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40•Pervers, paranoïaques et autres tyrans

Épisode 40 Covid-19, novembre 2020

Censure du film « Hold-Up »

Cette chronique est la suite de la précédente consacrée à la sortie du film « Hold-Up ». Dès sa mise en ligne, des élus de la majorité et de nombreux internautes ont bien sûr dénoncé un film « délirant » et un amas de « fake news ». Le 12 novembre 2020, le film a été retiré de la plateforme Viméo, après avoir été accessible plus de 24 heures. Son réalisateur a reçu le message suivant : « Votre vidéo a été supprimée, car elle ne respecte pas nos règles ». Le motif invoqué pour ce retrait était le suivant : «  Vous ne pouvez pas mettre en ligne des vidéos mettant en scène ou encourageant des actes d’automutilation, prétendant à tort que les catastrophes de grande ampleur sont des canulars, et émettant des allégations erronées ou mensongères concernant la sécurité des vaccins ». Évidemment, Dailymotion a aussi fait retirer le film de sa plateforme. Toutefois, soyez rassurés. Le film peut être visionné gratuitement sur le site de la société Tprod.

Le site de financement participatif, Ulule, a touché 10 % des 182 000 euros récoltés par le réalisateur. Toutefois, vu l’animosité des réactions sur les médias « officiels », le directeur d’Ulule a pris la décision de reverser cette somme à « une association de défense de l’information ». Ulule refuse désormais de faire la promotion du film. Le 11 novembre 2020, le compte de Tprod sur la plateforme Tipeee avait reçu des promesses de don de 28 000 euros par mois. Trois jours plus tard, ils en sont désormais à 123 000 euros par mois, de la part de 6 300 participants, ce qui est tout simplement inédit pour la plateforme. Si Tipeee validait la page de Tprod, alors l’entreprise obtiendrait ces 123 000 euros dès le mois prochain. Toutefois, vu les pressions exercées vont-ils procéder à cette validation ? Pas, si sûr…

Accusation de complotisme

Le principal reproche fait au film est qu’il coche beaucoup de cases du conspirationnisme. L’ancien ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy, qui témoigne également dans ce reportage, a affirmé jeudi 12 novembre qu’il s’était fait piéger. Il dit être « scandalisé » par « presque tout » ce qu’il y a dans ce film. Il réclame le retrait des passages où il apparaît. Certains demandent la démission de la députée ex-LREM Martine Wonner interviewée dans le film. Car, cette élue du Bas-Rhin ne regrette pas le moins du monde sa participation. De même, l’actrice Sophie Marceau a ouvertement et courageusement fait la promotion du film, soulevant un tollé médiatique. 

Pour ce qui me concerne, je soutiens ce film au nom de la pluralité de l’information. En effet, pas besoin d’être très futé pour voir que les médias officiels sont adeptes de la pensée unique et monolithique. Tout ce qui dévie de la « ligne officielle du parti » est systématiquement taxé de complotisme et censuré. On voit depuis des mois, toujours les mêmes têtes sinistres sur les plateaux de télévision. Ceci démontre le niveau zéro de démocratie atteint lors de cette crise. Si donc, l’on m’accuse de complotisme en parlant de ce film, je ferais comme Martine et Sophie. J’assumerais, sans jamais la renier, ma position.

Liberté d’expression

On a aussi beaucoup critiqué le contenu du film. Or, il se trouve que, moi aussi, je ne suis pas vraiment d’accord avec beaucoup de choses dites dans ce film. Certaines sont manifestement approximatives et d’autres sont des montages de propos retirés de leur contexte. Toutefois, là n’est pas le problème. Car les médias « officiels » font exactement la même chose et ce, sans aucune vergogne. Ils sont donc bien mal placés pour critiquer quoi que ce soit. Mon sentiment est que les Français sont suffisamment matures. Ils sauront prendre ce qui est bon et laisser ce qui est douteux. Nul besoin de leur dire, ce qui est vrai ou ce qui est faux.

Laissons donc toutes les opinions s’exprimer librement, même si certaines nous déplaisent. C’est cela la vraie démocratie. Les sites qui se sont désengagés du film après avoir accepté de le financer ou de le diffuser devraient donc avoir honte. Ce genre de réaction démontre le degré de soumission et de servilité atteint envers les pouvoirs « bien-pensants ».  Comme je l’ai expliqué dans ma précédente chronique, le film met en lumière deux femmes tout à fait remarquables. Après avoir détaillé les arguments de la généticienne, Alexandra Henrion-Caude, je reviens maintenant sur ce que nous dit Mme Ariane Bilheran. Cette psychiatre qui réside en Colombie s’exprime dans une vidéo de 47 minutes tournée en marge du film. On peut ainsi remettre ses propos dans leur contexte. 

Philosophes, paranoïaques et autres pervers

Ariane nous met d’ailleurs tout de suite dans l’ambiance, en parlant d’entrée de jeu du complotisme. Dans l’antiquité, le philosophe est celui qui dénonce un complot contre le peuple. Donc, si le complot est réel, celui qui dénonce le « complot » s’inscrit dans une démarche philosophique. Maintenant, si le complot n’existe pas, celui qui parle de complot est tout simplement un paranoïaque. Dans un monde où les choses peuvent être fausses ou vraies, le paranoïaque est l’inverse du philosophe. En fait, le vrai complotiste ou conspirationniste est celui qui corrompt le langage afin de tromper le peuple. S’il n’y a pas corruption du langage, on a affaire à un philosophe qui cherche à affirmer une vérité. Dès que le langage est corrompu, on a affaire à un paranoïaque qui cherche à dissimuler un mensonge.

Ce point est fondamental pour s’y retrouver dans un flot d’informations souvent contradictoires. Toutefois, je ne suis pas tout à fait Ariane lorsqu’elle associe langage paradoxal et perversité. Car, le langage paradoxal est celui de la nature lorsqu’on la considère dans sa dimension quantique. Manier le paradoxe est le plus sûr moyen pour approcher une vérité profonde. Accepter la contradiction n’est en rien un signe de perversité. C’est plutôt faire preuve d’ouverture d’esprit. En revanche, la perversité c’est l’action de détourner quelque chose de sa vraie nature. Ainsi, la vraie nature d’un père ou d’une mère, c’est d’aimer ses enfants. Tout parent qui maltraite ses enfants est donc à la base un pervers. Un parent pervers ne peut donc pas, par définition, aimer ses enfants. De la même manière, un état est censé protéger ses citoyens. Il en découle, que dès que l’état maltraite ses citoyens, il fait preuve de perversité.

Tyrannie et harcèlement

Ariane reconnaît aussi, à côté de la figure du paranoïaque et du pervers, l’existence du tyran. On reconnaît un tyran au fait qu’il est passionné par le pouvoir. Le tyran prétend aussi que la fin justifie les moyens. C’est ce qui lui permet de tuer, voire de torturer, au nom d’une « grande cause ». Ceux qui aspirent au pouvoir ne peuvent donc pas être des hommes vertueux. Car, tout homme vraiment vertueux fuie le pouvoir. C’est la raison pour laquelle un philosophe ne pourra jamais accéder au pouvoir. Par contre un paranoïaque ou un pervers peut très bien accéder au pouvoir. Si le pouvoir est pris par un pervers, on pourra aboutir à un état de démocratie totalitaire. Car, rappelons-le, le pervers ne peut s’empêcher de détourner les choses de leur vraie nature.

C’est ce qui se passe aujourd’hui dans beaucoup de pays qui se vantent d’être « démocratiques ». Le pouvoir peut aussi être pris par un paranoïaque qui va alors chercher à harceler le peuple via 4 techniques principales. La première technique de harcèlement est le choc traumatique. Ce choc suggère que la survie de l’espèce est en danger. Ce choc est un évènement brutal qui n’a pas été anticipé et qui interdit l’analyse ou le dialogue. On alimente ce choc via la transmission de messages de terreur comme une comptabilité mortifère journalière avec menaces de pertes d’emplois ou de famine.

Comportement sectaire et délire paranoïaque

Ariane nous rappelle que le maniement de la terreur est à la base une méthode sectaire. La racine étymologique du mot secte signifie « couper ». Tout comportement sectaire se reconnaît donc facilement en cas de mesures prises pour nous couper de nos proches, de notre travail ainsi que de la possibilité de se déplacer, de se rassembler ou de s’exprimer. Quand on adhère à une idéologie sectaire, il y a nécessairement un « avant » et un « après ». Le délire paranoïaque apporte une réponse rassurante, englobante et dogmatique à la difficulté qu’il y a de faire son deuil de sa vie d’avant. Pour cette crise du COVID-19, celui qui pense n’est plus l’individu, mais l’État.

Or, si l’État délire parce qu’il est dirigé par un paranoïaque, alors bonjour les dégâts. Rappelons que ce qui caractérise un délire, c’est la certitude absolue. Donc, tout système qui prône l’existence de vérités absolues attire nécessairement à lui des paranoïaques. D’où une deuxième stratégie de harcèlement : la culpabilité. Le paranoïaque accuse, par exemple, quelqu’un ou son peuple de détruire la planète. Ou alors, il fustige des comportements jugés irresponsables. Ceux qui ne suivent pas les règles sanitaires sont coupables de contaminer les autres. Car, toute personne qui culpabilise devient manipulable et contrôlable. C’est la culpabilité qui permet de mettre en œuvre très rapidement des mesures de privation des libertés individuelles. 

Empathie et division

La troisième technique de manipulation est l’empathie. L’idée est de persuader une personne ou le peuple que l’on agit pour son bien-être. Or, seul l’individu est habilité à définir ce qui bien pour lui. Sûrement pas un autre individu, une corporation ou pire, un État. Dès que quelqu’un prétend agir pour votre bien-être, une sonnette d’alarme doit immédiatement se déclencher dans votre tête. 

La quatrième stratégie est celle de la division. Toute dictature a besoin de casser les groupes d’appartenance, comme les classes sociales et surtout la famille. Le paranoïaque triomphe dès que les proches sont perçus comme des ennemis potentiels. Ici aussi, toute personne qui cherche à diviser est un paranoïaque en puissance. Un dirigeant sain d’esprit aura toujours un discours d’union et non de division. Comme le souligne le psychiatre Jean-Pierre Caillot : « Si vivre ensemble nous tue, nous séparer est mortel ». On retrouve ici le conflit de loyauté qui vise à nous faire croire que si l’on cherche à aider les autres, on court à une mort certaine. D’où la division en lieu et place de l’union.

La médecine n’est pas une science

Ce qui caractérise aussi la crise actuelle, c’est qu’elle possède une dimension médicale. Or, pour Ariane, la médecine ne peut pas être une science, comme je l’ai moi-même expliqué par ailleurs.  En effet, comme nous l’a enseigné Hippocrate, tout acte médical présuppose une relation humaine entre un médecin, un patient et une maladie. Or, il ne peut y avoir de certitude absolue dans l’art ou dans la justice. De même, interpréter des symptômes est un art car, là aussi il ne peut y avoir de certitude absolue. Par contre manier des statistiques est clairement une science.

Grâce à ces notions cruciales et fondamentale, il est facile de distinguer le vrai médecin qui pratique un art, du faux médecin qui manie des statistiques. Si un médecin prétend avoir une approche scientifique de la maladie, zappez ! Car, par là-même, il renie son serment d’Hippocrate. On l’a bien vu dans cette crise, où de faux médecins ont interdit, au nom de la science, à de vrais médecins de prescrire certains remèdes.

Pensées et actes

De même, Ariane nous informe qu’il n’y a que les pervers, les paranoïaques et les psychopathes qui confondent la pensée et l’acte. Or, que voyons-nous à la télévision à longueur de journée ? Une kyrielle d’experts, un ministre de la Santé ou un président justifiant les mesures liberticides prises au moyen de courbes dérivées de simulations mathématiques. Par exemple, notre président nous a prédit 400 000 morts en novembre si l’on ne faisait rien. D’où sort ce chiffre ? Tout simplement d’une simulation mathématique qui n’est qu’une pensée plus ou moins sophistiquée. Il est bon de savoir que toute pensée est aisément identifiable par l’emploi de la conjonction de subordination « Si ».

Par contre, ouvrir un lit de réanimation ou recruter du personnel de santé sont des actes. Là, plus question de « si » avec lesquels on peut « mettre Paris en bouteille ». Je suis sidéré de cette dérive actuelle de prendre les résultats d’une simple simulation mathématique pour une vérité. C’est en fait très pervers. Car, c’est la simulation qui permet de justifier les prises de décisions politiques. Puis, suite aux mesures prises, on valide la simulation puisque les chiffres prédits ne sont pas observés. En fait, la seule chose à faire est de ne pas chercher à simuler ce qui va arriver. On doit toujours s’en tenir aux faits et rien qu’aux faits. Notre gouvernement brille-t-il par ses actes ou par ses pensées ? Chacun pourra juger par lui-même. 

Vivre ou mourir

Ariane et moi-même faisons la même analyse pour ce qui concerne notre dérive vers un monde hybridant les idées d’Aldous Huxley avec celles de George Orwell. Toutefois, Ariane va plus loin en posant la bonne question. Jusqu’où sommes-nous prêts à perdre notre humanité par peur d’être persécutés ? Car, ce qui nous humanise, c’est de philosopher, c’est-à-dire d’apprendre à affronter la maladie et éventuellement à mourir. Vivre, c’est donc aussi apprendre à savoir mourir.  C’est le choix que doit faire Achille. Il pourrait avoir une vie normale où il mourra vieux et heureux entourés de ses enfants. Il y a cependant un autre choix qui est de mourir jeune sans enfants. Achille aura alors une vie héroïque qui le rendra célèbre pour la postérité.

De nos jours, il nous est impossible de faire des choix héroïques. Le choix de la vie héroïque doit être laissé à tout un chacun, car c’est ce qui nous humanise. L’idée est de rendre sacré le lien humain. Or, nous assistons aujourd’hui à une attaque sans précédent contre la tendresse humaine. On nous refuse le droit de faire des gestes essentiels pour manifester notre amour envers l’autre. C’est ici qu’il convient de se rappeler que vivre c’est accepter de prendre des risques. Être héroïque, c’est avoir conscience que l’on peut se sacrifier. Prendre un risque sur sa propre vie pour rendre sacrée la vie. La vie spirituelle, intellectuelle, émotionnelle, c’est sacré, la survie physique c’est juste de la biologie. 

Union et héroïsme

On lutte efficacement contre les paranoïaques et les pervers en s’unissant. Toutefois, ceci nécessite d’avoir vaincu ses propres démons et la division qui règne en nous. Il faut être en paix à l’intérieur de soi en se connectant à sa dimension transcendantale. Pour s’y aider, il suffit de se raccrocher aux grandes figures héroïques de l’humanité. Nous ne sommes pas ce à quoi on cherche à nous réduire. Car tout totalitarisme fonctionne par rétrécissement de la pensée. Le totalitarisme n’est que le croisement et le produit de ce qui nous avons permis. C’est ce à quoi nous avons accepté d’être réduits qui permet aux paranoïaques et autres pervers de nous dominer. Nous avons donc les dirigeants que nous méritons. 

Ceux qui ne les connaissent pas encore pourront découvrir, dans mon dernier livre, les 7 cadres de pensée de l’humanité. Chaque fois que l’on élargit sa pensée, on lutte très efficacement contre la paranoïa, la perversion et le totalitarisme. Vivre ou survivre ? A chacun de choisir en son âme et conscience. Un grand merci à Ariane Bilheran pour nous aider à décoder les pensées et les décisions prises par nos dirigeants, toutes nationalités confondues.

Par Marc HENRY

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En toute impunité

Je suis ce corps en trop

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822, 823, 824, 825, 826, 827, 828, 829, 830, 831, 832, 833, 834, 835, 836, 837, 838, 839, 840, 841, 842, 843, 844, 845, 846, 847, 848, 849, 850, 851, 852, 853, 854, 855, 856, 857, 858, 859, 860, 861, 862, 863, 864, 865, 866, 867, 868, 869, 870, 871, 872, 873, 874, 875, 876, 877, 878, 879, 880, 881, 882, 883, 884, 885, 886, 887, 888, 889, 890, 891, 892, 893, 894, 895, 896, 897, 898, 899, 900, 901, 902, 903, 904, 905, 906, 907, 908, 909, 910, 911, 912, 913, 914, 915, 916, 917, 918, 919, 920, 921, 922, 923, 924, 925, 926, 927, 928, 929, 930, 931, 932, 933, 934, 935, 936, 937, 938, 939, 940, 941, 942, 943, 944, 945, 946, 947, 948, 949, 950, 951, 952, 953, 954, 955, 956, 957, 958, 959, 960, 961, 962, 963, 964, 965, 966, 967, 968, 969, 970, 971, 972, 973, 974, 975, 976, 977, 978, 979, 980, 981, 982, 983, 984, 985, 986, 987, 988, 989, 990, 991, 992, 993, 994, 995, 996, 997, 998, 999, 1000, 1001, 1002, 1003, 1004, 1005, 1006, 1007, 1008, 1009, 1010, 1011, 1012, 1013, 1014, 1015, 1016, 1017, 1018, 1019, 1020, 1021, 1022, 1023, 1024, 1025, 1026, 1027, 1028, 1029, 1030, 1031, 1032, 1033, 1034, 1035, 1036, 1037, 1038, 1039, 1040, 1041, 1042, 1043, 1044, 1045, 1046, 1047, 1048, 1049, 1050, 1051, 1052, 1053, 1054, 1055, 1056, 1057, 1058, 1059, 1060, 1061, 1062, 1063, 1064, 1065, 1066, 1067, 1068, 1069, 1070, 1071, 1072 jours et nuits d'un consentement à un génocide en cours en Palestine.

Ghassan Salhab

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Sang Titre

« Si je te parle d'un lieu, c'est qu'il a disparu. »
Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville, Sang Titre (2019)

Le Soleil est un trou, le Soleil est de vapes

Maudit soit le soleil [1], le grand Inquisiteur indifférent, le Hautain, le Suprême Hystérique, impassible comme le Pâle Citoyen, maudit soit le soleil impénitent qui continue de pair de Persée chaque jour les nuages de poussière de béton et de jeter sa Très-Haute et sa très-indifférente lumière comme du sel dans une plaie sur le front des enfants-dégâts des enfants-débris de Gaza, qui n'arrête pas de crash cracher ses sangs pires ses sempiternels photons sur les visages arrachés et sur les moignons de bras et d'avant-bras, sur les moignons de cuisse et de jambe d'enfants vivants, sur les milliers de moignons infâmes et glorieux et dans les milliers de plaies non refermées, rouvertes, éternelles.

Le soleil ne montre pas. Le Soleil est de vapeurs seulement, complice de la nuit et amant du pétrole seulement. Noir le soleil. Le soleil est un trou, un traître : maudit soit-il, et maudits soient aussi les yeux, les yeux qui sont eux aussi deux trous, deux traîtres. Le soleil n'éclaire pas, il avale. Comme un trou. Les yeux ne voient pas, ils avalent. Comme des trous béants. Ici parmi nous bons et pâles Cis-toyens aux écrans incarnés, écran partout écran total, on a trop vu de remakes de ruines arabes et de sangs pitres de sempiternelles rengaines de pères portant dans les bras leur jeune enfant en sangle hantée vers un hôpital de Gaza ou d'ailleurs et de samples éternels de mères voilées effondrées comme les immeubles de Gaza, on n'a rien vu à Gaza mon amour.

(Quand j'étais enfant, je croyais que la « bande de Gaza » désignait une bande au même sens du mot que la bande à Bonnot ou la bande à Baader. La bande de Gaza c'était dangereux, comme le nom d'une association criminelle. On ne pouvait pas pleurer avec eux, on ne pouvait pas hurler avec les mères effondrées. On regardait ça à la télé en mangeant le midi en famille. On ne disait rien. Ou peut-être on disait : C'est triste. Mais c'est tout. C'était la mort de l'Autre. Il y avait tant d'Autres que moi moignons.) Nous sommes trop infiniment putains dépucelés des yeux troués comme les rectums déchirés des prisonniers de Sde Teiman à l'ombre du soleil hystérique, trop aveuglés de vapes de pixels pour pouvoir encore voir quoi que ce soit de la Nakba à travers lèse-hors-bite, ô Tirésias satyriasis : maudits soient-ils. Qu'ils crèvent.

(Trouvez mieux que les yeux. Franchement on peut trouver mieux. Avec le temps on s'attache, je sais bien. Mais quand ils crèvent. Vous pouvez faire sang. La peau, ça oui. La peau voit mieux que les yeux. Tenez désormais à vos pores comme à la pure prunelle de vos yeux. Les yeux eux ce sont des porcs, aveugles et traîtres. Le problème étant que la peau est morte, partout. Plus rien ne touche. On touche seulement des yeux, maintenant.)

Photo : Samar Abu Elouf

Bébés dans un nuage d'orage

[00:30] L'orage gronde, à quelques kilomètres au nord. Le bébé dort. Raids d'avions qui franchissent le mur du son, les bangs supersoniques n'arrêtent pas de la nuit comme des bombes sonores à rendre fou, ça et les bourdons des drones mais on se dit ça va, c'est encore loin [00:37], c'est plus au nord, à l'extrémité du territoire, comme l'orage quand il y a un délai entre l'éclair et le tonnerre, quand on était petits sous la tente on comptait 1, 2, 3…, le délai diminuait… Ça se rapproche [01:32], on ne sait pas où est la cible, où va frapper la bombe idiote comme le bistouri d'un chirurgien fou avec sa frappe chirurgicale, et au tremblement de la terre et du béton sous le choc on tremble avec les murs avec le béton, on se croirait mourir mais non [04:46], on se dit ce n'est pas nous, c'est plus loin. C'est à côté. C'est juste à côté. On est toujours debout. Le bébé dort.

(Je me souviens des petits doigts parfaitement dessinés de ma fille à la maternité le soir de sa naissance, c'était comme de la dentelle vivante, un miracle fait nature. Je me disais que si je la laissais quelque part, si je la laissais par terre ou n'importe où, elle resterait là à pleurer, à s'épuiser à pleurer, à s'étrangler, qu'elle mourrait là où je l'avais laissée. Elle avait ce pouvoir involontaire sur moi, ce pouvoir de la faiblesse nue et absolue, sans autre défense que son cri. Le pouvoir de me sortir de moi-même. Aujourd'hui chacun ne pense plus qu'à sauver sa peau. On ne donne plus la vie, on la garde pour soi, on la prend à l'Autre comme on prend le taxi comme on prend congé comme on prend.)

On compte une guerre en bébés. Le bébé ce n'est pas l'enfant. C'est autre chose de plus. C'est le degré zéro de l'enfance. Zéro et infini ensemble. C'est moins qu'une personne, plus qu'un homme. Le bébé est blanc d'un blanc qui n'est personne. Personne n'est aussi blanc et grave comme l'est un bébé. C'est vivant. C'est chrysalide. C'est la pâte. On fait le futur avec la pâte. On détruit le futur en faisant de la pâte, aussi.

Toujours entrer chez un peuple par femmes, filles, bébés. Filles, femmes, bébés. Femmes, bébés, filles. Bébés, femmes, filles. Tout ça se combine. Tout est peau cible. La guerre c'est essentiellement ça, c'est des possibilités.

Soit la bombe Mk 83. C'est une bombe de 1000 livres (soit 453 kg), contenant 202 kg d'explosif. La bombe Mk 84 pèse encore plus lourd : 2000 livres (soit 907 kg), et contient 429 kg d'explosif. Ces bombes peuvent être équipées d'un système de guidage inertiel et par GPS. Une bombe Mk 83 équipée d'un tel guidage est alors désignée GBU-32, et une bombe Mk 84 équipée d'un tel guidage est désignée GBU-31. Bombes intelligentes. Elles offrent des possibilités, disons qu'elles en ouvrent. Leur puissance explosive les rend inadéquates pour un usage dans des zones peuplées. Une bombe Mk 84 a un rayon de létalité qui s'étend entre 350 et 400 mètres du point d'impact. Jusqu'à 800 mètres, les fragments de la bombe peuvent causer des blessures importantes et de sérieuses destructions.
(À ne pas mettre entre toutes les mains.)
L'armée israélienne a largué plus de 500 bombes Mk 84 sur la bande de Gaza pendant le premier mois de la guerre. Le 9 octobre 2023, une attaque sur un marché dans le camp de réfugiés de Jabaliya est menée au moyen d'une ou deux bombes GBU-31 et tue (au moins) 42 (personnes (dont 14 sont des enfants)). Le 31 octobre, une zone densément peuplée du camp de Jabaliya est bombardée au moyen d'au moins quatre GBU-32 (mais il pourrait aussi s'agir de GBU-31). Bombes intelligentes.

Il y a aussi la GBU-39, plus petit diamètre, plus légère (113 kg), bombe de précision aux ailes de diamant. Avec son ogive perforante, elle ne détruit que l'intérieur des bâtiments et des corps, poumons, tissus mous, comme à Rafah. Ça éclate, avec l'onde de pression. On essaie plein de choses, on essaie des bombes à Gaza comme les vieux dégueulasses en vacances touristiques essaient des jeunes corps dociles de jeunes filles de jeunes garçons. (Comme Allah bord à toi rats-ciel ou verts.)

Qu'as-tu vu à Gaza ? Il n'y a pas de preuve. Sais-tu seulement ce que tu as vu ? Pas de preuve qu'Israël ait utilisé Notre Père, qu'on ait utilisé des bombes thermobariques à Gaza, type GBU-43. (Dieu-le-Père enflamme l'air à 3000° Celsius : sachant que 1. l'eau bout à 100° et que 2. le corps humain est de l'eau à 80%, l'incinération est instantanée comme un châtiment divin et vous retournerez à la cendre.) Les enquêteurs procèdent de la manière suivante : ils croisent le nombre d'occupants d'une maison ciblée par une bombe avec le nombre de corps retrouvés et comptent comme évaporés ceux qui manquent, après une recherche exhaustive de traces biologiques (des taches de sang sur les murs ou des petits morceaux). Résultat : on a bien compté, et il manque (notamment) des bébés. Volatilisés dans le nuage d'orage. Mais ce n'est pas une preuve. Peut-on reconnaître son propre enfant seulement à son bras, à sa main, à une phalange, dans les décombres ? Reconnaîtriez-vous ses dents toutes seules ? Rien ne prouve que ce n'était pas tout bonnement un engin explosif classique. Conventionnel.

Ce qu'on a cru voir, le blast, c'était juste un nuage de Wilson. C'est du conventionnel, ça. Ça va. Et il faut savoir que les bébés peuvent très bien s'évaporer par d'autres moyens. Ils peuvent très bien être appelés ailleurs, là-haut, à tout instant, ça arrive aussi, oui. Les petits enfants entrent dans la nuée et on ne les revoit plus. Ils partent. Plus de 1 300 enfants sont montés dans le nuage. 3 738 sont passés dans le nuage mais ne sont pas montés. Ils sont encore là, en chair et en os, démembrés, éborgnés, vivants. Maudite soit l'intelligence, maudites les preuves.
Notre Père,
Père de toutes les bombes,
Que ton règne vienne,
Et brûle l'oxygène, brûle-toi, brûle tout :
Vaporise les corps, efface les visages
Charge-toi du fléau et épargne-nous le mal
Prends-le pour nous en t'immolant dans un dernier souffle de feu
Âmîn.
Maudit soit le Père qui n'existe pas sans l'Enfant, les enfants-boucliers de l'Hôpital Al-Shifa, caché derrière eux comme Persée devant Méduse, maudit soit-il : qu'il brûle de son propre manque en un souffle au tritonal et qu'on ne retrouve jamais rien. Maudits soient les kilos : 453, 907, 113. Maudits les chiffres qui s'anéantissent eux-mêmes dans un grand boum. Maudit le vide qui n'existe pas sans le lieu qu'il fait disparaître. Il est dit que l'Absolu vivant viendra en nuée de bébés : bébés nébuleux qui ne sont encore personne, qui n'ont encore rien qu'un râle et pas de visage, rien qu'un râle de vie et pas assez encore d'existence, les jumeaux noirs qui n'ont pas de reflet dans les miroirs, et il faut savoir que pour chaque être-leurre aujourd'hui devenu Cis-toyen au soleil hystérique du monde libre il y a au moins un noir jumeau mort, séparé de vous à des millions de kilomètres, orphelin de frère et dont vous êtes malgré vous le double pâle et le traître pâle, cherchez votre jumeau mort et en le trouvant peut-être vous comprendrez certaines choses qui vous sont arrivées en 1967, en 1973 ou en 23.

(Si vous ne sentez pas au moins quelque part en vous les petits jumeaux qu'on vous arrache à l'autre bout par milliers, si vous ne vous sentez pas des moignons qui picotent de partout et les membres-fantômes des petits bras éparpillés des bébés-tonnerres de Gaza, soyez maudit.)

Et voilà… [09:25] voilà que soudain, lentement d'abord comme un oisillon ouvre ses paupières collées… fendille sa coquille d'une aile d'ange encore immatérielle, sortant à peine du néant où il peut à tout instant retomber… s'esquisse, se dessine… d'abord en volutes tournoyantes dans le nuage d'orage comme en un feulement de bébé tigre, fragile et indistinct comme une masse sans épaisseur à l'échographie dans le ventre de Gaza… un cœur pulse… bat dans la fumée grise… bat, un cœur se bat… et voilà le Bébé sans père [09:44], l'Absolu auto-ressuscité, le Grand Prématuré vengeur, émanant de l'azote liquide des 4 000 embryons bombardés d'Al Basma, miraculés du sperme clandestin des prisonniers palestiniens acheminé en contrebande jusqu'aux ovules de leurs épouses dans des stylos-billes, l'Orphelin-né… le voilà qui veut sortir et qui se dégage du nuage d'orage et, prenant peu à peu de la force [10:06], comme un aimant attire à soi le métal épars des immeubles utérins éventrés, s'agrège et se forme… la pâte lève, le Bébé prend force : comme il est beau, il est magnifique, la Mère pleure en disant C'est lui, c'est lui vous le voyez ?, c'est notre Bébé à toutes regardez, il a nos yeux, nos yeux graves, comme il est beau, il sait marcher, il sait tout seul sans avoir jamais appris, et voilà qu'il se lève en géant golem de halo blanc, [10:46] se dresse en gloire et en parousie de vengeance, en chrysalide kamikaze avec ses ailes de diamant, le Bébé Béant d'atomes de cervelle et d'os de bébés évaporés dans le ciel de Gaza, – se lève un instant, barrit comme un gouffre éléphant dans le ciel de Gaza, puis disparaît.

Il n'y a pas pire fantôme qu'un bébé, rien de pire qu'un bébé pour vous hanter.

Photo : Samar Abu Elouf

Gouttes de pluie coulées en plomb

[00:05] Faibles gazouillis gazaouis. Il faut prêter l'oreille. Stridulent encore, fourmis humaines. C'est encore la vie. (Les vivants meurent, mais pas la vie.) Comme le bruit des gouttes de pluie sur les feuilles. N'as-tu pas vu que Dieu pousse les nuages ? Il donne la pluie. Mais la pluie tourne. C'est alors une pluie coulée au rouge, moulée dans les usines. Pluie pénétrante, à fragmentation de milliers de gouttes de plomb. Il pleut et il n'y pas de toit. C'est l'averse et il n'y a pas de toit. La pluie perce. Traverse les murs le béton comme des vers dans la chair d'un fruit qui saigne tout son jus.

Fin 23 ils ont assiégé le nord de Gaza pour le vider et en faire une zone-tampon. Les civils étaient pris entre les deux mâchoires de la force armée, en étau ou en double bind, sommés d'évacuer par ceux qui bombardaient et détruisaient les routes vers le sud. Enclave dans l'enclave. Jabaliya, encerclée en octobre 24, était encore occupée par environ 430 000 personnes vivant alors dans les ruines de la ville, l'approvisionnement en eau et en nourriture étant totalement coupé, l'aide humanitaire bloquée. Les deux routes indiquées par les autorités israéliennes comme sûres pour déplacer les civils, les avenues Al-Rachid et Salaheddine, ont été ciblées par les tireurs d'élite israéliens. C'était se sentir soi-même comme coulé dans du plomb, se sentir ainsi tenu à l'impossible, pris en tampon dans la zone. Mais ce double bind n'est pas un simple fait de guerre cynique, il a sa logique rigoureuse : il définit précisément une zone à l'état pur. Gaza, alors, n'était plus un territoire.

Un territoire a sa loi, physique et historique, extensionnelle, enracinée, auto-conservatrice, indépendante de ce qui le peuple. Une zone c'est autre chose. Une zone s'ouvre soudain dans un territoire, survient sur lui, le recouvre, le fait disparaître. Sortilège de la zone. Car une zone est un espace intensif et non extensif : un espace en tension, défini par les limites mouvantes qui le tiennent comme entre des mâchoires de bulldozers. Espace qui ne connaît plus rien que des quanta et des densités, tel un cluster. Espace de contagion, non de communauté : il n'y a pas d'extériorité de la zone aux individus qui s'y trouvent présents, elle vous colle à la peau et déteint sur vous. Tout ce qui est dans la zone est momentanément incorporé à elle. Tout ce qui est dans la zone est désormais déclaré ennemi. À Jabaliya a été tenue une population-tampon de 430 000 zonards-liminaux, qui se tiennent entre deux territoires comme sur le seuil entre deux portes, sur les ruines de leur maison de leur école de leur mosquée mais cependant ailleurs que chez eux, tenus ici et cependant ailleurs qu'ici, à la fois ici et nulle part, déplacés sur place par la malédiction de la zone : maudite soit la zone.

Comment diable échapper à la malédiction de la zone ? Sa sorcellerie est puissante : tampons-mâchoires qui mordent à l'encre indélébile dans la chair comme dans la Colonie pénitentiaire. Territoire tamponné, cacheté, scellé. Il faut agir avant qu'il ne soit trop tard. Sachez-le. Quand vous pouvez, combattez la zone par la zone. Dézonez la zone. Striée par les tunnels, trouée à travers les murs. Lézardez la zone. Car quand la zone a bientôt atteint son état de lisseté absolue, alors il est trop tard : écran plat. Vous n'aurez plus que des pixels pour pleurer. [06:25] Les femmes qui ont essayé et qui ont été tuées pour avoir essayé, celles qui sont mortes jeunes, furieuses, vieilles, sans jamais voir l'aube…

Tunnels gazés à Gaza, femmes fouillées nues à genoux à Gaza en plein soleil hystérique, soldats de Tsahal en soutien-gorge hilares à Gaza, enfants morts plombés de pluie à Gaza avec leurs mères portant et brandissant des morceaux de tissu blanc : maudit soit le blanc, maudite la paix blanche au soleil hystérique où tout est Ève à cul-hué.

Nettoyer. C'est le maître-mot. La pluie de plomb blanc-chie Gaza. On ne le répètera jamais assez. Il faut nettoyer, faire tampon. On évacue. Tunnels-tuyaux, zone-siphon. La zone est l'espace dissipatif. Désormais seul le vide sera accepté. Trump reconstruira Gaza sans Gazaouis. On les paiera s'il le faut, si on n'arrive pas à tout évacuer. Gaza ressortira des ruines en Disneyland, refaite avec du vide condensé. (Zone, Camp, Parc : remodelage de l'espace, re-spatialisation liquide du territoire, gazéification de Gaza.) D'une manière générale, les états composés et hybrides entre le vide et le plein seront tolérés, mais ce sera seulement à titre temporaire. Un jour ou l'autre, un jour prochain, il faudra avoir tout évacué.

Deir al-Balah, 6 Juin 2024. Photo : Ali Hassan Jadallah

Flèches brisées sur Kapital mort

Du 7 octobre 2023 au 24 juillet 2024 : 46 000 (bâtiments détruits) à Gaza-Ville (74,3%), 32 000 à Gaza-Nord (70%), 24 900 à Deir al-Balah (50,1%), 45 500 à Khan Younès (55,7%), 22 100 à Rafah (45,4%)
Du 7 au 9 octobre 2023 : 830 (morts)
Au 31 décembre 2023 : 21 978 (morts)
Au 21 mars 2025 : 45 553 (morts)
Janvier 2026 : 71 000 (morts) et 170 000 (blessés)
Taux moyen : 250 (morts) par jour, sachant que le taux moyen de la guerre civile syrienne, à titre de comparaison, était inférieur de moitié, soit 96,5 (morts) par jour.
Marge de 20 civils (tués) par frappe. Monte à 100 (environ) si la cible est un membre identifié du Hamas. (Marges calculées suivant la contrainte de densité du territoire.)
Quand il s'agit de Citoyens, les morts ont des noms. Les Gazaouis, eux, ont seulement des nombres. Nombres-flux, vous glissent entre les doigts. 73 000 dont au moins 21 500 (enfants).
Entre 70 000 et 125 000 tonnes de bombes ont été larguées sur Gaza. Ce n'est pas seulement une dépense. C'est un investissement nécro-politique et territorial. C'est aussi la machine qui est lancée. Les bombes, c'est soit une seule, soit l'avalanche. Additionner les zéros, c'est la logique du capitalisme. Mais la guerre est un moment-clé dans la conscience critique du capitalisme. Il ne faut pas seulement dire que la guerre est un marché rentable parmi d'autres pour le vieux capitalisme industriel (armes, tanks, etc.) Plus profondément, l'économie de guerre, loin d'être une crise accidentelle et passagère dans le fonctionnement normal de l'économie capitaliste, révèle le principe même du capitalisme en général, met à nu son cœur battant, sa pulsion la plus intime : la pulsion de mort. Encore, encore, encore. Voilà ce qu'il veut.
Les GBU sont du jetable, comme le papier toilette.

De ce point de vue, la bombe est le produit idéal, le produit-limite du capitalisme, la forme pure et achevée de la marchandise : 1. objet fétiche qu'on stocke et qu'on manipule avec tact protocolaire, mais qui 2. contient cependant en lui sa propre chute au néant inorganique (particulaire), et 3. à la différence des autres marchandises dont l'usure est exogène, contient cette annihilation sur le mode de la nécessité interne et finalisée. L'être même de la bombe est de se nier en tant qu'être. Gouffre, obsolescente-née. Capital technique à flux tendu, elle révèle ainsi dans le capitalisme son propre gouffre sans fond, sa propre autodestruction productive. Encore, encore, encore... On n'en finit pas, on n'en aura jamais fini de la chaîne de production. En général, les objets consommables ne sont que des concrétions passagères du processus de production, voués non seulement à la consommation qui les détruit, mais à s'auto-détruire et à se reproduire à l'infini. En exposant la pulsion de mort comme le principe fondamental de la dépense productive, les guerres de destruction laissent en même temps toujours entrevoir, comme une faible lueur, la possibilité de la mort du capitalisme comme seule possibilité adéquate à sa tendance profonde. Kapital mort par dépense, par sa répétition morbide.

Gaza semble vouée à la répétition. Compulsion de catastrophe. On pense parfois que la guerre se répète parce qu'on refoule l'origine, la catastrophe première (1948). On est foutus, si on pense comme ça : on se retrouve aussitôt prisonnier de la mémoire des autres. Alors, la guerre descend toujours plus profond dans le sol sans fond car il faut savoir que le sol est un abîme, maudit soit le sol dont la soif de sang est sans fin, et la guerre alors s'enracine à son tour dans le sol sans fin. Seul le souvenir pur doit être sauvé de la mémoire, le souvenir-image, clair adamantin. Il n'y a pas de pire sangsue suceuse que la mémoire, la mémoire sans souvenir, maudite soit-elle : qu'on vous l'arrache.

(Il était une fois N., né d'une femme dont le nom est oublié car il était trop long. Un jour, il voulut connaître son sang. On lui donna une liste. La liste disait : traces de Cananéen et de semence ammonite diminuée, imité d'Édomite pur par son demi-frère, mais par ailleurs ismaélien zébré d'hébraïsmes errants et distingués par le père, quart-fils de vizir et de Naqib mamelouk affranchi. Le sang de N. n'était pas possible. Et pourtant il vivait ! Il brûla la liste. Depuis, N. marche avec la cendre dans les veines. Béni soit l'Impur.)

C'est le contraire : on refoule parce qu'on répète, parce qu'on ne supporte pas l'absurde l'inflexible répétition de plomb du Capital-Mort : maudite soit-elle.

[02:54] Une détonation, déflagration. [03:03] Deuxième détonation, déflagration. Technique de la réplique, double frappe. [03:11] Troisième. La terre ! C'est la terre qui tremble sous leurs pieds. Il n'y a plus de sol, maintenant, seulement le pseudo-ciel rouge nuit. Flèches des minarets brisées sur Kapital mort : la mosquée d'Al-Omari s'effondre au paroxysme du Capital-Mort comme une cathédrale financière démasquée, maudites soient toutes les cathédrales qui sont toutes financières, qu'elles soient financières déguisées ou financières opiacées, inconscientes d'elles-mêmes. Et soudain il n'y a plus de peuple de droit, il y a seulement des peuples de fait : occupés, occupants (l'occupation est un état de fait et non de droit, ça se montre, se fait voir, s'exhibe au soleil hystérique). Il y a seulement des peuples de sables mouvants et des peuples d'erre. Il n'y a plus ni élu ni égaré, car vous êtes tous un en déréliction, en tant qu'orphelins des dieux. Et c'est maintenant Gaza la profane qui apparaît sous la pieuse effondrée, voilà la vraie Cité matérielle sous l'habit déchiré de la religieuse, Gaza la grise, de béton armé désarmé, la combattante abandonnée sans Dieu, auréolée d'Intifada de pierres et de bébés.

Tout le monde démocratique a fourni. Au moins un petit morceau. Pas gros. Un petit quelque chose, une miette des armes lancées sur Gaza. Par nos meilleurs. Nos ingénieurs sortis de nos meilleures écoles, experts reconnus dans le monde entier. Si vous avez besoin de solutions performantes et de systèmes intégrés d'isolation et de protection dans des conditions extrêmes, Hutchinson est votre partenaire de confiance.

Entre octobre 2023 et mars 2026 : plus de 525 (cargaisons) de composants de matériel militaire expédiés par des fabricants français vers les industries israéliennes de défense. Dissolution de la responsabilité par morcellement : responsabilité en miettes. Les principaux exportateurs français sont Sermat (moteurs électriques), ADR (systèmes tournants), Effbe France (membranes en élastomère), Eurolinks (maillons de munitions), Savimex (systèmes optiques), Safran (moteurs), Thales (radars, sonars), Cimulec (circuits imprimés), Amphenol Air LB (connecteurs), Radiall (connecteurs radiofréquence, fibre optique, micro-ondes), Aubert & Duval (canons, obusiers, mortiers), Vishay MCB (potentiomètres, capteurs) et Hutchinson (roues, joints, revêtements).

(Note sur la bombe comme court-circuit de l'État démocratique. – La bombe en tant que marchandise d'État, produite par des entreprises privées et achetée par des contrats étatiques qui en monopolisent juridiquement l'usage et la jouissance, brouille la frontière théorique des secteurs privé/public. Le capital privé tire des profits d'une dépense socialisée uniformément répartie, financée par les ressources publiques ; réciproquement, la forme marchande subsiste enchâssée dans une relation politique entre capital et État. La bombe révèle ainsi le rôle tactique de l'État dans l'économie libidinale du capitalisme. Circuit exclusif de la jouissance d'État. Quand, même artisanale, elle est soudain déviée et extraite de ce circuit, réappropriée par des acteurs sociaux non étatiques dans un conflit armé, elle est toujours visible, – montrée, nommée, violente par nature, – en proportion de sa transgression du mariage de l'État et du capital. Au contraire, l'insertion de la bombe dans l'ordre capitaliste ordinaire maintient sa jouissance à un niveau d'invisibilité publique relative et d'euphémisation : « frappes », « intervention », « opération » au nom codé, etc. La bombe détruit et tue à l'abri du droit monopolistique dont elle est pourtant le court-circuit capitaliste, comme le coït parental rentabilise la sexualité dans la nuit obscure de la chambre à coucher, pendant que les enfants dorment à côté.)

Israël, notre cher enfant douloureux du siècle passé, plus vieux que nous, enfant chétif meurtri devenu fort, dur et froid, avant-poste et gardien du capitalisme occidental d'extraction au Moyen-Orient sur la Plateforme de Palestine. La guerre d'Israël à Gaza, paroxysme d'Occident. On se voit dedans comme au miroir d'étain : s'éteint geai n'oxyde, un génocide (c'est difficile à dire). Génocide sécuritaire. Génocide par calcul. Génocide par dénatalité. Génocide collatéral. Il y a plus d'un génocide possible.

Génocide, ça ne marche plus. Ne prend plus. On le dit, ça ne marche pas. Le mot est mort avec les morts, évacué. Il n'est pas mort par usure. Il a été attaqué. On l'a tué. C'est un sémocide.
(Il faut trouver autre chose.)

La grande mosquée Al-Omari de Gaza, 27 janvier 2024. Photo : Ali Hassan Jadallah

Spectateur Pâle. Prendre. Photos.

Elle. – Tu n'as rien vu à Gaza, rien.
Moi. – J'ai vu les camps de réfugiés.
Elle. – Non, tu n'as pas vu.
Moi. – J'ai vu le camp de Jabaliya, la densité extrême à Jabaliya, la vie nue à Jabaliya, la soif à Jabaliya, ça je l'ai vu. J'en suis sûr.
Elle. – Tu n'as rien vu, non : tu as vu des photos. Ce que tu as vu n'était pas la réalité. La chaleur de métal lourd et l'onde de pression sur Gaza, la poussière de béton dans la gorge et dans les poumons. Cela ne se voit pas.
Moi. – On peut voir à travers les photos, on peut voir le réel, voir et pleurer.
Elle. – C'est réel, oui, comme sont vivants le cœur et les reins prélevés sur un mort dans la glacière médicale, en survie artificielle à travers les voies de transmission des images. On voit toujours dans. Dans quelque chose. Jabaliya est un camp dans un camp, un camp en abyme. Le camp, c'est un espace transitionnel : on y passe. Les Gazaouis sont de passage chez eux. Toi tu as vu Jabaliya dans ton salon, dans le bus, dans d'autres images. Jabaliya, celle que tu as vue, était découpée, cadrée, morcelée par les images comme par les bombes. Elle a été prélevée sur le corps de Gaza, déplacée et transplantée dans un autre corps. L'image déplace le réel, comme l'armée déplace les populations. C'est la malédiction de la Nakba qui continue. Gaza n'est plus à Gaza : la zone est découpée par l'image en même temps que le territoire occupé est recouvert par la zone. (Double opération simultanée.) L'image se dys-aime-mine en explosante-fixe en en une diaspora diapositive.

Moi aussi je dis Gaza, tout le monde dit Gaza, mais Gaza c'est déjà du découpé au bistouri : une bande. Comme une bandelette d'homme invisible, qui recouvre et occulte le visage de Palestine. On enlève les bandes, avec infinie délicatesse, comme la gaze sur le corps purulent d'un grand brûlé, et la chair-lymphe du grand brûlé vient avec la gaze de Gaza, s'arrache avec. Ça part, tout s'en va. Le grand brûlé ne crie pas.

Maudit soit l'invisible, car il y a de l'invisible qui crie famine en pleine lumière et se dévore sous le soleil (hystérique), maudit soit-il : jamais invisible en soi, toujours l'invisible du visible. Car il ne suffit pas que quelque chose soit là, présent sous nos yeux, pour être visible. Il faut beaucoup plus.

Il y a des gens qui passent devant vous et vous ne les voyez pas.
Il y a des gens qui ont un crabe sur le visage, accroché. Vous ne les voyez pas.
Vous leur coulez votre regard comme du plomb fondu dans les plaies que font les pinces du crabe, sans les voir.
Il y a des gens qui ont des trous et vous, vous regardez plutôt le couteau.
Le visible est un fait de représentation, non une présence brute. Il est visible à condition de le devenir, à condition qu'on le rende visible, qu'on le plie à l'ordre du visible, qu'on le fasse entrer dans l'ordre du visible par les interventions d'une police iconique. Le visible rejette dans l'ombre son invisible. Tsahal a exercé à Gaza un contrôle strict de la visibilité autant que de la population enclavée.

