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Aujourd’hui — 18 septembre 2026yoga

Le « yoga de la Femme » : yoga de la flemme ? 

18 janvier 2026 à 08:00

Camille est professeure de français depuis 2014, titulaire d’un master 2 en Littératures comparées et du Capes (Certificat d’Aptitude au Professorat de l’Enseignement du Second degré). Elle est la co-fondatrice avec Miguel de Yogena, la chaîne éducative du yoga sur Instagram depuis 2023 et des « Cahiers de Yogena » sur Substack depuis 2025 qui proposent un regard critique et documenté sur l’histoire, la philosophie et l’actualité du yoga. Cet article est tiré de son travail publié dans les Cahiers de Yogena en octobre 2025 : « Ciel! Ma féminité! Comment le yoga de la Femme s’inscrit-il dans une longue tradition sexiste?»

« Poser la Femme, c’est poser l’Autre absolu, sans réciprocité, refusant  contre l’expérience qu’elle soit un sujet, un semblable. » Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949

C’est à la fin du printemps, au cours de mes recherches sur l’association des chakras aux glandes endocrines que je suis tombée sur le « yoga de la Femme » sur Instagram. Quelle n’a pas été ma stupeur en apprenant que j’étais déjà, à seulement 36 ans, une vieille peau morte, déséquilibrée et esclave de mes fluctuations  hormonales et de mon utérus ! Moi qui croyais que le débat sur l’hystérie était  clos, je n’étais pas au bout de mes peines! 

Né en 2015, le “yoga de la femme”  est  selon sa fondatrice française Tatiana Elle, une “version moderne” du yoga des hormones, lui même mis au point au début des années 1990 par la professeure de yoga brésilienne Dinah Rodriguez selon une méthode dite “naturelle” visant notamment à soulager les déséquilibres hormonaux. En apparence inoffensif au commun des mortel.le.s, le yoga de la  Femme défend en réalité une certaine vision du monde (et cela vaut pour l’ensemble des discours autour du « féminin sacré »).

Dans cet article je souhaiterais vous montrer comment la grammaire et le lexique employés, que ce soit dans les posts Instagram (@yogadelafemme_official) ou sur les sites internet de sa fondatrice Tatiana Elle et de ses aficionada, sont porteurs d’une idéologie de droitardé.e.s. Bref, en quoi le yoga de la Femme est, sous son vernis de bienveillance savamment marketée, une pratique essentialisante qui s’inscrit dans une longue tradition sexiste. 

D’abord j’analyserai la récurrence du préfixe re/ré/r- dans les verbes à  l’infinitif qui jalonnent le discours du yoga de la Femme comme un déclin, une perte, et un retour à un état originel fantasmé. Ensuite j’interrogerai la valeur injonctive implicite de ces infinitifs,  qui transforme des propositions bienveillantes en commandements. Puis je m’attarderai sur le lexique mobilisé qui, loin de participer à un discours émancipateur, minore celle qu’il prétend célébrer.  Enfin, j’examinerai la métaphore du bassin comme « bol sacré »,  essentialisation ultime ramenant « la Femme » à sa fonction reproductive et maternelle. 

Une grammaire pas si anodine 

« Il faut, de toute façon, que les femmes se sentent en échec. Quoi qu’elles  entreprennent, on doit pouvoir démontrer qu’elles s’y sont mal prises », Virginie Despentes, King Kong Théorie, 2006. 

Sur le compte Instagram officiel du yoga de la Femme (la marque est déposée depuis 2018 ndlr) comme sur son site internet faisant la promotion de formations et de cours, les verbes à l’infinitif  commençant par le préfixe “re/ré/r-” abondent. On peut y lire qu’il faut « se  reconnecter à sa féminité », « retrouver sa libido », « veiller le désir sexuel  », «reconnecter (les femmes) à leur lumière », « réactiver son féminin sacré  », « redonner son éclat au teint », « raviver sa lumière », ou encore «  rebooster son charme ». 

Dans ces exemples, le préfixe re/ré/r- ajoute aux verbes de base « une  précision aspectuelle ». En d’autres termes, il indique, non pas que l’action se répète, mais qu’elle revient à un état antérieur supposément en déclin voire complètement perdu. Parallèlement, en disant « retrouver », « réactiver », «  réveiller », on pose ce déclin et cette perte comme quelque chose de préalablement vrai. On rend évident le fait qu’on ait besoin d’un rétablissement, d’une restauration. Il est intéressant de noter que l’usage de ces verbes produit implicitement tout un discours narratif. C’est raconter qu’il  y aurait eu en chaque femme un état initial de plénitude qu’un événement perturbateur aurait fait décliner ou perdre, et que le yoga de la Femme serait  en mesure de restaurer. 

Ce récit pose une question cruciale. Quel est donc cet état de plénitude que les femmes doivent retrouver ? L’analyse des compléments d’objet de ces verbes est à la fois révélatrice et effrayante : la féminité, le désir sexuel, la  libido, la lumière, l’éclat du teint, ou encore le charme, autant d’éléments centrés sur l’apparence, le corps et la sexualité. Cela nous amène à une autre question : tout cela pour qui ? Pour qui ce désir doit-il être réveillé ? Pour qui le charme doit-il être reboosté ? On devine aisément la logique de séduction  hétéronormée, où apparence, corps et sexualité sont définis par le male gaze

L’usage du préfixe re/ré/r- associé à ce type de récit narratif n’est pas  innocent : on trouve ces procédés dans les « discours déclinistes » de la  droite et de l’extrême droite. Citons pêle-mêle le « réarmement  démographique » d’Emmanuel Macron, le « redressement de la France » par  Bayrou, les partis « Renaissance » et le « Rassemblement national ». 

Dans notre cas d’étude du yoga de la Femme, la  grammaire est porteuse d’une idéologie conservatrice. Elle véhicule une vision du monde sur ce qu’est être une femme, et je dirais même, sur ce  que doit être une femme. 

De l’art de donner des ordres 

Poursuivons cette idée de “devoir” avec la forme des verbes précédemment  mentionnés : ce sont des infinitifs présents. En français, le mode de l’infinitif  peut revêtir une valeur injonctive, comme lorsqu’on donne un ordre ou une consigne. Dans un contexte de promotion de cours ou de formations du yoga de la Femme, l’emploi de ces verbes crée des obligations implicites : « la  Femme » a des tâches à accomplir, une recette de cuisine ou une prescription  médicale à suivre pour restaurer sa « féminité » originelle, bref pour  (re)devenir une « vraie femme ». Est-ce à dire que cette dernière aurait été  négligente ? Serait-elle responsable de son déclin ou de sa perte ? 

