Vue lecture

Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
☑️ ☆

De l’accompagnement au contrôle social.

Par Christophe Pruvot

Les aides aux vacances des plus pauvres sont conditionnées à la transmission de données personnelles avec un message clair de certains partenaires : contrôler que les « pauvres » n’abusent pas des aides distribuées (en partant plusieurs fois en vacances par exemple). L’aide alimentaire d’urgence oblige les associations à donner les informations des « bénéficiaires » concernant leurs conditions matérielles de vie et en même temps rigidifie les conditions du traitement de l’aide. La CAF demande aux associations des informations sur les publics sans que cela soit convenu auparavant dans les circulaires et les conventions. Les organismes publics annoncent que les données se croisent afin de surveiller les éventuels abus ou fraudes. Des procédures formelles sont en place dans les organisations et institutions publiques et on constate le développement de contrôles informels ou implicites. C’est aux associations d’éducation populaire, aux structures de l’animation socioculturelle, aux travailleurs sociaux et éducatifs qu’il est demandé de réaliser certains de ces contrôles qui prennent, la plupart du temps, la forme de transmissions de données ou d’informations. Il y a tension entre l’inconditionnalité d’un accueil, le non-jugement des personnes, la non-discrimination, la non-stigmatisation des publics et le fait d’organiser la méfiance dans la relation d’aide et d’accompagnement.

Les pauvres, les chômeurs sont des « fainéants », notre société connait « le cancer de l’assistanat », les pauvres « profitent du système », les pauvres sont « mieux soignés », les pauvres « payent tout moins cher », « la fraude aux prestations sociales est massive », « on vit mieux avec le RSA et les allocations qu’avec un SMIC », « quand on cherche du travail on en trouve » : des préjugés, des idées reçues qu’alimentent les discours politiques, les médias et qui favorisent le développement du contrôle social orchestré par un État néolibéral, accepté par l’opinion publique et intériorisés par un grand nombre de personnes (les personnes concernées également). Mais ces idées reçues sont des raccourcis « maladroits » qu’il n’est pas difficile de contrarier même avec les chiffres « officiels ». Voici quelques exemples :  50 % des personnes éligibles au RSA ne le touchent pas, plus d’un quart des assurés sociaux ont refusés de se soigner à cause du coût et du reste à charge, la fraude aux prestations sociales représentent 1% des situations, la différence entre un RSA et un SMIC va du simple au double, les plus pauvres bénéficient de tarifs sociaux pour certains services publics mais paient plus cher les services privés comme le logement (le prix au m2 est plus cher pour les petites surfaces). Ces informations peuvent se retrouver dans différents médias et notamment dans un article du Monde d’octobre 2017 1.

Il y a deux manières d’appréhender la notion de contrôle social : soit elle est perçue comme le liant de la cohésion sociale, soit elle est un moyen, une expression de la domination. Ceci étant posé, nous pouvons convenir que le contrôle social est un ensemble de mécanismes qui transmet les normes sociales en vigueur avec comme objectif de garantir un ordre établit, que les membres d’une société agissent et interagissent en conformité avec les codes, les règlements et les règles du système dominant. Le contrôle social doit inciter les comportements acceptables et contrecarrer tous comportements néfastes. Les droits et les intérêts des autres sont alors à préserver tout comme une forme de socialisation, de vivre ensemble, de lien social. Mais de quels droits et de quels intérêts parle-t-on ? Du droit de propriété « capitaliste », de l’intérêt des classes dominantes, du droit au profit, de l’intérêt économique, du droit d’exploitation, de l’intérêt marchand ?

Le contrôle social se manifeste par des procédures, des dispositifs, des process qui conduisent (par la méfiance) à une surveillance toujours accrue des individus et des groupes d’individus. Ce contrôle, cette surveillance aboutissent à des récompenses (institutionnalisées) ou à des sanctions. C’est ainsi que la société maintient une certaine stabilité sociale (ou paix sociale) et enraye les comportements dits déviants, les contestations, les désobéissances.