Plus de 220 journalistes (tués), dont au moins 71 (ciblés) en train d'exercer, de prendre une photo, d'enregistrer.

On prend une photo. (On dit « prendre », comme dans le sexe, prends-moi. Appareil-phallus.) On ne « prend » pas un dessin, on ne « prend » pas une peinture de son modèle, même nu. On ne « prend » pas un texte qu'on écrit, même intime. La photo prend. Alors elle peut. Quelque chose. Il faut prendre. Prenez. Si on ne prend rien, on reste hystérique des yeux, comme le soleil. Al Affaq, Lau Mat, Lau Lau Lau Lau Lau Lau.
Ne prenez pas racine, prenez l'ombre.

Spectateur Pâle. – J'ai pris de l'invisible à Gaza.
Elle. – Les hommes veulent prendre. Gaza est prise de partout. Prise entre. En étau. Prise dedans.
Spectateur Pâle. – C'est sur les hommes, c'est sur l'armée que j'ai pris l'invisible.
Elle. – On est à l'opéra. Dans Opera de Dario Argento. Le tueur cruel attache sa victime, la cantatrice. (Cantatrice, on l'est tous un peu par ici.) Il lui scotche des aiguilles sur les paupières pour la forcer à garder les yeux grands ouverts devant les meurtres atroces qu'il réalise. Si elle ferme les paupières, elle se crève les yeux. Nous sommes comme elle, la petite cantatrice, Citoyens-Spectateurs, au grand opéra de la guerre-tv. Spectateurs Pâles, nous le sommes tous ici, empathiques-tétanisés, en train de voir quelque chose sur quoi nous ne pouvons agir. Prisonniers de la cage de verre. Voir est plus fort que nous. On en voit toujours trop. À tout prendre, je préfère qu'on se les crève. Ne plus voir serait plus correct.
Spectateur Pâle. – La Pâleur n'est pas un état. C'est un devenir. On devient pâle. C'est déjà ça. Les Gazaouis eux-mêmes sont spectateurs pâles rendus impuissants, condamnés à leurs yeux nus. Les photographes sont ciblés à Gaza, c'est qu'ils font bien quelque chose. Ils contre-prennent. Ils font des trous dans l'invisible. L'armée les cible pour ça : l'invisible se met à fuir par l'azur du visible. Enregistrer : opération-miracle, qui prend sans toucher. La photo est à contre-ciel. Nous n'avons plus d'autre miracle que celui-là.
Jusqu'où peut aller la Pâleur sans tourner à l'appât-leurre ?

[5'11] Soudain la cloche, c'est l'alerte ! Aux abris. Il n'y a pas d'abris. Tout à découvert. Le camp lisse comme un œuf. L'alerte est le nouveau régime. Gaza, la zone-laboratoire. Ce que vous faites entre les alertes n'intéresse personne, n'intéressera bientôt plus personne. La vie est le temps mort de la survie. La vie est un intervalle. Elle est le résidu non-réglementé du régime de la survie, un vide juridique, un point aveugle. Bientôt l'alerte aura atteint son état de drone permanent. Certains sont plus lents que d'autres. Certains n'ont pas compris que la vie est obsolète. On peut les reconnaître. Ils ont l'air de croire en leur présence. Ils ne se reflètent pas dans les miroirs à pixels, faites le test. Ce qui n'est pas passé en survie n'existe pas, n'existera plus. Faites vos raies-serves. Si vous voyez quelqu'un qui semble vivant, dans la rue ou même chez vous, quelqu'un qui ne semble pas s'être rendu compte de l'état général de survie, surtout n'intervenez pas seul. Signalez-le. Appelez un serf-vice compétent. Il sera retiré. En attendant, gardez vos distances. Faites le mort.
Ou alors, con vers tissez leurre et gym gène et râle de lasse Urvi. Transmuez la survie en sur-vie.
Prenez corps.
Devenez un Spectateur Pâle conscient.

Gaza-Ville, 8 septembre 2025. Photo : Rizek Abdeljawad

Débris gris, pousses vertes

Les bulles d'Oz errent des blés.
S'ire haine, si reine d'ambe ulule lance. Brancards.
Honneur icône naît plus rien d'enlaidi qu'ombre.
(Tibias, tôle ondulée, scalps, ciseaux, doigts, pneus, phalanges, roues, nounours, troncs, parpaings, utérus, laine de verre, pharynx, tuyaux, cartilages, plexiglass, hanches en plastique, tiges, poutres, culottes ensanglantées. Des bris.)
Ohm arche de dents.
Lèche vos morts alezane tirs lèche arrête. (Les ânes.)
Mets-ça four mille et s'hagard gouille encore dévie. (La patience des ânes.)
Omple-leurre. On prie. Onques riz.

Un catalogue de 1227 pages sert de registre des morts (tués). Nom, âge, numéro de carte d'identité. Sannd Abu al-Shaer, Ayloul Qaud, Mahmoud Abdel Ghafour. On rend les noms au nombre. La liste des noms ne prend pas en compte les corps non identifiés.
Ni les évaporés.

À Sabra, 112 (personnes) sont désensevelies puis enterrées, 2 ans et demi après leur mort sous les décombres.
Saoulés dès qu'ombre.
Sur les décombres, Samih Madhoun joue de l'oud. Il joue de l'oud sous une tente de Gaza, avec tant d'amour, de nostalgie et de désir pour son pays.
N'arrête pas déjouer.
Gris partout, couleur bien plus profonde que l'azur, disait Nietzsche : couleur de l'archive contre l'azur idéal, l'immaculé (la morale est d'azur, maudit soient-ils, l'azur et la morale), le gris est la couleur de ce qui a réellement existé. Gaza-la-grise, ville-archive et palimpseste, laborieuse à déchiffrer, territoire archéologique, hiéroglyphique.
La patience est grise comme les ânes.

[03:00] La mauve sauvage khobiza pousse entre les blocs de béton fendus dans le gris avec le pourpier rampant. Sauvages et mauvaises herbes, elles ont sauvé des gens de la famine. Comme les tortues. Les pêcheurs étaient ciblés s'ils allaient trop loin en mer. Ils ramenaient des tortues. Il y a un homme qui a été tué (ciblé) parce qu'il donnait de l'eau aux gens.

Mais les plantes trouvent toujours l'eau.

Photo : Samar Abu Elouf

Frédéri Bisson
Photo de Une : Beit Hanoun, au nord de la bande de Gaza, 19 février 2025. Photo de Rizek Abdeljawad.


[1] Notice. Écrits depuis 2024, ces six textes sont des défixions magico-politiques lancées à distance. Seule ressource quand on n'espère et ne peut rien devant la catastrophe, et quand les cessez-le-feu paraissent mort-nés : des sorts de protection et de sur-vie pour Gaza. Ils ont été écrits en écoutant en boucle le disque No Title as of 13 February 2024 28,340 Dead (2024) du groupe montréalais Godspeed You ! Black Emperor (GY !BE), puissante élégie post-rock pour Gaza. Depuis la date du 13 février 2024 auquel est arrêté le titre de l'album, le nombre de morts à Gaza a plus que doublé. « Spectateur Pâle », je ne peux rien faire pour Gaza, rien que ces textes, qui prolongent mon émotion de No Title. Idéalement, il ne faudrait les lire qu'avec la musique qui leur donne leur élan :

https://godspeedyoublackemperor.bandcamp.com/album/no-title-as-of-13-february-2024-28340-dead.

Une vieille question est de savoir si l'émotion musicale, ineffable, peut parvenir à passer dans les mots, sans que les mots ne l'anesthésient et ne la trahissent. Ici, le titre de chacune de ces six défixions reprend, dans l'ordre, la tracklist de l'album de GY !BE. Les textes ne sont certes pas des commentaires, ils ne se superposent pas exactement à la musique, mais j'ai néanmoins indiqué dans le fil du texte, entre crochets, quelques repères dans le timing de l'album, comme des accents, des pointes émotionnelles, des points d'orgue dans la voix.

Mais No Title, « Sans Titre », c'est aussi par coïncidence le titre d'un court-métrage tardif de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville : Sang Titre (2019), version spéciale d'un court précédent, Dans le noir du temps (2002), remonté pour les spectateurs de Ramallah et de la bande de Gaza à qui Sang Titre est dédié. Entre les images de Dans le noir du temps, Godard et Miéville ont inséré dans Sang Titre des images du film Ici et Ailleurs (1976) sur la lutte des fedayin palestiniens de l'OLP. Dans Ici et Ailleurs, Godard analysait la réception des images du conflit au Moyen Orient (l'Ailleurs) par un spectateur moyen d'ici en France, chômeur assis devant la télévision familiale. Ici et Ailleurs est en effet déjà la reprise d'un matériau documentaire filmé en 1970 par le Groupe Dziga Vertov parmi les fedayin du camp d'Amman en Jordanie, destiné à un film de propagande resté inachevé, qui devait s'intituler Jusqu'à la victoire (Méthodes de pensée et de travail de la révolution palestinienne).

Ici et Ailleurs (1976)

Trois mois après ce tournage, c'était « Septembre noir ». Les combattants filmés par Godard, hommes et femmes, sont tous morts sous le feu de l'armée jordanienne de Hussein. Après dix jours de bombardements, les camps jordaniens sont rasés. Chez lui en France, le sentiment d'impuissance de Godard face à la mort des combattants dont il avait voulu soutenir la cause donne lieu, cinq ans plus tard, à une réflexion iconopolitique distanciée, sur l'interférence et l'incompréhension entre les militants occidentaux et les luttes du Moyen Orient. Ce décalage, ce hiatus du citoyen français moyen devant les images de l'Ailleurs, Godard ne l'avait-il pas lui-même instauré malgré lui ? Pouvons-nous vraiment soutenir les Palestiniens sans les trahir ?

Aujourd'hui, Ici et Ailleurs est largement réputé irrécupérable, non seulement sur le fond, en raison d'une radicalité politique qui semble appartenir au passé (la défense de la lutte armée des Palestiniens), mais surtout sur la forme, en raison de certaines associations d'images présentes dans le film. Ce qui a scandalisé l'opinion dès 1976, et contribué à nourrir les accusations d'antisémitisme qui suivront Godard après sa mort, c'est en effet une séquence embarrassante, où les images fixes de Golda Meir (première ministre israëlienne) et de Hitler sont enchaînées dans le montage, ainsi liées entre elles de manière implicite autour du mot « Palestine ». Raccourci glaçant, qui établirait une équivalence entre la violence nazie et la politique militaire d'occupation d'Israël en Palestine.

Pourtant, une thèse aussi dogmatique paraît peu cohérente avec le ton général d'Ici et Ailleurs, film dont le genre est plutôt problématique et critique. Entre le tournage inachevé de 70 et la publication d'Ici et Ailleurs en 76, Septembre noir a désenchanté les rêves révolutionnaires des intellectuels français, et le Groupe Dziga Vertov, né de l'élan de mai 68, s'est dissous en 1972. Dans Ici et Ailleurs, Godard applique rétrospectivement la méthode de sémiologie critique du Groupe Dziga Vervtov à ses images, tournées dans le camp d'Amman, pour mettre en évidence son propre aveuglement idéologique. Comme un contrepoint nécessaire, Anne-Marie Miéville prend le relais de Godard, en voix over, pour l'interroger sur ce qu'il n'a pas vu, à l'époque, dans les images qu'ils reprennent et décryptent ensemble. Comment n'avons-nous pas entendu à l'époque ce que disaient vraiment les fedayin (ils parlaient entre eux de leur mort prochaine) ? Comment n'avons-nous pas vu ce qu'ils ressentaient en propre, comme par exemple le malaise manifeste de cette jeune paysanne qui récite laborieusement sa leçon politique devant la caméra ? Pour percevoir, il faut baisser le son dont nous recouvrons les images (le commentaire), et soustraire ou arrêter les autres images que nous projetons sur elles, entre lesquelles elles sont prises. À partir de cette autocritique, Godard interroge le régime télévisuel plus général de l'image qui informe et aveugle notre perception collective. Ici, le problème est que nous sommes « à la chaîne » devant les images, comme l'ouvrier à l'usine. Elles se suivent, les unes après les autres.

Pour contrecarrer cette logique médiatique, Godard cherche, comme dit Deleuze dans L'Image-Temps, à « désenchaîner » le spectateur occidental moyen. Le sens du « et », dans le titre Ici et Ailleurs, est précisément la solution du problème : une conjonction, c'est-à-dire non pas une image après l'autre, mais une image plus une autre. Ainsi chaque image, au lieu de se fondre dans une continuité qui passe pour naturelle, est-elle plutôt différentiée et augmentée par son rapport aux autres qui sont montées avec elle, de telle sorte que le tout d'une séquence est toujours plus que la suite de ses images. Le faux raccord devient le principe même de la relation entre images. C'est de cette manière qu'il faut donc essayer de penser la séquence polémique d'Ici et Ailleurs. En montrant Golda Meir et Hitler à la suite, Godard produit un faux raccord : il ne les « associe » pas, ne les assimile pas ; au contraire, ce geste provocateur, par le choc de la contiguïté entre inassimilables, fonctionne comme une interférence soudaine et brutale, capable de suspendre la chaîne de montage, de désenchaîner notre perception. Soudain surgit un espace, un vide : qu'y a-t-il entre les deux images ? C'est cet intervalle (l'entre-deux-images), cette différence, qu'il appartient désormais au spectateur de combler par sa propre réflexion. Godard pensait nécessaire un tel choc pour que le spectateur, sortant de la passivité dont se nourrit le spectacle médiatique naturalisé, accède enfin à une conscience critique de sa propre perception. (Ainsi encore dans Sang Titre, Godard insère-t-il l'image de la petite fille combattante au camp d'entraînement d'Amman, au ralenti, non pas après les images en noir et blanc des cadavres d'un camp de concentration, mais en plus.) En se prêtant ainsi pour le déconstruire et le subvertir au jeu périlleux de la chaîne des images, il n'est pas sûr que Godard n'ait pas été à nouveau pris au piège de l'idéologie. Du reste, Ici et Ailleurs avoue cette possibilité d'échec de la logique du « et » : « Probablement qu'à force d'ajouter de l'espoir à du rêve, on a dû faire des erreurs d'addition ».

Ce que je retiens de ce moment important dans l'œuvre de Godard, ce n'est pas son contenu dogmatique (apparent ou résiduel) sur le conflit israélo-palestinien, contenu que je tiens pour politiquement inerte dans un régime iconopolitique, – l'important, c'est l'analyse critique plus profonde à laquelle Godard soumet la production d'images. Pourquoi aujourd'hui, dans un contexte historique et géopolitique très différent de celui de 1970, ne pouvons-nous à nouveau trouver de sympathie forte entre Ici et Ailleurs, et, d'une manière propre à notre situation, « désenchaîner » notre perception de Gaza sous les bombes ?

Je ne crois pas fortuit que mon processus d'écriture, à propos de la destruction de Gaza, ait eu besoin d'un art non représentationnel tel que la musique pour être libéré. Le personnage du « Fedayin » ou du « Moudjahidin » – le Palestinien de Jean Genet, le « Guerrier » contre le Soldat, – a certes totalement disparu de notre imaginaire du présent, remplacé plutôt par le Terroriste. (Terrorisme scopique : les images absentes des massacres du 7 octobre 2023 – peu les ont vues ou regardées – forment son aura terrifiante. Cette violence enregistrée – tuer et montrer qu'on tue, produire des nécro-images à la fois insoutenables et virales, – tend à assimiler le Hamas à Daech sous un même personnage contemporain, malgré les différences stratégiques entre ces groupes, entre l'ancrage national du Hamas en territoire palestinien et le transnationalisme exogène de Daech.) Mais d'autres personnages enchaînent aussi notre perception, y compris du côté des mécanismes de l'empathie : la Mère voilée éplorée, l'Enfant de camp de réfugiés au visage grave, etc. (Dans notre époque de rationalité technique et d'information en continu, la « Bombe intelligente » fonctionne aussi quasiment comme un personnage à part entière des guerres contemporaines, au moins depuis la Guerre du Golfe de 1990-1991. Ici, sur les chaînes d'information en continu, on voit presque plus d'images d'ogives et de drones que de victimes humaines. Travellings en survol ou en overview des villes bombardées. Perception enchaînée.) Pour suspendre la passivité de perception entretenue par ces personnages, nous aurions besoin d'autres images de la guerre que celles qui nous tétanisent, nous anesthésient ou nous rendent méchants, – besoin surtout de nouveaux rapports entre images, de différences-interférences avec celles des ruines de la bande de Gaza dans leur progrès apparemment irrépressible. Mettre en rapport les ruines de Gaza et nos propres faillites, nos propres ruines réelles et symboliques, la nécropolitique inhérente au capitalisme (« Broken Spires At Dead Kapital »), etc.

C'est la leçon de Deleuze spectateur de Godard : dans une perception enfin libérée du régime du spectacle, les images ne sont plus liées entre elles que par leur différence active ; la différence travaille, elle n'est pas ce qui sépare, mais ce qui relie. Ici, j'ai un peu essayé de désenchaîner des affects avec des mots-images. (F.B.)

🔲 ☆

L'Enfer libéral

Nous traduisons ce lundi un texte de nos camarades d'Ill Will. Depuis les États-Unis où les occupations de campus en soutien à la Palestine se multiplient au même rythme que les arrestations de profs et les évacuations manu militari, Ian Alan Paul replace l'ordre libéral répressif en son lieu propre : dans le brasier, c'est-à-dire en enfer. En filant la métaphore d'une dévastation métaphysiquement sanctifiée de bonne conscience, l'auteur pose quelques évidences, à commencer par la plus grave : qu'un génocide ne s'arrête pas de lui-même.

L'ordre libéral qui supervise et administre le génocide en Palestine s'est construit par le mariage entre des valeurs égalitaires et une violence exterminatrice, sur l'association intime de droits prétendument sacrés et de l'enfer qu'ils déchaînent sur le monde. Il faut continuer de livrer des armes, tout en dénonçant et condamnant leur usage. Il s'agit de saluer les manifestations, tout en donnant l'ordre de les étouffer dans les lacrymogènes. Tout brûle donc deux fois, le carburant de la politique libérale et le carburant du carnage libéral, alimentant un brasier dont les feux se déchaînent toujours plus démocratiquement. S'il n'est pas nécessaire de résoudre la tension formelle entre ces idéaux abstraits et ces réalités violentes, c'est parce que le libéralisme repose sur le raffinement infini de cette contradiction. Pour chaque constitution sanctifiée, il y a un camp de détention qui ne fermera jamais ; pour chaque promesse d'égalité, il y a une économie qui impose ses hiérarchies cruelles à tous les domaines de la vie ; pour chaque droit du citoyen, une horde de policiers qui défile dans les rues, ivre de pouvoir.

L'ordre libéral est une posture de surplomb moral dans un monde où s'entassent décombres sur décombres et sous lesquels sont partout creusées des tombes. Il offre au regret et au remord l'occasion d'un bon bol d'air dans un monde où les machines de mort en masse étouffent quant à elles toujours plus de vies. L'éclatante incandescence de l'ordre libéral, sa brûlante dévastation, se manifeste, entre autres, à la Cour Pénale Internationale, organisation qui ne documente chaque détail du génocide en cours qu'afin de les classer dans le dossier des affaires à suivre. Elle est entretenue par des chefs d'État qui parlent du droit sacré de l'autodéfense nationale tout en ordonnant à ceux qui vivent sous les vagues de violence génocidaires de respecter strictement les règles de la guerre. Les présidents d'université alimentent également l'enfer, lorsqu'ils invoquent la nécessité de garantir un environnement d'apprentissage sûr tout en plaçant des snipers sur les toits des campus et en faisant appel à la police anti-émeute militarisée pour embarquer leurs étudiants. Tout comme Thomas d'Aquin s'imaginait que les sauvés d'en haut jouissaient au spectacle des damnés brûlant en bas pour l'éternité, les libéraux abreuvent leurs belles âmes immaculées en contemplant sereinement leur ordre social pulvériser inlassablement toujours plus de fragments du monde. Le Paradis n'est plus que l'administration et la maintenance de l'Enfer qu'il embrase partout.

Rien n'est plus macabre, ironique, que de voir les régimes libéraux, après s'être eux-mêmes définis en s'opposant aux génocides du XXe siècle, coopérer désormais résolument les uns les autres pour faciliter le génocide au XXIe siècle. En effet, les derniers défenseurs du libéralisme devraient se demander non pas pourquoi l'ordre libéral a échoué à mettre un terme au génocide en Palestine, mais bien plutôt pourquoi il le supporte et l'entretient avec tant d'entrain. Les alliances restent solides, le soutien logistique est en place, les flux commerciaux circulent, le système international survit, tandis qu'une population entière est ensevelie sous les gravats en flamme. Qu'est-ce que le libéralisme, si ce n'est l'exigence que ses processus soient respectés, que ses règles soient suivies et que ses élus s'inclinent, même lorsque son désert arase tout sans entrave ? Pour demeurer ouverte et libre, la société doit brutaliser sa population et remplir ses prisons. Pour défendre les droits de l'homme, il faut continuer de tuer à un rythme soutenu. Pour sauver l'âme du libéralisme, aucun écart ne saurait être épargné. Telle est la réalité de l'ordre libéral d'aujourd'hui : une violence généralisée et implacable exercée par ceux qui disent « plus jamais ça ».

Pour le libéralisme, la révolte est une exigence et une nécessité dépassée, valable pour les époques d'hier, mais trop extrême, trop explosive pour le présent. La Rébellion a une valeur à titre mémoriel. Quand elle surgit, vivante – occupation d'un campus ou marche échevelée à travers les rues – elle doit être rapidement réprimée. Il y a, dans le libéralisme, une forme de capture spectaculaire qui ne fait que neutraliser la révolte en la transformant, toujours plus, en image, en histoire apprivoisée à exposer dans les galeries du pouvoir, en résistance réduite avec succès à l'état de chose du passé. L'imagination libérale célèbre la révolte comme représentation tout en travaillant activement à pacifier sa présence réelle. Elle cherche à en consommer le potentiel explosif afin d'en archiver et exposer ce qu'il en reste de cendres. Aspergés de gaz poivre et entravé par collier rilsan, les manifestants reçoivent l'instruction de se soumettre et de se rendre à leur défaite d'aujourd'hui afin de pouvoir être reconnus comme justes demain, de se repentir maintenant afin que, lorsque le combat sera terminé et qu'ils auront perdu, ils puissent être à nouveau rachetés.

La récente vague de protestations contre le génocide en Palestine n'a pas échappé à cette confusion, qui fonctionne comme une forme de pacification interne. Le libéralisme triomphe partout où l'on convainc ceux qui descendent dans la rue de subordonner l'acte de résistance à sa représentation spectaculaire, où l'on estime que la révolte contre le pouvoir n'est finalement jamais qu'un moyen d'être reconnu par les puissants. L'aphorisme d'Arendt selon lequel « le révolutionnaire le plus radical deviendra conservateur au lendemain de la révolution » ne fait que révéler à quel point le libéralisme a colonisé la compréhension de la révolte, à quel point toute forme de résistance ne peut être envisagée que comme un énième dialogue avec le pouvoir seulement voué à se faire représenter plus pleinement en son sein, une autre image à incorporer dans le panorama de la gouvernance libérale. Le slogan « The Whole World is Watching », qu'on entend régulièrement dans les manifestations au moment même où les gens sont jetés à l'arrière des fourgons de police, est significatif du degré d'assimilation de certains à leur propre image. Alors que le problème, bien entendu, est précisément que les gens ne fassent que regarder, que même les insurgés en puissance se mettent à penser qu'être vu est, au fond, une fin en soi, que le désir de reconnaissance l'emporte sur le désir de révolte.

La récupération de la révolte par le libéralisme est ce qui lui permet de demander pardon pour tous ses péchés, d'être perpétuellement lavée et de renaître. La pénitence qu'il paie pour tous ses torts historiques devient une source non seulement de consécration, mais aussi de renaissance. La domination passée est transformée en matière à marketing, en monuments et en musées, preuve du progrès de l'ordre libéral vers la perfection. Les crânes fendus par les flics de Selma sont présentés comme le testament d'une Amérique post-raciale, plutôt que comme l'une des pièces à conviction du dossier de la brutalité raciale qui ne cesse de s'étendre. De même que les sociétés libérales commémorent systématiquement leur propre violence passée pour affirmer qu'elles en ont libéré le monde, elles insistent sur le fait que leur violence actuelle fait partie intégrante de l'ordre libéral et qu'elle doit être préservée pour pouvoir l'absoudre une fois de plus. Tout ordre libéral aspire à vous dominer sans en avoir l'air, vous réprimer tout en se présentant comme le dernier rempart contre la répression.

Sur les vitraux des cathédrales du libéralisme, on trouve des unités de combat exclusivement féminines bombardant des camps de réfugiés dans le lointain, des fabricants d'armes aux conseils d'administration composés de toutes les couleurs de la diversité et des gardiens de prison formés à ne pas mégenrer leurs détenus lorsqu'ils les enferment en cellule à la tombée de la nuit. En embrasant, de manière inclusive, la terre entière de ses flammes, l'Enfer s'approfondit de jour en jour. En diversifiant le combustible, on peut continuer à brûler les vies racialisées, sexualisées et classées – points d'incandescence de l'incendie. Quoique le libéralisme ne puisse pas promettre de modérer sa violence, il s'engage néanmoins à représenter et à reconnaître, au cours de son extension, chaque personne avec toujours plus d'équité. Tout peut être conscrit et scripté. Que brûle l'énergie sauvage de la révolte ! Un saint docile viendra se substituer aux fumées.

L'idéologie présente également un troisième caractère : elle est arme de contre-insurrection. Elle est mobilisée afin d'incorporer et de réabsorber l'énergie de la révolte. Son opération vise à la fragmenter, à déclarer puis aiguiser les divisions entre sauvés et damnés, paroles de raison et cris de folie, le manifestant sanctifié et l'émeutier maudit. Lorsque les autorités libérales dialoguent avec les soi-disant représentants d'une révolte, leur but est de retourner une partie de la révolte contre elle-même. Avant d'envoyer leur propre police, il est souvent utile d'introduire de nouvelles lignes de division en recrutant de nouveaux officiers au sein du mouvement, sous la forme de manifestants qui ont choisi de négocier, d'accepter des concessions, et finalement de coopérer à leur propre répression. On nous avertit que si nous ne trouvons pas place dans le crématorium, si nous ne contribuons pas à y entretenir les feux sans répits, nous prenons le risque d'y être consommés. Tout le monde peut devenir un martyr. Il y a assez de place en enfer pour tout le monde.

Pour que la révolte reste une arme, pour qu'elle vaille en tant que menace, il faut briser l'envoûtement libéral. Nous n'avons pas de temps à perdre avec la quête du confort de la reconnaissance – vertueux dans la défaite – à signaler notre appartenance médiatique au bon côté de l'histoire, alors qu'elle n'est, elle-même, l'histoire, rien de plus qu'un amas d'indifférentes déflagrations. Le succès ne se mesurera pas au degré de représentation concédé par le pouvoir, au nombre d'images d'elle-même qu'accumule la révolte, mais seulement au degré d'abolition de tout pouvoir qui pourrait espérer nous reconnaître un jour.
Pour affronter l'ordre libéral, il faut commencer par reconnaître que le libéralisme ne s'oppose pas à l'autoritarisme mais bien et seulement à l'anarchie ; c'est-à-dire à tout ce qui reste incommensurable au pouvoir, à tout ce qui œuvre à le dissoudre en tant que pouvoir. Si l'autoritarisme se distingue à bien des égards du libéralisme, ils partagent tous deux un même amour du pouvoir et s'attèlent chacun à leur manière à nourrir le brasier de l'enfer. Alors que l'autoritarisme ne sait répondre à la révolte qu'en l'écrasant, le libéralisme l'intègre et la récupère, faisant montre d'une forme de pouvoir plus raffinée. En dernière instance, si l'ordre libéral juge parfois utile de condamner les excès des régimes autoritaires, il n'hésite jamais à coopérer et à s'allier avec eux. L'anarchie, en revanche, le mouvement de destitution de toute forme de pouvoir constitué, est quelque chose que le libéralisme ne peut ni capter ni transformer en carburant. L'anarchie est précisément ce qui refuse d'être représenté et reconnu, ce qui ne peut jamais être définitivement dépeint, digéré ou transformé en image. L'anarchie apparaît toujours de manière furtive, lorsqu'elle plonge dans les flammes du brasier pour les affronter.
L'anarchie ne peut pas être récupérée, elle est toujours trop profane. C'est la raison pour laquelle le libéralisme la soumet aux formes les plus extrêmes de violence et de répression. Il s'agit de l'effacer purement et simplement de la surface de la terre et de lui dénier tout au-delà. C'est aussi pour cela que dès que le libéralisme réprime l'anarchie en suspendant le droit, en s'affranchissant du vernis des normes et en déchaînant librement sa violence, on en vient à facilement le confondre avec l'autoritarisme. Distribuer des tracts entraîne des poursuites pour terrorisme, verser une caution abouti à une perquisition de votre domicile, occuper une forêt avec des tentes pour empêcher sa destruction est sanctionné par une exécution [1]. Interpelez les voyous de l'ordre public libéral lorsqu'ils brutalisent quelqu'un dans la rue et vous finirez jeté au sol et menotté. Le libéralisme ne peut pas tolérer ce qui refuse de jouer le jeu, ce qui choisit de répondre et d'entrer en relation directe avec le monde plutôt que de toujours différer, capituler et se soumettre à ce qui le représente et le réprime si densément.

C'est précisément parce qu'elle échappe au pilier de l'ordre libéral que constitue l'intégration, qu'elle résiste au confinement et au contrôle, que l'anarchie continue de représenter une telle menace. Lorsqu'un navire tente de partir avec des munitions, l'anarchie se manifeste bloquant le port. Lorsqu'une occupation d'université est violemment évacuée, l'anarchie se manifeste en multipliant les nouvelles occupations. Lorsqu'un bus est rempli de personnes interpellées, l'anarchie se manifeste en bloquant les routes qui mènent à la prison. Lorsqu'une personne se fait agripper en pleine rue par un policier, l'anarchie se manifeste par une foule qui l'entoure et le libère. Lorsque les représentants officiels tentent de faire la distinction entre les bons et les mauvais manifestants, l'anarchie brouille les frontières du conflit, redistribue les coordonnées de ce qui est en jeu et invite de plus en plus de personnes à rejoindre la lutte. Lorsque les autorités exigent que tout le monde s'identifie, l'anarchie se propage comme autant de masques protégeant les visages de la foule. Et lorsque les détenteurs du pouvoir exigent de négocier avec les représentants de la révolte, l'anarchie répond que « personne ne pourra jamais nous représenter ». Pour l'anarchie, il n'y a pas de besoin d'être racheté ou rendu juste, pas de désir d'être oint ou de s'élever à une place supérieure, mais seulement une lutte contre le pouvoir partout où notre monde et ses habitants continuent de brûler.

Une fois qu'un génocide a commencé, il ne s'épuise jamais de lui-même. Il y a toujours quelque part, quelque chose, à consumer. Le brasier s'étend et les flammes grandissent, tandis que l'ordre libéral veille à ce qu'elles brûlent égalitairement et sans discrimination. Les génocides ne s'arrêtent que lorsqu'ils sont vaincus, lorsqu'ils sont contraints de s'arrêter. Dans la révolte contre l'ordre libéral, il existe une chorégraphie insurrectionnelle et impie qui travaille à destituer l'enfer que le pouvoir a partout construit, qui aspire à destituer tout ce qui domine et à démanteler et détruire ce qui maintient le brasier allumé. Celles et ceux qui s'aventurent à éteindre ce qui nous incinère libéralement, savent qu'ils y trouveront plus de joie et de richesse que dans toutes les promesses de paradis.

Ian Alan Paul


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bellum internecinum

Le philosophe Alain Brossat s'apprête à publier Un peuple debout – La Palestine en lutte contre la colonisation israélienne (L'harmattan). Nous en présentons ici quelques « bonnes feuilles » où l'on apprend comment le « terrorisme » est un « vocable pourri » qui sert les fins de l'« opération othering », où la scène primitive de la guerre coloniale reste la Nakba et se fonde sur un « bellum internecinum » (une guerre d'extermination), où l'on déjoue, enfin, certains sophismes pour nous sortir des régimes de terreur.

Opération Othering

L'un des moyens de la propagande médiatique en France consiste dans le recours perpétuel aux mots « terrorisme », « terroristes ». Que révèle cette façon univoque de présenter les choses ?

Dans la langue corrompue des élites gouvernantes, des médias et de faiseurs d'opinion de l'Occident global, la qualification de « terrorisme » qui s'est immédiatement imposée en guise de penser/classer de l'action offensive conduite par le Hamas, tout comme les rapprochements avec le 11 septembre, ont une vocation déterminée : il s'agit d'une opération performative d'othering tout à fait exemplaire : seuls des « autres » totalement étrangers à notre monde, celui de la civilisation et de la démocratie, peuvent être les auteurs d'une opération aussi barbare. Il s'agit bien, à cette occasion, de tracer une frontière infranchissable entre ces autres qui osent recourir, en état évident de légitime défense à la violence (Gaza fait l'objet d'un siège et d'un blocus particulièrement draconiens) – et nous-mêmes – l'étiquetage immédiat de l'action conduite par le Hamas comme terroriste trouve donc sa contrepartie naturelle dans l'affichage tout aussi immédiat de la solidarité sans condition des démocraties occidentales avec Israël. A cette occasion et comme par automatisme, c'est la machine identitaire qui se remet en marche, dans toute son abjection : nous voici tous Israéliens, comme nous fûmes, « tous Américains » au lendemain du 11 septembre, sans exception ni échappatoire. Et ce « nous », c'est le tout de la civilisation, sans reste – ce qui s'en sépare, s'y oppose ou lui résiste, quelles que soient les manières dont ce nous de la total-démocratie blanche impose ses conditions, c'est du terrorisme, de la barbarie, cela s'exclut soi-même du territoire de la vie commune et du monde humain. On a vu, après le 11 septembre, toutes les beautés de cette relance forcenée du principe d'identité. On va le voir à nouveau dans les temps qui viennent ; il y eut (et il y a encore) Guantanamo, les vols noirs de la CIA, la chasse à l'islamiste tous azimuts ; il y aura désormais ces appels décomplexés à mettre un point final à l'odieuse « question palestinienne » – les virer en masse de leur terre ou bien, les faire crever à petit feu de faim, de soif, d'absence de soins et d'électricité, comme Israël, dès le lendemain de l'opération éclair conduite par le Hamas, a commencé à le faire – ou une combinaison des deux : déportations + assèchement des conditions élémentaires de la survie pour les Palestiniens.

Mais ce qui trouble, bien sûr, c'est la facilité avec laquelle l'opinion moyenne, dans les espaces du Nord global, adopte ce vocable pourri de « terrorisme ». C'est que, pour la classe moyenne blanche en particulier, barricadée dans sa condition immunitaire, le Palestinien qui s'expose à la mort pour la cause de son peuple et pour sa foi ne peut être qu'un autre absolu, un alien d'une très inquiétante étrangeté – son courage, son héroïsme, son sacrifice, la puissance de son geste accuse par plus d'un trait l'inconsistance et l'inanité, la pauvreté de ceux qui, pour rien au monde, n'iraient exposer leur précieux capital humain, individué à mort, pour aucune cause au monde. La qualification des combattants palestiniens qui ont sacrifié leur vie pour la cause palestinienne, lors de cette opération, comme dans tant d'autres, en tant que « terroriste », cela relève ici d'une pure abréaction d'un monde dont les conditions demeurent envers et contre tout irréductibles au nôtre, d'une hétérotopie inconcevable dans laquelle un chahid est un chahid, avec toute la gloire qui s'attache à son nom. Et derrière tout cela, bien sûr, il y a aussi, la toute-puissante haine de l'islam en tant que cette religion demeure, dirait-on, aujourd'hui, la seule qui soit suffisamment vivante pour soulever, à défaut de pouvoir la renverser pour de bon, la montagne de la machine de guerre israélienne. Là aussi, c'est le ressentiment contre ce qui les surplombe, et de très haut, ce qui demeure hors de leur portée, qui anime les interminables cohortes de l'islamophobie consensuelle – une espèce qui ne croit plus à rien qu'à sa petite cuisine du moment et à la dernière en date des innovations en matière de police des mœurs ne saurait avoir la moindre intuition des dispositions dans lesquelles le jeune homme, à peine un adulte, qui part au combat, sachant qu'il n'en reviendra pas, sauf miracle, prend congé de ses proches avant de s'enfoncer dans la nuit, son arme à la main. Il n'existe aucune commune mesure entre ceux qui, tout naturellement, gravent le matricule du terrorisme sur la mémoire de ce brave (au sens où l'étaient les Indiens qui tombaient sous les balles des fusils à répétition des conquérants en tuniques bleues l'étaient) et ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour exposer au monde, une fois encore, que les Palestiniens sont un peuple debout.

Quand le colonisé prend les armes

La chose est constante : quand le colonisé prend les armes, ce n'est pas pour conduire une guerre juste et élégante alignée sur la Convention de Genève, c'est pour en finir avec ce qui l'exténue, ce qui commence par l'extermination de toute incarnation de la figure générique du colon et de la colonisation qui lui tombe sous la main. C'est du Fanon de base. Du coup, ceux qui, avec leur cœur gros comme ça, vivent confinés dans l'horizon de la déploration et du blâme, perdent tous leurs repères, ils ne reconnaissent plus dans le barbare (l'esclave révolté) d'aujourd'hui la malheureuse victime d'hier et, dans leur désarroi, leur déception, en viennent rapidement à se retourner contre leurs protégés d'hier – puisque vous voici mués en « terroristes », ne comptez plus sur nous pour vous défendre, tout au contraire : prêts à adhérer à la sainte-alliance contre le terrorisme palestinien et international.

La première des urgences, donc, à l'heure où les dirigeants israéliens proclament que leur aviation s'apprête à faire de Gaza un nouveau Dresde, ce sera d'établir solidement que le Hamas s'est rendu coupable de crimes contre l'humanité ; qu'il importe que, toutes affaires cessantes, ses dirigeants soient traduits devant une juridiction internationale adéquate, l'État d'Israël s'y présentant dans la position avantageuse du plaignant…

Le défaut de l'armure des humanistes/humanitaires à la Camus ou Victor Serge, ici, c'est Facebook – s'il fallait qu'ils fabriquent un message indigné chaque fois que l'armée israélienne fait une descente dans un camp palestinien, à Jénine ou ailleurs, dans une ville où les Palestiniens sont ghettoïsés et terrorisés par les colons fascistes, comme Jéricho, chaque fois que l'aviation israélienne détruit un immeuble ou deux à Gaza, au prétexte que la famille d'un chef terroriste y vivrait, ils n'en finiraient pas et ils n'ont pas que ça à faire. Alors, ils laissent tomber, ils font comme tous les autres, ils se soumettent au régime de la normalisation de la terreur et l'attrition exercées par l'État d'Israël contre les Palestiniens. Ils réservent leurs messages indignés pour les grandes occasions – à moins de cent morts, ça demeure de la routine, le business as usual de l'État hébreu dans son traitement énergique de la question palestinienne.

Mais que sur ce fond de soixante-quinze ans de terreur et d'attrition ininterrompus, fasse irruption sur un mode strident cinq minutes, non, deux jours de contre-terreur palestinienne, et voici les messageries qui vrombissent, chauffées à blanc – insupportables actes de barbarie, crimes contre l'humanité, fanatisme sans bornes, etc. C'est ici, au tournant de l'activisme sélectif sur Facebook, que les philistins sont attendus : au fond, ce qu'ils ne supportent pas, mais vraiment pas, c'est que ce soient des Blancs qui meurent – je ne dis pas des Juifs afin d'éviter d'aggraver mon cas, mais aussi parce que ce qui est fondamentalement en jeu ici dans l'indignation collective, c'est bien cela : la solidaritéd'espèce. Les autres, quand ils souffrent du fait du colon blanc, on les plaint, un peu ou beaucoup. Mais sans aller jusqu'à désigner le persécuteur comme un ennemi de l'humanité et en tirer les conséquences – il est blanc.

Cependant, que le colonisé se saisisse de ce qu'il a sous la main, le couteau ou l'équivalent, qu'il commence à égorger ce qui a le visage de l'ennemi, et le voici exclu à jamais des rangs de l'humanité. La façon dont le grand juge blanc évalue les crimes des uns et des autres obéit à une logique spécique, raciale – la raison, d'ailleurs, pour laquelle la colonisation est rarement associée par les juristes et les professeurs de sciences politiques blancs au génocide. Et pourtant : les nazis préparaient leurs exterminations en secret, les Israéliens, eux, sont tellement assurés de leur bon droit et de leur impunité qu'ils proclament à l'avance qu'ils vont transformer en désert inhabitable, à la romaine ou à la grecque, la moitié de la Bande de Gaza – ils auraient tort de s'en priver, d'ailleurs, les gouvernements occidentaux observent un silence équivalant au consentement. Pour un peu, on considérerait l'« ordre » intimé par les autorités israéliennes à la population de Gaza d'évacuer la ville comme un geste humanitaire. Mais non : c'est le supplément cynique et nihiliste d'un crime innommable qui se prépare et se conduira en toute impunité.

bellum internecinum

Ce qu'ont oublié (sciemment ou par absence de réflexion) la très grande majorité des commentateurs de l'opération conduite par le Hamas, constamment portés à tonner contre la barbarie du massacre indiscriminé des civils, c'est que les règles de la guerre coloniale, c'est le plus fort, le colonisateur, qui les fixe. Le colonisé ne fait, en matière de violence destinée à terroriser, que se régler sur son exemple. Ce qui est tout particulièrement le cas dans l'épisode qui nous occupe ici. La scène primitive de la guerre coloniale dans le contexte de laquelle la population civile est frappée de façon massive, systématique et indiscriminée, avec son cortège de massacres, d'expulsions et de déportations (autant de violences destinées à inspirer la terreur à ceux qui les subissent), c'est la guerre qui conduit à l'établissement de l'État d'Israël, et dont la Naqba est partie intégrante. De ce point de vue, on est fondé à dire que la violence coloniale, la guerre perpétuelle faite au colonisé, c'est une chose qu'Israël, comme État et puissance, a dans le sang..

Dans l'histoire de la colonisation européenne, occidentale, on a vu parfois s'imposer dans les pays colonisés, un certain ordre colonial, c'est-à-dire une certaine stabilité qui, même si l'existence de la colonie, sous quelque forme que ce soit, suppose la permanence d'un certain état d'exception, pour les colonisés, pouvait créer l'illusion que l'état de guerre entre colonisateurs et colonisés était suspendu. En Israël/Palestine, une telle illusion n'a jamais pu prendre racine, les Palestiniens n'ont jamais accepté la dépossession dont ils ont été victimes et les Israéliens n'ont jamais entrepris la moindre démarche en vue de réduire l'acuité du différend qui les oppose à ceux qu'ils persistent à appeler, avec mépris, « les Arabes ». Non seulement ils n'ont pas accepté de discuter de la question des réfugiés et de leur retour, mais ils ont au contraire constamment poussé les Palestiniens à choisir le chemin de l'exil, par des moyens violents ou par ruse, par des pratiques d'attrition sans cesse renouvelées, en même temps qu'ils poursuivaient, inlassablement, leur Drang nach Osten en Cisjordanie, dans la perspective de l'établissement du « Grand Israël » [1]. Ils n'ont pas fait preuve de loyauté lors de l'épisode des Accords d'Oslo, profitant alors de l'amateurisme des négociateurs palestiniens pour assurer la poursuite de leur mainmise sur les territoires occupés [2]. Leur mentalité coloniale, avec ce mélange d'arrogance et de mépris pour le colonisé qui la caractérise (fondée ici sur la plus fragile des constructions identitaires, sur le plus imaginaire des préjugés raciaux), ne s'est jamais démentie.

Dans ce contexte, ce qui s'est sédimenté, dans la relation entre Israël comme puissance, incluant les Israéliens comme population, et les Palestiniens comme peuple, peuple national et corps collectif vivant, c'est une véritable guerre des espèces. L'affect qui circule ici d'une « espèce » à l'autre, l'affect en partage, la seule chose en partage, peut-être, c'est la haine. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la façon dont chacune des parties en présence, dans l'ordinaire de sa condition, prononce le nom de l'autre, l'intonation qu'elle y met. De cette situation, le colonisateur (et son idéologie mortifère, le sionisme) porte la responsabilité pleine et entière.

Ce ne sont pas des ennemis d'un jour, d'un temps, d'un chapitre d'histoire qui s'affrontent ici, comme dans les guerres nationales intra-européennes aux XIXe et XXe siècles – des ennemis avec lesquels on est voué à se réconcilier au chapitre suivant de l'histoire du continent. Le poison colonial a infecté les formes même de l'hostilité et secrété de l'immémorial. D'où les déchaînements de haine, avec les conduites hyperviolentes et massacrantes qui les accompagnent, quand la marmite explose. Ce n'est pas une guerre de faible intensité, et qui, à ce titre, serait en fin de compte sous contrôle, comme l'imaginaient les aveugles et les complaisants qui, jusqu'aux événements récents, considéraient la question palestinienne comme « réglée » – au profit d'Israël et de l'Occident tout entier, bien sûr. C'est au contraire une bellum internecinum (une guerre d'extermination) qui, parfois, se repose. La situation coloniale crée des conditions qui se comparent à celles d'une zone sismique ou volcanique : on ne sait pas quand la terre tremblera, quand le volcan entrera en éruption – mais cela arrivera un jour ou l'autre, c'est l'irrémissible, l'insurmontable – la violence, les morts et les décombres en forme de destin annoncé, l'horizon indépassable de la situation coloniale.

Dans un contexte de guerre coloniale, un colon n'a pas le même statut de « civil » que dans une guerre opposant des peuples de même condition, des États-nations. Les colons sont souvent armés, ils forment fréquemment des milices, montent des expéditions punitives contre les colonisés (les « indigènes ») lorsque ceux-ci deviennent indociles – c'est le cas, par exemple, à Sétif, Guelma et Kherrata, lors des événements de Mai 1945 [3], comme c'est le cas, fréquemment, en Cisjordanie occupée où les colons armés se livrent périodiquement à des exactions contre les Palestiniens, sous la protection de l'armée. Dans un contexte de guerre coloniale, la distinction entre civils et militaires tend souvent à devenir floue. En Israël, à l'origine, les kibbutzim sont autant des postes militaires que des lieux utopiques d'expérimentation de nouvelles formes de vie collective – voir, à ce propos le roman sioniste d'Arthur Koestler [4], La tour d'Ezra. Ils n'ont pas cessé de l'être après la fondation de l'État d'Israël. Les innombrables réservistes ont, dans cette stratocratie exemplaire, un statut mi-civil, mi-militaire.

