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Les chroniques de Jeanine l'orthophoniste

29 août 2026 à 09:00

Isabelle Canil nous raconte la vie de Jeanine, une orthophoniste tour à tour amusée, fatiguée, émouvante, énervée et toujours pleine d'humour, une orthophoniste humaine, vivante et donc complexe, avec ses contradictions, sa richesse et ses faiblesses qui nous invite dans son cabinet ou à la plage en passant par le bistrot du coin.


Waouhhhhhhh... Jeanine avale difficilement sa salive. Comme elle est en train de passer l'éponge dans sa cuisine, elle se penche au dessus de l'évier, agrippée des deux mains, et souffle pour se relâcher le diaphragme.
Oui oui parce qu'elle a fait des formations sur la voix dans sa jeunesse et elle a appris la respiration costo-abdominale. Elle ne sait pas trop si ça a toujours cours la respiration costo-abdominale, parce que maintenant ce qui cartonne pour les rééducations de voix, c'est des trucs avec ostéo dans le concept. Néanmoins, ce qu'on apprend et ce qu'on pratique dans nos jeunes années, a tendance à rester plus facilement gravé dans nos corps et esprits que ce qu'on a appris huit jours avant. Donc au-dessus de son évier, elle respire comme on lui a enseigné dans diverses formations et comme elle l'a elle-même appris à des dizaines de patients. Tu gonfles le ventre Jeanine pour prendre l'air en inspirant par le nez, et tu le laisses sortir doucement par la bouche en le sonorisant, par exemple avec un SSSS, sans heurts, jusqu'au bout, et quand y'en a plus y'en a encore. Voilà. Et tu reprends. Evidemment, elle ne fait pas ça longtemps parce que ça l'énerve elle, tous ces trucs où on écoute sa respiration, son corps et où soit disant on se vide la tête pour se relaxer. Mon oeil oui... Sa copine Paulette est une dingue de yoga, vous pensez bien qu'elle l'a tannée pour y traîner la Jeanine ! Et elle, bonne poire, lassée de résister après un trimestre de harcèlement, s'est inscrite à un mois d'essai pour débutants. Misère... Bref, elle n'a pas grimpé les échelons, et Paulette a dit OK OK tu es irrécupérable, mais elle est restée sa copine, bien qu'elle ait instauré quelques jours de froidure, blessée qu'elle était dans son coeur.
Mais revenons à Jeanine penchée au-dessus de son évier. Elle est estomaquée par ce qu'elle vient d'entendre à la radio. Non ça ne peut pas être vrai. C'est à dire que si, bien sûr que ça peut être vrai puisque c'est ce qu'elle a toujours pensé, mais là... là c'est à la radio ! Et à une heure de grande écoute en plus ! D'une certaine façon, elle, elle l'a toujours su... mais il lui manquait les preuves, sa grande honnêteté intellectuelle l'oblige à le reconnaître. Cependant, Jeanine savait qu'ils étaient au moins deux à penser ça. Elle, et Jérémy. Jérémy lui, les preuves il s'en fout, il pense sans preuve. Jérémy, c'est celui qui a rendez-vous tous les mardis à 17h45. Au sommet de Jérémy, il y a une casquette, et à sa base, deux immenses baskets. Entre les deux, un grand corps dégingandé aux mouvements qui ondulent comme si la matière de Jérémy était en caoutchouc. Jeanine adore le regarder se mouvoir, c'est comme de la danse. Un jour qu'il y avait grève au collège, elle lui avait demandé de venir à 11h. Pas de problème, avait-il dit. Il était donc venu à 11h, mais s'était quand même repointé pour 17h45. Ben oui, logique. Jeanine s'attendrit à ce souvenir, c'est bien, les gens sur qui on peut compter quand même...
Elle se souvient parfaitement du jour où elle a découvert que Jérémy pensait comme elle. Enfin... sur ce point précis, pas sur tout. Elle était restée bouche bée, et avait senti un grand mouvement interne d'allégresse.
Voici l'histoire : Jérémy était embêté parce qu'il avait perdu sa casquette. Il pensait l'avoir oubliée dimanche chez ses grands-parents. Bien-sûr il avait déjà plusieurs fois vidé son sac et sa chambre pour la chercher. Mais il allait quand même regarder à nouveau ce soir.
— Tu sais ce que je ferais moi ?
— Non, avait-il dit, moyennement intéressé.
— Je téléphonerais à mes grands-parents pour leur demander s'ils l'ont trouvée.
— Mais je le sais qu'ils l'ont trouvée. C'est eux qui m'ont téléphoné dimanche soir pour me dire que je l'avais oubliée.
— Ben alors pourquoi tu la cherches puisque tu sais qu'elle est là-bas ?
— Ben parce que d'habitude elle est sur mes étagères, c'est sa place alors elle pourrait y être quand même, lui avait fait Jérémy avec l'air patient qu'on prend pour expliquer les choses à ceux qui sont bouchés.-
— Ahhhhhh... je comprends oui...
Et c'était vrai. Elle comprenait bien ça, Jeanine. Un livre oublié au fond d'un sac par exemple, qui aurait normalement dû se trouver sur l'étagère, entre Madame de La Fayette et Jean de La Fontaine, il pourrait presque y être s'il n'était pas au fond du sac. Et s'il y est presque, peut-être que dans cinq minutes quand elle y retournera voir, il y sera, entre La Fayette et La Fontaine. Elle l'a souvent cru. Ou espéré si fort que c'était comme si elle y avait cru. Mais sois honnête Jeanine, jusqu'à maintenant ça ne s'est jamais produit. C'est pour ça qu'elle ne dispose pas de preuve pour affirmer qu'une chose peut être ici ET là. En même temps.
Aussi, comprenez son émotion, quand, alors qu'elle enlevait les miettes du plan de travail, elle a entendu à la radio un physicien – oui un physicien ! – qui causait brièvement de la physique quantique. Il disait que les lois en physique quantique sont très étranges, qu'elles échappent à notre intuition et que, tenez-vous bien : Par exemple un électron, [...] on va pouvoir lui faire passer certaines barrières [...] il va pouvoir être dans deux endroits à la fois etc etc.
Texto. Il a dit ça ! Quel dommage, se lamente Jeanine, qu'il ait dit etc. etc. au lieu de donner d'autres exemples ! Parce que les électrons, ni Jérémy ni elle ne courent spécialement après. Si seulement il avait parlé de casquette... Il faut toutefois mettre un bémol aux propos du physicien : considérer qu'un truc puisse être à deux endroits à la fois, ce n'est ni étrange ni quelque chose qui échappe à l'intuition, se dit Jeanine. Le problème ne réside pas dans mon intuition, – l'intuition je l'ai depuis toujours – mais bien plutôt dans le fait qu'elle ne s'est jamais vérifiée ! Mais si la physique quantique s'y met, ça va venir.
Faut qu'on en cause avec Jérémy...


Grand-Mémé Lolo était orthophoniste. Ah c'était pas comme maintenant ! Enfin… elle n'était pas tout à fait orthophoniste. Elle aurait pu être orthophoniste. C'est qu'elle n'était pas tellement allée à l'école. Et elle était femme au foyer et au potager. Mais quand Jeanine s'était mis à faire orthophoniste, Grand-Mémé Lolo avait été très intéressée, elle posait beaucoup de questions pertinentes, et offrait des kilomètres de réponses qui conduisaient pile où il fallait. Elle trouvait que par chez elle, les gens auraient eu beaucoup besoin d'orthophonie. Ils avaient tous des voix de phoques asthmatiques au bord de l'étouffement, ils articulaient comme des ours aux canines engluées dans le chewing-gum, et ils étaient souvent sourds comme un pot. Jeanine rétorquait à Grand-Mémé Lolo As-tu déjà vu des pots avec des oreilles ? et comme Grand Mémé Lolo répondait que non évidemment, Jeanine lui disait Ah tu vois, alors c'est injuste de dire ça, tu peux pas en vouloir à un pot d'être sourd. Et Grand-Mémé Lolo disait Elle promet cette petite, elle promet
Mais Jeanine ne promettait pas grand-chose. Elle sarclait les salades, cueillait des haricots verts mais refusait de les équeuter, jouait à la marchande et relisait tous ses livres. Ça c'était quand elle était petite en vacances chez Grand-Mémé Lolo, et que cette dernière faisait orthophoniste presque pour de vrai, avec les phoques asthmatiques, les ours aux chewing-gum et les pots du village. Un jour Grand-Mémé Lolo mourut et même si c'était prévu, ça a été très triste pour Jeanine. Pendant très très longtemps.
Ça ne faisait qu'une paire d'années que Jeanine essayait de faire orthophoniste à la ville, elle avait beaucoup de mal à le faire pour de vrai, et franchement si elle avait pu garder Grand-Mémé Lolo un peu plus longtemps, nul doute que ça aurait été plus facile. Parce que c'était comme un pilier qui soutenait une charpente, une voûte ou je ne sais quoi, et quand le pilier se fait la malle, devinez ce qu'il se passe ? La charpente ou la voûte se casse la gueule n'est-ce pas ? N'importe quel architecte en première année vous le dira. Alors pour la reconstruction, Jeanine s'était embarquée dans une psychanalyse qui a duré des lustres, et des supervisions à répétition. Avec Grand-Mémé Lolo, ça aurait coûté moins cher, et ça aurait peut-être eu des effets à peu près similaires. Non non, elle ne regrette pas Jeanine, et si c'était à refaire, sans doute qu'elle recommencerait à peu près pareil, mais n'empêche… quand elle repense à tout le pognon qui est passé là-dedans… D'ailleurs, elle évite d'y penser. Pourtant elle a vu des petites bottines en daim... pour le prix de cinq ou six supervisions… hmm hmm… Elles existent en jaune moutarde et en rouge. Jaune moutarde, ça changerait. Sûr que Grand-Mémé Lolo dirait Fais toi plaisir Jeanine, c'est pas quand tu seras morte que tu pourras mettre tes bottines
Grand-Mémé Lolo lui avait fait cruellement défaut sur le chapitre parents. Ah les parents… qu'est-ce qu'elle en avait bavé avec les parents Jeanine ! Pourtant, elle avait bien compris qu'un enfant, c'est comme une fourmi de dix huit mètres, ça n'existe pas. Ce qui existe, c'est le lot enfant avec parents. Pour commencer, elle avait fait calfeutrer sa porte et mis de la musique dans la salle d'attente, parce qu'elle était paralysée rien qu'à l'idée que les parents entendent ce qu'elle fabriquait dans le bureau avec leur môme. Alors imaginez l'abîme qui s'ouvrait quand il y en avait un qui d'aventure demandait Qu'est-ce que vous allez faire avec mon môme ? Pour ça, Grand-Mémé Lolo était extra : T'écoutes Jeanine, et tu lui dis ce qui te passe par la tête.
Mais des fois, il ne lui passait pas grand-chose par la tête.
Alors tu brodes sur le truc de regagner de la confiance en soi, proposait sereinement Grand-Mémé Lolo sans se laisser décourager par le pessimisme de Jeanine.
Ça c'est vrai que c'est une mine, la confiance en soi. Ça marche à tous les coups. Elle était vraiment bonne Grand-Mémé Lolo. Avec le temps, Jeanine n'a presque plus eu de problèmes avec les parents, sauf exception. Elle s'est même mise à aimer ça, leurs questions plus ou moins alambiquées. Mais il se trouve aussi qu'ils ne lui en posent presque plus, et qu'ils ont l'air juste soulagé de lui remettre leur môme entre les mains. Grand-Mémé Lolo dirait Tu vois que tu y arrives maintenant !
Et Jeanine répond silencieusement Oui, j'y arrive un peu maintenant. Mais y'a autre chose... je voudrais bien que tu me dises ce que tu penses en général des rouleaux compresseurs ou compacteurs à rouleauxRegarde dans le catalogue de BricomanEt des neurosciences ?Regarde n'importe oùEt plus spécialement ce que tu penses du rouleau compresseur des neurosciences. Mais t'es plus là...


Jeanine dodeline de la tête dans le train du soir qui la ramène à sa maison. Ce week-end, Jeanine était en formation. Pour orthophonistes. Comme elle est bien fatiguée, tout se mélange un peu dans sa tête.
C'était sur quoi cette formation ?
Mi-somnolente, le front appuyée contre le carreau, elle essaie de rester consciente, mais comme il fait déjà nuit, elle ne voit rien de ce qui défile à toute vitesse, si ce n'est par moments des lumières. Mais elle ne sait même pas si sont des lumières de maison... ou des lumières de réverbères... ou des lumières de phares... le train va trop vite. Ceci dit, qu'est-ce que ça peut faire ? Depuis quand on a besoin de savoir de quelle lumière il s'agit pour se raconter ce qu'on veut ? On n'a qu'à dire que cette lumière-là, c'est la cuisine. Et comme c'est l'heure de manger, quelqu'un ne va pas tarder à venir s'affairer. Tout juste, bien vu. Voilà le frigo qui s'ouvre. Elle n'arrive pas à voir ce qu'il y a dedans, parce que la silhouette lui masque l'intérieur. Pourvu qu'il y ait de quoi ! Au moins un oeuf ou deux pour une petite omelette.
C'était pas sur les oeufs, cette formation ?
La silhouette ne se presse pas de refermer la porte du frigo. Jeanine a tout le loisir de suivre ce qui se passe dans la tête de l'ouvreuse. Du frigo. Je veux dire de l'ouvreuse de la porte du frigo. Qu'est-ce que je pourrais bien me faire ce soir ? se demande celle-ci en tapotant des doigts la poignée émaillée de la porte. Hum hum... à pleurer ce frigo, faudrait que j'aille faire des courses... Quand l'ouvreuse se dit ça, ses épaules s'affaissent, et Jeanine conclue qu'il y a du découragement dans l'air, et soudain elle pense : C'est Tante Laure ! C'est sûr c'est Tante Laure ! Et d'ailleurs en ce moment tout le monde parle de Tante Laure !
Il faut absolument que je lui téléphone. Elle ne doit pas aller très bien.
Jeanine ne sait plus trop de quand date leur dernière conversation, Tante Laure se plaignait de ses jambes, et de ses douleurs, mais comme d'habitude quoi, pas plus et pas moins. Elle faisait ses courses et sortait toujours Voltaire matin et soir. Les croquettes elle se les faisait livrer par sacs de 25 kg. Ça a dû se dégrader d'un seul coup, pour que tout le monde en parle. Mais quand même je ne savais pas que Tante Laure était si connue, se dit Jeanine.
— S'il vous plait Madame, s'il vous plait...
— Oh pardon ! sursaute Jeanine, je pensais à ma tante.
— Comment va-t-elle ? lui demande poliment le contrôleur. Et il ajoute : Billet s'il vous plait.
Jeanine s'engouffre dans son sac pour en extirper le billet.
— Ben justement, elle a pas l'air d'être au mieux... Mais vous êtes peut-être au courant ?
— Oh moi vous savez, je fais la ligne Paris-Toulouse et inversement réciproquement, alors si elle est dans le Jura, j'ai pas trop de nouvelles...
— Ah vous voyez que vous la connaissez ! C'est elle ! Dans le Jura ! Ils font du comté par là-bas, et j'espère qu'elle en a un bout dans son frigo... Juste avant que vous me tapiez sur l'épaule, j'allais m'en assurer... mais maintenant, elle a dû refermer la porte. Le comté, ça lui améliorerait l'ordinaire, vous ne pensez pas ?
— Certainement. Sans compter que sans comté le repas finirait tristement. Cancoillotte, patates et sauciçaille, on connait la contine hein !
— Heu...
Mais le contrôleur est passé au siège suivant.
C'était pas sur les contes, la formation ?
Jeanine repositionne son front sur le carreau, pour ne pas louper la première lumière qui surgira de la nuit, dans l'espoir de revoir Tante Laure et si possible l'intérieur du frigo. A force de scruter le noir, les yeux de Jeanine finissent par se refermer, et elle y gagne parce qu'elle peut alors s'embarquer où elle veut, lumière ou pas lumière...
C'était pas sur l'embarquement, la formation ?
Si le contrôleur faisait un petit détour, on pourrait déposer dans le frigo un bout de comté au lait cru maternel, ça lui ferait plaisir, à Tante Laure...
C'était pas sur la maternité la formation ?
Tante Laure, c'est la tante de Jeanine, la sœur de sa mère, que Jeanine a vénérée dans ses jeunes années, parce qu'elle était toujours dans le coup. C'est elle qui lui a offert son premier 33 tours des Beatles, ça ne s'oublie pas. Tante Laure, elle a toujours aimé les jeunes. Elle a adoré la pilule et le droit à l'avortement. Elle disait toujours que c'était pas pour les chiens – malgré l'affection qu'elle portait à Voltaire, même après qu'elle se soit cassé le fémur parce qu'il avait entortillé sa laisse autour de ses jambes.
Ma pov' tante Laure... ça me fait mal au coeur de penser qu'elle est au lit. Voltaire lui a peut-être cassé un autre fémur. C'est pas son genre de passer sa vie couchée. Ceci dit, elle est encore capable de se lever puisqu'elle je l'ai vue ouvrir le frigo dans cette histoire à dormir debout. Elle n'avait pas l'air de dormir couchée...
Je ne comprends pas pourquoi tout le monde dit qu'elle est au lit, maugrée Jeanine, perplexe dans son mi-rêve mi-raisin. Je vais lui passer un coup de fil. Et Jeanine s'écarte du carreau, saisit son téléphone portable, sort du compartiment en tanguant et bringuebalant.
— Allo Tante Laure ? C'est Jeanine. Comment tu vas ?
— . ..
— T'es pas au lit alors ? Figure-toi que tout le monde m'a causé de toi, et Laure allitée par ci, et Laure allitée par là... je m'inquiétais ! T'as mangé ?
— ...
— Non moi non, je suis dans un train. Oui, j'étais en formation, un truc sur l'oralité, tiens ça vient de me revenir... Bon je te rappelle demain, parce que là ça passe mal. Prends-toi un bout de comté avec patates sauciçaille et cancoillotte, tu connais la contine du contrôleur ? Moi non, mais je suis rassurée, j'aimais pas te savoir allitée !


Jeanine vient de raccompagner son patient. Elle est béate. Elle a enfin trouvé ce qu'elle cherche désespérément depuis toujours. Au cinéma, elle en a vu plein, mais dans la vraie vie, elle n'en avait jamais trouvé. C'est pas faute de l'avoir désiré pourtant... Elle attrape son téléphone, il faut qu'elle cause à Paulette. Rendez-vous est pris à leur bistrot habituel.
Paulette a l'air en forme, ça fait plaisir à Jeanine.
- T'as l'air en forme Paulette, ça fait plaisir !
- Oui. C'est à cause du beau temps, parce que le reste hein...
- Quel reste ?
- T'as vu le résultat des européennes ?
- Oui oui j'ai vu Paulette, j'ai vu...
- Ça m'afflige considérablement Jeanine...
- Moi aussi Paulette, moi aussi...
- Considérablement. Je ne sais pas comment on va s'en sortir.
- Moi non plus Paulette moi non plus...
- Mais Jeanine, t'as fini de dire tout en double aujourd'hui ?
- Oui. Ecoute, j'ai quelque chose d'unique à te dire. Deux bières, lance-t-elle au serveur.
- Nan fait Paulette, je veux ma menthe à l'eau.
Le serveur leur fait un clin d'œil, car il est habitué.
- Alors voilà : je travaille avec un monsieur, dans les 62 ans, tu vois, qui a eu un petit AVC. C'est un super bonhomme ! Un ancien boxeur, je le pousse à reprendre l'entraînement mais il se sent encore un peu trop flappi...
- Depuis quand tu t'intéresses à la boxe, toi ?
- Depuis que je le connais ! Mais tais-toi je raconte. Il dit qu'il vit dans un immeuble pourri, dans un quartier pourri, et que sa vie devient pourrie, parce qu'il a des voisins pourris...
- Ah c'est bien les rimes en i ! Pomme de reinette et pomme d'api...
- Rhoooo Paulette, arrête ! Ce bonhomme a une bande de copains, tous anciens boxeurs comme lui. Et tous ont été en prison.
- Vlà autre chose...
- Bon, juste un petit peu. De temps en temps, tu vois.
- Et ton bonhomme aussi ?
- Oui, mais juste un petit peu j'te dis ! Il avait filé un coup de poing à un type qui a porté plainte.
- Le pauvre, comme c'est injuste d'aller en prison pour si peu...
- Paulette je ne vois pas pourquoi tu es sarcastique ! On en a beaucoup rêvé, et ben ça y est, on l'a trouvé.
- Jeanine qu'est-ce que tu manigances ? Moi j'ai rien trouvé du tout !
- Paulette, tu te souviens quand on voulait crever les pneus – mais qu'on n'osait pas –, au type qui te piquait ton courrier ? Et tu te rappelles de ton chef qui faisait exprès de te modifier le planning cinq minutes avant tes congés, de sorte que tu n'avais plus de congés ?
- Je vois pas le rapport Jeanine !
- Moi si ! Heureusement que je suis là ! Ce bonhomme, avec sa bande de copains, ils peuvent venir… comme ça... heu… disons… bousculer un peu ces verrues plantaires qui nous pourrissent l'existence.
Par exemple, ils ont choppé le voisin de mon patient, ils l'ont mis dans le coffre de leur voiture (ça doit être une break ou quelque chose comme ça) et ils l'ont emmené faire un petit tour dans un endroit tranquille.
- Mais Jeanine c'est horrible ! Ils l'ont tué ?
- Pas du tout. Et c'est pas horrible du tout, c'est une grande et belle chose. Ils ont discuté. Seulement discuté. Bon, j'imagine que dans l'élan de la discussion, ils l'ont peut-être un petit peu... tu vois ... c'est compréhensible ma foi !
Les effets ont été instantanés, mais pas durables malheureusement. Dès le lendemain, on n'entendait plus les cris du type. Mais du coup, ceux de la femme ont pris un regain de vigueur. Quand elle a compris que son conjoint ne moufterait plus, elle a enclenché une vitesse supérieure. Alors là, ils sont dans une impasse, parce qu'ils ne veulent pas toucher à la femme, elle est enceinte tu comprends, mais bon... c'est un cas particulier, sinon ça marche !
Alors moi, j'ai pensé à ce neuro qui les fait tous carburer à la Ritaline et qui veut les faire changer d'orthophoniste. Et le type de la banque, qui n'a pas voulu que tu fasses ton crédit…
- Halte là Jeanine ! Je ne veux pas être mêlée à ça moi ! On est dans un pays de droit, et on a un truc qui s'appelle la loi ! Ton Robin des Bois et ses boxeurs, ils sont quand même un peu en dehors des clous, non ?
- Paulette, tu fais toujours ton effarouchée, mais avoue que c'est génial d'avoir sous la main une petite bande de… comment dire...
- Truands ? Avance Paulette.
- Si tu veux, mais des truands plein d'éthique. Et ça c'est rare et précieux.
- Certes.
- Ah tu vois ! Allez, on va faire une liste. On a déjà le neuro, le banquier… Il y a aussi un directeur d'école qui intensifie son harcèlement pour avoir les bilans. Est-ce qu'on met ton chef ?
Paulette est très embarrassée. Le dilemme se lit sur ses traits. Elle soupire, et murmure : Mets toujours, on révisera la liste à la fin.
Quand le serveur vient déposer bière et menthe à l'eau, elles sont toutes les deux concentrées, stylo à la main, penchées sur leur liste, et elles raturent, réécrivent et re raturent .
Que vous êtes studieuses ! Fait le serveur.
Et sans rougir, elles lui offrent un sourire candide.



- Oui mais moi j'suis étranger, dit le môme
- Moi aussi, répond Jeanine
- Oui mais moi j'parle pas français.
- Moi non plus. Tu parles quoi toi ?
- L'ourdou, et toi ?
- Le chèz'moï. Et Jeanine s'applique à prononcer chaizemohi.
- Ah…
- Écoute je vais te lire un poème. Il s'appelle L'étranger. (1)
Le môme se cale bien sur sa chaise pour écouter, ça fait plaisir.
- Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Énigmatique ça veut dire mystérieux, tu vois on se demande qui c'est celui-là...
Ton père, ta mère, ta soeur, ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.

- Ça se peut pas !
- Non ça se peut pas, mais ça doit vouloir dire qu'il les a oubliés... ou alors qu'il veut les oublier. Ou alors c'est eux qui l'ont oublié...
- Ou alors ils sont tous morts !
- Oui, peut-être qu'ils sont tous morts, sauf lui.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusque là inconnu.

- Il sait pas ce que ça veut dire ? Il sait pas ce que ça veut dire « ami » en français ?
- On dirait. Je trouve ça dur... On dirait qu'il veut même pas savoir...
- Ahhh oui. Dégouté il est. Il fait pu confiance.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.

- La patrie c'est le pays ?
- Oui et la latitude, c'est ça, ou ça, fait Jeanine en faisant courir son doigt sur le sous-main.
- Il sait pas son pays ? J'y crois pas.
- Il veut peut-être dire qu'il s'en fiche, que c'est pas ça qui compte...
- J'y crois pas.
- La beauté ?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.

- Hein ? C'est sa femme c'est sa femme !
Jeanine fait une moue dubitative. « Tu crois ? S'il en trouve une elle sera pas immortelle… »
- Tu comprends pas, il veut dire que c'est l'amour qu'est immortel.
- Bien vu. Je continue.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.

- Ouhla ! Il est pas bien lui ! C'est un malade ! Il faut pas haïr Dieu !
- Il dit pas qu'il le hait... Il dit que c'est celui qui le questionne qui le hait…
- Ouhla… mais quand même...
- Bon je continue :
- Eh ! Qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !

- Y'a des répétitions.
- Oui. Et je crois bien que c'est la phrase la plus importante.
- Qu'il aime les nuages ? C'est nul ! s'esclaffe le môme.
- Je trouve pas. Tu les aimes pas toi ? Regarde, on dit que mon doigt c'est un nuage. Et Jeanine promène son doigt sur le sous-main en dessinant plein d'arabesques et en chantonnant. Petit nua-ge voya-ge voya-ge... en Amérique, au Canada, au Pôle Nord, en Angleterre, en Finlande, en Russie, au Kazakhstan, au Pakistan, au..
- C'est où c'est où ?
- C'est là. Mais le nuage peut pas s'arrêter là, tu sais bien il passe, il passe...
- Si si fais-le s'arrêter là !
- Attends, il est déjà en Chine, il va repasser.
Le môme s'est mis à genoux sur la chaise et appuyé des deux coudes sur la table, le nez à quelques centimètres de la carte du monde, il suit le doigt de Jeanine à en loucher.
- Attention le revoilà, il arriiiive ! Et le môme saisit le doigt de Jeanine avec brusquerie et l'appuie fort sur le sous-main. « Il reste là ! bouge pu ! »
Jeanine est embêtée. D'abord elle voudrait récupérer son doigt coincé au Pakistan. Et puis Jeanine a des idéaux beaux. A savoir des trucs du genre : « on est tous citoyens du monde », ou « on vit tous sur la planète Terre ». Les idéaux, en principe, c'est beau. En principe parce que ça dépend desquels. Par exemple peupler la terre d'une race supérieure est un idéal discutable. Mais sinon en général, les idéaux c'est beau. Et puis c'est nécessaire parce que c'est pas utile. Mais comme c'est pas utile, on ne se soucie guère de les entretenir pour les maintenir en bon état, et du coup ça devient fragile il faut faire attention. Alors ce nuage boulonné au Pakistan, ça la contrarie fort, elle fera tout pour le sortir de là.
- Heu… écoute, va falloir que tu traduises en ourdou pour les prévenir là bas. T'es prêt ?
Le môme relève le nez et lui lance un regard quelque peu déconcerté, mais il ne lâche pas le doigt pour autant. « T'es prêt ? » reprend Jeanine.
- Je fais quoi ?
- Tu traduis en ourdou : Attention attention. Ceci est un message de la météo du monde. Je répète : atten... Allez, traduis !
- Heu… je sais que Attention.
- Ben dis-le !
Timidement le môme articule quelque chose comme : loukdjo. Jeanine lui fait signe de le répéter, encore et encore. Le môme s'enhardit et le loukdjo enfle dans le bureau. De sa main libre, Jeanine fait signe qu'elle reprend la parole : Tous les habitants du Pakistan – je dis bien tous les habitants – doivent immédiatement souffler souffler au ciel pour libérer le nuage prisonnier au-dessus de leurs têtes. Car il est formellement interdit d'arrêter la course des nuages. Si le nuage n'est pas libéré, les habitants du Pakistan devront passer toute leur vie avec un parapluie...
De crispé qu'il était le visage du môme s'éclaire, l'emprise sur le doigt empakistané se relâche. Du coup, Jeanine commence à s'amuser et ferait bien un feuilleton. Elle enchaîne : Quand une main reste accrochée au parapluie, la vie devient très compliquée. On ne peut plus tailler les crayons, ni porter une marmite, ni aller à la pêche... va falloir que tu traduises ! fait Jeanine pour mettre le môme devant ses responsabilités.
- Heu… il pleut je sais dire... barrich... heu... parapluie c'est tchetrri, et... la main, la main je sais 'hat ! Et hop il lâche le doigt de Jeanine, qui file file et qui chante en sautillant par-dessus les frontières : Lai-ssez pa-sser les p'tits nuages...
Et Baudelaire requiescat in pace.

(1) L'étranger. Charles Baudelaire. Spleen de Paris.