Par exemple à l’école : le « bon élève » reçoit un bon point, une image, les félicitations, est diplômé, fait des études supérieures. Le « mauvais élève » est puni, collé, viré des cours, passe en conseil de discipline, est exclu définitivement, il ne sera pas diplômé, il ne sera pas reconnu par le système. Le système l’aura banni. La société est excluante et le contrôle social participe à cette exclusion. Être le « bon » pour la société, c’est entrer dans le cadre, respecter le règlement, se conformer. Le « bon » est alors accepté mais le « mauvais » est rejeté parce qu’il est bruyant, il est indiscipliné, il bouge en classe, il est remuant, il conteste les règles (il les trouve injustes), il est différent, il s’exprime mal, il se tient mal, il est mal habillé, il n’a pas de goût, etc. Le « mauvais » est disqualifié.

Il faut, par le contrôle, corriger les individus. Il existe deux manières pour faire cela : punir les individus ou user de « pédagogie » (notons que la pédagogie dépasse le simple fait de faire de l’explication, la pédagogie doit permettre le développement d’une pensée ou d’un sens critique). 

Il apparait important de se questionner. Qui contrôle ? Qui certifie ? Qui donne de la valeur au contrôle ? Qui va contrôler les contrôleurs ?

La société moderne a vu l’explosion des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Ces nouvelles technologies servent au développement de la surveillance et des contrôles : badges, cartes magnétiques, caméras, plateforme numériques, déclarations en ligne et la liste est longue. Cet encadrement des populations par ces procédures et des institutions spécialisées est organisé, en France, par un État qui anime et souhaite préserver un ordre établit. L’État s’est organisé en institutions, ces institutions fonctionnement avec des agents, ces agents surveillent, contrôlent et certifient. Ils sont « mandatés » (directement ou indirectement) par leurs institutions (par la volonté de l’État), ils classent (parfois insidieusement), ainsi, les individus dans des catégories sociales qui ouvrent ou non l’accès aux droits. L’obtention de droits sociaux est conditionnée au contrôle social. Certaines institutions contrôlent depuis longtemps nos sociétés, nos comportements, nos conduites. Ce contrôle formel est exercé « naturellement » par la police, la justice, même la religion (comme une forme de contrôle moral ou moralisateur). D’autres institutions exercent un contrôle moins formel comme la famille (par l’éducation et la morale également), l’école, l’entreprise, les services de l’État, les services exerçants un service public.

Il m’a été donné de voir et d’entendre de nouvelles formes de surveillance au sein des familles : des applications pour suivre son enfant, des caméras de surveillance dans le foyer, lire les « textos » de sa compagne ou son compagnon, mouchards électroniques et j’en passe. L’utilisation de ces méthodes ou moyens est souvent justifier pour de « bonnes raisons » et pour la sécurité des personnes auxquelles on tient. Mais derrière cette utilisation (souvent cachée), il faut souligner le passage d’une relation de confiance à une relation méfiante qui transforme la personne « aimée » en objet.

L’entreprise, aussi, est un mode de surveillance, de contrôle des horaires (pointeuse), des résultats (entretien annuel basé sur la réussite des objectifs). Les récompenses vont de paires : augmentations, primes, carrière facilitée. Il existe aussi, dans l’entreprise, le « bon » et le « mauvais » salarié. Le mauvais est celui que l’on va écarter, mettre « au placard » parce qu’il est contestataire (c’est le représentant syndical par exemple).

Si l’on revient à l’école, chacun d’entre nous se souvient du cahier de correspondance de collège ou du lycée. Ce carnet qu’il faut montrer pour entrer dans l’établissement, pour justifier d’une absence, pour justifier d’un rendez-vous. Lorsqu’un enfant entre dans une structure « extrascolaire », il faudrait lui demander la preuve de sa disponibilité à être là, s’il n’a pas cours, s’il n’est pas en train de « sécher ». Le contrôle de l’école s’exerce même en dehors de l’école. L’école comme l’entreprise deviennent les institutions de l’intégration, de la réussite, de l’inclusion. Se conformer aux règles de ces institutions est un faire-valoir d’une « vie bonne » en société et cela va passer par un contrôle qui valide ou exclut.