Les infinitifs injonctifs se doublent d’injonctions sociales sexistes : meuf, prends soin de toi pour être baisable, et n’oublie pas de sourire (on n’aime pas quand tu fais la gueule). Ces injonctions imposent en réalité « un devoir être catégorique », pour reprendre les termes de Simone de Beauvoir, et s’ajoutent à la charge mentale qui est, selon l’expression consacrée, de « devenir la meilleure version de soi-même ». Mais fait-on du yoga  pour se lancer sur « le marché à la bonne meuf» ? 

A travers ces injonctions, le discours du yoga de la Femme veut nous faire croire que sa pratique est libératrice alors qu’elle n’est que contrôle (contrôle de l’apparence, contrôle du corps, contrôle de la sexualité) et culpabilité (vos problèmes viennent de vous). 

Calmer l’hystérique 

Attardons-nous maintenant sur le lexique. Le yoga de la Femme propose d’apprendre à calmer l’hystérique qui bouillonne en chaque femme.  Comment ? Grâce à sa « méthode douce » qui « combine des pratiques  féminines ». Parmi celles-ci se trouve d’abord  le fameux yoga des hormones de Dinah Rodriguez qui  va permettre aux femmes de « diriger mentalement l’énergie vers l’ensemble  des glandes productrices d’hormones ». Une formulation bien floue typique  des charlatan.e.s pour brouiller les frontières entre science et croyance, suggérant qu’il est possible de « réguler », « équilibrer », calmer des hormones  supposément en délire et ce par des techniques de concentration, de visualisation,  ou par la pensée magique. 

Plusieurs questions me taraudent. De quelles hormones parle-t-on ? Les hommes n’ont-ils pas aussi un système hormonal ?  Ne peuvent-ils pas être sujets à des dérèglements hormonaux ? Leurs hormones fluctuent également et influencent leur bien-être, leur humeur, leur santé. Pourquoi donc sont-ils exclus ? Les adeptes du yoga de la Femme et du  féminin sacré sont-iels des endocrinologues ? Spoiler : non. 

Poursuivons l’exégèse. Viennent ensuite « le yoga du visage » et « les  exercices du visage ». Dans quel but ? On peut lire dans diverses publications  que le visage est à « chouchouter », afin de « booster son collagène » et de «  lisser et raffermir la peau ». Autrement dit, on prétend prévenir le  vieillissement cutané tout en jouant avec les craintes de celles qui ont peur de  vieillir dans une société misogyne et âgiste. Comme le rappelle la journaliste Fiona Schmidt sur son compte Instagram : « vieillir n’est pas une maladie.» ! A ces pratiques s’ajoutent le yin yoga, un yoga lent caractérisé par la tenue prolongée d’étirements passifs, et le hatha yoga, considéré – à tort – en France comme doux et méditatif,  et comme accessible aux débutant.e.s, aux personnes âgées, aux non  sportif.ve.s. 

Cette insistance sur la douceur, la lenteur, l’immobilité et l’apparence réactive un très vieux stéréotype de genre selon lequel la féminité c’est : la passivité, la mollesse,  la délicatesse. Tout le contraire de l’effort intense. Cette essentialisation ne  repose évidemment sur aucune base, et cela a été maintes fois démontré.

Enfin, ces pratiques dites « féminines » sont « saupoudrées de mudras et de  points d’acupression ». On file à nouveau la métaphore culinaire. «  Saupoudrer » c’est ajouter un petit quelque chose de léger, de futile,  d’esthétique. Tout en associant au passage des techniques issues de traditions asiatiques à de simples ornements pour faire joli ou mignon. 

Vous l’aurez compris, tout ce lexique renforce davantage les clichés sexistes.  Être femme, c’est être belle, délicate, futile, c’est contrôler son apparence,  son corps et ses émotions. 

L’essentialisation ultime 

« Quand l’inconscient collectif, à travers ces instruments de pouvoir que sont  les médias et l’industrie de l’entertainment, survalorise la maternité, ce n’est  ni par amour du féminin, ni par bienveillance globale. La mère investie de  toutes les vertus, c’est le corps collectif qu’on prépare à la régression fasciste. », Virginie Despentes, King Kong Théorie, 2006. 

Le discours du yoga de la Femme, qui semble sorti tout droit de La Servante  écarlate de Margaret Atwood, atteint son paroxysme essentialiste dans la  sacralisation du bassin, « centre du féminin ». Le ventre est « un bol sacré  », « un réceptacle de vie », « d’émotions » qui « accueille », « protège », «  contient ». Ce « bol » est creux et vide. C’est un « réceptacle » dont la  fonction est de recevoir la semence, la vie, un fœtus, et les émotions. 

Cette  métaphore montre que le corps est réduit à un contenant et les femmes à leur  utérus et à leur capacité reproductive. De plus, ce « bol » est « sacré » donc à  la fois figé et intouchable. Sacrilège s’il est déshonoré ! Enfin, les verbes  associés au ventre font référence au soin maternel : « accueillir », « protéger  », « contenir ». Tout ce care, ces tâches que la société attend des femmes sans  pour autant les reconnaître et les valoriser… Le ventre est au service de l’autre.  Le propos est on ne peut plus clair : « la Femme », c’est « la Femme-Mère »,  « honorée comme vassale ». C’est la Vierge Marie, « l’image de la femme  régénérée  » décrite par Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe. Quid alors des femmes stériles ? de celles qui ne désirent pas d’enfant ? des femmes ménopausées ? des femmes qui n’ont plus d’utérus ? des femmes  trans ? 

Ne seraient-elles pas des femmes ? 

Conclusion 

L’ensemble du discours du yoga de la Femme trahit-il de vieilles obsessions  sexistes. L’analyse du préfixe re- révèle une « rhétorique du déclin et de la  perte1», tous deux fantasmés. L’examen de la valeur injonctive des infinitifs  présents met en relief la façon dont les verbes sont transformés en véritables  commandements. L’étude du lexique montre l’essentialisation et la  minoration à l’œuvre. Quant à la métaphore du « bol sacré », elle reconduit le  vieux cliché patriarcal qui assigne aux femmes la fonction de reproductrice et  de mère. Si l’on en croit ce discours, « la Femme » est donc à la fois « la  bonne meuf » et la mère, la figure de la prostituée et de la vierge sanctifiée telle un éternel féminin. La fondatrice du yoga de la Femme et ses adeptes  balaient d’un revers de manche des siècles de luttes et d’avancées féministes. 

Ce discours est profondément excluant, comme le confirme d’ailleurs son  intitulé, le yoga de la Femme, dont j’ai parlé dans notre vidéo du 4 octobre 2025. Dans cette vision du monde, que sont les autres ? Comme je l’ai dit  précédemment, ce propos exclut par exemple les childfree, les femmes qui n’ont plus d’utérus, les femmes trans, les femmes intersexes, les femmes  ménopausées, les femmes stériles, celles qui ne veulent pas être séduisantes,  les femmes queer, les femmes non binaires, les femmes handicapées, les  femmes malades, les femmes grosses, les femmes croyantes en fait, presque toutes les femmes ! 