Jeanine passe le pont, suit le canal, et sourit béatement en écoutant les criailleries des goélands. Elle lève la tête pour les voir sillonner le ciel, mais pas trop, car il y a beaucoup de nids de poule sur ce chemin. Jeanine a acquis un vélo électrique dont elle se promet de tirer de grands contentements. Elle en expérimente le premier : il souffle un vent à décorner les bœufs, et malgré cela, elle pédale ! Elle a mis le niveau 1 de l'assistance électrique. A propos d'assistance, il faudrait qu'elle appelle la maintenance du logiciel. Elle a des télétransmissions coincées dans les tuyaux. Jeanine sent son humeur s'assombrir d'un coup. Il lui faudrait une bonne rafale pour chasser tout ça. Un coup c'est le lecteur de cartes, un coup c'est la CMU qui n'est pas dans les clous, quand c'est pas l'imprimante qui bourre ou qui crache en jets d'encre, ah parlez moi des calamars... mais Jeanine tu t'égares… Tiens, passe en niveau 2 plutôt, parce que mine de rien, ça peine, il faut peut-être changer de pignon et jouer sur les vitesses à main droite, 6ème, 5ème, 4ème, 3ème… Non je passerai pas en dessous de la 3ème, y'a pas de côtes c'est plat. Mais qu'est-ce qu'on s'en fout qu'il y ait des côtes ou pas, personne ne me surveille le pignon, à part les goélons ! Virage à droite toute, elle lâche le canal où elle avait vent latéral gauche, cap sur la plage, youhou vent de poupe à fond la caisse, ses cheveux battent l'air à l'horizontale, quelle liberté ! Une pensée pour les chauves, les pauvres. Elle rétrograde en niveau 1. Avec ce vent, même un tracteur ferait son TGV. Un coup d'oeil sur le petit écran du guidon, elle fait du 25 km à l'heure. Du jamais vu ! Hé les goélands qu'est-ce que vous dites de ça ? « Bravo Jeanine ! » l'encourage Misenplume, le goéland qui a des rémiges bouclées. « Plus vite ! » lui crie Berthe, le goéland aux grandes palmures. Jeanine rit toute seule, elle dépasse le 25 km heure. A ce train d'enfer, elle sera sur la plage en dix minutes. Elle arrive. Elle attache soigneusement son bel étalon noir mâtiné de hollandais, bien que la plage soit déserte. « Pas étonnant, t'as vu cette tramontane ! » lui lance Folmouette, le goéland un petit peu dérangé, « ça va cingler ! » Il n'a pas tort, songe Jeanine en ajoutant un tour de plus à son écharpe, « je vais voir l'écume des vagues et je rentre ! » lui crie-t-elle en retour. « Keeah keeah, fais ta maline ! » la raillent Finkel et Crott, les jumeaux lettrés. Jeanine hausse les épaules et va s'asseoir dos au vent face à la mer, pour se connecter aux éléments. Et à propos de connection, j'espère que les télétransmissions coincées dans les tuyaux... oui bon je l'ai déjà dit.
A sa droite, Misenplume et Folmouette se sont posés et se dandinent.
— Vous avez vu ce vent ? fait Jeanine pour engager gentiment la conversation et chasser les mauvaises connections.
— Ça ? C'est parfait pour chopper des courants ascendants, mais toi la Jeanine, tu vas avoir du mal à rentrer.
— Que neni ! Le hollandais m'attend, et si je le mets en niveau 3, vous allez voir !
— Ah oui, hollandais, fjords, tout ça... On a des cousins là-bas, fait Folmouette. Misenplume, tu te souviens du père Crochaille, qui avait l'échine bossue et qui bouffait les tulipes ?
— Hmm... fait Misenplume. Et du bec il va se gratouiller sous son aile frisotée. Jeanine a déjà remarqué qu'il avait des problèmes de mémoire, mais il est dans le déni. Alors pour dissiper sa tristesse, en une habile tentative de diversion elle lui dit qu'il a les plus belles bouclettes de la Méditerranée, ce qui lui fait plaisir, mais rend Folmouette jaloux.
— Tu vas t'ensabler ici ? lui fait-il, un rien sarcastique.
C'est vrai, ce n'est pas le moment idéal pour communier avec la nature. Le sable la fouette, mais elle fait semblant de rien, et pour désamorcer la rancoeur de Folmouette et l'apaiser : « Tu me fais un looping ? »
Folmouette s'élance, aussitôt suivi de Misenplume, Finkel, Crott, Berthes et d'autres que Jeanine ne connait pas. « Bravo les gars ! crie-t-elle dans le vent. Vous êtes magnifiiiiques ! »
À ces mots, toute la bande ne se sent plus de joie, et pour montrer leur beau ramage, ils ouvrent de larges ailes et planent, planent... C'est beau, Jeanine est subjuguée... Et vas-y que je fonce en piqué, et que je redresse in extrémis en frôlant la crête d'une vague. Et vas-y que je fends l'air comme une flèche en remontant aux nuages. Jeanine bat des mains et saute sur place, comme une lourdeaude pataude. Bon j'y vais les zamis ! Remonter la plage lui prend un temps fou. Elle piétine et ahane contre le vent. Les goélands ont quitté les vagues et tournoient au-dessus d'elle, solidaires. Quand elle parvient enfin au vélo, elle s'agrippe au guidon, éreintée et langue pendante.
Berthe se pose ailes déployées et lui dit avec grande empathie : « tu vas y arriver Jeanine ». Elle grommelle une réponse qui se perd dans les sifflements du vent. Son écharpe claque l'air et la gifle au passage. Elle tourne la proue du hollandais dans le bon sens et sent le doute l'assaillir. A-t-elle présumé de ses forces ? Les goélands retiennent leurs cris avec inquiétude. Il faut bien qu'elle rentre ! Elle ne peut pas rester comme eux à tournoyer jusqu'au soir ! Elle enfourche le hollandais, tripatouille ses boutons niveau 3 direct et appuie sur les pédales. J'y vais ! murmure-t-elle. Et elle y va. Et elle n'en croit pas ses mollets ! Ça roule ! Vent debout et ça roule ! Emerveillée et ivre de liberté, Jeanine lâche une main pour saluer ses copains.
Ouais ! hurle toute la bande. Je te l'avais dit, crie Berthe ! A demain !

(1) : paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Janvier 2019



— Je suis trop vieille, je sers plus à rien..
— Mais Madame Trèvieu, on n'a pas besoin de servir à quelque chose ! Et puis ce serait l'horreur, un monde où il n'y aurait que des jeunes...
Ça, c'était un ancien lundi.
Le lundi suivant rebelotte :
— Je voudrais que ça s'arrête... Vous croyez que si je me laisse aller et si je ferme les yeux...
— Non, je crois pas, c'est pas magique... Mais pourquoi vous ne continuez pas à faire votre petit train train tranquillement...
— Profond soupir...
L'autre lundi :
— J'en peux plus. J'en ai marre... Regardez, à quoi ça rime tout ça... Je sers plus à rien..
— Mais vous savez Madame Trévieu, servir à quelque chose ou servir à rien, c'est très relatif...
— Hein ?
Et encore un lundi :
— Je me demande... une balle dans la tête... y'a un fusil ici.
— Ah non hein ! Pas une balle dans la tête, ça va pas ! Les pompiers vont venir fracasser la porte, y'aura de la cervelle partout sur les murs ! Non non ça vous plaira pas, ça !
Et c'est comme ça tous les lundis. Jeanine en a marre aussi, mais elle continue d'y aller, et elle sait qu'elle continuera. C'est comme un devoir de fraternité. Un soir au café, elle retrouve Paulette et sa menthe à l'eau.
— Tu comprends, elle a raison d'en avoir marre... Je voudrais bien qu'elle puisse mourir, moi. Si je pouvais la faire mourir, je le ferais. C'est comme un devoir de fraternité.
Paulette manque de s'étrangler avec sa paille :
— Mais tu vas pas la piquer !
— Non, moi non... je sais même pas piquouser. Mais j'en connais qui le font...
— Mais tu sais que c'est interdit !
— Ouais.
— Eh ben c'est interdit !
— On s'en fout. Y'en a qui veulent bien le faire. C'est comme un devoir de fraterrnité.
— Oh la la Jeanine, tu dérailles là ! Ils t'ont mis quelque chose dans ta bière ?
— M'enfin Paulette qu'est-ce qui te prend ? On le sait que cette loi est nulle ! Toi aussi t'es adhérente à l'ADMD (2) ! Et on a même dit qu'on se mettait l'une l'autre comme personne de confiance !
— Oui mais là c'est pas pareil. Et pis nous c'est dans longtemps ! Piquer une vieille t'appelles ça un devoir de fraternité !
— Exactement. Si tu préfères, je trouve que ce serait chouette que lui soit appliquée une euthansie active. Ça te va comme ça ?
— Non. Y'a pas droit. Une sédation profonde et prolongée, y'a droit. Qu'est ce qu'elle a d'abord ta patiente ?
— Rien. Elle a eu un ou deux AVC dans le temps. Elle souffre même pas ! Alors ta sédation profonde et prolongée, ça peut durer 10 ans ! Elle est ralentie de partout. Elle est vieille. Elle se pisse dessus une fois sur deux. Elle en a marre et elle sert plus à rien.
— Oh ça, servir à quelque chose ou servir à rien, tout est relatif...
Jeanine pose sa bière brusquement et éclate de rire : C'est exactement ce que je lui ai dit !
Mais t'inquiète pas, je vais pas la piquer en douce. D'abord je sais pas faire les piqures – remarque je peux apprendre...
— Oui ben abstiens-toi Jeanine, et mets ta fraternité en sourdine !
Le lundi suivant, Jeanine écoute à peu près les mêmes phrases que d'habitude. Elle attend un intervalle pour caser :
— Je comprends bien Madame Trévieu, vous en avez marre... Mais en France, on n'a pas le droit de provoquer la mort des gens. En Suisse et en Belgique, ils font un truc qu'ils appellent le suicide assisté. C'est pas donné, mais ils font ça très bien, en douceur et tout...
— Non mais Jeanine, franchement, vous me voyez partir en voyage en Suisse ?
— Non non... je disais ça comme ça...
Nouveau lundi
— Dites Jeanine, votre histoire de voyage en Suisse, j'ai réfléchi... si on peut le faire en Suisse, qu'est-ce qui empêche de le faire en France ?
— La loi, je vous l'ai dit Mme Trévieu...
— Mais... on s'en fiche !
— Heu... ben pas exactement... c'est à dire que c'est interdit, vous comprenez ?
Jeanine a soudain peur de ce qui va suivre et fait moins sa maligne. Elle pense à Paulette qui va encore l'engueuler.
— Jeanine, ils nous font durer trop longtemps, y'a qu'à vous que je peux demander ça, vous allez me piquer. Vous croyez que c'est rigolo d'attendre comme ça ?
— Mais Mme Trévieu... Je sais pas faire les piqures d'abord !
— Et vous pouvez pas apprendre ?
— Mais Mme Trévieu... Je connais pas les produits !
— Ça s'achète où ?
— Mais Mme Trévieu... j'en sais rien ! Faut être médecin ou infirmière pour faire un truc pareil !
— Jeanine vous me fatiguez parfois... et je vous trouve bien égoïste... Si vous n'êtes pas fichue d'apprendre à faire une piqure, trouvez-moi quelqu'un de plus habile. Vous ne pensez pas que nous avons un devoir de fraternité les uns envers les autres ?
— Ben si...

1 : paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, septembre 2018
2 : Association pour le droit de mourir dans la dignité.


Le plafond au-dessus-d'elle. Elle fixe intensément un petit truc gris. Ça bouge, ou c'est fixe ? Une mouche, ou un accroc dans le plâtre ? C'est à l'heure actuelle la seule chose qui compte et Jeanine tend toute sa concentration sur cette unique question. Non, ce n'est pas tout à fait juste. Avant de se passionner pour la petite chose du plafond et que son existence en dépende, elle a d'abord ordonné à sa bouche de s'ouvrir aussi grand que possible. Si elle s'appliquait, il serait bon avec elle... un genre de transfert quoi. Il faut lui plaire. Il faut qu'il l'aime ! Alors elle s'est consacrée corps et âme à l'ouverture maximale des maxillaires. Le corps a enregistré, les mâchoires s'y tiennent. Mais maintenant ce qui compte, là, c'est ce truc au plafond, concentre-toi concentre-toi... si tu fermes les yeux, peux-tu le dessiner dans ta tête ? Non, trop flou, forcément mes lunettes sont là-bas, du côté des choses du monde... que faire ? je vais lâcher, je vois même pas si ça bouge ou pas, c'est pas un bon objet ! Catastrophe. Disparu. Ça devait être une bestiole. A dû s'envoler. Même pas vu... Et la panique envahit Jeanine, elle est abandonnée, aucun appui nulle part, elle va s'engloutir dans ce plafond trop lisse...

Soudain elle entend des paroles, c'est SA voix, IL lui dit des mots, qui la hissent hors de l'abîme. Quelle bonté, quelle magnanimité !
— Voyons-voir... (Et l'homme à la voix lui propulse un coup d'air froid avec son compresseur. Jeanine ne bronche pas.)
— Aah ? reprend l'homme à la voix. (Modulation incrédule.)
— Et là ? (Nouveau coup de compresseur et cette fois, Jeanine fait un bond dans le fauteuil.)
— C'est pas celle que vous disiez ! dit l'homme à la voix. (Triomphante ce coup-ci.)
Jeanine a reclaqué ses mâchoires. Elle ne les ouvrira plus jamais, il peut aller se faire voir ! Dire qu'elle lui aurait tout donné, qu'elle avait souhaité ardemment son amour ! Heureusement l'homme à la voix pérore, complètement ignorant de ce qui se joue chez Jeanine. Il s'est déplacé et elle comprend que ça suffit pour aujourd'hui. Elle se tempère et essaie d'écouter.
— ... les patients, on peut pas trop leur faire confiance, ils disent une chose, mais...
— Oui c'est subjectif ! le coupe Jeanine, soudain à son affaire.
— Non c'est pas ça... se défend le dentiste – et Jeanine pense qu'il pense qu'il ne doit pas lui donner à penser qu'il taxe le patient de subjectivité. Politiquement incorrect ça. Jeanine veut attaquer, redorer le blason de la subjectivité, celle du patient, celle du soignant et celle de ses symptômes ! Mais il est en train de lui donner deux rendez-vous par semaine pour tout le mois, pas question de se le mettre à dos, elle la boucle sans serrer les dents, prête à acquiescer à tout le mal qui court sur la subjectivité. Mais dans la rue, elle a honte de sa lâcheté.
Rhooo, j'aurais dû, j'aurais dû...

Quel malheur de se défier comme ça de la subjectivité ! Ils ne comprennent pas qu'à vouloir éradiquer la subjectivité de partout, on se retrouve avec des machins tout vides, des pantins dociles à ficelles qui pensent tous comme on leur a dit de penser et qui font tout comme on leur a dit de faire... Y'a qu'à voir leurs règles de bonnes pratiques, y'a qu'à voir les incitations de plus en plus pressantes pour travailler avec les autistes comme ci et pas comme ça, y'a qu'à voir les formations prétendument indispensables pour travailler sur la dyscalculie... non mais sans blague ! Et les évaluations perpétuelles à pourcentages, qu'on dirait la fiche de traçabilité de la matière grasse dans le yaourt... On nous modalise tout ! On nous formate tout ! On nous baratine avec une novlangue de bois bouffée aux termites tellement elle est usée, mais néanmoins, c'est elle qui gagne ! A quoi ça sert d'être prévenus ? Et vas-y qu'on ingurgite les projets, le partenariat, la démarche qualité, la certification, les processus, les réseaux, la gestion des affects, la bienveillance, la parentalité, la performance, la sectorisation, le référentiel, le dispositif, la compétence... jusqu'à la nausée, jusqu'à la déprime ! Et vlan, Jeanine file un coup de pied dans une canette de bière qu'elle envoie dans le caniveau. Le bruit de ferraille lui fait du bien. Bon, Jeanine t'exagère, le dentiste n'est peut-être pas responsable de tout ça, le pov gars... Tiens voyons voir, qu'est-ce que c'est que cette bière ? Et puis vraisemblablement, c'était pas la canine, c'était la prémolaire. Tiens, elle ne connait pas cette marque, il faudra essayer. Mais n'empêche, ça iradie dans toute la machoire. Tiens, un bar. La douleur se fout de l'anatomie objective. Si j'en demande une tiède, et que je penche la tête vers la gauche, la prémolaire de droite n'y verra que du feu...
Et résolument, Jeanine pénètre dans le bar pour s'en siroter une, parce que subjectivement et donc pour de vrai, ça va lui faire du bien.

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, juillet 2018.


Jeanine se réveille en sursaut. La main sur sa poitrine qui bat qui bat, elle tâche de respirer calmement et de reconstruire sa réalité. Sa chambre, son lit, sa couette, tout est à la bonne place. Ce n'était qu'un sale rêve, se dit-elle fort soulagée… Un objet petit a courait après elle, elle sentait des doigts crochus prêts à s'agripper à son beau manteau de l'hiver dernier. Un peu plus et les coutures craquaient ! Un sale rêve...
Elle allume sa lampe de chevet et chausse ses lunettes pour que de visu, elle ait la preuve d'être à l'abri dans sa chambre et dans son lit.
Sur sa table de nuit, trônent un crayon et le Séminaire X, L'angoisse, qui lui a flanqué ce cauchemar. Pas rancunière pour un sou, elle l'attrape. Puisque je suis réveillée, pense-t-elle, autant m'en refaire un petit bout, car ce qui est fait n'est plus à faire. Calée sur ses oreillers, elle suçote son crayon, prête à souligner tout ce qu'il ne faut pas louper.

Jeanine a eu du mal avec ce séminaire. En bonne orthophoniste, elle a toujours placé le symbolique au pinacle. Et voilà que dans ce texte, son signifiant adoré dégringole un peu, il faut bien le dire… Il n'est plus celui par lequel tout passe, puisque Lacan met justement l'accent sur ce qui ne passe pas, et ne passera jamais, par lui : un reste, un machin irréductible, non signifiantisable… Ça l'a rendue triste Jeanine, au début. Pourtant elle était prévenue !
La première fois qu'elle a entendu causer de Lacan voyons voyons… elle était jeune étudiante, un psychanalyste avait parlé de la faille dans le langage. Et mon dieu cette histoire de faille, elle n'en est pas encore revenue ! Tout soudain le monde s'éclairait ! Oui, mais elle était jeune et optimiste, c'est pour ça. Jeune et optimiste elle l'est beaucoup moins, et n'entretient plus l'illusion d'avoir levé le voile obscur du monde. D'abord à quoi ça servirait ? Même quand on croit que ça s'éclaire on se goure alors ! Mais la faille, ah la faille ! Jeanine lui décernerait toujours la médaille.Tiens faille et médaille ça rime… Et donc s'il y a faille, pas étonnant qu'il y ait un truc qui tombe dedans, ce fichu reste…

Jeanine se prend à rêvasser paisiblement car son cauchemar est loin. Elle se voit penchée au dessus d'une crevasse, tête inclinée, oreille aux aguets, et elle entend CLONG ! C'est l'objet a qui choit… Que tu es bête se dit-elle. Elle rabat le livre sur ses genoux, et regarde sur la couverture le dessin de la bande de Mœbius avec les fourmis qui cavalent à l'intérieur ou à l'extérieur, sur l'endroit ou sur l'envers on ne sait pas.
C'est comme un huit qui se tord, la bande de Moebius. Si on découpe une bande de papier et qu'on la scotche en la tordant comme le huit, on pige tout de suite que les fourmis non plus ne peuvent pas savoir qu'elles se retrouvent parfois en dessous, puisqu'elles ne passent jamais par un bord. Lacan fait ça pour introduire le fait de « ne pas avoir d'image spéculaire ». La bande qui n'a comme qui dirait qu'une seule face, ne peut pas être retournée, et si on retourne une face sur elle-même, elle sera toujours identique à elle-même. Alors que dans un miroir, la gauche devient la droite et inversement. Bon, que la bande n'ait pas d'image spéculaire, on s'en fout un peu, se dit Jeanine, et les fourmis peuvent aller se voir ailleurs. Mais quand même, il sait ce qu'il fait le Lacan, parce que les fameux petits a, je vous le donne en mille, ils n'ont pas d'image spéculaire ! Et comme ils n'ont pas non plus vraiment de signifiant, tu peux ni les voir ni les nommer quoi… Juste tourner autour, essayer de les cerner…

Il est arrivé quelque chose comme ça à Maupassant sur le tard. Dans le miroir, il ne se voyait plus. Plus d'image spéculaire, le pauvre. Mais voilà qu'il aperçoit le dos d'un fantôme. Quand le fantôme se retourne, horreur, c'est lui, c'est son double ! Comme si l'image qu'il ne voyait plus dans le miroir, lui revenait dans une autre dimension, dans le réel, qui hélas n'a rien à voir avec la réalité. Ça fout les jetons le réel. Dans le réel, rien ne manque, scande Lacan. Et il dit aussi : « Ne savez-vous pas que ce n'est pas la nostalgie du sein maternel qui provoque l'angoisse, mais son imminence ? » Ça, Jeanine s'en doutait. « La possibilité de l'absence, c'est ça la sécurité de la présence [...] ce qui est le plus angoissant pour l'enfant, [...] c'est quand il n'y a pas de possibilité de manque, quand la mère est tout le temps sur son dos, et spécialement à lui torcher le cul ... » Et toc. Ah les mères !

Tant qu'il y a du manque, il y a de l'espoir se dit Jeanine en triturant sa couette. Et ça nous garantit un monde spécial ortho, du symbolique à donf, des signifiants à la pelle qui disent, qui racontent, qui trompent ou qui falsifient, qui vont et viennent en vous dessinant un quotidien plus ou moins vivable et c'est déjà pas mal.
Mais dans le réel, changement de planète... les signifiants ne font plus leur boulot, ça résiste de partout à se laisser signifiantiser normalement, entre autre pour cause de manque de manque !

Pour en revenir aux objets petits a, ils sont une race à part. Ils peuvent nous faire entrevoir l'horreur du réel et nous coller l'angoisse parce qu'ils apparaissent là où ils ne devraient pas, à la place d'un manque, d'une absence... « Le a, qui est ce reste, ce résidu, cet objet dont le statut échappe au statut de l'objet dérivé de l'image spéculaire, c'est à dire qui échappe aux lois de l'esthétique transcendantale. » Ouais ouais… Jeanine baille, le crayon ne souligne plus guère, et le séminaire X glisse à terre…

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, janvier 2018.


Jeanine rentre chez elle. Les journées s'allongent, on y voit encore et elle sautille pour éviter les joints des pavés qui dallent le trottoir. Elle fait ça tous les soirs, ça la détend. Mais l'hiver, on n'y voit pas grand-chose à cette heure-là, alors elle fait plein de ratés, elle s'en fiche, mais c'est quand même plus satisfaisant quand elle fait un sans-faute.
Jeanine arrive au carrefour où elle doit choisir un chemin. Soit elle va au plus court avec un trottoir goudronné et elle ne peut plus gambader sur les pavés, soit elle garde le trottoir aux joints et se rallonge de 8 minutes. Force lui est de constater que plus ça va, plus elle choisit le court. La fatigue, l'âge, tout ça…
Mais ce soir elle prend les pavés, il lui faut bien ces 8 minutes de rab avec tout ce qu'elle a à penser. Faudrait qu'elle cause à sa copine Paulette. Avec l'arrivée du printemps, elle n'arrête pas de faire des bilans, – normal, le printemps c'est le renouveau – et ses bilans sont de plus en plus… bizarres. Comment te dire, Paulette… oui bizarres… je trouve pas d'autre mot… C'est toi qui es bizarre, lui dira Paulette. Nan, écoute, t'as déjà entendu ça, toi ? :
— Et qu'en pense son papa ? je lui dis.
— On est séparé, qu'elle me répond.
— Depuis longtemps ?
— De toute façon, pour ce que ça change ! Ça rentrait du chantier et ça se vautrait devant la télé, je gérais tout toute seule, ça s'est jamais occupé de rien ! Ça n'a jamais débarrassé une table, jamais fait les courses, rien !
— Vous parlez de son père ?
— Oui. Les devoirs, l'école et tout, ça s'en est jamais occupé, alors séparés ou pas c'est pareil !
Paulette lui dira Ah les mères… mais Jeanine est sûre que même Paulette aurait eu trois secondes de perplexité en entendant ça.
Je vais quand même lui mettre une majuscule, se dit Jeanine, il aura plus de tenue. Ah ! mais si ça se trouve elle faisait référence à Freud ! C'est pas joli joli, un Ça. S'il n'est pas tempéré par les frangins Moi et Surmoi, c'est pas joli joli, songe Jeanine. Elle aimerait bien voir la tête qu'il a, le Ça… La semaine prochaine, elle demandera si Ça pourrait amener le môme. Paulette serait sûrement de cet avis. Et peut-être que Ça ne demanderait pas mieux, allez savoir…
Quand Jeanine croise quelqu'un sur le trottoir, elle arrête de sauter et fait mine de fouiller dans son sac. Sinon, à la voir un coup faire un grand pas, un coup un tout petit, un coup sur la pointe, un coup sur le talon, on se demande si elle n'a pas un coup dans le nez. Ça la gêne, voyez-vous. Paulette lui dirait Qu'est-ce que ça peut te faire ce qu'ils pensent ? Jeanine ça la gêne, elle le déplore mais elle manque de liberté intrinsèque.
Elle est marrante la Paulette, elle est née dans un milieu d'artistes elle, alors sa liberté intrinsèque, elle l'a eue quasiment dans le biberon. Jeanine il faut qu'elle se la gagne centimètre par centimètre, elle estime qu'elle a déjà bien progressé, mais passer pour une poivrote, non.
Elle aurait un autre genre de bilan à raconter à Paulette. Une Madame Lesoir, qui a entendu la voisine parler de bilan chez l'orthophoniste, alors elle aussi vient pour le bilan :
— À mon âge, vous ne pensez pas qu'il est grand temps ?
— Qu'il est temps de quoi Madame ?
— Eh ben de faire le bilan ! Je risque d'y passer d'un jour à l'autre. Pas folle la guêpe ! Donc, je fais le point. Et puis comme ça, je saurai quoi dire à Saint Pierre, ça me fait comme une petite révision vous voyez ?
— ?
— Vous ne prenez pas de notes ?
— Si si…
— Ça m'aiderait, parce que des fois je radote… vous pourrez me dire « Ah, mais vous l'avez déjà dit… » ça nous fera gagner du temps vous croyez pas ?
— Heu…
— Je commence. Je suis née en 34, 2 ans avant la guerre d'Espagne… Ce salopard de Franco, ça vous dit quelque chose ? J'avais 4 ans, quand mon père a dû fuir en France. Ma mère, toute seule avec ses filles, je vous raconte pas… Enfin si si, je vous raconte. notez je vous prie. Ma mère, rejetée par les trois quart du village, et même par ses frères parce qu'elle était la femme d'un rouge. Les guerres civiles c'est les pires, parce que ça vous zigouille les familles… Bon passons, je vous dis les grandes lignes, et après on y reviendra, on fera chapitre par chapitre, ça vous va ? Je prévois 10 rendez-vous, peut-être 12 pour la relecture… Pas de soucis pour vos honoraires, j'ai de quoi.
T'as déjà eu ça, toi Paulette ? Jeanine est sûre que Paulette est fichue de faire celle qui connaît la chanson. Elle me plaît bien cette Madame Lesoir, songe Jeanine. Le bilan d'une vie ça m'étonnerait qu'on y arrive, mais c'est pas mal d'y croire, se dit-elle en prenant son élan. Ah raté ! L'obscurité s'accroît, il devient de plus en plus difficile d'éviter les joints. Jeanine s'arrête pour reprendre son souffle. Elle est presque arrivée et se remet à marcher normalement. Par manque de liberté intrinsèque, elle ne veut pas risquer que les voisins la voient sauter sur les pavés. Quand elle sera au soir de sa vie, il ne sera pas dit dans son bilan qu'elle avait perdu sa dignité.


Jeanine a rendez-vous au café avec Paulette pour qu'elle lui raconte un peu ses misères. Elle sirote sa bière en la fixant d'un air lourd de reproche. On voit bien qu'elle se contient, mais finit par lâcher : Paulette, moi je veux bien mais quand même ! Une menthe à l'eau ça va pas t'arranger ! Bon je dis ça je dis rien mais quand même…
Paulette a l'œil morne. Elle remue sa paille sans conviction.
— Ouais ouais…
— Ben oui quoi ! En attendant, raconte-moi où ça en est ton histoire d'héritage.
— Ça en est que je crois bien que je suis fâchée à mort et à vie avec mon frangin…
— Mais non mais non tu vas voir ça va s'arranger…
— Ben je vois pas comment. Si tu savais tout ce que je me suis entendue ! D'après lui je devrais me contenter de trente pour cent, et encore c'est parce que monsieur est magnanime !
Et Paulette se lance dans des histoires compliquées d'assurance-vie, d'évaluation de la maison familiale…
Jeanine pense soudain au môme de quatre heures et demi, qui est sorti rayonnant de son bureau pour brusquement changer de tête dans la salle d'attente et se mettre à chouiner tant et plus. Sa mère était en train de donner le sein au petit frère. Elle l'a tancé vertement : Te plains pas ! Chez les têtards c'est bien pire ! Devant l'air ahuri de Jeanine, elle a expliqué, pragmatique : Ben oui les têtards doivent partager entre mille. Forcément il reste pas beaucoup pour chacun. Mais un frère de rien du tout, c'est pas la peine d'en faire un plat…
Paulette continue sur le thème d'une indivision et du notaire tordu que ça l'étonnerait pas que le frère l'ait soudoyé…
— Rrrhooo ! Paulette t'exagères là !
— J'exagère ? Et comment tu comprends que le notaire en personne me téléphone un beau matin pour me dire Madame Paulette, bien qu'il n'y ait aucun testament, il semble bien que votre père ait tenu à avantager votre frère, je dispose de certains témoignages de voisins…
— Hein ?
— J'te le jure ! Tu te rends compte que mon frère est allé faire la tournée du bled et qu'il a fait écrire des horreurs à tous ces vieux schnocks…
— Paulette calme-toi. Finis ton truc vert là et je vais te commander autre chose…
— Nan ! Laisse-moi ma menthe ! Je le savais bien qu'il avait toujours été jaloux de moi ma mère me l'a toujours dit Ton frère, faut pas lui en vouloir Paulette, il a eu de la jalousie on a même dû l'amener chez des docteurs, il avait de la rivalité fraternelle ça s'appelle comme ça…
— Oui mais bon, c'est banal Paulette…
— Mais je sais ! Mais c'est une chose de le savoir, et une autre de t'entendre dire par un notaire, – un notaire Jeanine ! – que ton père a toujours eu dans l'idée d'avantager ton frère !
— Oui c'est sûr que symboliquement ça doit faire son petit effet…
— Et en plus c'est même pas vrai ! Ma mère sans doute, mais pas papa ! Quand je pense Jeanine, quand je pense à tout ce que j'ai fait pour lui ! Je lui ai prêté de l'argent pour qu'il monte son foutu magasin de fruits et légumes, je l'ai hébergé pendant plus d'un an quand sa bonne-femme l'a fichu dehors, et toutes les soirées que j'ai passées à écouter ses pleurnicheries ! Et même que c'est en grande partie à cause de ça que j'ai divorcé…
— Oui mais bon ça…
— Et quand on était petit, je l'ai toujours défendu quand il piquait les protège-cahiers dans l'armoire aux fournitures ! Oui je te l'ai pas raconté ça Jeanine ! Mon frère a eu sa période ! Il piquait ! Même dans les magasins…
— Tu vois bien, Paulette, il avait des problèmes ton frère…
— Ah tu le défends ? Tu vas pas t'y mettre !
— Non non…
Et Paulette continue comme ça pendant un bon moment. Tout y passe, les câlins du père, les baffes de la mère, les parts de gâteau, les bulletins scolaires… Jeanine ne comprend pas tout. Difficile de saisir qui était jaloux de qui, qui de la mère ou du père se montrait injuste ou équitable, lequel protégeait, lequel punissait… Selon les âges, ça a varié, tantôt l'un, tantôt l'autre… En tout cas, Paulette ne semble pas avoir eu une enfance malheureuse. Mais ce qui est sûr, c'est que les histoires de succession à la mort du père lui ont fait chavirer les représentations qu'elle avait de sa gentille petite famille ! Pauvre Paulette, se dit Jeanine, on dirait qu'elle découvre un frangin qu'elle ne connaissait pas…
— …tu vois Jeanine, franchement, c'est comme si on m'avait changé mon frère. Jamais au grand jamais j'aurais pensé qu'il me ferait ça ! Avec tout ce qu'on a vécu ensemble…
— Ben tu sais c'est comme moi, quand ma mère est morte, tu sais ce qu'il a dit mon frère ? Il a dit…
— Oui mais non tu peux pas comparer, moi mon frère on était super proche et tu sais quoi encore ? Il a été voir les cousins d'Anjou Lolotte et Dédé, et il leur a raconté que mon père, le frère de leur mère, avait toujours dit à ma tante, la mère de Lolotte et Dédé, que moi Paulette, il était même pas sûr que je sois sa fille ! non mais tu vises un peu…
Jeanine hoche la tête régulièrement pour montrer qu'elle suit, mais ce qu'elle essaie de viser, c'est le regard du serveur. Elle tente de replacer les têtards.
— Paulette, dis-toi bien que ce serait pire si t'étais un têtard…
Peine perdue, Paulette n'entend rien. Jeanine se console en choppant le serveur : « Siouplait 2 pressions ! »


