la bourgeoisie.

C'est aussi ce perpétuel malentendu qui rend la bourgeoisie si curieuse des pauvres et de leurs formes-de-vies. Je me suis demandé pourquoi 90% des films à Cannes ont pour sujet des modes de vies subalternes ? Autre que la plue value indéniable, « l'argent de la diversité », ce qui justifie un tel extractivisme culturelle, c'est que la bourgeoisie névrosée, cherche à percer le mystère de la joie, un art que tout les galériens du monde reçoivent en héritage.

Une fois la projection terminé je sors du Palais presque en courant ayant l'impression d'être prisonnier d'un Temple où l'on dissèque les gens de mon rang. Devant la porte des dizaines de personnes en costumes tendent désespérément des pancartes INVITATIONS SVP, mendiant des places pour le gala du soir. La possibilité de l'ascension fait parti du show. Le Festival a besoin de ce système de la réussite pour faire fonctionner la machine, mais aussi pour revigorer la classe en la nourrissant d'énergies vitales. Les personnages comme Modesta, qui réussissent à se libérer, à tricher, à se hisser en haut en partant de rien, une fois leur vie soigneusement dépolitisée, sont les véritables héros du Festival. A l'affiche : le comte de Monte Cristo, le plus pathologique des parvenus, le plus terrifiant aussi, qui devient, par sa réussite vengeresse, un genre de dictateur suprême.

Je rejoins I. au pavillon algérien où Walid offre un cocktail, du houmous et des aubergines grillées pour son film. Nous nous installons sur une table au soleil.

— alors t'as vue quoi ?
Emilia Perez de Audiard. Un bandit mexicain veut devenir une femme, pour disparaître mais aussi pour changer de genre
— cheloue mais marrant non ?
— Oui l'actrice est forte, mais le problème c'est qu'une fois que le bandit est une femme, elle se dissocie et se met à moraliser son monde, à la fin le bandit fait des associations pour les femmes victimes des bandits…
— chaud
— le film est produit par Yves Saint-Laurent, c'est la marque qui fournit les costumes, on dirait une publicité avec des placements de produits en mode vidéo youtube

MOTEL DESTINO

Je vais à une séance presse de Motel destino où je ne parviens pas à incruster Coline, qui va tenter sa chance ailleurs en prenant mon badge. Dans la salle, composée exclusivement de journalistes, je discute avec des « collègues ».

— Y a pleins de techniques pour la billetterie
— comment ça ?
— Moi le soir, je sélectionne les films que je veux voir et j'ouvre des onglets. A 6h55 j'ouvre directement les onglets, je gagne 30 secondes.
— Je connais une journaliste coréenne qui à une application qui rafraîchit automatiquement le site et qui la prévient si une place se libère.

Le film se passe dans un motel brésilien où les gens viennent baiser, il se déroule sur un fond sonore de film pornographique. Une petite frappe en cavale trouve refuge au motel mais devient prisonnier du couple de tenanciers : un mari jaloux et violent, une femme infidèle qu'il se met à aimer. Un récit classique quoique entrecoupé de scènes d'hallucinations, de visions, de scènes de sexe bestial sous le regard d'animaux médusés.

Motel destino est pop, coloré, excitant, mais les personnages sont des stéréotypes. Le méchant qui visiblement refoule son attirance pour les hommes aurait pu devenir gentil, en assumant sa sexualité par exemple. Le profil de gentil du personnage principal, qui prend la défense de la femme infidèle pour qu'elle devienne sienne, dépolitise la question de la violence conjugale. Le film se termine sur une scène ou le personnage dit sa rage d'être de ceux qui n'ont rien et je sors du film avec cette rage là, en prise au doute : qu'est ce que je fais ici ? pourquoi je joue à ce jeu-là ?

Je retrouve Coline qui s'est fait chopper en essayant de rentrer dans une séance. Mon badge a été confisqué par la sécurité. Je dois venir m'expliquer à la direction presse demain à 9h. Coline en tant que sans-badge est devenue une spécialiste des faux papiers du Festival, elle me montre en rigolant les 5 ou 6 badges à des noms différents qu'elle a dans ses poches.

Nous retrouvons I. à la plage Vega pour une soirée dont j'ai oublié le prétexte. La lune éclaire la mer au loin, le DJ passe de la house nulle, j'interroge I. sur sa journée.

— J'ai vu The Substance
— alors ?
— c'est le film sur cette drogue qui te permet d'être la meilleur version de toi même.
— c'est-à-dire
— c'est une critique tu vois, de cette tendance à toujours vouloir être au top de soi, injonction faite aux femmes particulièrement. Mais c'est quoi ce truc où tu fais une critique de l'injonction à la performance de soi, au canon de beauté féminin et tu filme unes meuf trop bonne en gros plan sur son cul pendant 40 minutes ? En gros, le film dénonce ce qu'il fait, sans se poser la question du regard masculin
— il ne se pose pas de questions de formes
— Oui, en fait ce sont des films qui ne s'intéressent pas au cinéma

Je conviens avec I que l'on ne parle plus de cinéma, qu'il nous manque un paradigme critique, adapté à l'époque, qui viendrait de notre génération, pour comprendre le cinéma aujourd'hui et pour le penser collectivement. I. me fait remarquer qu'il ne s'agit pas simplement d'un paradigme, il y a derrière un problème de structure politique. La nouvelle vague avait la « politique des auteurs » certes, mais qu'est ce que la politique des auteurs sans le marxisme, sinon un délire de journalistes ?

Malfamé fête la sortie de son court et l'équipe du film nous entraine vers une boite de nuit chic du centre à 500 euros la table. Il est interdit de filmer à l'intérieur, les vigiles apposent des autocollants sur les caméras de nos téléphones. Effet marketing : ici, où tout est à voir, à regarder, à filmer, c'est la non-vision qui donne le sentiment de secret de l'importance.

A l'intérieur de la boite – dont les parois sont couvertes de miroirs – il ne se passe rien. Mais où sont les soirées réellement sélect ? Où vont les stars ? I. qui a ses entrées dans le monde me le confirme : « la machine à hiérarchisation n'a pas de fond, c'est un trou noir. Plus tu t'approches du centre, plus il s'éloigne. » A cannes tout le monde cherche le vertige, essaye d'aller au plus profond, the secret place to be et se retrouve face à un miroir. Mario me dit la rumeur qui court : Apparement les « vrais stars » se retrouvent dans le salon d'une vieille dame cannoise pour boire des cocktails dans des verres à moutarde. Les stars se refilent le tuyau et se retrouvent là-bas, parce que c'est « authentique ». N'est-ce pas Xavier Dolan qui disait aimer Cannes pour ces kebabs ?

QUAND LA TERRE SE DÉROBE

Mon pote John vient d'arriver. Il m'attend avec sa valise devant le théâtre croisette, perdu comme s'il débarquait d'un autre continent. Shérianne le prend par le bras et lui tend une place pour les courts-métrages de la quinzaine.

— ça va bogoss ? Aller bon film

Le premier court que nous voyons se passe dans un village portugais dont la vie est perturbée par l'implantation d'une mine. Comme dans le film somalien The village next to Paradise, une menace invisible pèse sur le quotidien. Dans le fond sonore, les bruits d'explosions de la mine, à l'image : la vie simple des paysans. Nous suivons un éleveur dans la montagne au milieu des brumes et des ruines.

Dans le film allemand, une domestique enceinte par magie, entend des bruits, a des visions, s'évanouit. Au cœur de la forêt amazonienne, dans un film sud-américain, des villageois se préparent à l'apparition d'une éclipse en plein jour, certains d'entre eux ont des comportements étranges, ne répondent plus aux questions. Il y a un flottement et des nappes sonores en post-production.

Ces films partagent tous une inquiétude sourde, une menace qui plane dans l'air mais qui est difficile de nommer. Malgré les Doliprane que s'enfilent les personnages, la sensation d'étrangeté ne passe pas : ils sont malades de l'époque. Depuis des endroits différents de la planète, ces films témoignent tous d'une perte du monde. Le film portugais s'appelle d'ailleurs Quand la terre se dérobe.

Nous perdons le monde en même temps que nous perdons notre corps. Les cinéastes le ressentent, en souffrent, et tentent parfois d'en faire quelque chose. Dans ces films, s'il y a bien une mine anglaise, des drones américains, une éclipse, la menace reste innommable et les habitants paraissent sans possibilité de révolte. A l'aune de cette projection, le cinéma apparaît comme sans perspective face à cette ultime dépossession.

Le jour suivant nous voyons Fotogenico, un film de l'ACID qui finit de nous déprimer. Un daron se rend à Marseille pour rencontrer les anciens amis de sa fille décédée et tente de reconstituer son groupe de musique. Nous sommes surpris de l'exotisme avec lequel des lieux emblématiques de Marseille sont mis en scène et de l'amateurisme/professionnel dont fait preuve le scénario et le jeu d'acteur. John qui est comédien me dit à propos du personnage principal

— le pauvre il fait de son mieux je pense, des fois c'est la structure narrative qui va pas
— pourquoi ?
— Peut-être parce qu'elle pose les choses linéairement
— que c'est mal écrit quoi ?
— Oui, ça peut-être le texte mais aussi les consignes, les directives, le rythme
— qu'est ce qui manque là selon toi
— on dirait que les acteurs n'ont pas d'enjeux, qu'il n'y a pas de tension dans les scènes pour permettre le jeu, ils « jouent à jouer », c'est l'envers de la médaille de l'ironie-blasé du scénario

Dans les anciens amis de sa fille que le père rencontre, il y a bien sûr des « queers » et un « jeune de cité avec accent marseillais ». Lorsque le père enfile le jogging Adidas de... , le fantasme touche au fétichisme. Le film est présenté comme « libre » parce qu'il est fait sans moyens, mais c'est insuffisant. Nous sortons de ce film passablement énervés en pensant à toutes les formes qui mériteraient d'être montrées dans d'aussi bonnes conditions.

ALL WE IMAGINE AS LIGHT

Ce soir nous approchons le fameux Tapis Rouge car I. nous invite à l'accompagner à la projection de gala de All we imagine as light, un film indien de Payal Kapadia. L'équipe du film arrive en costumes indiens et se mettent tous à danser devant les caméras. Comme ils viennent de loin, qu'ils ont l'air heureux d'être là pour présenter leur film, je suis un peu touché par le cérémonial. L'actrice principale tient un sac à main en forme de pastèque qu'elle porte devant les caméras. J'ai l'impression qu'elle le brandit à la fois comme drapeau palestinien et à la fois comme bouclier.

All we imagine as light raconte le quotidien de deux infirmières Prabha et Anu dans la métropole de Mumbai. La ville est bruyante. Il pleut, les deux femmes vivent ensemble et cherchent à se comprendre. Le film est doux, le jeu semble nourrit de vécus. Une troisième femme apparaît, une infirmière plus pauvre et plus âgée. Les heures passent et nous oublions le Palais, pris dans les problèmes existentiels de ces femmes qui se lient avec les questions politiques d'un peuple et d'une ville.

Les promoteurs du « privilège pour les privilégiés » qui construisent des tours toujours plus hautes menacent d'expulser l'infirmière plus âgée de son logement. De son côté Prabha n'a plus de nouvelles de son mari parti travailler en Allemagne ; Anu à en secret un petit ami musulman. Comme le film est en empathie avec ces personnages, comme il ancre son récit dans le réel d'une ville en mouvement, nous le sommes aussi et lorsque Prabha reçoit un autocuiseur qu'elle embrasse, faute d'avoir la tendresse de son mari, nous sommes bouleversés par ces trois destins.

La plus jeune infirmière veut vivre pleinement son histoire d'amour malgré les interdits, mais Prabha, frustré de sa propre intimité, lui fait porter la morale et l'en dissuade. C'est la réalité de cet amour que vit sa jeune colocataire et le choix radical de l'infirmière plus âgée – retournée vivre dans son village d'origine – qui permet à Prabha de se rendre compte que son amour est mort et sa vie insatisfaisante.

Nous sommes avec des personnages de cinéma qui se transforment pendant le film face à une situation narrative. Prabha va se libérer grâce à la révolte des deux autres. Finalement les trois femmes parviennent à se comprendre et à s'écouter en dépassant les conflits naissants entre elles. En se comprenant elles deviennent plus fortes et portent une révolte contre l'institution du mariage arrangé mais aussi la dépossession du quotidien par la métropole. Une révolte contre ce qui leur/nous fait perdre le monde, à la fois permise par des liens nouveaux et les permettant.


— Vive le cinéma !

STARS WARS

Un après-midi, je vais au rendez-vous avec George Lucas, énorme star mondiale de la science fiction. Le vigile m'apprend que des gens attendent devant le Palais depuis 7h du matin. Il reprend d'ailleurs un jeune américain en lui demandant de ne pas courir sur les marches.

— Sorry, i'm so exited

Après une ovation de 2 ou 3 minutes, un petit vieillard à l'air inoffensif, en chemise de flanelle et barbe blanche arrive sur scène. Le petit génie, guilleret, présenté comme un « artiste en communion avec la technologie » ressemble à tout les autres asociaux de sa génération de hippies milliardaires qui contrôlent le monde depuis la Sillicone Valley. Il s'installe dans un fauteuil en face du présentateur.

— George Lucas, qu'est ce que ça vous fait de recevoir une palme d'or d'honneur ?
— je suis très content, parce que j'ai beaucoup de fans mais je ne fais pas vraiment des films qui reçoivent des prix.

Puis le petit vieux prend le dessus sur le génie, et George se met à raconter sa vie d'américain moyen assez ennuyeuse : quand il est jeune, il va à l'université de Californie et il veut faire des films d'art et d'essai comme ceux qu'il voit dans les salles de San-Francisco mais il se retrouve dans une école de cinéma qui lui apprend à faire des films pour l'industrie. Il me fait un peu de peine car je comprends que George, malgré tout son succès, rêve d'être autre chose que ce qu'il est. Il aurait aimé être plus un artiste et moins un innovateur. Heureusement, il rencontre Coppola qui va le tirer de là.

— avec lui si on peut dire, vous inventer le Nouvel Hollywood : vous prouvez aux studios que c'est possible d'être indépendant et de faire de l'argent
— oh vous savez nous on voulait pas faire de l'argent, on voulait juste faire des films et nos professeurs, nous disaient, vous voulez faire des films ? Et ben c'est impossible, vous ferez de l'argent.

L'obsession du présentateur est de savoir comment ce type gentil, avec ses cheveux longs et sa barbe, a pu faire autant de thune. George donne la réponse : c'est du hasard, une crise, un bug du système « les studios vendent à Coca-Cola, qui ne savent pas faire des films et qui recrutent des jeunes » mais cette explication structurelle ne va pas au présentateur qui veut voir en Lucas un génie. Lucas veut bien l'incarner pour soigner George, cet adolescent en lui qui aurait voulu être un « Auteur ». Il parle alors de cette fois où il est venu à Cannes avec ces dernières économies dans l'espoir de trouver un producteur, qu'il a dû tricher pour entrer dans les séances car il n'avait pas de billet.

Le présentateur voudrait plutôt parler de Star Wars, mais George s'en fout, « Star Wars ça a toujours été un film pour les enfants ». Lui ne veut parler que de American graffity, son premier film, qui selon lui se rapproche plus d'un film art et essai européen. Le présentateur revient à Star Wars, Lucas se prend les pieds dans le tapis en essayant de répondre à des critiques politiques qui lui ont été faite à propos de Star Wars ; « on m'a dit c'est un film de blancs, mais quand même il y a un noir, on m'a dit c'est un film de mecs mais quand même il y a la princesse Leïla ». Puis il se perd dans des considérations et des détails dont on ne comprend pas toujours le but. Soudain il interrompt le présentateur

— on parle de quoi ?
— Star Wars
— Ah, mais d'abord il ya American grafitty

Le présentateur change de sujet : « comment peut on devenir George Lucas aujourd'hui ? » Le succès de Lucas n'est pas le fruit d'un génie indicible. Il se trouve que ce mec a su montrer aux gens de sa génération ce qu'ils avaient envie de voir, parler du Vietnam, poser la question comment être libre, et qu'il a pu profiter d'une faille dans l'industrie du cinéma. Et George Lucas, comme un petit vieux au bout de sa carrière, dit la vérité, le secret est collectif et désintéressé : « nous voulions faire des films, on se fichait du reste ».

Je fuit à un des bars du Festival où commence à régner un ambiance nostalgique de fin. La barmaide m'envie, elle aurait aimé pouvoir voir George Lucas. Pour elle, bosser au Festival c'est aussi un opportunité de voir des stars. Une autre hôtesse plus âgée intervient et j'écoute leur conversation.