Les CAF pratiquent « des contrôles discriminatoires et abusifs » selon le collectif « Changer de CAP ». Ces contrôles entrainent la suspension des droits : des familles sans ressources 2. Les contrôles sont nombreux et touchent essentiellement les personnes en précarité. J’ai constaté lors d’une expérience longue (14 ans) dans une structure d’accompagnement social que les familles multipliaient les démarches pour retrouver leurs droits et subissaient les contrôles de plus en plus souvent.

La place du numérique dans le domaine du contrôle social a une place centrale aujourd’hui et le contrôle, lui-même, est plébiscité : il suffit de regarder les sommes astronomiques qui sont en jeu. En novembre 2022, la branche famille de la Sécu (autrement dit la CNAF) « a attribué 477 millions d’euros de contrat pour maintenir à niveau ses systèmes informatiques et développer la gestion numérique de ses dossiers » 3. La CAF est une institution spécialisée dans l’attribution de droits aux familles et aux personnes les plus pauvres, elle est aussi cette institution qui classe les familles, les personnes dans des catégories, qui certifie, qui attribue les droits et qui contrôle. L’exploitation des données permet de surveiller les pauvres grâce aux algorithmes. Le ciblage est fait sur les plus pauvres, les critères ciblent les situations changeantes et l’on sait que « la précarité va de pair avec des situations instables, changeantes et qui ne sont pas conformes aux catégories administratives » 4.

Depuis quelques années, un sujet s’ajoute et surajoute à la notion de surveillance : la fraude. Les personnes avant même d’être contrôlées vont être suspectées de fraude, d’abus. Ce qui justifie la surveillance et donc le contrôle. Cette suspicion généralisée va se diffuser dans l’opinion publique et les personnes vont intérioriser l’idée que la surveillance et le contrôle sont nécessaires car il y a ceux qui abusent et qui fraudent. Le phénomène d’auto-contrôle apparait dans les relations interpersonnelles. La confiance en l’autre n’est plus naturelle, elle est à la marge. Ce qui devient naturel c’est la méfiance. On se méfie de l’autre. Les salariés se jugent, se surveillent entre eux, ils ne se soutiennent plus en équipe, ils sont en compétition, en concurrence, ils se donnent des leçons, ils rejettent les problèmes sur leurs collègues. J’ai pu voir des personnes qui tendaient des pièges à d’autres personnes juste pour savoir si elles étaient vraiment compétentes dans leurs domaines (on teste pour avoir une idée de et sur la personne). Ainsi, on va simuler une panne électrique simple pour mesurer les compétences d’un électricien. On va tester ses collègues, sa famille, ses amis, ses connaissances (même les groupes de bénévoles dans les associations d’aide).

Les jugements, la surveillance, le contrôle s’exercent dans la vie quotidienne, dans les relations sociales, dans les groupes de personnes (dans la famille, dans les associations, dans les entreprises, dans la rue) et se diffusent de manière implicite à travers des remarques, des regards, des jugements, des moqueries.

L’apparition de l’idée de la fraude va amener une autre forme d’intervention pour les institutions : on va contrôler les contrôleurs par des audits, des contrôles internes, des contrôles externes par des consultants ou des cabinets conseils (on entre une nouvelle fois dans le système marchand et lucratif et on favorise un profit sans limites). La société va également imposer le contrôle de l’image en imposant à un groupe une identité, une représentation que les autres ont de ce groupe et pour le groupe lui-même adopte cette représentation et ses caractéristiques. Ce contrôle de l’image va justifier un contrôle social plus global pour lutter contre les dérives et les déviances. C’est l’idée que les chômeurs sont fainéants, que les pauvres abusent des aides sociales, les musulmans sont des ennemis de la république et tous les préjugés qu’il nous est possible d’entendre sur les différentes catégories sociales qui forment notre société.

Cette société de la surveillance et du contrôle pose des enjeux contradictoires pour le travail social dans un contexte social de plus en plus difficile : entre socialisation et émancipation d’un côté et domination, phénomène de pouvoir et autosurveillance d’un autre côté.

