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Futur du travail. 4 pistes à approfondir pour les générations futures !

ACTUALITE DE LA PENSEE SOCIOLOGIQUE DE RENAUD SAINSAULIEU

Par Philippe Pierre – Sociologue Praticien – (www.philippepierre.com)

Le sociologue Renaud Sainsaulieu a été pour nous source puissante d’inspiration.

Dans ce texte, nous portons un regard sur l’évolution du sens du travail et le renouveau des formes d’engagement en mobilisant son héritage sociologique.

Nous pointons quatre chemins de progrès pour les univers du travail, des entreprises et des organisations. Nous regardons vers le futur.

1, Demain, tous un peu slasheurs ? Pas vraiment…

Renaud Sainsaulieu, dans un entretien au journal Le Monde en 1995[1], le réaffirme :« L’emploi doit être considéré comme le cadre de relations obligées qui amènent chacun à se différencier des autres. Maîtriser une activité professionnelle, c’est compter dans le regard de l’autre, qu’il soit collègue, chef ou subordonné, c’est pouvoir se faire écouter. Même si l’on est seulement « utilisé », on existe, on a une raison d’être. Et comme chaque jour est l’occasion d’en faire l’expérience, la personnalité y conquiert au fil du temps son épaisseur et sa cohérence. Lorsque le travail est vide de tout élément de reconnaissance, sur la chaîne par exemple, cette « expérience cumulative » ne peut pas se produire et l’on se vit comme sans valeur, sans personnalité. On ne peut alors se définir qu’en réaction à une sorte d’expérience plate, à travers la lutte contre l’aliénation et l’affirmation d’une identité collective ».

Comment ne pas voir en creux, dans ces propos, la condition de nombreux travailleurs des plateformes et les circonstances d’une aliénation quotidienne pour celles et ceux qui tentent d’articuler les bouts de leur existence avec des bouts d’emplois fragmentés ?

Avec un nouveau rapport technologique aux autres marqué par l’éphémère, de nouvelles manières de s’accaparer la subjectivité des acteurs fleurissent autour de l’individu consumériste, de l’émotion, du local, des identifications multiples, du passage d’un capitalisme obnubilé la production à un capitalisme centré sur la consommation, ce qui entraîne l’avènement d’une culture nouvelle, organisée autour de modèles culturels et normatifs à base de séduction[2].

La puissance de l’œuvre de Renaud Sainsaulieu éclaire cette coexistence paradoxale de l’Un et du Multiple dans la définition de notre identité quand monte en flèche, notamment aux États-Unis, des « pluri-travailleurs » qui semblent multiplier sphères d’expression de soi, construction de relations affinitaires et amicales comme registres d’activités[3].

Jacqueline Barus-Michel et Eugène Enriquez le soulignent aussi : « C’est parce que les normes ne sont plus quasi stationnaires » que « le monde devient en proie à des joueurs qui pensent changer leurs coups au dernier moment »[4]. L’individu de la modernité tardive appartient simultanément à plusieurs champs sociaux et « navigue » en permanence dans des temps et des lieux multiples[5].

Ces « pluri-travailleurs » fuient une forme d’ennui qu’incarne pour eux le travail dans un poste à temps plein en un seul lieu. Baptisés « slasheurs » en raison des barres obliques qui « coupent », « segmentent » et même plutôt s’additionnent sur leurs profils, ils assument pleinement ce trait incliné entre leurs identités multiples. Choix de temps comme suspendus qui ne sont pas oisiveté (congès parentaux, congès sabbatiques, pauses dans les études, caractère différé, par choix ou contrainte, de l’insertion professionnelle et/ou du départ du foyer parental, périodes de chômage…). Claude Dubar, aussi, avait pointé cette identité indépendante correspondant à des jeunes professionnels avides de formation, qui ne se définissent pas par rapport à leur entreprise, mais affirment un projet personnel. Voulant « manger le dessert en premier », les anticipations d’un futur tout programmé s’estompent.