— on ne voit plus les stars aujourd'hui, ils ne marchent même plus sur la croisette, y a 30 ans c'était pas comme ça
— ah bon, c'était comment ?
— plus… populaire voilà
— oui, il n' y avait pas toutes ces barrières et ces militaires
— on rentrait comme on voulait, c'était ouvert
— moi ça fait deux semaines que je travaille ici, on me fouille mon sac deux fois par jour
— bah en plus ça sert à rien, moi je rentre avec mon couteau quand même

UN CERTAIN REGARD

J'entre dans une salle du Palais pour assister à la cérémonie de clôture de Un certain regard. A mon niveau une manageuse essaye de cacher les larmes d'une hôtesse avec son classeur. Sur la scène le directeur s'emballe : « Un certain regard, c'est le futur du cinéma mondial, l'institution du nouveau et du frais ». Je pense à Coline qui après avoir vu un film cet après-midi s'est exclaméz « mais enfaite c'est la honte d'être sélectionné à Cannes ».

Le président du jury, Xavier Dolan, arrive en retard. Pendant ce temps on fait monter les hôtesses et les vigiles sur scène pour qu'il soient applaudis avec les membres du jury. Le directeur est pressé car il doit présenter le film pour la soirée de gala dans une autre salle.

— comme on dit chaque année … retourner bosser

Les employés à peine arrivés sur scène, repartent. Dolan demande à ce qu'on lui amène son ordinateur. Léger flottement. On sent l'impatience du directeur et l'esprit frondeur du jury. Il y a un côté improvisé, Dolan lit un texte qui dit son soutien à la Palestine malgré les appels à « rester focus sur les films », ce qu'il juge impossible. Le directeur cherche du regard Christian pour se faire remplacer, il invite le président à donner le nom des lauréats, Vicky Krieps le reprend « on est un groupe, du coup il y a plusieurs voix ». L'effet cérémoniel est un peu raté. Vicky Krieps fait une blague sur le fait que c'est mal organisé. Le président bafouille, le directeur lui parle à l'oreille. Vicky Krieps dit

— c'est le chaos. J'aime le chaos c'est pour ça que je fais du cinéma.

Le prix féminin revient à une actrice qui le dédie aux communautés queers et décoloniales dont elle vient. Le prix masculin à un jeune acteur interprétant un livreur sans papier. Malgré mon extériorité affiché, je suis complètement captivé par le spectacle de la cérémonie, les émotions des uns et des autres, les petits gestes politiques et éthiques. L'aspect spectaculaire de la cérémonie casse la distinction entre le réel et la fiction, rapproche la vie du cinéma.

Le prix du jury va au film l'histoire de Souleyman, réalisé par un bourgeois blanc de 45 ans qui « veut donner sa voix à ceux qui n'en ont pas », ce Glucksman du cinéma nous prévient : « le cinéma ouvre les frontières et Cannes témoigne de cette ouverture, mais aujourd'hui les frontières se referment. » Le prix final est pour Black Dog, dont l'équipe monte sur scène accompagnée du chien.

L'ambiance devient pourri, Dolan dégouline de sueur et parle à voix basse avec Krieps comme si on était pas là avant de se taper un interminable bain de foule. Christian le remplaçant du directeur est un très mauvais chauffeur de salle et me fait penser à un employé de pompe funèbre. Il fait office et enterre définitivement l'ambiance bien pensante et « fraiche » de la soirée.

Je sors manger une gauffre Nutela-chantilly avec John devant un film de gangster argentin qui passe au cinéma de la plage, le dernier endroit populaire de la ville. A l'écran des arnaqueurs enchainent les petits coups dans la rue avant de vendre des faux timbres à un banquier espagnol. Le tout sous le regard suspicieux des patrouilles régulières de gendarmes. La frontière entre la fiction et le réel est rétablis.

LA PALME D'OR

Pour la remise des prix de la compétition officielle, les journalistes sont invités à assister à la cérémonie en direct depuis un écran dans une salle secondaire. Ayant l'esprit corpo je me rends à l'heure où les stars montent les marches pour le dernier show dans la salle où nous sommes relégués. L'ambiance est très bizarre, nous sommes dans une salle de ciné et nous allons voir un film très spéciale, le film live de la cérémonie 2024.

Le début est assez mauvais : intro de mauvais goût en mode Star Wars, un one-man-show inutile de Laurent Laffite, une intervention politique nulle de la présidente du jury accessoirement réalisatrice du film Barbie : « libération de tous les otages et cessez le feu immédiat ». Scandale contenue pour éviter le scandale, c'est ce que les bourgeois applaudissent dans la salle du Palais remplie. « Nous sommes sincèrement désolé.es pour M.Frémaux que le monde existe autour du Palais » dira plus tard un communiqué du groupe d'activistes anonymes Tapis rouge et colère noire. Mais ce qui échappe à Tapis rouge et colère noire c'est que le monde est aussi construit par le Palais. Un des jurés de la caméra d'or citant Jean-Louis Comolli ne s'y trompe pas : « le cinéma fabrique le monde et ensuite il le remplace. »

Sur ce fond de conflit géopolitique, la présentatrice tente un discours un peu rassembleur : « les films nous relient, ils relient les gens aux quatre coins de la planète », Le prix du scénario est récupéré pour le film The substance. La réalisatrice dit « we need a revolution », mais comme la plupart des artistes qui passeront sur scène, ce qu'elle entend pas révolution c'est qu'elle souhaite « changer le monde ». Ah la belle tradition du réformisme, « tout changer pour que rien ne change ».

L'actrice Karla Sofía Gascón du film Emilia Perez est appelée à venir sur scène pour récupérer le prix féminin que l'on donne à toutes les actrices du film au nom de la sororité. Elle n'a pas l'air de l'avoir compris et exprime son émotion ... d'obtenir le prix, oups. Pendant ce temps la bande son applaudissement se met à déconner et se déclenche en même temps que la présentatrice parle, coïncidence ou sabotage ?

On appelle Mélanie Laurent au secours de ce monde-qui-va-changer pour parler des injustices et remettre un prix, « spéciale », au réalisateur iranien en honneur de sa résistance. Il n'est bizarrement plus question de cinéma. La fameuse retenue demandée par le Festival n'a plus cours, comme le dit bien Tapis rouge colère noire, cette volonté de ne pas faire de politique n'est qu'une politique parmi d'autre : « vouloir un festival sans polémique c'est un engagement politique, c'est une attaque contre un certain monde au profit d'un autre »

Le jury est assis dans un coin de la scène et fait office de déco, Omar Sy s'ennuie dans un coin. Chaque prix est donné par une pseudo star qui entre sur la scène par le milieu. Dolan arrive et dit « coucou » avant de donner le prix du jury à Audiard pour son « travail sur l'identité ». Fin de la révolution.

Heureusement, le grand prix du jury revient au film indien, et comme elles, on est trop content. Çà me redonne foi en l'humanité. Les indiennes montent sur scène et n'arrêtent pas de se prendre dans les bras. Payal Kapadia, ayant plus le sens du scandale que tout les autres montre le badge du collectif Sous les écran la dèche et dit :

— mes valeurs sont celle de la fraternité et de l'empathie, ce sur quoi n'est pas construit ce monde. Merci pour le prix, merci au Festival de nous avoir si bien reçu, et merci surtout aux travailleurs de le faire fonctionner, je suis en solidarité avec eux, avec la grève.

Emu par cette scène, je regarde autour de moi, me rappelant soudainement que nous sommes dans une salle devant un écran. Je me dit que le film live de la cérémonie 2024 est un des films les plus touchant, avec le film indien qui vient d'être promu, que j'aurai vu du Festival.

Cette très belle intervention est écourtée par l'entrée de George Lucas, qui profite d'une ovation de 3 minutes avec l'impassibilité d'un dictateur. Coppola se ramène et les vieux débris du Nouvel Hollywood se serrent l'un contre l'autre jusqu'à ce que George se mette à nouveau à raconter sa vie peu passionnante d'étudiant en cinéma fauché.

Finalement la palme d'or est remise au film Norah, que son réalisateur dédie aux sex workers. Une catégorie socio-professionnelle très présente à Cannes et pourtant sous représenté. Je laisse I. que j'ai eu au téléphone décrire le film :

— c'est plus du cinéma que de la télé, pas comme les films français en compétition. Enfin c'est léger, un cinéma qui marche, américain quoi. Ya des personnages ça va, pas hyper profond mais ils se déplacent au moins un peu. C'est l'histoire d'une jeune escorte qui croit à l'amour avec un riche russe, lui est particulièrement lâche et l'abandonne. Un bon film de dimanche après-midi, pas une palme d'or.

Vers la gare je retrouve John qui a abandonné le Festival pour voir un match de foot de ligue 2 où joue l'équipe de notre ville d'origine. Je le retrouve devant la télé d'un pub anglais en train de préparer un voyage en Afrique avec un producteur américain de 25 ans ivre mort qui lui paye des pintes à répétition. William vit à Hawaï, produit des films qui ne l'intéresse pas mais qui lui permettent de faire fructifier l'argent de son père. Dans l'avion pour nice il a rencontré la fille de l'ambassadeur chinois avec qui il a rendez-vous demain au grand prix de formule 1 de Monte Carlo.

LA MACHINE A RÊVES

Fin de Festival, les mouettes profitent du relâchement pour arracher des mains les gaufres et les sandwichs de ceux qui osent manger sur la plage. Les ouvriers commencent à démonter les structures en placo et à ranger les arbres en pot dans des camions.

Le Festival de Cannes fait monde. Il serait faux de dire que le Festival est superficiel et il serait illusoire de vouloir le rejeter moralement. Cannes, par sa démesure, par son ambition, est immoral. A moins de réserver la liberté et le fun à la droite, nous avons sûrement à apprendre dans la construction d'un tel espace. Je ne pense pas que le problème soit que le Festival de Cannes « fasse rêver ».

Cannes est une utopie. Un espace de quasi gratuité, où se réunissent des gens du monde entier partageant une même passion, à partir de laquelle se comprendre et comprendre le monde. C'est un endroit où l'on s'amuse, où l'on rêve, où l'on se rencontre. Et effectivement, le Festival fait vivre plusieurs cinémas internationaux. La vision du cinéma qui y est partagée est plus populaire que dans d'autres mondes. Le cinéma est un moyen de se relier par les films. L'ambiance même des salles est plus joyeuse, plus vivante que dans les mondes austères et moralisateurs du cinéma documentaire, du Réel par exemple.

Le moteur désirant du Festival est ce qu'on nomme assez mal « la récupération », c'est-à-dire l'instrumentalisation du mouvement vital d'aller vers le haut, de s'en sortir, le turbo-ascenseur social qui est nécessaire à la machine. Les stars sont généralement de ceux qui sont parvenus à se hisser depuis le bas vers le haut, c'est pourquoi à Cannes le bas et le haut semblent si proche.

Pourtant je ne crois pas que le Festival participe à changer le monde. Son secret de polichinelle est qu'il repose, comme le monde de l'argent qui le finance, sur la machine hiérarchisante. Entre ceux qui se font massacrer et ceux qui massacrent d'abord ; entre ceux qui sont exploités pour permettre l'abondance – ouvriers, manœuvres, hôtesses, prostituées, serveurs – et ceux qui en profitent ; entre ceux qui ont le bon badge et ceux qui courent pour avoir une séance ; entre ceux qui attendent leurs dieux devant des hôtels toute la journée, et ceux qu'on adule. Bref, le bon vieux mensonge de la bourgeoisie qui pourrit son cœur, la nécessaire et tragique hiérarchisation des humains. Cette machine à hiérarchiser dégrade l'ensemble de l'évènement et induit la lutte des classes, qui, comme le dit Simone de Beauvoir avec beaucoup de tristesse, « oblige à lutter contre d'autres hommes ».

Il n'y aura pas de révolution sans une mise à bas de la machine hiérarchisante. C'est en la conjurant par la lutte des classes qu'on approchera, matériellement, que pourra se penser un utopique festival du cinéma mondiale, luxueux, coloré, joyeux et que nous pourrons profiter pleinement des si belles émotions qu'il procure.

Dilem

🔲 ☆

D.O.M

La « réforme » de l'Octroi de mer ouvre la porte à une période d'instabilité majeure pour les DOM. La présente étude[1] vise à alerter sur les conséquences ravageuses d'un démantèlement de l'Octroi de mer, sur fond de misère sociale grandissante, doublée d'une hémorragie démographique aux Antilles.

L'étude explicite les enjeux de cette réforme, décidée de manière unilatérale par l'Etat, au motif de lutter contre la « vie chère ». Il apparaît qu'en dépit de leurs défis hors-normes, les DOM sont utilisés comme variable d'ajustement budgétaire par l'Etat dont les dettes culminent à 3 000 milliards d'euros. Et, pour justifier que ce dernier appauvrisse les territoires les plus pauvres, l'administration centrale bâtit des schémas sur la « richesse » des DOM (et son corollaire « la mauvaise gestion » [2]) ; par ce procédé fallacieux, les communes ultramarines sont déjà privées de 200 millions d'euros de recettes de fonctionnement par an.

Le recours à la « norme » budgétaire, établie par l'administration, permet également de légitimer la mainmise de l'Etat sur l'Octroi de mer. Par ce prisme, l'Octroi de mer n'appartient plus aux territoires mais représente une « dépense fiscale » de 3.7 milliards d'euros pour l'Etat. Et, c'est là que réside le véritable enjeu de la réforme, un enjeu d'optimisation des recettes fiscales de l'Etat qui s'avère peu compatible avec l'objectif de lutte contre la « vie chère ». D'ailleurs, quand l'Etat veut agir sur la « vie chère », il creuse son déficit (26 milliards d'euros pour la taxe d'habitation), mais il ne remplace pas la taxe supprimée par une autre[3] qui, de surcroît, va l'enrichir.

L'enjeu d'augmenter la TVA nationale dans les DOM avait été clairement dévoilé par le rapport FERDI (2020)[1] commandé par Bercy à des experts du FMI, mais apparaît masqué dans la réforme actuelle qui se fonde sur l'évocation d'effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les prix et les finances locales.

Comme toute taxe à la consommation, l'Octroi de mer présente des avantages et des inconvénients. Et, dans le cadre de la présente étude ont surtout été évalués les arguments de l'Etat pour justifier l'urgence d'une réforme. Il apparaît que les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales relèvent d'une construction des administrations centrales[4] et la TVA nationale évoquée pour remplacer l'Octroi de mer conduira à une flambée des prix, en particulier des services qui ne sont pas assujettis à l'Octroi de mer, et qui représentent les deux tiers de la consommation des ménages et des collectivités locales.

Taxation des services avant et après la réforme

Avant réformeAprès réforme
TVA Antilles 8,50% 19,50%
TVA Réunion 8,50% 16%
TVA Guyane 0% 15%
TVA Mayotte 0% 15%

Mpl, d'après Simulations FERDI

Par conséquent, il n'y a pas nécessité, et encore moins urgence, à entreprendre une réforme « en profondeur » de l'Octroi de mer qui provoquera un choc fiscal en pleine période inflationniste. Par ailleurs, la TVA « régionale » que laisse miroiter la Cour des comptes aux régions (qui avaient renoncé pour la plupart à cette option sans valeur ajoutée en termes de rendement et à cause de son caractère inflationniste[5]) ne peut que servir de cheval de Troie à la mise en œuvre d'une TVA nationale ; en tout état de cause, les collectivités seront rendues responsables de la flambée des prix, pendant cette phase d'expérimentation d'une taxe destinée in fine au budget de l'Etat.

Pour soutenir le pouvoir d'achat des ménages « les plus fragiles », l'Etat devrait davantage agir sur les bas-revenus qui expliquent à 80% le phénomène de « vie chère » dans les DOM. Ainsi, à mille lieux des clichés habituels, ramenées au nombre d'habitants, les prestations sociales versées par l'Etat aux ménages sont deux à 10 fois plus élevées dans l'Hexagone que dans les DOM où pourtant près de la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, contre 14 % en France hexagonale, et s'apprête à subir de plein fouet les économies ravageuses de l'Etat dans le domaine social (réforme du rSa, réforme des allocations chômage,…).

Par ailleurs, la réforme vise expressément à réduire l'évolution des recettes de fonctionnement des communes : objectif qui va à l'encontre des besoins sociaux des populations[6] et des besoins en investissement. Il y a eu un précédent avec la baisse des dotations de l'Etat à partir de 2014. A cet égard, l'Octroi de mer des communes n'est pas négociable, c'est le socle de la cohésion sociale dans les DOM mais aussi des exonérations accordées aux entreprises.

La compensation « à l'euro près » que promet l'Etat aux collectivités locales représente en réalité le gel de leurs recettes fiscales. Aussi, si, par exemple, la réforme avait eu lieu en 2008, les collectivités, compensées « à l'euro près », auraient perdu aujourd'hui 500 Millions d'euros. Autrement dit, le tiers de leurs recettes d'Octroi de mer se retrouverait dans le budget de l'Etat (!). De plus, une compensation « à l'euro près » des pertes fiscales des collectivités locales n'est pas garantie sur le long terme, contrairement à la compensation des transferts de compétences sanctuarisée dans la constitution (article 72-2). Cette réforme représente un séisme budgétaire.

Inspirée par des experts du FMI, auxquels fait dorénavant appel la France pour sa politique à l'égard des DOM, malgré la trajectoire funeste des pays du Sud sous tutelle des institutions financières internationales, la réforme vise expressément, au motif de faire baisser les prix, à accroître la présence des produits des multinationales françaises sur le marché local. Ceci va à l'encontre des politiques régionales ou même de la politique économique de l'Union européenne visant à préserver la production locale dans les régions ultrapériphériques (Article 107 § 3 points a) et c) du TFUE).