Les travailleurs sociaux et éducatifs doivent composer avec les normes mais se doivent de déployer des stratégies pour combattre les formes de contrôle social afin que leur travail soit vecteur d’émancipation. Pour autant, on demande à ces mêmes travailleurs sociaux de pointer les allocataires du RSA qui participent aux actions ou de transmettre des données personnelles lors des actions d’aides alimentaires : ces demandes sont bien entendues conditionnées aux aides financières, aux subventions allouées. Les associations d’éducation populaire, les centres sociaux, les services sociaux, les services éducatifs participent aux contrôles, à la surveillance des publics qu’ils accompagnent.

Contrôler les pauvres plutôt que lutter contre la pauvreté, c’est le sujet d’un dossier de la revue Alternatives Économiques de mars 2024 5. Face à la vérité toute faite véhiculée par différents partis politiques et relayée par l’opinion publique selon laquelle les pauvres abuseraient des aides sociales : ils fraudent. Quelques chiffres qui ressortent et qui permettent de lire autrement la réalité : les fraudes « sociales » individuelles sont estimées à un peu plus de 351 millions d’euros pour 48692 cas de fraudes soit 1% sur les contrôles réalisés.

Dans le même temps, la fraude fiscale 6 est estimée en 2022 à plus de 14 milliards. Mais ne nous trompons pas en ce qui concerne la fraude fiscale : en cette année 2024, Gabriel Attal (encore) Premier Ministre annonce un record de plus de 15 milliards de recouvrement pour l’année 2023 (le recouvrement n’est pas de l’argent qui entre dans les caisses de l’État mais une démarche de dialogue qui vise à réclamer cet argent). En mai 2023, Gabriel Attal (alors ministre délégué auprès du ministre de l’Économie) clame de médias en médias qu’il part en guerre contre la fraude fiscale. Mais comme l’écrit Monique Pinçon Charlot « les habitants des beaux quartiers sont restés sereins : ils savaient très bien qu’il ne s’agissait que d’un coup de communication » 7. L’autrice précise que le manque à gagner était estimé, en 2018, à 100 milliards d’euros. En effet, en janvier 2013, l’organisation syndicale SUD a publié une estimation du non-respect du droit fiscal s’élevant de 60 à 80 milliards d’euros par an (la fraude fiscale peut atteindre plus de 100 milliards) 8. Le calcul est rapide : 15 milliards c’est 15 % de la fraude estimée, c’est un manque pour l’État de plus de 85 milliards.

1,4 % de la richesse du pays suffirait pour éradiquer la pauvreté en France soit 37 milliards d’euros. C’est un chiffre énorme mais on peut le comparer à la somme « perdue » par la baisse des impôts accordée par la politique d’Emmanuel Macron depuis 2017 soit presque 60 milliards : c’est un choix de société ? Non ? Qui profite le plus de l’argent public ?

Surveiller et contrôler c’est réifier la personne, lui enlever son humanité, la considérer comme un individu sans lui reconnaître sa capaciter de penser, à agir par elle-même, pour elle-même, pour autrui et pour le monde.

Surveiller et contrôler, c’est fabriquer de « bons » citoyens, des individus qui entrent dans les cases et les normes d’une société qu’il n’est pas permis de penser, de critiquer, de vouloir transformer. Surveiller et contrôler c’est aller à l’encontre de l’émancipation. Par l’éducation populaire politique et les pédagogies émancipatrices, les travailleurs sociaux et éducatifs doivent combattre l’idée même du contrôle social qui tend à soumettre, à dominer, à oppresser certaines populations et catégories sociales « fabriquées ». Ce combat passe par le refus de transmettre les données, transmettre des données incomplètes ou modifiées, écrire, dénoncer les mécanismes, annoncer aux personnes concernées qu’elles sont contrôlées (et pourquoi ce contrôle existe), organiser des temps d’explications et d’analyse avec les personnes et organiser des contre-pouvoirs, jouer le jeu mais s’arranger et tricher, user et imaginer des stratégies, mettre des grains de sable dans les engrenages, saborder et toujours avoir un zest de piraterie.