Il est intéressant de noter que ce discours s’inscrit aussi dans des rapports de  classe et de race, comme souvent dans le milieu du yoga dans les pays occidentaux : il s’adresse à des femmes qui ont du temps et de l’argent pour  prendre soin d’elles, travailler sur elles-mêmes (en France, une formation yoga de la Femme de 200 heures coûte 3100 euros, une retraite de  trois jours environ 560 euros, un cours à Paris environ 30 euros). Des femmes  majoritairement blanches. Ce seul sujet mérite tout un article que j’ai très  envie d’écrire. 

Le yoga de la Femme délivre également de fausses promesses thérapeutiques  : « diriger mentalement son énergie vers les glandes » ne soigne ni l’endométriose ni l’infertilité ni quoi que ce soit. Comme d’habitude au pays de la charlatanerie, le propos se pare d’un langage pseudo-scientifique pour mieux se légitimer. En procédant ainsi, les émules du yoga de la Femme capitalisent sur la souffrance sous couvert de spiritualité et de bien être… et de la certification Qualiopi (ce qui interroge sur le sérieux de ce label  d’Etat concernant les formations de yoga …) 

En réalité, derrière tout ce discours, se cache un projet politique réactionnaire  : faire en sorte que les femmes « reconnai[ssent] librement [leur]  infériorité2 ». La grammaire et le lexique ne sont jamais neutres et peuvent  être très puissants, souvenez-vous en ! Dans le cas du yoga de la Femme et  plus largement dans celui du féminin sacré, les procédés d’écriture servent et  perpétuent une entreprise conservatrice qu’il convient de démanteler. 

Yoga de la Flemme plutôt, non ? 

Camille, avec la contribution de Miguel pour la relecture. 

(Texte édité par Jeanne Pouget) 

Vous pouvez retrouver les publications de Camille sur son Substack Les Cahiers de Yogena ainsi que sur Yogena, le compte Instagram de Camille et Miguel.

Image de couverture : Vielle fille, Soutine, vers 1920.

  1. Martin Riegel, JC Pellat, René Rioul, Grammaire méthodique du français.
  2. cf. https://salle421.eu/2017/05/29/le-prefixe-re-comme-marqueur-de-rhetorique-du-

declin-une-variete-dusages-dans-les-discours-politiques-francais/ 

Bibliographie 

Ouvrages 

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, tomes I et II Paris, Gallimard, coll.  Folio essais 2012 [1949]. 

Virginie Despentes, King Kong Théorie, Le Livre de Poche, 2021 [2006]. 

Martin Riegel, JC Pellat, René Rioul, Grammaire méthodique du français,  chap. XX, Paris, PUF, 2011 [1994]. 

Eliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! éditions  iXe, 2014. 

Sites internet et réseaux sociaux

À partir d’avant-hieryoga

Petit glossaire de la spiritualité toxique 

Par : Jeanne
19 novembre 2023 à 21:45

Loin d’être une promenade de santé, la spiritualité est un chemin semé d’embûches dont nous pouvons être à la fois les agents et les victimes. « Spiritual bypass », « spiritual materialism », « spiritual narcissism », « spiritual gaslight » sont des expressions que vous avez sûrement déjà entendues – les anglo-saxons ayant souvent une longueur d’avance pour mettre des mots sur les mécanismes de notre psychisme. Nous vous proposons ici des traductions et des éclairages (non exhaustifs) de certains termes de la « spiritualité toxique », par opposition à une spiritualité « saine » et libératrice (dont personne ne s’érige ici en modèle), à l’aide d’exemples concrets et de propositions pour prendre du recul. Souvent les notions se ressemblent, se superposent, se confondent et s’additionnent.

Spiritual bypassing : le contournement spirituel (notion amenée par le psychologue américain John Welwood en 1984)

Utiliser des explications ou des pratiques à caractère spirituel pour éviter de faire face à des problèmes d’ordre émotionnels et psychologiques non résolus. Les théories et pratiques spirituelles servent à contourner ou à éviter un problème plutôt que s’y confronter. 

Exemples : tous les signes d’une positivité à l’extrême (positivité toxique) et la négation de nos émotions négatives. Eviter le conflit, fermer les yeux sur ce qui nous met mal à l’aise ou en colère et s’appuyer sur des concepts issus de la spiritualité (yoga, méditation, bouddhisme …) pour justifier cet effacement du négatif. Ce qui va souvent avec le fait de confondre l’équanimité avec de l’indifférence, le détachement avec du refoulement, la compassion avec le désintérêt, le lâcher prise avec le fatalisme ; mais aussi pratiquer le détachement sans l’accompagner de la compassion, penser que le négatif entraîne nécessairement du positif.

Un de vos proches disparaît brutalement ? Il est sûrement mieux là haut/ cela devait arriver ainsi. Vous avez vécu un affront douloureux ? C’était pour votre bien/ parce que quelque chose de meilleur vous attend. Un ami vous fait une remarque qui vous titille ? Il doit travailler sur lui davantage (et imiter votre exemple)/ apprendre à voir de positif au lieu de tout critiquer. Croire que l’on est au dessus de nos émotions, réprimer ou ignorer la souffrance ou la colère d’autrui car elle nous dérange, penser que l’on est quelqu’un de bien parce que l’on médite ou fait du yoga et qu’il suffit de pratiquer pour accumuler des points de sagesse et que « l’univers se charge » de résoudre nos problèmes. 

Les phrases  : « Tout arrive pour une raison », « Reste positif », « Good vibes only », « Tout est toujours pour le mieux », « Regarde le bon côté des choses », « Just be kind », « Love and Light », « L’univers a un plan », « Tout est parfait ». Tout le vocabulaire des vibrations hautes (coucou le New Age et la loi de l’attraction par exemple) et à connotation spirituelle utilisé de manière détournée comme un vernis artificiel.

Pourquoi c’est problématique ? Le contournement spirituel utilise la spiritualité, non pas pour accepter la réalité telle qu’elle est mais pour y échapper, l’éviter ; non pas pour traverser et dépasser les épreuves mais pour mettre la poussière sous le tapis en pensant qu’elle va disparaître par magie alors qu’elle va s’y accumuler. On pense que l’on avance alors que l’on s’enfonce dans le déni, tout en se gargarisant d’être sur la voie (et de potentiellement moraliser les autres au passage : cf. l’égo spirituel) alors que l’on perd prise avec le monde réel. La spiritualité sert alors d’ego boost plutôt que d’un outil pour le diminuer. Nous nous voyons alors tels que nous aimerions paraître plutôt que tels que nous le sommes vraiment. La spiritualité vient ajouter un filtre sur la réalité au lieu de nous éclairer (ce qui nous amène au terme suivant : le matérialisme spirituel). 

