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Aujourd’hui — 18 septembre 2026Sans catégorie

Pour en finir avec la criminalisation du travail du sexe

Par : dev
15 septembre 2026 à 10:04

Les projets de loi visant à criminaliser le travail du sexe (TDS) s'enchaînent. La logique est à chaque fois la même, sous couvert de protéger, on criminalise. Des travailleureuses du sexe avaient déjà évoqués les présupposés idéologiques à l'origine de cette fièvre législative : une vision libérale du féminisme et un conservatisme sénile. Cette semaine, ils et elles se sont penchées sur le dernier projet de loi en date, présenté à l'assemblée nationale le 11 août 2026. Ils en livrent ici leur analyse.

Après avoir alerté sur l'extension du contrôle numérique, d'abord appliqué au porno, à l'ensemble des usagers d'internet sous le prétexte hypocrite de « protection des mineurs », nous devons faire face à une vague de lois qui vise à prohiber notre activité en ligne. Après deux propositions de loi déposées au Sénat nous visant, celui d'une sénatrice LR puis PS, une troisième proposition de loi datant du 11 août 2026 « apportant une réponse intégrale au phénomène des violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants » comprend un article, le 25, qui prévoit de criminaliser l'achat de contenus sexuels en ligne entre adultes consentants de même qu'à étendre le délit de proxénétisme de manière à y inclure le fait : « d'aider, d'assister ou de protéger la réalisation par une personne à distance […] d'actes de nature sexuelle en échange d'une rémunération ».
Nous sommes confronté-es à une espèce de névrose obsessionnelle de quelques sénatrices et député-es toujours aussi désoeuvré-es et incapables de justifier leur rente autrement qu'en écrivant des lois à notre encontre.

Ainsi le travail du sexe se trouve directement réduit à une violence sexiste et sexuelle en soi parmi d'autres et grossièrement criminalisé au même titre que la pédocriminalité, l'inceste, la prostitution de mineur, les violences domestiques etc. Nous n'avons pas la prétention ici d'analyser dans son ensemble cette loi sur les VSS mais d'en décrire les effets sur notre condition. Nous avons néanmoins le sentiment qu'elle intervient à la fin du mandat de Macron et qu'il s'agit d'une opération pour le bloc central (PS et macronistes) de se racheter une conscience à peu de frais après tant d'années de déchéance morale sur les problèmes que cette loi prétend régler après les avoir couvert. Les dernières pitreries en date pour esquiver et étouffer l'affaire Epstein en France, Bétharram, les louanges adressées à Depardieu, le soutien à Ary Abittan etc. sont assez significatives non seulement de l'absence de volonté politique en la matière mais du moindre égard pour les victimes.

Nous concernant c'est l'ensemble des employés (monteurs, assistants, chatteurs etc.), entreprises, agences et plates formes impliquées dans notre activité de même que des proches (colocataires, compagnons etc.) qui sont susceptibles d'être considérés comme proxénètes selon cette nouvelle définition précitée. Évidemment, comme créateurs de contenu en ligne, ce sont nos intérêts directs et « corporatistes » qui sont visés, c'est-à-dire la possibilité de continuer à gagner notre vie de cette manière de même que tout le travail réalisé jusqu'à maintenant pour y parvenir.

Aucun article dans cette loi comme pour les précédentes ne vise à offrir un statut visant à protéger et garantir des droits aux travailleurs du sexe, à renforcer les moyens de lutter contre le « vrai » proxénétisme et l'exploitation sexuelle ou de faciliter le processus de reconversion des TDS autrement que par la réinsertion dans des tafs de merde sous payés, etc. Il est un pur produit idéologique et moral d'une espèce de pseudo-féminisme bourgeois moralisateur, conservateur et crypto-chrétien. Car leur but, à travers ces propositions de loi, n'est jamais de « protéger » les TDS ou ceux qui souhaitent le devenir face à des « tiers », mais de les protéger contre elles-mêmes en leur interdisant de faire ce qu'elles font pour leur « bien », au nom de leur « dignité », selon une logique paternaliste et infantilisante navrante mais rodée.

Depuis l'émergence des plates-formes, il semblerait que la possibilité qu'elles offrent, notamment pour des femmes, de compléter leurs revenus ou de s'enrichir en relative indépendance (sans dépendre de sociétés de production en tout cas) à travers leur sexualité constitue un délit qui mérite d'être punis. Et pour ce faire il s'agit de pénaliser les clients (abonnés) et de nous couper de toute forme de soutien technique, matérielle, juridique, financier potentiel.

Nous affirmons ici que cette espèce d'épée de Damoclès qu'on agite au dessus de nos têtes est une attaque directe contre une stratégie, pour une partie du prolétariat, qui vise à se soustraire au salariat classique et ses salaires de merde en se valorisant au mieux par ailleurs. Nous ne ferons ici que rappeler l'obscène déploration de la sénatrice LR Marie Mercier lorsqu'elle constate naïvement que : « La crise du Covid a été un accélérateur : la fin des jobs et des stages étudiants a plongé nombre d'entre eux dans une grande précarité, amenant certains à poster des images à caractère sexuel sur les plateformes pour arrondir leurs fins de mois. » Cette avant garde du néolibéralisme de droite comme de gauche et de la startup nation s'offusque donc des conséquences morales qu'elle juge désastreuse de leur incessante politique de prolétarisation, dont le contexte de confinement n'aura été qu'un « accélérateur » notamment en terme de monétisation de relations parasociales.

Maintenant il nous semble aussi évident que pour en finir avec la criminalisation du travail du sexe, il faudra en finir une fois n'est pas coutume avec le PS et sa fausse conscience dégoulinante de bonne vertu. Ce parti moribond, qui ne cesse pas de crever et de se décomposer, dont le cadavre a malheureusement été déterré par le NFP, a su conserver un profond pouvoir de nuisance pour le mouvement social et nos luttes. Une véritable machine à capter, instrumentaliser, neutraliser et, une fois au gouvernement, réprimer nos aspirations. Il a mené de sales offensives néolibérales, antisociales et autoritaires lorsqu'il était au pouvoir, préparant savamment le terrain à cette espèce de perversion généralisée proto-fasciste de la vie et du langage politique qu'est le macronisme. Personne n'a oublié le CICE, la loi travail, l'expulsion militarisée de la zad de NDDL et de Sivens où Rémi fraisse a été abattu par la police etc. Que les membres d'un tel parti se rachètent une conscience progressiste sous couvert de féminisme et de lutte contre les VSS, pour mieux attaquer encore une fois le peu de droits et de liberté d'une partie du prolétariat jugée impure et indigne, ne nous étonne pas.
Mais le silence ou le peu d'attention d'une partie de la gauche de rupture ou du camp révolutionnaire sur ce sujet, qui n'est et reste marginal que du fait des préjugés et les stigmates moraux qui lui sont liés, est plus consternant. Il ne s'agit pas seulement d'un manque de curiosité mais d'une sorte de petite lâcheté voire d'une hostilité franche à reconnaître notre simple place légitime au sein du mouvement social. Il va pourtant falloir crever l'abcès et affronter cette queue de comète du pseudo-féminisme prohibitionniste qui sévit encore du PS au PCF jusque dans les syndicats, qui refusent absurdement que les TDS puissent s'y syndiquer car il refuse que cela puisse être considéré à part entière comme un « travail ».

La question n'est pas de défendre ici le travail du sexe d'un point de vue moral ou comme fin en soi, comme un vrai métier parmi d'autres (ce que de fait il peut être), de faire l'éloge de la pornographie de masse ou de la prostitution comme forme de subversion de l'économie politique patriarcale (faire payer aux hommes les services sexuels dont il bénéficie gratuitement comme un dû), mais de cesser simplement de le réprimer et de le criminaliser comme si cela allait le faire disparaître.

Il est vrai qu'entre ceux qui se revendiquent « abolitionnistes » en prétendant nous sauver de l'esclavagisme sexuel et nous rédimer ; ceux qui nous traitent de « petites bourgeoises » parce que nous vendons des services comme des commerçant-es ; les marxistes qui distinguent la vente de la « force de travail » de celle de son « corps » pour nous disqualifier comme sujet politique tant ils sont prisonniers de leur abstraction sémantique foireuse (quand un ouvrier meurt au travail c'est donc seulement sa « force de travail » qui meurt ou bien son corps ? Quand on participe à la reproduction de la force de travail en baisant, on baise quoi ? une abstraction ?) ; les réactionnaires et les mascus qui nous déshumanisent et qui se réjouissent de notre mort violente comme la fin inéluctable et méritée d'une vie aussi dissolue (affaire Sonia Bellina) ; les libertariens qui n'y voit qu'une forme d'entrepreneuriat comme un autre... il n'est pas facile de défendre une position matérialiste et partisane de notre activité.

Enfin entre les théories qui font des TDS les agents du renversement du patriarcat contre l'appropriation gratuite des organes génitaux des femmes ou celles qui les considèrent comme les complices consciente ou non de la sexualisation, de la réification et de la marchandisation hétéro-patriarcale des femmes, le grand écart est vertigineux. Nous cherchons de notre côté à contourner cette espèce de tenaille théorique en nous intéressant aux subjectivités et aux stratégies individuelles ou collectives qui se déploient dans l'espace du travail du sexe sans nier l'hétérogénéité qui le constitue.

Parce que nous partons du principe que l'analyse matérialiste consiste justement à appréhender le réel non pas indépendamment de toute recherche éthique et partisane de justice et d'égalité, mais détaché d'une perspective moralisatrice, puritaine, hygiéniste et simplement prophylactique des rapports sociaux. Il s'agit d'échapper à la vaine alternative entre conservatisme et progressisme pour tenter de saisir le réel par delà l'affrontement binaire du bien et du mal, sans le condamner au nom d'un idéalisme abstrait, comprendre les rapports de force qui s'y jouent et les intensifier dans une direction éthique, matérielle et politique claire.

Il faut aussi en finir avec cette confusion entre (hyper)sexualisation et réification que certain-es comme Aurore Bergé ont l'air d'avoir du mal à distinguer. Confusion qui sert souvent à dénoncer l'influence immorale des réseaux sociaux et des plates-formes sur la jeunesse et susciter ainsi de vaines paniques morales sur la dégénérescence des mœurs. On retrouve là un énième avatar de ce topos de la fausse critique réactionnaire, qui loue la modernité capitaliste et son développement comme source de puissance tout en s'alarmant piteusement des conséquences culturelles et psychologiques jugées « décadentes » de celle-ci.

Il n'y a aucun mal en soi à se constituer comme corps désirable et désiré à travers certaines conduites ou codes vestimentaires et cela ne constitue pas en soi une forme d'(auto) réification. Celle-ci désigne bien plutôt la transformation des hommes entre eux et avec leur milieu naturel en relation d'objet instrumental dans laquelle nous ne sommes plus que des ressources disponibles sexuellement ou productivement. Nul n'échappe véritablement à ce processus aujourd'hui, ou relativement. Mais certains voient dans la marchandisation de la sexualité et de la sphère intime la face la plus immorale et abjecte de cette réification alors qu'elle n'en est qu'un des aspects parmi d'autres et ce depuis un bout de temps. Il ne s'agit pas de nier que l'acte sexuel soit un moment singulier et déterminant d'un jeu de distance entre les corps, que la marchandisation a tendance à dissoudre et désacralisé violemment pour certain-es qui versent encore dans une idéalisation surannée des femmes et de leur sexualité. Mais ça ne peut pas être le prétexte à une forme de bannissement moral et politique des TDS ou à leur infériorisation dont on sait qu'elle a aussi été théorisée pour diviser les femmes entre elles, les hiérarchiser selon leur sexualité qu'il s'agit de contrôler et, in fine, pour satisfaire le désir masculin.

Par conséquent si combattre la réification patriarcale et marchande du monde semble un projet parfaitement louable, ce combat n'a rien à voir avec celui réactionnaire qui dénonce une « sexualisation » dont on ne sait jamais ni où elle commence ni où elle finit, et qui vise toujours à culpabiliser les femmes tout en niant leur subjectivité et leur autonomie pour n'en faire que des victimes passives du regard et désir masculin.

Il est donc temps de voir le TDS réel ou virtuel, sans chercher à le légitimer spécialement, comme la ressource que beaucoup de prolétaires, quel que soit leur genre, utilisent pour améliorer leurs conditions de vie et d'existence matérielles sous le capitalisme et parfois s'enrichir pour certain-es. Qu'une perspective réellement « abolitionniste » ne peut donc se penser et s'élaborer que dans un processus de démarchandisation des rapports sociaux et de réductions massives des inégalités économico-politiques sans quoi le sexe restera un moyen d'échange parmi d'autres quelque soit les tabous qu'on essaye d'imposer sur le sujet et les politiques répressives et prohibitionnistes qu'on appliquera pour le faire disparaître de l'espace public et politique. Que cette politique répressive sous couvert de féminisme et de progressisme finit par rejoindre de fait celle conservatrice et réactionnaire qui hiérarchise les femmes en fonction de leur sexualité et de leur comportement. Qu'en attendant, nous chercherons comme n'importe quel travailleur ici bas à défendre a minima notre dignité et nos droits sociaux élémentaires comme celui par exemple d'accéder normalement à des « services bancaires » sans en être bannis. Certains lecteurs de Lundi Matin pourraient trouver cela parfaitement trivial. Mais de l'accès à ces services dépend l'accès au logement, à l'emprunt, à l'investissement etc. Un-e TDS ne peut pas sans quelques subterfuges coûteux s'acheter sa micro ferme à la campagne avec ses compagnons pour déserter le monde de la marchandise autoritaire. Mais elle a le droit de raquer pour les impôts quand même. Il s'agit d'un exemple relativement significatif de la manière dont on nous pourrit la vie, administrativement et financièrement déjà.

Enfin, l'enjeu pour nous dans ce combat est aussi de sortir les TDS d'une logique purement entrepreneuriale et individualiste à laquelle le manque de protection collective et le mépris social les conditionnent. Le fait de tisser des liens pour se confronter à nos adversaires nous permet de repenser notre condition collectivement de même que gagner des droits permettrait de sortir des tactiques marketing lassantes et aliénantes de pure valorisation de soi.

Nous appelons donc notre camp à nous soutenir par tous les moyens médiatiques et politiques dont ils disposent, pour participer non seulement à ce rapport de force mais aussi imposer dans le débat un féminisme matérialiste, éthique et communiste.

Quelques TDS

Essai d'ouverture

15 septembre 2026 à 09:33

C'est souvent le cas en période électorale et ça l'est probablement davantage au vu de la montée en puissance fascisante : tout est suspendu, le bon sens, le réel, l'audace, l'autonomie, la détermination. À la place, on sonde, on calcule, on se chuchote des petits secrets à l'oreille et l'on éructe des postures qui sonnent faux. Tout le monde pense manipuler tout le monde, mais c'est toujours avec le réel que l'on magouille. L'auteur de ce texte propose d'examiner ce que charrie cette appétence pour la stratégie politicienne. Spoiler : toute la logique d'un monde qu'elle prétend critiquer.

Toute stratégie politique, de quelque bord qu'elle soit, part de deux hypostases majeures : le sujet souverain et l'appareil d'État. De quelque côté qu'elle soit, elle suggère une intervention depuis l'extérieur vers le dedans des structures. Qu'elles veuillent éviter le déclin de la race blanche ou conjurer le fascisme qui arrive, les stratégies politiques reposent sur la même fiction éculée : le sujet – politique. Que leurs fins soient inversées ne change rien à leur forme. L'une hait ce que l'autre défend, mais toutes deux somment un sujet de se lever, un peuple de se compter, une masse de se laisser conduire. Or il n'y a pas de sujet, pas plus que d'objet. Il y a des compositions, des décompositions, des recompositions, des vitesses. La stratégie, elle, impose cette grammaire : un sujet qui vise, qui calcule, qui se tient devant ; un objet qu'elle nomme, qu'elle fixe, qu'elle promet. La réalité, c'est qu'il n'y a pas de sujet politique qui se tient là, devant les structures qu'il prétend pouvoir modifier. Il y a une production singulière d'un contexte particulier : le sujet politique est une fable de l'État moderne autant que l'État moderne est un effet de cette fable – chacun a besoin de l'autre comme la rive le fleuve.

Alors les stratèges suggèrent que l'heure est grave, plus qu'avant, que jamais. Qu'au nom de toutes les existences précarisées, il faut se salir les mains, faire la retape pour les structures centenaires d'une république qui a massacré nos parents, grands-parents, arrière-grands-parents. Au nom, cela veut dire que ce n'est jamais depuis les massacres que ces voix s'élèvent ; mais depuis des estrades d'universités, depuis des entreprises fructueuses de bavardage sur Twitch, depuis des députations, depuis des maisons d'édition : depuis des intérêts très spécifiques dont les voix sont intelligibles. En cela, quels que soient les objectifs des différentes stratégies, leurs architectures sont analogues. Elles ont les mêmes points aveugles et reconduisent les mêmes structures. Elles suggèrent les mêmes modes d'action, les mêmes rapports au monde, à la masse – Que faire des abstentionnistes ? Comment mobiliser les quartiers ? Faut-il abandonner la ruralité ? Ainsi pris dans les mêmes représentations fallacieuses de l'État, du Peuple et du Pouvoir, les stratèges partagent la même obsession de l'administration des masses, avec des leviers plus ou moins ridicules, toujours plus paternalistes, encore trop didactiques. Car l'État est un mode de gouvernementalité dont l'axiome fondamental est la séparation : entre le sujet et l'objet, l'individu et le collectif, le public et le privé, le politique et le quotidien. Cette séparation, aussi fictionnelle soit-elle, produit des rapports, existe à travers eux. Partant de là, tout ce qui vise stratégiquement la conquête de l'appareil d'État ne peut prétendre être autre chose qu'une production issue des rapports codés et distribués par l'appareil d'État lui-même, et ne peut par conséquent engendrer autre chose que la continuation de ces rapports-là. Aussi révolutionnaire que soit la stratégie, elle fait tarder la révolution.

Ce qui fait varier le cours normal des choses, c'est moins les objectifs qu'on se donne pour faire advenir la variation que la pratique de la variation elle-même. Avoir comme mode d'agir la temporisation, l'attente en des dispositifs macro-politiques, la foi dans les institutions, cela stabilise, cela institue. Et ce qui institue conjure la variation, nécessairement : le poste et ce qui le brigue sont faits du même codage. Ce qui varie vraiment n'a pas de poste ; ce qui a un poste ne varie pas vraiment. Dans la forme donc, rien ne change d'avec l'ennemi : le meeting, le programme, le chef, la ferveur. Et tout est une question de forme. Le problème de l'État, c'est moins ses conséquences directes sur nos vies que la forme des rapports qu'il produit entre nous et en nous. Le problème de la stratégie politique, ce n'est pas qu'elle serait mal adaptée à la situation qu'elle prétend combattre ; c'est qu'elle est une pure émanation de la politique telle que l'appareil d'État la conçoit : c'est que sa forme est strictement endogène à ce qui ravage le monde et empêche de l'habiter. Alors quand nous entendons qu'il faut mobiliser des affects pour agglomérer des camps, puis faire élire un parti réformiste, nous y voyons sinon une grande méconnaissance de ce que sont les affects, en tout cas une gigantesque faute matérialiste. Les affects sont des productions, eux-aussi. Ils ont lieu dans le monde. Si les affects majoritaires sont ceux de la sécurité, du refuge, de l'identité, des frontières, ce n'est pas parce que les gens en ont décidé ainsi ou que des supposé.e.s dominant.e.s en font leurs chevaux de bataille, mais parce que l'économie, en tant qu'elle sépare et administre, produit nécessairement des formes de vie agencées autour de ces fétiches. Il ne s'agit donc pas de draguer des masses en mobilisant des affects produits par une situation donnée – ce qui, très logiquement, ne peut mener qu'à la continuation de cette situation – mais de laisser advenir des pratiques qui désactivent tous les rapports consubstantiels à la situation que nous voulons voir nous quitter.

La stratégie croit qu'elle donne sur un monde à venir, sans voir qu'elle est le résultat d'une présence qui se refuse à elle-même. Elle croit qu'elle est déterminée par un objectif qu'elle se serait fixé, sans voir qu'elle-même ainsi que son objectif sont les conséquences strictes de son aveuglement sur ce qui a lieu ici et maintenant. Et puisqu'elle est rivée à ce qui n'arrivera jamais, tout semble demeurer tel quel. D'ailleurs, ne le souhaite-t-elle pas ?

Ce qu'évite la pensée stratégique, c'est la singularité de ce qui se tisse dans ce qu'elle juge non-politique : l'attention à ce qui a déjà lieu, à ce qui s'organise dans l'immanence, sans projet, sans programme, à ce qui échappe aux ravages de la gestion. Pas de coup d'éclat, pas de bruit, le silence. Puisqu'elle se fonde sur un objectif toujours déjà différé, la pensée stratégique part d'une absence. À l'inverse, partir d'une présence, cela signifie ménager des puissances afin de laisser la variation advenir, configurer des rapports non prescriptifs, tenir le monde ouvert.

Un été marseillais : de la ville-fête à la ville qui brûle

Par : dev
14 septembre 2026 à 16:24

Il y a quelques mois, Laury Garcia Haouji publiait dans nos page une analyse du Fast habitat, cette nouvelle variante nomade et enchanté de la gentrification qui déferle sur Marseille. Cet semaine, elle revient sur l'été qui vient de s'écouler dans la cité phocéenne et dont les deux bornes pourraient être le procès contre les multipropriétaires de l'immobilier qui s'est tenu début juillet [1] et l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Entre les deux, le récit introspectif d'une ville qui disparaît à mesure qu'elle devient un décor pour posts instagram.

L'été 2026 aura définitivement montré que nul n'est égal face aux saisons. Quand la ville devient une passoire climatique, que la chaleur épouvante et que partir en vacances relève pour beaucoup de l'impossible, le moment n'a évidemment pas le même goût pour tout le monde. À Marseille, cette réalité accompagne l'explosion d'un tourisme qui, lui non plus, n'est pas soutenable. Pourtant, la municipalité continue de célébrer son « été marseillais », concept devenu label d'une ville toujours plus attractive, toujours plus touristique. Un été qui semble surtout parler avec l'accent des visiteurs et des nouveaux arrivants.

Je me rappellerai toute ma vie de cet été 2026. Un été à crever de chaud et de colère.

À Marseille, la saison qui vient de s'écouler aura connu deux bornes : le procès contre les multipropriétaires-crevards de l'immobilier en juillet, puis l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Deux moments qui, à eux seuls, racontent tout ce qu'il y a à comprendre de la ville. Deux façons de dire la même chose : à qui appartient Marseille, qui peut encore y vivre, et qui décide de ce qu'elle doit devenir.

Le Marché du Soleil, ce n'était pas seulement un marché. C'était un morceau de la ville populaire, un lieu de commerce et de vie né de l'histoire des migrations, où l'on venait chercher des robes de mariage, des vêtements, des bijoux, des tissus, des bonnes affaires. Un endroit où se croisaient les générations, les familles, les commerçants installés là depuis des décennies. Un de ces lieux qui racontent Marseille autrement que par ses cartes postales. Et c'est peut-être justement cette Marseille-là que l'on regarde de moins en moins.

Il aura fallu trente ans d'Euroméditerranée, trente ans de rénovations urbaines pour transformer Marseille en territoire « attractif ». Les grands travaux d'abord, l'image ensuite. La ville ne peut plus se contenter des projets d'aménagement : elle doit désormais être regardée.

Et pour être regardée, encore faut-il qu'elle soit racontée. Cet été, Marseille était sur toutes les bouches, sur tous les écrans. Marseille se vendait en réels sur Instagram, influenceurs mode tourisme et « art de vivre » incitant à visiter la ville ou à y investir. Un baiser de mort donné par le numérique, mais aux effets bien concrets.

Benoît Payan, lui, comme chaque année, s'est offert deux mois de son « été marseillais », sa trouvaille devenue marque lui autorisant deux mois d'une bringue indécente : des aïolis géants sur le parvis de la Mairie, des animations, des concerts chaque soir pour parachever le décor.

Mais « l'été marseillais », ce n'est pas seulement une programmation. C'est aussi une campagne d'affichage, des visuels, des slogans, une ville que l'on habille pendant deux mois pour mieux la raconter. Chaque été, Marseille se retrouve ainsi enfermée dans les mêmes images : le soleil, la mer, la fête, les apéros, la douceur de vivre. Une ville réduite à quelques clichés suffisamment efficaces pour être vus, partagés et consommés. Vaste fumisterie.

Voilà à l'œuvre un parfait outil de soft power sorti de grande école : faire de la ville un événement, la rendre désirable, donner envie d'y venir, d'y rester, d'y investir. Quand Marseille n'était pas encore une destination à la mode, personne ne semblait avoir besoin d'en faire une fête permanente. Et précisément parce qu'elle est devenue une destination, on apprend soudainement que Marseille mérite d'être festive, désirable, animée. Mais Marseille a toujours été une ville pleine de vie. Ce sont ses habitants qui l'ont faite vivre, bien avant qu'on ne lui invente un « été marseillais ». Et ces deux mois d'événementiel, dont on ignore au demeurant combien ils coûtent, pourraient être bien utiles ailleurs : dans nos quartiers, nos centres sociaux, nos lieux de convivialité, pour les faire vivre et les animer toute l'année.

Bien sûr, il y a eu de belles tranches de vie cet été. Des vadrouilles seule ou accompagnée, à faire la belle, le toit de ma Twingo jaune grand ouvert, celle que l'on a fini par appeler « Soleil du bitume » et qui a fait tout le bonheur de celles et ceux qui ne sont pas partis en congés. Des heures suspendues, des discussions, des corps qui roulent dans la ville et qui essaient simplement d'en être.

Mais l'intégrité de beaucoup de ces moments a été gâchée.

La ville était saturée, surréservée, impraticable, et nos conversations ne tournaient qu'autour de ça, en boucle. Nos esprits alourdis n'étaient capables de parler qu'en mots-clés : tourisme, Airbnb, les nouveaux habitants — que l'on surnomme « néo-rien » ou « mourègue », terme provençal ressuscité par l'humoriste Tibo Rugi. Même nos moments de liberté finissaient par être rattrapés par la question de savoir qui pouvait encore se permettre de vivre ici, par l'anxiété de ne plus trouver comment se loger ou du travail.

Autrefois, lorsque le surtourisme et la gentrification commençaient à gagner Barcelone, je me demandais comment faisaient les habitants pour ne pas craquer. Comment une ville pouvait continuer à être habitée quand elle était devenue à ce point regardée, commentée, visitée, investie par ceux qui n'y vivent pas. Nous l'ignorions encore, mais à ce moment, Marseille était en sursis, et donc déjà un peu condamnée.

Il faut savoir que le récit n'a pas toujours été le même. Marseille nous a toujours été présentée comme une ville sans avenir, a fortiori pour celles et ceux qui comme moi avaient grandi dans les quartiers nord. Pour celles et ceux qui le pouvaient, il fallait partir faire ses études ailleurs, trouver ailleurs les formations, les opportunités, les réseaux. Comme si rien de ce qui comptait vraiment ne pouvait se construire ici. Comme si tout ce qui avait de la valeur se trouvait forcément au-delà de la ville. Pire, Marseille nous a appris les relations toxiques : partir ou rester, aimer une ville qui vous rejette, lui en vouloir de ce qu'elle vous fait et ne pas pouvoir à la quitter.

Depuis, la ville a changé. Des projets sont sortis de terre, des investissements sont arrivés, des quartiers ont été transformés – voire défigurés. Mais pour celles et ceux qui ont grandi ici, il y a parfois le sentiment étrange d'être restés à quai. Comme si, après nous avoir répété pendant des années qu'il n'y avait rien à attendre de Marseille, le train était finalement parti sans nous.

Marseille n'est toujours pas un bassin d'emploi stabilisé. Et à mesure que le tourisme se développe, c'est aussi une économie précarisée qui se met en place : emplois saisonniers, contrats courts, activités dépendantes des flux de visiteurs.

Mais derrière cette nouvelle économie, il y a aussi ceux qui pensent et organisent la mutation de la ville : cadres de firmes transnationales, investisseurs, aménageurs, acteurs de l'immobilier et de la culture. Pendant que certains secteurs se développent avec cette transformation, les habitants permanents ne sont pas nécessairement ceux qui en récoltent les emplois.

C'est une autre forme de dépossession : voir se créer autour de soi une économie nouvelle sans parvenir à y trouver sa place. Dans la culture notamment, les postes clés semblent souvent revenir à ceux qui arrivent avec les nouveaux réseaux, les nouveaux projets, les nouveaux codes. Comme si ceux qui connaissaient la ville depuis toujours étaient condamnés à regarder leur ville se raconter par d'autres. On nous demande d'assister à notre propre transformation, et d'y adhérer.

Bien sûr, on a lutté. En collectifs, en groupes, par des actions qui avaient pour effet de rendre visibles ces tensions, de rassembler. Mais comme toujours, face à l'ampleur du bouleversement, l'usure interroge.

Doit-on poursuivre le combat quand on le mène sans espoir ?

Je ne sais pas quoi faire d'une époque administrée par la violence sociale, l'absolutisme des règles de l'offre et de la demande, la mise en compétition permanente de nos vies.

Tout s'accélère : les grands projets, les flux de personnes, les investissements, les infrastructures. C'est un grand big bang, une ville en expansion illimitée. La Mairie se dit très favorable à l'accueil croissant de touristes. Des vols relient désormais Marseille à New York. Le projet de réaménagement de la gare Saint-Charles permettra de doubler le nombre de voyageurs d'ici 2040.
À l'ère du capitalisme tardif, remettre en question l'industrie du tourisme n'est même plus un impensé, c'est une stratégie. Le tourisme fait partie de notre contrat social. Partir, voyager, consommer, pour se donner du courage à supporter ce que sont devenues nos vies sédentarisées et nos horizons troublés.

Toujours plus de voyageurs. Toujours plus de flux. Toujours plus de raisons de venir.

Mais pour qui reste-t-il de la place ?

C'est peut-être ça, le paradoxe marseillais. On veut faire de la ville une métropole ouverte au monde, mais ceux qui l'habitent depuis toujours ont parfois le sentiment d'être de trop. Certains Marseillais ont quitté la ville. D'autres ne le font pas par choix : ils sont poussés vers la sortie. Le corps pauvre, c'est un corps qu'on épuise, qui souffre, qu'on mutile tous les jours au travail. Et qu'on déplace. Il y a là quelque chose de profondément marseillais : cette violence qui n'est jamais seulement économique. Elle est physique, constitutive pour beaucoup de l'expérience de la ville. Elle s'inscrit dans les immeubles, dans les rues, dans les corps. Elle décide de qui reste et de qui part.

Tout cela rappelle combien le temps n'est pas neutre, mais traversé de rapports de force. Nous sommes encore là, mais pour combien de temps ?
Ils sont venus pour la mer et l'immobilier, et nous sommes devenus des obstacles à leurs rêves d'évasion sous le soleil.