  1. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/10/17/assistes-profiteurs-paresseux-en-finir-avec-les-cliches-sur-les-pauvres_5201892_4355770.html ↩
  2. https://changerdecap.net
    A retrouver aussi dans le n°424 de la revue « Le un hebdo » article « Kafka à la CAF » ↩
  3. Sources : article du journal Libération du 5 janvier 2023 ↩
  4. Revue Alternatives Économiques de mars 2024. ↩
  5. Surveiller et punir les pauvres. Dossier de la revue Alternatives Économique n°444 de mars 2024. Comment le gouvernement s’attaque aux plus précaires. Combien cela coûterait de vraiment lutter contre la pauvreté. Pages 30 à 42. ↩
  6. La fraude fiscale est une action illégale qui consiste à éviter de payer tout ou une partie de ses impôts à l’État. ↩
  7. Pinçon Charlot, M., Le méprisant de la république, Textuel, 2023 ↩
  8. https://solidairesfinancespubliques.org/le-syndicat/media/presse/2786-la-fraude-fiscale-nuit-gravement-nouveau-rapport-du-syndicat-solidaires-finances-publiques.html ↩
☑️ ☆

Rafah sous les bombes, la France ne bouge pas

Le 22 mai, l’Espagne, la Norvège et l’Irlande ont annoncé leur reconnaissance de l’État de Palestine. En dehors de la Suède, qui avait franchi le pas en 2014, aucun pays d’Europe occidentale n’avait pour l’instant pris cette décision.

Depuis la naissance de l’État d’Israël, en 1948, la création d’un État indépendant est l’une des principales revendications des mouvements politiques palestiniens. En 1988, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) proclame l’indépendance du pays, reconnu rapidement par 82 États, essentiellement en Afrique, au Moyen-Orient et parmi le « bloc soviétique ». Au fil du temps, d’autres ont suivi, notamment en Amérique du Sud. Aujourd’hui, la Palestine est officiellement reconnue par 146 membres de l’ONU sur 193. Parmi ceux qui s’abstiennent figurent les États-Unis, le Canada, le Royaume Uni… et la France.
Le 20 mai, la Cour pénale internationale (CPI) a par ailleurs déposé un mandat d’arrêt contre le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et son ministre de la Défense Yohav Gallant, ainsi que contre trois dirigeants du Hamas, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Cinq jours plus tard, la Cour internationale de justice (CIJ), rattachée à l’ONU, ordonnait à Israël d’arrêter immédiatement ses bombardements de la ville de Rafah, au Sud de la bande de Gaza. Ce qui n’a pas empêché l’armée israélienne d’intensifier ses bombardements, notamment sur un camp de réfugiés où avaient fui 100 000 personnes.

Pour l’Association France Palestine Solidarité (AFPS), « le silence et l’inaction de la France sont criminels. Il est temps enfin de condamner les crimes commis par Israël : à ce niveau d’atrocité, “s’indigner” est indécent. Il faut AGIR pour IMPOSER à Israël le respect du droit international et l’application des ordonnances de la CIJ. Ne pas le faire relève de la complicité de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, de crime de génocide ».
L’AFPS organise des campagnes de boycott, de pression politique, et mène des projets au long cours : missions sur place à la demande des Palestiniens (témoignage, participation à des actions de résistance), soutien à des filières agricoles et économiques, information du grand public… Elle compte une centaine de groupes locaux en France.

LG

01 43 72 15 79 – france-palestine.org

Cet article Rafah sous les bombes, la France ne bouge pas est apparu en premier sur Le site du journal L'âge de faire.

☑️ ☆

« Derrière les débats nauséabonds, il y a énormément de solidarité »

Fanélie Carrey-Conte est secrétaire générale de la Cimade, association de soutien aux personnes migrantes, réfugiées et en demande d’asile. Nous revenons avec elle sur la loi sur l’immigration adoptée en décembre, et sur la montée en puissance du discours raciste.

