Allons-nous vers un monde meilleur en 2021 ? Ce soir, il est fort probable que le gouvernement français opte pour un nouveau tour de vis sur la population. Il utilise pour cela une procédure bien rodée. Cela passe par un conseil de défense qui laisse peser un lourd secret sur les prises de décisions. Ce conseil de défense s’appuie sur les avis d’un conseil « scientifique », créé ex nihilo et tout aussi opaque. Qui décide de la composition de ces conseils ? Un seul être humain qui est intouchable selon notre constitution. On court-circuite de la sorte les deux assemblées légitimement élues par les Français.
Rappelons brièvement les faits. Le 23 mars 2020 un nouveau régime d’état d’urgence sanitaire autorise le confinement général du pays. On cherche à faire face à l’épidémie de Covid-19. La loi du 11 mai 2020 a prolongé ce régime exceptionnel jusqu’au 10 juillet 2020. Le 11 juillet 2020, on met en place un régime transitoire de sortie de l’état d’urgence sanitaire autorisé jusqu’au 30 octobre 2020. Ceci permet de procéder, durant l’été, au déconfinement des Français. Tout semble alors rentrer dans l’ordre. Toutefois, ce régime transitoire, permet aussi au Premier ministre et aux préfets de prendre certaines mesures coercitives. Parmi elles, la limitation des rassemblements, la fermeture d’établissements recevant du public et le port du masque…
Nouveau confinement
Début octobre, l’épidémie semble rebondir. Emmanuel Macron décide donc, dans le huis clos du Conseil de défense, d’instaurer un couvre-feu. Le 14 octobre 2020, on réactive alors le dispositif exceptionnel du printemps par un décret. Il autorise la mise en place d’un couvre-feu à partir du 17 octobre pour une durée d’un mois. Le conseil scientifique Covid-19 a déjà, dans son avis du 19 octobre 2020, donné un avis favorable. Toutefois, cela ne fonctionne pas. D’où la décision, toujours dans le huis clos du Conseil de défense, d’instaurer un nouveau confinement national à partir du 30 octobre.
Or, pour que l’état d’urgence sanitaire puisse s’appliquer au-delà du 16 novembre 2020, le Parlement doit donner son accord. D’où un nouveau projet de loi. Celui-ci prévoit de prolonger sur l’ensemble du territoire national, l’état d’urgence sanitaire de 3 mois, jusqu’au 16 février 2021 inclus. Le projet de loi prolonge également le régime transitoire de sortie de l’état d’urgence sanitaire jusqu’au 1ᵉʳ avril 2021. Le gouvernement demande, en outre, une habilitation au Parlement afin de procéder par voie d’ordonnances. Ceci, afin de rétablir ou de prolonger des dispositions prises par ordonnances lors de la première vague de l’épidémie. Si nécessaire, ces ordonnances pourront être prises de façon « territorialisée ».
Rien ne va plus au Sénat…
Le 24 octobre, les députés ont, en première lecture, limité la durée d’habilitation accordée au gouvernement pour prendre des ordonnances au 16 février 2021 (au lieu du 1ᵉʳ avril 2021 initialement). Ils ont aussi raccourci de trois à un mois le délai pendant lequel il devra déposer les projets de loi de ratification de ces ordonnances (au total près de 70). Le 28 et le 29 octobre, on transmet la demande au Sénat pour examen en première lecture. Les sénateurs constatent qu’ils n’ont d’autres choix que de débattre après coup et de valider les décisions présidentielles.
Le ministre de la Santé Olivier Véran, ne daigne même pas venir leur expliquer la situation. Ils amendent donc largement le texte en limitant la durée de cet état d’urgence. Les sénateurs ramènent la date de fin au 31 janvier 2021, contre le 16 février. Le Sénat veut aussi imposer au gouvernement de repasser par la case Parlement, en cas de prolongation du confinement au-delà du 8 décembre. Il propose aussi de ramener le nombre d’ordonnances de 70 à 30. Vu le désaccord entre les deux assemblées, on convoque une commission mixte paritaire dès le 30 octobre. Elle constate son incapacité à parvenir à élaborer un texte commun sur ce projet de loi autorisant la prorogation de l’état d’urgence sanitaire et portant diverses mesures de gestion de la crise sanitaire.
Le grand couac
Le texte revient donc à l’assemblée le 3 novembre pour une nouvelle lecture. C’est alors le grand couac. Car, pas assez nombreux dans l’hémicycle, les députés de la majorité se font dépasser par ceux de l’opposition. La séance est très mouvementée, mais l’opposition réussit à faire voter, une prolongation de l’état d’urgence sanitaire jusqu’au 14 décembre 2020 seulement. Ceci permet de préserver les fêtes de fin d’année, remises en question par la date initiale du 16 février 2021. Un autre amendement prévoit que le confinement décrété par l’exécutif à partir du 30 octobre ne puisse être renouvelé au-delà du 30 novembre qu’après accord du Parlement.
Olivier Véran voit rouge et revient en hâte à l’assemblée. Il vient de visiter un service d’urgence et lance alors cette phrase très révélatrice : « C’est ça la réalité, si vous ne voulez pas l’entendre, sortez d’ici ! ». Il exige la « réserve des votes » sur les amendements et articles restants, ce qui remet les scrutins au moment où le gouvernement le choisira. Les députés qui sont chez eux, sont choqués d’une telle attitude qui remet en cause leur pouvoir de contrôle du gouvernement.
Affaire à suivre
Car, les députés de l’opposition savent qu’en parallèle, le gouvernement travaille aussi sur une nouvelle législation. L’idée est de créer un dispositif pérenne de gestion des crises sanitaires et épidémiques. Ce dispositif prendrait le relais au-delà du 1ᵉʳ avril 2021. Cela permettrait au gouvernement, à tout moment, de proposer des contraintes des libertés publiques. Non plus à titre exceptionnel, mais de droit commun pour cause de crise. Sans même passer par la case Parlement, sans concertation ni avec les territoires ni avec les partenaires sociaux…
Comme les sénateurs quelques jours plus tôt, les députés se rebiffent donc à juste titre. Hélas pour eux, le gouvernement, par sa « réserve des votes » a repris la main. Car l’article 101 du règlement de l’Assemblée nationale autorise à revoter un amendement ou un projet de loi. L’assemblée se réunit donc à nouveau le mercredi 4 novembre. Le nouveau vote permet alors de rétablir la prolongation de l’état d’urgence sanitaire jusqu’au 16 février 2021, comme initialement prévu. Toutefois, le projet de loi doit être examiné en nouvelle lecture par les sénateurs le 5 novembre au soir, avant le vote définitif des députés prévu le 6 novembre à 15 heures.
Huxley ou Orwell ?
La réaction emportée, pour ne pas dire incontrôlée, du ministre de la Santé est caractéristique de l’approche que peut avoir notre président de la République de la démocratie. Après avoir mis en place des Conseils opaques et non représentatifs du peuple, il réclame aux parlementaires et aux sénateurs, seuls représentants légitimes du peuple, un chèque en blanc pour plusieurs mois. Cela l’autorise à prendre des mesures restrictives très sévères pour au moins 3 mois, sans avoir à rendre de compte au Parlement ou au Sénat. On comprend que députés et sénateurs aient du mal à avaler la pilule.
J’invite tous ceux qui ne comprendraient pas l’enjeu du bras de fer qui oppose le président et son gouvernement au pouvoir législatif à voir un documentaire de 53 minutes qui peut être visionné jusqu’au 18 février 2021 sur le site ARTE.TV. Si le président réussit son casse de la démocratie, il aura plein pouvoir pour orienter la société française vers un monde hybride mêlant l’eugénisme du meilleur des mondes avec une dictature de type 1984 symbolisée par Big Brother.
Le meilleur des mondes ou 1984 ?
Très brièvement, dans le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, on utilise la science pour contrôler et asservir l’humanité par le plaisir. On y prône le dégoût de tout ce qui est naturel, choses incontrôlables. Par contre, on y glorifie l’eugénisme avec des individus génétiquement prédestinés pour êtres dominants « alpha » ou des dominés « epsilon ». L’idée est que les gens aiment leur servitude en leur procurant des plaisirs artificiels via des loisirs et le recours au « soma » qui annihile toute volonté. On contrôle ainsi les gens par le plaisir et non par la souffrance. La caractéristique d’un tel monde est que les faits ne comptent pas, d’où un flux d’information incessant qui empêche toute pensée critique.
Deux romans pouvant décrire l’état du monde en 2021
Dans le roman « 1984 » d’Éric Blair (alias George Orwell), on cultive plutôt l’inversion des valeurs tout en pratiquant un contrôle policier extrêmement strict. Il n’y a plus de vie privée, car chaque foyer possède un « télécran », Big Brother, qui espionne en permanence les habitants. On vide les mots de leur substance exacte pour créer une « novlangue ». Dans cette langue nouvelle, le mensonge devient la vérité et vice-versa. On proclame ainsi que la guerre est source de paix, que l’esclavage procure la liberté et que l’ignorance rend fort. Il y a un ministère de la vérité qui réécrit en permanence l’histoire grâce au rejet systématique du témoignage procuré par les yeux et par les oreilles. Dans un monde Orwellien, il n’y a pas de faits et donc l’individu n’a pas accès à l’information.
Retour en 2020
Revenons en 2020. Que voyons-nous ? Tout d’abord un harcèlement du peuple où le noir est qualifié de blanc et le blanc de noir. Une personne infectée n’a pas de symptôme, mais elle n’en reste pas moins malade. Un médicament qui a soigné des milliards d’individus se révèle, tout compte fait, être un poison mortel. On lutte contre une maladie respiratoire en prônant un masque qui empêche de respirer de manière normale. Un même produit de consommation est à la fois interdit (petit commerce) et autorisé (grande surface) à la vente. Vous devez rester confiné chez vous tout en ayant le devoir d’aller travailler. Vous êtes autorisés à vous entasser dans les transports en commun en milieu clos, mais interdiction formelle de se réunir dans un bar, voire en plein air.
Toute personne qui désobéit aux consignes doit être sévèrement punie, alors que si elle obéit elle se condamne elle-même à une mort économique et sociale inéluctable. Le dilemme répétitif typiquement Orwellien est partout (voir mes chroniques n°31 et n°32). On remarque aussi que ce qui était du strict ressort de l’individu est pris en charge par l’état : – Heure de sortie du domicile – Conditions à remplir pour voir sa famille ou ses amis proches – Droit de regard sur les choix alimentaires ou médicaux – Contrôle strict des activités culturelles et plus particulièrement celle de la lecture
Un monde Orwellien en 2021 ?
D’où la nécessité de ficher et tracer chaque individu et la possibilité de pouvoir agir même si l’individu se trouve dans l’intimité de son domicile. Il en découle aussi la nécessité d’éliminer toute solidarité de groupe, condition sine qua non pour une domination totale de l’individu par l’État. L’idée est de focaliser l’attention de l’individu sur des sujets clivants, comme le port obligatoire du masque par exemple. Ce dernier en vient ainsi à oublier que tout arbre appartient à une forêt dont la contemplation lui est interdite.
Si quelque chose ne va pas, c’est toujours en raison d’individus qui ont désobéi aux consignes données. L’individu devient responsable de la contamination d’autres individus et par là-même sont des meurtriers en puissance. D’où un sentiment de culpabilité permanent qui réduit au silence avec consentement de l’individu.
Aimer sa servitude en 2021
Ceci est pour le côté Orwellien en ce début de mois de novembre 2020. Pour le côté meilleur des mondes, la science permet déjà aux futurs parents de choisir les caractéristiques physiques de leurs enfants. On ne parle plus d’eugénisme comme à l’époque d’Huxley, mais de « transhumanisme ». On prône aussi de remplacer les contacts physiques par des contacts virtuels. Une telle solution, n’était évidemment pas envisageable il y a seulement quelques années. Toutefois, aujourd’hui avec le développement d’internet et de la 5G, cela devient techniquement possible. Ce qu’une personne fait, un écran ou un robot le fait encore mieux et surtout de manière beaucoup plus rapide et fiable. Cette fuite depuis le réel vers le virtuel présente l’avantage de pouvoir contrôler encore mieux l’individu par le plaisir et non par la contrainte policière.
D’où un asservissement supplémentaire alimenté par des séries débiles, des jeux vidéo où tout est possible et bien sûr des publicités ciblées auxquelles il devient difficile d’échapper. Comme l’avait prévu Huxley, on est tellement inondé d’informations que les faits ne comptent plus. Cette ambiance totalement délétère aboutit inéluctablement au syndrome de Stockholm. Concrètement, cela signifie que les protecteurs se transforment en bourreaux et vice-versa. Car si vivre dans un monde totalitaire fait peur, l’idée même que l’on est harcelés et manipulés par ceux qui disent vouloir nous protéger est encore plus terrifiante. On s’invente donc d’autres peurs encore plus horribles pour se dire que les mesures prises sont nécessaires. D’où la résignation et le déni.
Paranoïa et monstres
Heureusement, il existe des solutions au délire paranoïaque provoqué par tout choc traumatique. Encore faut-il accepter de lire et résister à la tentation de ne regarder que des vidéos. Toujours sur ARTE.TV, on pourra visionner une interview passionnante de l’écrivain Stephen King, maître de l’horreur. Je retiendrais deux phrases qui me semblent très justes et révélatrices. Tout d’abord que « Seul un esprit éveillé peut repousser les monstres ». Donc si la situation vous apparaît monstrueuse, réveillez-vous. C’est tout simple mais fondamental.
La deuxième phrase nous informe que : « Nous vivons dans une société où beaucoup croient que les bibliothèques et autres activités culturelles sont d’une importance mineure. Comme si apprendre à penser était une chose qui se fait naturellement, à l’instar d’apprendre à marcher. Croyez-moi, ce n’est pas vrai. La capacité à penser clairement et logiquement conduit toujours à la bonne décision. De plus, je crois que la capacité de penser clairement augmente clairement avec la capacité de lire ».
Ceci éclaire d’un jour très révélateur l’acharnement du président et de ses sbires envers toute activité d’ordre culturel. En particulier, la décision de fermer toutes les librairies procède bien d’une volonté de contrôle du peuple en cultivant son ignorance et non d’une volonté de le protéger contre un méchant virus. Désolé d’avoir été aussi long pour cette chronique. Toutes ces choses se devaient d’être dites, vu la déliquescence programmée de notre État de droit et de la démocratie à la française.
Vie est à nous
Un clou manque
Arrête ton cirque
Langue au chat
Le moindre mouvement le plus léger hasard
La peine d'essayer de comprendre on ne peut
Choses absentes passées ou futures
Art du puzzle
Merle distrait
Impatience et épluchures
Miettes le long des chemins
Éclipses
Chutes lyriques
Jours de guingois
Vie est à nous
●
D'où viens-tu
Oh de loin de partout ?
Rues
Cités
Passages ou galeries
Ponts et quais
Boulevards et avenues
Au bout du chemin Am stram gram
Flèche
Flamme
Un bout de scotch
Histoire
Nœuds
Bifurcations
Lubies
Valise à la main
Des cercles concentriques
Tableaux violents
Vol inverse
L'embarras du choix
Bref les noyaux d'olive
L'imprévisible ?
●
La chose la plus simple
Toute sorte de mots confus
Ombres chéries
Flots immobiles
No man's land
Rock and roll
Ne comptez pas sur moi
La maison croulait un peu plus
Ça se goupille
La gueule à coups de poings
Neiges d'antan
Chômeurs partiels
Reines d'un jour
Humour noir
Colère intacte
Un clou manque
Verres faussés
●
Graviers
Tessons
Parenthèses
Sacs troués
Comptines
Poussières
Caresses
Liste des oublis
Ascenseurs
Escaliers mécaniques
Portes automatiques
Chiffons pris dans des grilles rouillées
●
Trois mots
À l'horizon
Tour de manège
Sous les sombres frondaisons
Plages
Terrasses balayées
Morales élémentaires
Pages en vrac
Bord de mer découpé
Abolis bibelots poussière écume
Ricochet cœur One more time romance
●
Au détour des graphes
Plus court chemin
Suivi de l'écharde
Elle danse concise
Gravier de la mémoire
Précise
Parée de peu
Les jours et les nuits
Jadis et naguère
Choses et autres
●
Poème approximatif
Confort moderne
Bocard ventilateur
Valsez-vous ?
L'art de conjecturer
L'art de peindre
L'art de vérifier les dates
L'art de la fugue
Inconséquences
Ariette amorale
Ne pique pas les yeux
●
Le poing dans la
Petit bonheur la chance
Pleine pâte
Affaire d'habitude
Piaffer
Pouffer
Riffer
Pas bancal
Vieux quartier vitrifié
Expression d'atelier
Comptine en miettes
Beauté est dans la rue
●
La saison des autoportraits est passée
Bouche pleine de pointes
Perruque poudrée
Double méconnaissable
Relisant tes vieux carnets
Vaille que vaille
Théorie des graphes et agrafes
C'est tout ou rien
Bien mêler l'eau chaude et l'eau froide
Aux marches du palais
Y'a une tant belle fille
Quand je te lis je pleure
Entracte
Instants tangents ou chevauchants
Mots intervertis
Mots omis
Mots en trop
Mots écrits après coup en marge
« On y voit bien depuis un moment, que la Terre est flambée, qu'y aura bientôt guère le choix qu'entre les camps de concentration et les parcs de loisirs »
(René Fallet, La soupe aux choux, Denoël, 1980). ).
Nuisances élémentaires
Tandis que s'éternise le triste business infini de l'édition (on dirait, de manière évidemment surplombante : tout a été dit, et bien dit, et il n'y a qu'à relire ce qui fut tel – et à agir en conséquence) ; que s'y bousculent les néo-concepts les plus à même de saisir de manière très originale et, affirme-t-on, définitive, le désastre persistant ;
« Et le sport qui consiste à décrire sans fin, avec une complaisance variable, le désastre présent, n'est qu'une autre façon de dire : “C'est ainsi” » (Appel). ).
que s'y expriment toutes les nuances de l'impuissance de la « société civile-subventionnée », de l'indignation la plus plate aux ratiocinations marxistes-léninistes les plus éventées et ennuyeuses ;
« Les personnes qui assument d'imposer au monde entier une logique bien spécifique ne renonceront pas à leur pouvoir par la seule déconstruction des catégories qui sont censées sous-tendre leurs actes » (Bernard Aspe, La division politique). ).
Tandis que par ailleurs tous les aéroports – points nodaux de l'extension infinie de l'Économie, qu'elle soit touristique de masse ou purement logistique – débordent ; tandis que le tourisme est devenu lui-même le stade suprême de l'impérialisme, et que s'y adonne avec joie (eh oui, car là-bas bien plus qu'ici ON s'y fait servir) la « classe moyenne planétaire » (comme dirait l'autre) ; tandis que « data centers partout » et, surtout, tandis que ce paragraphe participe lui-même, pas seulement par ses circonlocutions théoriques d'ailleurs, de ce qu'il tente péniblement de dénoncer (sans éviter non plus le ridicule, on le verra). Tandis que tout ça, donc, et parce que les « mégafeux » ont très récemment aussi gagné nos contrées (avouons-le d'emblée : nous sommes belges), nous avons pris laborieusement notre plume et tenté de simplifier les données du problème au maximum, de brévifier le propos, et, surtout, de partir du sensible le plus élémentaire pour établir le constat suivant. Il est clair, pour ceux qui ont lu l'Appel et ses suites (et d'autres choses, ne soyons pas dogmatiques), que ce constat est en lui-même assez peu original et de toute façon insuffisant, et que c'est dans la conséquence que les mondes s'élaborent.
« Or ce que Marx introduit dans l'étude des sens de l'homme est décisif : non seulement les cinq sens sont susceptibles de varier dans le temps, mais ils sont l'un des points de réalisation les plus profonds des dominations sociales » (Introduction à l'histoire des sensibilités, La Découverte, 2024).
CHALEUR
Il fait plus de 40 degrés en Belgique en juin. Il ne pleut pas. La chaleur se prolonge, jusqu'en août. Canicule interminable. Dont ON tente de relativiser les effets : « c'est l'été il fait chaud ha-ha-ha », « en 1976 déjà », etc. On met de l'argile sur les vitres des toits, et des glaçons dans le lit, on sue comme des porcs. Parfois envie d'en finir avec cette sensation insupportable.
Dont ON tente d'amortir l'impact : il faut boire, rechercher les pièces fraîches, bosser/taffer tôt le matin et tard le soir, arrêter de se plaindre et de dramatiser, s'adapter. Bientôt même ON dit qu'il ne fait pas si chaud que ça, que c'est une hallucination collective qui s'auto-renforce, qu'il suffit de se péter une canette au bord de sa piscine et de foutre la clim'. La « société civile-subventionnée » confisque encore plus fourbement cette expérience sensible en la modulant selon ses normes de recevabilité (des chiffres, une infographie, un rapport circonstancié, une commission appelée à grands cris, des experts sur le plateau du journal télévisé, des gémissements, des promesses). Et bientôt c'est comme si la chaleur avait disparu.
« L'incroyance dont il est question, c'est bel et bien l'incapacité à croire à ce que nous avons sous les yeux, au monde sensible lui-même », comme dirait l'autre.
BRUIT
La chaleur fait rage. Le travail bruyant. Pas une rue sans une baraque en rénovation par des esclaves polonais ou roumains, pas une rénovation sans les instruments de l'enfer que sont les disqueuses et les marteaux-démolisseurs (le marteau-piqueur à portée des caniches, mais disponible avec batterie lithium-ion). Le travail, cet enfer, et donc le bruit, sont autorisés jusqu'à 22 heures. La métropole qui est partout est un chantier permanent. 6h30 du matin ? Le moment idéal pour tondre sa pelouse aussi. Et quand le vent vient de l'est on entend l'autoroute. Les marchandises décollent à moins de 5 kilomètres d'ici, dans le grand bruit de leurs réacteurs. Les alarmes Verisure se déclenchent intempestivement (au milieu de la nuit, bien sûr) et hurlent des dix-quinze minutes leurs appels qui ne semblent remuer personne (ils sont partis en vacances). ON pourrait d'ailleurs nous surprendre sur internet (au milieu de la nuit) en train de comparer les différents modèles de boules Quies.
FATIGUE
Étant donné ce qui précède, la chaleur et le bruit, et le temps volé du capital, et l'anxiété dépressive qui nous saisit au milieu de la nuit : la privation de sommeil est une des formes les plus cruelles de torture. Cet état que nous disons affectif renforce encore les impuissances élémentaires.
Et désormais : FEU – Nous n'irons plus aux bois (ils sont cramés)
« La catastrophe présente est celle d'un monde rendu activement inhabitable. D'une espèce de ravage méthodique [de mise à feu, même, ndlr] de tout ce qui demeurait de vivable dans la relation des humains entre eux et à leurs mondes » (Appel)
Nous sommes faites comme des rats (ou Turner jaloux).
Un Rappel : « Oasis ou l'île de la tentation »
Il n'existe plus depuis longtemps d'oasis dans ce désert. Aucun refuge. Pas de dehors. Il faut comprendre, c'est-à-dire incorporer, cette évidence même pas fraîche (mais singulièrement réchauffée par les kilomètres carrés partis en fumée).
Nous savons pertinemment le sort qui nous attend / Le désastre n'est pas une métaphore.
Impuissances élémentaires
Indignation évidemment et colère aussi, en tant qu'il s'agit d'implorer les institutions de fournir plus de moyens, éventuellement des Canadair, et nos amis les pompiers (reprise du précédent tube « Nos amis les soignants ») et l'armée est super sympa aussi. « L'empire se donne partout pour l'agent du retour à la situation normale », comme dirait l'autre. Le désespoir ou la révolte ? Non, il reste encore la dénonciation.
Pour les plus débiles, il s'agira d'appeler à « punir sévèrement » le fameux type-qui-a-jeté-son-mégot-par-la-fenêtre-de-sa-bagnole.
Pour d'autres encore d'imaginer un complot des éoliennes, ou d'un écolo radicalisé qui aura voulu rendre tangible et réel un hypothétique « réchauffement climatique. » La joie, cette mauvaise blague. Confrontées à la vision de l'enfer de voir brûler le bon vieux bled de bouseux d'où l'on vient, et ces endroits dans lesquels nous jouâmes enfants, et dans lesquels nous conduisîmes le tracteur de notre grand-père, et aimâmes les odeurs de coumarine dégagées par les foins secs, etc. etc. (un peu de sensiblerie et de gnan-gnan pour finir), cet imaginaire de la « joie militante », qui est actuellement en passe d'acquérir le statut de mot de passe pour les sectateurs d'une sorte de « développement personnel de gauche » qui refuse tout d'un bloc la haine et les « passions tristes », est à vrai dire d'une assez grande tristesse.
Qui nous hait ? Qui détruit les mondes ?
Bombardements de la Marchandise dans un coin reculé de l'Ardenne.
Dans la fumée qui remplissait les vallées, au milieu de la nuit encore, bières en mains pour noyer le feu qui nous rongeait, nous avons rencontré notre passé pourtant, comme dans un rêve : tandis que les bagnoles montaient « voir le feu », et que le bal du 14 août battait son plein de technodance de cambrousse et de culs-de-jeunes-filles (Prendre party), un autre temps s'est élaboré, sans les merdes médiatiques qui remplissaient aussi les vallées, et cette bledarde femme d'il y a 30 ans, ridée, maigre, alcoolisée, à moitié sourde, méconnaissable en somme, a remué ce qu'il fallait de vase pour savoir pourquoi nous nous battr/ions. Ceci rend très mal compte du choc émotionnel que cette rencontre nous aura procuré. « Mon Dieu, ne me laissez pas seul comme avant, à braire dans la nuit comme un âne blessé ! » (Marc Behm, Mortelle randonnée)
Retour aux sources : le terrain éthique
ON nous torture toujours plus désastreusement et intensément (la preuve est faite).
querelle nous oppose à ceux qui sont prêts à nous faire crever par un travail imbécile ou des guerres insensées » (Emmett Grogan, Ringolevio)
Quand les haïrons-nous assez ? Quand nous vengerons-nous enfin ? Quand les mettrons-nous hors d'état de nuire ? Ils doivent seulement savoir que nous les haïssons. Quand irons-nous sur le « terrain de la constitution des différents mondes sensibles » (comme dirait l'autre) ? Quand y donnerons-nous consistance ? « Entraver concrètement l'avancée du désert » ET « établir sans attendre des mondes habitables », comme dirait encore et toujours l'autre. Pourquoi cette décision tarde-elle encore ? Et qu'y a-t-il à ajouter verbeusement au désastre sensible ?
« Il fallait donc s'organiser ». (Endnotes, Histoire de la séparation. Vie et mort du mouvement ouvrier)
Et puis voilà, tout (et le désastre) appelle au communisme, en tant qu'il est une « disposition éthique », en tant que « le terme éthique désigne dans notre bouche tout ce qui a trait aux formes-de-vie », à leur jeu et aux « protocoles d'expérimentation qui en font localement la trame ». Une source un peu aigre a résumé proprement la fameuse conséquence dont nous parlions : désertion, départ, prise de parti, « constitution séparée pour une force singulière, qui assume sa sensibilité propre et tente de se la formuler. »
« Être camarades, c'est d'abord bien sûr ne pas repousser dans le futur l'expérience de l'épanouissement réciproque. » (Bernard Aspe, L'avenir ne dure pas longtemps)
Qu'en peu de mots ces choses ont été dites, au fond.
Louis Antonov-Massensko et Evgenia Fuchs, bledardes mortes depuis belle lurette.
« Si je te parle d'un lieu, c'est qu'il a disparu. »
Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville, Sang Titre (2019)
Le Soleil est un trou, le Soleil est de vapes
Maudit soit le soleil [1], le grand Inquisiteur indifférent, le Hautain, le Suprême Hystérique, impassible comme le Pâle Citoyen, maudit soit le soleil impénitent qui continue de pair de Persée chaque jour les nuages de poussière de béton et de jeter sa Très-Haute et sa très-indifférente lumière comme du sel dans une plaie sur le front des enfants-dégâts des enfants-débris de Gaza, qui n'arrête pas de crash cracher ses sangs pires ses sempiternels photons sur les visages arrachés et sur les moignons de bras et d'avant-bras, sur les moignons de cuisse et de jambe d'enfants vivants, sur les milliers de moignons infâmes et glorieux et dans les milliers de plaies non refermées, rouvertes, éternelles.
Le soleil ne montre pas. Le Soleil est de vapeurs seulement, complice de la nuit et amant du pétrole seulement. Noir le soleil. Le soleil est un trou, un traître : maudit soit-il, et maudits soient aussi les yeux, les yeux qui sont eux aussi deux trous, deux traîtres. Le soleil n'éclaire pas, il avale. Comme un trou. Les yeux ne voient pas, ils avalent. Comme des trous béants. Ici parmi nous bons et pâles Cis-toyens aux écrans incarnés, écran partout écran total, on a trop vu de remakes de ruines arabes et de sangs pitres de sempiternelles rengaines de pères portant dans les bras leur jeune enfant en sangle hantée vers un hôpital de Gaza ou d'ailleurs et de samples éternels de mères voilées effondrées comme les immeubles de Gaza, on n'a rien vu à Gaza mon amour.