D'autre part, une des caractéristiques essentielles de la guerre coloniale est celle-ci : pour le colonisateur, le colonisé qui se soulève est ce qu'était pour les Romains l'esclave révolté – aucun droit, aucune protection légale ne s'appliquent à lui, lorsqu'il prend les armes, ses combattants sont considérés par le colonisateur non pas comme une armée régulière mais comme des bandes de rebelles – pendant la guerre d'Algérie, cette désignation (les « rebelles ») faisait autorité, du côté de l'autorité et de la presse française – donc des irréguliers, des « bandits » qu'aucune loi de la guerre, aucune convention ne protège. Il en découle que les blessés et les prisonniers peuvent être torturés et abattus sans autre forme de procès, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de traces. Ces pratiques étaient de règle pendant la guerre d'Algérie, tout comme, dans un contexte différent, elles sont routinières dans les territoires occupés par Israël – les combattants armés sont ciblés, traqués, abattus comme des criminels et des nuisibles. À Gaza, les chefs des mouvements résistants armés, le Hamas et le Djihad islamique, font l'objet de tous les soins du repérage par les moyens électroniques les plus sophistiqués, en vue de leur assassinat au moyen de missiles et maintenant de drones – généralement, au passage, leurs familles et le voisinage ne sont pas épargnés par ces frappes – mais qu'importent ces détails : les enfants et les voisins d'un chef rebelle peuvent-ils sérieusement prétendre au statut de « civils » ? [5]

Du régime de terreur

Le régime de terreur, c'est celui qui consiste très précisément à exercer des représailles sur les populations, à les massacrer et terroriser en les soumettant à des bombardements massifs, au prétexte de traquer des terroristes utilisant lâchement ces populations comme « boucliers humains ». Mais ce que montrent les bombardements massifs destinés à faire table rase de Gaza, c'est bien que leur cible effective, c'est la masse humaine elle-même, qu'il s'agit de réduire, en l'exténuant et en la décimant, à une pure condition de survie, prélude à une purification ethnique. Sous la traque aux « terroristes », c'est la guerre de conquête qui se poursuit, et qui, plus que jamais, bat son plein. Ce qui est en cours à Gaza actuellement, c'est la dernière (provisoirement) des guerres de conquête coloniale conduite par une puissance blanche, celle qui est censée venger, enfin, la perte des empires et de plus récentes déroutes (en Afghanistan, dans le Sahel...).

La guerre contre le terrorisme, cela reste, en général, le masque et l'alibi de la défense et la promotion par l'Occident global de ses « grands espaces » et chasses gardées : le Moyen-Orient et ses réserves pétrolières (entre autres), la Françafrique sahélienne jusqu'aux récentes déconvenues, la péninsule coréenne et le Japon ami placés sous la menace du « terrorisme nucléaire » nord-coréen, etc.

Le nuage de poussière, particulièrement dense en ce moment, déployé dans l'Occident global autour du terrorisme, a pour vocation de rendre indiscernable une vérité tant massive qu'élémentaire : la terreur a toujours fait partie des moyens de la politique, entendue ici dans son sens le plus extensif, et pour autant notamment que le domaine politique n'est jamais entièrement séparé de celui de la guerre. Les proliférations discursives dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les otages ont cette fonction très distincte : nous faire oublier la persistance de cet usage du terrible-terrifiant-terrorisant, dans la politique des États et des puissances légitimées ; la terreur, cela doit demeurer toujours le fait de l'autre et sa marque d'infamie, ce qui le définit non pas seulement comme ennemi du moment, mais, structurellement, comme ennemi de la civilisation. Derrière les proliférations discursives autour des mots-qui-font-peur (terrorisme, terroriste), se profilent toujours la guerre des civilisations.

Le terroriste appartient à une espèce, il s'identifie à un faciès – voyez les séries américaines à ce propos. Cette espèce porte tous les signes d'une altérité radicale qui en fait l'antagonique même de la civilisation blanche ; elle entretient de solides affinités électives avec la violence et le fanatisme – d'où, la facilité avec laquelle, dans les démocraties libérales du Nord global la figure du Palestinien peut être superposée à celle du terroriste. D'où l'infinie tolérance des opinions occidentales à l'endroit de ce qui s'affiche comme contre-terrorisme : la destruction du peuple palestinien par l'appareil de terreur de l'État israélien.

Jadis et naguère, en Occident, la terreur comme moyen d'affirmation de la puissance, comme figure de la souveraineté, s'associait à des régimes ou des personnages extrêmes, elle était constamment alliée à l'exception – la Terreur sous la Révolution française (ou la dictature bolchévik), les régimes fascistes, notamment italien et allemand... Aujourd'hui, la terreur s'est trouvée intégrée, au cœur de la police de l'hégémonie, aux dispositifs « normaux » mis en œuvre par les démocraties occidentales pour combattre ce qui fait obstacle à l'expansion de leur puissance,c'est-à-dire à la « total-démocratisation » du monde qui constitue la ligne d'horizon des stratèges du bloc hégémonique. Plus la terreur pratiquée par les États (les démocraties du Nord global en particulier) est technologique, bureaucratique, associée à la notion du maintien de l'ordre global, et plus elle est normalisée aux yeux des opinions occidentales, vertueuse, presque ; inattaquable sur le fond, ses exactions trop visibles tombant régulièrement dans la catégorie des bavures, des accidents et des dommages collatéraux. Plus, du même coup, les actions « mineures » de contre-terreur pratiquées par les damnés de l'hégémonie (ici, les Palestiniens non pas seulement comme peuple puni mais comme peuple auquel le droit à l'existence même est dénié) heurtent la sensibilité des habitants desgated communitiesmentales du monde occidental blanc – comme si le guerrier qui tue artisanalement à l'arme blanche incarnait une figure de la barbarie infiniment plus abjecte que le pilote de F17 qui lâche sa cargaison de missiles sur un quartier surpeuplé, dans un camp à ciel ouvert où est captive une population de réfugiés. « Terrorisme » est le mot qui, dans ce contexte, sert à désigner le régime de violence « intempestif », archaïque, auquel a recours, par la force des choses, l'opprimé qui n'a pas les moyens de recourir à la terreur industrielle et technologique. C'est cette pauvreté en moyens qui, aux yeux des opinions occidentales enfermées dans leurs bulles immunitaires, le désigne comme un fanatique et un barbare.

Alain Brossat


[1] Voir, pour un exemple probant de ces techniques destinées à vider la Palestine de sa population autochtone, l'article de Hadeel Assali « Diary », in London Review of Books, 18/05/2023, relatant l'exil forcé de Palestiniens au Brésil et au Paraguay, après la guerre de 1967. L'auteure cite le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, disant des Palestiniens : « I want them all to go, even if they go to the moon. »[« Je veux qu'ils s'en aillent tous, même s'ils doivent aller dans la lune. »]

[2] Voir sur ce point le témoignage et les analyses d'Edward Saïd, D'Oslo à l'Irak, Fayard, 2003.

[3] Voir sur ce point : Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 2006.

[4] La tour d'Ezra, 1946 (Pocket).

[5] On s'étonne, dans nos chaumières, de la férocité avec laquelle les combattants du Hamas engagés dans l'opération du 7 octobre ont assassiné les Israéliens de toutes conditions qu'ils rencontraient. Mais qui se souvient du nombre de dirigeants et de cadres du Hamas victimes des assassinats plus ou moins ciblés commis par l'armée israélienne, à commencer par le cheikh Yassine, l'un des fondateurs du mouvement ?

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Dans la bande de Gaze

à Manuel Joseph

Dans la bande de Gaze, les routes ne sont pas impraticables et le boulevard qui longe la mer n'est pas défoncé, il longe la mer.

Il y a de l'eau, de l'eau potable, de l'électricité et des toilettes. On va aux toilettes dans la bande de Gaze, elles ne sont pas bondées, il y a des kits d'hygiène et chaque personne a sa propre salle de bains, chaque personne n'est pas traitée comme une ordure.

L'accès à Internet n'a pas été coupé car les bombardements sont loin d'être incessants et il n'y a guère de pénuries d'énergie. On peut donc accéder aux informations vitales et même appeler les premiers secours.

De même, on peut retirer tout l'argent que l'on veut puisque les banques n'ont pas été détruites.

Les habitants de la bande de Gaze n'ont pas été déplacés, ils continuent d'habiter dans leurs maisons non-détruites, non-incendiées, tout comme leurs véhicules sont non-détruits, non-incendiés. Tout n'a pas été aplati.

Par conséquent, on ne peut pas dire non plus que des cimetières ont été rasés et que les corps de différentes tombes se soient mélangés— et personne ne s'est filmé en train de dédier la destruction d'un immeuble à sa fille pour son anniversaire.

Dans le même ordre d'idées, on n'a pas enterré vivants des blessés ou des malades dans la cour de l'hôpital où ils étaient hospitalisés, on n'a pas mis le feu à ce qui reste comme provisions aux habitants non-morts d'un quartier non-dévasté, on n'a pas filmé des civils presque nus et agenouillés dans la rue et quand par hasard on a exhumé quelques corps de la bande de Gaze, on a creusé une fosse commune près d'une plage, puis on a fait venir une pelleteuse pour les recouvrir de sable pendant les funérailles.

Des naissances ont lieu à Gaze : les hôpitaux sont non-détruits, il y a abondance de médicaments et les nouveaux-nés ne risquent pas de mourir. Les enfants ne sont pas amputés sans anesthésie et aucun ne demande qu'on lui rattache ses jambes.

Quand il fait beau, on va à la plage non pour se laver mais pour se baigner et jouer au ballon, même si les tentes ne sont pas brûlantes comme des fours et l'air n'est pas comme du feu.

Dans leurs bureaux, sur le terrain, dans leurs maisons, dans les camps, dans leurs voitures, les habitants mangent : les boulangeries n'ont pas été ciblées et il n'en reste pas qu'une seule.
De ce fait, les enfants ne sont pas obligés d'errer sans réussir à trouver du pain et personne ne se distrait à pétrir des graines ou de la nourriture pour animaux moulue pour en faire un ersatz.

Ils se nourrissent de fèves, de thon et de haricots en boîte, par exemple, et s'il n'y a plus de fèves, de thon et de haricots en boîte ils ramassent des herbes, de telle sorte qu'ils ne sont pas réduits à manger du fourrage.

Nathalie Quintane

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L'Enfer libéral

Nous traduisons ce lundi un texte de nos camarades d'Ill Will. Depuis les États-Unis où les occupations de campus en soutien à la Palestine se multiplient au même rythme que les arrestations de profs et les évacuations manu militari, Ian Alan Paul replace l'ordre libéral répressif en son lieu propre : dans le brasier, c'est-à-dire en enfer. En filant la métaphore d'une dévastation métaphysiquement sanctifiée de bonne conscience, l'auteur pose quelques évidences, à commencer par la plus grave : qu'un génocide ne s'arrête pas de lui-même.

L'ordre libéral qui supervise et administre le génocide en Palestine s'est construit par le mariage entre des valeurs égalitaires et une violence exterminatrice, sur l'association intime de droits prétendument sacrés et de l'enfer qu'ils déchaînent sur le monde. Il faut continuer de livrer des armes, tout en dénonçant et condamnant leur usage. Il s'agit de saluer les manifestations, tout en donnant l'ordre de les étouffer dans les lacrymogènes. Tout brûle donc deux fois, le carburant de la politique libérale et le carburant du carnage libéral, alimentant un brasier dont les feux se déchaînent toujours plus démocratiquement. S'il n'est pas nécessaire de résoudre la tension formelle entre ces idéaux abstraits et ces réalités violentes, c'est parce que le libéralisme repose sur le raffinement infini de cette contradiction. Pour chaque constitution sanctifiée, il y a un camp de détention qui ne fermera jamais ; pour chaque promesse d'égalité, il y a une économie qui impose ses hiérarchies cruelles à tous les domaines de la vie ; pour chaque droit du citoyen, une horde de policiers qui défile dans les rues, ivre de pouvoir.

L'ordre libéral est une posture de surplomb moral dans un monde où s'entassent décombres sur décombres et sous lesquels sont partout creusées des tombes. Il offre au regret et au remord l'occasion d'un bon bol d'air dans un monde où les machines de mort en masse étouffent quant à elles toujours plus de vies. L'éclatante incandescence de l'ordre libéral, sa brûlante dévastation, se manifeste, entre autres, à la Cour Pénale Internationale, organisation qui ne documente chaque détail du génocide en cours qu'afin de les classer dans le dossier des affaires à suivre. Elle est entretenue par des chefs d'État qui parlent du droit sacré de l'autodéfense nationale tout en ordonnant à ceux qui vivent sous les vagues de violence génocidaires de respecter strictement les règles de la guerre. Les présidents d'université alimentent également l'enfer, lorsqu'ils invoquent la nécessité de garantir un environnement d'apprentissage sûr tout en plaçant des snipers sur les toits des campus et en faisant appel à la police anti-émeute militarisée pour embarquer leurs étudiants. Tout comme Thomas d'Aquin s'imaginait que les sauvés d'en haut jouissaient au spectacle des damnés brûlant en bas pour l'éternité, les libéraux abreuvent leurs belles âmes immaculées en contemplant sereinement leur ordre social pulvériser inlassablement toujours plus de fragments du monde. Le Paradis n'est plus que l'administration et la maintenance de l'Enfer qu'il embrase partout.

Rien n'est plus macabre, ironique, que de voir les régimes libéraux, après s'être eux-mêmes définis en s'opposant aux génocides du XXe siècle, coopérer désormais résolument les uns les autres pour faciliter le génocide au XXIe siècle. En effet, les derniers défenseurs du libéralisme devraient se demander non pas pourquoi l'ordre libéral a échoué à mettre un terme au génocide en Palestine, mais bien plutôt pourquoi il le supporte et l'entretient avec tant d'entrain. Les alliances restent solides, le soutien logistique est en place, les flux commerciaux circulent, le système international survit, tandis qu'une population entière est ensevelie sous les gravats en flamme. Qu'est-ce que le libéralisme, si ce n'est l'exigence que ses processus soient respectés, que ses règles soient suivies et que ses élus s'inclinent, même lorsque son désert arase tout sans entrave ? Pour demeurer ouverte et libre, la société doit brutaliser sa population et remplir ses prisons. Pour défendre les droits de l'homme, il faut continuer de tuer à un rythme soutenu. Pour sauver l'âme du libéralisme, aucun écart ne saurait être épargné. Telle est la réalité de l'ordre libéral d'aujourd'hui : une violence généralisée et implacable exercée par ceux qui disent « plus jamais ça ».

Pour le libéralisme, la révolte est une exigence et une nécessité dépassée, valable pour les époques d'hier, mais trop extrême, trop explosive pour le présent. La Rébellion a une valeur à titre mémoriel. Quand elle surgit, vivante – occupation d'un campus ou marche échevelée à travers les rues – elle doit être rapidement réprimée. Il y a, dans le libéralisme, une forme de capture spectaculaire qui ne fait que neutraliser la révolte en la transformant, toujours plus, en image, en histoire apprivoisée à exposer dans les galeries du pouvoir, en résistance réduite avec succès à l'état de chose du passé. L'imagination libérale célèbre la révolte comme représentation tout en travaillant activement à pacifier sa présence réelle. Elle cherche à en consommer le potentiel explosif afin d'en archiver et exposer ce qu'il en reste de cendres. Aspergés de gaz poivre et entravé par collier rilsan, les manifestants reçoivent l'instruction de se soumettre et de se rendre à leur défaite d'aujourd'hui afin de pouvoir être reconnus comme justes demain, de se repentir maintenant afin que, lorsque le combat sera terminé et qu'ils auront perdu, ils puissent être à nouveau rachetés.

La récente vague de protestations contre le génocide en Palestine n'a pas échappé à cette confusion, qui fonctionne comme une forme de pacification interne. Le libéralisme triomphe partout où l'on convainc ceux qui descendent dans la rue de subordonner l'acte de résistance à sa représentation spectaculaire, où l'on estime que la révolte contre le pouvoir n'est finalement jamais qu'un moyen d'être reconnu par les puissants. L'aphorisme d'Arendt selon lequel « le révolutionnaire le plus radical deviendra conservateur au lendemain de la révolution » ne fait que révéler à quel point le libéralisme a colonisé la compréhension de la révolte, à quel point toute forme de résistance ne peut être envisagée que comme un énième dialogue avec le pouvoir seulement voué à se faire représenter plus pleinement en son sein, une autre image à incorporer dans le panorama de la gouvernance libérale. Le slogan « The Whole World is Watching », qu'on entend régulièrement dans les manifestations au moment même où les gens sont jetés à l'arrière des fourgons de police, est significatif du degré d'assimilation de certains à leur propre image. Alors que le problème, bien entendu, est précisément que les gens ne fassent que regarder, que même les insurgés en puissance se mettent à penser qu'être vu est, au fond, une fin en soi, que le désir de reconnaissance l'emporte sur le désir de révolte.

La récupération de la révolte par le libéralisme est ce qui lui permet de demander pardon pour tous ses péchés, d'être perpétuellement lavée et de renaître. La pénitence qu'il paie pour tous ses torts historiques devient une source non seulement de consécration, mais aussi de renaissance. La domination passée est transformée en matière à marketing, en monuments et en musées, preuve du progrès de l'ordre libéral vers la perfection. Les crânes fendus par les flics de Selma sont présentés comme le testament d'une Amérique post-raciale, plutôt que comme l'une des pièces à conviction du dossier de la brutalité raciale qui ne cesse de s'étendre. De même que les sociétés libérales commémorent systématiquement leur propre violence passée pour affirmer qu'elles en ont libéré le monde, elles insistent sur le fait que leur violence actuelle fait partie intégrante de l'ordre libéral et qu'elle doit être préservée pour pouvoir l'absoudre une fois de plus. Tout ordre libéral aspire à vous dominer sans en avoir l'air, vous réprimer tout en se présentant comme le dernier rempart contre la répression.

Sur les vitraux des cathédrales du libéralisme, on trouve des unités de combat exclusivement féminines bombardant des camps de réfugiés dans le lointain, des fabricants d'armes aux conseils d'administration composés de toutes les couleurs de la diversité et des gardiens de prison formés à ne pas mégenrer leurs détenus lorsqu'ils les enferment en cellule à la tombée de la nuit. En embrasant, de manière inclusive, la terre entière de ses flammes, l'Enfer s'approfondit de jour en jour. En diversifiant le combustible, on peut continuer à brûler les vies racialisées, sexualisées et classées – points d'incandescence de l'incendie. Quoique le libéralisme ne puisse pas promettre de modérer sa violence, il s'engage néanmoins à représenter et à reconnaître, au cours de son extension, chaque personne avec toujours plus d'équité. Tout peut être conscrit et scripté. Que brûle l'énergie sauvage de la révolte ! Un saint docile viendra se substituer aux fumées.

L'idéologie présente également un troisième caractère : elle est arme de contre-insurrection. Elle est mobilisée afin d'incorporer et de réabsorber l'énergie de la révolte. Son opération vise à la fragmenter, à déclarer puis aiguiser les divisions entre sauvés et damnés, paroles de raison et cris de folie, le manifestant sanctifié et l'émeutier maudit. Lorsque les autorités libérales dialoguent avec les soi-disant représentants d'une révolte, leur but est de retourner une partie de la révolte contre elle-même. Avant d'envoyer leur propre police, il est souvent utile d'introduire de nouvelles lignes de division en recrutant de nouveaux officiers au sein du mouvement, sous la forme de manifestants qui ont choisi de négocier, d'accepter des concessions, et finalement de coopérer à leur propre répression. On nous avertit que si nous ne trouvons pas place dans le crématorium, si nous ne contribuons pas à y entretenir les feux sans répits, nous prenons le risque d'y être consommés. Tout le monde peut devenir un martyr. Il y a assez de place en enfer pour tout le monde.

Pour que la révolte reste une arme, pour qu'elle vaille en tant que menace, il faut briser l'envoûtement libéral. Nous n'avons pas de temps à perdre avec la quête du confort de la reconnaissance – vertueux dans la défaite – à signaler notre appartenance médiatique au bon côté de l'histoire, alors qu'elle n'est, elle-même, l'histoire, rien de plus qu'un amas d'indifférentes déflagrations. Le succès ne se mesurera pas au degré de représentation concédé par le pouvoir, au nombre d'images d'elle-même qu'accumule la révolte, mais seulement au degré d'abolition de tout pouvoir qui pourrait espérer nous reconnaître un jour.
Pour affronter l'ordre libéral, il faut commencer par reconnaître que le libéralisme ne s'oppose pas à l'autoritarisme mais bien et seulement à l'anarchie ; c'est-à-dire à tout ce qui reste incommensurable au pouvoir, à tout ce qui œuvre à le dissoudre en tant que pouvoir. Si l'autoritarisme se distingue à bien des égards du libéralisme, ils partagent tous deux un même amour du pouvoir et s'attèlent chacun à leur manière à nourrir le brasier de l'enfer. Alors que l'autoritarisme ne sait répondre à la révolte qu'en l'écrasant, le libéralisme l'intègre et la récupère, faisant montre d'une forme de pouvoir plus raffinée. En dernière instance, si l'ordre libéral juge parfois utile de condamner les excès des régimes autoritaires, il n'hésite jamais à coopérer et à s'allier avec eux. L'anarchie, en revanche, le mouvement de destitution de toute forme de pouvoir constitué, est quelque chose que le libéralisme ne peut ni capter ni transformer en carburant. L'anarchie est précisément ce qui refuse d'être représenté et reconnu, ce qui ne peut jamais être définitivement dépeint, digéré ou transformé en image. L'anarchie apparaît toujours de manière furtive, lorsqu'elle plonge dans les flammes du brasier pour les affronter.
L'anarchie ne peut pas être récupérée, elle est toujours trop profane. C'est la raison pour laquelle le libéralisme la soumet aux formes les plus extrêmes de violence et de répression. Il s'agit de l'effacer purement et simplement de la surface de la terre et de lui dénier tout au-delà. C'est aussi pour cela que dès que le libéralisme réprime l'anarchie en suspendant le droit, en s'affranchissant du vernis des normes et en déchaînant librement sa violence, on en vient à facilement le confondre avec l'autoritarisme. Distribuer des tracts entraîne des poursuites pour terrorisme, verser une caution abouti à une perquisition de votre domicile, occuper une forêt avec des tentes pour empêcher sa destruction est sanctionné par une exécution [1]. Interpelez les voyous de l'ordre public libéral lorsqu'ils brutalisent quelqu'un dans la rue et vous finirez jeté au sol et menotté. Le libéralisme ne peut pas tolérer ce qui refuse de jouer le jeu, ce qui choisit de répondre et d'entrer en relation directe avec le monde plutôt que de toujours différer, capituler et se soumettre à ce qui le représente et le réprime si densément.

C'est précisément parce qu'elle échappe au pilier de l'ordre libéral que constitue l'intégration, qu'elle résiste au confinement et au contrôle, que l'anarchie continue de représenter une telle menace. Lorsqu'un navire tente de partir avec des munitions, l'anarchie se manifeste bloquant le port. Lorsqu'une occupation d'université est violemment évacuée, l'anarchie se manifeste en multipliant les nouvelles occupations. Lorsqu'un bus est rempli de personnes interpellées, l'anarchie se manifeste en bloquant les routes qui mènent à la prison. Lorsqu'une personne se fait agripper en pleine rue par un policier, l'anarchie se manifeste par une foule qui l'entoure et le libère. Lorsque les représentants officiels tentent de faire la distinction entre les bons et les mauvais manifestants, l'anarchie brouille les frontières du conflit, redistribue les coordonnées de ce qui est en jeu et invite de plus en plus de personnes à rejoindre la lutte. Lorsque les autorités exigent que tout le monde s'identifie, l'anarchie se propage comme autant de masques protégeant les visages de la foule. Et lorsque les détenteurs du pouvoir exigent de négocier avec les représentants de la révolte, l'anarchie répond que « personne ne pourra jamais nous représenter ». Pour l'anarchie, il n'y a pas de besoin d'être racheté ou rendu juste, pas de désir d'être oint ou de s'élever à une place supérieure, mais seulement une lutte contre le pouvoir partout où notre monde et ses habitants continuent de brûler.

Une fois qu'un génocide a commencé, il ne s'épuise jamais de lui-même. Il y a toujours quelque part, quelque chose, à consumer. Le brasier s'étend et les flammes grandissent, tandis que l'ordre libéral veille à ce qu'elles brûlent égalitairement et sans discrimination. Les génocides ne s'arrêtent que lorsqu'ils sont vaincus, lorsqu'ils sont contraints de s'arrêter. Dans la révolte contre l'ordre libéral, il existe une chorégraphie insurrectionnelle et impie qui travaille à destituer l'enfer que le pouvoir a partout construit, qui aspire à destituer tout ce qui domine et à démanteler et détruire ce qui maintient le brasier allumé. Celles et ceux qui s'aventurent à éteindre ce qui nous incinère libéralement, savent qu'ils y trouveront plus de joie et de richesse que dans toutes les promesses de paradis.

Ian Alan Paul


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bellum internecinum

Le philosophe Alain Brossat s'apprête à publier Un peuple debout – La Palestine en lutte contre la colonisation israélienne (L'harmattan). Nous en présentons ici quelques « bonnes feuilles » où l'on apprend comment le « terrorisme » est un « vocable pourri » qui sert les fins de l'« opération othering », où la scène primitive de la guerre coloniale reste la Nakba et se fonde sur un « bellum internecinum » (une guerre d'extermination), où l'on déjoue, enfin, certains sophismes pour nous sortir des régimes de terreur.

Opération Othering

L'un des moyens de la propagande médiatique en France consiste dans le recours perpétuel aux mots « terrorisme », « terroristes ». Que révèle cette façon univoque de présenter les choses ?

Dans la langue corrompue des élites gouvernantes, des médias et de faiseurs d'opinion de l'Occident global, la qualification de « terrorisme » qui s'est immédiatement imposée en guise de penser/classer de l'action offensive conduite par le Hamas, tout comme les rapprochements avec le 11 septembre, ont une vocation déterminée : il s'agit d'une opération performative d'othering tout à fait exemplaire : seuls des « autres » totalement étrangers à notre monde, celui de la civilisation et de la démocratie, peuvent être les auteurs d'une opération aussi barbare. Il s'agit bien, à cette occasion, de tracer une frontière infranchissable entre ces autres qui osent recourir, en état évident de légitime défense à la violence (Gaza fait l'objet d'un siège et d'un blocus particulièrement draconiens) – et nous-mêmes – l'étiquetage immédiat de l'action conduite par le Hamas comme terroriste trouve donc sa contrepartie naturelle dans l'affichage tout aussi immédiat de la solidarité sans condition des démocraties occidentales avec Israël. A cette occasion et comme par automatisme, c'est la machine identitaire qui se remet en marche, dans toute son abjection : nous voici tous Israéliens, comme nous fûmes, « tous Américains » au lendemain du 11 septembre, sans exception ni échappatoire. Et ce « nous », c'est le tout de la civilisation, sans reste – ce qui s'en sépare, s'y oppose ou lui résiste, quelles que soient les manières dont ce nous de la total-démocratie blanche impose ses conditions, c'est du terrorisme, de la barbarie, cela s'exclut soi-même du territoire de la vie commune et du monde humain. On a vu, après le 11 septembre, toutes les beautés de cette relance forcenée du principe d'identité. On va le voir à nouveau dans les temps qui viennent ; il y eut (et il y a encore) Guantanamo, les vols noirs de la CIA, la chasse à l'islamiste tous azimuts ; il y aura désormais ces appels décomplexés à mettre un point final à l'odieuse « question palestinienne » – les virer en masse de leur terre ou bien, les faire crever à petit feu de faim, de soif, d'absence de soins et d'électricité, comme Israël, dès le lendemain de l'opération éclair conduite par le Hamas, a commencé à le faire – ou une combinaison des deux : déportations + assèchement des conditions élémentaires de la survie pour les Palestiniens.

Mais ce qui trouble, bien sûr, c'est la facilité avec laquelle l'opinion moyenne, dans les espaces du Nord global, adopte ce vocable pourri de « terrorisme ». C'est que, pour la classe moyenne blanche en particulier, barricadée dans sa condition immunitaire, le Palestinien qui s'expose à la mort pour la cause de son peuple et pour sa foi ne peut être qu'un autre absolu, un alien d'une très inquiétante étrangeté – son courage, son héroïsme, son sacrifice, la puissance de son geste accuse par plus d'un trait l'inconsistance et l'inanité, la pauvreté de ceux qui, pour rien au monde, n'iraient exposer leur précieux capital humain, individué à mort, pour aucune cause au monde. La qualification des combattants palestiniens qui ont sacrifié leur vie pour la cause palestinienne, lors de cette opération, comme dans tant d'autres, en tant que « terroriste », cela relève ici d'une pure abréaction d'un monde dont les conditions demeurent envers et contre tout irréductibles au nôtre, d'une hétérotopie inconcevable dans laquelle un chahid est un chahid, avec toute la gloire qui s'attache à son nom. Et derrière tout cela, bien sûr, il y a aussi, la toute-puissante haine de l'islam en tant que cette religion demeure, dirait-on, aujourd'hui, la seule qui soit suffisamment vivante pour soulever, à défaut de pouvoir la renverser pour de bon, la montagne de la machine de guerre israélienne. Là aussi, c'est le ressentiment contre ce qui les surplombe, et de très haut, ce qui demeure hors de leur portée, qui anime les interminables cohortes de l'islamophobie consensuelle – une espèce qui ne croit plus à rien qu'à sa petite cuisine du moment et à la dernière en date des innovations en matière de police des mœurs ne saurait avoir la moindre intuition des dispositions dans lesquelles le jeune homme, à peine un adulte, qui part au combat, sachant qu'il n'en reviendra pas, sauf miracle, prend congé de ses proches avant de s'enfoncer dans la nuit, son arme à la main. Il n'existe aucune commune mesure entre ceux qui, tout naturellement, gravent le matricule du terrorisme sur la mémoire de ce brave (au sens où l'étaient les Indiens qui tombaient sous les balles des fusils à répétition des conquérants en tuniques bleues l'étaient) et ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour exposer au monde, une fois encore, que les Palestiniens sont un peuple debout.

Quand le colonisé prend les armes

La chose est constante : quand le colonisé prend les armes, ce n'est pas pour conduire une guerre juste et élégante alignée sur la Convention de Genève, c'est pour en finir avec ce qui l'exténue, ce qui commence par l'extermination de toute incarnation de la figure générique du colon et de la colonisation qui lui tombe sous la main. C'est du Fanon de base. Du coup, ceux qui, avec leur cœur gros comme ça, vivent confinés dans l'horizon de la déploration et du blâme, perdent tous leurs repères, ils ne reconnaissent plus dans le barbare (l'esclave révolté) d'aujourd'hui la malheureuse victime d'hier et, dans leur désarroi, leur déception, en viennent rapidement à se retourner contre leurs protégés d'hier – puisque vous voici mués en « terroristes », ne comptez plus sur nous pour vous défendre, tout au contraire : prêts à adhérer à la sainte-alliance contre le terrorisme palestinien et international.

La première des urgences, donc, à l'heure où les dirigeants israéliens proclament que leur aviation s'apprête à faire de Gaza un nouveau Dresde, ce sera d'établir solidement que le Hamas s'est rendu coupable de crimes contre l'humanité ; qu'il importe que, toutes affaires cessantes, ses dirigeants soient traduits devant une juridiction internationale adéquate, l'État d'Israël s'y présentant dans la position avantageuse du plaignant…

Le défaut de l'armure des humanistes/humanitaires à la Camus ou Victor Serge, ici, c'est Facebook – s'il fallait qu'ils fabriquent un message indigné chaque fois que l'armée israélienne fait une descente dans un camp palestinien, à Jénine ou ailleurs, dans une ville où les Palestiniens sont ghettoïsés et terrorisés par les colons fascistes, comme Jéricho, chaque fois que l'aviation israélienne détruit un immeuble ou deux à Gaza, au prétexte que la famille d'un chef terroriste y vivrait, ils n'en finiraient pas et ils n'ont pas que ça à faire. Alors, ils laissent tomber, ils font comme tous les autres, ils se soumettent au régime de la normalisation de la terreur et l'attrition exercées par l'État d'Israël contre les Palestiniens. Ils réservent leurs messages indignés pour les grandes occasions – à moins de cent morts, ça demeure de la routine, le business as usual de l'État hébreu dans son traitement énergique de la question palestinienne.

Mais que sur ce fond de soixante-quinze ans de terreur et d'attrition ininterrompus, fasse irruption sur un mode strident cinq minutes, non, deux jours de contre-terreur palestinienne, et voici les messageries qui vrombissent, chauffées à blanc – insupportables actes de barbarie, crimes contre l'humanité, fanatisme sans bornes, etc. C'est ici, au tournant de l'activisme sélectif sur Facebook, que les philistins sont attendus : au fond, ce qu'ils ne supportent pas, mais vraiment pas, c'est que ce soient des Blancs qui meurent – je ne dis pas des Juifs afin d'éviter d'aggraver mon cas, mais aussi parce que ce qui est fondamentalement en jeu ici dans l'indignation collective, c'est bien cela : la solidaritéd'espèce. Les autres, quand ils souffrent du fait du colon blanc, on les plaint, un peu ou beaucoup. Mais sans aller jusqu'à désigner le persécuteur comme un ennemi de l'humanité et en tirer les conséquences – il est blanc.

Cependant, que le colonisé se saisisse de ce qu'il a sous la main, le couteau ou l'équivalent, qu'il commence à égorger ce qui a le visage de l'ennemi, et le voici exclu à jamais des rangs de l'humanité. La façon dont le grand juge blanc évalue les crimes des uns et des autres obéit à une logique spécique, raciale – la raison, d'ailleurs, pour laquelle la colonisation est rarement associée par les juristes et les professeurs de sciences politiques blancs au génocide. Et pourtant : les nazis préparaient leurs exterminations en secret, les Israéliens, eux, sont tellement assurés de leur bon droit et de leur impunité qu'ils proclament à l'avance qu'ils vont transformer en désert inhabitable, à la romaine ou à la grecque, la moitié de la Bande de Gaza – ils auraient tort de s'en priver, d'ailleurs, les gouvernements occidentaux observent un silence équivalant au consentement. Pour un peu, on considérerait l'« ordre » intimé par les autorités israéliennes à la population de Gaza d'évacuer la ville comme un geste humanitaire. Mais non : c'est le supplément cynique et nihiliste d'un crime innommable qui se prépare et se conduira en toute impunité.

bellum internecinum

Ce qu'ont oublié (sciemment ou par absence de réflexion) la très grande majorité des commentateurs de l'opération conduite par le Hamas, constamment portés à tonner contre la barbarie du massacre indiscriminé des civils, c'est que les règles de la guerre coloniale, c'est le plus fort, le colonisateur, qui les fixe. Le colonisé ne fait, en matière de violence destinée à terroriser, que se régler sur son exemple. Ce qui est tout particulièrement le cas dans l'épisode qui nous occupe ici. La scène primitive de la guerre coloniale dans le contexte de laquelle la population civile est frappée de façon massive, systématique et indiscriminée, avec son cortège de massacres, d'expulsions et de déportations (autant de violences destinées à inspirer la terreur à ceux qui les subissent), c'est la guerre qui conduit à l'établissement de l'État d'Israël, et dont la Naqba est partie intégrante. De ce point de vue, on est fondé à dire que la violence coloniale, la guerre perpétuelle faite au colonisé, c'est une chose qu'Israël, comme État et puissance, a dans le sang..

Dans l'histoire de la colonisation européenne, occidentale, on a vu parfois s'imposer dans les pays colonisés, un certain ordre colonial, c'est-à-dire une certaine stabilité qui, même si l'existence de la colonie, sous quelque forme que ce soit, suppose la permanence d'un certain état d'exception, pour les colonisés, pouvait créer l'illusion que l'état de guerre entre colonisateurs et colonisés était suspendu. En Israël/Palestine, une telle illusion n'a jamais pu prendre racine, les Palestiniens n'ont jamais accepté la dépossession dont ils ont été victimes et les Israéliens n'ont jamais entrepris la moindre démarche en vue de réduire l'acuité du différend qui les oppose à ceux qu'ils persistent à appeler, avec mépris, « les Arabes ». Non seulement ils n'ont pas accepté de discuter de la question des réfugiés et de leur retour, mais ils ont au contraire constamment poussé les Palestiniens à choisir le chemin de l'exil, par des moyens violents ou par ruse, par des pratiques d'attrition sans cesse renouvelées, en même temps qu'ils poursuivaient, inlassablement, leur Drang nach Osten en Cisjordanie, dans la perspective de l'établissement du « Grand Israël » [1]. Ils n'ont pas fait preuve de loyauté lors de l'épisode des Accords d'Oslo, profitant alors de l'amateurisme des négociateurs palestiniens pour assurer la poursuite de leur mainmise sur les territoires occupés [2]. Leur mentalité coloniale, avec ce mélange d'arrogance et de mépris pour le colonisé qui la caractérise (fondée ici sur la plus fragile des constructions identitaires, sur le plus imaginaire des préjugés raciaux), ne s'est jamais démentie.

Dans ce contexte, ce qui s'est sédimenté, dans la relation entre Israël comme puissance, incluant les Israéliens comme population, et les Palestiniens comme peuple, peuple national et corps collectif vivant, c'est une véritable guerre des espèces. L'affect qui circule ici d'une « espèce » à l'autre, l'affect en partage, la seule chose en partage, peut-être, c'est la haine. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la façon dont chacune des parties en présence, dans l'ordinaire de sa condition, prononce le nom de l'autre, l'intonation qu'elle y met. De cette situation, le colonisateur (et son idéologie mortifère, le sionisme) porte la responsabilité pleine et entière.

Ce ne sont pas des ennemis d'un jour, d'un temps, d'un chapitre d'histoire qui s'affrontent ici, comme dans les guerres nationales intra-européennes aux XIXe et XXe siècles – des ennemis avec lesquels on est voué à se réconcilier au chapitre suivant de l'histoire du continent. Le poison colonial a infecté les formes même de l'hostilité et secrété de l'immémorial. D'où les déchaînements de haine, avec les conduites hyperviolentes et massacrantes qui les accompagnent, quand la marmite explose. Ce n'est pas une guerre de faible intensité, et qui, à ce titre, serait en fin de compte sous contrôle, comme l'imaginaient les aveugles et les complaisants qui, jusqu'aux événements récents, considéraient la question palestinienne comme « réglée » – au profit d'Israël et de l'Occident tout entier, bien sûr. C'est au contraire une bellum internecinum (une guerre d'extermination) qui, parfois, se repose. La situation coloniale crée des conditions qui se comparent à celles d'une zone sismique ou volcanique : on ne sait pas quand la terre tremblera, quand le volcan entrera en éruption – mais cela arrivera un jour ou l'autre, c'est l'irrémissible, l'insurmontable – la violence, les morts et les décombres en forme de destin annoncé, l'horizon indépassable de la situation coloniale.

Dans un contexte de guerre coloniale, un colon n'a pas le même statut de « civil » que dans une guerre opposant des peuples de même condition, des États-nations. Les colons sont souvent armés, ils forment fréquemment des milices, montent des expéditions punitives contre les colonisés (les « indigènes ») lorsque ceux-ci deviennent indociles – c'est le cas, par exemple, à Sétif, Guelma et Kherrata, lors des événements de Mai 1945 [3], comme c'est le cas, fréquemment, en Cisjordanie occupée où les colons armés se livrent périodiquement à des exactions contre les Palestiniens, sous la protection de l'armée. Dans un contexte de guerre coloniale, la distinction entre civils et militaires tend souvent à devenir floue. En Israël, à l'origine, les kibbutzim sont autant des postes militaires que des lieux utopiques d'expérimentation de nouvelles formes de vie collective – voir, à ce propos le roman sioniste d'Arthur Koestler [4], La tour d'Ezra. Ils n'ont pas cessé de l'être après la fondation de l'État d'Israël. Les innombrables réservistes ont, dans cette stratocratie exemplaire, un statut mi-civil, mi-militaire.

D'autre part, une des caractéristiques essentielles de la guerre coloniale est celle-ci : pour le colonisateur, le colonisé qui se soulève est ce qu'était pour les Romains l'esclave révolté – aucun droit, aucune protection légale ne s'appliquent à lui, lorsqu'il prend les armes, ses combattants sont considérés par le colonisateur non pas comme une armée régulière mais comme des bandes de rebelles – pendant la guerre d'Algérie, cette désignation (les « rebelles ») faisait autorité, du côté de l'autorité et de la presse française – donc des irréguliers, des « bandits » qu'aucune loi de la guerre, aucune convention ne protège. Il en découle que les blessés et les prisonniers peuvent être torturés et abattus sans autre forme de procès, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de traces. Ces pratiques étaient de règle pendant la guerre d'Algérie, tout comme, dans un contexte différent, elles sont routinières dans les territoires occupés par Israël – les combattants armés sont ciblés, traqués, abattus comme des criminels et des nuisibles. À Gaza, les chefs des mouvements résistants armés, le Hamas et le Djihad islamique, font l'objet de tous les soins du repérage par les moyens électroniques les plus sophistiqués, en vue de leur assassinat au moyen de missiles et maintenant de drones – généralement, au passage, leurs familles et le voisinage ne sont pas épargnés par ces frappes – mais qu'importent ces détails : les enfants et les voisins d'un chef rebelle peuvent-ils sérieusement prétendre au statut de « civils » ? [5]

Du régime de terreur

Le régime de terreur, c'est celui qui consiste très précisément à exercer des représailles sur les populations, à les massacrer et terroriser en les soumettant à des bombardements massifs, au prétexte de traquer des terroristes utilisant lâchement ces populations comme « boucliers humains ». Mais ce que montrent les bombardements massifs destinés à faire table rase de Gaza, c'est bien que leur cible effective, c'est la masse humaine elle-même, qu'il s'agit de réduire, en l'exténuant et en la décimant, à une pure condition de survie, prélude à une purification ethnique. Sous la traque aux « terroristes », c'est la guerre de conquête qui se poursuit, et qui, plus que jamais, bat son plein. Ce qui est en cours à Gaza actuellement, c'est la dernière (provisoirement) des guerres de conquête coloniale conduite par une puissance blanche, celle qui est censée venger, enfin, la perte des empires et de plus récentes déroutes (en Afghanistan, dans le Sahel...).

La guerre contre le terrorisme, cela reste, en général, le masque et l'alibi de la défense et la promotion par l'Occident global de ses « grands espaces » et chasses gardées : le Moyen-Orient et ses réserves pétrolières (entre autres), la Françafrique sahélienne jusqu'aux récentes déconvenues, la péninsule coréenne et le Japon ami placés sous la menace du « terrorisme nucléaire » nord-coréen, etc.

Le nuage de poussière, particulièrement dense en ce moment, déployé dans l'Occident global autour du terrorisme, a pour vocation de rendre indiscernable une vérité tant massive qu'élémentaire : la terreur a toujours fait partie des moyens de la politique, entendue ici dans son sens le plus extensif, et pour autant notamment que le domaine politique n'est jamais entièrement séparé de celui de la guerre. Les proliférations discursives dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les otages ont cette fonction très distincte : nous faire oublier la persistance de cet usage du terrible-terrifiant-terrorisant, dans la politique des États et des puissances légitimées ; la terreur, cela doit demeurer toujours le fait de l'autre et sa marque d'infamie, ce qui le définit non pas seulement comme ennemi du moment, mais, structurellement, comme ennemi de la civilisation. Derrière les proliférations discursives autour des mots-qui-font-peur (terrorisme, terroriste), se profilent toujours la guerre des civilisations.

Le terroriste appartient à une espèce, il s'identifie à un faciès – voyez les séries américaines à ce propos. Cette espèce porte tous les signes d'une altérité radicale qui en fait l'antagonique même de la civilisation blanche ; elle entretient de solides affinités électives avec la violence et le fanatisme – d'où, la facilité avec laquelle, dans les démocraties libérales du Nord global la figure du Palestinien peut être superposée à celle du terroriste. D'où l'infinie tolérance des opinions occidentales à l'endroit de ce qui s'affiche comme contre-terrorisme : la destruction du peuple palestinien par l'appareil de terreur de l'État israélien.

Jadis et naguère, en Occident, la terreur comme moyen d'affirmation de la puissance, comme figure de la souveraineté, s'associait à des régimes ou des personnages extrêmes, elle était constamment alliée à l'exception – la Terreur sous la Révolution française (ou la dictature bolchévik), les régimes fascistes, notamment italien et allemand... Aujourd'hui, la terreur s'est trouvée intégrée, au cœur de la police de l'hégémonie, aux dispositifs « normaux » mis en œuvre par les démocraties occidentales pour combattre ce qui fait obstacle à l'expansion de leur puissance,c'est-à-dire à la « total-démocratisation » du monde qui constitue la ligne d'horizon des stratèges du bloc hégémonique. Plus la terreur pratiquée par les États (les démocraties du Nord global en particulier) est technologique, bureaucratique, associée à la notion du maintien de l'ordre global, et plus elle est normalisée aux yeux des opinions occidentales, vertueuse, presque ; inattaquable sur le fond, ses exactions trop visibles tombant régulièrement dans la catégorie des bavures, des accidents et des dommages collatéraux. Plus, du même coup, les actions « mineures » de contre-terreur pratiquées par les damnés de l'hégémonie (ici, les Palestiniens non pas seulement comme peuple puni mais comme peuple auquel le droit à l'existence même est dénié) heurtent la sensibilité des habitants desgated communitiesmentales du monde occidental blanc – comme si le guerrier qui tue artisanalement à l'arme blanche incarnait une figure de la barbarie infiniment plus abjecte que le pilote de F17 qui lâche sa cargaison de missiles sur un quartier surpeuplé, dans un camp à ciel ouvert où est captive une population de réfugiés. « Terrorisme » est le mot qui, dans ce contexte, sert à désigner le régime de violence « intempestif », archaïque, auquel a recours, par la force des choses, l'opprimé qui n'a pas les moyens de recourir à la terreur industrielle et technologique. C'est cette pauvreté en moyens qui, aux yeux des opinions occidentales enfermées dans leurs bulles immunitaires, le désigne comme un fanatique et un barbare.

Alain Brossat


[1] Voir, pour un exemple probant de ces techniques destinées à vider la Palestine de sa population autochtone, l'article de Hadeel Assali « Diary », in London Review of Books, 18/05/2023, relatant l'exil forcé de Palestiniens au Brésil et au Paraguay, après la guerre de 1967. L'auteure cite le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, disant des Palestiniens : « I want them all to go, even if they go to the moon. »[« Je veux qu'ils s'en aillent tous, même s'ils doivent aller dans la lune. »]

[2] Voir sur ce point le témoignage et les analyses d'Edward Saïd, D'Oslo à l'Irak, Fayard, 2003.

[3] Voir sur ce point : Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 2006.

[4] La tour d'Ezra, 1946 (Pocket).

[5] On s'étonne, dans nos chaumières, de la férocité avec laquelle les combattants du Hamas engagés dans l'opération du 7 octobre ont assassiné les Israéliens de toutes conditions qu'ils rencontraient. Mais qui se souvient du nombre de dirigeants et de cadres du Hamas victimes des assassinats plus ou moins ciblés commis par l'armée israélienne, à commencer par le cheikh Yassine, l'un des fondateurs du mouvement ?

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Dans la bande de Gaze

à Manuel Joseph

Dans la bande de Gaze, les routes ne sont pas impraticables et le boulevard qui longe la mer n'est pas défoncé, il longe la mer.

Il y a de l'eau, de l'eau potable, de l'électricité et des toilettes. On va aux toilettes dans la bande de Gaze, elles ne sont pas bondées, il y a des kits d'hygiène et chaque personne a sa propre salle de bains, chaque personne n'est pas traitée comme une ordure.

L'accès à Internet n'a pas été coupé car les bombardements sont loin d'être incessants et il n'y a guère de pénuries d'énergie. On peut donc accéder aux informations vitales et même appeler les premiers secours.

De même, on peut retirer tout l'argent que l'on veut puisque les banques n'ont pas été détruites.

Les habitants de la bande de Gaze n'ont pas été déplacés, ils continuent d'habiter dans leurs maisons non-détruites, non-incendiées, tout comme leurs véhicules sont non-détruits, non-incendiés. Tout n'a pas été aplati.