L’âge de faire : La Cimade a co-signé une tribune dans laquelle la nouvelle loi sur l’immigration, adoptée en décembre par l’Assemblée nationale, est décrite comme la plus restrictive depuis 1945. Pourquoi ?

Fanélie Carrey-Conte : Année après année, les politiques publiques vont dans un sens continu de durcissement. Les réformes qui s’empilent ne cessent de présenter les personnes migrantes comme un problème et un danger. C’est toujours la même philosophie : il faut absolument freiner ces personnes, et toutes les mesures sont vues à l’aune de ce discours. La loi sur l’immigration est un point d’orgue. Au début, elle a été présentée comme équilibrée – ce qu’on ne partageait pas. Au final, il reste uniquement des mesures de stigmatisation et de restriction. On a l’impression d’un basculement, d’une digue qui a sauté par rapport au respect des droits et des principes républicains. La notion de droits fondamentaux des personnes est remise en cause.

 

Quelles sont les mesures qui vous inquiètent le plus ?
Il y en a plein ! Mais on peut parler de la menace à l’ordre public, une notion très floue qui va pouvoir servir à enfermer, expulser des personnes quand bien même elles auraient construit leur vie en France, sans possibilité de recours ni de contre-pouvoir. Le titre de séjour sera conditionné à un contrat d’engagement républicain et au respect des valeurs de la République, comme la liberté d’expression et de conscience et l’égalité entre les femmes et les hommes. Le respect de ces valeurs sera, comme la notion de menace à l’ordre public, laissé à l’appréciation des préfectures, sujet à l’arbitraire et aux interprétations. Une personne française ne sera pas sanctionnée pour des propos sexistes, tandis qu’une personne étrangère pourra l’être. L’égalité voudrait que dans une même situation, tout le monde soit traité pareil.
L’accès à la langue va aussi devenir un outil de discrimination : la loi augmente le niveau de langue requis. C’est extrêmement discriminatoire, notamment pour les femmes, qui ont un accès plus difficile à la scolarité.
Une autre mesure concerne les jeunes majeurs. S’ils ont fait l’objet d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français, Ndlr), ils ne pourront plus bénéficier de protection de l’aide sociale à l’enfance de 18 à 21 ans, ce qui risque de les faire basculer dans la précarité. Ça instaure une protection différenciée entre enfants français et enfants étrangers.
Enfin, la loi devait faciliter la régularisation par le travail, mais après toutes ces polémiques, ça va rester du cas par cas, et de nombreuses personnes vont rester sans titre de séjour !

 

Les mesures les plus discriminantes ont pourtant été retoquées par le Conseil d’État…
En effet, ça aurait pu être encore pire, car des mesures profondément attentatoires aux droits humains ont été censurées. Mais la situation reste extrêmement dangereuse. Le soulagement ressenti sur le moment était en trompe-l’œil. Le Conseil d’État a été instrumentalisé par le président de la République qui a voulu lui faire jouer le rôle d’arbitre politique, ce qui n’est pas son rôle. Il a jugé sur la forme, mais pas sur le fond. Le risque, c’est que les mesures écartées reviennent dans de nouvelles propositions de loi. Et d’ailleurs, elles reviennent déjà dans le débat.

 

Savez-vous déjà comment cette loi va peser sur votre travail d’accompagnement des personnes ?
Notre travail se complique. L’accès au titre de séjour va être encore plus difficile. On ne mesure pas encore toutes les conséquences, mais on sait déjà que les personnes qu’on accompagne vivent dans la peur permanente de l’arrestation, de l’expulsion, de la violence. Ce qu’on trouve absolument horrible, c’est la manière dont les pouvoirs publics ne font rien pour améliorer les choses. Au contraire, ils attisent le feu.