(Quand j'étais enfant, je croyais que la « bande de Gaza » désignait une bande au même sens du mot que la bande à Bonnot ou la bande à Baader. La bande de Gaza c'était dangereux, comme le nom d'une association criminelle. On ne pouvait pas pleurer avec eux, on ne pouvait pas hurler avec les mères effondrées. On regardait ça à la télé en mangeant le midi en famille. On ne disait rien. Ou peut-être on disait : C'est triste. Mais c'est tout. C'était la mort de l'Autre. Il y avait tant d'Autres que moi moignons.) Nous sommes trop infiniment putains dépucelés des yeux troués comme les rectums déchirés des prisonniers de Sde Teiman à l'ombre du soleil hystérique, trop aveuglés de vapes de pixels pour pouvoir encore voir quoi que ce soit de la Nakba à travers lèse-hors-bite, ô Tirésias satyriasis : maudits soient-ils. Qu'ils crèvent.
(Trouvez mieux que les yeux. Franchement on peut trouver mieux. Avec le temps on s'attache, je sais bien. Mais quand ils crèvent. Vous pouvez faire sang. La peau, ça oui. La peau voit mieux que les yeux. Tenez désormais à vos pores comme à la pure prunelle de vos yeux. Les yeux eux ce sont des porcs, aveugles et traîtres. Le problème étant que la peau est morte, partout. Plus rien ne touche. On touche seulement des yeux, maintenant.)
Photo : Samar Abu Elouf
Bébés dans un nuage d'orage
[00:30] L'orage gronde, à quelques kilomètres au nord. Le bébé dort. Raids d'avions qui franchissent le mur du son, les bangs supersoniques n'arrêtent pas de la nuit comme des bombes sonores à rendre fou, ça et les bourdons des drones mais on se dit ça va, c'est encore loin [00:37], c'est plus au nord, à l'extrémité du territoire, comme l'orage quand il y a un délai entre l'éclair et le tonnerre, quand on était petits sous la tente on comptait 1, 2, 3…, le délai diminuait… Ça se rapproche [01:32], on ne sait pas où est la cible, où va frapper la bombe idiote comme le bistouri d'un chirurgien fou avec sa frappe chirurgicale, et au tremblement de la terre et du béton sous le choc on tremble avec les murs avec le béton, on se croirait mourir mais non [04:46], on se dit ce n'est pas nous, c'est plus loin. C'est à côté. C'est juste à côté. On est toujours debout. Le bébé dort.
(Je me souviens des petits doigts parfaitement dessinés de ma fille à la maternité le soir de sa naissance, c'était comme de la dentelle vivante, un miracle fait nature. Je me disais que si je la laissais quelque part, si je la laissais par terre ou n'importe où, elle resterait là à pleurer, à s'épuiser à pleurer, à s'étrangler, qu'elle mourrait là où je l'avais laissée. Elle avait ce pouvoir involontaire sur moi, ce pouvoir de la faiblesse nue et absolue, sans autre défense que son cri. Le pouvoir de me sortir de moi-même. Aujourd'hui chacun ne pense plus qu'à sauver sa peau. On ne donne plus la vie, on la garde pour soi, on la prend à l'Autre comme on prend le taxi comme on prend congé comme on prend.)
On compte une guerre en bébés. Le bébé ce n'est pas l'enfant. C'est autre chose de plus. C'est le degré zéro de l'enfance. Zéro et infini ensemble. C'est moins qu'une personne, plus qu'un homme. Le bébé est blanc d'un blanc qui n'est personne. Personne n'est aussi blanc et grave comme l'est un bébé. C'est vivant. C'est chrysalide. C'est la pâte. On fait le futur avec la pâte. On détruit le futur en faisant de la pâte, aussi.
Toujours entrer chez un peuple par femmes, filles, bébés. Filles, femmes, bébés. Femmes, bébés, filles. Bébés, femmes, filles. Tout ça se combine. Tout est peau cible. La guerre c'est essentiellement ça, c'est des possibilités.
Soit la bombe Mk 83. C'est une bombe de 1000 livres (soit 453 kg), contenant 202 kg d'explosif. La bombe Mk 84 pèse encore plus lourd : 2000 livres (soit 907 kg), et contient 429 kg d'explosif. Ces bombes peuvent être équipées d'un système de guidage inertiel et par GPS. Une bombe Mk 83 équipée d'un tel guidage est alors désignée GBU-32, et une bombe Mk 84 équipée d'un tel guidage est désignée GBU-31. Bombes intelligentes. Elles offrent des possibilités, disons qu'elles en ouvrent. Leur puissance explosive les rend inadéquates pour un usage dans des zones peuplées. Une bombe Mk 84 a un rayon de létalité qui s'étend entre 350 et 400 mètres du point d'impact. Jusqu'à 800 mètres, les fragments de la bombe peuvent causer des blessures importantes et de sérieuses destructions.
(À ne pas mettre entre toutes les mains.)
L'armée israélienne a largué plus de 500 bombes Mk 84 sur la bande de Gaza pendant le premier mois de la guerre. Le 9 octobre 2023, une attaque sur un marché dans le camp de réfugiés de Jabaliya est menée au moyen d'une ou deux bombes GBU-31 et tue (au moins) 42 (personnes (dont 14 sont des enfants)). Le 31 octobre, une zone densément peuplée du camp de Jabaliya est bombardée au moyen d'au moins quatre GBU-32 (mais il pourrait aussi s'agir de GBU-31). Bombes intelligentes.
Il y a aussi la GBU-39, plus petit diamètre, plus légère (113 kg), bombe de précision aux ailes de diamant. Avec son ogive perforante, elle ne détruit que l'intérieur des bâtiments et des corps, poumons, tissus mous, comme à Rafah. Ça éclate, avec l'onde de pression. On essaie plein de choses, on essaie des bombes à Gaza comme les vieux dégueulasses en vacances touristiques essaient des jeunes corps dociles de jeunes filles de jeunes garçons. (Comme Allah bord à toi rats-ciel ou verts.)
Qu'as-tu vu à Gaza ? Il n'y a pas de preuve. Sais-tu seulement ce que tu as vu ? Pas de preuve qu'Israël ait utilisé Notre Père, qu'on ait utilisé des bombes thermobariques à Gaza, type GBU-43. (Dieu-le-Père enflamme l'air à 3000° Celsius : sachant que 1. l'eau bout à 100° et que 2. le corps humain est de l'eau à 80%, l'incinération est instantanée comme un châtiment divin et vous retournerez à la cendre.) Les enquêteurs procèdent de la manière suivante : ils croisent le nombre d'occupants d'une maison ciblée par une bombe avec le nombre de corps retrouvés et comptent comme évaporés ceux qui manquent, après une recherche exhaustive de traces biologiques (des taches de sang sur les murs ou des petits morceaux). Résultat : on a bien compté, et il manque (notamment) des bébés. Volatilisés dans le nuage d'orage. Mais ce n'est pas une preuve. Peut-on reconnaître son propre enfant seulement à son bras, à sa main, à une phalange, dans les décombres ? Reconnaîtriez-vous ses dents toutes seules ? Rien ne prouve que ce n'était pas tout bonnement un engin explosif classique. Conventionnel.
Ce qu'on a cru voir, le blast, c'était juste un nuage de Wilson. C'est du conventionnel, ça. Ça va. Et il faut savoir que les bébés peuvent très bien s'évaporer par d'autres moyens. Ils peuvent très bien être appelés ailleurs, là-haut, à tout instant, ça arrive aussi, oui. Les petits enfants entrent dans la nuée et on ne les revoit plus. Ils partent. Plus de 1 300 enfants sont montés dans le nuage. 3 738 sont passés dans le nuage mais ne sont pas montés. Ils sont encore là, en chair et en os, démembrés, éborgnés, vivants. Maudite soit l'intelligence, maudites les preuves. Notre Père, Père de toutes les bombes, Que ton règne vienne, Et brûle l'oxygène, brûle-toi, brûle tout : Vaporise les corps, efface les visages Charge-toi du fléau et épargne-nous le mal Prends-le pour nous en t'immolant dans un dernier souffle de feu Âmîn.
Maudit soit le Père qui n'existe pas sans l'Enfant, les enfants-boucliers de l'Hôpital Al-Shifa, caché derrière eux comme Persée devant Méduse, maudit soit-il : qu'il brûle de son propre manque en un souffle au tritonal et qu'on ne retrouve jamais rien. Maudits soient les kilos : 453, 907, 113. Maudits les chiffres qui s'anéantissent eux-mêmes dans un grand boum. Maudit le vide qui n'existe pas sans le lieu qu'il fait disparaître. Il est dit que l'Absolu vivant viendra en nuée de bébés : bébés nébuleux qui ne sont encore personne, qui n'ont encore rien qu'un râle et pas de visage, rien qu'un râle de vie et pas assez encore d'existence, les jumeaux noirs qui n'ont pas de reflet dans les miroirs, et il faut savoir que pour chaque être-leurre aujourd'hui devenu Cis-toyen au soleil hystérique du monde libre il y a au moins un noir jumeau mort, séparé de vous à des millions de kilomètres, orphelin de frère et dont vous êtes malgré vous le double pâle et le traître pâle, cherchez votre jumeau mort et en le trouvant peut-être vous comprendrez certaines choses qui vous sont arrivées en 1967, en 1973 ou en 23.
(Si vous ne sentez pas au moins quelque part en vous les petits jumeaux qu'on vous arrache à l'autre bout par milliers, si vous ne vous sentez pas des moignons qui picotent de partout et les membres-fantômes des petits bras éparpillés des bébés-tonnerres de Gaza, soyez maudit.)
Et voilà… [09:25] voilà que soudain, lentement d'abord comme un oisillon ouvre ses paupières collées… fendille sa coquille d'une aile d'ange encore immatérielle, sortant à peine du néant où il peut à tout instant retomber… s'esquisse, se dessine… d'abord en volutes tournoyantes dans le nuage d'orage comme en un feulement de bébé tigre, fragile et indistinct comme une masse sans épaisseur à l'échographie dans le ventre de Gaza… un cœur pulse… bat dans la fumée grise… bat, un cœur se bat… et voilà le Bébé sans père [09:44], l'Absolu auto-ressuscité, le Grand Prématuré vengeur, émanant de l'azote liquide des 4 000 embryons bombardés d'Al Basma, miraculés du sperme clandestin des prisonniers palestiniens acheminé en contrebande jusqu'aux ovules de leurs épouses dans des stylos-billes, l'Orphelin-né… le voilà qui veut sortir et qui se dégage du nuage d'orage et, prenant peu à peu de la force [10:06], comme un aimant attire à soi le métal épars des immeubles utérins éventrés, s'agrège et se forme… la pâte lève, le Bébé prend force : comme il est beau, il est magnifique, la Mère pleure en disant C'est lui, c'est lui vous le voyez ?, c'est notre Bébé à toutes regardez, il a nos yeux, nos yeux graves, comme il est beau, il sait marcher, il sait tout seul sans avoir jamais appris, et voilà qu'il se lève en géant golem de halo blanc, [10:46] se dresse en gloire et en parousie de vengeance, en chrysalide kamikaze avec ses ailes de diamant, le Bébé Béant d'atomes de cervelle et d'os de bébés évaporés dans le ciel de Gaza, – se lève un instant, barrit comme un gouffre éléphant dans le ciel de Gaza, puis disparaît.
Il n'y a pas pire fantôme qu'un bébé, rien de pire qu'un bébé pour vous hanter.
Photo : Samar Abu Elouf
Gouttes de pluie coulées en plomb
[00:05] Faibles gazouillis gazaouis. Il faut prêter l'oreille. Stridulent encore, fourmis humaines. C'est encore la vie. (Les vivants meurent, mais pas la vie.) Comme le bruit des gouttes de pluie sur les feuilles. N'as-tu pas vu que Dieu pousse les nuages ? Il donne la pluie. Mais la pluie tourne. C'est alors une pluie coulée au rouge, moulée dans les usines. Pluie pénétrante, à fragmentation de milliers de gouttes de plomb. Il pleut et il n'y pas de toit. C'est l'averse et il n'y a pas de toit. La pluie perce. Traverse les murs le béton comme des vers dans la chair d'un fruit qui saigne tout son jus.
Fin 23 ils ont assiégé le nord de Gaza pour le vider et en faire une zone-tampon. Les civils étaient pris entre les deux mâchoires de la force armée, en étau ou en double bind, sommés d'évacuer par ceux qui bombardaient et détruisaient les routes vers le sud. Enclave dans l'enclave. Jabaliya, encerclée en octobre 24, était encore occupée par environ 430 000 personnes vivant alors dans les ruines de la ville, l'approvisionnement en eau et en nourriture étant totalement coupé, l'aide humanitaire bloquée. Les deux routes indiquées par les autorités israéliennes comme sûres pour déplacer les civils, les avenues Al-Rachid et Salaheddine, ont été ciblées par les tireurs d'élite israéliens. C'était se sentir soi-même comme coulé dans du plomb, se sentir ainsi tenu à l'impossible, pris en tampon dans la zone. Mais ce double bind n'est pas un simple fait de guerre cynique, il a sa logique rigoureuse : il définit précisément une zone à l'état pur. Gaza, alors, n'était plus un territoire.
Un territoire a sa loi, physique et historique, extensionnelle, enracinée, auto-conservatrice, indépendante de ce qui le peuple. Une zone c'est autre chose. Une zone s'ouvre soudain dans un territoire, survient sur lui, le recouvre, le fait disparaître. Sortilège de la zone. Car une zone est un espace intensif et non extensif : un espace en tension, défini par les limites mouvantes qui le tiennent comme entre des mâchoires de bulldozers. Espace qui ne connaît plus rien que des quanta et des densités, tel un cluster. Espace de contagion, non de communauté : il n'y a pas d'extériorité de la zone aux individus qui s'y trouvent présents, elle vous colle à la peau et déteint sur vous. Tout ce qui est dans la zone est momentanément incorporé à elle. Tout ce qui est dans la zone est désormais déclaré ennemi. À Jabaliya a été tenue une population-tampon de 430 000 zonards-liminaux, qui se tiennent entre deux territoires comme sur le seuil entre deux portes, sur les ruines de leur maison de leur école de leur mosquée mais cependant ailleurs que chez eux, tenus ici et cependant ailleurs qu'ici, à la fois ici et nulle part, déplacés sur place par la malédiction de la zone : maudite soit la zone.
Comment diable échapper à la malédiction de la zone ? Sa sorcellerie est puissante : tampons-mâchoires qui mordent à l'encre indélébile dans la chair comme dans la Colonie pénitentiaire. Territoire tamponné, cacheté, scellé. Il faut agir avant qu'il ne soit trop tard. Sachez-le. Quand vous pouvez, combattez la zone par la zone. Dézonez la zone. Striée par les tunnels, trouée à travers les murs. Lézardez la zone. Car quand la zone a bientôt atteint son état de lisseté absolue, alors il est trop tard : écran plat. Vous n'aurez plus que des pixels pour pleurer. [06:25] Les femmes qui ont essayé et qui ont été tuées pour avoir essayé, celles qui sont mortes jeunes, furieuses, vieilles, sans jamais voir l'aube…
Tunnels gazés à Gaza, femmes fouillées nues à genoux à Gaza en plein soleil hystérique, soldats de Tsahal en soutien-gorge hilares à Gaza, enfants morts plombés de pluie à Gaza avec leurs mères portant et brandissant des morceaux de tissu blanc : maudit soit le blanc, maudite la paix blanche au soleil hystérique où tout est Ève à cul-hué.
Nettoyer. C'est le maître-mot. La pluie de plomb blanc-chie Gaza. On ne le répètera jamais assez. Il faut nettoyer, faire tampon. On évacue. Tunnels-tuyaux, zone-siphon. La zone est l'espace dissipatif. Désormais seul le vide sera accepté. Trump reconstruira Gaza sans Gazaouis. On les paiera s'il le faut, si on n'arrive pas à tout évacuer. Gaza ressortira des ruines en Disneyland, refaite avec du vide condensé. (Zone, Camp, Parc : remodelage de l'espace, re-spatialisation liquide du territoire, gazéification de Gaza.) D'une manière générale, les états composés et hybrides entre le vide et le plein seront tolérés, mais ce sera seulement à titre temporaire. Un jour ou l'autre, un jour prochain, il faudra avoir tout évacué.
Deir al-Balah, 6 Juin 2024. Photo : Ali Hassan Jadallah
Flèches brisées sur Kapital mort
Du 7 octobre 2023 au 24 juillet 2024 : 46 000 (bâtiments détruits) à Gaza-Ville (74,3%), 32 000 à Gaza-Nord (70%), 24 900 à Deir al-Balah (50,1%), 45 500 à Khan Younès (55,7%), 22 100 à Rafah (45,4%)
Du 7 au 9 octobre 2023 : 830 (morts)
Au 31 décembre 2023 : 21 978 (morts)
Au 21 mars 2025 : 45 553 (morts)
Janvier 2026 : 71 000 (morts) et 170 000 (blessés)
Taux moyen : 250 (morts) par jour, sachant que le taux moyen de la guerre civile syrienne, à titre de comparaison, était inférieur de moitié, soit 96,5 (morts) par jour.
Marge de 20 civils (tués) par frappe. Monte à 100 (environ) si la cible est un membre identifié du Hamas. (Marges calculées suivant la contrainte de densité du territoire.)
Quand il s'agit de Citoyens, les morts ont des noms. Les Gazaouis, eux, ont seulement des nombres. Nombres-flux, vous glissent entre les doigts. 73 000 dont au moins 21 500 (enfants).
Entre 70 000 et 125 000 tonnes de bombes ont été larguées sur Gaza. Ce n'est pas seulement une dépense. C'est un investissement nécro-politique et territorial. C'est aussi la machine qui est lancée. Les bombes, c'est soit une seule, soit l'avalanche. Additionner les zéros, c'est la logique du capitalisme. Mais la guerre est un moment-clé dans la conscience critique du capitalisme. Il ne faut pas seulement dire que la guerre est un marché rentable parmi d'autres pour le vieux capitalisme industriel (armes, tanks, etc.) Plus profondément, l'économie de guerre, loin d'être une crise accidentelle et passagère dans le fonctionnement normal de l'économie capitaliste, révèle le principe même du capitalisme en général, met à nu son cœur battant, sa pulsion la plus intime : la pulsion de mort. Encore, encore, encore. Voilà ce qu'il veut.
Les GBU sont du jetable, comme le papier toilette.
De ce point de vue, la bombe est le produit idéal, le produit-limite du capitalisme, la forme pure et achevée de la marchandise : 1. objet fétiche qu'on stocke et qu'on manipule avec tact protocolaire, mais qui 2. contient cependant en lui sa propre chute au néant inorganique (particulaire), et 3. à la différence des autres marchandises dont l'usure est exogène, contient cette annihilation sur le mode de la nécessité interne et finalisée. L'être même de la bombe est de se nier en tant qu'être. Gouffre, obsolescente-née. Capital technique à flux tendu, elle révèle ainsi dans le capitalisme son propre gouffre sans fond, sa propre autodestruction productive. Encore, encore, encore... On n'en finit pas, on n'en aura jamais fini de la chaîne de production. En général, les objets consommables ne sont que des concrétions passagères du processus de production, voués non seulement à la consommation qui les détruit, mais à s'auto-détruire et à se reproduire à l'infini. En exposant la pulsion de mort comme le principe fondamental de la dépense productive, les guerres de destruction laissent en même temps toujours entrevoir, comme une faible lueur, la possibilité de la mort du capitalisme comme seule possibilité adéquate à sa tendance profonde. Kapital mort par dépense, par sa répétition morbide.
Gaza semble vouée à la répétition. Compulsion de catastrophe. On pense parfois que la guerre se répète parce qu'on refoule l'origine, la catastrophe première (1948). On est foutus, si on pense comme ça : on se retrouve aussitôt prisonnier de la mémoire des autres. Alors, la guerre descend toujours plus profond dans le sol sans fond car il faut savoir que le sol est un abîme, maudit soit le sol dont la soif de sang est sans fin, et la guerre alors s'enracine à son tour dans le sol sans fin. Seul le souvenir pur doit être sauvé de la mémoire, le souvenir-image, clair adamantin. Il n'y a pas de pire sangsue suceuse que la mémoire, la mémoire sans souvenir, maudite soit-elle : qu'on vous l'arrache.
(Il était une fois N., né d'une femme dont le nom est oublié car il était trop long. Un jour, il voulut connaître son sang. On lui donna une liste. La liste disait : traces de Cananéen et de semence ammonite diminuée, imité d'Édomite pur par son demi-frère, mais par ailleurs ismaélien zébré d'hébraïsmes errants et distingués par le père, quart-fils de vizir et de Naqib mamelouk affranchi. Le sang de N. n'était pas possible. Et pourtant il vivait ! Il brûla la liste. Depuis, N. marche avec la cendre dans les veines. Béni soit l'Impur.)
C'est le contraire : on refoule parce qu'on répète, parce qu'on ne supporte pas l'absurde l'inflexible répétition de plomb du Capital-Mort : maudite soit-elle.
[02:54] Une détonation, déflagration. [03:03] Deuxième détonation, déflagration. Technique de la réplique, double frappe. [03:11] Troisième. La terre ! C'est la terre qui tremble sous leurs pieds. Il n'y a plus de sol, maintenant, seulement le pseudo-ciel rouge nuit. Flèches des minarets brisées sur Kapital mort : la mosquée d'Al-Omari s'effondre au paroxysme du Capital-Mort comme une cathédrale financière démasquée, maudites soient toutes les cathédrales qui sont toutes financières, qu'elles soient financières déguisées ou financières opiacées, inconscientes d'elles-mêmes. Et soudain il n'y a plus de peuple de droit, il y a seulement des peuples de fait : occupés, occupants (l'occupation est un état de fait et non de droit, ça se montre, se fait voir, s'exhibe au soleil hystérique). Il y a seulement des peuples de sables mouvants et des peuples d'erre. Il n'y a plus ni élu ni égaré, car vous êtes tous un en déréliction, en tant qu'orphelins des dieux. Et c'est maintenant Gaza la profane qui apparaît sous la pieuse effondrée, voilà la vraie Cité matérielle sous l'habit déchiré de la religieuse, Gaza la grise, de béton armé désarmé, la combattante abandonnée sans Dieu, auréolée d'Intifada de pierres et de bébés.
Tout le monde démocratique a fourni. Au moins un petit morceau. Pas gros. Un petit quelque chose, une miette des armes lancées sur Gaza. Par nos meilleurs. Nos ingénieurs sortis de nos meilleures écoles, experts reconnus dans le monde entier. Si vous avez besoin de solutions performantes et de systèmes intégrés d'isolation et de protection dans des conditions extrêmes, Hutchinson est votre partenaire de confiance.
Entre octobre 2023 et mars 2026 : plus de 525 (cargaisons) de composants de matériel militaire expédiés par des fabricants français vers les industries israéliennes de défense. Dissolution de la responsabilité par morcellement : responsabilité en miettes. Les principaux exportateurs français sont Sermat (moteurs électriques), ADR (systèmes tournants), Effbe France (membranes en élastomère), Eurolinks (maillons de munitions), Savimex (systèmes optiques), Safran (moteurs), Thales (radars, sonars), Cimulec (circuits imprimés), Amphenol Air LB (connecteurs), Radiall (connecteurs radiofréquence, fibre optique, micro-ondes), Aubert & Duval (canons, obusiers, mortiers), Vishay MCB (potentiomètres, capteurs) et Hutchinson (roues, joints, revêtements).
(Note sur la bombe comme court-circuit de l'État démocratique. – La bombe en tant que marchandise d'État, produite par des entreprises privées et achetée par des contrats étatiques qui en monopolisent juridiquement l'usage et la jouissance, brouille la frontière théorique des secteurs privé/public. Le capital privé tire des profits d'une dépense socialisée uniformément répartie, financée par les ressources publiques ; réciproquement, la forme marchande subsiste enchâssée dans une relation politique entre capital et État. La bombe révèle ainsi le rôle tactique de l'État dans l'économie libidinale du capitalisme. Circuit exclusif de la jouissance d'État. Quand, même artisanale, elle est soudain déviée et extraite de ce circuit, réappropriée par des acteurs sociaux non étatiques dans un conflit armé, elle est toujours visible, – montrée, nommée, violente par nature, – en proportion de sa transgression du mariage de l'État et du capital. Au contraire, l'insertion de la bombe dans l'ordre capitaliste ordinaire maintient sa jouissance à un niveau d'invisibilité publique relative et d'euphémisation : « frappes », « intervention », « opération » au nom codé, etc. La bombe détruit et tue à l'abri du droit monopolistique dont elle est pourtant le court-circuit capitaliste, comme le coït parental rentabilise la sexualité dans la nuit obscure de la chambre à coucher, pendant que les enfants dorment à côté.)
Israël, notre cher enfant douloureux du siècle passé, plus vieux que nous, enfant chétif meurtri devenu fort, dur et froid, avant-poste et gardien du capitalisme occidental d'extraction au Moyen-Orient sur la Plateforme de Palestine. La guerre d'Israël à Gaza, paroxysme d'Occident. On se voit dedans comme au miroir d'étain : s'éteint geai n'oxyde, un génocide (c'est difficile à dire). Génocide sécuritaire. Génocide par calcul. Génocide par dénatalité. Génocide collatéral. Il y a plus d'un génocide possible.
Génocide, ça ne marche plus. Ne prend plus. On le dit, ça ne marche pas. Le mot est mort avec les morts, évacué. Il n'est pas mort par usure. Il a été attaqué. On l'a tué. C'est un sémocide.
(Il faut trouver autre chose.)
La grande mosquée Al-Omari de Gaza, 27 janvier 2024. Photo : Ali Hassan Jadallah
Spectateur Pâle. Prendre. Photos.
Elle. – Tu n'as rien vu à Gaza, rien. Moi. – J'ai vu les camps de réfugiés. Elle. – Non, tu n'as pas vu. Moi. – J'ai vu le camp de Jabaliya, la densité extrême à Jabaliya, la vie nue à Jabaliya, la soif à Jabaliya, ça je l'ai vu. J'en suis sûr. Elle. – Tu n'as rien vu, non : tu as vu des photos. Ce que tu as vu n'était pas la réalité. La chaleur de métal lourd et l'onde de pression sur Gaza, la poussière de béton dans la gorge et dans les poumons. Cela ne se voit pas. Moi. – On peut voir à travers les photos, on peut voir le réel, voir et pleurer. Elle. – C'est réel, oui, comme sont vivants le cœur et les reins prélevés sur un mort dans la glacière médicale, en survie artificielle à travers les voies de transmission des images. On voit toujours dans. Dans quelque chose. Jabaliya est un camp dans un camp, un camp en abyme. Le camp, c'est un espace transitionnel : on y passe. Les Gazaouis sont de passage chez eux. Toi tu as vu Jabaliya dans ton salon, dans le bus, dans d'autres images. Jabaliya, celle que tu as vue, était découpée, cadrée, morcelée par les images comme par les bombes. Elle a été prélevée sur le corps de Gaza, déplacée et transplantée dans un autre corps. L'image déplace le réel, comme l'armée déplace les populations. C'est la malédiction de la Nakba qui continue. Gaza n'est plus à Gaza : la zone est découpée par l'image en même temps que le territoire occupé est recouvert par la zone. (Double opération simultanée.) L'image se dys-aime-mine en explosante-fixe en en une diaspora diapositive.
Moi aussi je dis Gaza, tout le monde dit Gaza, mais Gaza c'est déjà du découpé au bistouri : une bande. Comme une bandelette d'homme invisible, qui recouvre et occulte le visage de Palestine. On enlève les bandes, avec infinie délicatesse, comme la gaze sur le corps purulent d'un grand brûlé, et la chair-lymphe du grand brûlé vient avec la gaze de Gaza, s'arrache avec. Ça part, tout s'en va. Le grand brûlé ne crie pas.
Maudit soit l'invisible, car il y a de l'invisible qui crie famine en pleine lumière et se dévore sous le soleil (hystérique), maudit soit-il : jamais invisible en soi, toujours l'invisible du visible. Car il ne suffit pas que quelque chose soit là, présent sous nos yeux, pour être visible. Il faut beaucoup plus.
Il y a des gens qui passent devant vous et vous ne les voyez pas.
Il y a des gens qui ont un crabe sur le visage, accroché. Vous ne les voyez pas.
Vous leur coulez votre regard comme du plomb fondu dans les plaies que font les pinces du crabe, sans les voir.
Il y a des gens qui ont des trous et vous, vous regardez plutôt le couteau.