C'est bientôt l'heure de manger, midi approche, l'ambiance est détendue. À propos d'une portion de gruyère dessinée sur une carte du mémory, Jeanine s'autorise : Mmm, ça donne faim, j'adore le fromage.
Sans même lever le nez, restant bien concentré, le môme lâche : "J'aime le fromage. On dit pas j'adore"
— Hein ? Ben si j'adore le fromage.
— Non. On n'adore que Dieu.
— Mais… mais moi j'adore le fromage !
— Demande à ma mère on n'adore que Dieu. Faut dire j'aime le fromage.
— Mais… tu voudrais commander les mots que je dis ?
— Demande à ma mère on n'adore que Dieu.
— Mais ta mère non plus elle ne peut pas commander les mots !
— Si.
C'est dit simplement, tranquillement et avec une telle évidence que Jeanine lâche l'affaire et se cloue le bec. Pour un temps. Nul doute qu'elle y reviendra, parce que ça lui reste en travers quand même. Et le mémory, elle a envie de le bâcler, faut la comprendre. Dieu, c'est déjà un gros morceau, alors Dieu plus une mère…
Jeanine ne connaît pas bien Dieu. C'est un peu comme le foot, les militaires ou le CAC 40, elle ne fréquente pas.
Un autre môme lui a déjà dit qu'elle ne devait pas mettre de musique dans sa salle d'attente parce que Dieu ne voulait pas. Une dame lui a expliqué que la mutuelle, non, sa religion était contre, tant qu'on peut on paye. La sécu ça passait, mais pas la mutuelle, et Jeanine a oublié de demander pour les congés payés. Une autre dame lui a raconté que la religion gouvernait la vie au poil près, la nourriture, l'argent, les loisirs, la façon d'entrer aux toilettes, tout ! Elle en a eu des frissons tout le long de l'épine dorsale d'entendre ce tout ! Elle, elle a pensé à l'amour, le charnel, celui du corps… Ouh la la.
Jeanine pense aux indulgences. C'est passé de mode ça… ou alors ça se pratique encore et elle n'est même pas au courant. Et si on nous les remettait au goût du jour ? Un petit carnet, avec un barème de réparation et une tarification des péchés. Il faudrait réfléchir au poids de la faute, lui fixer une valeur fiduciaire. Partant de là, ça devrait être facile de proposer une indulgence pour racheter son dernier péché en restant dans les clous, ni trop ni trop peu, quoi. Il doit bien y avoir une appli pour calculer ça, sinon, il y a un sacré créneau à saisir. Mais Jeanine soupire, parce que c'est toujours pareil, les gens vont se mettre à exagérer… Ils vont tout sous-évaluer quand il s'agira de leur pomme, et sur-évaluer le péché du voisin, qu'ils mettront au prix du caviar… Il va y avoir de l'abus. Et puis en plus, Luther et Calvin se sont déjà exprimé sur le sujet, ils étaient contre les indulgences et Jeanine les approuve. C'était quand même un commerce bien vil… Luther a écrit 95 thèses contre les indulgences ! Il disait qu'on pouvait être sauvé non pas en payant des trucs à l'église, mais par la seule grâce de Dieu. Et ce qui plaît le plus à Jeanine, c'est qu'il disait aussi que Dieu, personne ne pouvait connaître ses choix ! Donc on ne peut pas savoir s'il nous sauvera ou pas, et ça, ça lui va parfaitement à Jeanine. Elle tolère très volontiers et sans aucune allergie que d'aucuns pensent que peut-être… au-delà de nos vies terrestres… il y aurait quelque chose…
Elle connaît des gens très bien, et qu'elle aime, qui pensent que Dieu ma foi… il se pourrait bien que…
Mais bon sang, le conditionnel, – qui n'est pas fait pour les chiens – ils savent l'employer ! Qu'on lui respecte son conditionnel et tout ira bien ! Mais quand on commence à la bassiner avec tout un fatras de certitudes à la noix, sur le fromage, la musique et les remboursements, et qu'on lui met de l'impératif à toutes les sauces, là elle désespère, et l'urticaire, l'allergie et l'eczéma fleurissent…
Bon d'accord, Luther, qui reconnaissait ne rien savoir des desseins de Dieu, ne doutait pas de son existence, et à cet endroit-là il ne mettait pas de conditionnel. Mais ça, c'est parce qu'il n'avait pas la télé. S'il avait vu les reines du shopping, touche pas à mon poste, ou les Marseillais à Miami, nul doute qu'il aurait douté et qu'il aurait mis du conditionnel partout.
Tout cela est bien joli, mais en attendant il faut finir cette séance d'une manière ou d'une autre, et ce môme est trop petit pour se lancer dans une étude comparative des modes impératif et conditionnel. Jeanine, qui ne sait pas si son ton va sortir piteux ou plein de bravoure, risque : Sais-tu, il y en a qui pensent que les dieux n'interdisent aucun mot… Et vite vite parce qu'elle sent bien qu'elle ne fait pas le poids face à l'immmmmense abus fallacieux des prétendus diktats de Dieu, surtout quand ils sont proférés par les mères, elle ajoute : À jeudi.


Spèce de grosse bite il suce il suce j'l'ai vu dans les douches eh gros pédé !

Jeanine traverse la cour de l'institution quand ces douceurs lui parviennent aux oreilles. Jeanine a envie d'en savoir plus et change de direction pour aller écouter ça de plus près, tout le monde aurait fait pareil. Le temps qu'elle atteigne les marches du bâtiment, elle capte encore quelques gracieusetés dont elle regrette que la poésie les ait désertées.

Tu lui mets dans le cul eh il lui met il lui met il lui pisse eh ta mère...
C'est pauvre. Très pauvre. Et pourquoi ces répétitions qui n'apportent rien ? Quand elle ouvre la porte, on en est réduit à eh j'le sais parce que j'le sais.
La situation révèle un éducateur et deux mômes, assis dans les fauteuils du coin détente, en train de jouer à un jeu de société. Les mômes aboient cette prose navrante à l'éducateur en agitant un bras, au-dessus de leur tête, pendant que de leur autre main ils tiennent leurs cartes en éventail. Un bras qui s'excite, et l'autre parfaitement policé. Incroyable !
L'éducateur n'a pas l'air si accablé que ça et Jeanine en secret l'admire. Comment fait-il ? Alors voulant bien faire, elle dit d'une voix qu'elle souhaite sereine et maîtrisée : « Hum hum... je ne sais pas de qui vous parlez, mais je crois que vous faites erreur. Ici on travaille, et on n'a pas le droit de mélanger le sexe et le boulot... ». Du tac au tac, l'éduc : « Ah ! vous voyez ! »
Un des mômes se tourne vers elle : « Tiens salut Jeanine » et l'autre : « Ouais ouais... » et tranquillement il se lève et va vers le coin cuisine pour touiller dans un grand saladier. Alors l'éduc :
— Bon on finira la partie après. Ça y est la pâte est bien reposée, on peut commencer à les faire cuire, t'en voudras une Jeanine ?
— Heu... oui.
— Vous entendez les garçons ? La première est pour Jeanine !
— D'acc. Au sucre ou au nutella ?

Il ont tous les trois quitté le coin des tapis, fauteuils, livres et jeux, et s'affairent à l'autre bout, autour de la plaque électrique. Une vraie scène domestique.
Un peu sonnée de ce dénouement qui se dilue dans la poêle à frire, Jeanine attend sa crêpe car ma foi c'est l'heure du goûter. Mais elle reste sur sa faim. Elle aurait bien besoin d'autre chose... Du côté de la sublimation peut-être... ? Au contraire des deux mômes et de l'éduc elle n'arrive pas à passer de l'obscénité à la pâtisserie en un claquement de doigt.
Alors la voilà à tenter de sublimer, au moins pour elle ! Mais en léchant le nutella sur ses doigts, elle se rabroue intérieurement : Non Jeanine, pas possible. On ne fera pas un atelier de poésie érotique avec ces mômes-là. N'y pense même pas. Oublie Jeanine... Et puis d'abord ils sont trop jeunes. Et puis d'abord y'a assez à faire pour contenir les débordements, l'excitation, la jouissance et tout ça sans en rajouter. Et puis d'abord, ça s'est jamais vu... Cette manie de toujours tout ramener au langage...

Un peu plus tard, elle fouille dans son bazar dont voici ce qu'elle exhume :
Je suis très émue de vous dire que j'ai
bien compris l'autre soir que vous aviez
toujours une envie folle de me faire
danser. Je garde le souvenir de votre
baiser et je voudrais bien que ce soit
là une preuve que je puisse être aimée
par vous. Je suis prête à vous montrer mon
affection toute désintéressée et sans cal-
cul, et si vous voulez me voir aussi
vous dévoiler sans artifice mon âme
toute nue, venez me faire une visite.
Nous causerons en amis, franchement.
Je vous prouverai que je suis la femme
sincère, capable de vous offrir l'affection
la plus profonde comme la plus étroite
amitié, en un mot la meilleure preuve
que vous puissiez rêver, puisque votre
âme est libre. Pensez que la solitude où j'ha-
bite est bien longue, bien dure et souvent
difficile. Ainsi en y songeant j'ai l'âme
grosse. Accourez donc vite et venez me la
faire oublier par l'amour où je veux me
mettre

C'est une lettre de Georges Sand, dont on peut lire – si on veut, pas obligé – une ligne sur deux.

Et Alfred lui a répondu par cet acrostiche :
Quand je mets à vos pieds un éternel hommage,
Voulez-vous qu'un instant je change de visage ?
Vous avez capturé les sentiments d'un cœur
Que pour vous adorer forma le créateur.
Je vous chéris, amour, et ma plume en délire
Couche sur le papier ce que je n'ose dire.
Avec soin de mes vers lisez les premiers mots,
Vous saurez quel remède apporter à mes maux.

C'est quand même autre chose !
Mais c'est dommage parce que c'est même pas vrai. La lettre de Georges est un canular parait-il, que des amis à elle auraient écrite quand elle est morte.
N'empêche. C'est quand même autre chose...
Jeanine est apaisée. Elle l'a, sa sublimation.

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, avril 2017



— Qu'est-ce que vous avez commandé pour Noël ?
« Ça recommence », pense Jeanine. En soupirant, elle répond « Je sais pas... » et surtout, elle ne demande pas « Et toi ? »
— Moi j'ai commandé un galaxy
— Ah ? Mais on dit pas une ? Moi j'en ai une. Et Jeanine vide son pot à crayons. Sur sa table s'éparpillent stylos, crayons, ciseaux, règles, gommes, et des petits bouts de branches, une cuillère en plastique, des plumes de pigeon, un porte plume sergent Major, et... quelque chose qui roule et qu'elle chope prestement. Triomphante, elle lui montre au creux de sa main : « Regarde ! »
Ahuri le môme lui fait : Ben c'est une bille...
— Ben oui. Une galaxie, fait-elle fièrement en la saisissant entre deux doigts. Remarque, c'est pas la mieux je trouve...
Le peu d'enthousiasme du môme l'alerte, et en un éclair elle s'avise qu'un ado qui demande une bille galaxie pour Noël, ça ne doit pas courir les rues. Il y a peut-être un élément qui lui échappe... Cependant, espérant que la suite pourrait rattraper la chose, elle continue : Attends, j'en ai d'autres dans mon tiroir. Regarde, celle là c'est un œil de chat, et celle-là une chinoise...
Jeanine n'aime pas la galaxie. Elle est pleine de petits grains en relief, elle la trouve moche, mais elle ne le dit pas. Dans le même genre il y a la pépite, la météorite et la Jupiter. Moches. Par contre, Jeanine convoite depuis un certain temps une ouragan, une michelangelo, et une corbeau. Elles sont pleines de volutes, ça vous a un petit côté précieux et c'est d'une élégance ! Mais personne ne lui en donne en ce moment. Il y a même des mômes qui n'en ont jamais entendu parler. Une fois sortis des comètes ou des arcs en ciel, ils ne connaissent rien. Il y a la Van Gogh aussi qui est pas mal. L'an passé, elle en a fauché une à un môme. Elle aimait bien quand il venait parce qu'il amenait une grosse trousse pleine de billes et tous les deux ils faisaient l'inventaire et établissaient des listes. Jeanine est sûre qu'il n'a rien vu quand elle lui a fauchée, mais bien mal acquis ne profite jamais s'était-elle pensé, car elle l'a perdue, et ce môme ne vient plus parce qu'il s'est mis à bien lire et c'est très dommage. « C'est sûrement Jean-Eudes qui me l'a piquée, j'en suis presque sûre, fulmine intérieurement Jeanine dès qu'elle évoque la Van Gogh. Franchement, je fais pitié avec mes trois malheureuses billes... J'ai quand même un boular, mais si je le sors du tiroir, on va me le voler. »
L'ado attend, visiblement peu passionné par les billes de Jeanine.
— Heu... Alors pour Noël tu voudrais une galaxie ?
— Mais nan ! Vous savez pas c'est quoi un galaxy, sérieux ?
— C'est pas ça, alors ? fait-elle en rouvrant sa main.
— C'est un smartphone ! Sérieux vous connaissez pas ?
— Si si... je connais...
— Je voudrais un 5 pouces point 2.
— Hein ?
— Je voudrais un 5 pouces point 2...
— Ah oui c'est bien 5 pouces...
— Point 2. C'est plus confort que point 1. Et en plus il est moins cher que le point 1.
— Ah bon ? Comment ça se fait ?
— Ché pas. Et je voudrais une coque rigide aussi. La coque c'est pas cher c'est 12 euros 90.
— Ah oui ça va... Et sinon, tu sais combien il vaut le smartphone ?
— Ça va de 267 à plus de 300 euros.
— Ah quand même...
— Oui mais le 5 pouces point 1, il est à 495 et ça peut aller jusqu'à 589 euros.
— Ouh la... presque 600 euros pour un smartphone !
— Nan pas quand même. 589 j'ai dit.
— Oui mais sans la coque ! Avec la coque, t'as qu'à voir...
— Ouais concède l'ado. Mais de toute façon moi je veux l'autre. Le galaxy A5 2016 il est pas cher. Celui qui est cher c'est le Galaxy S7.
Ce dialogue essore Jeanine et l‘assèche. Vaguement, elle se dit qu'ils pourraient inventer un problème qui comparerait les prix du 5 pouces point 1 et point 2, avec et sans coque... Mais cette seule idée lui aspire sa substantifique moelle.
Elle, elle voudrait recauser des billes, mais elle n'ose plus.
Soudain, une lueur :
Je vais te lire un poème qui parle de galaxie !
— Sérieux ?
— Écoute :
Si vous voulez savoir où je suis
Comment me trouver, où j'habite
C'est pas compliqué
J'ai qu'à vous faire un dessin
Vous ne pouvez pas vous tromper
Quand vous entrez dans la galaxie... Ici elle jette un œil au môme. Pas de réaction. Elle poursuit :
Vous prenez tout droit entre Vénus et Mars
Vous évitez Saturne, vous contournez Pluton
Vous laissez la lune à votre droite
Vous ne pouvez pas vous tromper
Quand vous...
Nouveau coup d'œil. Il baille en tripotant les cinq boutons du cadran de sa montre. Son regard est morne et Jeanine pense aux vaches devant un passage à niveau, quand les rails sont à jamais désaffectés.
Elle s'ébroue. « Alors tu voudrais un 5 pouces point 2 ? »

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Décembre 2016


Jeanine va sur le trottoir. Elle s'en grillerait bien une, mais elle ne fume pas dommage. Elle scrute l'horizon au coin de la rue là-bas. Ah ça y est, il vient de passer le coin. Sa femme lui tend sa canne, montre la direction tout droit là tu suis le trottoir regarde elle est là elle t'attend. Jeanine fait de grand signes avec le bras, du style Ohé du bateau, auxquels Mme Princier répond plus sobrement, surveillant son mari qui se remet en branle. Le voilà qui s'arrête devant le portail des Flaubert, il doit regarder le petit moulin. J'y vais.
– Bonjour M. Princier, vous regardez le moulin ?
– Oh bonjour, je suis content de vous voir ! Comment allez-vous ? Heu… ma femme elle a dû s'égarer…
– Non non, elle va revenir vous chercher, venez, on va au bureau.
Elle sent qu'il s'abîme dans un puits de perplexité, aussi elle lui prend le bras. « On y va ? »
– C'est pour mes impôts ?
– Non on va chanter.
– Chanter ?
– Oui je vais vous faire un café et on va chanter.
– Vous alors ! Pour mes impôts ça commence à bien faire je leur ai dit mais y'a pas moyen c'est quelque chose tout de même !
Et M. Princier fait des moulinets avec sa canne.
– Hé, vous faites comme Zorro avec son épée ! Un cavalier qui surgit hors de la nuit / court vers l'aventure au galop… M. Princier écoute attentivement et quand elle arrive à Son nom il le signe à la pointe de l'épée, il se prend à brandir sa canne et zèbre l'air en clamant D'un Z qui veut dire Zorro ! Comme il en est très satisfait, il recommence plusieurs fois jusqu'à en lâcher la canne. Ils rigolent tous les deux. Jeanine se penche pour la ramasser.
– Mais non laissez je suis pas encore foutu quand même !
– Trop tard, je l'ai ! On arrive, entrez.
– Il fait bon ici. C'est chez vous ?
– Oui c'est le bureau entrez, fait Jeanine en s'effaçant. Il s'arrête quelques secondes mais se dirige vers la bonne chaise. Et c'est alors que Jeanine s'aperçoit du désastre. « Oh ! » fait-elle. Il se retourne avec sollicitude : « Vous vous êtes fait mal ? »
– Non non… asseyez-vous.
Jeanine est consternée.
– Je vous sers un petit café. Un sucre ? Fait-elle pour gagner du temps.
– Oui merci. Il fait bon chez vous. Ma femme c'est sans sucre… Il promène un regard perdu, et se reprend : mais moi c'est un, comme ma mère. Ah qu'elle fait du bon café ma mère… Vous avez perdu quelque chose ?
Jeanine fouille fébrilement dans un tiroir, et soupire de soulagement quand elle en sort une petite boite.
– C'est une bien jolie petite boîte que vous avez-là, hein ?
– Oui, fait Jeanine, c'est un nécessaire à couture. Écoutez-moi M. Princier, je peux pas vous laisser comme ça… Tout à l'heure en chantant Zorro et en tchik tchak tchok avec l'épée, vous avez fait craquer votre pantalon.
– …
– Il est tout déchiré derrière. Je veux pas que vous sortiez comme ça ! Il y a un gros trou. Énorme ! On voit… Jeanine se mord les lèvres, elle ne peut pas dire qu'on voit son caleçon, parce que c'est sa couche qu'on voit.
– Je ne vous suis pas très bien Madame.
– Vous allez me donner votre pantalon, et je vais vous le recoudre, d'accord ?
– Oui mon pantalon, il est… il est de saison voyez-vous. Mais j'ai pas de taches… Est-ce que je me suis encore taché ?
– Non non vous êtes tout propre ! Mais derrière… derrière ça va pas… Et résolument Jeanine lui défait ceinture et braguette, le fait rasseoir et lui ôte une jambe puis l'autre. Bon. Je vous recouds ça, et pendant ce temps-là, on chante.
Jeanine met son dé, enfile une aiguillée et tourne le tissu en tous sens.
M. Princier réajuste ses lunettes, et la contemple gravement.
– Vous avez toujours un ouvrage en cours vous. Comme ma mère…
Jeanine a les mains moites. « Oh la la, c'est tout déchiré… Je vais faire des petits points arrière en rejoignant les deux bords, mais si j'empiète trop, il ne rentrera plus dedans… Oh la la ça s'effiloche de partout… »
– Vous êtes bien habile…
– Vous trouvez ? Allez, on chante.
– On chante ? C'est que je ne voudrais pas faire pleuvoir…
– Pas de danger, avec votre belle voix ! On y va « Je ne sais pourquoi j'allais danser / à Saint Jean au musette… » ça y est, M. Princier est parti, sa voix vibre et emplit tout l'espace, c'est beau. Pendant le refrain, il monte le volume, il balance le haut du corps. Et en avant pour les couplets suivants pendant qu'elle renforce la couture. De temps en temps elle chante avec lui. Ch'est chuper Monchieur Princhier, l'encourage-t-elle en coupant le fil avec ses dents.
– Dites, je vais la refaire. Ah j'aime la valse moi, regardez !
Il se lève, tient sa canne à bout de bras légèrement inclinée, et 1-2-3, 1-2-3 il fait glisser ses pieds…
Jeanine médusée, regarde. Les yeux fixés sur le pommeau de sa canne, en couche, en chaussettes et mocassins, les jambes blanches et rabougries, il danse. Alors, de son doigt chapeauté par le dé, toctoctoc, toctoctoc, Jeanine bat la mesure pour la valse du prince…

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Octobre 2016


Jeanine vient de déplier sa serviette et de s'asseoir dessus. Avant de se mettre au boulot, elle s'octroie un petit moment délicieux, elle enfouit ses orteils dans le sable et regarde les grains dégouliner entre les doigts de pied. Soupir de contentement. Elle sort de son sac un grand calepin, puis fait une moue. D'abord elle va s'enduire, il ne faudrait pas qu'elle se choppe un coup de soleil. Elle prend sa crème à bronzer, dévisse le bouchon, renifle et en dépose un peu dans le creux de sa main. Elle commence par les jambes en frétillant d'aise. Ah le bruit des vagues, le soleil, la petite brise… parfait, tout est parfait. Une fois bien huilée, elle lorgne vers le sac. Dedans il y a toujours le gros calepin, et cinq ou six chemises de couleur différentes. Allez Jeanine, vas-y ! Tu seras tranquille après… se rabroue-t-elle. Elle saisit la bleue et parcourt la première page. Courageuse, elle pose le calepin sur ses genoux relevés, et démarre : Docteur, j'ai rencontré un de vos jeunes patients Yohan Hamdi, né le 4 mai 2008, pour qui vous avez prescrit un bil… Elle s'interrompt. Il faut d'abord qu'elle téléphone à Pierre, elle a promis… Répond pas. Bon reprenons… pour qui vous avez prescrit un bilan or… Voyons si Christiane est là, il faut qu'elle lui demande un truc. Jeanine reprend le téléphone, mais sans plus de résultat. Agacée, elle poursuit : pour qui vous avez prescrit un bilan orthophonique. La consultation était motivée par de grosses diffi… Ouh ce soleil cogne vraiment fort… vaudrait mieux qu'elle se baigne. Jeanine enfouit tout dans le sac et va vers l'eau. Qu'elle trouve un peu frisquette. Pendant qu'elle fait grimaces et contorsions d'usage pour s'immerger jusqu'au cou, un beau monsieur souriant lui dit « Elle est bonne ! » « Ouh ! Elle est froide quand même… » « Oui mais une fois qu'on y est elle est bonne ! » Alors Jeanine, intimidée par l'audace de ce dialogue se fiche à l'eau et nage bravement vers le large.

Retour à la serviette. Pendant que le soleil la sèche, elle va retéléphoner à Pierre et Christiane, ce serait trop bête de mouiller les dossiers. Personne ne répond. Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent ! Bon elle va plutôt prendre le dossier jaune, elle se sent plus inspirée pour le jaune. Docteur, j'ai vu pour un bilan orthophonique une de vos jeunes patientes… gnagnagna… cette petite fille a déjà été suivie quand elle avait 4 ans pour des difficultés de langage oral. Il semble qu'elle parlait bien, mais ne prenait jamais la parole et c'est encore ce qui motive la consultation aujourd'hui.

Tiens ça sonne. Oui ? Ah Christiane je t'ai appelée… oui… oui… ah bon ? Non. Non ! Tu crois ? Ah ben oui mais… heu ben oui mais… Moi ben là je bosse… si si je suis à la plage mais… si si je rédige mes bil… si si c'est parce que j'ai du retard… Si si ça avance… Ah d'accord… bon ben je te laisse alors… Bisous oui bisous.

Purée, pas moyen d'en placer une ! ronchonne Jeanine. Bon elle en était où ? Pfff… elle a perdu le fil ! Tiens un SMS. C'est Pierre qui dit qu'il ne peut pas maintenant. Tant mieux, comme ça, elle avance. Alors… des difficultés pour prendre la parole… voyons voyons…

Ce soleil… elle piquerait bien un roupillon. Elle serait plus en forme après une petite sieste. Alors Jeanine s'allonge, la tête sur son sac à dossiers. Et sous le bleu du ciel, pendant que les vagues inlassablement vont et viennent et que le bruissement de la mer la berce, voluptueusement Jeanine s'assoupit. Et voilà qu'elle se met à rêver. Dans son rêve, elle rédige à toute allure des dizaines et des dizaines de comptes rendus. Elle en écrit plein à l'avance car ça servira bien un jour. Les feuilles du calepin se remplissent et se tournent à toute vitesse…

Doctus, j'ai reçu l'un de vos petiots dont la parlotte s'emberlificote pour cause de catapultage postilloneux… Et figurez-vous que l'inattention trouble de votre ado teigneux s'est envolée comme neige au soleil, et saviez-vous que la cocolexie de la jeunette à poil ras a fondu comme un vol d'étourneaux en plein midi ? Et les faux nems du petit de la bouchère se sont enfin agglutinés, et les mots bulles coincés dans le cordage vocal du crieur ont largué les amarres. Et l'écrifure du bel Arthur a cessé de l'écorcher. Et Raoul, que l'infini des nombres rendait maboule, se rassure les nuits sans lune en chiffonnant quelques dizaines sous ses doigts fébrilous et nervous. Et les typhons zortographiks de tout le secteur conjugaisonneux ont réintégré le bercail grammairial, et tout le monde fut content.

Quand le calepin est rempli, Jeanine se réveille. Tout sourire car l'inspiration est là, elle reprend son stylo, et modifiant à peine ses souvenirs oniriques, elle vous plie cinq comptes rendus en moins de deux…

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Juillet 2016


Jeanine fait un petit trait pour le môme assis en face d'elle, avec qui elle fait une série. Jeanine est maussade. Elle fait la gueule et voudrait changer de boulot. Elle voudrait faire… décoratrice. Ou vigneronne écolotte – écolotte est le féminin d'écolo, rien à voir avec les échalotes qui ne prennent qu'un T et tiens maintenant qu'elle y pense ce serait peut-être une idée de planter des échalotes entre les ceps de vigne… – ou vendeuse de perles, oui c'est ça, elle voudrait faire vendeuse de perles, et aussi pâtissière et peigneuse de girafe, et comptable épanouie dans son travail et appreneuse de langues mortes et patineuse et DRH dans une fourmilière. Mais Jeanine est réaliste, elle sait qu'elle n'a pas les compétences et qu'elle se ferait recaler dès le premier entretien.

Jeanine est en rogne parce qu'elle doit aller à une équipe éducative. Jeanine n'en peut plus des équipes éducatives… Un très grand nombre d'années de boulot, émaillées d'équipes éducatives ont fini par l'amener à ce point de non-retour : elle s'en fout des équipes éducatives, elle les abhorre, elle les vomit… Mais c'est mal de dire ça, ce n'est pas professionnellement correct, c'est carrément mal.

Jeanine a d'abord poliment décliné la chouette invitation de Mme Berdou référente de scolarité, qui a très peu apprécié ça s'est bien entendu au ton aigre qui a suivi : Alors dans ce cas si vous ne pouvez vous libérer faites un petit écrit… Et allez elle en était sûre ! L'autre jour y'en a un du collège qui lui a demandé un petit Compte rendu parce que comme ça voyez-vous on pourra lui alléger les devoirs, et aux contrôles lui enlever quelques questions. Certains couillons ne peuvent pas tout seuls décider dans leur propre cours de raccourcir un truc pour un môme en galère. Il faut que cette décision, qui devrait découler du bon sens et de l'attention portée à chacun, soit institutionnalisée, formatée, procédurisée et papelarisée pour se transformer en PAI. Dans cinq cents ans les ethnologues pourront éplucher ces vestiges pour en faire des sujets de thèse. « Aux alentours de l'an 2000, le PAI, Plombe l'Aile aux Illusions ». Mais elle s'égare.

Et puis Jeanine a reçu un autre coup de fil. De l'enseignante cette fois. Redoutable celle-là, Jeanine la connaît. Qui ne lâchera pas prise facilement ! Toute l'année elle va seriner des anathèmes à la mère, pour son bien évidemment. Elle susurre au téléphone : « Il faut que nous fassions une équipe éducative parce que ça fera trace vous comprenez, et le redoublement du CE1 sera plus facile à obtenir. Et il faut ab-so-lu-ment qu'on trouve son blocage… »

Mais il n'y a pas de blocage chez cette môme ! elle est en train de découvrir la lecture, comment ça marche, à quoi ça sert… Bien sûr, elle aurait pu le faire l'an passé… mais elle l'a pas fait que voulez-vous que je vous dise ! Elle avait sans doute autre chose à déblayer… Mais elle a eu au CP l'incommensurable chance d'avoir une géniale maîtresse, une pas comme vous, une qui était patiente, tolérante, accueillante… Ne vous acharnez pas à en faire le cas du siècle my God !

Bon. Jeanine n'a pas dit tout ça. Pas eu le cran. Et maintenant, elle se dit que si elle veut empêcher cette sauvage d'extirper aux forceps un imaginaire blocage à la môme, il faut qu'elle y aille à cette foutue équipe éducative… Ah si elle pouvait se casser une patte… Mais non ! Pourquoi elle ? Alors que, sans enseignante, plus d'équipe éducative ! Jeanine est en train de faire un autre petit trait sur la feuille du môme. Inutile de dire qu'elle est ailleurs. Heureusement le môme est bien parti dans ses évocations. Tout de même, il faut qu'elle se ressaisisse. Je vais lui trafiquer les freins pour que sa voiture dérape. Je vais l'empoisonner à l'arsenic. Si je pouvais l'écrabouiller… Soupir. Imaginer l'enseignante hachée menu en petit pâté lui fait un bien fou. Elle se détend. Comme boulot, c'est assassin qu'elle voudrait faire ! Et tout sourire, elle trace un nouveau petit trait plein de conviction, et se lance dans un discours parallèle, un peu intempestif ma foi, mais qu'elle n'arrive pas à réprimer :
— Dis, qu'est-ce que tu voudrais faire toi, quand tu seras grand ?
— Moi ? dit le môme dérangé dans ses idées, je voudrais faire policier.
— Policier ?
— Ben oui, j'arrêterais tous les voleurs et tous les assassins.
— Ah bon ? Quelle idée…

(1) La lettre des Ateliers Claude Chassagny, Avril 2016.


