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Directrices et directeurs du social : trois générations face au « new public management »

Les directeurs et directrices qui ont pris leur fonction au début des années 2010, et ont vécu la transformation gestionnaire du secteur, sont ceux qui déclarent le plus de souffrance au travail – www.lemediasocial.fr, 08/07/2026 Dans une étude du Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET), des chercheurs ont interrogé trois générations de directeurs et […]

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #17

Évaluer sans trahir

Qui décide de ce qui compte dans l’action sociale ? Quels savoirs sont reconnus comme légitimes ? Et quelles voix peuvent réellement transformer la manière dont on définit les problèmes et les réponses qu’on leur apporte ?

Ces questions, je les ai posées la semaine dernière au colloque interdisciplinaire L’émancipation des jeunes en Guyane, à travers le prisme des centres sociaux.

Ces structures ne sont pas seulement des lieux d’activités. Elles sont des espaces de production de savoirs issus de l’expérience habitante. La Charte des centres sociaux et socioculturels de France le formule ainsi : « Le Centre social et socio-culturel entend être un foyer d’initiatives porté par des habitants associés appuyés par des professionnels, capables de définir et de mettre en œuvre un projet de développement social pour l’ensemble de la population d’un territoire » (Fédération des centres sociaux et socioculturels de France, 2010, p. 1).

Depuis leur origine, elles reposent sur une conviction profonde selon laquelle les personnes directement concernées par les problèmes sociaux sont capables de les comprendre, de les discuter et de les transformer. Aujourd’hui, une tension s’est installée. D’un côté, une exigence de mesure se renforce, soutenue par la montée des indicateurs, des tableaux de bord et des preuves d’impact.

De l’autre, une injonction à participer se déploie, incarnée par l’empowerment, la co-construction et l’implication citoyenne. Entre ces deux exigences se loge un risque réel, celui de l’instrumentalisation de la parole habitante.

Ce risque n’est pas hypothétique. MacKinnon et Stephens (2010, p. 27) ont montré, à partir d’une recherche-action participative menée avec huit organisations communautaires de Winnipeg, que les financeurs institutionnels tendent à s’appuyer sur des mesures quantitatives étroites, là où les organisations elles-mêmes perçoivent des gains humains plus profonds, difficilement réductibles à des indicateurs standardisés. La « leçon la plus critique », concluent-ils, est que lorsque l’on offre aux participants la possibilité de dire ce qui a compté pour eux, ils livrent des informations que les données quantitatives ne peuvent pas refléter (MacKinnon et Stephens, 2010, p. 33).

Car mesurer n’est pas neutre. Quand une personne reprend confiance en elle après des mois dans un atelier collectif, quand elle ose prendre la parole pour la première fois dans un espace public, comment rend-on compte de cela dans un tableau d’indicateurs ? L’expérience vécue suit un chemin de traduction où le récit devient une information, l’information une catégorie, la catégorie un indicateur, l’indicateur une preuve. Cette traduction est nécessaire, mais elle peut aussi effacer ce qu’elle prétend rendre visible.

Tous les savoirs ne sont pas reconnus de la même façon. Les savoirs scientifiques et professionnels bénéficient d’une légitimité quasi immédiate. Les savoirs issus de l’expérience doivent, eux, se justifier, alors même qu’ils décrivent des réalités que nul autre ne connaît mieux. C’est ce que Wilken et Cabiati (2024, p. 227) appellent une injustice épistémique, et c’est au cœur de ce que la notion de justice cognitive cherche à nommer.

Nez (2011, p. 394) le montre à partir d’une enquête ethnographique menée dans des dispositifs d’urbanisme participatif à Paris. Certains savoirs citoyens n’y sont pas entendus, soit parce que leurs porteurs sont absents des espaces participatifs, soit parce que ces savoirs ne sont pas reconnus comme audibles dans la situation. Des inégalités sociales persistent ainsi dans l’accès aux dispositifs eux-mêmes et dans la capacité à faire valoir la diversité de ce que l’on sait.

Cette asymétrie traverse également le champ du travail social à l’échelle internationale. Mathebane et Sekudu (2017, p. 9) montrent que la plus grande injustice cognitive dans le travail social a été son association historique avec le colonialisme et l’impérialisme. Une version eurocentrique du savoir y a été présentée comme universelle, effaçant les épistémologies qui auraient rendu compte des expériences vécues par les populations du Sud global.

Mezzena et Vrancken (2020) proposent une voie alternative, ancrer la légitimité des savoirs dans les pratiques elles-mêmes plutôt que dans les positions statutaires ou académiques, de façon à reconnaître que produire une action publique à partir d’un travail collectif d’enquête et de connaissance engage les professionnels aux côtés des usagers dans une transformation réciproque.

Évaluer sans trahir, ce n’est pas trouver le bon outil. C’est accepter que certaines choses qui comptent résistent à la mesure et organiser malgré tout des espaces où elles peuvent être dites, entendues, reconnues.

Cela suppose une condition. Que les habitants participent non seulement aux actions, mais à la définition de ce qui compte comme impact.

Ce n’est pas une utopie. C’est partir de là où en sont les gens.

Communication présentée au colloque interdisciplinaire « L’émancipation des jeunes en Guyane », organisé par La Critic, KapoK, l’Observatoire des jeunesses guyanaises et l’Université de Guyane.

Recherche menée avec le soutien du RRESS — Réseau de recherche en économie sociale et solidaire (bourse étudiante 2026) et de la bourse mobilisation des connaissances 2026 (UDM).

#ActionSociale #CentresSociaux #ParticipationCitoyenne #JusticeCognitive #ImpactSocial #EducationPopulaire #Guyane #ESS

Liste de références

  • Fédération des centres sociaux et socioculturels de France. (2010). La charte des centres sociaux et socioculturels de France. FCSF.
  • MacKinnon, S., & Stephens, S. (2010). Is participation having an impact? Measuring the outcomes of citizen engagement in community-based organizations. Journal of Social Work, 10(4), 395–414. https://doi.org/10.1177/1468017310363632
  • Mathebane, M. S., & Sekudu, J. (2018). A contrapuntal epistemology for social work: An Afrocentric perspective. International Social Work, 61(6), 959 – 970. https://doi.org/10.1177/0020872817702704
  • Mezzena, S., & Vrancken, D. (2020). Connaître le travail social, connaître avec le travail social. Sociologies. https://doi.org/10.4000/sociologies.14386
  • Nez, H. (2011). Nature et légitimités des savoirs citoyens dans l’urbanisme participatif. Une enquête ethnographique à Paris. Sociologie, 2(4), 387– 404. https://doi.org/10.3917/SOCIO.024.0387
  • Wilken, J., & Cabiati, E. (2024). Foundations of experiential knowledge: recovering a forgotten resource for social work. European Social Work Research. https://doi.org/10.1332/27551768y2024d000000022

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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #16. Evaluer sans trahir. André Decamp, Regards sur le travail social, 24 août 2026. https://andredecamp.fr/2026/08/24/carnets-detudiant·e·s-en-travail-social-17/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #16

🎙 Podcast | Regards sur le travail social – Épisode spécial depuis la Guyane

Je suis allé en Guyane en juin à l’occasion d’un colloque interdisciplinaire exceptionnel, et j’avais envie de vous partager une rencontre magique.

J’ai eu le privilège d’échanger avec Julien Joanny, socio-anthropologue, co-fondateur de l’association La Critique et chercheur associé au laboratoire Minea de l’Université de Guyane.

🌿 Qui est Julien Joanny ? Doctorant en sociologie à Grenoble, Julien décide après sa thèse de mettre les outils des sciences humaines et sociales au service de la société civile. C’est ainsi qu’il crée La Critic en 2014. Le coup de cœur pour la Guyane survient en 2016, lors d’une évaluation de terrain à Grand Santi, Camopi, Saint-Georges. Il crée La Critic en 2014. En 2016, il évalue un projet de terrain à Grand Santi, Camopi et Saint-Georges. Il tombe amoureux du territoire. En 2017, Audrey et lui s’installent en Guyane et déménagent l’association avec eux.

