Vue lecture

Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
🔲 ☆

Quatorze Haïkus de pensée

Sur le chemin d'une invitation à une rencontre de psychanalystes, psychiatres et psychologues, m'étaient venues les réflexions suivantes, rédigées sous forme de « Haïkus de la pensée ».

Haïku 1. La numérisation du monde par quelques entreprises états-uniennes, nous l'avions déjà analysée comme la « peste noire du genre urbain », mais il vaudrait peut-être mieux la qualifier de « crime contre l'humanisation » puisque les algorithmes sont sciemment élaborés pour « étayer la toute jouissance » des foules mondialement prolétarisées [1]. C'est ce qui permet de comprendre qu'il n'y a plus besoin d'élaborer une idéologie de la domination : « ça fonctionne tout seul », ou plutôt juste en bougeant un doigt, pour cliquer ou le faire glisser sur le petit écran.

Haïku 2. À la suite des témoignages de Frances Haugen, l'ex-ingénieure de Facebook partie avec des milliers de documents, il apparaît que la notion de « radicalisation algorithmique », propre au fonctionnement de tous lesdits « réseaux sociaux », ne peut plus être ignorée par la théorie critique. Par exemple, cette industrie numérique est en passe de devenir une puissance de premier ordre dans la Grande Révolution Culturelle et Planétaire, la GRCP du néolibéralisme [2].

Haïku 3. Cette citation d'Einstein : « Il est plus facile de désintégrer un atome qu'un préjugé » est plus connue que celle que lui inspira la lecture de La mort de Virgile : « Ce livre me montre clairement ce que j'ai fui en me vendant corps et âme à la science : j'ai fui le JE et le NOUS pour le il du il y a ». [3]

Haïku 4. Mises en place par Sciences-Po il y a quelques années, leurs dites « humanités numériques », constituent un oxymore aussi dévastateur que celui qui fut inventé par le xixe siècle positiviste et que l'on nomme encore : les « sciences humaines ».

Haïku 5. Les logiques d'évaluation sont une contribution non négligeable à l'éviction du désir dont l'obsolescence est contrebalancée par le remplissage addictif des tubes digestifs et des canaux corticaux. Autant dire que l'obésité galopante est autant psychique que physiologique et que les fabricants d'opiacés et autres trafiquants agro-industriels ont un bel avenir devant eux.

Haïku 6. L'axiome du capital – rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme en valeur – indexait déjà les dividus à l'âge de l'infans, c'est-à-dire au temps de l'apprentissage nécessaire à la « gestion de ses besoins ». Mais à l'âge adulte, dans cette civilisation, il est devenu l'essentiel de leur activité et leur horizon. Ainsi, chacun est appelé à devenir l'actionnaire majoritaire de son corps, de ses organes et de ses restes auboncoin ou ailleurs.

Haïku 7. La contamination du verbe par la rationalité calculatrice – et transgressive – efface la place du sujet dans le texte et s'accommoderait de son élimination dans la réalité. C'est dire que la psychanalyse est une des rares antithèses du mode de connaissance scientifique moderne qui subsiste encore, mais très difficilement : à cause de ses rendez-vous ratés à Francfort, New-York et Londres.

Haïku 8. Sous peine de ne plus s'y retrouver, il est devenu de la toute première urgence de maintenir le distinguo entre Réel et réalité, violence et agressivité, savoirs et connaissances.

Haïku 9. Mon prochain s'est évanoui dans le distanciel, le chat, la visio, les sms, les posts, les emails et lesdits réseaux sociaux. La preuve : ça communique à tout va et en continu. Un verbe dont Lacan se gaussait. L'autre jour, au cimetière de Guitrancourt, j'ai cru entendre un fou rire.

Haïku 10. L'effondrement socio-politique des sociétés (ou de ce qu'il en reste) témoigne du fait qu'il n'y a plus que des dividus, comme le souhaitaient Hayek et Thatcher. C'est pourquoi l'essence du capital – la mort – rôde à présent, à la recherche d'un terreau fertile. Elle a déjà ses jardiniers.

Haïku 11. Lorsqu'un État « déclare la guerre » à un autre État – en fait à une population, dite « ennemie » – c'est qu'il « prend sur lui » de lever l'interdit du meurtre et peut ainsi y encourager ses propre citoyens, pour peu qu'ils aient revêtu un uniforme et suivi un entraînement (ou pas, comme en Russie).

Haïku 12. Lorsque les mots et leurs usages sont calculés pour brouiller les consciences et la relation à autrui, il n'est pas surprenant qu'en désespoir de cause, les pulsions puissent se mettre au service de la mort. À Port-Royal, c'est ce qui nous faisait dire à quelques amis, il y a bientôt quatre ans : « ça sent la guerre à plein nez ». Elle a d'abord pris le masque – chirurgical – de la pandémie avant de revêtir des habits plus traditionnels, sous notre nez. Comme souvent, certains se sont alors empressé d'enfiler un autre masque, moins visible et sans injonction étatique ; celui du carnaval médiatique.

Haïku 13. Depuis trois décennies, les controverses idéologiques, historiques ou politiques ont progressivement laissé la place aux clivages nationaux-religieux ou identitaires et bigots lorsqu'ils nous viennent des Etats-unis. Dans le premier cas il pouvait exister un débat, certes parfois violent. Dans le second, chacun proclame son appartenance à la face de l'autre, une guerre de tous contre tous, symptôme des effondrements sociétaux et nec plus ultra du néolibéralisme.

Haïku 14. Plus nous avançons vers « la Barbarie 2.0 », plus l'insoumission deviendra difficile, jusqu'à y risquer… son intégrité physique ? sa liberté ? sa vie ?

Jean-Marc Royer


[1] Plus sûrement et plus profondément attachées à leurs écrans que les ouvriers du xixe siècle à « leurs métiers à tisser » industriels.

[2] Il y a là beaucoup plus qu'une paraphrase ironique, évidemment.

[3] Einstein, à qui Hermann Broch avait adressé un exemplaire de La mort de Virgile, exprima dans une lettre de remerciement la fascination qu'exerçait sur lui cette œuvre, en même temps que sa résistance acharnée à accepter ce qu'elle exprime. Cité par Banesh Hoffmann, in Albert Einstein, créateur et rebelle. Paris, Seuil, 1975. p. 272.

🔲 ☆

Quatorze Haïkus de pensée

Sur le chemin d'une invitation à une rencontre de psychanalystes, psychiatres et psychologues, m'étaient venues les réflexions suivantes, rédigées sous forme de « Haïkus de la pensée ».

Haïku 1. La numérisation du monde par quelques entreprises états-uniennes, nous l'avions déjà analysée comme la « peste noire du genre urbain », mais il vaudrait peut-être mieux la qualifier de « crime contre l'humanisation » puisque les algorithmes sont sciemment élaborés pour « étayer la toute jouissance » des foules mondialement prolétarisées [1]. C'est ce qui permet de comprendre qu'il n'y a plus besoin d'élaborer une idéologie de la domination : « ça fonctionne tout seul », ou plutôt juste en bougeant un doigt, pour cliquer ou le faire glisser sur le petit écran.

Haïku 2. À la suite des témoignages de Frances Haugen, l'ex-ingénieure de Facebook partie avec des milliers de documents, il apparaît que la notion de « radicalisation algorithmique », propre au fonctionnement de tous lesdits « réseaux sociaux », ne peut plus être ignorée par la théorie critique. Par exemple, cette industrie numérique est en passe de devenir une puissance de premier ordre dans la Grande Révolution Culturelle et Planétaire, la GRCP du néolibéralisme [2].

Haïku 3. Cette citation d'Einstein : « Il est plus facile de désintégrer un atome qu'un préjugé » est plus connue que celle que lui inspira la lecture de La mort de Virgile : « Ce livre me montre clairement ce que j'ai fui en me vendant corps et âme à la science : j'ai fui le JE et le NOUS pour le il du il y a ». [3]

Haïku 4. Mises en place par Sciences-Po il y a quelques années, leurs dites « humanités numériques », constituent un oxymore aussi dévastateur que celui qui fut inventé par le xixe siècle positiviste et que l'on nomme encore : les « sciences humaines ».

Haïku 5. Les logiques d'évaluation sont une contribution non négligeable à l'éviction du désir dont l'obsolescence est contrebalancée par le remplissage addictif des tubes digestifs et des canaux corticaux. Autant dire que l'obésité galopante est autant psychique que physiologique et que les fabricants d'opiacés et autres trafiquants agro-industriels ont un bel avenir devant eux.

Haïku 6. L'axiome du capital – rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme en valeur – indexait déjà les dividus à l'âge de l'infans, c'est-à-dire au temps de l'apprentissage nécessaire à la « gestion de ses besoins ». Mais à l'âge adulte, dans cette civilisation, il est devenu l'essentiel de leur activité et leur horizon. Ainsi, chacun est appelé à devenir l'actionnaire majoritaire de son corps, de ses organes et de ses restes auboncoin ou ailleurs.

Haïku 7. La contamination du verbe par la rationalité calculatrice – et transgressive – efface la place du sujet dans le texte et s'accommoderait de son élimination dans la réalité. C'est dire que la psychanalyse est une des rares antithèses du mode de connaissance scientifique moderne qui subsiste encore, mais très difficilement : à cause de ses rendez-vous ratés à Francfort, New-York et Londres.

Haïku 8. Sous peine de ne plus s'y retrouver, il est devenu de la toute première urgence de maintenir le distinguo entre Réel et réalité, violence et agressivité, savoirs et connaissances.

Haïku 9. Mon prochain s'est évanoui dans le distanciel, le chat, la visio, les sms, les posts, les emails et lesdits réseaux sociaux. La preuve : ça communique à tout va et en continu. Un verbe dont Lacan se gaussait. L'autre jour, au cimetière de Guitrancourt, j'ai cru entendre un fou rire.

Haïku 10. L'effondrement socio-politique des sociétés (ou de ce qu'il en reste) témoigne du fait qu'il n'y a plus que des dividus, comme le souhaitaient Hayek et Thatcher. C'est pourquoi l'essence du capital – la mort – rôde à présent, à la recherche d'un terreau fertile. Elle a déjà ses jardiniers.

Haïku 11. Lorsqu'un État « déclare la guerre » à un autre État – en fait à une population, dite « ennemie » – c'est qu'il « prend sur lui » de lever l'interdit du meurtre et peut ainsi y encourager ses propre citoyens, pour peu qu'ils aient revêtu un uniforme et suivi un entraînement (ou pas, comme en Russie).

Haïku 12. Lorsque les mots et leurs usages sont calculés pour brouiller les consciences et la relation à autrui, il n'est pas surprenant qu'en désespoir de cause, les pulsions puissent se mettre au service de la mort. À Port-Royal, c'est ce qui nous faisait dire à quelques amis, il y a bientôt quatre ans : « ça sent la guerre à plein nez ». Elle a d'abord pris le masque – chirurgical – de la pandémie avant de revêtir des habits plus traditionnels, sous notre nez. Comme souvent, certains se sont alors empressé d'enfiler un autre masque, moins visible et sans injonction étatique ; celui du carnaval médiatique.

Haïku 13. Depuis trois décennies, les controverses idéologiques, historiques ou politiques ont progressivement laissé la place aux clivages nationaux-religieux ou identitaires et bigots lorsqu'ils nous viennent des Etats-unis. Dans le premier cas il pouvait exister un débat, certes parfois violent. Dans le second, chacun proclame son appartenance à la face de l'autre, une guerre de tous contre tous, symptôme des effondrements sociétaux et nec plus ultra du néolibéralisme.

Haïku 14. Plus nous avançons vers « la Barbarie 2.0 », plus l'insoumission deviendra difficile, jusqu'à y risquer… son intégrité physique ? sa liberté ? sa vie ?