Le visible est un fait de représentation, non une présence brute. Il est visible à condition de le devenir, à condition qu'on le rende visible, qu'on le plie à l'ordre du visible, qu'on le fasse entrer dans l'ordre du visible par les interventions d'une police iconique. Le visible rejette dans l'ombre son invisible. Tsahal a exercé à Gaza un contrôle strict de la visibilité autant que de la population enclavée.
Plus de 220 journalistes (tués), dont au moins 71 (ciblés) en train d'exercer, de prendre une photo, d'enregistrer.
On prend une photo. (On dit « prendre », comme dans le sexe, prends-moi. Appareil-phallus.) On ne « prend » pas un dessin, on ne « prend » pas une peinture de son modèle, même nu. On ne « prend » pas un texte qu'on écrit, même intime. La photo prend. Alors elle peut. Quelque chose. Il faut prendre. Prenez. Si on ne prend rien, on reste hystérique des yeux, comme le soleil. Al Affaq, Lau Mat, Lau Lau Lau Lau Lau Lau.
Ne prenez pas racine, prenez l'ombre.
Spectateur Pâle. – J'ai pris de l'invisible à Gaza. Elle. – Les hommes veulent prendre. Gaza est prise de partout. Prise entre. En étau. Prise dedans. Spectateur Pâle. – C'est sur les hommes, c'est sur l'armée que j'ai pris l'invisible. Elle. – On est à l'opéra. Dans Opera de Dario Argento. Le tueur cruel attache sa victime, la cantatrice. (Cantatrice, on l'est tous un peu par ici.) Il lui scotche des aiguilles sur les paupières pour la forcer à garder les yeux grands ouverts devant les meurtres atroces qu'il réalise. Si elle ferme les paupières, elle se crève les yeux. Nous sommes comme elle, la petite cantatrice, Citoyens-Spectateurs, au grand opéra de la guerre-tv. Spectateurs Pâles, nous le sommes tous ici, empathiques-tétanisés, en train de voir quelque chose sur quoi nous ne pouvons agir. Prisonniers de la cage de verre. Voir est plus fort que nous. On en voit toujours trop. À tout prendre, je préfère qu'on se les crève. Ne plus voir serait plus correct. Spectateur Pâle. – La Pâleur n'est pas un état. C'est un devenir. On devient pâle. C'est déjà ça. Les Gazaouis eux-mêmes sont spectateurs pâles rendus impuissants, condamnés à leurs yeux nus. Les photographes sont ciblés à Gaza, c'est qu'ils font bien quelque chose. Ils contre-prennent. Ils font des trous dans l'invisible. L'armée les cible pour ça : l'invisible se met à fuir par l'azur du visible. Enregistrer : opération-miracle, qui prend sans toucher. La photo est à contre-ciel. Nous n'avons plus d'autre miracle que celui-là.
Jusqu'où peut aller la Pâleur sans tourner à l'appât-leurre ?
[5'11] Soudain la cloche, c'est l'alerte ! Aux abris. Il n'y a pas d'abris. Tout à découvert. Le camp lisse comme un œuf. L'alerte est le nouveau régime. Gaza, la zone-laboratoire. Ce que vous faites entre les alertes n'intéresse personne, n'intéressera bientôt plus personne. La vie est le temps mort de la survie. La vie est un intervalle. Elle est le résidu non-réglementé du régime de la survie, un vide juridique, un point aveugle. Bientôt l'alerte aura atteint son état de drone permanent. Certains sont plus lents que d'autres. Certains n'ont pas compris que la vie est obsolète. On peut les reconnaître. Ils ont l'air de croire en leur présence. Ils ne se reflètent pas dans les miroirs à pixels, faites le test. Ce qui n'est pas passé en survie n'existe pas, n'existera plus. Faites vos raies-serves. Si vous voyez quelqu'un qui semble vivant, dans la rue ou même chez vous, quelqu'un qui ne semble pas s'être rendu compte de l'état général de survie, surtout n'intervenez pas seul. Signalez-le. Appelez un serf-vice compétent. Il sera retiré. En attendant, gardez vos distances. Faites le mort.
Ou alors, con vers tissez leurre et gym gène et râle de lasse Urvi. Transmuez la survie en sur-vie.
Prenez corps.
Devenez un Spectateur Pâle conscient.
Gaza-Ville, 8 septembre 2025. Photo : Rizek Abdeljawad
Débris gris, pousses vertes
Les bulles d'Oz errent des blés.
S'ire haine, si reine d'ambe ulule lance. Brancards.
Honneur icône naît plus rien d'enlaidi qu'ombre.
(Tibias, tôle ondulée, scalps, ciseaux, doigts, pneus, phalanges, roues, nounours, troncs, parpaings, utérus, laine de verre, pharynx, tuyaux, cartilages, plexiglass, hanches en plastique, tiges, poutres, culottes ensanglantées. Des bris.)
Ohm arche de dents.
Lèche vos morts alezane tirs lèche arrête. (Les ânes.)
Mets-ça four mille et s'hagard gouille encore dévie. (La patience des ânes.)
Omple-leurre. On prie. Onques riz.
Un catalogue de 1227 pages sert de registre des morts (tués). Nom, âge, numéro de carte d'identité. Sannd Abu al-Shaer, Ayloul Qaud, Mahmoud Abdel Ghafour. On rend les noms au nombre. La liste des noms ne prend pas en compte les corps non identifiés.
Ni les évaporés.
À Sabra, 112 (personnes) sont désensevelies puis enterrées, 2 ans et demi après leur mort sous les décombres.
Saoulés dès qu'ombre.
Sur les décombres, Samih Madhoun joue de l'oud. Il joue de l'oud sous une tente de Gaza, avec tant d'amour, de nostalgie et de désir pour son pays.
N'arrête pas déjouer.
Gris partout, couleur bien plus profonde que l'azur, disait Nietzsche : couleur de l'archive contre l'azur idéal, l'immaculé (la morale est d'azur, maudit soient-ils, l'azur et la morale), le gris est la couleur de ce qui a réellement existé. Gaza-la-grise, ville-archive et palimpseste, laborieuse à déchiffrer, territoire archéologique, hiéroglyphique.
La patience est grise comme les ânes.
[03:00] La mauve sauvage khobiza pousse entre les blocs de béton fendus dans le gris avec le pourpier rampant. Sauvages et mauvaises herbes, elles ont sauvé des gens de la famine. Comme les tortues. Les pêcheurs étaient ciblés s'ils allaient trop loin en mer. Ils ramenaient des tortues. Il y a un homme qui a été tué (ciblé) parce qu'il donnait de l'eau aux gens.
Mais les plantes trouvent toujours l'eau.
Photo : Samar Abu Elouf
Frédéri Bisson
Photo de Une : Beit Hanoun, au nord de la bande de Gaza, 19 février 2025. Photo de Rizek Abdeljawad.
[1] Notice. Écrits depuis 2024, ces six textes sont des défixions magico-politiques lancées à distance. Seule ressource quand on n'espère et ne peut rien devant la catastrophe, et quand les cessez-le-feu paraissent mort-nés : des sorts de protection et de sur-vie pour Gaza. Ils ont été écrits en écoutant en boucle le disque No Title as of 13 February 2024 28,340 Dead (2024) du groupe montréalais Godspeed You ! Black Emperor (GY !BE), puissante élégie post-rock pour Gaza. Depuis la date du 13 février 2024 auquel est arrêté le titre de l'album, le nombre de morts à Gaza a plus que doublé. « Spectateur Pâle », je ne peux rien faire pour Gaza, rien que ces textes, qui prolongent mon émotion de No Title. Idéalement, il ne faudrait les lire qu'avec la musique qui leur donne leur élan :
Une vieille question est de savoir si l'émotion musicale, ineffable, peut parvenir à passer dans les mots, sans que les mots ne l'anesthésient et ne la trahissent. Ici, le titre de chacune de ces six défixions reprend, dans l'ordre, la tracklist de l'album de GY !BE. Les textes ne sont certes pas des commentaires, ils ne se superposent pas exactement à la musique, mais j'ai néanmoins indiqué dans le fil du texte, entre crochets, quelques repères dans le timing de l'album, comme des accents, des pointes émotionnelles, des points d'orgue dans la voix.
Mais No Title, « Sans Titre », c'est aussi par coïncidence le titre d'un court-métrage tardif de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville : Sang Titre (2019), version spéciale d'un court précédent, Dans le noir du temps (2002), remonté pour les spectateurs de Ramallah et de la bande de Gaza à qui Sang Titre est dédié. Entre les images de Dans le noir du temps, Godard et Miéville ont inséré dans Sang Titre des images du film Ici et Ailleurs (1976) sur la lutte des fedayin palestiniens de l'OLP. Dans Ici et Ailleurs, Godard analysait la réception des images du conflit au Moyen Orient (l'Ailleurs) par un spectateur moyen d'ici en France, chômeur assis devant la télévision familiale. Ici et Ailleurs est en effet déjà la reprise d'un matériau documentaire filmé en 1970 par le Groupe Dziga Vertov parmi les fedayin du camp d'Amman en Jordanie, destiné à un film de propagande resté inachevé, qui devait s'intituler Jusqu'à la victoire (Méthodes de pensée et de travail de la révolution palestinienne).
Ici et Ailleurs (1976)
Trois mois après ce tournage, c'était « Septembre noir ». Les combattants filmés par Godard, hommes et femmes, sont tous morts sous le feu de l'armée jordanienne de Hussein. Après dix jours de bombardements, les camps jordaniens sont rasés. Chez lui en France, le sentiment d'impuissance de Godard face à la mort des combattants dont il avait voulu soutenir la cause donne lieu, cinq ans plus tard, à une réflexion iconopolitique distanciée, sur l'interférence et l'incompréhension entre les militants occidentaux et les luttes du Moyen Orient. Ce décalage, ce hiatus du citoyen français moyen devant les images de l'Ailleurs, Godard ne l'avait-il pas lui-même instauré malgré lui ? Pouvons-nous vraiment soutenir les Palestiniens sans les trahir ?
Aujourd'hui, Ici et Ailleurs est largement réputé irrécupérable, non seulement sur le fond, en raison d'une radicalité politique qui semble appartenir au passé (la défense de la lutte armée des Palestiniens), mais surtout sur la forme, en raison de certaines associations d'images présentes dans le film. Ce qui a scandalisé l'opinion dès 1976, et contribué à nourrir les accusations d'antisémitisme qui suivront Godard après sa mort, c'est en effet une séquence embarrassante, où les images fixes de Golda Meir (première ministre israëlienne) et de Hitler sont enchaînées dans le montage, ainsi liées entre elles de manière implicite autour du mot « Palestine ». Raccourci glaçant, qui établirait une équivalence entre la violence nazie et la politique militaire d'occupation d'Israël en Palestine.
Pourtant, une thèse aussi dogmatique paraît peu cohérente avec le ton général d'Ici et Ailleurs, film dont le genre est plutôt problématique et critique. Entre le tournage inachevé de 70 et la publication d'Ici et Ailleurs en 76, Septembre noir a désenchanté les rêves révolutionnaires des intellectuels français, et le Groupe Dziga Vertov, né de l'élan de mai 68, s'est dissous en 1972. Dans Ici et Ailleurs, Godard applique rétrospectivement la méthode de sémiologie critique du Groupe Dziga Vervtov à ses images, tournées dans le camp d'Amman, pour mettre en évidence son propre aveuglement idéologique. Comme un contrepoint nécessaire, Anne-Marie Miéville prend le relais de Godard, en voix over, pour l'interroger sur ce qu'il n'a pas vu, à l'époque, dans les images qu'ils reprennent et décryptent ensemble. Comment n'avons-nous pas entendu à l'époque ce que disaient vraiment les fedayin (ils parlaient entre eux de leur mort prochaine) ? Comment n'avons-nous pas vu ce qu'ils ressentaient en propre, comme par exemple le malaise manifeste de cette jeune paysanne qui récite laborieusement sa leçon politique devant la caméra ? Pour percevoir, il faut baisser le son dont nous recouvrons les images (le commentaire), et soustraire ou arrêter les autres images que nous projetons sur elles, entre lesquelles elles sont prises. À partir de cette autocritique, Godard interroge le régime télévisuel plus général de l'image qui informe et aveugle notre perception collective. Ici, le problème est que nous sommes « à la chaîne » devant les images, comme l'ouvrier à l'usine. Elles se suivent, les unes après les autres.
Pour contrecarrer cette logique médiatique, Godard cherche, comme dit Deleuze dans L'Image-Temps, à « désenchaîner » le spectateur occidental moyen. Le sens du « et », dans le titre Ici et Ailleurs, est précisément la solution du problème : une conjonction, c'est-à-dire non pas une image après l'autre, mais une image plus une autre. Ainsi chaque image, au lieu de se fondre dans une continuité qui passe pour naturelle, est-elle plutôt différentiée et augmentée par son rapport aux autres qui sont montées avec elle, de telle sorte que le tout d'une séquence est toujours plus que la suite de ses images. Le faux raccord devient le principe même de la relation entre images. C'est de cette manière qu'il faut donc essayer de penser la séquence polémique d'Ici et Ailleurs. En montrant Golda Meir et Hitler à la suite, Godard produit un faux raccord : il ne les « associe » pas, ne les assimile pas ; au contraire, ce geste provocateur, par le choc de la contiguïté entre inassimilables, fonctionne comme une interférence soudaine et brutale, capable de suspendre la chaîne de montage, de désenchaîner notre perception. Soudain surgit un espace, un vide : qu'y a-t-il entre les deux images ? C'est cet intervalle (l'entre-deux-images), cette différence, qu'il appartient désormais au spectateur de combler par sa propre réflexion. Godard pensait nécessaire un tel choc pour que le spectateur, sortant de la passivité dont se nourrit le spectacle médiatique naturalisé, accède enfin à une conscience critique de sa propre perception. (Ainsi encore dans Sang Titre, Godard insère-t-il l'image de la petite fille combattante au camp d'entraînement d'Amman, au ralenti, non pas après les images en noir et blanc des cadavres d'un camp de concentration, mais en plus.) En se prêtant ainsi pour le déconstruire et le subvertir au jeu périlleux de la chaîne des images, il n'est pas sûr que Godard n'ait pas été à nouveau pris au piège de l'idéologie. Du reste, Ici et Ailleurs avoue cette possibilité d'échec de la logique du « et » : « Probablement qu'à force d'ajouter de l'espoir à du rêve, on a dû faire des erreurs d'addition ».
Ce que je retiens de ce moment important dans l'œuvre de Godard, ce n'est pas son contenu dogmatique (apparent ou résiduel) sur le conflit israélo-palestinien, contenu que je tiens pour politiquement inerte dans un régime iconopolitique, – l'important, c'est l'analyse critique plus profonde à laquelle Godard soumet la production d'images. Pourquoi aujourd'hui, dans un contexte historique et géopolitique très différent de celui de 1970, ne pouvons-nous à nouveau trouver de sympathie forte entre Ici et Ailleurs, et, d'une manière propre à notre situation, « désenchaîner » notre perception de Gaza sous les bombes ?
Je ne crois pas fortuit que mon processus d'écriture, à propos de la destruction de Gaza, ait eu besoin d'un art non représentationnel tel que la musique pour être libéré. Le personnage du « Fedayin » ou du « Moudjahidin » – le Palestinien de Jean Genet, le « Guerrier » contre le Soldat, – a certes totalement disparu de notre imaginaire du présent, remplacé plutôt par le Terroriste. (Terrorisme scopique : les images absentes des massacres du 7 octobre 2023 – peu les ont vues ou regardées – forment son aura terrifiante. Cette violence enregistrée – tuer et montrer qu'on tue, produire des nécro-images à la fois insoutenables et virales, – tend à assimiler le Hamas à Daech sous un même personnage contemporain, malgré les différences stratégiques entre ces groupes, entre l'ancrage national du Hamas en territoire palestinien et le transnationalisme exogène de Daech.) Mais d'autres personnages enchaînent aussi notre perception, y compris du côté des mécanismes de l'empathie : la Mère voilée éplorée, l'Enfant de camp de réfugiés au visage grave, etc. (Dans notre époque de rationalité technique et d'information en continu, la « Bombe intelligente » fonctionne aussi quasiment comme un personnage à part entière des guerres contemporaines, au moins depuis la Guerre du Golfe de 1990-1991. Ici, sur les chaînes d'information en continu, on voit presque plus d'images d'ogives et de drones que de victimes humaines. Travellings en survol ou en overview des villes bombardées. Perception enchaînée.) Pour suspendre la passivité de perception entretenue par ces personnages, nous aurions besoin d'autres images de la guerre que celles qui nous tétanisent, nous anesthésient ou nous rendent méchants, – besoin surtout de nouveaux rapports entre images, de différences-interférences avec celles des ruines de la bande de Gaza dans leur progrès apparemment irrépressible. Mettre en rapport les ruines de Gaza et nos propres faillites, nos propres ruines réelles et symboliques, la nécropolitique inhérente au capitalisme (« Broken Spires At Dead Kapital »), etc.
C'est la leçon de Deleuze spectateur de Godard : dans une perception enfin libérée du régime du spectacle, les images ne sont plus liées entre elles que par leur différence active ; la différence travaille, elle n'est pas ce qui sépare, mais ce qui relie. Ici, j'ai un peu essayé de désenchaîner des affects avec des mots-images. (F.B.)
Où se cache « le pouvoir » ? On a pu dire qu'il résidait entre les mains de quelques grands hommes, puis convenir qu'il se diffusait à travers l'économie, on l'a vu traverser les corps et prendre la forme de dispositifs de contrôle, a aussi dit qu'il était désormais dans les infrastructures et qu'il prenait une forme cybernétique. Nelo Magalhães est allé le dénicher dans sa forme la plus homogène et solide, dans la manière dont il a recouvert la planète, imposé ses lignes et constitué l'essentiel de notre environnement humain, trop humain : le béton. Son livre, Accumuler du béton, tracer des routes - Une histoire environnementale des grandes infrastructures (La Fabrique) s'ouvre sur une drôle d'histoire, extraite d'un livre passé inaperçu, la bétonite.Le béton est atteint d'un virus qui l'amène à s'effriter, le virus s'étend à chaque centimètre cube du fameux matériaux et c'est la totalité de l'édifice social qui s'effondre et la vie entière qui doit se donner de nouveaux repères.
À voir mardi 11 à partir de 19h
Version podcast
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Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre
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Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique
Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer
L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin
oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live
Boxe et lutte des classes avec Selim Derkaoui
Commentaires (cosmo) anarchistes avec Josep Rafanell i Orra
Une histoire globale des révolutions avec Une histoire globale des révolutions avec Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre
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Sortir les ingénieurs de leur cage avec Olivier Lefebvre
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Radiographie de l'État russe, entretien avec Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer
Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques
Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass
Vers une anthropologie Métaphysique avec Mohamed Amer Meziane
Éloge de l'émeute avec Jacques Deschamps
Une histoire personnelle de l'ultra-gauche avec Serge Quadruppani
Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.
Entre le rejet radical, difficilement soutenable, du numérique et la soumission décomplexée au monde packagé tout puissant et séduisant des GAFAM, que faire ? Dans son Eloge du bug, sous-titré Être libre à l'époque du numérique [1] le philosophe Marcello Vitali-Rosati ouvre une alternative en nous invitant à soulever le capot pour nous réapproprier les outils du numérique. Le bug, en ce sens, serait moins un ennui qu'une brèche par où peut s'engouffrer un processus d'émancipation critique , certes fastidieux, lent et imparfait mais indispensable à notre reconquête d'autonomie.
Marcello Vitali-Rosati, professeur à l'université de Montréal et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les écritures numériques, affiche d'emblée la couleur : « Ce livre ne présente pas la réflexion d'un expert des technologies, mais celle d'un humaniste, un expert de rien, un philosophe qui n'a pas pour ambition de faire mieux fonctionner les choses mais plutôt de les casser : de prendre sérieusement en compte les bugs pour voir ce qu'ils peuvent nous révéler, nous faire comprendre et de quelle manière ils peuvent contribuer à nous rendre plus lettré.es et plus libres ».
Dans la majeure partie de son essai, il s'attache à déconstruire les valeurs des grandes entreprises du numérique. L'impératif fonctionnel est la première d'entre elles. Comme le dit une publicité pour l'Iphone 14 , « ça marche , c'est tout » (it simply works). Si cet impératif nous parait tellement évident c'est qu'il décline un impératif bien plus général, l'impératif rationnel, né de la logique aristotélicienne et fondé sur les principes de la non-contradiction et du tiers exclu. Le discours de l'inconscient répond à une toute autre logique définie par le psychanalyste Ignacio Matte Blanco [2] comme symétrique - je peux rêver en même temps de mon père et d'être mon père (A peut être B)- qui s'oppose à la logique dissymétrique propre à la logique rationnelle ( A ne peut être B) . C'est dire que l'on peut concevoir la vie psychique comme une « énorme lutte entre une tendance à nier la loi de la contradiction et une autre à l'affirmer ». Bref, on ne naît pas rationnel, on le devient.
Deuxième caractéristique de l'impératif fonctionnel : il est la déclinaison capitaliste de l'impératif rationnel, une rationalité inféodée à la nécessité de produire toujours plus de la richesse et d'accumuler des marchandises. L'alliance du numérique et du fonctionnel paraît sans faille : la technologie est ce qui doit fonctionner. Et une technologie fonctionne quand elle accélère un processus pour répondre à l'injonction de production de richesse. « L'hypothèse de ralentir n'est même pas prise en compte », note le philosophe pour qui l'impératif fonctionnel n'est pas la dimension inévitable des technologies. L'idée de progrès automatiquement associée à cet impératif est également contestable. Henry Ford, grand technophile s'il en est, affirmait ainsi que le temps gagné avec la voiture correspondait à un gain de la qualité de vie. Or, comme l'a souligné Hartmut Rosa [3], le temps passé en déplacement est resté le même : au lieu de passer moins de temps à effectuer les mêmes trajets nous avons multiplié les trajets. Sans compter que la voiture change aussi le sens de l'espace, les paysages, nos modes de vie etc. L'impératif fonctionnel pousse ainsi à la naturalisation d'une vision du monde unique (toujours plus vite ! toujours plus loin !) propre à l'injonction capitaliste d'accumulation de richesses. Ce qui vaut pour la voiture, vaut autant pour le numérique : le nombre d'échanges communicationnels a explosé par rapport au courrier papier multipliant du même coup le temps passé à traiter ces informations. Le bon fonctionnement est devenu synonyme de joignabilité illimitée dans le temps et dans l'espace et la messagerie s'impose aujourd'hui un dispositif de mobilisation abolissant la frontière entre vie privée et vie professionnelle en vue d'une augmentation radicale de la productivité.
De même, le succès de Word ne s'explique que parce que Microsoft a su le mieux implémenter et radicaliser l'idée que le traitement de texte était une question de productivité d'entreprise. Le logiciel, et ses formats propriétaires, doc et ensuite docx, sont devenus des standards de facto.
« Aujourd'hui, notre manière d'écrire des textes universitaires, des romans ou des lettres d'amour est modelé par une idée du texte comme document d'entreprise et nous croyons que cela est neutre… Nous devrions systématiquement nous demander : ça fonctionne pour faire quoi ? Nous découvririons que la réponse est trop souvent celle-ci : ça fonctionne pour augmenter la productivité dans un sens capitaliste. »
La pandémie a pleinement confirmé et renforcé cette symbiose du numérique et du capitalisme en permettant le travail à distance. Les systèmes de vidéoconférences tels que Zoom et Teams ont été conçus en tant qu'outils de management d'entreprise et les GAFAM Google sont devenus de fait des institutions fondamentales dans la gestion de la crise. Grâce au Covid l'impératif fonctionnel a atteint une force et une omniprésence dont les capitalistes les plus enthousiastes n'auraient pas imaginé il y a encore dix ans en particulier dans les domaines de la gestion du travail et des données sanitaires. « L'impératif fonctionnel s'est naturalisé à tel point que nous semblons désormais prêt.es à lui sacrifier toute autre considération ».
La transparence opaque des GAFAM
Autre promesse des GAFAM propre à séduire : avec un iPhone ou n'importe quelle autre solution dans les mains, nul besoin d'exprimer nos désirs qu'ils sont déjà réalisés, comme avec la lampe magique d'Aladin ; inutile de penser au problème que la solution est déjà trouvée. Simple et intuitif : ces deux adjectifs sont au cœur de l'imaginaire technologique entretenu par le discours des GAFAM. Mais si les génies ne faisaient que réaliser leurs propres désirs ? s'interroge l'auteur qui prenant l'exemple des plateformes de rencontre souligne les stéréotypes de genre qu'elles véhiculent [4]. Car, si tout est modélisable, il n'en reste pas moins qu'à la source il existe une multiplicité d'interprétations possibles, chacune pouvant fournir un modèle représentationnel particulier qui se présentera comme une véritable vision du monde, soit, pour les applications mainstream, celle qui a le plus de chance d'être partagée par le plus grand nombre. D'où le danger de confondre le numérique avec l'électronique, c'est-à-dire la modélisation physique du modèle fonctionnel lui-même issu du modèle représentationnel. Les géants du numérique communiquent peu sur leur modèle représentationnel ce qui permet de le faire passer pour universel et inévitable. Le modèle fonctionnel , lui, reste presque toujours inconnu et l'implémentation physique ( le code source) indisponible. Les GAFAM jouent de cette opacité pour naturaliser leurs modèles qui n'étant ni visibles, ni analysables échappent à la critique. « Ces formes de de dissimulation nous empêchent de comprendre ce que nous faisons. Qu'on ne les voie pas à cause de leur transparence- du fait qu'elles nous semblent naturelles et neutres- ou de leur opacité – car elles ont été dissimulées, cachées dans la lampe - les visions du monde des GAFAM nous échappent. Les génies des lampes numériques interprètent le monde pour nous, sans nous dévoiler les principes de leurs interprétations. »
La simplicité supposée des applications et des environnements proposés par les GAFAM est indissolublement liée au caractère intuitif qu'on leur prête. S'appuyant sur Kant et Hegel, Marcello Vitali-Rosati réfute ce discours sur l'intuitivité : l'Être est toujours médié et il n'y a donc pas d'immédiateté possible. Présupposer un rapport au réel sans médiation signifierait qu'un seul rapport au monde est possible et, s'il n'y a rien à penser parce que le monde s'impose à nous, nous ne pouvons que le recevoir passivement. L'affirmation de cette pensée unique contamine le discours courant via les antonomases [5] : « googler » signifie rechercher et « on se fait un zoom » se voir en vidéoconférence. Normal : ces outils sont « neutres », « naturels », « universels ». Evgeny Morozov [6] qualifie cette situation et cette rhétorique de « solutionnisme technologique » : « une approche selon laquelle tous les besoins sociaux sont, de fait, transformables de façon unique, claire et non ambiguë en « problèmes » qui peuvent être résolus par de bons algorithmes ».
Du virtuel qui pèse lourd
Marcello Vitali-Rosaticonsacre enfin un chapitre entier à déconstruirece qu'il appelle la « rhétorique de l'immatérialité ». Celle-ci, au fondement de la pensée occidentale depuis Platon (la théorie de l'âme de Platon dans Phèdre), Plotin et Aristote, imprègne plus que jamais nos sociétés numériques. Elle affirme la supériorite absolue du monde immatériel, intelligible, celui des idées, de l'âme sur celui du monde sensible , des corps et de la matière. L'écriture même, dans le dialogue platonicien, figure que comme une déchéance de la parole ( le logos) immatérielle.
Pourtant, à ses débuts, le monde de l'informatique était associé à une certaine matérialité. Ce n'est que dans les années 1980, qu'il commence à être associé au concept de virtuel et que les technologies informatiques sont rattrapé.es par la rhétorique de l'immatérialité. On ne vend plus des objets, mais des services et ces services sont « dans le ciel », accessibles partout car ils ne semblent être nulle part. En réalité ces services « nuagiques » qui rentrent dans une rhétorique plus large fondée sur l'idée de dématérialisation, sont bien matériels, ô combien : ils sont réalisés par des machines puissantes, connectées à d'immenses infrastructures de réseaux et de câbles permettant de transporter d'énormes débits d'informations. Ces machines ont un impact environnemental important : elles consomment beaucoup d'énergie, chauffent énormément, utilisent des matériaux rares. Leur présence sur les territoires répondent également à des raisons précises liées à l'histoire et à la géographie, toujours très matérielles. Mais ces réalités-là sont le plus souvent tues.
Pour ne pas nous laisser tromper par l'apparente immatérialité des « solutions » des GAFAM, l'auteur défend l'idée de développer notre littératie [7] numérique. Il la définit comme « une manière de nous rendre libres en nous rendant capables non pas d'utiliser, mais de comprendre et de choisir nos environnements numériques, de formuler de façon critique nos besoins en étant toujours conscientes de multiplicité des modèles et des choix possibles. »
Trois principes devraient fonder cette littératie : 1. La conscience de la multiplicité des modèles. Une littératie numérique véritable doit être fondée sur la conscience des modèles interprétatifs sous-jacents à chaque technologie et à chaque environnement. Un.e usager.ère averti.e sait que l'environnement, l'application ou la technologie dont iel se sert ne sont jamais neutres, mais qu'ils se fondent sur une interprétation.