Jeanine est pâlichonne, elle tousse, renifle et larmoie en louchant vers la pendule… Un grog… C'est un grog qu'il be faut !
Mais en attendant, elle a en face d'elle un môme dont les jambes sous le bureau lui fichent des coups de pieds dans les tibias. En fait de grog ça n'est pas très requinquant. Elle grimace silencieusement, mais à la troisième fois, elle tente de se révolter faiblement : Hé, tu veux bien faire atten...

Oh pardon ! Je m'esscuse ! Je t'ai fait… je vous ai fait mal ?
Ben un beu… bais ça va t'inquiète bas… répond Jeanine en enfouissant son nez dans un kleenex.

Et curieusement, elle se trouve ragaillardie. Ces excuses, c'est réconfortant… cela distille une chaleur qui vaut presque celle d'un bon rhum cannelle brûlant à l'intérieur des entrailles. Il est gentil quand bêbe ce bôbe...

Tu be la lis ton histoire ?
Oui mais j'ai pas fini… Bon je la lis où c'est que j'en suis : Il a… i ya… nan.. il a… il a...
Tu veux beut-être dire il y a ?
Oui ! Il y a un… un… Il y a un... je sais pu ce que j'ai mis...
Bontre, fit Jeanine pleine de sollicitude en se penchant vers sa feuille. Attends bontre, dit-elle en retournant la feuille vers elle, parce qu'elle ne s'y retrouve pas à l'envers…

Jeanine s'applique, se concentre, mais la lumière ne se fait pas. Elle lève les yeux vers le môme qui attend, anxieux. Allez Jeanine, se rabroue-t-elle, allez… Elle se remouche, respire un grand coup et déchiffre des yeux : Il a un... bese qui est an fontin roulon les de garson se prale en tre soi ildi ce il folamené gélui dan le can parsece il est pa an sécurité ilpar te et le romén au can.
Jeanine vas-y, jette-toi à l'eau ! Alors docile elle saute :

Hum hum… C'est à dire que… il y a celui qui est en fauteuil roulant… heu… le bese… bon… on sait bas trop qui c'est... et les deux autres garçons se barlent entre soi et ils disent qu'il faut l'abener chez lui dans le camp barce qu'il n'est bas en sécurité. Alors ils bartent et le rabènent au camp, n'est-ce bas ?
Oui oui ! fait le môme tout joyeux. Et après ils partent en courant chercher la mère et ils voient un taureau et le taureau il attaque la mère et elle est morte et ça la fait disparaître chez le diable… mais je l'écrirai la prochaine fois ?
D'accord. Bais dis donc elle est bas gaie ton histoire !
Ben c'était comme ça dans le film ! J'ai fait des fautes hein ?
Heu… oui t'en as fait… Bais tu sais quoi ? Je vais te la réécrire et toi tu la recobieras, d'accord ?
D'accord ! fait le môme enthousiaste.

Et Jeanine s'exécute. Son stylo va rapidement, mais elle veille à bien dessiner chaque jambage, chaque bouclette, à bien respecter les qualités d'une belle cursive. Il faut bien se raccrocher à quelque chose, n'est-ce pas… et il est clair que pour l'heure ce ne sera pas à la belle orthographe.

Il y a des bots que tu connais bien ! Sécurité, tu t'es bas trombé du tout ! Tu l'aibes bien ce bot ?
Ché pas. Ma mère oui.
T'aibes bien ta bère ?
Nan ! Heu si… mais ma mère elle aime bien ce mot-là, elle dit tout le temps que maintenant on est mieux en sécurité qu'avant. Avant où on était elle voulait pas que j'aille jouer en bas mon frère il s'est fait casser la gu… le môme met la main devant sa bouche.
Hou la ! Tu l'as bien embêché de sortir, hein !
Oui j'ai eu chaud !
Tu l'as gardé en sécurité ! T'as bien fait...

Ils rient tous les deux et Jeanine replace la feuille devant lui. J'ai juste laissé un blanc pour le bot bizarre… Tu n'as bas retrouvé qui est en fauteuil roulant ?

Si ! c'est un monsieur !
Ah ! Alors je te dis les lettres et toi tu l'écris : ÈBE, O, N, S, I, E, U, R

Et le môme trace les lettres dans le trou qu'elle a laissé avec une application qui fait plaisir à voir.

Ayé ! s'écrit-il triomphant… Maintenant faut que je le recopie tout. Tu me fais des lignes ? Ma mère elle dit qui faut que j'écris droit.
Voilà dit-elle en traçant des traits. Ça sera bien droit cobbe ça...

Et le môme commence. Jeanine se cale dans son fauteuil, se remouche, et suit l'avancée des travaux. Elle sait exactement où il en est parce que les mouvements du stylo la renseignent sur la lettre qui se trace. Bajuscule escabotée, tant bis, pense-t-elle. Si je l'arrête dès la brebière lettre on n'a bas fini… Mais quelque chose lui fait froncer les sourcils, on en est à monsieur, et elle n'a pas repéré le m… Au lieu de ça, elle a reniflé une boucle qui monte et… un grigri. Elle se penche vers la feuille… C'est bien ce que je bensais… il a écrit bonsieur avec un B au lieu d'un èbe...

(1) paru dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny, décembre 2015


Les chroniques de « Jeanine l'orthophoniste » ont été publiées dans La lettre des Ateliers Claude Chassagny puis regroupées dans un recueil que vous pouvez vous procurer via leur site.


Sauver la psychiatrie du naufrage

22 juillet 2026 à 14:56

C'est l'été, il fait chaud, mais Pierre Delion ne se laisse pas abattre. Il continue d'alerter sur la dérive et les avanies et avaries qui pèsent sur tout le soin psychique.
Vous lirez ici sa tribune de l'été.

Sauver la psychiatrie du naufrage
Pierre Delion (été 2026)

Les psychistes (psychiatres, psychologues, soignants des équipes de psychiatrie) sont rompus à recevoir tous les malheurs du monde, aussi bien les annonces de traumatismes, les dépressions graves, les vécus d'angoisses insondables que les délires de toutes sortes et l'agressivité conduisant à la violence.

Mais depuis quelques temps, une ligne rouge a été franchie par les tenants du pouvoir, et nous, tous les praticiens de la psychiatrie, et notamment de la pédopsychiatrie, ne devons plus accepter de nous faire traiter de la sorte par nos décideurs, des personnages peu recommandables qui passent leur temps à faire des recommandations aux autres, en se parant des plumes de la science. Qui sont-ils ? quelques hauts fonctionnaires avides de pouvoir, et même parfois de désir de vengeance, qui sont sommés par les Agences Régionales de Santé d'aller inspecter les établissements sanitaires et médico-sociaux sur tout le territoire national pour vérifier la conformité des pratiques avec les recommandations de la HAS (Haute Autorité de Santé). Les domaines concernés portent sur l'ensemble des pratiques de la pédopsychiatrie, et précisément sur tout ce qu'il est désormais convenu d'appeler, dans la logique du DSM V, loin de la clinique réelle du quotidien, les troubles du neurodéveloppement. Or ces recommandations sont très loin de faire l'unanimité chez les praticiens qui les trouvent partiales voire orientées idéologiquement par la seule cérébrologie, alors qu'il s'agit de pathologies complexes, difficilement réductibles à une approche simplificatrice, et ce, prétendument, sous l'égide d'une démarche scientifique.

Trois faisceaux d'arguments militent en faveur d'un arrêt de leurs menées délétères : des raisons éthiques, scientifiques et politiques.

Les raisons éthiques portent sur le découplage entre la démarche diagnostique et la prise en charge. Lorsqu'un praticien propose un diagnostic, c'est pour soigner le patient. Il est contraire à l'éthique médicale, même s'il est « porteur » d'un diagnostic posé par un supposé expert, de « l'envoyer se faire soigner ailleurs ». Bien entendu, dans cette étape diagnostique, le praticien peut se faire aider par un collègue plus aguerri, mais avec l'engagement pris auprès du patient d'assumer le soin dans la continuité. Actuellement le fait que les patients en attente de diagnostic n'aient pas la certitude qu'ils seront soignés, montre une limite cruelle du système proposé. De plus, se prétendre expert en diagnostic sans assumer la continuité des soins est un pari risqué, car même les praticiens expérimentés doivent parfois modifier les conclusions de leurs premières évaluations en suivant leurs patients dans la continuité. Combien d'enfants reçoivent aujourd'hui un diagnostic de Trouble du Spectre Autistique que la suite ne confirme pas ? Et pourtant, voilà le mot d'autisme prononcé avec des conséquences qui peuvent être désastreuses. Sans compter la souffrance psychique qui ne manque jamais d'accompagner ces troubles du (psycho)neurodéveloppement et dont une juste éthique se doit de la prendre en considération par une approche psychothérapique.

Les raisons scientifiques sont soutenues par le regretté Edgar Morin qui plaidait pour la complexité. Bien sûr la génétique et les neurosciences, mais aussi la psychopathologie transférentielle, la psychologie, la sociologie, l'anthropologie, l'ethnoculturel, la sémiotique…et le politique. Ce sont autant de continents de savoirs dont la psychiatrie a besoin, et il n'est pas acceptable sur un plan épistémologique de privilégier les deux premières au détriment des autres, sinon pour des raisons idéologiques et économiques. Produire des recommandations mettant délibérément de côté une partie des publications scientifiques, notamment celles qui concernent les sciences humaines est aujourd'hui inadmissible sur un plan épistémologique, et lève le voile sur la manipulation idéologique qui est à son origine. D'autant que tout cela est accompagné d'une chasse aux sorcières vis-à-vis de la psyché et des psychistes, ce qui ne devrait plus se produire dans un État à prétention démocratique. Il convient de reconnaître que des psychanalystes ont commis des erreurs impardonnables avec des enfants autistes et leurs parents, et il faut les condamner. Mais est-ce parce que mon chirurgien a manqué son geste opératoire que je dois demander la suppression de la chirurgie ? Un courant de la psychiatrie issu de la deuxième guerre mondiale, la Psychothérapie institutionnelle a permis d'humaniser la psychiatrie française et de profondément transformer les conditions d'exercice des pratiques psychiatriques : devrait-elle disparaître dans une recommandation de l'HAS à propos des troubles autistiques sous le prétexte qu'elle utilise, parmi de très nombreux autres, les concepts psychanalytiques dans sa pensée d'une psychiatrie humaine ?

Enfin, des raisons politiques. La psychiatrie de secteur (circulaire du 15 mars 1960) est la meilleure invention organisationnelle de la psychiatrie du XXème siècle, que de nombreux pays nous ont envié, et son évolution visant à tenir compte des avancées au début du XXIème siècle aurait due être soutenue par un État préoccupé de ses citoyens vulnérables. Remplacer ce service public par les centres experts et autres plateformes qui font l'impasse sur les moyens de soigner et d'accompagner au profit de vagues promesses de scientificité, distrayant ainsi les budgets qui devraient lui revenir pour continuer de penser une psychiatrie humaine basée sur une continuité des soins, est une escroquerie en matière de santé publique, qui, inévitablement privatisée progressivement, aboutira à la mise en place d'une santé à deux vitesses et à la réapparition d'asiles que l'organisation de la psychiatrie de secteur sous-tendue par la méthode de la psychothérapie institutionnelle avait pourtant réussi à faire reculer réellement.

Aussi, nos décideurs politiques, qui devraient être conseillés par des praticiens de la psyché reconnus par tous les soignants de la psychiatrie française et non par les actuels idéologues comptables dont à la fois les compétences psychiatriques sont en question et les conflits d'intérêts de plus en plus évidents, pourraient ainsi permettre un rassemblement des forces en présence, et œuvrer à un apaisement des tensions qui rendent l'exercice d'une psychiatrie humaine progressivement impossible. Nous savons tous que la maxime « diviser pour régner » a fait, jusqu'à ce jour, trop de dégâts sans aucun résultat tangible, ni pour les patients, notamment les plus gravement touchés, ni pour les soignants. Et si des moyens sont évidemment nécessaires pour aider la psychiatrie publique à retrouver un niveau décent, la réconciliation des tendances opposées pour une politique de la complémentarité des savoirs permettrait déjà de contribuer grandement à relancer les passions et la générosité qui caractérisent les soignants de la psychiatrie. C'est une telle attitude de courage politique, loin de la démagogie actuelle, que nous attendons de nos gouvernants.

Delion Sauver la psychiatrie du naufrage Tribune été 2026

illustration : limitrofe

Loup y es-tu ?

11 juillet 2026 à 18:16

Des jeunes, des enfants et leurs parents viennent consulter, souffrance en bandoulière, sous le manteau ou sous la peau, c'est selon. Au centre médico-psycho-pédagogique, les soignants sont là pour les accompagner en thérapie.
Par le jeu, le dialogue, le silence, en famille, en groupe ou individuellement, ils cheminent pour les aider à grandir. Il était une fois, derrière le symptôme, tapis dans l'ombre, des enfants, des adolescents et des parents qui avaient peur du loup...

Loup y es-tu ?

Pratiques vous avait déjà parlé de ce film documentaire, sorti en 2022, qui est un véritable manifeste pour le soin.
Ce film, tourné au CMPP Claude Bernard, montre comment une équipe pluridisciplinaire accueille la souffrance et tente de la soigner, sans se laisser envahir le moins du monde par les nouveaux crédos de la neuroscience, avec diagnostic de TND systématique. Au vu de la direction que les politiques font prendre au soin psychique, Clara Bouffartigue, la réalisatrice, en accord avec son distributeur, a choisi de proposer Loup y es-tu ? en accès libre et gratuit sur internet ! Voici son lien de visionnage (⚠ le visionnage individuel est libre et gratuit, mais toute projection collective ou publique nécessite l'acquisition des droits de diffusion).

Loup y es tu Affiche

Si vous souhaitez organiser une projection-débat publique :
• Pour les bibliothèques, médiathèques, établissements scolaires, universités, associations et collectivités, le film est disponible au catalogue de l'ADAV, qui accompagne la diffusion des œuvres auprès des réseaux culturels et éducatifs.

• Pour toute demande de projection publique en salle de cinéma ou d'organisation d'une séance-débat en présence de la réalisatrice Clara Bouffartigue.

📚 divers documents sont également disponibles :
• un dossier pédagogique d'accompagnement (le film peut être proposé aux élèves à partir de la classe de 4ᵉ)
• un dossier d'accompagnement
• et un dossier de presse

Contre la destruction des institutions en santé mentale / pour la défense du soin humaniste

23 juin 2026 à 11:54

Le Forum des psy, association créée en 2005 qui rassemble des « praticiens qui s'inspirent de la psychanalyse pour recevoir leurs patients », a lancé son appel du 18 juin 2026 contre la destruction des institutions de santé mentale, pour la défense du soin humaniste.
C'est toute une pratique humaniste du soin psychiatrique et même plus largement de la souffrance psychique, qui est menacée. Au nom de la (d'une ?) « science » pour certains, de l'économie (revenus des financiers plus qu'administration de la maison) pour d'autres, la psychanalyse, la psychothérapie institutionnelle, le service public de psychiatrie qu'est le secteur psychiatrique, sont mis au ban et asphyxiés.
Cet appel est longuement explicité dans une vidéo, visionnable ici, dont voici le programme :

programme vidéo Forum psys
Mais aussi dans le premier numéro de ce qui s'annonce comme une revue. Ce numéro 1 du magazine Forum des psys (Les ingénieurs du mental, éditeur Le Forum des psys, 40 pages, 6€), s'attache à identifier les personnages par lesquels passe la propagande antipsychanalyse. Un incroyable capharnaüm : experts autoproclamés, managers obtus, journalistes militants, d'autres qui répètent, politiques crédules, d'autres enfin, fossoyeurs de la santé mentale. Cette déferlante liberticide veut faire taire les professionnels comme les patients.

une revue Forum psys 1
sommaire revue Forum psys 1
Enfin chacun peut s'associer à cette résistance en soutenant cet appel par la signature de la pétition, dont voilà le texte :

Le manque criant de moyens humains pour l'accueil des enfants, adolescents et adultes en souffrance psychique est un constat partagé. Or la reconfiguration du champ de la santé mentale, qui s'avance actuellement sous un vernis scientifique, consiste en une implacable destruction des institutions de soins psychiques.
En ce moment, des inspections pleuvent sur les institutions, et leurs rapports d'évaluations martiales, partiales et délibérément mensongères mettent en péril des services de soins, coupent des financements déjà insuffisants et n'hésitent pas à laisser les patients sans recours. Ils cherchent à jeter le discrédit sur des professionnels formés et responsables qui travaillent avec dévouement et pragmatisme, malgré des conditions de travail qu'ils ne cessent de dénoncer comme déplorables.
Ces attaques contre les institutions d'accueil et de traitement sont l'œuvre de technocrates méconnaissant le terrain. Elles servent un discours de propagande, qui promeut la privatisation du diagnostic et des contrôles afférents. Les startups d'applications de diagnostics assistés par l'IA et de surveillance à domicile, les laboratoires pharmaceutiques et les services de formation technique express se ruent déjà sur ce qui leur apparaît comme un marché gros de profits.
Dans ce contexte, les attaques virulentes contre la psychanalyse ne sont que le masque d'une volonté d'imposer à tous des méthodes qui font l'impasse sur la dimension subjective des patients. Cette reconfiguration ne fait plus aucune place à la parole, ni pour le repérage diagnostique, ni pour les traitements, ni pour le suivi. Elle fait planer un grave danger sur les personnes concernées. Et nous sommes tous concernés.

  • Non, l'essentiel du psychisme ne peut s'appréhender avec une grille d'évaluation !
  • Non, le champ psy n'est pas réductible à une ingénierie rééducative et médicamenteuse !
  • Non, les professionnels du champ de la santé mentale ne sont pas remplaçables par l'IA !
  • Et non, le lobbying ne saurait s'exercer indument auprès du gouvernement et du parlement pour privatiser la santé mentale au nom d'une science qui se voit convoquée à des fins de marketing !

Quelles que soient nos aspirations politiques, diverses, nous, acteurs du champ psy, professionnels en institutions, personnes concernées, familles et proches de patients, usagers du service public, en appelons à la sagesse du législateur pour :

  • qu'en démocratie, soit préservée la pluralité des approches, seule garante de la liberté de choix des patients et d'une recherche toujours en évolution
  • qu'en démocratie, les enfants, adolescents et adultes en souffrance psychique soient accueillis, reçus et écoutés par des praticiens formés qui puissent leur répondre, prendre en considération leur subjectivité et leur singularité, et les suivre le temps de trouver ce qui fera appui pour eux
  • qu'en démocratie, reste ouvert le débat contradictoire sur les pratiques et les politiques publiques dans le champ de la santé mentale
  • qu'en démocratie, les études scientifiques de référence tiennent compte des effets et des changements majeurs produits pour la vie des patients, quelle que soit la difficulté de chiffrer ces pratiques, souvent progressives, et leurs résultats
  • qu'en démocratie, les professionnels ne se voient pas imposer des techniques contraires à leur éthique professionnelle.

grin.

Pour une Convention citoyenne sur l'intelligence artificielle

21 juin 2026 à 16:51

Appel à une pétition du collectif Réveillons-nous :
Le Collectif Réveillons-nous regroupe des citoyennes et citoyens de tout âge, bord politique et secteur professionnel, sidérés par le déploiement effréné et sans garde-fous de l'intelligence artificielle (IA).
Alors que nos emplois, nos passions, nos vies et sociétés sont percutés de plein fouet par le déploiement de l'IA, nous constatons que nous n'avons aucune prise sur son développement effréné. Nous exigeons une Convention citoyenne nationale éclairée par la science et les retours des associations de terrain mobilisées sur l'IA et le numérique.
C'est l'objet de la pétition déposée sur le site du CESE (Conseil économique, social et environnemental).
Le CESE est une des trois assemblées constitutives de la République. Il a vocation à être saisi par voix de pétition : à partir de 150 000 signatures, il est tenu de se saisir du sujet.
La Convention citoyenne sur l'IA sera la quatrième, à la suite de celles sur le climat (2020), sur la fin de vie (2023), et sur le temps de l'enfant (2025).
Certes Macron s'est assis sur les propositions de la Convention climat. Mais pour résister, il faut connaître. C'est a minima ce que permettra de faire la Convention citoyenne, à l'abri de la pression des lobbies et des biais politiciens.
Une Convention citoyenne est un groupe de plus de 100 personnes tirées au sort, représentatif de notre société, qui planche sur un sujet complexe pour le clarifier puis débattre et faire des propositions. Les sessions de travail étalées sur plusieurs mois sont nourries par des connaissances sourcées. Après des délibérations en dehors des enjeux politicien, les conclusions de la Convention fournissent une base solide au débat national qui s'ensuivra.

Pour lire et signer cette pétition – en passant par France Connect (comme pour les impôts) ou en créant un compte CESE (c'est vite fait).

Est-ce à l'État de prescrire le soin juste ?

Voilà un communiqué clair, documenté, et politique, du Printemps de la psychiatrie. Il dénonce un dévoiement du fonctionnement actuel du gouvernement de la démocratie, dans le champ sanitaire, mais qu'on peut étendre largement à l'ensemble de ce champ sanitaire, et même à tous les champs du gouvernement de la Cité. Un abus immodéré, dévergondé et despotique, pervers en un mot, du pouvoir.

Est ce à l'État de prescrire le soin juste Communiqué du Printemps de la psychiatrie 04 05 2026

Nouvelles du Cercle Taffel

1 avril 2026 à 18:52

Le Cercle Menachem Taffel se réjouit d'être associé, en cette fin de Ramadan et à la veille de Pâques et de Pessah, aux plus hautes autorités religieuses musulmanes, chrétiennes et juives afin de soutenir la reconnaissance d'un Kurdistan libre, indépendant et laïc dont l'hymne sera le « Le déserteur », de Boris Vian ; la présidente, Pinar Selek et le ministre de la culture, le réalisateur Baham Ghobadi.
Abdullah Ocalan sera nommé citoyen d'honneur de Jérusalem et conseiller fiscal de Benjamin Netanyahou.

Tous les responsables politiques feront « pénitence » pour les souffrances infligées aux kurdes, par la communauté internationale, depuis 1920, pour le non-respect des accords du Traité de Sèvres qui prévoyait la création d'un Kurdistan indépendant. Les 50 millions de kurdes du monde entier partageront notre émotion.

MAHMOUD ABBAS et BENYAMIN NETAYAHOU, VLADIMIR POUTINE et VOLODYMYR ZELENSKY, DONALD TRUMP… et REJEP TAYYIB ERDOGAN se retrouveront à Strasbourg le 12 mai prochain pour le 15e anniversaire du baptême du Quai Menachem Taffel, à l'invitation de Catherine Trautmann.

Ils viendront signer officiellement les propositions de Paix, connues sous le nom des « Béatitudes de Strasbourg », élaborées depuis près de 20 ans par le Cercle Taffel, le MRAP, la CIMADE et le CASAS.

Marcel Spisser et Jacques Morel écriront le premier livre d'Histoire palestino-israélien ou Shoah et Nakba seront explicitées aux deux peuples.
Ils s'attellent à l'écriture du premier livre d'histoire russo-ukrainien.

Le Mur de Séparation sera démantelé et utilisé à la reconstruction de la Syrie, de l'Irak, de l'Ukraine, du Liban , de Gaza, de la Cisjordanie et de la Lybie.
Les ultra-orthodoxes juifs de Hébron seront invités en Utah, à Salt Lake City, pour vérifier la thèse principale de l'ouvrage, souvent cité comme source possible de Joseph Smith, du pasteur Ethan Smith (1762–1849) : View of the Hebrews (Vue des Hébreux), publié en 1823 et qui défendait l'idée que les Amérindiens descendent des Hébreux.

Jérusalem sera déplacé légèrement à Benfeld en mémoire du Juste Peter Schwarber.

Les palestiniens proposeront de se convertir au judaïsme et bénéficieront de la Loi du Retour dans un Etat fédéral laïc dirigé par Angela Davis.

Les juifs se convertiront à l'anthroposophie et ouvriront des écoles Steiner pour permettre à Pap Ndiaye, représentant de la France auprès du Conseil de l'Europe d'abolir Parcoursup, l'usage des logiciels GAFAM et l'IA à l' école afin de retrouver le sommeil avant que Strasbourg ne reprenne la semaine scolaire des « 4 jeudis ».

Les laïcs devront obligatoirement aussi aller au Paradis.

Les branches armées du Hezbollah et du Hamas s'engageront à renoncer à la violence contre la promesse de rejoindre l'équipe de bobsleigh de Monaco, conduite par Albert, aux Jeux Olympiques d'Hiver que le Qatar tient à organiser.

Le mouvement itinérant des grévistes de la faim sous l'égide du Dr Pascal André permettra de multiplier les pains à Gaza et en Cisjordanie.

Le Dr Hossam Abou Safiya, directeur de l'hôpital Kamal-Adwan, dans le nord de Gaza, arrêté en décembre 24, recevra le Prix Maïmonide destiné à couronner les faiseurs de Paix .

Elon Musk ouvrira une droguerie (sans kétamine) et un döner kebab à Besiktas sur le Bosphore.
Trump sera engagé à Disney Land Paris comme groom dans un hôtel 4 étoiles pour prélever les taxes de séjour des touristes groenlandais.

Ahmed Tobasi jouera sa pièce And here I am, hommage à Juliano Mer-Khamis et à la résistance palestinienne par la culture, sans interruption jusqu'aux accords de paix.

Strasbourg organisera des rencontres entre Ramat Gan et le camp de réfugiés d'Aida.

Nous célébrerons le Séder de Pessah (Pâques Juive) que nous dédierons à la mémoire des victimes du génocide de Gaza.

Nous poserons des Stolpersteine à Gaza
Et Trump sera appelé à devenir le gardien du gymnase de la Ménora qui accueille les sans-abris à Strasbourg.

Les cons [1] de tous les camps feront un stage d'immersion de 40 ans au Sinaï sous la boulette de Bolloré qui est parvenu à nous faire croire que l'économie de marché prenait en compte les droits et les souffrances des plus fragiles.
Emmanuel Macron, lucide, adoptera le « Notre Mer » comme hymne national [2]
et abolira les frontières et la Loi sur l'Immigration, ainsi que celles concernant les retraites (à prendre en début de carrière dorénavant).

Il annoncera qu'il officialise son PACS avec Thomas Pesquet et leur voyage de l'os dans une capsule Soyouz.

Une résolution de l'ONU reconnaitra le droit inaliénable à l'indépendance du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, chacun droit et autodéterminé dans ses frontières historiques et linguistiques.


[1] Tous ceux qui pensent que dans leur couple ils ont toujours raison.

[2] Notre Mer
Notre Mer qui es si bleue

Que ton Nom soit partagé

Que ton horizon nous fasse renaître

Que ta volonté et ta miséricorde nous acceptent

Offre-nous aujourd'hui notre Triton de de ce jour
Comme une trompette de la renommée
Et non plus comme un cercueil

Pardonne-nous nos défaites et nos deuils

Comme nous pardonnerons à nos bourreaux

Et ne nous soumets pas aux quotas

Mais délivre l'Europe de ses peurs et de ses carcans

"Expertiser" n'est pas soigner. Quelle(s) psychiatrie(s) pour demain ?

23 mars 2026 à 23:16

Le Printemps de la psychiatrie alerte l'opinion publique sur les dangers que représentent des propositions de loi en cours, l'intégration de la gradation des soins dans le code de la santé publique. Il en va de la conception des soins en psychiatrie, des pratiques des soignants. Face à ce qui se prépare, il est nécessaire d'envisager collectivement les psychiatries à venir.

Entrée libre et sans inscription
salle Ambroise Croizat de la Bourse du travail de Paris
3 rue du Château d'eau
Paris X
(Métro République)

Programme meeting Expertiser n est pas soigner

Le « yoga de la Femme » : yoga de la flemme ? 

18 janvier 2026 à 08:00

Camille est professeure de français depuis 2014, titulaire d’un master 2 en Littératures comparées et du Capes (Certificat d’Aptitude au Professorat de l’Enseignement du Second degré). Elle est la co-fondatrice avec Miguel de Yogena, la chaîne éducative du yoga sur Instagram depuis 2023 et des « Cahiers de Yogena » sur Substack depuis 2025 qui proposent un regard critique et documenté sur l’histoire, la philosophie et l’actualité du yoga. Cet article est tiré de son travail publié dans les Cahiers de Yogena en octobre 2025 : « Ciel! Ma féminité! Comment le yoga de la Femme s’inscrit-il dans une longue tradition sexiste?»

« Poser la Femme, c’est poser l’Autre absolu, sans réciprocité, refusant  contre l’expérience qu’elle soit un sujet, un semblable. » Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949

C’est à la fin du printemps, au cours de mes recherches sur l’association des chakras aux glandes endocrines que je suis tombée sur le « yoga de la Femme » sur Instagram. Quelle n’a pas été ma stupeur en apprenant que j’étais déjà, à seulement 36 ans, une vieille peau morte, déséquilibrée et esclave de mes fluctuations  hormonales et de mon utérus ! Moi qui croyais que le débat sur l’hystérie était  clos, je n’étais pas au bout de mes peines! 

Né en 2015, le “yoga de la femme”  est  selon sa fondatrice française Tatiana Elle, une “version moderne” du yoga des hormones, lui même mis au point au début des années 1990 par la professeure de yoga brésilienne Dinah Rodriguez selon une méthode dite “naturelle” visant notamment à soulager les déséquilibres hormonaux. En apparence inoffensif au commun des mortel.le.s, le yoga de la  Femme défend en réalité une certaine vision du monde (et cela vaut pour l’ensemble des discours autour du « féminin sacré »).

Dans cet article je souhaiterais vous montrer comment la grammaire et le lexique employés, que ce soit dans les posts Instagram (@yogadelafemme_official) ou sur les sites internet de sa fondatrice Tatiana Elle et de ses aficionada, sont porteurs d’une idéologie de droitardé.e.s. Bref, en quoi le yoga de la Femme est, sous son vernis de bienveillance savamment marketée, une pratique essentialisante qui s’inscrit dans une longue tradition sexiste. 

D’abord j’analyserai la récurrence du préfixe re/ré/r- dans les verbes à  l’infinitif qui jalonnent le discours du yoga de la Femme comme un déclin, une perte, et un retour à un état originel fantasmé. Ensuite j’interrogerai la valeur injonctive implicite de ces infinitifs,  qui transforme des propositions bienveillantes en commandements. Puis je m’attarderai sur le lexique mobilisé qui, loin de participer à un discours émancipateur, minore celle qu’il prétend célébrer.  Enfin, j’examinerai la métaphore du bassin comme « bol sacré »,  essentialisation ultime ramenant « la Femme » à sa fonction reproductive et maternelle. 

Une grammaire pas si anodine 

« Il faut, de toute façon, que les femmes se sentent en échec. Quoi qu’elles  entreprennent, on doit pouvoir démontrer qu’elles s’y sont mal prises », Virginie Despentes, King Kong Théorie, 2006. 