Jean-Marc Royer


[1] Plus sûrement et plus profondément attachées à leurs écrans que les ouvriers du xixe siècle à « leurs métiers à tisser » industriels.

[2] Il y a là beaucoup plus qu'une paraphrase ironique, évidemment.

[3] Einstein, à qui Hermann Broch avait adressé un exemplaire de La mort de Virgile, exprima dans une lettre de remerciement la fascination qu'exerçait sur lui cette œuvre, en même temps que sa résistance acharnée à accepter ce qu'elle exprime. Cité par Banesh Hoffmann, in Albert Einstein, créateur et rebelle. Paris, Seuil, 1975. p. 272.

🔲 ☆

CEA, EDF, ORANO, ENGIE, FRAMATOME, ALSTOM… ET ROSATOM VONT EN BATEAU

« Il n'empêche que le capitalisme français, bien que moins puissant, a intimement collaboré avec le capitalisme d'État russe, que ce soit dans les hydrocarbures, l'industrie pharmaceutique, le luxe, l'assurance, l'alimentation, la banque et surtout, depuis un demi-siècle, dans le domaine nucléaire, ce qui n'est pas rien. »

Nous avions précédemment attiré l'attention sur le rôle du capital allemand dans la guerre en cours en Europe : il s'agissait du « Hold-up du siècle » opéré en ex-RDA [1], puis de la construction des gazoducs Nord-Stream 1 et 2 qui présentaient l'intérêt – pour les deux parties – de marginaliser durablement l'Ukraine [2].

En outre, ce capital a partiellement bâti sa domination sur l'exil des populations de l'ancien glacis soviéto-stalinien dont la démographie s'est effondrée après 1991 [3]. D'où l'intérêt de traduire par la suite les paroles de l'historien États-unien Timothy Snyder qui rappelait devant le Bundestag, tout le « travail de mémoire » qu'il reste à faire vis-à-vis des exactions nazies commises en Ukraine sous l'emprise d'un esprit colonial. À défaut, celui-ci persisterait, évidemment, disait-il [4].

Il n'empêche que le capitalisme français, bien que moins puissant, a intimement collaboré avec le capitalisme d'État russe, que ce soit dans les hydrocarbures, l'industrie pharmaceutique, le luxe, l'assurance, l'alimentation, la banque [5] et surtout, depuis un demi-siècle, dans le domaine nucléaire, ce qui n'est pas rien. Ce fut même un élément déterminant de la puissance acquise par la multinationale d'Etat Rosatom et qui lui a permis de devenir la plus grande entreprise de construction de centrales nucléaires au monde. Et encore, c'est peu dire lorsque l'on étudie le rôle géostratégique de ce conglomérat d'Etat dirigé par les amis du chef de clan.

Une collaboration nucléaire Que rien n'arrête, pas même la guerre

« L'oubli du business nucléaire » dans lesdites sanctions de l'UE
Le 18 mai 2022, la Présidente de la Commission européenne présentait ainsi sa stratégie : « Aujourd'hui, nous avons l'ambition d'être indépendant des combustibles fossiles russes aussi vite que possible ». Ce mensonge avait été seriné depuis la fin du dernier siècle lorsque le projet Nord Stream 1 avait été lancé et doublé d'un autre, par omission, aux conséquences possiblement bien pires. En effet, pas un mot ne fut dit sur la pérennité du business nucléaire entretenu avec l'entreprise d'Etat russe Rosatom malgré lesdites « sanctions ». Et si l'on en croit la majorité des médias, certains pays, (dont la France et la Hongrie), maintiennent cette collaboration du fait qu'il y a encore sur le sol européen 18 réacteurs conçus en Russie et que 20% de l'uranium importé par l'UE en provient. Ceci dit, lorsque l'on s'intéresse de près au dossier, il en ressort qu'il ne s'agit-là que de ses aspects les plus visibles et qu'il a une dimension autrement plus importante.

Le 24 mai 2018, signature du contrat entre le CEA et Rosatom.

Historique des relations nucléaires franco-russes
Le capital français est aujourd'hui le plus ancien et plus important partenaire commercial de Rosatom en Europe de l'Ouest. En échange, Rosatom, qui dispose à sa guise des grands espaces sibériens, prend en charge et à sa manière, les déchets de l'industrie nucléaire française, tout le monde sachant qu'elle n'est pas très regardante sur les impacts environnementaux et sociaux de ceux-ci. Mais cet échange de « bons procédés » ne doit pas cacher l'ampleur et l'ancienneté de ces liens [6].

En 1971, Tenex, une filiale russe de la future Rosatom, signait avec le Commissariat à l'Energie Atomique son premier contrat de fourniture d'uranium enrichi à destination des réacteurs à eau pressurisée français. En 1973, elle obtenait un second contrat pour retraiter l'uranium usé dans les centrales d'EDF.
En 1985, lors d'un sommet entre Mitterrand et Gorbatchev [7] celui-ci proposa le projet international de réacteur expérimental Thermonucléaire (ITER en anglais), pour lequel des pièces essentielles seront livrées par la Russie qui contribue toujours à son financement.
À partir de 1992, EDF et Rosenergoatom [8] (filiale exploitante de Rosatom) ont développé un accord exclusif qui couvre toutes les étapes de l'exploitation des centrales, depuis la conception des réacteurs jusqu'à leur mise en service et leur entretien.
Depuis 1996, l'Usine de constructions mécaniques d'Elektrostal (du groupe TVEL de Rosatom) produit des éléments d'assemblages (indûment appelés combustibles) pour Framatome. Aujourd'hui, les « solutions de contrôle-commande » de Framatome (et Siemens) équipent la plupart des centrales en construction ou en cours de modernisation par Rosatom.
En 2007, la co-entreprise Alstom-Atomenergomash (fournisseur d'équipements de Rosatom) a permis de développer en Russie une turbine demi-vitesse, sur le modèle de la turbine française Arabelle d'Alstom.
En 2008, AtomStroyExport (filiale d'ingénierie de Rosatom) a engagé le développement de la « technologie Multi-D » avec Dassault Systèmes : il s'agit d'une gestion informatique intégrée de tous les stades de création d'une centrale, depuis son avant projet sommaire à sa construction.
En 2012, c'est le consortium conduit par Rosenergoatom et EDF qui a reconduit l'exploitation de l'unité n°5 de la centrale de Kozloduy en Bulgarie.

La coopération nucléaire franco-russe actuelle
Depuis 2016, Rosatom s'est associé dans plusieurs domaines à EDF, Engie, Veolia. Le conglomérat russe a offert de former des ingénieurs français via son institut Mephi, proposé son concours à Areva pour l'aider à achever l'EPR d'Olkiluoto en Finlande et souhaitait intégrer le nouveau tour de table des actionnaires d'Orano-Areva [9].
Dans le cadre d'un contrat signé en 2017 concernant le projet ITER, Rosatom et le CEA réalisent des expériences à l'aide du réacteur de recherche à neutrons rapides [10] BOR-60.
En 2018, la SFEN relevait elle-même que « Vinci, Bouygues, Assystem, Bureau Veritas, Dassault Systèmes participent aux projets de centrales nucléaires de Rosatom » et que chaque unité vendue par Rosatom ferait entrer au total 1 milliard d'euros dans les caisses de ces sociétés françaises.
En 2019, Orano signait un contrat avec une filiale de Rosatom pour construire, au nord-ouest de Saint-Pétersbourg, une usine d'uranium appauvri (utilisé par exemple dans la fabrication de « bombes sales » ou de munitions destinées à percer les blindages).
La même année, Rosatom annonçait la signature d'un contrat avec Framatome (filiale à 75% d'EDF) et l'entreprise Siemens pour fournir des systèmes de contrôle-commande à une centrale de Hongrie.
En avril 2020, EDF a remporté le contrat de fourniture du système de protection du réacteur de la centrale nucléaire de Koursk II en Russie.

« Beaucoup de responsables politiques évitent de promouvoir le nucléaire à l'approche d'élections ; dans ce contexte, la décision du président Macron m'inspire le respect ». Alexeï Likhatchev, directeur général de Rosatom, de passage à Paris à l'occasion du salon mondial du nucléaire à Villepinte, décembre 2021. [11]

Turbine Arabelle d'Alstom.

L'affaire à rebondissements des turbines Arabelle
En août 2021, La Tribune révélait qu'EDF allait racheter à General Electric l'entreprise de turbines nucléaires Arabelle GEAST. Elle avait été vendue en 2014 par le français Alstom à l'américain GE, une vente dont à l'époque un des acteurs principaux était Emmanuel Macron [12].

En décembre 2021, Framatome et Rosatom annonçaient la signature d'un « nouvel accord stratégique de coopération à long terme visant à consolider les efforts des deux entreprises pour développer des technologies de fabrication d'assemblages et de systèmes de contrôle-commande ».

Au même moment, l'Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) annonçait avoir signé un accord avec Rosatom dans le but de construire en Russie un système de gestion des déchets radioactifs. En mars 2022, on apprenait que Rosatom pourrait acquérir 20% de participation dans GEAST, le fournisseur de turbines Arabelle [13] pour centrales nucléaires dont EDF détiendra les 80% restants. Ces turbines sont les plus puissantes du marché et équipent près d'un tiers des centrales nucléaires dans le monde.

Du côté Russe, une entrée au capital de GEAST relève de l'intérêt stratégique majeur car cette entreprise produit pour Rosatom non seulement la turbine à vapeur géante et l'alternateur mais aussi l'ensemble de l'îlot conventionnel (salle des machines, circuit de refroidissement…) des réacteurs qu'elle commercialise.

Cette prise récente de participation russe interpelle : quid des soi-disant sanctions économiques imposées par les Occidentaux à la Russie suite à l'invasion de l'Ukraine, et quid de « l'ambition d'indépendance de la filière nucléaire française » qui a justifié le rachat du fabricant de turbines au prix fort ?

En fait, la collaboration de GEAST avec le Russe représente 50% du chiffre d'affaires de l'usine de Belfort, haut-lieu de la production des turbines : « Je rappelle que Rosatom utilise et achète depuis longtemps les turbines Arabelle fabriquées par Alstom puis General Electric, c'est même son principal client », expliquait au JDD du 5 mars 2022 Henri Proglio, l'ancien patron d'EDF de 2009 à 2014 et membre du conseil international de Rosatom, qui ne compte pas en démissionner (Les Échos du 6 mars 2022) au motif que « des Italiens, Finlandais, Japonais, Espagnols y restent » : ce raisonnement n'est pas sans rappeler celui de l'ancien chancelier Schroeder qui siégeait dans les organes de diverses sociétés russes, dont Gazprom, dont il a finalement dû démissionner en juin 2022.

Où l'on constate d'une part que lesdites sanctions sont à géométrie variable et d'autre part que « l'indépendance de la filière nucléaire française » (qui justifiait en août 2021 le rachat des turbines à GE) s'accommode de beaucoup de choses peu reluisantes (nous avons en mémoire le deal d'une filiale de Lafarge avec Daech en Syrie [14]).

Comme le dit Greenpeace dans son rapport du 17 juillet 2023 : « À travers l'exportation de technologies, de logiciels, de connaissances et d'expertises de pointe, [… ces entreprises françaises] ont contribué à faire de Rosatom le plus grand fournisseur de centrales nucléaires en construction dans le monde aujourd'hui. […] Ce partenariat stratégique qui dure depuis plusieurs dizaines d'années et se poursuit aujourd'hui comme si rien n'avait changé [depuis le 24 février 2022] apporte un avantage direct à l'économie russe et indirect au prolongement de l'agression contre l'Ukraine. En effet, Rosatom est impliquée dans la prise et le vol de la centrale de Zaporijia, [15] [elle en a officiellement fait une de ses filiales le 5 octobre 2022, la « Joint-Stock Company Zaporozhye NPP Operating Organization »], tandis que l'armée russe cible les infrastructures électriques et énergétiques ukrainiennes », ce qui est interdit par le droit humanitaire international. Dans les faits, les entreprises françaises ont tout intérêt à ce que Rosatom prospère au niveau international, mais il y a encore pire.