2- La recherche de la complexité, soit notre capacité à choisir des environnements, des technologies, des applications adéquatement complexes, c'est-à-dire sans complication inutile, ni simplicité trompeuse.
3. La maîtrise de l'activité, soit notre capacité à modeler l'environnement numérique pour l'adapter à nos propres besoins. C'est là le point le plus audacieux de la démarche contre-intuitive défendue par l'auteur puisqu'il s'agit rien de moins que « de faire l'effort de faire nous-mêmes ce que nous voulons faire, sans le déléguer à des solutions miracles ».
De ces idées clefs découle une recommandation radicale : l'abandon des tablettes et des téléphones qui ne peuvent que nuire voire rendre impossible le développement d'une littératie numérique. « L'ordinateur est le seul dispositif électronique permettant une appropriation et une organisation de l'espace de vie qui correspondent à des valeurs que nous choisissons. Dans le cas des tablettes et des téléphones, il est impossible de sortir de l'environnement défini par Google et Apple, tout comme de savoir ce que fait le code. L'ordinateur est encore un espace de liberté relative, en dehors des systèmes d'exploitation propriétaires - Windows et MacOS - qui empêchent désormais toute prise en main de la machine. La seule manière d'être protagoniste de l'organisation de notre espace de vie numérique est donc d'avoir une machine avec un système libre, comme Linux. »
Le bug, possiblement génial
Comment parvenir à cette littératie alors que nous en sommes en permanence détourné.es par l'apparente immatérialité des « solutions » GAFAM tellement simples et intuitives ? Réponse faussement provocatrice : en nous saisissant des opportunités que représentent les bugs pour casser le flux bien huilé des rhétoriques de l'immatérialité, de la simplicité, de l'intuitivité et du bon fonctionnement et proposer des alternatives.
Premier avantage du bug, celui de mettre en crise l'impératif fonctionnel qui nous empêche de nous interroger sur la matérialité et sur la multiplicité des modèles. Tant que les outils numériques fournis par les GAFAM font ce qu'ils font sans accroc, il est impossible d'en avoir conscience et donc une compréhension critique : ils restent dans l'ombre, invisibles. Seul l'outil cassé peut-être questionné. CQFD.
Surtout, le bug suscite aussi autre comportement, inattendu. Même s'il n'est pas souhaité, cette autre chose est tout de même une proposition, une alternative. De là est née l'expression récurrente dans le monde du développement des logiciels : It ‘s not a bug, it's a feature ( « Ce n'est pas un bug, c'est une fonctionnalité »). Autrement dit, un bug est un bug seulement par rapport à une idée précise de ce que le code doit faire. Mais si on change nos attentes, le bug devient une nouvelle fonctionnalité, « possiblement géniale » : « Les bugs font émerger des nouvelles idées, ils produisent des visions du monde différentes, ils ouvrent à des manières de penser qui vont au-delà des possibilités étriquées que tout environnement numérique propose. Ils permettent de diversifier et de complexifier les modèles fonctionnels avec lesquels nous appréhendons le monde en nous donnant parfois de nouvelles pistes de réflexion, jamais imaginées. Le bug est la preuve que le numérique n'est pas nécessairement une simplification du monde. »
L'auteur donne plusieurs exemples personnels de sa progression en littératie numérique à la suite de bugs. Il faut, dit-il, pouvoir accéder au code et aux erreurs ce que les applications ne permettent pas toujours, loin d'en faut ; ensuite il faut apprendre à lire et décrypter les messages d'erreur, ce qui prend du temps ; enfin et surtout, il faut accepter précisément de perdre du temps. On l'aura compris : laborieuse et chronophage, la solution alternative proposée est à l'exact opposé de celle promue par les GAFAM .
L'autre grand type de dysfonctionnement intéressant (et pas vraiment un bug au sens courant) est celui qui renvoie à la complexité de l'outil ou de l'environnement , et qui déroge à l'impératif de simplicité et d'intuitivité. « Quand vous achetez un ordinateur, une fois sorti de la boite (out of the box), vous pouvez commencer à travailler. La batterie n'a pas même pas besoin d'être chargé. Il n'y a pas de modèle, tout est naturel et transparent. Si vous faites le choix d'un système d'exploitation open source de référence, comme Linux vous êtes d'emblée confronté à la complexité : il vous faut d'abord vérifier que l'ordinateur et ses différents périphériques sont compatibles, ce qui tout en augmentant considérablement votre connaissance de ce qu'est un ordinateur , vous fait perdre un temps fou. Ensuite, vous devez l'installer ; or, Linux n'est pas un système d'exploitation au sens standard, mais un noyau libre pouvant accueillir de nombreux systèmes d'exploitation, des distributions : laquelle choisirez-vous ? Pour cela vous devrez vous documenter, questionner les modèles et leurs présupposés théoriques… et vous n'êtes qu'au début du processus. » Longue est la route de l'émancipation.
Troisième et dernier type de bug, celui constitué par des outils inutiles : l'outil fonctionne mais produit des choses qui ne correspondent pas à l'impératif fonctionnel. Lié souvent à des pratiques artistiques ou créatives, l'outil inutile est par nature hétérogène et multiple. C'est, par exemple, le détournement à la Debord de Google Street View par des artistes qui l'utilisent non pour s'orienter dans l'espace mais pour le déformer en jouant sur les « glitches » de l'application : cartes aberrantes, routes qui semblent cassées ou suspendues dans le vide, épisodes de violence captés par hasard par les yeux de la caméra de Google… Autre exemple, celui de Dérives un collectif montréalais [8] fortement inspiré là aussi par Debord qui à travers des tweets avec le hashtag # dérive associé à des noms de lieu redéfinissent en même temps l'espace de la ville et celui de l'infrastructure numérique. Au lieu d'un espace unique répondant à l'impératif de la géolocalisation, les dérives multiplient les représentations possibles de l'espace de la ville.
De l'espace unique aux lieux pluriels
Dans le dernier chapitre de son livre Marcello Vitali-Rosati s'attache à « penser des lieux où nous pouvons être autonomes et pourvoir à nos besoins tout en mettant en place une architecture qui soit adaptée à nos visons du monde et, comme le jardin d'Epicure , source de bonheur et de volupté ». Vaste et ambitieux programme qui nécessite de nous déprendre d'un dernier imaginaire, celui du numérique conçu comme un espace d'habitation homogène et total, parfaitement en phase avec l'espace du marché capitaliste.
Programme difficile, voire impossible car cet espace est bien désormais notre espace principal de vie via le raccordement de tous les espaces sociaux dans lesquels nous évoluons. Le numérique « décloisonne et décomplexifie les espaces, facilite les superpositions. » En tant qu'espace, il rend tout homogène et toute tentative d'en sortir, de faire quelque chose de différent- tout « alternumérisme » - paraît voué à l'échec. Sans réfuter cette emprise, l'auteur en dénonce la facticité : « On ne peut pas, en réalité, habiter l'espace. On le traverse (…), on le parcourt pour relier des lieux différents et les uniformiser en échangeant des marchandises. La possibilité pour nous d'habiter le numérique réside dans le fait de ne plus le regarder comme un espace mais comme une multiplicité hétérogène de lieux ». Non pas donc l'espace numérique unifié et globalement ramifié, mais des lieux numériques, au pluriel, au sens des oligoptiques de Bruno Latour [9], des fenêtres particulières donnant accès à des visions situées, multiples et irréductibles , des lieux sociaux et même politiques qui s'opposent point par point à la totalité uniformisante de Google et des autres GAFAM. Ou encore : des entités « qui mettent en crise l'unité de la sphère publique bourgeoise pensée par Habermas et qui font signe à la possibilité d'un brouhaha tel qu'imaginé par Lionel Ruffel » [10] .
Le développement de tels lieux va bien sûr de pair avec celui de l'Open source qui rend disponible et accessible à tous.tes le code source des technologies et applications du numérique. Lancé dans les années 80 par Richard Stallman, le phénomène du logiciel libre va plus loin puisque s'affranchissant du droit de propriété il s'inscrit dans un véritable mouvement politique et culturel et d'émancipation. Depuis, les logiciels libres se sont multipliés et les distributions Linux prospèrent. Il est aujourd'hui possible d'avoir un ordinateur entièrement libre, ne dépendant d'aucune technologie propriétaire.
Le numérique, un bien commun
Reste une question mais de taille : celle du rapport ambiguë qu'entretient l'univers du logiciel libre avec le monde capitaliste et sa récupération par les GAFAM dont la capacité d'emprise et d'orientation sur le logiciel libre s'avère naturellement bien supérieure à la force d'affirmation autonome des communautés de bricoleur.euses bénévoles. Pour garantir réellement les principes du logiciel libre, l'auteur s'appuie sur une proposition de Sébastien Broca [11] qui préconise de le penser en terme de « commun » :
« Un commun, ce n'est pas uniquement un bien dont l'accès et l'utilisation sont partagés. Derrière ce bien se trouve toujours un collectif qui s'organise, dans un contexte déterminé, pour le faire vivre. Lorsqu'on parle du logiciel libre comme d'un commun, on ne considère donc plus simplement une ressource librement accessible, sur laquelle les utilisateurs ont certains droits. On prend aussi en compte les conditions économiques et sociales qui permettent, ou ne permettent pas, à des individus de produire et distribuer ce code libre »
L'autonomie à l'égard des GAFAM ne serait plus ce rêve individualiste consistant à se débrouiller tout seul, mais le projet de reconstruction d' « interdépendances personnelles permettant des dépendances anonymes ». Reste que ce commun numérique, démultiplié en autant de petits jardins collaboratifs, est lui-même confronté à l'impact écologique des technologies numériques , au problème de l'accès aux ressources dépendant des serveurs des GAFAM et enfin à la difficulté de maîtriser les modèles sur lesquels reposent les hautes technologies. Mais comme l'auteur on peut s'interroger sur la pertinence de nos besoins et de nos pratiques : « Qu'est-ce qui m'a convaincu, en l'espace de vingt ans, que j'avais besoin d'être connecté à Internet haute vitesse dans ma salle de bains ? À quel besoin cela répond-il ? Est-ce vraiment mon besoin ? Qu'est-ce qui nous a convaincus, en une poignée d'années, qu'il est indispensable d'être joignables partout, en tout temps, par message ou par courriel, d'être géolocalisé, d'avoir accès à des millions de documents, d'audios, de vidéos dans une qualité dont on n'imaginait même pas la possibilité il y a dix ans ? Est-ce vraiment notre besoin ? Cela correspond-il vraiment à notre vision du monde, à nos valeurs ? Et finalement : qui est ce « nous » ? Pour décrocher de la spirale addictive des GAFAM la seule solution serait dès lors de s'inscrire dans le mouvement croissant du low tech ou minimal computing et reprenant l'idée développée par Gauthier investir non sur le couple « « high-technology & low-technics mais sur le couple « low-technology & high-technics ». [12]
« Cela est bien , répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin » . Marcello Vitali-Rosati conclut son essai avec cette réplique finale du roman finale . « Le jardin, dit-il, est un refuge nous permettant de nous retrouver dans un lieu qui n'est pas structuré par les grands pouvoirs étatiques et économiques (…) On ne le cultive pas comme on cultive de grandes étendues. Le jardin est un lieu, non un espace ». Une affirmation qui résonne parfaitement avec la philosophie qui anime les combats menés par Les Soulèvements de la terre [13] contre le complexe agro-industriel. Surtout, pour reprendre la citation de Candide, il s'agit de notre jardin, pas de mon jardin. L'auteur fait ainsi l'éloge du jardin partagé, « un lieu public, ouvert, où se développe un collectif, tout en permettant aussi à chacun d'avoir son coin à soi. » Certes, l'entraide, le partage, le travail collaboratif contribuent sans doute à résoudre en partie les difficultés que tout un chacun rencontrera forcément en se lançant dans le bidouillage, mais la réappropriation technique du numérique peut n'être pas d'emblée efficace et à coup sûr fait perdre du temps : du temps non directement productif, volé à la production de valeur marchande. Mais cultiver son jardin en autonomie c'est apprendre à perdre du temps, tout est là. Comme le rappelle Marcello Vitali-Rosati, pour nous encourager à le suivre dans sa démarche d'émancipation de l'emprise des GAFAM : « Il est toujours mieux de casser en essayant de s'approprier que d'utiliser en devenant passif. En bidouillant, on se salit les mains, on fait les choses soi-même, on ne délègue pas car on sait que c'est dans la bidouille qu'émerge la pensée, que la pensée n'est jamais abstraite. »
Et à ceux et celles qui malgré tout, douteraient de pouvoir un jour lâcher leur portable pour se mettre à bidouiller sur leur vieil ordi, glissons leur l'imparable formule : on ne naît pas bidouilleur, on le devient.
Bernard Chevalier
[1] Marcello VITALI-ROSATI,Eloge du bug, Être libre à l'époque du numérique} , Zones, 2024
[2] Ignacio MATTE BLANCO, The Unconscious as Infinite Sets. An Essay in Bi-Logic, Londres, Karnac Books, 1998
[3] Hartmut ROSA, Accélération : Une critique sociale du temps, La Découverte, 2013
[4] Extrait d'un article paru dans Le Monde « La façon dont l'IA définit l'image d'une femme belle peut créer des ravages » :
« Un stéréotype visuel peut être intéressant, il renvoie à la vraie vie, à nos propres stéréotypes aussi, certains venant brouiller ou nourrir nos convictions. Mais la façon dont l'IA définit par l'image une femme belle, par nature inaccessible, peut créer des ravages auprès des jeunes, en concassant l'estime de soi. Ce qui est problématique, aussi, c'est le lien entre l'instruction donnée et le résultat fourni. En tapant les mots « femme normale », nous dit le Washington Post, vous obtenez 90 % de visages à la peau claire. Quasiment 100 % si vous tapez « femme belle ». La raison tiendrait de la technique et du coût : les principales IA ne vont pas puiser dans les visages de Chine et d'Inde, qui forment pourtant le plus gros réservoir au monde d'usagers de l'Internet. Pour trouver un peu de diversité, il faut taper « femme laide ». Être insistant dans les mots pour obtenir l'image d'une femme « grosse » – vous avez surtout en réponse de gros seins. Et employer des mots désobligeants pour obtenir une femme noire avec un corps, corpulent. »
[9] « Je désigne par ce néologisme les étroites fenêtres qui permettent de se relier, par un certain nombre de conduits étroits, à quelques aspects seulement des êtres (humains et non-humains) dont l'ensemble compose la ville. » Bruno LATOUR
[10] Lionel Ruffel , Brouhaha : les mondes du contemporain , Verdier, 2016
[11] Sébastien BROCA, Utopie du logiciel livre. DU bricolage informatique à la réinvention sociale, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin , 2013
[12] « Nous pouvons raisonnablement estimer que les appellations high-tech » et « low-tech » ont toujours été insuffisantes. Si nous souhaitons jouer le jeu d'un régime binaire, nous pourrions dire que la « high-tech » signifierait « high-technology & low-technics » et que « low-tech » correspondrait à « low-technology & high-technics ». La « high-technology & low-technics » se référerait à un ensemble social et technique où sont déployés massivement des objets et dispositifs qui ne montrent pas leur fonctionnement mais produisent des opérations phénoménales de transformation du milieu (le « high- technology »). Le pendant de cet ensemble est l'accumulation des savoirs techniques à un nombre très restreint d'individus et l'appauvrissement technique d'une grande partie de la population qui ne développe plus de culture de la réparation, du bricolage, de l'entretien (le « low-technics »). À l'inverse, la « low-technology & high-technics » est un ensemble social et technique où des objets et dispositifs de pointe sont utilisés avec parcimonie et où la production technologique s'inscrit dans une logique de soutenabilité du milieu (le « low-technology »). De l'autre côté, les objets et dispositifs ainsi conçus favorisent le développement d'une culture technique forte partagée dans le groupe social (le « high-technics »).
Gauthier ROUSSILHE, Une erreur de tech, gauthierroussilhe.colm, mars 2020
[13] « L'art du défaire et du refaire que nous cherchons à construire appelle des liens avec toutes celles et ceux qui détiennent des savoirs et des techniques, des clés qui ouvrent des perspectives crédibles de décrochage. Une sorte de politique luddite du savoir pour détricoter des infrastructures toxiques et les transformer conformément à nos besoins, à notre éthique du travail et à une certaine attention à l'ensemble des vivant-es. Le démantèlement n'est pas une perspective théorique, c'est un travail manuel. Le temps est venu d'enfiler nos cottes et nos bleus de travail, de nous retrousser les manches, et de nous saisir de nos outils pour prendre part à ce vaste chantier qui commence. »
Premières secousses, Les Soulèvements de la terre, La Fabrique , 2024
Comme il faut bien parfois exorciser un peu sa peine, nous nous sommes permis de joindre quelques ami·es que nous partagions avec Eric Hazan afin de glaner ces quelques souvenirs. Que la terre lui soit aussi douce que les temps sont durs.
Je me souviens des éclats de ton rire et de ces mots que tu prononçais à chacune de nos rencontres : « Comment tu vas toi ? Raconte. »
Je me souviens que l'âge venant lui laissait comme un mélange singulier de douceur, inaccoutumée, et d'une dureté qui accentuait ses intransigeances, comme d'une impatience à au moins l'aperception d'un autre monde qui viendrait.
Je me souviens qu'on s'est tutoyé tout de suite.
Je me souviens maintenant des premières phrases du Dépeupleur de Beckett : « séjour où des corps vont chercher chacun son dépeupleur », en ces jours terminaux qui font que toute fuite soit vaine… La mort d'Hazan fait grand dépeuplement. Et que de vanité à nos égarements, mais lui n'aimait pas la fuite, alors quelques éclats de souvenir dans l'ombre portée que nous fait sa mort.
Je me souviens quand, hilare, tu devenais sous nos yeux une grand-mère yiddish ou un russe blanc chauffeur de taxi. Ta manière joyeuse de nous raconter le Paris de ton enfance.
Je me souviens de la première fois où il me conduit à la maison : à La fabrique. Le couloir, les marches, on débouche sur une courette en contrebas, une vieille petite cour avec des arbustes, de l'herbe, et au fond, une maisonnette. On entre. Ils sont deux, Stella et Jean, derrière leur bureau. Au fond, à gauche, une longue étagère avec tous les livres, toutes les couleurs. Ce relâchement final, quand le travail est sur sa fin : alors, quelle couleur je vais avoir cette fois-ci ?
Je me souviens comment il nous a si naturellement prêté les clefs de sa merveilleuse maison.
Je me souviens de la bonté souriante d'Eric, de ses yeux qui pétillaient dans les discussions toujours pleines d'élan et tout autant pleines de respect, même dans les désaccords.
Je me souviens de ses confitures de cerises.
Encore un beau souvenir : octobre 2017 au petit matin. Eric, l'âge aidant, traversait les barrages de GM sans encombre aucun, et particulièrement celui poussif érigé pour tenter de juguler une « Chasse aux DRH », apportant dissimulés qui force mortiers et feux de bengale afin d'essayer de précipiter la fuite d'un des minipalais du bois de Boulogne de cette ministre Pénicaud vers des quartiers plus haussmanniens moins pétaradants et agités car surtout mieux garnis de flicaille en tout genre pour la protéger momentanément de si mauvaises rencontres en forêts, bois et sous-bois, alpages ? Campagnes, banlieues, faubourgs, calanques ou que sais-je encore !
Je me souviens du retour de son voyage en Palestine, très abattu. « Là-bas, c'est foutu. »
Je me souviens de Racine, « brûlé de plus de feux que je n'en allumais ». Hazan, incendiaire pour l'éternité.
Je me souviens de celles et ceux qui s'en sont pris plein la tronche, à Tarnac et ailleurs. Plus jeunes que moi, marqués. Mais lui, comment il fait, avec tout ce qu'il a dû se prendre, tout ce qu'il a dû voir ? Ce sourire, cette tenue. La guerre, sans doute. Dix comme lui et il en irait tout autrement ; c'est ce qu'on se dit, non ?
Je me souviens que j'aurai pu
ici, au Liban, lors de nos guerres inciviles
dans un camp Palestinien, Bourj el-Barajneh peut-être, à portée de l'aéroport
je me souviens d'un fédayin riant aux éclats
il venait d'être soigné par un médecin français qui baragouinait un arabe avec un épouvantable accent
pire que le tien !
était-ce lors du siège de Beyrouth en 1982 ?
était-il parmi nous, avec nous ?
Je me souviens que j'aurai dû
ce geste vers celui qui n'eut de cesse
sans relâche
Si vous avez place pour une image, celle-ci à Beyrouth détruite dans l'une de nos guerres.
Je me souviens de cette annotation sur le manuscrit de ma thèse que tu avais corrigée : « Dans la phrase, les virgules, c'est comme les flics, ça marche par deux. »
Je me souviens qu'il ne nous dérangeait jamais. Il laissait des surprises accrochées à la barrière sans faire sonner la cloche.
Je me souviens que j'aimais qu'il me raconte tout un tas de moments de sa vie.
Mais ce qui me faisait le plus rire, c'étaient ses histoires de médecine, des histoires des années 50-60 – des histoires de fin du monde. Il y a celle du matelot d'un cargo dans le port de Marseille, le type est malade, mais malade, terrible. Par précaution on l'a mis en quarantaine, les médecins défilent dans sa cambuse, tous incapables de comprendre de quoi il s'agit – le soigner, on n'en parle même pas. On finit par faire venir un vieux généraliste, mais qui est une légende – un sens diagnostic hors pair. Il entre dans la cambuse, l'équipage du barlu se presse derrière lui, il s'arrête net, regarde le mataf. Et se met à renifler. Tout le monde retient son souffle. Et là, deux mots tombent de sa bouche : « la peste ».
Il y a aussi celle d'un ponte, un « patron » comme on disait à cette belle époque du mandarinat tout-puissant, qui n'a sans doute pas été pour rien dans la décision d'Eric de lâcher ce métier et surtout ce milieu. Alors le « patron » est un chirurgien cardiaque, un cador paraît-il. Voire. Il est en pleine action, et là, pas de bol, un coup de bistouri de travers, l'aorte est salement amochée. Je ne connais pas les détails techniques, ne sais pas si c'est qu'à l'époque on ne sait pas suturer des vaisseaux comme ça ou quoi, mais visiblement il aurait fallu ne pas. Le type sur la table est promis à se vider dans les trois minutes. Le ponte met son doigt sur le trou pour se laisser quand même le temps de la réflexion. Puis appelle son assistant : « Mets ton doigt ». Sort du bloc, enlève son masque, se dirige vers la famille qui attend dans le couloir, blême d'angoisse. « Je dois vous dire que la situation de votre parent est très difficile, mais si vous me donnez votre accord, je suis prêt à prendre tous les risque » — La famille éperdue de reconnaissance, « Oh oui, monsieur le professeur, prenez tous les risques ». Le ponte retourne au bloc, apostrophe son assistant : « C'est bon, tu peux enlever ton doigt. »
Plus qu'elles ne me terrifiaient – on a tous plus ou moins l'intuition de l'homologie entre bloc opératoire et fabrication des saucisses : on ne sait pas ce qu'il y a dedans –, ces histoires me faisaient hurler de rire. Mais plus encore la manière dont Eric les racontaient. Car sa voix, ses intonations, son débit à deux mots/minute mais qui suspendait à ses lèvres sur des plateaux d'intensité, étaient à l'image de ses mains : le calme parfait. « La peste », « tu peux enlever ton doigt », le charme irrésistible.
Je me souviens de tous ces déjeuners où il n'était jamais très bavard mais toujours très attentif.
Je me souviens du poisson qu'il disait être du haddock fumé qu'il cuisinait dans du lait et servait avec des pommes de terre cuites à l'eau, avec ensuite de la crème fraîche. Mais je ne suis plus sûre de la crème fraîche.
Je me souviens de son affection et de son amitié.
Je me souviens, ô combien, de son amour fou pour le Paris populaire, littéraire, révolutionnaire ; des déambulations dans lesquelles il nous emmenait, gourmand des détails rendant les lieux vivants, quand resurgissent les morts qui ne meurent pas vraiment. Libertaire jusqu'au bout des ongles. Soucieux de la force spontanée des révoltes et de leur puissance auto-organisatrice. Refusant tout ce qui vient refermer, replier et récupérer les insurrections.
Je me souviens qu'il croyait que son jasmin était foutu alors que pas du tout !
Je me souviens de son allure quand il attendait au restaurant – parce qu'il n'a jamais été en retard d'une seule seconde – et qu'il se levait pour vous accueillir par une accolade si chaleureuse, comme si on ne s'était pas vus depuis des siècles alors qu'une semaine ou deux s'étaient écoulées et de celles tout aussi chaleureuses en se quittant comme si on n'allait pas se revoir avant des siècles.
Je me souviens de sa curiosité, son enthousiasme, son soutien.
Je me souviens avoir appris sa mort par deux ami·es qui s'adressent peu la parole, coup sur coup, en quittant ma psy. J'étais à Denfert, dans le dos du lion face auquel il avait décidé de quitter la médecine, comme il le raconte dans un livre quelque 40 ans plus tôt. De longues minutes plus tard mon téléphone affichait ceci :
Je me souviens de lui, le chirurgien cardiaque qui n'hésitait pas à opérer des cas désespérés de maladie du cœur chez des nourrissons, et qui se faisait un point d'honneur d'annoncer lui-même aux parents cette chose inconcevable d'un bébé qui meurt.
Je me souviens de ses coups de main clandestins, avec d'autres médecins français et italiens, sur le champ de bataille du Septembre noir jordanien.
Je me souviens d'Eric en novembre, novembre 2023. Il se lève. Il me demande immédiatement de sortir, de l'accompagner au café d'à côté. On se donne le bras, on avance lentement. Au café, grand salut au patron, comme dans la vie d'avant. Très vite, il me demande pour la Palestine. Je me dis que je ne peux pas, que je n'ai pas le droit de le désespérer. Je lui dis : ça ne va pas. Je comprends qu'en réalité il sait, qu'il a vu Houria il y a quelques jours et qu'il a dû lui poser exactement la même question.
Je me souviens de ses mails, succincts, où il donnait le titre du livre qu'il voulait réserver, et à qui il le destinait – tous ces livres offerts autour de lui.
Je me souviens de son rire quand on arrivait à l'étonner !
Je me souviens du moment où il lâcha la chirurgie pour prendre la suite des éditions Hazan, avec ce qu'on pouvait deviner de malaise dans le rapport à la figure tutélaire du père, comme s'il restait partout, dans chacun des incomparables livres d'art qui en ont fait la légende éditoriale, et qui tapissaient les murs du grand espace de travail, au fond de la cour, derrière la librairie rue de Seine.
Je me souviens que j'avais souvent peur de le déranger, car je savais qu'il n'aimait pas être dérangé.
Je me souviens qu'il écoutait avec grande attention quand on lui soumettait une question d'ordre privé ou professionnel et qu'il répondait après un petit temps de suspens quelques mots brefs mais précis, et ce ton inimitable quand parfois il concluait par « tu as bien fait ».
Je me souviens qu'il évoquait souvent « quelqu'un de formidable » avec un rire formidable.
Je me souviens que, le 8 octobre dernier, j'étais sur le lieu du charnier de Sabra et Chatila, à l'entrée des camps, vaste zone de terre battue qui tient lieu de mémorial avec sa large banderole pâlie par le soleil des années. Le vieux gardien palestinien qui nous a accueillis habite ici, entre ces grilles rouillées, dans une cabane en tôle de 5-6 mètres carrés. La ressemblance de ses traits avec ceux d'Eric m'a stupéfait, comme cette puissante tendresse qui se dégageait de lui malgré tout.
Je me souviens, à la lecture de la nécrologie d'Eric sur Libération, dont rien que le titre suffit, encore cinq jours plus tard, à me donner un haut-le-cœur, avoir ajouté son rédacteur, Quentin Girard, à la shortlist des gens que j'aimerais assommer avant de mourir (où il côtoie, notamment, le réalisateur d'Une zone à défendre, disponible sur Disney plus, Romain Cogitore).
Je me souviens de son rejet pour toute once de 'constituant' : une assemblée constituante paraissait à ses yeux le début de la fin des révolutions vivantes. Je me souviens avoir hésité : est-ce qu'Eric était trop confiant sur le rapport à la police ? Il pensait qu'il fallait les convaincre et qu'on y arriverait ; que les flics en auraient marre, à un moment, d'être si détestés ; qu'ils franchiraient le pas, vers nous, vers la révolte. C'était peut-être mal saisir ce que sont les forces de l'Ordre et pécher par optimisme. Mais je me suis rappelé aussi les grands moments de fraternisation, les soldats mettant crosse en l'air ou l'arme au pied, dans ces événements décisifs, comme un certain 18 mars, où tout avait basculé. Je me souviens m'être dit qu'Eric avait la justesse de l'espérer.