En outre, les hypothèses sur lesquelles se basent les experts du FMI pour considérer que la stratégie de déstructuration/restructuration économique des DOM, par la suppression de l'octroi de mer et son remplacement par la TVA nationale, serait positive pour les territoires sont, comme le savent aussi bien Bercy que la Cour des comptes, erronées et au contraire, cette stratégie, en ébranlant la production locale provoquera une hécatombe : 50 000 emplois en jeu. Pour rappel, un emploi créé dans le secteur productif (parfois hautement qualifié) génère 3 emplois indirects selon l'INSEE. A titre indicatif, l'Etat avait renoncé à une libéralisation des prix du carburant dans les DOM, car 3 000 emplois de pompistes étaient en jeu.

Enfin, l'Octroi de mer a, dès l'origine, vocation à répondre au plus près aux enjeux spécifiques des DOM, qui sont différents de ceux de l'Hexagone et différents d'un DOM à l'autre, d'où l'autonomie fiscale qui leur a été accordée et sur laquelle l'Etat souhaite revenir, faisant prévaloir ses intérêts propres (budgétaires, économiques, voire géopolitiques) sur ceux des DOM, les rendant plus dépendants de la « Métropole », à rebours d'une aspiration croissante des autorités locales à une évolution statutaire.

Le désengagement budgétaire de l'Etat, se doublant d'efforts additionnels demandés aux collectivités, aux populations et aux entreprises des DOM pour combler le déficit public, aboutit déjà à une flambée de violence de tous ordres, y compris les plus extrêmes (émergence de narco-territoires …) et à une émigration massive de la jeunesse ultramarine, faisant des Antilles les régions les plus âgées à l'échelle de la France.

Rappelons que la TVA nationale est déjà appliquée aux Antilles et à la Réunion, à taux réduits. Quel serait l'état de ces territoires (en particulier les Antilles) si cette manne fiscale[7] n'était pas détournée au profit du budget national où les DOM sont discriminés ? Quel sera l'état de la Guyane et de Mayotte quand l'Etat y généralisera la TVA nationale, bridant les marges de manœuvre des collectivités locales dans un contexte d'explosion démographique ?

En définitive, tant que les DOM subiront des discriminations et entraves pour l'accès aux droits, qu'il s'agisse de droits élémentaires ou pour faire face à des handicaps irréductibles, un alignement des impôts de l'Etat ne peut être imposé aux populations ultramarines pressurées de toutes parts, comme le montre le climat social, et de tous temps. En effet, après des manquements séculaires de l'Etat, sans réparation, les populations des DOM sont mises à contribution, depuis 75 ans, pour financer en grande part leur départementalisation elles-mêmes, à l'image de la population mahoraise aujourd'hui qui ne bénéficie d'aucune solidarité nationale sur le plan social (!). Au contraire, Mayotte, en proportion, contribue le plus au budget social de l'Etat, car il y a eu un alignement de cette île sur les devoirs (les cotisations sociales) mais pas sur les droits (les prestations sociales versées par l'Etat). Est-il soutenable que le département le plus pauvre de France se départisse de la sorte chaque année de 142 millions d'euros nets pour financer les prestations sociales des autres régions nettement plus riches ?

Il apparaît que la départementalisation ne doit rien coûter à Bercy, mais devrait plutôt lui rapporter de nouvelles recettes fiscales au nom du principe républicain d'égalité devant l'impôt que l'Etat veut restaurer en priorité dans les DOM : à la clé 6 milliards d'euros de recettes nouvelles en supprimant ses « dépenses fiscales ».

La réforme de l'Octroi de mer, pivot de cette politique de rattrapage « à l'envers », représente une triple peine pour les DOM, ils vont devoir : 1) renoncer à toute autonomie, 2) renoncer à leur rattrapage et à la satisfaction de leurs besoins sociaux et économiques et 3) financer le train de vie deux fois plus élevé de la France hexagonale. Soit un approfondissement de la colonisation, avec toute la violence institutionnelle que cela implique, car la colonie doit apporter des richesses à la « Métropole », et non pas lui coûter.

L'assimilation se révèle être dès lors un immense malentendu avec, d'un côté une aspiration à des droits après quatre siècles de servitude, de l'autre une volonté d'accroître une emprise y compris fiscale, deux motivations opposées qui transforment les DOM en un cocktail explosif, par nature, avec une ligne rouge franchie dans cette « guerre de tranchées »[8] quand l'Etat, aux abois, rompt le « pacte départemental » en mettant fin à des allègements fiscaux destinés à compenser des handicaps irréductibles.

Aussi le rêve de décolonisation par « assimilation » (étymologiquement « réduction en pâtée ») se transforme en cauchemar de l'achèvement de la colonisation, y compris par le peuplement.

75 ans après la loi d'Assimilation, les DOM se trouvent encore dans le purgatoire de la départementalisation, rien ne dit qu'au bout du tunnel se trouve le Paradis.

NB : L'Etat semble faire marche arrière quant à son objectif de supprimer le régime d'exonération de l'Octroi de mer en faveur de la production locale. En effet, dans sa temporisation pour rendre sa réforme acceptable par les collectivités locales, l'Etat dispose de deux leviers, premièrement mettre en place une TVA « régionale » tel que vu précédemment, et, deuxièmement, conserver l'Octroi de mer uniquement pour taxer les produits concurrents à la production locale. Dans tous les cas, les effets négatifs de la réforme seront attribués aux collectivités locales et aux producteurs locaux. Par ailleurs, l'on va se retrouver avec 3 taxes à la consommation sur un même territoire : TVA nationale (aux Antilles et à la Réunion), Tva « régionale » et Octroi de mer, qu'il faudra à terme refondre en une seule taxe pour remédier aux « effets pervers » de ce nouvel échafaudage de Bercy, priorité de l'Etat dans les DOM.

NOTES

[1] « L'Octroi de mer : pourquoi et comment le supprimer », FERDI (2020).

[1] Outre cette note conclusive, la présente étude intitulée « L'Octroi de mer - « Réforme » nécessaire ou impasse budgétaire économique et statutaire ? » se décline en six documents distincts :

ü (1) Un Etat au bord du précipice disposant de ses Outre-mer

ü (2) Les effets ravageurs de la « réforme » de l'Octroi de mer sur les prix, l'emploi & les finances locales

ü (3.1) Les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales : Une construction

ü (3.2) L'Octroi de mer : Seule perspective pour les communes, le cas des Antilles

ü (4) L'enjeu de la « réforme » ce n'est pas l'Octroi de mer mais la TVA nationale

ü (5) La départementalisation ne doit rien coûter à l'Etat

[2] En raison d'une « mauvaise gestion » endémique qui serait causée par la « richesse » que leur apporte l'Octroi de mer, les budgets des communes ultramarines font l'objet d'un encadrement maximal, via notamment un apport en « ingénierie » de l'Agence française de développement.

[3] L'Octroi de mer payé par les importateurs sera remplacé par une TVA payée par le consommateur final . Les grands gagnants de la réforme seront les importateurs accusés de marges abusives.

[4] Le dynamisme de l'Octroi de mer est outrageusement exagéré pour donner l'illusion de richesse et son corollaire, la gabegie. L'Octroi de mer est aussi accusé de financer la prime de « vie chère » des communes, alors qu'il finance cette charge à la place de la DGF de l'Etat. L a prime de « vie chère » est quant à elle accusée de tirer les prix à la consommation vers le haut. Or, le surcoût que représente la prime de « vie chère », soit 20% du salaire brut, est contrebalancé par un effet de structure des emplois : le personnel d'encadrement est plus nombreux en France hexagonale que dans les DOM et sa rémunération tire la moyenne hexagonale à la hausse.

[5] Pour rappel la mise en œuvre d'une TVA régionale à quatre taux en Nouvelle Calédonie en 2018 a provoqué un choc fiscal (perte de 50 millions d'euros de ressources fiscales + une inflation) qui continue (et que continue) d'alimenter une crise politique. Pourtant, avant cette réforme, un essai à blanc avait été réalisé pendant 3 ans. Il importe de préciser qu'avant la mise en œuvre de cette TVA, les services étaient déjà taxés. Par ailleurs, dans les DOM où la TVA nationale est appliquée, à taux égal le rendement de la TVA n'est pas supérieur à celui de l'Octroi de mer, car l'élargissement de l'assiette aux services est contrebalancé par tout un système de remboursements et de déductions, sans compter la fraude à la TVA qui représente 25 milliards d'euros à l'échelle de la France.

[6] En bridant les recettes de fonctionnement des collectivités, l'on resserre l'étau autour des populations et favorise leur émigration. Faut-il le rappeler, dans les régions particulièrement touchées par le chômage, « la fonction publique territoriale joue un rôle régulateur sur le marché du travail par l'intermédiaire des emplois aidés » ? Aux Antilles, où les finances communales sont sinistrées en raison de facteurs exogènes, l'on dénombre 1.5% de contrats aidés contre 20% dans les autres DOM. Les communes des Antilles sont malgré tout appelées par l'Etat à être solidaires des autres DOM plus pauvres pour compenser les défaillances de la solidarité nationale à l'égard de ces dernières. Et pour trouver des marges de manœuvre, il leur est demandé de diminuer toujours plus leurs effectifs.

[7] La Cour des comptes, qui vient de plancher pendant un an sur l'avenir de l'Octroi de mer, avoue, dans son rapport final , « l'Octroi de mer : une taxe à la croisée des chemins », 2024) , ne pas connaître le montant des recettes de la TVA nationale prélevé aux Antilles et à la Réunion, en dehors des chiffres fournis par les experts du FMI pour l'année 2017. Nous avons donc mené l'enquête, et par exemple pour l'année 2022, le montant de la contribution des consommateurs antillais et réunionnais au budget de l'Etat est de 1.3 Milliards d'euros. Cette omerta sur la TVA nationale donne l'illusion que seuls les 1.6 milliards d'euros d'Octroi de mer prélevés dans les 5 DOM pèsent sur le budget des ménages « les plus fragiles ».

[8] Dans cette « guerre de tranchées », les administrations centrales se trouvent en première ligne pour défendre les intérêts de l'Etat ou des collectivités de l'Hexagone face aux enjeux des DOM (voir documents 3.1 et 4). Or, les collectivités ultramarines attendent de celles-ci une « évaluation » de la réforme fiscale qui leur sera proposée, plutôt que se positionner quant au bienfondé de cette réforme.

2024-06-10T11:40:12

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À propos de L'Inconnue

Dans leur formidable entreprise éditoriale, qui déploie autant de propositions aptes à déjouer les idéologies métaphysiques de notre culture occidentale, les éditions Vues de l'esprit font paraître ce printemps 2024 L'Inconnue, Cinq présences mystiques féminines contemporaines, un livre de Hilary Hart traduit de l'anglais américain par Florence Barc et Grégoire Langouet. Initialement édité en 2003 aux Etats-Unis, ce livre cherche à déterminer l'existence et les caractéristiques d'une « mystique féminine » dans différentes pratiques spirituelles, elles-mêmes liées à différents territoires, différentes langues et écritures. Pour ce faire, Hilary Hart donne à la parole à cinq femmes, « cinq présences mystiques féminines contemporaines » qui entretiennent un rapport privilégié, dédié et particulier à autant de traditions. Déployé en cinq chapitres d'égales dimensions et une brève introduction, L'Inconnue propose un voyage en différents lieux du globe, un voyage dans des états de conscience auxquels nous avons, pour la plupart d'entre nous, fortement sécularisé.es, presque jamais affaire au fil des jours.

Le livre part d'une constante dans les traditions et pratiques métaphysiques : la distinction entre le féminin et le masculin, et les dimensions opposées et complémentaires que ces deux termes recouvrent. En restituant la parole de femmes en prise directe avec la fréquentation quotidienne de l'invisible, le livre constitue un hors-champ à la discussion et aux combats féministes, dont les sujets et objets sont essentiellement politiques, ou du moins se raccrochent explicitement à du politique pour s'instituer et se fonder en légitimité. En contrepartie, en s'appuyant sur « cinq présences mystiques féminines », ce sont cinq paroles situées qui s'énoncent dans leur apposition, parfaitement contemporaines, et dont la quête spirituelle, bien qu'ici empreinte d'une forme de radicalité, ne saurait manquer de renvoyer à ce qu'instruit le terme d'écoféminisme, sous les plumes d'Émilie Hache (Reclaim, Cambourakis, 2016), de Starhawk, (Rêver l'obscur, Cambourakis, 2015) ou d'Ursula Le Guin (Danser au bord du monde, L'Éclat, 2020). Impossible, donc, et malgré le caractère suranné du titre, de réduire leurs énonciations dans le fond d'un passé ou d'une utopie surgissant d'une imagination quelconque. Par ailleurs, et comme le rappellent habilement les éditeurs dans une préface qui anticipe le reproche d'apolitisme, cela n'est pas parce que les femmes interrogées ne se réclament d'aucun courant féministe que leurs positions ne sont pas porteuses d'émancipation. L'agencement de ces six voix, parce que les « cinq présence mystiques » sont tissées à celle de la narratrice, crée un espace pour des « vues de l'esprit » dont le caractère parfois dérangeant nous permet d'apercevoir le conformisme de notre horizon d'attente formel et conceptuel, normalisé par le naturalisme scientifique et misogyne.

Le titre, attrayant par son étrangeté, est gros de promesses tenues au fil du texte, où l'on suit Hilary Hart, elle-même engagée dans une quête de spiritualité féminine, partir à la rencontre de femmes qui ont dédié leur vie à la pratique et à l'exploration de la conscience dans son rapport à l'au-delà, ou, pour le dire autrement, à l'invisible. La composition du livre est habile et circulaire, qui part de ce qui nous est (nous, lecteurices occidentalisées et ici francophones) le plus proche pour aller vers la rencontre qui semble la plus étonnante, la plus rétive à la formulation, au langage : nous commençons la quête avec Angela Fischer, guide spirituelle allemande mariant l'héritage chrétien à la voie soufie naqshbandie, pour qui les vertus et fonctions du féminin sont dicibles et inscriptibles dans la vie sociale, pour l'achever avec Lynn Barron, étonnante figure d'Américaine vivant seule dans le désert de Mojave avec ses quatre gros chiens, ancienne maquilleuse professionnelle ayant subit une crise mystique et forgeant depuis lors une pratique apparentée au soufisme. C'est de Lynn Barron que vient le terme d'« Inconnue » pour désigner une présence mystique, intime et profonde au monde, « mélange des éléments masculins et féminins » (p. 148). Entre ces deux figures d'ouverture et de clôture du livre, nous entrons en relation avec le séjour et les expériences d'Hilary Hart chez et avec Pansy Hawk Wing, porteuse du calumet dans la tradition des Sioux Iakota, avec Sobonfu Somé, Burkinabé exilée à Sacramento, « gardienne des rituels », et Jetsunma Tenzin Palmo, moniale d'origine britannique, « célèbre pour sa retraite de douze ans dans une grotte de l'Himalaya indien ». La manière dont ces femmes ont été amenées à dédier leurs vies à la spiritualité est différente. Il s'agit d'un héritage auquel se reconnecter et duquel se faire reconnaître, ainsi pour Pansy Hawk Wing dont la qualité de porteuse de calumet a pu être déniée par ses homologues masculins ; d'une tradition matrilinéaire qui invite à assumer sa vocation de l'autre côté de la terre, où Sobonfu Somé a été envoyé par « le village », où elle œuvre à la préservation et à la viviscence des pratiques rituelles de l'Ouest africain, luttant ainsi contre l'isolement et la dépression de compatriotes exilés comme elle, mais pour d'autres raisons. Il s'agit encore, pour Jetsunma Tenzin Palmo, de fonder un monastère pour jeunes filles au pied de l'Himalaya et d'inscrire sa vie hors du réel mondain et de l'appauvrissement, voire de la négation de l'esprit du bouddhisme tantrique tibétain par des pratiques « consumériste » du monachisme (faire une retraite de quelques mois pour ensuite retourner à sa vie « normale »).

Plusieurs points sont remarquables dans ce texte qui échappe aux catégories – essai, récit, récit de voyage, enquête, témoignage ? – et construit une position de lecteurices en (apprentie) anthropologue, qui se voit confrontée à des rapports au monde et des modes analogiques presque aussi éloignés parfois que peuvent l'être des personnes autochtones pour une Occidentale. Partant, aucune d'entre elles ne nie l'impact dévastateur de la culture masculine sur la psyché féminine et la dégradation profonde de l'estime de soi qu'elle implique pour une femme. Toutes témoignent d'une grande violence constitutive de l'expérience mystique. Sobunfu Somé évoque une « volonté d'être démantelée, en mille morceaux, sans cesse » (p. 82), tandis que Lynn Barron parle d'une « lutte intense » qu'elle ne « souhaite à personne » (p. 158).