Rosatom est une entreprise nucléaire géante créée par Poutine, sur le modèle de Gazprom
Pour le comprendre, il est nécessaire de revenir à sa fondation. Quelques mois après la mort de Staline, en juin 1953, le « ministère de l'industrie de la construction de machines » avait été constitué. Après la désagrégation de l'URSS, les ministères de l'industrie et de l'énergie atomique MinAtom avaient été regroupés. Sous le règne de Poutine, en mars 2004, ce super ministère était transformé en une Agence fédérale de l'énergie atomique, tandis qu'une vingtaine de sociétés actives dans le secteur nucléaire étaient nationalisées. Cette agence fédérale était ensuite transformée en une corporation d'État, sous le nom de Rosatom7. Son statut, ses objectifs, ses fonctions et ses pouvoirs ont été définis par la loi fédérale no 317-FZ du 1er décembre 2007. Ce sont ses origines étatiques qui permettent de comprendre le gigantisme de cette multinationale et son pouvoir tentaculaire, y compris dans les domaines de la prescription légale en matière de sécurité nucléaire. Par exemple : alors que le délabrement de bâtiments et de circuits de refroidissement de deux réacteurs RMBK de 1000 MW aux frontières de la Finlande et de la Norvège avait été dûment constaté, le statut et le poids politique de l'entreprise [16], lui ont permis d'en continuer l'exploitation et plus généralement de ne pas archiver les traces des anciens incidents et accidents de son parc, rendant ainsi impossible tout process d'amélioration de la sécurité. Cela n'augure évidemment rien de bon, ni en Russie, ni pour l'Europe.

Les bassins de refroidissement de la centrale de Zaporijia.

Rosatom est la seule entreprise au monde qui est présente dans l'ensemble des secteurs de l'énergie nucléaire : l'extraction, la conversion, l'enrichissement de l'uranium et la fabrication d'assemblages nucléaires ; l'ingénierie, le design, la construction, l'exploitation, la maintenance et le démantèlement de centrales ; l'ingénierie énergétique, la production d'équipements et de produits isotopes pour les besoins de la médecine nucléaire ; la recherche scientifique, celle des sciences des matériaux, des superordinateurs et des logiciels. Cela équivaut à une entreprise française qui aurait des activités et des prérogatives au-delà de celles d'Engie, de Dassault systèmes, de Véolia, d'Orano, de Framatome, d'EDF, de l'Andra, du CEA, de l'IRSN, regroupées dans une même entité, ce qui en fait l'acteur majeur du marché nucléaire mondial qui exerce des activités dans plus de 50 pays [17].

Ainsi, Rosatom est le n°1 mondial du nucléaire pour la taille de son carnet de commandes à l'étranger (35 réacteurs dans 12 pays) et pour l'enrichissement de l'uranium ; le n°2 pour les réserves d'uranium et son extraction ; le n°3 pour la fabrication de « combustible » nucléaire etc. Rosatom a installé le plus puissant réacteur à neutrons rapides BN-800 dans la centrale de Beloïarsk et le premier réacteur VVER-1200 de 3e génération dans celle de Novovoronejski-2. Il gère 37 réacteurs en Russie, la seule centrale nucléaire flottante et la seule flotte de brise-glaces nucléaires au monde [18]. En 2017, Rosatom regroupait plus de 300 sociétés, annonçait employer 255 000 personnes et réaliser un bénéfice de 15% sur son chiffre d'affaires. Mais ce n'est pas tout.

Un rapport publié au début de l'année 2023 dans le Washington Post suggère que de nombreuses filiales de Rosatom sont en mesure de fournir des composants pour les missiles, les chars et d'autres armes russes qui sont sous embargo [19]. Et à l'heure actuelle, les réacteurs de conception russe ou soviétique qui sont en activité dans l'UE donnent à Moscou une influence considérable sur leur exploitation car elles dépendent en majorité de Rosatom pour les livraisons de « combustible » ainsi que pour le traitement de leurs déchets. D'autre part, le groupe contrôle 31 % du marché de l'enrichissement et 25 % du marché européen de la conversion de l'uranium [20]. Enfin, les réacteurs VVER 440 de construction soviétique fournissent plus de la moitié de l'énergie électrique consommée en Slovaquie et en Hongrie, (pays dont les dirigeants soutiennent Poutine).

ROSATOM, UNE PIEUVRE NUCLÉAIRE À VOCATION GÉOSTRATÉGIQUE

1 - Rosatom contrôle toute la chaîne de valeur du nucléaire civil et militaire, ce qui lui permet de proposer une « offre intégrée » aux pays cherchant à se nucléariser. En outre, de par sa grande complexité, la vente à l'export de réacteurs engendre une dépendance sur le long terme envers le fournisseur, que ce soit en termes d'exploitation, de maintenance et/ou de gestion du « combustible ». D'autre part, les prêts octroyés par des banques russes aux futurs exploitants étrangers se comptent en dizaine de milliards d'euros sur des dizaines d'années [21]. Rosatom fournit donc à ses « clients » une soumission intégrale pour des décennies.

Signalons qu'en 2022, les achats de l'UE (en « combustible » et technologie nucléaire) à Rosatom ont atteint leur plus haut niveau depuis trois ans et ce malgré l'invasion de l'Ukraine par la Russie [22].

Tout cela revient à dire qu'avec le gaz et le pétrole, le nucléaire a de facto permis à Moscou de se placer en « co-décideur du mix énergétique » de l'Europe, dont les instances, sous influence allemande, avaient permis l'indexation du prix de l'électricité sur celui du gaz russe.

2 - Rosatom est une corporation d'État, créée par une loi fédérale spéciale de Vladimir Poutine et la Fédération de Russie en est l'unique et total propriétaire. En 2012, elle a été qualifiée de corporation « sui generis » par Dimitri Medvedev, alors Premier ministre. En effet, en plus de développer ses activités industrielles et commerciales, elle est également chargée « d'accomplir certaines tâches ministérielles » (budget, structures…). Ses dirigeants, son directeur général et les membres de son conseil de surveillance sont directement nommés par Poutine et le gouvernement doit valider la stratégie de l'entreprise [23]. Sa restructuration s'est faite dans un objectif de développement de la filière à l'étranger au service de la stratégie géopolitique du Kremlin.

3 - Le poids politique de Rosatom s'est encore renforcé en 2018 quand Poutine lui a octroyé les principales tâches de supervision d'un axe stratégique, la Route Maritime Nord (RMN), qui n'est pas sans rappeler les ambitions chinoises des « Nouvelles routes de la soie ». En outre, Rosatom contrôle le « bouton nucléaire » du Kremlin et tient la plume en matière de réglementation sectorielle. Elle représente la Russie dans les instances l'Agence Internationale de l'Energie Atomique et nomme ses propres représentants auprès des ambassades russes à travers le monde.

Conclusion : « Rosatom est un des bras armés de l'État russe et faire affaire avec Rosatom revient à faire affaire avec l'État [de Poutine] » [24].

Jean-Marc Royer 21 mars 2024

Travailleur avec un détecteur de rayonnement sur site. La Norvège a contribué à supprimer quelques sous-marins de la guerre froide échoués afin que leurs compartiments radioactifs puissent être stockés en toute sécurité à terre ici, dans la baie de Saïda, péninsule de Kola (Mourmansk). Photo Thomas Nilsen.

Autres Sources

— Andra, « Rosatom et l'Andra signent un protocole d'accord de coopération », 21 juin 2012
— Guillaume Guichard, « Nucléaire : l'étroite collaboration entre la Russie et la France résiste à la guerre », Le Figaro, 10 avril 2022.
— Thomas Nilsen, « La Russie suspend sa coopération en matière de sécurité nucléaire avec la Norvège dans le nord », The Barents Observer, 1er juin 2022.
— Greenpeace, Les partenaires atomiques de la Russie : Framatome, Siemens Energy et Rosatom, 2023.
— Marine Godelier, « Comment le géant russe Rosatom est devenu le champion du monde du nucléaire », La Tribune, 4 mars 2023.
— Perrine Mouterde et Marjorie Cessac, « Les liens persistants de la filière nucléaire française avec le géant russe Rosatom », Le Monde 11 mars 2023.
— Jean-Baptiste Chastand, Adrien Pécout et Philippe Ricard, « Hongrie : la France prête à participer au projet de centrale nucléaire du russe Rosatom », Le Monde, 27 avril 2023.
— OIT, “Violations of fundamental principles and rights at work at the Zaporizhzhia nuclear power plant and in Enerhodar city in Ukraine, temporarily occupied by the Russian Federation”, may 2023.
— OIT, « Les travailleurs de la centrale nucléaire de Zaporizhzhia contraints au travail forcé par les forces russes, selon les syndicats », 1er juin 2023.
— Reporterre, « Nucléaire : la France équipe toujours les centrales russes », 18 juillet 2023.
— « Le Russe Rosatom et Water & Energy Solutions sur un projet de dessalement et de purification de l'eau au Maroc », Le Matin 28 juillet 2023.
— Kateryna Farbar, « Why Russia's nuclear energy company Rosatom has avoided sanctions », Open Democracy, 31 juillet 2023.
— Nucléaire Infos, « Nucléaire civil : du Burkina Faso à l'Égypte, quelle influence russe en Afrique ? », 16 octobre 2023.
— Christelle Guibert, « Guerre en Ukraine. Comment Rosatom, géant russe du nucléaire, passe à travers les sanctions », 10/03/2023, Ouest-France.
— Articles sur le nucléaire in The Conversation.


[1] Carnet de guerre #2, 2 mai 2022, « L'anschluss de la RDA, première extension de l'Otan en 1990 », improprement appelée « Chute du mur de Berlin ». « La Treuhand aura privatisé ou liquidé l'essentiel de ce qui lui avait été confié et pourra s'enorgueillir d'un bilan sans équivalent dans l'histoire économique contemporaine : 2,5 millions d'emplois détruits, un pays ruiné par des « pertes » évaluées à 256 milliards de marks pour un actif initial net estimé par son propre président, en octobre 1990, à 600 milliards ». Merci à Gary L. et Bernard F. pour leurs relectures attentives.

[2] Carnet de Guerre #5, 19 décembre 2022 : « La population ukrainienne affronte une guerre totale. Les uns regardent ailleurs tandis que le capital occidental est prêt à la lâcher ».

[3] Les paysans et autres populations de l'ex-Urssont été happées par le développement rapide du capital allemand après l'Anschluss de la RDA. Par exemple, l'Ukraine a perdu 8,39 millions d'habitants entre 1991 et 2021 (de 52,18 à 43,79 millions). Source Banque mondiale.

[4] Carnet de Guerre #12, 9 octobre 2023, « La responsabilité historique de l'Allemagne envers l'Ukraine, Conférence de T. Snyder devant le Bundestag ».

[5] Cf. les entreprises françaises répertoriées par la CELI de l'université de Yale. https://urlz.fr/pXKQ Fin 2023, l'entreprise Total était toujours impliquée dans le méga-chantier gazier dans la péninsule de Yamal en Sibérie avec l'entreprise russe Novatek, Camillle Escudé, « Le Temps du débat », France Culture, le 25 déc. 2023.

[6] Sources : SFEN, Société Française d'Energie Nucléaire, Petite-histoire des grandes coopérations franco-russes, 13 mars 2018, maj. 28 sept. 2021. La SFEN est une officine pro-nucléaire créée en 1973 et financée par toutes les entreprises du secteur. Le Figaro du 25 mai 2018 : « Une filiale de Rosatom signe un contrat avec EDF, à l'occasion de la visite du président Macron et quarante-cinq ans après son premier contrat de 1973 ».