Je me souviens du soir où il m'a dit « Vie et Destin de Grossman, Vassili Grossman, il faut le lire, ça change la vie. »
Je me souviens que quand il passait derrière mon bureau dans les si étroites éditions Hazan rue de Seine, il posait parfois ses mains sur mes épaules et que mon cœur battait.
Je me souviens de son premier livre qui me fit découvrir la puissance de l'idée de guerre civile pour comprendre les évènements de notre foutue « modernité », de Gaza, déjà, aux sirènes des ratonnades policières à Barbès, des bombardements à Grozny aux portes « hachoirs » fermant l'accès aux stations de métro des quartiers populaires, etc… et dont la conception le mettait dans une rage folle. Idée de guerre civile comme opérateur de toute notre histoire contemporaine, avant que Traverso, son ami, en fasse la lecture qu'on connaît.
Je me souviens qu'on s'échangeait des livres et des films.
Je me souviens d'Eric à Paris. On va dans un restau à lui. Je comprends aux gestes, aux regards, aux saluts, à l'allure du restau aussi, petit, grand zinc, bois, qu'il y va depuis longtemps ; que ce Paris-là existe, implicite, et qu'on se le passe quand on est camarades.
Je me souviens de tes yeux rieurs et de ton rire aussi, franc et sonore.
Je me souviens de sa colère, quelques années plus tard, contre la politique éditoriale de « marchand de patates » que lui imposait le groupe d'édition auquel il avait dû vendre la maison Hazan, et dont il attendait sans trop d'illusion, qu'elle puisse ainsi continuer.
Je me souviens qu'il y a 30 ans Eric m'a donné envie de lire des livres d'histoire. Merci Eric !
Je me souviens qu'il aimait l'intelligence, la beauté, les femmes, le miel et le bon vin.
Je me souviens qu'il avait la victoire modeste quand dans une discussion on lui donnait raison.
Je me souviens d'être en manif avec une copine, là où on s'amuse, à trotter joyeusement entre les lacrymogènes et les mouvements de la foule en se tenant par le bras pour ne pas se perdre. Je me retourne sans doute pour prendre la mesure de ce qui se passe derrière nous et au milieu du tumulte des bris de vitrine et des flots humains, mon œil se pose sur Eric. Il est là, seul, les mains derrière le dos, une petite casquette sur sa tête un peu reptilienne. Ses yeux souriant de toutes leurs dents.
Je me souviens de son « ah épatant ! C'est épatant. » quand on lui parlait d'un livre qu'il venait justement de lire et dont la lecture l'avait enthousiasmé et de son œil plus brillant encore de partager cette découverte.
Je me souviens d'une soirée place de la République. C'était Nuit Debout. Beaucoup de commentateurs s'en émerveillaient. L'ultragauche, jamais satisfaite que d'elle-même, grinçait. Eric partageait notre sentiment : il se passe quelque chose mais c'était insuffisant. Après avoir traîné sur la place, écouté les prises de paroles qui n'en finissaient pas et jamais. À la fois touchantes, régulièrement justes mais toujours désolés et quelque peu désolantes. Une agora d'anonymes sans cible ni objectif. Mais une agora quand même. Un peu de communauté, en tous cas ses prémices. On décide d'aller manger dans un troquet rue du Faubourg-du-Temple. Nous sommes une petite dizaine, on parle de la situation, de ce qui semble ouvert ou fermé. Eric est attentif. Quelqu'un évoque la proximité du domicile du Premier ministre de l'époque, un certain Manuel Valls. Une amie rebondit presque immédiatement : il faut lancer un « Apéro chez Valls ». Une cible, un objectif. Eric acquiesce avec enthousiasme. Il faut un plan, il en est. On passe quelques coups de fils. Une heure plus tard, nous sommes de retour sur la place. Eric a réservé un tour de parole, une amie jeune à l'apparence des plus innocentes s'inscrit juste derrière lui. Eric prend le micro et parle comme il sait si bien parler. Chaque mot est pesé, chaque mot perce. Je ne m'en souviens plus en détail, seulement qu'il embarque la foule et déplie notre plan : « Le pouvoir n'est jamais très loin, le premier ministre Valls habite d'ailleurs à deux pas. » Sa sagesse s'impose, tout le monde applaudit, l'enthousiasme se diffuse. L'amie aux grands yeux prend le relais et le micro. Personne ne sait la connivence. Elle rebondit sur le discours d'Eric et harrangue la foule : nous devons nous inviter chez Manuel Valls, ce soir c'est « apéro chez Valls ». Tonnerre d'applaudissements. Notre petit groupe déploie une banderole et entame quelques tours de la place le temps que s'agrègent les plus motivés autant que les badauds : « A-pé-ro chez Valls ! A-pé-ro chez Valls ! » La situation s'est ouverte, on s'engage soudainement boulevard Voltaire. Les forces de l'ordre sont surprises, cela faisait des jours qu'il ne se passait plus grand-chose à Nuit Debout. Un équipage de CRS accourt pour nous barrer la route. On va au contact, banderole renforcée contre boucliers. Ça tape, ils gazent. Si l'affrontement se cristallise à cet endroit, à peine sortis de la place, on risque de perdre tout élan. Il nous faut garder l'avantage, c'est-à-dire l'effet de surprise et la vitesse. On décroche des flics et on pivote vers le boulevard suivant. Les forces de l'ordre sont prises de court et ne parviennent pas à se mettre en place à temps. La foule accélère, l'émeute est là. S'ensuit une soirée mémorable dans les rues du XIearrondissement, même si la police parviendra à protéger le domicile de Valls en saturant sa rue de lacrymogènes. Je me souviens avoir recroisé plusieurs fois Eric au fil de la soirée. Notre plan s'était parfaitement déroulé. Il était heureux, humble mais fier.
Je me souviens de sa voix, de son rire, de son sourire, de sa confiance et de son amitié.
Eric, je regardais beaucoup ses mains. Je regarde beaucoup les mains en général, mais les siennes en particulier. Ses doigts surtout. Il y avait une très grande sûreté dans ses doigts, mélange de grand calme et de dextérité. En même temps, le type qui fait de la chirurgie cardiaque infantile, c'est pas Jo le Trembleur, forcément. J'étais resté sidéré quand il m'avait appris que c'est lui qui avait inventé la technique du pontage. Je lui avais dit que mon père lui devait dix ans de vie supplémentaire. Eric me racontait qu'il lui était arrivé plus d'une fois de recevoir des messages : « Vous ne savez pas qui je suis mais vous m'avez sauvé la vie quand j'avais 2 ans. »
Je me souviens de sa culture phénoménale, musique donc, et, bien sûr, peinture. Culture écrasante pour moi qui n'en avais pas.
Je me souviens qu'il voulait ma recette de saumon cru mais Cléo n'aimait pas le poisson !
Je me souviens de son bureau, presque vide, toujours parfaitement rangé, sans aucun fouillis qui traîne. Ça épatait tout le monde. Je ne me souviens plus ou vaguement de ce qu'il disait à propos des dossiers qu'il fallait traiter au fil de leur arrivée et ne jamais laisser traîner. Quelque chose comme ça de plus définitif.
Je me souviens qu'on s'offrait des pots de miel.
Je me souviens que, l'alcool aidant, j'adorais lui poser des questions débiles. « Est-ce que tu détestes vraiment quelqu'un ? – Mmmm… Je ne crois pas. — Arrête tes conneries. » Et je commençais à lister tous les connards indiscutables qui me passaient par la tête. Il y en avait certains que, pour ma part, calmer nos nerfs et un monde meilleur, j'aurais bien butés si j'en avais eu le courage et le savoir-faire. Lui, sans trop d'explication mais bien amusé du fond de ses yeux noirs, me répondait systématiquement que, non, il n'éprouvait de haine à l'égard d'aucun de ses ennemis.
Je me souviens de balades dans Paris avec son Invention de Paris pour guide inspiré, et sa belle méditation sur la barricade, objet urbain subversif par excellence, et qui m'a inspiré pour mon travail sur l'émeute.
Je me souviens qu'une coquille dans un livre ce n'était pas la mort d'un homme.
Je me souviens des grands plats de chili con carne que tu cuisinais rue du Faubourg-du-Temple, dans cet appartement plein de soleil où les premières réunions pour créer la fabrique ont eu lieu.
Je me souviens d'un coup de main et d'un coup de téléphone.
Je me souviens des courses en forêt d'Ermenonville, les dimanches matin d'automne, lui qui courait tellement plus longtemps, que nous avions tout le temps pour la cueillette des champignons. Dont on faisait omelette ensuite, et prétexte à tant de palabres où se mêlaient dans une même radicalité la question palestinienne et la musique classique – ses deux passions impétueuses (les femmes aussi, mais c'est une autre affaire…).
Je me souviens très bien de ce qu'il voulait dire quand, à l'occasion d'un anniversaire de la fabrique à lors d'une conférence à Beaubourg, il avait comparé l'édition à l'amour et à la politique mais je ne me souviens plus de ce qu'il avait dit exactement.
Je me souviens que lorsque l'on proposait un projet à Eric, tout se jouait dans les premières secondes. Je crois qu'il accordait peu d'importance aux grandes théories ou aux grands discours, ce qu'il cherchait à déceler c'est ce petit endroit où se mélangent l'intelligence et l'audace.
Je me souviens de mon ami « l'écureuil assidu », de profil, penché sur des notes, des manuscrits, un livre, un journal, son clavier d'ordinateur, jour après jour, à toute heure.
Je me souviens que, l'herbe aidant, je lui avais demandé quelles étaient les plus grosses stars qu'il avait rencontrées et il s'est souvenu que deux fois il avait été ému de se trouver dans le même restaurant que quelqu'un de célèbre. C'était d'avoir vu de ses yeux Michel Piccoli et Georges Perec.
Je me souviens que le prénom choisi pour l'enfant était vraiment un truc de petits cons.
Je me souviens d'une conscience. De sa douce affirmation en 2011 lors d'un colloque sentimental autour de Paris et de la question du Livre dans les jardins de Belleville, à l'occasion de la parution de Paris sous tension, le temps d'un entretien filmé pour un groupement de libraires indépendants. Je revois une figure lutine assise sur un banc qui oublie la caméra, le visage comme posé sur un rideau de végétaux tâchés de soleil et troués par l'intuition du temps. Il avait parlé de l'esprit des lieux, salué le passé insurrectionnel de la ville, célébré le rôle des étrangers dans la Cité. Il avait vanté les Chinois. Sa gouaille et son visage de vieil homme enfantin étaient un partage en acte, avant même l'apologie du commun. « Pas la partition mais le partage. » L'action, grandiose ou modeste, mais l'action. La recherche de livres offensifs qui ne soient pas un état des lieux mais les germes d'une modification. L'anti-nostalgie, camarade. Je me souviens d'une conscience et de son corps.
Je me souviendrai toujours de ces mots prononcés, après la Commune, par Jean-Baptiste Clément : « Il faut que nos morts nous apprennent à vivre. » Eric le savait. Et désormais, il continuera d'y contribuer : vivre encore et résister parce qu'on a toujours raison de se révolter.
Je me souviens de cette maison dans laquelle chaque objet avait une fonction.
Je me souviens qu'il avait toujours peur d'être déçu par le travail de ceux qu'il aimait, parce qu'il les aimait.
Je me souviens qu'un jour il s'est levé d'un bond pour chercher dans sa bibliothèque un livre de Sergio Larrain, qu'il m'a tendu, l'œil brillant, en disant « Valparaiso, je l'ai édité, c'est très beau. »
Je me souviens de son bonheur rayonnant à la création de La fabrique, comme si tout ce qu'il avait fait jusque-là y trouvait enfin son sens.
Je me souviens d'Eric l'été, dans le sud. Il est toujours en avance. Il m'attend en terrasse. Il a son petit chapeau. Il se lève en souriant. On parle. De tout, mais surtout de littérature. La première fois, quand je repars, je me dis : c'est bizarre, on a beaucoup parlé de littérature, tout de même. La deuxième : ah tiens, c'était comme la première fois, finalement, on a parlé surtout de littérature. Je me souviens que cette génération a commencé par là, par cette sorte de lâché prise sinueux et dirigé. Est-ce ça qui fait qu'on peut publier des gens qui ne s'entendent pas, des livres qui se disputent ou qui coexistent dans l'indifférence mais qui tous nourrissent le même élan, un élan commun ?
Je me souviens quand il appelait pour prendre rendez-vous, un coup de fil rapide, direct, efficace, et soudain juste avant de raccrocher il disait « je me réjouis ! »
Je me souviens de ma dernière rencontre avec lui, à la Vielleuse, au carrefour Belleville, où il avait ses habitudes à midi, trois œufs sur le plat qui lui étaient servis sans qu'il ait à commander. Et ce geste de la main légèrement levée, d'une infinie mais tranquille lassitude, manière de dire que parler le fatiguait trop maintenant. Mais avec dans les yeux la même flamme, à peine moins vibrante, comme teintée d'un énigmatique amusement, qui brûlait depuis toujours en lui.
Je me souviens qu'il aimait beaucoup les pâtisseries, qu'il prenait toujours un dessert même s'il n'avait pas grand appétit.
Notre camarade Bernard Chevalier a suivi les élections européennes hier soir. Il nous dit avoir « commis ce petit texte pour égayer ce lundimatin post électoral.... » Alors, avant que nous entrions un peu toutes et tous dans le sérieux de la conjoncture, un peu de détente.
L'extrême droite remporte les élections
Ha ha ha quelle surprise
Victoire de qui de quoi
défaite de qui de quoi
On a vu ça à la télé en picorant
en papotant en buvant des coups
A l'écran la tête d'IA de Jordan
était barrée d'un trait noir
image du deuil du clivage
IA a parlé mais on s'en foutait
on sait trop déjà on n'imprime pas
on n'imprime plus depuis longtemps déjà
ni lui ni les autres
même ceux.celles qui votent
c'est dire
Des fois fallait baisser le son
on ne s'entendait plus blaguer
Des fois fallait monter le son
quand un politicien de gauche
l'ouvrait pour dire que les électeurs
avaient préféré l'original à la copie
On en était là
On se disputait mollement la zapette
changer de chaînes c'est pas
vraiment changer de monde
Petit sursaut avec Manu en plateau
nous refaisant le énième coup du front antifasciste
et dissolvant l'assemblée nationale
Ah bon l'était pas morte déjà avec le 49.3
Bon on a éteint le son puis la téloche
Finito ras le cul de ces têtes à claque
de fachos tournant en boucle
Tout ce cirque n'était pas drôle
et si loin de nos vies
Les bouteilles étaient vides
alors on est parti à Repu gueuler
en nombre et en claquant des mains Siamo tutti antifascisti
On s'est quitté·es bien plus tard
en se donnant rendez-vous pour le 30
voire plus tôt dans la rue ou ailleurs
Sait-on jamais l'histoire n'est pas écrite
Où se cache « le pouvoir » ? On a pu dire qu'il résidait entre les mains de quelques grands hommes, puis convenir qu'il se diffusait à travers l'économie, on l'a vu traverser les corps et prendre la forme de dispositifs de contrôle, a aussi dit qu'il était désormais dans les infrastructures et qu'il prenait une forme cybernétique. Nelo Magalhães est allé le dénicher dans sa forme la plus homogène et solide, dans la manière dont il a recouvert la planète, imposé ses lignes et constitué l'essentiel de notre environnement humain, trop humain : le béton. Son livre, Accumuler du béton, tracer des routes - Une histoire environnementale des grandes infrastructures (La Fabrique) s'ouvre sur une drôle d'histoire, extraite d'un livre passé inaperçu, la bétonite.Le béton est atteint d'un virus qui l'amène à s'effriter, le virus s'étend à chaque centimètre cube du fameux matériaux et c'est la totalité de l'édifice social qui s'effondre et la vie entière qui doit se donner de nouveaux repères.
À voir mardi 11 à partir de 19h
Version podcast
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Voir les lundisoir précédents :
La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau
Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher
Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre
Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke
Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella
Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari
Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore
Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre
De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou
La littérature working class d'Alberto Prunetti
Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement
La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l'Ukraine avec Romain Huët
Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André
Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn
Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole
De nazisme zombie avec Johann Chapoutot
Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022
Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse
Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique
Contre histoire de d'internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer
L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin
oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live
Boxe et lutte des classes avec Selim Derkaoui
Commentaires (cosmo) anarchistes avec Josep Rafanell i Orra
Une histoire globale des révolutions avec Une histoire globale des révolutions avec Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre
Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde avec Ghislain Casas
Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe avec Silvia Lippi et Patrice Maniglier
La rébellion est-elle passée à droite ? Rencontre avec Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry
Sortir les ingénieurs de leur cage avec Olivier Lefebvre
Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien
Une histoire illustrée du tapis roulant avec Yves Pagès
Radiographie de l'État russe, entretien avec Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer
Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques
Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass
Vers une anthropologie Métaphysique avec Mohamed Amer Meziane
Éloge de l'émeute avec Jacques Deschamps
Une histoire personnelle de l'ultra-gauche avec Serge Quadruppani
Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.
Entre le rejet radical, difficilement soutenable, du numérique et la soumission décomplexée au monde packagé tout puissant et séduisant des GAFAM, que faire ? Dans son Eloge du bug, sous-titré Être libre à l'époque du numérique [1] le philosophe Marcello Vitali-Rosati ouvre une alternative en nous invitant à soulever le capot pour nous réapproprier les outils du numérique. Le bug, en ce sens, serait moins un ennui qu'une brèche par où peut s'engouffrer un processus d'émancipation critique , certes fastidieux, lent et imparfait mais indispensable à notre reconquête d'autonomie.
Marcello Vitali-Rosati, professeur à l'université de Montréal et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les écritures numériques, affiche d'emblée la couleur : « Ce livre ne présente pas la réflexion d'un expert des technologies, mais celle d'un humaniste, un expert de rien, un philosophe qui n'a pas pour ambition de faire mieux fonctionner les choses mais plutôt de les casser : de prendre sérieusement en compte les bugs pour voir ce qu'ils peuvent nous révéler, nous faire comprendre et de quelle manière ils peuvent contribuer à nous rendre plus lettré.es et plus libres ».
Dans la majeure partie de son essai, il s'attache à déconstruire les valeurs des grandes entreprises du numérique. L'impératif fonctionnel est la première d'entre elles. Comme le dit une publicité pour l'Iphone 14 , « ça marche , c'est tout » (it simply works). Si cet impératif nous parait tellement évident c'est qu'il décline un impératif bien plus général, l'impératif rationnel, né de la logique aristotélicienne et fondé sur les principes de la non-contradiction et du tiers exclu. Le discours de l'inconscient répond à une toute autre logique définie par le psychanalyste Ignacio Matte Blanco [2] comme symétrique - je peux rêver en même temps de mon père et d'être mon père (A peut être B)- qui s'oppose à la logique dissymétrique propre à la logique rationnelle ( A ne peut être B) . C'est dire que l'on peut concevoir la vie psychique comme une « énorme lutte entre une tendance à nier la loi de la contradiction et une autre à l'affirmer ». Bref, on ne naît pas rationnel, on le devient.
Deuxième caractéristique de l'impératif fonctionnel : il est la déclinaison capitaliste de l'impératif rationnel, une rationalité inféodée à la nécessité de produire toujours plus de la richesse et d'accumuler des marchandises. L'alliance du numérique et du fonctionnel paraît sans faille : la technologie est ce qui doit fonctionner. Et une technologie fonctionne quand elle accélère un processus pour répondre à l'injonction de production de richesse. « L'hypothèse de ralentir n'est même pas prise en compte », note le philosophe pour qui l'impératif fonctionnel n'est pas la dimension inévitable des technologies. L'idée de progrès automatiquement associée à cet impératif est également contestable. Henry Ford, grand technophile s'il en est, affirmait ainsi que le temps gagné avec la voiture correspondait à un gain de la qualité de vie. Or, comme l'a souligné Hartmut Rosa [3], le temps passé en déplacement est resté le même : au lieu de passer moins de temps à effectuer les mêmes trajets nous avons multiplié les trajets. Sans compter que la voiture change aussi le sens de l'espace, les paysages, nos modes de vie etc. L'impératif fonctionnel pousse ainsi à la naturalisation d'une vision du monde unique (toujours plus vite ! toujours plus loin !) propre à l'injonction capitaliste d'accumulation de richesses. Ce qui vaut pour la voiture, vaut autant pour le numérique : le nombre d'échanges communicationnels a explosé par rapport au courrier papier multipliant du même coup le temps passé à traiter ces informations. Le bon fonctionnement est devenu synonyme de joignabilité illimitée dans le temps et dans l'espace et la messagerie s'impose aujourd'hui un dispositif de mobilisation abolissant la frontière entre vie privée et vie professionnelle en vue d'une augmentation radicale de la productivité.
De même, le succès de Word ne s'explique que parce que Microsoft a su le mieux implémenter et radicaliser l'idée que le traitement de texte était une question de productivité d'entreprise. Le logiciel, et ses formats propriétaires, doc et ensuite docx, sont devenus des standards de facto.
« Aujourd'hui, notre manière d'écrire des textes universitaires, des romans ou des lettres d'amour est modelé par une idée du texte comme document d'entreprise et nous croyons que cela est neutre… Nous devrions systématiquement nous demander : ça fonctionne pour faire quoi ? Nous découvririons que la réponse est trop souvent celle-ci : ça fonctionne pour augmenter la productivité dans un sens capitaliste. »
La pandémie a pleinement confirmé et renforcé cette symbiose du numérique et du capitalisme en permettant le travail à distance. Les systèmes de vidéoconférences tels que Zoom et Teams ont été conçus en tant qu'outils de management d'entreprise et les GAFAM Google sont devenus de fait des institutions fondamentales dans la gestion de la crise. Grâce au Covid l'impératif fonctionnel a atteint une force et une omniprésence dont les capitalistes les plus enthousiastes n'auraient pas imaginé il y a encore dix ans en particulier dans les domaines de la gestion du travail et des données sanitaires. « L'impératif fonctionnel s'est naturalisé à tel point que nous semblons désormais prêt.es à lui sacrifier toute autre considération ».
La transparence opaque des GAFAM
Autre promesse des GAFAM propre à séduire : avec un iPhone ou n'importe quelle autre solution dans les mains, nul besoin d'exprimer nos désirs qu'ils sont déjà réalisés, comme avec la lampe magique d'Aladin ; inutile de penser au problème que la solution est déjà trouvée. Simple et intuitif : ces deux adjectifs sont au cœur de l'imaginaire technologique entretenu par le discours des GAFAM. Mais si les génies ne faisaient que réaliser leurs propres désirs ? s'interroge l'auteur qui prenant l'exemple des plateformes de rencontre souligne les stéréotypes de genre qu'elles véhiculent [4]. Car, si tout est modélisable, il n'en reste pas moins qu'à la source il existe une multiplicité d'interprétations possibles, chacune pouvant fournir un modèle représentationnel particulier qui se présentera comme une véritable vision du monde, soit, pour les applications mainstream, celle qui a le plus de chance d'être partagée par le plus grand nombre. D'où le danger de confondre le numérique avec l'électronique, c'est-à-dire la modélisation physique du modèle fonctionnel lui-même issu du modèle représentationnel. Les géants du numérique communiquent peu sur leur modèle représentationnel ce qui permet de le faire passer pour universel et inévitable. Le modèle fonctionnel , lui, reste presque toujours inconnu et l'implémentation physique ( le code source) indisponible. Les GAFAM jouent de cette opacité pour naturaliser leurs modèles qui n'étant ni visibles, ni analysables échappent à la critique. « Ces formes de de dissimulation nous empêchent de comprendre ce que nous faisons. Qu'on ne les voie pas à cause de leur transparence- du fait qu'elles nous semblent naturelles et neutres- ou de leur opacité – car elles ont été dissimulées, cachées dans la lampe - les visions du monde des GAFAM nous échappent. Les génies des lampes numériques interprètent le monde pour nous, sans nous dévoiler les principes de leurs interprétations. »
La simplicité supposée des applications et des environnements proposés par les GAFAM est indissolublement liée au caractère intuitif qu'on leur prête. S'appuyant sur Kant et Hegel, Marcello Vitali-Rosati réfute ce discours sur l'intuitivité : l'Être est toujours médié et il n'y a donc pas d'immédiateté possible. Présupposer un rapport au réel sans médiation signifierait qu'un seul rapport au monde est possible et, s'il n'y a rien à penser parce que le monde s'impose à nous, nous ne pouvons que le recevoir passivement. L'affirmation de cette pensée unique contamine le discours courant via les antonomases [5] : « googler » signifie rechercher et « on se fait un zoom » se voir en vidéoconférence. Normal : ces outils sont « neutres », « naturels », « universels ». Evgeny Morozov [6] qualifie cette situation et cette rhétorique de « solutionnisme technologique » : « une approche selon laquelle tous les besoins sociaux sont, de fait, transformables de façon unique, claire et non ambiguë en « problèmes » qui peuvent être résolus par de bons algorithmes ».
Du virtuel qui pèse lourd
Marcello Vitali-Rosaticonsacre enfin un chapitre entier à déconstruirece qu'il appelle la « rhétorique de l'immatérialité ». Celle-ci, au fondement de la pensée occidentale depuis Platon (la théorie de l'âme de Platon dans Phèdre), Plotin et Aristote, imprègne plus que jamais nos sociétés numériques. Elle affirme la supériorite absolue du monde immatériel, intelligible, celui des idées, de l'âme sur celui du monde sensible , des corps et de la matière. L'écriture même, dans le dialogue platonicien, figure que comme une déchéance de la parole ( le logos) immatérielle.
Pourtant, à ses débuts, le monde de l'informatique était associé à une certaine matérialité. Ce n'est que dans les années 1980, qu'il commence à être associé au concept de virtuel et que les technologies informatiques sont rattrapé.es par la rhétorique de l'immatérialité. On ne vend plus des objets, mais des services et ces services sont « dans le ciel », accessibles partout car ils ne semblent être nulle part. En réalité ces services « nuagiques » qui rentrent dans une rhétorique plus large fondée sur l'idée de dématérialisation, sont bien matériels, ô combien : ils sont réalisés par des machines puissantes, connectées à d'immenses infrastructures de réseaux et de câbles permettant de transporter d'énormes débits d'informations. Ces machines ont un impact environnemental important : elles consomment beaucoup d'énergie, chauffent énormément, utilisent des matériaux rares. Leur présence sur les territoires répondent également à des raisons précises liées à l'histoire et à la géographie, toujours très matérielles. Mais ces réalités-là sont le plus souvent tues.
Pour ne pas nous laisser tromper par l'apparente immatérialité des « solutions » des GAFAM, l'auteur défend l'idée de développer notre littératie [7] numérique. Il la définit comme « une manière de nous rendre libres en nous rendant capables non pas d'utiliser, mais de comprendre et de choisir nos environnements numériques, de formuler de façon critique nos besoins en étant toujours conscientes de multiplicité des modèles et des choix possibles. »
Trois principes devraient fonder cette littératie : 1. La conscience de la multiplicité des modèles. Une littératie numérique véritable doit être fondée sur la conscience des modèles interprétatifs sous-jacents à chaque technologie et à chaque environnement. Un.e usager.ère averti.e sait que l'environnement, l'application ou la technologie dont iel se sert ne sont jamais neutres, mais qu'ils se fondent sur une interprétation.
2- La recherche de la complexité, soit notre capacité à choisir des environnements, des technologies, des applications adéquatement complexes, c'est-à-dire sans complication inutile, ni simplicité trompeuse.
3. La maîtrise de l'activité, soit notre capacité à modeler l'environnement numérique pour l'adapter à nos propres besoins. C'est là le point le plus audacieux de la démarche contre-intuitive défendue par l'auteur puisqu'il s'agit rien de moins que « de faire l'effort de faire nous-mêmes ce que nous voulons faire, sans le déléguer à des solutions miracles ».
De ces idées clefs découle une recommandation radicale : l'abandon des tablettes et des téléphones qui ne peuvent que nuire voire rendre impossible le développement d'une littératie numérique. « L'ordinateur est le seul dispositif électronique permettant une appropriation et une organisation de l'espace de vie qui correspondent à des valeurs que nous choisissons. Dans le cas des tablettes et des téléphones, il est impossible de sortir de l'environnement défini par Google et Apple, tout comme de savoir ce que fait le code. L'ordinateur est encore un espace de liberté relative, en dehors des systèmes d'exploitation propriétaires - Windows et MacOS - qui empêchent désormais toute prise en main de la machine. La seule manière d'être protagoniste de l'organisation de notre espace de vie numérique est donc d'avoir une machine avec un système libre, comme Linux. »
Le bug, possiblement génial
Comment parvenir à cette littératie alors que nous en sommes en permanence détourné.es par l'apparente immatérialité des « solutions » GAFAM tellement simples et intuitives ? Réponse faussement provocatrice : en nous saisissant des opportunités que représentent les bugs pour casser le flux bien huilé des rhétoriques de l'immatérialité, de la simplicité, de l'intuitivité et du bon fonctionnement et proposer des alternatives.