Dans une démarche de mise « en relation », ainsi qu'est baptisé le chapitre dédié à Pansy Hawk Wing, des êtres avec eux-mêmes, avec les autres et avec le monde qui les entoure, chacune de ces femmes invente sa « présence mystique ». Dans un monde dévasté par l'extractivisme où règne l'abstraction comptable, le féminin recèle une puissance de guérison (p. 83) qui prend forme tantôt, comme pour Pansy Hawk Wing, dans le rappel du récit mythique de « la Femme Calumet Bison Blanc qui a apporté la pipe sacrée au peuple Iakota » (p. 58), tantôt à travers des images de la création alternatives à celles de la chrétienté chez Sobunfu Somé, où « la lune est le lieu d'origine des femmes » (p. 93) et la terre « un grand marché aux puces » (p. 98). Ces autres généalogies sont liées à la possibilité pour les femmes d'obtenir reconnaissance par une figure, ou plutôt par des êtres qui ne sont pas masculins, et s'émanciper précisément d'un type de reconnaissance phallocentré (p. 102). La reconnaissance provient de la connaissance de l'existence d'autres forces dont l'universalité est assertée par le « maître », le guru, la grand-mère, qui aident à les reconnaître en soi.

Les définitions de l'« esprit féminin » convergent sans se recouvrir au fil du livre, relatif à un « espace », selon Jetsumna Tenzin Palmo (p. 116), où rayonne une « noirceur lumineuse », ainsi que le formule Lynn Barron (p. 146), dont le fondement est de « tout soutenir, de tisser les choses les unes avec les autres » (p. 83), pour Sobonfu Somé. La qualité d'éloquence de ces femmes est tramée de silence et d'une forme de certitude quant à leur don et le choix de leur vie, tant à rebours de la majorité. « La vie spirituelle, c'est comme nager à contre-courant », illustre Jetsumna Tenzin Palmo pour dire la force que demande de « remonter le courant et garder le cap sans se laisser emporter dans l'autre sens » (p. 120). Si on retrouve dans leurs discours les qualités traditionnellement attribuées au féminin, elles font l'objet d'un étayage fort puissant qu'il est difficile de ne pas rapprocher de la démarche de « retournement du stigmate » propre à la figure politique contemporaine de la sorcière. Ainsi, l'analyse (que l'on pourrait dire deleuzienne) de Sobunfu Somé, à l'égard des émotions, déploie-t-elle un vrai espace critique, notamment en relation avec la notion de « drame ». « Les émotions maintiennent un équilibre ; elles nous permettent d'éliminer ce qui ne fonctionne pas et de laisser entrer l'esprit […] L'émotion réelle – ou positive – est un moyen simple de se relier à ce qui se passe. Le drame, ou l'usage négatif des émotions, consiste à s'impliquer excessivement dans ce que l'on ressent, ce qui peut nous couper de ce qui se passe. […] Le chagrin consiste à ressentir quelque chose qui a besoin d'être guéri ; il relie une personne à ce qui peut l'aider à guérir. Les pleurnicheries ne visent qu'à tourner en rond pour attirer l'attention » (p. 95 ; 97-8). Une autre dimension du féminin, présent évidemment (l'ai-je déjà précisé ?) chez tout être humain, qui peut nous être utile est celle d'une pensée « en réseaux », non hiérarchique. « Il [le pouvoir féminin] ne se manifeste pas de façon démonstrative, il ne domine pas mais autorise plutôt à être soi-même, et aux choses à être telles qu'elles sont, sans agressivité ni revendication » (p. 84). Une manière d'être au monde dans l'inclusion, profondément liée à la nature dont la référence court dans le livre selon différentes modalités, jusqu'à cette image pour donner à sentir ce que peut être l'Inconnue : « C'est comme être à l'intérieur d'une fleur » (p. 146).

Le plaisir de la lecture est lié au dévoilement progressif des différentes dimensions liées au féminin comme puissance autre, et je souhaite ici le préserver, d'autant qu'il opère par tournoiement délicat autour du mystère de l'Inconnue, et produit un léger mais certain effet d'hypnose grâce auquel lea lecteurice peut entrer en relation avec sa propre réception. La mienne a pris la forme d'une lutte entre la soif de lire et l'esprit qui ne cessait de se cabrer à la lecture de tant d'apparents lieux communs. Il a fallu me calmer moi-même et me laisser envoûter pour me laisser instruire. L'intérêt de ce livre est qu'il présente différentes voix, et l'on peut tisser sa réception à l'intersection d'elles. Son effet agit par résonnances, et je me suis rendue compte de la férocité de mon système de « défenses », pour employer un vocable psychanalytique, hérité de longues études franco-françaises. Ainsi, le franc dépaysement proposé va de pair avec un subtil retour aux sources (pour ma part), où j'ai fini par apercevoir que mon avidité, tant à lire qu'à critiquer, témoignait sans nul doute d'un grand manque, résultat de l'affreux refus de la ritualité par nos sociétés sécularisées et coloniales, grinçant de mépris envers toute pratique spirituelle pour mieux détruire ce qui vit alentours. « Ce dont nous parlons est un état de conscience », dit Lynn Barron à Hilary Hart à la fin du livre. Loin des types de lecture auxquels nous sommes habituées, L'Inconnue, cinq présences mystiques féminines contemporaines, s'adresse à une part de nous laissée dans l'ombre, ou pour mieux dire, dans le « secret », à l'origine du terme « mystique », secret doucement approché dans ce livre, et peut-être porteur du germe d'un autre regard.

Juliette Riedler

L'Inconnue
Cinq présences mystiques féminines contemporaines

De Hilary Hart

Ed. Vues de l'esprit, 2024.

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Fissurer l'empire du béton

Où se cache « le pouvoir » ? On a pu dire qu'il résidait entre les mains de quelques grands hommes, puis convenir qu'il se diffusait à travers l'économie, on l'a vu traverser les corps et prendre la forme de dispositifs de contrôle, a aussi dit qu'il était désormais dans les infrastructures et qu'il prenait une forme cybernétique. Nelo Magalhães est allé le dénicher dans sa forme la plus homogène et solide, dans la manière dont il a recouvert la planète, imposé ses lignes et constitué l'essentiel de notre environnement humain, trop humain : le béton. Son livre, Accumuler du béton, tracer des routes - Une histoire environnementale des grandes infrastructures (La Fabrique) s'ouvre sur une drôle d'histoire, extraite d'un livre passé inaperçu, la bétonite.Le béton est atteint d'un virus qui l'amène à s'effriter, le virus s'étend à chaque centimètre cube du fameux matériaux et c'est la totalité de l'édifice social qui s'effondre et la vie entière qui doit se donner de nouveaux repères.

À voir mardi 11 à partir de 19h

Version podcast

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Voir les lundisoir précédents :

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou

La littérature working class d'Alberto Prunetti

Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement

La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët

Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn

Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole

De nazisme zombie avec Johann Chapoutot

Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022

Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse

Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique

Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer

L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin

oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live

Boxe et lutte des classes avec Selim Derkaoui

Commentaires (cosmo) anarchistes avec Josep Rafanell i Orra

Une histoire globale des révolutions avec Une histoire globale des révolutions avec Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre

Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde avec Ghislain Casas

Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe avec Silvia Lippi et Patrice Maniglier

La rébellion est-elle passée à droite ? Rencontre avec Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry

Sortir les ingénieurs de leur cage avec Olivier Lefebvre

Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien

Une histoire illustrée du tapis roulant avec Yves Pagès

Radiographie de l'État russe, entretien avec Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer

Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques

Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass

Vers une anthropologie Métaphysique avec Mohamed Amer Meziane

Éloge de l'émeute avec Jacques Deschamps

Une histoire personnelle de l'ultra-gauche avec Serge Quadruppani

Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines

Dévoiler le pouvoir, chiffrer l'avenir - entretien avec Chelsea Manning

De gré et de force, comment l'État expulse les pauvre, un entretien avec le sociologue Camille François

Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain

La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer

Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun

Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon

Défaire le mythe de l'entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo

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La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet

Violences judiciaires, rencontre avec l'avocat Raphaël Kempf

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Terreur et séduction - Contre-insurrection et doctrine de la « guerre révolutionnaire » Entretien avec Jérémy Rubenstein

Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien

La résistance contre EDF au Mexique - Contre la colonisation des terres et l'exploitation des vents, Un lundisoir avec Mario Quintero

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Rêver quand vient la catastrophe, réponses anthropologiques aux crises systémiques. Une discussion avec Nastassja Martin

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Rencontre avec Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis 14 ans

Ouvrir grandes les vannes de la psychiatrie ! Une conversation avec Martine Deyres, réalisatrice de Les Heures heureuses

La barbarie n'est jamais finie avec Louisa Yousfi

Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth

Katchakine x lundisoir

Françafrique : l'empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel

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Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]

Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet

La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen

La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur

Déserter la justice

Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d'âme d'Éric Chauvier

La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost

Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari

L'étrange et folle aventure de nos objets quotidiens avec Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Puissance du féminisme, histoires et transmissions

Fondation Luma : l'art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l'épuisement quotidien,
un entretien avec Romain Huët

L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

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Bidouiller ensemble pour résister aux GAFAM

Entre le rejet radical, difficilement soutenable, du numérique et la soumission décomplexée au monde packagé tout puissant et séduisant des GAFAM, que faire ? Dans son Eloge du bug, sous-titré Être libre à l'époque du numérique [1] le philosophe Marcello Vitali-Rosati ouvre une alternative en nous invitant à soulever le capot pour nous réapproprier les outils du numérique. Le bug, en ce sens, serait moins un ennui qu'une brèche par où peut s'engouffrer un processus d'émancipation critique , certes fastidieux, lent et imparfait mais indispensable à notre reconquête d'autonomie.

Marcello Vitali-Rosati, professeur à l'université de Montréal et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les écritures numériques, affiche d'emblée la couleur : « Ce livre ne présente pas la réflexion d'un expert des technologies, mais celle d'un humaniste, un expert de rien, un philosophe qui n'a pas pour ambition de faire mieux fonctionner les choses mais plutôt de les casser : de prendre sérieusement en compte les bugs pour voir ce qu'ils peuvent nous révéler, nous faire comprendre et de quelle manière ils peuvent contribuer à nous rendre plus lettré.es et plus libres ».

Dans la majeure partie de son essai, il s'attache à déconstruire les valeurs des grandes entreprises du numérique. L'impératif fonctionnel est la première d'entre elles. Comme le dit une publicité pour l'Iphone 14 , « ça marche , c'est tout » (it simply works). Si cet impératif nous parait tellement évident c'est qu'il décline un impératif bien plus général, l'impératif rationnel, né de la logique aristotélicienne et fondé sur les principes de la non-contradiction et du tiers exclu. Le discours de l'inconscient répond à une toute autre logique définie par le psychanalyste Ignacio Matte Blanco [2] comme symétrique - je peux rêver en même temps de mon père et d'être mon père (A peut être B)- qui s'oppose à la logique dissymétrique propre à la logique rationnelle ( A ne peut être B) . C'est dire que l'on peut concevoir la vie psychique comme une « énorme lutte entre une tendance à nier la loi de la contradiction et une autre à l'affirmer ». Bref, on ne naît pas rationnel, on le devient.

Deuxième caractéristique de l'impératif fonctionnel : il est la déclinaison capitaliste de l'impératif rationnel, une rationalité inféodée à la nécessité de produire toujours plus de la richesse et d'accumuler des marchandises. L'alliance du numérique et du fonctionnel paraît sans faille : la technologie est ce qui doit fonctionner. Et une technologie fonctionne quand elle accélère un processus pour répondre à l'injonction de production de richesse. « L'hypothèse de ralentir n'est même pas prise en compte », note le philosophe pour qui l'impératif fonctionnel n'est pas la dimension inévitable des technologies. L'idée de progrès automatiquement associée à cet impératif est également contestable. Henry Ford, grand technophile s'il en est, affirmait ainsi que le temps gagné avec la voiture correspondait à un gain de la qualité de vie. Or, comme l'a souligné Hartmut Rosa [3], le temps passé en déplacement est resté le même : au lieu de passer moins de temps à effectuer les mêmes trajets nous avons multiplié les trajets. Sans compter que la voiture change aussi le sens de l'espace, les paysages, nos modes de vie etc. L'impératif fonctionnel pousse ainsi à la naturalisation d'une vision du monde unique (toujours plus vite ! toujours plus loin !) propre à l'injonction capitaliste d'accumulation de richesses. Ce qui vaut pour la voiture, vaut autant pour le numérique : le nombre d'échanges communicationnels a explosé par rapport au courrier papier multipliant du même coup le temps passé à traiter ces informations. Le bon fonctionnement est devenu synonyme de joignabilité illimitée dans le temps et dans l'espace et la messagerie s'impose aujourd'hui un dispositif de mobilisation abolissant la frontière entre vie privée et vie professionnelle en vue d'une augmentation radicale de la productivité.

De même, le succès de Word ne s'explique que parce que Microsoft a su le mieux implémenter et radicaliser l'idée que le traitement de texte était une question de productivité d'entreprise. Le logiciel, et ses formats propriétaires, doc et ensuite docx, sont devenus des standards de facto.

« Aujourd'hui, notre manière d'écrire des textes universitaires, des romans ou des lettres d'amour est modelé par une idée du texte comme document d'entreprise et nous croyons que cela est neutre… Nous devrions systématiquement nous demander : ça fonctionne pour faire quoi ? Nous découvririons que la réponse est trop souvent celle-ci : ça fonctionne pour augmenter la productivité dans un sens capitaliste. »

La pandémie a pleinement confirmé et renforcé cette symbiose du numérique et du capitalisme en permettant le travail à distance. Les systèmes de vidéoconférences tels que Zoom et Teams ont été conçus en tant qu'outils de management d'entreprise et les GAFAM Google sont devenus de fait des institutions fondamentales dans la gestion de la crise. Grâce au Covid l'impératif fonctionnel a atteint une force et une omniprésence dont les capitalistes les plus enthousiastes n'auraient pas imaginé il y a encore dix ans en particulier dans les domaines de la gestion du travail et des données sanitaires. « L'impératif fonctionnel s'est naturalisé à tel point que nous semblons désormais prêt.es à lui sacrifier toute autre considération ».

La transparence opaque des GAFAM

Autre promesse des GAFAM propre à séduire : avec un iPhone ou n'importe quelle autre solution dans les mains, nul besoin d'exprimer nos désirs qu'ils sont déjà réalisés, comme avec la lampe magique d'Aladin ; inutile de penser au problème que la solution est déjà trouvée. Simple et intuitif : ces deux adjectifs sont au cœur de l'imaginaire technologique entretenu par le discours des GAFAM. Mais si les génies ne faisaient que réaliser leurs propres désirs ? s'interroge l'auteur qui prenant l'exemple des plateformes de rencontre souligne les stéréotypes de genre qu'elles véhiculent [4]. Car, si tout est modélisable, il n'en reste pas moins qu'à la source il existe une multiplicité d'interprétations possibles, chacune pouvant fournir un modèle représentationnel particulier qui se présentera comme une véritable vision du monde, soit, pour les applications mainstream, celle qui a le plus de chance d'être partagée par le plus grand nombre. D'où le danger de confondre le numérique avec l'électronique, c'est-à-dire la modélisation physique du modèle fonctionnel lui-même issu du modèle représentationnel. Les géants du numérique communiquent peu sur leur modèle représentationnel ce qui permet de le faire passer pour universel et inévitable. Le modèle fonctionnel , lui, reste presque toujours inconnu et l'implémentation physique ( le code source) indisponible. Les GAFAM jouent de cette opacité pour naturaliser leurs modèles qui n'étant ni visibles, ni analysables échappent à la critique. « Ces formes de de dissimulation nous empêchent de comprendre ce que nous faisons. Qu'on ne les voie pas à cause de leur transparence- du fait qu'elles nous semblent naturelles et neutres- ou de leur opacité – car elles ont été dissimulées, cachées dans la lampe - les visions du monde des GAFAM nous échappent. Les génies des lampes numériques interprètent le monde pour nous, sans nous dévoiler les principes de leurs interprétations. »

La simplicité supposée des applications et des environnements proposés par les GAFAM est indissolublement liée au caractère intuitif qu'on leur prête. S'appuyant sur Kant et Hegel, Marcello Vitali-Rosati réfute ce discours sur l'intuitivité : l'Être est toujours médié et il n'y a donc pas d'immédiateté possible. Présupposer un rapport au réel sans médiation signifierait qu'un seul rapport au monde est possible et, s'il n'y a rien à penser parce que le monde s'impose à nous, nous ne pouvons que le recevoir passivement. L'affirmation de cette pensée unique contamine le discours courant via les antonomases [5] : « googler » signifie rechercher et « on se fait un zoom » se voir en vidéoconférence. Normal : ces outils sont « neutres », « naturels », « universels ». Evgeny Morozov [6] qualifie cette situation et cette rhétorique de « solutionnisme technologique » : « une approche selon laquelle tous les besoins sociaux sont, de fait, transformables de façon unique, claire et non ambiguë en « problèmes » qui peuvent être résolus par de bons algorithmes ».