[7] Nicolas Stiel, « Pourquoi Rosatom tend la main à la France », Challenges, 27 décembre 2016.

[8] Créée le 7 septembre 1992 par un décret présidentiel, Rosenergoatom est le producteur d'électricité nucléaire soumis à l'autorité de l'Agence Fédérale de l'Energie Atomique (Rosatom).

[9] Wikipédia sur Rosatom.

[10] « Réacteur à neutrons rapides », par ex. le surgénérateur Superphénix arrêté en 1997. Soutenu surtout en raison de sa capacité à générer ou régénérer du plutonium ensuite partiellement réutilisable ou recyclable en plutonium militaire.

[11] Cité par F. Bouchon in Le Figaro du 3 décembre 2021.

[12] Cette vente accréditée en 2015 par le thuriféraire de l'indépendance énergétique du pays, a fait couler beaucoup d'encre et de liquidités : six livres, deux documentaires, une commission d'enquête parlementaire, de nombreux articles et un dossier en cours au PNF : « Le député LR Olivier Marleix […] relevait qu'Emmanuel Macron avait suivi de bout en bout le dossier Alstom, comme secrétaire général adjoint à l'Élysée, puis ministre de l'Économie, et avait formellement donné son autorisation à la vente du groupe. Marleix s'interrogeait aussi sur un lien éventuel entre le rôle joué par E. Macron dans plusieurs dossiers industriels et le financement de sa campagne. Le fait que l'on puisse retrouver dans la liste des donateurs ou des organisateurs de dîners de levée de fonds des personnes qui auraient été intéressées aux ventes précitées [Alstom, Technip, Alcatel, ndlr] ne peut qu'interroger, souligne le député dans son courrier au procureur. S'il était vérifié, un tel système pourrait être interprété comme un pacte de corruption », J-C Féraud, « La justice s'intéresse aux conditions de la vente d'Alstom Energie à GE », Libération, le 5 juin 2019. Cf. également Matthieu Aron dans le Nouvel Obs du 5 juin 2019, Emmanuel Lévy dans Marianne du 19 juillet 2019, le dossier de Médiapart du 23 juillet 2019 et Wikipédia.

[13] Jean Terzian, « Rosatom pourrait acquérir 20% des turbines nucléaires Arabelle après leur rachat par EDF », L'usine nouvelle, 08/03/2022. « Nucléaire : pourquoi le géant russe Rosatom pourrait prendre 20% des turbines Arabelle », La Tribune du 9 mars 2022.

[14] Ismaël Halissat, « Affaire Lafarge : une note prouve que l'Etat était informé des versements d'argent à Daech », Libération le 13 juillet 2021.

[15] L'ancien ingénieur en chef adjoint Yuriy Chernichuk a été nommé comme nouveau directeur et plusieurs cadres supérieurs ont été contraints de signer des contrats avec Rosatom. D'autres ont été expulsés. Début juillet 2023, 6 000 des 11 000 anciens salariés ukrainiens travaillaient encore à la centrale de Zaporijia, aux côtés d'environ 500 Russes, soldats et membres du personnel de Rosatom.

[16] Audrey Garric, « Situation alarmante dans les centrales nucléaires russes », Le Monde, 22 juin 2011.

[17] Sources : Site de Rosatom, SFEN, Wikipédia, articles de Nicolas Stiel, « Pourquoi Rosatom tend la main à la France », Challenges, 27 décembre 2016. Dépêche de l'AFP « Le spécialiste russe du nucléaire Rosatom se lance dans l'éolien », 31 janv. 2017. Véronique Le Billon, « À Sotchi, Rosatom promeut le nucléaire made in Russia », Les Échos, 16 mai 2018.

[18] Pour se faire une idée de la diversité des filiales de Rosatom, en voici quelques exemples : Rusatom Overseas est une structure affiliée à Rosatom chargée de construire des centres de science et technologie nucléaires à l'étranger ; NIKIMIT-Atoms Troy (Institut de recherche et de développement des technologies de construction Atomstroy) travaille au développement et à l'application de technologies sur les sites nucléaires, au démantèlement des structures nucléaires déclassées, et est également entrepreneur sur un certain nombre de sites de Rosatom à l'étranger ; Atomflot, propriétaire de la flotte russe de brise-glaces nucléaires ; l'Institut Kurchatov travaille sur les questions de science et technologie nucléaires ; l'Institut de Recherche sur les Réacteurs Atomiques (SSC RIAR) est spécialisé dans les études dans le domaine des technologies des réacteurs ; la Start Production Association, produit des systèmes de contrôle automatique et divers équipements pour l'énergie nucléaire. Cf. à ce propos le site de la fondation norvégienne Bellona.org

[19] Charles Digges, « Bellona publie un nouveau document de travail sur les activités de Rosatom en temps de guerre en Ukraine », le 29 juin 2023.

[20] Perrine Mouterde et Marjorie Cessac, « Le nucléaire russe, l'autre dépendance énergétique européenne », Le Monde, 29 novembre 2022.

[21] À titre d'exemples : le prêt gouvernemental de 10 Mds d'euros octroyé à la Hongrie pour la construction de Paks-2, ou l'achat de 34 % du projet de construction du réacteur nucléaire de Hanhikivi en Finlande.

[22] Marine Godelier, « Comment le géant russe Rosatom est devenu le champion du monde du nucléaire », La Tribune, 4 mars 2023.

[23] « L'industrie nucléaire française, une alliée du régime de V. Poutine ». Note de décryptage, Greenpeace France, mars 2022.

[24] Cf. les derniers rapports de Greenpeace de mars, juillet et octobre 2023.

🔲 ☆

CEA, EDF, ORANO, ENGIE, FRAMATOME, ALSTOM… ET ROSATOM VONT EN BATEAU

« Il n'empêche que le capitalisme français, bien que moins puissant, a intimement collaboré avec le capitalisme d'État russe, que ce soit dans les hydrocarbures, l'industrie pharmaceutique, le luxe, l'assurance, l'alimentation, la banque et surtout, depuis un demi-siècle, dans le domaine nucléaire, ce qui n'est pas rien. »

Nous avions précédemment attiré l'attention sur le rôle du capital allemand dans la guerre en cours en Europe : il s'agissait du « Hold-up du siècle » opéré en ex-RDA [1], puis de la construction des gazoducs Nord-Stream 1 et 2 qui présentaient l'intérêt – pour les deux parties – de marginaliser durablement l'Ukraine [2].

En outre, ce capital a partiellement bâti sa domination sur l'exil des populations de l'ancien glacis soviéto-stalinien dont la démographie s'est effondrée après 1991 [3]. D'où l'intérêt de traduire par la suite les paroles de l'historien États-unien Timothy Snyder qui rappelait devant le Bundestag, tout le « travail de mémoire » qu'il reste à faire vis-à-vis des exactions nazies commises en Ukraine sous l'emprise d'un esprit colonial. À défaut, celui-ci persisterait, évidemment, disait-il [4].

Il n'empêche que le capitalisme français, bien que moins puissant, a intimement collaboré avec le capitalisme d'État russe, que ce soit dans les hydrocarbures, l'industrie pharmaceutique, le luxe, l'assurance, l'alimentation, la banque [5] et surtout, depuis un demi-siècle, dans le domaine nucléaire, ce qui n'est pas rien. Ce fut même un élément déterminant de la puissance acquise par la multinationale d'Etat Rosatom et qui lui a permis de devenir la plus grande entreprise de construction de centrales nucléaires au monde. Et encore, c'est peu dire lorsque l'on étudie le rôle géostratégique de ce conglomérat d'Etat dirigé par les amis du chef de clan.

Une collaboration nucléaire Que rien n'arrête, pas même la guerre

« L'oubli du business nucléaire » dans lesdites sanctions de l'UE
Le 18 mai 2022, la Présidente de la Commission européenne présentait ainsi sa stratégie : « Aujourd'hui, nous avons l'ambition d'être indépendant des combustibles fossiles russes aussi vite que possible ». Ce mensonge avait été seriné depuis la fin du dernier siècle lorsque le projet Nord Stream 1 avait été lancé et doublé d'un autre, par omission, aux conséquences possiblement bien pires. En effet, pas un mot ne fut dit sur la pérennité du business nucléaire entretenu avec l'entreprise d'Etat russe Rosatom malgré lesdites « sanctions ». Et si l'on en croit la majorité des médias, certains pays, (dont la France et la Hongrie), maintiennent cette collaboration du fait qu'il y a encore sur le sol européen 18 réacteurs conçus en Russie et que 20% de l'uranium importé par l'UE en provient. Ceci dit, lorsque l'on s'intéresse de près au dossier, il en ressort qu'il ne s'agit-là que de ses aspects les plus visibles et qu'il a une dimension autrement plus importante.

Le 24 mai 2018, signature du contrat entre le CEA et Rosatom.

Historique des relations nucléaires franco-russes
Le capital français est aujourd'hui le plus ancien et plus important partenaire commercial de Rosatom en Europe de l'Ouest. En échange, Rosatom, qui dispose à sa guise des grands espaces sibériens, prend en charge et à sa manière, les déchets de l'industrie nucléaire française, tout le monde sachant qu'elle n'est pas très regardante sur les impacts environnementaux et sociaux de ceux-ci. Mais cet échange de « bons procédés » ne doit pas cacher l'ampleur et l'ancienneté de ces liens [6].

En 1971, Tenex, une filiale russe de la future Rosatom, signait avec le Commissariat à l'Energie Atomique son premier contrat de fourniture d'uranium enrichi à destination des réacteurs à eau pressurisée français. En 1973, elle obtenait un second contrat pour retraiter l'uranium usé dans les centrales d'EDF.
En 1985, lors d'un sommet entre Mitterrand et Gorbatchev [7] celui-ci proposa le projet international de réacteur expérimental Thermonucléaire (ITER en anglais), pour lequel des pièces essentielles seront livrées par la Russie qui contribue toujours à son financement.
À partir de 1992, EDF et Rosenergoatom [8] (filiale exploitante de Rosatom) ont développé un accord exclusif qui couvre toutes les étapes de l'exploitation des centrales, depuis la conception des réacteurs jusqu'à leur mise en service et leur entretien.
Depuis 1996, l'Usine de constructions mécaniques d'Elektrostal (du groupe TVEL de Rosatom) produit des éléments d'assemblages (indûment appelés combustibles) pour Framatome. Aujourd'hui, les « solutions de contrôle-commande » de Framatome (et Siemens) équipent la plupart des centrales en construction ou en cours de modernisation par Rosatom.
En 2007, la co-entreprise Alstom-Atomenergomash (fournisseur d'équipements de Rosatom) a permis de développer en Russie une turbine demi-vitesse, sur le modèle de la turbine française Arabelle d'Alstom.
En 2008, AtomStroyExport (filiale d'ingénierie de Rosatom) a engagé le développement de la « technologie Multi-D » avec Dassault Systèmes : il s'agit d'une gestion informatique intégrée de tous les stades de création d'une centrale, depuis son avant projet sommaire à sa construction.
En 2012, c'est le consortium conduit par Rosenergoatom et EDF qui a reconduit l'exploitation de l'unité n°5 de la centrale de Kozloduy en Bulgarie.