Par conséquent, on ne peut pas dire non plus que des cimetières ont été rasés et que les corps de différentes tombes se soient mélangés— et personne ne s'est filmé en train de dédier la destruction d'un immeuble à sa fille pour son anniversaire.

Dans le même ordre d'idées, on n'a pas enterré vivants des blessés ou des malades dans la cour de l'hôpital où ils étaient hospitalisés, on n'a pas mis le feu à ce qui reste comme provisions aux habitants non-morts d'un quartier non-dévasté, on n'a pas filmé des civils presque nus et agenouillés dans la rue et quand par hasard on a exhumé quelques corps de la bande de Gaze, on a creusé une fosse commune près d'une plage, puis on a fait venir une pelleteuse pour les recouvrir de sable pendant les funérailles.

Des naissances ont lieu à Gaze : les hôpitaux sont non-détruits, il y a abondance de médicaments et les nouveaux-nés ne risquent pas de mourir. Les enfants ne sont pas amputés sans anesthésie et aucun ne demande qu'on lui rattache ses jambes.

Quand il fait beau, on va à la plage non pour se laver mais pour se baigner et jouer au ballon, même si les tentes ne sont pas brûlantes comme des fours et l'air n'est pas comme du feu.

Dans leurs bureaux, sur le terrain, dans leurs maisons, dans les camps, dans leurs voitures, les habitants mangent : les boulangeries n'ont pas été ciblées et il n'en reste pas qu'une seule.
De ce fait, les enfants ne sont pas obligés d'errer sans réussir à trouver du pain et personne ne se distrait à pétrir des graines ou de la nourriture pour animaux moulue pour en faire un ersatz.

Ils se nourrissent de fèves, de thon et de haricots en boîte, par exemple, et s'il n'y a plus de fèves, de thon et de haricots en boîte ils ramassent des herbes, de telle sorte qu'ils ne sont pas réduits à manger du fourrage.

Nathalie Quintane

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Le Soulèvement du ghetto de Gaza

Ce texte est la retranscription d'une interview d'Adi Callai réalisée par Silver Lining sur WCBN 88.3 FM à Ann Arbor le 27 octobre 2023. Cette interview a été considérablement augmentée et mise à jour à la lumière des événements plus récents. Adi Callai, qui anime la chaîne youtube Rev & Reve, est une personne juive antisioniste engagée, née à Jérusalem, dont les recherches portent sur la philosophie militaire. [1]

Tout d'abord, pouvez-vous préciser le contexte de la situation à Gaza et la perception qu'en avaient les Israéliens avant le 7 octobre ?
Adi Callai (AC) : Oui. Gaza est une zone libre de tir (free kill zone) et un « camp de concentration » (je ne fais que reprendre les termes de Giora Eiland, directeur du Conseil national de sécurité israélien, en 2004) depuis bien longtemps, bien avant le 7 octobre.

Dans ces conditions, la position la plus radicale découle directement de la question la plus simple : les Palestiniens sont-ils des êtres humains ? Si vous répondez oui à cette question, sans ambiguïté et sans réserve, vous êtes une cause perdue pour le sionisme. Car si les Palestiniens sont des êtres humains, alors leur autodéfense est légitime et la défense de leur existence est, en permanence, nécessaire.

Gaza, cette boîte noire, ce parc à bestiaux où s'entassent les réfugiés du nettoyage ethnique de la Palestine de 1948. Peut-on penser à ses habitants comme l'on penserait à l'un des nôtres. Peut-on imaginer être enfermés, emprisonnés, dans une petite bande de terre pour toujours, sans autre raison valable que d'être nés au sein d'une ethnie spécifique ? Cet endroit a été coupé du monde à des degrés divers depuis 1948. C'est un endroit qui, depuis au moins 2003, a connu de multiples opérations militaires dévastatrices à grande échelle. Depuis 2003 et avant le 7 octobre, les habitant.e.s de Gaza avaient survécu à douze de ces opérations, avec un bilan de plus de 8000 morts. Depuis, ce nombre s'élève à plus de 40000. Et à chaque minute, on apprend qu'il y a de nouveaux morts à Gaza, victimes des tirs israéliens, mais aussi de la famine. Pas de carburant, pas de nourriture, pas d'eau, pas de médicaments. Tout ce qui arrive est comme « une goutte d'eau dans la mer », pour citer des responsables de l'ONU – un endroit que ces responsables avaient déjà déclaré « invivable », impropre à la vie humaine, en 2018, et qui, en 2006 déjà, a connu ce qu'Ilan Pappé avait alors appelé « un génocide progressif ».

Voilà le contexte auquel il faut se référer lorsqu'on pense aux attaques du 7 octobre. Puis, nous devons nous demander, que ferions nous en pareil cas ? Acquiescer et mourir ? Ou bien se battre ?

Et si vous vous battez, alors comment ? George Orwell a raconté l'histoire de Gandhi à qui l'on posa cette question, au sujet des Juifs d'Europe, en 1938, avant l'Holocauste. Gandhi déclara que les Juifs devraient organiser une sorte de suicide collectif massif pour montrer au monde la brutalité des nazis. Alors le monde serait obligé d'intervenir [2]. Orwell pensait qu'il s'agissait d'une proposition tordue. Mais les Palestiniens, en réalité, ont en quelque sorte fait cela en 2018-19, pendant la période de la Grande Marche du Retour, l'équivalent palestinien de la marche du sel en Inde. Le premier jour, environ trente mille Palestiniens ont marché en direction du mur, et des tireurs d'élite israéliens ont tiré et abattu des manifestants, non armés. Des milliers de personnes ont été blessées et plus de 60 personnes ont été tuées, rien que le premier jour. Le monde n'a rien fait. Les politiciens libéraux ont émis de vagues condamnations, souvent contre la violence survenue des deux côtés. Imaginez regarder cela et que la seule chose que vous fassiez soit de condamner la violence des deux côtés.

Donc que feriez vous ? L'ancien Premier ministre israélien Ehud Barak – l'architecte du siège de 2007, que l'on considère généralement comme un sioniste libéral – a répondu lui-même à cette question en 1998, en déclarant qu'il aurait rejoint la résistance palestinienne armée s'il était né de l'autre côté.

Nous, « israéliens », pensons à Gaza comme à un lieu qui regorge de violence, qui stocke la violence en quelque sorte. Elle retient les réfugiés, lesquels doivent nous haïr terriblement pour ce que nous leur avons fait. C'est également ainsi que les Américains considèrent les prisons, comme des lieux où la violence est stockée, où elle est contenue, retenue, pour que nous n'ayons pas à y penser. Mais en réalité, la prison produit de la violence, et celle-ci déborde de la prison pour s'infiltrer dans nos vies qui, à première vue, en étaient tenues éloignées. C'est pourquoi les questions morales sur la violence sont hors de propos.

Pouvez-vous nous raconter les événements du 7 octobre ?
AC : J'essaierai autant que possible de m'en tenir à des observations vérifiables. Il est très facile de verser dans l'analyse moralisatrice, et de toute évidence nous ne pouvons pas l'éviter, n'est-ce pas ? Mais nous devons essayer de comprendre ce qui s'est réellement passé. Et ce qui s'est passé, dans la mesure où nous sommes capables d'extraire certaines choses de cet océan de désinformation et des opérations psychologiques en cours... Ce qui s'est passé donc, je l'ai recueilli grâce à des GoPros, des images de surveillance, des témoignages, et j'ai lu de manière compulsive tout ce que j'ai pu trouver : spécialistes militaires, témoignages, médias des deux côtés du mur. Ce qui s'est passé, c'est que les factions de la résistance armée à Gaza – en premier lieu, Harakat al-Muqawama al-Islamiyah, le mouvement de résistance islamique, le Hamas, mais aussi le Jihad islamique palestinien (PIJ), le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), qui est une organisation marxiste-léniniste, et d'autres factions – ont lancé une opération de guérilla méticuleusement exécutée, qui s'est immédiatement transformée en insurrection populaire, contre les bases militaires et les colonies entourant la bande de Gaza, le 7 octobre 2023.

Vers 6 heures du matin, heure locale, la résistance [3] a déployé un large éventail de forces – totalisant environ 3000 combattants – sur mer, sur terre, dans les airs et dans des souterrains. Ils ont commencé par ce que les Israéliens appellent une « diversion », en lançant une attaque de missiles d'une ampleur inhabituelle, ciblant ce que l'on appelle l'enveloppe de Gaza et la côte, jusqu'à Gush Dan (la zone métropolitaine de Tel-Aviv). Simultanément, ils ont attaqué les systèmes de surveillance panoptique d'Israël et leurs caméras au-dessus et autour de Gaza, à l'aide de ce qui semble être des drones commerciaux relativement bon marché dotés de capacités explosives bricolées sur le tas. Puis ils se sont approchés de la clôture et l'ont franchie grâce à de multiples unités de l'armée de guérilla, faisant sauter les clôtures autour de Gaza en de nombreux points à l'aide d'explosifs spécialisés, et posant des rampes métalliques sur lesquelles des motocyclistes armés, par groupes de deux, pouvaient rouler rapidement. Par la suite, des engins de chantier, tels que des bulldozers et des pelleteuses, sont venus élargir les brèches de manière à ce que des camionnettes et des voitures puissent passer, transportant d'autres combattants armés. Certaines vidéos montrent que bien avant 8h du matin d'autres factions (dans cette vidéo on peut voir les Mujahideen Brigades) étaient prêtes à participer au soulèvement, déjà en uniforme et armées. Ces forces ont complètement submergé les défenses israéliennes dans de nombreux endroits, de façon coordonnée, prenant le contrôle du poste de frontière d'Erez – qui est le principal point de contrôle séparant Gaza du reste du monde (avec Rafah, qui sépare Gaza au sud, de l'Égypte) – capturant des soldats en sous-vêtements dans leurs bases, s'emparant de colonies entières, tuant des centaines de soldats et de civils israéliens – le nombre de morts s'élève actuellement à 1563 [4] – tuant et enlevant de hauts responsables de l'armée, tuant également un maire, le chef de l'autorité municipale de l'enveloppe de Gaza, et faisant entrer plus de 200 personnes dans la bande de Gaza.

Il faut tout de même garder ceci à l'esprit : ce sont principalement des sources qui proviennent du gouvernement israélien. Sans une enquête indépendante, nous ne saurons probablement jamais ce qui s'est réellement passé durant ces premières heures. Si l'on a certaines images et des preuves de Palestiniens tuant des Israéliens non armés et des résidents étrangers qui se cachaient ou tentaient de fuir, nous ne connaissons pas l'étendue du phénomène. Israël affirme que les centaines de civils tués le 7 octobre l'ont été « par le Hamas », mais des publications israéliennes ont également confirmé que des dizaines d'entre eux ont été tués par des tirs israéliens. Israël ayant refusé de manière agressive toute enquête indépendante, l'on continue d'ignorer le nombre exact de civils israéliens tués par leur propre armée. Il est évident, aussi, que de nombreux gazaouis non affiliés ont rejoint l'attaque et ont kidnappé des israéliens. Ce qui s'est passé une fois les murs transpercés, une fois que les portes se sont ouvertes, c'est que des milliers de personnes résidant à Gaza, ont rejoint l'assaut, lequel est donc devenu une évasion de prison et un soulèvement. L'on peut voir des vidéos où des gens de Gaza sortant de l'enceinte, embrassent le sol de l'autre côté, et retournant à l'intérieur. Puis l'on voit aussi des gens à bicyclette, d'autres sur des béquilles, ou par tous les moyens imaginables, continuer à avancer du côté israélien. Des bases militaires et des colonies ont été pillées – des véhicules militaires et des chevaux ont été expropriés –, certaines personnes ont aussi directement participé aux attaques, des gamins ont jeté des pierres sur les postes de défense de l'armée israélienne (Tsahal) aux côtés de combattants portant des armes légères.

Dans mes lectures boulimiques, j'ai trouvé l'article d'un journaliste israélien d'Haaretz où il raconte qu'il s'est rendu dans un des hôtels près de la mer Morte où les habitants de l'Enveloppe furent relogé, et demande aux habitants ce qu'ils ont vu. Une personne dit avoir vu des ados avec des pierres et des machettes aux côtés de combattants très équipés portant l'uniforme du Hamas. Je ne suis pas sûr que ce soit vrai, je n'ai jamais vu une machette en Palestine. Nous avons également vu des fake news provenant d'un peu partout à travers le monde, y compris d'Amérique latine. Je me rappelle en particulier d'une vidéo terrible datant de 2013 où l'on voit une femme brûlée. Il est donc possible que cette personne ait, là aussi, mélangé son récit avec des vidéos venues d'Amérique latine où l'on voit effectivement des machettes. Mais ce qui est certain c'est que l'on trouve les éléments d'un soulèvement populaire dans ces événements, une fois les portes enfoncées. Cela me rappelle d'autres rébellions, des révoltes d'esclaves, vraiment, où l'on voit une avant-garde organisée ou une clandestinité organisée mener l'attaque dans l'intention d'ouvrir les portes, s'emparer des armes, armer le peuple, et laisser s'exprimer la spontanéité des masses. Fanon parle de ça, dans le second chapitre des Damnés de la terre. Il y est question du déclenchement de la spontanéité des masses, laquelle est proprement incontrôlable [5]. Une fois que la rage des dépossédés se déchaîne, on ne sait jamais ce qui va se passer. Il se peut qu'une bonne partie soit atroce, n'est-ce pas ? C'est possible. C'est quelque chose que nous devons bien sûr examiner, qu'il faut affronter, sans verser dans une forme de panique viscérale qui justifie un génocide.

Par analogie, on peut faire le pont avec la révolte de Nat Turner, durant laquelle des dizaines de blancs de Virginie furent tués, y compris des femmes et des enfants. On peut penser à John Brown, où l'idée était de prendre l'arsenal de Harpers Ferry, puis de libérer les esclaves, tuer les propriétaires d'esclaves, armer les esclaves et enfin démarrer une révolte qui mettrait à bas l'esclavage dans le Sud. Certaines personnes y ont vu une sorte de répétition générale avant la Guerre civile américaine (dite Guerre de sécession en français). Mais cela a échoué, John Brown fut exécuté et de nombreux massacres terribles perpétrés. Reste qu'aujourd'hui, la manière dont on se souvient de cet épisode, n'a rien à voir avec la manière dont on en parlait à l'époque. Je veux juste que les lecteur.ice.s prennent la mesure de leurs propres réactions viscérales, qu'ils pensent à la manière dont ils ont pu voir les infos le 7 octobre, et qu'ils analysent ces réactions à la lumière de l'histoire.

Un autre cas très important pour moi en tant que personne Juive, qui a étudié l'histoire de nos persécutions et de nos révoltes, c'est le soulèvement de Sobibor. Le soulèvement du ghetto de Varsovie reste bien sûr le cas le plus célèbre d'une révolte Juive durant cette période, et de nombreuses personnes ont osé la comparaison, y compris Refaat Alareer, un poète gazaoui qui a créé la controverse en établissant ce lien en direct sur la BBC, et qui fut assassiné par Israël possiblement en conséquence de cette allusion. Le soulèvement de Sobibor, bien que moins connu, a tous les aspects d'une success story. Sobibor était un camp d'extermination où, en 1943, après avoir compris qu'ils allaient être assassinés, un petit groupe composé certainement d'une vingtaine de personnes, certains étant prisonniers de guerre, organisa en secret et conçut un plan sophistiqué pour tuer des dignitaires SS de haut rang, saboter le réseau électrique et de communication, prendre les armes des gardes, piller l'arsenal, armer les autres détenus, ouvrir les portes et laisser les gens s'évader et rejoindre les partisans. Lancé le 14 octobre 1943, le plan fonctionna dans une certaine mesure. La moitié des prisonniers environ parvint à s'échapper. Mais cinquante d'entre elles.eux, seulement, survécurent à la guerre. Le pourcentage de survivant.e.s reste largement supérieur à celui des camps. Il existe bien sûr des différences infinies entre ces cas, mais j'ai immédiatement pensé à cela lorsque j'ai eu des nouvelles de ma sœur, qui vivait dans l'une des colonies de l'enveloppe avant le 7 octobre, via le groupe Whatsapp de notre famille, où elle racontait comment le courant avait été coupé chez elle, qu'il y avait eu une sorte de sabotage du réseau électrique durant l'opération du 7 octobre.

Relevons aussi cet élément : le court-circuitage des capacités de surveillance israéliennes, la création d'un mirage, où l'on a essayé de faire croire que le Hamas ne chercherait pas à affronter Israël et qu'il n'avait pas l'intention d'attaquer. Selon des sources israéliennes et américaines, le Hamas a rassemblé plusieurs fois ses forces au cours de la période précédant l'attaque, en présentant la chose comme une suite d'exercices d'entraînement inoffensifs. Des conversations téléphoniques ont eu lieu entre des responsables du Hamas, où l'on entend dire – toujours selon des sources israéliennes – qu'ils ne sont pas intéressés par une confrontation avec les forces israéliennes. Apparemment, des renseignements égyptiens et américains ont été transmis aux Forces de Défense Israéliennes (FDI ou Tsahal), mais ils les ont ignorés, les considérant comme quelque chose de routinier et d'inoffensif. Ce court-circuitage de la surveillance remonte à plusieurs mois. Au cours des mois précédents, Israël a déplacé des divisions armées entières de Gaza vers la Cisjordanie, en supposant que le Hamas était contenu, misant sur la surveillance technologique et les systèmes d'enfermement : clôtures intelligentes et autres sentinelles robotisées, censées pacifier la bande de Gaza.

Pouvez-vous nous parler de la réponse d'Israël aux attaques du 7 octobre ?
AC : La réponse israélienne à tout cela n'a pris forme que plus tard dans la matinée. Il a fallu quelques longues heures aux FDI pour comprendre ce qui se passait. Et lorsqu'elles ont finalement réagi, elles ont grosso modo appliqué la directive Hannibal, comme en témoigne le colonel Nof Erez de l'armée de l'air israélienne qui a déclaré sur un podcast pour Haaretz le 9 novembre que le 7 octobre avait « été un Hannibal de masse ».

La directive Hannibal est une sorte de politique de la terre brûlée censée répondre aux tentatives d'enlèvement. Mondoweiss a publié très tôt un article important à ce sujet. Depuis plusieurs décennies, les enlèvements ont été un moyen extrêmement efficace pour les Palestiniens de mettre la pression sur Israël. Cette politique culmine avec l'accord Gilad Shalit de 2011, à la suite desquels Israël a accepté de rendre 1027 prisonniers politiques palestiniens, dont le chef du Hamas à Gaza, Yahya Sinwar, en échange d'un seul soldat. La directive Hannibal est une procédure de l'armée qui consiste à empêcher ce genre de situation, et tous les moyens sont bons pour y parvenir, même s'il existe un risque de tuer le ou les soldats kidnappés, ce qui finit presque toujours par se produire. L'exemple du soldat israélien Hadar Goldin et d'autres cas qui datent de 2014, en attestent suffisamment bien.

C'est donc la logique que suit Israël depuis le 7 octobre. L'armée de l'air israélienne a bombardé des bases militaires et des colonies israéliennes, ainsi que des dizaines de voitures circulant dans l'enveloppe. Le principal journal israélien, Yediot, a déclaré que « 70 véhicules » avaient été bombardés, sans confirmer qui se trouvait à l'intérieur. Cet article de Ronen Bergman, qui est rédacteur au New York Times, n'a pas été publié, le journal décidant apparemment que cette histoire ne méritait pas d'être lue par un public anglophone. Un témoin raconte qu'un citoyen israélien de l'un des kibboutzim, enfermé dans une pièce sécurisée (safe room), dit avoir reçu un appel téléphonique d'un conducteur d'hélicoptère des FDI qui lui a demandé : « Y a-t-il des terroristes chez vous ? Si c'est le cas, je fais sauter la maison ». (Je crois d'ailleurs que c'est la première fois que ce récit est publié en anglais).

À Sderot, une ville ouvrière, et non un kibbutz fermé, clôturé, comme le sont la plupart des colonies, les combattants palestiniens se sont emparés du poste de police et se sont barricadés à l'intérieur avec des otages. Les FDI n'ont pas négocié avec eux ; elles ont méthodiquement détruit l'immeuble et tué toutes les personnes qui se trouvaient à l'intérieur.

Amos Harel, journaliste à Haaretz, considéré comme l'un des analystes militaires les plus modérés, les plus tranquilles, et ce bien qu'il ait aussi fait circulé des idées fausses concoctées par les porte-paroles des FDI au sujet des décapitations et de violences sexuelles, a rapporté très honnêtement la manière dont la division armée du district sud avait « été contrainte de demander une frappe aérienne contre le poste de police afin de repousser les terroristes. »

Dans une interview accordée à la radio israélienne, l'une des survivantes de l'attaque déclare avoir été traitée de manière parfaitement « humaine » par ses ravisseurs, et raconte comment plus de cinquante personnes ont été tuées « sous les tirs croisés, incessants », ainsi que par des obus, et non par des combattants gazaouis, tandis que le présentateur essaie coûte que coûte de lui faire dire autre chose.

Dans une vidéo publiée par Ynet (Yediot), le plus grand site d'informations israélien, ainsi que par Channel 12, une chaîne israélienne, on peut voir des pilotes d'hélicoptères ouvrir le feu sur ce qu'ils appellent « 300 cibles » ce jour là, y compris sur des personnes qui fuyaient du festival de musique, admettant qu'ils étaient incapables de faire la différence entre militants palestiniens et festivaliers, déclarant que les dirigeants du Hamas avait donné pour consigne aux combattants de « marcher, afin de brouiller les pistes », confondant ainsi l'Armée de l'air israélienne, et qu'ils avaient donc du « affronter un dilemme, ne sachant pas sur qui tirer, puisqu'ils étaient si nombreux ».

On a appliqué cette même logique à l'intérieur de la bande de Gaza : bombardements catastrophiques, une série infinie de crimes de guerre ordonnés sans vergogne, et un mépris total pour les vies humaines, otages israéliens compris.

La plupart des médias mainstream ont été les complices de cette effacement de la réalité, réduisant aussi au silence les otages israéliens. C'est le cas de Yocheved Lifshitz, cette femme de 85 ans, faite captive puis relâchée, et qui a insisté pour raconter son histoire lors d'une conférence de presse donnée dans un hôpital israélien, entourée d'une cohorte de journalistes et de représentants officiels. Elle a eu beau dire qu'elle avait été très bien traitée pendant sa captivité, CNN, la BBC, le New-York Times, tous, soi-disant des sources d'informations fiables, ont sciemment omis certaines de ses paroles ou l'ont cité en-dehors de tout contexte, insinuant littéralement des choses contraires à ce qu'elle avait pu dire.

Dès le début, Israël a été incapable d'atteindre ses objectifs militaires et a donc réagi en attaquant et en massacrant des civils, tuant plus de 13000 enfants. Les combattants palestiniens, pendant ce temps, se cachaient dans des sous-terrain lorsque les bombardements ont commencé, pour émerger le plus près possible de l'ennemi et l'attaquer une fois celui-ci entré dans Gaza. Cette tactique est similaire à celle utilisée par Tchouïkov dont on dit qu'il « étreignit l'ennemi » à Stalingrad. Israël sait très bien ces choses là : en cas de bombardement, les insurgés se cachent, comme au Vietnam et ailleurs au Moyen-Orient, dans un réseau très complexe de tunnels. Israël est conscient de ce phénomène, mais continue de bombarder la population civile, dans ce qu'il est convenu désormais d'appeler un véritable « cas d'école de génocide » [6], comme l'a affirmé très tôt l'historien israélien Raz Segal. L'intention génocidaire est on ne peut plus claire, et elle est assortie d'un meurtre rituel.

J'emprunte le terme « meurtre rituel », une fois de plus, à ma propre histoire ancestrale. Ce terme fait spécifiquement référence au mensonge génocidaire selon lequel les Juifs utilisaient le sang d'enfants chrétiens pour fabriquer leur matsa (le pain azyme) pour Pessa'h (la Pâque juive), afin de justifier les pogroms et les pires atrocités. De la même manière, nous voyons des mensonges sur la décapitation d'enfants, le jet de bébés dans des fours, la nécrophilie, des histoires inventées et répétées au sujet de violences sexuelles, la circulation d'horribles photos datées de combattantes kurdes violées comme s'il s'agissait de femmes israéliennes, et ainsi de suite. Tout cela est apparu dès le premier jour et a été progressivement démenti [7], mais continue de refaire surface périodiquement. La Maison Blanche a du se rétracter et est revenue sur le mensonge pur et simple de Biden selon lequel il aurait vu des preuves photographiques d'enfants décapités, le LA Times a retiré une citation non fondée sur les violences sexuelles, le New York Times a quant à lui connu de gros remous internes suite à la publication de propagande atroce, mais les médias mainstream continuent d'être totalement complices, en diffusant des affirmations non fondées provenant en grande partie des porte-paroles israéliens. C'est un peu comme si le porte-parole des FDI disposait d'un bouton sur lequel il peut appuyer pour obtenir un nouvel article bidon du New York Times chaque fois qu'il a besoin de légitimer un peu plus son génocide. Cette propagande effroyable a été le moteur narratif de ce génocide. Comme l'a montré Frank Luntz – qui a rédigé le manuel confidentiel de la Hasbara en 2009 – sondages détaillés à l'appui, le public réagit plus que tout aux rumeurs de « viols et massacres du Hamas ». Et ce, alors que les soldats israéliens affichent clairement non seulement leur intention génocidaire, mais aussi leur intention de commettre des viols à Gaza. À l'échelle internationale, du moins dans le monde anglophone, j'ai l'impression que le récit des atrocités commises par Israël s'effondre. Cependant, on ne saurait trop insister sur les dommages qu'il a causés, tant à la lutte contre les violences sexuelles en général, en occultant les cas réels de viols de femmes palestiniennes par les FDI, qu'en donnant à l'Occident une raison de donner son feu vert au génocide.

À ce stade, nous voyons encore des sionistes libéraux, des gens qui se considèrent comme des progressistes, rabâcher ces histoires. Pour moi, c'est particulièrement tragique, parce que c'est aussi ma famille, mais aussi des activistes israéliens ou des écrivains de gauche que j'admirais lorsque j'ai commencé à perdre mes illusions sur le sionisme, qui suivent. Sur les réseaux sociaux, si on commençait à demander des preuves, on risquait de se retrouver bannis (« cancel »). Des universitaires et des conseillers (les rape crisis counselors, travaillent notamment sur tous les viols et les agressions sexuelles au sein de l'université) ont perdu leur poste pour avoir refusé d'adhérer à la propagande israélienne. On s'est servi du mouvement #MeToo pour justifier le génocide [8]. Si cette militarisation du discours féministe justifiant le génocide à Gaza semble nouvelle, la mobilisation des forces coloniales qui s'affichent ostensiblement comme défenseurs des femmes contre des hordes « sauvages » a en revanche une longue histoire. On retrouve ce phénomène dans toute l'histoire coloniale, et c'est même un des premiers leviers de légitimation génocidaire, avant et après les faits. C'est ce que montre parfaitement, de façon analogue aux images diffusées après le 7 octobre, cette peinture de 1892, La Vuelta del Malón, qu'on a parfois traduit en « Le retour des pillards Indiens ». Cette peinture a servi a légitimer la « conquête du désert » génocidaire en Argentine [9] et aujourd'hui considéré comme l'une des pièces fondatrices de l'art argentin et de l'art colonial en général. On y voit des guerriers Mapuche fictifs capturer une femme blanche nue [10]. Souvenez-vous de cela lorsqu'une exposition artistique israélienne fera escale chez vous.

Le public anglophone devrait reconnaître tous ces motifs, vu l'histoire du lynchage aux États-Unis. Dans son travail doctoral, Jameson Austin Leopold a montré comment dans un essai paru en 1981, intitulé « Viol et racisme : le mythe du violeur noir », Angela Davis décrivait déjà « la fabrique idéologique raciste de la “propagande sur le viol” » comme étant la « principale justification politique et socioculturelle de l'institution extrajudiciaire du lynchage » [11]. Cette focale mise sur le violeur noir fantasmatique fonctionne et rend invisible le nombre incalculable de viols, non recensés, mais aussi comme le dit Leopold, tous les viols étatiques subis par les 13 millions de prisonniers américains lors de fouilles corporelles de façon quasi quotidienne. De même, cette fabrication répétée et obsessionnelle d'histoires de viols le 7 octobre occulte les abus sexuels routiniers, étatiques, de nombreux.ses palestinien.nes. Il ne fait aucun doute que les images de trophées, montrant des femmes dénudées et tenues dans des positions de torture, par des hommes palestiniens, sont des images de violence sexuelle. De même, il ne fait aucun doute que l'effacement du viol d'innombrables palestinien.nes, fouillées au corps par les FDI, et violé.e.s lors de maraudes par des soldats israéliens, est conduite par un racisme anti-palestinien.

La déshumanisation de l'ensemble de la population de Gaza continue. Le ministre de la défense, Yoav Galant, a déclaré, de manière tristement célèbre, qu'il s'agissait de bêtes, d'« animaux humains ». En hébreu, l'expression est hayot adam, ce qui revient à dire que ce sont des bêtes, des animaux, des monstres. C'est la traduction idiomatique. Ils ont donc créé ce jeu à somme nulle, comme si c'était nous ou eux, ce qui est une pensée génocidaire. Tout au long de l'histoire, dans des conflits très différents, nous assistons à la création de ce faux récit selon lequel des personnes d'identités différentes ne peuvent pas coexister. C'est nous ou eux, et ils doivent être anéantis.

Pouvez-vous parler des divisions politiques au sein de la société israélienne ?
AC : Haaretz, le journal sioniste libéral considéré comme « le journal israélien de référence », continue de répandre des calomnies sanglantes [référence au meurtre rituel, blood libel] ; pas de problème. Mais l'esprit d'État derrière lequel il se réfugie est différent de ce que pense la majorité du public israélien. Tareq Baconi parle de ça, et, soit dit en passant, tout le monde devrait lire Tareq Baconi. Il a écrit un excellent livre intitulé Hamas Contained. Ici, pas de romantisation du Hamas, le Hamas n'est glorifié d'aucune façon. Baconi le critique, mais au moins le voit pour ce qu'il est et en discute ouvertement [12]. Depuis le 7 octobre, il a été courtisé par les médias anglophones grand public, y compris le New Yorker, où il raconte comment Netanyahu n'avait dans le fond aucune stratégie. Je pense qu'il s'agissait d'une stratégie, mais qu'elle était vouée à l'échec dès lors que le statu quo était perturbé. Et elle a échoué au moment où l'opération Déluge d'Al Aqsa a été lancée avec succès le 7 octobre. J'ai parlé ailleurs de la hiérarchie de la guerre selon Sun Tzu : d'abord, il faut attaquer l'ennemi au niveau stratégique [13]. C'est ce que le Hamas a fait immédiatement. Ils ont attaqué l'approche dite du « conflit gérable » de Netanyahou, cette idée que tous les deux ans, on pouvait aller à Gaza et « tondre la pelouse » en ayant relativement peu de pertes du côté israélien. C'est une expression qu'ils ont utilisé, « tondre le gazon ». Toutes les capacités militaires que la résistance palestinienne a développées, il suffit de les écraser, de les raser périodiquement. On tue quelques centaines, peut-être des milliers de personnes – en 2014, c'était des milliers – et on continue à vivre comme ça indéfiniment tout en renforçant ses capacités technologiques. C'est ainsi que Netanyahou a cherché à créer « une paix durable », qui est le titre de son livre, que, selon ses collaborateurs, il feuillette encore pour ses discours [14].

Cette stratégie a échoué. Et qui sait ce qu'il adviendra de Netanyahou à présent ? Il est encore très
populaire. Mais avec l'échec spectaculaire de son approche, il y a des visions concurrentes qui s'affrontent pour influencer l'avenir d'Israël. L'une d'entre elles est celle d'un génocide total, véritable, sans même prétendre attaquer uniquement le Hamas : rayer tout simplement Gaza de la carte. Cette vision est également très populaire. Elle est partagée par les principaux chefs militaires et politiques actuellement en fonction. Smotrich, qui est le ministre des finances, est considéré comme l'une des figures clés de cette tendance, simplement parce qu'au cours de la dernière décennie, il a élaboré un plan plus ou moins exhaustif appelé « le plan décisif », qui est en gros une idée d'expulsion génocidaire. Face à cette vision génocidaire, il y a la solution dite à « deux États », qui n'est peut-être plus appelée « deux États » dans la société israélienne car elle n'a plus aucune base populaire, mais qui est issue de cette tradition. Ce point de vue est plus aligné sur la contre-insurrection, plus sophistiqué. C'est un point de vue qui est beaucoup moins populaire, mais qui est fortement encouragé par les États-Unis, qui sont extrêmement impliqués, bien plus qu'en Ukraine – je rappelle que les États-Unis ont envoyé des porte-avions et des dirigeants militaires et politiques de haut rang presque tous les jours au cours des premiers mois. Les États-Unis prônent une forme de contre-insurrection, tirant les leçons de leurs échecs militaires au Moyen-Orient au cours des deux dernières décennies. La contre-insurrection repose sur une division des populations, l'isolement des insurgés, un contrôle de l'espace et, peut-être la donnée majeure de l'équation, sur la nomination d'un gouvernement qui travaillerait pour les « intérêts du gouvernement américain ». Je cite ici le manuel de terrain de la contre-insurrection américaine, le FM 3-24 [15].

La contre-insurrection ne s'encombre pas du bien-être des palestiniens. Elle cherche une manière plus sophistiquée et plus efficace d'accomplir les objectifs de l'État car, à long terme, la manière forte, la méthode brutale, avance-t-elle, plutôt que d'écraser la résistance risque de démultiplier ses forces. La contre-insurrection est peut-être encore plus génocidaire, si l'on tient compte des pertes humaines, de son incapacité à résoudre le conflit ou ses capacités à répondre aux besoins des gens (comme si tout le monde était humain). Mais la contre-insurrection réfléchit en termes d'efficacité. Dans un premier temps, Israël a pu recruter un peu plus de 300000 soldats réservistes, en fermant divers secteurs de son économie pour compléter son armée de 150000 conscrits, tandis que le Hamas disposait d'environ 40000 combattants. Le PIJ en comptait lui au moins 10000. Des milliers d'autres se sont battus aussi en Cisjordanie. Le Hezbollah, qui bombarde constamment Israël depuis le nord du Liban depuis le 7 octobre, compte environ 100000 combattants. Les maigres effectifs d'Israël ont donc été mis à rude épreuve. À l'heure actuelle, tous les réservistes sont rentrés chez eux. Les Américains savent qu'Israël est loin de disposer de forces suffisantes pour gagner une guerre urbaine sur un terrain aussi complexe que celui de Gaza. Il faut établir un rapport d'un pour dix ou même d'un pour vingt entre ceux qui attaquent et ceux qui défendent, selon John Robb et son livre Brave New War, mais selon John Spencer aussi, qui reprend une maxime qui remonte à Clausewitz, à la guerre, la défense est toujours la plus forte [16]. Ils se demandent donc, okay, alors comment pouvez-vous faire cela de manière réaliste ? Quels sont les objectifs réalisables ? On ne peut pas agir intuitivement et essayer d'éliminer 2,3 millions de personnes en pensant que l'on va gagner alors que les adversaires se défendent et semblent savoir ce qu'ils font.

En conséquence, environ tous les deux jours depuis le début de l'invasion terrestre, la résistance palestinienne a diffusé d'incroyables vidéos de guérilla, ciblant les FDI avec des snipers, des mines, des EEI (Engins explosifs improvisés), des mortiers, des armes thermobariques et d'innombrables attaques au lance-roquette, utilisant souvent des Al-Yassin 105, qui est un missile à deux têtes fabriqué à Gaza et qui désactive le blindage défensif des chars (le profil Twitter de Jon Elmer est actuellement un bon site d'archive pour ces images).

Le nombre de victimes israéliennes a augmenté en conséquence, l'armée publiant les noms de deux à cinq soldats morts par jour en moyenne au cours des deux premiers mois et des dizaines de soldats blessés chaque jour. Gardons à l'esprit que ce sont leurs chiffres, et que l'armée israélienne ment de façon patentée. Les citoyens font état d'un flux constant d'hélicoptères de secours venant de Gaza en direction des hôpitaux. Selon les registres des hôpitaux israéliens, le nombre réel de soldats blessés est environ dix fois plus élevé que les chiffres communiqués par les FDI [17] ; des milliers de soldats reviennent handicapés, un fonctionnaire du ministère israélien de la défense, parle d'une vague « sans précédent, une situation que nous n'avons jamais connue » [18].

Incapable de soutenir militairement et économiquement l'invasion terrestre massive, Israël a maintenant (fin mars) libéré toutes ses brigades de réserve, refusant toujours un cessez-le-feu progressif et un accord d'échange d'otages, même au risque de violer une récente résolution du Conseil de sécurité de l'ONU.

En Israël, nous avons assisté à la montée en puissance d'un certain Yitzhak Brik. C'est un général de réserve de premier plan qui a prédit l'effondrement total des défenses israéliennes, après avoir étudié en profondeur des dizaines d'unités israéliennes en 2018. Il a rencontré Netanyahu et Gallant, le Premier ministre et le ministre de la Défense, à plusieurs reprises en octobre. C'est l'une des nombreuses personnes qui les conseille, c'est un homme qui a été plébiscité par les militaires et dont la popularité est très élevée. Il a également mis en garde contre une invasion terrestre, qu'il n'a pas hésité à la qualifier de « piège », et a recommandé des bombardements aériens, la poursuite d'un siège renforcé ainsi que des « raids chirurgicaux » venant de la mer, utilisant des unités d'élite telles que l'« Unité Fantôme . Cette unité, créée par Aviv Kohavi, n'a d'ailleurs pas encore été utilisée dans des combats à grande échelle ; son chef, le colonel Asaf Hamami, a été tué le 7 octobre.

Combien de temps Israël peut-il tenir avant de trouver un accord autour des otages ?
AC : A l'heure où j'écris ces lignes, les otages restent le joker palestinien. Israël s'est trouvé face à ce que j'appellerais un vide stratégique, réagissant par la rage et l'humiliation génocidaires et réduisant continuellement en cendres son propre contrat social en bombardant, en tirant et même en gazant ses propres citoyens retenus en otage à Gaza. Avec l'effondrement de ce paradigme, différentes approches stratégiques sont en lice pour combler le vide : la contre-insurrection, poussée par le principal complice génocidaire, les États-Unis, et le génocide messianique total, très populaire dans la société israélienne extrêmement fasciste et raciste. La vision contre-insurrectionnelle verrait essentiellement une Autorité palestinienne réorganisée tenter de prendre le contrôle de la bande de Gaza dans une sorte de processus menant à la création d'un État, mais le problème est que tout dirigeant israélien qui accepterait de suivre ce scénario a peu de chances de l'emporter parmi l'électorat israélien, qui a été conditionné pendant des années à considérer les Arabes comme des terroristes sous-humains auxquels on ne pourrait jamais faire confiance avec un État.

Le fait de prendre des soldats en otage a été une des manières pour la résistance palestinienne de forcer certaines négociations avec Israël depuis de nombreuses années. Le premier deal qui a mis fin au statu quo 1:1, un prisonnier pour un prisonnier, remonte, selon l'un des négociateurs israélien nommé Ariel Merari [19], à 1978 et l'accord avec le FPLP et General Command (un groupe de combat qui a scissionné avec le FPLP) pour l'échange de 76 prisonniers politiques palestiniens contre un soldat israélien. Depuis, la résistance est parvenu a faire monter le nombre de prisonniers échangé dans chaque transaction, l'Accord Jibril occupant une place particulièrement douloureuse dans la mémoire israélienne, le FPLP-GC parvenant à faire libérer 1151 prisonniers palestiniens en échange de trois soldats capturés durant la Guerre au Liban en 82, dont le militant japonais pro-palestinien Kōzō Okamoto issu des rangs de l'Armée rouge japonaise.

L'épisode autour de Gilad Shalit, enlevé en 2006, a marqué un autre tournant. Shalit a été capturé (tandis que deux autres soldats qui se trouvaient avec lui dans le même char étaient tués) sous le gouvernement d'Olmert, un Premier ministre israélien que l'on voit, dans un documentaire d'Al Jazeera, manquer de respect à l'égard de Shalit. Shalit, d'après Olmert, ne se serait pas défendu comme les autres qui ont été tués. Cet épisode n'a fait que révéler le fait que les dirigeants israéliens préfèrent des soldats morts que des soldats captifs.

La famille de Shalit, son père Noam en tête, a réussi à mobiliser un mouvement social pour faire pression en faveur de sa libération par le biais d'un échange de prisonniers – « quel que soit le prix ». Ce mouvement social a été repris et approuvé par les rivaux d'Olmert, transcendant les lignes politiques sionistes, de la droite aux sionistes libéraux.

Olmert était sur le point de trouver un accord – environ 350 prisonniers palestiniens en échange de Shalit – mais, selon lui, et c'est ce qu'il dit dans cette interview diffusée par Al Jazeera, son rival et ancien Premier ministre Ehud Barak a rendu visite à la famille de Shalit une nuit avant la signature de l'accord, signalant ainsi au Hamas qu'Israël était prêt à céder encore davantage.

Lorsque M. Netanyahou a pris le pouvoir en 2009, avec Ehud Barak comme ministre de la défense, il a promis à sa base de ramener Gilad Shalit à la maison. En 2011, un accord incroyable a été conclu (1027 Palestiniens en échange d'un soldat, dont Yahya Sinwar). Cet accord est perçu, de chaque côté, comme un énorme échec pour Israël et une incroyable victoire pour la résistance.

David Graeber, dans un article qu'il a écrit sur la Palestine après avoir passé du temps là-bas, a fait l'une de ces observations anthropologiques dont il a l'habitude, à la fois des plus simples et des plus profondes, en disant que l'hospitalité est « la raison majeure de la vie » (« l'hospitalité est tout ») dans la culture palestinienne. L'une des ironies tragiques de l'histoire selon lui est qu'Israël est le pire invité possible. Et c'est vrai, vous savez, quiconque a fait l'expérience de l'hospitalité palestinienne vous le dira : à bien des égards, le sens, le cœur de la vie sociale en Palestine est d'être généreux envers les invités et les étrangers. Et nous le voyons dans le traitement des otages, dans la façon dont ils racontent leur expérience les rares fois où ils sont autorisés à parler librement,
comme ce fut le cas pour Yocheved Lifshitz. Nous avons vu ça aussi avec Gilad Shalit – il n'a jamais raconté en détail, apparemment pas même à sa famille, l'expérience de ces cinq années passées en captivité –, le Hamas a diffusé des images qui le montrent en train de traîner avec ses ravisseurs, l'« Unité fantôme » du Hamas, discutant, buvant le thé, recevant des lettres de sa famille, faisant un barbecue à l'extérieur, et ainsi de suite. Je suis certain que la situation n'était pas agréable pour lui, mais comparez-la à celle des prisonniers palestiniens qui, depuis le 7 octobre, subissent des tortures punitives, sont battus, mis en position de stress psychologique, privés de sommeil par la diffusion de l'hymne national israélien dans leur cellule, et assassinés. Et dans les médias internationaux, nous voyons ce double traitement absolument raciste, aucun mot sur plus de 7500 prisonniers politiques palestiniens détenus sans procès équitable, dont beaucoup ne savent même pas quelles sont les raisons de leur détention administrative, sans parler des milliers d'autres, qui ont été enlevés depuis le 7 octobre. Jusqu'à présent, chaque accord sert de nouvel étalon dans les négociations d'otages entre Israël et la résistance. La question est de savoir si l'accord Shalit et le 7 octobre ont suffisamment ébranlé l'image qu'Israël a d'elle-même pour que cela change. Est-ce qu'Israël est capable, par ailleurs, de résister aux pressions exercées sur elle à l'internationale ? Le prix à payer pour ne pas céder pourrait être trop élevé, ouvrant la voie à une migration de masse.

Si, jusqu'à présent, Israël a échoué dans ses objectifs de guerre déclarés (détruire le Hamas et restituer les otages), le génocide en cours à Gaza n'est pas de bon augure pour la résistance. Pouvez-vous envisager une issue réaliste pour l'une ou l'autre des parties ?
AC : En évitant de m'aventurer dans des prédictions qui pourraient s'avérer fausses, je dirais que nous devrions attendre cinq ans avant de tirer des conclusions dans un sens ou dans l'autre. Historiquement, Israël met cinq ans à céder après une défaite militaire, et ce n'est que le pouvoir et la violence qui lui forcent la main. Cinq ans après la guerre du Kippour en 1973, Israël s'est finalement engagé à restituer la péninsule du Sinaï à l'Égypte. Cinq ans après le début de la première Intifada, elle a permis à des milliers d'anciens combattants et réfugiés palestiniens, dont Yasser Arafat, de rentrer en Palestine et d'entamer ce que l'on appelle le processus de paix. Cinq ans après le début de la deuxième Intifada, elle a retiré ses colonies de Gaza. Et cinq ans après la capture de Gilad Shalit, un accord de libération a finalement été conclu en 2011.

Les gains réels de l'actuel levier que les Palestiniens détiennent avec leurs otages depuis le 7 octobre ne se matérialiseront que lorsque le terrain politique fragile d'Israël s'effritera de l'intérieur, sous l'administration de Netanyahou. Comme dans le cas qui opposait Netanyahou à Olmert, les partis d'opposition – dirigés par le centriste sioniste génocidaire Yair Lapid – prétendent aujourd'hui être les sauveurs des otages. Tôt ou tard, ils pourraient se retrouver à négocier eux aussi certaines concessions faites par Israël.

Le joker israélien est l'Autorité palestinienne (AP). L'administration Netanyahou est politiquement incapable de reconnaître l'AP comme son atout militaire le plus vital, mais, là encore, un successeur pourrait être en mesure de le faire et essaiera peut-être de redorer le blason de l'AP, de la réorganiser et de la désigner à nouveau comme organe directeur en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. À moins qu'un événement inattendu se produise, ce qui est loin d'être impossible, M. Netanyahou restera en place au moins jusqu'aux élections d'octobre 2026. Pendant ce temps, l'AP continue de s'effondrer. Aujourd'hui, la résistance – des factions armées (y compris la branche armée du Fatah, la Brigade des martyrs d'Al-Aqsa) aux jeunes qui se révoltent dans les rues – voit dans l'AP un bras armé de l'État israélien, et il faudrait de véritables prouesses politiques pour qu'elle recouvre sa légitimité. Toutefois, le succès de la contre-insurrection israélo-américaine en dépend.

La première Intifada, qui a débuté en décembre 1987, a été un soulèvement populaire massif contre l'apartheid israélien. Ce soulèvement a fait usage à grande échelle des outils de la lutte de masse – grèves, désobéissance civile, rassemblements de masse, émeutes, résistance fiscale – qui ont tous fonctionné de concert. Et malgré le fait que le soulèvement ait été en grande partie non armé, les réponses furent d'une brutalité indescriptible : plusieurs centaines de manifestants ont été tués, des dizaines de milliers ont été arrêtés et plus de cent mille Palestiniens ont été blessés par des soldats israéliens qui avaient reçu l'ordre exprès du Premier ministre Yitzhak Rabin de leur « briser les os ». Pourtant, cette génération de rebelles se souvient encore de cette période avec une tendresse incroyable. Mais ça n'est pas en leur « brisant les os » que le mouvement fut pacifié, c'est en faisant venir l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui était en exil à Tunis, et en la désignant comme représentante légitime du peuple palestinien. Le Field Manual de l'armée américaine précise bien qu'une contre-insurrection réussie et durable « nécessite le développement d'institutions et de dirigeants locaux viables » [20]. S'il n'y a pas de dirigeants, si la résistance est décentralisée, la contre-insurrection a besoin de la création d'une direction centralisée. L'OLP, qui avait été créée par les États arabes en 1964 comme « outil pour contrôler les factions [palestiniennes] insurgées », selon les termes de Baconi [21], devait maintenant endosser le rôle attribué par les États-Unis et Israël et prendre la direction du soulèvement. Cela a permis à Israël et aux États-Unis de marginaliser et d'ignorer les comités populaires décentralisés qui, pour reprendre la terminologie de Fanon, guidaient l'insurrection en-dehors de toute « politique traditionnelle » récupérable [22]. Ensuite, par le biais des accords d'Oslo rédigés entre 1993 et 1995, l'OLP, Israël et les États-Unis ont formé l'AP qui deviendra bientôt le bras auxiliaire de l'occupation israélienne, fort d'un appareil de sécurité limité qui se consacrerait au maintien de l'ordre et à la répression des insurgés au sein des groupes de population palestiniens dans certaines zones de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Je ne saurais décrire l'ampleur du succès de cette initiative.