Renaud Sainsaulieu avait pleinement souligné le fait que les entreprises doivent faire face aujourd’hui à une exigence de rentabilité immédiate et à une complexification croissante des situations de travail. Le caractère polymorphe du besoin de reconnaissance (culturel, ethnique, social, religieux aussi…) s’exprime avec une acuité plus aiguë dans des sociétés où les salariés n’entretiennent plus le même type de relation avec leurs employeurs et savent souvent que leurs trajectoires professionnelles, à défaut de possibilités d’emploi à vie, devront se réaliser au sein de plusieurs « boites ». Dès lors, la construction des identités au travail se fait moins par le truchement du collectif (que celui-ci s’exprime par la grève, l’appartenance syndicale ou l’engagement politique) que par l’âpre élaboration de stratégies individuelles tendant à garantir, pour le salarié, son employabilité future.

Et alors qu’il pouvait être légitime, en période de croissance, d’analyser les organisations comme des unités d’action générant leur propre logique, de façon quasi autonome, à partir des stratégies d’acteurs fondées sur des relations de pouvoir, il est plus difficile de le faire lorsque les environnements pertinents de l’action sont instables et incertains[6].

Si l’identité au travail dépend des conditions d’accès au pouvoir dans les interactions de travail, reconnaissons que les frontières de l’organisation ne cessent de se distendre.

L’acteur social est appelé à tisser et retisser des liens au sein d’une société écartelée par les forces divergentes du marché mondialisé. Il est moins le représentant d’un groupe et de la logique sociale inhérente à ce groupe que le produit complexe d’expériences socialisatrices multiples. Ceci invite à porter attention à la manière dont l’individu relie des aspects de soi à un espace social lui-même démultiplié. Nous utilisons souvent la métaphore de l’archipel[7] pour décrire ce temps contemporain qui excède un âge industriel qui se serait seulement « complexifié » en s’adjoignant un âge commercial (consommation à outrance) et un âge financier (la spéculation)[8].

La figure de l’archipel nous semble illustrative d’une partie des métamorphoses du monde. L’archipel sous-entend ce passage d’une perspective fixe et prévisible, d’un « espace euclidien à deux dimensions, avec ses centres, ses périphéries et ses frontières à un espace global multidimensionnel avec des sous-espaces sans frontière, généralement discontinus et s’interpénétrant »[9].

L’archipel renvoie pour nous, plus largement, au passage d’une société pyramidale vers une remise en cause des figures d’autorité du haut vers le bas (dans l’Armée, dans l’Ecole, dans l’Eglise, dans le champ du travail…) et, au final, la mise en interrogation de toute idée de centre unifié et perçu comme légitime par le plus grand nombre. C’est un peu le modèle du Père qui s’aplatît et les pairs qui peinent à trouver leur place.

La déconstruction de la figuration en peinture, de la tonalité en musique, de la chronologie dans l’art romanesque et théâtral sont autant de signes invitant à mieux comprendre cette remise en cause de tout ordonnancement séquentiel linéaire, de tout centre hiérarchique sous l’effet de l’écrasement apparent des structures d’ordre[10].

Avec cette perspective d’archipel, de flux, de déplacements… c’est aussi l’enjeu même de la critique sociale qui change en insistant davantage, comme l’a fait le sociologue John Urry, sur les inégalités d’accès (aux transports par les airs, la mer, le rail, les autoroutes, aux câbles de fibre optique pour le téléphone, la télévision et les ordinateurs…) que sur la dénonciation des inégalités liées aux jeux de la reproduction de positions anciennes propres à la lutte des classes.

Celui qui est « perdant » dans ce monde est celui qui est comme rivé au sol et qui pâtit, par exemple, d’un temps long d’interaction dans l’échange écrit, d’une incapacité de s’affranchir des contraintes de distance pour produire avec d’autres un savoir, d’une faible capacité de stockage de données « en nuage », « d’objets communicants » autour de lui….

Etendre la métaphore de l’archipel aux employés des entreprises dite « plateforme » telles que Uber serait abusif tant les choix professionnels de ceux qui y travaillent sont subis et les conditions précaires. Ils prendront le tout dernier métro du soir après avoir livré à vélo toute une journée. Pour eux, la fragmentation des liens et une économie de la « débrouille »[11], et non la figure de l’archipel[12]. Les mondes sociaux, qu’ils soient de l’entreprise ou de la société, renvoient donc largement à un « déterminisme social » que Renaud Sainsaulieu a toujours reconnu et à l’idée selon laquelle la position sociale d’un individu à l’âge adulte serait en large partie déterminée à sa naissance par l’origine socio-économique de ses parents.