Entre les procès des multipropriétaires et l'incendie du Marché du Soleil, deux immeubles se sont effondrés. Le premier, place Halle-Delacroix, aura coûté la vie à Mohamed El Khalfioui, 77 ans. L'autre, dans le quartier de Saint-André.

Une vie, ça ne tient pas à grand-chose ici.

Et il n'y a pas que l'immobilier qui tue. La consommation de crack explose, les associations d'aide aux usagers alertent, les services sont saturés. Une partie des personnes qui vivent aujourd'hui dans la rue à Marseille y ont été déplacées à la suite des mesures de sécurisation et des évictions menées pendant les Jeux olympiques de Paris 2024.

Et combien de nos minots ont encore disparu ? Le décompte est sombre. Des gamins à qui l'on reproche un peu trop de choses, mais sur lesquels on passe vite sur les déterminismes. On demande des comptes aux corps, beaucoup moins à la ville qui les a façonnés.

Quelque chose brûle.

Comme si la ville ne cessait de produire ses propres ruines, puis de les recouvrir d'un nouveau décor. Comme si l'on pouvait toujours construire par-dessus, mettre en scène, inaugurer, faire venir du monde, sans jamais vraiment regarder ce qui se trouve dessous. Marseille avance comme ça : sur ses morts, ses expulsés, ses immeubles effondrés, ses commerces disparus, ses quartiers transformés. Elle avance, mais on ne sait pas toujours pour qui.

Du reste, on la comprend à travers ses cicatrices. Les cicatrices, si on les observe bien, elles vous crachent toute la vérité du monde au visage. Des entailles laissées par des décennies de dirigeants qui l'ont sacrifiée, Gaudin en tête, certes, mais le reste ne vaut guère mieux. Des cicatrices qui racontent autre chose aussi : les rapports de classe, les quartiers relégués, les vies considérées comme secondaires.

C'était mon été marseillais. Indignée le matin, en colère le soir.

Être marseillaise en 2026 est un sport d'endurance, du genre pas pour les débutants. C'est faire l'expérience dissonante d'une ville-fête, une ville prisonnière de ses clichés, où il faudrait sans cesse avoir l'air heureux d'être là, sourire devant la mer, poster les couchers de soleil, profiter de la douceur de vivre — comme si un bonheur fabriqué, marketé, pouvait recouvrir tout le reste.

Mais je ne sais pas faire autrement que de l'aimer. Et je crois qu'on peut demander des comptes à une ville et continuer à lui appartenir. Parce qu'on n'a pas le choix de l'endroit où l'on pousse. Parce que c'est la ville-ancrage, celle où l'on a grandi, celle qui vous constitue, qui vous habite.

Marseille c'est peut-être ça : un arbre aux racines longues comme un réseau de veines, et de la sève qui s'épanche comme dans un cœur sanguinolent.

De la sève mêlée de pus et de sang.

Laury Garcia Haouji


[1] Voir notre reportage : [Procès Airbnb, coaching immobilier, chasse aux crevards... C'est l'été à Marseille !https://lundi.am/Proces-Airbnb-coaching-immobilier-chasse-aux-crevards-C-est-l-ete-a-Marseille]

Natalisme, eugénisme et technofascisme

Par : dev
14 septembre 2026 à 16:04

Le couple Collins est, avec Elon Musk, la partie la plus visible du nouveau mouvement pronataliste aux Etats-Unis qui encourage les personnes les plus « intelligentes » de la planète à faire plus d'enfants. Les élucubrations du couple Collins sur leur projet reproductif et leur recours à des techniques douteuses de sélection d'embryons pour le réaliser ont déjà suscité un vif intérêt médiatique. [1] Leur lien avec l'extrême-droite internationale est par ailleurs révélé dans une enquête menée en 2024 par l'organisation britannique Hope not Hate. Ce premier billet des Chroniques du bio-technofascisme en cours pose la question : quel type de monde ces pronatalistes prônent-ils et construisent-ils ?

Un reportage de Vice en 2023 nous fournit les pistes principales. L'idée du couple est de faire une dizaine d'enfants aux caractéristiques sélectionnées génétiquement. Pour cela, il a recours a la fécondation in vitro (FIV), mais pas comme le font des milliers de personnes. Leur approche : eggmaxxing, c'est-à-dire la production et le stockage du plus grand nombre d'embryons possible. Simone est passée par un grand nombre de cycles de stimulation hormonale et de ponction ovarienne pour extraire un total spectaculaire de 247 ovocytes. Après fertilisation avec le sperme de Malcolm, le couple dispose maintenant de 41 embryons au congélateur, disponibles pour implantation. Pour faciliter leur sélection, les Collins ont créé un tableur excell avec, pour chacun de leurs embryons, les pourcentages prophétiques de dizaines de caractéristiques (risques de maladie, caractéristiques corporelles, capacités cognitives, QI...). Le couple a d'ores et déjà 5 enfants. Leur stratégie : convaincre toutes leurs progénitures de faire au moins autant d'enfants que leurs parents. Ainsi, la population Collins pourra croître exponentiellement.

Le tableur excel des Collins pour faciliter la gestion de leur projet de sélection d'embryons.

Les mauvaises personnes font trop d'enfants stupides

Le diagnostic des Collins sur les problèmes du monde occidental ainsi que leur plan pour y remédier sont bien expliqués dans leur réponse à l'enquête de Hope not Hate. Dans un podcast vidéo (appelé en français « On nous a eus ! un journaliste infiltré a enregistré nos conversations privées ») le couple explique que la civilisation occidentale est actuellement confrontée à une menace existentielle : « l'effondrement démographique » d'une certaine partie de la population, celle qui leur ressemble, c'est-à-dire les personnes les plus « intelligentes ». Dit autrement, la fécondité des personnes ayant un QI élevé serait en chute libre, tandis que celle des personnes ayant un QI faible resterait élevée. Il en résulte une baisse du QI moyen des populations occidentales, ou « dysgénie ». Comme l'explique Malcolm dans un autre podcast : « le problème, c'est que nous vivons dans des démocraties [...] les personnes les plus stupides vont devenir de plus en plus nombreuses au sein de la population au fil du temps. Elles éliront et mettront en place des bureaucraties qui rendront la tâche des génies de plus en plus difficile. » Simone, de son côté, résume succinctement la conviction fondamentale qui sous-tend leur projet pronataliste : « nous sommes élitistes et nous croyons aux pouvoir déterministe de la génétique. »

Le podcast video des Collins “L'idiocratie est-elle inévitable ?”

Selon les Collins, il n'y a que deux solutions à cette menace pour la civilisation : l'eugénisme ou la « polygénétique » [2]. Malcolm concède que les deux sont « choquants et mauvais », mais soutient que l'eugénisme est pire, car il s'agit d'une solution coercitive imposée d'en haut par une autorité ou un État. [3] Dans un passé radieux, explique le couple qui ne cache pas son admiration des sociétés féodales, les civilisations veillaient à éliminer certains traits de la population, principalement en tuant ou en laissant mourir bébés et enfants considérés comme des fardeaux pour la société. Mais la modernité aurait interrompu ce processus, ce qui nécessite désormais d'autres types de « traitements médicaux ».

C'est là qu'intervient ce que les Collins appellent la « polygénétique ». Malcolm explique que ce terme désigne la pratique consistant à sélectionner génétiquement les embryons les plus susceptibles de devenir les personnes les plus intelligentes. Leur stratégie comprend également la création d'une « communauté volontaire [...] pour pratiquer l'hygiène génétique » qui devra s'isoler reproductivement du reste de la population afin de contrer la baisse mondiale du QI.

Les meilleurs embryons pour les meilleures personnes

La technologie qui sous-tend ce projet de High IQ breeding [4] est appelée scores de risques polygéniques (d'où l'adoption du terme « polygénétique » par les Collins). Ces scores reflètent le risque qu'un individu possède ou développe un certain trait ou une certaine maladie. Il ne s'agit pas d'outils de diagnostic, mais d'estimations probabilistes basées sur des analyses génétiques. Pour clarifier, les scores de risques polygéniques s'appellent polygéniques parce qu'il concernent des maladies ou des caractéristiques qui seraient influencées par de nombreux gènes, à la différence de maladies monogéniques qui ne dépendraient elles de la mutation que d'un seul gène (ex, la mucoviscidose ou la chorée de Huntington). Parce que ces tests polygéniques ne sont que des calculs de risques potentiels, leur validité et leur utilité clinique sont largement remises en question, comme l'explique cet article du Monde.

Mais certaines entreprises aux États-Unis et en Chine proposent néanmoins, depuis au moins 2019, l'utilisation de scores de risque polygénique dans le cadre de la FIV. Leurs noms : Genomic Prediction, Nucleus Genomics, Herasight, Orchid. Ces start-ups de la biotech analysent les lots d'embryons issus de la FIV et les classent en fonction de leurs risques médicaux et autres caractéristiques. Les parents peuvent alors choisir le « meilleur » embryon à implanter. Cette application des scores de risque polygénique pour la sélection d'embryons est appelée le diagnostic préimplantatoire polygénique. [5]

La campagne de pub de Nucleus Genomics dans le métro New Yorkais l'hiver 2025 (“Le QI est 50% génétique”, “Offrez-vous votre meilleur bébé”).

Les pronatalistes se réclament bien évidemment de la science positiviste occidentale la plus avancée, la plus robuste et la plus factuelle (même si, comme ils s'en plaignent beaucoup, leur science fait souvent l'objet d'une censure woke et libérale). Mais ils n'ont pas bien lu toute la littérature scientifique sur le diagnostic préimplantatoire polygénique, qui est une technologie extrêmement contestée, non seulement au niveau scientifique mais aussi moral, éthique, social et politique. Pour faire court, le diagnostic préimplantatoire polygénique est une technologie scientifiquement douteuse, néolibérale et eugénique. [6]

Bien que la sélection génétique en fonction de l'intelligence soit un fantasme, le couple Collins n'hésite pas une seconde. Il affirme par ailleurs qu'un QI élevé chez une personne est généralement associé à d'autres caractéristiques désirables comme le niveau d'éducation, la réussite économique ou encore la santé générale, la bonne humeur, la sociabilité et le sens de l'humour. Ainsi, la sélection de QI élevé chez les embryons permettrait aussi, par corrélation, de sélectionner toutes ces autres caractéristiques. C'est aussi d'ailleurs à cause de cette corrélation que la dysgénie, ou la baisse du QI dans le monde occidental, conduirait à une baisse générale du niveau d'éducation et du succès économique.

Visions pronatalistes de l'avenir de l'humanité

Pour le couple Collins, il est crucial d'éviter ce destin dysgénique : le niveau moyen de QI de la population doit rester élevé. Premièrement parce que nous « devrons nous lancer dans l'exploration interplanétaire » (probablement parce que nous détruisons notre planète actuelle) et nous avons donc besoin des personnes les plus intelligentes pour y parvenir. Deuxièmement, parce qu'il faudra absolument être capable de mettre pleinement à profit l'intelligence artificielle (IA). D'une part, les Collins considèrent l'IA comme une menace que nous ne pourrons pas contrôler si nous devenons une espèce de moins en moins intelligente. D'autre part, l'IA multipliera la productivité et la créativité des personnes les plus intelligentes, accélérant ainsi une sorte de stratification de la société.

Parallèlement à l'utilisation du diagnostic préimplantatoire polygénique et à l'isolement reproductif des personnes à haut QI, cette stratification induite par l'IA entraînera très probablement, selon les Collins, une spéciation chez les humains. En d'autres termes, la « communauté volontaire » que le couple compte réunir autour de leur projet pronataliste deviendra une nouvelle espèce humaine.

Le projet de société des Collins, décrit dans un powerpoint hallucinant, comprend la création de « cités-États » pour remplacer les États-nations dysfonctionnels. Dans ces cités privées [7], les réglementations et les limites imposées à la recherche biomédicale seront extrêmement minimes afin de parvenir à une « production de masse d'êtres humains sélectionnés génétiquement ».

Extrait de la présentation des Collins The Next Empire : « Avant tout, le gouvernement doit promouvoir la création d'acteurs économiques hautement productifs. Notre modèle le garantit en : 1) créant de nouvelles technologies de procréation médicalement assistée - grâce à une protection de l'innovation médicale inscrite dans la loi sous certaines conditions - qui permettront la production de masse d'humains sélectionnés génétiquement 2) mettant en place des systèmes d'incitation qui accordent davantage de pouvoir de vote aux créateurs d'agents économiquement productifs. »

Le projet pronataliste s'inscrit donc dans cette nouvelle constellation technofasciste décrite par Norman Ajari. Une constellation allant des chrétiens fondamentalistes obsédés par l'Armageddon aux Tech bros de la Silicon Valley (ces hommes du monde des start-ups numériques et biotechnologiques) en passant par toute la mouvance transhumaniste (aussi appelée TESCREAL). Le technofascisme, et son projet de séparatisme reposant sur l'idéologie bunker, a été aussi particulièrement bien décrit par Naomi Klein et Astra Taylor dans leur essai The Rise of End Times Fascism. Le danger que constitue cette constellation est qu'elle n'est pas l'affaire d'un petit groupe d'extrémistes dans leur cave, il s'agit des hommes les plus riches et puissants de la planète : Peter Thiel, Sam Altman, Elon Musk, Donald Trump, etc.

Bien que les Collins aient défrayé la chronique a plusieurs reprises, il semble désormais futile de continuer à s'appesantir sur les similitudes entre le monde que le couple nous promet et les eugénismes passés et présents : hiérarchisation des êtres humains, naturalisation de ces hiérarchisations qui deviennent donc héréditaires, appel à la science et à la technologie pour contrôler la reproduction et maintenir ces hiérarchies. Le temps où l'on pouvait s'inquiéter d'une « pente glissante » vers l'eugénisme est révolu. Nous sommes déjà bien engagés sur cette pente [8] – nous ne l'avons d'ailleurs jamais quittée. Le choc, la surprise et l'indignation ne suffisent plus. La honte n'est plus un levier politique, les pronatalistes et autres transhumanistes répondent régulièrement aux critiques sans aucune vergogne, et sont entièrement transparents quant à leur raison d'être et leurs projets. La réponse se doit dorénavant d'être frontale.

Shrese


[2] J'ai inventé ce terme, le couple utilise polygenics.

[3] L'eugénisme est un projet politique et scientifique créé, à la fin du 19e siècle, par certains des fondateurs de la génétique moderne qui s'inquiétaient de la « dégénérescence » biologique et cognitive de leurs nations occidentales. Il connaît alors un engouement massif et international au début du 20e siècle. Inventé en Angleterre, mis en pratique à grande échelle aux États-Unis (ségrégation, programmes de stérilisations massives forcées, contrôle des frontières, interdiction des mariages mixtes, etc.), puis mené à son apogée par le régime Nazi, l'eugénisme n'a plus très bonne réputation au sortir de la seconde guerre mondiale. Mais le projet de contrôler la reproduction des populations humaines selon des lignes racistes, coloniales, classistes, sexistes ou validistes n'a pas disparu, il a simplement pris d'autres formes, plus « libérales ».

[4] « Reproduction/Élevage à haut QI ».

[5] En anglais, cette technologie s'appelle Preimplantation genetic testing for polygenic disorders ou Polygenic embryo screening. Pour des articles universitaires sur cette technologie : voir en français et en anglais.

[6] Pour un commentaire scientifique sur la technologie, voir cet article. Pour une approche plus politique, voir ma perspective dans ce texte, ou, pour une autre critique féroce en anglais, voir ici. Il existe une vaste littérature scientifique qui souligne les limites de cette technologie et les inquiétudes qu'elle provoque. Voir cet article de revue récent (en anglais).

[7] ne première mise en pratique de cette idée est la ville-état de Prospera, sur le territoire national de l'Honduras. Une espèce de lieu de villégiature pour Tech bros afin de s'auto-augmenter en se greffant la clef de leur Tesla sous la peau, en se rallongeant l'espérance de vie avec des traitements aux cellules souches, ou en se modifiant génétiquement pour accélérer la prise de masse musculaire...

[8] Voir l'exemple de Trump.

Ma6tévacraquer #1

Par : dev
14 septembre 2026 à 15:53

Qui a dit qu'à la cité, on ne pouvait pas s'amuser ? Les cracks ont frappé fort ce dimanche 6 septembre sur la pelouse de la Maladrerie d'Aubervilliers. La semaine dernière, c'était la rentrée des classes. À la « Mala », c'était surtout celle de la Classe. L'association Parole Vulgaire, le média Oeil au beurre noir et le collectif M.O.C (dont les initiales sont la contraction de Mouvement Organisé des Cités) ont uni leurs forces pour donner naissance à cette journée. Les habitants n'ont rien payé, débarrassés pour quelques heures des galères quotidiennes, dévorant sans se soucier des quantités : saucisses, barbes à papa et crêpes au Nutella et pyrotechnie depuis le toit d'un immeuble du quartier. Comment ne pas craquer devant toutes les activités proposées ? Notre reportage.

Pour une fois, pas le temps de s'ennuyer. La piscine et les structures gonflables installées pour l'occasion ont attiré petits et grands, tandis que le tournoi FIFA, la création artistique et le cours de danse ont également régalé les participants. « Des fois, y'a des trucs dans la cité, mais ça reste vraiment petit. Ils font tournoi de foot un jour, barbecue l'autre jour. Alors qu'ici, on fait tout en même temps, c'est mieux ! Là, il y a de la peinture, là-bas, y'a des rings de boxe », savoure Bandjoujou, 10 ans, après avoir englouti trois sandwichs.

Ce genre d'événement n'est pas si courant, surtout dans les quartiers délaissés. C'est l'une des raisons pour lesquelles Wissal, fondatrice de Parole Vulgaire et porteuse du projet, a choisi ce lieu. L'idée était d'abord de faire vivre la cité de la « Mala » en proposant à ses habitants un événement en bas de chez eux. « Pas au fort d'Aubervilliers, à 15 minutes à pied, là où les parents ne vont pas envoyer leurs gosses, souligne la jeune femme à l'allure chaleureuse et à la voix déterminée. Nous, on s'est dit qu'il fallait faire quelque chose qui se fait partout, là où les gens vivent, parce qu'ils n'ont pas le temps, ni l'énergie de se déplacer pour des merguez. »

Impossible d'investir ce territoire sans évoquer les tensions autour du projet de rénovation et les craintes liées à la gentrification. « À la Mala, ça essaie de virer les gens en augmentant les loyers pour ensuite rénover et installer les gentrifieurs ici. Les gens sont un peu en train de combattre ça, parce que c'est notre cité, on ne va pas l'abandonner. On est chez nous. On veut que vous rénoviez, mais pour nous. Vous n'allez pas rénover pour nous délocaliser », martèle-t-elle.

La force du « Nous »

Tout était gratuit, à l'image des valeurs qui ont fédéré les trois entités : avant tout, la solidarité et la volonté de s'unir hors des institutions pour s'émanciper. « Si on enlève le côté humain entre nous, il n'y a rien, parce qu'on est abandonnés par le système. La seule chose qu'on a pour tenir, pour faire des choses, c'est la solidarité », précise Wissal.

Pendant la préparation comme le jour de l'événement, c'est la connexion humaine qui a primé. L'entraide entre les uns et les autres a été essentielle pour trouver des intervenants (danseurs, DJ), mais également pour que la journée démontre qu'on peut faire de la politique sans grands discours. « Nous, on veut se réapproprier l'espace, la vie en banlieue, en cité mais en restant dans le respect des habitants, pas en partant dans un truc totalement déconnecté des gens, à fond dans nos luttes, sans prendre en compte la réalité du terrain », insiste-t-elle.

Faire du commun

Lutter contre la précarité en offrant ce moment accessible et libre à tous était un pari. Réussi, à en croire la nuée d'enfants. Kounta, 10 ans, est ravie : « Hiba (son amie) m'a dit ce matin qu'il y avait ça. J'ai tout aimé ! » Nazifah, 9 ans, se présente volontiers comme une jeune Afghane très attachée à son pays natal. En pointant une grande feuille recouverte d'empreintes de mains, elle s'exclame : « Toutes les mains vertes, c'est moi. Le cœur bleu nuit là-bas, c'est le mien aussi ! » Heureusement qu'elle a vu une dame distribuer des affiches près de chez elle.

Bandjoujou est content, lui aussi, de ne pas être passé à côté de cet événement : « Parfois, ils mettent pas d'affiches et c'est le lendemain qu'on apprend qu'il y avait un événement. Des amis y vont, nous on est chez nous, on s'ennuie, et le lendemain ils nous disent : ‟pourquoi vous êtes pas venus ?” mais nous, on savait pas. » Il regrette le temps des sorties en bas de chez lui, quand ils étaient dix ou quinze à se retrouver à vélo : « En ce moment, y'a plus personne. Je comprends pas pourquoi. » À ses côtés, Archimed, 16 ans, confirmae qu'il passe le plus clair de son temps chez lui, entre révisions et parties de PlayStation. Par chance, lui, ne rate aucun des rendez-vous dédiés au football sur la pelouse de la « Mala ». L'ennui est omniprésent dans les échanges avec les enfants. Karelle, la figure d'Oeil au beurre noir, revient sur cette question : « On a eu toute une réflexion sur comment se rapprocher de l'espace public, parce qu'il ne se passe jamais rien, donc on n'y vient jamais. »

Impossible de ne pas remarquer la mixité intergénérationnelle. Des tout-petits, à peine âgés de cinq ans. Des adolescents d'une quinzaine d'années. Des adultes… Tous posés ensemble. Une scène inhabituelle dans les cités, les petits et les grands évoluant d'ordinaire séparément. « C'est un peu ce qui manque, observe Wissal. Il n'y a pas de connexion à part avec les grands frères ou grandes sœurs »

Pour aller plus loin qu'un simple mouvement localisé, l'objectif est d'interconnecter les initiatives dans chaque cité. Parce qu'en réalité, le M.O.C n'est pas unique. Partout, des groupes portent des actions similaires dans leurs quartiers. « Peu importe la cité où tu vas, les gens se bougent. Si on est plusieurs à porter le même projet, qu'on se met tous ensemble, ça va marcher. Mais si l'un lutte là-bas, l'autre ailleurs, on se divise trop. Il faut qu'on réussisse à tout centraliser pour qu'on ait plus de force », avance la représentante de Parole Vulgaire.

Quand la cité reprend le pouvoir

Bien que ce rassemblement ait été avant tout festif, il visait aussi, en filigrane, à proposer une alternative aux associations subventionnées, servant de calmant social. Ici, on parle de tout, on dénonce la police, on se demande comment la faire reculerla prochaine fois. Les banderoles, qui montrent les classes populaires en révolte, véhiculent elles aussi ce message, entre esprit de revanche, soif de liberté et esthétique de la résistance. « Il faut recréer notre conscience. Notre but, c'est de dire ‟venez, on recrée du lien et on se rend compte des violences qu'on vit tous ensemble” », lance Wissal. La cité de la « Mala » colle particulièrement à cette idée, de par sa configuration : fermée, elle ressemble à une sorte de « labyrinthe », où la police ne peut pas rentrer en voiture. Ce qui inverse quelque part les rapports de domination : la réticence de la police d'y rentrer à pied, face à des jeunes qui connaissent mieux le terrain, permet d'éviter les incursions policières à répétition.

Tous, au sein de cet écosystème sont exposés aux violences policières. Sans pour autant les nommer, Abdallah, 12 ans, présent dès le lancement de l'événement et investi dans le tractage, raconte qu'il s'est « juste » déjà fait contrôler à plusieurs reprises. Un réalité ancrée dans son quotidien : « Ils me demandent comment je m'appelle, si j'ai des trucs dangereux sur moi, ils me fouillent et des fois, ils parlent mal, surtout la BAC. C'est les plus méchants, ils insultent, ils font tout. » Lancé, il enchaîne sur ces contrôles de routine auxquels il est devenu coutumier : « La dernière fois, j'étais dehors vers 20h, ils m'ont attrapé » ; « Hier, j'étais au City. Les petits étaient en train de faire du feu, la police est arrivée donc on a couru parce que si on restait, on allait partir en garde vue » ; « Quand j'avais 11 ans, il y a une patrouille qui m'a amené au commissariat pour rien. Ils ont dit que j'avais agressé quelqu'un mais après, ils ont vu qu'ils s'étaient trompés de personne » ; « Parfois, pas parfois, tout le temps, en allant au collège (à La Courneuve) avec ma trottinette électrique, je me fais contrôler et j'arrive en retard. »

D'autres jeunes confient ne pas avoir directement été confrontés aux « keufs » mais s'en méfier au point de fuir dès qu'ils les aperçoivent, c'est le cas d'Archimed : « J'ai des amis qui ont été en garde à vue alors qu'ils avaient rien fait. Le soir de la finale de la LDC, ils ont dit qu'ils avaient cassé des trucs, alors que non. J'étais avec eux mais moi j'ai couru et je suis rentré chez moi. » Certains vont même jusqu'à employer le mot « peur » pour parler de leurs ressentis vis-à-vis des forces de l'ordre. Hiba et Coumba se souviennent d'un épisode « traumatisant » vécu dans un parc de jeux : « La dernière fois, les policiers ont mis quelqu'un sur une voiture, en le fouillant et en le menottant, alors qu'il y avait des petits de maternelle qui voyaient tout et qui pleuraient autour. » Pour tous, une seule solution : rentrer le plus vite possible chez soi. « À chaque fois qu'il y a des policiers, moi je rentre. Il y en a que j'aime et d'autres que j'aime pas. Ça dépend s'ils traitent mal ceux qui ont rien fait. Il y en a qui font ce qu'ils ont à faire, mais il y en a qui sont méchants. Par exemple, on a déjà accusé mon grand-frère, alors que c'était quelqu'un d'autre qui lui ressemblait. »

En tirant des coups de mortiers du haut d'un des bâtiments de la cité, une façon de célébrer la fin de cette journée, c'est autre chose qui saute aux yeux : l'ironie d'une jeunesse qui continue de défier un ordre absurde malgré sa brutalité. Ma6tévacraquer #1, c'est validé. Et ça ne fait que commencer.

SL

S'inadapter !

Par : dev
14 septembre 2026 à 15:45
graffiti pourri « la rue est am😀ur » Belle hait
en guerre harangue junkies migrants cassos bourges
balance charge mentale en décharge
spirituelle où moucharde essaim moustidrones !

diva voix éraillée Bill en sabots martèle
mots qui font mouche oreille sourds sourds révoltés
désastre imminent clamons jurons prenons Ordre
idole à rebrousse-poil s'en fout la mort flash !

unité Belle et Bill mains massues doigts fées cassent
à tout va tout ce qui ne leur va pas fracassent
machins trucs high tech made in vieux pays morts cassent
vrais faux récits trafiqués car casse est santé !

ni appli sitcom ou karaoké Vie flingue
mouroir minaude en sirène anar espiègle
contre-chant et suce angoisse ennui désespoir
jusqu'os efface humains big bang reset planète !

Illustration Sebastien Thomazo

En toute impunité

Par : dev
14 septembre 2026 à 15:45

Je suis ce corps en trop

1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 64, 65, 66, 67, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 87, 88, 89, 90, 91, 92, 93, 94, 95, 96, 97, 98, 99, 100, 101, 102, 103, 104, 105, 106, 107, 108, 109, 110, 111, 112, 113, 114, 115, 116, 117, 118, 119, 120, 121, 122, 123, 124, 125, 126, 127, 128, 129, 130, 131, 132, 133, 134, 135, 136, 137, 138, 139, 140, 141, 142, 143, 144, 145, 146, 147, 148, 149, 150, 151, 152, 153, 154, 155, 156, 157, 158, 159, 160, 161, 162, 163, 164, 165, 166, 167, 168, 169, 170, 171, 172, 173, 174, 175, 176, 177, 178, 179, 180, 181, 182, 183, 184, 185, 186, 187, 188, 189, 190, 191, 192, 193, 194, 195, 196, 197, 198, 199, 200, 201, 202, 203, 204, 205, 206, 207, 208, 209, 210, 211, 212, 213, 214, 215, 216, 217, 218, 219, 220, 221, 222, 223, 224, 225, 226, 227, 228, 229, 230, 231, 232, 233, 234, 235, 236, 237, 238, 239, 240, 241, 242, 243, 244, 245, 246, 247, 248, 249, 250, 251, 252, 253, 254, 255, 256, 257, 258, 259, 260, 261, 262, 263, 264, 265, 266, 267, 268, 269, 270, 271, 272, 273, 274, 275, 276, 277, 278, 279, 280, 281, 282, 283, 284, 285, 286, 287, 288, 289, 290, 291, 292, 293, 294, 295, 296, 297, 298, 299, 300, 301, 302, 303, 304, 305, 306, 307, 308, 309, 310, 311, 312, 313, 314, 315, 316, 317, 318, 319, 320, 321, 322, 323, 324, 325, 326, 327, 328, 329, 330, 331, 332, 333, 334, 335, 336, 337, 338, 339, 340, 341, 342, 343, 344, 345, 346, 347, 348, 349, 350, 351, 352, 353, 354, 355, 356, 357, 358, 359, 360, 361, 362, 363, 364, 365, 366, 367, 368, 369, 370, 371, 372, 373, 374, 375, 376, 377, 378, 379, 380, 381, 382, 383, 384, 385, 386, 387, 388, 389, 390, 391, 392, 393, 394, 395, 396, 397, 398, 399, 400, 401, 402, 403, 404, 405, 406, 407, 408, 409, 410, 411, 412, 413, 414, 415, 416, 417, 418, 419, 420, 421, 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822, 823, 824, 825, 826, 827, 828, 829, 830, 831, 832, 833, 834, 835, 836, 837, 838, 839, 840, 841, 842, 843, 844, 845, 846, 847, 848, 849, 850, 851, 852, 853, 854, 855, 856, 857, 858, 859, 860, 861, 862, 863, 864, 865, 866, 867, 868, 869, 870, 871, 872, 873, 874, 875, 876, 877, 878, 879, 880, 881, 882, 883, 884, 885, 886, 887, 888, 889, 890, 891, 892, 893, 894, 895, 896, 897, 898, 899, 900, 901, 902, 903, 904, 905, 906, 907, 908, 909, 910, 911, 912, 913, 914, 915, 916, 917, 918, 919, 920, 921, 922, 923, 924, 925, 926, 927, 928, 929, 930, 931, 932, 933, 934, 935, 936, 937, 938, 939, 940, 941, 942, 943, 944, 945, 946, 947, 948, 949, 950, 951, 952, 953, 954, 955, 956, 957, 958, 959, 960, 961, 962, 963, 964, 965, 966, 967, 968, 969, 970, 971, 972, 973, 974, 975, 976, 977, 978, 979, 980, 981, 982, 983, 984, 985, 986, 987, 988, 989, 990, 991, 992, 993, 994, 995, 996, 997, 998, 999, 1000, 1001, 1002, 1003, 1004, 1005, 1006, 1007, 1008, 1009, 1010, 1011, 1012, 1013, 1014, 1015, 1016, 1017, 1018, 1019, 1020, 1021, 1022, 1023, 1024, 1025, 1026, 1027, 1028, 1029, 1030, 1031, 1032, 1033, 1034, 1035, 1036, 1037, 1038, 1039, 1040, 1041, 1042, 1043, 1044, 1045, 1046, 1047, 1048, 1049, 1050, 1051, 1052, 1053, 1054, 1055, 1056, 1057, 1058, 1059, 1060, 1061, 1062, 1063, 1064, 1065, 1066, 1067, 1068, 1069, 1070, 1071, 1072 jours et nuits d'un consentement à un génocide en cours en Palestine.