Des personnes bien intentionnées continuent de considérer les accords d'Oslo comme un véritable processus de paix plutôt que comme une opération sophistiquée de contre-insurrection qui a permis à Israël de poursuivre son projet de colonisation dans un calme relatif. Après l'effondrement du soi-disant « processus de paix » à l'issue des cinq années initialement prévues par l'accord, l'Autorité palestinienne est restée en place. La seconde Intifada a éclaté en octobre 2000 et, pendant un bref moment, le chef de l'OLP, Yasser Arafat, a fait un geste en libérant 350 prisonniers politiques, dont des membres du Hamas et du PIJ, mais les États-Unis et Israël l'ont ensuite renvoyé et un nouveau collaborateur en chef a été nommé, Mahmoud Abbas, alias Abou Mazen. L'AP a été évincée de Gaza en 2007 lorsque Abou Mazen a tenté ce que Baconi appelle un « coup d'État planifié par les États-Unis » [23], après la victoire du Hamas en Cisjordanie aux élections en 2006 [24]. Mais Abou Mazen a pu mener à bien le coup d'État en Cisjordanie et a grandement contribué à stabiliser le contrôle d'Israël sur la région [25].

L'AP donne l'apparence d'une autonomie palestinienne, mais en fait, tout comme les gouvernements des bantoustans en Afrique du Sud durant l'apartheid, elle n'est qu'une extension de l'État colonial, un outil de contre-insurrection très efficace pour la répression des rébellions locales, parce qu'elle oblige la population autochtone à s'auto-réguler. Le Fatah, qui était un mouvement révolutionnaire dans les premiers jours de la lutte armée, est aujourd'hui essentiellement contenu par l'AP. Les rebelles potentiels sont désormais des employés du gouvernement qui se battent pour conserver leur emploi de collaborateurs. Les chefs communautaires (community organizers) travaillent désormais pour des ONG, illustrant la catégorisation tristement célèbre de Colin Powell selon laquelle les organisations à but non lucratif « multiplient les forces » de l'Empire [26]. L'argent injecté par les pays de l'OTAN dans le secteur gouvernemental et à but non lucratif est la principale raison de la pacification relative de la Cisjordanie après la militarisation de la résistance palestinienne au cours de la seconde Intifada. Cela fait écho à la ligne directrice du général Petraeus qui consiste à utiliser « l'argent comme un système d'armes » à part entière [27]. Voici les principes éprouvés de la contre-insurrection : entrer avec une force écrasante pour contrôler l'espace, isoler les insurgés du reste de la population, nommer son propre gouvernement (mais, surtout, faire en sorte qu'il ait la même identité que la population générale) et fournir à la population des services afin qu'elle ne s'insurge pas pour satisfaire ses besoins fondamentaux (on retrouve ici le concept SWEAT-MSO
du général Peter Chiarelli [28] : réseaux d'égouts, d'eau, d'électricité et ramassage des ordures ; je recommande la courte vidéo de Greg Stoker sur la SWEAT-MSO). En résumé : « diviser pour mieux régner » + de l'argent – c'est ainsi que les empires gagnent les guerres.

Mais d'une manière ou d'une autre, bien que le monde ait fourni à l'Autorité palestinienne les institutions néolibérales qui l'ont conduit à la stabilité contre-insurrectionnelle étouffante d'un régime néocolonial, Israël continue de se tirer une balle dans le pied. Il est intéressant de noter que la littérature militaire israélienne ne reconnaît généralement pas l'efficacité de l'AP dans la poursuite de ses propres intérêts. Le terme de contre-insurrection n'a pas été traduit de manière exhaustive en hébreu, et lorsque les stratèges israéliens en parlent en anglais, ils confondent généralement la contre-insurrection avec l'« anti-terrorisme » [29]. On s'en rend compte en parcourant Insurgencies and Counterinsurgencies, une publication de Cambridge qui date de 2016 éditée par des auteurs israéliens : dans leur chronologie de la prétendue « expérience contre-insurrectionnelle » d'Israël, ils sautent tout simplement les années importantes qui ont suivi les Accords d'Oslo [30], révélant ainsi qu'ils ne conçoivent la contre-insurrection que comme application de la force, et non comme un ensemble d'« opérations de stabilisation » [31]. Comment peuvent-ils ne pas comprendre cela ? Peut-être que cela tient au fait qu'Israël soit une colonie de peuplement (settler-colony), et que l'idée fondamentale d'une telle colonie consiste à nettoyer et remplacer les populations autochtones plutôt que de les contenir et les contrôler. Mais la raison véritable tient, je pense, à l'incompétence de l'armée, et plus généralement, à sa cupidité. L'armée israélienne, comme l'a montré l'historien militaire Uri Milstein, est une institution profondément anti-intellectuelle. La dépendance accrue à l'armée et l'industrie militaire, générateurs de PIB, enfonce Israël dans des stratégies militaires suicidaires. Je suppose qu'on pourrait considérer cela comme des symptômes du système capitaliste en général, où la logique du marché peut être parfois auto-destructrice. La résistance palestinienne qui, par contraste, mise sur le sumud (la persévérance, la fermeté) et sur sa capacité à combattre à long terme, pourrait trouver tout cela encourageant.

Vous avez participé au mouvement de solidarité avec la Palestine aux États-Unis. Quel est votre sentiment actuel au sujet du mouvement ?
AC : Après six mois de guerre, la question demeure : quand le monde interviendra-t-il ? La résistance à Gaza continue d'infliger de lourdes pertes aux FDI, à un rythme soutenu, et entrave la machine génocidaire. La résistance continue aussi, de façon conséquente, au Liban, au Yémen et en Irak. Aux États-Unis, certaines entreprises israéliennes ont été prises pour cible, c'est le cas de la ZIM (transport maritime), du fabricant d'armes Elbit, et d'autres opérateurs logistiques ou armateurs. Malheureusement on constate que l'énergie populaire apparue durant les premières semaines après le 7 octobre est retombée, contenue principalement par les libéraux et les politiques identitaires (identity politics). Des anti-sionistes Arabes, Juifs et des organisations étudiantes ont pu canaliser la rage populaire durant certaines manifs et certains rassemblements, et continuent maintenant leurs opérations qui, de facto, sont contre-insurrectionnelles en planifiant leurs campagnes électorales. Dès lors que quelqu'un propose un genre d'action plus décisif, elles l'évincent en prétendant que ce serait trop dangereux pour les personnes marginalisées (people of a marginalized identity). Comme le dit Idris Robinson, leur faculté à organiser des manifs « repose sur le génocide palestinien ». Pendant ce temps, les tendances insurrectionnelles qui seraient capables d'appeler et de contourner la modalité contre-insurrectionnelle des organisations libérales et identitaires ne sont pas encore intervenues de manière significative pour la Palestine. Ces tendances ont participé au soulèvement de George Floyd en 2020 et sont visiblement réapparu sous la forme d'un réseau complètement décentralisé alimentant le mouvement Stop Cop City. Elles ont réussi à démanteler temporairement le site de construction de Cop City le 5 mars 2023 et ont fait pression sur de nombreuses entreprises de construction pour qu'elles abandonnent le projet, l'une d'elles a tenu bon avant de finalement abandonner après avoir été ciblée par des dizaines d'attaques et de sabotage clandestins dans tout le pays. Il est concevable qu'une campagne similaire puisse isoler, chasser les fabricants d'armes locaux, et les contraindre à arrêter de fournir Israël en armes. Il reste à voir si ces tendances auront envie ou seront capables de se relier matériellement et réellement aux forces populaires qui n'ont pas encore été entièrement cooptées par ce qu'Idris appelle « l'aile progressiste de la contre-insurrection ».

En février, l'anarchiste Aaron Bushnell a commis cet acte extraordinaire : il a tué un soldat de l'armée de l'air américaine en orchestrant sa propre auto-immolation diffusée en direct – un acte de solidarité qui a profondément ému divers groupes de résistance palestiniens. Bien que sa mort soit tragique et horrifiante, elle a donné un sens à ce qu'il avait à dire. Cela semble avoir donné un nouvel élan à la protestation aux États-Unis, en incitant les gens d'ici et d'ailleurs à avoir ne serait-ce qu'une fraction de son courage et à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour mettre fin au génocide. Son sacrifice nous pousse tous à faire un pas de plus.

Je trouve aussi un certain espoir dans la popularité croissante des écrits de Basil Al-Aʿraj dans les discours de la résistance palestinienne. C'était un combattant, un martyr de la résistance, tué par des soldats israéliens lors d'une fusillade en 2017. Basil a été fortement influencé par Fanon et a adopté son point de vue radicalement inclusif et anti-identitaire. Dans ses « Huit règles et réflexions sur la nature de la guerre », Basil a déclaré : « chaque Palestinien (au sens large, c'est-à-dire toute personne qui considère la Palestine comme un élément de sa lutte, indépendamment de ses identités secondaires), chaque Palestinien est en première ligne de la bataille pour la Palestine ; veillez à ne pas échouer dans votre tâche. » [32] Dans un texte moins connu qui n'a pas encore été entièrement publié en anglais, il a écrit :

« Je ne considère plus qu'il s'agit d'un conflit entre Arabes et Juifs, entre Israéliens et Palestiniens. J'ai abandonné cette dualité, cette simplification naïve du conflit. Je suis convaincu par la division du monde que proposent Ali Shariati et Frantz Fanon [entre un camp colonial et un camp de la libération]. »

« Dans chacun des deux camps, on trouve des gens de toutes les religions, langues, races, ethnies, couleurs et classes. Dans ce conflit, par exemple, vous trouverez des gens de notre peuple [de notre peau] qui se tiennent grossièrement dans l'autre camp, et en même temps vous trouverez des Juifs qui se tiennent dans notre camp » [33].

Il poursuit en critiquant les éditos de la journaliste israélienne Amira Hass, autant d'exemples insidieux de « l'aile progressiste de la contre-insurrection », en lui opposant des Israéliens comme Yoav Bar et Jonathan Pollak, exemples de Juifs qui, comme dirait Fanon, « changent de camp, deviennent 'indigènes' et acceptent de subir la souffrance, la torture et la mort » en tant que membres du camp de la libération [34]. Si, selon Basil et Fanon, la résistance élargie est capable de distinguer les amis des ennemis eut égard aux « choix qu'ils font » [35], à leurs actions et à leurs engagements, plutôt que sur la base de leur identité et de leur « race », alors les opérations psychologiques contre-insurrectionnelles qui montent les gens les uns contre les autres et empêchent la diffusion de l'action collective pourraient être stoppées, permettant à une trajectoire plus redoutable du mouvement de se déployer au cœur de l'Empire.


[1] Lundimatin n'a pas vocation à ne publier que des articles auxquels notre rédaction adhèrerait totalement et parfaitement. A vrai dire, si c'était le cas, nous ne serions pas un journal ou nous ne publirions qu'un ou deux articles par an. Notre travail, discret, consiste à agencer les écarts et articuler accords et désaccords, choisir de publier, d'amender, de ne pas publier. Le plus souvent ces décisions se prennent avec évidence et sans grande hésitation. Ce ne fut pas le cas concernant la publication de cette traduction d'abord parue chez nos collègues anglo-saxons de Endnotes. De nombreuses analyses contenues dans cet entretien nous paraissent lumineuses et finaudes : la critique de la solution à deux États en tant que dispositif contre-insurrectionnel, le décalage de l'analogie du soulèvement de Varsovie à l'évasion de Sobibor, l'historicisation de la violence du 7 octobre, etc. D'autres nous sont apparus comme une variation plus ou moins raffinée d'un campisme pénible qui s'affranchi du réel pour produire de l'idéologie, voire travesti les faits pour les redispatcher entre la pureté du bien et le mal absolu, les gentils et les méchants. C'est d'ailleurs sur ce point que le couplage sionisme/antisionisme trouve son divergeant accord. Il y aurait pourtant beaucoup à dire et penser de ce qu'un événement comme le 7 octobre appelle et enseigne. Non pas pour nuancer le massacre ou le génocide, au contraire, mais pour en complexifier l'analyse. Comprendre par exemple qu'un même événement peut contenir des gestes amis et d'autres purement hostiles. Ne pas confondre la joie de voir un mur effondré avec la terreur de familles abattues à l'arme automatique, l'audace d'un ULM qui traverse la frontière la plus sécurisée du monde et l'abjection d'un corps lynché par la foule, un soulèvement populaire et un attentat suicide de masse. C'est en tout cas ce que nous autorise et peut-être ce à quoi nous oblige notre distance avec l'évènement : « chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l'enfer, n'est pas l'enfer. »

[2] George Orwell, « Reflections on Gandhi », Partisan Review, 1949 [tr. fr. in Essais, articles, lettres t. 4 (1945-1950), Ivrea/Encyclopédie des nuisances, 2001].

[3] Lorsque je parle de « la résistance », je parle de la pluralité des factions et des individus non affiliés qui s'opposent au siège, à l'apartheid et à la colonisation israélienne en Palestine et ailleurs.

[4] Il fut difficile d'identifier de nombreux corps défigurés par les tirs indiscriminés des forces armées israéliennes dans l'enveloppe de Gaza ce jour-là. Les autorités israéliennes, qui parlaient au départ de 1400 morts, ont lentement revu leurs chiffres. Amos Harel, le journaliste militaire travaillant pour Haaretz, parle actuellement « de presque 1100 morts ». Voir Amos Harel, « Israel's Army Makes Headway in Gaza, but Hamas' Surrender Is Far from Imminent », Haaretz, 14 novembre 2023, sec. Israel News, https://www.haaretz.com/israel-news/2023-11-14/ty-article/.premium/israels-military-is-makingheadway-in-gaza-but-hamas-surrender-is-far-from-imminent/0000018b-ca6f-d8c7-a59b-df6f80560000.

[5] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1961.

[6] Raz Segal, « A Textbook Case of Genocide », Jewish Currents, 2023, https://jewishcurrents.org/a-textbook-case-of-genocide.

[7] Voici une liste partielle du « debunkage » :

https://www.yesmagazine.org/social-justice/2024/03/05/israel-hamas-oct7-report-gaza
https://theintercept.com/2024/02/28/new-york-times-anat-schwartz-october-7/
https://mondoweiss.net/2023/12/cnn-report-claiming-sexual-violence-on-october-7-relied-on-non-credible-witnesses
-some-with-undisclosed-ties-to-israeli-govt/
https://mondoweiss.net/2023/12/despite-lack-of-evidence-allegations-of-hamas-mass-rape-are-fueling-israeli-genoci
de-in-gaza/
https://mondoweiss.net/2023/12/zaka-is-not-a-trustworthy-source-for-allegations-of-sexual-violence-on-october-7/
https://mondoweiss.net/2024/01/family-of-key-case-in-new-york-times-october-7-sexual-violence-report-renouncesstory-says-reporters-manipulated-them/
https://mondoweiss.net/2023/12/how-human-rights-organizations-are-aiding-the-israeli-assault-on-gaza/
https://www.youtube.com/watch?v=pMqRK5LpGy4
https://twitter.com/zei_squirrel/status/1751812309557670384
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[8] « Inside the Campaign to Undermine DEI and Palestine Solidarity at the University of Minnesota : An Interview with Dr. Sima Shakhsari », Mondoweiss, January 31, 2024, https://mondoweiss.net/2024/01/inside-the-campaign-to-undermine-dei-and-palestine-solidarity-at-the-university-of-minnesota-an-interview-with-dr-sima-shakhsari/.

[9] Lauren Kaplan, « Topographical Violence and Imagining the Nation in Nineteenth-Century Argentina », Hemisphere, Visual Cultures of the Americas 10, no. 1, 1er janvier 2017, p. 32.

[10] Laura Malosetti Costa, « The Return of the Indian Raid (La Vuelta Del Malón) », Equipo de Desarrollo de la Dirección de Sistemas |Secretaría de Gobierno de Cultura, https://www.bellasartes.gob.ar/en/collection/work/6297/.

[11] Jameson Austin Leopold, « Critique of ‘Sexual' Violence », manuscrit non publié, 2024.

[12] Tareq Baconi, Hamas Contained : The Rise and Pacification of Palestinian Resistance, Stanford Studies in Middle Eastern and Islamic Societies and Cultures, Stanford, California : Stanford University Press, 2018.

[13] Sun Tzu,
L'Art de la guerre, Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2000.

[14] Binyamin Netanyahu, A Durable Peace : Israel and Its Place among the Nations, New York, Warner Books, 2000.
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[15] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 2018.

[16] Carl von Clausewitz, De la guerre, éditions de Minuit, 1955 ; John Robb, Brave New War : The Next Stage of Terrorism and the End of Globalization, Hoboken, NJ, John Wiley & Sons, Inc, 2008 ; John Spencer, « Mini-Manual for the Urban Defender », John Spencer Online, 2022, https://www.johnspenceronline.com/mini-manual-urbandefender.
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[17] Yaniv Kubovich and Ido Efrati, « Discrepancies Arise between IDF and Hospital Reports on Numbers of Wounded
Soldiers », Haaretz, 10 décembre 2023, sec. Israel News, https://www.haaretz.com/israel-news/2023-12-10/ty-article/.premium/1-593-israeli-soldiers-wounded-since-october-7-idf-reveals/0000018c-5416-df2f-adac-fe3fbe6d0000.

[18] חן ארצי סרור, “יותר מ- 2,000נכי צה'ל חדשים מתחילת המלחמה : ‘לא עברנו משהו דומה לזה, Ynet, 7 décembre 2023, https://www.ynet.co.il/health/article/yokra13707397.
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[19] Lior Kodner, « Professor Ariel Merari : Ein Li Safek », הארץ, Haaretz Podcast, 12 novembre 2023, https://www.haaretz.co.il/digital/podcast/weekly/2023-11-12/ty-article-podcast/0000018b-c36d-dc2b-a3fb-e7fd6
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[20] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 2018, 1–22.

[21] Tareq Baconi, op. cit., p. 14.

[22] « Les dirigeants de l'insurrection, qui voient le peuple enthousiaste et ardent porter des coups décisifs à la machine
colonialiste, renforcent leur méfiance à l'égard de la politique traditionnelle ». Frantz Fanon, Les damnés de la terre, La Découverte/Poche, 2016, p. 127.

[23] Baconi, op. cit., p. 331.

[24] David Rose, « The Gaza Bombshell », Vanity Fair, 3 mars, 2008, https://www.vanityfair.com/news/2008/04/gaza200804.

[25] Baconi, op. cit., p. 123.

[26] Sarah Kenyon Lischer, « Military Intervention and the Humanitarian 'Force Multiplier' » Global Governance 13, no. 1 (2007), pp. 99–118.

[27] David H. Petraeus, « Multi-National Force-Iraq Commander's COUNTERINSURGENCY GUIDANCE », Military Review, 2008, 211.
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[28] Fred M. Kaplan, The Insurgents : David Petraeus and the Plot to Change the American Way of War, New York, Simon & Schuster, 2013, p. 185.

[29] Efraim Inbar and Eitan Shamir, « Israel's Counterinsurgency Experience », in Insurgencies and Counterinsurgencies, ed. Beatrice Heuser and Eitan Shamir, Cambridge, Cambridge University Press, 2016, pp. 168–90.

[30] Ibid., p. 178.

[31] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 7-3 (89).

[32] Basil Al-Aʿraj, « Eight Rules and Insights on the Nature of War », Resistance News Network, 2017-2023, https://t.me/PalestineResist/25227.

[33] Basil Al-Aʿraj, Wajadtu Ajwibatī : Hākadhā Takallama al-Shahīd Bāsil al-Aʻraj, al-Ṭabʻah al-ūlá, Bayrūt, Bīsān lil-Nashr wa-al-Tawzīʻ, 2018, p. 146. Traduit par Adi Callai.

[34] Frantz Fanon, op. cit.

[35] James Yaki Sayles, Meditations on Frantz Fanon's Wretched of the Earth : New Afrikan Revolutionary Writings, Chicago, Ill, Spear and Shield, 2010, p. 181.

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Quand la BRI et l'antiterrorisme s'intéressent à l'écologie

Le 10 décembre 2023, dans le cadre des journées d'action contre le béton une centaine de personnes menait une action sur le site de l'usine Lafarge de Val-de-Reuil. Après leur passage, des tags et quelques actes de désarmement sont constatés sur les lieux. Quelques heures plus tard, la presse locale rapporte que le procureur d'Evreux a décidé de saisir la Sous-Direction Anti-Terroriste (SDAT). Le prétexte et la justification légale sont tous trouvés : un vigile présent sur place aurait été sequestré par les activistes (il s'avèrera après enquête, que de la mousse expansive a été étalée sur la porte de sa guérite et qu'il était parfaitement libre d'en sortir).

Lundi 8 avril, comme nous le rapportions dans cet article, c'est donc la SDAT qui est venue interpeller à l'aube 17 personnes soupçonnées d'avoir participé à cette action devenue entre-temps une association de malfaiteurs. Après des perquisitions et des arrestations plus ou moins violentes, plus ou moins ratées (la BRI s'est trompée à deux reprises de porte à enfoncer), plus ou moins humiliantes, neuf personnes sont emmenées au commissariat local (Rouen ou Évreux) et les huit autres au siège de la SDAT de Levallois-Perret. Au bout d'une soixantaine d'heures de garde à vue, huit personnes sont libérées sans aucune poursuite, neuf autres seront déférées après 75 heures de privation de liberté. Ces dernières passeront en procès devant le tribunal d'Evreux le 27 juin prochain. Nous publions ici le témoignage de l'une des personnes mise en garde à vue puis relâchée dans la nature, elle raconte les différences de traitements d'un commissariat puant de province aux cellules aseptisées de la SDAT, les menaces et les petites favers, les violences et les accès de politesse hypocrites.

Tu as lu des témoignages, tu as imaginé à quoi ça ressemblait et puis, voilà, tu y es. Le quatrième sous-sol de la DGSI est conforme à ce que tu avais imaginé. C'est comme voir la tour de Pise pour la première fois : ben en fait tu l'avais déjà vue.

Tu n'en vois qu'un couloir avec une série de cellules à droite (portes vitrées, stores vénitiens baissés, passe-plat à 50 cm du sol) et d'autres portes à gauche (fouille, salle d'entretien avec les avocats, poste de contrôle). Ce n'est pas crade et ça ne pue pas. C'est conforme. Les murs de la cellule sont couleur hôpital clair, 8 m2, néon aveuglant, un chiotte derrière un muret, un lavabo qui en fout partout, une couverture propre sur un matelas lavable sur un banc en béton. Les flics – que ce soit les OPJ ou les uniformes, les tu-ne-sais-même-pas-comment-ils-s'appellent, les matons – te disent que c'est propre, très propre, que tu pourras prendre une douche ce soir. Et ils veulent que tu sois contente. Ils ne te laisseront pas attendre une serviette hygiénique plus de quatre secondes parce que, voilà, pour le respect de ta dignité. Ils sont fiers de leurs cellules sans flaque de pisse et de te fournir de la dignité comme ça. Tu penses : « Ils sont fiers de ne pas être des flics de base dans un petit commissariat de province ».

Les BRI qui t'ont interpelée étaient excités et cherchaient des prétextes pour te gueuler dessus : classiques, conformes. Tu es arrivée dans les locaux de la SDAT avec un bandeau sur les yeux : conforme. Le néant que renferme ta cellule est conforme, tel qu'il doit être : il ne s'y passe rien, les bruits extérieurs sont étouffés, tes bruits à toi amplifiés – ton souffle, l'ongle qui se casse entre tes dents, les frôlements des jambes de ton pantalon quand tu marches – envahissants. Le temps est le chewing-gum auquel tu t'attendais. Il s'étire à l'infini, il t'échappe, il te colle et t'obsède. Tu t'endors, tu t'ennuies, tu angoisses, tu guettes les bruits, tu entends la VMC, tu deviens la VMC, tu zieutes dans les interstices, tu fais du gainage, tu lis les étiquettes de tes vêtements, tu somnoles, tu chantonnes, tu te répètes les questions des auditions : tu deviens conforme.

Tout est conforme et tout est neutre. Dès que ça cesse d'être neutre, ça devient laid. Ta cellule ne sent rien, sauf à midi quand elle sent le riz aux légumes immondes. Rien ne se passe pendant une éternité puis une policière en uniforme entre dans ta cellule pour te palper les bras, les seins, le ventre, les fesses, les jambes. Quand elle a fini, elle dit merci.

La seule chose qui est belle, c'est quand la solitude est repoussée : voir ton avocate, entendre tes codétenus, rêver de tes amis, imaginer ta sortie.

Les OPJ sont conformes, on se croirait dans une brochure sur la police. Ils te font des moves de good cop, des moves de bad cop, des coups de pression bizarres et des petites faveurs, des pièges étranges. Ils laissent échapper un nom, une réf, il y a du off qui n'est peut-être pas off. Comme on peut s'y attendre. Ils voudraient que tu les trouves sympas, que tu dises : « Waouh mais qu'est-ce que c'est propre, et putain ce que vous êtes sympas ! » Tu sens que ça aussi c'est conforme. Comme si en reprenant le modèle relationnel du collègue de travail ou du voisin de comptoir ils pourraient te faire oublier qu'ils t'ont sortie du lit, menottée et enfermée là, qu'ils ont épluché tes relevés bancaire et téléphonique, lu ton journal intime, fouillé ta chambre, retourné ta bibliothèque, volé ta brosse à cheveux pour faire des recherches ADN afin, idéalement, de te faire condamner pour le grand n'importe quoi qu'ils te reprochent.

Il te faut du temps avant de cerner ce grand n'importe quoi. Dans les auditions au cours desquelles tu gardes le silence, on te demande si tu as participé à cette action mais surtout si tu fais partie d'une association qui a un rapport lointain avec quelqu'un qui a un rapport avec quelqu'un qui a un rapport avec autre chose. Sur les réseaux sociaux, cette association est suivie par Unetelle qui est une figure publique des Soulèvements de la terre. Comment l'expliquez-vous ? Tu gardes le silence. Il te semble qu'ils meublent en attendant le résultat de l'analyse ADN : Telle vidéo est intitulée La Forêt de Bord se soulève. Son titre ne vous rappelle-t-il pas les Soulèvements de la terre ?

A un moment, tu réalises qu'en plus d'être conforme à sa réputation, la SDAT est conforme à autre chose. Elle s'admire dans le miroir de son propre petit mythe (un service de haut vol, des moyens impressionnants et des cellules bien propres) mais elle ne peut pas s'empêcher de ressembler à un commissariat normal. On est dans un bâtiment classé secret défense mais ça fuit au plafond. Au milieu de toute cette dignité qu'on t'apporte sur un plateau, un policier impertinent trouve pertinent de te demander, pendant qu'il te menotte, si tu en as déjà mis, des menottes, « pour t'amuser ». Pendant les auditions, des questions franchement stupides se succèdent, comiques à force de logique policière (Combien a coûté cette action et qui l'a financée ?) ; c'est la même chose que dans tous les récits de garde à vue que tu as lus et entendus, la même façon d'échouer lamentablement à comprendre ce qu'ils ont scruté avec tant d'attention, la même incapacité à sonder l'épaisseur des agencements humains (Que pouvez-vous nous dire sur les désaccords au sein du mouvement écologiste entre les groupes qui prônent les actions directes et les autres ?) Dans les coins de ta cellule si propre, tu repères des poils de cul et des grains de boulghour séchés et tu sais que ce ne sont pas les tiens. Bref, ça sent le comico de base.

D'ailleurs, bien que tu sois emprisonnée dans le bunker de l'antiterrorisme, avec les enquêteurs et la mythologie qui vont avec, tu n'es pas là pour une affaire de terrorisme. Tu es au régime normal, arrêtée sous les ordres du procureur d'Evreux (un proc de province, super méga normal et donc évidemment un peu présomptueux sur ses propres résultats).

Et pour finir, comme dans le plus normal des comicos normaux, toi et 7 de tes co-interpelés sortez sans rien, classement sans suite, le dossier était vide depuis le début. Pour presque la moitié d'entre vous, c'est fini et comme le procureur n'a rien pour vous poursuivre, on retiendra que ça va, que ce n'était rien. Les guerriers hystériques qui fracassent des portes, les 16 autres arrestations, le quotidien qui s'interrompt, l'employeur à qui il te faudra expliquer, l'enfermement, la torture soft, les questions pathétiques, le vol de ton ADN et de ton téléphone : pour rien. C'était juste un coup de pression, un coup de bluff et de privation sensorielle. Un dossier monté un peu au pif pour faire chier une poignée de personnes, faire peur dans les milieux qui s'organisent et envoyer un signal politique à ceux qui seraient tentés de les rejoindre dans les actions. C'était gratos. Ou plutôt, c'était la com à gros budget que le procureur et le ministère de l'Intérieur se sont payée sur votre dos.

Heureusement, ce qui était beau dans le bunker prend toute la place à ta sortie : tes amis (des héros), ton avocate (indestructible), tes proches et tous ceux qui te témoignent que vous appartenez au même camp (merci), et les autres interpelés que tu ne connaissais pas, qui ont l'air méga cool et avec qui il y a tant de choses à faire.

Les neuf personnes déférées sont convoquées au tribunal d'Evreux le 27 juin prochain pour séquestration, association de malfaiteurs et dégradations. Soutenons-les totalement et de toutes les manières possibles.

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Le Soulèvement du ghetto de Gaza

Ce texte est la retranscription d'une interview d'Adi Callai réalisée par Silver Lining sur WCBN 88.3 FM à Ann Arbor le 27 octobre 2023. Cette interview a été considérablement augmentée et mise à jour à la lumière des événements plus récents. Adi Callai, qui anime la chaîne youtube Rev & Reve, est une personne juive antisioniste engagée, née à Jérusalem, dont les recherches portent sur la philosophie militaire. [1]

Tout d'abord, pouvez-vous préciser le contexte de la situation à Gaza et la perception qu'en avaient les Israéliens avant le 7 octobre ?
Adi Callai (AC) : Oui. Gaza est une zone libre de tir (free kill zone) et un « camp de concentration » (je ne fais que reprendre les termes de Giora Eiland, directeur du Conseil national de sécurité israélien, en 2004) depuis bien longtemps, bien avant le 7 octobre.

Dans ces conditions, la position la plus radicale découle directement de la question la plus simple : les Palestiniens sont-ils des êtres humains ? Si vous répondez oui à cette question, sans ambiguïté et sans réserve, vous êtes une cause perdue pour le sionisme. Car si les Palestiniens sont des êtres humains, alors leur autodéfense est légitime et la défense de leur existence est, en permanence, nécessaire.

Gaza, cette boîte noire, ce parc à bestiaux où s'entassent les réfugiés du nettoyage ethnique de la Palestine de 1948. Peut-on penser à ses habitants comme l'on penserait à l'un des nôtres. Peut-on imaginer être enfermés, emprisonnés, dans une petite bande de terre pour toujours, sans autre raison valable que d'être nés au sein d'une ethnie spécifique ? Cet endroit a été coupé du monde à des degrés divers depuis 1948. C'est un endroit qui, depuis au moins 2003, a connu de multiples opérations militaires dévastatrices à grande échelle. Depuis 2003 et avant le 7 octobre, les habitant.e.s de Gaza avaient survécu à douze de ces opérations, avec un bilan de plus de 8000 morts. Depuis, ce nombre s'élève à plus de 40000. Et à chaque minute, on apprend qu'il y a de nouveaux morts à Gaza, victimes des tirs israéliens, mais aussi de la famine. Pas de carburant, pas de nourriture, pas d'eau, pas de médicaments. Tout ce qui arrive est comme « une goutte d'eau dans la mer », pour citer des responsables de l'ONU – un endroit que ces responsables avaient déjà déclaré « invivable », impropre à la vie humaine, en 2018, et qui, en 2006 déjà, a connu ce qu'Ilan Pappé avait alors appelé « un génocide progressif ».

Voilà le contexte auquel il faut se référer lorsqu'on pense aux attaques du 7 octobre. Puis, nous devons nous demander, que ferions nous en pareil cas ? Acquiescer et mourir ? Ou bien se battre ?

Et si vous vous battez, alors comment ? George Orwell a raconté l'histoire de Gandhi à qui l'on posa cette question, au sujet des Juifs d'Europe, en 1938, avant l'Holocauste. Gandhi déclara que les Juifs devraient organiser une sorte de suicide collectif massif pour montrer au monde la brutalité des nazis. Alors le monde serait obligé d'intervenir [2]. Orwell pensait qu'il s'agissait d'une proposition tordue. Mais les Palestiniens, en réalité, ont en quelque sorte fait cela en 2018-19, pendant la période de la Grande Marche du Retour, l'équivalent palestinien de la marche du sel en Inde. Le premier jour, environ trente mille Palestiniens ont marché en direction du mur, et des tireurs d'élite israéliens ont tiré et abattu des manifestants, non armés. Des milliers de personnes ont été blessées et plus de 60 personnes ont été tuées, rien que le premier jour. Le monde n'a rien fait. Les politiciens libéraux ont émis de vagues condamnations, souvent contre la violence survenue des deux côtés. Imaginez regarder cela et que la seule chose que vous fassiez soit de condamner la violence des deux côtés.

Donc que feriez vous ? L'ancien Premier ministre israélien Ehud Barak – l'architecte du siège de 2007, que l'on considère généralement comme un sioniste libéral – a répondu lui-même à cette question en 1998, en déclarant qu'il aurait rejoint la résistance palestinienne armée s'il était né de l'autre côté.

Nous, « israéliens », pensons à Gaza comme à un lieu qui regorge de violence, qui stocke la violence en quelque sorte. Elle retient les réfugiés, lesquels doivent nous haïr terriblement pour ce que nous leur avons fait. C'est également ainsi que les Américains considèrent les prisons, comme des lieux où la violence est stockée, où elle est contenue, retenue, pour que nous n'ayons pas à y penser. Mais en réalité, la prison produit de la violence, et celle-ci déborde de la prison pour s'infiltrer dans nos vies qui, à première vue, en étaient tenues éloignées. C'est pourquoi les questions morales sur la violence sont hors de propos.

Pouvez-vous nous raconter les événements du 7 octobre ?
AC : J'essaierai autant que possible de m'en tenir à des observations vérifiables. Il est très facile de verser dans l'analyse moralisatrice, et de toute évidence nous ne pouvons pas l'éviter, n'est-ce pas ? Mais nous devons essayer de comprendre ce qui s'est réellement passé. Et ce qui s'est passé, dans la mesure où nous sommes capables d'extraire certaines choses de cet océan de désinformation et des opérations psychologiques en cours... Ce qui s'est passé donc, je l'ai recueilli grâce à des GoPros, des images de surveillance, des témoignages, et j'ai lu de manière compulsive tout ce que j'ai pu trouver : spécialistes militaires, témoignages, médias des deux côtés du mur. Ce qui s'est passé, c'est que les factions de la résistance armée à Gaza – en premier lieu, Harakat al-Muqawama al-Islamiyah, le mouvement de résistance islamique, le Hamas, mais aussi le Jihad islamique palestinien (PIJ), le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), qui est une organisation marxiste-léniniste, et d'autres factions – ont lancé une opération de guérilla méticuleusement exécutée, qui s'est immédiatement transformée en insurrection populaire, contre les bases militaires et les colonies entourant la bande de Gaza, le 7 octobre 2023.

Vers 6 heures du matin, heure locale, la résistance [3] a déployé un large éventail de forces – totalisant environ 3000 combattants – sur mer, sur terre, dans les airs et dans des souterrains. Ils ont commencé par ce que les Israéliens appellent une « diversion », en lançant une attaque de missiles d'une ampleur inhabituelle, ciblant ce que l'on appelle l'enveloppe de Gaza et la côte, jusqu'à Gush Dan (la zone métropolitaine de Tel-Aviv). Simultanément, ils ont attaqué les systèmes de surveillance panoptique d'Israël et leurs caméras au-dessus et autour de Gaza, à l'aide de ce qui semble être des drones commerciaux relativement bon marché dotés de capacités explosives bricolées sur le tas. Puis ils se sont approchés de la clôture et l'ont franchie grâce à de multiples unités de l'armée de guérilla, faisant sauter les clôtures autour de Gaza en de nombreux points à l'aide d'explosifs spécialisés, et posant des rampes métalliques sur lesquelles des motocyclistes armés, par groupes de deux, pouvaient rouler rapidement. Par la suite, des engins de chantier, tels que des bulldozers et des pelleteuses, sont venus élargir les brèches de manière à ce que des camionnettes et des voitures puissent passer, transportant d'autres combattants armés. Certaines vidéos montrent que bien avant 8h du matin d'autres factions (dans cette vidéo on peut voir les Mujahideen Brigades) étaient prêtes à participer au soulèvement, déjà en uniforme et armées. Ces forces ont complètement submergé les défenses israéliennes dans de nombreux endroits, de façon coordonnée, prenant le contrôle du poste de frontière d'Erez – qui est le principal point de contrôle séparant Gaza du reste du monde (avec Rafah, qui sépare Gaza au sud, de l'Égypte) – capturant des soldats en sous-vêtements dans leurs bases, s'emparant de colonies entières, tuant des centaines de soldats et de civils israéliens – le nombre de morts s'élève actuellement à 1563 [4] – tuant et enlevant de hauts responsables de l'armée, tuant également un maire, le chef de l'autorité municipale de l'enveloppe de Gaza, et faisant entrer plus de 200 personnes dans la bande de Gaza.

Il faut tout de même garder ceci à l'esprit : ce sont principalement des sources qui proviennent du gouvernement israélien. Sans une enquête indépendante, nous ne saurons probablement jamais ce qui s'est réellement passé durant ces premières heures. Si l'on a certaines images et des preuves de Palestiniens tuant des Israéliens non armés et des résidents étrangers qui se cachaient ou tentaient de fuir, nous ne connaissons pas l'étendue du phénomène. Israël affirme que les centaines de civils tués le 7 octobre l'ont été « par le Hamas », mais des publications israéliennes ont également confirmé que des dizaines d'entre eux ont été tués par des tirs israéliens. Israël ayant refusé de manière agressive toute enquête indépendante, l'on continue d'ignorer le nombre exact de civils israéliens tués par leur propre armée. Il est évident, aussi, que de nombreux gazaouis non affiliés ont rejoint l'attaque et ont kidnappé des israéliens. Ce qui s'est passé une fois les murs transpercés, une fois que les portes se sont ouvertes, c'est que des milliers de personnes résidant à Gaza, ont rejoint l'assaut, lequel est donc devenu une évasion de prison et un soulèvement. L'on peut voir des vidéos où des gens de Gaza sortant de l'enceinte, embrassent le sol de l'autre côté, et retournant à l'intérieur. Puis l'on voit aussi des gens à bicyclette, d'autres sur des béquilles, ou par tous les moyens imaginables, continuer à avancer du côté israélien. Des bases militaires et des colonies ont été pillées – des véhicules militaires et des chevaux ont été expropriés –, certaines personnes ont aussi directement participé aux attaques, des gamins ont jeté des pierres sur les postes de défense de l'armée israélienne (Tsahal) aux côtés de combattants portant des armes légères.

Dans mes lectures boulimiques, j'ai trouvé l'article d'un journaliste israélien d'Haaretz où il raconte qu'il s'est rendu dans un des hôtels près de la mer Morte où les habitants de l'Enveloppe furent relogé, et demande aux habitants ce qu'ils ont vu. Une personne dit avoir vu des ados avec des pierres et des machettes aux côtés de combattants très équipés portant l'uniforme du Hamas. Je ne suis pas sûr que ce soit vrai, je n'ai jamais vu une machette en Palestine. Nous avons également vu des fake news provenant d'un peu partout à travers le monde, y compris d'Amérique latine. Je me rappelle en particulier d'une vidéo terrible datant de 2013 où l'on voit une femme brûlée. Il est donc possible que cette personne ait, là aussi, mélangé son récit avec des vidéos venues d'Amérique latine où l'on voit effectivement des machettes. Mais ce qui est certain c'est que l'on trouve les éléments d'un soulèvement populaire dans ces événements, une fois les portes enfoncées. Cela me rappelle d'autres rébellions, des révoltes d'esclaves, vraiment, où l'on voit une avant-garde organisée ou une clandestinité organisée mener l'attaque dans l'intention d'ouvrir les portes, s'emparer des armes, armer le peuple, et laisser s'exprimer la spontanéité des masses. Fanon parle de ça, dans le second chapitre des Damnés de la terre. Il y est question du déclenchement de la spontanéité des masses, laquelle est proprement incontrôlable [5]. Une fois que la rage des dépossédés se déchaîne, on ne sait jamais ce qui va se passer. Il se peut qu'une bonne partie soit atroce, n'est-ce pas ? C'est possible. C'est quelque chose que nous devons bien sûr examiner, qu'il faut affronter, sans verser dans une forme de panique viscérale qui justifie un génocide.

Par analogie, on peut faire le pont avec la révolte de Nat Turner, durant laquelle des dizaines de blancs de Virginie furent tués, y compris des femmes et des enfants. On peut penser à John Brown, où l'idée était de prendre l'arsenal de Harpers Ferry, puis de libérer les esclaves, tuer les propriétaires d'esclaves, armer les esclaves et enfin démarrer une révolte qui mettrait à bas l'esclavage dans le Sud. Certaines personnes y ont vu une sorte de répétition générale avant la Guerre civile américaine (dite Guerre de sécession en français). Mais cela a échoué, John Brown fut exécuté et de nombreux massacres terribles perpétrés. Reste qu'aujourd'hui, la manière dont on se souvient de cet épisode, n'a rien à voir avec la manière dont on en parlait à l'époque. Je veux juste que les lecteur.ice.s prennent la mesure de leurs propres réactions viscérales, qu'ils pensent à la manière dont ils ont pu voir les infos le 7 octobre, et qu'ils analysent ces réactions à la lumière de l'histoire.

Un autre cas très important pour moi en tant que personne Juive, qui a étudié l'histoire de nos persécutions et de nos révoltes, c'est le soulèvement de Sobibor. Le soulèvement du ghetto de Varsovie reste bien sûr le cas le plus célèbre d'une révolte Juive durant cette période, et de nombreuses personnes ont osé la comparaison, y compris Refaat Alareer, un poète gazaoui qui a créé la controverse en établissant ce lien en direct sur la BBC, et qui fut assassiné par Israël possiblement en conséquence de cette allusion. Le soulèvement de Sobibor, bien que moins connu, a tous les aspects d'une success story. Sobibor était un camp d'extermination où, en 1943, après avoir compris qu'ils allaient être assassinés, un petit groupe composé certainement d'une vingtaine de personnes, certains étant prisonniers de guerre, organisa en secret et conçut un plan sophistiqué pour tuer des dignitaires SS de haut rang, saboter le réseau électrique et de communication, prendre les armes des gardes, piller l'arsenal, armer les autres détenus, ouvrir les portes et laisser les gens s'évader et rejoindre les partisans. Lancé le 14 octobre 1943, le plan fonctionna dans une certaine mesure. La moitié des prisonniers environ parvint à s'échapper. Mais cinquante d'entre elles.eux, seulement, survécurent à la guerre. Le pourcentage de survivant.e.s reste largement supérieur à celui des camps. Il existe bien sûr des différences infinies entre ces cas, mais j'ai immédiatement pensé à cela lorsque j'ai eu des nouvelles de ma sœur, qui vivait dans l'une des colonies de l'enveloppe avant le 7 octobre, via le groupe Whatsapp de notre famille, où elle racontait comment le courant avait été coupé chez elle, qu'il y avait eu une sorte de sabotage du réseau électrique durant l'opération du 7 octobre.

Relevons aussi cet élément : le court-circuitage des capacités de surveillance israéliennes, la création d'un mirage, où l'on a essayé de faire croire que le Hamas ne chercherait pas à affronter Israël et qu'il n'avait pas l'intention d'attaquer. Selon des sources israéliennes et américaines, le Hamas a rassemblé plusieurs fois ses forces au cours de la période précédant l'attaque, en présentant la chose comme une suite d'exercices d'entraînement inoffensifs. Des conversations téléphoniques ont eu lieu entre des responsables du Hamas, où l'on entend dire – toujours selon des sources israéliennes – qu'ils ne sont pas intéressés par une confrontation avec les forces israéliennes. Apparemment, des renseignements égyptiens et américains ont été transmis aux Forces de Défense Israéliennes (FDI ou Tsahal), mais ils les ont ignorés, les considérant comme quelque chose de routinier et d'inoffensif. Ce court-circuitage de la surveillance remonte à plusieurs mois. Au cours des mois précédents, Israël a déplacé des divisions armées entières de Gaza vers la Cisjordanie, en supposant que le Hamas était contenu, misant sur la surveillance technologique et les systèmes d'enfermement : clôtures intelligentes et autres sentinelles robotisées, censées pacifier la bande de Gaza.

Pouvez-vous nous parler de la réponse d'Israël aux attaques du 7 octobre ?
AC : La réponse israélienne à tout cela n'a pris forme que plus tard dans la matinée. Il a fallu quelques longues heures aux FDI pour comprendre ce qui se passait. Et lorsqu'elles ont finalement réagi, elles ont grosso modo appliqué la directive Hannibal, comme en témoigne le colonel Nof Erez de l'armée de l'air israélienne qui a déclaré sur un podcast pour Haaretz le 9 novembre que le 7 octobre avait « été un Hannibal de masse ».

La directive Hannibal est une sorte de politique de la terre brûlée censée répondre aux tentatives d'enlèvement. Mondoweiss a publié très tôt un article important à ce sujet. Depuis plusieurs décennies, les enlèvements ont été un moyen extrêmement efficace pour les Palestiniens de mettre la pression sur Israël. Cette politique culmine avec l'accord Gilad Shalit de 2011, à la suite desquels Israël a accepté de rendre 1027 prisonniers politiques palestiniens, dont le chef du Hamas à Gaza, Yahya Sinwar, en échange d'un seul soldat. La directive Hannibal est une procédure de l'armée qui consiste à empêcher ce genre de situation, et tous les moyens sont bons pour y parvenir, même s'il existe un risque de tuer le ou les soldats kidnappés, ce qui finit presque toujours par se produire. L'exemple du soldat israélien Hadar Goldin et d'autres cas qui datent de 2014, en attestent suffisamment bien.

C'est donc la logique que suit Israël depuis le 7 octobre. L'armée de l'air israélienne a bombardé des bases militaires et des colonies israéliennes, ainsi que des dizaines de voitures circulant dans l'enveloppe. Le principal journal israélien, Yediot, a déclaré que « 70 véhicules » avaient été bombardés, sans confirmer qui se trouvait à l'intérieur. Cet article de Ronen Bergman, qui est rédacteur au New York Times, n'a pas été publié, le journal décidant apparemment que cette histoire ne méritait pas d'être lue par un public anglophone. Un témoin raconte qu'un citoyen israélien de l'un des kibboutzim, enfermé dans une pièce sécurisée (safe room), dit avoir reçu un appel téléphonique d'un conducteur d'hélicoptère des FDI qui lui a demandé : « Y a-t-il des terroristes chez vous ? Si c'est le cas, je fais sauter la maison ». (Je crois d'ailleurs que c'est la première fois que ce récit est publié en anglais).