Premier avantage du bug, celui de mettre en crise l'impératif fonctionnel qui nous empêche de nous interroger sur la matérialité et sur la multiplicité des modèles. Tant que les outils numériques fournis par les GAFAM font ce qu'ils font sans accroc, il est impossible d'en avoir conscience et donc une compréhension critique : ils restent dans l'ombre, invisibles. Seul l'outil cassé peut-être questionné. CQFD.
Surtout, le bug suscite aussi autre comportement, inattendu. Même s'il n'est pas souhaité, cette autre chose est tout de même une proposition, une alternative. De là est née l'expression récurrente dans le monde du développement des logiciels : It ‘s not a bug, it's a feature ( « Ce n'est pas un bug, c'est une fonctionnalité »). Autrement dit, un bug est un bug seulement par rapport à une idée précise de ce que le code doit faire. Mais si on change nos attentes, le bug devient une nouvelle fonctionnalité, « possiblement géniale » : « Les bugs font émerger des nouvelles idées, ils produisent des visions du monde différentes, ils ouvrent à des manières de penser qui vont au-delà des possibilités étriquées que tout environnement numérique propose. Ils permettent de diversifier et de complexifier les modèles fonctionnels avec lesquels nous appréhendons le monde en nous donnant parfois de nouvelles pistes de réflexion, jamais imaginées. Le bug est la preuve que le numérique n'est pas nécessairement une simplification du monde. »
L'auteur donne plusieurs exemples personnels de sa progression en littératie numérique à la suite de bugs. Il faut, dit-il, pouvoir accéder au code et aux erreurs ce que les applications ne permettent pas toujours, loin d'en faut ; ensuite il faut apprendre à lire et décrypter les messages d'erreur, ce qui prend du temps ; enfin et surtout, il faut accepter précisément de perdre du temps. On l'aura compris : laborieuse et chronophage, la solution alternative proposée est à l'exact opposé de celle promue par les GAFAM .
L'autre grand type de dysfonctionnement intéressant (et pas vraiment un bug au sens courant) est celui qui renvoie à la complexité de l'outil ou de l'environnement , et qui déroge à l'impératif de simplicité et d'intuitivité. « Quand vous achetez un ordinateur, une fois sorti de la boite (out of the box), vous pouvez commencer à travailler. La batterie n'a pas même pas besoin d'être chargé. Il n'y a pas de modèle, tout est naturel et transparent. Si vous faites le choix d'un système d'exploitation open source de référence, comme Linux vous êtes d'emblée confronté à la complexité : il vous faut d'abord vérifier que l'ordinateur et ses différents périphériques sont compatibles, ce qui tout en augmentant considérablement votre connaissance de ce qu'est un ordinateur , vous fait perdre un temps fou. Ensuite, vous devez l'installer ; or, Linux n'est pas un système d'exploitation au sens standard, mais un noyau libre pouvant accueillir de nombreux systèmes d'exploitation, des distributions : laquelle choisirez-vous ? Pour cela vous devrez vous documenter, questionner les modèles et leurs présupposés théoriques… et vous n'êtes qu'au début du processus. » Longue est la route de l'émancipation.
Troisième et dernier type de bug, celui constitué par des outils inutiles : l'outil fonctionne mais produit des choses qui ne correspondent pas à l'impératif fonctionnel. Lié souvent à des pratiques artistiques ou créatives, l'outil inutile est par nature hétérogène et multiple. C'est, par exemple, le détournement à la Debord de Google Street View par des artistes qui l'utilisent non pour s'orienter dans l'espace mais pour le déformer en jouant sur les « glitches » de l'application : cartes aberrantes, routes qui semblent cassées ou suspendues dans le vide, épisodes de violence captés par hasard par les yeux de la caméra de Google… Autre exemple, celui de Dérives un collectif montréalais [8] fortement inspiré là aussi par Debord qui à travers des tweets avec le hashtag # dérive associé à des noms de lieu redéfinissent en même temps l'espace de la ville et celui de l'infrastructure numérique. Au lieu d'un espace unique répondant à l'impératif de la géolocalisation, les dérives multiplient les représentations possibles de l'espace de la ville.
De l'espace unique aux lieux pluriels
Dans le dernier chapitre de son livre Marcello Vitali-Rosati s'attache à « penser des lieux où nous pouvons être autonomes et pourvoir à nos besoins tout en mettant en place une architecture qui soit adaptée à nos visons du monde et, comme le jardin d'Epicure , source de bonheur et de volupté ». Vaste et ambitieux programme qui nécessite de nous déprendre d'un dernier imaginaire, celui du numérique conçu comme un espace d'habitation homogène et total, parfaitement en phase avec l'espace du marché capitaliste.
Programme difficile, voire impossible car cet espace est bien désormais notre espace principal de vie via le raccordement de tous les espaces sociaux dans lesquels nous évoluons. Le numérique « décloisonne et décomplexifie les espaces, facilite les superpositions. » En tant qu'espace, il rend tout homogène et toute tentative d'en sortir, de faire quelque chose de différent- tout « alternumérisme » - paraît voué à l'échec. Sans réfuter cette emprise, l'auteur en dénonce la facticité : « On ne peut pas, en réalité, habiter l'espace. On le traverse (…), on le parcourt pour relier des lieux différents et les uniformiser en échangeant des marchandises. La possibilité pour nous d'habiter le numérique réside dans le fait de ne plus le regarder comme un espace mais comme une multiplicité hétérogène de lieux ». Non pas donc l'espace numérique unifié et globalement ramifié, mais des lieux numériques, au pluriel, au sens des oligoptiques de Bruno Latour [9], des fenêtres particulières donnant accès à des visions situées, multiples et irréductibles , des lieux sociaux et même politiques qui s'opposent point par point à la totalité uniformisante de Google et des autres GAFAM. Ou encore : des entités « qui mettent en crise l'unité de la sphère publique bourgeoise pensée par Habermas et qui font signe à la possibilité d'un brouhaha tel qu'imaginé par Lionel Ruffel » [10] .
Le développement de tels lieux va bien sûr de pair avec celui de l'Open source qui rend disponible et accessible à tous.tes le code source des technologies et applications du numérique. Lancé dans les années 80 par Richard Stallman, le phénomène du logiciel libre va plus loin puisque s'affranchissant du droit de propriété il s'inscrit dans un véritable mouvement politique et culturel et d'émancipation. Depuis, les logiciels libres se sont multipliés et les distributions Linux prospèrent. Il est aujourd'hui possible d'avoir un ordinateur entièrement libre, ne dépendant d'aucune technologie propriétaire.
Le numérique, un bien commun
Reste une question mais de taille : celle du rapport ambiguë qu'entretient l'univers du logiciel libre avec le monde capitaliste et sa récupération par les GAFAM dont la capacité d'emprise et d'orientation sur le logiciel libre s'avère naturellement bien supérieure à la force d'affirmation autonome des communautés de bricoleur.euses bénévoles. Pour garantir réellement les principes du logiciel libre, l'auteur s'appuie sur une proposition de Sébastien Broca [11] qui préconise de le penser en terme de « commun » :
« Un commun, ce n'est pas uniquement un bien dont l'accès et l'utilisation sont partagés. Derrière ce bien se trouve toujours un collectif qui s'organise, dans un contexte déterminé, pour le faire vivre. Lorsqu'on parle du logiciel libre comme d'un commun, on ne considère donc plus simplement une ressource librement accessible, sur laquelle les utilisateurs ont certains droits. On prend aussi en compte les conditions économiques et sociales qui permettent, ou ne permettent pas, à des individus de produire et distribuer ce code libre »
L'autonomie à l'égard des GAFAM ne serait plus ce rêve individualiste consistant à se débrouiller tout seul, mais le projet de reconstruction d' « interdépendances personnelles permettant des dépendances anonymes ». Reste que ce commun numérique, démultiplié en autant de petits jardins collaboratifs, est lui-même confronté à l'impact écologique des technologies numériques , au problème de l'accès aux ressources dépendant des serveurs des GAFAM et enfin à la difficulté de maîtriser les modèles sur lesquels reposent les hautes technologies. Mais comme l'auteur on peut s'interroger sur la pertinence de nos besoins et de nos pratiques : « Qu'est-ce qui m'a convaincu, en l'espace de vingt ans, que j'avais besoin d'être connecté à Internet haute vitesse dans ma salle de bains ? À quel besoin cela répond-il ? Est-ce vraiment mon besoin ? Qu'est-ce qui nous a convaincus, en une poignée d'années, qu'il est indispensable d'être joignables partout, en tout temps, par message ou par courriel, d'être géolocalisé, d'avoir accès à des millions de documents, d'audios, de vidéos dans une qualité dont on n'imaginait même pas la possibilité il y a dix ans ? Est-ce vraiment notre besoin ? Cela correspond-il vraiment à notre vision du monde, à nos valeurs ? Et finalement : qui est ce « nous » ? Pour décrocher de la spirale addictive des GAFAM la seule solution serait dès lors de s'inscrire dans le mouvement croissant du low tech ou minimal computing et reprenant l'idée développée par Gauthier investir non sur le couple « « high-technology & low-technics mais sur le couple « low-technology & high-technics ». [12]
« Cela est bien , répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin » . Marcello Vitali-Rosati conclut son essai avec cette réplique finale du roman finale . « Le jardin, dit-il, est un refuge nous permettant de nous retrouver dans un lieu qui n'est pas structuré par les grands pouvoirs étatiques et économiques (…) On ne le cultive pas comme on cultive de grandes étendues. Le jardin est un lieu, non un espace ». Une affirmation qui résonne parfaitement avec la philosophie qui anime les combats menés par Les Soulèvements de la terre [13] contre le complexe agro-industriel. Surtout, pour reprendre la citation de Candide, il s'agit de notre jardin, pas de mon jardin. L'auteur fait ainsi l'éloge du jardin partagé, « un lieu public, ouvert, où se développe un collectif, tout en permettant aussi à chacun d'avoir son coin à soi. » Certes, l'entraide, le partage, le travail collaboratif contribuent sans doute à résoudre en partie les difficultés que tout un chacun rencontrera forcément en se lançant dans le bidouillage, mais la réappropriation technique du numérique peut n'être pas d'emblée efficace et à coup sûr fait perdre du temps : du temps non directement productif, volé à la production de valeur marchande. Mais cultiver son jardin en autonomie c'est apprendre à perdre du temps, tout est là. Comme le rappelle Marcello Vitali-Rosati, pour nous encourager à le suivre dans sa démarche d'émancipation de l'emprise des GAFAM : « Il est toujours mieux de casser en essayant de s'approprier que d'utiliser en devenant passif. En bidouillant, on se salit les mains, on fait les choses soi-même, on ne délègue pas car on sait que c'est dans la bidouille qu'émerge la pensée, que la pensée n'est jamais abstraite. »
Et à ceux et celles qui malgré tout, douteraient de pouvoir un jour lâcher leur portable pour se mettre à bidouiller sur leur vieil ordi, glissons leur l'imparable formule : on ne naît pas bidouilleur, on le devient.
Bernard Chevalier
[1] Marcello VITALI-ROSATI,Eloge du bug, Être libre à l'époque du numérique} , Zones, 2024
[2] Ignacio MATTE BLANCO, The Unconscious as Infinite Sets. An Essay in Bi-Logic, Londres, Karnac Books, 1998
[3] Hartmut ROSA, Accélération : Une critique sociale du temps, La Découverte, 2013
[4] Extrait d'un article paru dans Le Monde « La façon dont l'IA définit l'image d'une femme belle peut créer des ravages » :
« Un stéréotype visuel peut être intéressant, il renvoie à la vraie vie, à nos propres stéréotypes aussi, certains venant brouiller ou nourrir nos convictions. Mais la façon dont l'IA définit par l'image une femme belle, par nature inaccessible, peut créer des ravages auprès des jeunes, en concassant l'estime de soi. Ce qui est problématique, aussi, c'est le lien entre l'instruction donnée et le résultat fourni. En tapant les mots « femme normale », nous dit le Washington Post, vous obtenez 90 % de visages à la peau claire. Quasiment 100 % si vous tapez « femme belle ». La raison tiendrait de la technique et du coût : les principales IA ne vont pas puiser dans les visages de Chine et d'Inde, qui forment pourtant le plus gros réservoir au monde d'usagers de l'Internet. Pour trouver un peu de diversité, il faut taper « femme laide ». Être insistant dans les mots pour obtenir l'image d'une femme « grosse » – vous avez surtout en réponse de gros seins. Et employer des mots désobligeants pour obtenir une femme noire avec un corps, corpulent. »
[9] « Je désigne par ce néologisme les étroites fenêtres qui permettent de se relier, par un certain nombre de conduits étroits, à quelques aspects seulement des êtres (humains et non-humains) dont l'ensemble compose la ville. » Bruno LATOUR
[10] Lionel Ruffel , Brouhaha : les mondes du contemporain , Verdier, 2016
[11] Sébastien BROCA, Utopie du logiciel livre. DU bricolage informatique à la réinvention sociale, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin , 2013
[12] « Nous pouvons raisonnablement estimer que les appellations high-tech » et « low-tech » ont toujours été insuffisantes. Si nous souhaitons jouer le jeu d'un régime binaire, nous pourrions dire que la « high-tech » signifierait « high-technology & low-technics » et que « low-tech » correspondrait à « low-technology & high-technics ». La « high-technology & low-technics » se référerait à un ensemble social et technique où sont déployés massivement des objets et dispositifs qui ne montrent pas leur fonctionnement mais produisent des opérations phénoménales de transformation du milieu (le « high- technology »). Le pendant de cet ensemble est l'accumulation des savoirs techniques à un nombre très restreint d'individus et l'appauvrissement technique d'une grande partie de la population qui ne développe plus de culture de la réparation, du bricolage, de l'entretien (le « low-technics »). À l'inverse, la « low-technology & high-technics » est un ensemble social et technique où des objets et dispositifs de pointe sont utilisés avec parcimonie et où la production technologique s'inscrit dans une logique de soutenabilité du milieu (le « low-technology »). De l'autre côté, les objets et dispositifs ainsi conçus favorisent le développement d'une culture technique forte partagée dans le groupe social (le « high-technics »).
Gauthier ROUSSILHE, Une erreur de tech, gauthierroussilhe.colm, mars 2020
[13] « L'art du défaire et du refaire que nous cherchons à construire appelle des liens avec toutes celles et ceux qui détiennent des savoirs et des techniques, des clés qui ouvrent des perspectives crédibles de décrochage. Une sorte de politique luddite du savoir pour détricoter des infrastructures toxiques et les transformer conformément à nos besoins, à notre éthique du travail et à une certaine attention à l'ensemble des vivant-es. Le démantèlement n'est pas une perspective théorique, c'est un travail manuel. Le temps est venu d'enfiler nos cottes et nos bleus de travail, de nous retrousser les manches, et de nous saisir de nos outils pour prendre part à ce vaste chantier qui commence. »
Premières secousses, Les Soulèvements de la terre, La Fabrique , 2024
Comme il faut bien parfois exorciser un peu sa peine, nous nous sommes permis de joindre quelques ami·es que nous partagions avec Eric Hazan afin de glaner ces quelques souvenirs. Que la terre lui soit aussi douce que les temps sont durs.
Je me souviens des éclats de ton rire et de ces mots que tu prononçais à chacune de nos rencontres : « Comment tu vas toi ? Raconte. »
Je me souviens que l'âge venant lui laissait comme un mélange singulier de douceur, inaccoutumée, et d'une dureté qui accentuait ses intransigeances, comme d'une impatience à au moins l'aperception d'un autre monde qui viendrait.
Je me souviens qu'on s'est tutoyé tout de suite.
Je me souviens maintenant des premières phrases du Dépeupleur de Beckett : « séjour où des corps vont chercher chacun son dépeupleur », en ces jours terminaux qui font que toute fuite soit vaine… La mort d'Hazan fait grand dépeuplement. Et que de vanité à nos égarements, mais lui n'aimait pas la fuite, alors quelques éclats de souvenir dans l'ombre portée que nous fait sa mort.
Je me souviens quand, hilare, tu devenais sous nos yeux une grand-mère yiddish ou un russe blanc chauffeur de taxi. Ta manière joyeuse de nous raconter le Paris de ton enfance.
Je me souviens de la première fois où il me conduit à la maison : à La fabrique. Le couloir, les marches, on débouche sur une courette en contrebas, une vieille petite cour avec des arbustes, de l'herbe, et au fond, une maisonnette. On entre. Ils sont deux, Stella et Jean, derrière leur bureau. Au fond, à gauche, une longue étagère avec tous les livres, toutes les couleurs. Ce relâchement final, quand le travail est sur sa fin : alors, quelle couleur je vais avoir cette fois-ci ?
Je me souviens comment il nous a si naturellement prêté les clefs de sa merveilleuse maison.
Je me souviens de la bonté souriante d'Eric, de ses yeux qui pétillaient dans les discussions toujours pleines d'élan et tout autant pleines de respect, même dans les désaccords.
Je me souviens de ses confitures de cerises.
Encore un beau souvenir : octobre 2017 au petit matin. Eric, l'âge aidant, traversait les barrages de GM sans encombre aucun, et particulièrement celui poussif érigé pour tenter de juguler une « Chasse aux DRH », apportant dissimulés qui force mortiers et feux de bengale afin d'essayer de précipiter la fuite d'un des minipalais du bois de Boulogne de cette ministre Pénicaud vers des quartiers plus haussmanniens moins pétaradants et agités car surtout mieux garnis de flicaille en tout genre pour la protéger momentanément de si mauvaises rencontres en forêts, bois et sous-bois, alpages ? Campagnes, banlieues, faubourgs, calanques ou que sais-je encore !
Je me souviens du retour de son voyage en Palestine, très abattu. « Là-bas, c'est foutu. »
Je me souviens de Racine, « brûlé de plus de feux que je n'en allumais ». Hazan, incendiaire pour l'éternité.
Je me souviens de celles et ceux qui s'en sont pris plein la tronche, à Tarnac et ailleurs. Plus jeunes que moi, marqués. Mais lui, comment il fait, avec tout ce qu'il a dû se prendre, tout ce qu'il a dû voir ? Ce sourire, cette tenue. La guerre, sans doute. Dix comme lui et il en irait tout autrement ; c'est ce qu'on se dit, non ?
Je me souviens que j'aurai pu
ici, au Liban, lors de nos guerres inciviles
dans un camp Palestinien, Bourj el-Barajneh peut-être, à portée de l'aéroport
je me souviens d'un fédayin riant aux éclats
il venait d'être soigné par un médecin français qui baragouinait un arabe avec un épouvantable accent
pire que le tien !
était-ce lors du siège de Beyrouth en 1982 ?
était-il parmi nous, avec nous ?
Je me souviens que j'aurai dû
ce geste vers celui qui n'eut de cesse
sans relâche
Si vous avez place pour une image, celle-ci à Beyrouth détruite dans l'une de nos guerres.
Je me souviens de cette annotation sur le manuscrit de ma thèse que tu avais corrigée : « Dans la phrase, les virgules, c'est comme les flics, ça marche par deux. »
Je me souviens qu'il ne nous dérangeait jamais. Il laissait des surprises accrochées à la barrière sans faire sonner la cloche.
Je me souviens que j'aimais qu'il me raconte tout un tas de moments de sa vie.
Mais ce qui me faisait le plus rire, c'étaient ses histoires de médecine, des histoires des années 50-60 – des histoires de fin du monde. Il y a celle du matelot d'un cargo dans le port de Marseille, le type est malade, mais malade, terrible. Par précaution on l'a mis en quarantaine, les médecins défilent dans sa cambuse, tous incapables de comprendre de quoi il s'agit – le soigner, on n'en parle même pas. On finit par faire venir un vieux généraliste, mais qui est une légende – un sens diagnostic hors pair. Il entre dans la cambuse, l'équipage du barlu se presse derrière lui, il s'arrête net, regarde le mataf. Et se met à renifler. Tout le monde retient son souffle. Et là, deux mots tombent de sa bouche : « la peste ».
Il y a aussi celle d'un ponte, un « patron » comme on disait à cette belle époque du mandarinat tout-puissant, qui n'a sans doute pas été pour rien dans la décision d'Eric de lâcher ce métier et surtout ce milieu. Alors le « patron » est un chirurgien cardiaque, un cador paraît-il. Voire. Il est en pleine action, et là, pas de bol, un coup de bistouri de travers, l'aorte est salement amochée. Je ne connais pas les détails techniques, ne sais pas si c'est qu'à l'époque on ne sait pas suturer des vaisseaux comme ça ou quoi, mais visiblement il aurait fallu ne pas. Le type sur la table est promis à se vider dans les trois minutes. Le ponte met son doigt sur le trou pour se laisser quand même le temps de la réflexion. Puis appelle son assistant : « Mets ton doigt ». Sort du bloc, enlève son masque, se dirige vers la famille qui attend dans le couloir, blême d'angoisse. « Je dois vous dire que la situation de votre parent est très difficile, mais si vous me donnez votre accord, je suis prêt à prendre tous les risque » — La famille éperdue de reconnaissance, « Oh oui, monsieur le professeur, prenez tous les risques ». Le ponte retourne au bloc, apostrophe son assistant : « C'est bon, tu peux enlever ton doigt. »
Plus qu'elles ne me terrifiaient – on a tous plus ou moins l'intuition de l'homologie entre bloc opératoire et fabrication des saucisses : on ne sait pas ce qu'il y a dedans –, ces histoires me faisaient hurler de rire. Mais plus encore la manière dont Eric les racontaient. Car sa voix, ses intonations, son débit à deux mots/minute mais qui suspendait à ses lèvres sur des plateaux d'intensité, étaient à l'image de ses mains : le calme parfait. « La peste », « tu peux enlever ton doigt », le charme irrésistible.
Je me souviens de tous ces déjeuners où il n'était jamais très bavard mais toujours très attentif.
Je me souviens du poisson qu'il disait être du haddock fumé qu'il cuisinait dans du lait et servait avec des pommes de terre cuites à l'eau, avec ensuite de la crème fraîche. Mais je ne suis plus sûre de la crème fraîche.
Je me souviens de son affection et de son amitié.
Je me souviens, ô combien, de son amour fou pour le Paris populaire, littéraire, révolutionnaire ; des déambulations dans lesquelles il nous emmenait, gourmand des détails rendant les lieux vivants, quand resurgissent les morts qui ne meurent pas vraiment. Libertaire jusqu'au bout des ongles. Soucieux de la force spontanée des révoltes et de leur puissance auto-organisatrice. Refusant tout ce qui vient refermer, replier et récupérer les insurrections.
Je me souviens qu'il croyait que son jasmin était foutu alors que pas du tout !
Je me souviens de son allure quand il attendait au restaurant – parce qu'il n'a jamais été en retard d'une seule seconde – et qu'il se levait pour vous accueillir par une accolade si chaleureuse, comme si on ne s'était pas vus depuis des siècles alors qu'une semaine ou deux s'étaient écoulées et de celles tout aussi chaleureuses en se quittant comme si on n'allait pas se revoir avant des siècles.
Je me souviens de sa curiosité, son enthousiasme, son soutien.
Je me souviens avoir appris sa mort par deux ami·es qui s'adressent peu la parole, coup sur coup, en quittant ma psy. J'étais à Denfert, dans le dos du lion face auquel il avait décidé de quitter la médecine, comme il le raconte dans un livre quelque 40 ans plus tôt. De longues minutes plus tard mon téléphone affichait ceci :
Je me souviens de lui, le chirurgien cardiaque qui n'hésitait pas à opérer des cas désespérés de maladie du cœur chez des nourrissons, et qui se faisait un point d'honneur d'annoncer lui-même aux parents cette chose inconcevable d'un bébé qui meurt.
Je me souviens de ses coups de main clandestins, avec d'autres médecins français et italiens, sur le champ de bataille du Septembre noir jordanien.
Je me souviens d'Eric en novembre, novembre 2023. Il se lève. Il me demande immédiatement de sortir, de l'accompagner au café d'à côté. On se donne le bras, on avance lentement. Au café, grand salut au patron, comme dans la vie d'avant. Très vite, il me demande pour la Palestine. Je me dis que je ne peux pas, que je n'ai pas le droit de le désespérer. Je lui dis : ça ne va pas. Je comprends qu'en réalité il sait, qu'il a vu Houria il y a quelques jours et qu'il a dû lui poser exactement la même question.
Je me souviens de ses mails, succincts, où il donnait le titre du livre qu'il voulait réserver, et à qui il le destinait – tous ces livres offerts autour de lui.
Je me souviens de son rire quand on arrivait à l'étonner !
Je me souviens du moment où il lâcha la chirurgie pour prendre la suite des éditions Hazan, avec ce qu'on pouvait deviner de malaise dans le rapport à la figure tutélaire du père, comme s'il restait partout, dans chacun des incomparables livres d'art qui en ont fait la légende éditoriale, et qui tapissaient les murs du grand espace de travail, au fond de la cour, derrière la librairie rue de Seine.
Je me souviens que j'avais souvent peur de le déranger, car je savais qu'il n'aimait pas être dérangé.
Je me souviens qu'il écoutait avec grande attention quand on lui soumettait une question d'ordre privé ou professionnel et qu'il répondait après un petit temps de suspens quelques mots brefs mais précis, et ce ton inimitable quand parfois il concluait par « tu as bien fait ».
Je me souviens qu'il évoquait souvent « quelqu'un de formidable » avec un rire formidable.
Je me souviens que, le 8 octobre dernier, j'étais sur le lieu du charnier de Sabra et Chatila, à l'entrée des camps, vaste zone de terre battue qui tient lieu de mémorial avec sa large banderole pâlie par le soleil des années. Le vieux gardien palestinien qui nous a accueillis habite ici, entre ces grilles rouillées, dans une cabane en tôle de 5-6 mètres carrés. La ressemblance de ses traits avec ceux d'Eric m'a stupéfait, comme cette puissante tendresse qui se dégageait de lui malgré tout.
Je me souviens, à la lecture de la nécrologie d'Eric sur Libération, dont rien que le titre suffit, encore cinq jours plus tard, à me donner un haut-le-cœur, avoir ajouté son rédacteur, Quentin Girard, à la shortlist des gens que j'aimerais assommer avant de mourir (où il côtoie, notamment, le réalisateur d'Une zone à défendre, disponible sur Disney plus, Romain Cogitore).
Je me souviens de son rejet pour toute once de 'constituant' : une assemblée constituante paraissait à ses yeux le début de la fin des révolutions vivantes. Je me souviens avoir hésité : est-ce qu'Eric était trop confiant sur le rapport à la police ? Il pensait qu'il fallait les convaincre et qu'on y arriverait ; que les flics en auraient marre, à un moment, d'être si détestés ; qu'ils franchiraient le pas, vers nous, vers la révolte. C'était peut-être mal saisir ce que sont les forces de l'Ordre et pécher par optimisme. Mais je me suis rappelé aussi les grands moments de fraternisation, les soldats mettant crosse en l'air ou l'arme au pied, dans ces événements décisifs, comme un certain 18 mars, où tout avait basculé. Je me souviens m'être dit qu'Eric avait la justesse de l'espérer.
Je me souviens du soir où il m'a dit « Vie et Destin de Grossman, Vassili Grossman, il faut le lire, ça change la vie. »
Je me souviens que quand il passait derrière mon bureau dans les si étroites éditions Hazan rue de Seine, il posait parfois ses mains sur mes épaules et que mon cœur battait.
Je me souviens de son premier livre qui me fit découvrir la puissance de l'idée de guerre civile pour comprendre les évènements de notre foutue « modernité », de Gaza, déjà, aux sirènes des ratonnades policières à Barbès, des bombardements à Grozny aux portes « hachoirs » fermant l'accès aux stations de métro des quartiers populaires, etc… et dont la conception le mettait dans une rage folle. Idée de guerre civile comme opérateur de toute notre histoire contemporaine, avant que Traverso, son ami, en fasse la lecture qu'on connaît.
Je me souviens qu'on s'échangeait des livres et des films.
Je me souviens d'Eric à Paris. On va dans un restau à lui. Je comprends aux gestes, aux regards, aux saluts, à l'allure du restau aussi, petit, grand zinc, bois, qu'il y va depuis longtemps ; que ce Paris-là existe, implicite, et qu'on se le passe quand on est camarades.
Je me souviens de tes yeux rieurs et de ton rire aussi, franc et sonore.
Je me souviens de sa colère, quelques années plus tard, contre la politique éditoriale de « marchand de patates » que lui imposait le groupe d'édition auquel il avait dû vendre la maison Hazan, et dont il attendait sans trop d'illusion, qu'elle puisse ainsi continuer.
Je me souviens qu'il y a 30 ans Eric m'a donné envie de lire des livres d'histoire. Merci Eric !
Je me souviens qu'il aimait l'intelligence, la beauté, les femmes, le miel et le bon vin.