Du virtuel qui pèse lourd

Marcello Vitali-Rosati consacre enfin un chapitre entier à déconstruire ce qu'il appelle la « rhétorique de l'immatérialité ». Celle-ci, au fondement de la pensée occidentale depuis Platon (la théorie de l'âme de Platon dans Phèdre), Plotin et Aristote, imprègne plus que jamais nos sociétés numériques. Elle affirme la supériorite absolue du monde immatériel, intelligible, celui des idées, de l'âme sur celui du monde sensible , des corps et de la matière. L'écriture même, dans le dialogue platonicien, figure que comme une déchéance de la parole ( le logos) immatérielle.

Pourtant, à ses débuts, le monde de l'informatique était associé à une certaine matérialité. Ce n'est que dans les années 1980, qu'il commence à être associé au concept de virtuel et que les technologies informatiques sont rattrapé.es par la rhétorique de l'immatérialité. On ne vend plus des objets, mais des services et ces services sont « dans le ciel », accessibles partout car ils ne semblent être nulle part. En réalité ces services « nuagiques » qui rentrent dans une rhétorique plus large fondée sur l'idée de dématérialisation, sont bien matériels, ô combien : ils sont réalisés par des machines puissantes, connectées à d'immenses infrastructures de réseaux et de câbles permettant de transporter d'énormes débits d'informations. Ces machines ont un impact environnemental important : elles consomment beaucoup d'énergie, chauffent énormément, utilisent des matériaux rares. Leur présence sur les territoires répondent également à des raisons précises liées à l'histoire et à la géographie, toujours très matérielles. Mais ces réalités-là sont le plus souvent tues.

Pour ne pas nous laisser tromper par l'apparente immatérialité des « solutions » des GAFAM, l'auteur défend l'idée de développer notre littératie [7] numérique. Il la définit comme « une manière de nous rendre libres en nous rendant capables non pas d'utiliser, mais de comprendre et de choisir nos environnements numériques, de formuler de façon critique nos besoins en étant toujours conscientes de multiplicité des modèles et des choix possibles. »

Trois principes devraient fonder cette littératie :
1. La conscience de la multiplicité des modèles. Une littératie numérique véritable doit être fondée sur la conscience des modèles interprétatifs sous-jacents à chaque technologie et à chaque environnement. Un.e usager.ère averti.e sait que l'environnement, l'application ou la technologie dont iel se sert ne sont jamais neutres, mais qu'ils se fondent sur une interprétation.

2- La recherche de la complexité, soit notre capacité à choisir des environnements, des technologies, des applications adéquatement complexes, c'est-à-dire sans complication inutile, ni simplicité trompeuse.

3. La maîtrise de l'activité, soit notre capacité à modeler l'environnement numérique pour l'adapter à nos propres besoins. C'est là le point le plus audacieux de la démarche contre-intuitive défendue par l'auteur puisqu'il s'agit rien de moins que « de faire l'effort de faire nous-mêmes ce que nous voulons faire, sans le déléguer à des solutions miracles ».

De ces idées clefs découle une recommandation radicale : l'abandon des tablettes et des téléphones qui ne peuvent que nuire voire rendre impossible le développement d'une littératie numérique. « L'ordinateur est le seul dispositif électronique permettant une appropriation et une organisation de l'espace de vie qui correspondent à des valeurs que nous choisissons. Dans le cas des tablettes et des téléphones, il est impossible de sortir de l'environnement défini par Google et Apple, tout comme de savoir ce que fait le code. L'ordinateur est encore un espace de liberté relative, en dehors des systèmes d'exploitation propriétaires - Windows et MacOS - qui empêchent désormais toute prise en main de la machine. La seule manière d'être protagoniste de l'organisation de notre espace de vie numérique est donc d'avoir une machine avec un système libre, comme Linux. »

Le bug, possiblement génial

Comment parvenir à cette littératie alors que nous en sommes en permanence détourné.es par l'apparente immatérialité des « solutions » GAFAM tellement simples et intuitives ? Réponse faussement provocatrice : en nous saisissant des opportunités que représentent les bugs pour casser le flux bien huilé des rhétoriques de l'immatérialité, de la simplicité, de l'intuitivité et du bon fonctionnement et proposer des alternatives.

Premier avantage du bug, celui de mettre en crise l'impératif fonctionnel qui nous empêche de nous interroger sur la matérialité et sur la multiplicité des modèles. Tant que les outils numériques fournis par les GAFAM font ce qu'ils font sans accroc, il est impossible d'en avoir conscience et donc une compréhension critique : ils restent dans l'ombre, invisibles. Seul l'outil cassé peut-être questionné. CQFD.

Surtout, le bug suscite aussi autre comportement, inattendu. Même s'il n'est pas souhaité, cette autre chose est tout de même une proposition, une alternative. De là est née l'expression récurrente dans le monde du développement des logiciels : It ‘s not a bug, it's a feature ( « Ce n'est pas un bug, c'est une fonctionnalité »). Autrement dit, un bug est un bug seulement par rapport à une idée précise de ce que le code doit faire. Mais si on change nos attentes, le bug devient une nouvelle fonctionnalité, « possiblement géniale » : « Les bugs font émerger des nouvelles idées, ils produisent des visions du monde différentes, ils ouvrent à des manières de penser qui vont au-delà des possibilités étriquées que tout environnement numérique propose. Ils permettent de diversifier et de complexifier les modèles fonctionnels avec lesquels nous appréhendons le monde en nous donnant parfois de nouvelles pistes de réflexion, jamais imaginées. Le bug est la preuve que le numérique n'est pas nécessairement une simplification du monde. »

L'auteur donne plusieurs exemples personnels de sa progression en littératie numérique à la suite de bugs. Il faut, dit-il, pouvoir accéder au code et aux erreurs ce que les applications ne permettent pas toujours, loin d'en faut ; ensuite il faut apprendre à lire et décrypter les messages d'erreur, ce qui prend du temps ; enfin et surtout, il faut accepter précisément de perdre du temps. On l'aura compris : laborieuse et chronophage, la solution alternative proposée est à l'exact opposé de celle promue par les GAFAM .

L'autre grand type de dysfonctionnement intéressant (et pas vraiment un bug au sens courant) est celui qui renvoie à la complexité de l'outil ou de l'environnement , et qui déroge à l'impératif de simplicité et d'intuitivité. « Quand vous achetez un ordinateur, une fois sorti de la boite (out of the box), vous pouvez commencer à travailler. La batterie n'a pas même pas besoin d'être chargé. Il n'y a pas de modèle, tout est naturel et transparent. Si vous faites le choix d'un système d'exploitation open source de référence, comme Linux vous êtes d'emblée confronté à la complexité : il vous faut d'abord vérifier que l'ordinateur et ses différents périphériques sont compatibles, ce qui tout en augmentant considérablement votre connaissance de ce qu'est un ordinateur , vous fait perdre un temps fou. Ensuite, vous devez l'installer ; or, Linux n'est pas un système d'exploitation au sens standard, mais un noyau libre pouvant accueillir de nombreux systèmes d'exploitation, des distributions : laquelle choisirez-vous ? Pour cela vous devrez vous documenter, questionner les modèles et leurs présupposés théoriques… et vous n'êtes qu'au début du processus. » Longue est la route de l'émancipation.

Troisième et dernier type de bug, celui constitué par des outils inutiles : l'outil fonctionne mais produit des choses qui ne correspondent pas à l'impératif fonctionnel. Lié souvent à des pratiques artistiques ou créatives, l'outil inutile est par nature hétérogène et multiple. C'est, par exemple, le détournement à la Debord de Google Street View par des artistes qui l'utilisent non pour s'orienter dans l'espace mais pour le déformer en jouant sur les « glitches » de l'application : cartes aberrantes, routes qui semblent cassées ou suspendues dans le vide, épisodes de violence captés par hasard par les yeux de la caméra de Google… Autre exemple, celui de Dérives un collectif montréalais [8] fortement inspiré là aussi par Debord qui à travers des tweets avec le hashtag # dérive associé à des noms de lieu redéfinissent en même temps l'espace de la ville et celui de l'infrastructure numérique. Au lieu d'un espace unique répondant à l'impératif de la géolocalisation, les dérives multiplient les représentations possibles de l'espace de la ville.

De l'espace unique aux lieux pluriels

Dans le dernier chapitre de son livre Marcello Vitali-Rosati s'attache à « penser des lieux où nous pouvons être autonomes et pourvoir à nos besoins tout en mettant en place une architecture qui soit adaptée à nos visons du monde et, comme le jardin d'Epicure , source de bonheur et de volupté ». Vaste et ambitieux programme qui nécessite de nous déprendre d'un dernier imaginaire, celui du numérique conçu comme un espace d'habitation homogène et total, parfaitement en phase avec l'espace du marché capitaliste.

Programme difficile, voire impossible car cet espace est bien désormais notre espace principal de vie via le raccordement de tous les espaces sociaux dans lesquels nous évoluons. Le numérique « décloisonne et décomplexifie les espaces, facilite les superpositions. » En tant qu'espace, il rend tout homogène et toute tentative d'en sortir, de faire quelque chose de différent- tout « alternumérisme » - paraît voué à l'échec. Sans réfuter cette emprise, l'auteur en dénonce la facticité : « On ne peut pas, en réalité, habiter l'espace. On le traverse (…), on le parcourt pour relier des lieux différents et les uniformiser en échangeant des marchandises. La possibilité pour nous d'habiter le numérique réside dans le fait de ne plus le regarder comme un espace mais comme une multiplicité hétérogène de lieux ». Non pas donc l'espace numérique unifié et globalement ramifié, mais des lieux numériques, au pluriel, au sens des oligoptiques de Bruno Latour [9], des fenêtres particulières donnant accès à des visions situées, multiples et irréductibles , des lieux sociaux et même politiques qui s'opposent point par point à la totalité uniformisante de Google et des autres GAFAM. Ou encore : des entités « qui mettent en crise l'unité de la sphère publique bourgeoise pensée par Habermas et qui font signe à la possibilité d'un brouhaha tel qu'imaginé par Lionel Ruffel » [10] .

Le développement de tels lieux va bien sûr de pair avec celui de l'Open source qui rend disponible et accessible à tous.tes le code source des technologies et applications du numérique. Lancé dans les années 80 par Richard Stallman, le phénomène du logiciel libre va plus loin puisque s'affranchissant du droit de propriété il s'inscrit dans un véritable mouvement politique et culturel et d'émancipation. Depuis, les logiciels libres se sont multipliés et les distributions Linux prospèrent. Il est aujourd'hui possible d'avoir un ordinateur entièrement libre, ne dépendant d'aucune technologie propriétaire.

Le numérique, un bien commun

Reste une question mais de taille : celle du rapport ambiguë qu'entretient l'univers du logiciel libre avec le monde capitaliste et sa récupération par les GAFAM dont la capacité d'emprise et d'orientation sur le logiciel libre s'avère naturellement bien supérieure à la force d'affirmation autonome des communautés de bricoleur.euses bénévoles. Pour garantir réellement les principes du logiciel libre, l'auteur s'appuie sur une proposition de Sébastien Broca [11] qui préconise de le penser en terme de « commun » :

« Un commun, ce n'est pas uniquement un bien dont l'accès et l'utilisation sont partagés. Derrière ce bien se trouve toujours un collectif qui s'organise, dans un contexte déterminé, pour le faire vivre. Lorsqu'on parle du logiciel libre comme d'un commun, on ne considère donc plus simplement une ressource librement accessible, sur laquelle les utilisateurs ont certains droits. On prend aussi en compte les conditions économiques et sociales qui permettent, ou ne permettent pas, à des individus de produire et distribuer ce code libre »

L'autonomie à l'égard des GAFAM ne serait plus ce rêve individualiste consistant à se débrouiller tout seul, mais le projet de reconstruction d' « interdépendances personnelles permettant des dépendances anonymes ». Reste que ce commun numérique, démultiplié en autant de petits jardins collaboratifs, est lui-même confronté à l'impact écologique des technologies numériques , au problème de l'accès aux ressources dépendant des serveurs des GAFAM et enfin à la difficulté de maîtriser les modèles sur lesquels reposent les hautes technologies. Mais comme l'auteur on peut s'interroger sur la pertinence de nos besoins et de nos pratiques : « Qu'est-ce qui m'a convaincu, en l'espace de vingt ans, que j'avais besoin d'être connecté à Internet haute vitesse dans ma salle de bains ? À quel besoin cela répond-il ? Est-ce vraiment mon besoin ? Qu'est-ce qui nous a convaincus, en une poignée d'années, qu'il est indispensable d'être joignables partout, en tout temps, par message ou par courriel, d'être géolocalisé, d'avoir accès à des millions de documents, d'audios, de vidéos dans une qualité dont on n'imaginait même pas la possibilité il y a dix ans ? Est-ce vraiment notre besoin ? Cela correspond-il vraiment à notre vision du monde, à nos valeurs ? Et finalement : qui est ce « nous » ? Pour décrocher de la spirale addictive des GAFAM la seule solution serait dès lors de s'inscrire dans le mouvement croissant du low tech ou minimal computing et reprenant l'idée développée par Gauthier investir non sur le couple « « high-technology & low-technics mais sur le couple « low-technology & high-technics ». [12]

« Cela est bien , répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin » . Marcello Vitali-Rosati conclut son essai avec cette réplique finale du roman finale . « Le jardin, dit-il, est un refuge nous permettant de nous retrouver dans un lieu qui n'est pas structuré par les grands pouvoirs étatiques et économiques (…) On ne le cultive pas comme on cultive de grandes étendues. Le jardin est un lieu, non un espace ». Une affirmation qui résonne parfaitement avec la philosophie qui anime les combats menés par Les Soulèvements de la terre [13] contre le complexe agro-industriel. Surtout, pour reprendre la citation de Candide, il s'agit de notre jardin, pas de mon jardin. L'auteur fait ainsi l'éloge du jardin partagé, « un lieu public, ouvert, où se développe un collectif, tout en permettant aussi à chacun d'avoir son coin à soi. » Certes, l'entraide, le partage, le travail collaboratif contribuent sans doute à résoudre en partie les difficultés que tout un chacun rencontrera forcément en se lançant dans le bidouillage, mais la réappropriation technique du numérique peut n'être pas d'emblée efficace et à coup sûr fait perdre du temps : du temps non directement productif, volé à la production de valeur marchande. Mais cultiver son jardin en autonomie c'est apprendre à perdre du temps, tout est là. Comme le rappelle Marcello Vitali-Rosati, pour nous encourager à le suivre dans sa démarche d'émancipation de l'emprise des GAFAM : « Il est toujours mieux de casser en essayant de s'approprier que d'utiliser en devenant passif. En bidouillant, on se salit les mains, on fait les choses soi-même, on ne délègue pas car on sait que c'est dans la bidouille qu'émerge la pensée, que la pensée n'est jamais abstraite. »

Et à ceux et celles qui malgré tout, douteraient de pouvoir un jour lâcher leur portable pour se mettre à bidouiller sur leur vieil ordi, glissons leur l'imparable formule : on ne naît pas bidouilleur, on le devient.

Bernard Chevalier


[1] Marcello VITALI-ROSATI,Eloge du bug, Être libre à l'époque du numérique} , Zones, 2024

[2] Ignacio MATTE BLANCO, The Unconscious as Infinite Sets. An Essay in Bi-Logic, Londres, Karnac Books, 1998

[3] Hartmut ROSA, Accélération : Une critique sociale du temps, La Découverte, 2013

[4] Extrait d'un article paru dans Le Monde « La façon dont l'IA définit l'image d'une femme belle peut créer des ravages » :
« Un stéréotype visuel peut être intéressant, il renvoie à la vraie vie, à nos propres stéréotypes aussi, certains venant brouiller ou nourrir nos convictions. Mais la façon dont l'IA définit par l'image une femme belle, par nature inaccessible, peut créer des ravages auprès des jeunes, en concassant l'estime de soi. Ce qui est problématique, aussi, c'est le lien entre l'instruction donnée et le résultat fourni. En tapant les mots « femme normale », nous dit le Washington Post, vous obtenez 90 % de visages à la peau claire. Quasiment 100 % si vous tapez « femme belle ». La raison tiendrait de la technique et du coût : les principales IA ne vont pas puiser dans les visages de Chine et d'Inde, qui forment pourtant le plus gros réservoir au monde d'usagers de l'Internet. Pour trouver un peu de diversité, il faut taper « femme laide ». Être insistant dans les mots pour obtenir l'image d'une femme « grosse » – vous avez surtout en réponse de gros seins. Et employer des mots désobligeants pour obtenir une femme noire avec un corps, corpulent. »

https://www.lemonde.fr/article-offert/rxegkbxtzsav-6237755/la-facon-dont-l-ia-definit-l-image-d-une-femme-belle-peut-creer-des-ravages

[5] Figure de style consistant à remplacer un nom commun par un nom propre ou inversement. (Par exemple un Tartufe pour un hypocrite)

[6] Evgeny Morozov, To save Everythibng, Click Here. The Folly of Technological Solutionism, New York, Public Affaires, 2013

[7] Litératie : Aptitude à lire, à comprendre et à utiliser l'information écrite dans la vie quotidienne.