 

Sur l’île de Mayotte, le gouvernement a annoncé la fin du droit du sol : il faudrait naître de parents français pour pouvoir devenir français. Que signifie pour vous cette déclaration ?
Le gouvernement joue un jeu extrêmement dangereux en mettant en cause le droit du sol. Et on peut se demander : ensuite, pourquoi pas partout ? L’outremer joue souvent le rôle de zone de test. À Mayotte, où la Cimade a une antenne, nos conditions de travail sont particulièrement dures parce que le territoire est au cœur de très nombreuses difficultés. Questions sanitaires, d’accès à l’eau, sous-dotation des services publics… Et l’on veut faire croire que les migrations sont la cause de tous les problèmes ! Au niveau national également, ce type de discours est largement
monté en puissance… Ce qui a changé, c’est la banalisation des propos xénophobes comme par exemple la théorie du grand remplacement ou encore celle, horrible, selon laquelle les punaises de lits seraient liées à la présence des migrants. La puissance de ces discours est décuplée par l’organisation des médias (voir notre poster « Médias sous influences » en pages centrales, Ndlr), avec notamment les chaînes d’information continue et les mauvais côtés des réseaux sociaux. Dans ce contexte, des propos et des demandes exprimés jusque-là de façon marginale ont pris beaucoup plus de place. Depuis vingt ans, par exemple, il y a toujours eu une classe politique qui réclamait la suppression de l’aide médicale d’État, mais c’était seulement l’extrême-droite et une partie minime de la droite. Maintenant, c’est un arc beaucoup plus large, qui comprend l’ensemble de la droite. On a quand même un ministre de l’Intérieur qui dit que ce n’est pas grave si la France est condamnée par la Cour internationale des droits de l’Homme !

 

Dans ce tableau assez désespérant, où trouvez-vous l’énergie de continuer à vous battre ?
Au moment du débat, des voix importantes et nombreuses se sont élevées, ne venant pas seulement des associations spécialisées et des personnes concernées, mais aussi des syndicats, du front Climat, des associations d’éducation populaire, et de certains patrons… Les débats nauséabonds ne doivent pas masquer le fait que sur le terrain, il y a énormément de solidarité au quotidien, que des associations s’engagent. Il y a un rapport de forces à inverser. Il faut montrer qu’il existe d’autres réalités que celles montrées majoritairement dans les médias. Cette idée selon laquelle cette politique, « c’est ce que les Français veulent », d’où ça sort ? Quand on regarde les études de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme, qui publie chaque année un baromètre de la tolérance, on constate que celle-ci progresse dans la société, notamment chez les jeunes générations. Dans les Cahiers de doléances rédigés pendant le mouvement des Gilets jaunes, la préoccupation migratoire n’est pas mise en avant par les citoyennes et les citoyens. Il y a donc des choses à déconstruire. La solidarité et l’accueil existent sur notre territoire. Il ne faut pas l’oublier.

 

Recueilli par Lisa Giachino

Cet article « Derrière les débats nauséabonds, il y a énormément de solidarité » est apparu en premier sur Le site du journal L'âge de faire.

☑️ ☆

Dans les coulisses de l’âge de faire

Dans ce journal, on fait tellement confiance aux stagiaires que me voici, prêt à vous dévoiler les secrets de la boutique ! Lucile au rapport.

Premier jour à L’âge de faire : c’est Lisa, cheveux courts grisonnants, qui m’accueille et me présente les lieux. « Le bâtiment est sur deux niveaux, les bureaux sont en haut. » La pièce la plus emblématique restera pour moi les toilettes, aux murs placardés de journaux des copains, et avec son extraordinaire brosse à récurer les WC à l’effigie de Macron. Très fier d’avoir dégoté mon stage, j’apprends, à mon arrivée, que Bérénice, une autre stagiaire, a été envoyée en reportage dans la Creuse. Mon ego en prend un coup. Je découvre qu’à L’âge de faire, on laisse sa chance à toustes, et on fait confiance aux stagiaires tout en les soutenant (j’espère ne pas engendrer une future vague de candidatures féroces…). On leur fait tellement confiance, que, me voici, prêt à vous dévoiler les secrets de la rédaction ! Lucile au rapport.