Depuis, ils travaillent directement avec les jeunes des communes de l’intérieur. Ces communes longent les fleuves Maroni et Oyapok. On n’y accède pas en voiture, seulement en pirogue.

Là-bas, plus de la moitié de la population a moins de 25 ans. Une trentaine à quarantaine de communautés y vivent, chacune avec sa propre langue. Mais les jeunes font face à des réalités difficiles : inégalités, précarité, accès aux droits, orpaillage, mal-être.

📚 L’éducation populaire, made in Guyane

Julien ne propose pas une définition figée de l’éducation populaire ; il préfère parler de formes plurielles adaptées au contexte guyanais. Clubs de sport, tiers-lieux, centres sociaux, promotion de la santé, accès aux droits… Ce qui relie toutes ces structures ? Les jeunes n’y sont pas de simples bénéficiaires : ils deviennent acteurs, puis porteurs de responsabilités.

Un constat : les jeunes guyanais composent des identités plurielles, au croisement des cultures traditionnelles (autochtones, Bushinengués, Hmong…), des pratiques contemporaines et du numérique. Certains à Saint-Georges créent même des associations hip-hop en valorisant leurs langues et pratiques ancestrales.

🏛 Un colloque pour faire bouger les lignes

C’est tout l’enjeu de ce colloque, organisé dans le cadre de KAPOK – l’Observatoire de la Jeunesse Guyanaise, porté par La Critic en convention avec la Collectivité Territoriale de Guyane (CTG).

📅 Programme sur trois sites :

  • 16-17 juin → Cayenne
  • 19 juin → Saint-Laurent-du-Maroni et Saint-Georges

Au programme : restitutions de recherches, interventions sur les politiques jeunesse, le logement, les grossesses adolescentes, les politiques d’insertion, et 8 ateliers thématiques ouverts aux acteurs locaux et aux institutions (CAF, services de l’État, CTG, Jeunesse et Sports…).

L’objectif ? Faire émerger des priorités d’action pour construire une vraie politique jeunesse en Guyane — pas depuis Paris, mais depuis le territoire lui-même.

🔭 Et après ? Ce colloque n’est qu’un point de départ. Julien et son équipe ont déjà prévu :

  • Un séminaire en octobre à Saint-Laurent-du-Maroni
  • Des ateliers participatifs dans les communes avec les jeunes
  • Des formations à destination des acteurs
  • Et la poursuite d’une dynamique de recherche-action permanente

Comme il le dit lui-même : « On est au début d’une histoire. »

Un travail remarquable, au croisement de la recherche, du terrain et de l’engagement. La preuve que les territoires ultramarins ont énormément à apporter et à enseigner au débat national sur la jeunesse et l’éducation populaire.

🎧 Épisode à retrouver sur la page podcast Regards sur le travail social.

#TravailSocial #Guyane #JeunesseGuyanaise #EducationPopulaire #LaCritique #Colloque #KAPOK #RechercheAction #OutreMer #Podcast

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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #16. Podcast | Regards sur le travail social – Épisode spécial depuis la Guyane. André Decamp, Regards sur le travail social, 17 août 2026. https://andredecamp.fr/2026/08/07/carnets-detudiantes-en-travail-social-16/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #15

Former sans politiser n’existe pas

➡ Former au travail social n’est jamais neutre. Transmettre des outils, des méthodes, des référentiels… c’est déjà faire des choix politiques. La question ne serait donc pas : « faut-il politiser la formation ? ». Mais plutôt : « que produit une formation qui refuse de se penser comme politique ? »

🔎 Former sans politiser, c’est souvent former à s’adapter aux dispositifs existants.

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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #15. Former sans politiser n’existe pas. André Decamp, Regards sur le travail social, 10 août 2026. https://andredecamp.fr/2026/08/05/carnets-detudiantes-en-travail-social-15/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #14

Mesurer l’impact ou reconnaître les savoirs ?

Réflexions à partir du webinaire de Martin Robert1 et Serigne Touba Mbacké Gueye2 animé par Jacques Caillouette3

J’ai récemment assisté à leur webinaire « Comprendre plutôt que mesurer : repenser l’évaluation du fonctionnement social dans une perspective phénoménologique » organisé par le Centre de recherche sur les innovations sociales – CRISES.

Au-delà des échanges sur l’évaluation et l’impact social, ce qui m’a particulièrement interpellé est la question de la production de la valeur sociale et des savoirs légitimes permettant de l’appréhender.

Une idée forte traverse les débats contemporains sur l’impact social : nous n’évaluons jamais uniquement des résultats. Montrosse-Moorhead et al. suggèrent de concevoir l’évaluation comme un espace pluraliste où cohabitent divers paradigmes, valeurs et usages, à expliciter plutôt qu’à unifier de manière coercitive (Montrosse-Moorhead et al., 2024, p. 2-6). Derrière chaque indicateur, chaque référentiel et chaque méthode d’évaluation se cachent des choix normatifs sur ce qui mérite d’être observé, reconnu et financé.

C’est précisément l’enjeu de ma recherche doctorale sur la mesure d’impact social dans les centres sociaux français.

L’un des apports majeurs du webinaire réside dans la remise en question de l’illusion de neutralité des outils de mesure. Depuis plusieurs années, les travaux de Florence Jany-Catrice montrent que les indicateurs ne sont pas de simples instruments descriptifs. Ils agissent comme des « repères cognitifs » qui orientent les décisions publiques, structurent les débats et définissent les critères de légitimité des actions sociales (Jany-Catrice, 2013, 2020). La question n’est donc plus seulement de savoir comment mesurer, mais également qui construit les catégories de mesure et dans quel objectif.

Cette interrogation devient particulièrement importante dans le champ de l’action sociale. Les centres sociaux ont historiquement été conçus comme des espaces de démocratie participative où les habitants sont considérés comme des acteurs capables de produire des connaissances sur leur propre réalité sociale. L’essor de mesure d’impact social tend à privilégier des formats de preuve. Ces formats répondent aux exigences de performance, de comparabilité et de reddition de comptes. Dans ce cadre, certains effets de l’action collective deviennent plus difficiles à rendre visibles. C’est notamment le cas de l’espoir ou encore des solidarités de proximité.

Le webinaire a fait émerger une question qui me paraît centrale : comment articuler l’exigence du travail de l’évaluation avec la pluralité des savoirs ?

Les travaux de Fricker et de Shiv Visvanathan offrent des pistes fécondes. Selon Fricker, les iniquités surviennent quand l’expression orale des groupes est discréditée ou que les groupes concernés ne disposent pas de ressources pour expliquer leurs expériences en public (Fricker, 2013, p. 1318-1320). Visvanathan corrobore le concept d’une justice cognitive prenant en compte la multiplicité des savoirs et écartant la supériorité d’une unique rationalité technocratique ou scientifique.

À mes yeux, la principale contribution du webinaire est précisément d’avoir rappelé que l’enjeu de l’évaluation n’est pas uniquement méthodologique. Cet enjeu semble à la fois ontologique et épistémique. Mesurer l’impact social, c’est aussi produire une représentation de la réalité sociale. Reste à savoir cette représentation permet de reconnaître les savoirs des personnes concernées ? Ou bien tend-elle à les marginaliser ?

Pour le moment, il est trop tôt pour l’affirmer.

Liste de références

  • Fricker, M. (2013). Epistemic justice as a condition of political freedom? Synthese, 190(7), 1317–1332.
  • Jany-Catrice, F. (2013). La performance totale : nouvel esprit du capitalisme ? Presses Universitaires du Septentrion.
  • Jany-Catrice, F. (2020). L’investissement social : une nouvelle grammaire de l’action publique. Revue française de socio-économie, 25, 1-12.
  • Montrosse-Moorhead, B., Shanks, T., et al. (2024). The garden of evaluation approaches.
  • Visvanathan, S. (2006). A Carnival for Science: Essays on Science, Technology and Development. Oxford University Press.