[9] « Je désigne par ce néologisme les étroites fenêtres qui permettent de se relier, par un certain nombre de conduits étroits, à quelques aspects seulement des êtres (humains et non-humains) dont l'ensemble compose la ville. » Bruno LATOUR

[10] Lionel Ruffel , Brouhaha : les mondes du contemporain , Verdier, 2016

[11] Sébastien BROCA, Utopie du logiciel livre. DU bricolage informatique à la réinvention sociale, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin , 2013

[12] « Nous pouvons raisonnablement estimer que les appellations high-tech » et « low-tech » ont toujours été insuffisantes. Si nous souhaitons jouer le jeu d'un régime binaire, nous pourrions dire que la « high-tech » signifierait « high-technology & low-technics » et que « low-tech » correspondrait à « low-technology & high-technics ». La « high-technology & low-technics » se référerait à un ensemble social et technique où sont déployés massivement des objets et dispositifs qui ne montrent pas leur fonctionnement mais produisent des opérations phénoménales de transformation du milieu (le « high- technology »). Le pendant de cet ensemble est l'accumulation des savoirs techniques à un nombre très restreint d'individus et l'appauvrissement technique d'une grande partie de la population qui ne développe plus de culture de la réparation, du bricolage, de l'entretien (le « low-technics »). À l'inverse, la « low-technology & high-technics » est un ensemble social et technique où des objets et dispositifs de pointe sont utilisés avec parcimonie et où la production technologique s'inscrit dans une logique de soutenabilité du milieu (le « low-technology »). De l'autre côté, les objets et dispositifs ainsi conçus favorisent le développement d'une culture technique forte partagée dans le groupe social (le « high-technics »).
Gauthier ROUSSILHE, Une erreur de tech, gauthierroussilhe.colm, mars 2020

[13] « L'art du défaire et du refaire que nous cherchons à construire appelle des liens avec toutes celles et ceux qui détiennent des savoirs et des techniques, des clés qui ouvrent des perspectives crédibles de décrochage. Une sorte de politique luddite du savoir pour détricoter des infrastructures toxiques et les transformer conformément à nos besoins, à notre éthique du travail et à une certaine attention à l'ensemble des vivant-es. Le démantèlement n'est pas une perspective théorique, c'est un travail manuel. Le temps est venu d'enfiler nos cottes et nos bleus de travail, de nous retrousser les manches, et de nous saisir de nos outils pour prendre part à ce vaste chantier
qui commence. »
Premières secousses, Les Soulèvements de la terre, La Fabrique , 2024
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Nous souvenir d'Eric Hazan

Comme il faut bien parfois exorciser un peu sa peine, nous nous sommes permis de joindre quelques amies que nous partagions avec Eric Hazan afin de glaner ces quelques souvenirs. Que la terre lui soit aussi douce que les temps sont durs.

Je me souviens des éclats de ton rire et de ces mots que tu prononçais à chacune de nos rencontres : « Comment tu vas toi ? Raconte. »

Je me souviens que l'âge venant lui laissait comme un mélange singulier de douceur, inaccoutumée, et d'une dureté qui accentuait ses intransigeances, comme d'une impatience à au moins l'aperception d'un autre monde qui viendrait.

Je me souviens qu'on s'est tutoyé tout de suite.

Je me souviens maintenant des premières phrases du Dépeupleur de Beckett : « séjour où des corps vont chercher chacun son dépeupleur », en ces jours terminaux qui font que toute fuite soit vaine… La mort d'Hazan fait grand dépeuplement. Et que de vanité à nos égarements, mais lui n'aimait pas la fuite, alors quelques éclats de souvenir dans l'ombre portée que nous fait sa mort.

Je me souviens quand, hilare, tu devenais sous nos yeux une grand-mère yiddish ou un russe blanc chauffeur de taxi. Ta manière joyeuse de nous raconter le Paris de ton enfance.

Je me souviens de la première fois où il me conduit à la maison : à La fabrique. Le couloir, les marches, on débouche sur une courette en contrebas, une vieille petite cour avec des arbustes, de l'herbe, et au fond, une maisonnette. On entre. Ils sont deux, Stella et Jean, derrière leur bureau. Au fond, à gauche, une longue étagère avec tous les livres, toutes les couleurs. Ce relâchement final, quand le travail est sur sa fin : alors, quelle couleur je vais avoir cette fois-ci ?

Je me souviens comment il nous a si naturellement prêté les clefs de sa merveilleuse maison.

Je me souviens de la bonté souriante d'Eric, de ses yeux qui pétillaient dans les discussions toujours pleines d'élan et tout autant pleines de respect, même dans les désaccords.

Je me souviens de ses confitures de cerises.

Encore un beau souvenir : octobre 2017 au petit matin. Eric, l'âge aidant, traversait les barrages de GM sans encombre aucun, et particulièrement celui poussif érigé pour tenter de juguler une « Chasse aux DRH », apportant dissimulés qui force mortiers et feux de bengale afin d'essayer de précipiter la fuite d'un des minipalais du bois de Boulogne de cette ministre Pénicaud vers des quartiers plus haussmanniens moins pétaradants et agités car surtout mieux garnis de flicaille en tout genre pour la protéger momentanément de si mauvaises rencontres en forêts, bois et sous-bois, alpages ? Campagnes, banlieues, faubourgs, calanques ou que sais-je encore !

Je me souviens du retour de son voyage en Palestine, très abattu. « Là-bas, c'est foutu. »

Je me souviens de Racine, « brûlé de plus de feux que je n'en allumais ». Hazan, incendiaire pour l'éternité.

Je me souviens de celles et ceux qui s'en sont pris plein la tronche, à Tarnac et ailleurs. Plus jeunes que moi, marqués. Mais lui, comment il fait, avec tout ce qu'il a dû se prendre, tout ce qu'il a dû voir ? Ce sourire, cette tenue. La guerre, sans doute. Dix comme lui et il en irait tout autrement ; c'est ce qu'on se dit, non ?

Je me souviens que j'aurai pu
ici, au Liban, lors de nos guerres inciviles
dans un camp Palestinien, Bourj el-Barajneh peut-être, à portée de l'aéroport
je me souviens d'un fédayin riant aux éclats
il venait d'être soigné par un médecin français qui baragouinait un arabe avec un épouvantable accent
pire que le tien !
était-ce lors du siège de Beyrouth en 1982 ?
était-il parmi nous, avec nous ?
Je me souviens que j'aurai dû
ce geste vers celui qui n'eut de cesse
sans relâche

Si vous avez place pour une image, celle-ci à Beyrouth détruite dans l'une de nos guerres.

Je me souviens de cette annotation sur le manuscrit de ma thèse que tu avais corrigée : « Dans la phrase, les virgules, c'est comme les flics, ça marche par deux. »

Je me souviens qu'il ne nous dérangeait jamais. Il laissait des surprises accrochées à la barrière sans faire sonner la cloche.

Je me souviens que j'aimais qu'il me raconte tout un tas de moments de sa vie.

Mais ce qui me faisait le plus rire, c'étaient ses histoires de médecine, des histoires des années 50-60 – des histoires de fin du monde. Il y a celle du matelot d'un cargo dans le port de Marseille, le type est malade, mais malade, terrible. Par précaution on l'a mis en quarantaine, les médecins défilent dans sa cambuse, tous incapables de comprendre de quoi il s'agit – le soigner, on n'en parle même pas. On finit par faire venir un vieux généraliste, mais qui est une légende – un sens diagnostic hors pair. Il entre dans la cambuse, l'équipage du barlu se presse derrière lui, il s'arrête net, regarde le mataf. Et se met à renifler. Tout le monde retient son souffle. Et là, deux mots tombent de sa bouche : « la peste ».
Il y a aussi celle d'un ponte, un « patron » comme on disait à cette belle époque du mandarinat tout-puissant, qui n'a sans doute pas été pour rien dans la décision d'Eric de lâcher ce métier et surtout ce milieu. Alors le « patron » est un chirurgien cardiaque, un cador paraît-il. Voire. Il est en pleine action, et là, pas de bol, un coup de bistouri de travers, l'aorte est salement amochée. Je ne connais pas les détails techniques, ne sais pas si c'est qu'à l'époque on ne sait pas suturer des vaisseaux comme ça ou quoi, mais visiblement il aurait fallu ne pas. Le type sur la table est promis à se vider dans les trois minutes. Le ponte met son doigt sur le trou pour se laisser quand même le temps de la réflexion. Puis appelle son assistant : « Mets ton doigt ». Sort du bloc, enlève son masque, se dirige vers la famille qui attend dans le couloir, blême d'angoisse. « Je dois vous dire que la situation de votre parent est très difficile, mais si vous me donnez votre accord, je suis prêt à prendre tous les risque » — La famille éperdue de reconnaissance, « Oh oui, monsieur le professeur, prenez tous les risques ». Le ponte retourne au bloc, apostrophe son assistant : « C'est bon, tu peux enlever ton doigt. »

Plus qu'elles ne me terrifiaient – on a tous plus ou moins l'intuition de l'homologie entre bloc opératoire et fabrication des saucisses : on ne sait pas ce qu'il y a dedans –, ces histoires me faisaient hurler de rire. Mais plus encore la manière dont Eric les racontaient. Car sa voix, ses intonations, son débit à deux mots/minute mais qui suspendait à ses lèvres sur des plateaux d'intensité, étaient à l'image de ses mains : le calme parfait. « La peste », « tu peux enlever ton doigt », le charme irrésistible.

Je me souviens de tous ces déjeuners où il n'était jamais très bavard mais toujours très attentif.

Je me souviens du poisson qu'il disait être du haddock fumé qu'il cuisinait dans du lait et servait avec des pommes de terre cuites à l'eau, avec ensuite de la crème fraîche. Mais je ne suis plus sûre de la crème fraîche.

Je me souviens de son affection et de son amitié.

Je me souviens, ô combien, de son amour fou pour le Paris populaire, littéraire, révolutionnaire ; des déambulations dans lesquelles il nous emmenait, gourmand des détails rendant les lieux vivants, quand resurgissent les morts qui ne meurent pas vraiment. Libertaire jusqu'au bout des ongles. Soucieux de la force spontanée des révoltes et de leur puissance auto-organisatrice. Refusant tout ce qui vient refermer, replier et récupérer les insurrections.

Je me souviens qu'il croyait que son jasmin était foutu alors que pas du tout !

Je me souviens de son allure quand il attendait au restaurant – parce qu'il n'a jamais été en retard d'une seule seconde – et qu'il se levait pour vous accueillir par une accolade si chaleureuse, comme si on ne s'était pas vus depuis des siècles alors qu'une semaine ou deux s'étaient écoulées et de celles tout aussi chaleureuses en se quittant comme si on n'allait pas se revoir avant des siècles.

Je me souviens de sa curiosité, son enthousiasme, son soutien.

Je me souviens avoir appris sa mort par deux amies qui s'adressent peu la parole, coup sur coup, en quittant ma psy. J'étais à Denfert, dans le dos du lion face auquel il avait décidé de quitter la médecine, comme il le raconte dans un livre quelque 40 ans plus tôt. De longues minutes plus tard mon téléphone affichait ceci :

Je me souviens de lui, le chirurgien cardiaque qui n'hésitait pas à opérer des cas désespérés de maladie du cœur chez des nourrissons, et qui se faisait un point d'honneur d'annoncer lui-même aux parents cette chose inconcevable d'un bébé qui meurt.

Je me souviens de ses coups de main clandestins, avec d'autres médecins français et italiens, sur le champ de bataille du Septembre noir jordanien.

Je me souviens d'Eric en novembre, novembre 2023. Il se lève. Il me demande immédiatement de sortir, de l'accompagner au café d'à côté. On se donne le bras, on avance lentement. Au café, grand salut au patron, comme dans la vie d'avant. Très vite, il me demande pour la Palestine. Je me dis que je ne peux pas, que je n'ai pas le droit de le désespérer. Je lui dis : ça ne va pas. Je comprends qu'en réalité il sait, qu'il a vu Houria il y a quelques jours et qu'il a dû lui poser exactement la même question.

Je me souviens de ses mails, succincts, où il donnait le titre du livre qu'il voulait réserver, et à qui il le destinait – tous ces livres offerts autour de lui.

Je me souviens de son rire quand on arrivait à l'étonner !

Je me souviens du moment où il lâcha la chirurgie pour prendre la suite des éditions Hazan, avec ce qu'on pouvait deviner de malaise dans le rapport à la figure tutélaire du père, comme s'il restait partout, dans chacun des incomparables livres d'art qui en ont fait la légende éditoriale, et qui tapissaient les murs du grand espace de travail, au fond de la cour, derrière la librairie rue de Seine.

Je me souviens que j'avais souvent peur de le déranger, car je savais qu'il n'aimait pas être dérangé.

Je me souviens qu'il écoutait avec grande attention quand on lui soumettait une question d'ordre privé ou professionnel et qu'il répondait après un petit temps de suspens quelques mots brefs mais précis, et ce ton inimitable quand parfois il concluait par « tu as bien fait ».

Je me souviens qu'il évoquait souvent « quelqu'un de formidable » avec un rire formidable.

Je me souviens que, le 8 octobre dernier, j'étais sur le lieu du charnier de Sabra et Chatila, à l'entrée des camps, vaste zone de terre battue qui tient lieu de mémorial avec sa large banderole pâlie par le soleil des années. Le vieux gardien palestinien qui nous a accueillis habite ici, entre ces grilles rouillées, dans une cabane en tôle de 5-6 mètres carrés. La ressemblance de ses traits avec ceux d'Eric m'a stupéfait, comme cette puissante tendresse qui se dégageait de lui malgré tout.

Je me souviens, à la lecture de la nécrologie d'Eric sur Libération, dont rien que le titre suffit, encore cinq jours plus tard, à me donner un haut-le-cœur, avoir ajouté son rédacteur, Quentin Girard, à la shortlist des gens que j'aimerais assommer avant de mourir (où il côtoie, notamment, le réalisateur d'Une zone à défendre, disponible sur Disney plus, Romain Cogitore).

Je me souviens de son rejet pour toute once de 'constituant' : une assemblée constituante paraissait à ses yeux le début de la fin des révolutions vivantes. Je me souviens avoir hésité : est-ce qu'Eric était trop confiant sur le rapport à la police ? Il pensait qu'il fallait les convaincre et qu'on y arriverait ; que les flics en auraient marre, à un moment, d'être si détestés ; qu'ils franchiraient le pas, vers nous, vers la révolte. C'était peut-être mal saisir ce que sont les forces de l'Ordre et pécher par optimisme. Mais je me suis rappelé aussi les grands moments de fraternisation, les soldats mettant crosse en l'air ou l'arme au pied, dans ces événements décisifs, comme un certain 18 mars, où tout avait basculé. Je me souviens m'être dit qu'Eric avait la justesse de l'espérer.

Je me souviens du soir où il m'a dit « Vie et Destin de Grossman, Vassili Grossman, il faut le lire, ça change la vie. »

Je me souviens que quand il passait derrière mon bureau dans les si étroites éditions Hazan rue de Seine, il posait parfois ses mains sur mes épaules et que mon cœur battait.

Je me souviens de son premier livre qui me fit découvrir la puissance de l'idée de guerre civile pour comprendre les évènements de notre foutue « modernité », de Gaza, déjà, aux sirènes des ratonnades policières à Barbès, des bombardements à Grozny aux portes « hachoirs » fermant l'accès aux stations de métro des quartiers populaires, etc… et dont la conception le mettait dans une rage folle. Idée de guerre civile comme opérateur de toute notre histoire contemporaine, avant que Traverso, son ami, en fasse la lecture qu'on connaît.

Je me souviens qu'on s'échangeait des livres et des films.

Je me souviens d'Eric à Paris. On va dans un restau à lui. Je comprends aux gestes, aux regards, aux saluts, à l'allure du restau aussi, petit, grand zinc, bois, qu'il y va depuis longtemps ; que ce Paris-là existe, implicite, et qu'on se le passe quand on est camarades.

Je me souviens de tes yeux rieurs et de ton rire aussi, franc et sonore.

Je me souviens de sa colère, quelques années plus tard, contre la politique éditoriale de « marchand de patates » que lui imposait le groupe d'édition auquel il avait dû vendre la maison Hazan, et dont il attendait sans trop d'illusion, qu'elle puisse ainsi continuer.

Je me souviens qu'il y a 30 ans Eric m'a donné envie de lire des livres d'histoire. Merci Eric !

Je me souviens qu'il aimait l'intelligence, la beauté, les femmes, le miel et le bon vin.

Je me souviens qu'il avait la victoire modeste quand dans une discussion on lui donnait raison.

Je me souviens d'être en manif avec une copine, là où on s'amuse, à trotter joyeusement entre les lacrymogènes et les mouvements de la foule en se tenant par le bras pour ne pas se perdre. Je me retourne sans doute pour prendre la mesure de ce qui se passe derrière nous et au milieu du tumulte des bris de vitrine et des flots humains, mon œil se pose sur Eric. Il est là, seul, les mains derrière le dos, une petite casquette sur sa tête un peu reptilienne. Ses yeux souriant de toutes leurs dents.

Je me souviens de son « ah épatant ! C'est épatant. » quand on lui parlait d'un livre qu'il venait justement de lire et dont la lecture l'avait enthousiasmé et de son œil plus brillant encore de partager cette découverte.