La coopération nucléaire franco-russe actuelle
Depuis 2016, Rosatom s'est associé dans plusieurs domaines à EDF, Engie, Veolia. Le conglomérat russe a offert de former des ingénieurs français via son institut Mephi, proposé son concours à Areva pour l'aider à achever l'EPR d'Olkiluoto en Finlande et souhaitait intégrer le nouveau tour de table des actionnaires d'Orano-Areva [9].
Dans le cadre d'un contrat signé en 2017 concernant le projet ITER, Rosatom et le CEA réalisent des expériences à l'aide du réacteur de recherche à neutrons rapides [10] BOR-60.
En 2018, la SFEN relevait elle-même que « Vinci, Bouygues, Assystem, Bureau Veritas, Dassault Systèmes participent aux projets de centrales nucléaires de Rosatom » et que chaque unité vendue par Rosatom ferait entrer au total 1 milliard d'euros dans les caisses de ces sociétés françaises.
En 2019, Orano signait un contrat avec une filiale de Rosatom pour construire, au nord-ouest de Saint-Pétersbourg, une usine d'uranium appauvri (utilisé par exemple dans la fabrication de « bombes sales » ou de munitions destinées à percer les blindages).
La même année, Rosatom annonçait la signature d'un contrat avec Framatome (filiale à 75% d'EDF) et l'entreprise Siemens pour fournir des systèmes de contrôle-commande à une centrale de Hongrie.
En avril 2020, EDF a remporté le contrat de fourniture du système de protection du réacteur de la centrale nucléaire de Koursk II en Russie.

« Beaucoup de responsables politiques évitent de promouvoir le nucléaire à l'approche d'élections ; dans ce contexte, la décision du président Macron m'inspire le respect ». Alexeï Likhatchev, directeur général de Rosatom, de passage à Paris à l'occasion du salon mondial du nucléaire à Villepinte, décembre 2021. [11]

Turbine Arabelle d'Alstom.

L'affaire à rebondissements des turbines Arabelle
En août 2021, La Tribune révélait qu'EDF allait racheter à General Electric l'entreprise de turbines nucléaires Arabelle GEAST. Elle avait été vendue en 2014 par le français Alstom à l'américain GE, une vente dont à l'époque un des acteurs principaux était Emmanuel Macron [12].

En décembre 2021, Framatome et Rosatom annonçaient la signature d'un « nouvel accord stratégique de coopération à long terme visant à consolider les efforts des deux entreprises pour développer des technologies de fabrication d'assemblages et de systèmes de contrôle-commande ».

Au même moment, l'Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) annonçait avoir signé un accord avec Rosatom dans le but de construire en Russie un système de gestion des déchets radioactifs. En mars 2022, on apprenait que Rosatom pourrait acquérir 20% de participation dans GEAST, le fournisseur de turbines Arabelle [13] pour centrales nucléaires dont EDF détiendra les 80% restants. Ces turbines sont les plus puissantes du marché et équipent près d'un tiers des centrales nucléaires dans le monde.

Du côté Russe, une entrée au capital de GEAST relève de l'intérêt stratégique majeur car cette entreprise produit pour Rosatom non seulement la turbine à vapeur géante et l'alternateur mais aussi l'ensemble de l'îlot conventionnel (salle des machines, circuit de refroidissement…) des réacteurs qu'elle commercialise.

Cette prise récente de participation russe interpelle : quid des soi-disant sanctions économiques imposées par les Occidentaux à la Russie suite à l'invasion de l'Ukraine, et quid de « l'ambition d'indépendance de la filière nucléaire française » qui a justifié le rachat du fabricant de turbines au prix fort ?

En fait, la collaboration de GEAST avec le Russe représente 50% du chiffre d'affaires de l'usine de Belfort, haut-lieu de la production des turbines : « Je rappelle que Rosatom utilise et achète depuis longtemps les turbines Arabelle fabriquées par Alstom puis General Electric, c'est même son principal client », expliquait au JDD du 5 mars 2022 Henri Proglio, l'ancien patron d'EDF de 2009 à 2014 et membre du conseil international de Rosatom, qui ne compte pas en démissionner (Les Échos du 6 mars 2022) au motif que « des Italiens, Finlandais, Japonais, Espagnols y restent » : ce raisonnement n'est pas sans rappeler celui de l'ancien chancelier Schroeder qui siégeait dans les organes de diverses sociétés russes, dont Gazprom, dont il a finalement dû démissionner en juin 2022.

Où l'on constate d'une part que lesdites sanctions sont à géométrie variable et d'autre part que « l'indépendance de la filière nucléaire française » (qui justifiait en août 2021 le rachat des turbines à GE) s'accommode de beaucoup de choses peu reluisantes (nous avons en mémoire le deal d'une filiale de Lafarge avec Daech en Syrie [14]).

Comme le dit Greenpeace dans son rapport du 17 juillet 2023 : « À travers l'exportation de technologies, de logiciels, de connaissances et d'expertises de pointe, [… ces entreprises françaises] ont contribué à faire de Rosatom le plus grand fournisseur de centrales nucléaires en construction dans le monde aujourd'hui. […] Ce partenariat stratégique qui dure depuis plusieurs dizaines d'années et se poursuit aujourd'hui comme si rien n'avait changé [depuis le 24 février 2022] apporte un avantage direct à l'économie russe et indirect au prolongement de l'agression contre l'Ukraine. En effet, Rosatom est impliquée dans la prise et le vol de la centrale de Zaporijia, [15] [elle en a officiellement fait une de ses filiales le 5 octobre 2022, la « Joint-Stock Company Zaporozhye NPP Operating Organization »], tandis que l'armée russe cible les infrastructures électriques et énergétiques ukrainiennes », ce qui est interdit par le droit humanitaire international. Dans les faits, les entreprises françaises ont tout intérêt à ce que Rosatom prospère au niveau international, mais il y a encore pire.

Rosatom est une entreprise nucléaire géante créée par Poutine, sur le modèle de Gazprom
Pour le comprendre, il est nécessaire de revenir à sa fondation. Quelques mois après la mort de Staline, en juin 1953, le « ministère de l'industrie de la construction de machines » avait été constitué. Après la désagrégation de l'URSS, les ministères de l'industrie et de l'énergie atomique MinAtom avaient été regroupés. Sous le règne de Poutine, en mars 2004, ce super ministère était transformé en une Agence fédérale de l'énergie atomique, tandis qu'une vingtaine de sociétés actives dans le secteur nucléaire étaient nationalisées. Cette agence fédérale était ensuite transformée en une corporation d'État, sous le nom de Rosatom7. Son statut, ses objectifs, ses fonctions et ses pouvoirs ont été définis par la loi fédérale no 317-FZ du 1er décembre 2007. Ce sont ses origines étatiques qui permettent de comprendre le gigantisme de cette multinationale et son pouvoir tentaculaire, y compris dans les domaines de la prescription légale en matière de sécurité nucléaire. Par exemple : alors que le délabrement de bâtiments et de circuits de refroidissement de deux réacteurs RMBK de 1000 MW aux frontières de la Finlande et de la Norvège avait été dûment constaté, le statut et le poids politique de l'entreprise [16], lui ont permis d'en continuer l'exploitation et plus généralement de ne pas archiver les traces des anciens incidents et accidents de son parc, rendant ainsi impossible tout process d'amélioration de la sécurité. Cela n'augure évidemment rien de bon, ni en Russie, ni pour l'Europe.

Les bassins de refroidissement de la centrale de Zaporijia.

Rosatom est la seule entreprise au monde qui est présente dans l'ensemble des secteurs de l'énergie nucléaire : l'extraction, la conversion, l'enrichissement de l'uranium et la fabrication d'assemblages nucléaires ; l'ingénierie, le design, la construction, l'exploitation, la maintenance et le démantèlement de centrales ; l'ingénierie énergétique, la production d'équipements et de produits isotopes pour les besoins de la médecine nucléaire ; la recherche scientifique, celle des sciences des matériaux, des superordinateurs et des logiciels. Cela équivaut à une entreprise française qui aurait des activités et des prérogatives au-delà de celles d'Engie, de Dassault systèmes, de Véolia, d'Orano, de Framatome, d'EDF, de l'Andra, du CEA, de l'IRSN, regroupées dans une même entité, ce qui en fait l'acteur majeur du marché nucléaire mondial qui exerce des activités dans plus de 50 pays [17].

Ainsi, Rosatom est le n°1 mondial du nucléaire pour la taille de son carnet de commandes à l'étranger (35 réacteurs dans 12 pays) et pour l'enrichissement de l'uranium ; le n°2 pour les réserves d'uranium et son extraction ; le n°3 pour la fabrication de « combustible » nucléaire etc. Rosatom a installé le plus puissant réacteur à neutrons rapides BN-800 dans la centrale de Beloïarsk et le premier réacteur VVER-1200 de 3e génération dans celle de Novovoronejski-2. Il gère 37 réacteurs en Russie, la seule centrale nucléaire flottante et la seule flotte de brise-glaces nucléaires au monde [18]. En 2017, Rosatom regroupait plus de 300 sociétés, annonçait employer 255 000 personnes et réaliser un bénéfice de 15% sur son chiffre d'affaires. Mais ce n'est pas tout.

Un rapport publié au début de l'année 2023 dans le Washington Post suggère que de nombreuses filiales de Rosatom sont en mesure de fournir des composants pour les missiles, les chars et d'autres armes russes qui sont sous embargo [19]. Et à l'heure actuelle, les réacteurs de conception russe ou soviétique qui sont en activité dans l'UE donnent à Moscou une influence considérable sur leur exploitation car elles dépendent en majorité de Rosatom pour les livraisons de « combustible » ainsi que pour le traitement de leurs déchets. D'autre part, le groupe contrôle 31 % du marché de l'enrichissement et 25 % du marché européen de la conversion de l'uranium [20]. Enfin, les réacteurs VVER 440 de construction soviétique fournissent plus de la moitié de l'énergie électrique consommée en Slovaquie et en Hongrie, (pays dont les dirigeants soutiennent Poutine).

ROSATOM, UNE PIEUVRE NUCLÉAIRE À VOCATION GÉOSTRATÉGIQUE

1 - Rosatom contrôle toute la chaîne de valeur du nucléaire civil et militaire, ce qui lui permet de proposer une « offre intégrée » aux pays cherchant à se nucléariser. En outre, de par sa grande complexité, la vente à l'export de réacteurs engendre une dépendance sur le long terme envers le fournisseur, que ce soit en termes d'exploitation, de maintenance et/ou de gestion du « combustible ». D'autre part, les prêts octroyés par des banques russes aux futurs exploitants étrangers se comptent en dizaine de milliards d'euros sur des dizaines d'années [21]. Rosatom fournit donc à ses « clients » une soumission intégrale pour des décennies.

Signalons qu'en 2022, les achats de l'UE (en « combustible » et technologie nucléaire) à Rosatom ont atteint leur plus haut niveau depuis trois ans et ce malgré l'invasion de l'Ukraine par la Russie [22].

Tout cela revient à dire qu'avec le gaz et le pétrole, le nucléaire a de facto permis à Moscou de se placer en « co-décideur du mix énergétique » de l'Europe, dont les instances, sous influence allemande, avaient permis l'indexation du prix de l'électricité sur celui du gaz russe.

2 - Rosatom est une corporation d'État, créée par une loi fédérale spéciale de Vladimir Poutine et la Fédération de Russie en est l'unique et total propriétaire. En 2012, elle a été qualifiée de corporation « sui generis » par Dimitri Medvedev, alors Premier ministre. En effet, en plus de développer ses activités industrielles et commerciales, elle est également chargée « d'accomplir certaines tâches ministérielles » (budget, structures…). Ses dirigeants, son directeur général et les membres de son conseil de surveillance sont directement nommés par Poutine et le gouvernement doit valider la stratégie de l'entreprise [23]. Sa restructuration s'est faite dans un objectif de développement de la filière à l'étranger au service de la stratégie géopolitique du Kremlin.