  1. Martin Robert, travailleur social, formateur à l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (OTSTCFQ). ↩
  2. Serigne Touba Mbacké Gueye, professeur, École de travail social, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue et membre associé du CRISES. ↩
  3. Jacques Caillouette, professeur, École de travail social, Université de Sherbrooke et membre régulier du CRISES. ↩

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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #14. Mesurer l’impact ou reconnaître les savoirs ? André Decamp, Regards sur le travail social, 3 août 2026. https://andredecamp.fr/2026/08/03/carnets-detudiantes-en-travail-social-14/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #13

De quoi mon éthos est-il le nom ?

Je suis travailleur social diplômé et donc formaté (au moins en partie…) pour agir, penser d’une certaine manière et me situer dans une certaine place. Pour Sartre, « exister, c’est se situer (1943), et se situer, c’est définir dans quelle mesure je suis aliéné ou pas » (Flipo, 2013).

Selon Lhuilier commentant Ricoeur, « ma place m’est assignée, la hiérarchie des préférences me transforme, de fuyard ou de spectateur désintéressé, en homme de conviction qui découvre en créant et crée en découvrant. » (Lhuilier, 2007). Parallèlement à cela, je vis dans ma propre chair des situations voire des événements liés à ce travail social.

Comme le souligne, d’une certaine manière, Hannah Arendt (Arendt, 2001) tout agir est politique et donc éthique. Cela nous renvoie à la dimension de l’éthos comme expérience essentielle : « Les Grecs, en effet, problématisaient leur liberté, et la liberté de l’individu, comme un problème éthique. Mais l’éthique dans le sens où les Grecs pouvaient l’entendre : l’éthos était la manière d’être et la manière de se conduire. C’était un mode d’être du sujet et une certaine manière de faire, visible pour les autres. L’éthos de quelqu’un se traduit par son costume, par son allure, par sa manière de marcher, par le calme avec lequel il répond à tous les évènements. C’est cela, pour les Grecs, la forme concrète de la liberté ; c’est ainsi qu’ils problématisaient leur liberté. L’homme qui a un bel éthos, qui peut être admiré en cité par exemple, c’est quelqu’un qui pratique la liberté d’une certaine manière » (Foucault, 1994).

La réflexion éthique réinterroge le sens des activités humaines, à la fois celle du chercheur et celle de la personne ou du collectif ciblés. Il s’agit de connaître ses biais, savoir d’où l’on parle et pas nécessairement s’exposer soi et ses opinions (j’évoque ici ma posture absolutiste à l’égard de la digitalisation). D’autant que « l’être humain construit son expérience du monde à travers une activité symbolique, c’est-à-dire que sa relation aux objets, aux personnes et aux évènements n’est pas directe, étant toujours médiatisée par des symboles » (Paillé, P. & Mucchielli, A., 2016. pp. 61-88).

Références :

Arendt, H. (2001). Qu’est-ce que la politique ? Seuil

Foucault, M., Defert, D., & Ewald, F. (1994). Dits et écrits, 1954-1988 : 1976-1979. III. Éditions Gallimard.

Flipo, F. (2013), « Les mouvements de “la transition” ou l’importance de la complémentarité », Mouvements, 75 (3), p. 99-109.

Lhuilier, D. (2007). L’activité mise en souffrance. Dans : , D. Lhuilier, Cliniques du travail (pp. 193-224). Toulouse : Érès.

Paillé, P. & Mucchielli, A. (2021). Chapitre 1. Choisir une approche d’analyse qualitative. Dans :, P. Paillé & A. Mucchielli (Dir), L’analyse qualitative en sciences humaines et sociales (pp. 13-36). Paris : Armand Colin

Ricœur Paul. Soi-même comme un autre, Seuil, Paris 1990

Sartre, J.P. L’être et le néant. Essai d’ontologie phénoménologique. Paris : Gallimard, 1943.

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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #13. De quoi mon éthos est-il le nom ? André Decamp, Regards sur le travail social, 20 juillet 2026. https://andredecamp.fr/2026/07/20/carnets-detudiant·e·s-en-travail-social-13/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #11

Pour un travail social indiscipliné

Je relis Pour un travail social indiscipliné de Laville et Salmon.

Et franchement, ça fait du bien.

Parce que le problème du travail social, ce n’est pas qu’on manque d’outils.

C’est qu’on ne questionne plus vraiment ce qu’on fait.

Former, intervenir, accompagner… on présente ça comme neutre.

Mais ça ne l’est jamais.

Derrière la technicité, la fameuse « distance professionnelle », il y a toujours des choix politiques. Simplement, on ne les nomme plus.

Et du coup, on forme à quoi ?

À s’adapter. À faire fonctionner les dispositifs. À ne pas trop poser de questions.

Pas à comprendre. Encore moins à contester.

Ce que proposent Laville et Salmon, c’est un vrai déplacement :

Arrêter d’agir sur les publics. Commencer à agir avec eux.

Et ça, ça change tout.

Parce que ça suppose d’accepter le conflit, de reconnaître d’autres savoirs, et surtout… de remettre en question les institutions elles-mêmes.

Ce n’est pas confortable.

Mais c’est sans doute nécessaire.

Alors je me demande :

👉 Est-ce qu’on forme encore des professionnels… ou des exécutants ?

PS : « Le travail social peut s’émanciper d’un passé dépassé, pour s’orienter vers une lutte pour la reconnaissance tournée vers l’avenir. »

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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #11. Pour un travail social indiscipliné. André Decamp, Regards sur le travail social, 29 juin 2026. https://andredecamp.fr/2026/06/29/carnets-detudiant·e·s-en-travail-social-11/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #10

Le « ghosting » des recruteurs

Par André Decamp

Selon une enquête LinkedIn, 45 % des candidats déclarent avoir été « ghostés » par un recruteur et 23 % l’ont vécu à plusieurs reprises. Les moments où ce silence intervient varient : 32 % des candidats ne reçoivent jamais de réponse après avoir postulé, 18 % voient la relation s’interrompre après un ou plusieurs entretiens et 16 % n’ont plus aucune nouvelle après l’envoi d’une offre. Cette situation a progressivement modifié les attentes des candidats.

Aujourd’hui, seuls 48 % des gens s’attendent à une réponse après avoir postulé, tandis que 81 % disent que cela les affecte de ne pas en recevoir. La littérature académique dit que ce phénomène est plus qu’une simple question de politesse au travail (Corbillé, Foli et Tassel, 2018). Des études à grande échelle montrent que le manque de réponse est en fait la situation la plus courante dans les recrutements (Beauregard, Arteau et Drolet-Brassard, 2019).

Pour les candidats du groupe majoritaire lui-même, seule une minorité de candidatures aboutissent à une réponse positive : le silence après une candidature est aujourd’hui l’expérience la plus probable sur le marché du travail. Cette idée est cohérente avec les travaux sur le recrutement digitalisé qui montrent que les candidats sont souvent confrontés à des procédures opaques, à une absence d’explication sur le traitement des candidatures et à une méconnaissance des logiques effectives de sélection, notamment lorsque les candidatures transitent par des plateformes, des formulaires ou des outils de tri automatisés (Pralong et Peretti-Ndiaye, 2023 ; Corbillé, Foli et Tassel, 2018).

Les recherches montrent également que cette non-réponse n’est pas répartie de façon neutre entre les candidats. Une étude menée dans la région métropolitaine de Québec, qui a consisté à envoyer 404 CV fictifs en réponse à 202 offres d’emploi, a montré que les candidats d’origine maghrébine ont subi un taux net de discrimination de 49 %, leur candidature étant rejetée dans près d’un cas sur deux alors que leurs compétences étaient équivalentes (Beauregard, Arteau et Drolet-Brassard, 2019). Les auteurs précisent également que le taux de rappel du candidat majoritaire est plus du double de celui des candidats minoritaires, ce qui signifie que ces derniers doivent envoyer en moyenne 2,1 fois plus de CV pour accéder à un entretien d’embauche.

Les résultats indiquent que les candidats portant des noms courants étaient plus souvent invités à un entretien, ce qui montre que le nom peut influencer le choix des CV. Ces résultats rejoignent d’autres analyses développées dans l’article, selon lesquelles le nom fonctionne comme un signal social permettant aux recruteurs de déduire une origine supposée, puis d’orienter leurs décisions de sélection à partir de stéréotypes, de croyances ou de préjugés, souvent sans expression explicite de racisme ou de rejet ouvert (Beauregard, Arteau et Drolet-Brassard, 2019).