2, Le développement social et la gestion des « personnes » plutôt que la gestion des ressources humaines

« Une société libérale de marché a besoin d’acteurs pour prendre les risques de la créativité et de la production, sans revenir aux modèles régressifs du paternalisme ou de la social-démocratie comme seul mode d’existence sociale, à côté de l’imperium de la technocratie des experts de haut niveau » (Renaud Sainsaulieu, Article L’identité en entreprise, p. 260).

Renaud Sainsaulieu entrevoit, depuis longtemps, « les failles d’un management fragmenté qui traiterait séparément l’organisation du travail, la performance économique, la gestion des hommes et la reconnaissance des identités au travail »[13]. Marc Uhalde, lui aussi, a su pointer que l’entreprise était un « système présentant des carences de régulation sociale patente »[14].

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[1] : Renaud Sainsaulieu, « Le travail est la plus importante machine à produire de l’identité sociale », Le Monde, 17 mai 1995.

[2] : Claudine Haroche et Eugène Enriquez, La face obscure des démocraties modernes, Erès, 2002.

[3] : À la Renaissance, on vénérait les « esprits universels ». On qualifiait de polymathes ces lettrés qui cumulaient les connaissances au carrefour des sciences et des arts, comme d’autres les livres dans une bibliothèque. « Combien de grands esprits étaient polymathes, comme Léonard de Vinci, Descartes, Copernic, Michel-Ange, artistes et scientifiques à la fois ? » lance Marielle Barbe, auteure de Profession Slasheur : cumuler les jobs est un métier d’avenir, Marabout, 2017. Aujourd’hui, dit-elle, on reproche souvent aux gens compétents de se « disperser », pourtant la plupart des humains ne sont pas faits d’un bloc.

[4] : Jacqueline Barus Michel et Eugène Enriquez, « Pouvoir », in Eugène Enriquez, André Lévy et Jacqueline Barus-Michel, Vocabulaire de psychosociologie, Erès, 1994, p. 471.

[5] : Eugène Enriquez, André Lévy et Jacqueline Barus-Michel, Vocabulaire de psychosociologie, Erès, 1994, p. 464.

[6] : Norbert Alter et Christian Dubonnet, Le manager et le sociologue. Correspondance à propos de l’évolution de France Télécom de 1978 à 1992, L’Harmattan, 1994, p. 229.

[7] : Philippe Pierre et Michel Sauquet, L’Archipel humain. Vivre la rencontre interculturelle, ECLM, 2022.

[8] : Eugène Enriquez, « Le travail, essence de l’homme ? Qu’est-ce que le travail ? », Nouvelle revue de psychosociologie, 2013/1 (n° 15), p. 253 à 272.

[9] : Michael Kearney, « The Local and the Global: The Anthropology of Globalization and Transnationalism », Annual Review of Anthropology, 24, 1995, p. 549.

[10] : Luc Ferry, L’invention de la vie de Bohème : 1830-1900, Cercle d’Art.

[11] : « La France du recours au statut d’auto-entrepreneur pour aider à finir les fins de mois, celle du hard discount, du Bon Coin, du quasi-troc, budget carburant en hausse, des vide-greniers, du recours massif au crédit à la consommation est également celle qui privilégie les routes secondaires, pratique les « cars Macron » ou Blablacar plutôt que le TGV » (Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux, Le Seuil, 2021, p. 228).

[12] : Avec son type de société bien particulier, marqué par la prédominance d’une économie touristique et immobilière, et, sur le plan sociologique, par la surreprésentation des catégories favorisées : retraités aisés, professions libérales, commerçants, petits patrons, et de plus en plus de cadres pratiquant le télétravail (Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux, Le Seuil, 2021, p. 374).

[13] : Cédric Dalmasso et Céline Mounier, « Renaud Sainsaulieu », Le mouvement démocratique aux frontières de l’entreprise, 2022, EMS, p. 14.

[14] : Marc Uhalde, Crise sociale et transformation des entreprises, L’Harmattan, 2016. Marc Uhalde a défendu une définition de l’intervention comme devant être « une médiation contributive critique ». Elle permet de mieux connaître les catégories qui nous font penser et agir. L’intervenant n’est plus un conseiller du prince à qui il explique le problème auquel il est confronté : il est un médiateur entre deux parties qui ne disposent pas des outils de la régulation conjointe.