Sur le compte Instagram officiel du yoga de la Femme (la marque est déposée depuis 2018 ndlr) comme sur son site internet faisant la promotion de formations et de cours, les verbes à l’infinitif  commençant par le préfixe “re/ré/r-” abondent. On peut y lire qu’il faut « se  reconnecter à sa féminité », « retrouver sa libido », « veiller le désir sexuel  », «reconnecter (les femmes) à leur lumière », « réactiver son féminin sacré  », « redonner son éclat au teint », « raviver sa lumière », ou encore «  rebooster son charme ». 

Dans ces exemples, le préfixe re/ré/r- ajoute aux verbes de base « une  précision aspectuelle ». En d’autres termes, il indique, non pas que l’action se répète, mais qu’elle revient à un état antérieur supposément en déclin voire complètement perdu. Parallèlement, en disant « retrouver », « réactiver », «  réveiller », on pose ce déclin et cette perte comme quelque chose de préalablement vrai. On rend évident le fait qu’on ait besoin d’un rétablissement, d’une restauration. Il est intéressant de noter que l’usage de ces verbes produit implicitement tout un discours narratif. C’est raconter qu’il  y aurait eu en chaque femme un état initial de plénitude qu’un événement perturbateur aurait fait décliner ou perdre, et que le yoga de la Femme serait  en mesure de restaurer. 

Ce récit pose une question cruciale. Quel est donc cet état de plénitude que les femmes doivent retrouver ? L’analyse des compléments d’objet de ces verbes est à la fois révélatrice et effrayante : la féminité, le désir sexuel, la  libido, la lumière, l’éclat du teint, ou encore le charme, autant d’éléments centrés sur l’apparence, le corps et la sexualité. Cela nous amène à une autre question : tout cela pour qui ? Pour qui ce désir doit-il être réveillé ? Pour qui le charme doit-il être reboosté ? On devine aisément la logique de séduction  hétéronormée, où apparence, corps et sexualité sont définis par le male gaze

L’usage du préfixe re/ré/r- associé à ce type de récit narratif n’est pas  innocent : on trouve ces procédés dans les « discours déclinistes » de la  droite et de l’extrême droite. Citons pêle-mêle le « réarmement  démographique » d’Emmanuel Macron, le « redressement de la France » par  Bayrou, les partis « Renaissance » et le « Rassemblement national ». 

Dans notre cas d’étude du yoga de la Femme, la  grammaire est porteuse d’une idéologie conservatrice. Elle véhicule une vision du monde sur ce qu’est être une femme, et je dirais même, sur ce  que doit être une femme. 

De l’art de donner des ordres 

Poursuivons cette idée de “devoir” avec la forme des verbes précédemment  mentionnés : ce sont des infinitifs présents. En français, le mode de l’infinitif  peut revêtir une valeur injonctive, comme lorsqu’on donne un ordre ou une consigne. Dans un contexte de promotion de cours ou de formations du yoga de la Femme, l’emploi de ces verbes crée des obligations implicites : « la  Femme » a des tâches à accomplir, une recette de cuisine ou une prescription  médicale à suivre pour restaurer sa « féminité » originelle, bref pour  (re)devenir une « vraie femme ». Est-ce à dire que cette dernière aurait été  négligente ? Serait-elle responsable de son déclin ou de sa perte ? 

Les infinitifs injonctifs se doublent d’injonctions sociales sexistes : meuf, prends soin de toi pour être baisable, et n’oublie pas de sourire (on n’aime pas quand tu fais la gueule). Ces injonctions imposent en réalité « un devoir être catégorique », pour reprendre les termes de Simone de Beauvoir, et s’ajoutent à la charge mentale qui est, selon l’expression consacrée, de « devenir la meilleure version de soi-même ». Mais fait-on du yoga  pour se lancer sur « le marché à la bonne meuf» ? 

A travers ces injonctions, le discours du yoga de la Femme veut nous faire croire que sa pratique est libératrice alors qu’elle n’est que contrôle (contrôle de l’apparence, contrôle du corps, contrôle de la sexualité) et culpabilité (vos problèmes viennent de vous). 

Calmer l’hystérique 

Attardons-nous maintenant sur le lexique. Le yoga de la Femme propose d’apprendre à calmer l’hystérique qui bouillonne en chaque femme.  Comment ? Grâce à sa « méthode douce » qui « combine des pratiques  féminines ». Parmi celles-ci se trouve d’abord  le fameux yoga des hormones de Dinah Rodriguez qui  va permettre aux femmes de « diriger mentalement l’énergie vers l’ensemble  des glandes productrices d’hormones ». Une formulation bien floue typique  des charlatan.e.s pour brouiller les frontières entre science et croyance, suggérant qu’il est possible de « réguler », « équilibrer », calmer des hormones  supposément en délire et ce par des techniques de concentration, de visualisation,  ou par la pensée magique. 

Plusieurs questions me taraudent. De quelles hormones parle-t-on ? Les hommes n’ont-ils pas aussi un système hormonal ?  Ne peuvent-ils pas être sujets à des dérèglements hormonaux ? Leurs hormones fluctuent également et influencent leur bien-être, leur humeur, leur santé. Pourquoi donc sont-ils exclus ? Les adeptes du yoga de la Femme et du  féminin sacré sont-iels des endocrinologues ? Spoiler : non. 

Poursuivons l’exégèse. Viennent ensuite « le yoga du visage » et « les  exercices du visage ». Dans quel but ? On peut lire dans diverses publications  que le visage est à « chouchouter », afin de « booster son collagène » et de «  lisser et raffermir la peau ». Autrement dit, on prétend prévenir le  vieillissement cutané tout en jouant avec les craintes de celles qui ont peur de  vieillir dans une société misogyne et âgiste. Comme le rappelle la journaliste Fiona Schmidt sur son compte Instagram : « vieillir n’est pas une maladie.» ! A ces pratiques s’ajoutent le yin yoga, un yoga lent caractérisé par la tenue prolongée d’étirements passifs, et le hatha yoga, considéré – à tort – en France comme doux et méditatif,  et comme accessible aux débutant.e.s, aux personnes âgées, aux non  sportif.ve.s. 

Cette insistance sur la douceur, la lenteur, l’immobilité et l’apparence réactive un très vieux stéréotype de genre selon lequel la féminité c’est : la passivité, la mollesse,  la délicatesse. Tout le contraire de l’effort intense. Cette essentialisation ne  repose évidemment sur aucune base, et cela a été maintes fois démontré.

Enfin, ces pratiques dites « féminines » sont « saupoudrées de mudras et de  points d’acupression ». On file à nouveau la métaphore culinaire. «  Saupoudrer » c’est ajouter un petit quelque chose de léger, de futile,  d’esthétique. Tout en associant au passage des techniques issues de traditions asiatiques à de simples ornements pour faire joli ou mignon. 

Vous l’aurez compris, tout ce lexique renforce davantage les clichés sexistes.  Être femme, c’est être belle, délicate, futile, c’est contrôler son apparence,  son corps et ses émotions. 

L’essentialisation ultime 

« Quand l’inconscient collectif, à travers ces instruments de pouvoir que sont  les médias et l’industrie de l’entertainment, survalorise la maternité, ce n’est  ni par amour du féminin, ni par bienveillance globale. La mère investie de  toutes les vertus, c’est le corps collectif qu’on prépare à la régression fasciste. », Virginie Despentes, King Kong Théorie, 2006. 

Le discours du yoga de la Femme, qui semble sorti tout droit de La Servante  écarlate de Margaret Atwood, atteint son paroxysme essentialiste dans la  sacralisation du bassin, « centre du féminin ». Le ventre est « un bol sacré  », « un réceptacle de vie », « d’émotions » qui « accueille », « protège », «  contient ». Ce « bol » est creux et vide. C’est un « réceptacle » dont la  fonction est de recevoir la semence, la vie, un fœtus, et les émotions. 

Cette  métaphore montre que le corps est réduit à un contenant et les femmes à leur  utérus et à leur capacité reproductive. De plus, ce « bol » est « sacré » donc à  la fois figé et intouchable. Sacrilège s’il est déshonoré ! Enfin, les verbes  associés au ventre font référence au soin maternel : « accueillir », « protéger  », « contenir ». Tout ce care, ces tâches que la société attend des femmes sans  pour autant les reconnaître et les valoriser… Le ventre est au service de l’autre.  Le propos est on ne peut plus clair : « la Femme », c’est « la Femme-Mère »,  « honorée comme vassale ». C’est la Vierge Marie, « l’image de la femme  régénérée  » décrite par Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe. Quid alors des femmes stériles ? de celles qui ne désirent pas d’enfant ? des femmes ménopausées ? des femmes qui n’ont plus d’utérus ? des femmes  trans ? 

Ne seraient-elles pas des femmes ? 

Conclusion 

L’ensemble du discours du yoga de la Femme trahit-il de vieilles obsessions  sexistes. L’analyse du préfixe re- révèle une « rhétorique du déclin et de la  perte1», tous deux fantasmés. L’examen de la valeur injonctive des infinitifs  présents met en relief la façon dont les verbes sont transformés en véritables  commandements. L’étude du lexique montre l’essentialisation et la  minoration à l’œuvre. Quant à la métaphore du « bol sacré », elle reconduit le  vieux cliché patriarcal qui assigne aux femmes la fonction de reproductrice et  de mère. Si l’on en croit ce discours, « la Femme » est donc à la fois « la  bonne meuf » et la mère, la figure de la prostituée et de la vierge sanctifiée telle un éternel féminin. La fondatrice du yoga de la Femme et ses adeptes  balaient d’un revers de manche des siècles de luttes et d’avancées féministes. 

Ce discours est profondément excluant, comme le confirme d’ailleurs son  intitulé, le yoga de la Femme, dont j’ai parlé dans notre vidéo du 4 octobre 2025. Dans cette vision du monde, que sont les autres ? Comme je l’ai dit  précédemment, ce propos exclut par exemple les childfree, les femmes qui n’ont plus d’utérus, les femmes trans, les femmes intersexes, les femmes  ménopausées, les femmes stériles, celles qui ne veulent pas être séduisantes,  les femmes queer, les femmes non binaires, les femmes handicapées, les  femmes malades, les femmes grosses, les femmes croyantes en fait, presque toutes les femmes ! 

Il est intéressant de noter que ce discours s’inscrit aussi dans des rapports de  classe et de race, comme souvent dans le milieu du yoga dans les pays occidentaux : il s’adresse à des femmes qui ont du temps et de l’argent pour  prendre soin d’elles, travailler sur elles-mêmes (en France, une formation yoga de la Femme de 200 heures coûte 3100 euros, une retraite de  trois jours environ 560 euros, un cours à Paris environ 30 euros). Des femmes  majoritairement blanches. Ce seul sujet mérite tout un article que j’ai très  envie d’écrire. 

Le yoga de la Femme délivre également de fausses promesses thérapeutiques  : « diriger mentalement son énergie vers les glandes » ne soigne ni l’endométriose ni l’infertilité ni quoi que ce soit. Comme d’habitude au pays de la charlatanerie, le propos se pare d’un langage pseudo-scientifique pour mieux se légitimer. En procédant ainsi, les émules du yoga de la Femme capitalisent sur la souffrance sous couvert de spiritualité et de bien être… et de la certification Qualiopi (ce qui interroge sur le sérieux de ce label  d’Etat concernant les formations de yoga …) 

En réalité, derrière tout ce discours, se cache un projet politique réactionnaire  : faire en sorte que les femmes « reconnai[ssent] librement [leur]  infériorité2 ». La grammaire et le lexique ne sont jamais neutres et peuvent  être très puissants, souvenez-vous en ! Dans le cas du yoga de la Femme et  plus largement dans celui du féminin sacré, les procédés d’écriture servent et  perpétuent une entreprise conservatrice qu’il convient de démanteler. 

Yoga de la Flemme plutôt, non ? 

Camille, avec la contribution de Miguel pour la relecture. 

(Texte édité par Jeanne Pouget) 

Vous pouvez retrouver les publications de Camille sur son Substack Les Cahiers de Yogena ainsi que sur Yogena, le compte Instagram de Camille et Miguel.

Image de couverture : Vielle fille, Soutine, vers 1920.

  1. Martin Riegel, JC Pellat, René Rioul, Grammaire méthodique du français.
  2. cf. https://salle421.eu/2017/05/29/le-prefixe-re-comme-marqueur-de-rhetorique-du-

declin-une-variete-dusages-dans-les-discours-politiques-francais/ 

Bibliographie 

Ouvrages 

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, tomes I et II Paris, Gallimard, coll.  Folio essais 2012 [1949]. 

Virginie Despentes, King Kong Théorie, Le Livre de Poche, 2021 [2006]. 

Martin Riegel, JC Pellat, René Rioul, Grammaire méthodique du français,  chap. XX, Paris, PUF, 2011 [1994]. 

Eliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! éditions  iXe, 2014. 

Sites internet et réseaux sociaux

« Ceci n’est pas une religion » : le seul en scène qui explore les méandres de la quête spirituelle des occidentaux

26 août 2025 à 22:36

A la confluence entre le stand up et le récit personnel, la journaliste Elodie Emery monte sur scène à La Villette pour revenir sur l’enquête qu’elle a menée pendant 11 ans sur les dérives dans le bouddhisme tibétain en Occident. L’occasion d’interroger la quête de sens des Occidentaux et notre besoin de spiritualité.

Qui ne connait pas quelqu’un qui un beau jour décida de tout plaquer pour aller vivre sa meilleure vie au bout du monde ou de plaquer son travail à La Défense pour « se retrouver », « être plus dans le concret », bref, trouver un nouveau sens à son existence ? Un parcours si banal qu’il en est même devenu un trope, caricaturé sur les réseaux sociaux jusqu’à l’outrance : l’Occidental.e en perte de repères, déprimé.e, et qui trouve une porte de sortie pour ne pas dire de salut dans une « spiritualité » (whateverthatmeans) teintée d’orientalisme et de New Age. Cela aurait pu être le parcours d’Elodie Emery, qui a essayé beaucoup de choses pour tenter d’« aller mieux » comme on dit. Sauf que l’ « univers », permettez-moi de faire la blague, en a décidé autrement. Et c’est pour nous raconter sa quête de sens, que la journaliste monte sur scène, dans une grammaire puisée dans l’expérience du Live magazine, qui propose depuis déjà 10 ans à une succession de journalistes de « raconter » une enquête sur scène en une dizaine de minutes. Cette fois, c’est un seule en scène d’une heure que produit Live magazine, et c’est l’occasion pour Elodie Emery de revenir sur son enquête sur les abus dans le bouddhisme tibétain, dont elle a déjà tiré un documentaire (mention spéciale Albert Londres en 2023) et un livre, tous deux réalisés en collaboration avec Wandrille Lanos.

« Ceci n’est pas une religion » (en référence au bouddhisme donc) est une tentative théâtrale à mi-chemin entre la conférence et le spectacle, entre l’intime et l’enquête, pour nous amener à réfléchir sur notre quête de sens ainsi que sur ses abus et dérives dans les milieux spirituels. Des sujets de société lourds que la journaliste analyse avec pédagogie, et autodérision : « Je parle de mon expérience et de mes propres errances et le fait de ne pas me placer en surplomb de ce que je raconte fait que l’on ressort du spectacle en ayant appris quelque chose de documenté mais sans, j’espère, en être appesanti » insiste Elodie Emery avec qui nous nous sommes entretenues en ce mois d’août 2025. L’occasion d’approfondir les sujets qui nous intéressent autour des dérives dans le milieu de la spiritualité, de revenir sur son enquête sur le bouddhisme et d’évoquer ses travaux en cours sur le milieu du yoga. 

Ton spectacle parle d’un sujet philosophique au cœur de la condition humaine : le sens de notre présence sur terre, la dépression face au vide de sens, pour en arriver à ta tentative de rencontre avec le Dalaï Lama (qui, spoiler, a fini par te ghoster). Peux-tu revenir sur la genèse de ton enquête et de ton spectacle ? 

Le fil rouge de « Ceci n’est pas une religion », c’est la quête de sens que j’analyse comme un mal-être très occidental. La première partie du spectacle s’articule autour de nos vulnérabilités, de notre besoin de trouver quelqu’un à qui s’en remettre, quelque chose de plus grand. Depuis toute petite je m’interrogeais sur le sens de notre présence sur Terre, la finitude, la mort. Arrivée à l’âge adulte j’étais peu attirée par le monde de l’entreprise que je trouvais enfermant. J’ai fait un stage chez L’Oréal où j’ai été embauchée et où je suis restée 3 ans. Ce  n’était pas l’horreur ! C’était juste faire des cosmétiques quoi … Je me disais, et ce sans mépris envers quiconque, que je ne pouvais pas passer le restant de mes jours à réfléchir à quoi écrire sur les tubes de crèmes. Pour moi ça ne suffisait pas. 

Alors à 25 ans j’ai démissionné sur un coup de tête, ce fût une période très douloureuse (avant de devenir fructueuse) durant laquelle j’étais au chômage sans savoir ce que je voulais faire de ma vie. Je me cherchais des passions, je voulais voyager. Mais en réalité je ne trouvais rien du tout, je me levais très peu de mon lit et j’étais, je pense a posteriori, en dépression pendant plusieurs mois. 

Cette errance m’a amenée à créer mon blog Mon amie chômeuse en 2008 pour m’occuper et écrire sur le ton de l’humour. Le but était de proposer mes services à des gens qui, eux, travaillaient et pouvaient me soumettre des requêtes qu’ils n’avaient pas le temps de faire. Cela me permettait de vivre des expériences, de sortir de chez moi, et de faire ce que j’aimais faire à savoir écrire. Ce « vrai-faux travail » m’a apporté une petite notoriété à une époque où il y avait peu de blogs et m’a conduit à la rédaction du magazine Marianne où j’ai appris le métier de journaliste. 

Cette période coïncide avec l’émergence du marché du bien-être : pourquoi ce domaine, encore marginal à l’époque, va-t-il attirer ton attention de journaliste ?  

On est à la fin des années 2000 et je commence à faire le constat de la banalité du mal qui m’affecte. Cette quête de sens assez générale, les gens qui veulent changer de travail, se reconvertir, trouver quelque chose de plus concret qui leur ressemble. Changer de vie devient un phénomène de société et tout ça s’accompagnait d’un truc qui commençait à émerger : le développement personnel et ses coachs en tous genres. De plus en plus de livres et de podcasts proposaient de nous accompagner dans tous les domaines. A la fois je me sentais concernée et à la fois je trouvais ça chelou, ce marché qui émerge pour nous guider sur le sens de notre présence sur terre.

Donc j’ai proposé beaucoup de sujets un peu légers autour du développement personnel pour Marianne que je raconte dans le spectacle : des stages avec une chamane amérindienne, un stage de jeûne et randonnée, le récit d’une retraite vipassana, divers cours de yoga et de méditation … C’était des enquêtes un peu niches qui m’ont amenée à me spécialiser malgré moi dans la quête de bonheur et de bien-être tout en faisant échos à mes propres questionnements. 

Elodie Emery © Véronique Besnard

Quel a été le tournant qui t’as fait passer des stages de bien-être à une enquête de 11 ans sur les abus et les dérives dans le milieu du bouddhisme tibétain à travers plusieurs pays ? 

Je suivais des stages dans plein de domaines liés au bien-être pour le bien de mes reportages avec beaucoup de sincérité mais je ne pouvais pas m’empêcher d’avoir une petite voix dans ma tête qui se demandait à qui profitait tout ça et si on pouvait vraiment s’en remettre entièrement à quelqu’un qui prétend avoir les recettes. Concernant la chamane amérindienne par exemple j’ai trouvé que c’était quelqu’un d’honnête, qui avait de l’autodérision, bref que c’était quelqu’un de bien. Mais les femmes qui la suivaient nouaient une forme de dépendance à son égard, elles devenaient comme accros, elles demandaient des vidéos pour « tenir le coup » entre deux retraites. J’observais qu’une certaine forme d’addiction se tissait autour de ces gens, même malgré eux. Mais à ce stade je ne constatais pas de dérives graves comme des malversations financières ou des violences. 

Le point de bascule ça a été la rencontre avec Mimi, une jeune femme avec qui je suis toujours en contact et dont je parle dans le spectacle. Elle avait été avec d’autres femmes la disciple et l’assistante personnelle de Sogyal Rinpoché, un lama tibétain extrêmement connu et révéré, auteur du best-seller Le Livre tibétain de la vie et de la mort, proche du Dalaï Lama. Elle me raconte un quotidien épouvantable à la limite de la torture, et comment elle et huit autres femmes étaient ses esclaves à son service permanent. 

Je tire le fil et je me rends compte que tout le monde est au courant, que ce n’est pas une exception, que tout cela se répète avec d’autres maîtres dans des centres tibétains en Europe, puis aux États-Unis, au Canada … J’ai trouvé des affaires enterrées où les disciples sont rongés par la honte dans le monde entier. 

Quels mécanismes d’emprise as-tu observés lors de ton enquête ?  

J’observe l’emprise avec la mobilisation de concepts doctrinaires bouddhistes comme le samaya qui est le lien sacré entre le maître et le disciple qui encourage ce dernier à garder le silence, ou la « folle sagesse » qui autorise le maître à adopter des comportements hors normes, y compris la violence physique et verbale vers l’objectif prétendu de l’accession au bien être de son élève. Ce qui me frappe a posteriori, c’est que l’on était avant MeToo et ni victimes ni moi-même n’utilisions encore le terme de viol. On ne parlait pas non plus d’emprise. Quand je me relis je suis choquée par la prudence vis-à-vis des termes employés à l’époque. 

La mécanique d’enfermement est très efficace : si tu ne te laisse pas faire, c’est ton égo qui a un problème. Il faut s’en remettre au maître qui est la seule source de progression du disciple. Idem si tu as un doute. Les gens qui se retrouvent en inconfort ou violenté dans ce genre de contextes spirituels et soi-disant bienveillants ne savent plus quoi faire ni à qui parler. Le Dalaï Lama a beaucoup répété que la charge de la dénonciation en incombait aux disciples. Or dans le bouddhisme si tu parles en mal de ton maître ou que tu le critiques, tu brises de samaya, tu vas en enfer. Que faire d’une culture qui n’est pas la nôtre, dont les textes sont sujets à interprétation et que l’on a du mal à comprendre ? Le niveau de désorientation est énorme et il n’y a pas de recours. Ce sont des injonctions contradictoires : il faut dénoncer des maîtres qui sont adoubés par le Dalaï Lama, mais qui écouterait quelqu’un qui proclamerait en filigrane que le prix Nobel de la paix se trompe ? 

Peux-tu expliciter pourquoi, selon toi, le bouddhisme bénéficie d’une certaine aura et d’une « intouchabilité » en comparaison avec les autres religions, qui le dispenserait d’être vu et donc critiqué par les Occidentaux en tant que tel ?  

Le bouddhisme c’est selon moi le maximum du sophistiqué pour les Occidentaux car il répond à tous nos critères : il n’est jamais présenté comme une religion mais comme « une philosophie », un « mode de vie », une « science de l’esprit ». C’est super pour les Occidentaux qui sont dégoutés du catholicisme et de ses dogmes. 

Le bouddhisme tibétain est représenté par la figure du 14eme Dalaï Lama qui se passionne pour  la science, donc cela donne au bouddhisme une sorte de patine un peu scientifique qui n’entre pas en contradiction avec la rationalité des Lumières. En plus il sert une cause mondiale, celle du Tibet depuis son invasion par la Chine au début des années 1950. Être bouddhiste c’est donc aussi afficher son soutien avec les populations opprimées. 

Le Dalaï Lama a compris l’appétence des Occidentaux pour sa religion et pour la cause du Tibet et a utilisé cette attente très intelligemment pour défendre la cause de son peuple, notamment à travers des collaborations avec Hollywood. Par exemple, il a été consultant sur l’écriture du scénario du film Kundun sorti en 1993 (qui relate son enfance, exil et éveil ndlr). La cause du Tibet a donné lieu à plusieurs films sortis coups sur coups dont Sept Ans au Tibet avec Brad Pitt et Little Buddha avec Keanu Reeves et dans lequel joue d’ailleurs Sogyal Rinpoché ! Donc il est très fort pour médiatiser la cause du Tibet quitte à faire, selon moi, quelques arrangements pour débarrasser le bouddhisme de tout ce qui ne rentrerait pas dans sa proposition. 

Elodie Emery © Véronique Besnard

Donc « ceci n’est pas une religion » mais en fait si.  C’est une religion avec des dogmes, un salut, une menace de l’enfer bien réelle (notamment pour ceux qui brisent le samaya et donc brisent la loi du silence). Tout ceci est évacué tout comme le rapport aux femmes qui ne peuvent pas atteindre l’éveil sauf en se réincarnant en homme. Donc ce n’est pas une religion particulièrement progressiste. C’est une religion. Et c’est pas grave ! Mais le fait de la présenter sous une forme plus glamour et progressiste est un peu frauduleux selon moi. 

Tu as beaucoup été critiquée pour ton enquête qui donne la parole aux victimes et permet de dénoncer des agissements de malversations financières, des viols et des maltraitances systémiques dans ces communautés. Pourquoi d’après toi ? 

Ce qui revient le plus de la part des « croyants » c’est que je ne suis « pas assez éveillée », que je suis une « petite occidentale qui ne comprend rien », on m’a même accusée d’être de mèche avec la Chine !  On m’a beaucoup répété que j’avais le cœur noirci, que je n’étais pas suffisamment avancée sur le chemin spirituel pour comprendre. Parfois en me soutenant que les abus et les crimes de certains maîtres étaient portés par l’amour et la bienveillance plutôt que par la volonté de domination et de pouvoir. Comme si en Occident on avait besoin de croire qu’il y a quand même une population sur cette terre, ici les Tibétains, qui serait débarrassée des travers de l’humanité. Cela répond à un fantasme orientaliste, voire raciste, comme si une population ou un groupe était bienveillant et innocent par nature, tel le mythe du bon sauvage. Alors que ce sont des humains et qu’ils ne sont pas exempts des mécanismes de domination. Donc quand tu prends la parole tu es vite accusée de casser ce qu’il reste de beau et à cet égard le Dalaï Lama fait un peu figure de « dernier des Pères Noël ». C’est naïf mais c’est surtout dangereux car cela éteint les lumières de vigilance sous prétexte d’avancer sur la voie de l’éveil. 

D’ailleurs le Dalaï Lama qui apparait dans ton documentaire t’as bloquée sur Whatsapp et Matthieu Ricard que tu as interrogé a souhaité être coupé au montage … A cet égard, « la loi du silence » (le titre de ton documentaire co-réalisé avec Wandrille Lanos et sorti en 2022 sur Arte) est un titre assez éloquent … 

Je pense que le traitement réservé aux femmes n’intéresse pas beaucoup le Dalaï Lama. Je pense, mais c’est mon interprétation, qu’il considère le féminisme comme « un sujet d’Occidentaux ». On m’a beaucoup dit qu’il n’était pas le chef spirituel de tous les bouddhistes et donc il n’aurait pas tout le pouvoir qu’on lui prête. Sauf que le jour où il a finalement disgracié Songyal Rinpoché (en 2017), il n’a eu à prononcer qu’une phrase pour que Sogyal abandonne son temple et prenne la fuite.  Donc ce n’est pas vrai qu’il n’a pas de pouvoir sur ces sujets. 

En refusant de prendre la parole sous prétexte qu’il n’est qu’un simple moine, Matthieu Ricard a renvoyé les victimes dans leurs cordes. Quand on est un personnage public il faut aussi accepter les règles du jeu à l’occidentale. Encore plus quand on en tire des bénéfices, quand on vend des livres, qu’on recueille beaucoup de fonds et de dons, que l’on vit du besoin de croire des Occidentaux, il faut aussi accepter que quand il y a un problème on ne peut pas se débiner en disant « ça ne me regarde pas ». Donc moi j’ai considéré que ça concernait Matthieu Ricard, qui a fini par concéder qu’il ne se rendait pas compte du poids de sa parole. 

Malheureusement le monde du yoga n’est pas exempt de ces dérives. Je crois savoir que c’est d’ailleurs le sujet de ton prochain livre : est ce que tu veux nous en dire plus ? Quels parallèles observes-tu entre ces deux mondes ?   

Dans le sillage de l’enquête sur le bouddhisme, j’ai été contactée par des femmes qui m’ont dit qu’il leur était arrivé la même chose mais dans l’univers du yoga. Ce qui m’intéresse dans le yoga c’est son succès mondial unanime et tonitruent. Il y a des studios partout. Et il y a quelque chose qui relève un peu du bouddhisme : un safe space par nature, fait de lumière et d’amour, et en plus c’est accessible au coin de la rue et c’est recommandé par tout le monde et dans toutes sortes de situations. Le yoga c’est une proposition qui fait rêver dont  personne ne questionne les promesses. 

Et donc j’ai beaucoup  de témoignages d’abus notamment en Inde que l’on présente comme la terre promise de spiritualité. Et cela recouvre encore d’autres dimensions, notamment des problèmes endémiques de viols dont souffre ce pays qui est gouverné par un extrémiste. Beaucoup de gens, notamment des femmes, vont se former là-bas fleur au fusil et se retrouvent parfois violentées et gravement abusées par leurs maîtres de yoga indien. Donc non, ici non plus , l’indianité ne protège pas des dérives et ne dispense pas d’être un agresseur. 

Les scandales qui ont entaché l’église catholique et qui continuent de le faire comme l’affaire Bétharram ne nous permettent plus de rester naïfs sur ces sujets. Et pourtant des histoires de yogis ou moines bouddhistes à la tête de réseaux de proxénétisme ou qui se font prendre  dans des orgies, complètement défoncés à la coke, il y en a plein. Mais bizarrement, on les met complètement de côté. Matthieu Ricard disait « ça n’est pas parce qu’il y a une pomme pourrie que tout le verger est pourri ». En vrai je pense qu’il vaut mieux enlever la pomme pourrie et se demander comment elle est arrivée là plutôt que de faire semblant qu’elle n’y est pas. 

De plus, le yoga en France ne relève d’aucun ministère, il n’y a aucun contrôle, pas de certifications avec une réelle valeur. Et pourtant c’est LE truc que recommandent les kiné à tours de bras. Les 4 lettres du mot « yoga » recouvrent des réalités très diverses pour former une nébuleuse assez floue. Si tu ne précises pas de quoi tu parles, le yoga ça veut tout et rien dire : rester immobile, pratiquer des respirations, des visualisations, des postures sur fond de musique où l’on transpire… C’est aussi la seule discipline où des profs ajustent physiquement et touchent les corps sans avoir de connaissances certifiantes dans ce domaine. Tout cela m’interpelle. 

En tant que journaliste, quels conseils donnerais-tu pour nous aider à développer notre esprit critique ? 

Bizarrement, je n’ai pas trop de mal à faire confiance. Mais je dirais d’éviter de s’en remettre complètement à quelqu’un. Une personne peut avoir une expertise dans un domaine particulier, sans être au-dessus de la masse de manière générale, et tout en étant humain avec ses failles. Il faut faire le deuil de l’être éveillé infaillible par nature. On a fait le deuil de la perfection de nos parents, il faut faire le deuil de l’être humain parfait. 