Que faire à la place ? Comprendre que les pratiques spirituelles n’engendrent pas nécessairement que du positif, que travailler sur soi c’est aussi mettre la lumière sur sa part d’ombre, habiter nos émotions négatives (comme la colère, la tristesse, la honte) pour comprendre d’où elles viennent plutôt que les ignorer en pensant qu’elle vont disparaitre toutes seules. Servez-vous de la méditation pour observer vos émotions plutôt que pour les remplacer par d’autres. Pratiquez le yoga non pas pour oublier quelque chose de douloureux ou devenir quelqu’un de meilleur mais comme un laboratoire d’observation de votre véhicule psychosomatique. Observez s’il y a des émotions particulières que vous semblez ne jamais ressentir ou envers lesquelles vous avez de l’aversion. Dans vos relations, observez comment vos propres comportements peuvent affecter les autres. Acceptez d’être imparfaits et de faire des erreurs. Soyez plus tolérants envers les autres et envers vous mêmes (se flageller ne sert à rien et renforce implicitement les mécanismes de l’égo). Eprouvez le pardon, la compassion et l’empathie, non comme des concepts intellectuels flottants, mais comme des expériences profondes dans le coeur.

Spiritual materialism : le matérialisme spirituel (notion amenée par le – controversé – maître spirituel tibétain Chögyam Trungpa dans les années 70

 © Pinterest

Lorsque l’égo gonfle ou distord la pratique spirituelle. Cela comprend toutes les ruses de l’égo (conscientes ou non) pour se renforcer, sous couvert de discours spirituel. Au bout du spectre, la pratique spirituelle (yoga, méditation, prière…) devient un produit et le pratiquant un consommateur. 

Exemples : être fasciné par sa propre pratique (se regarder pratiquer, ne pas habiter sa pratique, s’identifier à ses prouesses ou à ses limitations physiques et mentales), être dans une attitude d’imitation, pratiquer rigoureusement mais ne rien changer à son mode de vie, sa façon de penser ou à sa façon d’agir dans le monde, le perfectionnisme spirituel (la posture parfaite, le temps de pratique optimal), attendre des bénéfices de sa pratique (la libération/le salut, le bonheur, être détendu, obtenir un ventre plat …). L’attachement aux résultats de nos actions en général et de notre pratique en particulier (coucou les enseignements de la Bhagavad Gita qui prévenait sans doute contre les limbes de matérialisme spirituel avant l’heure). Mais aussi le marketing spirituel (marques, produits qui commercialisent la spiritualité …). La croyance dans les « théories de l’abondance » selon laquelle nous récoltons nécessairement ce que nous semons et qui nous poussent à agir en vue d’un résultat tout en investissant en nous-mêmes comme si nous étions un produit boursier amené à gagner de la valeur sur le marché.

Les signes : le besoin d’instantanéité dans notre pratique (si je fais tant je devrais recevoir tant / réussir cela), la recherche de dépaysement et d’évasion à travers la pratique (coucou l’orientalisme qui nous guette), le besoin d’accumulation (souvent accompagné de dépense matérielle) pour se sentir mieux ou légitime (une énième tenue, accessoire, retraite, stage, méthode, technique), la peur de l’ennui dans la pratique / difficulté à faire face à soi-même qui a besoin d’être compensée par autre chose (le mouvement, l’apparence, la rapidité, les likes …), une vison de la pratique comme une courbe sans cesse croissante. Plus généralement, les signes de la « culture de la suprématie blanche » telle qu’elle a été défini par Tema Okun et Kenneth Jones dans leur article éponyme (dont vous retrouverez des éléments ici) : l’individualisme, l’accent sur le progrès, le perfectionnisme, la précipitation … 

Pourquoi c’est problématique ? Ces mécanismes renforcent une culture matérialiste au lieu de nous en défaire, détournent les traditions en biens de consommation, participent à ériger le capitalisme en religion et à coloniser les croyances « orientales ». La spiritualité perd de son essence pour être comodifiée et servir des discours orientés philosophiquement, politiquement et économiquement. Dans leur étude intitulée Selling Spirituality, The Silent Takeover of Religion (2005) les professeurs de philosophie des religions Jeremy Carette et Richard King critiquent le « business de la spiritualité » comme un hold up capitaliste qui s’étend du Feng Shui, aux médecines holistiques, en passant par les bougies d’aromathérapie, les week-ends de yoga … et au sein duquel la spiritualité devient une culture prêt à consommer (et jetable) a contrario des philosophies qu’elles prétendent refléter.

Que faire à la place ? Comprendre que les techniques spirituelles sont un moyen et non pas une fin, que les « biens » spirituels ni se consomment, ni se possèdent. S’interroger sur votre besoin d’instantanéité, de résultat (« réussir » une posture), de confort (les « good vibes only » du spiritual bypass), confrontez-vous à votre ennui plutôt que de le fuir. La (sur)consommation, multiplication, surenchère de pratiques pour aller mieux (coucou le « picorage » encouragé par les plateformes type Classpass ou la FOMO des formations et des stages) : préférez faire moins mais mieux. Demandez-vous quelle importance vous attachez à votre image et à celle des autres. A quoi reconnaissez-vous la « valeur » d’une pratique ? Ce que signifie une « bonne » pratique ? Un « bon » pratiquant ? Je propose souvent cet exercice d’observation personnelle : iriez-vous à ce cours/ feriez-vous ce stage/ pratiqueriez-vous ce matin/ comment le viveriez-vous si vous deviez garder ce moment pour vous sans le publiciser sur les réseaux sociaux / l’écrire sur votre CV / en parler autour de vous ni en tirer un avantage lié à votre image, à votre égo ou un bénéfice marchand ? 

Spiritual narcissism : l’égo spirituel 

Ce sont les traits de la personnalité narcissique (amour et glorification de soi disproportionnés) qui s’expriment et se renforcent à travers un usage fallacieux d’une pratique spirituelle.  En gros : penser que l’on pratique mieux que les autres, que l’on est « plus avancé » (dans le domaine spirituel ou religieux choisi). Le pratiquant prend alors son complexe de supériorité pour de l’humilité.

Exemples : Penser que sa pratique/voie spirituelle est meilleure que celle des autres, que l’on n’a rien à apprendre des autres, faire étalage (même de façon détournée) de sa pratique, de ses « progrès », de ses efforts », de ses « prouesses », ou de ses « connaissances » (yoga postural, prière, méditation, étude des textes sacrés …). Penser que parce que l’on a pratiqué depuis plus longtemps on sait mieux (que le plus engendre le plus). Hiérarchiser (même implicitement) les pratiques et les pratiquants en fonction de leur avancée spirituelle supposée (glorification des uns et condescendance envers d’autres), vanter sa propre grandeur … comme son humilité. S’identifier à sa pratique, penser que notre pratique est le reflet de notre identité profonde, confondre l’égo avec le Soi.