Je me souviens qu'il avait la victoire modeste quand dans une discussion on lui donnait raison.
Je me souviens d'être en manif avec une copine, là où on s'amuse, à trotter joyeusement entre les lacrymogènes et les mouvements de la foule en se tenant par le bras pour ne pas se perdre. Je me retourne sans doute pour prendre la mesure de ce qui se passe derrière nous et au milieu du tumulte des bris de vitrine et des flots humains, mon œil se pose sur Eric. Il est là, seul, les mains derrière le dos, une petite casquette sur sa tête un peu reptilienne. Ses yeux souriant de toutes leurs dents.
Je me souviens de son « ah épatant ! C'est épatant. » quand on lui parlait d'un livre qu'il venait justement de lire et dont la lecture l'avait enthousiasmé et de son œil plus brillant encore de partager cette découverte.
Je me souviens d'une soirée place de la République. C'était Nuit Debout. Beaucoup de commentateurs s'en émerveillaient. L'ultragauche, jamais satisfaite que d'elle-même, grinçait. Eric partageait notre sentiment : il se passe quelque chose mais c'était insuffisant. Après avoir traîné sur la place, écouté les prises de paroles qui n'en finissaient pas et jamais. À la fois touchantes, régulièrement justes mais toujours désolés et quelque peu désolantes. Une agora d'anonymes sans cible ni objectif. Mais une agora quand même. Un peu de communauté, en tous cas ses prémices. On décide d'aller manger dans un troquet rue du Faubourg-du-Temple. Nous sommes une petite dizaine, on parle de la situation, de ce qui semble ouvert ou fermé. Eric est attentif. Quelqu'un évoque la proximité du domicile du Premier ministre de l'époque, un certain Manuel Valls. Une amie rebondit presque immédiatement : il faut lancer un « Apéro chez Valls ». Une cible, un objectif. Eric acquiesce avec enthousiasme. Il faut un plan, il en est. On passe quelques coups de fils. Une heure plus tard, nous sommes de retour sur la place. Eric a réservé un tour de parole, une amie jeune à l'apparence des plus innocentes s'inscrit juste derrière lui. Eric prend le micro et parle comme il sait si bien parler. Chaque mot est pesé, chaque mot perce. Je ne m'en souviens plus en détail, seulement qu'il embarque la foule et déplie notre plan : « Le pouvoir n'est jamais très loin, le premier ministre Valls habite d'ailleurs à deux pas. » Sa sagesse s'impose, tout le monde applaudit, l'enthousiasme se diffuse. L'amie aux grands yeux prend le relais et le micro. Personne ne sait la connivence. Elle rebondit sur le discours d'Eric et harrangue la foule : nous devons nous inviter chez Manuel Valls, ce soir c'est « apéro chez Valls ». Tonnerre d'applaudissements. Notre petit groupe déploie une banderole et entame quelques tours de la place le temps que s'agrègent les plus motivés autant que les badauds : « A-pé-ro chez Valls ! A-pé-ro chez Valls ! » La situation s'est ouverte, on s'engage soudainement boulevard Voltaire. Les forces de l'ordre sont surprises, cela faisait des jours qu'il ne se passait plus grand-chose à Nuit Debout. Un équipage de CRS accourt pour nous barrer la route. On va au contact, banderole renforcée contre boucliers. Ça tape, ils gazent. Si l'affrontement se cristallise à cet endroit, à peine sortis de la place, on risque de perdre tout élan. Il nous faut garder l'avantage, c'est-à-dire l'effet de surprise et la vitesse. On décroche des flics et on pivote vers le boulevard suivant. Les forces de l'ordre sont prises de court et ne parviennent pas à se mettre en place à temps. La foule accélère, l'émeute est là. S'ensuit une soirée mémorable dans les rues du XIearrondissement, même si la police parviendra à protéger le domicile de Valls en saturant sa rue de lacrymogènes. Je me souviens avoir recroisé plusieurs fois Eric au fil de la soirée. Notre plan s'était parfaitement déroulé. Il était heureux, humble mais fier.
Je me souviens de sa voix, de son rire, de son sourire, de sa confiance et de son amitié.
Eric, je regardais beaucoup ses mains. Je regarde beaucoup les mains en général, mais les siennes en particulier. Ses doigts surtout. Il y avait une très grande sûreté dans ses doigts, mélange de grand calme et de dextérité. En même temps, le type qui fait de la chirurgie cardiaque infantile, c'est pas Jo le Trembleur, forcément. J'étais resté sidéré quand il m'avait appris que c'est lui qui avait inventé la technique du pontage. Je lui avais dit que mon père lui devait dix ans de vie supplémentaire. Eric me racontait qu'il lui était arrivé plus d'une fois de recevoir des messages : « Vous ne savez pas qui je suis mais vous m'avez sauvé la vie quand j'avais 2 ans. »
Je me souviens de sa culture phénoménale, musique donc, et, bien sûr, peinture. Culture écrasante pour moi qui n'en avais pas.
Je me souviens qu'il voulait ma recette de saumon cru mais Cléo n'aimait pas le poisson !
Je me souviens de son bureau, presque vide, toujours parfaitement rangé, sans aucun fouillis qui traîne. Ça épatait tout le monde. Je ne me souviens plus ou vaguement de ce qu'il disait à propos des dossiers qu'il fallait traiter au fil de leur arrivée et ne jamais laisser traîner. Quelque chose comme ça de plus définitif.
Je me souviens qu'on s'offrait des pots de miel.
Je me souviens que, l'alcool aidant, j'adorais lui poser des questions débiles. « Est-ce que tu détestes vraiment quelqu'un ? – Mmmm… Je ne crois pas. — Arrête tes conneries. » Et je commençais à lister tous les connards indiscutables qui me passaient par la tête. Il y en avait certains que, pour ma part, calmer nos nerfs et un monde meilleur, j'aurais bien butés si j'en avais eu le courage et le savoir-faire. Lui, sans trop d'explication mais bien amusé du fond de ses yeux noirs, me répondait systématiquement que, non, il n'éprouvait de haine à l'égard d'aucun de ses ennemis.
Je me souviens de balades dans Paris avec son Invention de Paris pour guide inspiré, et sa belle méditation sur la barricade, objet urbain subversif par excellence, et qui m'a inspiré pour mon travail sur l'émeute.
Je me souviens qu'une coquille dans un livre ce n'était pas la mort d'un homme.
Je me souviens des grands plats de chili con carne que tu cuisinais rue du Faubourg-du-Temple, dans cet appartement plein de soleil où les premières réunions pour créer la fabrique ont eu lieu.
Je me souviens d'un coup de main et d'un coup de téléphone.
Je me souviens des courses en forêt d'Ermenonville, les dimanches matin d'automne, lui qui courait tellement plus longtemps, que nous avions tout le temps pour la cueillette des champignons. Dont on faisait omelette ensuite, et prétexte à tant de palabres où se mêlaient dans une même radicalité la question palestinienne et la musique classique – ses deux passions impétueuses (les femmes aussi, mais c'est une autre affaire…).
Je me souviens très bien de ce qu'il voulait dire quand, à l'occasion d'un anniversaire de la fabrique à lors d'une conférence à Beaubourg, il avait comparé l'édition à l'amour et à la politique mais je ne me souviens plus de ce qu'il avait dit exactement.
Je me souviens que lorsque l'on proposait un projet à Eric, tout se jouait dans les premières secondes. Je crois qu'il accordait peu d'importance aux grandes théories ou aux grands discours, ce qu'il cherchait à déceler c'est ce petit endroit où se mélangent l'intelligence et l'audace.
Je me souviens de mon ami « l'écureuil assidu », de profil, penché sur des notes, des manuscrits, un livre, un journal, son clavier d'ordinateur, jour après jour, à toute heure.
Je me souviens que, l'herbe aidant, je lui avais demandé quelles étaient les plus grosses stars qu'il avait rencontrées et il s'est souvenu que deux fois il avait été ému de se trouver dans le même restaurant que quelqu'un de célèbre. C'était d'avoir vu de ses yeux Michel Piccoli et Georges Perec.
Je me souviens que le prénom choisi pour l'enfant était vraiment un truc de petits cons.
Je me souviens d'une conscience. De sa douce affirmation en 2011 lors d'un colloque sentimental autour de Paris et de la question du Livre dans les jardins de Belleville, à l'occasion de la parution de Paris sous tension, le temps d'un entretien filmé pour un groupement de libraires indépendants. Je revois une figure lutine assise sur un banc qui oublie la caméra, le visage comme posé sur un rideau de végétaux tâchés de soleil et troués par l'intuition du temps. Il avait parlé de l'esprit des lieux, salué le passé insurrectionnel de la ville, célébré le rôle des étrangers dans la Cité. Il avait vanté les Chinois. Sa gouaille et son visage de vieil homme enfantin étaient un partage en acte, avant même l'apologie du commun. « Pas la partition mais le partage. » L'action, grandiose ou modeste, mais l'action. La recherche de livres offensifs qui ne soient pas un état des lieux mais les germes d'une modification. L'anti-nostalgie, camarade. Je me souviens d'une conscience et de son corps.
Je me souviendrai toujours de ces mots prononcés, après la Commune, par Jean-Baptiste Clément : « Il faut que nos morts nous apprennent à vivre. » Eric le savait. Et désormais, il continuera d'y contribuer : vivre encore et résister parce qu'on a toujours raison de se révolter.
Je me souviens de cette maison dans laquelle chaque objet avait une fonction.
Je me souviens qu'il avait toujours peur d'être déçu par le travail de ceux qu'il aimait, parce qu'il les aimait.
Je me souviens qu'un jour il s'est levé d'un bond pour chercher dans sa bibliothèque un livre de Sergio Larrain, qu'il m'a tendu, l'œil brillant, en disant « Valparaiso, je l'ai édité, c'est très beau. »
Je me souviens de son bonheur rayonnant à la création de La fabrique, comme si tout ce qu'il avait fait jusque-là y trouvait enfin son sens.
Je me souviens d'Eric l'été, dans le sud. Il est toujours en avance. Il m'attend en terrasse. Il a son petit chapeau. Il se lève en souriant. On parle. De tout, mais surtout de littérature. La première fois, quand je repars, je me dis : c'est bizarre, on a beaucoup parlé de littérature, tout de même. La deuxième : ah tiens, c'était comme la première fois, finalement, on a parlé surtout de littérature. Je me souviens que cette génération a commencé par là, par cette sorte de lâché prise sinueux et dirigé. Est-ce ça qui fait qu'on peut publier des gens qui ne s'entendent pas, des livres qui se disputent ou qui coexistent dans l'indifférence mais qui tous nourrissent le même élan, un élan commun ?
Je me souviens quand il appelait pour prendre rendez-vous, un coup de fil rapide, direct, efficace, et soudain juste avant de raccrocher il disait « je me réjouis ! »
Je me souviens de ma dernière rencontre avec lui, à la Vielleuse, au carrefour Belleville, où il avait ses habitudes à midi, trois œufs sur le plat qui lui étaient servis sans qu'il ait à commander. Et ce geste de la main légèrement levée, d'une infinie mais tranquille lassitude, manière de dire que parler le fatiguait trop maintenant. Mais avec dans les yeux la même flamme, à peine moins vibrante, comme teintée d'un énigmatique amusement, qui brûlait depuis toujours en lui.
Je me souviens qu'il aimait beaucoup les pâtisseries, qu'il prenait toujours un dessert même s'il n'avait pas grand appétit.
Lundi 17 juin, à partir de 19 heures, sur la chaîne Twitch de Mediapart, Mathieu Dejean et Youmni Kezzouf répondront à toutes vos questions sur le Nouveau Front populaire et sur l’extrême droite.
Mediapart a obtenu un document confidentiel faisant état de la découverte de milliers de mauvais branchements de bâtiments qui rejettent leurs eaux usées dans la Seine. Les questions s’accumulent à quelques semaines du début des JO. Les données que vient de communiquer la mairie ne permettent pas la baignade.
Rueil-Malmaison, situé à côté d’une station d’épuration, n’était pas un lieu de baignade identifié par les études officielles. Mais son maire Patrick Ollier, également président de la Métropole du Grand Paris, ne veut rien entendre: «Je n’y peux rien, moi, qu’on soit au mauvais endroit.»
Symbole de la personnalisation à outrance de la vie politique, la campagne de Jordan Bardella s’est aussi gagnée sur TikTok, à coups de mises en scène soignées et dépolitisées. Les militants de gauche n’entendent pas se laisser distancer et reprennent désormais à leur compte ces instruments de campagne.
Ces derniers mois, des réseaux prorusses ont fait la promotion de la liste du RN aux européennes et ont tenté de décrédibiliser des médias et «fact-checkers» français. Les services de l’État ont alerté le parti. Interrogée par Mediapart, Marine Le Pen a dénoncé un «mensonge» et «du n’importe quoi», avant d’être démentie par son propre parti, qui a confirmé nos informations.
Bastion historique de la droite, cette commune qui compte parmi les villes les plus riches de France a vu Bardella arriver en tête aux européennes. Les fractions supérieures des classes populaires ont aussi voté pour l’extrême droite, au grand désarroi des gauches locales qui sont unies depuis quatre ans.
Le philosophe Alain Brossat s'apprête à publier Un peuple debout – La Palestine en lutte contre la colonisation israélienne (L'harmattan). Nous en présentons ici quelques « bonnes feuilles » où l'on apprend comment le « terrorisme » est un « vocable pourri » qui sert les fins de l'« opération othering », où la scène primitive de la guerre coloniale reste la Nakba et se fonde sur un « bellum internecinum » (une guerre d'extermination), où l'on déjoue, enfin, certains sophismes pour nous sortir des régimes de terreur.
Opération Othering
L'un des moyens de la propagande médiatique en France consiste dans le recours perpétuel aux mots « terrorisme », « terroristes ». Que révèle cette façon univoque de présenter les choses ?
Dans la langue corrompue des élites gouvernantes, des médias et de faiseurs d'opinion de l'Occident global, la qualification de « terrorisme » qui s'est immédiatement imposée en guise de penser/classer de l'action offensive conduite par le Hamas, tout comme les rapprochements avec le 11 septembre, ont une vocation déterminée : il s'agit d'une opération performative d'othering tout à fait exemplaire : seuls des « autres » totalement étrangers à notre monde, celui de la civilisation et de la démocratie, peuvent être les auteurs d'une opération aussi barbare. Il s'agit bien, à cette occasion, de tracer une frontière infranchissable entre ces autres qui osent recourir, en état évident de légitime défense à la violence (Gaza fait l'objet d'un siège et d'un blocus particulièrement draconiens) – et nous-mêmes – l'étiquetage immédiat de l'action conduite par le Hamas comme terroriste trouve donc sa contrepartie naturelle dans l'affichage tout aussi immédiat de la solidarité sans condition des démocraties occidentales avec Israël. A cette occasion et comme par automatisme, c'est la machine identitaire qui se remet en marche, dans toute son abjection : nous voici tous Israéliens, comme nous fûmes, « tous Américains » au lendemain du 11 septembre, sans exception ni échappatoire. Et ce « nous », c'est le tout de la civilisation, sans reste – ce qui s'en sépare, s'y oppose ou lui résiste, quelles que soient les manières dont ce nous de la total-démocratie blanche impose ses conditions, c'est du terrorisme, de la barbarie, cela s'exclut soi-même du territoire de la vie commune et du monde humain. On a vu, après le 11 septembre, toutes les beautés de cette relance forcenée du principe d'identité. On va le voir à nouveau dans les temps qui viennent ; il y eut (et il y a encore) Guantanamo, les vols noirs de la CIA, la chasse à l'islamiste tous azimuts ; il y aura désormais ces appels décomplexés à mettre un point final à l'odieuse « question palestinienne » – les virer en masse de leur terre ou bien, les faire crever à petit feu de faim, de soif, d'absence de soins et d'électricité, comme Israël, dès le lendemain de l'opération éclair conduite par le Hamas, a commencé à le faire – ou une combinaison des deux : déportations + assèchement des conditions élémentaires de la survie pour les Palestiniens.
Mais ce qui trouble, bien sûr, c'est la facilité avec laquelle l'opinion moyenne, dans les espaces du Nord global, adopte ce vocable pourri de « terrorisme ». C'est que, pour la classe moyenne blanche en particulier, barricadée dans sa condition immunitaire, le Palestinien qui s'expose à la mort pour la cause de son peuple et pour sa foi ne peut être qu'un autre absolu, un alien d'une très inquiétante étrangeté – son courage, son héroïsme, son sacrifice, la puissance de son geste accuse par plus d'un trait l'inconsistance et l'inanité, la pauvreté de ceux qui, pour rien au monde, n'iraient exposer leur précieux capital humain, individué à mort, pour aucune cause au monde. La qualification des combattants palestiniens qui ont sacrifié leur vie pour la cause palestinienne, lors de cette opération, comme dans tant d'autres, en tant que « terroriste », cela relève ici d'une pure abréaction d'un monde dont les conditions demeurent envers et contre tout irréductibles au nôtre, d'une hétérotopie inconcevable dans laquelle un chahid est un chahid, avec toute la gloire qui s'attache à son nom. Et derrière tout cela, bien sûr, il y a aussi, la toute-puissante haine de l'islam en tant que cette religion demeure, dirait-on, aujourd'hui, la seule qui soit suffisamment vivante pour soulever, à défaut de pouvoir la renverser pour de bon, la montagne de la machine de guerre israélienne. Là aussi, c'est le ressentiment contre ce qui les surplombe, et de très haut, ce qui demeure hors de leur portée, qui anime les interminables cohortes de l'islamophobie consensuelle – une espèce qui ne croit plus à rien qu'à sa petite cuisine du moment et à la dernière en date des innovations en matière de police des mœurs ne saurait avoir la moindre intuition des dispositions dans lesquelles le jeune homme, à peine un adulte, qui part au combat, sachant qu'il n'en reviendra pas, sauf miracle, prend congé de ses proches avant de s'enfoncer dans la nuit, son arme à la main. Il n'existe aucune commune mesure entre ceux qui, tout naturellement, gravent le matricule du terrorisme sur la mémoire de ce brave (au sens où l'étaient les Indiens qui tombaient sous les balles des fusils à répétition des conquérants en tuniques bleues l'étaient) et ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour exposer au monde, une fois encore, que les Palestiniens sont un peuple debout.
Quand le colonisé prend les armes
La chose est constante : quand le colonisé prend les armes, ce n'est pas pour conduire une guerre juste et élégante alignée sur la Convention de Genève, c'est pour en finir avec ce qui l'exténue, ce qui commence par l'extermination de toute incarnation de la figure générique du colon et de la colonisation qui lui tombe sous la main. C'est du Fanon de base. Du coup, ceux qui, avec leur cœur gros comme ça, vivent confinés dans l'horizon de la déploration et du blâme, perdent tous leurs repères, ils ne reconnaissent plus dans le barbare (l'esclave révolté) d'aujourd'hui la malheureuse victime d'hier et, dans leur désarroi, leur déception, en viennent rapidement à se retourner contre leurs protégés d'hier – puisque vous voici mués en « terroristes », ne comptez plus sur nous pour vous défendre, tout au contraire : prêts à adhérer à la sainte-alliance contre le terrorisme palestinien et international.
La première des urgences, donc, à l'heure où les dirigeants israéliens proclament que leur aviation s'apprête à faire de Gaza un nouveau Dresde, ce sera d'établir solidement que le Hamas s'est rendu coupable de crimes contre l'humanité ; qu'il importe que, toutes affaires cessantes, ses dirigeants soient traduits devant une juridiction internationale adéquate, l'État d'Israël s'y présentant dans la position avantageuse du plaignant…
Le défaut de l'armure des humanistes/humanitaires à la Camus ou Victor Serge, ici, c'est Facebook – s'il fallait qu'ils fabriquent un message indigné chaque fois que l'armée israélienne fait une descente dans un camp palestinien, à Jénine ou ailleurs, dans une ville où les Palestiniens sont ghettoïsés et terrorisés par les colons fascistes, comme Jéricho, chaque fois que l'aviation israélienne détruit un immeuble ou deux à Gaza, au prétexte que la famille d'un chef terroriste y vivrait, ils n'en finiraient pas et ils n'ont pas que ça à faire. Alors, ils laissent tomber, ils font comme tous les autres, ils se soumettent au régime de la normalisation de la terreur et l'attrition exercées par l'État d'Israël contre les Palestiniens. Ils réservent leurs messages indignés pour les grandes occasions – à moins de cent morts, ça demeure de la routine, le business as usual de l'État hébreu dans son traitement énergique de la question palestinienne.
Mais que sur ce fond de soixante-quinze ans de terreur et d'attrition ininterrompus, fasse irruption sur un mode strident cinq minutes, non, deux jours de contre-terreur palestinienne, et voici les messageries qui vrombissent, chauffées à blanc – insupportables actes de barbarie, crimes contre l'humanité, fanatisme sans bornes, etc. C'est ici, au tournant de l'activisme sélectif sur Facebook, que les philistins sont attendus : au fond, ce qu'ils ne supportent pas, mais vraiment pas, c'est que ce soient des Blancs qui meurent – je ne dis pas des Juifs afin d'éviter d'aggraver mon cas, mais aussi parce que ce qui est fondamentalement en jeu ici dans l'indignation collective, c'est bien cela : la solidaritéd'espèce. Les autres, quand ils souffrent du fait du colon blanc, on les plaint, un peu ou beaucoup. Mais sans aller jusqu'à désigner le persécuteur comme un ennemi de l'humanité et en tirer les conséquences – il est blanc.
Cependant, que le colonisé se saisisse de ce qu'il a sous la main, le couteau ou l'équivalent, qu'il commence à égorger ce qui a le visage de l'ennemi, et le voici exclu à jamais des rangs de l'humanité. La façon dont le grand juge blanc évalue les crimes des uns et des autres obéit à une logique spécique, raciale – la raison, d'ailleurs, pour laquelle la colonisation est rarement associée par les juristes et les professeurs de sciences politiques blancs au génocide. Et pourtant : les nazis préparaient leurs exterminations en secret, les Israéliens, eux, sont tellement assurés de leur bon droit et de leur impunité qu'ils proclament à l'avance qu'ils vont transformer en désert inhabitable, à la romaine ou à la grecque, la moitié de la Bande de Gaza – ils auraient tort de s'en priver, d'ailleurs, les gouvernements occidentaux observent un silence équivalant au consentement. Pour un peu, on considérerait l'« ordre » intimé par les autorités israéliennes à la population de Gaza d'évacuer la ville comme un geste humanitaire. Mais non : c'est le supplément cynique et nihiliste d'un crime innommable qui se prépare et se conduira en toute impunité.
bellum internecinum
Ce qu'ont oublié (sciemment ou par absence de réflexion) la très grande majorité des commentateurs de l'opération conduite par le Hamas, constamment portés à tonner contre la barbarie du massacre indiscriminé des civils, c'est que les règles de la guerre coloniale, c'est le plus fort, le colonisateur, qui les fixe. Le colonisé ne fait, en matière de violence destinée à terroriser, que se régler sur son exemple. Ce qui est tout particulièrement le cas dans l'épisode qui nous occupe ici. La scène primitive de la guerre coloniale dans le contexte de laquelle la population civile est frappée de façon massive, systématique et indiscriminée, avec son cortège de massacres, d'expulsions et de déportations (autant de violences destinées à inspirer la terreur à ceux qui les subissent), c'est la guerre qui conduit à l'établissement de l'État d'Israël, et dont la Naqba est partie intégrante. De ce point de vue, on est fondé à dire que la violence coloniale, la guerre perpétuelle faite au colonisé, c'est une chose qu'Israël, comme État et puissance, a dans le sang..
Dans l'histoire de la colonisation européenne, occidentale, on a vu parfois s'imposer dans les pays colonisés, un certain ordre colonial, c'est-à-dire une certaine stabilité qui, même si l'existence de la colonie, sous quelque forme que ce soit, suppose la permanence d'un certain état d'exception, pour les colonisés, pouvait créer l'illusion que l'état de guerre entre colonisateurs et colonisés était suspendu. En Israël/Palestine, une telle illusion n'a jamais pu prendre racine, les Palestiniens n'ont jamais accepté la dépossession dont ils ont été victimes et les Israéliens n'ont jamais entrepris la moindre démarche en vue de réduire l'acuité du différend qui les oppose à ceux qu'ils persistent à appeler, avec mépris, « les Arabes ». Non seulement ils n'ont pas accepté de discuter de la question des réfugiés et de leur retour, mais ils ont au contraire constamment poussé les Palestiniens à choisir le chemin de l'exil, par des moyens violents ou par ruse, par des pratiques d'attrition sans cesse renouvelées, en même temps qu'ils poursuivaient, inlassablement, leur Drang nach Osten en Cisjordanie, dans la perspective de l'établissement du « Grand Israël » [1]. Ils n'ont pas fait preuve de loyauté lors de l'épisode des Accords d'Oslo, profitant alors de l'amateurisme des négociateurs palestiniens pour assurer la poursuite de leur mainmise sur les territoires occupés [2]. Leur mentalité coloniale, avec ce mélange d'arrogance et de mépris pour le colonisé qui la caractérise (fondée ici sur la plus fragile des constructions identitaires, sur le plus imaginaire des préjugés raciaux), ne s'est jamais démentie.
Dans ce contexte, ce qui s'est sédimenté, dans la relation entre Israël comme puissance, incluant les Israéliens comme population, et les Palestiniens comme peuple, peuple national et corps collectif vivant, c'est une véritable guerre des espèces. L'affect qui circule ici d'une « espèce » à l'autre, l'affect en partage, la seule chose en partage, peut-être, c'est la haine. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la façon dont chacune des parties en présence, dans l'ordinaire de sa condition, prononce le nom de l'autre, l'intonation qu'elle y met. De cette situation, le colonisateur (et son idéologie mortifère, le sionisme) porte la responsabilité pleine et entière.
Ce ne sont pas des ennemis d'un jour, d'un temps, d'un chapitre d'histoire qui s'affrontent ici, comme dans les guerres nationales intra-européennes aux XIXe et XXe siècles – des ennemis avec lesquels on est voué à se réconcilier au chapitre suivant de l'histoire du continent. Le poison colonial a infecté les formes même de l'hostilité et secrété de l'immémorial. D'où les déchaînements de haine, avec les conduites hyperviolentes et massacrantes qui les accompagnent, quand la marmite explose. Ce n'est pas une guerre de faible intensité, et qui, à ce titre, serait en fin de compte sous contrôle, comme l'imaginaient les aveugles et les complaisants qui, jusqu'aux événements récents, considéraient la question palestinienne comme « réglée » – au profit d'Israël et de l'Occident tout entier, bien sûr. C'est au contraire une bellum internecinum (une guerre d'extermination) qui, parfois, se repose. La situation coloniale crée des conditions qui se comparent à celles d'une zone sismique ou volcanique : on ne sait pas quand la terre tremblera, quand le volcan entrera en éruption – mais cela arrivera un jour ou l'autre, c'est l'irrémissible, l'insurmontable – la violence, les morts et les décombres en forme de destin annoncé, l'horizon indépassable de la situation coloniale.
Dans un contexte de guerre coloniale, un colon n'a pas le même statut de « civil » que dans une guerre opposant des peuples de même condition, des États-nations. Les colons sont souvent armés, ils forment fréquemment des milices, montent des expéditions punitives contre les colonisés (les « indigènes ») lorsque ceux-ci deviennent indociles – c'est le cas, par exemple, à Sétif, Guelma et Kherrata, lors des événements de Mai 1945 [3], comme c'est le cas, fréquemment, en Cisjordanie occupée où les colons armés se livrent périodiquement à des exactions contre les Palestiniens, sous la protection de l'armée. Dans un contexte de guerre coloniale, la distinction entre civils et militaires tend souvent à devenir floue. En Israël, à l'origine, les kibbutzim sont autant des postes militaires que des lieux utopiques d'expérimentation de nouvelles formes de vie collective – voir, à ce propos le roman sioniste d'Arthur Koestler [4], La tour d'Ezra. Ils n'ont pas cessé de l'être après la fondation de l'État d'Israël. Les innombrables réservistes ont, dans cette stratocratie exemplaire, un statut mi-civil, mi-militaire.