C’est difficile quand on cherche un modèle absolu : quelqu’un qui conseillerait autant sur les sentiments, que sur l’alimentation tout en nous ajustant physiquement. Mais ça n’est pas réaliste de songer qu’une personne soit infaillible dans tous les domaines et d’ailleurs ce  n’est pas grave ! Donc je dirais de ne pas remettre son libre arbitre à quelqu’un d’autre. En termes de libre arbitre on est tout seul et il faut digérer cette idée. Personne ne pourra être vigilant à notre place, connaître nos endroits d’inconfort et nos limites. C’est un peu vertigineux mais c’est une école d’autonomie. Nous avons une attitude un peu immature vis-à-vis des spiritualités et disciplines dites « orientales » que l’on exotise, car on n’aurait jamais des attentes aussi naïves sur des sujets de notre propre culture que l’on connait mieux et depuis longtemps. On est déjà plus tranquilles aujourd’hui sur la psychologie et certaines thérapies : on en connait les bénéfices et les limites sans pour autant tout mettre à la poubelle. Il faut se méfier de la solution à tout et cultiver notre petite boussole interne. 

Entretien réalisé le 22 août 2025 à Paris. 

Informations sur le spectacle :

« Ceci n’est pas une religion » est une production Live Magazine, jouée du 9 au 13 septembre 2025 à la Grande Halle de La Villette, salle Boris Vian. 

Puis le 20 septembre au Festival du Chaînon Manquant à Laval. 

Dates à venir en Belgique. 

Documentaire : Bouddhisme la loi du silence, de Elodie Emery et Wandrille Lanos, 2021, Arte.

Livre : Bouddhisme la loi du silence, de Elodie Emery et Wandrille Lanos, 2021, JC Lattès.

Lire aussi : Le yoga « post-lignée », des gourous à #metoo avec Theo Wildcroft.

Nos parodies de yoga préférées sur Instagram

6 avril 2025 à 23:23

Voici notre podium des comptes Instagram qui parodient à merveille (à notre humble avis) les stéréotypes de professeur.es et pratiquant.es de yoga. Parce que par les temps qui courent, le second de degré est une question de survie mentale! Tout y passe : le complexe de supériorité de la prof newbie après son 200h en Inde, le prof californien qui maltraite le sanskrit (et le yoga en général), la manager de studio au bout du roul’, les querelles de chapelle entre titulaires de différentes méthodes, l’élève passif agressif qui se pense de niveau « avancé », les cours hybrides sans queue ni tête, les ajustements et les attitudes discutables en cours … Toute ressemblance avec la réalité (ne) serait (pas) purement fortuite. On vous laisse digger leurs comptes pour plus de vidéos car il y en a beaucoup ! En attendant, voici quelques extraits pour vous mettre en jambes. Tout le monde devrait s’y retrouver.

Diaz (@thedancingwarrior)

Professeur de yoga indonésien basé à Bali, Diaz dépeint avec humour le milieu bien particulier d’enseignant de vinyasa flow sous les tropiques, mais toujours avec bienveillance et réalisme.

Bradshaw Wish (@bradshawwish)

Bradshaw est professeur de vinyasa basé à Chicago. Il aime caricaturer les acteurs de l’industrie américaine du yoga non sans un certain degré de sarcasme, ce qui nous réjouit.

Gus Heagerty (@gusheagerty)

Gus Heagerty n’est pas professeur de yoga mais acteur et réalisateur américain de théâtre et de cinéma. Sur les réseaux sociaux, il crée des vidéos satiriques de personnages à l’identité très léchée. Le monde de la spiritualité et du bien être ne lui a donc pas échappé. Un régal !

Ahimsa et le paradoxe des yogis guerriers

20 mars 2025 à 13:48

Cette réflexion sur l’histoire des yogis guerriers fait partie d’un projet de publication plus large de Daphné Morel intitulé « Le yogi est-il un combattant ? », dont vous trouverez un avant-goût sur son blog Décrypter le yoga. Daphné Morel est professeure de yoga et titulaire d’un master en philosophie. Elle traite de la place de la violence dans l’histoire du yoga. Son travail s’articule autour de l’hypothèse que le yoga n’est pas qu’un art du bien-être, mais est aussi un art du combat qui s’ancre dans une tradition guerrière ancienne. Elle parcourt ainsi l’histoire du yoga à la recherche des éléments clés qui donnent corps à son hypothèse.

La notion d’ahimsa qui désigne couramment la non-violence ou la non-nuisance est centrale dans les traditions philosophiques et spirituelles de l’Inde, notamment dans le jaïnisme, le bouddhisme et l’hindouisme.

Le yoga, place ahimsa comme principe moral fondamental. Dans le Yoga-Sūtra de Patanjali notamment, il est présenté comme le premier des cinq yama (règles de vie en société), en tant que moyen de purification de l’action, au service de l’ascension spirituelle du yogi. On pourrait ainsi croire qu’un yogi qui respecte ahimsa, ferait vœu de pacifisme. Pourtant, l’histoire de l’Inde révèle des modalités plus complexes d’ahimsa. En effet dans l’histoire émerge un autre récit, marqué par la guerre, les combats et la quête de pouvoir, où les yogis jouent un rôle central en tant que guerriers.
Cette facette méconnue de l’histoire du yoga nous confronte à un « paradoxe » : peut-on associer la pratique du yoga à la violence ? Si le rôle de guerrier semble a priori incompatible avec celui d’ascète, l’existence d’ascètes armés invite à repenser cette opposition. Peut-on encore les qualifier de yogis si, tout en pratiquant le yoga (renoncement, discipline spirituelle et physique), ils ne respectent pas l’ahimsa ?

Des Sādhus armés dès le VIIe siècle

Lorsque l’on se représente un sādhu, un ascète qui a renoncé aux attaches matérielles pour se consacrer entièrement à la libération spirituelle, on le visualise pratiquant des austérités (tapas) ou absorbé dans une profonde méditation.

Selon Matthew Clark, chercheur à l’université de Londres, les premiers témoignages de sādhus armés apparaissent au VIIᵉ siècle. C’est le cas du texte Harṣacarita, une biographie du roi Harsha rédigée par le poète Bāṇabhaṭṭa vers 640 de notre ère, où l’on découvre l’histoire fascinante de deux ascètes, Pāṭālasvāmin et Karṇatāla, devenus gardes personnels du roi. Loin de mener une vie d’ermites, ces ascètes se sont illustrés sur les champs de bataille, amassant richesse et renommée grâce à leurs exploits.

Dans cet extrait du Harṣacarita, traduit pour l’occasion, on découvre comment ces sādhus guerriers combattaient pour le roi :
« Tandis qu’au bout de quelques jours, le troisième ascète … partit dans les bois. Pāṭālasvāmin et Karṇatāla, hommes à l’esprit guerrier, restèrent au service du roi. Devenus riches au-delà de leurs plus grands rêves, dégainant leurs épées au milieu de la garde royale, occupant le premier rang dans les batailles… ils traversèrent les années et vieillirent aux côtés du roi. »

L’anthropologue française Véronique Bouillier souligne également la présence des sādhus armés dans l’Inde ancienne. À propos de la même histoire, elle écrit : « depuis fort longtemps, des sādhus armés arpentèrent les chemins de l’Inde du Nord et s’employèrent au service des rois. Nous en avons un témoignage dans le Harṣacarita, dans la description des sādhus qui entourent l’ascète Bhairavācārya et qui par la suite forment la garde personnelle du roi ».

Ces premiers exemples montrent que certains ascètes ne vivaient pas uniquement en ermites isolés, mais jouaient un rôle actif dans la société.

Mais est-ce à dire que ces sādhus armés sont incohérents ? Et que représente ahimsa pour eux ? Tout d’abord, les sādhus peuvent suivre une voie spirituelle individuelle sans passer par des vœux officiels ni appartenir à un ordre formel, contrairement aux Sannyāsins, membres d’ordres monastiques reconnus qui prononcent des vœux formels lors de leur initiation. Leurs règles éthiques sont donc moins rigoureusement codifiées, ce qui rend leur rapport à la non-violence plus complexe et dépendant de la tradition ou de l’école spirituelle à laquelle ils appartiennent.

La nature de l’ahimsa peut donc varier selon les courants, et son application est plus ou moins flexible en fonction de la secte. Si la non-violence peut être un idéal, il peut aussi être subordonné à d’autres valeurs. Par exemple, les sādhus Vaishnavas (adorateurs de Vishnou) rejettent toute forme de violence, même en cas de nécessité. Ils adhèrent strictement à l’ahimsa en tant que principe spirituel central, car leur voie repose sur la compassion et l’amour universel (bhakti yoga).

Pour les sādhus Aghoris (catégorie spécifique de sādhus qui suivent une voie spirituelle particulière associée à la dévotion envers Shiva sous son aspect destructeur et transcendant), l’usage de la violence est accepté et parfois ritualisé. Les Aghoris ne pratiquent pas une violence « active » envers les autres, dans le sens de conflits armés. Leur rapport à la violence réside dans une violence symbolique : maniement de la mort et des cadavres, auto-mortification extrême, transgression radicale des normes sociales et religieuses, telles que le cannibalisme rituel.

Les sādhus Nāgas (nāga dériverait du sanskrit naṅgā, signifiant « nu », en référence à la nudité de ces ascètes) considèrent l’ahimsa comme un principe important, mais non absolu. Ils n’hésitent pas à recourir à la violence lorsqu’ils le jugent nécessaire pour défendre une cause spirituelle ou protéger le dharma (l’ordre du monde). L’existence des sādhus Nāgas illustre une application pragmatique de l’ahimsa, où la non-violence est modulée par les exigences du contexte. Ainsi, il n’était pas rare de rencontrer des sādhus armés, chargés de protéger les rois et les temples au VIIe siècle.

Cette représentation simplifiée du sādhu, perçu exclusivement comme non-violent, s’avère réductrice et ne rend pas justice à la diversité et à la complexité des traditions ascétiques ainsi qu’à la richesse de leurs approches éthiques.

L’émergence des guerriers Nāga à partir du XVe siècle

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Image d’un Nāga sādhu. Source: Bonhams

Bien que les premiers yogis armés soient apparus dès le VIIe siècle pour protéger les rois et les temples, leur recours à la violence était, dans un premier temps, « sporadique et inorganisé » selon Véronique Bouillier. Il ne s’agissait pas encore d’une véritable organisation militaire. À partir du XVe siècle, cependant, l’ascétisme armé se structure davantage avec l’émergence des guerriers Nāga, notamment les Nāga shivaïtes issus de l’ordre des Sannyāsis Daśanāmī.

Les Sannyāsis Daśanāmī appartiennent à une confédération de dix ordres ascétiques shivaïtes fondée au IXe siècle par Śaṅkara, l’un des plus importants maîtres spirituels de l’hindouisme. Le terme Daśanāmī signifie « dix noms » (daśa : dix, nāmī : nom). Bien qu’engagés dans la discipline spirituelle et attachés au respect de l’ahimsa, ces ordres furent les premiers à institutionnaliser une branche guerrière vers 1500. Cette militarisation s’expliquait par le besoin de se protéger contre les persécutions exercées par les armées de fakirs musulmans. Étant liés par leur vœu formel de non-violence, les Sannyāsis ne pouvaient riposter. En effet, la non-violence (ahimsa) est l’un des cinq vœux fondamentaux des renonçants Sannyāsis dans l’hindouisme : le Sannyāsi s’engage à ne nuire à aucune créature, que ce soit en pensée, en parole ou en acte. C’est ainsi que Madhusūdana Sarasvatī, un Sannyāsi shivaïte du XVIe siècle, sollicita l’aide de l’empereur Akbar en 1565 pour protéger les membres de son ordre. Sur les recommandations de Raja Birbal, conseiller d’Akbar, il créa une armée de Sannyāsis en recrutant des hommes issus de castes autres que les brahmanes, notamment des kshatriyas (guerriers) et des vaishyas (marchands). Après 12 ans d’un apprentissage spirituel et militaire, les postulants deviennent Nāga et rejoignent un akhāṛā, institution à la fois monastique et militaire.

Véronique Bouillier souligne cependant la contradiction inhérente à cette démarche, car l’initiation de ces guerriers impliquait une première entrée en sannyāsa, un état supposant un respect strict de la non-violence. « Belle justification, qui ne fait que mieux ressortir le caractère paradoxal de la constitution de branches d’ascètes militaires », écrit-elle. Cette opposition réside dans le fait que l’ahimsa, censé être un engagement fondamental des Sannyāsis, doit ici coexister avec la nécessité de se battre pour défendre leur communauté.

Pour ces moines, la défense de l’hindouisme, incluant ses intérêts et ses lieux sacrés menacés par les envahisseurs prévaut sur l’engagement formel de non-violence et légitime le recours à la force. Armés et formés au combat, les Dasanami Nāga Sannyāsis ont pour mission principale de protéger leur ordre religieux. La tradition Nāga s’inscrit dans une lignée guerrière où l’affrontement est perçu comme une nécessité pour préserver les temples, monastères, ashrams et sâdhus face à diverses menaces. Initialement destinée à repousser les envahisseurs, cette tradition a pris une importance particulière au cours des invasions musulmanes.

Interconnexion entre pouvoir politique, militaire et commercial au XVIe siècle

Au XVIe siècle, de nombreuses batailles entre sectes rivales éclatent, notamment lors d’événements majeurs comme la Kumbha Mela. Il s’agit d’accéder en premier aux lieux sacrés pour en tirer les meilleurs bénéfices spirituels, mais l’enjeu est aussi matériel puisqu’il s’agit également d’obtenir les meilleures places pour recevoir les dons des pèlerins. Ces rivalités ne se limitaient pas aux luttes entre sectes rivales. Elles pouvaient également opposer des branches au sein d’une même secte. Un exemple frappant est la célèbre bataille de Thaneshwar, illustrée ci-contre, qui eut lieu en 1567 dans une ville située au nord-ouest de Delhi. Ce conflit opposa deux branches de l’ordre Daśanāmī : les Giri et les Puri, afin d’obtenir la meilleure place dans ce lieu sacré pour recueillir les aumônes. 

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Bataille entre sannyāsis à Thanesar. Observée par Akbar (1556–1605). Par Basawan et Tara l’Ancien ©Victoria and Albert Museum, London.

Dans Yoga, l’art de la transformation : 2500 ans d’histoire du yoga, Debra Diamond, docteure en histoire de l’art d’Asie du Sud, offre une description saisissante de cette bataille à travers une peinture emblématique : « Dans le vacarme de la sonnerie des trompes et des cliquetis d’armes, des yogis déchaînés s’affrontent lors d’une furieuse bataille. »

Les enjeux de ces conflits revêtent également une dimension économique, et on peine à voir la défense du dharma comme seule raison du recours à la violence armée. Comme l’écrit Véronique Bouillier : « La violence des affrontements entre sectes et leurs modalités laissent à penser que les enjeux n’étaient pas uniquement spirituels et que la défense du dharma couvrait bien d’autres activités. La relation au roi, d’une part, et à l’argent, d’autre part, montre l’interférence entre puissance politique, militaire et commerciale ».

Le modèle des Sannyāsis inspire d’autres groupes, notamment les Vishnouites, qui organisent à leur tour des armées pour rivaliser avec leurs adversaires Shivaïtes. Les affrontements inter-sectes, parfois brutaux, culminent aux XVIIe et XVIIIe siècles lors d’événements comme la Kumbha Mela. Ces batailles illustrent une transformation progressive, où l’ascétisme guerrier devient une pratique où défense spirituelle et contrôle matériel se mêlent étroitement.

Ce phénomène de l’ascétisme armé était si répandu que, dès le XVIe siècle, le terme « yogi » ne désignait plus seulement un ascète pratiquant la méditation et les austérités, mais devenait également synonyme d’ascète guerrier. Comme l’indiquent Daniela Bevilacqua et Mark Singleton dans Journal of Yoga Studies :

« Le terme yogi devint progressivement un adjectif utilisé pour qualifier tous les ascètes caractérisés par la nudité, les cheveux emmêlés et le corps couvert de cendres, caractéristiques des ascètes guerriers « nus », ou nāga. Ces guerriers étaient également identifiés par d’autres étiquettes, telles que gosāīns ou sannyāsīs (pour les guerriers śivaïtes), bairāgīs/vairāgīs (pour les guerriers vaiṣṇavites), et même fakīrs (pour les guerriers soufis). Compte tenu de la participation de ces groupes ascétiques aux campagnes militaires. »

Protéger et accroître les richesses des monastères au XVIe siècle

Ces guerriers ont également participé à l’expansion matérielle des monastères. Certains d’entre eux sont même devenus collecteurs de fonds, jouant un rôle actif dans la gestion économique des institutions qu’ils protégeaient. Certains se sont indignés du comportement de ces yogis, opposant à leur soif de richesse des archétypes de sagesse, comme le réformateur et poète mystique Kabîr qui se désole de l’éthique des ascètes mercenaires.

D’autres en concluent que leur ahimsa se limitait alors essentiellement au végétarisme. Cette idée est confirmée par Denis Vidal, Gilles Tarabout et Éric Meyer, anthropologues et chercheurs français spécialisés dans l’étude de la société indienne : « Les ascètes combattants (…) justifiaient leur recrutement initial, notamment à partir de castes guerrières, par la nécessité «  désintéressée » de protéger les renonçants non combattants de leur ordre : il s’agissait de défendre le dharma – une légitimation de la pratique des armes qui permit par la suite à certains de devenir mercenaires ou d’assurer localement des fonctions princières ; également redoutés, de par leur ascèse, pour leur puissance magique, tous prononçaient un vœu d’ahiṃsā qui correspondait donc, dans les faits, au végétarisme. »

Si les auteurs précités insistent sur l’origine guerrière des ascètes, c’est parce que les Kshatriyas, caste traditionnelle des guerriers, avaient l’autorisation de consommer de la viande. Chargés de la protection et du maintien de l’ordre, ils jouaient un rôle militaire central dans la société traditionnelle, et la consommation de viande, considérée comme une source essentielle de force et d’endurance, était perçue comme légitime pour accomplir leurs fonctions. Dès lors, y renoncer pouvait symboliser un véritable acte de renoncement et un engagement profond envers l’ahimsa.

Mais ici encore, la réalité est bien plus complexe, car tous les Nāga ne sont pas végétariens. La pratique du végétarisme dépend du sous-groupe auquel ils appartiennent (Vaiṣṇava ou Śivaïte) et de leur contexte d’activité (ascèse stricte ou engagement militaire). Les Nāga Vaiṣṇavas sont les plus enclins au végétarisme en raison de leur interprétation stricte de l’ahimsa, tandis que les Nāga Śivaïtes, plus tournés vers les pratiques guerrières et rituelles, consomment parfois de la viande. 

De l’ascétisme armé aux armées de yogis : un tournant au XVIIIe siècle

Cette tradition des yogis guerriers atteint son apogée au XVIIIᵉ siècle lorsqu’ils s’émancipèrent de leur mission initiale de protection pour devenir de véritables forces politiques et économiques. Grâce à leurs armées disciplinées et puissantes, ils se transformèrent en mercenaires et stratèges, servant les Moghols, les rajas ou des riches propriétaires terriens tout en consolidant leur influence dans les dynamiques de pouvoir de l’époque.

Organisés en véritables armées et incarnant les valeurs spirituelles de Shiva, le « Seigneur des Yogis », ces ascètes guerriers laissèrent une empreinte indélébile dans l’histoire de l’Inde. Pour illustrer leur influence, écoutons cette splendide traduction d’une chronique médiévale citée dans YOGA, l’art de la transformation : « Apparaissant comme seigneur des yogis, il était armé d’un poignard. En guise d’étendard, il portait une hache, un grand trident et une cape de cuir. Avec ses cheveux torsadés, et un cor, et de la cendre de bouse de vache, il ressemblait tout à fait à Hara (Shiva), le grand destructeur. Sur son trône, on le voyait entouré de sa propre congrégation (de yogis), portant sur la tête la lune et le nectar des immortels. »

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Ascète royal du Karnataka

Avec le temps, ces ascètes armés transformèrent les chemins de pèlerinage en routes commerciales, consolidant ainsi leur pouvoir économique. Outre leur rôle de défenseurs des monastères, les Nāga Sannyāsis devinrent également de grands propriétaires terriens. Grâce aux dons généreux des rajas et des riches fidèles, ils acquirent des terres agricoles qu’ils administraient directement ou louaient à des paysans. 

En contrôlant des terres situées sur des axes commerciaux stratégiques, ils supervisaient et sécurisaient le passage des marchandises, ce qui leur permettait de percevoir des droits de passage et d’accroître considérablement leurs revenus. Cette gestion foncière leur conférait un rôle clé dans les échanges commerciaux et consolidait leur pouvoir économique et politique. De plus, leur influence économique allait de pair avec leur rôle militaire, puisqu’ils étaient sollicités pour défendre les intérêts de leurs alliés politiques et garantir la sécurité des routes commerciales. Cette double fonction, spirituelle et militaire, leur assurait une position stratégique dans les dynamiques de pouvoir régionales.

Ainsi, ces yogis n’étaient pas seulement des acteurs économiques. Ils jouèrent également un rôle clé dans des événements politiques majeurs, comme l’unification du Népal en 1768 ou la fondation de la dynastie Gurkha, défiant même les ambitions britanniques. David Gordon White, historien et indianiste américain, décrit leur impact ainsi : « de puissants yogi naths prirent ainsi une part active dans l’unification du Népal en 1768 ainsi que dans la fondation de la dynastie Gurkha. En 1803, des yogis naths firent de même à Jodhpur… déjouant par la même les projets des Britanniques. »

Ces guerriers ascétiques ont marqué leur époque par leur capacité à agir sur le monde. La question de leur rapport à la violence ne peut être envisagée indépendamment de leur rôle politique et économique. Elle pose en dernier ressort la question de l’action : l’ascète ou le yogi qui reste impliqué dans la vie sociale et prend part aux affaires du monde agit Mais comment le faire en limitant au maximum la violence ?

Ahimsa : une notion subtile

Pour surmonter cette difficulté, il est nécessaire de mieux comprendre la subtilité de la notion d’ahimsa. Comme l’explique Véronique Bouillier, cette notion ne se limite pas à une simple interdiction de la violence, puisqu’elle plonge ses racines dans le cadre complexe du sacrifice védique. Dans ce contexte, ahimsa, entendu comme le non-désir de tuer, implique une distinction fondamentale : il s’agit de segmenter la mise à mort du désir de mise à mort. Toute action qui engendre de la souffrance doit être suivie d’une réparation. « Il s’agit alors, par un jeu de métaphores et de réparations puis de substituts, de séparer la mise à mort des victimes sacrificielles de toute idée de violence et d’échapper ainsi à ses conséquences redoutables. »

Par conséquent, il est impératif d’éviter d’offrir des victimes sacrificielles si l’on ne peut pas réparer rituellement le meurtre. Ahimsa « c’est donc une non-violence focalisée sur le sacrifice, sur les moyens magico-religieux de se préserver et non pas une réflexion éthique sur la violence en général ».

Dans l’hindouisme, le concept va s’élargir au-delà des castes brahmaniques (prêtres). Le guerrier royal (Kshatriya) chasse et tue car le régime à base de viande accroîtrait la virilité dont il a besoin pour accomplir sa mission (dharma). Guerre et chasse sont ainsi perçues comme des sacrifices où l’absence de passion dans l’acte prévaut sur le simple fait de tuer. Cette morale, au cœur de la Bhagavad-Gita, valorise l’action désintéressée dans le respect du dharma.

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The sacrificed horse is prepared (1712) Anonymous / Unknown
from: Ramayana, Bala Kanda, Ms Add. 15295, fol. 34 – British Library, London [from Udaipur]

À ce titre, Denis Vidal, Gilles Tarabout et Éric Meyer, soulignent que certains meurtres liés aux rivalités traditionnelles entre clans guerriers étaient interprétés dans une perspective sacrificielle. Cette vision leur conférait une légitimité culturelle et spirituelle particulière. Ainsi, jusqu’à l’indépendance de l’Inde, ces actes n’entraînaient « aucune culpabilité ou impureté grave pour ceux qui les commettaient ».

Les rois, garants de l’ordre cosmique et sociétal, incarnent cette vision. Leur recours à la force, perçue comme un moyen de préserver l’équilibre global, est légitimée par le dharma. Refuser d’agir dans un tel contexte serait une faute grave. Dès lors, l’idéal de non-violence coexiste avec un recours ponctuel à la violence. L’ahimsa, dans ce cadre, ne se réduit pas à une non-violence formelle : elle est définie, selon les mots de l’indianiste Colette Poggi, par « l’absence de désir de nuire » et par une adhésion rigoureuse au dharma, qui prime sur toute autre considération éthique.

Ahimsa : entre idéal spirituel et réalité sociale

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Ascète nu avec une dague à double tranchant, du ‘Tashrih al-aqvam’ compilé par le colonel James Skinner, 1825

Ainsi cette vocation individuelle des ascètes à la non-violence n’est pas nécessairement en contradiction avec leur recours à la force. Cette tension illustre le fait que la recherche personnelle de non-violence ne peut se concevoir en dehors de tout lien social. Paradoxalement, la non-violence semble parfois assurée par la violence, et la véritable maîtrise réside dans l’intention qui guide l’action. Comme le rappellent Vidal, Tarabout et Meyer, « la non-violence que la violence autorise » constitue un idéal social et spirituel qui inclut une défense armée, si nécessaire, pour protéger l’ordre et les valeurs ascétiques.

« La recherche de la non-violence à titre individuel apparaît alors ainsi comme un choix de vie et un ordre de valeurs qui ne saurait se concrétiser en dehors de tout lien social, y compris pour les ascètes : elle nécessite au contraire une insertion dans une forme de société qui rende cette quête possible. »

Denis Vidal, Gilles Tarabout et Eric Meyer

Lorsque l’on plonge dans ses racines historiques et philosophiques, la notion d’ahimsa se révèle bien plus complexe et nuancée qu’il n’y paraît au premier abord. Loin d’être une simple opposition au recours à la force, elle s’inscrit dans une dynamique subtile où la violence peut être tolérée, à condition qu’elle soit exercée sans passion, avec retenue et en accord avec le dharma, c’est-à-dire l’ordre moral et cosmique. Dans cette perspective, le yogi guerrier, en respectant une forme pragmatique d’ahimsa, oscille entre l’idéal spirituel de renoncement et les réalités sociales, où l’action violente devient parfois nécessaire pour préserver un équilibre supérieur.


Repenser la représentation contemporaine du yoga

Ainsi, l’idéal d’un ascète indien totalement étranger à la violence et détaché de la richesse et du pouvoir semble plutôt relever d’une représentation simplifiée, fondée sur une vision manichéenne de la violence. – opposant strictement le bien au mal – et d’une perception réductrice du contexte indien. Cette vision figée s’ancre probablement dans des attentes « orientalistes », comme le souligne Rob Zabel, spécialiste de l’histoire et de la philosophie du yoga : « Il existe en Inde de nombreux babas qui ne correspondent en rien à nos attentes orientalistes de saints hommes pacifiques, chastes et volontairement pauvres. En réalité, ils sont les vestiges d’armées sacrées qui dominaient autrefois de vastes régions de l’Inde, contrôlaient les routes commerciales, les lieux saints et les affaires militaires d’une grande partie du nord du pays. »

Cette réflexion invite à repenser la représentation contemporaine du yoga. On peut légitimement se demander à qui profite cette vision d’un yogi pacifiste, coupé des réalités économiques et politiques, et d’un yoga réduit à une pratique de bien-être, ignorant son rôle actif dans l’histoire de l’Inde et son potentiel d’influence sur les dynamiques sociales, politiques et économiques.

Cette vision du yoga, loin des stéréotypes occidentaux d’apaisement et de retrait, nous invite à réfléchir sur le rôle de l’action dans la quête spirituelle. Car au fond, le yoga ne consiste pas uniquement à rechercher un état de paix intérieure : il peut aussi être une manière d’agir dans le monde, en naviguant entre non-violence et action juste.

BIBLIOGRAPHIE

Akhāṛās Warrior Ascetics, Matthew Clarke

La Violence des non-violents ou les ascètes au combat, Véronique Bouillier

The Harṣa-carita, Bāṇabhaṭṭa, Traduction de E. B. Cowell et F. W. Thomas

Les voyages de Ludovico di Varthema ou le Viateur, en la plus grande partie d’Orient / trad. de l’italien en français par J. Balarin de Raconis, publié et annoté par M. Ch. Schefer 

Yoga, l’art de la transformation : 2500 ans d’histoire du yoga, Debra Diamond et David Gordon White

Pour une interprétation des notions de violence et de non-violence dans l’hindouisme et dans la société indienne, Denis Vidal, Gilles Tarabout et Eric Meyer

Journal of Yoga Studies, Yoga and the Traditional Physical Practices of South Asia, Introduction, Daniela Bevilacqua et Mark Singleton

Thoreau, Yogi des bois, Colette PoggiEmilie Poggi

The Śaiva Age: An Explanation of the Rise and Dominance of Śaivism during the Early Medieval, Sanderson, A.

Martial Medical Mystical: The Triple Braid of a Traditional Yoga, Rob Zabel

Vanda Scaravelli, l’art du yoga réinventé

19 septembre 2024 à 13:37

S’il fallait écrire l’histoire du yoga européen moderne, il faudrait absolument y inclure une femme injustement oubliée : Vanda Scaravelli. Vanda se situe à l’avant-garde de courants aujourd’hui appelés « post-lignée » qui innovent dans les méthodes d’enseignement du yoga en remplaçant le contrôle pédagogique par la créativité et la liberté. Élève de deux des plus grands enseignants du 20e siècle, B.K.S. Iyengar et T.K.V. Desikachar, Vanda est allée plus loin, développant une approche personnelle du yoga à partir de sa propre exploration du corps et du mouvement. Elle était, comme la décrit Theo Wildcroft, une « exilée des lignées »  . 

Qui était Vanda?

Vanda est née à Florence, en Italie, le 15 Janvier 1908. Son père, Alberto Passigli, est un homme d’affaires, musicien et fondateur de l’« Orchestra Stabile » et sa mère, Clara Corsi, une excellente pianiste et l’une des premières femmes italiennes à obtenir un diplôme universitaire. Vanda apprend le piano dès l’âge de trois ans et suit ensuite une formation auprès du pianiste Ernesto Consolo. Son goût pour la musique l’accompagnera tout au long de sa vie et aura un profond impact sur son approche du yoga. En 1940, Vanda épouse Luigi Scaravelli, professeur de philosophie à l’Université de Rome et de Pise, avec qui elle a deux enfants, Paola et Alberto. Parallèlement, elle mène une vie sociale et culturelle très active et tisse notamment une relation privilégiée avec Jiddu Krishnamurti (1895-1986), célèbre philosophe et penseur indien.

Une rencontre tardive avec le yoga

Tous les ans, Krishnamurti est invité dans la villa des Scaravelli, près de Florence et l’été, la famille l’accueille dans son chalet de Gstaad, en Suisse. À Gstaad, ils reçoivent aussi le célèbre violoniste et chef d’orchestre Yehudi Menuhin (1916-1999), fasciné par la philosophie et la pratique du yoga. Menuhin a invité son maître, B.K.S Iyengar, à l’époque très peu connu, pour qu’il enseigne en Europe. Cela suscite l’intérêt de Krishnamurti pour le yoga, discipline qu’il critique par ailleurs de manière désinvolte dans ses conférences publiques. Chaque matin, BKS Iyengar donne d’abord un cours de yoga à Krishnamurti, puis à Vanda. Vanda a donc plus de 50 ans quand elle découvre le yoga. Elle dira alors s’y dédier sans attente particulière. Dans une interview en 2017 pour l’édition américaine de Yoga Journal, elle déclare à ce sujet : « je pratiquais le yoga comme le tennis ou tout autre jeu, simplement pour le plaisir, mais je ne savais pas que cela allait m’aider ». Or, l’impact de cette pratique sur elle fut bien plus profond qu’elle ne l’aurait imaginé. 