Les signes : syndrome du gourou ou du néo converti (vouloir guider les mécréants et les aveuglés, voire les convertir), penser savoir mieux que les autres ce qui est bon pour eux sur la base de notre propre jugement. Ou au contraire s’en remettre complètement à une figure dite supérieure pour se déresponsabiliser. Le syndrome d’authenticité ou de la tradition :  penser que la voie/école que l’on suit est la plus proche de la Vérité ou des « origines » ou du Bien. Sentiment de dualisme plutôt que d’union envers ses semblables (je suis supérieur / meilleur). Les traits de caractère typiques : fantasmes de grandeur spirituelle, besoin d’attention, d’être adoubé, écouté, révéré dans ce domaine, penser avoir raison et rejeter la critique (penser qu’il n’y a qu’une seule bonne manière de faire, la notre, que « l’on sait », que l’on « a raison »), vouloir faire mieux que les autres comme si la spiritualité était une compétition, penser que l’on se suffit à soi-même.

Pourquoi c’est problématique : Les pratiques spirituelles deviennent un instrument de mesure de la valeur de soi, des autres et du monde. Nous devenons alors notre propre obstacle à notre développement et à notre épanouissement. Les relations avec les autres sont biaisées ainsi que notre image de nous-mêmes. Au lieu d’être dans la compréhension de la réalité des choses, des êtres et du monde, nous glissons vers l’interprétation, le jugement, l’erreur et nous nous éloignons de la réalité. Avec le risque de vivre dans une bulle dangereuse, reclus du monde (non pas par ascétisme vertueux mais par inadaptabilité émotionnelle).

Que faire à la place ? Apprenez à identifier les mécanismes de votre égo et vos blessures enfouies. Apprenez à vous aimer, à être vulnérable, tolérant, à faire preuve de compassion, acceptez les sensations inconfortables, demandez conseil à autrui, écoutez les autres, acceptez d’avoir tort et de vous remettre en question. En tant que victime : écartez-vous de ce type de profil si vous parvenez à en identifier les traits. Tenter de discuter ou de convaincre est inutile car les narcissiques ne voient pas leurs torts. Prenez vos (larges) distances avec eux et ceux qui semblent rentrer dans leur jeu.

Spiritual gaslight : l’enfumage spirituel ou le détournement cognitif (terme inspiré par la pièce de théâtre américaine éponyme datant de 1938 avant d’être réinterprété dans le domaine clinique) 

© Pinterest

L’enfumage spirituel est une forme de manipulation émotionnelle d’une personne (souvent une figure d’autorité charismatique) qui utilise des informations, des croyances, des doctrines spirituelles ou religieuses pour invalider l’expérience spirituelle et la perception du réel de sa victime. Comme dans le « gaslight classique », il s’agit d’une forme d’abus où la personne manipulée en vient à se méfier voire à douter de ses propres sentiments, souvenirs, perceptions, intuitions, jugement, et de sa propre santé psychologique. L’agresseur utilise des concepts comme les écritures/concepts/techniques sacrés pour remettre en question le cheminement spirituel d’autrui de façon à le soumettre voire à le contrôler totalement et ainsi combler sa propre faille narcissique, si ce n’est l’exploiter ou lui soutirer de l’argent. 

Exemples : Dans ce cadre précis les agresseurs feront intervenir des notions spirituelles comme les écritures sacrées ou des concepts religieux / spirituels à mauvais escient (comme le spiritual bypass) pour vous faire douter de ce que vous ressentez, vous faire honte, vous culpabiliser ou invalider votre expérience. Vous ne guérissez pas ? C’est parce que vous n’êtes pas assez spirituel/ ne pratiquez pas bien ou assez. La culpabilité : vous êtes responsables de vos maux et de vos traumas (utilisation du mot « karma » ou « univers » pour justifier votre souffrance et vous poussez à vous « purifier » toujours plus, à travers des « initiations » toujours nouvelles). L’infantilisation : vous êtes trop attaché à votre ego, pas assez patient, pas assez « détaché » en général, « pas assez dans le coeur », « trop dans le mental », « pas assez lâcher prise », « coincé dans ses chakras du bas », vous « réfléchissez trop ».

Les signes et le vocabulaire : L’exercice de l’esprit critique est blâmée comme étant un jugement négatif, la soumission est glorifiée en lâcher prise, l’éveil équivaut au lavage de cerveau ou à du fanatisme, le passif-agressif sert de « communication non violente », votre réflexion et votre libre arbitre sont confondus avec de l’égo (dont il faudrait vous débarrasser), la comparaison est souvent utilisée pour vous rabaisser ou vous présenter un contre modèle vertueux. Le mot « healing »/ « guérison » est servi a toutes les sauces, comme une obsession et un but. On vous dit que vous pratiquez mal ou que vous devez pratiquer plus pour vous approcher de la Vérité, de la guérison. La spiritualité devient une accumulation de techniques performatives consuméristes (matérialisme spirituel) plutôt qu’un espace privilégié d’introspection saine : on vous « conseille » de faire un énième workshop, formation, cérémonie de guérison, soin x ou y … L’isolement avec un individu ou un groupe : ceux qui y sont extérieurs sont vus comme des personnes peu spirituelles ou moins évoluées qui ne peuvent pas comprendre votre évolution ou votre « chemin de vie ». Le rapport à l’argent y sera d’ailleurs ambigu : il faut « investir » dans votre guérison (dépenser sans compter) ou bien on vous fera des « prix » ou des « offres » flash que vous ne pouvez pas refuser faisant ainsi naître un sentiment de redevabilité, ou entrer dans un schéma type marketing de réseau ou pyramidal dont il est difficile de sortir.

Pourquoi c’est problématique ? Les personnes qui se livrent au gaslighting souffrent de troubles de la personnalité, tels que le trouble de la personnalité narcissique (égo spirituel) ou le trouble de la personnalité antisociale et manquent d’empathie. Ils n’ont cure d’aider les autres mais veulent être des figures adoubées afin de combler leur faille narcissique (et accessoirement remplir leur porte monnaie). Ils utilisent beaucoup la critique et le mensonge, refusent d’endosser une quelconque responsabilité relative à leurs dires et à leurs actes (sous couvert de « détachement spirituel »), déforment la réalité en utilisant des concepts philosophiques à mauvais escient, minimisent les sentiments d’autrui en les infantilisant, sapent la confiance et la santé mentale de leurs victimes (parfois sous couvert d’ « humour »). Ce qui a des conséquences dramatiques sur la santé mentale des victimes : perte d’estime de soi, confusion, honte ou culpabilité, déconnection avec la réalité, irritabilité, perte de foi globale, isolement, abus divers. Avec un fort risque de déviances sectaires : l’autre n’est pas libéré mais devient au contraire enchaîné comme un esclave. 