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Climat: engagements insuffisants pour les entreprises non cotées, pointe une ONG

Seules 40 des 100 plus grandes entreprises mondiales non cotées en bourse se sont fixé l'objectif de parvenir à zéro émissions nettes de CO2 (ou "net zéro"), beaucoup moins que les sociétés cotées, selon un rapport publié lundi par l'ONG Net Zero Tracker.

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Le baromètre Ademe-ObSoCo se penche sur les sobriétés et modes de vie des Français

L’ADEME et l’ObSoCo publient un nouveau baromètre intitulé « Sobriétés et modes de vie », afin de mieux appréhender les pratiques et représentations des Français sur ce sujet, ainsi que les conditions de mise en œuvre de démarches collectives et individuelles de sobriété et les incidences sur les différents publics.

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En période de turbulences les risques d’emprise psychologique planent

La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes ; parce que, pour elle se soumettre, ce serait cesser d’exister. 
Henri Poincaré 

Nous vivons une période chaotique au sens où un modèle de société se délite tandis qu’un autre émerge, avec difficulté, car l’ancien se défend. Et au milieu, comme le disait Gramsci, les montres apparaissent. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Antonio Gramsci

Le principe d’un paradigme[1] qui se délite se traduit par une perte et/ou désagrégation des repères du modèle dominant pour que de nouvelles références apparaissent, souvent hésitantes, balbutiantes, car l’émergence d’un nouveau paradigme se traduit par des expériences, des essais-erreurs et, bien entendu, aucune garantie des formes définitives que va prendre la maturité de cette nouvelle proposition de société[2].

Nous avons tous une appréhension de la dissolution de nos savoirs, habitudes, valeurs et croyances et un futur incertain tend à inquiéter, surtout que le nôtre est parsemé d’embûches importantes, climatiques, économiques, démographiques, sociales…

Alors, face à un moment erratique de l’Histoire, nombreux sont ceux qui cherchent à être rassurés, informés, à croire ce qui peut leur donner l’illusion de savoir et d’éviter l’angoisse de l’incertitude. Ce qui fait le lit du complotisme[3]. Car par souci de compréhension, mû par un moteur de curiosité, le complotisme apparaît comme une réponse possible et apaisante. Il réduit les chemins cognitifs d’interprétation des causalités pour réaliser un récit construit qui explique les désordres du monde ou les choses insupportables[4]. C’est alors le terreau pour les réductionnismes explicatifs et bien entendu pour l’apparition de gourous de toutes sortes apportant des solutions ou des corpus entiers expliquant les secrets du monde et comment retrouver le pouvoir d’agir.

Se pose alors la question de notre libre-arbitre versus les phénomènes d’emprise et de manipulation. Comment juguler nos peurs et manifester notre liberté de choix, de décision et d’action ?

Les réseaux sociaux amplifient les phénomènes de fake news et d’emprise psychologique

Ce phénomène, qui existe depuis toujours, est largement amplifié par les effets des réseaux sociaux et leurs algorithmes manipulant les informations afin de privilégier ce qui crée le plus d’audimat et clive les opinions écartant, de fait, le temps nécessaire pour chercher, croiser et valider des informations. 

Face à l’angoisse, nous avons besoin de savoir tout de suite pour nous sécuriser et ceci parfois au prix de notre libre-arbitre. Nous pouvons céder aux manipulations par méconnaissance, manque de culture générale, peu d’écoute de notre intuition qui nous alerte et par fainéantise face à faire l’effort de la recherche des données, de les recouper, de les analyser et de se forger son propre avis, au risque de la différence et d’être seul face à la position d’une majorité. 

Les manifestations de l’emprise

L’influence n’existe que parce ce que c’est une influence qui est prêtée, attribuée à autrui. 
Henri Pigeat

Ce qui va caractériser l’emprise d’un individu qui donne des clés pour expliquer les changements de notre monde ce sont plusieurs facteurs. Il y a d’abord la promesse de donner accès à des savoirs ou connaissances inaccessibles à tout un chacun. Cela éveille la curiosité, puis l’avidité, « je veux être le premier, le seul à détenir ces informations », cela permet de se distinguer des autres, d’avoir une valeur, parfois monnayable.