La discrimination peut venir des choix clairs des recruteurs ou de la discrimination statistique, où l’appartenance à un groupe est utilisée pour juger la productivité d’un candidat (Beauregard et al., 2019). L’article dit aussi que ces mécanismes peuvent être une forme de discrimination indirecte ou cachée, surtout quand les CV sont triés rapidement, dans un moment de forte charge mentale, et que les recruteurs utilisent des signaux simples pour choisir quels profils doivent aller plus loin. Des études en psychologie sociale et en économie comportementale montrent que les choix de recrutement peuvent aussi être influencés par des biais cognitifs, en plus des mécanismes économiques habituels. Dans des situations où les recruteurs doivent traiter rapidement de nombreuses candidatures, le manque de temps, l’incertitude des critères de sélection, poussent à utiliser des stéréotypes pour trier les CV. Cette logique est d’autant plus plausible dans des environnements de recrutement où les outils numériques accélèrent la circulation des candidatures, augmentent les volumes à traiter et poussent les recruteurs à s’appuyer sur des instruments de présélection et de filtrage de plus en plus standardisés (Corbillé, Foli et Tassel, 2018).

En plus de l’accès inégal à l’emploi, les études montrent aussi les impacts psychologiques des refus répétés. L’étude sur de jeunes Français qui ont du mal à trouver un emploi montre qu’ils ont du mal à saisir les règles du recrutement en ligne et continuent d’utiliser des méthodes peu efficaces, comme chercher un « CV parfait » qui doit répondre exactement aux attentes des recruteurs (Pralong et Peretti-Ndiaye, 2023). Les auteurs montrent aussi que les jeunes interrogés comprennent mal le fonctionnement du recrutement en ligne, connaissent peu les mécanismes de tri, mobilisent peu les réseaux sociaux comme outils actifs de recherche d’emploi et tendent à utiliser les plateformes comme Indeed de manière routinière, sans réelle maîtrise des logiques de sélection à l’œuvre.

Lorsque les échecs se répètent sans raison apparente, certains candidats ont tendance à mettre leurs résultats sur le compte de la chance ou de la malchance, ce que les auteurs appellent une forme de « pensée magique » face à l’incertitude du marché du travail (Pralong et Peretti-Ndiaye, 2023). L’analyse montre que cette pensée magique survient quand les candidats ne peuvent plus lier leurs actions à des résultats clairs, à cause de la complexité des procédures, du manque de retour et des refus silencieux répétés.

Ces résultats soulignent le paradoxe du recrutement en ligne. En effet, les outils numériques sont souvent perçus comme une manière de réduire les différences d’information entre les candidats et les employeurs. Cependant, ils peuvent aussi compliquer le processus de recrutement. D’un côté, il y a plus de candidatures ; de l’autre, des algorithmes servent à les trier. Cela augmente la probabilité de ne pas avoir de réponse.

Les candidatures augmentent, on utilise des algorithmes pour les trier, et les méthodes de recrutement évoluent. Autant de raisons qui rendent les choix plus difficiles pour les candidats et augmentent le risque de ne pas avoir de réponse. Ce constat est fortement corroboré par l’enquête de Corbillé, Foli et Tassel (2018), qui montre que les recruteurs utilisent aujourd’hui une pluralité d’outils numériques plateformes de diffusion, CVthèques, réseaux sociaux professionnels, extensions de sourcing, dispositifs de suivi de viviers et que ces outils sont à la fois au service de l’efficacité organisationnelle et producteurs de nouvelles tensions, paradoxes et opacités dans la relation candidats-recruteurs.

Le ghosting est donc lié davantage à un système de recrutement où affluent de nombreuses candidatures, où la sélection est en partie automatisée et où les décisions sont influencées par des règles professionnelles, des contraintes organisationnelles et des biais de pensée. Les travaux de Corbillé et al. montrent en effet que les outils numériques ne servent pas seulement à recruter, mais aussi à gérer des volumes, à filtrer, à organiser les flux, à suivre les viviers et à rationaliser le travail des recruteurs ; ils rappellent aussi que ces outils sont insérés dans des contextes de travail marqués par la dispersion, la multiactivité, la recherche d’efficacité et la nécessité de traiter une masse croissante de traces et de candidatures.

Dans ce contexte, une question se pose pour les entreprises et les spécialistes des ressources humaines. Si ne pas répondre est courant dans les recrutements, doit-on changer la façon de communiquer avec les candidats pour rétablir la confiance sur le marché du travail et diminuer les effets négatifs du silence des recruteurs ? Cette question est d’autant plus importante, car les recherches montrent trois phénomènes qui se rejoignent : le silence devient normal dans les recrutements, il y a des biais selon les profils des candidats, et le recrutement devient de plus en plus opaque avec la digitalisation.

Liste de références

  • Beauregard, J.-P., Arteau, G., & Drolet-Brassard, R. (2019). Testing à l’embauche des Québécoises et Québécois d’origine maghrébine à Québec. Recherches sociographiques, 60(1), 35-61. https://doi.org/10.7202/1066153ar
  • Corbillé, S., Foli, O., & Tassel, J. (2018). Ce que les recruteurs font des outils numériques : pratiques, enjeux et paradoxes. Communication & Organisation, 53, 19-38. https://doi.org/10.4000/communicationorganisation.5955
  • Pralong, J., & Peretti-Ndiaye, M. (2023). Ce que les NEET font du recrutement digitalisé : conventions et pensée magique. Annales des Mines – Gérer & comprendre, 152, 48-58.

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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #10. Le « ghosting » des recruteurs. André Decamp, Regards sur le travail social, 19 mars 2026. https://andredecamp.fr/2026/03/18/carnets-detudiantes-en-travail-social-10/

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Carnets d’étudiant·e·s en travail social #9 

Faut-il être dans le jugement d’autrui ?

Par Nicolas Delbrah1

J’entends souvent dire qu’être dans le jugement, c’est mauvais. Que seul Dieu peut juger les actes d’autrui. Qu’on doit être dans la tolérance et dans l’acceptation de l’autre. Quand cet argument est utilisé pour créer de l’injustice et satisfaire uniquement des pulsions égocentriques, au détriment d’autrui, il devient légitime de remettre en question cette injonction sociale. C’est parfois, littéralement, une question de survie.

De plus, l’injonction de « ne pas juger » constitue en soi un jugement. C’est une injonction paradoxale qui impose une règle à l’autre tout en l’enfreignant. C’est fait ce que je dis, mais pas ce que je fais. C’est faire ce qu’on ne voudrait pas que l’on fasse sur nous-mêmes. C’est une tentative de retirer à l’autre un droit que l’on exerce sur lui.

Définitions et fonctions du jugement

Alors, qu’est-ce que le jugement ? De quoi, parle-t-on ? À quoi sert-il ?

Selon le Larousse, il y a plusieurs manières de le définir. Déjà, partant de là, ce mot peut porter à confusion. D’abord, on peut le voir comme une « action de juger quelqu’un, une affaire, dans le respect des lois et règlements en vigueur ». Pour juger, on s’appuie sur des bases normatives. Cela nécessite de discerner ce qui est conforme à la règle de ce qui ne l’est pas, en s’appuyant sur des actes concrets. On se base sur des actes de la personne ou situation jugée pour exercer ce discernement. On évalue un acte, un comportement.

Dans le domaine judiciaire, on l’évoque pour désigner une « décision rendue par une juridiction du premier degré ». Il s’agit d’une prise de position en acte juridique par un processus de discernement judiciaire. C’est une conception pragmatique qui constitue une des formes de régulation des conduites.

Cela peut être également une « activité de l’esprit permettant de juger, d’apprécier les êtres, les choses, les situations de la vie pratique et de déterminer sa conduite ». Juger, c’est raisonner avant d’agir. C’est avoir une pensée pour l’action. C’est ce qu’on peut retrouver lorsque l’on mène une réflexion sur l’éthique, la morale et les valeurs. On parle de jugement moral pour envisager une « vie bonne » ou être une « bonne personne ».