Que faire ? Demandez-vous : est-ce que vous vous sentez émancipé ou enfermé ? Est-ce que vous avez l’impression d’être perpétuellement dans le brouillard avec le besoin d’accumuler (vainement) de nouvelles techniques et pratiques pour vous éclairer ?  Avez-vous l’impression d’être seul.e en situation en malaise au sein d’un groupe de pratique ? Si c’est le cas, reconnectez le plus possible avec le réel en dehors de cette personne ou de la structure au sein de laquelle vous vivez ce genre d’emprise, que ce soit une organisation spirituelle, un groupe de pratiquants, une relation intime … Fuyez (physiquement et si ce n’est pas possible, au moins virtuellement, via les réseaux sociaux par exemple)! Fréquentez des gens complètement extérieurs à ce milieu. Parlez de votre expérience avec des personnes qui évoluent dans des domaines étrangers à la spiritualité pour reposer les pieds sur terre. Notez au fur et à mesure les éléments factuels qui vous interpellent, vous gênent, vous mettent mal à l’aise. Faites vous confiance. Si vous ne vous sentez pas en sécurité psychologiquement, vous n’avez pas à vous forcer. L’éveil ne vient pas avec le lavage de cerveau, la remise en question permanente de soi ou la soumission aveugle à des prescriptions extérieures.

Lire aussi : Quand Instagram nous aide à débusquer la “spiritualité bullshit”.

Yoga et inclusion 1/3 : Ananda et Magali, une transmission du yoga au service de l’émancipation

Par : Zineb
23 novembre 2022 à 19:17

Cet entretien est le premier d’une série d’articles autour du yoga et de l’engagement. Aujourd’hui, de nombreuses initiatives naissent pour porter un enseignement et des représentations du yoga qui se veulent différents de ceux portés par l’industrie du yoga et du bien-être. De cette vocation commune découle une diversité d’approches, qui mettent l’accent sur différents enjeux : inclusivité corporelle des cours, alliance entre militantisme et pratique, travail actif pour accueillir des publics en situation de précarité, pédagogies émancipatrices… Avec ces entretiens, Citta Vritti souhaite donner la parole à celleux qui œuvrent pour imaginer d’autres façons de transmettre le yoga, en prise avec les enjeux de société.

Cette série d’entretiens commence avec Ananda Ceballos et Magali Darier. Ananda est docteure en philosophie, professeure et formatrice de yoga, Magali est directrice de Satya Yoga, formatrice et professeure de yoga, spécialisée dans l’étude du mouvement. J’ai rencontré Magali à mes débuts en tant que professeure, une rencontre marquante à la suite de laquelle j’ai intégré l’équipe enseignante de sa salle de yoga à Paris. La façon dont Magali envisageait son école de yoga, son enseignement et son rapport aux pratiquant.e.s détonnait dans le milieu du yoga parisien que je connaissais. Elle souhaitait promouvoir un yoga de quartier, sans chichi, sans consumérisme et sans exubérance. Elle avait à cœur de faire de Satya Yoga un lieu à la fois simple et convivial de pratique. Son regard sur le yoga et l’industrie du yoga, toujours respectueux mais lucide, m’a frappée à une période où je me débattais avec une certaine dissonance cognitive vis-à-vis de ce nouvel univers dans lequel je plongeais. Magali a créé une formation professorale de yoga et s’est tournée vers Ananda Ceballos, formatrice de yoga depuis 2004 au sein de l’Ecole Française de Yoga de Paris ainsi que dans d’autres écoles affiliées à la Fédération Nationale d’Enseignants de Yoga, en tant que spécialiste de l’histoire du yoga et des textes fondateurs du yoga. Cette formation (dans laquelle j’interviendrai ponctuellement), est née, selon elles, “d’une nécessité à la fois pédagogique et politique”. Elles poursuivent : “Nous voulons travailler ensemble à l’émergence d’une pratique et d’une transmission du yoga à la hauteur des enjeux et de la complexité de notre époque.” 

C’est à la fois cette dimension explicitement engagée de leur formation et la façon originale dont celle-ci se concrétise qui m’a donné envie de partager leur vision avec vous.

Citta Vritti : Vous proposez une formation de yoga avec une dimension engagée affirmée. Comment définiriez-vous un “yoga engagé” ?

Magali : Pour moi, ce n’est pas le yoga qui est engagé, l’association des deux ne me fait pas écho. Ce sont les personnes qui le transmettent qui le sont : c’est nous qui sommes engagées, et qui construisons une formation fondée sur nos valeurs citoyennes, dans le sens d’avoir une action dans cette société. Ce qui est engagé, c’est aussi la forme qu’on donne à notre formation, avec une pédagogie inspirée de l’éducation populaire, des méthodes de pédagogie active, des méthodes de l’éducation somatique. C’est une formation de yoga, enseignée par des personnes engagées.

Ananda : Oui, pour moi il est important de dissocier les deux termes. Et j’ajouterais à cela une réflexion. Le fait de parler “yoga engagé”, de “yoga citoyen”, voire de “yoga politique”, d’inventer encore un épithète pour qualifier le yoga, ce serait encourir le risque de créer un énième type de yoga et de s’enfermer dedans. Pour moi la question est plus simple: s’engager, c’est se laisser appeler par une conviction profonde, se laisser appeler par la vie. Je pense qu’il est impossible d’être dans le monde sans être engagé.e, quel que soit le domaine, dès que nous sommes dans la création, et nous le sommes tous.tes à un certain degré, on ne peut pas ne pas être engagé.e.s. 

“Je crois que l’engagement est aujourd’hui à réinventer.”

La question alors, c’est comment on s’engage ? Quand je regarde le monde, je constate un désengagement collectif. Mais plutôt que simplement le constater ou de le déplorer, il faut prendre ce désengagement très au sérieux et essayer de le comprendre. Il arrive après un siècle d’horreurs, de barbaries fascistes, de promesses révolutionnaires non tenues… Il me semble difficile de s’engager aujourd’hui selon des modalités classiques de la lutte politique et du militantisme, et c’est presque une bonne nouvelle. Je crois que l’engagement est aujourd’hui à réinventer. Le grand défi c’est d’inventer un engagement sans maître, sans gourou, sans parti, sans direction toute tracée vers un rêve utopique… Si le yoga se laisse traverser par l’engagement à travers des femmes et des hommes, il faudra aussi accepter qu’il y aura une multiplicité de visions, de projets de solidarité et que ces différentes manières de concevoir l’engagement, même conflictuelles entre elles, sont nécessaires. Qu’elles ont toutes une nécessité puisqu’elles existent, elles mobilisent toutes une puissance, un désir de vivre. Concrètement, pour en revenir au yoga, nous sommes tous.tes déjà sorties d’une séance de yoga avec une réserve de vitalité, le corps rincé, et une joie très organique qu’on vit individuellement : ce serait une erreur de considérer que cela ne contribue pas à épaissir le tissu social. L’être humain n’est pas une île dans une île. Vivre c’est être engagé, et le yoga serait un catalyseur de vitalité.