Cela donne aussi un socle pour se rassurer car il y a des explications sur ce monde turbulent. Et c’est alors la nature même des informations qui est en cause. La personne qui met les autres sous emprise va mêler de véritables savoirs et d’autres plus oiseux, parfois juste complètement erronés, sans le signaler. Et comme nous avons perdu l’habitude de chercher, de vérifier les informations – parce que cela nécessite du temps et de l’effort – nous faisons le choix, conscient nous non, du confort qui nous permet de saisir un message, partiellement vrai et d’en faire une connaissance. Ceci devrait à l’inverse alerter sur la véracité de l’ensemble, car si une partie des propos est fausse, sans aucune validité scientifique ou vérifiable, qu’en est-il du reste du message transmis ?

La manipulation passe également par le fait de dénoncer l’emprise, qu’exercent les autres et le faire soi-même

Comment sait-on que l’on est sous emprise dans cette situation ? La soumission au groupe nous renseigne. Personne n’ose poser de question, contredire le maître. Cette incapacité à questionner ouvertement, sans qu’un interdit n’ait été clairement énoncé, est un signe réel. Il existe dans le groupe une crainte implicite et inconsciente d’être rejeté. Et là survient une autre dimension de l’emprise qui repose sur le fait de penser que l’on fait partie d’un cercle privilégié d’élus auxquels on délivre les clés des mystères et que le risque encouru à ne pas être d’accord avec le maître est l’exclusion et, la conséquence, d’être privé de la source d’informations précieuses.

La norme du groupe est alors forte et le besoin d’appartenance et la crainte du rejet sont tels que nous commençons à céder sur notre capacité à questionner, contredire, confronter et progressivement, la dépendance et la soumission s’installent.

La dépendance s’instaure avec la promesse de futurs savoirs partagés et là s’instaure un processus sans fin dans lequel au prétexte d’un cheminement intérieur nécessaire à l’assimilation des connaissances, les informations sont distillées au compte-goutte, les stages s’accumulent, les Euros disparaissent et les années passent. La dépendance s’est installée avec l’addiction au maître, au désir de connaissances, au confort moelleux du groupe retrouvé à chaque rencontre. Et la liberté s’est envolée dans les limbes de l’illusion d’une libération annoncée.

La liberté et l’emprise

Dans Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, les auteurs, Joule et Beauvois, décrivent la soumission volontaire qui laisse croire aux individus qu’ils exercent leur liberté tandis qu’ils sont devenus soumis et dépendants, sans en avoir conscience. « En somme, dans toutes les situations qui nous occupent, le sujet est amené́ à réaliser le comportement que l’on attend de lui dans un contexte qui garantit son sentiment de liberté́ et qui exclut même toute représentation de soumission. C’est la raison pour laquelle nous avons forgée l’expression de soumission librement consentie pour traduire cette forme de soumission particulièrement engageante, qu’elle nous conduise à agir à l’encontre de nos attitudes, de nos goûts, ou qu’elle nous conduise à réaliser des actes d’un tel coût que nous ne les aurions pas réalisées spontanément. Tout se passe dans cette situation (pour le moins singulière) comme si l’individu faisait librement ce qu’il n’aurait jamais fait sans qu’on l’y ait habilement conduit et qu’il n’aurait d’ailleurs peut-être pas fait sous une contrainte manifeste.[5]»

Une autre indication : le manque de sources

Ce qui permet également de douter des propos d’une personne lorsque nous ressentons intuitivement « que quelque chose ne va pas » ce sont l’absence de références bibliographiques

Notre culture rationnelle cartésienne ayant reléguée l’intuition à l’irrationalité[6], nous oublions qu’elle est un autre accès à l’information. Discernement et intuition sont les ressources des hémisphères gauche et droit du cerveau, des compétences différentes mais analogues car elles fournissent des informations complémentaires, l’une le fruit du raisonnement, l’autre celui du corps qui réagit à une stimulation. Ainsi, écoutons aussi bien notre esprit et notre corps lorsque nous recevons un message, est-ce que nous nous sentons bien ou est-ce que « quelque chose cloche » ? Et cette « information intuitive » est là pour nous alerter à explorer.