À Sderot, une ville ouvrière, et non un kibbutz fermé, clôturé, comme le sont la plupart des colonies, les combattants palestiniens se sont emparés du poste de police et se sont barricadés à l'intérieur avec des otages. Les FDI n'ont pas négocié avec eux ; elles ont méthodiquement détruit l'immeuble et tué toutes les personnes qui se trouvaient à l'intérieur.

Amos Harel, journaliste à Haaretz, considéré comme l'un des analystes militaires les plus modérés, les plus tranquilles, et ce bien qu'il ait aussi fait circulé des idées fausses concoctées par les porte-paroles des FDI au sujet des décapitations et de violences sexuelles, a rapporté très honnêtement la manière dont la division armée du district sud avait « été contrainte de demander une frappe aérienne contre le poste de police afin de repousser les terroristes. »

Dans une interview accordée à la radio israélienne, l'une des survivantes de l'attaque déclare avoir été traitée de manière parfaitement « humaine » par ses ravisseurs, et raconte comment plus de cinquante personnes ont été tuées « sous les tirs croisés, incessants », ainsi que par des obus, et non par des combattants gazaouis, tandis que le présentateur essaie coûte que coûte de lui faire dire autre chose.

Dans une vidéo publiée par Ynet (Yediot), le plus grand site d'informations israélien, ainsi que par Channel 12, une chaîne israélienne, on peut voir des pilotes d'hélicoptères ouvrir le feu sur ce qu'ils appellent « 300 cibles » ce jour là, y compris sur des personnes qui fuyaient du festival de musique, admettant qu'ils étaient incapables de faire la différence entre militants palestiniens et festivaliers, déclarant que les dirigeants du Hamas avait donné pour consigne aux combattants de « marcher, afin de brouiller les pistes », confondant ainsi l'Armée de l'air israélienne, et qu'ils avaient donc du « affronter un dilemme, ne sachant pas sur qui tirer, puisqu'ils étaient si nombreux ».

On a appliqué cette même logique à l'intérieur de la bande de Gaza : bombardements catastrophiques, une série infinie de crimes de guerre ordonnés sans vergogne, et un mépris total pour les vies humaines, otages israéliens compris.

La plupart des médias mainstream ont été les complices de cette effacement de la réalité, réduisant aussi au silence les otages israéliens. C'est le cas de Yocheved Lifshitz, cette femme de 85 ans, faite captive puis relâchée, et qui a insisté pour raconter son histoire lors d'une conférence de presse donnée dans un hôpital israélien, entourée d'une cohorte de journalistes et de représentants officiels. Elle a eu beau dire qu'elle avait été très bien traitée pendant sa captivité, CNN, la BBC, le New-York Times, tous, soi-disant des sources d'informations fiables, ont sciemment omis certaines de ses paroles ou l'ont cité en-dehors de tout contexte, insinuant littéralement des choses contraires à ce qu'elle avait pu dire.

Dès le début, Israël a été incapable d'atteindre ses objectifs militaires et a donc réagi en attaquant et en massacrant des civils, tuant plus de 13000 enfants. Les combattants palestiniens, pendant ce temps, se cachaient dans des sous-terrain lorsque les bombardements ont commencé, pour émerger le plus près possible de l'ennemi et l'attaquer une fois celui-ci entré dans Gaza. Cette tactique est similaire à celle utilisée par Tchouïkov dont on dit qu'il « étreignit l'ennemi » à Stalingrad. Israël sait très bien ces choses là : en cas de bombardement, les insurgés se cachent, comme au Vietnam et ailleurs au Moyen-Orient, dans un réseau très complexe de tunnels. Israël est conscient de ce phénomène, mais continue de bombarder la population civile, dans ce qu'il est convenu désormais d'appeler un véritable « cas d'école de génocide » [6], comme l'a affirmé très tôt l'historien israélien Raz Segal. L'intention génocidaire est on ne peut plus claire, et elle est assortie d'un meurtre rituel.

J'emprunte le terme « meurtre rituel », une fois de plus, à ma propre histoire ancestrale. Ce terme fait spécifiquement référence au mensonge génocidaire selon lequel les Juifs utilisaient le sang d'enfants chrétiens pour fabriquer leur matsa (le pain azyme) pour Pessa'h (la Pâque juive), afin de justifier les pogroms et les pires atrocités. De la même manière, nous voyons des mensonges sur la décapitation d'enfants, le jet de bébés dans des fours, la nécrophilie, des histoires inventées et répétées au sujet de violences sexuelles, la circulation d'horribles photos datées de combattantes kurdes violées comme s'il s'agissait de femmes israéliennes, et ainsi de suite. Tout cela est apparu dès le premier jour et a été progressivement démenti [7], mais continue de refaire surface périodiquement. La Maison Blanche a du se rétracter et est revenue sur le mensonge pur et simple de Biden selon lequel il aurait vu des preuves photographiques d'enfants décapités, le LA Times a retiré une citation non fondée sur les violences sexuelles, le New York Times a quant à lui connu de gros remous internes suite à la publication de propagande atroce, mais les médias mainstream continuent d'être totalement complices, en diffusant des affirmations non fondées provenant en grande partie des porte-paroles israéliens. C'est un peu comme si le porte-parole des FDI disposait d'un bouton sur lequel il peut appuyer pour obtenir un nouvel article bidon du New York Times chaque fois qu'il a besoin de légitimer un peu plus son génocide. Cette propagande effroyable a été le moteur narratif de ce génocide. Comme l'a montré Frank Luntz – qui a rédigé le manuel confidentiel de la Hasbara en 2009 – sondages détaillés à l'appui, le public réagit plus que tout aux rumeurs de « viols et massacres du Hamas ». Et ce, alors que les soldats israéliens affichent clairement non seulement leur intention génocidaire, mais aussi leur intention de commettre des viols à Gaza. À l'échelle internationale, du moins dans le monde anglophone, j'ai l'impression que le récit des atrocités commises par Israël s'effondre. Cependant, on ne saurait trop insister sur les dommages qu'il a causés, tant à la lutte contre les violences sexuelles en général, en occultant les cas réels de viols de femmes palestiniennes par les FDI, qu'en donnant à l'Occident une raison de donner son feu vert au génocide.

À ce stade, nous voyons encore des sionistes libéraux, des gens qui se considèrent comme des progressistes, rabâcher ces histoires. Pour moi, c'est particulièrement tragique, parce que c'est aussi ma famille, mais aussi des activistes israéliens ou des écrivains de gauche que j'admirais lorsque j'ai commencé à perdre mes illusions sur le sionisme, qui suivent. Sur les réseaux sociaux, si on commençait à demander des preuves, on risquait de se retrouver bannis (« cancel »). Des universitaires et des conseillers (les rape crisis counselors, travaillent notamment sur tous les viols et les agressions sexuelles au sein de l'université) ont perdu leur poste pour avoir refusé d'adhérer à la propagande israélienne. On s'est servi du mouvement #MeToo pour justifier le génocide [8]. Si cette militarisation du discours féministe justifiant le génocide à Gaza semble nouvelle, la mobilisation des forces coloniales qui s'affichent ostensiblement comme défenseurs des femmes contre des hordes « sauvages » a en revanche une longue histoire. On retrouve ce phénomène dans toute l'histoire coloniale, et c'est même un des premiers leviers de légitimation génocidaire, avant et après les faits. C'est ce que montre parfaitement, de façon analogue aux images diffusées après le 7 octobre, cette peinture de 1892, La Vuelta del Malón, qu'on a parfois traduit en « Le retour des pillards Indiens ». Cette peinture a servi a légitimer la « conquête du désert » génocidaire en Argentine [9] et aujourd'hui considéré comme l'une des pièces fondatrices de l'art argentin et de l'art colonial en général. On y voit des guerriers Mapuche fictifs capturer une femme blanche nue [10]. Souvenez-vous de cela lorsqu'une exposition artistique israélienne fera escale chez vous.

Le public anglophone devrait reconnaître tous ces motifs, vu l'histoire du lynchage aux États-Unis. Dans son travail doctoral, Jameson Austin Leopold a montré comment dans un essai paru en 1981, intitulé « Viol et racisme : le mythe du violeur noir », Angela Davis décrivait déjà « la fabrique idéologique raciste de la “propagande sur le viol” » comme étant la « principale justification politique et socioculturelle de l'institution extrajudiciaire du lynchage » [11]. Cette focale mise sur le violeur noir fantasmatique fonctionne et rend invisible le nombre incalculable de viols, non recensés, mais aussi comme le dit Leopold, tous les viols étatiques subis par les 13 millions de prisonniers américains lors de fouilles corporelles de façon quasi quotidienne. De même, cette fabrication répétée et obsessionnelle d'histoires de viols le 7 octobre occulte les abus sexuels routiniers, étatiques, de nombreux.ses palestinien.nes. Il ne fait aucun doute que les images de trophées, montrant des femmes dénudées et tenues dans des positions de torture, par des hommes palestiniens, sont des images de violence sexuelle. De même, il ne fait aucun doute que l'effacement du viol d'innombrables palestinien.nes, fouillées au corps par les FDI, et violé.e.s lors de maraudes par des soldats israéliens, est conduite par un racisme anti-palestinien.

La déshumanisation de l'ensemble de la population de Gaza continue. Le ministre de la défense, Yoav Galant, a déclaré, de manière tristement célèbre, qu'il s'agissait de bêtes, d'« animaux humains ». En hébreu, l'expression est hayot adam, ce qui revient à dire que ce sont des bêtes, des animaux, des monstres. C'est la traduction idiomatique. Ils ont donc créé ce jeu à somme nulle, comme si c'était nous ou eux, ce qui est une pensée génocidaire. Tout au long de l'histoire, dans des conflits très différents, nous assistons à la création de ce faux récit selon lequel des personnes d'identités différentes ne peuvent pas coexister. C'est nous ou eux, et ils doivent être anéantis.

Pouvez-vous parler des divisions politiques au sein de la société israélienne ?
AC : Haaretz, le journal sioniste libéral considéré comme « le journal israélien de référence », continue de répandre des calomnies sanglantes [référence au meurtre rituel, blood libel] ; pas de problème. Mais l'esprit d'État derrière lequel il se réfugie est différent de ce que pense la majorité du public israélien. Tareq Baconi parle de ça, et, soit dit en passant, tout le monde devrait lire Tareq Baconi. Il a écrit un excellent livre intitulé Hamas Contained. Ici, pas de romantisation du Hamas, le Hamas n'est glorifié d'aucune façon. Baconi le critique, mais au moins le voit pour ce qu'il est et en discute ouvertement [12]. Depuis le 7 octobre, il a été courtisé par les médias anglophones grand public, y compris le New Yorker, où il raconte comment Netanyahu n'avait dans le fond aucune stratégie. Je pense qu'il s'agissait d'une stratégie, mais qu'elle était vouée à l'échec dès lors que le statu quo était perturbé. Et elle a échoué au moment où l'opération Déluge d'Al Aqsa a été lancée avec succès le 7 octobre. J'ai parlé ailleurs de la hiérarchie de la guerre selon Sun Tzu : d'abord, il faut attaquer l'ennemi au niveau stratégique [13]. C'est ce que le Hamas a fait immédiatement. Ils ont attaqué l'approche dite du « conflit gérable » de Netanyahou, cette idée que tous les deux ans, on pouvait aller à Gaza et « tondre la pelouse » en ayant relativement peu de pertes du côté israélien. C'est une expression qu'ils ont utilisé, « tondre le gazon ». Toutes les capacités militaires que la résistance palestinienne a développées, il suffit de les écraser, de les raser périodiquement. On tue quelques centaines, peut-être des milliers de personnes – en 2014, c'était des milliers – et on continue à vivre comme ça indéfiniment tout en renforçant ses capacités technologiques. C'est ainsi que Netanyahou a cherché à créer « une paix durable », qui est le titre de son livre, que, selon ses collaborateurs, il feuillette encore pour ses discours [14].

Cette stratégie a échoué. Et qui sait ce qu'il adviendra de Netanyahou à présent ? Il est encore très
populaire. Mais avec l'échec spectaculaire de son approche, il y a des visions concurrentes qui s'affrontent pour influencer l'avenir d'Israël. L'une d'entre elles est celle d'un génocide total, véritable, sans même prétendre attaquer uniquement le Hamas : rayer tout simplement Gaza de la carte. Cette vision est également très populaire. Elle est partagée par les principaux chefs militaires et politiques actuellement en fonction. Smotrich, qui est le ministre des finances, est considéré comme l'une des figures clés de cette tendance, simplement parce qu'au cours de la dernière décennie, il a élaboré un plan plus ou moins exhaustif appelé « le plan décisif », qui est en gros une idée d'expulsion génocidaire. Face à cette vision génocidaire, il y a la solution dite à « deux États », qui n'est peut-être plus appelée « deux États » dans la société israélienne car elle n'a plus aucune base populaire, mais qui est issue de cette tradition. Ce point de vue est plus aligné sur la contre-insurrection, plus sophistiqué. C'est un point de vue qui est beaucoup moins populaire, mais qui est fortement encouragé par les États-Unis, qui sont extrêmement impliqués, bien plus qu'en Ukraine – je rappelle que les États-Unis ont envoyé des porte-avions et des dirigeants militaires et politiques de haut rang presque tous les jours au cours des premiers mois. Les États-Unis prônent une forme de contre-insurrection, tirant les leçons de leurs échecs militaires au Moyen-Orient au cours des deux dernières décennies. La contre-insurrection repose sur une division des populations, l'isolement des insurgés, un contrôle de l'espace et, peut-être la donnée majeure de l'équation, sur la nomination d'un gouvernement qui travaillerait pour les « intérêts du gouvernement américain ». Je cite ici le manuel de terrain de la contre-insurrection américaine, le FM 3-24 [15].

La contre-insurrection ne s'encombre pas du bien-être des palestiniens. Elle cherche une manière plus sophistiquée et plus efficace d'accomplir les objectifs de l'État car, à long terme, la manière forte, la méthode brutale, avance-t-elle, plutôt que d'écraser la résistance risque de démultiplier ses forces. La contre-insurrection est peut-être encore plus génocidaire, si l'on tient compte des pertes humaines, de son incapacité à résoudre le conflit ou ses capacités à répondre aux besoins des gens (comme si tout le monde était humain). Mais la contre-insurrection réfléchit en termes d'efficacité. Dans un premier temps, Israël a pu recruter un peu plus de 300000 soldats réservistes, en fermant divers secteurs de son économie pour compléter son armée de 150000 conscrits, tandis que le Hamas disposait d'environ 40000 combattants. Le PIJ en comptait lui au moins 10000. Des milliers d'autres se sont battus aussi en Cisjordanie. Le Hezbollah, qui bombarde constamment Israël depuis le nord du Liban depuis le 7 octobre, compte environ 100000 combattants. Les maigres effectifs d'Israël ont donc été mis à rude épreuve. À l'heure actuelle, tous les réservistes sont rentrés chez eux. Les Américains savent qu'Israël est loin de disposer de forces suffisantes pour gagner une guerre urbaine sur un terrain aussi complexe que celui de Gaza. Il faut établir un rapport d'un pour dix ou même d'un pour vingt entre ceux qui attaquent et ceux qui défendent, selon John Robb et son livre Brave New War, mais selon John Spencer aussi, qui reprend une maxime qui remonte à Clausewitz, à la guerre, la défense est toujours la plus forte [16]. Ils se demandent donc, okay, alors comment pouvez-vous faire cela de manière réaliste ? Quels sont les objectifs réalisables ? On ne peut pas agir intuitivement et essayer d'éliminer 2,3 millions de personnes en pensant que l'on va gagner alors que les adversaires se défendent et semblent savoir ce qu'ils font.

En conséquence, environ tous les deux jours depuis le début de l'invasion terrestre, la résistance palestinienne a diffusé d'incroyables vidéos de guérilla, ciblant les FDI avec des snipers, des mines, des EEI (Engins explosifs improvisés), des mortiers, des armes thermobariques et d'innombrables attaques au lance-roquette, utilisant souvent des Al-Yassin 105, qui est un missile à deux têtes fabriqué à Gaza et qui désactive le blindage défensif des chars (le profil Twitter de Jon Elmer est actuellement un bon site d'archive pour ces images).

Le nombre de victimes israéliennes a augmenté en conséquence, l'armée publiant les noms de deux à cinq soldats morts par jour en moyenne au cours des deux premiers mois et des dizaines de soldats blessés chaque jour. Gardons à l'esprit que ce sont leurs chiffres, et que l'armée israélienne ment de façon patentée. Les citoyens font état d'un flux constant d'hélicoptères de secours venant de Gaza en direction des hôpitaux. Selon les registres des hôpitaux israéliens, le nombre réel de soldats blessés est environ dix fois plus élevé que les chiffres communiqués par les FDI [17] ; des milliers de soldats reviennent handicapés, un fonctionnaire du ministère israélien de la défense, parle d'une vague « sans précédent, une situation que nous n'avons jamais connue » [18].

Incapable de soutenir militairement et économiquement l'invasion terrestre massive, Israël a maintenant (fin mars) libéré toutes ses brigades de réserve, refusant toujours un cessez-le-feu progressif et un accord d'échange d'otages, même au risque de violer une récente résolution du Conseil de sécurité de l'ONU.

En Israël, nous avons assisté à la montée en puissance d'un certain Yitzhak Brik. C'est un général de réserve de premier plan qui a prédit l'effondrement total des défenses israéliennes, après avoir étudié en profondeur des dizaines d'unités israéliennes en 2018. Il a rencontré Netanyahu et Gallant, le Premier ministre et le ministre de la Défense, à plusieurs reprises en octobre. C'est l'une des nombreuses personnes qui les conseille, c'est un homme qui a été plébiscité par les militaires et dont la popularité est très élevée. Il a également mis en garde contre une invasion terrestre, qu'il n'a pas hésité à la qualifier de « piège », et a recommandé des bombardements aériens, la poursuite d'un siège renforcé ainsi que des « raids chirurgicaux » venant de la mer, utilisant des unités d'élite telles que l'« Unité Fantôme . Cette unité, créée par Aviv Kohavi, n'a d'ailleurs pas encore été utilisée dans des combats à grande échelle ; son chef, le colonel Asaf Hamami, a été tué le 7 octobre.

Combien de temps Israël peut-il tenir avant de trouver un accord autour des otages ?
AC : A l'heure où j'écris ces lignes, les otages restent le joker palestinien. Israël s'est trouvé face à ce que j'appellerais un vide stratégique, réagissant par la rage et l'humiliation génocidaires et réduisant continuellement en cendres son propre contrat social en bombardant, en tirant et même en gazant ses propres citoyens retenus en otage à Gaza. Avec l'effondrement de ce paradigme, différentes approches stratégiques sont en lice pour combler le vide : la contre-insurrection, poussée par le principal complice génocidaire, les États-Unis, et le génocide messianique total, très populaire dans la société israélienne extrêmement fasciste et raciste. La vision contre-insurrectionnelle verrait essentiellement une Autorité palestinienne réorganisée tenter de prendre le contrôle de la bande de Gaza dans une sorte de processus menant à la création d'un État, mais le problème est que tout dirigeant israélien qui accepterait de suivre ce scénario a peu de chances de l'emporter parmi l'électorat israélien, qui a été conditionné pendant des années à considérer les Arabes comme des terroristes sous-humains auxquels on ne pourrait jamais faire confiance avec un État.

Le fait de prendre des soldats en otage a été une des manières pour la résistance palestinienne de forcer certaines négociations avec Israël depuis de nombreuses années. Le premier deal qui a mis fin au statu quo 1:1, un prisonnier pour un prisonnier, remonte, selon l'un des négociateurs israélien nommé Ariel Merari [19], à 1978 et l'accord avec le FPLP et General Command (un groupe de combat qui a scissionné avec le FPLP) pour l'échange de 76 prisonniers politiques palestiniens contre un soldat israélien. Depuis, la résistance est parvenu a faire monter le nombre de prisonniers échangé dans chaque transaction, l'Accord Jibril occupant une place particulièrement douloureuse dans la mémoire israélienne, le FPLP-GC parvenant à faire libérer 1151 prisonniers palestiniens en échange de trois soldats capturés durant la Guerre au Liban en 82, dont le militant japonais pro-palestinien Kōzō Okamoto issu des rangs de l'Armée rouge japonaise.

L'épisode autour de Gilad Shalit, enlevé en 2006, a marqué un autre tournant. Shalit a été capturé (tandis que deux autres soldats qui se trouvaient avec lui dans le même char étaient tués) sous le gouvernement d'Olmert, un Premier ministre israélien que l'on voit, dans un documentaire d'Al Jazeera, manquer de respect à l'égard de Shalit. Shalit, d'après Olmert, ne se serait pas défendu comme les autres qui ont été tués. Cet épisode n'a fait que révéler le fait que les dirigeants israéliens préfèrent des soldats morts que des soldats captifs.

La famille de Shalit, son père Noam en tête, a réussi à mobiliser un mouvement social pour faire pression en faveur de sa libération par le biais d'un échange de prisonniers – « quel que soit le prix ». Ce mouvement social a été repris et approuvé par les rivaux d'Olmert, transcendant les lignes politiques sionistes, de la droite aux sionistes libéraux.

Olmert était sur le point de trouver un accord – environ 350 prisonniers palestiniens en échange de Shalit – mais, selon lui, et c'est ce qu'il dit dans cette interview diffusée par Al Jazeera, son rival et ancien Premier ministre Ehud Barak a rendu visite à la famille de Shalit une nuit avant la signature de l'accord, signalant ainsi au Hamas qu'Israël était prêt à céder encore davantage.

Lorsque M. Netanyahou a pris le pouvoir en 2009, avec Ehud Barak comme ministre de la défense, il a promis à sa base de ramener Gilad Shalit à la maison. En 2011, un accord incroyable a été conclu (1027 Palestiniens en échange d'un soldat, dont Yahya Sinwar). Cet accord est perçu, de chaque côté, comme un énorme échec pour Israël et une incroyable victoire pour la résistance.

David Graeber, dans un article qu'il a écrit sur la Palestine après avoir passé du temps là-bas, a fait l'une de ces observations anthropologiques dont il a l'habitude, à la fois des plus simples et des plus profondes, en disant que l'hospitalité est « la raison majeure de la vie » (« l'hospitalité est tout ») dans la culture palestinienne. L'une des ironies tragiques de l'histoire selon lui est qu'Israël est le pire invité possible. Et c'est vrai, vous savez, quiconque a fait l'expérience de l'hospitalité palestinienne vous le dira : à bien des égards, le sens, le cœur de la vie sociale en Palestine est d'être généreux envers les invités et les étrangers. Et nous le voyons dans le traitement des otages, dans la façon dont ils racontent leur expérience les rares fois où ils sont autorisés à parler librement,
comme ce fut le cas pour Yocheved Lifshitz. Nous avons vu ça aussi avec Gilad Shalit – il n'a jamais raconté en détail, apparemment pas même à sa famille, l'expérience de ces cinq années passées en captivité –, le Hamas a diffusé des images qui le montrent en train de traîner avec ses ravisseurs, l'« Unité fantôme » du Hamas, discutant, buvant le thé, recevant des lettres de sa famille, faisant un barbecue à l'extérieur, et ainsi de suite. Je suis certain que la situation n'était pas agréable pour lui, mais comparez-la à celle des prisonniers palestiniens qui, depuis le 7 octobre, subissent des tortures punitives, sont battus, mis en position de stress psychologique, privés de sommeil par la diffusion de l'hymne national israélien dans leur cellule, et assassinés. Et dans les médias internationaux, nous voyons ce double traitement absolument raciste, aucun mot sur plus de 7500 prisonniers politiques palestiniens détenus sans procès équitable, dont beaucoup ne savent même pas quelles sont les raisons de leur détention administrative, sans parler des milliers d'autres, qui ont été enlevés depuis le 7 octobre. Jusqu'à présent, chaque accord sert de nouvel étalon dans les négociations d'otages entre Israël et la résistance. La question est de savoir si l'accord Shalit et le 7 octobre ont suffisamment ébranlé l'image qu'Israël a d'elle-même pour que cela change. Est-ce qu'Israël est capable, par ailleurs, de résister aux pressions exercées sur elle à l'internationale ? Le prix à payer pour ne pas céder pourrait être trop élevé, ouvrant la voie à une migration de masse.

Si, jusqu'à présent, Israël a échoué dans ses objectifs de guerre déclarés (détruire le Hamas et restituer les otages), le génocide en cours à Gaza n'est pas de bon augure pour la résistance. Pouvez-vous envisager une issue réaliste pour l'une ou l'autre des parties ?
AC : En évitant de m'aventurer dans des prédictions qui pourraient s'avérer fausses, je dirais que nous devrions attendre cinq ans avant de tirer des conclusions dans un sens ou dans l'autre. Historiquement, Israël met cinq ans à céder après une défaite militaire, et ce n'est que le pouvoir et la violence qui lui forcent la main. Cinq ans après la guerre du Kippour en 1973, Israël s'est finalement engagé à restituer la péninsule du Sinaï à l'Égypte. Cinq ans après le début de la première Intifada, elle a permis à des milliers d'anciens combattants et réfugiés palestiniens, dont Yasser Arafat, de rentrer en Palestine et d'entamer ce que l'on appelle le processus de paix. Cinq ans après le début de la deuxième Intifada, elle a retiré ses colonies de Gaza. Et cinq ans après la capture de Gilad Shalit, un accord de libération a finalement été conclu en 2011.

Les gains réels de l'actuel levier que les Palestiniens détiennent avec leurs otages depuis le 7 octobre ne se matérialiseront que lorsque le terrain politique fragile d'Israël s'effritera de l'intérieur, sous l'administration de Netanyahou. Comme dans le cas qui opposait Netanyahou à Olmert, les partis d'opposition – dirigés par le centriste sioniste génocidaire Yair Lapid – prétendent aujourd'hui être les sauveurs des otages. Tôt ou tard, ils pourraient se retrouver à négocier eux aussi certaines concessions faites par Israël.

Le joker israélien est l'Autorité palestinienne (AP). L'administration Netanyahou est politiquement incapable de reconnaître l'AP comme son atout militaire le plus vital, mais, là encore, un successeur pourrait être en mesure de le faire et essaiera peut-être de redorer le blason de l'AP, de la réorganiser et de la désigner à nouveau comme organe directeur en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. À moins qu'un événement inattendu se produise, ce qui est loin d'être impossible, M. Netanyahou restera en place au moins jusqu'aux élections d'octobre 2026. Pendant ce temps, l'AP continue de s'effondrer. Aujourd'hui, la résistance – des factions armées (y compris la branche armée du Fatah, la Brigade des martyrs d'Al-Aqsa) aux jeunes qui se révoltent dans les rues – voit dans l'AP un bras armé de l'État israélien, et il faudrait de véritables prouesses politiques pour qu'elle recouvre sa légitimité. Toutefois, le succès de la contre-insurrection israélo-américaine en dépend.

La première Intifada, qui a débuté en décembre 1987, a été un soulèvement populaire massif contre l'apartheid israélien. Ce soulèvement a fait usage à grande échelle des outils de la lutte de masse – grèves, désobéissance civile, rassemblements de masse, émeutes, résistance fiscale – qui ont tous fonctionné de concert. Et malgré le fait que le soulèvement ait été en grande partie non armé, les réponses furent d'une brutalité indescriptible : plusieurs centaines de manifestants ont été tués, des dizaines de milliers ont été arrêtés et plus de cent mille Palestiniens ont été blessés par des soldats israéliens qui avaient reçu l'ordre exprès du Premier ministre Yitzhak Rabin de leur « briser les os ». Pourtant, cette génération de rebelles se souvient encore de cette période avec une tendresse incroyable. Mais ça n'est pas en leur « brisant les os » que le mouvement fut pacifié, c'est en faisant venir l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui était en exil à Tunis, et en la désignant comme représentante légitime du peuple palestinien. Le Field Manual de l'armée américaine précise bien qu'une contre-insurrection réussie et durable « nécessite le développement d'institutions et de dirigeants locaux viables » [20]. S'il n'y a pas de dirigeants, si la résistance est décentralisée, la contre-insurrection a besoin de la création d'une direction centralisée. L'OLP, qui avait été créée par les États arabes en 1964 comme « outil pour contrôler les factions [palestiniennes] insurgées », selon les termes de Baconi [21], devait maintenant endosser le rôle attribué par les États-Unis et Israël et prendre la direction du soulèvement. Cela a permis à Israël et aux États-Unis de marginaliser et d'ignorer les comités populaires décentralisés qui, pour reprendre la terminologie de Fanon, guidaient l'insurrection en-dehors de toute « politique traditionnelle » récupérable [22]. Ensuite, par le biais des accords d'Oslo rédigés entre 1993 et 1995, l'OLP, Israël et les États-Unis ont formé l'AP qui deviendra bientôt le bras auxiliaire de l'occupation israélienne, fort d'un appareil de sécurité limité qui se consacrerait au maintien de l'ordre et à la répression des insurgés au sein des groupes de population palestiniens dans certaines zones de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Je ne saurais décrire l'ampleur du succès de cette initiative.

Des personnes bien intentionnées continuent de considérer les accords d'Oslo comme un véritable processus de paix plutôt que comme une opération sophistiquée de contre-insurrection qui a permis à Israël de poursuivre son projet de colonisation dans un calme relatif. Après l'effondrement du soi-disant « processus de paix » à l'issue des cinq années initialement prévues par l'accord, l'Autorité palestinienne est restée en place. La seconde Intifada a éclaté en octobre 2000 et, pendant un bref moment, le chef de l'OLP, Yasser Arafat, a fait un geste en libérant 350 prisonniers politiques, dont des membres du Hamas et du PIJ, mais les États-Unis et Israël l'ont ensuite renvoyé et un nouveau collaborateur en chef a été nommé, Mahmoud Abbas, alias Abou Mazen. L'AP a été évincée de Gaza en 2007 lorsque Abou Mazen a tenté ce que Baconi appelle un « coup d'État planifié par les États-Unis » [23], après la victoire du Hamas en Cisjordanie aux élections en 2006 [24]. Mais Abou Mazen a pu mener à bien le coup d'État en Cisjordanie et a grandement contribué à stabiliser le contrôle d'Israël sur la région [25].

L'AP donne l'apparence d'une autonomie palestinienne, mais en fait, tout comme les gouvernements des bantoustans en Afrique du Sud durant l'apartheid, elle n'est qu'une extension de l'État colonial, un outil de contre-insurrection très efficace pour la répression des rébellions locales, parce qu'elle oblige la population autochtone à s'auto-réguler. Le Fatah, qui était un mouvement révolutionnaire dans les premiers jours de la lutte armée, est aujourd'hui essentiellement contenu par l'AP. Les rebelles potentiels sont désormais des employés du gouvernement qui se battent pour conserver leur emploi de collaborateurs. Les chefs communautaires (community organizers) travaillent désormais pour des ONG, illustrant la catégorisation tristement célèbre de Colin Powell selon laquelle les organisations à but non lucratif « multiplient les forces » de l'Empire [26]. L'argent injecté par les pays de l'OTAN dans le secteur gouvernemental et à but non lucratif est la principale raison de la pacification relative de la Cisjordanie après la militarisation de la résistance palestinienne au cours de la seconde Intifada. Cela fait écho à la ligne directrice du général Petraeus qui consiste à utiliser « l'argent comme un système d'armes » à part entière [27]. Voici les principes éprouvés de la contre-insurrection : entrer avec une force écrasante pour contrôler l'espace, isoler les insurgés du reste de la population, nommer son propre gouvernement (mais, surtout, faire en sorte qu'il ait la même identité que la population générale) et fournir à la population des services afin qu'elle ne s'insurge pas pour satisfaire ses besoins fondamentaux (on retrouve ici le concept SWEAT-MSO
du général Peter Chiarelli [28] : réseaux d'égouts, d'eau, d'électricité et ramassage des ordures ; je recommande la courte vidéo de Greg Stoker sur la SWEAT-MSO). En résumé : « diviser pour mieux régner » + de l'argent – c'est ainsi que les empires gagnent les guerres.

Mais d'une manière ou d'une autre, bien que le monde ait fourni à l'Autorité palestinienne les institutions néolibérales qui l'ont conduit à la stabilité contre-insurrectionnelle étouffante d'un régime néocolonial, Israël continue de se tirer une balle dans le pied. Il est intéressant de noter que la littérature militaire israélienne ne reconnaît généralement pas l'efficacité de l'AP dans la poursuite de ses propres intérêts. Le terme de contre-insurrection n'a pas été traduit de manière exhaustive en hébreu, et lorsque les stratèges israéliens en parlent en anglais, ils confondent généralement la contre-insurrection avec l'« anti-terrorisme » [29]. On s'en rend compte en parcourant Insurgencies and Counterinsurgencies, une publication de Cambridge qui date de 2016 éditée par des auteurs israéliens : dans leur chronologie de la prétendue « expérience contre-insurrectionnelle » d'Israël, ils sautent tout simplement les années importantes qui ont suivi les Accords d'Oslo [30], révélant ainsi qu'ils ne conçoivent la contre-insurrection que comme application de la force, et non comme un ensemble d'« opérations de stabilisation » [31]. Comment peuvent-ils ne pas comprendre cela ? Peut-être que cela tient au fait qu'Israël soit une colonie de peuplement (settler-colony), et que l'idée fondamentale d'une telle colonie consiste à nettoyer et remplacer les populations autochtones plutôt que de les contenir et les contrôler. Mais la raison véritable tient, je pense, à l'incompétence de l'armée, et plus généralement, à sa cupidité. L'armée israélienne, comme l'a montré l'historien militaire Uri Milstein, est une institution profondément anti-intellectuelle. La dépendance accrue à l'armée et l'industrie militaire, générateurs de PIB, enfonce Israël dans des stratégies militaires suicidaires. Je suppose qu'on pourrait considérer cela comme des symptômes du système capitaliste en général, où la logique du marché peut être parfois auto-destructrice. La résistance palestinienne qui, par contraste, mise sur le sumud (la persévérance, la fermeté) et sur sa capacité à combattre à long terme, pourrait trouver tout cela encourageant.

Vous avez participé au mouvement de solidarité avec la Palestine aux États-Unis. Quel est votre sentiment actuel au sujet du mouvement ?
AC : Après six mois de guerre, la question demeure : quand le monde interviendra-t-il ? La résistance à Gaza continue d'infliger de lourdes pertes aux FDI, à un rythme soutenu, et entrave la machine génocidaire. La résistance continue aussi, de façon conséquente, au Liban, au Yémen et en Irak. Aux États-Unis, certaines entreprises israéliennes ont été prises pour cible, c'est le cas de la ZIM (transport maritime), du fabricant d'armes Elbit, et d'autres opérateurs logistiques ou armateurs. Malheureusement on constate que l'énergie populaire apparue durant les premières semaines après le 7 octobre est retombée, contenue principalement par les libéraux et les politiques identitaires (identity politics). Des anti-sionistes Arabes, Juifs et des organisations étudiantes ont pu canaliser la rage populaire durant certaines manifs et certains rassemblements, et continuent maintenant leurs opérations qui, de facto, sont contre-insurrectionnelles en planifiant leurs campagnes électorales. Dès lors que quelqu'un propose un genre d'action plus décisif, elles l'évincent en prétendant que ce serait trop dangereux pour les personnes marginalisées (people of a marginalized identity). Comme le dit Idris Robinson, leur faculté à organiser des manifs « repose sur le génocide palestinien ». Pendant ce temps, les tendances insurrectionnelles qui seraient capables d'appeler et de contourner la modalité contre-insurrectionnelle des organisations libérales et identitaires ne sont pas encore intervenues de manière significative pour la Palestine. Ces tendances ont participé au soulèvement de George Floyd en 2020 et sont visiblement réapparu sous la forme d'un réseau complètement décentralisé alimentant le mouvement Stop Cop City. Elles ont réussi à démanteler temporairement le site de construction de Cop City le 5 mars 2023 et ont fait pression sur de nombreuses entreprises de construction pour qu'elles abandonnent le projet, l'une d'elles a tenu bon avant de finalement abandonner après avoir été ciblée par des dizaines d'attaques et de sabotage clandestins dans tout le pays. Il est concevable qu'une campagne similaire puisse isoler, chasser les fabricants d'armes locaux, et les contraindre à arrêter de fournir Israël en armes. Il reste à voir si ces tendances auront envie ou seront capables de se relier matériellement et réellement aux forces populaires qui n'ont pas encore été entièrement cooptées par ce qu'Idris appelle « l'aile progressiste de la contre-insurrection ».

En février, l'anarchiste Aaron Bushnell a commis cet acte extraordinaire : il a tué un soldat de l'armée de l'air américaine en orchestrant sa propre auto-immolation diffusée en direct – un acte de solidarité qui a profondément ému divers groupes de résistance palestiniens. Bien que sa mort soit tragique et horrifiante, elle a donné un sens à ce qu'il avait à dire. Cela semble avoir donné un nouvel élan à la protestation aux États-Unis, en incitant les gens d'ici et d'ailleurs à avoir ne serait-ce qu'une fraction de son courage et à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour mettre fin au génocide. Son sacrifice nous pousse tous à faire un pas de plus.

Je trouve aussi un certain espoir dans la popularité croissante des écrits de Basil Al-Aʿraj dans les discours de la résistance palestinienne. C'était un combattant, un martyr de la résistance, tué par des soldats israéliens lors d'une fusillade en 2017. Basil a été fortement influencé par Fanon et a adopté son point de vue radicalement inclusif et anti-identitaire. Dans ses « Huit règles et réflexions sur la nature de la guerre », Basil a déclaré : « chaque Palestinien (au sens large, c'est-à-dire toute personne qui considère la Palestine comme un élément de sa lutte, indépendamment de ses identités secondaires), chaque Palestinien est en première ligne de la bataille pour la Palestine ; veillez à ne pas échouer dans votre tâche. » [32] Dans un texte moins connu qui n'a pas encore été entièrement publié en anglais, il a écrit :

« Je ne considère plus qu'il s'agit d'un conflit entre Arabes et Juifs, entre Israéliens et Palestiniens. J'ai abandonné cette dualité, cette simplification naïve du conflit. Je suis convaincu par la division du monde que proposent Ali Shariati et Frantz Fanon [entre un camp colonial et un camp de la libération]. »

« Dans chacun des deux camps, on trouve des gens de toutes les religions, langues, races, ethnies, couleurs et classes. Dans ce conflit, par exemple, vous trouverez des gens de notre peuple [de notre peau] qui se tiennent grossièrement dans l'autre camp, et en même temps vous trouverez des Juifs qui se tiennent dans notre camp » [33].

Il poursuit en critiquant les éditos de la journaliste israélienne Amira Hass, autant d'exemples insidieux de « l'aile progressiste de la contre-insurrection », en lui opposant des Israéliens comme Yoav Bar et Jonathan Pollak, exemples de Juifs qui, comme dirait Fanon, « changent de camp, deviennent 'indigènes' et acceptent de subir la souffrance, la torture et la mort » en tant que membres du camp de la libération [34]. Si, selon Basil et Fanon, la résistance élargie est capable de distinguer les amis des ennemis eut égard aux « choix qu'ils font » [35], à leurs actions et à leurs engagements, plutôt que sur la base de leur identité et de leur « race », alors les opérations psychologiques contre-insurrectionnelles qui montent les gens les uns contre les autres et empêchent la diffusion de l'action collective pourraient être stoppées, permettant à une trajectoire plus redoutable du mouvement de se déployer au cœur de l'Empire.


[1] Lundimatin n'a pas vocation à ne publier que des articles auxquels notre rédaction adhèrerait totalement et parfaitement. A vrai dire, si c'était le cas, nous ne serions pas un journal ou nous ne publirions qu'un ou deux articles par an. Notre travail, discret, consiste à agencer les écarts et articuler accords et désaccords, choisir de publier, d'amender, de ne pas publier. Le plus souvent ces décisions se prennent avec évidence et sans grande hésitation. Ce ne fut pas le cas concernant la publication de cette traduction d'abord parue chez nos collègues anglo-saxons de Endnotes. De nombreuses analyses contenues dans cet entretien nous paraissent lumineuses et finaudes : la critique de la solution à deux États en tant que dispositif contre-insurrectionnel, le décalage de l'analogie du soulèvement de Varsovie à l'évasion de Sobibor, l'historicisation de la violence du 7 octobre, etc. D'autres nous sont apparus comme une variation plus ou moins raffinée d'un campisme pénible qui s'affranchi du réel pour produire de l'idéologie, voire travesti les faits pour les redispatcher entre la pureté du bien et le mal absolu, les gentils et les méchants. C'est d'ailleurs sur ce point que le couplage sionisme/antisionisme trouve son divergeant accord. Il y aurait pourtant beaucoup à dire et penser de ce qu'un événement comme le 7 octobre appelle et enseigne. Non pas pour nuancer le massacre ou le génocide, au contraire, mais pour en complexifier l'analyse. Comprendre par exemple qu'un même événement peut contenir des gestes amis et d'autres purement hostiles. Ne pas confondre la joie de voir un mur effondré avec la terreur de familles abattues à l'arme automatique, l'audace d'un ULM qui traverse la frontière la plus sécurisée du monde et l'abjection d'un corps lynché par la foule, un soulèvement populaire et un attentat suicide de masse. C'est en tout cas ce que nous autorise et peut-être ce à quoi nous oblige notre distance avec l'évènement : « chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l'enfer, n'est pas l'enfer. »

[2] George Orwell, « Reflections on Gandhi », Partisan Review, 1949 [tr. fr. in Essais, articles, lettres t. 4 (1945-1950), Ivrea/Encyclopédie des nuisances, 2001].

[3] Lorsque je parle de « la résistance », je parle de la pluralité des factions et des individus non affiliés qui s'opposent au siège, à l'apartheid et à la colonisation israélienne en Palestine et ailleurs.

[4] Il fut difficile d'identifier de nombreux corps défigurés par les tirs indiscriminés des forces armées israéliennes dans l'enveloppe de Gaza ce jour-là. Les autorités israéliennes, qui parlaient au départ de 1400 morts, ont lentement revu leurs chiffres. Amos Harel, le journaliste militaire travaillant pour Haaretz, parle actuellement « de presque 1100 morts ». Voir Amos Harel, « Israel's Army Makes Headway in Gaza, but Hamas' Surrender Is Far from Imminent », Haaretz, 14 novembre 2023, sec. Israel News, https://www.haaretz.com/israel-news/2023-11-14/ty-article/.premium/israels-military-is-makingheadway-in-gaza-but-hamas-surrender-is-far-from-imminent/0000018b-ca6f-d8c7-a59b-df6f80560000.

[5] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1961.

[6] Raz Segal, « A Textbook Case of Genocide », Jewish Currents, 2023, https://jewishcurrents.org/a-textbook-case-of-genocide.

[7] Voici une liste partielle du « debunkage » :

https://www.yesmagazine.org/social-justice/2024/03/05/israel-hamas-oct7-report-gaza
https://theintercept.com/2024/02/28/new-york-times-anat-schwartz-october-7/
https://mondoweiss.net/2023/12/cnn-report-claiming-sexual-violence-on-october-7-relied-on-non-credible-witnesses
-some-with-undisclosed-ties-to-israeli-govt/
https://mondoweiss.net/2023/12/despite-lack-of-evidence-allegations-of-hamas-mass-rape-are-fueling-israeli-genoci
de-in-gaza/
https://mondoweiss.net/2023/12/zaka-is-not-a-trustworthy-source-for-allegations-of-sexual-violence-on-october-7/
https://mondoweiss.net/2024/01/family-of-key-case-in-new-york-times-october-7-sexual-violence-report-renouncesstory-says-reporters-manipulated-them/
https://mondoweiss.net/2023/12/how-human-rights-organizations-are-aiding-the-israeli-assault-on-gaza/
https://www.youtube.com/watch?v=pMqRK5LpGy4
https://twitter.com/zei_squirrel/status/1751812309557670384
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[8] « Inside the Campaign to Undermine DEI and Palestine Solidarity at the University of Minnesota : An Interview with Dr. Sima Shakhsari », Mondoweiss, January 31, 2024, https://mondoweiss.net/2024/01/inside-the-campaign-to-undermine-dei-and-palestine-solidarity-at-the-university-of-minnesota-an-interview-with-dr-sima-shakhsari/.

[9] Lauren Kaplan, « Topographical Violence and Imagining the Nation in Nineteenth-Century Argentina », Hemisphere, Visual Cultures of the Americas 10, no. 1, 1er janvier 2017, p. 32.

[10] Laura Malosetti Costa, « The Return of the Indian Raid (La Vuelta Del Malón) », Equipo de Desarrollo de la Dirección de Sistemas |Secretaría de Gobierno de Cultura, https://www.bellasartes.gob.ar/en/collection/work/6297/.

[11] Jameson Austin Leopold, « Critique of ‘Sexual' Violence », manuscrit non publié, 2024.

[12] Tareq Baconi, Hamas Contained : The Rise and Pacification of Palestinian Resistance, Stanford Studies in Middle Eastern and Islamic Societies and Cultures, Stanford, California : Stanford University Press, 2018.

[13] Sun Tzu,
L'Art de la guerre, Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2000.

[14] Binyamin Netanyahu, A Durable Peace : Israel and Its Place among the Nations, New York, Warner Books, 2000.
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[15] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 2018.

[16] Carl von Clausewitz, De la guerre, éditions de Minuit, 1955 ; John Robb, Brave New War : The Next Stage of Terrorism and the End of Globalization, Hoboken, NJ, John Wiley & Sons, Inc, 2008 ; John Spencer, « Mini-Manual for the Urban Defender », John Spencer Online, 2022, https://www.johnspenceronline.com/mini-manual-urbandefender.
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[17] Yaniv Kubovich and Ido Efrati, « Discrepancies Arise between IDF and Hospital Reports on Numbers of Wounded
Soldiers », Haaretz, 10 décembre 2023, sec. Israel News, https://www.haaretz.com/israel-news/2023-12-10/ty-article/.premium/1-593-israeli-soldiers-wounded-since-october-7-idf-reveals/0000018c-5416-df2f-adac-fe3fbe6d0000.

[18] חן ארצי סרור, “יותר מ- 2,000נכי צה'ל חדשים מתחילת המלחמה : ‘לא עברנו משהו דומה לזה, Ynet, 7 décembre 2023, https://www.ynet.co.il/health/article/yokra13707397.
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[19] Lior Kodner, « Professor Ariel Merari : Ein Li Safek », הארץ, Haaretz Podcast, 12 novembre 2023, https://www.haaretz.co.il/digital/podcast/weekly/2023-11-12/ty-article-podcast/0000018b-c36d-dc2b-a3fb-e7fd6
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[20] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 2018, 1–22.

[21] Tareq Baconi, op. cit., p. 14.

[22] « Les dirigeants de l'insurrection, qui voient le peuple enthousiaste et ardent porter des coups décisifs à la machine
colonialiste, renforcent leur méfiance à l'égard de la politique traditionnelle ». Frantz Fanon, Les damnés de la terre, La Découverte/Poche, 2016, p. 127.

[23] Baconi, op. cit., p. 331.

[24] David Rose, « The Gaza Bombshell », Vanity Fair, 3 mars, 2008, https://www.vanityfair.com/news/2008/04/gaza200804.

[25] Baconi, op. cit., p. 123.

[26] Sarah Kenyon Lischer, « Military Intervention and the Humanitarian 'Force Multiplier' » Global Governance 13, no. 1 (2007), pp. 99–118.

[27] David H. Petraeus, « Multi-National Force-Iraq Commander's COUNTERINSURGENCY GUIDANCE », Military Review, 2008, 211.
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[28] Fred M. Kaplan, The Insurgents : David Petraeus and the Plot to Change the American Way of War, New York, Simon & Schuster, 2013, p. 185.