CV. Ainsi, le yoga transformerait les individus et donc, la société ?

Magali : La pratique du yoga peut faire évoluer ou modifier notre perception, ce qui modifie notre manière d’être et d’agir, ce qui va peut-être se répercuter sur la société !

“Se demander qui nous sommes, qui agit quand on agit, bref, penser le sujet de l’agir, n’est-ce pas justement l’une des fonctions du yoga et de son corollaire, la méditation ?

Ananda : On continue à penser en termes de dualité, comme s’il y avait deux choses séparées ! Cela nous renvoie à la vieille querelle entre ceux qui pensent que pour changer l’individu il faut d’abord changer la société (à travers la lutte politique et la prise de pouvoir) et ceux qui pensent que pour changer la société il faut d’abord changer les individus (par un travail de l’être humain sur soi-même). Ces deux positions extrêmes se trouvent en réalité sous l’emprise d’un même piège, celui de la pensée dualiste. Le militantisme classique continue à réfléchir en termes d’opposition “société/individu”, tout comme l’écologie classique continue à penser en termes d’opposition “nature/culture”… Il me semble qu’à l’origine de l’impuissance que l’on ressent quand on veut se mobiliser pour “changer les choses” se trouve une difficulté qui est en réalité d’ordre philosophique : “nous ne savons pas de quoi nous sommes faits”, comme le disait si bien Bruno Latour. Cette difficulté réside dans le fait de croire que l’être humain existe indépendamment de la pluralité de situations qu’il rencontre. Et bien, se demander qui nous sommes, qui agit quand on agit, bref, penser le sujet de l’agir, n’est-ce pas justement l’une des fonctions du yoga et de son corollaire, la méditation ? Il faut remettre en question voire déconstruire ces dichotomies qui ont fait tant de ravages : “l’individu dans le monde”, “l’être humain et son décor”, “moi et la société”…

Je pense que le yoga, dans la mesure où c’est une discipline qui nous aide à déconstruire l’idée moderne de l’individu isolé et à mettre en cause le mythe de la toute-puissance de la raison, peut effectivement contribuer, parmi d’autres formes d’engagement, à un projet de transformation (psycho)-sociale. C’est aussi en ça que le yoga nous aide : physiquement il y a une co-émergence entre “moi et la posture”, entre “moi et le monde”. Je pense que le yoga peut nous permettre de nous décadrer : il y a des moments où on fait des petits pas de côté, où le yoga nous fait voir les choses de façon radicalement différente et il faut se saisir de ces moments consciemment. C’est pour moi déjà une forme d’engagement. Plutôt que simplement se dire “ça fait du bien”, se demander “pourquoi ça fait du bien ?”. Parce que cela a permis de réfléchir hors cadre, à un imaginaire de s’ouvrir, à une nouvelle forme d’émerger…

Magali  : Le yoga permet de saisir les choses par nos sens, de réaliser que nous faisons partie de ce que nous percevons, et ce que nous percevons fait partie de nous. Peut-être que ce mouvement, cette circulation est aujourd’hui un peu abîmée, et c’est peut-être là-dessus que le yoga peut nous aider.

Ananda : Il y a un anthropologue brésilien, Eduardo Viveiros de Castro, qui parle de “corps-perspective” : le corps est inséparable du point de vue dans lequel il se situe, le mode d’existence de chacun des êtres est donné par son corps. Tant qu’on aura pas dépassé cette difficulté philosophique, et cela passe par une expérience somatique, cela nous empêchera d’imaginer de nouvelles formes d’engagement politique. C’est pour cela que le corps tient une place centrale dans notre formation et dans notre engagement.

“Le yoga permet de saisir les choses par nos sens, de réaliser que nous faisons partie de ce que nous percevons, et ce que nous percevons fait partie de nous. “

CV. Est-ce que votre formation s’appuie sur les textes prémodernes de yoga pour porter certaines valeurs ? Est-ce que ceux-ci selon vous sont porteurs de valeurs émancipatrices ou subversives ?

Magali : Non, nous ne portons pas de discours sur le yoga. Notre position se traduit dans nos choix, dans notre manière d’envisager les choses : une formation sur le temps long (deux ans), un enseignement non-vertical, un pas de côté par rapport au culte du corps, de la performance physique. 

Ananda : Je ne crois pas que le yoga ait une essence subversive ou émancipatrice. Tout d’abord, parce qu’il n’y a pas, me semble-t-il, une ”essence” du yoga.  Chercher des valeurs “universelles” ou “authentiques” du yoga me paraît illusoire. On pourrait aussi tomber dans un autre écueil, celui de projeter nos propres idées sur la “libération”, thème discuté pendant des siècles par les différentes écoles philosophiques en Inde. Je considère plutôt que, lorsque certains textes fondateurs du yoga sont lus et analysés dans une perspective historique et désorientalisante, (c’est-à-dire, non-romantisée, sans vouloir y trouver à tout prix ce que nous voulons leur faire dire), que nous nous autorisons à sortir de nos propres catégories de pensée et à oser nous saisir de notre propre intelligence, cela porte déjà un germe subversif. Je ne cherche pas à faire des ponts, des transpositions entre l’engagement et les textes. Je ne tire pas ma légitimité du passé, d’une approche du yoga qui serait plus “vraie”. Je tire ma légitimité du fait d’être au plus proche des recherches universitaires sur le yoga, actualisées et mises à la portée de toutes et de tous. Par ailleurs j’assume aussi que j’introduis des éléments nouveaux dans mon enseignement, qui ne se trouvent dans aucune tradition du yoga, comme la réflexion sur le corps développée au XXe siècle dans le cadre de la philosophie (Maurice Merleau-Ponty) et de l’anthropologie (Philippe Descola), mais qui nous donnent accès, en tant que praticiens et enseignants de yoga, à des approches absolument passionnantes de la corporéité et du vivant, capables de nous ouvrir à d’autres manières possibles d’habiter le monde.

“Je ne crois pas que le yoga ait une essence subversive ou émancipatrice.”

Pour résumer, mon  objectif c’est d’accompagner dans leur recherche ceux et celles qui souhaitent se questionner pour sortir d’une approche consumériste du yoga…. mais il serait prétentieux de ma part de dire  ce que les gens devraient faire ou pas  faire ensuite. Cela leur appartient entièrement !