Lorsque nous avançons quelque chose, il doit être possible de le référencer afin que le lecteur ou l’auditeur puisse aller trouver les sources et se faire sa propre opinion. Sans cette base, c’est la proie à la manipulation. Et c’est le mélange d’informations véridiques et faciles à vérifiées et d’autres plus sulfureuses qui peuvent conduire à la manipulation.

Qu’est-ce que l’emprise ?

« L’emprise est une forme de domination exercée par une personne sur une autre qui a mainmise sur son esprit et/ou sa volonté. C’est une forme de domination morale et/ou intellectuelle, dans laquelle la victime ne se rend pas compte de ce qui se joue pour elle. L’emprise psychologique consiste à utiliser la manipulation mentale pour parvenir à ses fins. Elle n’est pas seulement réservée aux pervers.e.s narcissiques, mais peut concerner de nombreuses situations du quotidien, à n’importe quel moment de la vie. Identifier le plus tôt possible le processus d’emprise permet de s’en libérer et d’éviter de graves conséquences psychologiques[7]. »

En guise de conclusion : alors que faire ?

Tout esclave a en ses mains le pouvoir de briser ses chaînes. 
William Shakespeare.

Nous avons la possibilité à n’importe quel moment de faire un pas de côté et de nous sortir de l’emprise pour faire un tri sélectif des informations et distinguer le bon grain de l’ivraie.

Il s’agit d’une conclusion en mode d’ouverture.

Vous ferez bien ce que vous voulez.

J’ai, dans cet article, voulu nous rendre attentifs à certains mécanismes de manipulation et d’emprise qui peuvent avoir cours en cette période singulière de chaos que nous traversons. Et comme son acception l’indique, pour le sens populaire, le chaos est synonyme de tumultes, tandis que, pour la physique, il indique une nouvelle structure qui émane d’une période de transformation caractérisée par ses aspects aléatoires. « Le terme de chaos se rapporte à une classe de phénomènes bien définis où l’imprédictibilité est certes présente, mais où n’en existe pas moins un ordre sous-jacent.[8] »

Nous sommes donc invités à trouver l’ordre nouveau qui émerge d’une période confuse. 

A chacun son chemin et ses sources d’inspiration. Que nous tâtonnions, que nous parcourions plusieurs chemins, que nous soyons ou nous sentions en errance est somme toute normal, puisque ce futur n’est pas encore visible sous nos yeux.

Si nous avons cet appétit pour une transformation profonde, restons vigilants aux provenances des informations et à la congruence des passeurs et peut-être conservons les clés de notre liberté par l’exercice régulier de notre esprit critique que tout notre être nous invite à écouter. 

C’est par une attitude pleinement ancrée, puisant dans la diversité des racines philosophiques, celle des sciences comme celles des mystiques que nous pouvons, à l’orée d’un monde nouveau que nous co-créons, trouver les fils qui nous permettront un tissage solide, créant le panier robuste, une matrice renouvelée pour manifester des créations individuelles et collectives inédites.

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Petit lexique 
Je reprends ici la dynamique qui nous avait animé avec Fabrice Davério, dans l’ouvrage sur la communication d’influence, à savoir de proposer plusieurs définitions afin de re-donner le goût de la recherche et d’aller, chacun, puiser dans ses propres références pour se faire une idée du propos que nous partageons.

Manipulation 
Pour la psychosociologie, la manipulation correspond au fait de susciter chez autrui une opinion ou un comportement que la personne n’aurait pas eu spontanément[9]

« La manipulation mentale n’est pas la désinformation, car son objet n’est pas d’instiller de fausses opinions, mais d’inspirer des schémas de pensée. Elle réussit à faire passer pour une décision volontaire un choix totalement induit.[10] »

« Manœuvre par laquelle on tente d’imposer une vision fausse de la réalité en recourant à la falsification, à la fraude. La manipulation des chiffres d’une comptabilité, d’un bilan. La manipulation des sondages à des fins électorales.[11] » 

Influence 
Pour Gustave-Nicolas Fischer (Universités de Metz, Montréal, Genève et Lisbonne), dans Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale, « l’influence désigne de façon très large le fait que l’action d’une personne devient une prescription pour l’orientation de la conduite d’une autre personne ». 