[29] Efraim Inbar and Eitan Shamir, « Israel's Counterinsurgency Experience », in Insurgencies and Counterinsurgencies, ed. Beatrice Heuser and Eitan Shamir, Cambridge, Cambridge University Press, 2016, pp. 168–90.

[30] Ibid., p. 178.

[31] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 7-3 (89).

[32] Basil Al-Aʿraj, « Eight Rules and Insights on the Nature of War », Resistance News Network, 2017-2023, https://t.me/PalestineResist/25227.

[33] Basil Al-Aʿraj, Wajadtu Ajwibatī : Hākadhā Takallama al-Shahīd Bāsil al-Aʻraj, al-Ṭabʻah al-ūlá, Bayrūt, Bīsān lil-Nashr wa-al-Tawzīʻ, 2018, p. 146. Traduit par Adi Callai.

[34] Frantz Fanon, op. cit.

[35] James Yaki Sayles, Meditations on Frantz Fanon's Wretched of the Earth : New Afrikan Revolutionary Writings, Chicago, Ill, Spear and Shield, 2010, p. 181.

🔲 ☆

Quand la BRI et l'antiterrorisme s'intéressent à l'écologie

Le 10 décembre 2023, dans le cadre des journées d'action contre le béton une centaine de personnes menait une action sur le site de l'usine Lafarge de Val-de-Reuil. Après leur passage, des tags et quelques actes de désarmement sont constatés sur les lieux. Quelques heures plus tard, la presse locale rapporte que le procureur d'Evreux a décidé de saisir la Sous-Direction Anti-Terroriste (SDAT). Le prétexte et la justification légale sont tous trouvés : un vigile présent sur place aurait été sequestré par les activistes (il s'avèrera après enquête, que de la mousse expansive a été étalée sur la porte de sa guérite et qu'il était parfaitement libre d'en sortir).

Lundi 8 avril, comme nous le rapportions dans cet article, c'est donc la SDAT qui est venue interpeller à l'aube 17 personnes soupçonnées d'avoir participé à cette action devenue entre-temps une association de malfaiteurs. Après des perquisitions et des arrestations plus ou moins violentes, plus ou moins ratées (la BRI s'est trompée à deux reprises de porte à enfoncer), plus ou moins humiliantes, neuf personnes sont emmenées au commissariat local (Rouen ou Évreux) et les huit autres au siège de la SDAT de Levallois-Perret. Au bout d'une soixantaine d'heures de garde à vue, huit personnes sont libérées sans aucune poursuite, neuf autres seront déférées après 75 heures de privation de liberté. Ces dernières passeront en procès devant le tribunal d'Evreux le 27 juin prochain. Nous publions ici le témoignage de l'une des personnes mise en garde à vue puis relâchée dans la nature, elle raconte les différences de traitements d'un commissariat puant de province aux cellules aseptisées de la SDAT, les menaces et les petites favers, les violences et les accès de politesse hypocrites.

Tu as lu des témoignages, tu as imaginé à quoi ça ressemblait et puis, voilà, tu y es. Le quatrième sous-sol de la DGSI est conforme à ce que tu avais imaginé. C'est comme voir la tour de Pise pour la première fois : ben en fait tu l'avais déjà vue.

Tu n'en vois qu'un couloir avec une série de cellules à droite (portes vitrées, stores vénitiens baissés, passe-plat à 50 cm du sol) et d'autres portes à gauche (fouille, salle d'entretien avec les avocats, poste de contrôle). Ce n'est pas crade et ça ne pue pas. C'est conforme. Les murs de la cellule sont couleur hôpital clair, 8 m2, néon aveuglant, un chiotte derrière un muret, un lavabo qui en fout partout, une couverture propre sur un matelas lavable sur un banc en béton. Les flics – que ce soit les OPJ ou les uniformes, les tu-ne-sais-même-pas-comment-ils-s'appellent, les matons – te disent que c'est propre, très propre, que tu pourras prendre une douche ce soir. Et ils veulent que tu sois contente. Ils ne te laisseront pas attendre une serviette hygiénique plus de quatre secondes parce que, voilà, pour le respect de ta dignité. Ils sont fiers de leurs cellules sans flaque de pisse et de te fournir de la dignité comme ça. Tu penses : « Ils sont fiers de ne pas être des flics de base dans un petit commissariat de province ».

Les BRI qui t'ont interpelée étaient excités et cherchaient des prétextes pour te gueuler dessus : classiques, conformes. Tu es arrivée dans les locaux de la SDAT avec un bandeau sur les yeux : conforme. Le néant que renferme ta cellule est conforme, tel qu'il doit être : il ne s'y passe rien, les bruits extérieurs sont étouffés, tes bruits à toi amplifiés – ton souffle, l'ongle qui se casse entre tes dents, les frôlements des jambes de ton pantalon quand tu marches – envahissants. Le temps est le chewing-gum auquel tu t'attendais. Il s'étire à l'infini, il t'échappe, il te colle et t'obsède. Tu t'endors, tu t'ennuies, tu angoisses, tu guettes les bruits, tu entends la VMC, tu deviens la VMC, tu zieutes dans les interstices, tu fais du gainage, tu lis les étiquettes de tes vêtements, tu somnoles, tu chantonnes, tu te répètes les questions des auditions : tu deviens conforme.

Tout est conforme et tout est neutre. Dès que ça cesse d'être neutre, ça devient laid. Ta cellule ne sent rien, sauf à midi quand elle sent le riz aux légumes immondes. Rien ne se passe pendant une éternité puis une policière en uniforme entre dans ta cellule pour te palper les bras, les seins, le ventre, les fesses, les jambes. Quand elle a fini, elle dit merci.

La seule chose qui est belle, c'est quand la solitude est repoussée : voir ton avocate, entendre tes codétenus, rêver de tes amis, imaginer ta sortie.

Les OPJ sont conformes, on se croirait dans une brochure sur la police. Ils te font des moves de good cop, des moves de bad cop, des coups de pression bizarres et des petites faveurs, des pièges étranges. Ils laissent échapper un nom, une réf, il y a du off qui n'est peut-être pas off. Comme on peut s'y attendre. Ils voudraient que tu les trouves sympas, que tu dises : « Waouh mais qu'est-ce que c'est propre, et putain ce que vous êtes sympas ! » Tu sens que ça aussi c'est conforme. Comme si en reprenant le modèle relationnel du collègue de travail ou du voisin de comptoir ils pourraient te faire oublier qu'ils t'ont sortie du lit, menottée et enfermée là, qu'ils ont épluché tes relevés bancaire et téléphonique, lu ton journal intime, fouillé ta chambre, retourné ta bibliothèque, volé ta brosse à cheveux pour faire des recherches ADN afin, idéalement, de te faire condamner pour le grand n'importe quoi qu'ils te reprochent.

Il te faut du temps avant de cerner ce grand n'importe quoi. Dans les auditions au cours desquelles tu gardes le silence, on te demande si tu as participé à cette action mais surtout si tu fais partie d'une association qui a un rapport lointain avec quelqu'un qui a un rapport avec quelqu'un qui a un rapport avec autre chose. Sur les réseaux sociaux, cette association est suivie par Unetelle qui est une figure publique des Soulèvements de la terre. Comment l'expliquez-vous ? Tu gardes le silence. Il te semble qu'ils meublent en attendant le résultat de l'analyse ADN : Telle vidéo est intitulée La Forêt de Bord se soulève. Son titre ne vous rappelle-t-il pas les Soulèvements de la terre ?

A un moment, tu réalises qu'en plus d'être conforme à sa réputation, la SDAT est conforme à autre chose. Elle s'admire dans le miroir de son propre petit mythe (un service de haut vol, des moyens impressionnants et des cellules bien propres) mais elle ne peut pas s'empêcher de ressembler à un commissariat normal. On est dans un bâtiment classé secret défense mais ça fuit au plafond. Au milieu de toute cette dignité qu'on t'apporte sur un plateau, un policier impertinent trouve pertinent de te demander, pendant qu'il te menotte, si tu en as déjà mis, des menottes, « pour t'amuser ». Pendant les auditions, des questions franchement stupides se succèdent, comiques à force de logique policière (Combien a coûté cette action et qui l'a financée ?) ; c'est la même chose que dans tous les récits de garde à vue que tu as lus et entendus, la même façon d'échouer lamentablement à comprendre ce qu'ils ont scruté avec tant d'attention, la même incapacité à sonder l'épaisseur des agencements humains (Que pouvez-vous nous dire sur les désaccords au sein du mouvement écologiste entre les groupes qui prônent les actions directes et les autres ?) Dans les coins de ta cellule si propre, tu repères des poils de cul et des grains de boulghour séchés et tu sais que ce ne sont pas les tiens. Bref, ça sent le comico de base.

D'ailleurs, bien que tu sois emprisonnée dans le bunker de l'antiterrorisme, avec les enquêteurs et la mythologie qui vont avec, tu n'es pas là pour une affaire de terrorisme. Tu es au régime normal, arrêtée sous les ordres du procureur d'Evreux (un proc de province, super méga normal et donc évidemment un peu présomptueux sur ses propres résultats).

Et pour finir, comme dans le plus normal des comicos normaux, toi et 7 de tes co-interpelés sortez sans rien, classement sans suite, le dossier était vide depuis le début. Pour presque la moitié d'entre vous, c'est fini et comme le procureur n'a rien pour vous poursuivre, on retiendra que ça va, que ce n'était rien. Les guerriers hystériques qui fracassent des portes, les 16 autres arrestations, le quotidien qui s'interrompt, l'employeur à qui il te faudra expliquer, l'enfermement, la torture soft, les questions pathétiques, le vol de ton ADN et de ton téléphone : pour rien. C'était juste un coup de pression, un coup de bluff et de privation sensorielle. Un dossier monté un peu au pif pour faire chier une poignée de personnes, faire peur dans les milieux qui s'organisent et envoyer un signal politique à ceux qui seraient tentés de les rejoindre dans les actions. C'était gratos. Ou plutôt, c'était la com à gros budget que le procureur et le ministère de l'Intérieur se sont payée sur votre dos.

Heureusement, ce qui était beau dans le bunker prend toute la place à ta sortie : tes amis (des héros), ton avocate (indestructible), tes proches et tous ceux qui te témoignent que vous appartenez au même camp (merci), et les autres interpelés que tu ne connaissais pas, qui ont l'air méga cool et avec qui il y a tant de choses à faire.

Les neuf personnes déférées sont convoquées au tribunal d'Evreux le 27 juin prochain pour séquestration, association de malfaiteurs et dégradations. Soutenons-les totalement et de toutes les manières possibles.

🔲 ☆

Ordet

Nous les pouvons bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.
Michel de Montaigne, Des cannibales

que tenons-nous encore, nous autres, à quelque distance que nous soyons
à 296 kilomètres ou à 5558 kilomètres, ou encore à plus de 9000 kilomètres,
que tenons-nous, sinon la sinistre comptabilité des jours et des nuits
chaque jour qui s'efforce, chaque nuit qui n'en finit plus de tomber
ces heures au-delà des heures, au-delà des murs et des fenêtres
et chaque matin où l'on se demande s'ils se sont réveillés eux aussi
s'ils ont pu fermer les yeux, si leurs corps pourtant transis
si des lueurs percent encore, si des chants, un murmure, malgré tout
chaque jour, chaque rotation, et cette effroyable comptabilité
ces écrans qu'on voudrait tant ne plus, jamais plus, ces sons
leur arrogante ronde meurtrière, ce ciel qui n'est plus, cette poussière
mais nos mains refusent obstinément de relâcher leur vaine emprise
encore et encore à s'écrier : combien d'hôpitaux encore, de dispensaires,
d'infirmeries, de pharmacies, d'ambulances, bombardés, dévastés,
combien d'écoles, de crèches, de boulangeries, anéanties, rasées, de champs,
de récoltes, de potagers, de vergers, de tracteurs, de châteaux d'eau,
de citernes, de puits, de réservoirs, d'universités, de bibliothèques,
de librairies, d'imprimeries, d'ateliers, d'associations culturelles,
d'associations sportives, de terrains de jeux, de matériels de secours,
de camps, de tentes, d'emplacements et véhicules sous tutelleinternationale,
de véhicules, d'agences et bureaux de Presse, de logements, de foyers,
de commerces, de routes, de ruelles, de sentiers, de passages, de places,
de cours, d'arrière-cours, de rivages, de barques, de filets de pêche, de jetées,
de radeaux, de lieux de culte, de cimetières, d'arbres, de bois, de bêtes,
d'êtres humains, d'enfants, d'adultes, identifiés, ensevelis, disparus,
d'amputés, d'affamés, d'orphelins, de veuves, de veufs, d'égarés

combien de phalanges, de métatarses, de péronés, de tibias, de rotules,
de fémurs, de métacarpes, de carpes, de coccyx, de sacrums, de radius,
de ceintures pelviennes, de cubitus, d'humérus, de vertèbres lombaires,
de côtes, de sternums, d'omoplates, de manubriums, de clavicules,
de vertèbres thoraciques, de vertèbres cervicales, de colonnes vertébrales,
d'atlas, de mandibules, de dents, de mâchoires, de crânes, brisés, broyés,
de peaux, de chair, de nerfs, de vaisseaux, de muscles, de vulves, de glands,
de vagins, d'utérus, de glandes, de scrotums, de pénis, de rates, de poumons,
de reins, de foies, de cœurs, de cerveaux, d'yeux, transpercés, déchiquetés,
de sacs mortuaires, de linceuls, de trous, de pierres, de mots, de déclarations,
de résolutions, d'émissaires, de rapports, de pages, d'alinéas, d'images fixes,
d'images en mouvement, ébranlées, d'évidences, de témoins, de témoignages

combien de mains, combien d'écrans, combien d'heures, combien d'éclipses,
combien d'entre eux, combien d'entre nous, combien de Genet, combien de maquis,
combien de foulées, combien de captifs, combien de gravats, combien de roses
quel verbe conjuguer encore ? endurer, souffrir, supporter, subir, accepter, morfler,
tolérer, éprouver, ressentir, essuyer, déguster, avaler, digérer, se résigner, résister,
pâtir, en baver, boire le calice, autoriser, admettre, soutenir, d'autres synonymes ?
mais peut-être qu'il nous faut revenir au premier d'entre les verbes, le tout premier
celui qui, au commencement, l'inverser, inverser la création, défaire ce qui est,
ce qui fut, ce qui fit, défaire chaque fil, tout fil, qu'il soit ou non cousu de blanc,
en finir avec tout récit, toute appropriation, toutes ces fabulations et affabulations,
tous ces patriarches, tous ces devins, toutes ces rédemptions, toutes ces prophéties
que plus rien ne s'écrive, ne s'enregistre, ne s'archive, seul l'instant, cet improbable
s'affranchir et affranchir la terre de ces fléaux, aussi extraordinaires soient-ils
se dire et se redire que l'évolution humaine n'est pas dirigée vers un but
qu'il n'y a aucun grand dessein, aucune finalité, sinon nos supercheries réitérées
délire, me direz-vous, délire, divagation, j'en conviens pleinement
le dernier d'entre nos délires peut-être, l'ultime miracle de notre espèce
qui aurait cru que la vie, ce serait cela ? écrivait Fernando Pessoa
oui, qui aurait cru que ce serait encore et encore cela ?

Ghassan Salhab

🔲 ☆

Ordet

Nous les pouvons bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.
Michel de Montaigne, Des cannibales

que tenons-nous encore, nous autres, à quelque distance que nous soyons
à 296 kilomètres ou à 5558 kilomètres, ou encore à plus de 9000 kilomètres,
que tenons-nous, sinon la sinistre comptabilité des jours et des nuits
chaque jour qui s'efforce, chaque nuit qui n'en finit plus de tomber
ces heures au-delà des heures, au-delà des murs et des fenêtres
et chaque matin où l'on se demande s'ils se sont réveillés eux aussi
s'ils ont pu fermer les yeux, si leurs corps pourtant transis
si des lueurs percent encore, si des chants, un murmure, malgré tout
chaque jour, chaque rotation, et cette effroyable comptabilité
ces écrans qu'on voudrait tant ne plus, jamais plus, ces sons
leur arrogante ronde meurtrière, ce ciel qui n'est plus, cette poussière
mais nos mains refusent obstinément de relâcher leur vaine emprise
encore et encore à s'écrier : combien d'hôpitaux encore, de dispensaires,
d'infirmeries, de pharmacies, d'ambulances, bombardés, dévastés,
combien d'écoles, de crèches, de boulangeries, anéanties, rasées, de champs,
de récoltes, de potagers, de vergers, de tracteurs, de châteaux d'eau,
de citernes, de puits, de réservoirs, d'universités, de bibliothèques,
de librairies, d'imprimeries, d'ateliers, d'associations culturelles,
d'associations sportives, de terrains de jeux, de matériels de secours,
de camps, de tentes, d'emplacements et véhicules sous tutelleinternationale,
de véhicules, d'agences et bureaux de Presse, de logements, de foyers,
de commerces, de routes, de ruelles, de sentiers, de passages, de places,
de cours, d'arrière-cours, de rivages, de barques, de filets de pêche, de jetées,
de radeaux, de lieux de culte, de cimetières, d'arbres, de bois, de bêtes,
d'êtres humains, d'enfants, d'adultes, identifiés, ensevelis, disparus,
d'amputés, d'affamés, d'orphelins, de veuves, de veufs, d'égarés

combien de phalanges, de métatarses, de péronés, de tibias, de rotules,
de fémurs, de métacarpes, de carpes, de coccyx, de sacrums, de radius,
de ceintures pelviennes, de cubitus, d'humérus, de vertèbres lombaires,
de côtes, de sternums, d'omoplates, de manubriums, de clavicules,
de vertèbres thoraciques, de vertèbres cervicales, de colonnes vertébrales,
d'atlas, de mandibules, de dents, de mâchoires, de crânes, brisés, broyés,
de peaux, de chair, de nerfs, de vaisseaux, de muscles, de vulves, de glands,
de vagins, d'utérus, de glandes, de scrotums, de pénis, de rates, de poumons,
de reins, de foies, de cœurs, de cerveaux, d'yeux, transpercés, déchiquetés,
de sacs mortuaires, de linceuls, de trous, de pierres, de mots, de déclarations,
de résolutions, d'émissaires, de rapports, de pages, d'alinéas, d'images fixes,
d'images en mouvement, ébranlées, d'évidences, de témoins, de témoignages

combien de mains, combien d'écrans, combien d'heures, combien d'éclipses,
combien d'entre eux, combien d'entre nous, combien de Genet, combien de maquis,
combien de foulées, combien de captifs, combien de gravats, combien de roses
quel verbe conjuguer encore ? endurer, souffrir, supporter, subir, accepter, morfler,
tolérer, éprouver, ressentir, essuyer, déguster, avaler, digérer, se résigner, résister,
pâtir, en baver, boire le calice, autoriser, admettre, soutenir, d'autres synonymes ?
mais peut-être qu'il nous faut revenir au premier d'entre les verbes, le tout premier
celui qui, au commencement, l'inverser, inverser la création, défaire ce qui est,
ce qui fut, ce qui fit, défaire chaque fil, tout fil, qu'il soit ou non cousu de blanc,
en finir avec tout récit, toute appropriation, toutes ces fabulations et affabulations,
tous ces patriarches, tous ces devins, toutes ces rédemptions, toutes ces prophéties
que plus rien ne s'écrive, ne s'enregistre, ne s'archive, seul l'instant, cet improbable
s'affranchir et affranchir la terre de ces fléaux, aussi extraordinaires soient-ils
se dire et se redire que l'évolution humaine n'est pas dirigée vers un but
qu'il n'y a aucun grand dessein, aucune finalité, sinon nos supercheries réitérées
délire, me direz-vous, délire, divagation, j'en conviens pleinement
le dernier d'entre nos délires peut-être, l'ultime miracle de notre espèce
qui aurait cru que la vie, ce serait cela ? écrivait Fernando Pessoa
oui, qui aurait cru que ce serait encore et encore cela ?

Ghassan Salhab

🔲 ☆

L'Appel « Black Lives Matter »

Pour préparer le lundisoir d'aujourd'hui avec Norman Ajari, nous nous sommes replongés dans les quelques articles que nous avions publiés par le passé autour de son oeuvre, des questions qu'elle pose et de l'afro-pessimisme. Ce faisant, nous sommes retombés sur cet excellent texte de Jacques Fradin qui interroge la question de l'universel à partir d'un appel du mouvement Black Lives Matter qui jette un pont vers la situation palestinienne. Après l'avoir relu, nous nous sommes aperçus qu'il avait été publié le 5 octobre 2023 et qu'il méritait d'être relu à l'aune de tout ce qui a suivi depuis le 7 octobre.

Nous allons simplement lire le programme BLM, la plateforme BLM, l'Appel BLM [1].
Et y trouver une leçon de politique.
Introduisons immédiatement ce qui est l'objet de cette leçon : l'équation posée par les activistes de Black Lives Matter, BLM :
Black Lives Matter = Palestinian Lives Matter, BLM = PLM,
Équation introduisant : the Black Palestinian Solidarity.
L'objet de cette note de lecture est d'expliciter la signification de cette équation.

Définissons BLM comme un « événement », un Acte Réel, qui fait vaciller les coordonnées symboliques.
Comme événement ou Acte, BLM émerge sans causes précises discernables, comme une apparition fantomatique, sans fondement solide.
Paradoxalement, BLM surgit pendant le mandat du premier président noir des États-Unis.
Pendant ce mandat, « désespérant » (façon François Hollande), la norme idéologique de la « post-racialité » est imposée : le racisme n'existe plus (maintenant que le président est noir et « démocrate »).
L'Amérique blanche « post-raciale », « démocrate », tente d'incorporer la bourgeoisie noire, déniant toute existence à une « pauvreté noire », affirmant avoir dépassé « la question noire ».
C'est dans ce cadre sans espérance, autre que le déploiement du capitalisme « pour tous », que surgit BLM.
BLM : l'Appel à un agir du Peuple Noir, plusieurs fois opprimé.
BLM est un mouvement pour les droits sociaux, au-delà des simples droits humains (ou pour des droits humains intégraux, incluant les droits sociaux).
Pourquoi les vies noires n'importent-elles pas ?
Pourquoi les vies noires, en Amérique, le bastion de la démocratie et des droits humains, pourquoi ces vies stigmatisées doivent-elles « se blanchir », montrer « patte blanche », s'intégrer, s'effacer, mais, néanmoins, sont toujours regardées de manière suspicieuse ?
Pourquoi cette indifférence au sort des noirs ? Alors que des querelles de voisinage microscopiques peuvent déchaîner les passions ?
Pourquoi les brutalités policières « au faciès » ?
Alors : comment rendre ces vies noires visibles ?
Par le soulèvement.

Bien évidemment l'affirmation : Black Lives Matter, a été rejetée.
Dans l'Amérique « post-raciale », avec un président noir, les réponses ne se sont pas fait attendre : White Lives Matter, Blue Lives Matter, et surtout, depuis le camp des « démocrates » humanistes : All Lives Matter.
Pourquoi les vies noires seraient-elles privilégiées ? Application de l'Universalisme abstrait, démocrate (on dirait « républicain » en France, mais le mot n'a pas le même sens qu'aux États-Unis).
Obama lui-même, le démocrate, l'a affirmé : l'Amérique post-raciale démocrate a dépassé toutes les différences, l'Universalisme abstrait domine.
Le débat, puis le combat, s'engage alors : l'Universalisme humaniste contre le différencialisme « sécessionniste ».
Mais BLM ne participe pas à ce combat.
L'appel universaliste « démocrate » (« républicain » au sens français, et non pas américain) cache, dénie les inégalités structurelles (qui définissent le capitalisme). L'affirmation péremptoire : la démocratie c'est l'égalité, est un simple mensonge.
L'Universalisme démocrate est totalement abstrait, hors sol, en ce sens qu'il « oublie », dénie, la profondeur historique du racisme et de l'inégalité.
Aussi le « démocrate » peut-il penser : ce qui constitue, symboliquement et en réalité, historiquement, « la vie noire » n'a pas d'importance, puisque l'égalité est de principe. Mais le « démocrate blanc » ne peut penser cela que parce qu'il est blanc. L'Universalité est faite pour lui.
What make black lives not matter : on peut effacer l'histoire.
L'affirmation « démocrate », All Lives Matter, n'est qu'un principe abstrait , « moral », fait pour la bourgeoisie blanche.
Cela étant posé (l'universalisme), l'égalité étant de principe, toutes les vies se valent (la fameuse égalité devant la loi).

Sauf que, concrètement, le principe d'égalité ne se réalise jamais (ou ne se réalise que de manière tordue) : toutes les vies ne se valent pas !
Et cette inégalité, économique en particulier, est au fondement de l'économie : c'est un principe essentiel pour le calcul économique, sans lequel, par exemple, il ne peut y avoir d'assurance (penser à l'assurance vie).
L'affirmation universalisante, humaniste, que toutes les vies ont même valeur est un mensonge (constituant, un pilier de l'idéologie démocrate).
L'affirmation de l'égalité universelle, de principe, ne s'applique pas à TOUTES les vies.
Crier que Black Lives Matter est nécessaire, parce que « en réalité » les vies noires, et toutes les vies dominées, n'importent PAS, ou n'ont pas de sens autre que la possibilité illusoire d'un embourgeoisement sélectif.
Les vies noires n'habitent pas l'universel américain.
Elles doivent constituer leur habitation hors de l'universalité qui les rejette.

Il est peut-être vrai, de manière abstraite, que toutes les vies se valent, en principe universaliste, mais il est encore plus vrai, en réalité, que toutes les vies n'ont pas la même importance.
Il y a des Grands Hommes ! Des Noirs intégrés (Obama). Il y a des Patrons, des Caïds, etc.
Le Peuple Noir n'est pas inclus dans le principe universaliste.
Mais cette exclusion est commune. Et constitue une toile à tisser [2]. La toile des « damnés ».
Le message « démocrate » universaliste est basé sur le déni de la réalité.
Que peut alors signifier la brutalité policière, les ratonnades, si ce n'est une crise profonde de « l'ordre éthique », effet de l'inégalité refoulée : il est évident que toutes les vies ne se valent pas, que la loi n'est pas la même pour tous, et cette évidence percute violemment le principe abstrait d'égalité.
Il est très facile de documenter que « la loi » et ses engrenages juridiques travaillent tous dans le sens d'un maintien, par la force, de l'inégalité.
La justice travaillant pour l'injustice !

Maintenant, quand les représentants de la loi, les dites forces de l'ordre, l'institution juridique corrompue par l'anti-terrorisme, quand toutes ces figures de « la loi » commettent des illégalités, le fait du prince, l'arbitraire sentant l'ancien régime, commettent des crimes parfois, au nom de la préservation de la loi ou de la protection des constitutions, alors la loi est simplement abolie.
C'est cette réalité, encore une fois bien documentée, à laquelle s'affronte BLM.
Les multiculturalistes libéraux démocrates ne voient là qu'un problème « d'intolérance », ou de mauvaise éducation (mais à qui la faute ?). Une meilleure éducation, des policiers en particulier, serait la solution.

Les partisans de la différence déplacent « la différence noire » en une question culturelle.

Question à laquelle il y aurait une réponse simple : reconnaissance des différences, éducation (encore), inclusion.
L'Afro-pessimisme considère que « la différence noire » ne peut être « reconnue » dans la société blanche, cette société blanche étant déterminée par la mort de toute personne « différente » (c'est là qu'apparaît l'ombre de l'apartheid israélien).
Nous avons un spectre idéologique, depuis l'optimisme naïf des démocrates multiculturalistes, avec leur « bonne éducation », jusqu'à la négativité radicale de l'Afro-pessimisme, ce n'est pas une question d'éducation, c'est une question « psychique », qui renvoie au psychisme profond du racisme [3].

BLM se tient proche de l'Afro-pessimisme : l'ordre social, l'apartheid, est sans espoir, aucun changement n'est possible, puisqu'il s'agit d'une question « plus que symbolique », mettant en jeu les formations psychiques profondes (le racisme est lié à la sexualité).
La transformation de l'ordre inégalitaire raciste, racialisé, exige de s'affronter à la dynamique du capitalisme global ; comme à l'époque de l'esclavage et de la traite des noirs.
Il faut insister : la politique se tient dans l'économie.
Les questions d'inégalité et, donc, les questions raciales, sont des questions économiques [4].
Le noir racisé est dans une « position prolétarienne ».
Il faut donc établir une solidarité des « positions prolétariennes », des inférieurs stigmatisés.
La solidarité de ces positions, solidarité que rejette l'Afro-pessimisme, cette solidarité n'est pas une option, mais une nécessité préalable.
Le tissage de cette solidarité doit venir AVANT le renforcement affinitaire.
Car c'est cette solidarité qui est clivante.
Et le clivage se manifeste rapidement par la réaction.

L'Appel BLM pour la justice, l'égalité, l'émancipation, sera toujours TRADUIT, dans le système démocratique, sera traduit en demandes acceptables. Le système parlementaire étant une machine à traduire, à étouffer.
Déjà, il y a longtemps, les activistes noirs pouvaient dire :
C'est comme si vous proposiez un café trop noir et trop fort : imbuvable !
Que faire alors ?
Il faut intégrer de la crème blanche jusqu'à ce que le café soit rendu buvable, affaibli.
Mais cette intégration est telle que vous n'avez plus de café du tout !
Il devait être chaud, il est froid ; il devait être fort, il devient insipide ; il devient une boisson (ou un poison) pour s'endormir, au lieu d'être un remède pour réveiller.
La dilution des protestations, sa « traduction démocratique acceptable » : voilà le pire ennemi.
La cooptation du mouvement de protestation (après sa répression, si nécessaire) dans l'arène démocratique a toujours pour finalité de faire passer de la politique à la morale ; avec la non-violence obligatoire. Cette cooptation a pour but de laisser tout le pouvoir (et toute la puissance) aux « forces de l'ordre » (dans le sens le plus général que l'on puisse imaginer).
Qu'est-ce qui, de manière envahissante, transforme la politique en morale édentée ?
L'idéologie du capitalisme à visage humain, du capitalisme au-delà des races, du capitalisme « ouvert » pour ingérer les bonnes volontés d'entreprise, quelle que soit « la couleur ».
Du capitalisme qui recherche TOUTES les initiatives (capitalistes), encore une fois, sans tenir compte de la couleur.
Et tant pis si cette ingestion est curieusement inégalitaire (entre les actionnaires Uber et les auto-entrepreneurs ubérisés), curieusement racisée : pas de chance !
Du capitalisme qui fracture le Peuple Noir, comme il fracture le Peuple Blanc.
Plus de votants noirs ! Plus d'entrepreneurs noirs ! Plus de bourgeois noirs ! Vive Uber !

Le moyen qu'a trouvé BLM pour contrer ce mécanisme classique d'ingestion, ce mécanisme qui avait fracturé « la classe ouvrière », a été de construire une alliance insupportable.
Les activistes BLM et les activistes Palestiniens ont commencé à travailler ensemble et à développer des luttes communes.
Les deux groupes réunis, BLM + Palestiniens, ont produit une petite vidéo ayant pour titre :
When I See Them, I See Us (quand je les vois, je nous vois)
avec des messages qui forment le déploiement de l'équation dont nous avons parlé pour commencer :
Gaza = Baltimore, Deir Yassin = Greensboro, Gaza = Charleston, etc.
Solidarity from Ferguson to Palestine.

L'assaut sur les vies noires ET palestiniennes est caché par un discours victimaire de défense des victimes, un discours humanitaire (néo curaillon : il faut bien aider les victimes !), discours style MSF dont l'objet est de refouler la violence systématique de la déshumanisation.
On ne peut pas laisser les victimes sans aide ! Mais l'aide doit rester apolitique ! Il n'est jamais question de menacer les forces de l'ordre et leur commandement politique (présidents, ministres, préfets) d'un tribunal – du reste, quel tribunal ? La justice pénale étant bien un élément des forces de l'ordre.
Pour couper avec les démocrates, BLM incorpore dans son Appel une condamnation du génocide du Peuple Palestinien. Du génocide mené systématiquement par Israël, le protégé des États-Unis.
Ce nettoyage ethnique, quel tribunal pénal, non inféodé aux régimes blancs d'apartheid, pourrait le juger ? Il est plus « valorisant » de prétendre juger « Poutine » !
BLM intègre dans sa plateforme la dénonciation d'Israël comme un nouvel État d'Apartheid, la nouvelle Afrique du Sud de l'Apartheid (ou la nouvelle Algérie sous domination coloniale).
Rappelant les liens étroits entre Israël et l'Afrique du Sud de l'Apartheid.
Black Palestinian Solidarity.
Le soutien à la Palestine occupée et colonisée a pour signification que l'on est contre le système interrelié de la suprématie blanche néocoloniale, de l'impérialisme sous bouclier américain, du capitalisme « patrimonial » et de l'ordre patriarchique.
À l'inverse, la dénégation du génocide a pour signification le soutien au néocolonialisme.

Ce qui est le plus important :
L'événement BLM n'est pas restreint aux noirs (de la tribu) : BLM ne défend pas un nationalisme noir. Et clame : la préoccupation centrale, la violence anti-noire, ne se résout pas par une politique identitaire ou par un repli tribal (affinitaire).
Au contraire, c'est la plus large ouverture, à tous les damnés, qui constitue le cœur de la lutte.
Encore une fois, la solidarité vient AVANT.
L'événement BLM s'annonce ainsi universel, au-delà de son identité initiale ; « l'union prolétarienne » est l'universalité.
Et cette universalité dans la lutte possède un élément caractéristique : la Palestine.
La Palestine est l'Universel concret qui guide l'universalité.
Le mouvement BLM est ouvert à TOUS, pour former un sujet collectif au-delà des races.
Et ainsi prétendre résoudre la question raciale.
Affirmer Palestinian Lives Matter, directement dans l'Appel BLM, a pour fonction de renforcer l'énergie combattante.
Travailler au service d'une Palestine libérée renforce le message émancipateur : nous ne sommes pas fermés sur notre tribu.
Il ne s'agit pas de reprendre le thème démocrate libéral All Lives Matter, mais de mettre en correspondance les luttes de libération. Les blancs anti-capitalistes constituent des alliés, dès qu'ils s'opposent à leur « nation » ou au nationalisme suprémaciste.
Ni universalisme abstrait, ni différence, mais placer la différence EN LUTTE comme l'universel concret, l'universel étant le Réel toujours En Lutte (l'universel est le négatif).
D'un contexte particulier, ou localisé, naît l'expérience directe de l'universalité : dans la jonction des luttes, dans l'effort de solidarité au-delà de toute spécificité.
Dans l'effort d'unir les opprimés.
Pourquoi BLM ne cite-t-il pas le mouvement Zapatiste comme allié ? Ce mouvement n'est-il pas trop « tribal », une sorte de miroir de ce que BLM a essayé de dépasser ? Une sorte de circuit obligatoire « anarchiste » (avec le Rojava ou l'Ukraine « anarchiste ») dont il faudrait absolument sortir ?

Que signifie la référence palestinienne ?
Qu'il faudrait que le Peuple Ukrainien (si cela existe) se lève contre un gouvernement oligarchique capitaliste et « spectaculaire », contre une guerre orwellienne (repensée par Philip Dick) qui permet à un acteur de trouver son théâtre.
Qu'il faudrait que le Peuple Russe (même remarque) ) se lève contre un gouvernement oligarchique capitaliste et « spectaculaire », contre une guerre orwellienne (repensée par Philip Dick) qui permet à un dict-acteur de trouver un théâtre.
Qu'il faudrait que les divisions, les clivages, « dans les peuples », annihilent toutes les pitreries nationales unitaires.
Pourquoi la rébellion contre Netanyahou le voleur ne cherche-telle pas à s'allier à la résistance palestinienne ?
Le dépassement par BLM du « tribalisme », de l'enfermement affinitaire (« coloré »), du localisme micro-national, de tout cloître partisan, voilà une grande leçon de politique [5].


[1] Alicia Garza, A Herstory of the Black Lives Matter, Feminist Wire, October 7, 2014.
Pour plus d'informations consulter le site de BLM.
Et, spécifiquement, pour notre lecture :
blackpalestiniansolidarity.com
Avec des vidéos, dont celle que nous examinerons plus loin.
Voir aussi asha bandele & Patrisse Khan-Cullors, When They Call You a Terrorist : A Black Lives Matter Memoir, ‎ St Martin's Press.

[2] Cette question de « la toile à tisser » est la question la plus importante.
C'est là que BLM est essentiel.
La question des alliances.
Comme l'écologie décoloniale, ou l'écologie sociale.
BLM nous apprend, sa leçon de politique, qu'il est nécessaire de tisser des alliances transversales ou « transfrontalières ».
L'unité prolétarienne : l'unité des damnés.
Cette unité qui fracture toutes les autres unités : partisanes, nationales, sentimentales, amicales, affinitaires.
D'où l'importance cruciale de la black palestinian solidarity.
Cette solidarité qui clive l'unité démocrate.

[3] Sur l'Afro-pessimisme, cette pensée centrale pour BLM :
Norman Ajari, Noirceur.
Voir son intervention sur LM : LM 322, 17 janvier 2022.
Sur le psychisme raciste :
Livio Boni et Sophie Mendelsohn, La vie psychique du racisme ;
Sheldon George, Trauma and Race, A Lacanian Study of African American Racial Identity.
Sur le lien entre racisme et sexualité :
Ann Laura Stoler, Race and the education of desire, Foucault's History of Sexuality and the colonial order of things ;

Une histoire de la sexualité est aussi une histoire du racisme.
Frank Füredi, The Silent War, Imperialism and the changing perception of Race ;
Derek Hook, A Critical Psychology of the Post Colonial, The Mind of Apartheid.
Et pour la critique de l'humanisme blanc :
Jared Sexton, Amalgamation Schemes, Antiblackness and the Critique of Multiracialism.
Et pour beaucoup plus de détails, nous renvoyons aux bibliographies des ouvrages cités.

[4] Ce texte est un complément à la série, publiée sur LM, il y un an : Analyse politique de l'économie, Inégalité et Hiérarchie, août-septembre 2022 (il s'agissait de « cahiers de vacances »).
En particulier, où la question du racisme était introduite comme conclusion (les traites négrières) de cette analyse de l'inégalité.
Analyse politique de l'économie, 4/4, LM 349, 7 septembre 2022

[5] Sur la question de « l'ouvert » ou du négatif composant l'universel, renvoyons à un ancien texte de LM, L'insurrection des Gilets Jaunes et la révolution de la révolution, LM 192, 20 mai 2019.

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L'Appel « Black Lives Matter »

Pour préparer le lundisoir d'aujourd'hui avec Norman Ajari, nous nous sommes replongés dans les quelques articles que nous avions publiés par le passé autour de son oeuvre, des questions qu'elle pose et de l'afro-pessimisme. Ce faisant, nous sommes retombés sur cet excellent texte de Jacques Fradin qui interroge la question de l'universel à partir d'un appel du mouvement Black Lives Matter qui jette un pont vers la situation palestinienne. Après l'avoir relu, nous nous sommes aperçus qu'il avait été publié le 5 octobre 2023 et qu'il méritait d'être relu à l'aune de tout ce qui a suivi depuis le 7 octobre.

Nous allons simplement lire le programme BLM, la plateforme BLM, l'Appel BLM [1].
Et y trouver une leçon de politique.
Introduisons immédiatement ce qui est l'objet de cette leçon : l'équation posée par les activistes de Black Lives Matter, BLM :
Black Lives Matter = Palestinian Lives Matter, BLM = PLM,
Équation introduisant : the Black Palestinian Solidarity.
L'objet de cette note de lecture est d'expliciter la signification de cette équation.

Définissons BLM comme un « événement », un Acte Réel, qui fait vaciller les coordonnées symboliques.
Comme événement ou Acte, BLM émerge sans causes précises discernables, comme une apparition fantomatique, sans fondement solide.
Paradoxalement, BLM surgit pendant le mandat du premier président noir des États-Unis.
Pendant ce mandat, « désespérant » (façon François Hollande), la norme idéologique de la « post-racialité » est imposée : le racisme n'existe plus (maintenant que le président est noir et « démocrate »).
L'Amérique blanche « post-raciale », « démocrate », tente d'incorporer la bourgeoisie noire, déniant toute existence à une « pauvreté noire », affirmant avoir dépassé « la question noire ».
C'est dans ce cadre sans espérance, autre que le déploiement du capitalisme « pour tous », que surgit BLM.
BLM : l'Appel à un agir du Peuple Noir, plusieurs fois opprimé.
BLM est un mouvement pour les droits sociaux, au-delà des simples droits humains (ou pour des droits humains intégraux, incluant les droits sociaux).
Pourquoi les vies noires n'importent-elles pas ?
Pourquoi les vies noires, en Amérique, le bastion de la démocratie et des droits humains, pourquoi ces vies stigmatisées doivent-elles « se blanchir », montrer « patte blanche », s'intégrer, s'effacer, mais, néanmoins, sont toujours regardées de manière suspicieuse ?
Pourquoi cette indifférence au sort des noirs ? Alors que des querelles de voisinage microscopiques peuvent déchaîner les passions ?
Pourquoi les brutalités policières « au faciès » ?
Alors : comment rendre ces vies noires visibles ?
Par le soulèvement.

Bien évidemment l'affirmation : Black Lives Matter, a été rejetée.
Dans l'Amérique « post-raciale », avec un président noir, les réponses ne se sont pas fait attendre : White Lives Matter, Blue Lives Matter, et surtout, depuis le camp des « démocrates » humanistes : All Lives Matter.
Pourquoi les vies noires seraient-elles privilégiées ? Application de l'Universalisme abstrait, démocrate (on dirait « républicain » en France, mais le mot n'a pas le même sens qu'aux États-Unis).
Obama lui-même, le démocrate, l'a affirmé : l'Amérique post-raciale démocrate a dépassé toutes les différences, l'Universalisme abstrait domine.
Le débat, puis le combat, s'engage alors : l'Universalisme humaniste contre le différencialisme « sécessionniste ».
Mais BLM ne participe pas à ce combat.
L'appel universaliste « démocrate » (« républicain » au sens français, et non pas américain) cache, dénie les inégalités structurelles (qui définissent le capitalisme). L'affirmation péremptoire : la démocratie c'est l'égalité, est un simple mensonge.
L'Universalisme démocrate est totalement abstrait, hors sol, en ce sens qu'il « oublie », dénie, la profondeur historique du racisme et de l'inégalité.
Aussi le « démocrate » peut-il penser : ce qui constitue, symboliquement et en réalité, historiquement, « la vie noire » n'a pas d'importance, puisque l'égalité est de principe. Mais le « démocrate blanc » ne peut penser cela que parce qu'il est blanc. L'Universalité est faite pour lui.
What make black lives not matter : on peut effacer l'histoire.
L'affirmation « démocrate », All Lives Matter, n'est qu'un principe abstrait , « moral », fait pour la bourgeoisie blanche.
Cela étant posé (l'universalisme), l'égalité étant de principe, toutes les vies se valent (la fameuse égalité devant la loi).

Sauf que, concrètement, le principe d'égalité ne se réalise jamais (ou ne se réalise que de manière tordue) : toutes les vies ne se valent pas !
Et cette inégalité, économique en particulier, est au fondement de l'économie : c'est un principe essentiel pour le calcul économique, sans lequel, par exemple, il ne peut y avoir d'assurance (penser à l'assurance vie).
L'affirmation universalisante, humaniste, que toutes les vies ont même valeur est un mensonge (constituant, un pilier de l'idéologie démocrate).
L'affirmation de l'égalité universelle, de principe, ne s'applique pas à TOUTES les vies.
Crier que Black Lives Matter est nécessaire, parce que « en réalité » les vies noires, et toutes les vies dominées, n'importent PAS, ou n'ont pas de sens autre que la possibilité illusoire d'un embourgeoisement sélectif.
Les vies noires n'habitent pas l'universel américain.
Elles doivent constituer leur habitation hors de l'universalité qui les rejette.

Il est peut-être vrai, de manière abstraite, que toutes les vies se valent, en principe universaliste, mais il est encore plus vrai, en réalité, que toutes les vies n'ont pas la même importance.
Il y a des Grands Hommes ! Des Noirs intégrés (Obama). Il y a des Patrons, des Caïds, etc.
Le Peuple Noir n'est pas inclus dans le principe universaliste.
Mais cette exclusion est commune. Et constitue une toile à tisser [2]. La toile des « damnés ».
Le message « démocrate » universaliste est basé sur le déni de la réalité.
Que peut alors signifier la brutalité policière, les ratonnades, si ce n'est une crise profonde de « l'ordre éthique », effet de l'inégalité refoulée : il est évident que toutes les vies ne se valent pas, que la loi n'est pas la même pour tous, et cette évidence percute violemment le principe abstrait d'égalité.
Il est très facile de documenter que « la loi » et ses engrenages juridiques travaillent tous dans le sens d'un maintien, par la force, de l'inégalité.
La justice travaillant pour l'injustice !

Maintenant, quand les représentants de la loi, les dites forces de l'ordre, l'institution juridique corrompue par l'anti-terrorisme, quand toutes ces figures de « la loi » commettent des illégalités, le fait du prince, l'arbitraire sentant l'ancien régime, commettent des crimes parfois, au nom de la préservation de la loi ou de la protection des constitutions, alors la loi est simplement abolie.
C'est cette réalité, encore une fois bien documentée, à laquelle s'affronte BLM.
Les multiculturalistes libéraux démocrates ne voient là qu'un problème « d'intolérance », ou de mauvaise éducation (mais à qui la faute ?). Une meilleure éducation, des policiers en particulier, serait la solution.

Les partisans de la différence déplacent « la différence noire » en une question culturelle.

Question à laquelle il y aurait une réponse simple : reconnaissance des différences, éducation (encore), inclusion.
L'Afro-pessimisme considère que « la différence noire » ne peut être « reconnue » dans la société blanche, cette société blanche étant déterminée par la mort de toute personne « différente » (c'est là qu'apparaît l'ombre de l'apartheid israélien).
Nous avons un spectre idéologique, depuis l'optimisme naïf des démocrates multiculturalistes, avec leur « bonne éducation », jusqu'à la négativité radicale de l'Afro-pessimisme, ce n'est pas une question d'éducation, c'est une question « psychique », qui renvoie au psychisme profond du racisme [3].

BLM se tient proche de l'Afro-pessimisme : l'ordre social, l'apartheid, est sans espoir, aucun changement n'est possible, puisqu'il s'agit d'une question « plus que symbolique », mettant en jeu les formations psychiques profondes (le racisme est lié à la sexualité).
La transformation de l'ordre inégalitaire raciste, racialisé, exige de s'affronter à la dynamique du capitalisme global ; comme à l'époque de l'esclavage et de la traite des noirs.
Il faut insister : la politique se tient dans l'économie.
Les questions d'inégalité et, donc, les questions raciales, sont des questions économiques [4].
Le noir racisé est dans une « position prolétarienne ».
Il faut donc établir une solidarité des « positions prolétariennes », des inférieurs stigmatisés.
La solidarité de ces positions, solidarité que rejette l'Afro-pessimisme, cette solidarité n'est pas une option, mais une nécessité préalable.
Le tissage de cette solidarité doit venir AVANT le renforcement affinitaire.
Car c'est cette solidarité qui est clivante.
Et le clivage se manifeste rapidement par la réaction.