Ghassan Salhab

À partir d’avant-hierSans catégorie

firefox parser/html/java/README.txt

17 décembre 2025 à 02:48

firefox parser/html/java/README.txt

TIL (or TIR - Today I was Reminded) that the HTML5 Parser used by Firefox is maintained as Java code (commit history here) and converted to C++ using a custom translation script.

You can see that in action by checking out the ~8GB Firefox repository and running:

cd parser/html/java
make sync
make translate

Here's a terminal session where I did that, including the output of git diff showing the updated C++ files.

I did some digging and found that the code that does the translation work lives, weirdly, in the Nu Html Checker repository on GitHub which powers the W3C's validator.w3.org/nu/ validation service!

Here's a snippet from htmlparser/cpptranslate/CppVisitor.java showing how a class declaration is converted into C++:

    protected void startClassDeclaration() {
        printer.print("#define ");
        printer.print(className);
        printer.printLn("_cpp__");
        printer.printLn();

        for (int i = 0; i < Main.H_LIST.length; i++) {
            String klazz = Main.H_LIST[i];
            if (!klazz.equals(javaClassName)) {
                printer.print("#include \"");
                printer.print(cppTypes.classPrefix());
                printer.print(klazz);
                printer.printLn(".h\"");
            }
        }

        printer.printLn();
        printer.print("#include \"");
        printer.print(className);
        printer.printLn(".h\"");
        printer.printLn();
    }

Here's a fascinating blog post from John Resig explaining how validator author Henri Sivonen introduced the new parser into Firefox in 2009.

Via Hacker News conversation

Tags: c-plus-plus, firefox2, henri-sivonen, java, john-resig, mozilla

Macron, En marche vers l’extrême-droite ?

Durant quatre mois, Thierry Vincent et Daphné Deschamps ont interviewé d'anciens macronistes déçus par la dérive autoritaire du président et des figures conservatrices et d'extrême-droite qui estiment qu'Emmanuel Macron prépare un "boulevard" au Rassemblement National pour 2027.
Lire la suite : Macron, En marche vers l’extrême-droite ?

Notre reportage exclusif au 77e festival de Cannes [2/2]

Par : dev
11 juin 2024 à 10:16

Suite de notre reportage, dont le premier épisode a été publié ici
Contre toute attente le Festival de Cannes a bien accordé une accréditation presse à lundimatin. Je prends donc le train en direction de la Côte d'Azur pour assister au Festival international du film en qualité de journaliste invité. Il s'agit bien sûr de profiter de la plage et des cocktails gratuits mais aussi de penser le cinéma et réaliser une enquête ethnographique sur la bourgeoisie.

THE VILLAGE NEXT TO PARADISE

Sur la place de la mairie, non loin du Palais mais déjà ailleurs, les drapeaux de la CGT flottent dans le vent, des manifestant.e.s se regroupent. À quelques centaines de mètres du tapis rouge, ils sont néanmoins en-dehors du Spectacle, relégués au hors champ.

Le collectif Sous les écrans la dèche lutte pour que leurs métiers, cassés par la réforme du chômage, soient intégrés au système de l'intermittence. La veille, ils ont fait un coup d'éclat en apparaissant dans le cadre via une banderole déployée pendant le cocktail de la ministre. Aujourd'hui, certains aimeraient partir en manif en direction du Tapis Rouge, mais ne partent pas, faute de nombre ? A cause des négociations ? Pour ne pas froisser la CGT ?

Les gens mobilisés sont plutôt des programmateurs, des travailleurs spécialisés des sections parallèles où il y a « une ambiance familiale et de gauche ». Apparemment il est difficile de mobiliser les nombreux manutentionnaires du festival, où règne la terreur et la précarité, ce qui donne un aspect isolé au mouvement.

Pendant ce temps sur la croisette, les ouvriers de Novelis montent un chapiteau. Avec Coline nous errons puisque Cannes est propice à la dérive. Les ouvriers nous racontent le nouveau Madmax pendant la pause.

— Miller a trahi, c'était le rebelle d'Hollywood qui tourne à l'ancienne, mais là c'est fini il est de retour dans le normal produit à la chaine.

Coline me quitte pour se rendre à une conférence au marché du film « comment la diversité peut rapporter de l'argent ». Elle n'a pas de badge et entre par son entrée secrète : au bout du village international, une rambarde à enjamber et un gardien âgé qui s'endort à l'ombre d'une tente. De mon côté, je retrouve une amie I.. Fille d'un grand producteur parisien, elle est née dans ce monde ultra-bourgeois que nous découvrons. Je lui demande son avis, que je sais tranchant, sur les films de la compétition.

–- t'as vu quoi ?
–- Marcello mio de Honoré
–- alors ?
–- C'est les histoires ennuyantes du petit milieu parisien que je connais bien, leurs fantasmes et leurs névroses, un peu gênant de faire des films avec ça. Ils jouent leur propre rôles, Catherine Deneuve est Catherine Deneuve, Luchini, Luchini. La (vraie) fille de Catherine se prend pour son père, elle se déguise en lui Elle fait une crise existentielle oedipienne jusqu'à ce que ça mère l'embrasse en la confondant avec son père. Voilà le cinéma français, un voyeurisme de riches.

Heureusement chaque porte du Palais cache une salle de cinéma qui mène à d'autres mondes, loin du (cinéma) français. Des films et des personnages étrangers nous permettent de vivre des réalités lointaines au plus près du quotidien. Je m'installe dans l'une d'elle au hasard et me retrouve devant The village next to Paradise.

En somalie, un père et son fils vivent dans un village nommé Paradis sous la menace constante des drones américains. Le père fait parfois le chauffeur pour la contrebande, qui persiste malgré tout les moyens investis contre le terrorisme, une guerre qui pourri surtout la vie des habitants. Le récit comme les personnages sont profonds. Le contraste avec le cinéma français est frappant. Ici ni bien pensance, ni vanité, le film parle des gens, de leurs galères, de leurs espoirs. Un cinéma un peu banal, mais au moins c'est du cinéma.

Une fois dehors je rejoins mes amis au cocktail du collectif 50/50 à la plage de la quinzaine. Quelqu'un m'a demandé « est ce qu'il y avait des stars ? » A vrai dire, je ne sais pas bien les distinguer. Par contre je me suis demandé pourquoi les stars venaient ici bas sur les plages des profanes ? Je suppose que les stars ont besoin des prods pour organiser des soirées où les gens les reconnaissent et que les prods ont besoin des stars pour que leurs soirées soient réussis.

— C'est quoi le collectif 50/50 ?
— c'est un collectif de féministes, euh, institutionnelles
— tu veux dire alliées avec les capitalistes ?
— oui voilà, bon comme toutes les luttes
— ben non
— ah bon, quoi par exemple ?
— Bah … l'anticapitalisme
— ah oui c'est vrai

L'ART DE LA JOIE

J'apprends que la télévision adapte L'art de la joie en série. Ma curiosité me pousse à me rendre à la rencontre avec Valeria Golino qui présente le premier épisode. Le directeur du festival encense Goliarda Sapienza, autrice boudée pendant cent ans en Italie, qui vient à peine d'être reconnue grâce à une édition française. La réalisatrice trouve dans l'héroïne Modesta une figure modèle de libération féminine, desobediente, « qui est libre jusque dans le fait de faire le mal. »

La série est une adaptation littérale du roman, un bout-à-bout des actions qui passe à côté des double sens et de l'ambiguïté des mots. Il n'y a évidement aucun intérêt cinématographique à ce travail télévisuel qui perd toute la force poétique du livre. La réalisatrice le dira simplement à la fin :

— « comme dans la série où tout le monde couche avec tout le monde (étrange façon de parler de l'inceste), le cinéma couche avec la télé. »

Ce qui est fou c'est de voir à quel point l'adaptation, par sa linéarité, passe à côté, ou plutôt se prémunie, de la force immorale de Sapienza et la dépolitise. La bestialité des pauvres vient expliquer toutes les violences : le viol, l'inceste, la maltraitance. On évite soigneusement l'homosexualité, on pacifie. Ce qui reste : une enfant maltraitée qui, par un hasard du destin, parvient à s'échapper de sa condition d'inférieure, et qui apprend à aimer le pouvoir, à coucher avec.

Je comprends ce qu'y trouve la télé : enfin un récit du self made man version woman ! Le livre est remarquable parce qu'effectivement le personnage de Modesta s'échappe à tout ce qui tente de l'enfermer, de la limiter, pour arracher au monde de la joie contre toute morale. Mais dans cette version télévisuelle, il ne reste de la liberté que le libéralisme. Ce qui est ridicule et tragique c'est que la réalisatrice cherche sûrement à trouver le chemin vers la joie mais que l'idéologie dans laquelle elle baigne l'en empêche. C'est en transformant la libération en libéralisme existentiel que l'art de la joie échappe à la bourgeoisie.

C'est aussi ce perpétuel malentendu qui rend la bourgeoisie si curieuse des pauvres et de leurs formes-de-vies. Je me suis demandé pourquoi 90% des films à Cannes ont pour sujet des modes de vies subalternes ? Autre que la plue value indéniable, « l'argent de la diversité », ce qui justifie un tel extractivisme culturelle, c'est que la bourgeoisie névrosée, cherche à percer le mystère de la joie, un art que tout les galériens du monde reçoivent en héritage.

Une fois la projection terminé je sors du Palais presque en courant ayant l'impression d'être prisonnier d'un Temple où l'on dissèque les gens de mon rang. Devant la porte des dizaines de personnes en costumes tendent désespérément des pancartes INVITATIONS SVP, mendiant des places pour le gala du soir. La possibilité de l'ascension fait parti du show. Le Festival a besoin de ce système de la réussite pour faire fonctionner la machine, mais aussi pour revigorer la classe en la nourrissant d'énergies vitales. Les personnages comme Modesta, qui réussissent à se libérer, à tricher, à se hisser en haut en partant de rien, une fois leur vie soigneusement dépolitisée, sont les véritables héros du Festival. A l'affiche : le comte de Monte Cristo, le plus pathologique des parvenus, le plus terrifiant aussi, qui devient, par sa réussite vengeresse, un genre de dictateur suprême.

Je rejoins I. au pavillon algérien où Walid offre un cocktail, du houmous et des aubergines grillées pour son film. Nous nous installons sur une table au soleil.

— alors t'as vue quoi ?
Emilia Perez de Audiard. Un bandit mexicain veut devenir une femme, pour disparaître mais aussi pour changer de genre
— cheloue mais marrant non ?
— Oui l'actrice est forte, mais le problème c'est qu'une fois que le bandit est une femme, elle se dissocie et se met à moraliser son monde, à la fin le bandit fait des associations pour les femmes victimes des bandits…
— chaud
— le film est produit par Yves Saint-Laurent, c'est la marque qui fournit les costumes, on dirait une publicité avec des placements de produits en mode vidéo youtube

MOTEL DESTINO

Je vais à une séance presse de Motel destino où je ne parviens pas à incruster Coline, qui va tenter sa chance ailleurs en prenant mon badge. Dans la salle, composée exclusivement de journalistes, je discute avec des « collègues ».

— Y a pleins de techniques pour la billetterie
— comment ça ?
— Moi le soir, je sélectionne les films que je veux voir et j'ouvre des onglets. A 6h55 j'ouvre directement les onglets, je gagne 30 secondes.
— Je connais une journaliste coréenne qui à une application qui rafraîchit automatiquement le site et qui la prévient si une place se libère.

Le film se passe dans un motel brésilien où les gens viennent baiser, il se déroule sur un fond sonore de film pornographique. Une petite frappe en cavale trouve refuge au motel mais devient prisonnier du couple de tenanciers : un mari jaloux et violent, une femme infidèle qu'il se met à aimer. Un récit classique quoique entrecoupé de scènes d'hallucinations, de visions, de scènes de sexe bestial sous le regard d'animaux médusés.

Motel destino est pop, coloré, excitant, mais les personnages sont des stéréotypes. Le méchant qui visiblement refoule son attirance pour les hommes aurait pu devenir gentil, en assumant sa sexualité par exemple. Le profil de gentil du personnage principal, qui prend la défense de la femme infidèle pour qu'elle devienne sienne, dépolitise la question de la violence conjugale. Le film se termine sur une scène ou le personnage dit sa rage d'être de ceux qui n'ont rien et je sors du film avec cette rage là, en prise au doute : qu'est ce que je fais ici ? pourquoi je joue à ce jeu-là ?

Je retrouve Coline qui s'est fait chopper en essayant de rentrer dans une séance. Mon badge a été confisqué par la sécurité. Je dois venir m'expliquer à la direction presse demain à 9h. Coline en tant que sans-badge est devenue une spécialiste des faux papiers du Festival, elle me montre en rigolant les 5 ou 6 badges à des noms différents qu'elle a dans ses poches.

Nous retrouvons I. à la plage Vega pour une soirée dont j'ai oublié le prétexte. La lune éclaire la mer au loin, le DJ passe de la house nulle, j'interroge I. sur sa journée.

— J'ai vu The Substance
— alors ?
— c'est le film sur cette drogue qui te permet d'être la meilleur version de toi même.
— c'est-à-dire
— c'est une critique tu vois, de cette tendance à toujours vouloir être au top de soi, injonction faite aux femmes particulièrement. Mais c'est quoi ce truc où tu fais une critique de l'injonction à la performance de soi, au canon de beauté féminin et tu filme unes meuf trop bonne en gros plan sur son cul pendant 40 minutes ? En gros, le film dénonce ce qu'il fait, sans se poser la question du regard masculin
— il ne se pose pas de questions de formes
— Oui, en fait ce sont des films qui ne s'intéressent pas au cinéma

Je conviens avec I que l'on ne parle plus de cinéma, qu'il nous manque un paradigme critique, adapté à l'époque, qui viendrait de notre génération, pour comprendre le cinéma aujourd'hui et pour le penser collectivement. I. me fait remarquer qu'il ne s'agit pas simplement d'un paradigme, il y a derrière un problème de structure politique. La nouvelle vague avait la « politique des auteurs » certes, mais qu'est ce que la politique des auteurs sans le marxisme, sinon un délire de journalistes ?

Malfamé fête la sortie de son court et l'équipe du film nous entraine vers une boite de nuit chic du centre à 500 euros la table. Il est interdit de filmer à l'intérieur, les vigiles apposent des autocollants sur les caméras de nos téléphones. Effet marketing : ici, où tout est à voir, à regarder, à filmer, c'est la non-vision qui donne le sentiment de secret de l'importance.

A l'intérieur de la boite – dont les parois sont couvertes de miroirs – il ne se passe rien. Mais où sont les soirées réellement sélect ? Où vont les stars ? I. qui a ses entrées dans le monde me le confirme : « la machine à hiérarchisation n'a pas de fond, c'est un trou noir. Plus tu t'approches du centre, plus il s'éloigne. » A cannes tout le monde cherche le vertige, essaye d'aller au plus profond, the secret place to be et se retrouve face à un miroir. Mario me dit la rumeur qui court : Apparement les « vrais stars » se retrouvent dans le salon d'une vieille dame cannoise pour boire des cocktails dans des verres à moutarde. Les stars se refilent le tuyau et se retrouvent là-bas, parce que c'est « authentique ». N'est-ce pas Xavier Dolan qui disait aimer Cannes pour ces kebabs ?

QUAND LA TERRE SE DÉROBE

Mon pote John vient d'arriver. Il m'attend avec sa valise devant le théâtre croisette, perdu comme s'il débarquait d'un autre continent. Shérianne le prend par le bras et lui tend une place pour les courts-métrages de la quinzaine.

— ça va bogoss ? Aller bon film

Le premier court que nous voyons se passe dans un village portugais dont la vie est perturbée par l'implantation d'une mine. Comme dans le film somalien The village next to Paradise, une menace invisible pèse sur le quotidien. Dans le fond sonore, les bruits d'explosions de la mine, à l'image : la vie simple des paysans. Nous suivons un éleveur dans la montagne au milieu des brumes et des ruines.

Dans le film allemand, une domestique enceinte par magie, entend des bruits, a des visions, s'évanouit. Au cœur de la forêt amazonienne, dans un film sud-américain, des villageois se préparent à l'apparition d'une éclipse en plein jour, certains d'entre eux ont des comportements étranges, ne répondent plus aux questions. Il y a un flottement et des nappes sonores en post-production.

Ces films partagent tous une inquiétude sourde, une menace qui plane dans l'air mais qui est difficile de nommer. Malgré les Doliprane que s'enfilent les personnages, la sensation d'étrangeté ne passe pas : ils sont malades de l'époque. Depuis des endroits différents de la planète, ces films témoignent tous d'une perte du monde. Le film portugais s'appelle d'ailleurs Quand la terre se dérobe.

Nous perdons le monde en même temps que nous perdons notre corps. Les cinéastes le ressentent, en souffrent, et tentent parfois d'en faire quelque chose. Dans ces films, s'il y a bien une mine anglaise, des drones américains, une éclipse, la menace reste innommable et les habitants paraissent sans possibilité de révolte. A l'aune de cette projection, le cinéma apparaît comme sans perspective face à cette ultime dépossession.

Le jour suivant nous voyons Fotogenico, un film de l'ACID qui finit de nous déprimer. Un daron se rend à Marseille pour rencontrer les anciens amis de sa fille décédée et tente de reconstituer son groupe de musique. Nous sommes surpris de l'exotisme avec lequel des lieux emblématiques de Marseille sont mis en scène et de l'amateurisme/professionnel dont fait preuve le scénario et le jeu d'acteur. John qui est comédien me dit à propos du personnage principal

— le pauvre il fait de son mieux je pense, des fois c'est la structure narrative qui va pas
— pourquoi ?
— Peut-être parce qu'elle pose les choses linéairement
— que c'est mal écrit quoi ?
— Oui, ça peut-être le texte mais aussi les consignes, les directives, le rythme
— qu'est ce qui manque là selon toi
— on dirait que les acteurs n'ont pas d'enjeux, qu'il n'y a pas de tension dans les scènes pour permettre le jeu, ils « jouent à jouer », c'est l'envers de la médaille de l'ironie-blasé du scénario

Dans les anciens amis de sa fille que le père rencontre, il y a bien sûr des « queers » et un « jeune de cité avec accent marseillais ». Lorsque le père enfile le jogging Adidas de... , le fantasme touche au fétichisme. Le film est présenté comme « libre » parce qu'il est fait sans moyens, mais c'est insuffisant. Nous sortons de ce film passablement énervés en pensant à toutes les formes qui mériteraient d'être montrées dans d'aussi bonnes conditions.

ALL WE IMAGINE AS LIGHT

Ce soir nous approchons le fameux Tapis Rouge car I. nous invite à l'accompagner à la projection de gala de All we imagine as light, un film indien de Payal Kapadia. L'équipe du film arrive en costumes indiens et se mettent tous à danser devant les caméras. Comme ils viennent de loin, qu'ils ont l'air heureux d'être là pour présenter leur film, je suis un peu touché par le cérémonial. L'actrice principale tient un sac à main en forme de pastèque qu'elle porte devant les caméras. J'ai l'impression qu'elle le brandit à la fois comme drapeau palestinien et à la fois comme bouclier.

All we imagine as light raconte le quotidien de deux infirmières Prabha et Anu dans la métropole de Mumbai. La ville est bruyante. Il pleut, les deux femmes vivent ensemble et cherchent à se comprendre. Le film est doux, le jeu semble nourrit de vécus. Une troisième femme apparaît, une infirmière plus pauvre et plus âgée. Les heures passent et nous oublions le Palais, pris dans les problèmes existentiels de ces femmes qui se lient avec les questions politiques d'un peuple et d'une ville.

Les promoteurs du « privilège pour les privilégiés » qui construisent des tours toujours plus hautes menacent d'expulser l'infirmière plus âgée de son logement. De son côté Prabha n'a plus de nouvelles de son mari parti travailler en Allemagne ; Anu à en secret un petit ami musulman. Comme le film est en empathie avec ces personnages, comme il ancre son récit dans le réel d'une ville en mouvement, nous le sommes aussi et lorsque Prabha reçoit un autocuiseur qu'elle embrasse, faute d'avoir la tendresse de son mari, nous sommes bouleversés par ces trois destins.

La plus jeune infirmière veut vivre pleinement son histoire d'amour malgré les interdits, mais Prabha, frustré de sa propre intimité, lui fait porter la morale et l'en dissuade. C'est la réalité de cet amour que vit sa jeune colocataire et le choix radical de l'infirmière plus âgée – retournée vivre dans son village d'origine – qui permet à Prabha de se rendre compte que son amour est mort et sa vie insatisfaisante.

Nous sommes avec des personnages de cinéma qui se transforment pendant le film face à une situation narrative. Prabha va se libérer grâce à la révolte des deux autres. Finalement les trois femmes parviennent à se comprendre et à s'écouter en dépassant les conflits naissants entre elles. En se comprenant elles deviennent plus fortes et portent une révolte contre l'institution du mariage arrangé mais aussi la dépossession du quotidien par la métropole. Une révolte contre ce qui leur/nous fait perdre le monde, à la fois permise par des liens nouveaux et les permettant.


— Vive le cinéma !

STARS WARS

Un après-midi, je vais au rendez-vous avec George Lucas, énorme star mondiale de la science fiction. Le vigile m'apprend que des gens attendent devant le Palais depuis 7h du matin. Il reprend d'ailleurs un jeune américain en lui demandant de ne pas courir sur les marches.

— Sorry, i'm so exited

Après une ovation de 2 ou 3 minutes, un petit vieillard à l'air inoffensif, en chemise de flanelle et barbe blanche arrive sur scène. Le petit génie, guilleret, présenté comme un « artiste en communion avec la technologie » ressemble à tout les autres asociaux de sa génération de hippies milliardaires qui contrôlent le monde depuis la Sillicone Valley. Il s'installe dans un fauteuil en face du présentateur.

— George Lucas, qu'est ce que ça vous fait de recevoir une palme d'or d'honneur ?
— je suis très content, parce que j'ai beaucoup de fans mais je ne fais pas vraiment des films qui reçoivent des prix.

Puis le petit vieux prend le dessus sur le génie, et George se met à raconter sa vie d'américain moyen assez ennuyeuse : quand il est jeune, il va à l'université de Californie et il veut faire des films d'art et d'essai comme ceux qu'il voit dans les salles de San-Francisco mais il se retrouve dans une école de cinéma qui lui apprend à faire des films pour l'industrie. Il me fait un peu de peine car je comprends que George, malgré tout son succès, rêve d'être autre chose que ce qu'il est. Il aurait aimé être plus un artiste et moins un innovateur. Heureusement, il rencontre Coppola qui va le tirer de là.

— avec lui si on peut dire, vous inventer le Nouvel Hollywood : vous prouvez aux studios que c'est possible d'être indépendant et de faire de l'argent
— oh vous savez nous on voulait pas faire de l'argent, on voulait juste faire des films et nos professeurs, nous disaient, vous voulez faire des films ? Et ben c'est impossible, vous ferez de l'argent.

L'obsession du présentateur est de savoir comment ce type gentil, avec ses cheveux longs et sa barbe, a pu faire autant de thune. George donne la réponse : c'est du hasard, une crise, un bug du système « les studios vendent à Coca-Cola, qui ne savent pas faire des films et qui recrutent des jeunes » mais cette explication structurelle ne va pas au présentateur qui veut voir en Lucas un génie. Lucas veut bien l'incarner pour soigner George, cet adolescent en lui qui aurait voulu être un « Auteur ». Il parle alors de cette fois où il est venu à Cannes avec ces dernières économies dans l'espoir de trouver un producteur, qu'il a dû tricher pour entrer dans les séances car il n'avait pas de billet.

Le présentateur voudrait plutôt parler de Star Wars, mais George s'en fout, « Star Wars ça a toujours été un film pour les enfants ». Lui ne veut parler que de American graffity, son premier film, qui selon lui se rapproche plus d'un film art et essai européen. Le présentateur revient à Star Wars, Lucas se prend les pieds dans le tapis en essayant de répondre à des critiques politiques qui lui ont été faite à propos de Star Wars ; « on m'a dit c'est un film de blancs, mais quand même il y a un noir, on m'a dit c'est un film de mecs mais quand même il y a la princesse Leïla ». Puis il se perd dans des considérations et des détails dont on ne comprend pas toujours le but. Soudain il interrompt le présentateur

— on parle de quoi ?
— Star Wars
— Ah, mais d'abord il ya American grafitty

Le présentateur change de sujet : « comment peut on devenir George Lucas aujourd'hui ? » Le succès de Lucas n'est pas le fruit d'un génie indicible. Il se trouve que ce mec a su montrer aux gens de sa génération ce qu'ils avaient envie de voir, parler du Vietnam, poser la question comment être libre, et qu'il a pu profiter d'une faille dans l'industrie du cinéma. Et George Lucas, comme un petit vieux au bout de sa carrière, dit la vérité, le secret est collectif et désintéressé : « nous voulions faire des films, on se fichait du reste ».

Je fuit à un des bars du Festival où commence à régner un ambiance nostalgique de fin. La barmaide m'envie, elle aurait aimé pouvoir voir George Lucas. Pour elle, bosser au Festival c'est aussi un opportunité de voir des stars. Une autre hôtesse plus âgée intervient et j'écoute leur conversation.

— on ne voit plus les stars aujourd'hui, ils ne marchent même plus sur la croisette, y a 30 ans c'était pas comme ça
— ah bon, c'était comment ?
— plus… populaire voilà
— oui, il n' y avait pas toutes ces barrières et ces militaires
— on rentrait comme on voulait, c'était ouvert
— moi ça fait deux semaines que je travaille ici, on me fouille mon sac deux fois par jour
— bah en plus ça sert à rien, moi je rentre avec mon couteau quand même

UN CERTAIN REGARD

J'entre dans une salle du Palais pour assister à la cérémonie de clôture de Un certain regard. A mon niveau une manageuse essaye de cacher les larmes d'une hôtesse avec son classeur. Sur la scène le directeur s'emballe : « Un certain regard, c'est le futur du cinéma mondial, l'institution du nouveau et du frais ». Je pense à Coline qui après avoir vu un film cet après-midi s'est exclaméz « mais enfaite c'est la honte d'être sélectionné à Cannes ».

Le président du jury, Xavier Dolan, arrive en retard. Pendant ce temps on fait monter les hôtesses et les vigiles sur scène pour qu'il soient applaudis avec les membres du jury. Le directeur est pressé car il doit présenter le film pour la soirée de gala dans une autre salle.

— comme on dit chaque année … retourner bosser

Les employés à peine arrivés sur scène, repartent. Dolan demande à ce qu'on lui amène son ordinateur. Léger flottement. On sent l'impatience du directeur et l'esprit frondeur du jury. Il y a un côté improvisé, Dolan lit un texte qui dit son soutien à la Palestine malgré les appels à « rester focus sur les films », ce qu'il juge impossible. Le directeur cherche du regard Christian pour se faire remplacer, il invite le président à donner le nom des lauréats, Vicky Krieps le reprend « on est un groupe, du coup il y a plusieurs voix ». L'effet cérémoniel est un peu raté. Vicky Krieps fait une blague sur le fait que c'est mal organisé. Le président bafouille, le directeur lui parle à l'oreille. Vicky Krieps dit

— c'est le chaos. J'aime le chaos c'est pour ça que je fais du cinéma.

Le prix féminin revient à une actrice qui le dédie aux communautés queers et décoloniales dont elle vient. Le prix masculin à un jeune acteur interprétant un livreur sans papier. Malgré mon extériorité affiché, je suis complètement captivé par le spectacle de la cérémonie, les émotions des uns et des autres, les petits gestes politiques et éthiques. L'aspect spectaculaire de la cérémonie casse la distinction entre le réel et la fiction, rapproche la vie du cinéma.

Le prix du jury va au film l'histoire de Souleyman, réalisé par un bourgeois blanc de 45 ans qui « veut donner sa voix à ceux qui n'en ont pas », ce Glucksman du cinéma nous prévient : « le cinéma ouvre les frontières et Cannes témoigne de cette ouverture, mais aujourd'hui les frontières se referment. » Le prix final est pour Black Dog, dont l'équipe monte sur scène accompagnée du chien.

L'ambiance devient pourri, Dolan dégouline de sueur et parle à voix basse avec Krieps comme si on était pas là avant de se taper un interminable bain de foule. Christian le remplaçant du directeur est un très mauvais chauffeur de salle et me fait penser à un employé de pompe funèbre. Il fait office et enterre définitivement l'ambiance bien pensante et « fraiche » de la soirée.

Je sors manger une gauffre Nutela-chantilly avec John devant un film de gangster argentin qui passe au cinéma de la plage, le dernier endroit populaire de la ville. A l'écran des arnaqueurs enchainent les petits coups dans la rue avant de vendre des faux timbres à un banquier espagnol. Le tout sous le regard suspicieux des patrouilles régulières de gendarmes. La frontière entre la fiction et le réel est rétablis.

LA PALME D'OR

Pour la remise des prix de la compétition officielle, les journalistes sont invités à assister à la cérémonie en direct depuis un écran dans une salle secondaire. Ayant l'esprit corpo je me rends à l'heure où les stars montent les marches pour le dernier show dans la salle où nous sommes relégués. L'ambiance est très bizarre, nous sommes dans une salle de ciné et nous allons voir un film très spéciale, le film live de la cérémonie 2024.

Le début est assez mauvais : intro de mauvais goût en mode Star Wars, un one-man-show inutile de Laurent Laffite, une intervention politique nulle de la présidente du jury accessoirement réalisatrice du film Barbie : « libération de tous les otages et cessez le feu immédiat ». Scandale contenue pour éviter le scandale, c'est ce que les bourgeois applaudissent dans la salle du Palais remplie. « Nous sommes sincèrement désolé.es pour M.Frémaux que le monde existe autour du Palais » dira plus tard un communiqué du groupe d'activistes anonymes Tapis rouge et colère noire. Mais ce qui échappe à Tapis rouge et colère noire c'est que le monde est aussi construit par le Palais. Un des jurés de la caméra d'or citant Jean-Louis Comolli ne s'y trompe pas : « le cinéma fabrique le monde et ensuite il le remplace. »

Sur ce fond de conflit géopolitique, la présentatrice tente un discours un peu rassembleur : « les films nous relient, ils relient les gens aux quatre coins de la planète », Le prix du scénario est récupéré pour le film The substance. La réalisatrice dit « we need a revolution », mais comme la plupart des artistes qui passeront sur scène, ce qu'elle entend pas révolution c'est qu'elle souhaite « changer le monde ». Ah la belle tradition du réformisme, « tout changer pour que rien ne change ».