D'autre part, une des caractéristiques essentielles de la guerre coloniale est celle-ci : pour le colonisateur, le colonisé qui se soulève est ce qu'était pour les Romains l'esclave révolté – aucun droit, aucune protection légale ne s'appliquent à lui, lorsqu'il prend les armes, ses combattants sont considérés par le colonisateur non pas comme une armée régulière mais comme des bandes de rebelles – pendant la guerre d'Algérie, cette désignation (les « rebelles ») faisait autorité, du côté de l'autorité et de la presse française – donc des irréguliers, des « bandits » qu'aucune loi de la guerre, aucune convention ne protège. Il en découle que les blessés et les prisonniers peuvent être torturés et abattus sans autre forme de procès, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de traces. Ces pratiques étaient de règle pendant la guerre d'Algérie, tout comme, dans un contexte différent, elles sont routinières dans les territoires occupés par Israël – les combattants armés sont ciblés, traqués, abattus comme des criminels et des nuisibles. À Gaza, les chefs des mouvements résistants armés, le Hamas et le Djihad islamique, font l'objet de tous les soins du repérage par les moyens électroniques les plus sophistiqués, en vue de leur assassinat au moyen de missiles et maintenant de drones – généralement, au passage, leurs familles et le voisinage ne sont pas épargnés par ces frappes – mais qu'importent ces détails : les enfants et les voisins d'un chef rebelle peuvent-ils sérieusement prétendre au statut de « civils » ? [5]
Du régime de terreur
Le régime de terreur, c'est celui qui consiste très précisément à exercer des représailles sur les populations, à les massacrer et terroriser en les soumettant à des bombardements massifs, au prétexte de traquer des terroristes utilisant lâchement ces populations comme « boucliers humains ». Mais ce que montrent les bombardements massifs destinés à faire table rase de Gaza, c'est bien que leur cible effective, c'est la masse humaine elle-même, qu'il s'agit de réduire, en l'exténuant et en la décimant, à une pure condition de survie, prélude à une purification ethnique. Sous la traque aux « terroristes », c'est la guerre de conquête qui se poursuit, et qui, plus que jamais, bat son plein. Ce qui est en cours à Gaza actuellement, c'est la dernière (provisoirement) des guerres de conquête coloniale conduite par une puissance blanche, celle qui est censée venger, enfin, la perte des empires et de plus récentes déroutes (en Afghanistan, dans le Sahel...).
La guerre contre le terrorisme, cela reste, en général, le masque et l'alibi de la défense et la promotion par l'Occident global de ses « grands espaces » et chasses gardées : le Moyen-Orient et ses réserves pétrolières (entre autres), la Françafrique sahélienne jusqu'aux récentes déconvenues, la péninsule coréenne et le Japon ami placés sous la menace du « terrorisme nucléaire » nord-coréen, etc.
Le nuage de poussière, particulièrement dense en ce moment, déployé dans l'Occident global autour du terrorisme, a pour vocation de rendre indiscernable une vérité tant massive qu'élémentaire : la terreur a toujours fait partie des moyens de la politique, entendue ici dans son sens le plus extensif, et pour autant notamment que le domaine politique n'est jamais entièrement séparé de celui de la guerre. Les proliférations discursives dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les otages ont cette fonction très distincte : nous faire oublier la persistance de cet usage du terrible-terrifiant-terrorisant, dans la politique des États et des puissances légitimées ; la terreur, cela doit demeurer toujours le fait de l'autre et sa marque d'infamie, ce qui le définit non pas seulement comme ennemi du moment, mais, structurellement, comme ennemi de la civilisation. Derrière les proliférations discursives autour des mots-qui-font-peur (terrorisme, terroriste), se profilent toujours la guerre des civilisations.
Le terroriste appartient à une espèce, il s'identifie à un faciès – voyez les séries américaines à ce propos. Cette espèce porte tous les signes d'une altérité radicale qui en fait l'antagonique même de la civilisation blanche ; elle entretient de solides affinités électives avec la violence et le fanatisme – d'où, la facilité avec laquelle, dans les démocraties libérales du Nord global la figure du Palestinien peut être superposée à celle du terroriste. D'où l'infinie tolérance des opinions occidentales à l'endroit de ce qui s'affiche comme contre-terrorisme : la destruction du peuple palestinien par l'appareil de terreur de l'État israélien.
Jadis et naguère, en Occident, la terreur comme moyen d'affirmation de la puissance, comme figure de la souveraineté, s'associait à des régimes ou des personnages extrêmes, elle était constamment alliée à l'exception – la Terreur sous la Révolution française (ou la dictature bolchévik), les régimes fascistes, notamment italien et allemand... Aujourd'hui, la terreur s'est trouvée intégrée, au cœur de la police de l'hégémonie, aux dispositifs « normaux » mis en œuvre par les démocraties occidentales pour combattre ce qui fait obstacle à l'expansion de leur puissance,c'est-à-dire à la « total-démocratisation » du monde qui constitue la ligne d'horizon des stratèges du bloc hégémonique. Plus la terreur pratiquée par les États (les démocraties du Nord global en particulier) est technologique, bureaucratique, associée à la notion du maintien de l'ordre global, et plus elle est normalisée aux yeux des opinions occidentales, vertueuse, presque ; inattaquable sur le fond, ses exactions trop visibles tombant régulièrement dans la catégorie des bavures, des accidents et des dommages collatéraux. Plus, du même coup, les actions « mineures » de contre-terreur pratiquées par les damnés de l'hégémonie (ici, les Palestiniens non pas seulement comme peuple puni mais comme peuple auquel le droit à l'existence même est dénié) heurtent la sensibilité des habitants desgated communitiesmentales du monde occidental blanc – comme si le guerrier qui tue artisanalement à l'arme blanche incarnait une figure de la barbarie infiniment plus abjecte que le pilote de F17 qui lâche sa cargaison de missiles sur un quartier surpeuplé, dans un camp à ciel ouvert où est captive une population de réfugiés. « Terrorisme » est le mot qui, dans ce contexte, sert à désigner le régime de violence « intempestif », archaïque, auquel a recours, par la force des choses, l'opprimé qui n'a pas les moyens de recourir à la terreur industrielle et technologique. C'est cette pauvreté en moyens qui, aux yeux des opinions occidentales enfermées dans leurs bulles immunitaires, le désigne comme un fanatique et un barbare.
Alain Brossat
[1] Voir, pour un exemple probant de ces techniques destinées à vider la Palestine de sa population autochtone, l'article de Hadeel Assali « Diary », in London Review of Books, 18/05/2023, relatant l'exil forcé de Palestiniens au Brésil et au Paraguay, après la guerre de 1967. L'auteure cite le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, disant des Palestiniens : « I want them all to go, even if they go to the moon. »[« Je veux qu'ils s'en aillent tous, même s'ils doivent aller dans la lune. »]
[2] Voir sur ce point le témoignage et les analyses d'Edward Saïd, D'Oslo à l'Irak, Fayard, 2003.
[3] Voir sur ce point : Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 2006.
[5] On s'étonne, dans nos chaumières, de la férocité avec laquelle les combattants du Hamas engagés dans l'opération du 7 octobre ont assassiné les Israéliens de toutes conditions qu'ils rencontraient. Mais qui se souvient du nombre de dirigeants et de cadres du Hamas victimes des assassinats plus ou moins ciblés commis par l'armée israélienne, à commencer par le cheikh Yassine, l'un des fondateurs du mouvement ?
Le philosophe Alain Brossat s'apprête à publier Un peuple debout – La Palestine en lutte contre la colonisation israélienne (L'harmattan). Nous en présentons ici quelques « bonnes feuilles » où l'on apprend comment le « terrorisme » est un « vocable pourri » qui sert les fins de l'« opération othering », où la scène primitive de la guerre coloniale reste la Nakba et se fonde sur un « bellum internecinum » (une guerre d'extermination), où l'on déjoue, enfin, certains sophismes pour nous sortir des régimes de terreur.
Opération Othering
L'un des moyens de la propagande médiatique en France consiste dans le recours perpétuel aux mots « terrorisme », « terroristes ». Que révèle cette façon univoque de présenter les choses ?
Dans la langue corrompue des élites gouvernantes, des médias et de faiseurs d'opinion de l'Occident global, la qualification de « terrorisme » qui s'est immédiatement imposée en guise de penser/classer de l'action offensive conduite par le Hamas, tout comme les rapprochements avec le 11 septembre, ont une vocation déterminée : il s'agit d'une opération performative d'othering tout à fait exemplaire : seuls des « autres » totalement étrangers à notre monde, celui de la civilisation et de la démocratie, peuvent être les auteurs d'une opération aussi barbare. Il s'agit bien, à cette occasion, de tracer une frontière infranchissable entre ces autres qui osent recourir, en état évident de légitime défense à la violence (Gaza fait l'objet d'un siège et d'un blocus particulièrement draconiens) – et nous-mêmes – l'étiquetage immédiat de l'action conduite par le Hamas comme terroriste trouve donc sa contrepartie naturelle dans l'affichage tout aussi immédiat de la solidarité sans condition des démocraties occidentales avec Israël. A cette occasion et comme par automatisme, c'est la machine identitaire qui se remet en marche, dans toute son abjection : nous voici tous Israéliens, comme nous fûmes, « tous Américains » au lendemain du 11 septembre, sans exception ni échappatoire. Et ce « nous », c'est le tout de la civilisation, sans reste – ce qui s'en sépare, s'y oppose ou lui résiste, quelles que soient les manières dont ce nous de la total-démocratie blanche impose ses conditions, c'est du terrorisme, de la barbarie, cela s'exclut soi-même du territoire de la vie commune et du monde humain. On a vu, après le 11 septembre, toutes les beautés de cette relance forcenée du principe d'identité. On va le voir à nouveau dans les temps qui viennent ; il y eut (et il y a encore) Guantanamo, les vols noirs de la CIA, la chasse à l'islamiste tous azimuts ; il y aura désormais ces appels décomplexés à mettre un point final à l'odieuse « question palestinienne » – les virer en masse de leur terre ou bien, les faire crever à petit feu de faim, de soif, d'absence de soins et d'électricité, comme Israël, dès le lendemain de l'opération éclair conduite par le Hamas, a commencé à le faire – ou une combinaison des deux : déportations + assèchement des conditions élémentaires de la survie pour les Palestiniens.
Mais ce qui trouble, bien sûr, c'est la facilité avec laquelle l'opinion moyenne, dans les espaces du Nord global, adopte ce vocable pourri de « terrorisme ». C'est que, pour la classe moyenne blanche en particulier, barricadée dans sa condition immunitaire, le Palestinien qui s'expose à la mort pour la cause de son peuple et pour sa foi ne peut être qu'un autre absolu, un alien d'une très inquiétante étrangeté – son courage, son héroïsme, son sacrifice, la puissance de son geste accuse par plus d'un trait l'inconsistance et l'inanité, la pauvreté de ceux qui, pour rien au monde, n'iraient exposer leur précieux capital humain, individué à mort, pour aucune cause au monde. La qualification des combattants palestiniens qui ont sacrifié leur vie pour la cause palestinienne, lors de cette opération, comme dans tant d'autres, en tant que « terroriste », cela relève ici d'une pure abréaction d'un monde dont les conditions demeurent envers et contre tout irréductibles au nôtre, d'une hétérotopie inconcevable dans laquelle un chahid est un chahid, avec toute la gloire qui s'attache à son nom. Et derrière tout cela, bien sûr, il y a aussi, la toute-puissante haine de l'islam en tant que cette religion demeure, dirait-on, aujourd'hui, la seule qui soit suffisamment vivante pour soulever, à défaut de pouvoir la renverser pour de bon, la montagne de la machine de guerre israélienne. Là aussi, c'est le ressentiment contre ce qui les surplombe, et de très haut, ce qui demeure hors de leur portée, qui anime les interminables cohortes de l'islamophobie consensuelle – une espèce qui ne croit plus à rien qu'à sa petite cuisine du moment et à la dernière en date des innovations en matière de police des mœurs ne saurait avoir la moindre intuition des dispositions dans lesquelles le jeune homme, à peine un adulte, qui part au combat, sachant qu'il n'en reviendra pas, sauf miracle, prend congé de ses proches avant de s'enfoncer dans la nuit, son arme à la main. Il n'existe aucune commune mesure entre ceux qui, tout naturellement, gravent le matricule du terrorisme sur la mémoire de ce brave (au sens où l'étaient les Indiens qui tombaient sous les balles des fusils à répétition des conquérants en tuniques bleues l'étaient) et ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour exposer au monde, une fois encore, que les Palestiniens sont un peuple debout.
Quand le colonisé prend les armes
La chose est constante : quand le colonisé prend les armes, ce n'est pas pour conduire une guerre juste et élégante alignée sur la Convention de Genève, c'est pour en finir avec ce qui l'exténue, ce qui commence par l'extermination de toute incarnation de la figure générique du colon et de la colonisation qui lui tombe sous la main. C'est du Fanon de base. Du coup, ceux qui, avec leur cœur gros comme ça, vivent confinés dans l'horizon de la déploration et du blâme, perdent tous leurs repères, ils ne reconnaissent plus dans le barbare (l'esclave révolté) d'aujourd'hui la malheureuse victime d'hier et, dans leur désarroi, leur déception, en viennent rapidement à se retourner contre leurs protégés d'hier – puisque vous voici mués en « terroristes », ne comptez plus sur nous pour vous défendre, tout au contraire : prêts à adhérer à la sainte-alliance contre le terrorisme palestinien et international.
La première des urgences, donc, à l'heure où les dirigeants israéliens proclament que leur aviation s'apprête à faire de Gaza un nouveau Dresde, ce sera d'établir solidement que le Hamas s'est rendu coupable de crimes contre l'humanité ; qu'il importe que, toutes affaires cessantes, ses dirigeants soient traduits devant une juridiction internationale adéquate, l'État d'Israël s'y présentant dans la position avantageuse du plaignant…
Le défaut de l'armure des humanistes/humanitaires à la Camus ou Victor Serge, ici, c'est Facebook – s'il fallait qu'ils fabriquent un message indigné chaque fois que l'armée israélienne fait une descente dans un camp palestinien, à Jénine ou ailleurs, dans une ville où les Palestiniens sont ghettoïsés et terrorisés par les colons fascistes, comme Jéricho, chaque fois que l'aviation israélienne détruit un immeuble ou deux à Gaza, au prétexte que la famille d'un chef terroriste y vivrait, ils n'en finiraient pas et ils n'ont pas que ça à faire. Alors, ils laissent tomber, ils font comme tous les autres, ils se soumettent au régime de la normalisation de la terreur et l'attrition exercées par l'État d'Israël contre les Palestiniens. Ils réservent leurs messages indignés pour les grandes occasions – à moins de cent morts, ça demeure de la routine, le business as usual de l'État hébreu dans son traitement énergique de la question palestinienne.
Mais que sur ce fond de soixante-quinze ans de terreur et d'attrition ininterrompus, fasse irruption sur un mode strident cinq minutes, non, deux jours de contre-terreur palestinienne, et voici les messageries qui vrombissent, chauffées à blanc – insupportables actes de barbarie, crimes contre l'humanité, fanatisme sans bornes, etc. C'est ici, au tournant de l'activisme sélectif sur Facebook, que les philistins sont attendus : au fond, ce qu'ils ne supportent pas, mais vraiment pas, c'est que ce soient des Blancs qui meurent – je ne dis pas des Juifs afin d'éviter d'aggraver mon cas, mais aussi parce que ce qui est fondamentalement en jeu ici dans l'indignation collective, c'est bien cela : la solidaritéd'espèce. Les autres, quand ils souffrent du fait du colon blanc, on les plaint, un peu ou beaucoup. Mais sans aller jusqu'à désigner le persécuteur comme un ennemi de l'humanité et en tirer les conséquences – il est blanc.
Cependant, que le colonisé se saisisse de ce qu'il a sous la main, le couteau ou l'équivalent, qu'il commence à égorger ce qui a le visage de l'ennemi, et le voici exclu à jamais des rangs de l'humanité. La façon dont le grand juge blanc évalue les crimes des uns et des autres obéit à une logique spécique, raciale – la raison, d'ailleurs, pour laquelle la colonisation est rarement associée par les juristes et les professeurs de sciences politiques blancs au génocide. Et pourtant : les nazis préparaient leurs exterminations en secret, les Israéliens, eux, sont tellement assurés de leur bon droit et de leur impunité qu'ils proclament à l'avance qu'ils vont transformer en désert inhabitable, à la romaine ou à la grecque, la moitié de la Bande de Gaza – ils auraient tort de s'en priver, d'ailleurs, les gouvernements occidentaux observent un silence équivalant au consentement. Pour un peu, on considérerait l'« ordre » intimé par les autorités israéliennes à la population de Gaza d'évacuer la ville comme un geste humanitaire. Mais non : c'est le supplément cynique et nihiliste d'un crime innommable qui se prépare et se conduira en toute impunité.
bellum internecinum
Ce qu'ont oublié (sciemment ou par absence de réflexion) la très grande majorité des commentateurs de l'opération conduite par le Hamas, constamment portés à tonner contre la barbarie du massacre indiscriminé des civils, c'est que les règles de la guerre coloniale, c'est le plus fort, le colonisateur, qui les fixe. Le colonisé ne fait, en matière de violence destinée à terroriser, que se régler sur son exemple. Ce qui est tout particulièrement le cas dans l'épisode qui nous occupe ici. La scène primitive de la guerre coloniale dans le contexte de laquelle la population civile est frappée de façon massive, systématique et indiscriminée, avec son cortège de massacres, d'expulsions et de déportations (autant de violences destinées à inspirer la terreur à ceux qui les subissent), c'est la guerre qui conduit à l'établissement de l'État d'Israël, et dont la Naqba est partie intégrante. De ce point de vue, on est fondé à dire que la violence coloniale, la guerre perpétuelle faite au colonisé, c'est une chose qu'Israël, comme État et puissance, a dans le sang..
Dans l'histoire de la colonisation européenne, occidentale, on a vu parfois s'imposer dans les pays colonisés, un certain ordre colonial, c'est-à-dire une certaine stabilité qui, même si l'existence de la colonie, sous quelque forme que ce soit, suppose la permanence d'un certain état d'exception, pour les colonisés, pouvait créer l'illusion que l'état de guerre entre colonisateurs et colonisés était suspendu. En Israël/Palestine, une telle illusion n'a jamais pu prendre racine, les Palestiniens n'ont jamais accepté la dépossession dont ils ont été victimes et les Israéliens n'ont jamais entrepris la moindre démarche en vue de réduire l'acuité du différend qui les oppose à ceux qu'ils persistent à appeler, avec mépris, « les Arabes ». Non seulement ils n'ont pas accepté de discuter de la question des réfugiés et de leur retour, mais ils ont au contraire constamment poussé les Palestiniens à choisir le chemin de l'exil, par des moyens violents ou par ruse, par des pratiques d'attrition sans cesse renouvelées, en même temps qu'ils poursuivaient, inlassablement, leur Drang nach Osten en Cisjordanie, dans la perspective de l'établissement du « Grand Israël » [1]. Ils n'ont pas fait preuve de loyauté lors de l'épisode des Accords d'Oslo, profitant alors de l'amateurisme des négociateurs palestiniens pour assurer la poursuite de leur mainmise sur les territoires occupés [2]. Leur mentalité coloniale, avec ce mélange d'arrogance et de mépris pour le colonisé qui la caractérise (fondée ici sur la plus fragile des constructions identitaires, sur le plus imaginaire des préjugés raciaux), ne s'est jamais démentie.
Dans ce contexte, ce qui s'est sédimenté, dans la relation entre Israël comme puissance, incluant les Israéliens comme population, et les Palestiniens comme peuple, peuple national et corps collectif vivant, c'est une véritable guerre des espèces. L'affect qui circule ici d'une « espèce » à l'autre, l'affect en partage, la seule chose en partage, peut-être, c'est la haine. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la façon dont chacune des parties en présence, dans l'ordinaire de sa condition, prononce le nom de l'autre, l'intonation qu'elle y met. De cette situation, le colonisateur (et son idéologie mortifère, le sionisme) porte la responsabilité pleine et entière.
Ce ne sont pas des ennemis d'un jour, d'un temps, d'un chapitre d'histoire qui s'affrontent ici, comme dans les guerres nationales intra-européennes aux XIXe et XXe siècles – des ennemis avec lesquels on est voué à se réconcilier au chapitre suivant de l'histoire du continent. Le poison colonial a infecté les formes même de l'hostilité et secrété de l'immémorial. D'où les déchaînements de haine, avec les conduites hyperviolentes et massacrantes qui les accompagnent, quand la marmite explose. Ce n'est pas une guerre de faible intensité, et qui, à ce titre, serait en fin de compte sous contrôle, comme l'imaginaient les aveugles et les complaisants qui, jusqu'aux événements récents, considéraient la question palestinienne comme « réglée » – au profit d'Israël et de l'Occident tout entier, bien sûr. C'est au contraire une bellum internecinum (une guerre d'extermination) qui, parfois, se repose. La situation coloniale crée des conditions qui se comparent à celles d'une zone sismique ou volcanique : on ne sait pas quand la terre tremblera, quand le volcan entrera en éruption – mais cela arrivera un jour ou l'autre, c'est l'irrémissible, l'insurmontable – la violence, les morts et les décombres en forme de destin annoncé, l'horizon indépassable de la situation coloniale.
Dans un contexte de guerre coloniale, un colon n'a pas le même statut de « civil » que dans une guerre opposant des peuples de même condition, des États-nations. Les colons sont souvent armés, ils forment fréquemment des milices, montent des expéditions punitives contre les colonisés (les « indigènes ») lorsque ceux-ci deviennent indociles – c'est le cas, par exemple, à Sétif, Guelma et Kherrata, lors des événements de Mai 1945 [3], comme c'est le cas, fréquemment, en Cisjordanie occupée où les colons armés se livrent périodiquement à des exactions contre les Palestiniens, sous la protection de l'armée. Dans un contexte de guerre coloniale, la distinction entre civils et militaires tend souvent à devenir floue. En Israël, à l'origine, les kibbutzim sont autant des postes militaires que des lieux utopiques d'expérimentation de nouvelles formes de vie collective – voir, à ce propos le roman sioniste d'Arthur Koestler [4], La tour d'Ezra. Ils n'ont pas cessé de l'être après la fondation de l'État d'Israël. Les innombrables réservistes ont, dans cette stratocratie exemplaire, un statut mi-civil, mi-militaire.
D'autre part, une des caractéristiques essentielles de la guerre coloniale est celle-ci : pour le colonisateur, le colonisé qui se soulève est ce qu'était pour les Romains l'esclave révolté – aucun droit, aucune protection légale ne s'appliquent à lui, lorsqu'il prend les armes, ses combattants sont considérés par le colonisateur non pas comme une armée régulière mais comme des bandes de rebelles – pendant la guerre d'Algérie, cette désignation (les « rebelles ») faisait autorité, du côté de l'autorité et de la presse française – donc des irréguliers, des « bandits » qu'aucune loi de la guerre, aucune convention ne protège. Il en découle que les blessés et les prisonniers peuvent être torturés et abattus sans autre forme de procès, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de traces. Ces pratiques étaient de règle pendant la guerre d'Algérie, tout comme, dans un contexte différent, elles sont routinières dans les territoires occupés par Israël – les combattants armés sont ciblés, traqués, abattus comme des criminels et des nuisibles. À Gaza, les chefs des mouvements résistants armés, le Hamas et le Djihad islamique, font l'objet de tous les soins du repérage par les moyens électroniques les plus sophistiqués, en vue de leur assassinat au moyen de missiles et maintenant de drones – généralement, au passage, leurs familles et le voisinage ne sont pas épargnés par ces frappes – mais qu'importent ces détails : les enfants et les voisins d'un chef rebelle peuvent-ils sérieusement prétendre au statut de « civils » ? [5]
Du régime de terreur
Le régime de terreur, c'est celui qui consiste très précisément à exercer des représailles sur les populations, à les massacrer et terroriser en les soumettant à des bombardements massifs, au prétexte de traquer des terroristes utilisant lâchement ces populations comme « boucliers humains ». Mais ce que montrent les bombardements massifs destinés à faire table rase de Gaza, c'est bien que leur cible effective, c'est la masse humaine elle-même, qu'il s'agit de réduire, en l'exténuant et en la décimant, à une pure condition de survie, prélude à une purification ethnique. Sous la traque aux « terroristes », c'est la guerre de conquête qui se poursuit, et qui, plus que jamais, bat son plein. Ce qui est en cours à Gaza actuellement, c'est la dernière (provisoirement) des guerres de conquête coloniale conduite par une puissance blanche, celle qui est censée venger, enfin, la perte des empires et de plus récentes déroutes (en Afghanistan, dans le Sahel...).
La guerre contre le terrorisme, cela reste, en général, le masque et l'alibi de la défense et la promotion par l'Occident global de ses « grands espaces » et chasses gardées : le Moyen-Orient et ses réserves pétrolières (entre autres), la Françafrique sahélienne jusqu'aux récentes déconvenues, la péninsule coréenne et le Japon ami placés sous la menace du « terrorisme nucléaire » nord-coréen, etc.
Le nuage de poussière, particulièrement dense en ce moment, déployé dans l'Occident global autour du terrorisme, a pour vocation de rendre indiscernable une vérité tant massive qu'élémentaire : la terreur a toujours fait partie des moyens de la politique, entendue ici dans son sens le plus extensif, et pour autant notamment que le domaine politique n'est jamais entièrement séparé de celui de la guerre. Les proliférations discursives dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les otages ont cette fonction très distincte : nous faire oublier la persistance de cet usage du terrible-terrifiant-terrorisant, dans la politique des États et des puissances légitimées ; la terreur, cela doit demeurer toujours le fait de l'autre et sa marque d'infamie, ce qui le définit non pas seulement comme ennemi du moment, mais, structurellement, comme ennemi de la civilisation. Derrière les proliférations discursives autour des mots-qui-font-peur (terrorisme, terroriste), se profilent toujours la guerre des civilisations.
Le terroriste appartient à une espèce, il s'identifie à un faciès – voyez les séries américaines à ce propos. Cette espèce porte tous les signes d'une altérité radicale qui en fait l'antagonique même de la civilisation blanche ; elle entretient de solides affinités électives avec la violence et le fanatisme – d'où, la facilité avec laquelle, dans les démocraties libérales du Nord global la figure du Palestinien peut être superposée à celle du terroriste. D'où l'infinie tolérance des opinions occidentales à l'endroit de ce qui s'affiche comme contre-terrorisme : la destruction du peuple palestinien par l'appareil de terreur de l'État israélien.
Jadis et naguère, en Occident, la terreur comme moyen d'affirmation de la puissance, comme figure de la souveraineté, s'associait à des régimes ou des personnages extrêmes, elle était constamment alliée à l'exception – la Terreur sous la Révolution française (ou la dictature bolchévik), les régimes fascistes, notamment italien et allemand... Aujourd'hui, la terreur s'est trouvée intégrée, au cœur de la police de l'hégémonie, aux dispositifs « normaux » mis en œuvre par les démocraties occidentales pour combattre ce qui fait obstacle à l'expansion de leur puissance,c'est-à-dire à la « total-démocratisation » du monde qui constitue la ligne d'horizon des stratèges du bloc hégémonique. Plus la terreur pratiquée par les États (les démocraties du Nord global en particulier) est technologique, bureaucratique, associée à la notion du maintien de l'ordre global, et plus elle est normalisée aux yeux des opinions occidentales, vertueuse, presque ; inattaquable sur le fond, ses exactions trop visibles tombant régulièrement dans la catégorie des bavures, des accidents et des dommages collatéraux. Plus, du même coup, les actions « mineures » de contre-terreur pratiquées par les damnés de l'hégémonie (ici, les Palestiniens non pas seulement comme peuple puni mais comme peuple auquel le droit à l'existence même est dénié) heurtent la sensibilité des habitants desgated communitiesmentales du monde occidental blanc – comme si le guerrier qui tue artisanalement à l'arme blanche incarnait une figure de la barbarie infiniment plus abjecte que le pilote de F17 qui lâche sa cargaison de missiles sur un quartier surpeuplé, dans un camp à ciel ouvert où est captive une population de réfugiés. « Terrorisme » est le mot qui, dans ce contexte, sert à désigner le régime de violence « intempestif », archaïque, auquel a recours, par la force des choses, l'opprimé qui n'a pas les moyens de recourir à la terreur industrielle et technologique. C'est cette pauvreté en moyens qui, aux yeux des opinions occidentales enfermées dans leurs bulles immunitaires, le désigne comme un fanatique et un barbare.
Alain Brossat
[1] Voir, pour un exemple probant de ces techniques destinées à vider la Palestine de sa population autochtone, l'article de Hadeel Assali « Diary », in London Review of Books, 18/05/2023, relatant l'exil forcé de Palestiniens au Brésil et au Paraguay, après la guerre de 1967. L'auteure cite le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, disant des Palestiniens : « I want them all to go, even if they go to the moon. »[« Je veux qu'ils s'en aillent tous, même s'ils doivent aller dans la lune. »]
[2] Voir sur ce point le témoignage et les analyses d'Edward Saïd, D'Oslo à l'Irak, Fayard, 2003.
[3] Voir sur ce point : Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 2006.
[5] On s'étonne, dans nos chaumières, de la férocité avec laquelle les combattants du Hamas engagés dans l'opération du 7 octobre ont assassiné les Israéliens de toutes conditions qu'ils rencontraient. Mais qui se souvient du nombre de dirigeants et de cadres du Hamas victimes des assassinats plus ou moins ciblés commis par l'armée israélienne, à commencer par le cheikh Yassine, l'un des fondateurs du mouvement ?