Par ailleurs, quand on juge, on peut mener une « appréciation, favorable ou défavorable, portée sur quelqu’un ou sur quelque chose » ou encore exercer une « aptitude à bien juger, à former des appréciations lucides, justes ». Mais c’est aussi l’« activité de la pensée qui affirme ou nie une proposition, pour faire apparaître le vrai ». C’est être capable de mettre de la raison pour distinguer le juste et l’injuste, le réel et l’irréel. Cette initiative rationnelle cherche à être conforme à la réalité et à ce qui est juste.

En somme, être dans le jugement, c’est faire preuve de rationalité pour formuler une appréciation sur quelqu’un, quelque chose, ou une situation pour se positionner dans le but de réguler les relations sociales, de rechercher la vérité et de prendre une décision.

Être dans le jugement d’autrui, c’est chercher la vérité sur autrui, c’est pouvoir prendre des décisions par rapport à l’autre et réguler ses relations.

Donc, sans jugement d’autrui, on ne peut prendre des décisions par la raison, à partir des lois, du juste, du vrai et faire la distinction entre la réalité et l’illusion, le juste et l’injuste. On est dans l’illusion et l’injustice. Le contraire de juger, c’est déprécierhésiterméprisermésestimer et négliger.

Le jugement d’autrui, c’est porter de l’importance à notre rapport à l’humain et à notre environnement.

Vers un jugement juste dans une éthique de la dignité humaine

Peut-on juger le jugement lui-même ? C’est un devoir éthique. Un jugement juste est celui qui respecte la dignité humaine.

Qu’est-ce qu’un jugement juste ? Un jugement juste est un jugement qui répond à des valeurs et la morale. Si les valeurs morales varient selon les individus selon la culture, l’éducation, etc., l’État de droit nous offre une base législative commune. En cas de litige, c’est cette base qui permet de porter plainte et de s’en remettre à l’appréciation d’un juge. Sans base commune sur les valeurs et les pratiques acceptables, des conflits de valeurs peuvent apparaitre sur la perception qu’on a du jugement d’autrui. Cependant, la loi ne suffit pas à dire le « juste ». Est-ce un problème d’être en conflit de valeurs avec le jugement d’autrui ? Pas nécessairement, dans la mesure où on trouve un consensus égalitaire, c’est-à-dire qu’on trouve un accord sans rapport de domination pour atteindre la dignité humaine. La différence de jugement des personnes peut être dépassée par le consensus et l’acceptation du jugement de l’autre différent du nôtre. La vérité sur l’autre est toujours partielle, car il y a des aspects de l’individu qui peuvent nous échapper. Le jugement doit donc rester provisoire. On doit être prêt à réactualiser ce jugement dès que de nouveaux éléments apparaissent dans une éthique de la dignité.

En fait, tout dépend de notre posture et de notre attitude face à la différence d’autrui et au conflit. Et si cet idéal n’est pas possible, les individus utilisent d’autres moyens comme la rupture du lien, la sanction, imposer son jugement à l’autre, être soumis au jugement de l’autre, etc.

Et là, le conflit de valeurs face aux jugements d’autrui peut être un problème quand elle ne respecte pas la dignité humaine, quand il ne respecte pas la loi et restreint les libertés fondamentales des individus. Comment garantir qu’un jugement ne soit pas simplement l’imposition de la norme du plus fort ? Il faut se mettre des règles sociales qui s’imposent à tous et le faire respecter par des institutions qui ont une légitimité à le faire.

Un droit encadré par la loi

Est-ce qu’il faut être dans le jugement ? Est-ce un devoir ? Oui, cela permet d’être libre, de vivre-ensemble et de se protéger. Il doit, cependant, respecter la loi et la dignité humaine pour ne pas être injuste, voire illégal. Toutefois, juger est inévitable, on ne peut pas ne pas penser. Par contre, on peut s’autoriser à ne pas exprimer son jugement, non pas pour arrêter de penser, mais pour permettre l’écoute ou être dans la légalité.

Est-ce un droit ? Absolument. C’est un droit inscrit dans la loi dans la mesure où dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de notre Constitution, l’article 11 stipule que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Un exemple d’abus qu’on peut imaginer sur le jugement, c’est juger une personne par rapport aux 26 critères de discrimination interdits par la loi (genre, culture, statut social, niveau intellectuel, etc.). Étiqueter une personne (Howard Becker, 1985) est mauvais si cela porte atteinte à la dignité humaine ou aux libertés fondamentales.

Conclusion

Pour conclure, l’injonction de « ne pas juger » est un paradoxe qui paralyse la pensée et favorise parfois l’injustice et la domination sur l’autre.

Le jugement, selon Noël Mouloud[1], est un acte de sens qui gouverne l’existence et la pensée. En le considérant comme une activité de l’esprit pour chercher et maintenir l’ordre social, nous réalisons qu’il est un socle pour notre liberté et notre qualité de vie. Aussi, être en position de jugement, c’est refuser l’indifférence et le mensonge. Mais pour s’engager dans une action éthique, il doit dépasser les pulsions égocentriques pour s’investir dans le fondement du droit et de l’éthique de la dignité.

En somme, nous avons le droit, et parfois le devoir de juger, à condition que cet exercice de la raison et l’expression de sa pensée reste un rempart contre l’oppression et le mépris, et non un outil de discrimination, de domination ou encore d’injustice. Une question demeure : comment juger sans que son propre vécu ou ses propres biais viennent trahir cette éthique de la dignité ?

Liste de références :


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Pour citer cet article :

Carnets d’étudiant·e·s en travail social #9 Faut-il être dans le jugement d’autrui ? Nicolas Delbrah. André Decamp, Regards sur le travail social, 26 février 2026. https://andredecamp.fr/2026/02/26/carnets-detudiant·e·s-en-travail-social-9/


  1. Actuellement en Master 2 « Intervention et Développement Social » à l’Université Montpellier Paul-Valéry, Nicolas DELBRAH vise l’encadrement d’équipe et l’ingénierie de projet dans le secteur sanitaire, social et médico-social.
    Éducateur spécialisé de formation et diplômé en coordination de projets culturels et de développement social local, il a plusieurs années d’expérience de terrain, acquises tant dans le secteur médico-social et l’animation socio-éducative que dans le social.
    Professionnel convaincu par l’intermédiation sociale, son ambition est d’impulser sur les territoires des projets innovants et porteurs de sens, en plaçant les publics concernés au cœur d’une démarche de démocratie participative. ↩
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Anti-oppression : charte éthique de pédagogie critique

Dans les Cahiers de pédagogies radicales (qui visent à développer les pédagogies inspirées par l’œuvre de Paulo Freire), la chercheuse Irène Pereira invite les pédagogues à réfléchir à leurs règles éthiques quand iels cherchent à mettre en œuvre une pédagogie critique anti-oppressive.

Elle propose une charte, un ensemble de règles, qui ne constitue pas un « code de déontologie » indiscutable, mais au contraire une base de discussion. Ces règles visent à inviter à s’interroger sur ce qu’est un agir éthique en pédagogie critique, et plus particulièrement lorsque cet agir éthique est orienté vers une pédagogie anti-oppressive.

Cette charte a par ailleurs été publiée dans le n°14 de la revue N’autre école : « Critiques, les pédagogies ? »

1- Le parti pris des « opprimé·es »

La première position éthique d’une pédagogie critique est celle d’un parti pris, l’engagement en faveur des « opprimé·es ». Il s’agit d’un choix éthique existentiel. L’histoire met en scène des groupes sociaux aux intérêts antagoniques occupant des positions sociales inégalitaires. Et dans le cadre d’une telle conception de l’histoire, les pédagogies critiques, quelle que soit leur position sociale d’origine, font un choix existentiel, celui de considérer que leur action éducative doit être engagée en faveur des opprimé·es.