L’influence est définie comme « un changement de comportement ou de croyance résultant de la pression réelle ou imaginée d’une majorité à l’endroit d’un individu ou d’une minorité d’individus[12] ». 

Pouvoir 
Le pouvoir social concerne l’utilisation délibérée de stratégies d’influence que John R. P. Jr French et Bertram H. Raven, dans The basis of social power, ont classé en six catégories principales : les récompenses, la coercition, les connaissances, l’information, le pouvoir de référence et l’autorité́ légitime. 

Intuition 
L’intuition, qu’on peut définir comme un « processus cognitif rapide grâce auquel nous parvenons à une conclusion sans avoir conscience de toutes les étapes logiques qui y mènent »26, est également au cœur des travaux d’un autre prix nobel d’économie, Daniel Kahneman. Cet auteur, spécialiste de psychologie cognitive, a été récompensé en 2002 pour ses travaux relatifs à la prise de décision, travaux qui méritent qu’on s’y attarde quelque peu. Dans un ouvrage stimulant et accessible, il décrit, à partir des deux principaux modes de pensée humaine (délibératif et intuitif) qui régissent notre façon de prendre des décisions, les nombreux biais cognitifs susceptibles d’affecter notre esprit27. Le « système 1 » est rapide, intuitif et émotionnel. Il fonctionne par défaut, sans effort, de façon automatique et quasi-inconsciente, est réticent à l’ambiguïté ou au doute qu’il tend à ignorer et aime voir partout des intentions et des liens de cause à effet afin de créer une vision du monde la plus cohérente et harmonieuse possible. Le « système 2 », au contraire, se consacre aux activités mentales qui requièrent un certain effort et incluent des opérations complexes. Il est généralement associé à l’expérience subjective du (libre) choix, de la conscience et de la concentration. Le système 1 génère des impressions, des sentiments et des penchants qui, s’ils sont adoptés par le système 2, peuvent se transformer en croyances, en attitudes ou en intentions28.

Le système 1 est capable de réaliser l’addition 2 + 2 mais, chez la plupart des individus, seul le système 2 peut résoudre la multiplication : 17 x 28. Le système 1 suffit lorsqu’on conduit sur une autoroute dégagée, le système 2 étant alors disponible pour une conversation philosophique avec le passager. En cas de manœuvre complexe, cependant, la discussion doit être interrompue car le système 2 doit intervenir. En d’autres termes, le système 1 est, de façon imagée, notre pilote automatique et le système 2, qui est plus lent, paresseux et fatigue vite, n’intervient qu’en cas de configuration inattendue ou complexe29. Petite anecdote mais qui, si l’on ose dire, ne manque pas de sel. Le système nerveux consomme plus de glucose que la plupart des autres parties de notre corps et un effort mental particulier a donc pour effet d’en faire diminuer le niveau dans notre sang. Kahneman rapporte une étude relative au travail de huit juges israëliens, s’occupant exclusivement de demandes de mise en liberté30. Chaque dossier est examiné, en moyenne, en six minutes et il n’est fait droit qu’à seulement 35 % des requêtes. Les auteurs de l’étude ont découvert qu’immédiatement après chacun des trois repas des juges (pause du matin, déjeuner et pause de l’après-midi) le pourcentage de demandes approuvées montait à 65 % pour descendre ensuite jusqu’à 0 % juste avant la pause suivante, deux heures plus tard. Selon Kahneman, ces résultats suggèrent que des juges fatigués et affamés ont tendance à choisir l’option par défaut : le refus d’octroyer la libération31. Tragique retour aux réalistes américains…[13] (…)

Pour Damasio, ses nombreuses recherches en la matière lui ont, au contraire, permis de conclure que, particulièrement dans les domaines où règne l’incertitude, « la capacité d’exprimer et de ressentir des émotions est indispensable à la mise en œuvre des comportements rationnels » et que son absence peut « handicaper la mise en œuvre de cette raison qui nous caractérise tout particulièrement en tant qu’êtres humains et nous permet de prendre des décisions en accord avec nos projets personnels, les conventions sociales et les principes moraux »57. (…)