3 - Le poids politique de Rosatom s'est encore renforcé en 2018 quand Poutine lui a octroyé les principales tâches de supervision d'un axe stratégique, la Route Maritime Nord (RMN), qui n'est pas sans rappeler les ambitions chinoises des « Nouvelles routes de la soie ». En outre, Rosatom contrôle le « bouton nucléaire » du Kremlin et tient la plume en matière de réglementation sectorielle. Elle représente la Russie dans les instances l'Agence Internationale de l'Energie Atomique et nomme ses propres représentants auprès des ambassades russes à travers le monde.

Conclusion : « Rosatom est un des bras armés de l'État russe et faire affaire avec Rosatom revient à faire affaire avec l'État [de Poutine] » [24].

Jean-Marc Royer 21 mars 2024

Travailleur avec un détecteur de rayonnement sur site. La Norvège a contribué à supprimer quelques sous-marins de la guerre froide échoués afin que leurs compartiments radioactifs puissent être stockés en toute sécurité à terre ici, dans la baie de Saïda, péninsule de Kola (Mourmansk). Photo Thomas Nilsen.

Autres Sources

— Andra, « Rosatom et l'Andra signent un protocole d'accord de coopération », 21 juin 2012
— Guillaume Guichard, « Nucléaire : l'étroite collaboration entre la Russie et la France résiste à la guerre », Le Figaro, 10 avril 2022.
— Thomas Nilsen, « La Russie suspend sa coopération en matière de sécurité nucléaire avec la Norvège dans le nord », The Barents Observer, 1er juin 2022.
— Greenpeace, Les partenaires atomiques de la Russie : Framatome, Siemens Energy et Rosatom, 2023.
— Marine Godelier, « Comment le géant russe Rosatom est devenu le champion du monde du nucléaire », La Tribune, 4 mars 2023.
— Perrine Mouterde et Marjorie Cessac, « Les liens persistants de la filière nucléaire française avec le géant russe Rosatom », Le Monde 11 mars 2023.
— Jean-Baptiste Chastand, Adrien Pécout et Philippe Ricard, « Hongrie : la France prête à participer au projet de centrale nucléaire du russe Rosatom », Le Monde, 27 avril 2023.
— OIT, “Violations of fundamental principles and rights at work at the Zaporizhzhia nuclear power plant and in Enerhodar city in Ukraine, temporarily occupied by the Russian Federation”, may 2023.
— OIT, « Les travailleurs de la centrale nucléaire de Zaporizhzhia contraints au travail forcé par les forces russes, selon les syndicats », 1er juin 2023.
— Reporterre, « Nucléaire : la France équipe toujours les centrales russes », 18 juillet 2023.
— « Le Russe Rosatom et Water & Energy Solutions sur un projet de dessalement et de purification de l'eau au Maroc », Le Matin 28 juillet 2023.
— Kateryna Farbar, « Why Russia's nuclear energy company Rosatom has avoided sanctions », Open Democracy, 31 juillet 2023.
— Nucléaire Infos, « Nucléaire civil : du Burkina Faso à l'Égypte, quelle influence russe en Afrique ? », 16 octobre 2023.
— Christelle Guibert, « Guerre en Ukraine. Comment Rosatom, géant russe du nucléaire, passe à travers les sanctions », 10/03/2023, Ouest-France.
— Articles sur le nucléaire in The Conversation.


[1] Carnet de guerre #2, 2 mai 2022, « L'anschluss de la RDA, première extension de l'Otan en 1990 », improprement appelée « Chute du mur de Berlin ». « La Treuhand aura privatisé ou liquidé l'essentiel de ce qui lui avait été confié et pourra s'enorgueillir d'un bilan sans équivalent dans l'histoire économique contemporaine : 2,5 millions d'emplois détruits, un pays ruiné par des « pertes » évaluées à 256 milliards de marks pour un actif initial net estimé par son propre président, en octobre 1990, à 600 milliards ». Merci à Gary L. et Bernard F. pour leurs relectures attentives.

[2] Carnet de Guerre #5, 19 décembre 2022 : « La population ukrainienne affronte une guerre totale. Les uns regardent ailleurs tandis que le capital occidental est prêt à la lâcher ».

[3] Les paysans et autres populations de l'ex-Urssont été happées par le développement rapide du capital allemand après l'Anschluss de la RDA. Par exemple, l'Ukraine a perdu 8,39 millions d'habitants entre 1991 et 2021 (de 52,18 à 43,79 millions). Source Banque mondiale.

[4] Carnet de Guerre #12, 9 octobre 2023, « La responsabilité historique de l'Allemagne envers l'Ukraine, Conférence de T. Snyder devant le Bundestag ».

[5] Cf. les entreprises françaises répertoriées par la CELI de l'université de Yale. https://urlz.fr/pXKQ Fin 2023, l'entreprise Total était toujours impliquée dans le méga-chantier gazier dans la péninsule de Yamal en Sibérie avec l'entreprise russe Novatek, Camillle Escudé, « Le Temps du débat », France Culture, le 25 déc. 2023.

[6] Sources : SFEN, Société Française d'Energie Nucléaire, Petite-histoire des grandes coopérations franco-russes, 13 mars 2018, maj. 28 sept. 2021. La SFEN est une officine pro-nucléaire créée en 1973 et financée par toutes les entreprises du secteur. Le Figaro du 25 mai 2018 : « Une filiale de Rosatom signe un contrat avec EDF, à l'occasion de la visite du président Macron et quarante-cinq ans après son premier contrat de 1973 ».

[7] Nicolas Stiel, « Pourquoi Rosatom tend la main à la France », Challenges, 27 décembre 2016.

[8] Créée le 7 septembre 1992 par un décret présidentiel, Rosenergoatom est le producteur d'électricité nucléaire soumis à l'autorité de l'Agence Fédérale de l'Energie Atomique (Rosatom).

[9] Wikipédia sur Rosatom.

[10] « Réacteur à neutrons rapides », par ex. le surgénérateur Superphénix arrêté en 1997. Soutenu surtout en raison de sa capacité à générer ou régénérer du plutonium ensuite partiellement réutilisable ou recyclable en plutonium militaire.

[11] Cité par F. Bouchon in Le Figaro du 3 décembre 2021.

[12] Cette vente accréditée en 2015 par le thuriféraire de l'indépendance énergétique du pays, a fait couler beaucoup d'encre et de liquidités : six livres, deux documentaires, une commission d'enquête parlementaire, de nombreux articles et un dossier en cours au PNF : « Le député LR Olivier Marleix […] relevait qu'Emmanuel Macron avait suivi de bout en bout le dossier Alstom, comme secrétaire général adjoint à l'Élysée, puis ministre de l'Économie, et avait formellement donné son autorisation à la vente du groupe. Marleix s'interrogeait aussi sur un lien éventuel entre le rôle joué par E. Macron dans plusieurs dossiers industriels et le financement de sa campagne. Le fait que l'on puisse retrouver dans la liste des donateurs ou des organisateurs de dîners de levée de fonds des personnes qui auraient été intéressées aux ventes précitées [Alstom, Technip, Alcatel, ndlr] ne peut qu'interroger, souligne le député dans son courrier au procureur. S'il était vérifié, un tel système pourrait être interprété comme un pacte de corruption », J-C Féraud, « La justice s'intéresse aux conditions de la vente d'Alstom Energie à GE », Libération, le 5 juin 2019. Cf. également Matthieu Aron dans le Nouvel Obs du 5 juin 2019, Emmanuel Lévy dans Marianne du 19 juillet 2019, le dossier de Médiapart du 23 juillet 2019 et Wikipédia.

[13] Jean Terzian, « Rosatom pourrait acquérir 20% des turbines nucléaires Arabelle après leur rachat par EDF », L'usine nouvelle, 08/03/2022. « Nucléaire : pourquoi le géant russe Rosatom pourrait prendre 20% des turbines Arabelle », La Tribune du 9 mars 2022.

[14] Ismaël Halissat, « Affaire Lafarge : une note prouve que l'Etat était informé des versements d'argent à Daech », Libération le 13 juillet 2021.

[15] L'ancien ingénieur en chef adjoint Yuriy Chernichuk a été nommé comme nouveau directeur et plusieurs cadres supérieurs ont été contraints de signer des contrats avec Rosatom. D'autres ont été expulsés. Début juillet 2023, 6 000 des 11 000 anciens salariés ukrainiens travaillaient encore à la centrale de Zaporijia, aux côtés d'environ 500 Russes, soldats et membres du personnel de Rosatom.

[16] Audrey Garric, « Situation alarmante dans les centrales nucléaires russes », Le Monde, 22 juin 2011.

[17] Sources : Site de Rosatom, SFEN, Wikipédia, articles de Nicolas Stiel, « Pourquoi Rosatom tend la main à la France », Challenges, 27 décembre 2016. Dépêche de l'AFP « Le spécialiste russe du nucléaire Rosatom se lance dans l'éolien », 31 janv. 2017. Véronique Le Billon, « À Sotchi, Rosatom promeut le nucléaire made in Russia », Les Échos, 16 mai 2018.

[18] Pour se faire une idée de la diversité des filiales de Rosatom, en voici quelques exemples : Rusatom Overseas est une structure affiliée à Rosatom chargée de construire des centres de science et technologie nucléaires à l'étranger ; NIKIMIT-Atoms Troy (Institut de recherche et de développement des technologies de construction Atomstroy) travaille au développement et à l'application de technologies sur les sites nucléaires, au démantèlement des structures nucléaires déclassées, et est également entrepreneur sur un certain nombre de sites de Rosatom à l'étranger ; Atomflot, propriétaire de la flotte russe de brise-glaces nucléaires ; l'Institut Kurchatov travaille sur les questions de science et technologie nucléaires ; l'Institut de Recherche sur les Réacteurs Atomiques (SSC RIAR) est spécialisé dans les études dans le domaine des technologies des réacteurs ; la Start Production Association, produit des systèmes de contrôle automatique et divers équipements pour l'énergie nucléaire. Cf. à ce propos le site de la fondation norvégienne Bellona.org

[19] Charles Digges, « Bellona publie un nouveau document de travail sur les activités de Rosatom en temps de guerre en Ukraine », le 29 juin 2023.

[20] Perrine Mouterde et Marjorie Cessac, « Le nucléaire russe, l'autre dépendance énergétique européenne », Le Monde, 29 novembre 2022.

[21] À titre d'exemples : le prêt gouvernemental de 10 Mds d'euros octroyé à la Hongrie pour la construction de Paks-2, ou l'achat de 34 % du projet de construction du réacteur nucléaire de Hanhikivi en Finlande.

[22] Marine Godelier, « Comment le géant russe Rosatom est devenu le champion du monde du nucléaire », La Tribune, 4 mars 2023.

[23] « L'industrie nucléaire française, une alliée du régime de V. Poutine ». Note de décryptage, Greenpeace France, mars 2022.

[24] Cf. les derniers rapports de Greenpeace de mars, juillet et octobre 2023.

🔲 ☆

La Mort aux trousses : de la colonie pénitentiaire de Navalny aux sous-sols de la centrale de Zaporija

Pour ce 14e carnet de guerre (les autres sont accessibles ici), Jean-Marc Royer nous emmène dans la colonie pénitentiaire arctique où Alexander Navalny vient de mourir, dans le sous-sol de la centrale nucléaire de Zaporija et jusque dans les tranchées de l'Ukraine occupée. Une plongée toujours passionnante, documentée et terrifiante dans la politique de Vladimir Poutine.

Épisode 1/3 : JUSQUE DANS UNE COLONIE PENITENTIAIRE PERDUE DANS LES PROFONDEURS DE L'ARCTIQUE CIRCUM POLAIRE

Il existe parfois des évènements qui dépassent de beaucoup ceux par lesquels ils sont arrivés. Alexeï Navalny est mort le 15 ou le 16 février 2024. Soyons clair : il ne faisait pas partie de notre bord politique [1] ; n'empêche, il y a des êtres humains qui montrent un courage certain dans leur manière d'être et de lutter. Rappelons par exemple que le 19 janvier 2021, cinq mois après son empoisonnement au Novitchok et aux lendemains d'un retour à Moscou suivi de son incarcération, il faisait diffuser par son équipe une vidéo intitulée « Un palais pour Poutine », qui décrivait une luxueuse résidence de 17 700 mètres carrés sur un terrain équivalent à « 39 fois la taille de Monaco », un palace de 1,7 Mds $, alors que plus de 13% des Russes vivent sous le seuil de la pauvreté [2].