2- Se conscientiser

La conscientisation est pour la ou le pédagogue critique une première exigence éthique personnelle. Elle ou il considère qu’il ne peut essayer de mettre en œuvre une pédagogie émancipatrice sans effectuer un travail de conscientisation personnelle qui est sans fin.

Cette exigence d’auto-conscientisation passe par le respect des savoirs des personnes concernées par les oppressions et les discriminations. Cela passe ainsi par le fait d’écouter les récits des personnes directement concernées par des discriminations et des inégalités sociales.

Mais le processus de conscientisation ne se limite pas à cela. Il consiste à confronter ces discours subjectifs à des recherches en sciences humaines et sociales qui proposent une objectivation statistique de ces réalités. La dialectique entre les savoirs sociaux subjectifs et les savoirs scientifiques objectifs est nécessaire pour le processus de conscientisation. En effet, pour qu’il y ait conscientisation, il faut qu’il y ait une dialectique critique qui ne peut avoir lieu que par la confrontation entre des savoirs de nature différente. La confrontation entre des types de savoirs différents permet de construire un esprit critique.

Elle permet aussi de passer de l’expérience subjective émotionnelle qui fait percevoir les oppressions comme des expériences interindividuelles à une conception des oppressions comme des réalités macro-sociales qui structurent la société dans son ensemble. C’est ce que permettent par exemple d’objectiver les études statistiques.

Face à une situation, le ou la pédagogue critique cherche non pas à avoir une lecture individualisante et psychologisante, mais à mettre en lumière les rapports sociaux de pouvoir.

3- Être un ou une allié·e

Prendre le parti des opprimé·es conduit à adopter une posture d’allié·e vis-à-vis des personnes vivant une oppression.

La notion d’allié·e implique la prise en considération qu’il existe plusieurs rapports sociaux entrecroisés. Ce qui fait que la plupart des personnes sont privilégiées sur certains points, mais aussi opprimées sur d’autres.

Un ou une alliée est une personne qui ne vit pas directement une oppression, mais qui souhaite s’engager dans la lutte contre cette oppression.

Le ou la pédagogue critique voit dans les situations d’incident critique non pas uniquement un problème à résoudre, mais une occasion de développer un travail de conscientisation et de déconstruction collective des rapports sociaux.

4- Ne pas agir sur, mais agir avec, pour développer le pouvoir d’agir des opprimé·es

L’allié·e n’adopte pas une position de surplomb où elle ou il agit sur la personne, mais elle agit avec les personnes concernées par les oppressions.

L’éthique de la pédagogie critique implique de refuser une réduction de la relation éducative ou d’enseignement à un rapport de maîtrise technique d’autrui. Être un ou une pédagogue critique ce n’est pas, avant tout, maîtriser des outils, des techniques ou encore une méthode. C’est avant tout construire une relation éthique avec les apprenant·es.

Être attentif et réfléchir aux relations de pouvoir dans la relation d’aide afin de les déconstruire.

Cela suppose de commencer par écouter les personnes les premières concernées et leur vécu sur les oppressions pour connaître leur demande.

Cela implique que les décisions qui sont prises par la suite le sont avec leur accord. Cela signifie également que la ou le pédagogue critique cherche à favoriser la capacité d’auto-organisation des personnes.

5- Avoir une approche inclusive

Se demander si son discours, les supports ou les espaces dans lesquels on agit ou que l’on utilise invisibilisent, excluent ou encore stéréotypisent de manière négative certains groupes.

  • Faire attention à ce que son discours ne stigmatise pas certains groupes, faire en sorte à ce qu’il visibilise le plus possible la diversité de la société ;
  • Faire en sorte que les affichages ou les supports pédagogiques ne véhiculent pas des stéréotypes négatifs et visibilisent la diversité de la société ;
  • Éviter que se constitue une répartition inégalitaire dans les espaces ou des espaces qui apparaissent comme peu accueillants pour des personnes appartenant à des groupes socialement discriminés, faire en sorte qu’il n’y ait pas de micro-violences dans ces espaces ;
  • Être attentif à une répartition égalitaire et inclusive de la parole des différent·es participant·es

6- Intervenir face à une situation d’oppression

Ne pas laisser passer un propos discriminatoire ou un comportement discriminatoire. L’allié·e a conscience que parfois pour les personnes directement concernées, il peut être compliqué d’intervenir directement par elles-mêmes. L’allié·e peut avoir une position de soutien ou intervenir, avec si possible son accord, si la personne concernée n’est pas en mesure de le faire elle-même.

7- L’efficacité ne peut pas prendre le pas sur le respect de la dignité de la personne humaine

La lutte contre les oppressions découle de la reconnaissance d’une égale dignité de chaque être humain. De ce fait, la recherche d’efficacité dans l’action ne peut pas prendre le pas sur le respect de la dignité de  la personne humaine, en particulier de celle des opprimé·es.

8- Développer une prudence face aux dilemmes de la pratique

La lutte contre les oppressions et les discriminations s’appuie sur des principes généraux, mais la situation pratique nous oblige à réfléchir au cas par cas à ce qui doit primer dans une situation déterminée.

La prudence désigne la vertu par laquelle on est amené à réfléchir et à agir de manière à déterminer quelle est la règle d’action éthique qui doit être utilisée dans un cas particulier. Le ou la pédagogue critique ne peut pas agir mécaniquement, mais est attachée à la réflexion éthique face aux dilemmes que pose la pratique.

9- La cohérence

La cohérence consiste dans une recherche d’adéquation entre le discours et la pratique. Le ou la pédagogue critique cherche à mettre en œuvre un principe de cohérence.

10- L’éthique et les conditions matérielles

Les pédagogues critiques ont conscience que leur agir éthique est souvent contraint par les conditions sociales matérielles. C’est pourquoi les pédagogues critiques considèrent qu’il est nécessaire de lutter pour des conditions de travail décentes afin de pouvoir parvenir à une plus grande cohérence entre les principes éthiques et l’agir réel.


Annexe :
Vidéo « La vertu du social – L’approche anti-oppressive »

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Front populaire : l’avenir d’une victoire

Après la dissolution de l’Assemblée nationale, la gauche française s’est réunie autour de la bannière Front Populaire, un nom qui renvoie à une histoire vieille de près d’un siècle, mais dont le souvenir est toujours resté vif. En mai 1936, face à la menace fasciste, cette alliance entre les socialistes (SFIO), les communistes (PCF) et les centristes du Parti radical, remporte les élections législatives. Le nouveau gouvernement de gauche, présidé par le socialiste Léon Blum, prend alors des mesures sociales sans précédent et très vite effectives. Pourtant, ces avancées déterminantes ne sont pas le fruit d’une simple victoire électorale : revenir sur la période permet de mieux comprendre la nécessaire articulation entre un pouvoir politique volontariste et un puissant mouvement social pour le soutenir, voire pour l’obliger.

Dans l’histoire politique française, le Front populaire est inscrit au Panthéon des gauches. Depuis des décennies, la gauche, a fortiori quand elle est unie, invoque le totem sacré de 1936 en période électorale pour inciter à la mobilisation. L’idée est qu’en la portant au pouvoir, d’importantes réformes sociales suivront. Après tout, les deux semaines de congés payés, la semaine de 40 heures et l’instauration des conventions collectives, permises par le gouvernement Blum juste après sa prise en fonctions, sont autant de preuves que confier les manettes politiques à la gauche porte ses fruits.

À la suite de l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, le député insoumis François Ruffin a ainsi immédiatement appelé la gauche à se réunir autour de la bannière « Front populaire » suivi dans les 24 heures par les quatre principaux partis de gauche (insoumis, écologistes, communistes et socialistes). En mai 2022, quelques jours après la formation de la Nouvelle union populaire écologique et sociale (NUPES), le communiste Fabien Roussel se permettait déjà le parallèle : « Le Front populaire, c’était de grandes avancées sociales. On est aujourd’hui à un tournant aussi historique que celui-là. » Remontons plus loin. Quelques mois après la victoire de la gauche plurielle aux élections législatives de 1997, la ministre du Travail Martine Aubry défend la semaine de 35 heures en se revendiquant des idées de Blum. En mai 1981, dans son discours d’investiture à la présidence de la République, François Mitterrand se réfère également l’héritage du Front populaire. Tout nouveau Premier ministre, Pierre Mauroy reprend quant à lui un slogan de 1936 : « Vive la vie ! ».