Damasio insiste sur l’interaction très forte qui existe entre le cerveau et le corps : ils forment une « unité organique indissociable » dès lors que tant le système nerveux que la circulation sanguine permettent d’envoyer des messages dans les deux sens60. L’organisme est également en interaction étroite avec l’environnement, leurs relations étant médiées par les mouvements du corps et les appareils sensoriels. Les informations provenant de l’extérieur, qui nous arrivent sous forme d’images61, sont organisées en tant que concepts et classées dans des catégories sous la forme de « représentations potentielles », à l’état inactif, dans certaines régions cérébrales. Ces représentations potentielles « contiennent la totalité des informations dont nous avons été dotés à la naissance et des informations que nous avons acquises au cours de la vie » et leur activation par le cerveau permet tant la régulation biologique que la formulation de stratégies de raisonnement et de prise de décision62.


[1] Un paradigme est une représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent de vision du monde qui repose sur une base définie (matrice disciplinaire, modèle théorique ou courant de pensée). « Le terme de paradigme, utilisé par Thomas Samuel Kuhn, en 1962, dans La structure des révolutions scientifiques, désigne de principes et méthodes partagés par une communauté scientifique. C’est un modèle épistémique qui fait autorité et regroupe les chercheurs pour un temps. Puis, il sera remplacé par un autre, après une révolution scientifique. Une telle révolution change profondément les manières de voir le monde. »

[2] Entrer dans un monde de coopération, une néo-RenaiSens, Marsan, Christine, Chroniques Sociales, 2013 ; Délicate Transition, Acatl, 2017 : https://www.acatl.fr/tag/christine-marsan/

[3] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-philosophie/quelles-sont-les-racines-du-complotisme-6357572 – Définition wikipédia : Une théorie du complot (ou complotisme, conspirationnisme, ou conjurationnisme) est un type de discours qui décrit un événement comme résultant pour l’essentiel de l’action planifiée et dissimulée d’un petit groupe, différent des acteurs apparents. Cette approche rejette l’investigation historique (multicausale et ouverte aux hypothèses mais retenant les plus plausibles) au profit d’une explication univoque et monocausale qui voit partout les signes de l’intervention et de la puissance de ce groupe occulte. Peu importent l’absence de preuves et la minceur des indices : ce serait justement la preuve de la puissance dissimulatrice des comploteurs. Peu importe également la notion de réfutabilitéhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_du_complot

[4] https://www.publicsenat.fr/actualites/non-classe/gerald-bronner-la-theorie-du-complot-va-dans-le-sens-des-intuitions-du-cerveau-182648

[5] Extrait de Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Joule, Robert-Vincent, Beauvois, Jean-Léon, Presses Universitaires de Grenoble, 2004 (1987).

[6] Voir dans la partie « Petit lexique, en fin d’article, quelques réflexions sur les processus de décision, la rationalité et l’intuition. » Nous avons choisi quelques extraits.

[7] https://www.psyliege.be/la-relation-demprise/

[8] https://www.universalis.fr/encyclopedie/chaos-physique/#:~:text=Dans%20le%20domaine%20des%20sciences,«%20aléatoire%20»%20sont%20restés%20synonymes.

[9] Marsan, Christine, Daverio, Fabrice, La communication d’influence, Comment décoder les manipulations et délivrer un message éthique, Editions CFPJ, 2009.

[10]https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/manipulation_mentale/64751#:~:text=Action%20exercée%20sur%20la%20conscience,inspirer%20des%20schémas%20de%20pensée.

[11] https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9M0541

[12]https://fr.wikipedia.org/wiki/Influence_sociale#:~:text=Il%20est%20défini%20plus%20précisément,une%20minorité%20d%27individus%20».

[13] https://books.openedition.org/pusl/23709?lang=fr#:~:text=31Damasio%20suggère%20que%20le,le%20soumettre%20au%20raisonnement%20»72.

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Euronews : un massacre social et éditorial

Neuf mois après avoir acheté Euronews, le fonds d’investissement portugais Alpac Capital a annoncé le licenciement de 197 salarié·e·s sur un effectif de 349 salarié·e·s permanent·e·s. [L’Observatoire des médias publie ici l’intégralité du communiqué de presse de l’intersyndicale @SNJ_national  @CFECGC  @SNRT_CGT_AV.] Les deux tiers de la rédaction sont évincés. Au total, 128 journalistes, 58 technicien·e·s et 12…

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