CV. Vous appuyez la dimension émancipatrice de votre formation notamment sur vos méthodes de transmission : pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le sujet ?

Ananda : depuis le début, Magali et moi partageons la conviction que tout acte éducatif, l’acte d’enseigner, est un acte politique. Mais pour qu’un enseignement soit réellement au service de l’émancipation, il faut une certaine attitude de la part de l’enseignant. Dans ce sens, je suis personnellement inspirée par l’expérience d’un personnage étonnant, Joseph Jacotot, qui voyait dans l’éducation un moyen d’émanciper les individus à condition que le professeur réussisse à mettre ses élèves en position d’apprendre par eux-mêmes. D’où notre intérêt par les pédagogies actives et notre désir que les enseignant.e.s formé.e.s à Satya Yoga sortent de cette formation en ayant non seulement les compétences techniques nécessaires dans l’exercice de leur métier, mais aussi une solide culture du débat et une forme de distance critique vis-à-vis de leur pratique. J’espère apporter mon expérience à Satya Yoga pour contribuer à créer un espace propice à développer une attention et une sensibilité au corps particulières, non pas un endroit où l’on vient chercher des savoirs définitifs. Co-créer avec les élèves un espace de circulation entre la pratique et la théorie où pourraient émerger des perspectives sur le yoga nouvelles, des méthodes de travail nouvelles. 

Magali : ce que nous avons voulu faire au sein de notre formation et qui nous tient à cœur, c’est de considérer l’apprenant comme au cœur de son apprentissage. D’offrir une formation qui permette de s’émanciper de certains freins, de se libérer de certains moments où on n’ose pas faire les choses parce qu’on ne s’en sent pas capable, d’inviter à aller chercher en soi les ressources, les outils qu’on a déjà utilisés dans nos sphères sociale, familiale, professionnelle… Nous avons tous.tes déjà été en situation de transmission, que ce soit avec un.e nouvel.le arrivant.e dans le milieu professionnel, ou en apprenant à quelqu’un une recette de cuisine. Ça, c’est pour l’aspect pédagogique, mais c’est pareil pour l’anatomie. Pour comprendre le corps, nous pouvons nous appuyer sur le fait que nous avons tous.tes déjà vécu le mouvement : on bouge, on marche, on vit ! Nous souhaitons mettre en avant ce que les apprenant.e.s apportent avec elleux comme vécu, comme expériences de vie, comme relations, comme transmission, afin de leur donner confiance, et peut-être qu’ils puissent se libérer de la crainte et de la peur de ne pas savoir. Je crois que c’est vraiment un acte citoyen et engagé. Plus on donnera confiance aux gens dans leur capacité à être, à agir et à comprendre, plus on mettra en avant leur intelligence, leur manière d’agir et de concevoir les choses, plus la société pourra changer dans le bon sens. C’est peut-être un peu utopique mais je pense que c’est avec des utopistes qu’on fait avancer le monde !

CV. Au nom de quoi vous semble-t-il important de proposer une formation  citoyenne aujourd’hui ?

Ananda et Magali : Je ne pourrai pas faire autre chose !

Magali : C’est une façon pour moi d’être juste dans ma posture d’enseignante : de proposer une pratique corporelle et créatrice différente, de sortir de la dissonance vis à vis de l’industrie du yoga, de sortir aussi d’un enseignement calqué sur le modèle universitaire, avec des cours magistraux et des devoirs à rendre, pour laisser la place à toutes les intelligences et les différentes manières de s’exprimer et s’autoriser à rencontrer la différence. Un.e apprenant.e, même s’il ou elle n’est pas à l’aise avec l’écriture ou la rédaction, si on reprend l’exemple du mémoire, n’en est pas moins intéressant.e et peut certainement développer d’autres manières pour partager ses réflexions. Et ce, afin d’être au plus proche de l’ensemble des personnes qui forment notre société.

“C’est une façon pour moi d’être juste dans ma posture d’enseignante : de proposer une pratique corporelle et créatrice différente, de sortir de la dissonance vis à vis de l’industrie du yoga”

Ananda : Mes parents étaient professeurs de yoga pendant la dictature de Franco, en Espagne. A cette époque il y avait très peu d’ouvrages disponibles sur le yoga et ceux qui circulaient le faisaient dans la clandestinité. Si je vous raconte ça c’est pour illustrer à quel point le yoga était pour moi culturellement associé à la lutte pour la liberté et la transformation sociale. Bien sûr, nous ne vivons heureusement pas sous un régime dictatorial, et je ne pense pas qu’il s’agisse de retourner à l’époque des hippies et de la contre-culture! J’ai tout simplement constaté, depuis que j’ai commencé à enseigner le yoga, que le yoga a connu des transformations profondes qui m’ont beaucoup interrogée, voire avec lesquelles je ne me sentais plus en phase. Je me suis rendue compte que l’immense diversité de traditions yogiques leur permettaient d’être mises au service d’un large nombre de normes socio-culturelles et d’engagements politiques (parmi lesquelles les logiques marchandes capitalistes les plus féroces et néo-libérales et l’instrumentalisation du yoga par l’extrême droite hindoue). Donc, je me suis demandée, comment rester fidèle à moi-même dans la transmission du yoga et renouer avec une dimension plus engagée du yoga ? Former d’enseignants de yoga capables de s’interroger sur la fonction qu’ils aimeraient occuper, en tant que citoyens et citoyennes, dans la société, capables de réfléchir à comment ils pourraient contribuer à épaissir le tissu social, à renforcer les liens sociaux, est devenu ma manière de m’engager. Certes on ne sort pas de Satya Yoga avec une baguette magique, ni avec une “recette”, heureusement ! Mais on en sort probablement plus “politisé”, dans le sens le plus noble du terme, c’est-à-dire loin de tout clivage partisan et de toute quête de pouvoir. Ce n’est pas le pouvoir qui m’intéresse mais la puissance, redonner confiance à chacun et à chacune en sa propre “puissance d’agir”, pour reprendre cette belle expression de Spinoza. Cela, me semble-t-il, a fait écho avec la demande de Magali. Et je pense que si elle s’est tournée vers moi c’est aussi parce que je porte cet engagement dans mon approche de la pratique et de l’enseignement du yoga. Donc, on s’est bien trouvées!

CV. Pensez-vous que le yoga peut changer le monde ?

Magali : Non, mais est-ce-que les hommes et les femmes qui pratiquent le yoga pourraient avoir une action qui pourrait éventuellement changer quelque chose dans ce monde ? Peut-être que oui, je ne sais pas !

Ananda : Je suis d’accord, c’est une belle clôture Magali !


Pour en savoir plus sur la formation proposée par Satya Yoga , rendez-vous ici : https://satya-yoga.fr/satya-yoga-formation/

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