Sotchi. Capture d'écran de la vidéo citée.

« Poutine lui vouait une haine toute particulière pour au moins deux raisons. La première, ce sont les enquêtes ravageuses du Fonds contre la corruption créé par Navalny, visant d'abord Dmitri Medvedev, puis Vladimir Poutine ainsi que des hauts fonctionnaires et des responsables politiques […] décrivant le pillage généralisé du pays par un système criminel et mafieux. La deuxième raison est la spectaculaire enquête faite par Navalny, le journaliste Christo Grozev et le site Bellingcat sur le détail de l'empoisonnement de l'opposant monté par les services du FSB » [3].

Emprisonné dès son retour en 2021, il est condamné à 19 ans de prison dans une colonie pénitentiaire à « régime spécial » après avoir été déclaré coupable de « financement de l'extrémisme, de création d'une communauté extrémiste et d'incitation à l'extrémisme ». À leurs risques et périls, au début janvier 2023, 170 médecins avaient écrit à Poutine pour réclamer l'arrêt des atteintes à la santé de l'opposant en détention dans une colonie pénitentiaire à régime strict.

La colonie pénitentiaire n°3, surnommée « Loup Polaire »

Elle est géographiquement située à la périphérie du village de Kharp, dans le district autonome de Yamalo-Nenets (qui compte 5 000 habitants), c'est-à-dire dans l'Extrême-Nord russe, une région de permafrost au-dessus du cercle polaire à environ 1 900 km au nord-est de Moscou. Les températures peuvent y descendre jusqu'à moins 32°C.

La colonie « Loup polaire » garde un rapport très étroit avec le passé stalinien : elle a été fondée en 1961 sur l'emplacement d'un ancien goulag, le tristement célèbre camp de travail 501 qui abritait les détenus mobilisés dans la construction de la ligne ferroviaire Salekhard-Igarka, surnommée « chemin de fer de la mort ». Des milliers de prisonniers ont perdu la vie dans ces travaux jamais achevés [4].

Presque toutes les maisons du village ont été construites par des condamnés d'IK-3. Il est à présent habité par les personnels pénitentiaires. On s'en doute, la communication avec « le monde extérieur » y reste problématique.

« Dans la cellule d'isolement, les promenades commencent à 6h30 du matin alors qu'en régime normal, la promenade a lieu l'après-midi ».
« Quand je regarde par la fenêtre, c'est d'abord la nuit, puis le soir, puis à nouveau la nuit ».
« Peu de choses sont aussi rafraîchissantes qu'une promenade à Yamal à 6h30 du matin. Et quelle merveilleuse brise fraîche qui souffle dans la cour malgré la clôture en béton, c'est juste wow ! » Alexander Navalny

Cette colonie à sécurité maximale où Alexeï Navalny était arrivé le 25 décembre 2023 après vingt jours d'un étrange voyage, est considérée comme l'un des établissements pénitentiaires les plus durs de Russie. Les visites sont rares et les détenus, anciens et actuels, se plaignent fréquemment de mauvais traitements et de torture [5].
Le 14 février 2024, une attachée de presse de son équipe a rapporté que Navalny avait été envoyé dans une cellule disciplinaire (SHIZO) pour la 27e fois depuis son incarcération (308 jours sur 1 125). « Le lent assassinat d'Alexeï Navalny, entamé par une tentative d'empoisonnement au Novitchok déjouée en 2020 [6] puis par trois années cauchemardesques d'emprisonnement, a été achevé le vendredi 16 février 2024 » [7].

Contrôler toutes les sources d'information

Concernant les circonstances de sa mort, une première version [8] publiée sur le site officiel du Service pénitentiaire fédéral russe (FSIN) le 16 février à 14h19, heure de Moscou stipulait que « le personnel médical de l'établissement est arrivé immédiatement après l'incident et qu'une équipe d'ambulance a été appelée. Toutes les mesures de réanimation nécessaires ont été prises, mais n'ont donné aucun résultat positif. Les médecins urgentistes ont signalé le décès du condamné » [9].

Après cette annonce du décès d'Alexeï Navalny vendredi 16 février, il est devenu encore plus difficile que d'habitude de contacter qui que ce soit à l'IK-3. Néanmoins Novaïa Gazeta Europe [10] a réussi à entrer en contact avec un détenu qui a déclaré qu'une « mystérieuse agitation » avait éclaté dans la colonie pénitentiaire dès le jeudi soir 15 février : « Tout a commencé lorsqu'ils ont vraiment accéléré nos fouilles du soir. Cela se produit généralement les jours fériés, lorsque les gardes sont pressés d'aller faire la fête, mais ce jeudi n'était pas un jour férié. Puis ils nous ont enfermés, nous ont interdit tout déplacement et ont renforcé la sécurité. Nous avons entendu des voitures entrer dans l'enceinte de la prison tard dans la nuit, mais nous ne pouvions pas les voir à travers les fenêtres de nos cellules.

Le lendemain matin, les gardiens ont procédé à une fouille approfondie des cellules saisissant les téléphones, les jeux de cartes et même les radiateurs sur lesquels ils avaient auparavant fermé les yeux. Les gardiens ont laissé entendre qu'une inspection extérieure était imminente. Or, en général, l'administration et les détenus sont informés de ces inspections environ un mois à l'avance et s'y préparent, car ni les gardiens ni les détenus ne veulent que les inspecteurs constatent des violations du règlement. Nous nous attendions donc à une inspection à l'improviste ! Quelque chose a dû se passer [...] C'est vendredi vers 10h du matin que la nouvelle de la mort de Navalny s'est répandue parmi les détenus » [11].

« Le bonheur n'est pas loin… », nous dit ce panneau à l'entrée de Kharp (Novaya Gazeta Europe, note 9)

Vendredi 16 dans l'après-midi, la chaîne 112 Telegram et la chaîne de télévision propagandiste RT ont affirmé que l'équipe d'ambulance appelée pour s'occuper de Navalny avait passé une demi-heure à tenter de le réanimer avant de le déclarer mort en raison d'un « caillot de sang déporté ». Alexander Polupan, un médecin urgentiste qui faisait partie de l'équipe qui a réanimé Navalny après qu'il ait été empoisonné par un groupe d'agents du FSB en août 2020, a souligné que le diagnostic officiellement avancé d'embolie pulmonaire (c'est le terme médical correct pour désigner « un caillot de sang déporté ») comme cause du décès de Navalny avec autant d'empressement par les médias de propagande soulève des questions [12]. En effet ce diagnostic n'est pas crédible sans une autopsie (qui doit être pratiquée en milieu médicalisé) ou une échographie, un appareil inexistant dans la prison. Peu de temps après, le parti « Russie unie » a demandé aux députés de ne pas commenter la mort d'Alexeï Navalny [13]. En fin d'après-midi, tous les médias – même ceux qui ne sont pas directement détenus par l'État – ont d'abord reçu l'ordre de ne pas publier d'articles sur les circonstances de cette mort. Ensuite, les journalistes ont reçu pour instruction de limiter leur couverture aux informations fournies par les agences de médias publiques et de ne les publier qu'après avoir reçu l'approbation de leur direction [14].

Selon l'opposition russe, 16 500 personnes ont assisté aux funérailles de Navalny, le 1er mars 2024 au cimetière Borisovsky. The Insider et ISW.

Le syndrome de mort subite russe

Mais avant Navalny, la liste de ceux – journalistes, avocats, opposants– qui ont subi un sort similaire est longue depuis 2006. Pensons à Anna Politovskaïa et Alexander Litvinenko ; Anastasia Baburova, Natalia Estemirova, Stanislav Markelov et Sergueï Magnitsky en 2009 ; Mikhaïl Beketov en 2013 ; Boris Nemtsov ancien ministre en 2015 ; Pavel Sheremet en 2016 ; Denis Voronenkov et Maksym Shapoval en 2017 ; Sergueï Skripal et sa fille puis Piotr Verzilov en 2018 [15]. Ceci dit, cette liste est loin des « Trente-huit hommes d'affaires et oligarques russes proches du Kremlin décédés dans des circonstances mystérieuses ou suspectes entre 2014 et 2017 » selon une enquête de The Atlantic [16], une situation qui s'est encore dégradée entre février 2022 et fin aout 2023 : pas moins de soixante opposants, responsables administratifs, politiques ou économiques, ont été suicidés (parfois avec leurs familles), par pendaisons, noyades diverses, chute dans l'escalier, du haut d'un balcon ou d'un aéronef, malaises mortels subits et inexpliqués [17].

« La véritable Russie ne combat pas les Ukrainiens sur le front.
La véritable Russie est en prison » [18]

Ilya Yashin salue des personnes venues le soutenir lors de son procès à Moscou, le 29 novembre 2022.

Le 20 février 2024, Ilya Yashin, un oppositionnel russe qui purge une peine de huit ans et demi de prison pour avoir dénoncé les crimes de guerre de l'armée russe dans la ville de Bucha a écrit [19] :

« Les nouvelles mettent du temps à parvenir jusqu'à la colonie, et ce n'est qu'hier [19 février] que j'ai appris la mort d'Alexeï Navalny. […] La manière dont [Poutine] s'est débarrassé du chef de Wagner, Prigojine, était tout aussi démonstrative : c'était comme s'il voulait ne laisser aucune place au doute. […] Dans l'esprit de Poutine, c'est ainsi qu'on affirme le pouvoir : par des assassinats, des violences et des actes publics de vengeance. Ce n'est pas l'état d'esprit d'un politicien. C'est l'état d'esprit d'un chef de la mafia. Soyons donc clairs : Poutine est à la tête de la structure criminelle qui a fusionné avec l'État russe. Il est libre de toute contrainte morale ou juridique. Il gouverne par la peur, emprisonnant et éliminant physiquement ceux qui refusent d'avoir peur. […]

Alexeï Navalny était mon ami. Tout comme Boris Nemtsov. Nous avions une cause commune ; nous avons consacré nos vies à rendre la Russie paisible, libre et heureuse. Aujourd'hui, mes deux amis sont morts. Je ressens un vide noir à l'intérieur. Et croyez-moi, je suis parfaitement conscient des risques personnels. Je suis en prison ; ma vie est entre les mains de Poutine et elle est en danger. Mais je continuerai à maintenir le cap. […] [20] »

« Dans tous les cas de figure, nous sommes face à un assassinat politique… Nous avons atteint un tel point d'hyper-criminalisation en Russie qu'y déclamer un poème contre la guerre en Ukraine vous envoie au bagne. » William Bourdon, avocat. [21]

Annexes

— Vidéo de Ioulia Navalnaïa (9'), enregistrée le 19 février.
— Lettres de prison de Navalny lues par Mathieu Amalric le 2 novembre 2021.

Épisode 2/3 : DANS LES SOUS-SOLS DE LA CENTRALE NUCLÉAIRE DE ZAPORIJIA [22]

Page de couverture du rapport de l'ONG Truth Hounds (Cf. plus bas)

« Plusieurs sources indépendantes [23] ont confirmé que les forces de sécurité occupantes ont kidnappé, torturé et tué des employés de la centrale nucléaire de Zaporijia et des habitants d'Energodar, la ville satellite de la centrale. […]

Les employés de l'usine n'avaient pas le droit de transporter des téléphones avec appareil photo au travail et ils ont commencé à être régulièrement fouillés et interrogés. Des salariés ont été contraints de prendre la nationalité russe après avoir été emmenés et détenus dans des sous-sols pendant deux ou trois semaines d'affilée. […] Les soldats russes auraient utilisé la « torture des 21 roses » [ ?] sur les détenus en coupant la peau de leurs doigts et de leurs organes génitaux. En fait, plusieurs sources font état de tortures et de meurtres. Selon le personnel médical, des personnes battues ont été périodiquement amenées à l'hôpital local avec les paumes de mains transpercées par des balles et des doigts cassés.