L'actrice Karla Sofía Gascón du film Emilia Perez est appelée à venir sur scène pour récupérer le prix féminin que l'on donne à toutes les actrices du film au nom de la sororité. Elle n'a pas l'air de l'avoir compris et exprime son émotion ... d'obtenir le prix, oups. Pendant ce temps la bande son applaudissement se met à déconner et se déclenche en même temps que la présentatrice parle, coïncidence ou sabotage ?

On appelle Mélanie Laurent au secours de ce monde-qui-va-changer pour parler des injustices et remettre un prix, « spéciale », au réalisateur iranien en honneur de sa résistance. Il n'est bizarrement plus question de cinéma. La fameuse retenue demandée par le Festival n'a plus cours, comme le dit bien Tapis rouge colère noire, cette volonté de ne pas faire de politique n'est qu'une politique parmi d'autre : « vouloir un festival sans polémique c'est un engagement politique, c'est une attaque contre un certain monde au profit d'un autre »

Le jury est assis dans un coin de la scène et fait office de déco, Omar Sy s'ennuie dans un coin. Chaque prix est donné par une pseudo star qui entre sur la scène par le milieu. Dolan arrive et dit « coucou » avant de donner le prix du jury à Audiard pour son « travail sur l'identité ». Fin de la révolution.

Heureusement, le grand prix du jury revient au film indien, et comme elles, on est trop content. Çà me redonne foi en l'humanité. Les indiennes montent sur scène et n'arrêtent pas de se prendre dans les bras. Payal Kapadia, ayant plus le sens du scandale que tout les autres montre le badge du collectif Sous les écran la dèche et dit :

— mes valeurs sont celle de la fraternité et de l'empathie, ce sur quoi n'est pas construit ce monde. Merci pour le prix, merci au Festival de nous avoir si bien reçu, et merci surtout aux travailleurs de le faire fonctionner, je suis en solidarité avec eux, avec la grève.

Emu par cette scène, je regarde autour de moi, me rappelant soudainement que nous sommes dans une salle devant un écran. Je me dit que le film live de la cérémonie 2024 est un des films les plus touchant, avec le film indien qui vient d'être promu, que j'aurai vu du Festival.

Cette très belle intervention est écourtée par l'entrée de George Lucas, qui profite d'une ovation de 3 minutes avec l'impassibilité d'un dictateur. Coppola se ramène et les vieux débris du Nouvel Hollywood se serrent l'un contre l'autre jusqu'à ce que George se mette à nouveau à raconter sa vie peu passionnante d'étudiant en cinéma fauché.

Finalement la palme d'or est remise au film Norah, que son réalisateur dédie aux sex workers. Une catégorie socio-professionnelle très présente à Cannes et pourtant sous représenté. Je laisse I. que j'ai eu au téléphone décrire le film :

— c'est plus du cinéma que de la télé, pas comme les films français en compétition. Enfin c'est léger, un cinéma qui marche, américain quoi. Ya des personnages ça va, pas hyper profond mais ils se déplacent au moins un peu. C'est l'histoire d'une jeune escorte qui croit à l'amour avec un riche russe, lui est particulièrement lâche et l'abandonne. Un bon film de dimanche après-midi, pas une palme d'or.

Vers la gare je retrouve John qui a abandonné le Festival pour voir un match de foot de ligue 2 où joue l'équipe de notre ville d'origine. Je le retrouve devant la télé d'un pub anglais en train de préparer un voyage en Afrique avec un producteur américain de 25 ans ivre mort qui lui paye des pintes à répétition. William vit à Hawaï, produit des films qui ne l'intéresse pas mais qui lui permettent de faire fructifier l'argent de son père. Dans l'avion pour nice il a rencontré la fille de l'ambassadeur chinois avec qui il a rendez-vous demain au grand prix de formule 1 de Monte Carlo.

LA MACHINE A RÊVES

Fin de Festival, les mouettes profitent du relâchement pour arracher des mains les gaufres et les sandwichs de ceux qui osent manger sur la plage. Les ouvriers commencent à démonter les structures en placo et à ranger les arbres en pot dans des camions.

Le Festival de Cannes fait monde. Il serait faux de dire que le Festival est superficiel et il serait illusoire de vouloir le rejeter moralement. Cannes, par sa démesure, par son ambition, est immoral. A moins de réserver la liberté et le fun à la droite, nous avons sûrement à apprendre dans la construction d'un tel espace. Je ne pense pas que le problème soit que le Festival de Cannes « fasse rêver ».

Cannes est une utopie. Un espace de quasi gratuité, où se réunissent des gens du monde entier partageant une même passion, à partir de laquelle se comprendre et comprendre le monde. C'est un endroit où l'on s'amuse, où l'on rêve, où l'on se rencontre. Et effectivement, le Festival fait vivre plusieurs cinémas internationaux. La vision du cinéma qui y est partagée est plus populaire que dans d'autres mondes. Le cinéma est un moyen de se relier par les films. L'ambiance même des salles est plus joyeuse, plus vivante que dans les mondes austères et moralisateurs du cinéma documentaire, du Réel par exemple.

Le moteur désirant du Festival est ce qu'on nomme assez mal « la récupération », c'est-à-dire l'instrumentalisation du mouvement vital d'aller vers le haut, de s'en sortir, le turbo-ascenseur social qui est nécessaire à la machine. Les stars sont généralement de ceux qui sont parvenus à se hisser depuis le bas vers le haut, c'est pourquoi à Cannes le bas et le haut semblent si proche.

Pourtant je ne crois pas que le Festival participe à changer le monde. Son secret de polichinelle est qu'il repose, comme le monde de l'argent qui le finance, sur la machine hiérarchisante. Entre ceux qui se font massacrer et ceux qui massacrent d'abord ; entre ceux qui sont exploités pour permettre l'abondance – ouvriers, manœuvres, hôtesses, prostituées, serveurs – et ceux qui en profitent ; entre ceux qui ont le bon badge et ceux qui courent pour avoir une séance ; entre ceux qui attendent leurs dieux devant des hôtels toute la journée, et ceux qu'on adule. Bref, le bon vieux mensonge de la bourgeoisie qui pourrit son cœur, la nécessaire et tragique hiérarchisation des humains. Cette machine à hiérarchiser dégrade l'ensemble de l'évènement et induit la lutte des classes, qui, comme le dit Simone de Beauvoir avec beaucoup de tristesse, « oblige à lutter contre d'autres hommes ».

Il n'y aura pas de révolution sans une mise à bas de la machine hiérarchisante. C'est en la conjurant par la lutte des classes qu'on approchera, matériellement, que pourra se penser un utopique festival du cinéma mondiale, luxueux, coloré, joyeux et que nous pourrons profiter pleinement des si belles émotions qu'il procure.

Dilem

D.O.M

Par : dev
10 juin 2024 à 19:24

La « réforme » de l'Octroi de mer ouvre la porte à une période d'instabilité majeure pour les DOM. La présente étude[1] vise à alerter sur les conséquences ravageuses d'un démantèlement de l'Octroi de mer, sur fond de misère sociale grandissante, doublée d'une hémorragie démographique aux Antilles.

L'étude explicite les enjeux de cette réforme, décidée de manière unilatérale par l'Etat, au motif de lutter contre la « vie chère ». Il apparaît qu'en dépit de leurs défis hors-normes, les DOM sont utilisés comme variable d'ajustement budgétaire par l'Etat dont les dettes culminent à 3 000 milliards d'euros. Et, pour justifier que ce dernier appauvrisse les territoires les plus pauvres, l'administration centrale bâtit des schémas sur la « richesse » des DOM (et son corollaire « la mauvaise gestion » [2]) ; par ce procédé fallacieux, les communes ultramarines sont déjà privées de 200 millions d'euros de recettes de fonctionnement par an.

Le recours à la « norme » budgétaire, établie par l'administration, permet également de légitimer la mainmise de l'Etat sur l'Octroi de mer. Par ce prisme, l'Octroi de mer n'appartient plus aux territoires mais représente une « dépense fiscale » de 3.7 milliards d'euros pour l'Etat. Et, c'est là que réside le véritable enjeu de la réforme, un enjeu d'optimisation des recettes fiscales de l'Etat qui s'avère peu compatible avec l'objectif de lutte contre la « vie chère ». D'ailleurs, quand l'Etat veut agir sur la « vie chère », il creuse son déficit (26 milliards d'euros pour la taxe d'habitation), mais il ne remplace pas la taxe supprimée par une autre[3] qui, de surcroît, va l'enrichir.

L'enjeu d'augmenter la TVA nationale dans les DOM avait été clairement dévoilé par le rapport FERDI (2020)[1] commandé par Bercy à des experts du FMI, mais apparaît masqué dans la réforme actuelle qui se fonde sur l'évocation d'effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les prix et les finances locales.

Comme toute taxe à la consommation, l'Octroi de mer présente des avantages et des inconvénients. Et, dans le cadre de la présente étude ont surtout été évalués les arguments de l'Etat pour justifier l'urgence d'une réforme. Il apparaît que les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales relèvent d'une construction des administrations centrales[4] et la TVA nationale évoquée pour remplacer l'Octroi de mer conduira à une flambée des prix, en particulier des services qui ne sont pas assujettis à l'Octroi de mer, et qui représentent les deux tiers de la consommation des ménages et des collectivités locales.

Taxation des services avant et après la réforme

Avant réformeAprès réforme
TVA Antilles 8,50% 19,50%
TVA Réunion 8,50% 16%
TVA Guyane 0% 15%
TVA Mayotte 0% 15%

Mpl, d'après Simulations FERDI

Par conséquent, il n'y a pas nécessité, et encore moins urgence, à entreprendre une réforme « en profondeur » de l'Octroi de mer qui provoquera un choc fiscal en pleine période inflationniste. Par ailleurs, la TVA « régionale » que laisse miroiter la Cour des comptes aux régions (qui avaient renoncé pour la plupart à cette option sans valeur ajoutée en termes de rendement et à cause de son caractère inflationniste[5]) ne peut que servir de cheval de Troie à la mise en œuvre d'une TVA nationale ; en tout état de cause, les collectivités seront rendues responsables de la flambée des prix, pendant cette phase d'expérimentation d'une taxe destinée in fine au budget de l'Etat.

Pour soutenir le pouvoir d'achat des ménages « les plus fragiles », l'Etat devrait davantage agir sur les bas-revenus qui expliquent à 80% le phénomène de « vie chère » dans les DOM. Ainsi, à mille lieux des clichés habituels, ramenées au nombre d'habitants, les prestations sociales versées par l'Etat aux ménages sont deux à 10 fois plus élevées dans l'Hexagone que dans les DOM où pourtant près de la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, contre 14 % en France hexagonale, et s'apprête à subir de plein fouet les économies ravageuses de l'Etat dans le domaine social (réforme du rSa, réforme des allocations chômage,…).

Par ailleurs, la réforme vise expressément à réduire l'évolution des recettes de fonctionnement des communes : objectif qui va à l'encontre des besoins sociaux des populations[6] et des besoins en investissement. Il y a eu un précédent avec la baisse des dotations de l'Etat à partir de 2014. A cet égard, l'Octroi de mer des communes n'est pas négociable, c'est le socle de la cohésion sociale dans les DOM mais aussi des exonérations accordées aux entreprises.

La compensation « à l'euro près » que promet l'Etat aux collectivités locales représente en réalité le gel de leurs recettes fiscales. Aussi, si, par exemple, la réforme avait eu lieu en 2008, les collectivités, compensées « à l'euro près », auraient perdu aujourd'hui 500 Millions d'euros. Autrement dit, le tiers de leurs recettes d'Octroi de mer se retrouverait dans le budget de l'Etat (!). De plus, une compensation « à l'euro près » des pertes fiscales des collectivités locales n'est pas garantie sur le long terme, contrairement à la compensation des transferts de compétences sanctuarisée dans la constitution (article 72-2). Cette réforme représente un séisme budgétaire.

Inspirée par des experts du FMI, auxquels fait dorénavant appel la France pour sa politique à l'égard des DOM, malgré la trajectoire funeste des pays du Sud sous tutelle des institutions financières internationales, la réforme vise expressément, au motif de faire baisser les prix, à accroître la présence des produits des multinationales françaises sur le marché local. Ceci va à l'encontre des politiques régionales ou même de la politique économique de l'Union européenne visant à préserver la production locale dans les régions ultrapériphériques (Article 107 § 3 points a) et c) du TFUE).

En outre, les hypothèses sur lesquelles se basent les experts du FMI pour considérer que la stratégie de déstructuration/restructuration économique des DOM, par la suppression de l'octroi de mer et son remplacement par la TVA nationale, serait positive pour les territoires sont, comme le savent aussi bien Bercy que la Cour des comptes, erronées et au contraire, cette stratégie, en ébranlant la production locale provoquera une hécatombe : 50 000 emplois en jeu. Pour rappel, un emploi créé dans le secteur productif (parfois hautement qualifié) génère 3 emplois indirects selon l'INSEE. A titre indicatif, l'Etat avait renoncé à une libéralisation des prix du carburant dans les DOM, car 3 000 emplois de pompistes étaient en jeu.

Enfin, l'Octroi de mer a, dès l'origine, vocation à répondre au plus près aux enjeux spécifiques des DOM, qui sont différents de ceux de l'Hexagone et différents d'un DOM à l'autre, d'où l'autonomie fiscale qui leur a été accordée et sur laquelle l'Etat souhaite revenir, faisant prévaloir ses intérêts propres (budgétaires, économiques, voire géopolitiques) sur ceux des DOM, les rendant plus dépendants de la « Métropole », à rebours d'une aspiration croissante des autorités locales à une évolution statutaire.

Le désengagement budgétaire de l'Etat, se doublant d'efforts additionnels demandés aux collectivités, aux populations et aux entreprises des DOM pour combler le déficit public, aboutit déjà à une flambée de violence de tous ordres, y compris les plus extrêmes (émergence de narco-territoires …) et à une émigration massive de la jeunesse ultramarine, faisant des Antilles les régions les plus âgées à l'échelle de la France.

Rappelons que la TVA nationale est déjà appliquée aux Antilles et à la Réunion, à taux réduits. Quel serait l'état de ces territoires (en particulier les Antilles) si cette manne fiscale[7] n'était pas détournée au profit du budget national où les DOM sont discriminés ? Quel sera l'état de la Guyane et de Mayotte quand l'Etat y généralisera la TVA nationale, bridant les marges de manœuvre des collectivités locales dans un contexte d'explosion démographique ?

En définitive, tant que les DOM subiront des discriminations et entraves pour l'accès aux droits, qu'il s'agisse de droits élémentaires ou pour faire face à des handicaps irréductibles, un alignement des impôts de l'Etat ne peut être imposé aux populations ultramarines pressurées de toutes parts, comme le montre le climat social, et de tous temps. En effet, après des manquements séculaires de l'Etat, sans réparation, les populations des DOM sont mises à contribution, depuis 75 ans, pour financer en grande part leur départementalisation elles-mêmes, à l'image de la population mahoraise aujourd'hui qui ne bénéficie d'aucune solidarité nationale sur le plan social (!). Au contraire, Mayotte, en proportion, contribue le plus au budget social de l'Etat, car il y a eu un alignement de cette île sur les devoirs (les cotisations sociales) mais pas sur les droits (les prestations sociales versées par l'Etat). Est-il soutenable que le département le plus pauvre de France se départisse de la sorte chaque année de 142 millions d'euros nets pour financer les prestations sociales des autres régions nettement plus riches ?

Il apparaît que la départementalisation ne doit rien coûter à Bercy, mais devrait plutôt lui rapporter de nouvelles recettes fiscales au nom du principe républicain d'égalité devant l'impôt que l'Etat veut restaurer en priorité dans les DOM : à la clé 6 milliards d'euros de recettes nouvelles en supprimant ses « dépenses fiscales ».

La réforme de l'Octroi de mer, pivot de cette politique de rattrapage « à l'envers », représente une triple peine pour les DOM, ils vont devoir : 1) renoncer à toute autonomie, 2) renoncer à leur rattrapage et à la satisfaction de leurs besoins sociaux et économiques et 3) financer le train de vie deux fois plus élevé de la France hexagonale. Soit un approfondissement de la colonisation, avec toute la violence institutionnelle que cela implique, car la colonie doit apporter des richesses à la « Métropole », et non pas lui coûter.

L'assimilation se révèle être dès lors un immense malentendu avec, d'un côté une aspiration à des droits après quatre siècles de servitude, de l'autre une volonté d'accroître une emprise y compris fiscale, deux motivations opposées qui transforment les DOM en un cocktail explosif, par nature, avec une ligne rouge franchie dans cette « guerre de tranchées »[8] quand l'Etat, aux abois, rompt le « pacte départemental » en mettant fin à des allègements fiscaux destinés à compenser des handicaps irréductibles.

Aussi le rêve de décolonisation par « assimilation » (étymologiquement « réduction en pâtée ») se transforme en cauchemar de l'achèvement de la colonisation, y compris par le peuplement.

75 ans après la loi d'Assimilation, les DOM se trouvent encore dans le purgatoire de la départementalisation, rien ne dit qu'au bout du tunnel se trouve le Paradis.

NB : L'Etat semble faire marche arrière quant à son objectif de supprimer le régime d'exonération de l'Octroi de mer en faveur de la production locale. En effet, dans sa temporisation pour rendre sa réforme acceptable par les collectivités locales, l'Etat dispose de deux leviers, premièrement mettre en place une TVA « régionale » tel que vu précédemment, et, deuxièmement, conserver l'Octroi de mer uniquement pour taxer les produits concurrents à la production locale. Dans tous les cas, les effets négatifs de la réforme seront attribués aux collectivités locales et aux producteurs locaux. Par ailleurs, l'on va se retrouver avec 3 taxes à la consommation sur un même territoire : TVA nationale (aux Antilles et à la Réunion), Tva « régionale » et Octroi de mer, qu'il faudra à terme refondre en une seule taxe pour remédier aux « effets pervers » de ce nouvel échafaudage de Bercy, priorité de l'Etat dans les DOM.

NOTES

[1] « L'Octroi de mer : pourquoi et comment le supprimer », FERDI (2020).

[1] Outre cette note conclusive, la présente étude intitulée « L'Octroi de mer - « Réforme » nécessaire ou impasse budgétaire économique et statutaire ? » se décline en six documents distincts :

ü (1) Un Etat au bord du précipice disposant de ses Outre-mer

ü (2) Les effets ravageurs de la « réforme » de l'Octroi de mer sur les prix, l'emploi & les finances locales

ü (3.1) Les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales : Une construction

ü (3.2) L'Octroi de mer : Seule perspective pour les communes, le cas des Antilles

ü (4) L'enjeu de la « réforme » ce n'est pas l'Octroi de mer mais la TVA nationale

ü (5) La départementalisation ne doit rien coûter à l'Etat

[2] En raison d'une « mauvaise gestion » endémique qui serait causée par la « richesse » que leur apporte l'Octroi de mer, les budgets des communes ultramarines font l'objet d'un encadrement maximal, via notamment un apport en « ingénierie » de l'Agence française de développement.

[3] L'Octroi de mer payé par les importateurs sera remplacé par une TVA payée par le consommateur final . Les grands gagnants de la réforme seront les importateurs accusés de marges abusives.

[4] Le dynamisme de l'Octroi de mer est outrageusement exagéré pour donner l'illusion de richesse et son corollaire, la gabegie. L'Octroi de mer est aussi accusé de financer la prime de « vie chère » des communes, alors qu'il finance cette charge à la place de la DGF de l'Etat. L a prime de « vie chère » est quant à elle accusée de tirer les prix à la consommation vers le haut. Or, le surcoût que représente la prime de « vie chère », soit 20% du salaire brut, est contrebalancé par un effet de structure des emplois : le personnel d'encadrement est plus nombreux en France hexagonale que dans les DOM et sa rémunération tire la moyenne hexagonale à la hausse.

[5] Pour rappel la mise en œuvre d'une TVA régionale à quatre taux en Nouvelle Calédonie en 2018 a provoqué un choc fiscal (perte de 50 millions d'euros de ressources fiscales + une inflation) qui continue (et que continue) d'alimenter une crise politique. Pourtant, avant cette réforme, un essai à blanc avait été réalisé pendant 3 ans. Il importe de préciser qu'avant la mise en œuvre de cette TVA, les services étaient déjà taxés. Par ailleurs, dans les DOM où la TVA nationale est appliquée, à taux égal le rendement de la TVA n'est pas supérieur à celui de l'Octroi de mer, car l'élargissement de l'assiette aux services est contrebalancé par tout un système de remboursements et de déductions, sans compter la fraude à la TVA qui représente 25 milliards d'euros à l'échelle de la France.

[6] En bridant les recettes de fonctionnement des collectivités, l'on resserre l'étau autour des populations et favorise leur émigration. Faut-il le rappeler, dans les régions particulièrement touchées par le chômage, « la fonction publique territoriale joue un rôle régulateur sur le marché du travail par l'intermédiaire des emplois aidés » ? Aux Antilles, où les finances communales sont sinistrées en raison de facteurs exogènes, l'on dénombre 1.5% de contrats aidés contre 20% dans les autres DOM. Les communes des Antilles sont malgré tout appelées par l'Etat à être solidaires des autres DOM plus pauvres pour compenser les défaillances de la solidarité nationale à l'égard de ces dernières. Et pour trouver des marges de manœuvre, il leur est demandé de diminuer toujours plus leurs effectifs.

[7] La Cour des comptes, qui vient de plancher pendant un an sur l'avenir de l'Octroi de mer, avoue, dans son rapport final , « l'Octroi de mer : une taxe à la croisée des chemins », 2024) , ne pas connaître le montant des recettes de la TVA nationale prélevé aux Antilles et à la Réunion, en dehors des chiffres fournis par les experts du FMI pour l'année 2017. Nous avons donc mené l'enquête, et par exemple pour l'année 2022, le montant de la contribution des consommateurs antillais et réunionnais au budget de l'Etat est de 1.3 Milliards d'euros. Cette omerta sur la TVA nationale donne l'illusion que seuls les 1.6 milliards d'euros d'Octroi de mer prélevés dans les 5 DOM pèsent sur le budget des ménages « les plus fragiles ».

[8] Dans cette « guerre de tranchées », les administrations centrales se trouvent en première ligne pour défendre les intérêts de l'Etat ou des collectivités de l'Hexagone face aux enjeux des DOM (voir documents 3.1 et 4). Or, les collectivités ultramarines attendent de celles-ci une « évaluation » de la réforme fiscale qui leur sera proposée, plutôt que se positionner quant au bienfondé de cette réforme.

2024-06-10T11:40:12

À propos de L'Inconnue

Par : dev
10 juin 2024 à 19:18

Dans leur formidable entreprise éditoriale, qui déploie autant de propositions aptes à déjouer les idéologies métaphysiques de notre culture occidentale, les éditions Vues de l'esprit font paraître ce printemps 2024 L'Inconnue, Cinq présences mystiques féminines contemporaines, un livre de Hilary Hart traduit de l'anglais américain par Florence Barc et Grégoire Langouet. Initialement édité en 2003 aux Etats-Unis, ce livre cherche à déterminer l'existence et les caractéristiques d'une « mystique féminine » dans différentes pratiques spirituelles, elles-mêmes liées à différents territoires, différentes langues et écritures. Pour ce faire, Hilary Hart donne à la parole à cinq femmes, « cinq présences mystiques féminines contemporaines » qui entretiennent un rapport privilégié, dédié et particulier à autant de traditions. Déployé en cinq chapitres d'égales dimensions et une brève introduction, L'Inconnue propose un voyage en différents lieux du globe, un voyage dans des états de conscience auxquels nous avons, pour la plupart d'entre nous, fortement sécularisé.es, presque jamais affaire au fil des jours.

Le livre part d'une constante dans les traditions et pratiques métaphysiques : la distinction entre le féminin et le masculin, et les dimensions opposées et complémentaires que ces deux termes recouvrent. En restituant la parole de femmes en prise directe avec la fréquentation quotidienne de l'invisible, le livre constitue un hors-champ à la discussion et aux combats féministes, dont les sujets et objets sont essentiellement politiques, ou du moins se raccrochent explicitement à du politique pour s'instituer et se fonder en légitimité. En contrepartie, en s'appuyant sur « cinq présences mystiques féminines », ce sont cinq paroles situées qui s'énoncent dans leur apposition, parfaitement contemporaines, et dont la quête spirituelle, bien qu'ici empreinte d'une forme de radicalité, ne saurait manquer de renvoyer à ce qu'instruit le terme d'écoféminisme, sous les plumes d'Émilie Hache (Reclaim, Cambourakis, 2016), de Starhawk, (Rêver l'obscur, Cambourakis, 2015) ou d'Ursula Le Guin (Danser au bord du monde, L'Éclat, 2020). Impossible, donc, et malgré le caractère suranné du titre, de réduire leurs énonciations dans le fond d'un passé ou d'une utopie surgissant d'une imagination quelconque. Par ailleurs, et comme le rappellent habilement les éditeurs dans une préface qui anticipe le reproche d'apolitisme, cela n'est pas parce que les femmes interrogées ne se réclament d'aucun courant féministe que leurs positions ne sont pas porteuses d'émancipation. L'agencement de ces six voix, parce que les « cinq présence mystiques » sont tissées à celle de la narratrice, crée un espace pour des « vues de l'esprit » dont le caractère parfois dérangeant nous permet d'apercevoir le conformisme de notre horizon d'attente formel et conceptuel, normalisé par le naturalisme scientifique et misogyne.

Le titre, attrayant par son étrangeté, est gros de promesses tenues au fil du texte, où l'on suit Hilary Hart, elle-même engagée dans une quête de spiritualité féminine, partir à la rencontre de femmes qui ont dédié leur vie à la pratique et à l'exploration de la conscience dans son rapport à l'au-delà, ou, pour le dire autrement, à l'invisible. La composition du livre est habile et circulaire, qui part de ce qui nous est (nous, lecteurices occidentalisées et ici francophones) le plus proche pour aller vers la rencontre qui semble la plus étonnante, la plus rétive à la formulation, au langage : nous commençons la quête avec Angela Fischer, guide spirituelle allemande mariant l'héritage chrétien à la voie soufie naqshbandie, pour qui les vertus et fonctions du féminin sont dicibles et inscriptibles dans la vie sociale, pour l'achever avec Lynn Barron, étonnante figure d'Américaine vivant seule dans le désert de Mojave avec ses quatre gros chiens, ancienne maquilleuse professionnelle ayant subit une crise mystique et forgeant depuis lors une pratique apparentée au soufisme. C'est de Lynn Barron que vient le terme d'« Inconnue » pour désigner une présence mystique, intime et profonde au monde, « mélange des éléments masculins et féminins » (p. 148). Entre ces deux figures d'ouverture et de clôture du livre, nous entrons en relation avec le séjour et les expériences d'Hilary Hart chez et avec Pansy Hawk Wing, porteuse du calumet dans la tradition des Sioux Iakota, avec Sobonfu Somé, Burkinabé exilée à Sacramento, « gardienne des rituels », et Jetsunma Tenzin Palmo, moniale d'origine britannique, « célèbre pour sa retraite de douze ans dans une grotte de l'Himalaya indien ». La manière dont ces femmes ont été amenées à dédier leurs vies à la spiritualité est différente. Il s'agit d'un héritage auquel se reconnecter et duquel se faire reconnaître, ainsi pour Pansy Hawk Wing dont la qualité de porteuse de calumet a pu être déniée par ses homologues masculins ; d'une tradition matrilinéaire qui invite à assumer sa vocation de l'autre côté de la terre, où Sobonfu Somé a été envoyé par « le village », où elle œuvre à la préservation et à la viviscence des pratiques rituelles de l'Ouest africain, luttant ainsi contre l'isolement et la dépression de compatriotes exilés comme elle, mais pour d'autres raisons. Il s'agit encore, pour Jetsunma Tenzin Palmo, de fonder un monastère pour jeunes filles au pied de l'Himalaya et d'inscrire sa vie hors du réel mondain et de l'appauvrissement, voire de la négation de l'esprit du bouddhisme tantrique tibétain par des pratiques « consumériste » du monachisme (faire une retraite de quelques mois pour ensuite retourner à sa vie « normale »).

Plusieurs points sont remarquables dans ce texte qui échappe aux catégories – essai, récit, récit de voyage, enquête, témoignage ? – et construit une position de lecteurices en (apprentie) anthropologue, qui se voit confrontée à des rapports au monde et des modes analogiques presque aussi éloignés parfois que peuvent l'être des personnes autochtones pour une Occidentale. Partant, aucune d'entre elles ne nie l'impact dévastateur de la culture masculine sur la psyché féminine et la dégradation profonde de l'estime de soi qu'elle implique pour une femme. Toutes témoignent d'une grande violence constitutive de l'expérience mystique. Sobunfu Somé évoque une « volonté d'être démantelée, en mille morceaux, sans cesse » (p. 82), tandis que Lynn Barron parle d'une « lutte intense » qu'elle ne « souhaite à personne » (p. 158).

Dans une démarche de mise « en relation », ainsi qu'est baptisé le chapitre dédié à Pansy Hawk Wing, des êtres avec eux-mêmes, avec les autres et avec le monde qui les entoure, chacune de ces femmes invente sa « présence mystique ». Dans un monde dévasté par l'extractivisme où règne l'abstraction comptable, le féminin recèle une puissance de guérison (p. 83) qui prend forme tantôt, comme pour Pansy Hawk Wing, dans le rappel du récit mythique de « la Femme Calumet Bison Blanc qui a apporté la pipe sacrée au peuple Iakota » (p. 58), tantôt à travers des images de la création alternatives à celles de la chrétienté chez Sobunfu Somé, où « la lune est le lieu d'origine des femmes » (p. 93) et la terre « un grand marché aux puces » (p. 98). Ces autres généalogies sont liées à la possibilité pour les femmes d'obtenir reconnaissance par une figure, ou plutôt par des êtres qui ne sont pas masculins, et s'émanciper précisément d'un type de reconnaissance phallocentré (p. 102). La reconnaissance provient de la connaissance de l'existence d'autres forces dont l'universalité est assertée par le « maître », le guru, la grand-mère, qui aident à les reconnaître en soi.