Vanda Scaravelli en Paschimottanasana, soutenant B.K.S Iyengar en Mayurasana. Source: Cristina Zanotto (2017), “Le Donne nello Yoga: la bellezza coltivata da Vanda Scaravelli”Cosebelle

Plus tard, toujours en Suisse, Vanda Scaravelli approfondit l’exploration de la respiration avec T.K.V. Desikachar, le fils de Krishnamacharya, célèbre professeur de yoga et pionnier dans le domaine du yoga moderne. Sans vraiment le savoir ni le chercher, Vanda a étudié avec deux des professeurs indiens les plus éminents de l’époque. Elle a conservé un profond respect pour ses maîtres indiens, mais, sans rien rejeter de leurs enseignements, elle choisit par la suite de tracer sa propre voie, s’éloignant des sentiers battus pour développer une approche plus libre et intuitive du yoga. C’est quand elle cesse d’être élève et qu’elle devient son propre maître que le yoga se révèle à elle véritablement.

Le yoga, chemin vers la liberté intérieure

Pendant de nombreuses années, Iyengar avait proposé à Krishnamurti une pratique gymnique très vigoureuse qui fatiguait énormément ce dernier. C’est en essayant d’aider son ami Krishnamurti que Vanda a eu la « révélation » sur laquelle se fondera sa pratique. Elle découvre que le secret se trouve dans le « non-faire », car plus on fait, plus on se crispe. Elle suggère alors à Krishnamurti d’appliquer sa propre philosophie dans le corps : être, tout simplement, sans effort. Sa découverte devient progressivement une nouvelle approche des postures, fondée sur une relation unique à la force de gravité, à la colonne vertébrale et à la respiration. Par un profond relâchement du bas du corps, la partie supérieure s’allège, s’ouvre, devient réceptive et se détend. Une vague parcourt alors la colonne vertébrale et, lorsqu’on la suit, le corps peut bouger avec fluidité.

Vanda commence à enseigner à l’âge de 60 ans et n’accepte qu’un petit nombre d’élèves. Pendant 30 ans, elle continue de donner des cours chez elle, dans le petit salon avec vue sur les collines toscanes qui abrite son cher piano. Selon elle, un enseignant doit permettre à son élève de découvrir et de parcourir son propre chemin vers la liberté intérieure. En 1991, à 83 ans, elle publie Awakening the Spine (Réveiller la colonne vertébrale, non traduit en français, NdlR), point culminant de son approche du yoga. « À travers ce livre, nous voulons développer un rapport plus conscient avec le corps (…). Nous serons très surpris de découvrir que, si nous sommes gentils avec notre corps, il réagira de manière incroyable ». C’est avec ces mots que Vanda introduit son livre, dédié à Iyengar et illustré par de magnifiques images tirées de la nature, de l’art (en particulier égyptien), ainsi que par des photos d’elle-même octogénaire exécutant des āsanas avec une grâce et une souplesse remarquables. Depuis sa mort en 1999, à l’âge de 91 ans, plusieurs enseignants poursuivent son travail, dont Diane Long, qui a été son élève pendant 25 ans.

Le refus des dogmes

« Le culte de l’autorité, des gurus, des prêtres, des enseignants est terminé. Remettre en question l’autorité est le signe d’un esprit avisé, qui ne craint pas d’explorer » 

Vanda a toujours refusé de prêter son nom à une nouvelle école de yoga. Cela illustre son rejet conscient des méthodes et de toute forme d’institutionnalisation du yoga. Cela explique également en partie que sa contribution au yoga soit presque passée inaperçue. En effet, un des facteurs importants contribuant à la popularité du yoga en tant que phénomène mondial est l’institutionnalisation du charisme personnel de certains « maîtres » en écoles. Certes, on peut trouver aujourd’hui des enseignant.e.s qui se réclament du « Yoga Inspiré par Scaravelli » (« Scaravelli Inspired Yoga »). Cette dénomination allie le respect de la volonté de Vanda et la nécessité de « labelliser » leur approche du yoga pour rester visibles. Adopter un terme descriptif permet aussi de garantir la cohérence et la communicabilité des consignes et aide les pratiquant.e.s à se repérer.

Un yoga intuitif : « que dois-je défaire » ? »

Le nom de « Yoga Intuitif » (Intuitive Yoga) a été donné par les élèves de Diane Long pour qualifier son enseignement. Sa pratique se caractérise par un équilibre de flexibilité et de douceur, de stabilité et force. Vue de l’extérieur, sa pratique ressemble à une variante du « Hatha Yoga ». Chaque séance se concentre sur plusieurs postures afin de procurer une sensation de liberté et de détente corporelle. Elle guide ses élèves en les encourageant à prendre du temps pour explorer leur corps et à cultiver la curiosité envers eux-mêmes. Cette approche du yoga défie nos certitudes car elle nous invite à en faire moins et à ressentir davantage. Vanda disait qu’il fallait remplacer la question : « que dois-je faire pour entrer dans cette posture ? » par : « que dois-je défaire ? ». Au cœur du « yoga intuitif » se trouve la nécessité de dissoudre les tensions car elles inhibent tout processus d’apprentissage. La détente ne doit pourtant pas être confondue avec la passivité car elle requiert une grande vigilance et une attention très fine. Ici, il n’existe ni méthode imposée ni technique préconçue à appliquer de l’extérieur. Avec le temps et une pratique régulière, une logique subtile émerge, évolue et se dévoile peu à peu. 

Vanda Scaravelli, Awakening the Spine (1991)

C’est sans doute cette quête de liberté, libérée de toute autorité et des idées préconçues, qui marque l’héritage de Vanda dans le vaste paysage du yoga moderne. Le yoga de Vanda défie les dichotomies, refusant les oppositions rigides entre effort et abandon, corps et esprit, pour nous plonger dans un espace de paradoxes où gravité et légèreté, ancrage et envol se fondent en un seul souffle, nous rappelant que le véritable mouvement naît du silence et la vraie liberté du respect de nos liens avec la terre.

Pour découvrir l’héritage vivant de Vanda Scaravelli :

Pratiquez avec Ananda Ceballos à Paris lors de ses ateliers mensuels ou à l’occasion d’un stage (le prochain du 16 au 19 octobre, plus d’infos auprès d’Ananda)

Parcourez le site de Diane Long

Karma, quand tu me tiens… (2/2)

11 juillet 2024 à 10:23

Ananda Ceballos est docteur en Philosophie, spécialisée en études indiennes. Cet article est le second d’un dyptique dans lequel elle retrace l’histoire de la circulation du terme « karma» et l’évolution de ses significations.

Les réincarnations modernes du karma: « Instant Karma ! »

Au 17e siècle, l’astronome allemand Kepler, évoque la différence entre Dieu et les hommes : Dieu connaît tous les théorèmes, tandis que les hommes ne les connaissent pas tous…encore. Ce « pas encore » suggère que la raison humaine pourra, un jour, élucider tous les mystères, et annonce l’avènement de l’esprit des Lumières et de la modernité. A cette même époque, pendant que la science devient le pilier de la pensée européenne, les théories sur la réincarnation quittent les cercles de l’ésotérisme et s’intègrent dans une nouvelle rhétorique spirituelle. Dans leur enthousiasme rationaliste, les penseurs cherchent à étendre au domaine moral et spirituel le rêve de lois universelles propre à la science. 

Helena Petrovna Blavatsky, co-fondatrice de la Société Théosophique

Ainsi, au cours du 18e siècle, le karma devient la « loi du karma » et la doctrine des renaissances se transforme en une « science de l’action ». Finalement, Madame Blavatsky, fondatrice de la Société Théosophique, conférera définitivement au karma son sens positif en tant que moyen d’atteindre la perfection humaine. C’est ainsi que, dans la modernité occidentale, à la vision fataliste du karma vient s’ajouter la compréhension de la réincarnation comme un processus d’amélioration individuelle, d’apprentissage continu et de progrès spirituel qui trouvera un très bon accueil notamment dans le courant new age.

Durant la vague de fascination pour l’Orient qui caractérise les années 70, on voit s’opérer le tournant hippie de la notion de karma. La chanson de John Lennon Instant Karma! (1970) – dans laquelle il ramène le karma à la vie quotidienne là où elle relève initialement d’un ordre cosmique – ou encore un extrait du film Savage Water (1978) (« nous devons tous vivre notre propre karma »), illustrent bien ce qui va devenir le dernier avatar du karma : le « néo-karma ».

Karma Cola, Marketing the Mystic East, Gita Mehta, 1979

Mais c’est surtout l’oeuvre de Gita Mehta Karma Cola: Marketing the Mystic East (1979), livre devenu tout de suite un classique, qui décrit, parfois de façon impitoyable, ce qui se passe lorsque certaines idées d’une société ancienne et qui ont une longue histoire sont transformées en marchandises et vendues à ceux qui ne les comprennent pas. Toute une mosaïque de croyances et pratiques dites « orientales » se répandra en Europe et aux Etats-Unis, phénomène que Véronique Altglas a appelé le « nouvel hindouisme occidental ». Aujourd’hui il est possible par exemple d’acheter un coffret commercialisé sous le nom « Good Karma Box. 50 cartes 100% pensée positive » ou se procurer un livre intitulé Karma mode d’emploi: la méthode pour décrypter son karma et se libérer des schémas répétitifs.

Le karma comme opportunité de travail sur soi

Issues d’un phénomène de globalisation religieuse plus ample, les interprétations contemporaines de la notion de karma illustrent bien la tendance moderne à célébrer, comme le dit Alain Ehrenberg, « l’individu pur, c’est-à-dire un type de personne qui est son propre souverain ». Ayant mis à une « distance de sécurité » dogmes et rituels religieux, le néo-karma s’incarne en « style de vie », comme une possibilité offerte à l’individu de façonner son propre destin. On voit s’opérer ici une lecture du karma d’où est effacée toute forme de déterminisme. « Malgré le caractère inéluctable de la loi du karma, les néo-hindous  occidentaux retiennent la réversibilité des situations qu’elle implique, grâce à la volonté et à l’action individuelle », souligne V. Altglas. En connotant de façon positive la notion de « samsāra », la notion de karma devient non plus une fatalité mais au contraire une manière de contrôler son existence. Oblitérant son lien indissoluble avec la notion de « classe » (varṇa), le karma va revêtir une portée universelle et même devenir une opportunité unique de « travailler sur soi » et d’exercer sa liberté individuelle dans la perspective d’une « évolution personnelle ». Les souffrances deviennent alors des leçons dont il faudrait apprendre dans une quête permanente de « soi-même ».

« Nettoyer son karma », un business florissant en Occident comme en Inde

Il serait erroné d’attribuer cet « évolutionnisme spirituel » à quelques occidentaux assoiffés d’exotisme. En effet, en Inde, dans les milieux urbains aisés, on voit de plus en plus de gens se tourner vers des pratiques qui utilisent la théorie du karma pour se sentir mieux. On parle alors de méthodes de « guérison » ou de « nettoyage karmique » (Karmic Healing, Karmic Cleansing). Des professionnels travaillant dans des cabinets ou des centres offrent des consultations pour aider à soulager les souffrances mentales et physiques ou à résoudre des problèmes relationnels, professionnels ou financiers attribuables au « mauvais karma ». L’idée sous-jacente ici serait que les souffrances actuelles sont dues à des expériences négatives vécues dans des vies antérieures. Dans une véritable jungle de techniques, (méditation, mantras, cristaux magiques, purification des chakras et de l’aura, séances de Reiki, et même réaménagement de la maison selon les principes du Vāstu, une sorte de Feng Shui indien), chaque praticien possède sa propre technique pour, non seulement se souvenir des vies antérieures, mais régler définitivement ses « dettes karmiques ». 

Cristaux pour nettoyer son karma, Nicholas Pearson
Du karma au néo-karma

Nous voyons ici une approche différente des notions pré-modernes du karma, où l’on est souvent vu comme responsable de ses propres actions et où les mauvaises actions entraînent des conséquences négatives dans les réincarnations suivantes. Si dans les premières l’individu était considéré comme responsable de ses actions et même comme « coupable » de fautes qui l’ont conduit à de situations malheureuses, dans les secondes la personne malade ou ayant des problèmes est le plus souvent considérée comme une « victime » qui aurait subi des abus ou des traumatismes dans des vies antérieures, ce qui causerait ses difficultés actuelles. 

Alors, si vous souhaitez décrypter les sens contemporains du mot « karma » ne vous tournez pas vers les Upaniṣads, les Yoga Sūtra ou la Bhagavad Gītā. Pour comprendre les procédés de « nettoyage karmique » et autres technologies spirituelles, plongez plutôt dans le best-seller Many Lives, Many Masters (1988) de Brian Weiss, rendu célèbre par son passage dans l’émission d’Oprah Winfrey qui a inspiré ces nouvelles tendances.

Car vous l’aurez compris, le néo-karma est davantage une affaire de tendances new age que de traditions indiennes ancestrales.

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  • en retraite du 16 au 19 Octobre, sur le thème : « Interroger l’āsana : corps libéré ou corps confisqué? ». Toutes les infos par mail à ananda.ceballos@gmail.com

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Abus sexuels, dérives sectaires, conspiritualité : survivre au yoga moderne avec Matthew Remski

14 juin 2024 à 12:42

Nous nous sommes entretenues avec le professeur de yoga, journaliste, auteur et podcasteur américain Matthew Remski à l’occasion de la réédition de son livre Surviving Modern Yoga (« survivre au yoga moderne »), une révision de son ouvrage Practice and All is Coming (en référence à la célèbre phrase prêtée à Pattabhi Jois, le fondateur des séries de l’Ashtanga) et préfacée par la chercheuse Theo Wildcroft. Cet ouvrage sous-titré « Cult Dynamics, Charismatic Leaders, and What Survivors Can Teach Us » (« dérives sectaires, leaders charismatiques et ce que les survivants peuvent nous apprendre ») est construit comme une enquête, étayée par de nombreux témoignages, sur les abus physiques et sexuels perpétrés par le fondateur de l’Ashtanga yoga Pattabhi Jois et une analyse des structures et mythes qui les ont rendues possibles. 

Co-hôte en parallèle du podcast Conspirituality, il y examine avec ses collègues Derek Beres, Julian Walker et Mallory DeMille les cultes New Age, les pseudo-sciences et l’extrémisme autoritaire dispensé par les escrocs spirituels ainsi que la culture de la « conspiritualité » (la rencontre entre la spiritualité et les théories du complot). C’est donc sans détour qu’il pointe les dissonances cognitives et les illusions spirituelles à l’œuvre dans le monde du yoga et du bien-être pour les mettre en perspective avec les dérives du capitalisme et les inégalités qui en résultent. Aujourd’hui installé avec sa famille à Toronto, Matthew écrit aussi des articles, des œuvres de fiction et de poésie et propose ses propres cours et formations tournées autour de la sensibilisation, de l’inclusivité et de la réparation des abus qu’il dénonce.

Citta Vritti I Vous venez de publier Surviving Modern Yoga, la réédition de votre livre Practice and All is Coming (2019). Il met en lumière les abus et les dérives sectaires dans le monde du yoga moderne. Quels sont les principaux facteurs qui expliquent l’omniprésence de telles dynamiques ? Peut-on dire que ces abus sont structurels ?

Matthew Remski : On peut tout à faire dire qu’ils sont structurels, parce que lorsque vous examinez les faits, il y a très peu de grandes ou moyennes organisations de yoga qui n’ont pas d’histoires d’abus non résolues. La liste est très longue. Je pense que cela vient principalement du modèle d’autorité, d’influence et d’organisation majoritaire dans le yoga moderne qui est fondé sur le charisme d’un leader (on parle alors d’autorité charismatique, NdlR). La mondialisation du yoga après la Seconde Guerre mondiale a été menée par de remarquables entrepreneurs du yoga venus d’Inde, qui ont d’abord rencontré un public nord-américain, puis européen, désillusionné quant à la possibilité de pouvoir changer les choses par le biais des institutions et convaincu que la question du pouvoir ne pouvait être réglée qu’intérieurement, en chacun. Ces gourous ont rencontré des groupes de personnes blanches, plutôt marginales, de classe moyenne ou classe moyenne supérieure, qui ne savaient pas vraiment quoi faire de leur vie. Les promesses des années 1960 s’étaient évanouies. Les nouvelles économies des années 1970 prenaient forme. Un grand vide social et culturel régnait autour du sens et du but à donner à sa vie.

Ils se sont réfugiés dans le « self-project », le « moi » comme projet de vie. Et les principaux modèles de ce « self-project », ce sont les personnes qui commencent alors à être considérées comme des gourous, incarnant une sorte de savoir éternel et complet auquel on pourrait se remettre pour trouver le salut. Et contrairement aux autres formes plus institutionnalisées d’apprentissage, qui reposent sur des normes, des évaluations par les pairs, des comités d’éthique, des méthodes de travail, il n’y avait aucune règle pour les gourous du yoga des années 1970 et 1980. C’était et cela reste une industrie non réglementée, où le charisme et les promesses idéalistes font la loi. Nous avons donc une combinaison de facteurs : un public déraciné, des entrepreneurs du yoga charismatiques et extrêmement déterminés, qui ont apporté avec eux non seulement des aspects de la culture du yoga qui valorisent l’ordre et la purification, mais aussi un conservatisme politique lié aux mouvements nationalistes dans lesquels ils avaient grandi. Les yogis nord-américains et européens ont été complètement aveugles à cela. Ils ne se rendaient pas compte que M. Iyengar, M. Jois, M. Choudhury avaient été éduqués dans une atmosphère de fascisme corporel. D’une manière ou d’une autre, je pense que parce qu’ils étaient indiens, beaucoup n’ont pas remarqué qu’ils étaient en réalité très conservateurs, misogynes, anxieux. Qu’ils ne s’intéressaient pas vraiment à ce que vous ressentiez dans votre corps, ni à la thérapie ou à la guérison, ils s’intéressaient au comportement correct, à l’alignement correct. Je pense que la nature structurelle des dynamiques abusives dans le monde du yoga tient à l’ensemble de ces éléments. Une absence de réglementation, une absence de supervision institutionnelle, la prédominance d’enseignants charismatiques, et l’enseignement d’une discipline physique basée sur ce que j’appelle la « dominance somatique». Quand on nomme cela clairement, cela semble complètement à l’opposé de l’image que se font la plupart des gens d’un cours de yoga. Et c’est pour cela qu’ils ont blessé tant d’étudiants. C’est pour cela qu’ils ont transformé tant d’étudiants en personnes complètement obsédées par la manière dont elles réalisent les asanas.

Surviving Modern Yoga (North Atlantic Books, 2024)

Vous soulignez dans votre livre que ces gourous en question avaient eux-mêmes subi les mêmes comportements abusifs de la part de leurs propres enseignants et gourous et que, de manière générale pendant la période coloniale, la punition corporelle et l’obéissance étaient au coeur de la culture physique.

Oui. C’est très important. La notion de discipline physique et de punition comme outil dominant de pédagogie, de parentalité et de structuration de l’État joue un rôle essentiel dans la manière dont le yoga moderne se formule. Avant 1929, les yogis pratiquaient seuls, par instruction verbale, de maître à élève, sans trop se préoccuper de l’alignement. L’alignement est un processus qui consiste à surveiller le corps de l’extérieur et à le corriger en fonction de ce que l’enseignant identifie ou non comme des défauts. La façon dont ces défauts étaient corrigés, à l’époque de Krishnamacharya, c’était par les coups. Il existe des récits de B.K.S Iyengar et de Pattabhi Jois qui témoignent ouvertement des coups reçus par Kirshnamacharya. Cela ne fait pas de Krishnamacharya une mauvais personne : il est à l’image des façons de faire de cette époque. Les punitions corporelles sont partie intégrante de la méthode pour « corriger » les corps afin de les agencer supposément « correctement » dans l’espace. Il n’y a pas de rupture claire entre les punitions corporelles et ce qu’on appelle aujourd’hui les « ajustements ». Il y a une série de dilutions, si bien qu’aujourd’hui, on peut apprendre à pratiquer Trikonasana (la posture du triangle, NdlR) par exemple avec un.e influenceur.se sur Instagram et il n’y a alors pas de domination directe sur le corps de la personne qui pratique, mais une domination indirecte via l’intériorisation de normes visuelles. Ces influences sont toujours présentes et elles sont intergénérationnelles. Aujourd’hui, la plupart des gens comprennent davantage la différence entre l’enseignement et l’agression physique, mais il y a toujours cette idée que le corps est un objet qui doit être organisé correctement pour être correct, vertueux. C’est un héritage qui perdure.

Vous êtes également célèbre pour votre podcast « Conspirituality » qui examine la grande perméabilité des théories du complot et d’extrême droite dans le domaine spirituel ; comment expliquez-vous ce phénomène ?

Politiquement, je pense que le meilleur terme est celui de « diagonalité » : au lieu de suggérer que les objectifs de la droite et de la gauche finiraient par se rejoindre à leurs extrêmes, la diagonalité suggère qu’il existe un espace politique à occuper qui est principalement centré autour de la notion de liberté personnelle : un espace libertarien. Je pense que c’est à la racine de la compréhension de la façon dont les idéologies de droite se sont emparées du monde du yoga et du bien-être pendant la pandémie. A la base il s’agit d’un milieu assez dépolitisé et hyper individualiste, et s’il a été si facilement investi par la droite, c’est que, depuis les années 1960 et 1970, les adeptes du yoga ont été abreuvés par leurs gourous de discours selon laquelle la politique était inutile, que voter était un acte de « vibration basse », que s’intéresser aux programmes sociaux relevait de la faiblesse morale et que tous les outils pour votre salut étaient situés en vous-même. Il y a aussi parfois l’idée qu’en réalité on ne peut rien arranger dans ce monde parce qu’il n’est pas tout à fait réel. Ce qui est réel, ce sont vos sensations internes, ce qui est réel, c’est votre subjectivité, ce qui est réel, c’est ce que vous voyez dans votre méditation chaque matin et c’est sur cela que vous devez vous concentrer. C’est un raisonnement qui à la base n’est ni progressiste ni conservateur, mais simplement déconnecté et individualiste. Le problème c’est que cet espace peut-être rapidement et facilement colonisé par des idées selon lesquelles les gens doivent protéger leurs chemins spirituels individuels. En 2020, contrairement aux conseils des autorités sanitaires publiques, dans le milieu du yoga on a dit qu’on devait lutter contre le Covid en faisant de la respiration profonde. Qu’on devait renforcer son système immunitaire grâce aux asanas et aux plantes. Qu’on devait éviter les interventions médicales désapprouvées par son gourou (comme se faire vacciner, etc.). « L’équanimité » est une façon glamourisée de dire qu’ils se foutent complètement de la société dans laquelle ils vivent ! Il est intéressant de noter que Satchidananda a commencé le festival de Woodstock en disant « le moment de la paix et de l’harmonie est arrivé, ouvrons ce festival avec le mantra Aum ». C’était en 1969, et les mouvements de protestation se sont éteints assez rapidement après cela. On a tendance à voir Woodstock comme une sorte de célébration contre-culturelle, mais on était en réalité à la veille d’un retour de bâton réactionnaire.

Ceci étant, beaucoup de ces critiques ne sont pas sans fondement, surtout en Amérique du Nord où le système médical est abusif. Il est vrai que les grandes réformes agricoles ont créé des monocultures, ont dégradé la vie des sols, etc. Il y a donc de bonnes raisons de penser ainsi, mais il est difficile d’y introduire de la complexité et d’inciter les gens à exprimer leur solidarité les uns envers les autres. Les communautés de yoga ne sont pas les meilleures pour exprimer leur solidarité. La plupart des yogis ne croient pas en l’existence des classes sociales. Il y a cette présomption d’égalité parfaite qui inhiberait les gens à travailler davantage. 

Je vois une symétrie entre la figure du gourou de yoga qui a émergé dans les années 1970 et 1980 et l’influenceur messianique qui vous dit sur Facebook en 2020 que ses plantes ou ses pratiques de respiration renforcent votre immunité : le mode opératoire est le même.

Conspirituality, podcast animé par Derek Beres, M. Remski, Julian Walker & Mallory DeMille
À quel point la communauté spirituelle en Amérique du Nord est-elle politisée aujourd’hui ?

Je pense que dans l’ensemble, le yoga mainstream et la spiritualité bouddhiste sont restés assez stables dans leur centrisme et leur dépolitisation. La pandémie a radicalisé certains groupes aux deux extrémités du spectre. Plus à gauche, je dirais, qu’à droite. Je vois davantage d’espaces de yoga progressistes, qui abordent des questions comme la décolonisation, la question des castes, le soin communautaire, la prise en compte des traumatismes ou des handicaps dans l’enseignement du yoga. C’est une composante très dynamique – je ne dis pas que conséquente, je n’ai pas de chiffre, mais dynamique – dans le monde du yoga et des spiritualités alternatives. Qui n’était pas visible il y a cinq ou dix ans. Il y a dix ans, les gens commençaient à évoquer le racisme au sein des milieux du yoga, à parler des liens entre la mondialisation du yoga et la colonisation. Aujourd’hui, je constate beaucoup d’énergie chez des personnes qui tentent de voir le yoga comme une pratique contemplative qui soutient leurs valeurs politiques. Je pense aussi qu’il y a de plus en plus de gens qui s’interrogent sur la manière d’intégrer leur enseignement du yoga dans un contexte plus large de contribution au collectif, à la société.

Quels changements avez-vous vus entre la première et la deuxième édition de votre livre (2018 vs. 2024) ?

D’une certaine manière, la pandémie a accéléré les réformes progressistes parce qu’elle a vraiment mis en lumière la relation entre les dynamiques que nous commencions à découvrir et leurs conséquences politiques plus profondes. Si vous aviez pris conscience en 2018 que votre école de yoga était profondément misogyne, qu’elle était dirigée par un agresseur, si c’est de là que vous venez, les choses s’éclaircissent sans doute un peu quand 2020 arrive et que vous réalisez que les gens de ce groupe expriment également un certain validisme concernant les plus vulnérables par rapport au Covid. Que vous entendez dire « je vais compter uniquement sur mes enseignements ou sur mes pratiques », au lieu d’investir dans la santé publique. Ou encore « je vais continuer à croire que le yoga ou la spiritualité est la seule manière dont nous pouvons parvenir à toute forme de clarté ou de sécurité », « je ne vais m’investir dans aucune institution séculière », « je pense que toutes ces choses sont liées » est une bonne étape pour réaliser que vous évoluez dans un système abusif et apathique. La pandémie a accéléré cela. Je suppose que cela aurait été intéressant sans une pandémie de voir l’impact plus linéaire de ce livre et de ce mouvement.

En parlant d’ « ouvrir les yeux », il semble que le monde du yoga peine à s’examiner lui-même. Quelles critiques recevez-vous à propos de votre travail ?

Il y a deux formes de critiques qui, je pense, sont intéressantes. Des remarques qui viennent du camp progressiste, et qui disent : « vous avez écrit ce livre et vous êtes passé à autre chose, votre engagement à condamner les abus était en fait limité à la production de ce livre ». C’est compréhensible et je pense que c’est une critique que les journalistes doivent accepter de manière générale. Mais cette critique a également mis le doigt sur le fait qu’en tant que professeur de yoga et personne investie dans ce milieu, je n’étais pas uniquement journaliste, que j’avais également une position militante. D’autres personnes ont dit que je n’avais pas vraiment écouté les « initiés », ce qu’ils ont à dire sur leurs expériences avec Pattabhi Jois, et à quel point les choses n’étaient pas aussi claires et simples… Et c’est compréhensible aussi. Du côté conservateur, je peux entendre des critiques du style « vous vouliez juste détruire quelque chose », « vous n’avez pas aidé à faire des ponts avec la communauté». Oui, c’est vrai… Mais il est aussi très difficile d’attendre cela de la part d’une personne qui alerte depuis des décennies sur des histoires d’abus dissimulés. La critique à laquelle que je ne fais pas attention est « il ne comprend pas le yoga, il ne comprend pas la relation enseignant-élève »… Il y a des critiques constructives et des critiques inutiles, et c’est une bonne chose de savoir les distinguer.

En Amérique du Nord, vous êtes souvent en avance de quelques années sur les tendances et enjeux, pour le meilleur comme pour le pire : quel avenir nous attend concernant le yoga et la spiritualité ?

Je pense que si la communauté française du yoga est en mesure d’inviter des personnes comme Theo Wildcroft et certain.e.s de ses collègues qui ont publié The Yoga Teacher’s Survival Guide à des événements et des conférences, cela serait utile pour les milieux du yoga et du bien-être en France. Je suis sûr que vous n’êtes pas seules et j’imagine que si des studios organisent des conférences sur ces sujets, cela normaliserait et rendrait visible le fait qu’on peut proposer de nouvelles choses. C’est une bonne première étape : je ne pense pas que le plus important se passe en ligne, via des vidéos Youtube, je pense que cela se fait par des rencontres en personne. Je constate que les mouvements politiques d’extrême droite et néo-fascistes sont en hausse partout… Il pourrait y avoir un retour complet à la fascination des années 1930 pour le yoga en tant que méthode ésotérique de contrôle et de pouvoir personnel. Donc, je serais attentif au resurgissement de ce type de yoga que les nazis adorent vraiment, et je n’exagère pas à ce sujet. Partout où vous voyez des communautés de yoga qui expriment un grand intérêt pour la purification corporelle, l’essentialisation du genre, les politiques anti-trans ou qui surveillent si votre nourriture est non seulement biologique mais aussi qu’elle vient bien du coin… Ce sont des signes qui montre que le monde du yoga et du bien-être reste vulnérable. Partout où vous voyez les éléments de l’éco-fascisme, surtout lorsqu’ils croisent la politique anti-immigration, pour éviter un supposé « Grand Remplacement », pour construire un corps fertile pour les hommes et les femmes – c’est là que vous verrez le yoga mis au service d’un projet réactionnaire et suprémaciste blanc. Ce sont des « red flags ».

Pour suivre l’actualité de Matthew Remski, rendez-vous sur :

  • Son site internet
  • Son podcast Conspirituality , co-animé avec Derek Beres, Julian Walker et Mallory DeMille
  • Ses livres :
    • Conspirituality, co-écrit avec Derek Beres et Julian Walker (PublicAffairs, 2023)
    • Surviving Modern Yoga (North Atlantic Books, 2024)

Les yama et niyama appliqués à la vie moderne

26 mai 2024 à 16:36

Probablement le texte le plus célèbre sur le yoga, le Yoga Sutra propose une méthode en huit étapes (« ashtanga » signifiant « huit membres » en sanskrit) pour atteindre la libération. Si focalisés que nous sommes sur le troisième membre « asana » (posture), nous oublions dans le yoga postural moderne la dimension essentielle qui lui préfigure : celle de l’éthique et de la morale.