Pourtant, ce « mythe » proprement politique simplifie à outrance ce qu’a été le Front populaire : au-delà d’un accord électoral entre partis de gauche, il s’agit d’une véritable expérience culturelle et sociale, bien que de courte durée. Un simple coup d’œil au programme de campagne suffit à s’en convaincre : publié en janvier 1936, celui-ci ne contient pas les mesures phares plus tard retenues dans l’imaginaire collectif. La « réduction de la semaine de travail sans réduction du salaire hebdomadaire » est certes mentionnée, mais sans avancer de chiffre concret (le temps de travail s’élève alors à 48 heures par semaine) ; quant aux conventions collectives et aux congés payés, ils ne figurent tout bonnement pas dans le programme. Dès lors, difficile de lire dans la séquence 1936 un enchaînement logique et purement politique : les mesures effectives à l’été ne sauraient être le simple produit de la victoire électorale du printemps sur la base du programme publié à l’hiver. En fait, celles-ci ont surtout été arrachées par un mouvement de grèves sans précédent.

« La grève, la grève, partout la grève » (Jacques Prévert)

Retraçons le fil des événements au cœur du printemps 1936. Le 3 mai, les résultats du second tour des élections législatives actent la victoire du Front populaire, avec 386 sièges sur les 608 que compte alors l’Assemblée nationale. Respectueux de la tradition républicaine, Blum attend encore un mois avant de s’installer à Matignon, résidence du président du Conseil. Mais les 11 et 13 mai, deux grèves éclatent au Havre et à Toulouse dans le secteur de l’industrie aéronautique, en réaction aux licenciements d’ouvriers grévistes le 1er mai. Victorieuses, les grèves s’étendent alors dans le même secteur ainsi qu’au sein des usines automobiles de la région parisienne à la fin du mois de mai. Le 28, c’est au tour des 30.000 ouvriers et ouvrières de Renault de rejoindre le mouvement.

Fait notable et inédit à cette échelle, les grévistes ne se contentent pas de cesser le travail, mais occupent les usines. Si les grèves semblent progressivement s’apaiser, le mouvement reprend de plus belle à partir du 2 juin et gagne la province, notamment par le biais de la presse, qui se fait le relais des événements. Partout, dans une ambiance festive, des entreprises des plus diverses sont occupées, du commerce aux banques en passant par la restauration et la culture. On compte alors 12.000 grèves, dont 9.000 avec occupation, entraînant environ 2 millions de personnes.

La victoire acquise, le mouvement social ne s’éteint pas : à la différence de la plupart des mouvements de grève, il ne s’agit pas de s’opposer à un gouvernement hostile, mais de pousser, voire d’anticiper l’action de ce nouveau pouvoir dont on attend beaucoup.

Comment expliquer cette explosion sociale ? Indéniablement, aucune force politique ou syndicale ne l’a pleinement anticipée. Le 16 juin, le secrétaire général de la CGT Léon Jouhaux admet devant le Comité confédéral national du syndicat que « le mouvement s’est déclenché sans que l’on sût exactement comment et où ». Spontanées, les grèves et occupations de mai-juin 1936 ne débarquent toutefois pas de nulle part.

Elles s’inscrivent dans une articulation entre les urnes et la rue, matrice du Front populaire depuis deux ans : le 6 février 1934, la manifestation antiparlementaire de groupes de droite et d’extrême droite devant la Chambre des députés fait craindre à la gauche une menace fasciste imminente. De vastes manifestations unitaires rassemblant des milliers de personnes sont alors organisées en réponse un peu partout en France. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le rapprochement entre forces de gauche aux élections municipales de 1935 puis aux législatives de 1936. Au cœur de la campagne, les manifestations antifascistes et populaires interpellent l’opinion et propulsent le Front populaire au pouvoir. La victoire acquise, le mouvement social ne s’éteint pas : à la différence de la plupart des mouvements de grève, il ne s’agit pas de s’opposer à un gouvernement hostile, mais de pousser ,voire d’anticiper l’action de ce nouveau pouvoir dont on attend beaucoup.

Le double rejet du taylorisme et du paternalisme

S’inscrivant positivement dans la culture du Front populaire, l’explosion sociale du printemps 1936 exprime aussi deux rejets massifs, comme l’explique l’historien Antoine Prost dans son ouvrage Autour du Front populaire (2006). Rejet d’abord de la surexploitation des travailleurs et des travailleuses, rendue possible par la taylorisation et généralisée par la crise économique qui frappe la France depuis 1931. Théorisé et mis en pratique aux États-Unis au début du siècle, le taylorisme est un mode d’organisation du travail reposant sur une double division, à la fois verticale (entre tâches de conception et d’exécution) et horizontale (la production est décomposée entre les ouvriers pour réaliser les tâches les plus simples possibles).

Cette « organisation scientifique du travail » doit alors permettre une augmentation des gains de productivité. Après 1918, le taylorisme se répand progressivement dans les usines françaises, notamment dans l’automobile ou la réparation ferroviaire, mais sans s’accompagner d’une politique salariale fordiste accommodante. En outre, la grande division des tâches contribue à l’aliénation des travailleurs et travailleuses, soumis à des gestes répétitifs, dont l’utilité leur apparaît moins clairement que quand il intervenaient sur plusieurs étapes de production à la fois. Quand survient la crise économique, la rationalisation est alors utilisée pour intensifier les cadences tout en compressant les salaires et en maintenant les ouvriers et les ouvrières les moins efficaces sous la pression du chômage. En affirmant avec force le rejet de cette cadence inhumaine, les grèves constituent alors un moment de dignité retrouvée, comme l’écrit la philosophe Simone Weil dans le journal La Révolution prolétarienne le 10 juin :

« Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Prendre la parole à son tour. Se sentir des hommes, pendant quelques jours. Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. Oui, une joie. […] Joie d’entendre, au lieu du fracas impitoyable des machines, symbole si frappant de la dure nécessité sous laquelle on pliait, de la musique, des chants et des rires ».

Dès lors, pour échapper à la contrainte des cadences et à l’arbitraire des chefs qui les imposent, la question temporelle s’impose au cœur des revendications ouvrières : d’abord la semaine de 40 heures, réclamée par la CGT depuis le début des années 1930. Les congés payés s’inscrivent dans la même perspective : il s’agit cette fois-ci d’une initiative personnelle de Blum et non d’une revendication des grévistes. Reste qu’avec la semaine de 40 heures, les congés payés répondent à la surexploitation à l’œuvre depuis des années et donnent réalité et consistance au temps privé des salariés.

Les occupations d’usines prenant la forme d’une grande fête antipatronale, elles expriment un refus de ce lien personnel, affirment que le patron n’est pas chez lui dans l’usine comme il est chez lui dans sa maison avec sa famille.

De la même manière, la nécessité des conventions collectives émerge des grèves du printemps 1936 en ce qu’elles remettent en cause le pouvoir patronal tel qu’il était conçu et pratiqué jusqu’alors. Comme l’explique Antoine Prost, si la propriété en est le fondement, cela signifie que la domination exercée par le patron dans ce qu’il appelle sa « maison » est également d’ordre privé, impliquant de la part des salariés une obéissance et une forme de reconnaissance. Les occupations d’usines prenant la forme d’une grande fête antipatronale, elles expriment un refus de ce lien personnel, affirment que le patron n’est pas chez lui dans l’usine comme il est chez lui dans sa maison avec sa famille.

Au fond, le printemps 1936 acte une délégitimation profonde du paternalisme en vigueur depuis la fin du XIXe siècle. De cette rupture viennent les conventions collectives : les ouvrières et les ouvriers refusant de s’engager pour autre chose qu’un travail et un salaire déterminés à l’avance, le contrat de travail doit être d’ordre public : il ne peut être discuté personnellement entre chaque salarié et son employeur, mais doit être clairement établi à l’issue de négociations entre syndicats et patronat. La loi sur les conventions collectives, dont le rapporteur est Ambroise Croizat, député communiste dirigeant la puissante Fédération des Métaux de la CGT, (et futur ministre communiste créateur de la Sécurité sociale après-guerre) remplace le lien personnel de subordination par un lien fonctionnel de production. Le pouvoir patronal est désormais encadré, ne laissant par exemple plus le droit à l’employeur de déterminer et de modifier les salaires selon son seul bon vouloir.