Les définitions de l'« esprit féminin » convergent sans se recouvrir au fil du livre, relatif à un « espace », selon Jetsumna Tenzin Palmo (p. 116), où rayonne une « noirceur lumineuse », ainsi que le formule Lynn Barron (p. 146), dont le fondement est de « tout soutenir, de tisser les choses les unes avec les autres » (p. 83), pour Sobonfu Somé. La qualité d'éloquence de ces femmes est tramée de silence et d'une forme de certitude quant à leur don et le choix de leur vie, tant à rebours de la majorité. « La vie spirituelle, c'est comme nager à contre-courant », illustre Jetsumna Tenzin Palmo pour dire la force que demande de « remonter le courant et garder le cap sans se laisser emporter dans l'autre sens » (p. 120). Si on retrouve dans leurs discours les qualités traditionnellement attribuées au féminin, elles font l'objet d'un étayage fort puissant qu'il est difficile de ne pas rapprocher de la démarche de « retournement du stigmate » propre à la figure politique contemporaine de la sorcière. Ainsi, l'analyse (que l'on pourrait dire deleuzienne) de Sobunfu Somé, à l'égard des émotions, déploie-t-elle un vrai espace critique, notamment en relation avec la notion de « drame ». « Les émotions maintiennent un équilibre ; elles nous permettent d'éliminer ce qui ne fonctionne pas et de laisser entrer l'esprit […] L'émotion réelle – ou positive – est un moyen simple de se relier à ce qui se passe. Le drame, ou l'usage négatif des émotions, consiste à s'impliquer excessivement dans ce que l'on ressent, ce qui peut nous couper de ce qui se passe. […] Le chagrin consiste à ressentir quelque chose qui a besoin d'être guéri ; il relie une personne à ce qui peut l'aider à guérir. Les pleurnicheries ne visent qu'à tourner en rond pour attirer l'attention » (p. 95 ; 97-8). Une autre dimension du féminin, présent évidemment (l'ai-je déjà précisé ?) chez tout être humain, qui peut nous être utile est celle d'une pensée « en réseaux », non hiérarchique. « Il [le pouvoir féminin] ne se manifeste pas de façon démonstrative, il ne domine pas mais autorise plutôt à être soi-même, et aux choses à être telles qu'elles sont, sans agressivité ni revendication » (p. 84). Une manière d'être au monde dans l'inclusion, profondément liée à la nature dont la référence court dans le livre selon différentes modalités, jusqu'à cette image pour donner à sentir ce que peut être l'Inconnue : « C'est comme être à l'intérieur d'une fleur » (p. 146).

Le plaisir de la lecture est lié au dévoilement progressif des différentes dimensions liées au féminin comme puissance autre, et je souhaite ici le préserver, d'autant qu'il opère par tournoiement délicat autour du mystère de l'Inconnue, et produit un léger mais certain effet d'hypnose grâce auquel lea lecteurice peut entrer en relation avec sa propre réception. La mienne a pris la forme d'une lutte entre la soif de lire et l'esprit qui ne cessait de se cabrer à la lecture de tant d'apparents lieux communs. Il a fallu me calmer moi-même et me laisser envoûter pour me laisser instruire. L'intérêt de ce livre est qu'il présente différentes voix, et l'on peut tisser sa réception à l'intersection d'elles. Son effet agit par résonnances, et je me suis rendue compte de la férocité de mon système de « défenses », pour employer un vocable psychanalytique, hérité de longues études franco-françaises. Ainsi, le franc dépaysement proposé va de pair avec un subtil retour aux sources (pour ma part), où j'ai fini par apercevoir que mon avidité, tant à lire qu'à critiquer, témoignait sans nul doute d'un grand manque, résultat de l'affreux refus de la ritualité par nos sociétés sécularisées et coloniales, grinçant de mépris envers toute pratique spirituelle pour mieux détruire ce qui vit alentours. « Ce dont nous parlons est un état de conscience », dit Lynn Barron à Hilary Hart à la fin du livre. Loin des types de lecture auxquels nous sommes habituées, L'Inconnue, cinq présences mystiques féminines contemporaines, s'adresse à une part de nous laissée dans l'ombre, ou pour mieux dire, dans le « secret », à l'origine du terme « mystique », secret doucement approché dans ce livre, et peut-être porteur du germe d'un autre regard.

Juliette Riedler

L'Inconnue
Cinq présences mystiques féminines contemporaines

De Hilary Hart

Ed. Vues de l'esprit, 2024.

Les Kanaks face à un colonialisme attardé

Par : dev
10 juin 2024 à 11:57

L'Occident est entré, depuis quelques temps, dans sa phase de décadence. Cela s'est signalé entre autres dernièrement par son regroupement défensif spectaculaire autour d'Israël dans le conflit qui oppose ce dernier aux palestiniens. Suite à ses revers répétés en Afrique, la France quant à elle, s'est précipitée sur ses Outremers, en vue de bien marquer aux yeux de tous les limites de son territoire et d'y renforcer en toute urgence sa présence. Cette manœuvre conduit à la situation actuelle en Nouvelle Calédonie où cette volonté colonialiste se heurte à l'opposition et à la résistance farouche du peuple kanak originaire. En quoi cette situation nous regarde t-elle nous autres Antillais ? Deux points fondamentaux semblent à nos yeux nous concerner : le premier de toute évidence est la politique de colonisation de peuplement et ses implications inéluctables à terme. Le second est non moins important présentement, et plus fondamental pour la vision de sociétés et d'un monde tout autre que celui légué par la civilisation occidentale, qui apparaît de plus en plus comme l'un des piliers de cette dernière et l'élément le plus insidieux de son idéologie, à savoir la démocratie. Les Kanaks à travers leur résistance s'opposent à l'une et à l'autre. C'est là la richesse inestimable qu'ils nous apportent : à nous de savoir l'accueillir.

S'agissant de la colonisation de peuplement : quelle que soit l'époque à laquelle celle-ci advient et les circonstances qui lui donnent sa forme et son assise, l'élan animant toute colonisation de peuplement, que ses protagonistes en soient conscients ou non, provient d'une volonté de puissance et de domination qui ne tarde pas à se manifester comme telle au fur et à mesure que cette colonisation prend de l'ampleur : elle gagne en arrogance. Venant de la puissance coloniale, ce mouvement est selon les circonstances : soit, ouvertement et brutalement planifié comme dans le cas de la Nouvelle Calédonie avec entre autres : l'incitation faite aux bagnards libérés de s'y implanter ; l'orientation vers cette destination des pieds-noirs chassés d'Algérie suite à l'affranchissement de ce pays de la tutelle française ; la circulaire clairement cynique de Pierre Messmer alors premier ministre (1972) à son secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, lui enjoignant de procéder par tous les moyens (« sans qu'il soit besoin de textes, l'administration peut y veiller » ) à « l' immigration massive de citoyens français métropolitains » en vue de faire échec « à toute revendication nationaliste des populations autochtones » ; soit, en procédant en sous-main comme c'est le cas présentement aux Antilles, en vue de susciter/organiser un ample mouvement croisé d'émigration/ immigration ; à décrédibiliser les pouvoirs locaux en vue de les encadrer ; à renforcer les organes coloniaux de répression et de contrôle (justice renforcée par de nouveaux corps, gendarmerie d'élite, Cour des comptes omniprésente sur le contrôle de gestion, préfet commué en nouveau gouverneur … ).

Dans un cas comme dans l'autre et quelle que soit la variété des moyens mis en œuvre, la politique de colonisation de peuplement vise un seul et unique objectif : « le maintien (ou le renforcement) des positions françaises » (Messmer) à travers le monde en tant que puissance économique et en tant que puissance militaire. En Nouvelle Calédonie, cette politique de colonisation de peuplement va aboutir à mettre le peuple kanak en minorité dans son propre pays, ce qui était le but recherché. D'où la mise en cause radicale de la démocratie occidentale par les Kanaks opposant à celle-ci leur mode traditionnel de délibérer.

La démocratie électorale occidentale est régie de part en part par le nombre dont l'effet est d'une part, d'uniformiser, de rendre même-pareil, autochtone et métropolitain ; l'objectif poursuivi étant, d'une part, de parvenir ainsi à la majorité pour les colons ; d'autre part, de trancher, de séparer, ceci pour une mise en ordre en vue de la compétition.

Le mode traditionnel de délibérer des peuples tels les kanaks, mais pas uniquement, est assis sur la parole, celle-ci ayant cours tant qu'ils ne sont pas parvenus à un accord, la parole étant ainsi saisie par eux dans son fondement même qui est, s'agissant des communautés, celui de rassembler.

Le glissement de ce qui constitue l'être humain en propre, à savoir la parole, vers le nombre est ce qui caractérise essentiellement la civilisation occidentale. L'effet de cette dérive qui atteint aujourd'hui une ampleur considérable compte tenu de l'importance acquise par la technique moderne et ses diffusions technologiques, est, d'une part, une indéniable efficacité, mais d'autre part, et lui étant liée, une puissance de dévastation de la terre qui évolue de conserve avec le ravalement de l'être humain à la fonction de simple rouage dans le fonctionnement du mécanisme. Le rôle joué par la démocratie occidentale, rôle que la colonisation de peuplement laisse apparaître sous son véritable jour, est de faire surgir des pouvoirs à même de s'élancer dans une compétition économique et stratégique misérable et suicidaire.

Savoir accueillir la richesse que nous apporte la résistance kanak, c'est bien entendu être veillatif à la colonisation de peuplement et à ses menaces de corruption, voire de dissolution, mais aussi nous mettre en quête d'un espace autre que celui de la démocratie occidentale, tant pernicieuse, si nous cherchons vraiment à nous épanouir dans un monde ré-approprié, ce qui ne peut advenir qu'en nous accordant pleinement à la parole, et pour ce faire, il nous faudrait d'abord apprendre à l'écouter, et cesser de la considérer comme un simple outil de communication quand c'est elle qui nous ouvre (ou devrait nous ouvrir) aux choses et au monde.

Cette contestation de la démocratie occidentale constitue très certainement le saut le plus prodigieux que nous met en voie d'accomplir la résistance kanak, et qui s'adresse à tous dans ce temps où l'histoire humaine nous a projetés et où il s'agit plus que tout d'enjamber cette civilisation mortifère.

Monchoachi

Vauclin, le 3 juin 2024

Le tétralemme révolutionnaire et la tentation autoritaire

Par : dev
10 juin 2024 à 11:37

Hier soir, Michalis Lianos nous envoie un laconique « comme prévu » accompagné du lien de son article de septembre 2022. Il nous paraît essentiel de le rééditer aujourd'hui pour comprendre le schéma général dans lequel s'inscrit le devenir de la situation politique actuelle. Il s'agit d'une sociologie des quatre solutions ou issues d'une séquence à fond révolutionnaire : il se trouve que la solution choisie par le problème présent semble être « la voie communautaire » - populiste et fasciste. La finesse de son analyse permet de sentir ce qui s'est inversé et perdu depuis les Gilets Jaunes.

Le centre politique se contracte. Citoyen.ne.s et analystes n'avaient pas compris que le supposé triomphe de la « République en Marche » en 2017 était en effet la conséquence d'une réalité pourtant évidente : même la magie omnipotente d'un système ‘majoritaire' ne pouvait plus entretenir deux partis politiques centristes qui pourraient prétendre au pouvoir. Le centre s'effondrait sous les applaudissements des centristes de droite et de gauche, enivrés par leur vision modernisatrice, supposée performante, autant sur le plan social que sur le plan gestionnaire.

Sans surprise, les augures de grands changements dynamisants ont été démentis sur le plan social. Mais cela a ajouté aux attentes déçues d'une couche de population qui observait cette fois les évolutions avec un vrai espoir et un instinct de survie activé. Porteurs de l'identité du « peuple », les Gilets jaunes ont démontré par leur présence que la partie populaire des consentants à l'alternance partisane au gouvernement, mettait désormais fin à sa tolérance. Les classes modestes qui tenaient à ‘vivre dignement de leur travail', sans assistance et avec la fierté de pouvoir influencer sensiblement le sort du pays, comprenaient maintenant qu'elles n'étaient plus indispensables à cette nouvelle recomposition bourgeoise. Comme les couches prolétaires, précaires et ségréguées, les ‘inclus' populaires devenaient désormais périphériques pour le nouveau pacte politique des classes urbaines aisées, et ceux qui aspiraient à y appartenir. La scission entre « le peuple » et « les individus » s'est confirmée. L'histoire s'est accélérée.

Elle s'est accélérée de façon parfaitement attendue, car il faut penser que le tétralemme [1] auquel fait face chaque mouvement sociopolitique radical est clair. On peut le représenter par ce schéma :

Cette représentation [2] condense l'évolution possible des mouvements sociaux à visée structurelle, c'est-à-dire, demandant un changement politique structurel plutôt que s'opposant à une mesure ou un domaine sociopolitique précis (par exemple, à un amendement du code du travail ou à un type de discrimination). Aussi, ce schéma s'applique seulement à des pays connaissant une gouvernance politique plus ou moins démocratique. Il permet de décrire rapidement où ces pays se trouvent aujourd'hui en termes de potentiel sociopolitique et quels sont les espoirs et les risques qui les entourent.

Révolution et violence

Notre point de départ doit être inévitablement le point le plus improbable, à savoir la réussite directe d'un mouvement social conduisant à un « changement structurel ». Le terme est choisi pour signifier un changement qui dépasse les bornes d'une « crise gouvernementale », en ce sens qu'il s'agit d'une modification de l'architecture institutionnelle, donc du mode de gouvernance politique d'une société. S'il est impossible de prévoir les formes d'une telle modification, il est aisé de la définir par une seule caractéristique, à savoir qu'un mouvement social à visée structurelle parvienne à inaugurer une nouvelle organisation du pouvoir dans une société. Dans le cas des Gilets jaunes, cela signifierait, par exemple, la fin des représentants politiques de carrière et le recours systématique à des formes de démocratie directe (le fameux « RIC »).

Nous ne nous occuperons pas ici des probabilités de chaque issue, mais il est facile de comprendre qu'un changement de cet ordre n'est pas très probable. Cependant, l'impossibilité d'y accéder prend plusieurs formes, notamment du point de vue de la perception des participant.e.s au mouvement social concerné. Un des aspects très intéressants de l'échec à aboutir au changement structurel est l'interprétation des faits par les parties impliquées. Il s'agit d'un angle mort en ce qui concerne à la fois la politique et la recherche. La concentration sur « le résultat » du conflit produit une représentation binaire dans laquelle les vainqueurs conservent le pouvoir et le mouvement perdant occupe sa place précédente. Ce ‘résultisme' est en vérité un puissant effet du pouvoir lui-même, qui focalise les regards sur la victoire en faisant ainsi penser que la question est tranchée, résolue.

Or, contrairement à la victoire, la défaite, oblige à une posture de discontinuité. On doit interpréter le conflit d'une façon qui explique pourquoi les porteurs du pouvoir établi sont parvenus à le conserver. En le faisant, on réaménage la compréhension politique de soi et des autres, à savoir, on réinterprète la société et son fonctionnement politique. Ici, la vision de tunnel conflictuelle se transforme en considération à 360 degrés. Chaque participant.e évolue ainsi vers une perception de la nature du pouvoir et des moyens qui ont permis sa continuité. Et parmi ces moyens, rien ne domine la perception autant que la violence, outil ultime de négociation. Son utilisation-même fait penser naturellement que si cet ultime moyen n'était pas utilisé, le mouvement aurait pu parvenir à ses objectifs, donc au changement structurel.

Deux conclusions peuvent être tirées à cette étape. Premièrement, un mouvement à visée structurelle quand il considère le cadre de son échec, ne ressemble pas du tout à un autre type de mouvement, à visée spécifique. Pour résumer cette particularité, nous pouvons dire que les mouvements à visée spécifique se focaliseront sur les aspects tactiques et conjoncturels de leur échec, car la lutte autour d'une mesure ou une condition spécifique, concerne par définition la relativité d'un « rapport des forces favorable », comme on le dit souvent dans les rangs des organisations qui animent ce genre de mouvement. Les participant.e.s savent que leurs adversaires ne luttent pas pour leur survie, et placent ainsi leur compréhension de l'échec dans le cadre d'une lutte continue dont ils ont perdu une étape. Dans ce cadre, l'issue normale est de persévérer à défier les pouvoirs établis en rassemblant plus de soutien et en améliorant sa tactique.
Il en va autrement pour un mouvement à visée structurelle. Ses participant.e.s ont conscience que répéter leur approche n'est ni possible ni souhaitable. Non seulement les traces de l'échec sont indélébiles et rendent une nouvelle mobilisation d'ampleur structurelle improbable, mais il est impossible de développer une capacité de violence comparable à celle de l'adversaire.

Deuxièmement, un tel mouvement confronté à la violence, ne dispose pas d'issue idéologique évidente. Car, justement en émergeant, il aura nécessairement rassemblé, de façon explicite ou implicite, le soutien de tous ceux qui souhaitent un changement structurel [3], et se composera par définition des tendances qui n'adhérent pas à un positionnement idéologique précédent. Si tel était le cas, il aurait par là-même été intégré dans la configuration politique établie en devenant ainsi un mouvement à visée partisane spécifique. Il existe donc un vacuum dans lequel les participant.e.s d'un mouvement à visée structurelle pensent, et se pensent, après leur échec. Dans ce cadre ils et elles devront considérer la suite.

Obstination et retrait

La suite peut comprendre un certain degré de persévérance, notamment pour la minorité des participant.e.s ayant pensé le mouvement non pas simplement comme une force de renversement du statu quo, mais comme un levier pour l'émergence d'une réalité sociopolitique précise. De ce fait, ces participant.e.s peuvent difficilement adhérer à des voies appartenant au spectre politique établi ; par conséquent, la persévérance est leur seule voie pour absorber l'échec sans avoir le sentiment de trahir leur propre engagement. Hormis la survenance d'un changement aléatoire favorable, il s'agira ici d'une impasse exprimée par l'obstination. Plus le mouvement est original, donc étranger à la configuration établie, et plus la fréquence et la durée de l'obstination seront importantes ; car, il sera difficile pour les participant.e.s attaché.e.s aux valeurs spécifiques du mouvement de trouver un refuge idéologique auprès des acteurs déjà présents [4].Cette obstination peut bien faire émerger des postures oppositionnelles qui restent marginales sans s'associer à des courants de pensée ou d'action identifiés. In fine, elles se joindront à la masse des postures qui parcourront leur environnement afin de trouver une condition plus ou moins compatible avec la transformation individuelle subie en conséquence de la participation au mouvement.

Notons ici que la posture de l'obstination, malheureusement ignorée par la recherche en sciences sociales, est une condition des plus fréquentes dans une société où l'individuation s'approfondit à vue d'œil [5]. L'individu se considérant comme une force politique en soi, affranchi des cadres prédéterminés et capable de choisir ses préférences à la carte, procède de façon indépendante à l'ajustement de son intégration sociopolitique. Ainsi, il ou elle se trouve guidé.e par la conjoncture qui l'entoure en explorant la compatibilité de ses choix individuels avec les courants socioculturels qui traversent son environnement. Cela ne signifie pas que chaque participant.e en retrait du mouvement, fluctue de façon aléatoire sur les diverses vagues postindustrielles, mais i.elle navigue dans ces eaux en gardant un cap plus ou moins déterminé et en rapport avec la conjoncture. Il s'agit ici d'un processus de normalisation progressive qui rebat les cartes des postures politiques en influençant aussi bien celles et ceux qui ont éprouvé l'échec du mouvement, mais aussi les environnements qu'ils et elles peuvent influencer par l'expression de leurs avis. La normalisation conjoncturelle est donc une réserve de contestation, capable aussi bien d'alimenter des oppositions à visée spécifique que de verser à terme dans les deux autres grands courants auquel l'échec du mouvement donne lieu.

Mise à jour idéologique

Pour la majorité des acteurs, toujours et partout, les voies ouvertes déterminent les directions possibles. Si un mouvement a produit un certain impact public, les forces politiques et les acteurs qui les portent adaptent leurs discours et pratiques. La sphère politique postindustrielle est structurellement orientée vers la démocratie représentative, fortement frelatée par des systèmes électoraux non proportionnels, capables de produire des gouvernements jouissant d'une majorité parlementaire. Transformer une minorité en majorité absolue, implique presque toujours un avantage pour des positionnements relativement conservateurs. Car, l'existence même d'un système où les citoyens ont leur mot à dire, signifie souvent qu'une majorité souhaite sa continuité, ou du moins la tolère. Dans le cas contraire, il s'agit de ce que l'on appelle une « crise », à savoir une mise à nue de la non représentativité gouvernementale, ou du moins, une critique du pacte qui conduit à sa tolérance.

Pour les participants d'un mouvement à visée horizontale qui a réussi à générer une crise mais échoué à provoquer un changement structurel, les forces critiques déjà établies représentent un véritable salut. Lors du mouvement, et à l'aune de son influence, ces forces auront ajusté leur discours afin de bénéficier de sa dynamique critique et, dans la mesure du possible, l'instrumentaliser en augmentant leur propre influence. On peut aisément séparer ces forces critiques en deux camps, déterminés respectivement par leur priorité idéologique ou communautaire. Pour nos besoins ici, donnons une définition lapidaire de ces caractéristiques. La caractéristique idéologique concerne un cadre normatif qui devrait s'appliquer à la vie collective humaine, toujours et partout ; donc, un ensemble de projections, y compris politiques, prétendant à une validité externe à la collectivité concernée. En revanche, la caractéristique communautaire puise son cadre normatif à l'intérieur du lien collectif, qui devient la raison d'être de ce cadre et le socle de sa projection politique. Les deux camps possèdent bien sûr les deux caractéristiques, idéologiques et communautaires, mais ce qui les distinguent est la priorité donnée à l'une de ces deux caractéristiques.

La voie idéologique est donc ouverte après l'échec, à deux conditions. Premièrement, l'existence d'un acteur établi, par exemple un mouvement ou un parti politique, assez critique envers le gouvernement pour accepter tacitement qu'un changement structurel serait légitime. Ceci implique donc que cette critique traverse plusieurs domaines ; par exemple, les domaines économique, social, environnemental, etc. Deuxièmement, il est nécessaire que cet acteur établi n'ait pas exprimé d'opposition au mouvement ou qu'il ait montré une sympathie pour sa cause, voire un certain soutien. La rencontre est ainsi mutuellement souhaitable. Pour l'acteur établi, le bénéfice est majeur et multiple. S'il s'agit d'un parti politique, l'avantage électoral est évident. Mais en tout état de cause, le fait que les participants d'un mouvement majeur s'y intègrent en grand nombre renouvelle les lettres de noblesse de radicalité de l'acteur établi en le consacrant en tant que porteur authentique des demandes critiques venant spontanément de la société. Pour les participants du mouvement ayant échoué, le rapprochement constitue un compromis salutaire, en ce qu'il permet de « continuer la lutte » et ne pas être obligé de faire face à l'échec. En s'appropriant cette continuité comme une mise à jour idéologique, on transforme un échec net en réussite relative, puisque la critique du système se trouve augmentée. De plus, cela permet de conserver l'identité symbolique du mouvement. Cette posture est représentée dans notre exemple par l'entrée croissante des membres de la France Insoumise et du Nouveau Parti Anticapitaliste dans le mouvement des Gilets Jaunes quand ce dernier commençait à s'affaiblir, et le refuge idéologique et électoral que plusieurs membres des Gilets Jaunes ont trouvé auprès de la France Insoumise. Il est important de noter ici que ce choix – qui écarte des acteurs au discours plus historique ou théorisé, et moins spécifiquement anti-gouvernemental, tels que le NPA ou le PCF – marque la préférence pour maintenir l'espoir déçu d'un changement structurel imminent, d'un renversement rapide qui constituerait non seulement une mutation profonde mais aussi une démonstration de force ; autrement dit, une victoire qui laverait l'affront des sacrifices non récompensés lors du mouvement.

La voie communautaire

La priorité donnée au lien collectif est profondément significative en général, et cruciale dans les dynamiques du conflit [6]. Elle présente l'attrait d'une posture fondée sur une opposition bien plus ‘personnelle' que la voie idéologique, car au lieu de diluer les participants du mouvement dans des catégories sociopolitiques abstraites et durables dans le temps (par exemple, la « classe »), elle leur permet de lutter ‘en tant qu'eux-mêmes' en maintenant le lien qui les identifie. Ainsi, ils et elles évitent la perte de leur identité, donc la perte de leur rapport à la lutte qui les a constitué.e.s en collectivité. Préserver ce lien est important à plusieurs titres.
Premièrement, on circonscrit la collectivité du mouvement en le situant dans le cadre exclusif de son action, et on garantit ainsi la continuité de sa visée horizontale et de son ambition révolutionnaire.
Deuxièmement, le principe identitaire de la collectivité permet aux participants qui ont rejoint le mouvement en tant que « révolutionnaires », sans appartenance idéologique ou politique précédente, ou en dépassant cette appartenance, à maintenir cette position et à se passer de tout examen réflexif de leur opposition au pouvoir établi.
Troisièmement, il permet l'intégration « en ses propres termes » tout en permettant le soutien à un acteur établi, notamment tout acteur politique dont le lien fondateur est aussi communautaire. Car, l'avantage des collectivités à fondement identitaire, c'est-à-dire des communautés, est à la fois d'être animées par définition d'une volonté de renversement de tout ordre ne priorisant pas l'appartenance identitaire, et de pouvoir associer à leur action toute communauté qui se reconnaît dans ce projet de renversement. Du moment où cette communauté est en conflit avec l'ordre établi et ne suit pas de cadre idéologique mettant en péril la priorité du lien communautaire, l'association est possible.

En même temps, cette association se fait au prix de la radicalisation communautaire, c'est-à-dire de la ligne de faille entre « nous » et « eux ». Cela implique une redéfinition continue des ‘autres', qui s'opposent au projet communautaire, ou l'entravent en suivant des voies alternatives ou en étant inertes. L'avantage structurel de la dimension communautaire est de ne jamais se pencher de façon critique sur soi-même, car le sens du lien communautaire est l'appartenance, qui se suffit à elle-même.

La voie communautaire est donc la seule voie qui permet la poursuite ‘pure' du projet révolutionnaire. Elle ne le frelate pas pour renforcer une quête de pouvoir existante, et elle n'élimine pas son identité fondatrice. Elle est aussi compatible en parallèle avec la posture d'obstination, car un mouvement identitaire plus large n'entrave pas les protestations des groupes autonomes. Son attrait est ainsi particulièrement fort pour un.e participante.e ayant certaines caractéristiques, tels que les suivantes :

1- Cherche une rupture structurelle nette.
2- Souhaite que cette rupture soit attribuable sur le plan de l'identité du mouvement et du pouvoir établi, c'est-à-dire à « nous » dans notre lutte contre « eux ».
3 - Identifie politiquement les autres par leur degré de soutien au projet de changement structurel.

La combinaison de telles caractéristiques, oriente inévitablement vers les forces qui se réclament de la discontinuité sociopolitique en justifiant leur projet sur le plan des droits d'une communauté, plus que sur une critique sociale civique. Il est facile de comprendre que cette voie rencontre de façon croissante depuis la seconde guerre mondiale l'accusation de « populisme », voire de « fascisme ». Les forces associées au fonctionnement de la démocratie capitaliste postindustrielle, le fameux « front républicain », sont obligées de constituer leur présence sur la nécessité de la gouvernance efficace, fut-elle toujours minoritaire. En transformant ainsi le sens de la démocratie, elles ne disposent plus de la légitimation démocratique évidente, irréfragablement liée à la majorité. Par conséquent, leur critique face aux forces qui se présentent comme une communauté légitime (le « peuple ») ne peut être qu'une défense sur la nature de la démocratie, par un discours qui exclue ces outsiders en tant qu'antidémocrates ! [7] La dynamique peu logique mais bien politique ainsi enclenchée, conduit à la validation de la démocratie sur la sphère publique non pas par la participation mais par la médiation des institutions – contre lesquelles le mouvement se dresse – en ne laissant à ce dernier que la possibilité de se penser en tant que « peuple » luttant contre l'oligarchie, et d'expliciter en conséquence de plus en plus cette position dans ses représentations publiques. C'est un glissement légitime, mais fatal sur le plan tactique, car il donne aux forces établies la possibilité de porter l'accusation de « populisme », c'est-à-dire de représenter la communauté des participant.e.s, et par extension le mouvement entier, en tant qu'usurpateur ; usurpateur du corps civique, de la politie dans sa totalité, et – par conséquent – menace directe pour toutes les catégories sociales de cette politie qui n'appartiennent pas au mouvement. A partir de ce point, la voie communautaire entre dans le piège de sa propre radicalisation. Plus elle se tourne vers son lien communautaire et son identité de « peuple » et plus elle se soumet à la délégitimation par ses adversaires en s'auto-suffocant.

Nous sommes ici à l'origine de la dynamique autoritaire issue des mouvements fermement démocratiques et anti-autoritaires. La voie communautaire représente en effet l'asphyxie politique de ceux qui, en refusant d'intégrer l'organisation politique qu'ils combattent, sont poussés à la marge. Ils et elles, ou du moins une bonne partie d'entre eux, enfermés dans leur impasse et accusé.e.s de vouloir subvertir ce qu'ils chérissent, percevront le jeu politique de la démocratie capitaliste comme rien d'autre qu'un instrument dissimulant la force brutale des élites. Par analogie avec leurs adversaires, ils pensent donc que seule la force brutale du « peuple » pourra y faire face, pour assainir le système et le tourner vers la vraie mission, naturellement fondée sur le ‘vrai' lien communautaire.

Nous sommes ici en pleine vision autoritaire, et à un pas du fascisme. Etre en communauté peut devenir désormais le projet politique en soi, ce qui dépend du nombre des participant.e.s frustré.e.s et des aléas politiques. Une humiliation ethnique, un scandale, un gouvernement ‘arrogant', un parti politique rompu à ces thèses de longue date, une crise économique, sociale ou sanitaire [8], un événement violent… peuvent contribuer de façon substantielle à l'évolution autoritaire, puis totalitaire sur le plan culturel et symbolique. L'utilisation de la force devient un droit de défense populaire et le pluralisme devient suspect.

Nous avons tracé ici très sommairement les conséquences d'une démocratie capitaliste trop bien organisée pour supporter des « intrus » d'origine populaire, et capable de les conduire à la marge en les radicalisant. Cette configuration ressemble beaucoup à ce que prétendent les études sur le déclenchement des carrières déviantes violentes à partir d'une quête de justice [9] et cette ressemblance est due à la même dynamique, produite par l'indignation suffoquée. Les résultats des récentes élections françaises et les tensions qui traversent l'Europe et les Etats-Unis actuellement, devraient convaincre les classes supérieures qu'ouvrir le système politique en général, et électoral en particulier, est nécessaire, y compris pour leur propre survie à long terme. Sinon, un vent d'autoritarisme réussira là où des mouvements démocratiques ont échoué. La contraction du lien social parmi ceux qui ne peuvent devenir les individus concurrentiels et ouverts au changement mondialisé n'augure rien de positif, ni pour la démocratie capitaliste ni pour ceux qui cherchent à la remplacer par des régimes plus libres et égalitaires. Si la voie communautaire l'emporte, une opportunité sera remplacée par une tragédie au centre de laquelle se trouvera l'oppression violente.

Michalis Lianos


[1] Problème à quatre solutions, qualitativement différentes.

[2] Une première présentation de cette « jonction en T » a été proposée dans la série d'entretiens de l'auteur sur la Politique expérientielle .

[3] En restant à l'exemple des Gilets jaunes, les minorités ethnoraciales étaient favorables au mouvement sans s'y impliquer de façon explicite et en grand nombre.