Le Yoga Sutra de Patanjali est un traité de philosophie. Il ne parle pas (ou de façon si élusive) du corps, considéré comme vain et que l’on cherchait alors à éteindre. Il est question en revanche de maîtrise du mental, de la psyché sous toutes ses dimensions, source de distractions, d’attachement, de fluctuations causant la souffrance (dukkha).

Il existe des millions de tutos sur internet pour savoir comment faire telle ou telle posture. Notre obsession pour le corps est telle que le yoga prend bien plus la forme d’une gymnastique que d’une spiritualité. Nous semblons en revanche beaucoup moins passionnés par travailler sur notre éthique et notre morale (tout en étant largement enclins à juger celle des autres). M’en sont témoins les retours de certains élèves en formation un tantinet déçus d’être invités à réfléchir à des questions universelles de philosophie alors qu’ils pensaient signer pour se contorsionner, mentionnant par exemple que la philosophie du yoga « n’est pas utile », ou encore choqués de découvrir qu’à une autre époque, sous d’autres latitudes, des gens pensaient différemment …

Pourtant, les règles de vie en société (yama) et personnelles (niyama) énoncées dans le Yoga Sutra sont extrêmement actuelles. Les cultiver nous permet d’apprécier réellement le yoga en tant que spiritualité et non comme une sorte de « sport amélioré » attaché au corps et à l’égo. Ils nous offrent des outils pour cultiver une bonne attitude mentale et nous enseignent la morale. En assumant quelques anachronismes (notifiés) et en se prémunissant d’une récupération axée sur le développement personnel, nous pouvons réfléchir indéfiniment sur les yama et les niyama appliqués à la vie moderne. Voici quelques pistes de réflexion.

Les 5 yama (règles de vie en société)

1. Ahimsa : le non-désir de nuire

La base de toute la structure des huit membres repose sur cette notion héritée de la religion jaïne (née au 6e siècle avant notre ère) : la non violence. Les jaïns avaient comme pilier philosophique le respect de la vie sous toutes ses formes, incarné en un mode de vie autour duquel s’articule leur existence. Il ne s’agit donc pas simplement « de ne pas être violent » (exemple : ne pas gifler ou insulter quelqu’un qui nous a offensé) mais plutôt de ne pas produire de la violence, ni la nourrir, ni la penser, ni en être traversé. Et ce, sans refoulement qui serait donc hypocrite (ex : haïr quelqu’un et lui vouloir du mal sans passer à l’acte). Ahimsa demande en outre de considérer chaque forme de vie sur un pied d’égalité. Je donne parfois en exemple l’ascèse de certains jaïns qui balayent devant eux avec un petit plumeau pour ne pas écraser les insectes, ne mangent pas de légumes racines pour les mêmes raisons et allaient même jusqu’à porter un masque pour ne pas en avaler. Le mot d’ascèse est fondamental car il place la non-violence comme une discipline active et non pas comme une posture morale passive. Selon moi, réduire ahimsa à la non-violence est la porte ouverte au contournement spirituel : par exemple penser qu’il suffit de ne pas être violent dans ses actes pour maîtriser cette première étape. Il faudrait nous libérer du désir même de la violence (sans refoulement ni rejet!), état dans lequel le mental serait si transparent que nos pensées seraient en tous point en accord avec nos actes et vice et versa.

Interrogeons nous : quelle est notre part de violence actée et/ou refoulée ? A quel point ajuste- t-on nos modes de vie pour mettre nos actes en conformité avec notre philosophie?

2. Satya : dire la vérité, ne pas mentir, avoir une parole juste

Il s’agit d’énoncer une parole qui soit en conformité avec nos actes (non violents). A noter que dans la philosophie du Samkhya (comme dans la religion jaïne), l’acte lui-même est souillure puisqu’il est porteur d’empreinte karmique et donc vecteur de reincarnation dans le samsara. Nous sommes donc plutôt dans une philosophie morale et non une philosophie de l’acte comme peut l’être la Bhagavad Gita par exemple. La parole juste serait ainsi une parole en conformité avec nos pensées. Mais en tant qu’indvidus actifs dans le monde, nous pouvons élargir légèrement le spectre. Au-delà de ne simplement pas mentir, à quel point notre parole est-elle vraie et juste ou bien trompeuse pour les autres et pour nous-mêmes? A noter que dire la vérité peut parfois comporter une part de violence. Dès lors que dire ou ne pas dire ? Il s’agira d’opérer par regression et de se référer au yama précédent : ici ahimsa. Dire la vérité, sans violence ni désir de nuire comme priorité. Un célèbre proverbe mentionne que « toute vérité n’est pas bonne à dire » … Avec un peu de recul et de réflexion nous devrions pouvoir formuler une parole à la fois juste ET non violente.

Interrogeons-nous : à quel point nos mots reflètent-ils nos pensées, nos actes ? Travestissons nous nos pensées à l’aide des mots ? Est-ce difficile d’avoir une parole à la fois juste et non-violente ?

3. Asteya : ne pas voler, l’honnêteté

Le vol peut être matériel (voler un oeuf comme un boeuf) comme immatériel (l’honnêteté intellectuelle, le droit d’auteur …). C’est le cas du vol d’idée (regardez The Social Network sur l’invention de Facebook), de contenu ou de style (coucou le plagiat), de la culture d’autrui à des fins mercantiles (c’est tout le sujet de l’appropriation culturelle par exemple), ou encore l’occupation d’une terre étrangère (la colonisation) … Que ce soit au niveau individuel ou collectif, un vol à petite échelle (faire passer ses pignons de pin pour des cerneaux de noix sur la balance de la Biocop, ok j’avoue) ou du détournement de fonds, de la corruption. Le vol est un large spectre qui peut contaminer la société toute entière ! Mais au-delà de ne pas voler, nous devrions (comme pour ahimsa), ne pas être traversés par l’envie de voler, ou la convoitise, l’envie, ou encore la jalousie. Ce n’est pas parce que nous ne passons pas à l’acte que nous maitrisons asteya. Là encore, la question de la morale profonde entre en jeu. Nous serions libérés du désir même de posséder quelque chose (ou quelqu’un) qui ne nous appartient pas, jusqu’à être libéré de l’idée même de la possession (voir aparigraha).

Interrogeons-nous : Suis-je honnête dans tous les domaines ? Quelle différence faisons-nous entre l’inspiration et l’imitation ? L’appropriation et l’appréciation? L’hommage et le plagiat ?

4. Brahmacharya : la continence sexuelle, la chasteté

Ce fameux yama qui dérange … Comme si tout le reste était facilement réalisable mais quand il s’agit de sexe chacun s’offusque. Être libre de ses désirs : tout le monde adore cette idée et s’en pense maître dans tous les domaines. Sauf le sexe auquel il s’agirait de succomber dans le monde moderne pour être épanoui. Je rappelle souvent que le Yoga Sutra, comme le Samkhya (ni même le yoga) ne sont des pensées de l’hédonisme! Historiquement brahmacharya signifie l’état de l’étudiant brahmanique, la période d’apprentissage liée au célibat. Plus généralement, le Yoga Sutra s’adressait à une poignée d’ascètes retirés du monde. Le mot retiré ou « renonçant » signifiant littéralement ce qu’il veut dire, à savoir : renoncer à la vie mondaine, en société et donc à tout ce que cela comporte, notamment la vie de famille. Donc pas de couple, pas de sexe. Ce qui semble assez logique puisque la sexualité enchaine aux plaisirs des sens. Dans une voie plus moderne, je fais souvent cette blague : « brahmacharya ça pourrait être moins mais mieux ».

Interrogeons-nous : Vivons nous notre sexualité comme un espace de libération ou d’emprisonnement ? Suis-je pleinement épanoui.e dans ma sexualité ou bien est-ce le théâtre de malaises, d’injonctions, de frustrations, de violences, d’orgueil comme de tabous ? Maitrisons nous notre sexualité ou bien sommes nous esclaves de nos sens ?

5. Aparigraha : le dépouillement, l’absence de convoitise

Le fait de vivre avec peu, avec le nécessaire, sans surplus. Dans les courants ascétiques (jaïns, shivaïtes, vishnouïtes, sikhs …), il s’agit de vivre dans le dépouillement quasi total, sans résidence (en errance sur les routes d’Inde et du Népal), parfois même sans vêtements (c’est le cas de la secte des naga par exemple), survivant grâce aux dons des dévots et se nourrir pour vivre (et non l’inverse). Aujourd’hui encore certains saddhus vivent ainsi le long du Gange ou à Katmandou : sans famille, ni domicile, ni argent, ni biens, dans le détachement le plus complet. Ils vivent en dehors du système (mondain, de castes etc.) et donc la possibilité d’un salut en dehors des voies traditionnelles, comme une contre culture. Le détachement est donc un arrachement, une ascèse du détachement érigée en mode de vie.

Dans le monde moderne occidental, ces modes de vie « hors système » ont inspiré la Beat Generation étasunienne des années 1960. Aujourd’hui, la question du dépouillement recouvre principalement un volet économique et matériel : regardons du côté de la pensée altermondialiste (la régulation de la mondialisation), la protection de l’environnement et des ressources, les mouvements de décroissance (décorreller l’idée selon laquelle l’augmentation des richesse conduit au bien être social) et de « slow life » (privilégier la qualité à la quantité).

Interrogeons nous : Que convoitons-nous comme biens matériels et immatériels ? Quel rapports liions nous avec les biens matériels ? A quel point sommes-nous attachés au superflu ? Dans quelle mesure consommons nous notre vie au lieu de la vivre ?

Les 5 niyama (observances personnelles)

1. Shaucha : la pureté, la propreté

La notion de propreté est à comprendre dans le sens de la pureté à 360 degrés : l’hygiène externe et interne. Nous parlons à la fois du corps, grossier des couches supérieures de l’épiderme (littéralement : se laver) aux nettoyages intérieurs (kriya, shatkarma etc.), mais aussi de la pureté des pensées permettant d’avoir un mental clair et donc le corps dit subtil. En effet, comment peut-on prétendre être en yoga sous prétexte que l’on est propre sur soi tout en nourrissant des pensées obscures, malveillantes ou malsaines ? A l’opposé, on imagine difficilement un mental clair habitant une apparence dépravée (symptôme de mal être) ou exagérément apprêtée (symptôme de l’égo ou de la mondanité). Le corps physique et le corps psychique ne servent pas à se masquer l’un l’autre mais à se refléter, en toute transparence.

Interrogeons nous : Qu’est-ce que notre apparence dit de nous ? Que dit-on de nous même et de notre identité à travers notre hygiène personnelle ? Est-ce que la façon dont nous nous comportons reflète nos pensées ou bien travestissons-nous ces dernières derrière des apparences ? Avez-vous un exemple d’une façon dont vos paroles déguisent vos pensées ou votre style sert de masque à votre identité ? Quand y a-t-t-il un hiatus entre l’extérieur et l’intérieur ?

2. Santosha : le contentement

C’est un sentiment de joie et de satisfaction pour ce qui est, pour les choses telles qu’elles sont et non pas telles que le moi voudrait qu’elles soient. Le contentement vis-à-vis du monde délaisse l’insatisfaction dans laquelle le moral se vautre aisément pour apprécier, a contrario, la perfection du monde, de la Nature, de la Création. A cet égard est-ce que santosha ne serait pas un peu mystique ? Néanmoins, dans santosha, il n’y a pas d’attachement à ce sentiment de joie qui nous traverse. Celui-ci est déposé dans le coeur, il n’est pas intellectualisé et nous n’éprouvons pas le besoin de le retenir et de nous y agripper puisqu’il est délesté du sentiment de « mien » ou de possession. Il y a comme une fusion entre santosha et le Soi. Il est impermanent mais peut-être qu’avec la pratique il devient permanent.

Attention à ne pas confondre santosha avec du contournement spirituel qui consisterait à nier le négatif pour le remplacer par du positif type « Good vibes only » à toutes les sauves ou loi de l’attraction où « tout arrive pour une raison » nous poussant au refoulement du négatif, au désengagement social et à l’individualisme sous couvert de spiritualité.

Interrogeons-nous : Quand ou dans quelles circonstances avons nous déjà éprouvé le sentiment – même fugace – de contentement sans attachement ?

3. Tapas : la discipline, l’ascèse

La racine verbale sanskrite « tap » signifie « brûler », « échauffer », « consumer », « créer de la chaleur ». Ce sont des pratiques spirituelles intenses exercées par les shramanas (moines errants issus de diverses religions et spiritualités du sous continent indien) visant à se détacher du corps physique. Par exemple : les mortifications, des suspensions, le jeûne prolongé, la chasteté perpétuelle, des méditations japa fondées sur la répétition de mantras. A travers ces exercices la brûlure devient intérieure et remplace l’acte rituel extérieur (comme le sacrifice d’animaux très courant dans la société de l’époque). Le sacrifice est alors exécuté à l’intérieur du corps du dévot ou du pratiquant dans une relation directe avec une divinité ou dans un cadre doctrinal précis. Les exercice de tapas enseignent le détachement et l’humilité, la maîtrise des passions et des désirs liés au corps grossier, et proposent une voie vers la maîtrise du mental. Plus profondément, les exercices de tapas permettent de brûler nos actes porteurs de souillures (karma) et de sortir du samsara (le cycle des renaissances). Quand on parle de tapas on parle donc d’ascèse (ces exercices physiques et moraux destinés à libérer l’esprit du corps) dans le sens d’une auto-discipline extrêmement soutenue, faite de privation et en quête d’un perfectionnement spirituel.

S’il est tentant de faire un parallèle avec la pratique des asanas, je préfère l’éviter car je le trouve souvent grossier. Je vois peu de rapport entre le « show up on your mat » des américains ou du développement personnel (cf. l’important c’est de dérouler son tapis) qui répond simplement à une hygiène personnelle rattachée au bien-être. Tapas c’est l’inverse du bien-être, l’inverse du yoga moderne qui consiste « à se faire du bien ». Il ne s’agit pas pour autant d’une glorification de la douleur ou de la souffrance pour en tirer un plaisir (ça s’appelle le masochisme). Tapas c’est la discipline en vue d’un renoncement au monde, dans lequel le corps est transcendé.

Interrogeons-nous : Quelle discipline ou quel acte consisterait à notre échelle à un renoncement salutaire en vue d’une purification intérieure ? Dans quelle mesure je ne confonds pas certains actes de renoncement avec du refoulement ? A quel moment l’auto-disicpline ne verse-t-elle pas vers la glorification de mon égo ?

4. Svadhyaya : l’étude de soi / des textes (sacrés)

Lié au yoga de la connaissance (le Jnana yoga de la Bhagavad Gita par exemple), svadhyaya nous rappelle d’étudier. L’apprentissage empirique ne peut se soustraire à celui de la théorie. Et de confronter les deux. Connaître ses pairs, étudier la technique, accéder aux savoirs par les textes antérieurs à notre existence, rédigés ceux qui étaient là avant nous et ont déjà pensé ce que nous pensons (spoiler : nous n’avons rien inventé qui n’ai déjà été dit ou pensé avant nous, au moins sous d’autres formes). Svadhyaya nous encourage à nous situer dans une lignée, à apprendre, à se placer dans le statut d’élève et d’apprenant afin d’accéder au Soi et à soi, voire au Divin. Dans le cadre de l’époque il s’agissait de savoir religieux car tout savoir était de nature religieuse. Aujourd’hui nous pouvons aisément élargir de spectre de la connaissance à d’autres domaines (la science ? la culture? la philosophie ? …). Mais in fine, il s’agira de se détacher aussi de la connaissance et des textes derrière lesquels se cache son ennemi qu’est le dogme ! La connaissance issue des textes prise au pied de la lettre, sans réflexivité ni empirie, conduit bien souvent au fanatisme.

Interrogeons-nous : Quelle place accordons nous aux textes et/ ou à la théorie ? Est-elle excessive et un cache misère à notre (in)expérience ? Est-elle insuffisante car nous pensons déjà tout savoir ? La connaissance n’est-elle pas une voie vers l’émancipation et donc vers la libération moderne ? En quoi l’étude de soi est-elle un chemin laborieux ?

5. Ishvara pranidhana : s’en remettre à plus grand que soi

Parfois traduit par « Seigneur » ou renvoyant vers une divinité (Krishna dans la Bhagavad Gita), « ishvara » renvoie aussi au principe de conscience pure (purusha dans la philosophie dualiste du Samkhya), ou à l’Absolu cosmique (le Brahman dans la philosophie non dualiste du Vedanta). Il s’agit de la forme que l’on donne au Divin, à un principe à la fois immanent et transcendant, quelque chose qui nous dépasse, de plus grand que nous. Ce niyama fait appelle à notre sens de la dévotion, à un élan du coeur, à l’amour et à la foi. Parfois raccourci en « lâcher prise » dans les réflexions contemporaines, il incite en effet à lâcher prise sur notre besoin de contrôle permanent sur tout … puisqu’il existe quelque chose de plus grand qui nous dépasse et sur lequel nous n’avons pas le contrôle (Dieu? la mort? le hasard? …). Attention une fois à ne pas confondre ce niyama mystique et rattaché à la foi et à la croyance avec du désintérêt, du « je lâche l’affaire » ou du jemenfoutisme. Ishvara pranidhana c’est la certitude intérieure lotie dans le coeur de l’existence de cet absolu et qui nous permet de lâcher prise (et non l’inverse). L’élan ne part pas du mental mais de la confiance profonde qui rejoint la croyance religieuse.

Interrogeons-nous : En quoi avons nous la foi ? Qu’est-ce qui échappe à mon contrôle ? Quelles peurs se cachent derrière le manque de foi ?

Lire aussi : Entretien avec Philippe Filliot : « Je milite pour spiritualiser la raison et pour rationaliser la spiritualité »

Karma, quand tu me tiens…(1/2)

21 mai 2024 à 11:42

(c) Emilie Bouchon

Ananda Ceballos est docteur en Philosophie, spécialisée en études indiennes. Elle est chargée de cours d’histoire et de philosophie du yoga dans différentes universités françaises et étrangères, ainsi que dans plusieurs écoles de formation d’enseignants de yoga depuis 2004. Elle contribue à de nombreuses revues, ouvrages et projets de recherche tant tournés vers le grand public que vers le monde académique. Ananda a à coeur de faire descendre la « philosophie du yoga » de sa tour d’ivoire, de l’envisager non pas comme une doctrine mais comme un moyen de se défendre du « prêt-à penser » et des cours de yoga en « mono-culture », de transformer les dissensus en moteur d’action, de réflexion et de vitalité.

Nous l’avions déjà interviewée avec Magali Darier, enseignante formatrice et fondatrice de Satya Yoga, pour parler de leur vision de l’enseignement d’un yoga au service de l’émancipation. Depuis Ananda Ceballos a contribué à l’élaboration du programme pédagogique de Satya Yoga Formation qui devient aujourd’hui « YOGA centre de forma(c)tion ». Un espace où pratique et enseignement sont inclusifs, critiques et pertinents politiquement pour la vie au 21e siècle. Un yoga pour agir dans la cité et dans le monde, d’où son nom.

Ananda propose régulièrement des conférences sur des thèmes et des termes propres au yoga, notamment sur le fameux « karma ». Nous lui avons demandé de nous raconter l’histoire de ce terme et les évolutions de son usage. Bonne lecture !

Les différentes vies du « karma »

L’expression « c’est ton/mon karma ! » fait presque partie aujourd’hui du langage courant – le mot « karma » est présent dans le Petit et Grand Robert – et dans certains cercles de yogis il est même devenu un terme « tendance ». Karma (ou karman) est un mot dérivé de la racine sanskrite KṚ -, « faire ». Concept souvent invoqué mais rarement explicité, son usage crée une familiarité apparente avec une notion qui est en réalité assez complexe. Je vous propose ici une sorte de « mise en abîme » du terme « karma ». Si, selon la croyance en la réincarnation, les âmes peuvent avoir plusieurs vies, la notion de karma aussi s’est « réincarnée » d’âge en âge dans différents contextes culturels. Du passé lointain de l’Inde ancienne à la contre-culture aux États-Unis, du Moyen Age chinois à la Société Théosophique au XIXè siècle, des pratiques rurales aux techniques de « nettoyage karmique » des élites urbaines indiennes, ce concept a été interprété de manières diverses et a donné lieu à des pratiques très variées. Il m’a donc semblé intéressant de retracer l’histoire du karma et, de partir à la rencontre des différents usages de ce mot. Après une brève reconstruction de la généalogie textuelle du karma pour comprendre comment ce concept a été successivement intégré dans différentes doctrines religieuses et philosophiques de l’Inde y compris les voies yogiques, on analysera certaines appropriations contemporaines de la notion du karma (appelé ici néo-karma) dans le cadre de mouvements religieux d’inspiration néo-hindoue.

Le karma dans le monde védique

Même si les origines du karma se situent probablement en dehors de la sphère de la culture védique ancienne, dans des théories dites « tribales » sur la renaissance, cette notion a non seulement été intégrée dans la religion védique mais elle en est devenue sa pierre angulaire. Dans les premiers textes védiques le terme « karman » n’est pas entendu comme une doctrine mais comme un terme désignant l’action et en particulier l’acte rituel sacrificiel, réplique d’un événement originel : le sacrifice de l’Homme primordial (Puruṣa). En tant que répétition d’un acte cosmogonique, le karman tire sa puissance rituelle de son exécution correcte. Ainsi, une action « mauvaise » ou incorrecte empêcherait le sacrifiant d’obtenir le résultat souhaité. L’idéologie sacrificielle repose par ailleurs sur une symbolique complexe avec de nombreuses allusions à la naissance et à la mort. Dès qu’il pénètre dans l’aire sacrificielle, le sacrifiant se prépare à sa propre re-naissance car le sacrifice implique un voyage vers « l’autre monde » dont le sacrifiant doit revenir. Et c’est lorsqu’il revient, complètement transformé, qu’il est en état de bénéficier des résultats de son travail sacrificiel (karman). Le sacrifiant doit donc « mourir » symboliquement s’il veut profiter d’une vie renouvelée.

Quatre prêtres consultant des textes et performant un yajna, un sacrifice au feu, védique rituel ancien dans lequel des offrandes sont faites à la divinité Agni. Gouache d’un artiste indien, cira 1800 – 1899?. (c) Wellcome Collection
L’éloge de l’« inactivité » ou la deuxième vie du karma 

S’appuyant largement sur le modèle du rituel védique, les premières formulations de la doctrine karmique apparaissent dans les Upaniads (entre 700 et 500 av. JC) dans le cadre des discussions portant sur le destin de l’homme après la mort. Les conséquences de l’action ne s’arrêteraient pas au moment de la mort mais, suivant un processus de « maturation », les fruits des actes vont requérir un nouveau corps pour être consommés. 

L’émergence de la « doctrine de la rétribution des actes » s’explique ainsi par l’introduction d’un lien moral entre la nature des actions dans une vie et soit un châtiment, soit une récompense dans la vie suivante. Comme le résume Michel Angot : « On récolte ce que l’on sème… et on sème ce qu’on a récolté ». Il faut ici rappeler que ce qui est perçu comme une « action bonne » fluctue en fonction des époques et de contextes culturels. Il convient donc de se méfier de toute tentative de réduire la notion de karma à une seule norme morale.

Le mot karma renaît alors une première fois dans une formulation nouvelle dont le sens s’érige au-dessus et au-delà de ses connotations rituelles. Les actions engendrent inévitablement des résultats, et ces résultats sont la cause d’un flux incessant de renaissances (samsāra). Le poids des actes réalisés pèse lourdement et devient dès lors un fardeau immense dont il faut se libérer. L’une des premières présentations de cette nouvelle « doctrine du karma » établit ainsi une distinction entre les individus qui méditent dans la forêt et ceux qui sacrifient aux dieux. Chaque activité récolte son propre résultat : alors que la méditation dans la forêt conduit à l’acquisition d’une certaine connaissance ésotérique et éventuellement à ne plus renaître, faire des sacrifices conduit à la renaissance dans ce monde. Les doctrines sur l’existence d’un élément sous-jacent (ātman) et sa relation avec un fond cosmique de l’être (brahman), ainsi que la possibilité de se soustraire du cycle de réincarnations par la libération (mokṣa), apparaissent ainsi implicitement liées à la nouvelle théorie du karman.

À l’époque post-upanishadique le karma signifie tout simplement que les actions mènent inévitablement à certains résultats, soit dans cette vie soit dans des vies ultérieures, et c’est cette signification qui, comme nous allons le voir, sera adoptée par des nombreuses traditions anciennes de l’Inde. Contrairement au dispositif sacrificiel traditionnel avec son réseau complexe d’acteurs, la méditation dans la forêt est un chemin d’accomplissement personnel. Renonçant à la vie sociale, certains individus cherchent la cessation de toute activité, position qui, en pratique, conduirait à l’annihilation non seulement de la personne, mais aussi de la société sinon de la culture.

Rencontre entre un vieil ascète et son jeune disciple dans un ashram à la mousson, circa 1740, (c) National Museum of Asian Art (Smithsonian)
La troisième vie du « karma » : l’action sans désir 

Les traditions qui décrient l’utilité de toute activité sont connues sous le terme de « traditions ascétiques ». Le cycle du karma commence par le désir et l’attachement aux choses de ce monde. Agir suivant ses désirs crée des résultats bons et mauvais dont la réalisation entraîne l’être humain dans un cycle éternel de renaissances qui le maintient dans un état d’ignorance. (Patāñjali, Yogasûtra 2.12–14). Le yoga permet de rompre ce cycle et de se libérer définitivement du monde matériel. Les yogis utilisent des techniques comme la respiration et la concentration pour maîtriser leur esprit et leur corps dans le but de briser le cycle du karma et d’atteindre ainsi un état de liberté ultime. Ils essayent aussi de générer un bon karma suivant des préceptes (yama et niyama) comme la « non-violence » (ahimsa), la « vérité » (satya) et la « pureté » (saucha). Mais au fur et à mesure que leur pratique progresse, ils visent à ne plus générer de karma du tout (Patāñjali, Yogasûtra 4.7). Comme les méditants upanishadiques, les yogis se retirent du monde ordinaire pour se consacrer à leur discipline. Bien qu’ouvrant la voie à la liberté individuelle, la volonté de briser ce cycle implique un retrait des affaires mondaines, ce qui conduit inévitablement à la dissolution du tissu social.

Certains textes reflètent clairement que l’ascétisme et la voie du renoncement et du yoga conduisent à la disparition de la société car elles promeuvent un mode de vie qui annule à la fois le besoin et l’aptitude des individus à remplir certaines responsabilités sociales – dans le contexte de l’Inde ancienne, fonder une famille à entreprendre un travail – selon la classe de naissance (varṇa) et contribuer ainsi à la survie de la communauté. La Bhagavad Gītā, poème sanskrit composé entre le IIe siècle avant notre ère et le IIIe siècle de notre ère, peut être lu comme une réponse presque directe à ce dilemme. Dans la mesure où les individus accomplissent des actions qui reproduisent celles prescrites pour la classe à laquelle ils appartiennent, ces actions sont « bonnes » et génèrent donc un résultat « bon » (Bhagavad Gītā 3.8). Cette troisième formulation de la notion de « karma » renvoie à l’idéologie selon laquelle les individus possèdent des qualités inhérentes qui font d’eux des êtres sociaux différents avec de devoirs spécifiques au sein de leur communauté. Certaines actions sont donc soit obligatoires soit interdites selon la classe sociale d’appartenance. 

Proclamant que l’être humain devrait agir dans le monde mais qu’il ne devrait pas s’intéresser aux résultats de ses actions (Bhagavad Gītā 3.19), ce texte réunit les deux voies, la voie de l’agir (rester dans la société), et du non-agir, (le renoncement) grâce à une nouvelle compréhension de la « doctrine du karma », qui oppose non pas l’action à l’inaction mais l’action motivée par le désir, qui enchaîne, à l’action affranchie du désir, qui libère. S’ouvre ainsi, dans l’histoire de la religion en Inde, la voie de la dévotion à la divinité (bhakti). En offrant les résultats de l’action à la divinité, le conflit entre l’action et la non-action est résolu car même sans renoncer aux affaires mondains l’individu peut atteindre la libération. 

The Bhagavad Gita, Amar Chitra Katha Editions


Jusqu’ici, nous avons vu l’individu comme seul responsable de son existence, oeuvrant tout seul pour lui et pour ses vies à venir. « Je suis ce que j’ai fait », affirme le Mānava-Dharma Shāstra, le « Traité du dharma de l’école de Mānava ». Toutes les actions seraient exclusivement fondées sur la responsabilité individuelle et le destin consisterait à récolter les fruits de ses actes. L’exemple qui sert à illustrer cette causalité dans la littérature sanskrite est celui des graines que l’on sème et arrivent à « maturation » (karmavipāka). Que les actes soient bons ou mauvais, il faut consommer le fruit d’une graine qui mûrit au fil du temps. 

Dans la littérature normative et dévotionnelle sanskrite nous trouvons une idée très différente du karma. Les actions ne concerneraient pas uniquement la personne qui agit ou qui est directement touchée mais influenceraient aussi son entourage. Le karma serait même quelque chose qui se partage et se transfère au sein des relations privilégiées. Au sein d’une famille ou d’un couple par exemple, les effets du karma personnel influenceraient les autres. En d’autres termes, non seulement les actions ont un impact sur d’autres personnes mais cela fonctionne dans les deux sens. C’est comme si un « karma collectif » se diffusait entre les individus lorsqu’ils sont liés par ces relations spéciales. Pour illustrer cette notion, pensons au jeûne en tant que voeu (vrata), une pratique populaire hindoue. Lorsqu’un membre de la famille, souvent une femme, jeûne complètement ou partiellement, elle accomplit une action vertueuse qui a le pouvoir d’éliminer le « mauvais karma » de toute la maisonnée. Penser que l’on est « seul.e  face à son karma » semblerait donc une lubie. 

De nombreuses théories du karma 

Comme nous l’avons vu jusqu’ici le concept de karma englobe des doctrines multiples, certaines valorisant l’action et d’autres la décriant. L’action peut être valorisée, car c’est par le sacrifice que dans la société védique l’on accède à l’état de « deux-fois-né » (dvija) et c’est par cette activité rituelle que l’on entretient l’ordre socio-cosmique. Elle peut aussi définir le monde en termes de « théorie morale », une sorte de code de conduite selon lequel un destin immuable, inséparablement lié à l’idée du « cycle de renaissances » (saṃsāra), s’abattrait sur les individus et les communautés. L’action peut encore être perçue négativement comme un piège presque inévitable dans un cycle incessant de morts et de renaissances duquel le yoga et autres techniques ascétiques pourraient nous libérer. Finalement, l’action dévotionnelle permettrait de sauver l’action en délogeant d’elle sa « racine toxique » : le désir. On l’aura compris : la « loi du karma » comme « loi universelle » n’existe tout simplement pas. Certes, la notion de karma est un élément important de la culture érudite indienne mais en réalité ce sont plutôt une multiplicité de théories enchevêtrées sur le sens de l’agir qui sont mobilisées selon les époques et les contextes. 

Rendez-vous dans un prochain article pour explorer les réincarnations modernes du karma avec Ananda !

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