Décisions collectives

On commence par les basiques : L’âge de faire, c’est une société coopérative de production. Les sept salariés détiennent la majorité des voix et du capital de l’entreprise. Celle-ci est basée à Château-Arnoux-Saint-Auban, dans les Alpes-de-Haute-Provence.
L’équipe est au complet seulement les jours de bouclage et de réunions, pour finaliser le journal du mois et prendre les grandes décisions de gestion de la Scop. L’âge de faire est un périodique mensuel qui couvre l’actualité nationale, les journalistes salariés sont installés dans le quart sud-est de la France : Lisa Château-Arnoux-Saint-Auban, Lucie dans le Trièves, Fabien à Lyon et Nicolas à Alès. Comme dans de nombreux journaux indépendants, les coûts de production sont trop importants par rapport aux recettes. Une réunion des salariés a donc eu lieu mi janvier pour déterminer le nouveau prix de vente. Ce qui m’a marqué : leur volonté de ne pas manipuler les lecteurices par des concepts marketing. Je proposais notamment de passer le journal de 2,80 euros à 2,95 euros afin que la transition se fasse plus en douceur, mais mes méthodes capitalistes n’ont pas fait l’unanimité !

Après le bouclage, le ménage

Lors de la réunion, il a également été proposé d’augmenter le prix du journal au-dessus de 3 euros : « Tant qu’à augmenter, autant le faire pour qu’il y ait au moins une petite différence dans les faibles revenus de la vente. » Mais après discussion, cette idée a été abandonnée. La majorité ne fait pas loi : les décisions se prennent au consensus. Ça fonctionne, d’abord parce que les intérêts des uns et des autres sont semblables, mais aussi parce qu’une certaine entente et confiance au sein du groupe s’est créée. Lors de la semaine de bouclage qui réunit toute l’équipe, la rédaction s’attelle à achever les articles, l’édito, les dernières brèves et les trois bricoles qui manquent. Sous l’œil avisé de la graphiste Lydia, certain·es construisent la maquette, quand d’autres relisent encore et encore les papiers et effectuent les corrections nécessaires. Toustes prennent soin de demander au collègue si telle ou telle modification du texte lui convient. À L’âge de faire, on a une étonnante capacité de gestion du stress mais aussi une tendance à consommer des boissons chaudes sans interruption.
Le journal achevé, pas de repos pour l’équipe, qui astique la Maison commune. « Avec les différentes associations du lieu, on alterne les tours de ménage », explique Lisa. C’est dans les bureaux désormais pimpants que la réunion pour le prochain numéro a lieu. Les idées fusent : loi immigration, contraception, tuto macramé ou encore clown activiste, finalement le chemin de fer qui les liste est déjà presque complet – certaines d’entre elles devront donc patienter plusieurs mois pour se voir réalisées.
La recherche des sujets se fait selon la sensibilité de chacun et la ligne éditoriale. On cherche parfois à être proche de l’actualité, mais surtout à mettre en lumière des initiatives locales aux impacts positifs. De temps à autre, les avis divergent. « Pourquoi mettrions nous en avant un journal parisien ? L’île de France est déjà surreprésentée dans les médias », a-t-il été interrogé vis-à-vis d’une idée de reportage. Certaines thématiques ne sont pas retenues : vous ne trouverez pas d’article, malgré mon engouement, sur la Fetish Week de Paris, un festival qui spectacularise les fétichismes gays.

On ne pointe pas, mais on cuisine

À L’âge de faire, on ne pointe pas, on arrive et on part quand on peut selon ses différentes contraintes, l’essentiel étant d’achever le journal à temps. Le déjeuner se prend lorsque l’un·e décide de cuisiner. Au rez-de-chaussée, il y a le nécessaire pour concocter de bons petits plats (mis à part le four qui sert davantage à réchauffer les restes qu’à cuisiner des gratins). On aime préparer de grosses salades de légumes frais et de saison. Ma volonté de nuire au journal vous permet de constater que l’équipe est tout à fait à l’image des valeurs qu’elle défend, solidaire et joyeuse.

Lucile Vitrac

Cet article Dans les coulisses de l’âge de faire est apparu en premier sur Le site du journal L'âge de faire.

❌