[4] Toujours dans notre exemple, les Gilets jaunes, en prônant la déprofessionnalisation de la politique et l'utilisation fréquente des formes de démocratie directe pour la prise des décisions collectives, avaient développé très tôt une vision opposée non seulement au gouvernement, mais aussi aux partis politiques en général. Cela explique dans une grande mesure la longue persévérance de leurs « actes » pendant très longtemps, en dépit de l'attrition flagrante et croissante subie par le mouvement.

[5] V. par exemple ici comment cette posture d'obstination refoulée peut contribuer de façon critique à des changements de grande échelle.

[6] Pour une analyse approfondie, v. ici.

[7] Les Gilets jaunes sont tombés sous cette critique en dépit de leur refus de déléguer leurs décisions collectives, de leurs assemblées constantes, et de leur demande d'un mode de décision référendaire ; en somme, de leur attachement ardant au principe de la majorité absolue.

[8] L'exemple du comté de Shasta, enclave rurale en Californie progressiste et mondialisée, montre comment des dynamiques de conflit peuvent s'enclencher à partir d'une cause aléatoire.

[9] Pour une analyse très convaincante sur ce plan, v. les travaux de Donald Black sur la structure sociale d'avoir raison ou tort et de Mark Cooney sur le côté sombre de la communauté.

Notre reportage exclusif au 77e festival de Cannes [2/2]

Par : dev
11 juin 2024 à 10:16

Suite de notre reportage, dont le premier épisode a été publié ici
Contre toute attente le Festival de Cannes a bien accordé une accréditation presse à lundimatin. Je prends donc le train en direction de la Côte d'Azur pour assister au Festival international du film en qualité de journaliste invité. Il s'agit bien sûr de profiter de la plage et des cocktails gratuits mais aussi de penser le cinéma et réaliser une enquête ethnographique sur la bourgeoisie.

THE VILLAGE NEXT TO PARADISE

Sur la place de la mairie, non loin du Palais mais déjà ailleurs, les drapeaux de la CGT flottent dans le vent, des manifestant.e.s se regroupent. À quelques centaines de mètres du tapis rouge, ils sont néanmoins en-dehors du Spectacle, relégués au hors champ.

Le collectif Sous les écrans la dèche lutte pour que leurs métiers, cassés par la réforme du chômage, soient intégrés au système de l'intermittence. La veille, ils ont fait un coup d'éclat en apparaissant dans le cadre via une banderole déployée pendant le cocktail de la ministre. Aujourd'hui, certains aimeraient partir en manif en direction du Tapis Rouge, mais ne partent pas, faute de nombre ? A cause des négociations ? Pour ne pas froisser la CGT ?

Les gens mobilisés sont plutôt des programmateurs, des travailleurs spécialisés des sections parallèles où il y a « une ambiance familiale et de gauche ». Apparemment il est difficile de mobiliser les nombreux manutentionnaires du festival, où règne la terreur et la précarité, ce qui donne un aspect isolé au mouvement.

Pendant ce temps sur la croisette, les ouvriers de Novelis montent un chapiteau. Avec Coline nous errons puisque Cannes est propice à la dérive. Les ouvriers nous racontent le nouveau Madmax pendant la pause.

— Miller a trahi, c'était le rebelle d'Hollywood qui tourne à l'ancienne, mais là c'est fini il est de retour dans le normal produit à la chaine.

Coline me quitte pour se rendre à une conférence au marché du film « comment la diversité peut rapporter de l'argent ». Elle n'a pas de badge et entre par son entrée secrète : au bout du village international, une rambarde à enjamber et un gardien âgé qui s'endort à l'ombre d'une tente. De mon côté, je retrouve une amie I.. Fille d'un grand producteur parisien, elle est née dans ce monde ultra-bourgeois que nous découvrons. Je lui demande son avis, que je sais tranchant, sur les films de la compétition.

–- t'as vu quoi ?
–- Marcello mio de Honoré
–- alors ?
–- C'est les histoires ennuyantes du petit milieu parisien que je connais bien, leurs fantasmes et leurs névroses, un peu gênant de faire des films avec ça. Ils jouent leur propre rôles, Catherine Deneuve est Catherine Deneuve, Luchini, Luchini. La (vraie) fille de Catherine se prend pour son père, elle se déguise en lui Elle fait une crise existentielle oedipienne jusqu'à ce que ça mère l'embrasse en la confondant avec son père. Voilà le cinéma français, un voyeurisme de riches.

Heureusement chaque porte du Palais cache une salle de cinéma qui mène à d'autres mondes, loin du (cinéma) français. Des films et des personnages étrangers nous permettent de vivre des réalités lointaines au plus près du quotidien. Je m'installe dans l'une d'elle au hasard et me retrouve devant The village next to Paradise.

En somalie, un père et son fils vivent dans un village nommé Paradis sous la menace constante des drones américains. Le père fait parfois le chauffeur pour la contrebande, qui persiste malgré tout les moyens investis contre le terrorisme, une guerre qui pourri surtout la vie des habitants. Le récit comme les personnages sont profonds. Le contraste avec le cinéma français est frappant. Ici ni bien pensance, ni vanité, le film parle des gens, de leurs galères, de leurs espoirs. Un cinéma un peu banal, mais au moins c'est du cinéma.

Une fois dehors je rejoins mes amis au cocktail du collectif 50/50 à la plage de la quinzaine. Quelqu'un m'a demandé « est ce qu'il y avait des stars ? » A vrai dire, je ne sais pas bien les distinguer. Par contre je me suis demandé pourquoi les stars venaient ici bas sur les plages des profanes ? Je suppose que les stars ont besoin des prods pour organiser des soirées où les gens les reconnaissent et que les prods ont besoin des stars pour que leurs soirées soient réussis.

— C'est quoi le collectif 50/50 ?
— c'est un collectif de féministes, euh, institutionnelles
— tu veux dire alliées avec les capitalistes ?
— oui voilà, bon comme toutes les luttes
— ben non
— ah bon, quoi par exemple ?
— Bah … l'anticapitalisme
— ah oui c'est vrai

L'ART DE LA JOIE

J'apprends que la télévision adapte L'art de la joie en série. Ma curiosité me pousse à me rendre à la rencontre avec Valeria Golino qui présente le premier épisode. Le directeur du festival encense Goliarda Sapienza, autrice boudée pendant cent ans en Italie, qui vient à peine d'être reconnue grâce à une édition française. La réalisatrice trouve dans l'héroïne Modesta une figure modèle de libération féminine, desobediente, « qui est libre jusque dans le fait de faire le mal. »

La série est une adaptation littérale du roman, un bout-à-bout des actions qui passe à côté des double sens et de l'ambiguïté des mots. Il n'y a évidement aucun intérêt cinématographique à ce travail télévisuel qui perd toute la force poétique du livre. La réalisatrice le dira simplement à la fin :

— « comme dans la série où tout le monde couche avec tout le monde (étrange façon de parler de l'inceste), le cinéma couche avec la télé. »

Ce qui est fou c'est de voir à quel point l'adaptation, par sa linéarité, passe à côté, ou plutôt se prémunie, de la force immorale de Sapienza et la dépolitise. La bestialité des pauvres vient expliquer toutes les violences : le viol, l'inceste, la maltraitance. On évite soigneusement l'homosexualité, on pacifie. Ce qui reste : une enfant maltraitée qui, par un hasard du destin, parvient à s'échapper de sa condition d'inférieure, et qui apprend à aimer le pouvoir, à coucher avec.

Je comprends ce qu'y trouve la télé : enfin un récit du self made man version woman ! Le livre est remarquable parce qu'effectivement le personnage de Modesta s'échappe à tout ce qui tente de l'enfermer, de la limiter, pour arracher au monde de la joie contre toute morale. Mais dans cette version télévisuelle, il ne reste de la liberté que le libéralisme. Ce qui est ridicule et tragique c'est que la réalisatrice cherche sûrement à trouver le chemin vers la joie mais que l'idéologie dans laquelle elle baigne l'en empêche. C'est en transformant la libération en libéralisme existentiel que l'art de la joie échappe à la bourgeoisie.

C'est aussi ce perpétuel malentendu qui rend la bourgeoisie si curieuse des pauvres et de leurs formes-de-vies. Je me suis demandé pourquoi 90% des films à Cannes ont pour sujet des modes de vies subalternes ? Autre que la plue value indéniable, « l'argent de la diversité », ce qui justifie un tel extractivisme culturelle, c'est que la bourgeoisie névrosée, cherche à percer le mystère de la joie, un art que tout les galériens du monde reçoivent en héritage.

Une fois la projection terminé je sors du Palais presque en courant ayant l'impression d'être prisonnier d'un Temple où l'on dissèque les gens de mon rang. Devant la porte des dizaines de personnes en costumes tendent désespérément des pancartes INVITATIONS SVP, mendiant des places pour le gala du soir. La possibilité de l'ascension fait parti du show. Le Festival a besoin de ce système de la réussite pour faire fonctionner la machine, mais aussi pour revigorer la classe en la nourrissant d'énergies vitales. Les personnages comme Modesta, qui réussissent à se libérer, à tricher, à se hisser en haut en partant de rien, une fois leur vie soigneusement dépolitisée, sont les véritables héros du Festival. A l'affiche : le comte de Monte Cristo, le plus pathologique des parvenus, le plus terrifiant aussi, qui devient, par sa réussite vengeresse, un genre de dictateur suprême.

Je rejoins I. au pavillon algérien où Walid offre un cocktail, du houmous et des aubergines grillées pour son film. Nous nous installons sur une table au soleil.

— alors t'as vue quoi ?
Emilia Perez de Audiard. Un bandit mexicain veut devenir une femme, pour disparaître mais aussi pour changer de genre
— cheloue mais marrant non ?
— Oui l'actrice est forte, mais le problème c'est qu'une fois que le bandit est une femme, elle se dissocie et se met à moraliser son monde, à la fin le bandit fait des associations pour les femmes victimes des bandits…
— chaud
— le film est produit par Yves Saint-Laurent, c'est la marque qui fournit les costumes, on dirait une publicité avec des placements de produits en mode vidéo youtube

MOTEL DESTINO

Je vais à une séance presse de Motel destino où je ne parviens pas à incruster Coline, qui va tenter sa chance ailleurs en prenant mon badge. Dans la salle, composée exclusivement de journalistes, je discute avec des « collègues ».

— Y a pleins de techniques pour la billetterie
— comment ça ?
— Moi le soir, je sélectionne les films que je veux voir et j'ouvre des onglets. A 6h55 j'ouvre directement les onglets, je gagne 30 secondes.
— Je connais une journaliste coréenne qui à une application qui rafraîchit automatiquement le site et qui la prévient si une place se libère.

Le film se passe dans un motel brésilien où les gens viennent baiser, il se déroule sur un fond sonore de film pornographique. Une petite frappe en cavale trouve refuge au motel mais devient prisonnier du couple de tenanciers : un mari jaloux et violent, une femme infidèle qu'il se met à aimer. Un récit classique quoique entrecoupé de scènes d'hallucinations, de visions, de scènes de sexe bestial sous le regard d'animaux médusés.

Motel destino est pop, coloré, excitant, mais les personnages sont des stéréotypes. Le méchant qui visiblement refoule son attirance pour les hommes aurait pu devenir gentil, en assumant sa sexualité par exemple. Le profil de gentil du personnage principal, qui prend la défense de la femme infidèle pour qu'elle devienne sienne, dépolitise la question de la violence conjugale. Le film se termine sur une scène ou le personnage dit sa rage d'être de ceux qui n'ont rien et je sors du film avec cette rage là, en prise au doute : qu'est ce que je fais ici ? pourquoi je joue à ce jeu-là ?

Je retrouve Coline qui s'est fait chopper en essayant de rentrer dans une séance. Mon badge a été confisqué par la sécurité. Je dois venir m'expliquer à la direction presse demain à 9h. Coline en tant que sans-badge est devenue une spécialiste des faux papiers du Festival, elle me montre en rigolant les 5 ou 6 badges à des noms différents qu'elle a dans ses poches.

Nous retrouvons I. à la plage Vega pour une soirée dont j'ai oublié le prétexte. La lune éclaire la mer au loin, le DJ passe de la house nulle, j'interroge I. sur sa journée.

— J'ai vu The Substance
— alors ?
— c'est le film sur cette drogue qui te permet d'être la meilleur version de toi même.
— c'est-à-dire
— c'est une critique tu vois, de cette tendance à toujours vouloir être au top de soi, injonction faite aux femmes particulièrement. Mais c'est quoi ce truc où tu fais une critique de l'injonction à la performance de soi, au canon de beauté féminin et tu filme unes meuf trop bonne en gros plan sur son cul pendant 40 minutes ? En gros, le film dénonce ce qu'il fait, sans se poser la question du regard masculin
— il ne se pose pas de questions de formes
— Oui, en fait ce sont des films qui ne s'intéressent pas au cinéma

Je conviens avec I que l'on ne parle plus de cinéma, qu'il nous manque un paradigme critique, adapté à l'époque, qui viendrait de notre génération, pour comprendre le cinéma aujourd'hui et pour le penser collectivement. I. me fait remarquer qu'il ne s'agit pas simplement d'un paradigme, il y a derrière un problème de structure politique. La nouvelle vague avait la « politique des auteurs » certes, mais qu'est ce que la politique des auteurs sans le marxisme, sinon un délire de journalistes ?

Malfamé fête la sortie de son court et l'équipe du film nous entraine vers une boite de nuit chic du centre à 500 euros la table. Il est interdit de filmer à l'intérieur, les vigiles apposent des autocollants sur les caméras de nos téléphones. Effet marketing : ici, où tout est à voir, à regarder, à filmer, c'est la non-vision qui donne le sentiment de secret de l'importance.

A l'intérieur de la boite – dont les parois sont couvertes de miroirs – il ne se passe rien. Mais où sont les soirées réellement sélect ? Où vont les stars ? I. qui a ses entrées dans le monde me le confirme : « la machine à hiérarchisation n'a pas de fond, c'est un trou noir. Plus tu t'approches du centre, plus il s'éloigne. » A cannes tout le monde cherche le vertige, essaye d'aller au plus profond, the secret place to be et se retrouve face à un miroir. Mario me dit la rumeur qui court : Apparement les « vrais stars » se retrouvent dans le salon d'une vieille dame cannoise pour boire des cocktails dans des verres à moutarde. Les stars se refilent le tuyau et se retrouvent là-bas, parce que c'est « authentique ». N'est-ce pas Xavier Dolan qui disait aimer Cannes pour ces kebabs ?

QUAND LA TERRE SE DÉROBE

Mon pote John vient d'arriver. Il m'attend avec sa valise devant le théâtre croisette, perdu comme s'il débarquait d'un autre continent. Shérianne le prend par le bras et lui tend une place pour les courts-métrages de la quinzaine.

— ça va bogoss ? Aller bon film

Le premier court que nous voyons se passe dans un village portugais dont la vie est perturbée par l'implantation d'une mine. Comme dans le film somalien The village next to Paradise, une menace invisible pèse sur le quotidien. Dans le fond sonore, les bruits d'explosions de la mine, à l'image : la vie simple des paysans. Nous suivons un éleveur dans la montagne au milieu des brumes et des ruines.

Dans le film allemand, une domestique enceinte par magie, entend des bruits, a des visions, s'évanouit. Au cœur de la forêt amazonienne, dans un film sud-américain, des villageois se préparent à l'apparition d'une éclipse en plein jour, certains d'entre eux ont des comportements étranges, ne répondent plus aux questions. Il y a un flottement et des nappes sonores en post-production.

Ces films partagent tous une inquiétude sourde, une menace qui plane dans l'air mais qui est difficile de nommer. Malgré les Doliprane que s'enfilent les personnages, la sensation d'étrangeté ne passe pas : ils sont malades de l'époque. Depuis des endroits différents de la planète, ces films témoignent tous d'une perte du monde. Le film portugais s'appelle d'ailleurs Quand la terre se dérobe.

Nous perdons le monde en même temps que nous perdons notre corps. Les cinéastes le ressentent, en souffrent, et tentent parfois d'en faire quelque chose. Dans ces films, s'il y a bien une mine anglaise, des drones américains, une éclipse, la menace reste innommable et les habitants paraissent sans possibilité de révolte. A l'aune de cette projection, le cinéma apparaît comme sans perspective face à cette ultime dépossession.

Le jour suivant nous voyons Fotogenico, un film de l'ACID qui finit de nous déprimer. Un daron se rend à Marseille pour rencontrer les anciens amis de sa fille décédée et tente de reconstituer son groupe de musique. Nous sommes surpris de l'exotisme avec lequel des lieux emblématiques de Marseille sont mis en scène et de l'amateurisme/professionnel dont fait preuve le scénario et le jeu d'acteur. John qui est comédien me dit à propos du personnage principal

— le pauvre il fait de son mieux je pense, des fois c'est la structure narrative qui va pas
— pourquoi ?
— Peut-être parce qu'elle pose les choses linéairement
— que c'est mal écrit quoi ?
— Oui, ça peut-être le texte mais aussi les consignes, les directives, le rythme
— qu'est ce qui manque là selon toi
— on dirait que les acteurs n'ont pas d'enjeux, qu'il n'y a pas de tension dans les scènes pour permettre le jeu, ils « jouent à jouer », c'est l'envers de la médaille de l'ironie-blasé du scénario

Dans les anciens amis de sa fille que le père rencontre, il y a bien sûr des « queers » et un « jeune de cité avec accent marseillais ». Lorsque le père enfile le jogging Adidas de... , le fantasme touche au fétichisme. Le film est présenté comme « libre » parce qu'il est fait sans moyens, mais c'est insuffisant. Nous sortons de ce film passablement énervés en pensant à toutes les formes qui mériteraient d'être montrées dans d'aussi bonnes conditions.

ALL WE IMAGINE AS LIGHT

Ce soir nous approchons le fameux Tapis Rouge car I. nous invite à l'accompagner à la projection de gala de All we imagine as light, un film indien de Payal Kapadia. L'équipe du film arrive en costumes indiens et se mettent tous à danser devant les caméras. Comme ils viennent de loin, qu'ils ont l'air heureux d'être là pour présenter leur film, je suis un peu touché par le cérémonial. L'actrice principale tient un sac à main en forme de pastèque qu'elle porte devant les caméras. J'ai l'impression qu'elle le brandit à la fois comme drapeau palestinien et à la fois comme bouclier.

All we imagine as light raconte le quotidien de deux infirmières Prabha et Anu dans la métropole de Mumbai. La ville est bruyante. Il pleut, les deux femmes vivent ensemble et cherchent à se comprendre. Le film est doux, le jeu semble nourrit de vécus. Une troisième femme apparaît, une infirmière plus pauvre et plus âgée. Les heures passent et nous oublions le Palais, pris dans les problèmes existentiels de ces femmes qui se lient avec les questions politiques d'un peuple et d'une ville.

Les promoteurs du « privilège pour les privilégiés » qui construisent des tours toujours plus hautes menacent d'expulser l'infirmière plus âgée de son logement. De son côté Prabha n'a plus de nouvelles de son mari parti travailler en Allemagne ; Anu à en secret un petit ami musulman. Comme le film est en empathie avec ces personnages, comme il ancre son récit dans le réel d'une ville en mouvement, nous le sommes aussi et lorsque Prabha reçoit un autocuiseur qu'elle embrasse, faute d'avoir la tendresse de son mari, nous sommes bouleversés par ces trois destins.

La plus jeune infirmière veut vivre pleinement son histoire d'amour malgré les interdits, mais Prabha, frustré de sa propre intimité, lui fait porter la morale et l'en dissuade. C'est la réalité de cet amour que vit sa jeune colocataire et le choix radical de l'infirmière plus âgée – retournée vivre dans son village d'origine – qui permet à Prabha de se rendre compte que son amour est mort et sa vie insatisfaisante.

Nous sommes avec des personnages de cinéma qui se transforment pendant le film face à une situation narrative. Prabha va se libérer grâce à la révolte des deux autres. Finalement les trois femmes parviennent à se comprendre et à s'écouter en dépassant les conflits naissants entre elles. En se comprenant elles deviennent plus fortes et portent une révolte contre l'institution du mariage arrangé mais aussi la dépossession du quotidien par la métropole. Une révolte contre ce qui leur/nous fait perdre le monde, à la fois permise par des liens nouveaux et les permettant.


— Vive le cinéma !

STARS WARS

Un après-midi, je vais au rendez-vous avec George Lucas, énorme star mondiale de la science fiction. Le vigile m'apprend que des gens attendent devant le Palais depuis 7h du matin. Il reprend d'ailleurs un jeune américain en lui demandant de ne pas courir sur les marches.

— Sorry, i'm so exited

Après une ovation de 2 ou 3 minutes, un petit vieillard à l'air inoffensif, en chemise de flanelle et barbe blanche arrive sur scène. Le petit génie, guilleret, présenté comme un « artiste en communion avec la technologie » ressemble à tout les autres asociaux de sa génération de hippies milliardaires qui contrôlent le monde depuis la Sillicone Valley. Il s'installe dans un fauteuil en face du présentateur.

— George Lucas, qu'est ce que ça vous fait de recevoir une palme d'or d'honneur ?
— je suis très content, parce que j'ai beaucoup de fans mais je ne fais pas vraiment des films qui reçoivent des prix.

Puis le petit vieux prend le dessus sur le génie, et George se met à raconter sa vie d'américain moyen assez ennuyeuse : quand il est jeune, il va à l'université de Californie et il veut faire des films d'art et d'essai comme ceux qu'il voit dans les salles de San-Francisco mais il se retrouve dans une école de cinéma qui lui apprend à faire des films pour l'industrie. Il me fait un peu de peine car je comprends que George, malgré tout son succès, rêve d'être autre chose que ce qu'il est. Il aurait aimé être plus un artiste et moins un innovateur. Heureusement, il rencontre Coppola qui va le tirer de là.

— avec lui si on peut dire, vous inventer le Nouvel Hollywood : vous prouvez aux studios que c'est possible d'être indépendant et de faire de l'argent
— oh vous savez nous on voulait pas faire de l'argent, on voulait juste faire des films et nos professeurs, nous disaient, vous voulez faire des films ? Et ben c'est impossible, vous ferez de l'argent.

L'obsession du présentateur est de savoir comment ce type gentil, avec ses cheveux longs et sa barbe, a pu faire autant de thune. George donne la réponse : c'est du hasard, une crise, un bug du système « les studios vendent à Coca-Cola, qui ne savent pas faire des films et qui recrutent des jeunes » mais cette explication structurelle ne va pas au présentateur qui veut voir en Lucas un génie. Lucas veut bien l'incarner pour soigner George, cet adolescent en lui qui aurait voulu être un « Auteur ». Il parle alors de cette fois où il est venu à Cannes avec ces dernières économies dans l'espoir de trouver un producteur, qu'il a dû tricher pour entrer dans les séances car il n'avait pas de billet.

Le présentateur voudrait plutôt parler de Star Wars, mais George s'en fout, « Star Wars ça a toujours été un film pour les enfants ». Lui ne veut parler que de American graffity, son premier film, qui selon lui se rapproche plus d'un film art et essai européen. Le présentateur revient à Star Wars, Lucas se prend les pieds dans le tapis en essayant de répondre à des critiques politiques qui lui ont été faite à propos de Star Wars ; « on m'a dit c'est un film de blancs, mais quand même il y a un noir, on m'a dit c'est un film de mecs mais quand même il y a la princesse Leïla ». Puis il se perd dans des considérations et des détails dont on ne comprend pas toujours le but. Soudain il interrompt le présentateur

— on parle de quoi ?
— Star Wars
— Ah, mais d'abord il ya American grafitty

Le présentateur change de sujet : « comment peut on devenir George Lucas aujourd'hui ? » Le succès de Lucas n'est pas le fruit d'un génie indicible. Il se trouve que ce mec a su montrer aux gens de sa génération ce qu'ils avaient envie de voir, parler du Vietnam, poser la question comment être libre, et qu'il a pu profiter d'une faille dans l'industrie du cinéma. Et George Lucas, comme un petit vieux au bout de sa carrière, dit la vérité, le secret est collectif et désintéressé : « nous voulions faire des films, on se fichait du reste ».

Je fuit à un des bars du Festival où commence à régner un ambiance nostalgique de fin. La barmaide m'envie, elle aurait aimé pouvoir voir George Lucas. Pour elle, bosser au Festival c'est aussi un opportunité de voir des stars. Une autre hôtesse plus âgée intervient et j'écoute leur conversation.

— on ne voit plus les stars aujourd'hui, ils ne marchent même plus sur la croisette, y a 30 ans c'était pas comme ça
— ah bon, c'était comment ?
— plus… populaire voilà
— oui, il n' y avait pas toutes ces barrières et ces militaires
— on rentrait comme on voulait, c'était ouvert
— moi ça fait deux semaines que je travaille ici, on me fouille mon sac deux fois par jour
— bah en plus ça sert à rien, moi je rentre avec mon couteau quand même

UN CERTAIN REGARD

J'entre dans une salle du Palais pour assister à la cérémonie de clôture de Un certain regard. A mon niveau une manageuse essaye de cacher les larmes d'une hôtesse avec son classeur. Sur la scène le directeur s'emballe : « Un certain regard, c'est le futur du cinéma mondial, l'institution du nouveau et du frais ». Je pense à Coline qui après avoir vu un film cet après-midi s'est exclaméz « mais enfaite c'est la honte d'être sélectionné à Cannes ».

Le président du jury, Xavier Dolan, arrive en retard. Pendant ce temps on fait monter les hôtesses et les vigiles sur scène pour qu'il soient applaudis avec les membres du jury. Le directeur est pressé car il doit présenter le film pour la soirée de gala dans une autre salle.

— comme on dit chaque année … retourner bosser

Les employés à peine arrivés sur scène, repartent. Dolan demande à ce qu'on lui amène son ordinateur. Léger flottement. On sent l'impatience du directeur et l'esprit frondeur du jury. Il y a un côté improvisé, Dolan lit un texte qui dit son soutien à la Palestine malgré les appels à « rester focus sur les films », ce qu'il juge impossible. Le directeur cherche du regard Christian pour se faire remplacer, il invite le président à donner le nom des lauréats, Vicky Krieps le reprend « on est un groupe, du coup il y a plusieurs voix ». L'effet cérémoniel est un peu raté. Vicky Krieps fait une blague sur le fait que c'est mal organisé. Le président bafouille, le directeur lui parle à l'oreille. Vicky Krieps dit

— c'est le chaos. J'aime le chaos c'est pour ça que je fais du cinéma.

Le prix féminin revient à une actrice qui le dédie aux communautés queers et décoloniales dont elle vient. Le prix masculin à un jeune acteur interprétant un livreur sans papier. Malgré mon extériorité affiché, je suis complètement captivé par le spectacle de la cérémonie, les émotions des uns et des autres, les petits gestes politiques et éthiques. L'aspect spectaculaire de la cérémonie casse la distinction entre le réel et la fiction, rapproche la vie du cinéma.

Le prix du jury va au film l'histoire de Souleyman, réalisé par un bourgeois blanc de 45 ans qui « veut donner sa voix à ceux qui n'en ont pas », ce Glucksman du cinéma nous prévient : « le cinéma ouvre les frontières et Cannes témoigne de cette ouverture, mais aujourd'hui les frontières se referment. » Le prix final est pour Black Dog, dont l'équipe monte sur scène accompagnée du chien.

L'ambiance devient pourri, Dolan dégouline de sueur et parle à voix basse avec Krieps comme si on était pas là avant de se taper un interminable bain de foule. Christian le remplaçant du directeur est un très mauvais chauffeur de salle et me fait penser à un employé de pompe funèbre. Il fait office et enterre définitivement l'ambiance bien pensante et « fraiche » de la soirée.

Je sors manger une gauffre Nutela-chantilly avec John devant un film de gangster argentin qui passe au cinéma de la plage, le dernier endroit populaire de la ville. A l'écran des arnaqueurs enchainent les petits coups dans la rue avant de vendre des faux timbres à un banquier espagnol. Le tout sous le regard suspicieux des patrouilles régulières de gendarmes. La frontière entre la fiction et le réel est rétablis.

LA PALME D'OR

Pour la remise des prix de la compétition officielle, les journalistes sont invités à assister à la cérémonie en direct depuis un écran dans une salle secondaire. Ayant l'esprit corpo je me rends à l'heure où les stars montent les marches pour le dernier show dans la salle où nous sommes relégués. L'ambiance est très bizarre, nous sommes dans une salle de ciné et nous allons voir un film très spéciale, le film live de la cérémonie 2024.

Le début est assez mauvais : intro de mauvais goût en mode Star Wars, un one-man-show inutile de Laurent Laffite, une intervention politique nulle de la présidente du jury accessoirement réalisatrice du film Barbie : « libération de tous les otages et cessez le feu immédiat ». Scandale contenue pour éviter le scandale, c'est ce que les bourgeois applaudissent dans la salle du Palais remplie. « Nous sommes sincèrement désolé.es pour M.Frémaux que le monde existe autour du Palais » dira plus tard un communiqué du groupe d'activistes anonymes Tapis rouge et colère noire. Mais ce qui échappe à Tapis rouge et colère noire c'est que le monde est aussi construit par le Palais. Un des jurés de la caméra d'or citant Jean-Louis Comolli ne s'y trompe pas : « le cinéma fabrique le monde et ensuite il le remplace. »

Sur ce fond de conflit géopolitique, la présentatrice tente un discours un peu rassembleur : « les films nous relient, ils relient les gens aux quatre coins de la planète », Le prix du scénario est récupéré pour le film The substance. La réalisatrice dit « we need a revolution », mais comme la plupart des artistes qui passeront sur scène, ce qu'elle entend pas révolution c'est qu'elle souhaite « changer le monde ». Ah la belle tradition du réformisme, « tout changer pour que rien ne change ».

L'actrice Karla Sofía Gascón du film Emilia Perez est appelée à venir sur scène pour récupérer le prix féminin que l'on donne à toutes les actrices du film au nom de la sororité. Elle n'a pas l'air de l'avoir compris et exprime son émotion ... d'obtenir le prix, oups. Pendant ce temps la bande son applaudissement se met à déconner et se déclenche en même temps que la présentatrice parle, coïncidence ou sabotage ?

On appelle Mélanie Laurent au secours de ce monde-qui-va-changer pour parler des injustices et remettre un prix, « spéciale », au réalisateur iranien en honneur de sa résistance. Il n'est bizarrement plus question de cinéma. La fameuse retenue demandée par le Festival n'a plus cours, comme le dit bien Tapis rouge colère noire, cette volonté de ne pas faire de politique n'est qu'une politique parmi d'autre : « vouloir un festival sans polémique c'est un engagement politique, c'est une attaque contre un certain monde au profit d'un autre »

Le jury est assis dans un coin de la scène et fait office de déco, Omar Sy s'ennuie dans un coin. Chaque prix est donné par une pseudo star qui entre sur la scène par le milieu. Dolan arrive et dit « coucou » avant de donner le prix du jury à Audiard pour son « travail sur l'identité ». Fin de la révolution.