L'Appel BLM pour la justice, l'égalité, l'émancipation, sera toujours TRADUIT, dans le système démocratique, sera traduit en demandes acceptables. Le système parlementaire étant une machine à traduire, à étouffer.
Déjà, il y a longtemps, les activistes noirs pouvaient dire :
C'est comme si vous proposiez un café trop noir et trop fort : imbuvable !
Que faire alors ?
Il faut intégrer de la crème blanche jusqu'à ce que le café soit rendu buvable, affaibli.
Mais cette intégration est telle que vous n'avez plus de café du tout !
Il devait être chaud, il est froid ; il devait être fort, il devient insipide ; il devient une boisson (ou un poison) pour s'endormir, au lieu d'être un remède pour réveiller.
La dilution des protestations, sa « traduction démocratique acceptable » : voilà le pire ennemi.
La cooptation du mouvement de protestation (après sa répression, si nécessaire) dans l'arène démocratique a toujours pour finalité de faire passer de la politique à la morale ; avec la non-violence obligatoire. Cette cooptation a pour but de laisser tout le pouvoir (et toute la puissance) aux « forces de l'ordre » (dans le sens le plus général que l'on puisse imaginer).
Qu'est-ce qui, de manière envahissante, transforme la politique en morale édentée ?
L'idéologie du capitalisme à visage humain, du capitalisme au-delà des races, du capitalisme « ouvert » pour ingérer les bonnes volontés d'entreprise, quelle que soit « la couleur ».
Du capitalisme qui recherche TOUTES les initiatives (capitalistes), encore une fois, sans tenir compte de la couleur.
Et tant pis si cette ingestion est curieusement inégalitaire (entre les actionnaires Uber et les auto-entrepreneurs ubérisés), curieusement racisée : pas de chance !
Du capitalisme qui fracture le Peuple Noir, comme il fracture le Peuple Blanc.
Plus de votants noirs ! Plus d'entrepreneurs noirs ! Plus de bourgeois noirs ! Vive Uber !

Le moyen qu'a trouvé BLM pour contrer ce mécanisme classique d'ingestion, ce mécanisme qui avait fracturé « la classe ouvrière », a été de construire une alliance insupportable.
Les activistes BLM et les activistes Palestiniens ont commencé à travailler ensemble et à développer des luttes communes.
Les deux groupes réunis, BLM + Palestiniens, ont produit une petite vidéo ayant pour titre :
When I See Them, I See Us (quand je les vois, je nous vois)
avec des messages qui forment le déploiement de l'équation dont nous avons parlé pour commencer :
Gaza = Baltimore, Deir Yassin = Greensboro, Gaza = Charleston, etc.
Solidarity from Ferguson to Palestine.

L'assaut sur les vies noires ET palestiniennes est caché par un discours victimaire de défense des victimes, un discours humanitaire (néo curaillon : il faut bien aider les victimes !), discours style MSF dont l'objet est de refouler la violence systématique de la déshumanisation.
On ne peut pas laisser les victimes sans aide ! Mais l'aide doit rester apolitique ! Il n'est jamais question de menacer les forces de l'ordre et leur commandement politique (présidents, ministres, préfets) d'un tribunal – du reste, quel tribunal ? La justice pénale étant bien un élément des forces de l'ordre.
Pour couper avec les démocrates, BLM incorpore dans son Appel une condamnation du génocide du Peuple Palestinien. Du génocide mené systématiquement par Israël, le protégé des États-Unis.
Ce nettoyage ethnique, quel tribunal pénal, non inféodé aux régimes blancs d'apartheid, pourrait le juger ? Il est plus « valorisant » de prétendre juger « Poutine » !
BLM intègre dans sa plateforme la dénonciation d'Israël comme un nouvel État d'Apartheid, la nouvelle Afrique du Sud de l'Apartheid (ou la nouvelle Algérie sous domination coloniale).
Rappelant les liens étroits entre Israël et l'Afrique du Sud de l'Apartheid.
Black Palestinian Solidarity.
Le soutien à la Palestine occupée et colonisée a pour signification que l'on est contre le système interrelié de la suprématie blanche néocoloniale, de l'impérialisme sous bouclier américain, du capitalisme « patrimonial » et de l'ordre patriarchique.
À l'inverse, la dénégation du génocide a pour signification le soutien au néocolonialisme.

Ce qui est le plus important :
L'événement BLM n'est pas restreint aux noirs (de la tribu) : BLM ne défend pas un nationalisme noir. Et clame : la préoccupation centrale, la violence anti-noire, ne se résout pas par une politique identitaire ou par un repli tribal (affinitaire).
Au contraire, c'est la plus large ouverture, à tous les damnés, qui constitue le cœur de la lutte.
Encore une fois, la solidarité vient AVANT.
L'événement BLM s'annonce ainsi universel, au-delà de son identité initiale ; « l'union prolétarienne » est l'universalité.
Et cette universalité dans la lutte possède un élément caractéristique : la Palestine.
La Palestine est l'Universel concret qui guide l'universalité.
Le mouvement BLM est ouvert à TOUS, pour former un sujet collectif au-delà des races.
Et ainsi prétendre résoudre la question raciale.
Affirmer Palestinian Lives Matter, directement dans l'Appel BLM, a pour fonction de renforcer l'énergie combattante.
Travailler au service d'une Palestine libérée renforce le message émancipateur : nous ne sommes pas fermés sur notre tribu.
Il ne s'agit pas de reprendre le thème démocrate libéral All Lives Matter, mais de mettre en correspondance les luttes de libération. Les blancs anti-capitalistes constituent des alliés, dès qu'ils s'opposent à leur « nation » ou au nationalisme suprémaciste.
Ni universalisme abstrait, ni différence, mais placer la différence EN LUTTE comme l'universel concret, l'universel étant le Réel toujours En Lutte (l'universel est le négatif).
D'un contexte particulier, ou localisé, naît l'expérience directe de l'universalité : dans la jonction des luttes, dans l'effort de solidarité au-delà de toute spécificité.
Dans l'effort d'unir les opprimés.
Pourquoi BLM ne cite-t-il pas le mouvement Zapatiste comme allié ? Ce mouvement n'est-il pas trop « tribal », une sorte de miroir de ce que BLM a essayé de dépasser ? Une sorte de circuit obligatoire « anarchiste » (avec le Rojava ou l'Ukraine « anarchiste ») dont il faudrait absolument sortir ?

Que signifie la référence palestinienne ?
Qu'il faudrait que le Peuple Ukrainien (si cela existe) se lève contre un gouvernement oligarchique capitaliste et « spectaculaire », contre une guerre orwellienne (repensée par Philip Dick) qui permet à un acteur de trouver son théâtre.
Qu'il faudrait que le Peuple Russe (même remarque) ) se lève contre un gouvernement oligarchique capitaliste et « spectaculaire », contre une guerre orwellienne (repensée par Philip Dick) qui permet à un dict-acteur de trouver un théâtre.
Qu'il faudrait que les divisions, les clivages, « dans les peuples », annihilent toutes les pitreries nationales unitaires.
Pourquoi la rébellion contre Netanyahou le voleur ne cherche-telle pas à s'allier à la résistance palestinienne ?
Le dépassement par BLM du « tribalisme », de l'enfermement affinitaire (« coloré »), du localisme micro-national, de tout cloître partisan, voilà une grande leçon de politique [5].


[1] Alicia Garza, A Herstory of the Black Lives Matter, Feminist Wire, October 7, 2014.
Pour plus d'informations consulter le site de BLM.
Et, spécifiquement, pour notre lecture :
blackpalestiniansolidarity.com
Avec des vidéos, dont celle que nous examinerons plus loin.
Voir aussi asha bandele & Patrisse Khan-Cullors, When They Call You a Terrorist : A Black Lives Matter Memoir, ‎ St Martin's Press.

[2] Cette question de « la toile à tisser » est la question la plus importante.
C'est là que BLM est essentiel.
La question des alliances.
Comme l'écologie décoloniale, ou l'écologie sociale.
BLM nous apprend, sa leçon de politique, qu'il est nécessaire de tisser des alliances transversales ou « transfrontalières ».
L'unité prolétarienne : l'unité des damnés.
Cette unité qui fracture toutes les autres unités : partisanes, nationales, sentimentales, amicales, affinitaires.
D'où l'importance cruciale de la black palestinian solidarity.
Cette solidarité qui clive l'unité démocrate.

[3] Sur l'Afro-pessimisme, cette pensée centrale pour BLM :
Norman Ajari, Noirceur.
Voir son intervention sur LM : LM 322, 17 janvier 2022.
Sur le psychisme raciste :
Livio Boni et Sophie Mendelsohn, La vie psychique du racisme ;
Sheldon George, Trauma and Race, A Lacanian Study of African American Racial Identity.
Sur le lien entre racisme et sexualité :
Ann Laura Stoler, Race and the education of desire, Foucault's History of Sexuality and the colonial order of things ;

Une histoire de la sexualité est aussi une histoire du racisme.
Frank Füredi, The Silent War, Imperialism and the changing perception of Race ;
Derek Hook, A Critical Psychology of the Post Colonial, The Mind of Apartheid.
Et pour la critique de l'humanisme blanc :
Jared Sexton, Amalgamation Schemes, Antiblackness and the Critique of Multiracialism.
Et pour beaucoup plus de détails, nous renvoyons aux bibliographies des ouvrages cités.

[4] Ce texte est un complément à la série, publiée sur LM, il y un an : Analyse politique de l'économie, Inégalité et Hiérarchie, août-septembre 2022 (il s'agissait de « cahiers de vacances »).
En particulier, où la question du racisme était introduite comme conclusion (les traites négrières) de cette analyse de l'inégalité.
Analyse politique de l'économie, 4/4, LM 349, 7 septembre 2022

[5] Sur la question de « l'ouvert » ou du négatif composant l'universel, renvoyons à un ancien texte de LM, L'insurrection des Gilets Jaunes et la révolution de la révolution, LM 192, 20 mai 2019.

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Si seulement...

Si seulement ce que j'ai écrit pour la première fois en décembre 2023 n'était plus d'actualité trois mois plus tard ! Si seulement le cauchemar était derrière nous. Si seulement les habitants de Gaza s‘en réveillaient ! - Mais se réveiller dans quel présent post-génocidaire ? Quel avenir ? Je n'ose pas l'imaginer...
Si seulement il n'y avait pas que les chiffres à actualiser chaque jour. Le nombre de morts... sans compter ceux qui sont déjà condamnés à mourir par manque de nourriture, d'eau, de médicaments, de tout. À l'heure où j'écris ces lignes.

Il y a un pays, une société qui commence à se sentir légèrement mal à l'aise face à tout cela - dans le meilleur des cas. C'est la société allemande où sa majorité, en accord avec ses représentants politiques, les médias et le monde universitaire. Outre ce léger malaise, les Allemands sont sûrs d'eux dans leur soutien inconditionnel à la campagne génocidaire d'Israël contre Gaza.

En ce qui concerne la Palestine/Israël, une idéologie nationale-identitaire omniprésente empêche la plupart des Allemands de penser par eux-mêmes, c'est-à-dire de penser tout court. Et de ressentir de l'empathie.

En Allemagne, le "conflit du Proche-Orient" ne disparaît pratiquement jamais de l'actualité : "les deux parties", "compliqué", "terreur", "droit à l'existence"(d'Israel, évidemment), "responsabilité particulière de l'Allemagne", "contre toute forme d'antisémitisme" [1]...

Dans leur dernier ouvrage, deux universitaires allemands acclamés, qui jouent un rôle de premier plan dans la production de ce tissu grossier de bouts d'argumentation répétés mécaniquement, se demandent de manière suggestive, ainsi qu'à leurs lecteurs, pourquoi les Palestiniens et leurs partisans font constamment un tel tapage autour de "ce conflit" et des victimes collatérales palestiniens.

Dans une note de bas de page, ils comparent le nombre de personnes tuées lors de l'opération militaire israélienne "Plomb durci" contre la bande de Gaza en 2008/2009 - "un peu plus de 1000" - avec le nombre considérablement plus élevé de victimes - 800 000 à 1 million - dans le génocide au Rwanda (1995) et dans d'autres guerres ou "situations" ailleurs dans lesquelles "des violations des droits de l'homme se sont produites". Selon les auteurs, ces drames reçoivent beaucoup moins d'attention en Allemagne que les "un peu plus de 1 000" Palestiniens qui sont morts en 2008/09 (selon les chiffres israéliens, c'étaient 1116, selon l'organisation palestinienne des droits de l'homme PCHR 1417 - voilà pour le qualificatif "un peu plus de").

Que suggèrent les auteurs, puisque dans le même contexte, ils se réfèrent à la „théorie des 3 D“ créée en 2003 par Natan Sharansky, un homme politique israélien ? - L'un des trois D de cette "théorie", qui a été utilisée en Allemagne pendant des années comme base pour distinguer la critique légitime de la politique israélienne de l'antisémitisme, fait référence au "double standard" : Si Israël est évalué selon des critères différents, c'est-à-dire plus élevés et plus stricts que ceux appliqués à d'autres États et à leur politique, il s'agit alors, selon M. Sharansky, d'antisémitisme. Une personne réfléchie pourrait se demander comment, précisémment, des propos sur la politique d'un État seraient liées à une forme de racisme. Cela ne fonctionne que par des amalgames – entre l‘État et ses citoyens, entre une éthnie assumée ou construit et cet État. Et c'est ce que M. Sharansky nous apprend : la politique de l'État d'Israel est une affaire juive. Et si cet État commettait un crime, disons un génocide – ce serait alors un „crime juif“ d'après M. Sharansky et toustes celles et ceux qui suivent sa logique ?

Voilà donc ce que nos masterminds allemands en matière d'"antisémitisme lié à Israël" (en liaison avec M. Sharansky) veulent suggérer avec leurs jeux de chiffres cyniques : Les Palestiniens et leurs partisans ne font tant d'histoires à propos des victimes palestiniennes que parce qu'ils sont - du moins tendanciellement - antisémites.

Au cours des mois qui se sont écoulés depuis le début de la guerre contre la population de Gaza, qui a tué jusqu'à présent (2024-03-26) plus de 32 000 civils [2] - je me demande si le nombre de morts actuel semble suffisamment remarquable pour les auteurs du livre susmentionné (et désormais distribué par l'Agence Fédérale pour l'Éducation Civique) pour concéder - au moins à la communauté palestinienne en Allemagne à s‘indigner.

Certains d'entre eux sont nés et ont grandi en Allemagne et sont citoyens allemands, mais pas automatiquement. D'autres n'ont pas de passeport, ont été et sont apatrides et dans l'incertitude depuis toujours, "entreposés" [3] , comme le dit l'anthropologue/activiste israélien Jeff Halper.

En tant que Palestiniens de l'une ou l'autre catégorie, ils sont profondément concernés par ce que leurs grands-parents, leurs parents, leurs proches en Palestine ont subi et subissent en conséquence de la politique d'Israël. Depuis toutes ces années. Et depuis octobre dernier, c'est pire que jamais...

Une voisine, née et élevée à Berlin, petite-fille de réfugiés palestiniens, me dit qu'elle ne se sent pas vue, qu'elle se sent rejetée, presque méprisée par ses collègues ou voisins allemands. Elle comprend à leurs gestes, à la façon dont ils la regardent, qu'ils ne veulent pas entendre un mot de sa part sur Gaza. « Nous sommes diabolisés en tant que terroristes ou sympathisants, en tant qu'islamistes, en tant qu'antisémites avant même que nous ayons ouvert la bouche. »

Un ami palestinien qui s'inquiète chaque heure, chaque jour, pour sa famille à Gaza, me dit qu'il ne supporte plus de lire ou de regarder les médias allemands. "J'ai l'impression qu'ils me crachent constamment à la figure. »
Les Palestiniens en Allemagne (environ 200 000 dont une grande partie à Berlin), en particulier ceux de l'ancienne génération, ont appris que pour être acceptés dans la société allemande, ils devaient garder pour eux leurs souvenirs, leurs pensées et leurs sentiments à propos de la Palestine. Après le 7 octobre, ils ont compris que cela ne suffit pas. Depuis ce jour d'atrocités commises par le Hamas contre des civils israéliens, les Palestiniens (Arabes, Musulmans et autres personnes vaguement associées) sont contraints de comprendre qu'en tant que Palestiniens (Arabes, etc.) en Allemagne, ils font l'objet d'une suspicion générale. Quoi qu'ils disent ou fassent.
Les médias allemands, les hommes politiques de tous bords, la société en général savent, même si c'est de manière inconsciente, que les Palestiniens ne peuvent pas être d'accord avec ce que la politique israélienne leur inflige.
Et voilà une belle concession : Nous pourrions envisager de leur offrir généreusement - en dépit de ce que nous ne pouvons malheureusement pas nier comme étant problématique à leur sujet - un billet d'entrée à la superpuissance morale qu'est notre Allemagne. La seule condition pour obtenir ce billet : qu'ils signent une déclaration réaffirmant le droit d'Israël à exister. [4] Est-ce trop demander ?

Une amie allemande qui m'est très chère me dit : Mais en tant qu'Allemands, n'avons-nous pas une responsabilité particulière ? (Je me retiens et ne lui crie pas dessus : ... une responsabilité particulière de permettre et de participer au meurtre et au nettoyage ethnique du plus grand nombre possible de Palestiniennes et Palestiniens ?!)

J'abandonne. Je ne parviendrai pas à la convaincre, ma chère amie allemande. Je connais la logique interne de son raisonnement, qui va +/- comme ceci : que pouvons-nous faire, bons Allemands qui s'efforcent d'assumer la responsabilité des crimes de nos grands-parents ? Que pouvons-nous faire, une fois que cette responsabilité a été définie comme un soutien inconditionnel à Israël - quoi qu'il arrive ?

Il est déconcertant de constater que les Bildungsbürger allemands, ceux qui bénéficient de toutes les possibilités d'une bonne éducation, qui s'informent par le biais de médias sérieux et qui se considèrent comme des citoyens critiques, ne peuvent pas ou ne veulent pas décrypter les motivations très évidentes des relations étroites entre Israël et l'Allemagne. Par conséquent, ils ne prennent pas en compte les incitations triviales de la politique allemande à maintenir des relations particulièrement étroites avec Israël, ce qui inclut bien sûr d'aider à prendre en charge les préoccupations sérieuses des États partenaires, en l'occurrence le problème majeur d'Israël : les Palestiniens, qui n'ont toujours pas disparu et ne sont toujours pas prêts à renoncer à leurs droits.

Il existe des raisons banales pour lesquelles Israël (et son principal problème non résolu) ne disparaît jamais complètement de l'actualité et de l'attention politique en Allemagne. Ottfried Nassauer, spécialiste allemand des études sur la paix, a écrit que David Ben Gourion et Konrad Adenauer, considérant la coopération comme mutuellement bénéfique, se sont empressés de conclure une alliance officieuse, des années avant l'établissement de relations diplomatiques entre les deux jeunes États. La RFA a "généreusement" financé Israël dans le cadre des réparations que l'Allemagne de l'Ouest était prête à payer, réparations qui ne sont pratiquement jamais allées aux citoyens israéliens qui avaient survécu à l'Holocauste, mais plutôt au renforcement militaire de l'État.

En retour, Israël a gracieusement fermé les yeux sur les bonnes relations de la jeune République fédérale avec les États arabes, ennemis d'Israël. Ces relations amicales reposaient bien entendu aussi sur des considérations pragmatiques. Mais surtout, Israël a soutenu l'État ouest-allemand qui luttait pour sa reconnaissance sur la scène internationale en l'exonérant des fautes commises récemment par son embarrassant prédécesseur. C'est ainsi qu'a débuté une merveilleuse amitié reposant sur des intérêts communs.

Comme dans toutes les relations interétatiques, ce sont des considérations pragmatiques de ce type qui constituent les motifs décisifs pour se rapprocher ou rester irréconciliables. Pourquoi n'en irait-il pas de même pour les relations germano-israéliennes ?

Le pragmatisme est généralement habillé d'une sorte de kitsch identitaire afin de faire battre les cœurs plus vite. La honte et l'horreur ressenties autrefois par de nombreux Allemands face aux crimes commis par eux ou par leurs ancêtres directs ont été transformées en idéologie d'État et, en tant que telle, hermétique, stéréotypée, à l'abri de la réflexion ou de la critique, surtout après que l'Allemagne soit redevenue une superpuissance.

Ce genre grossier de kitsch immunise contre la pensée indépendante, mais aussi contre l'empathie. Les Palestiniens, mais aussi les Israéliens vivant en Allemagne, sont aujourd'hui choqués par le manque d'empathie de leur entourage allemand. Presque personne ne leur demande : "Comment allez-vous, comment va ta famille ? Est-ce que l'un de tes proches est touché ?"
Une idéologie comme celle qui sous-tend la "solidarité inconditionnelle avec Israël" (solidarité avec un État ?) tend à réduire les pensées et les émotions, à les uniformiser. Cette idéologie s'inscrit dans le cadre d'une identité nationale allemande suffisante. Et elle empêche plutôt une exploration en profondeur de ce que la culpabilité historique pourrait signifier en termes de responsabilité actuelle.

Une fraction considérable des populations d‘autres pays estime que la définition que l'État d'Israël se donne de lui-même est juste et valable : Israël est le refuge des Juifs du monde, qui ont été et seront menacés, éternellement et partout (ailleurs). On trouve également de nombreuses personnes dans le monde qui sont convaincues que les politiques israéliennes d'occupation, d'ethnocratie, de ségrégation et les campagnes sans merci contre les civils palestiniens sont justifiées, voire nécessaires. Dans ces pays, comme par exemple la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et d'autres, vous trouverez - sans surprise - des politiciens et des adhérents de l'extrême droite parmi ces "partisans inconditionnels", mais aussi des conservateurs, des néolibéraux ou des sociaux-démocrates.

En revanche, les partis de gauche, les syndicats, les mouvements antiracistes, les militants des droits de l'homme, les anarchistes etc. du monde entier soutiendraient évidemment les droits des Palestiniens, c'est-à-dire l'égalité des droits dans tout Israël-Palestine - comme partout ailleurs - tout en rejetant - logiquement - l'antisémitisme.

Les gauchistes, antiracistes, syndicalistes, écologistes et autres progressistes allemands ont au contraire choisi de se glisser sous un parapluie qui les protège du travail d'empathie et du travail de réflexion. De quoi est fait ce "parapluie", que représente-t-il ? Traduit en mots, ce parapluie signifie : Nous, l'Allemagne, sommes la superpuissance morale par excellence, qui, après avoir commis le crime le plus horrible jamais commis, incomparable à tout autre crime - nous avons fait nos devoirs et continuons à les faire, courageusement, méticuleusement, un exemple brillant pour le monde. Comment cela se fait-il ? Non pas, comme on pourrait le supposer, en protégeant inconditionnellement la dignité humaine, les droits de l'homme tels que stipulés à l'article 1 de la Loi Fondamentale [5] allemande, mais en soutenant inconditionnellement un État, Israël. Les personnes rassemblées sous ce parapluie ne semblent même pas se soucier de savoir avec qui elles se frottent : l'AfD et, en général, la droite politique.

La quasi-totalité de la société allemande, les médias, les intellectuels, les hommes politiques, c'est-à-dire tous les partis, de l'extrême droite à l'extrême gauche, ont donc opté pour le parapluie, notre Allemagne exclusive, notre Heimat idéologique. Là, ou on est chez soi.

Il semble qu'il y ait un fort gain émotionnel dans cette option.

Les yeux fermés dans le ravissement, dans l'obéissance anticipée et lascive, dans la droiture grandiose et agréable, ces Allemands suivent l'idéologie nationale selon laquelle ils sont les citoyens fiers de la superpuissance morale, supérieure à toutes les autres.

En tant que superpuissance morale que nous sommes, nous, l'Allemagne, nous pouvons, non, nous devons exiger, sans pitié, sans condition : Bombardez-les ! Détruisez-les ! Les barbares, les antisémites ! Et bien sûr - nous ne sommes pas inhumains - bien sûr, il devrait y avoir des couloirs humanitaires pour les femmes et les enfants, pour les civils innocents qui sont utilisés comme boucliers humains par leurs pères-maris-frères-cousins-terroristes.
Les "couloirs humanitaires" - attardez-vous un instant à l'intérieur... imaginez-vous peut-être, avec beaucoup d'autres, serrés dans un couloir spatio-temporel aussi étroit, avec la peur de l'abîme qui peut s'ouvrir devant vous à tout moment, la peur au ventre et l'horreur qui vous attend au bout du "couloir"... Il suffit de s'y imaginer un court instant.

Aujourd'hui, celles et ceux qui sont passés par un ou plusieurs de ces couloirs humanitaires à Gaza et celles et ceux qui ont survécu, ont continué à avancer, toujours plus au sud, d'une "zone de sécurité" à l'autre, d'un camp de tentes „sécurisé“ sur une décharge à Khan Younis, bientôt en flammes après avoir été bombardé, jusqu'aux rues „sécurisées“ de Rafah, sans toit, sans nourriture, mais avec de la pluie, de la saleté et du froid. Et si elles et ils ont survécu, si elles et ils parviennent encore à se lever, à marcher, à porter leurs bébés, elles et ils se dirigent vers la prochaine "zone de sécurité", de retour vers le Nord peut-être ? Vers la côte, où, disent-ils, de la nourriture pourrait arriver ? Vers "l'avant-dernière étape de la marche du génocide israélien". [6]

Notre allié doit bien entendu poursuivre son action comme prévu et nous devons donc le soutenir sans faille. Le droit international humanitaire doit être pris en compte, de sorte que ce qui doit être exécuté sans pitié par notre allié pour sa défense puisse être et sera soutenu par nous d'une manière moralement irréprochable.

Encadré et amorti en termes humanitaires.

Les militaires israéliens demandent depuis longtemps l'avis d'experts en droit international avant de lancer une attaque. Cela a généralement été le cas lorsqu'Israël a bombardé la bande de Gaza, non sans avoir largué peu avant des tracts sur les zones densément peuplées afin d'avertir ceux qui allaient être bombardés de l'imminence de l'opération. Quittez vos maisons immédiatement, disaient les tracts, ou vous serez touchés. Ceux qui restaient à l'intérieur et survivaient étaient bien sûr considérés comme des terroristes. L'armée la plus morale du monde ne s'attaque qu'aux infrastructures terroristes. [7]

Mais ... où aller quand il pleut des tracts au-dessus de votre quartier, puis, immédiatement après, des bombes ?

Dans la guerre contre le peuple de Gaza à laquelle nous assistons toustes en temps réel, tout comme au cours d'autres « massacres télévisés » [8] auparavant, nous entendons également Israël avertir celles et ceux qu'il va bombarder, tirer, écraser. A suivre. Maintenant. Nous entendons qu'on leur demande de partir pour leur propre protection, aussi vite que possible ou même plus vite, de quitter le bout de chemin de terre, la tente de fortune, les ruines.

De partir. Et ne pas revenir.

Cela n'en vaut pas la peine. Impossible, de toute façon.

La gigantesque vendetta n'a laissé aucune possibilité de retour dans la majeure partie du nord et dans toute la bande de Gaza. Disparu. Tabula rasa. Des champs de ruines. Décombres. La mort.

Sous les gravats :
Les jouets de nos enfants.

Les photos de nos morts, ceux qui ont péri lors des bombardements précédents.

Nos casseroles, nos poêles, nos tasses, nos assiettes.

Les plateaux sur lesquels étaient servis le riz et le poulet parfumés.

Nos morts. La théière de grand-mère. Ses poèmes.

La robe de mariée de Reem, qu'elle n'a pas eu l'occasion de porter.

Où est-elle d'ailleurs !

Et le cartable de ma petite sœur. Les livres.

Les morts.

Les morts. Les otages. Les morts. Les prisonniers. Les morts. Les poètes.

Oubliez-les. Toutes.Tous.

Oubliez tout.

N'oublions jamais ! Aucune, aucun. Jamais.

Sophia Deeg

Illustration : Halima Aziz


[1] Ce « tout » est devenu le mot de code pour « y compris et principalement l'antisémitisme lié à Israël »

[2] The numbers given by the Hamas lead Health Ministry in Gaza are considered reliable – even by the IDF : Israeli intel confirms Gaza health ministry stats 'reliable' (newarab.com)

[4] Comme d'autres gouvernements de certains Länder,le gouvernement noir-vert du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie veut obtenir, par le biais d'une initiative du Conseil fédéral, que la reconnaissance du droit à l'existence d'Israël devienne une condition préalable à la naturalisation en Allemagne.

[5] Article 1 [Dignité de l'être humain, caractère obligatoire des droits fondamentaux pour la puissance publique] (1) La dignité de l'être humain est intangible. Tous les pouvoirs publics ont l'obligation de la respecter et de la protéger. (2) En conséquence, le peuple allemand reconnaît à l'être humain des droits inviolables et inaliénables comme fondement de toute communauté humaine, de la paix et de la justice dans le monde.

[6] Rafah : The penultimate step in Israel's march of genocide. - JVP (jewishvoiceforpeace.org)

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Si seulement...

Si seulement ce que j'ai écrit pour la première fois en décembre 2023 n'était plus d'actualité trois mois plus tard ! Si seulement le cauchemar était derrière nous. Si seulement les habitants de Gaza s‘en réveillaient ! - Mais se réveiller dans quel présent post-génocidaire ? Quel avenir ? Je n'ose pas l'imaginer...
Si seulement il n'y avait pas que les chiffres à actualiser chaque jour. Le nombre de morts... sans compter ceux qui sont déjà condamnés à mourir par manque de nourriture, d'eau, de médicaments, de tout. À l'heure où j'écris ces lignes.

Il y a un pays, une société qui commence à se sentir légèrement mal à l'aise face à tout cela - dans le meilleur des cas. C'est la société allemande où sa majorité, en accord avec ses représentants politiques, les médias et le monde universitaire. Outre ce léger malaise, les Allemands sont sûrs d'eux dans leur soutien inconditionnel à la campagne génocidaire d'Israël contre Gaza.

En ce qui concerne la Palestine/Israël, une idéologie nationale-identitaire omniprésente empêche la plupart des Allemands de penser par eux-mêmes, c'est-à-dire de penser tout court. Et de ressentir de l'empathie.

En Allemagne, le "conflit du Proche-Orient" ne disparaît pratiquement jamais de l'actualité : "les deux parties", "compliqué", "terreur", "droit à l'existence"(d'Israel, évidemment), "responsabilité particulière de l'Allemagne", "contre toute forme d'antisémitisme" [1]...

Dans leur dernier ouvrage, deux universitaires allemands acclamés, qui jouent un rôle de premier plan dans la production de ce tissu grossier de bouts d'argumentation répétés mécaniquement, se demandent de manière suggestive, ainsi qu'à leurs lecteurs, pourquoi les Palestiniens et leurs partisans font constamment un tel tapage autour de "ce conflit" et des victimes collatérales palestiniens.

Dans une note de bas de page, ils comparent le nombre de personnes tuées lors de l'opération militaire israélienne "Plomb durci" contre la bande de Gaza en 2008/2009 - "un peu plus de 1000" - avec le nombre considérablement plus élevé de victimes - 800 000 à 1 million - dans le génocide au Rwanda (1995) et dans d'autres guerres ou "situations" ailleurs dans lesquelles "des violations des droits de l'homme se sont produites". Selon les auteurs, ces drames reçoivent beaucoup moins d'attention en Allemagne que les "un peu plus de 1 000" Palestiniens qui sont morts en 2008/09 (selon les chiffres israéliens, c'étaient 1116, selon l'organisation palestinienne des droits de l'homme PCHR 1417 - voilà pour le qualificatif "un peu plus de").

Que suggèrent les auteurs, puisque dans le même contexte, ils se réfèrent à la „théorie des 3 D“ créée en 2003 par Natan Sharansky, un homme politique israélien ? - L'un des trois D de cette "théorie", qui a été utilisée en Allemagne pendant des années comme base pour distinguer la critique légitime de la politique israélienne de l'antisémitisme, fait référence au "double standard" : Si Israël est évalué selon des critères différents, c'est-à-dire plus élevés et plus stricts que ceux appliqués à d'autres États et à leur politique, il s'agit alors, selon M. Sharansky, d'antisémitisme. Une personne réfléchie pourrait se demander comment, précisémment, des propos sur la politique d'un État seraient liées à une forme de racisme. Cela ne fonctionne que par des amalgames – entre l‘État et ses citoyens, entre une éthnie assumée ou construit et cet État. Et c'est ce que M. Sharansky nous apprend : la politique de l'État d'Israel est une affaire juive. Et si cet État commettait un crime, disons un génocide – ce serait alors un „crime juif“ d'après M. Sharansky et toustes celles et ceux qui suivent sa logique ?

Voilà donc ce que nos masterminds allemands en matière d'"antisémitisme lié à Israël" (en liaison avec M. Sharansky) veulent suggérer avec leurs jeux de chiffres cyniques : Les Palestiniens et leurs partisans ne font tant d'histoires à propos des victimes palestiniennes que parce qu'ils sont - du moins tendanciellement - antisémites.

Au cours des mois qui se sont écoulés depuis le début de la guerre contre la population de Gaza, qui a tué jusqu'à présent (2024-03-26) plus de 32 000 civils [2] - je me demande si le nombre de morts actuel semble suffisamment remarquable pour les auteurs du livre susmentionné (et désormais distribué par l'Agence Fédérale pour l'Éducation Civique) pour concéder - au moins à la communauté palestinienne en Allemagne à s‘indigner.

Certains d'entre eux sont nés et ont grandi en Allemagne et sont citoyens allemands, mais pas automatiquement. D'autres n'ont pas de passeport, ont été et sont apatrides et dans l'incertitude depuis toujours, "entreposés" [3] , comme le dit l'anthropologue/activiste israélien Jeff Halper.

En tant que Palestiniens de l'une ou l'autre catégorie, ils sont profondément concernés par ce que leurs grands-parents, leurs parents, leurs proches en Palestine ont subi et subissent en conséquence de la politique d'Israël. Depuis toutes ces années. Et depuis octobre dernier, c'est pire que jamais...

Une voisine, née et élevée à Berlin, petite-fille de réfugiés palestiniens, me dit qu'elle ne se sent pas vue, qu'elle se sent rejetée, presque méprisée par ses collègues ou voisins allemands. Elle comprend à leurs gestes, à la façon dont ils la regardent, qu'ils ne veulent pas entendre un mot de sa part sur Gaza. « Nous sommes diabolisés en tant que terroristes ou sympathisants, en tant qu'islamistes, en tant qu'antisémites avant même que nous ayons ouvert la bouche. »

Un ami palestinien qui s'inquiète chaque heure, chaque jour, pour sa famille à Gaza, me dit qu'il ne supporte plus de lire ou de regarder les médias allemands. "J'ai l'impression qu'ils me crachent constamment à la figure. »
Les Palestiniens en Allemagne (environ 200 000 dont une grande partie à Berlin), en particulier ceux de l'ancienne génération, ont appris que pour être acceptés dans la société allemande, ils devaient garder pour eux leurs souvenirs, leurs pensées et leurs sentiments à propos de la Palestine. Après le 7 octobre, ils ont compris que cela ne suffit pas. Depuis ce jour d'atrocités commises par le Hamas contre des civils israéliens, les Palestiniens (Arabes, Musulmans et autres personnes vaguement associées) sont contraints de comprendre qu'en tant que Palestiniens (Arabes, etc.) en Allemagne, ils font l'objet d'une suspicion générale. Quoi qu'ils disent ou fassent.
Les médias allemands, les hommes politiques de tous bords, la société en général savent, même si c'est de manière inconsciente, que les Palestiniens ne peuvent pas être d'accord avec ce que la politique israélienne leur inflige.
Et voilà une belle concession : Nous pourrions envisager de leur offrir généreusement - en dépit de ce que nous ne pouvons malheureusement pas nier comme étant problématique à leur sujet - un billet d'entrée à la superpuissance morale qu'est notre Allemagne. La seule condition pour obtenir ce billet : qu'ils signent une déclaration réaffirmant le droit d'Israël à exister. [4] Est-ce trop demander ?

Une amie allemande qui m'est très chère me dit : Mais en tant qu'Allemands, n'avons-nous pas une responsabilité particulière ? (Je me retiens et ne lui crie pas dessus : ... une responsabilité particulière de permettre et de participer au meurtre et au nettoyage ethnique du plus grand nombre possible de Palestiniennes et Palestiniens ?!)

J'abandonne. Je ne parviendrai pas à la convaincre, ma chère amie allemande. Je connais la logique interne de son raisonnement, qui va +/- comme ceci : que pouvons-nous faire, bons Allemands qui s'efforcent d'assumer la responsabilité des crimes de nos grands-parents ? Que pouvons-nous faire, une fois que cette responsabilité a été définie comme un soutien inconditionnel à Israël - quoi qu'il arrive ?

Il est déconcertant de constater que les Bildungsbürger allemands, ceux qui bénéficient de toutes les possibilités d'une bonne éducation, qui s'informent par le biais de médias sérieux et qui se considèrent comme des citoyens critiques, ne peuvent pas ou ne veulent pas décrypter les motivations très évidentes des relations étroites entre Israël et l'Allemagne. Par conséquent, ils ne prennent pas en compte les incitations triviales de la politique allemande à maintenir des relations particulièrement étroites avec Israël, ce qui inclut bien sûr d'aider à prendre en charge les préoccupations sérieuses des États partenaires, en l'occurrence le problème majeur d'Israël : les Palestiniens, qui n'ont toujours pas disparu et ne sont toujours pas prêts à renoncer à leurs droits.

Il existe des raisons banales pour lesquelles Israël (et son principal problème non résolu) ne disparaît jamais complètement de l'actualité et de l'attention politique en Allemagne. Ottfried Nassauer, spécialiste allemand des études sur la paix, a écrit que David Ben Gourion et Konrad Adenauer, considérant la coopération comme mutuellement bénéfique, se sont empressés de conclure une alliance officieuse, des années avant l'établissement de relations diplomatiques entre les deux jeunes États. La RFA a "généreusement" financé Israël dans le cadre des réparations que l'Allemagne de l'Ouest était prête à payer, réparations qui ne sont pratiquement jamais allées aux citoyens israéliens qui avaient survécu à l'Holocauste, mais plutôt au renforcement militaire de l'État.

En retour, Israël a gracieusement fermé les yeux sur les bonnes relations de la jeune République fédérale avec les États arabes, ennemis d'Israël. Ces relations amicales reposaient bien entendu aussi sur des considérations pragmatiques. Mais surtout, Israël a soutenu l'État ouest-allemand qui luttait pour sa reconnaissance sur la scène internationale en l'exonérant des fautes commises récemment par son embarrassant prédécesseur. C'est ainsi qu'a débuté une merveilleuse amitié reposant sur des intérêts communs.

Comme dans toutes les relations interétatiques, ce sont des considérations pragmatiques de ce type qui constituent les motifs décisifs pour se rapprocher ou rester irréconciliables. Pourquoi n'en irait-il pas de même pour les relations germano-israéliennes ?

Le pragmatisme est généralement habillé d'une sorte de kitsch identitaire afin de faire battre les cœurs plus vite. La honte et l'horreur ressenties autrefois par de nombreux Allemands face aux crimes commis par eux ou par leurs ancêtres directs ont été transformées en idéologie d'État et, en tant que telle, hermétique, stéréotypée, à l'abri de la réflexion ou de la critique, surtout après que l'Allemagne soit redevenue une superpuissance.

Ce genre grossier de kitsch immunise contre la pensée indépendante, mais aussi contre l'empathie. Les Palestiniens, mais aussi les Israéliens vivant en Allemagne, sont aujourd'hui choqués par le manque d'empathie de leur entourage allemand. Presque personne ne leur demande : "Comment allez-vous, comment va ta famille ? Est-ce que l'un de tes proches est touché ?"
Une idéologie comme celle qui sous-tend la "solidarité inconditionnelle avec Israël" (solidarité avec un État ?) tend à réduire les pensées et les émotions, à les uniformiser. Cette idéologie s'inscrit dans le cadre d'une identité nationale allemande suffisante. Et elle empêche plutôt une exploration en profondeur de ce que la culpabilité historique pourrait signifier en termes de responsabilité actuelle.

Une fraction considérable des populations d‘autres pays estime que la définition que l'État d'Israël se donne de lui-même est juste et valable : Israël est le refuge des Juifs du monde, qui ont été et seront menacés, éternellement et partout (ailleurs). On trouve également de nombreuses personnes dans le monde qui sont convaincues que les politiques israéliennes d'occupation, d'ethnocratie, de ségrégation et les campagnes sans merci contre les civils palestiniens sont justifiées, voire nécessaires. Dans ces pays, comme par exemple la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et d'autres, vous trouverez - sans surprise - des politiciens et des adhérents de l'extrême droite parmi ces "partisans inconditionnels", mais aussi des conservateurs, des néolibéraux ou des sociaux-démocrates.

En revanche, les partis de gauche, les syndicats, les mouvements antiracistes, les militants des droits de l'homme, les anarchistes etc. du monde entier soutiendraient évidemment les droits des Palestiniens, c'est-à-dire l'égalité des droits dans tout Israël-Palestine - comme partout ailleurs - tout en rejetant - logiquement - l'antisémitisme.

Les gauchistes, antiracistes, syndicalistes, écologistes et autres progressistes allemands ont au contraire choisi de se glisser sous un parapluie qui les protège du travail d'empathie et du travail de réflexion. De quoi est fait ce "parapluie", que représente-t-il ? Traduit en mots, ce parapluie signifie : Nous, l'Allemagne, sommes la superpuissance morale par excellence, qui, après avoir commis le crime le plus horrible jamais commis, incomparable à tout autre crime - nous avons fait nos devoirs et continuons à les faire, courageusement, méticuleusement, un exemple brillant pour le monde. Comment cela se fait-il ? Non pas, comme on pourrait le supposer, en protégeant inconditionnellement la dignité humaine, les droits de l'homme tels que stipulés à l'article 1 de la Loi Fondamentale [5] allemande, mais en soutenant inconditionnellement un État, Israël. Les personnes rassemblées sous ce parapluie ne semblent même pas se soucier de savoir avec qui elles se frottent : l'AfD et, en général, la droite politique.

La quasi-totalité de la société allemande, les médias, les intellectuels, les hommes politiques, c'est-à-dire tous les partis, de l'extrême droite à l'extrême gauche, ont donc opté pour le parapluie, notre Allemagne exclusive, notre Heimat idéologique. Là, ou on est chez soi.

Il semble qu'il y ait un fort gain émotionnel dans cette option.

Les yeux fermés dans le ravissement, dans l'obéissance anticipée et lascive, dans la droiture grandiose et agréable, ces Allemands suivent l'idéologie nationale selon laquelle ils sont les citoyens fiers de la superpuissance morale, supérieure à toutes les autres.

En tant que superpuissance morale que nous sommes, nous, l'Allemagne, nous pouvons, non, nous devons exiger, sans pitié, sans condition : Bombardez-les ! Détruisez-les ! Les barbares, les antisémites ! Et bien sûr - nous ne sommes pas inhumains - bien sûr, il devrait y avoir des couloirs humanitaires pour les femmes et les enfants, pour les civils innocents qui sont utilisés comme boucliers humains par leurs pères-maris-frères-cousins-terroristes.
Les "couloirs humanitaires" - attardez-vous un instant à l'intérieur... imaginez-vous peut-être, avec beaucoup d'autres, serrés dans un couloir spatio-temporel aussi étroit, avec la peur de l'abîme qui peut s'ouvrir devant vous à tout moment, la peur au ventre et l'horreur qui vous attend au bout du "couloir"... Il suffit de s'y imaginer un court instant.

Aujourd'hui, celles et ceux qui sont passés par un ou plusieurs de ces couloirs humanitaires à Gaza et celles et ceux qui ont survécu, ont continué à avancer, toujours plus au sud, d'une "zone de sécurité" à l'autre, d'un camp de tentes „sécurisé“ sur une décharge à Khan Younis, bientôt en flammes après avoir été bombardé, jusqu'aux rues „sécurisées“ de Rafah, sans toit, sans nourriture, mais avec de la pluie, de la saleté et du froid. Et si elles et ils ont survécu, si elles et ils parviennent encore à se lever, à marcher, à porter leurs bébés, elles et ils se dirigent vers la prochaine "zone de sécurité", de retour vers le Nord peut-être ? Vers la côte, où, disent-ils, de la nourriture pourrait arriver ? Vers "l'avant-dernière étape de la marche du génocide israélien". [6]

Notre allié doit bien entendu poursuivre son action comme prévu et nous devons donc le soutenir sans faille. Le droit international humanitaire doit être pris en compte, de sorte que ce qui doit être exécuté sans pitié par notre allié pour sa défense puisse être et sera soutenu par nous d'une manière moralement irréprochable.

Encadré et amorti en termes humanitaires.

Les militaires israéliens demandent depuis longtemps l'avis d'experts en droit international avant de lancer une attaque. Cela a généralement été le cas lorsqu'Israël a bombardé la bande de Gaza, non sans avoir largué peu avant des tracts sur les zones densément peuplées afin d'avertir ceux qui allaient être bombardés de l'imminence de l'opération. Quittez vos maisons immédiatement, disaient les tracts, ou vous serez touchés. Ceux qui restaient à l'intérieur et survivaient étaient bien sûr considérés comme des terroristes. L'armée la plus morale du monde ne s'attaque qu'aux infrastructures terroristes. [7]

Mais ... où aller quand il pleut des tracts au-dessus de votre quartier, puis, immédiatement après, des bombes ?

Dans la guerre contre le peuple de Gaza à laquelle nous assistons toustes en temps réel, tout comme au cours d'autres « massacres télévisés » [8] auparavant, nous entendons également Israël avertir celles et ceux qu'il va bombarder, tirer, écraser. A suivre. Maintenant. Nous entendons qu'on leur demande de partir pour leur propre protection, aussi vite que possible ou même plus vite, de quitter le bout de chemin de terre, la tente de fortune, les ruines.

De partir. Et ne pas revenir.

Cela n'en vaut pas la peine. Impossible, de toute façon.

La gigantesque vendetta n'a laissé aucune possibilité de retour dans la majeure partie du nord et dans toute la bande de Gaza. Disparu. Tabula rasa. Des champs de ruines. Décombres. La mort.

Sous les gravats :
Les jouets de nos enfants.

Les photos de nos morts, ceux qui ont péri lors des bombardements précédents.

Nos casseroles, nos poêles, nos tasses, nos assiettes.

Les plateaux sur lesquels étaient servis le riz et le poulet parfumés.

Nos morts. La théière de grand-mère. Ses poèmes.

La robe de mariée de Reem, qu'elle n'a pas eu l'occasion de porter.

Où est-elle d'ailleurs !

Et le cartable de ma petite sœur. Les livres.

Les morts.

Les morts. Les otages. Les morts. Les prisonniers. Les morts. Les poètes.

Oubliez-les. Toutes.Tous.

Oubliez tout.

N'oublions jamais ! Aucune, aucun. Jamais.

Sophia Deeg

Illustration : Halima Aziz


[1] Ce « tout » est devenu le mot de code pour « y compris et principalement l'antisémitisme lié à Israël »

[2] The numbers given by the Hamas lead Health Ministry in Gaza are considered reliable – even by the IDF : Israeli intel confirms Gaza health ministry stats 'reliable' (newarab.com)

[4] Comme d'autres gouvernements de certains Länder,le gouvernement noir-vert du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie veut obtenir, par le biais d'une initiative du Conseil fédéral, que la reconnaissance du droit à l'existence d'Israël devienne une condition préalable à la naturalisation en Allemagne.

[5] Article 1 [Dignité de l'être humain, caractère obligatoire des droits fondamentaux pour la puissance publique] (1) La dignité de l'être humain est intangible. Tous les pouvoirs publics ont l'obligation de la respecter et de la protéger. (2) En conséquence, le peuple allemand reconnaît à l'être humain des droits inviolables et inaliénables comme fondement de toute communauté humaine, de la paix et de la justice dans le monde.

[6] Rafah : The penultimate step in Israel's march of genocide. - JVP (jewishvoiceforpeace.org)

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