Quand le patronat craignait une révolution bolchevique en France

Si ces trois mesures sociales déterminantes émergent des grèves, encore faut-il que le nouveau gouvernement et surtout le patronat y consentent. Or, au début du mois de juin, ce dernier est pris d’effroi par les événements : avec ces entreprises occupées partout, le droit de propriété ouvertement bafoué et ce nouveau gouvernement soutenu par les 72 députés communistes tout juste élus, le bolchévisme semble aux portes du pays. Certes, à gauche, la perspective révolutionnaire n’est sérieusement envisagée que par une minorité. Dans un article publié dans Le Populaire le 27 mai, Marceau Pivert, représentant de l’aile gauche de la SFIO, incite Blum à s’appuyer sur le mouvement pour instaurer un vrai pouvoir socialiste dans le pays, clamant que « tout est possible maintenant ». Réfugié en France, Léon Trotski assure de son côté le 9 juin que « la révolution française a commencé » : « “Les soviets partout ?“ D’accord. Mais il est temps de passer de la parole aux actes. » Reste que la majorité des grévistes, non syndiqués, envisagent surtout leur action comme temporaire, une sorte de parenthèse joyeuse propre à exprimer un idéal plus qu’à le conquérir. Les partis et syndicats, PCF compris, souhaitent quant à eux apaiser les grèves. Mais au fond, peu importe : bien qu’il ne soit pas de nature révolutionnaire, le mouvement exerce de fait une pression considérable sur le patronat. La presse bourgeoise s’en fait l’écho. Le 6 juin, Le Temps écrit :

« Devant cette grève qui se généralise, devant ces violations énormes, inouïes, de l’ordre et des libertés publiques les plus élémentaires, le président du conseil, le chef du gouvernement légal, a-t-il parlé au nom du pays tout entier, au nom du droit républicain ? S’est-il élevé contre cette dictature occulte qui pèse sur la nation ? […] Son gouvernement n’est qu’une simple délégation de cette force aveugle, dont les Chambres ne seraient qu’un instrument pour une simple législation de faits accomplis ailleurs. Mais il faut alors le dire, il faut proclamer que le gouvernement prend un caractère dictatorial et que c’en est fini du régime républicain ! »

C’est donc dans ce contexte brûlant que les représentants patronaux, réunis au sein de la Confédération générale de la production française (CGPF), sollicitent le gouvernement encore en formation pour trouver une sortie de crise. Une première négociation a lieu dans la nuit du 4 au 5 juin. En médiateur, Blum constate que le patronat est prêt à céder sans faire de l’évacuation des usines un préalable. C’est ainsi que lors de son investiture le 6 juin, Blum promet la mise en place rapide des 40 heures, des congés payés et des conventions collectives. Le lendemain dès 15 heures, les négociations s’engagent à Matignon entre la CGPF, la CGT et l’État, marquant une première dans l’histoire politique française. Le 8 au petit matin, les accords sont officialisés : le patronat accepte une augmentation des salaires et « l’établissement immédiat de contrats collectifs de travail », définis dans une loi votée quelques jours plus tard. Ne figurent pas dans le texte les 40 heures et les congés payés, qui ne sont en fait pas discutés : ces mesures relevant uniquement de la loi, les patrons devront s’y plier.

« Finie la semaine des deux dimanches » : des conquêtes précaires ?

Pourtant, tout reste encore à faire. Le mouvement atteint son paroxysme dans la semaine du 8 au 12 juin, puis se poursuit fin juin et courant juillet : les acquis obtenus à l’échelle nationale doivent désormais être arrachés localement. De nombreux patrons n’acceptent en effet pas les décisions prises par la CGPF : le 9 juin, 114 présidents et représentants des chambres de commerce s’opposent aux 40 heures. Mais parmi les conquêtes de 1936, ce sont les conventions collectives, négociées à l’échelle de chaque secteur, qui exigent la lutte la plus âpre. Ainsi, à Besançon, les grèves ne commencent que le 16 juin pour réclamer l’application des accords de Matignon, engageant au fil des jours de plus en plus de secteurs. Un accord est finalement trouvé par l’intermédiaire du préfet du Doubs le 1er juillet.

Les mesures votées par le Front populaire sont bien plus des conquêtes ouvrières que des acquis sociaux, et ne peuvent être établies et respectées que par l’accord entre le mouvement social et le pouvoir politique.

Ces cas se multiplient dans d’autres départements au même moment. Les mesures votées par le Front populaire sont donc bien plus des conquêtes ouvrières que des acquis sociaux, et ne peuvent être établies et respectées que par l’accord entre le mouvement social et le pouvoir politique. La suite des événements le montre : quand le Front populaire se délite au sommet de l’État, les mesures s’en trouvent fragilisées. Dès février 1937, Léon Blum annonce une « pause » dans la réalisation des mesures sociales. La question de l’intervention française en Espagne pour défendre le gouvernement républicain contre les franquistes, refusée par Blum contre l’avis des communistes, fragilise encore un peu plus la coalition. En juin, Blum est contraint à la démission et en avril 1938, c’est le radical Édouard Daladier qui s’installe au pouvoir. Quelques mois plus tard, le nouveau président du Conseil affirme dans un discours radiodiffusé qu’il faut « remettre la France au travail » par un « aménagement » de la loi des 40 heures. Comprenez, permettre légalement aux entreprises de disposer des heures supplémentaires qu’elles estiment nécessaires, tout en majorant faiblement les taux de rémunération. En novembre 1938, le ministre des Finances Paul Reynaud se charge de publier les décrets-lois et déclare « finie la semaine des deux dimanches ». Les grèves qui s’ensuivent sont durement réprimées : alors que le gouvernement mobilise préfets et forces de l’ordre, le patronat licencie massivement les grévistes. La rupture est consommée, le Front populaire n’est plus.

Reste qu’en un sens, bien que précaires sur le court terme, les avancées sociales de 1936 s’enracinent dans la société française. Comme le souligne l’historien Jean Vigreux dans son ouvrage Histoire du Front populaire. L’échappée belle (2016), en élargissant la démocratie libérale à la démocratie sociale, le Front populaire ouvre en fait une séquence historique plus longue. Celle-ci trouve son aboutissement dans le programme du Conseil national de la Résistance, mis en œuvre après la Libération. « L’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale », « le droit au travail et le droit au repos », « la sécurité de l’emploi » ou « la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine » sont autant de principes s’inscrivant pleinement dans l’expérience du Front populaire.

Comme au siècle passé, construire ce nouveau Front populaire nécessite la mobilisation de toutes et tous, au-delà des accords entre partis.

Une fois interrogé à la lumière des faits, le mythe électoraliste du Front populaire apparaît bien pauvre, en ce qu’il occulte souvent ce qui s’est véritablement joué au printemps 1936 : si les avancées sociales du Front populaire sont bien réelles, elles ont surtout été permises par l’articulation entre la pression du mouvement social et la capacité d’action du pouvoir politique. Le premier portant le second au pouvoir, les grèves et occupations d’usines permettent ensuite de pousser les revendications et d’assurer leur réalisation. La réussite du Front populaire tient précisément dans cette alchimie. Alors, à l’heure où l’histoire s’accélère, la gauche entend rejouer le coup de 1936 face à une extrême-droite qui n’a jamais été aussi proche du pouvoir. Mais comme au siècle passé, construire ce nouveau Front populaire nécessite la mobilisation de toutes et tous, au-delà des accords entre partis. C’est en créant et en maintenant cette dynamique que le Front populaire de 2024 pourra réussir là où la NUPES de 2022 avait échoué. Porter les espoirs ne suffit plus : il s’agit désormais de porter l’histoire.

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