Heureusement, le grand prix du jury revient au film indien, et comme elles, on est trop content. Çà me redonne foi en l'humanité. Les indiennes montent sur scène et n'arrêtent pas de se prendre dans les bras. Payal Kapadia, ayant plus le sens du scandale que tout les autres montre le badge du collectif Sous les écran la dèche et dit :

— mes valeurs sont celle de la fraternité et de l'empathie, ce sur quoi n'est pas construit ce monde. Merci pour le prix, merci au Festival de nous avoir si bien reçu, et merci surtout aux travailleurs de le faire fonctionner, je suis en solidarité avec eux, avec la grève.

Emu par cette scène, je regarde autour de moi, me rappelant soudainement que nous sommes dans une salle devant un écran. Je me dit que le film live de la cérémonie 2024 est un des films les plus touchant, avec le film indien qui vient d'être promu, que j'aurai vu du Festival.

Cette très belle intervention est écourtée par l'entrée de George Lucas, qui profite d'une ovation de 3 minutes avec l'impassibilité d'un dictateur. Coppola se ramène et les vieux débris du Nouvel Hollywood se serrent l'un contre l'autre jusqu'à ce que George se mette à nouveau à raconter sa vie peu passionnante d'étudiant en cinéma fauché.

Finalement la palme d'or est remise au film Norah, que son réalisateur dédie aux sex workers. Une catégorie socio-professionnelle très présente à Cannes et pourtant sous représenté. Je laisse I. que j'ai eu au téléphone décrire le film :

— c'est plus du cinéma que de la télé, pas comme les films français en compétition. Enfin c'est léger, un cinéma qui marche, américain quoi. Ya des personnages ça va, pas hyper profond mais ils se déplacent au moins un peu. C'est l'histoire d'une jeune escorte qui croit à l'amour avec un riche russe, lui est particulièrement lâche et l'abandonne. Un bon film de dimanche après-midi, pas une palme d'or.

Vers la gare je retrouve John qui a abandonné le Festival pour voir un match de foot de ligue 2 où joue l'équipe de notre ville d'origine. Je le retrouve devant la télé d'un pub anglais en train de préparer un voyage en Afrique avec un producteur américain de 25 ans ivre mort qui lui paye des pintes à répétition. William vit à Hawaï, produit des films qui ne l'intéresse pas mais qui lui permettent de faire fructifier l'argent de son père. Dans l'avion pour nice il a rencontré la fille de l'ambassadeur chinois avec qui il a rendez-vous demain au grand prix de formule 1 de Monte Carlo.

LA MACHINE A RÊVES

Fin de Festival, les mouettes profitent du relâchement pour arracher des mains les gaufres et les sandwichs de ceux qui osent manger sur la plage. Les ouvriers commencent à démonter les structures en placo et à ranger les arbres en pot dans des camions.

Le Festival de Cannes fait monde. Il serait faux de dire que le Festival est superficiel et il serait illusoire de vouloir le rejeter moralement. Cannes, par sa démesure, par son ambition, est immoral. A moins de réserver la liberté et le fun à la droite, nous avons sûrement à apprendre dans la construction d'un tel espace. Je ne pense pas que le problème soit que le Festival de Cannes « fasse rêver ».

Cannes est une utopie. Un espace de quasi gratuité, où se réunissent des gens du monde entier partageant une même passion, à partir de laquelle se comprendre et comprendre le monde. C'est un endroit où l'on s'amuse, où l'on rêve, où l'on se rencontre. Et effectivement, le Festival fait vivre plusieurs cinémas internationaux. La vision du cinéma qui y est partagée est plus populaire que dans d'autres mondes. Le cinéma est un moyen de se relier par les films. L'ambiance même des salles est plus joyeuse, plus vivante que dans les mondes austères et moralisateurs du cinéma documentaire, du Réel par exemple.

Le moteur désirant du Festival est ce qu'on nomme assez mal « la récupération », c'est-à-dire l'instrumentalisation du mouvement vital d'aller vers le haut, de s'en sortir, le turbo-ascenseur social qui est nécessaire à la machine. Les stars sont généralement de ceux qui sont parvenus à se hisser depuis le bas vers le haut, c'est pourquoi à Cannes le bas et le haut semblent si proche.

Pourtant je ne crois pas que le Festival participe à changer le monde. Son secret de polichinelle est qu'il repose, comme le monde de l'argent qui le finance, sur la machine hiérarchisante. Entre ceux qui se font massacrer et ceux qui massacrent d'abord ; entre ceux qui sont exploités pour permettre l'abondance – ouvriers, manœuvres, hôtesses, prostituées, serveurs – et ceux qui en profitent ; entre ceux qui ont le bon badge et ceux qui courent pour avoir une séance ; entre ceux qui attendent leurs dieux devant des hôtels toute la journée, et ceux qu'on adule. Bref, le bon vieux mensonge de la bourgeoisie qui pourrit son cœur, la nécessaire et tragique hiérarchisation des humains. Cette machine à hiérarchiser dégrade l'ensemble de l'évènement et induit la lutte des classes, qui, comme le dit Simone de Beauvoir avec beaucoup de tristesse, « oblige à lutter contre d'autres hommes ».

Il n'y aura pas de révolution sans une mise à bas de la machine hiérarchisante. C'est en la conjurant par la lutte des classes qu'on approchera, matériellement, que pourra se penser un utopique festival du cinéma mondiale, luxueux, coloré, joyeux et que nous pourrons profiter pleinement des si belles émotions qu'il procure.

Dilem

D.O.M

Par : dev
10 juin 2024 à 19:24

La « réforme » de l'Octroi de mer ouvre la porte à une période d'instabilité majeure pour les DOM. La présente étude[1] vise à alerter sur les conséquences ravageuses d'un démantèlement de l'Octroi de mer, sur fond de misère sociale grandissante, doublée d'une hémorragie démographique aux Antilles.

L'étude explicite les enjeux de cette réforme, décidée de manière unilatérale par l'Etat, au motif de lutter contre la « vie chère ». Il apparaît qu'en dépit de leurs défis hors-normes, les DOM sont utilisés comme variable d'ajustement budgétaire par l'Etat dont les dettes culminent à 3 000 milliards d'euros. Et, pour justifier que ce dernier appauvrisse les territoires les plus pauvres, l'administration centrale bâtit des schémas sur la « richesse » des DOM (et son corollaire « la mauvaise gestion » [2]) ; par ce procédé fallacieux, les communes ultramarines sont déjà privées de 200 millions d'euros de recettes de fonctionnement par an.

Le recours à la « norme » budgétaire, établie par l'administration, permet également de légitimer la mainmise de l'Etat sur l'Octroi de mer. Par ce prisme, l'Octroi de mer n'appartient plus aux territoires mais représente une « dépense fiscale » de 3.7 milliards d'euros pour l'Etat. Et, c'est là que réside le véritable enjeu de la réforme, un enjeu d'optimisation des recettes fiscales de l'Etat qui s'avère peu compatible avec l'objectif de lutte contre la « vie chère ». D'ailleurs, quand l'Etat veut agir sur la « vie chère », il creuse son déficit (26 milliards d'euros pour la taxe d'habitation), mais il ne remplace pas la taxe supprimée par une autre[3] qui, de surcroît, va l'enrichir.

L'enjeu d'augmenter la TVA nationale dans les DOM avait été clairement dévoilé par le rapport FERDI (2020)[1] commandé par Bercy à des experts du FMI, mais apparaît masqué dans la réforme actuelle qui se fonde sur l'évocation d'effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les prix et les finances locales.

Comme toute taxe à la consommation, l'Octroi de mer présente des avantages et des inconvénients. Et, dans le cadre de la présente étude ont surtout été évalués les arguments de l'Etat pour justifier l'urgence d'une réforme. Il apparaît que les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales relèvent d'une construction des administrations centrales[4] et la TVA nationale évoquée pour remplacer l'Octroi de mer conduira à une flambée des prix, en particulier des services qui ne sont pas assujettis à l'Octroi de mer, et qui représentent les deux tiers de la consommation des ménages et des collectivités locales.

Taxation des services avant et après la réforme

Avant réformeAprès réforme
TVA Antilles 8,50% 19,50%
TVA Réunion 8,50% 16%
TVA Guyane 0% 15%
TVA Mayotte 0% 15%

Mpl, d'après Simulations FERDI

Par conséquent, il n'y a pas nécessité, et encore moins urgence, à entreprendre une réforme « en profondeur » de l'Octroi de mer qui provoquera un choc fiscal en pleine période inflationniste. Par ailleurs, la TVA « régionale » que laisse miroiter la Cour des comptes aux régions (qui avaient renoncé pour la plupart à cette option sans valeur ajoutée en termes de rendement et à cause de son caractère inflationniste[5]) ne peut que servir de cheval de Troie à la mise en œuvre d'une TVA nationale ; en tout état de cause, les collectivités seront rendues responsables de la flambée des prix, pendant cette phase d'expérimentation d'une taxe destinée in fine au budget de l'Etat.

Pour soutenir le pouvoir d'achat des ménages « les plus fragiles », l'Etat devrait davantage agir sur les bas-revenus qui expliquent à 80% le phénomène de « vie chère » dans les DOM. Ainsi, à mille lieux des clichés habituels, ramenées au nombre d'habitants, les prestations sociales versées par l'Etat aux ménages sont deux à 10 fois plus élevées dans l'Hexagone que dans les DOM où pourtant près de la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, contre 14 % en France hexagonale, et s'apprête à subir de plein fouet les économies ravageuses de l'Etat dans le domaine social (réforme du rSa, réforme des allocations chômage,…).

Par ailleurs, la réforme vise expressément à réduire l'évolution des recettes de fonctionnement des communes : objectif qui va à l'encontre des besoins sociaux des populations[6] et des besoins en investissement. Il y a eu un précédent avec la baisse des dotations de l'Etat à partir de 2014. A cet égard, l'Octroi de mer des communes n'est pas négociable, c'est le socle de la cohésion sociale dans les DOM mais aussi des exonérations accordées aux entreprises.

La compensation « à l'euro près » que promet l'Etat aux collectivités locales représente en réalité le gel de leurs recettes fiscales. Aussi, si, par exemple, la réforme avait eu lieu en 2008, les collectivités, compensées « à l'euro près », auraient perdu aujourd'hui 500 Millions d'euros. Autrement dit, le tiers de leurs recettes d'Octroi de mer se retrouverait dans le budget de l'Etat (!). De plus, une compensation « à l'euro près » des pertes fiscales des collectivités locales n'est pas garantie sur le long terme, contrairement à la compensation des transferts de compétences sanctuarisée dans la constitution (article 72-2). Cette réforme représente un séisme budgétaire.

Inspirée par des experts du FMI, auxquels fait dorénavant appel la France pour sa politique à l'égard des DOM, malgré la trajectoire funeste des pays du Sud sous tutelle des institutions financières internationales, la réforme vise expressément, au motif de faire baisser les prix, à accroître la présence des produits des multinationales françaises sur le marché local. Ceci va à l'encontre des politiques régionales ou même de la politique économique de l'Union européenne visant à préserver la production locale dans les régions ultrapériphériques (Article 107 § 3 points a) et c) du TFUE).

En outre, les hypothèses sur lesquelles se basent les experts du FMI pour considérer que la stratégie de déstructuration/restructuration économique des DOM, par la suppression de l'octroi de mer et son remplacement par la TVA nationale, serait positive pour les territoires sont, comme le savent aussi bien Bercy que la Cour des comptes, erronées et au contraire, cette stratégie, en ébranlant la production locale provoquera une hécatombe : 50 000 emplois en jeu. Pour rappel, un emploi créé dans le secteur productif (parfois hautement qualifié) génère 3 emplois indirects selon l'INSEE. A titre indicatif, l'Etat avait renoncé à une libéralisation des prix du carburant dans les DOM, car 3 000 emplois de pompistes étaient en jeu.

Enfin, l'Octroi de mer a, dès l'origine, vocation à répondre au plus près aux enjeux spécifiques des DOM, qui sont différents de ceux de l'Hexagone et différents d'un DOM à l'autre, d'où l'autonomie fiscale qui leur a été accordée et sur laquelle l'Etat souhaite revenir, faisant prévaloir ses intérêts propres (budgétaires, économiques, voire géopolitiques) sur ceux des DOM, les rendant plus dépendants de la « Métropole », à rebours d'une aspiration croissante des autorités locales à une évolution statutaire.

Le désengagement budgétaire de l'Etat, se doublant d'efforts additionnels demandés aux collectivités, aux populations et aux entreprises des DOM pour combler le déficit public, aboutit déjà à une flambée de violence de tous ordres, y compris les plus extrêmes (émergence de narco-territoires …) et à une émigration massive de la jeunesse ultramarine, faisant des Antilles les régions les plus âgées à l'échelle de la France.

Rappelons que la TVA nationale est déjà appliquée aux Antilles et à la Réunion, à taux réduits. Quel serait l'état de ces territoires (en particulier les Antilles) si cette manne fiscale[7] n'était pas détournée au profit du budget national où les DOM sont discriminés ? Quel sera l'état de la Guyane et de Mayotte quand l'Etat y généralisera la TVA nationale, bridant les marges de manœuvre des collectivités locales dans un contexte d'explosion démographique ?

En définitive, tant que les DOM subiront des discriminations et entraves pour l'accès aux droits, qu'il s'agisse de droits élémentaires ou pour faire face à des handicaps irréductibles, un alignement des impôts de l'Etat ne peut être imposé aux populations ultramarines pressurées de toutes parts, comme le montre le climat social, et de tous temps. En effet, après des manquements séculaires de l'Etat, sans réparation, les populations des DOM sont mises à contribution, depuis 75 ans, pour financer en grande part leur départementalisation elles-mêmes, à l'image de la population mahoraise aujourd'hui qui ne bénéficie d'aucune solidarité nationale sur le plan social (!). Au contraire, Mayotte, en proportion, contribue le plus au budget social de l'Etat, car il y a eu un alignement de cette île sur les devoirs (les cotisations sociales) mais pas sur les droits (les prestations sociales versées par l'Etat). Est-il soutenable que le département le plus pauvre de France se départisse de la sorte chaque année de 142 millions d'euros nets pour financer les prestations sociales des autres régions nettement plus riches ?

Il apparaît que la départementalisation ne doit rien coûter à Bercy, mais devrait plutôt lui rapporter de nouvelles recettes fiscales au nom du principe républicain d'égalité devant l'impôt que l'Etat veut restaurer en priorité dans les DOM : à la clé 6 milliards d'euros de recettes nouvelles en supprimant ses « dépenses fiscales ».

La réforme de l'Octroi de mer, pivot de cette politique de rattrapage « à l'envers », représente une triple peine pour les DOM, ils vont devoir : 1) renoncer à toute autonomie, 2) renoncer à leur rattrapage et à la satisfaction de leurs besoins sociaux et économiques et 3) financer le train de vie deux fois plus élevé de la France hexagonale. Soit un approfondissement de la colonisation, avec toute la violence institutionnelle que cela implique, car la colonie doit apporter des richesses à la « Métropole », et non pas lui coûter.

L'assimilation se révèle être dès lors un immense malentendu avec, d'un côté une aspiration à des droits après quatre siècles de servitude, de l'autre une volonté d'accroître une emprise y compris fiscale, deux motivations opposées qui transforment les DOM en un cocktail explosif, par nature, avec une ligne rouge franchie dans cette « guerre de tranchées »[8] quand l'Etat, aux abois, rompt le « pacte départemental » en mettant fin à des allègements fiscaux destinés à compenser des handicaps irréductibles.

Aussi le rêve de décolonisation par « assimilation » (étymologiquement « réduction en pâtée ») se transforme en cauchemar de l'achèvement de la colonisation, y compris par le peuplement.

75 ans après la loi d'Assimilation, les DOM se trouvent encore dans le purgatoire de la départementalisation, rien ne dit qu'au bout du tunnel se trouve le Paradis.

NB : L'Etat semble faire marche arrière quant à son objectif de supprimer le régime d'exonération de l'Octroi de mer en faveur de la production locale. En effet, dans sa temporisation pour rendre sa réforme acceptable par les collectivités locales, l'Etat dispose de deux leviers, premièrement mettre en place une TVA « régionale » tel que vu précédemment, et, deuxièmement, conserver l'Octroi de mer uniquement pour taxer les produits concurrents à la production locale. Dans tous les cas, les effets négatifs de la réforme seront attribués aux collectivités locales et aux producteurs locaux. Par ailleurs, l'on va se retrouver avec 3 taxes à la consommation sur un même territoire : TVA nationale (aux Antilles et à la Réunion), Tva « régionale » et Octroi de mer, qu'il faudra à terme refondre en une seule taxe pour remédier aux « effets pervers » de ce nouvel échafaudage de Bercy, priorité de l'Etat dans les DOM.

NOTES

[1] « L'Octroi de mer : pourquoi et comment le supprimer », FERDI (2020).

[1] Outre cette note conclusive, la présente étude intitulée « L'Octroi de mer - « Réforme » nécessaire ou impasse budgétaire économique et statutaire ? » se décline en six documents distincts :

ü (1) Un Etat au bord du précipice disposant de ses Outre-mer

ü (2) Les effets ravageurs de la « réforme » de l'Octroi de mer sur les prix, l'emploi & les finances locales

ü (3.1) Les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales : Une construction

ü (3.2) L'Octroi de mer : Seule perspective pour les communes, le cas des Antilles

ü (4) L'enjeu de la « réforme » ce n'est pas l'Octroi de mer mais la TVA nationale

ü (5) La départementalisation ne doit rien coûter à l'Etat

[2] En raison d'une « mauvaise gestion » endémique qui serait causée par la « richesse » que leur apporte l'Octroi de mer, les budgets des communes ultramarines font l'objet d'un encadrement maximal, via notamment un apport en « ingénierie » de l'Agence française de développement.

[3] L'Octroi de mer payé par les importateurs sera remplacé par une TVA payée par le consommateur final . Les grands gagnants de la réforme seront les importateurs accusés de marges abusives.

[4] Le dynamisme de l'Octroi de mer est outrageusement exagéré pour donner l'illusion de richesse et son corollaire, la gabegie. L'Octroi de mer est aussi accusé de financer la prime de « vie chère » des communes, alors qu'il finance cette charge à la place de la DGF de l'Etat. L a prime de « vie chère » est quant à elle accusée de tirer les prix à la consommation vers le haut. Or, le surcoût que représente la prime de « vie chère », soit 20% du salaire brut, est contrebalancé par un effet de structure des emplois : le personnel d'encadrement est plus nombreux en France hexagonale que dans les DOM et sa rémunération tire la moyenne hexagonale à la hausse.

[5] Pour rappel la mise en œuvre d'une TVA régionale à quatre taux en Nouvelle Calédonie en 2018 a provoqué un choc fiscal (perte de 50 millions d'euros de ressources fiscales + une inflation) qui continue (et que continue) d'alimenter une crise politique. Pourtant, avant cette réforme, un essai à blanc avait été réalisé pendant 3 ans. Il importe de préciser qu'avant la mise en œuvre de cette TVA, les services étaient déjà taxés. Par ailleurs, dans les DOM où la TVA nationale est appliquée, à taux égal le rendement de la TVA n'est pas supérieur à celui de l'Octroi de mer, car l'élargissement de l'assiette aux services est contrebalancé par tout un système de remboursements et de déductions, sans compter la fraude à la TVA qui représente 25 milliards d'euros à l'échelle de la France.

[6] En bridant les recettes de fonctionnement des collectivités, l'on resserre l'étau autour des populations et favorise leur émigration. Faut-il le rappeler, dans les régions particulièrement touchées par le chômage, « la fonction publique territoriale joue un rôle régulateur sur le marché du travail par l'intermédiaire des emplois aidés » ? Aux Antilles, où les finances communales sont sinistrées en raison de facteurs exogènes, l'on dénombre 1.5% de contrats aidés contre 20% dans les autres DOM. Les communes des Antilles sont malgré tout appelées par l'Etat à être solidaires des autres DOM plus pauvres pour compenser les défaillances de la solidarité nationale à l'égard de ces dernières. Et pour trouver des marges de manœuvre, il leur est demandé de diminuer toujours plus leurs effectifs.

[7] La Cour des comptes, qui vient de plancher pendant un an sur l'avenir de l'Octroi de mer, avoue, dans son rapport final , « l'Octroi de mer : une taxe à la croisée des chemins », 2024) , ne pas connaître le montant des recettes de la TVA nationale prélevé aux Antilles et à la Réunion, en dehors des chiffres fournis par les experts du FMI pour l'année 2017. Nous avons donc mené l'enquête, et par exemple pour l'année 2022, le montant de la contribution des consommateurs antillais et réunionnais au budget de l'Etat est de 1.3 Milliards d'euros. Cette omerta sur la TVA nationale donne l'illusion que seuls les 1.6 milliards d'euros d'Octroi de mer prélevés dans les 5 DOM pèsent sur le budget des ménages « les plus fragiles ».

[8] Dans cette « guerre de tranchées », les administrations centrales se trouvent en première ligne pour défendre les intérêts de l'Etat ou des collectivités de l'Hexagone face aux enjeux des DOM (voir documents 3.1 et 4). Or, les collectivités ultramarines attendent de celles-ci une « évaluation » de la réforme fiscale qui leur sera proposée, plutôt que se positionner quant au bienfondé de cette réforme.

2024-06-10T11:40:12

À propos de L'Inconnue

Par : dev
10 juin 2024 à 19:18

Dans leur formidable entreprise éditoriale, qui déploie autant de propositions aptes à déjouer les idéologies métaphysiques de notre culture occidentale, les éditions Vues de l'esprit font paraître ce printemps 2024 L'Inconnue, Cinq présences mystiques féminines contemporaines, un livre de Hilary Hart traduit de l'anglais américain par Florence Barc et Grégoire Langouet. Initialement édité en 2003 aux Etats-Unis, ce livre cherche à déterminer l'existence et les caractéristiques d'une « mystique féminine » dans différentes pratiques spirituelles, elles-mêmes liées à différents territoires, différentes langues et écritures. Pour ce faire, Hilary Hart donne à la parole à cinq femmes, « cinq présences mystiques féminines contemporaines » qui entretiennent un rapport privilégié, dédié et particulier à autant de traditions. Déployé en cinq chapitres d'égales dimensions et une brève introduction, L'Inconnue propose un voyage en différents lieux du globe, un voyage dans des états de conscience auxquels nous avons, pour la plupart d'entre nous, fortement sécularisé.es, presque jamais affaire au fil des jours.

Le livre part d'une constante dans les traditions et pratiques métaphysiques : la distinction entre le féminin et le masculin, et les dimensions opposées et complémentaires que ces deux termes recouvrent. En restituant la parole de femmes en prise directe avec la fréquentation quotidienne de l'invisible, le livre constitue un hors-champ à la discussion et aux combats féministes, dont les sujets et objets sont essentiellement politiques, ou du moins se raccrochent explicitement à du politique pour s'instituer et se fonder en légitimité. En contrepartie, en s'appuyant sur « cinq présences mystiques féminines », ce sont cinq paroles situées qui s'énoncent dans leur apposition, parfaitement contemporaines, et dont la quête spirituelle, bien qu'ici empreinte d'une forme de radicalité, ne saurait manquer de renvoyer à ce qu'instruit le terme d'écoféminisme, sous les plumes d'Émilie Hache (Reclaim, Cambourakis, 2016), de Starhawk, (Rêver l'obscur, Cambourakis, 2015) ou d'Ursula Le Guin (Danser au bord du monde, L'Éclat, 2020). Impossible, donc, et malgré le caractère suranné du titre, de réduire leurs énonciations dans le fond d'un passé ou d'une utopie surgissant d'une imagination quelconque. Par ailleurs, et comme le rappellent habilement les éditeurs dans une préface qui anticipe le reproche d'apolitisme, cela n'est pas parce que les femmes interrogées ne se réclament d'aucun courant féministe que leurs positions ne sont pas porteuses d'émancipation. L'agencement de ces six voix, parce que les « cinq présence mystiques » sont tissées à celle de la narratrice, crée un espace pour des « vues de l'esprit » dont le caractère parfois dérangeant nous permet d'apercevoir le conformisme de notre horizon d'attente formel et conceptuel, normalisé par le naturalisme scientifique et misogyne.

Le titre, attrayant par son étrangeté, est gros de promesses tenues au fil du texte, où l'on suit Hilary Hart, elle-même engagée dans une quête de spiritualité féminine, partir à la rencontre de femmes qui ont dédié leur vie à la pratique et à l'exploration de la conscience dans son rapport à l'au-delà, ou, pour le dire autrement, à l'invisible. La composition du livre est habile et circulaire, qui part de ce qui nous est (nous, lecteurices occidentalisées et ici francophones) le plus proche pour aller vers la rencontre qui semble la plus étonnante, la plus rétive à la formulation, au langage : nous commençons la quête avec Angela Fischer, guide spirituelle allemande mariant l'héritage chrétien à la voie soufie naqshbandie, pour qui les vertus et fonctions du féminin sont dicibles et inscriptibles dans la vie sociale, pour l'achever avec Lynn Barron, étonnante figure d'Américaine vivant seule dans le désert de Mojave avec ses quatre gros chiens, ancienne maquilleuse professionnelle ayant subit une crise mystique et forgeant depuis lors une pratique apparentée au soufisme. C'est de Lynn Barron que vient le terme d'« Inconnue » pour désigner une présence mystique, intime et profonde au monde, « mélange des éléments masculins et féminins » (p. 148). Entre ces deux figures d'ouverture et de clôture du livre, nous entrons en relation avec le séjour et les expériences d'Hilary Hart chez et avec Pansy Hawk Wing, porteuse du calumet dans la tradition des Sioux Iakota, avec Sobonfu Somé, Burkinabé exilée à Sacramento, « gardienne des rituels », et Jetsunma Tenzin Palmo, moniale d'origine britannique, « célèbre pour sa retraite de douze ans dans une grotte de l'Himalaya indien ». La manière dont ces femmes ont été amenées à dédier leurs vies à la spiritualité est différente. Il s'agit d'un héritage auquel se reconnecter et duquel se faire reconnaître, ainsi pour Pansy Hawk Wing dont la qualité de porteuse de calumet a pu être déniée par ses homologues masculins ; d'une tradition matrilinéaire qui invite à assumer sa vocation de l'autre côté de la terre, où Sobonfu Somé a été envoyé par « le village », où elle œuvre à la préservation et à la viviscence des pratiques rituelles de l'Ouest africain, luttant ainsi contre l'isolement et la dépression de compatriotes exilés comme elle, mais pour d'autres raisons. Il s'agit encore, pour Jetsunma Tenzin Palmo, de fonder un monastère pour jeunes filles au pied de l'Himalaya et d'inscrire sa vie hors du réel mondain et de l'appauvrissement, voire de la négation de l'esprit du bouddhisme tantrique tibétain par des pratiques « consumériste » du monachisme (faire une retraite de quelques mois pour ensuite retourner à sa vie « normale »).

Plusieurs points sont remarquables dans ce texte qui échappe aux catégories – essai, récit, récit de voyage, enquête, témoignage ? – et construit une position de lecteurices en (apprentie) anthropologue, qui se voit confrontée à des rapports au monde et des modes analogiques presque aussi éloignés parfois que peuvent l'être des personnes autochtones pour une Occidentale. Partant, aucune d'entre elles ne nie l'impact dévastateur de la culture masculine sur la psyché féminine et la dégradation profonde de l'estime de soi qu'elle implique pour une femme. Toutes témoignent d'une grande violence constitutive de l'expérience mystique. Sobunfu Somé évoque une « volonté d'être démantelée, en mille morceaux, sans cesse » (p. 82), tandis que Lynn Barron parle d'une « lutte intense » qu'elle ne « souhaite à personne » (p. 158).

Dans une démarche de mise « en relation », ainsi qu'est baptisé le chapitre dédié à Pansy Hawk Wing, des êtres avec eux-mêmes, avec les autres et avec le monde qui les entoure, chacune de ces femmes invente sa « présence mystique ». Dans un monde dévasté par l'extractivisme où règne l'abstraction comptable, le féminin recèle une puissance de guérison (p. 83) qui prend forme tantôt, comme pour Pansy Hawk Wing, dans le rappel du récit mythique de « la Femme Calumet Bison Blanc qui a apporté la pipe sacrée au peuple Iakota » (p. 58), tantôt à travers des images de la création alternatives à celles de la chrétienté chez Sobunfu Somé, où « la lune est le lieu d'origine des femmes » (p. 93) et la terre « un grand marché aux puces » (p. 98). Ces autres généalogies sont liées à la possibilité pour les femmes d'obtenir reconnaissance par une figure, ou plutôt par des êtres qui ne sont pas masculins, et s'émanciper précisément d'un type de reconnaissance phallocentré (p. 102). La reconnaissance provient de la connaissance de l'existence d'autres forces dont l'universalité est assertée par le « maître », le guru, la grand-mère, qui aident à les reconnaître en soi.

Les définitions de l'« esprit féminin » convergent sans se recouvrir au fil du livre, relatif à un « espace », selon Jetsumna Tenzin Palmo (p. 116), où rayonne une « noirceur lumineuse », ainsi que le formule Lynn Barron (p. 146), dont le fondement est de « tout soutenir, de tisser les choses les unes avec les autres » (p. 83), pour Sobonfu Somé. La qualité d'éloquence de ces femmes est tramée de silence et d'une forme de certitude quant à leur don et le choix de leur vie, tant à rebours de la majorité. « La vie spirituelle, c'est comme nager à contre-courant », illustre Jetsumna Tenzin Palmo pour dire la force que demande de « remonter le courant et garder le cap sans se laisser emporter dans l'autre sens » (p. 120). Si on retrouve dans leurs discours les qualités traditionnellement attribuées au féminin, elles font l'objet d'un étayage fort puissant qu'il est difficile de ne pas rapprocher de la démarche de « retournement du stigmate » propre à la figure politique contemporaine de la sorcière. Ainsi, l'analyse (que l'on pourrait dire deleuzienne) de Sobunfu Somé, à l'égard des émotions, déploie-t-elle un vrai espace critique, notamment en relation avec la notion de « drame ». « Les émotions maintiennent un équilibre ; elles nous permettent d'éliminer ce qui ne fonctionne pas et de laisser entrer l'esprit […] L'émotion réelle – ou positive – est un moyen simple de se relier à ce qui se passe. Le drame, ou l'usage négatif des émotions, consiste à s'impliquer excessivement dans ce que l'on ressent, ce qui peut nous couper de ce qui se passe. […] Le chagrin consiste à ressentir quelque chose qui a besoin d'être guéri ; il relie une personne à ce qui peut l'aider à guérir. Les pleurnicheries ne visent qu'à tourner en rond pour attirer l'attention » (p. 95 ; 97-8). Une autre dimension du féminin, présent évidemment (l'ai-je déjà précisé ?) chez tout être humain, qui peut nous être utile est celle d'une pensée « en réseaux », non hiérarchique. « Il [le pouvoir féminin] ne se manifeste pas de façon démonstrative, il ne domine pas mais autorise plutôt à être soi-même, et aux choses à être telles qu'elles sont, sans agressivité ni revendication » (p. 84). Une manière d'être au monde dans l'inclusion, profondément liée à la nature dont la référence court dans le livre selon différentes modalités, jusqu'à cette image pour donner à sentir ce que peut être l'Inconnue : « C'est comme être à l'intérieur d'une fleur » (p. 146).