Je me souviens d'une soirée place de la République. C'était Nuit Debout. Beaucoup de commentateurs s'en émerveillaient. L'ultragauche, jamais satisfaite que d'elle-même, grinçait. Eric partageait notre sentiment : il se passe quelque chose mais c'était insuffisant. Après avoir traîné sur la place, écouté les prises de paroles qui n'en finissaient pas et jamais. À la fois touchantes, régulièrement justes mais toujours désolés et quelque peu désolantes. Une agora d'anonymes sans cible ni objectif. Mais une agora quand même. Un peu de communauté, en tous cas ses prémices. On décide d'aller manger dans un troquet rue du Faubourg-du-Temple. Nous sommes une petite dizaine, on parle de la situation, de ce qui semble ouvert ou fermé. Eric est attentif. Quelqu'un évoque la proximité du domicile du Premier ministre de l'époque, un certain Manuel Valls. Une amie rebondit presque immédiatement : il faut lancer un « Apéro chez Valls ». Une cible, un objectif. Eric acquiesce avec enthousiasme. Il faut un plan, il en est. On passe quelques coups de fils. Une heure plus tard, nous sommes de retour sur la place. Eric a réservé un tour de parole, une amie jeune à l'apparence des plus innocentes s'inscrit juste derrière lui. Eric prend le micro et parle comme il sait si bien parler. Chaque mot est pesé, chaque mot perce. Je ne m'en souviens plus en détail, seulement qu'il embarque la foule et déplie notre plan : « Le pouvoir n'est jamais très loin, le premier ministre Valls habite d'ailleurs à deux pas. » Sa sagesse s'impose, tout le monde applaudit, l'enthousiasme se diffuse. L'amie aux grands yeux prend le relais et le micro. Personne ne sait la connivence. Elle rebondit sur le discours d'Eric et harrangue la foule : nous devons nous inviter chez Manuel Valls, ce soir c'est « apéro chez Valls ». Tonnerre d'applaudissements. Notre petit groupe déploie une banderole et entame quelques tours de la place le temps que s'agrègent les plus motivés autant que les badauds : « A-pé-ro chez Valls ! A-pé-ro chez Valls ! » La situation s'est ouverte, on s'engage soudainement boulevard Voltaire. Les forces de l'ordre sont surprises, cela faisait des jours qu'il ne se passait plus grand-chose à Nuit Debout. Un équipage de CRS accourt pour nous barrer la route. On va au contact, banderole renforcée contre boucliers. Ça tape, ils gazent. Si l'affrontement se cristallise à cet endroit, à peine sortis de la place, on risque de perdre tout élan. Il nous faut garder l'avantage, c'est-à-dire l'effet de surprise et la vitesse. On décroche des flics et on pivote vers le boulevard suivant. Les forces de l'ordre sont prises de court et ne parviennent pas à se mettre en place à temps. La foule accélère, l'émeute est là. S'ensuit une soirée mémorable dans les rues du XIearrondissement, même si la police parviendra à protéger le domicile de Valls en saturant sa rue de lacrymogènes. Je me souviens avoir recroisé plusieurs fois Eric au fil de la soirée. Notre plan s'était parfaitement déroulé. Il était heureux, humble mais fier.

Je me souviens de sa voix, de son rire, de son sourire, de sa confiance et de son amitié.

Eric, je regardais beaucoup ses mains. Je regarde beaucoup les mains en général, mais les siennes en particulier. Ses doigts surtout. Il y avait une très grande sûreté dans ses doigts, mélange de grand calme et de dextérité. En même temps, le type qui fait de la chirurgie cardiaque infantile, c'est pas Jo le Trembleur, forcément. J'étais resté sidéré quand il m'avait appris que c'est lui qui avait inventé la technique du pontage. Je lui avais dit que mon père lui devait dix ans de vie supplémentaire. Eric me racontait qu'il lui était arrivé plus d'une fois de recevoir des messages : « Vous ne savez pas qui je suis mais vous m'avez sauvé la vie quand j'avais 2 ans. »

Je me souviens de sa culture phénoménale, musique donc, et, bien sûr, peinture. Culture écrasante pour moi qui n'en avais pas.

Je me souviens qu'il voulait ma recette de saumon cru mais Cléo n'aimait pas le poisson !

Je me souviens de son bureau, presque vide, toujours parfaitement rangé, sans aucun fouillis qui traîne. Ça épatait tout le monde. Je ne me souviens plus ou vaguement de ce qu'il disait à propos des dossiers qu'il fallait traiter au fil de leur arrivée et ne jamais laisser traîner. Quelque chose comme ça de plus définitif.

Je me souviens qu'on s'offrait des pots de miel.

Je me souviens que, l'alcool aidant, j'adorais lui poser des questions débiles. « Est-ce que tu détestes vraiment quelqu'un ? – Mmmm… Je ne crois pas. — Arrête tes conneries. » Et je commençais à lister tous les connards indiscutables qui me passaient par la tête. Il y en avait certains que, pour ma part, calmer nos nerfs et un monde meilleur, j'aurais bien butés si j'en avais eu le courage et le savoir-faire. Lui, sans trop d'explication mais bien amusé du fond de ses yeux noirs, me répondait systématiquement que, non, il n'éprouvait de haine à l'égard d'aucun de ses ennemis.

Je me souviens de balades dans Paris avec son Invention de Paris pour guide inspiré, et sa belle méditation sur la barricade, objet urbain subversif par excellence, et qui m'a inspiré pour mon travail sur l'émeute.

Je me souviens qu'une coquille dans un livre ce n'était pas la mort d'un homme.

Je me souviens des grands plats de chili con carne que tu cuisinais rue du Faubourg-du-Temple, dans cet appartement plein de soleil où les premières réunions pour créer la fabrique ont eu lieu.

Je me souviens d'un coup de main et d'un coup de téléphone.

Je me souviens des courses en forêt d'Ermenonville, les dimanches matin d'automne, lui qui courait tellement plus longtemps, que nous avions tout le temps pour la cueillette des champignons. Dont on faisait omelette ensuite, et prétexte à tant de palabres où se mêlaient dans une même radicalité la question palestinienne et la musique classique – ses deux passions impétueuses (les femmes aussi, mais c'est une autre affaire…).

Je me souviens très bien de ce qu'il voulait dire quand, à l'occasion d'un anniversaire de la fabrique à lors d'une conférence à Beaubourg, il avait comparé l'édition à l'amour et à la politique mais je ne me souviens plus de ce qu'il avait dit exactement.

Je me souviens que lorsque l'on proposait un projet à Eric, tout se jouait dans les premières secondes. Je crois qu'il accordait peu d'importance aux grandes théories ou aux grands discours, ce qu'il cherchait à déceler c'est ce petit endroit où se mélangent l'intelligence et l'audace.

Je me souviens de mon ami « l'écureuil assidu », de profil, penché sur des notes, des manuscrits, un livre, un journal, son clavier d'ordinateur, jour après jour, à toute heure.

Je me souviens que, l'herbe aidant, je lui avais demandé quelles étaient les plus grosses stars qu'il avait rencontrées et il s'est souvenu que deux fois il avait été ému de se trouver dans le même restaurant que quelqu'un de célèbre. C'était d'avoir vu de ses yeux Michel Piccoli et Georges Perec.

Je me souviens que le prénom choisi pour l'enfant était vraiment un truc de petits cons.

Je me souviens d'une conscience. De sa douce affirmation en 2011 lors d'un colloque sentimental autour de Paris et de la question du Livre dans les jardins de Belleville, à l'occasion de la parution de Paris sous tension, le temps d'un entretien filmé pour un groupement de libraires indépendants. Je revois une figure lutine assise sur un banc qui oublie la caméra, le visage comme posé sur un rideau de végétaux tâchés de soleil et troués par l'intuition du temps. Il avait parlé de l'esprit des lieux, salué le passé insurrectionnel de la ville, célébré le rôle des étrangers dans la Cité. Il avait vanté les Chinois. Sa gouaille et son visage de vieil homme enfantin étaient un partage en acte, avant même l'apologie du commun. « Pas la partition mais le partage. » L'action, grandiose ou modeste, mais l'action. La recherche de livres offensifs qui ne soient pas un état des lieux mais les germes d'une modification. L'anti-nostalgie, camarade. Je me souviens d'une conscience et de son corps.

Je me souviendrai toujours de ces mots prononcés, après la Commune, par Jean-Baptiste Clément : « Il faut que nos morts nous apprennent à vivre. » Eric le savait. Et désormais, il continuera d'y contribuer : vivre encore et résister parce qu'on a toujours raison de se révolter.

Je me souviens de cette maison dans laquelle chaque objet avait une fonction.

Je me souviens qu'il avait toujours peur d'être déçu par le travail de ceux qu'il aimait, parce qu'il les aimait.

Je me souviens qu'un jour il s'est levé d'un bond pour chercher dans sa bibliothèque un livre de Sergio Larrain, qu'il m'a tendu, l'œil brillant, en disant « Valparaiso, je l'ai édité, c'est très beau. »

Je me souviens de son bonheur rayonnant à la création de La fabrique, comme si tout ce qu'il avait fait jusque-là y trouvait enfin son sens.

Je me souviens d'Eric l'été, dans le sud. Il est toujours en avance. Il m'attend en terrasse. Il a son petit chapeau. Il se lève en souriant. On parle. De tout, mais surtout de littérature. La première fois, quand je repars, je me dis : c'est bizarre, on a beaucoup parlé de littérature, tout de même. La deuxième : ah tiens, c'était comme la première fois, finalement, on a parlé surtout de littérature. Je me souviens que cette génération a commencé par là, par cette sorte de lâché prise sinueux et dirigé. Est-ce ça qui fait qu'on peut publier des gens qui ne s'entendent pas, des livres qui se disputent ou qui coexistent dans l'indifférence mais qui tous nourrissent le même élan, un élan commun ?

Je me souviens quand il appelait pour prendre rendez-vous, un coup de fil rapide, direct, efficace, et soudain juste avant de raccrocher il disait « je me réjouis ! »

Je me souviens de ma dernière rencontre avec lui, à la Vielleuse, au carrefour Belleville, où il avait ses habitudes à midi, trois œufs sur le plat qui lui étaient servis sans qu'il ait à commander. Et ce geste de la main légèrement levée, d'une infinie mais tranquille lassitude, manière de dire que parler le fatiguait trop maintenant. Mais avec dans les yeux la même flamme, à peine moins vibrante, comme teintée d'un énigmatique amusement, qui brûlait depuis toujours en lui.

Je me souviens qu'il aimait beaucoup les pâtisseries, qu'il prenait toujours un dessert même s'il n'avait pas grand appétit.

Illustration : Eric à Cuba en 1972.

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COMMENT LE PEUPLE JUIF FUT INVENTÉ

Professeur d'histoire contemporaine à l'université de Tel-Aviv, Shlomo Sand confronte les récits sur le « peuple juif » (l'exil après la destruction du Temple, la proscription de prosélytisme, etc) aux recherches archéologiques et historiques. Ce n'est qu'à partir du XIXe siècle que le temps biblique a été « confondu » avec le temps historique par les premiers sionistes. Il critique la politique identitaire d'Israël, « État juif » duquel sont exclus une grande partie de ses citoyens.
Passant au crible des nouvelles découvertes historiographiques la continuité de la descendance de l'ancien peuple juif, avec ses « mythes », il interroge l'origine et l'identité des juifs, la politique identitaire de l'État d'Israël.

FABRIQUER DES NATIONS

Dans un chapitre introductif extrêmement dense, il explique comment furent « fabriquées les nations ». Alors que les gouvernants de « droit divin » veillaient avant tout à se faire craindre, ceux de « souveraineté populaire » cherchèrent à plaire à leur sujets. Longtemps, le terme « peuple » désignait des groupes spécifiques, puis, avec le développement des moyens de transport et de communication dans l'Europe occidentale du XVe siècle, des groupes linguistiques. Au XIXe siècle, se confondant avec celui de « race », il servit à l'élaboration des nations, en réadaptant des éléments culturels pour leur donner une unité historique, avec une apparence scientifique, servant de « pont entre le passé et le présent ». L'auteur affine sans cesse son exposé en se référant à différents auteurs qu'il est impossible de citer ici mais qui donnent toute sa richesse au débat, dans toute l'étendue de sa complexité. Ernest Gellner, par exemple, montra que « c'est le nationalisme qui crée les nations, et non pas le contraire ». Puis, dans les années 1920, Carlton Hayes compara la force de l'identité nationale à celle des grandes religions traditionnelles, et la puissance avec laquelle elle transcende les classes sociales. Hans Kohn, sioniste qui quitta, à la même époque, la Palestine mandataire pour les États-unis, élabora la théorie de la « dichotomie » qui distingue l'idéologie politico-civique des nations occidentales, unifiées sur la base de forces socio-politiques autochtones, sans intervention extérieur, de l'idéologie ethnico-organique des pays d'Europe de l'Est (à partir du Rhin), centrée sur un romantisme conservateur ou une mystique du sang et de la terre. Si elle ne résiste pas, aujourd'hui, à la critique, demeure juste l'intuition que des mythes ethnocentrismes, concentrés autour d'un groupe culturel et linguistique dominant, idolâtrés comme le peuple-race originel, sont à l'origine de toute nation « occidentale », même si un imaginaire de citoyenneté s'est élaboré dans les démocraties libérales, donnant plus de poids à la projection de l'avenir qu'au poids du passé. Shlomo Sand explique également comment la révolution de l'imprimerie porta atteinte au statut des langues sacrées et contribua à la propagation des idiomes administratifs étatiques, comment l'école devint un agent idéologique central, transformant les sujets en citoyens, c'est-à-dire en individus conscients de leur appartenance nationale.

« MYTHISTOIRE »

À la fin du 1er siècle après J.-C., Flavius Josèphe tenta de reconstituer dans ses Antiquités judaïques, l'histoire globale des « Judéens », reprenant les épisodes bibliques puis, seulement pour la période postérieure, sur des sources plus laïques. Ce n'est qu'au XIXe siècle que le théologien Huguenot Jacques Basnage reprend ce travail. Loin d'affirmer une continuité entre les anciens Hébreux et les communautés juives de son époque, il considère que les « Fils de Israël » englobent autant les chrétiens que les juifs. Puis au XIXe siècle, l'historien juif allemand Isaac Markus Jost propose une histoire en neuf tomes, qui ne commence pas par la conversion d'Abraham, ni par la remise de la Torah sur le mont Sinaï, mais par le retour de Babylone vers Sion. L'auteur s'attache à persuader ses lecteurs que malgré leur foi spécifique, les « Israélites » ont toujours fait partie intégrante des peuples auxquels ils se sont mêlés. Pourtant, dès le second volume, paru en 1832, il reconsidère la Bible comme source légitime. « Pour la plus grande partie du public cultivé d'Europe centrale et occidentale, héritier des Lumières, le judaïsme constituait une communauté religieuse, et certainement pas un peuple nomade ou une nationalité étrangère. Les rabbins et les religieux traditionalistes, c'est-à-dire les intellectuels “organiques“ des communautés juives, n'avaient pas, jusqu'à présent, éprouvé le besoin de se fonder sur l'histoire pour renforcer une identité qui, pendant des siècles, leur avait semblé couler de source. » Ce n'est qu'à partir des années 1850, avec les premiers volumes de l'Histoire des Juifs depuis les temps anciens jusqu'à nos jours d'Heinrich Graetz, qu'un récit unitaire s'attache à créer un continuum historique pour « inventer le peuple juif ». « À l'image d'autres tendances “patriotiques“ de l'Europe du XIXe siècle, qui se tournaient vers un âge d'or fabuleux grâce auquel elles se forgeaient un passé théorique (la Grèce antique, la République romaine, les tribus teutoniques ou les gaulois) dans le but de prouver qu'elles n'étaient pas nées ex nihilo mais existaient depuis longtemps, les premiers tenants de l'idée d'une nation juive se tournèrent vers la lumière éclatante qui irradiait du mythologique royaume de David et dont la force fut conservé pendant des siècles au cœur des remparts de la foi religieuse. » Moses Hess publia, en 1862, Rome et Jérusalem, manifeste nationaliste, laïque par son contenu. Paru dans un contexte où l'arrogance européenne, encouragée par son rapide développement industriel et technologique, il contribue à encourager la perception d'une supériorité biologique et morale. Imprégné de la « théorie de la race », il défend l'idée que les Juifs constituent un groupe héréditaire différent, une race ancienne et persistante dont les origines se trouvent en Égypte. Une profonde querelle entre Graetz et l'historien allemand Heinrich von Treitschke, tous deux ethnocentrismes et partisans d'une conception « volkiste » de la nation, contribua à la cristallisation de la conscience nationale allemande, dans un contexte où « le sentiment d'insécurité économique immédiatement traduit en insécurité identitaire » favorisait l'antisémitisme, et prépara le terrain à l'idée d'une migration vers la Terre sainte. En 1882, l'érudit biblique Julius Wellheusen publia une étude remettant en cause la date d'écriture de l'Ancien Testament. Selon lui, « la création de la religion juive résultait d'un processus progressif », ce que Graetz, puis tous les historiens protectionnistes et sionistes, refusèrent toujours d'admettre. Doubnov, « héritier » de ce dernier, se prononçait en faveur de la création d'un espace autonome pour le peuple juif à l'endroit où il se trouvait, plutôt que pour une émigration en Palestine. Profondément laïque, il considérait, de façon très pragmatique, la foi religieuse comme instrument de la définition de l'identité nationale. En 1936, Yitzhak Baer, premier détenteur de la chaire d'histoire juive à l'université hébraïque nouvellement créée à Jérusalem, déclarait, dans un essai publié à Berlin, que « l'exil contrevient à l'ordre instauré par Dieu » et que la « Terre d'Israël » est le « lieu naturel » du peuple juif. Le département d'histoire du peuple d'Israël et de sociologie des juifs est distinct du département d'histoire, comme ce sera la règle dans toutes les universités israéliennes. Dès lors la Bible devint « une icône centrale dans l'élaboration de l'imaginaire national » qui permettra d' « unifier l'existence de communautés religieuse variées, dispersées dans le monde entier, et l'autopersuasion quant au droit de propriété sur la terre ». Des recherches archéologiques furent entreprises pour défendre la thèse de la fiabilité du récit biblique. Les contradictions furent rapidement évincées par une argumentation sophistiquée, considérées comme « vestiges dissidents ». Cependant, sur les territoires conquis avec la guerre de 1967, de nombreuses découvertes confirmèrent que l'archéologie avait été « l'instrument au service aveugle d'un engagement idéologique national ». Elles mirent toutefois encore vingt ans pour être dévoilées. Les récits des patriarches furent remis en cause, puis celui de la sortie d'Égypte, de la conquête de Canaan (le premier génocide), du royaume d'Israël de l'époque de David et Salomon dont il n'existe aucune trace. De même que la pièce Jules César de Shakespeare nous en apprend plus sur l'Angleterre de la fin du XVIe siècle que sur la Rome antique, la Bible contient peu de connaissances sur l'époque qu'elle relate mais constitue un document sur l'époque de sa rédaction : c'est plus un discours théologique didactique qu'un livre d'histoire.