Le plaisir de la lecture est lié au dévoilement progressif des différentes dimensions liées au féminin comme puissance autre, et je souhaite ici le préserver, d'autant qu'il opère par tournoiement délicat autour du mystère de l'Inconnue, et produit un léger mais certain effet d'hypnose grâce auquel lea lecteurice peut entrer en relation avec sa propre réception. La mienne a pris la forme d'une lutte entre la soif de lire et l'esprit qui ne cessait de se cabrer à la lecture de tant d'apparents lieux communs. Il a fallu me calmer moi-même et me laisser envoûter pour me laisser instruire. L'intérêt de ce livre est qu'il présente différentes voix, et l'on peut tisser sa réception à l'intersection d'elles. Son effet agit par résonnances, et je me suis rendue compte de la férocité de mon système de « défenses », pour employer un vocable psychanalytique, hérité de longues études franco-françaises. Ainsi, le franc dépaysement proposé va de pair avec un subtil retour aux sources (pour ma part), où j'ai fini par apercevoir que mon avidité, tant à lire qu'à critiquer, témoignait sans nul doute d'un grand manque, résultat de l'affreux refus de la ritualité par nos sociétés sécularisées et coloniales, grinçant de mépris envers toute pratique spirituelle pour mieux détruire ce qui vit alentours. « Ce dont nous parlons est un état de conscience », dit Lynn Barron à Hilary Hart à la fin du livre. Loin des types de lecture auxquels nous sommes habituées, L'Inconnue, cinq présences mystiques féminines contemporaines, s'adresse à une part de nous laissée dans l'ombre, ou pour mieux dire, dans le « secret », à l'origine du terme « mystique », secret doucement approché dans ce livre, et peut-être porteur du germe d'un autre regard.

Juliette Riedler

L'Inconnue
Cinq présences mystiques féminines contemporaines

De Hilary Hart

Ed. Vues de l'esprit, 2024.

Les Kanaks face à un colonialisme attardé

Par : dev
10 juin 2024 à 11:57

L'Occident est entré, depuis quelques temps, dans sa phase de décadence. Cela s'est signalé entre autres dernièrement par son regroupement défensif spectaculaire autour d'Israël dans le conflit qui oppose ce dernier aux palestiniens. Suite à ses revers répétés en Afrique, la France quant à elle, s'est précipitée sur ses Outremers, en vue de bien marquer aux yeux de tous les limites de son territoire et d'y renforcer en toute urgence sa présence. Cette manœuvre conduit à la situation actuelle en Nouvelle Calédonie où cette volonté colonialiste se heurte à l'opposition et à la résistance farouche du peuple kanak originaire. En quoi cette situation nous regarde t-elle nous autres Antillais ? Deux points fondamentaux semblent à nos yeux nous concerner : le premier de toute évidence est la politique de colonisation de peuplement et ses implications inéluctables à terme. Le second est non moins important présentement, et plus fondamental pour la vision de sociétés et d'un monde tout autre que celui légué par la civilisation occidentale, qui apparaît de plus en plus comme l'un des piliers de cette dernière et l'élément le plus insidieux de son idéologie, à savoir la démocratie. Les Kanaks à travers leur résistance s'opposent à l'une et à l'autre. C'est là la richesse inestimable qu'ils nous apportent : à nous de savoir l'accueillir.

S'agissant de la colonisation de peuplement : quelle que soit l'époque à laquelle celle-ci advient et les circonstances qui lui donnent sa forme et son assise, l'élan animant toute colonisation de peuplement, que ses protagonistes en soient conscients ou non, provient d'une volonté de puissance et de domination qui ne tarde pas à se manifester comme telle au fur et à mesure que cette colonisation prend de l'ampleur : elle gagne en arrogance. Venant de la puissance coloniale, ce mouvement est selon les circonstances : soit, ouvertement et brutalement planifié comme dans le cas de la Nouvelle Calédonie avec entre autres : l'incitation faite aux bagnards libérés de s'y implanter ; l'orientation vers cette destination des pieds-noirs chassés d'Algérie suite à l'affranchissement de ce pays de la tutelle française ; la circulaire clairement cynique de Pierre Messmer alors premier ministre (1972) à son secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, lui enjoignant de procéder par tous les moyens (« sans qu'il soit besoin de textes, l'administration peut y veiller » ) à « l' immigration massive de citoyens français métropolitains » en vue de faire échec « à toute revendication nationaliste des populations autochtones » ; soit, en procédant en sous-main comme c'est le cas présentement aux Antilles, en vue de susciter/organiser un ample mouvement croisé d'émigration/ immigration ; à décrédibiliser les pouvoirs locaux en vue de les encadrer ; à renforcer les organes coloniaux de répression et de contrôle (justice renforcée par de nouveaux corps, gendarmerie d'élite, Cour des comptes omniprésente sur le contrôle de gestion, préfet commué en nouveau gouverneur … ).

Dans un cas comme dans l'autre et quelle que soit la variété des moyens mis en œuvre, la politique de colonisation de peuplement vise un seul et unique objectif : « le maintien (ou le renforcement) des positions françaises » (Messmer) à travers le monde en tant que puissance économique et en tant que puissance militaire. En Nouvelle Calédonie, cette politique de colonisation de peuplement va aboutir à mettre le peuple kanak en minorité dans son propre pays, ce qui était le but recherché. D'où la mise en cause radicale de la démocratie occidentale par les Kanaks opposant à celle-ci leur mode traditionnel de délibérer.

La démocratie électorale occidentale est régie de part en part par le nombre dont l'effet est d'une part, d'uniformiser, de rendre même-pareil, autochtone et métropolitain ; l'objectif poursuivi étant, d'une part, de parvenir ainsi à la majorité pour les colons ; d'autre part, de trancher, de séparer, ceci pour une mise en ordre en vue de la compétition.

Le mode traditionnel de délibérer des peuples tels les kanaks, mais pas uniquement, est assis sur la parole, celle-ci ayant cours tant qu'ils ne sont pas parvenus à un accord, la parole étant ainsi saisie par eux dans son fondement même qui est, s'agissant des communautés, celui de rassembler.

Le glissement de ce qui constitue l'être humain en propre, à savoir la parole, vers le nombre est ce qui caractérise essentiellement la civilisation occidentale. L'effet de cette dérive qui atteint aujourd'hui une ampleur considérable compte tenu de l'importance acquise par la technique moderne et ses diffusions technologiques, est, d'une part, une indéniable efficacité, mais d'autre part, et lui étant liée, une puissance de dévastation de la terre qui évolue de conserve avec le ravalement de l'être humain à la fonction de simple rouage dans le fonctionnement du mécanisme. Le rôle joué par la démocratie occidentale, rôle que la colonisation de peuplement laisse apparaître sous son véritable jour, est de faire surgir des pouvoirs à même de s'élancer dans une compétition économique et stratégique misérable et suicidaire.

Savoir accueillir la richesse que nous apporte la résistance kanak, c'est bien entendu être veillatif à la colonisation de peuplement et à ses menaces de corruption, voire de dissolution, mais aussi nous mettre en quête d'un espace autre que celui de la démocratie occidentale, tant pernicieuse, si nous cherchons vraiment à nous épanouir dans un monde ré-approprié, ce qui ne peut advenir qu'en nous accordant pleinement à la parole, et pour ce faire, il nous faudrait d'abord apprendre à l'écouter, et cesser de la considérer comme un simple outil de communication quand c'est elle qui nous ouvre (ou devrait nous ouvrir) aux choses et au monde.

Cette contestation de la démocratie occidentale constitue très certainement le saut le plus prodigieux que nous met en voie d'accomplir la résistance kanak, et qui s'adresse à tous dans ce temps où l'histoire humaine nous a projetés et où il s'agit plus que tout d'enjamber cette civilisation mortifère.

Monchoachi

Vauclin, le 3 juin 2024

Le tétralemme révolutionnaire et la tentation autoritaire

Par : dev
10 juin 2024 à 11:37

Hier soir, Michalis Lianos nous envoie un laconique « comme prévu » accompagné du lien de son article de septembre 2022. Il nous paraît essentiel de le rééditer aujourd'hui pour comprendre le schéma général dans lequel s'inscrit le devenir de la situation politique actuelle. Il s'agit d'une sociologie des quatre solutions ou issues d'une séquence à fond révolutionnaire : il se trouve que la solution choisie par le problème présent semble être « la voie communautaire » - populiste et fasciste. La finesse de son analyse permet de sentir ce qui s'est inversé et perdu depuis les Gilets Jaunes.

Le centre politique se contracte. Citoyen.ne.s et analystes n'avaient pas compris que le supposé triomphe de la « République en Marche » en 2017 était en effet la conséquence d'une réalité pourtant évidente : même la magie omnipotente d'un système ‘majoritaire' ne pouvait plus entretenir deux partis politiques centristes qui pourraient prétendre au pouvoir. Le centre s'effondrait sous les applaudissements des centristes de droite et de gauche, enivrés par leur vision modernisatrice, supposée performante, autant sur le plan social que sur le plan gestionnaire.

Sans surprise, les augures de grands changements dynamisants ont été démentis sur le plan social. Mais cela a ajouté aux attentes déçues d'une couche de population qui observait cette fois les évolutions avec un vrai espoir et un instinct de survie activé. Porteurs de l'identité du « peuple », les Gilets jaunes ont démontré par leur présence que la partie populaire des consentants à l'alternance partisane au gouvernement, mettait désormais fin à sa tolérance. Les classes modestes qui tenaient à ‘vivre dignement de leur travail', sans assistance et avec la fierté de pouvoir influencer sensiblement le sort du pays, comprenaient maintenant qu'elles n'étaient plus indispensables à cette nouvelle recomposition bourgeoise. Comme les couches prolétaires, précaires et ségréguées, les ‘inclus' populaires devenaient désormais périphériques pour le nouveau pacte politique des classes urbaines aisées, et ceux qui aspiraient à y appartenir. La scission entre « le peuple » et « les individus » s'est confirmée. L'histoire s'est accélérée.

Elle s'est accélérée de façon parfaitement attendue, car il faut penser que le tétralemme [1] auquel fait face chaque mouvement sociopolitique radical est clair. On peut le représenter par ce schéma :

Cette représentation [2] condense l'évolution possible des mouvements sociaux à visée structurelle, c'est-à-dire, demandant un changement politique structurel plutôt que s'opposant à une mesure ou un domaine sociopolitique précis (par exemple, à un amendement du code du travail ou à un type de discrimination). Aussi, ce schéma s'applique seulement à des pays connaissant une gouvernance politique plus ou moins démocratique. Il permet de décrire rapidement où ces pays se trouvent aujourd'hui en termes de potentiel sociopolitique et quels sont les espoirs et les risques qui les entourent.

Révolution et violence

Notre point de départ doit être inévitablement le point le plus improbable, à savoir la réussite directe d'un mouvement social conduisant à un « changement structurel ». Le terme est choisi pour signifier un changement qui dépasse les bornes d'une « crise gouvernementale », en ce sens qu'il s'agit d'une modification de l'architecture institutionnelle, donc du mode de gouvernance politique d'une société. S'il est impossible de prévoir les formes d'une telle modification, il est aisé de la définir par une seule caractéristique, à savoir qu'un mouvement social à visée structurelle parvienne à inaugurer une nouvelle organisation du pouvoir dans une société. Dans le cas des Gilets jaunes, cela signifierait, par exemple, la fin des représentants politiques de carrière et le recours systématique à des formes de démocratie directe (le fameux « RIC »).

Nous ne nous occuperons pas ici des probabilités de chaque issue, mais il est facile de comprendre qu'un changement de cet ordre n'est pas très probable. Cependant, l'impossibilité d'y accéder prend plusieurs formes, notamment du point de vue de la perception des participant.e.s au mouvement social concerné. Un des aspects très intéressants de l'échec à aboutir au changement structurel est l'interprétation des faits par les parties impliquées. Il s'agit d'un angle mort en ce qui concerne à la fois la politique et la recherche. La concentration sur « le résultat » du conflit produit une représentation binaire dans laquelle les vainqueurs conservent le pouvoir et le mouvement perdant occupe sa place précédente. Ce ‘résultisme' est en vérité un puissant effet du pouvoir lui-même, qui focalise les regards sur la victoire en faisant ainsi penser que la question est tranchée, résolue.

Or, contrairement à la victoire, la défaite, oblige à une posture de discontinuité. On doit interpréter le conflit d'une façon qui explique pourquoi les porteurs du pouvoir établi sont parvenus à le conserver. En le faisant, on réaménage la compréhension politique de soi et des autres, à savoir, on réinterprète la société et son fonctionnement politique. Ici, la vision de tunnel conflictuelle se transforme en considération à 360 degrés. Chaque participant.e évolue ainsi vers une perception de la nature du pouvoir et des moyens qui ont permis sa continuité. Et parmi ces moyens, rien ne domine la perception autant que la violence, outil ultime de négociation. Son utilisation-même fait penser naturellement que si cet ultime moyen n'était pas utilisé, le mouvement aurait pu parvenir à ses objectifs, donc au changement structurel.

Deux conclusions peuvent être tirées à cette étape. Premièrement, un mouvement à visée structurelle quand il considère le cadre de son échec, ne ressemble pas du tout à un autre type de mouvement, à visée spécifique. Pour résumer cette particularité, nous pouvons dire que les mouvements à visée spécifique se focaliseront sur les aspects tactiques et conjoncturels de leur échec, car la lutte autour d'une mesure ou une condition spécifique, concerne par définition la relativité d'un « rapport des forces favorable », comme on le dit souvent dans les rangs des organisations qui animent ce genre de mouvement. Les participant.e.s savent que leurs adversaires ne luttent pas pour leur survie, et placent ainsi leur compréhension de l'échec dans le cadre d'une lutte continue dont ils ont perdu une étape. Dans ce cadre, l'issue normale est de persévérer à défier les pouvoirs établis en rassemblant plus de soutien et en améliorant sa tactique.
Il en va autrement pour un mouvement à visée structurelle. Ses participant.e.s ont conscience que répéter leur approche n'est ni possible ni souhaitable. Non seulement les traces de l'échec sont indélébiles et rendent une nouvelle mobilisation d'ampleur structurelle improbable, mais il est impossible de développer une capacité de violence comparable à celle de l'adversaire.

Deuxièmement, un tel mouvement confronté à la violence, ne dispose pas d'issue idéologique évidente. Car, justement en émergeant, il aura nécessairement rassemblé, de façon explicite ou implicite, le soutien de tous ceux qui souhaitent un changement structurel [3], et se composera par définition des tendances qui n'adhérent pas à un positionnement idéologique précédent. Si tel était le cas, il aurait par là-même été intégré dans la configuration politique établie en devenant ainsi un mouvement à visée partisane spécifique. Il existe donc un vacuum dans lequel les participant.e.s d'un mouvement à visée structurelle pensent, et se pensent, après leur échec. Dans ce cadre ils et elles devront considérer la suite.

Obstination et retrait

La suite peut comprendre un certain degré de persévérance, notamment pour la minorité des participant.e.s ayant pensé le mouvement non pas simplement comme une force de renversement du statu quo, mais comme un levier pour l'émergence d'une réalité sociopolitique précise. De ce fait, ces participant.e.s peuvent difficilement adhérer à des voies appartenant au spectre politique établi ; par conséquent, la persévérance est leur seule voie pour absorber l'échec sans avoir le sentiment de trahir leur propre engagement. Hormis la survenance d'un changement aléatoire favorable, il s'agira ici d'une impasse exprimée par l'obstination. Plus le mouvement est original, donc étranger à la configuration établie, et plus la fréquence et la durée de l'obstination seront importantes ; car, il sera difficile pour les participant.e.s attaché.e.s aux valeurs spécifiques du mouvement de trouver un refuge idéologique auprès des acteurs déjà présents [4].Cette obstination peut bien faire émerger des postures oppositionnelles qui restent marginales sans s'associer à des courants de pensée ou d'action identifiés. In fine, elles se joindront à la masse des postures qui parcourront leur environnement afin de trouver une condition plus ou moins compatible avec la transformation individuelle subie en conséquence de la participation au mouvement.

Notons ici que la posture de l'obstination, malheureusement ignorée par la recherche en sciences sociales, est une condition des plus fréquentes dans une société où l'individuation s'approfondit à vue d'œil [5]. L'individu se considérant comme une force politique en soi, affranchi des cadres prédéterminés et capable de choisir ses préférences à la carte, procède de façon indépendante à l'ajustement de son intégration sociopolitique. Ainsi, il ou elle se trouve guidé.e par la conjoncture qui l'entoure en explorant la compatibilité de ses choix individuels avec les courants socioculturels qui traversent son environnement. Cela ne signifie pas que chaque participant.e en retrait du mouvement, fluctue de façon aléatoire sur les diverses vagues postindustrielles, mais i.elle navigue dans ces eaux en gardant un cap plus ou moins déterminé et en rapport avec la conjoncture. Il s'agit ici d'un processus de normalisation progressive qui rebat les cartes des postures politiques en influençant aussi bien celles et ceux qui ont éprouvé l'échec du mouvement, mais aussi les environnements qu'ils et elles peuvent influencer par l'expression de leurs avis. La normalisation conjoncturelle est donc une réserve de contestation, capable aussi bien d'alimenter des oppositions à visée spécifique que de verser à terme dans les deux autres grands courants auquel l'échec du mouvement donne lieu.

Mise à jour idéologique

Pour la majorité des acteurs, toujours et partout, les voies ouvertes déterminent les directions possibles. Si un mouvement a produit un certain impact public, les forces politiques et les acteurs qui les portent adaptent leurs discours et pratiques. La sphère politique postindustrielle est structurellement orientée vers la démocratie représentative, fortement frelatée par des systèmes électoraux non proportionnels, capables de produire des gouvernements jouissant d'une majorité parlementaire. Transformer une minorité en majorité absolue, implique presque toujours un avantage pour des positionnements relativement conservateurs. Car, l'existence même d'un système où les citoyens ont leur mot à dire, signifie souvent qu'une majorité souhaite sa continuité, ou du moins la tolère. Dans le cas contraire, il s'agit de ce que l'on appelle une « crise », à savoir une mise à nue de la non représentativité gouvernementale, ou du moins, une critique du pacte qui conduit à sa tolérance.

Pour les participants d'un mouvement à visée horizontale qui a réussi à générer une crise mais échoué à provoquer un changement structurel, les forces critiques déjà établies représentent un véritable salut. Lors du mouvement, et à l'aune de son influence, ces forces auront ajusté leur discours afin de bénéficier de sa dynamique critique et, dans la mesure du possible, l'instrumentaliser en augmentant leur propre influence. On peut aisément séparer ces forces critiques en deux camps, déterminés respectivement par leur priorité idéologique ou communautaire. Pour nos besoins ici, donnons une définition lapidaire de ces caractéristiques. La caractéristique idéologique concerne un cadre normatif qui devrait s'appliquer à la vie collective humaine, toujours et partout ; donc, un ensemble de projections, y compris politiques, prétendant à une validité externe à la collectivité concernée. En revanche, la caractéristique communautaire puise son cadre normatif à l'intérieur du lien collectif, qui devient la raison d'être de ce cadre et le socle de sa projection politique. Les deux camps possèdent bien sûr les deux caractéristiques, idéologiques et communautaires, mais ce qui les distinguent est la priorité donnée à l'une de ces deux caractéristiques.

La voie idéologique est donc ouverte après l'échec, à deux conditions. Premièrement, l'existence d'un acteur établi, par exemple un mouvement ou un parti politique, assez critique envers le gouvernement pour accepter tacitement qu'un changement structurel serait légitime. Ceci implique donc que cette critique traverse plusieurs domaines ; par exemple, les domaines économique, social, environnemental, etc. Deuxièmement, il est nécessaire que cet acteur établi n'ait pas exprimé d'opposition au mouvement ou qu'il ait montré une sympathie pour sa cause, voire un certain soutien. La rencontre est ainsi mutuellement souhaitable. Pour l'acteur établi, le bénéfice est majeur et multiple. S'il s'agit d'un parti politique, l'avantage électoral est évident. Mais en tout état de cause, le fait que les participants d'un mouvement majeur s'y intègrent en grand nombre renouvelle les lettres de noblesse de radicalité de l'acteur établi en le consacrant en tant que porteur authentique des demandes critiques venant spontanément de la société. Pour les participants du mouvement ayant échoué, le rapprochement constitue un compromis salutaire, en ce qu'il permet de « continuer la lutte » et ne pas être obligé de faire face à l'échec. En s'appropriant cette continuité comme une mise à jour idéologique, on transforme un échec net en réussite relative, puisque la critique du système se trouve augmentée. De plus, cela permet de conserver l'identité symbolique du mouvement. Cette posture est représentée dans notre exemple par l'entrée croissante des membres de la France Insoumise et du Nouveau Parti Anticapitaliste dans le mouvement des Gilets Jaunes quand ce dernier commençait à s'affaiblir, et le refuge idéologique et électoral que plusieurs membres des Gilets Jaunes ont trouvé auprès de la France Insoumise. Il est important de noter ici que ce choix – qui écarte des acteurs au discours plus historique ou théorisé, et moins spécifiquement anti-gouvernemental, tels que le NPA ou le PCF – marque la préférence pour maintenir l'espoir déçu d'un changement structurel imminent, d'un renversement rapide qui constituerait non seulement une mutation profonde mais aussi une démonstration de force ; autrement dit, une victoire qui laverait l'affront des sacrifices non récompensés lors du mouvement.

La voie communautaire

La priorité donnée au lien collectif est profondément significative en général, et cruciale dans les dynamiques du conflit [6]. Elle présente l'attrait d'une posture fondée sur une opposition bien plus ‘personnelle' que la voie idéologique, car au lieu de diluer les participants du mouvement dans des catégories sociopolitiques abstraites et durables dans le temps (par exemple, la « classe »), elle leur permet de lutter ‘en tant qu'eux-mêmes' en maintenant le lien qui les identifie. Ainsi, ils et elles évitent la perte de leur identité, donc la perte de leur rapport à la lutte qui les a constitué.e.s en collectivité. Préserver ce lien est important à plusieurs titres.
Premièrement, on circonscrit la collectivité du mouvement en le situant dans le cadre exclusif de son action, et on garantit ainsi la continuité de sa visée horizontale et de son ambition révolutionnaire.
Deuxièmement, le principe identitaire de la collectivité permet aux participants qui ont rejoint le mouvement en tant que « révolutionnaires », sans appartenance idéologique ou politique précédente, ou en dépassant cette appartenance, à maintenir cette position et à se passer de tout examen réflexif de leur opposition au pouvoir établi.
Troisièmement, il permet l'intégration « en ses propres termes » tout en permettant le soutien à un acteur établi, notamment tout acteur politique dont le lien fondateur est aussi communautaire. Car, l'avantage des collectivités à fondement identitaire, c'est-à-dire des communautés, est à la fois d'être animées par définition d'une volonté de renversement de tout ordre ne priorisant pas l'appartenance identitaire, et de pouvoir associer à leur action toute communauté qui se reconnaît dans ce projet de renversement. Du moment où cette communauté est en conflit avec l'ordre établi et ne suit pas de cadre idéologique mettant en péril la priorité du lien communautaire, l'association est possible.

En même temps, cette association se fait au prix de la radicalisation communautaire, c'est-à-dire de la ligne de faille entre « nous » et « eux ». Cela implique une redéfinition continue des ‘autres', qui s'opposent au projet communautaire, ou l'entravent en suivant des voies alternatives ou en étant inertes. L'avantage structurel de la dimension communautaire est de ne jamais se pencher de façon critique sur soi-même, car le sens du lien communautaire est l'appartenance, qui se suffit à elle-même.

La voie communautaire est donc la seule voie qui permet la poursuite ‘pure' du projet révolutionnaire. Elle ne le frelate pas pour renforcer une quête de pouvoir existante, et elle n'élimine pas son identité fondatrice. Elle est aussi compatible en parallèle avec la posture d'obstination, car un mouvement identitaire plus large n'entrave pas les protestations des groupes autonomes. Son attrait est ainsi particulièrement fort pour un.e participante.e ayant certaines caractéristiques, tels que les suivantes :

1- Cherche une rupture structurelle nette.
2- Souhaite que cette rupture soit attribuable sur le plan de l'identité du mouvement et du pouvoir établi, c'est-à-dire à « nous » dans notre lutte contre « eux ».
3 - Identifie politiquement les autres par leur degré de soutien au projet de changement structurel.

La combinaison de telles caractéristiques, oriente inévitablement vers les forces qui se réclament de la discontinuité sociopolitique en justifiant leur projet sur le plan des droits d'une communauté, plus que sur une critique sociale civique. Il est facile de comprendre que cette voie rencontre de façon croissante depuis la seconde guerre mondiale l'accusation de « populisme », voire de « fascisme ». Les forces associées au fonctionnement de la démocratie capitaliste postindustrielle, le fameux « front républicain », sont obligées de constituer leur présence sur la nécessité de la gouvernance efficace, fut-elle toujours minoritaire. En transformant ainsi le sens de la démocratie, elles ne disposent plus de la légitimation démocratique évidente, irréfragablement liée à la majorité. Par conséquent, leur critique face aux forces qui se présentent comme une communauté légitime (le « peuple ») ne peut être qu'une défense sur la nature de la démocratie, par un discours qui exclue ces outsiders en tant qu'antidémocrates ! [7] La dynamique peu logique mais bien politique ainsi enclenchée, conduit à la validation de la démocratie sur la sphère publique non pas par la participation mais par la médiation des institutions – contre lesquelles le mouvement se dresse – en ne laissant à ce dernier que la possibilité de se penser en tant que « peuple » luttant contre l'oligarchie, et d'expliciter en conséquence de plus en plus cette position dans ses représentations publiques. C'est un glissement légitime, mais fatal sur le plan tactique, car il donne aux forces établies la possibilité de porter l'accusation de « populisme », c'est-à-dire de représenter la communauté des participant.e.s, et par extension le mouvement entier, en tant qu'usurpateur ; usurpateur du corps civique, de la politie dans sa totalité, et – par conséquent – menace directe pour toutes les catégories sociales de cette politie qui n'appartiennent pas au mouvement. A partir de ce point, la voie communautaire entre dans le piège de sa propre radicalisation. Plus elle se tourne vers son lien communautaire et son identité de « peuple » et plus elle se soumet à la délégitimation par ses adversaires en s'auto-suffocant.

Nous sommes ici à l'origine de la dynamique autoritaire issue des mouvements fermement démocratiques et anti-autoritaires. La voie communautaire représente en effet l'asphyxie politique de ceux qui, en refusant d'intégrer l'organisation politique qu'ils combattent, sont poussés à la marge. Ils et elles, ou du moins une bonne partie d'entre eux, enfermés dans leur impasse et accusé.e.s de vouloir subvertir ce qu'ils chérissent, percevront le jeu politique de la démocratie capitaliste comme rien d'autre qu'un instrument dissimulant la force brutale des élites. Par analogie avec leurs adversaires, ils pensent donc que seule la force brutale du « peuple » pourra y faire face, pour assainir le système et le tourner vers la vraie mission, naturellement fondée sur le ‘vrai' lien communautaire.

Nous sommes ici en pleine vision autoritaire, et à un pas du fascisme. Etre en communauté peut devenir désormais le projet politique en soi, ce qui dépend du nombre des participant.e.s frustré.e.s et des aléas politiques. Une humiliation ethnique, un scandale, un gouvernement ‘arrogant', un parti politique rompu à ces thèses de longue date, une crise économique, sociale ou sanitaire [8], un événement violent… peuvent contribuer de façon substantielle à l'évolution autoritaire, puis totalitaire sur le plan culturel et symbolique. L'utilisation de la force devient un droit de défense populaire et le pluralisme devient suspect.

Nous avons tracé ici très sommairement les conséquences d'une démocratie capitaliste trop bien organisée pour supporter des « intrus » d'origine populaire, et capable de les conduire à la marge en les radicalisant. Cette configuration ressemble beaucoup à ce que prétendent les études sur le déclenchement des carrières déviantes violentes à partir d'une quête de justice [9] et cette ressemblance est due à la même dynamique, produite par l'indignation suffoquée. Les résultats des récentes élections françaises et les tensions qui traversent l'Europe et les Etats-Unis actuellement, devraient convaincre les classes supérieures qu'ouvrir le système politique en général, et électoral en particulier, est nécessaire, y compris pour leur propre survie à long terme. Sinon, un vent d'autoritarisme réussira là où des mouvements démocratiques ont échoué. La contraction du lien social parmi ceux qui ne peuvent devenir les individus concurrentiels et ouverts au changement mondialisé n'augure rien de positif, ni pour la démocratie capitaliste ni pour ceux qui cherchent à la remplacer par des régimes plus libres et égalitaires. Si la voie communautaire l'emporte, une opportunité sera remplacée par une tragédie au centre de laquelle se trouvera l'oppression violente.

Michalis Lianos


[1] Problème à quatre solutions, qualitativement différentes.

[2] Une première présentation de cette « jonction en T » a été proposée dans la série d'entretiens de l'auteur sur la Politique expérientielle .

[3] En restant à l'exemple des Gilets jaunes, les minorités ethnoraciales étaient favorables au mouvement sans s'y impliquer de façon explicite et en grand nombre.

[4] Toujours dans notre exemple, les Gilets jaunes, en prônant la déprofessionnalisation de la politique et l'utilisation fréquente des formes de démocratie directe pour la prise des décisions collectives, avaient développé très tôt une vision opposée non seulement au gouvernement, mais aussi aux partis politiques en général. Cela explique dans une grande mesure la longue persévérance de leurs « actes » pendant très longtemps, en dépit de l'attrition flagrante et croissante subie par le mouvement.

[5] V. par exemple ici comment cette posture d'obstination refoulée peut contribuer de façon critique à des changements de grande échelle.

[6] Pour une analyse approfondie, v. ici.

[7] Les Gilets jaunes sont tombés sous cette critique en dépit de leur refus de déléguer leurs décisions collectives, de leurs assemblées constantes, et de leur demande d'un mode de décision référendaire ; en somme, de leur attachement ardant au principe de la majorité absolue.

[8] L'exemple du comté de Shasta, enclave rurale en Californie progressiste et mondialisée, montre comment des dynamiques de conflit peuvent s'enclencher à partir d'une cause aléatoire.

[9] Pour une analyse très convaincante sur ce plan, v. les travaux de Donald Black sur la structure sociale d'avoir raison ou tort et de Mark Cooney sur le côté sombre de la communauté.

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