L'INVENTION DE L'EXIL

Parce que l'expulsion d'un peuple, producteur des denrées agricoles sur lesquelles l'impôt était levé n'était pas rentable, les Romains ne l'ont jamais pratiquée. De plus, « il n'existe aucune trace, pas le moindre indice, d'une quelconque expulsion du pays de Judée, pas même dans la riche documentation que Rome nous a léguée. De-même, aucune découverte ne vient confirmer la formation de grands centres de réfugiés repliés sur les frontières de Judée, qui aurait dû se produire si la population avait pris la fuite en masse. » Au IIe et IIIe siècle de notre ère, le concept d'exil signifiait « soumission politique » et non pas « déracinement de son pays ». L'historien à l'université hébraïque de Jérusalem, Israël Jacob Yuval démontra que le mythe juif sur l'exil fut formalisé tardivement, au IVe siècle, à la suite du mythe chrétien sur l'expulsion des juifs en punition de la crucifixion de Jésus. Cependant, dans de nombreuses traditions, le concept d'exil avait un sens essentiellement métaphysique, ne désignant pas un lieu en dehors de la patrie mais « un état en dehors de la rédemption », « une sorte de catharsis de dévotion ». Confrontant et critiquant les travaux de différents historiens, Shlomo Sand revient sur les nombreuses communautés juives dispersées dans tout l'empire Romain et au pays des Parthes, avant la destruction du Second Temple, qu'il explique par la conversion, malgré l'idée profondément ancrée que la religion juive ne s'est jamais livrée au prosélytisme, plutôt que par la croissance démographique naturelle. « Tous les monothéismes recèlent un potentiel immanent d'esprit missionnaire. Alors que la tolérance caractérise le polythéisme, qui accepte la cohabitation avec d'autres dieux, le fait même de croire en un Dieu unique a pour corollaire la négation du pluralisme et incite les adeptes à propager le principe de l'unicité divine qu'il aurait propre. » À l ‘époque des Hasmonéens notamment, la civilisation grecque imprégna la culture du royaume de Judée et favorisa son déploiement autour du bassin méditerranéen. Puis, depuis Rome, la religion juive s'infiltra dans les régions d'Europe conquises, jusqu'aux territoires slaves et allemands. Et c'est l'essor puis le triomphe du christianisme qui mit un point final à la ferveur prédicatrice du judaïsme, jusqu'à vouloir l'effacer des annales. La politique identitaire qu'il adopta alors, était une condition de sa survie. Une grande partie des Juifs de Judée se convertit au christianisme à partir de 324 après J.-C., date à laquelle la province de Syria-Palestina passa sous protection chrétienne. Puis après la conquête arabe de la région, entre 638 et 643, malgré la grande tolérance à l'égard des autres monothéismes, les conversions à l'islam se multiplièrent, avant tout pour échapper aux taxes dont les musulmans étaient exemptés.

TROUS DE MÉMOIRE

Shlomo Sand consacre ensuite un chapitre à des épisodes abandonnés par l'historiographie adoptée par l'éducation nationale en Israël : le grand royaume juif des Himyarites, les Puniques après la destruction de Carthage qui formèrent les tribus berbères, converties au judaïsme et qui s'opposèrent à la conquête derrière la reine Kahina (dont le nom est issue de la racine hébraïque « Cohen »), les fameux Khazars, à l'est de l'Europe, qui seraient à l'origine des Juifs d'Europe de l'Est, comme l'explique Arthur Koestler dans son ouvrage La Treizième tribu, paru en 1976. Si des recherches ont bien été entreprises sur le sujet tabou du royaume de Khazarie, le durcissement des cadres, de la définition des identités et du processus d'ethnicisation dans les années 1970, les stoppèrent, dans la crainte que la révélation que les colons juifs n'étaient pas les descendants directs des « fils d'Israël » ne remette en cause le droit à l'existence de l'État d'Israël. Or, celle-ci est fondée sur la législation internationale. L'origine mythologique justifie donc avant tout son expansion territoriale. « La rédaction des histoires nationales n'est pas destinée à découvrir des civilisations du passé ; son objectif principal, à ce jour, a consisté en l'élaboration de l'identité nationale et en son institutionnalisation politique dans le présent. »

UNE POLITIQUE IDENTITAIRE

Malgré la promesse de la Déclaration d'indépendance de développer le pays « au bénéfice de tous ses habitants », le sionisme s'autodéfinit en adhérant à une identité non religieuse ou biologique, excluant toute possibilité d'intégration civique volontaire à la nation. Les historiens, on l'a vu, entreprirent de donner une histoire homogène à la « race » juive, aidés en cela par la biologie, sans pour autant envisager, initialement, un ségrégationniste raciste au sein de la nation. D'Ernest Renan, qui donna une conférence sur Le Judaïsme comme race et comme religion, à Karl Kautsky, « le pape du marxisme », en passant par Franz Bods, le « père de l'anthropologie américaine », et le démographe Maurice Fishberg qui publièrent deux études sur le domaine, tous concluent à l'absence de cohésion ethnique chez les juifs modernes. Mais la littérature anthropologique et génétique mettant en doute l'existence d'un peuple-race juif et s'opposant aux mécanismes de production idéologique de l'entreprise sioniste, était rarement traduite en hébreu, dès les années 1930 et 1940. Puis une nouvelle discipline vit le jour : la « génétique des Juifs », chargée de confirmer la mythologie. « Dans un État qui se définit comme juif, mais dans lequel il n'existe aucun signe de reconnaissance culturelle permettant de définir un mode de vie juif laïque universel, à l'exception des restes épars et laïcisés d'un folklore religieux, l'identité collective a encore besoin de la représentation floue et prometteuse d'une ancienne origine biologique commune. Derrière chacun des actes étatiques en matière de politique identitaire en Israël, on voit encore se profiler la longue ombre noire de l'idée d'un peuple-race éternel. »
L'Assemblée générale de l'ONU vota, en 1947, la création d'un « État juif » et d'un « État arabe » sur le territoire qui portait le nom de Palestine/Eretz Israel, sans plus de précision sur ces termes. Sur les 900 000 Palestiniens censés rester, 730 000 furent expulsés ou fuirent, soit plus que la population juive de l'époque, qui comptait 640 000 personnes. Malgré cette épuration, Israël dut leur accorder la citoyenneté. L'interdiction pour les juifs d'épouser des non-juifs, fut décidée au prétexte ne pas créer de fossé entre laïques et religieux, en n'instituant pas de mariage civil. « Ce fut la première expression étatique de l'exploitation cynique de la religion juive dans la mise en œuvre des objectifs du sionisme. » La « loi du retour », proclamée en 1950, renforça encore cette « conception nationale ethnique ». La colonisation massive de la Cisjordanie et de Gaza a été menée dans le cadre d'un « système d'apartheid » : le peuplement est encouragé mais sans annexion juridique des territoires conquis, afin de ne pas être obligé d'accorder la citoyenneté à leurs habitants. « La conception du monde essentialiste présidant à la distinction entre les juifs et les non-juifs, la définition de l'État par le biais de cette idéologie et le refus acharné et public d'en faire une république de tous les citoyens Israéliens rompent clairement avec les principes majeurs d'une démocratie de quelque type qu'elle soit. »

Epoustouflante étude qui s'attaque aux mythologies nationales à la base des États modernes en général et à celui du « peuple juif » en particulier. Une lecture qui permet de dépassionner bien des débats actuels (avec un minimum de bonne foi).

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

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Soirée électorale entre ami·es

Notre camarade Bernard Chevalier a suivi les élections européennes hier soir. Il nous dit avoir « commis ce petit texte pour égayer ce lundimatin post électoral.... » Alors, avant que nous entrions un peu toutes et tous dans le sérieux de la conjoncture, un peu de détente.

L'extrême droite remporte les élections
Ha ha ha quelle surprise
Victoire de qui de quoi
défaite de qui de quoi
On a vu ça à la télé en picorant
en papotant en buvant des coups
A l'écran la tête d'IA de Jordan
était barrée d'un trait noir
image du deuil du clivage
IA a parlé mais on s'en foutait
on sait trop déjà on n'imprime pas
on n'imprime plus depuis longtemps déjà
ni lui ni les autres
même ceux.celles qui votent
c'est dire
Des fois fallait baisser le son
on ne s'entendait plus blaguer
Des fois fallait monter le son
quand un politicien de gauche
l'ouvrait pour dire que les électeurs
avaient préféré l'original à la copie
On en était là
On se disputait mollement la zapette
changer de chaînes c'est pas
vraiment changer de monde
Petit sursaut avec Manu en plateau
nous refaisant le énième coup du front antifasciste
et dissolvant l'assemblée nationale
Ah bon l'était pas morte déjà avec le 49.3
Bon on a éteint le son puis la téloche
Finito ras le cul de ces têtes à claque
de fachos tournant en boucle
Tout ce cirque n'était pas drôle
et si loin de nos vies
Les bouteilles étaient vides
alors on est parti à Repu gueuler
en nombre et en claquant des mains
Siamo tutti antifascisti
On s'est quittées bien plus tard
en se donnant rendez-vous pour le 30
voire plus tôt dans la rue ou ailleurs
Sait-on jamais l'histoire n'est pas écrite

Bernard Chevalier

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Les Kanaks face à un colonialisme attardé

L'Occident est entré, depuis quelques temps, dans sa phase de décadence. Cela s'est signalé entre autres dernièrement par son regroupement défensif spectaculaire autour d'Israël dans le conflit qui oppose ce dernier aux palestiniens. Suite à ses revers répétés en Afrique, la France quant à elle, s'est précipitée sur ses Outremers, en vue de bien marquer aux yeux de tous les limites de son territoire et d'y renforcer en toute urgence sa présence. Cette manœuvre conduit à la situation actuelle en Nouvelle Calédonie où cette volonté colonialiste se heurte à l'opposition et à la résistance farouche du peuple kanak originaire. En quoi cette situation nous regarde t-elle nous autres Antillais ? Deux points fondamentaux semblent à nos yeux nous concerner : le premier de toute évidence est la politique de colonisation de peuplement et ses implications inéluctables à terme. Le second est non moins important présentement, et plus fondamental pour la vision de sociétés et d'un monde tout autre que celui légué par la civilisation occidentale, qui apparaît de plus en plus comme l'un des piliers de cette dernière et l'élément le plus insidieux de son idéologie, à savoir la démocratie. Les Kanaks à travers leur résistance s'opposent à l'une et à l'autre. C'est là la richesse inestimable qu'ils nous apportent : à nous de savoir l'accueillir.

S'agissant de la colonisation de peuplement : quelle que soit l'époque à laquelle celle-ci advient et les circonstances qui lui donnent sa forme et son assise, l'élan animant toute colonisation de peuplement, que ses protagonistes en soient conscients ou non, provient d'une volonté de puissance et de domination qui ne tarde pas à se manifester comme telle au fur et à mesure que cette colonisation prend de l'ampleur : elle gagne en arrogance. Venant de la puissance coloniale, ce mouvement est selon les circonstances : soit, ouvertement et brutalement planifié comme dans le cas de la Nouvelle Calédonie avec entre autres : l'incitation faite aux bagnards libérés de s'y implanter ; l'orientation vers cette destination des pieds-noirs chassés d'Algérie suite à l'affranchissement de ce pays de la tutelle française ; la circulaire clairement cynique de Pierre Messmer alors premier ministre (1972) à son secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, lui enjoignant de procéder par tous les moyens (« sans qu'il soit besoin de textes, l'administration peut y veiller » ) à « l' immigration massive de citoyens français métropolitains » en vue de faire échec « à toute revendication nationaliste des populations autochtones » ; soit, en procédant en sous-main comme c'est le cas présentement aux Antilles, en vue de susciter/organiser un ample mouvement croisé d'émigration/ immigration ; à décrédibiliser les pouvoirs locaux en vue de les encadrer ; à renforcer les organes coloniaux de répression et de contrôle (justice renforcée par de nouveaux corps, gendarmerie d'élite, Cour des comptes omniprésente sur le contrôle de gestion, préfet commué en nouveau gouverneur … ).

Dans un cas comme dans l'autre et quelle que soit la variété des moyens mis en œuvre, la politique de colonisation de peuplement vise un seul et unique objectif : « le maintien (ou le renforcement) des positions françaises » (Messmer) à travers le monde en tant que puissance économique et en tant que puissance militaire. En Nouvelle Calédonie, cette politique de colonisation de peuplement va aboutir à mettre le peuple kanak en minorité dans son propre pays, ce qui était le but recherché. D'où la mise en cause radicale de la démocratie occidentale par les Kanaks opposant à celle-ci leur mode traditionnel de délibérer.

La démocratie électorale occidentale est régie de part en part par le nombre dont l'effet est d'une part, d'uniformiser, de rendre même-pareil, autochtone et métropolitain ; l'objectif poursuivi étant, d'une part, de parvenir ainsi à la majorité pour les colons ; d'autre part, de trancher, de séparer, ceci pour une mise en ordre en vue de la compétition.

Le mode traditionnel de délibérer des peuples tels les kanaks, mais pas uniquement, est assis sur la parole, celle-ci ayant cours tant qu'ils ne sont pas parvenus à un accord, la parole étant ainsi saisie par eux dans son fondement même qui est, s'agissant des communautés, celui de rassembler.

Le glissement de ce qui constitue l'être humain en propre, à savoir la parole, vers le nombre est ce qui caractérise essentiellement la civilisation occidentale. L'effet de cette dérive qui atteint aujourd'hui une ampleur considérable compte tenu de l'importance acquise par la technique moderne et ses diffusions technologiques, est, d'une part, une indéniable efficacité, mais d'autre part, et lui étant liée, une puissance de dévastation de la terre qui évolue de conserve avec le ravalement de l'être humain à la fonction de simple rouage dans le fonctionnement du mécanisme. Le rôle joué par la démocratie occidentale, rôle que la colonisation de peuplement laisse apparaître sous son véritable jour, est de faire surgir des pouvoirs à même de s'élancer dans une compétition économique et stratégique misérable et suicidaire.

Savoir accueillir la richesse que nous apporte la résistance kanak, c'est bien entendu être veillatif à la colonisation de peuplement et à ses menaces de corruption, voire de dissolution, mais aussi nous mettre en quête d'un espace autre que celui de la démocratie occidentale, tant pernicieuse, si nous cherchons vraiment à nous épanouir dans un monde ré-approprié, ce qui ne peut advenir qu'en nous accordant pleinement à la parole, et pour ce faire, il nous faudrait d'abord apprendre à l'écouter, et cesser de la considérer comme un simple outil de communication quand c'est elle qui nous ouvre (ou devrait nous ouvrir) aux choses et au monde.

Cette contestation de la démocratie occidentale constitue très certainement le saut le plus prodigieux que nous met en voie d'accomplir la résistance kanak, et qui s'adresse à tous dans ce temps où l'histoire humaine nous a projetés et où il s'agit plus que tout d'enjamber cette civilisation mortifère.

Monchoachi

Vauclin, le 3 juin 2024

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