Olga Kosharnaya, membre de l'Inspection nucléaire ukrainienne, a publié sa correspondance avec un employé de la centrale de Zaporijia qui l'avait contactée. Les employés et la direction de la centrale détenus sont soupçonnés de coopération avec les forces armées ukrainiennes et le SBU. Les détenus seraient battus, torturés avec des décharges électriques et des gaz lacrymogènes. Il y aurait des femmes parmi les détenus et lors de la saisie de la cantine de la centrale, des soldats russes ont menacé des employées de violences sexuelles. Les cellules de détention font 3 mètres sur 4 et il y a 12 à 16 personnes dans chaque cellule. Au moins deux de ces lieux de torture sont connus : la caserne des pompiers et le bâtiment de la police. Les détenus seraient traités plus durement à la caserne des pompiers.

Page 22 du rapport de l'ONG Truth Hounds. Cf. plus bas.

[…] Des habitants d'Energodar sont également détenus dans des « cellules de torture », ce que confirme l'Eastern Human Rights Group, qui indique que des volontaires et des militants pro-ukrainiens y ont été placés. Entre autres choses, les détenus sont torturés avec du chlore qui est répandu sur le sol. […]

Energoatom [l'exploitant Ukrainien] rapporte que des soldats russes ont enlevé le chef du service environnemental de la centrale Igor Kvashnin, le chef adjoint de l'atelier de décontamination des déchets radioactifs Sergei Pykhtin et le contremaître de l'atelier de décontamination Olena Ryabtseva. Selon Energoatom, les Russes ont essayé de forcer le plongeur Andrei Goncharuk, à plonger dans les piscines de refroidissement pour les vider, et l'ont frappé après qu'il ait refusé de plonger. Il a été emmené à l'hôpital local avec de nombreuses blessures, est tombé dans le coma puis est mort sans avoir repris connaissance. Sergei Shvets, un employé de l'unité de réparation, a été agressé par des soldats russes dans son propre appartement ; il a survécu et a réussi à fuir vers la ville de Zaporijia.

[…] Le « ministère de l'Intérieur » fantoche de la région partiellement annexée de Zaporijia a annoncé la détention de deux employés de la centrale qui « travaillaient comme agents de l'armée ukrainienne ». Selon ces autorités d'occupation, ils risquent jusqu'à 10 ans de prison.

Le commissaire ukrainien aux droits de l'homme, Dmytro Lubinets, a déclaré que depuis mars 2022, les occupants russes auraient arrêté 26 employés accusés d'avoir transmis à l'armée ukrainienne des informations sur la présence d'équipements russes à la centrale. Mais on ne sait pas exactement combien de personnes sont en garde à vue » […].

How Rosatom turned Europe's largest nuclear power plant into a torture chamber [24]
Comment Rosatom a transformé la plus grande centrale nucléaire d'Europe en chambre de torture

L'ONG ukrainienne Truth Hounds (qui documente depuis 2014 les crimes de guerre en Ukraine et s'est vue décerner le 9 mars 2023 le prix Sakharov pour la liberté) a mené des recherches approfondies et recueilli des témoignages oculaires vérifiables sur ce qui se passe dans la Centrale de Zaporijia. Ces témoins décrivent comment, depuis le début de l'occupation conjointe de l'armée russe et de Rosatom, les forces d'occupation ont mis en place des pratiques d'enlèvement, de détention et de torture des personnels résistants de la Centrale, de leurs familles et des résidents d'Energodar. Selon son maire Dmytro Orlov, environ un millier personnes ont été détenues, maltraitées ou torturées dans les sous-sols du site. Il existe des preuves claires et vérifiables selon lesquelles les personnels de la multinationale russe Rosatom ont été témoins de l'ampleur de ces pratiques au sein de la Centrale. Ces récits ont été corroborés par des enquêtes médiatiques internationales, telles que celle du Wall Street Journal, qui a également recueilli des témoignages directs de cadres supérieurs, d'employés et de sous-traitants faisant état de menaces, de détentions et de torture.
L'ONG Truth Hounds possède également des preuves photographiques, audio et vidéo, corroborant les déclarations des témoins et des victimes. […] Elles sont stockées dans une base de données sécurisée et peuvent être fournies aux autorités chargées de l'application des lois sur demande et avec le consentement des témoins et des victimes.

Annexes :
— Stéphane Siohan, « Dans les geôles de la centrale de Zaporijia, la révélation d'atrocités systématisées », Libération, 5 oct. 2023.
— Victor de Thier, « Une ONG accuse la Russie d'avoir transformé la centrale nucléaire de Zaporijia en chambre de torture », RTBF, 8 octobre 2023.
— Table des matières du rapport de l'ONG Truth Hounds :

Épisode 3/3 : SUR LE FRONT, DANS LES TRANCHÉES ET PARTOUT AILLEURS ? [25]

Le retard pris depuis 2014 est payé d'un prix beaucoup trop élevé par le peuple Ukrainien

Qu'est-ce que cette guerre fait aux Ukrainiens, à l'écoumène, à l'environnement ?

Dans les armées, il y a eu environ 70 000 morts et 150 000 blessés du côté Ukrainien [26]. Depuis le 24 février 2022, près de 10 millions de personnes ont été contraintes de quitter leur logement dont 6,4 millions se sont réfugiées à l'étranger [27] ; cela représente le quart de la population du pays et plus de déplacés que durant l'exode de mai-juin 1940 en France. Le pays qui comptait 50 millions d'habitants à la fin du xxe siècle, n'en comptait plus que 28 à la fin de l'année 2023 !

Deux ans après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine, c'est une guerre qui par bien des aspects ressemble à la première guerre mondiale [28] par la longueur de la ligne de front (qui est de 1000 km pour 700 km en 1916), par l'utilisation des tranchées et les terribles conditions qu'endurent les combattants, par l'ampleur des destructions dans la zone des combats (une tactique soviétique prorogée à Grozny et Alep), par l'intensité, la durée et la violence des bombardements, d'autant que le phosphore et les bombes thermobariques [29] ont été utilisés. Mais, à la différence de 14-18, ils visent tout le pays : ce sont les infrastructures publiques – on se souviendra notamment de la destruction du barrage de Kakhovka [30] – et les populations civiles qui sont touchées, ce qui caractérise « une guerre totale » mais surtout une multitude de crimes de guerre au sens des conventions internationales. Ces deux années de guerre ont probablement occasionné plus 40 000 morts et autant de blessés, principalement lors de la destruction à 95% de la ville de Marioupol [31] qui comptait près d'un demi-million habitants.

« Le monde n'a pas vu une tragédie de l'ampleur de celle de Marioupol depuis l'existence des camps nazis. Les russes ont transformé notre ville en camp de la mort. Malheureusement, cette analogie effrayante est de plus en plus confirmée. Nous sommes au-delà de Grozny ou d'Alep. Il s'agit d'un nouvel Auschwitz »… a déclaré le maire de Marioupol, Vadym Boychenko. The Insider, « L'armée russe brûle les corps des civils tués à Marioupol dans des crématoriums mobiles », 6 avril 2022.

« Tout au long de l'année 2023, les forces russes ont commis des crimes de guerre et d'autres atrocités en Ukraine. […] Elles ont mené des attaques indiscriminées et disproportionnées qui ont tué et gravement blessé des civils, détruit des infrastructures vitales, notamment des bâtiments résidentiels, des hôpitaux et des écoles, ainsi que des objets d'importance culturelle et historique. […] Elles ont utilisé aussi bien des bombes à sous-munitions que des mines anti-personnelles interdites de 13 types différents [32]. Cela conduit à une situation sans précédent : sur environ 174 000 km2 [soit le tiers du territoire], les restes explosifs et les mines anti-personnelles ont fait de l'Ukraine un des territoires du monde les plus contaminés [par toutes sortes de produits] dont le déminage, [l'inactivation, la dépollution] et le nettoyage pourraient prendre des décennies » [33].

Ukrainiens sous un pont détruit et tentant de traverser la rivière Irpin, banlieue de Kiev, 5 mars 2022. Emilio Morenatti AP.

« Les forces russes et affiliées ont commis un grand nombre d'abus graves contre des civils dans les parties occupées des régions de Zaporijia, Kherson, Lougansk et Donetsk. Elles ont procédé à des disparitions forcées, à des exécutions sommaires de civils, à des détentions illégales ainsi qu'à des actes de torture, ciblant particulièrement des fonctionnaires, des activistes et journalistes pro-ukrainiens, ainsi que d'autres civils présumés opposés à l'occupation […] notamment dans des centres de torture que les forces russes ont exploités à Kherson pendant leurs huit mois d'occupation. En septembre, une commission de l'ONU [34] a signalé que des soldats russes y avaient commis des viols et des violences sexuelles contre des femmes âgées de 19 à 83 ans [35] ».

Bucha. Photo du site « The Insider »

« Le recours généralisé à la torture par les forces russes et leurs attaques continues contre des infrastructures liées à l'énergie pourraient constituer des crimes contre l'humanité, selon un organisme d'enquête des Nations Unies. […] Les autorités russes en zones occupées ont continué de tenter d'effacer la culture et la langue ukrainiennes, notamment en imposant le programme scolaire et la langue d'enseignement russes, en faisant de la propagande de guerre et en dispensant une formation militaire dans les écoles, en violation du droit international » [36].

S'agissant de la mise en place de « 21 camps de filtration » à travers lesquels plusieurs millions d'Ukrainiens des zones occupées ont été contraints de passer pour se déplacer d'une ville à une autre, pour se rendre en Ukraine non occupée ou… pour que soit déterminé leur « degré de loyauté », leur existence et les exactions qui s'y déroulent constituent un crime à caractère génocidaire. « Ces lieux se divisent en quatre types : les bureaux d'enregistrement, les centres de détention de courte durée, les bâtiments où se déroulent les interrogatoires et les centres de détention à long terme. Cinq types de violations des droits de l'homme s'y commettent : la torture et des conditions de détention cruelles, inhumaines et dégradantes ; le travail forcé ; la collecte massive de données personnelles et d'ADN en dehors de tout cadre légal ; le transfert forcé vers le territoire de russe ; l'enlèvement de mineurs à leurs parents » [37]. Plus de 20 000 enfants ukrainiens ont été déportés, ce qui a motivé le mandat d'arrêt international délivré par le TPI contre Poutine [38] en mars 2023. Notons une fois de plus que la convention internationale de 1948 concernant le génocide fait obligation aux signataires, en l'occurrence tous les États occidentaux, de tout faire pour l'empêcher. C'est pourquoi ils se sont profondément enfouis la tête dans le sable.

Gare d'Ocheretyne bombardée par l'armée russe à la mi octobre 2023

La guerre : un traumatisme profond et durable pour tous les ukrainiens

Selon une tactique éculée des armées soviétiques, de nombreuses villes du front (Marioupol, Bakhmut et tant d'autres) ont été transformées en champs de ruines d'où toute vie est exclue pour longtemps. En conséquence, des territoires immenses resteront déserts et pollués pour de très nombreuses décennies, comme en France une « zone rouge » [39] de 120 000 ha perdure à la suite de la guerre de 14-18.

Toutes les villes d'Ukraine sans exception, sont sous le feu des drones, des bombes ou des missiles, envoyés surtout la nuit afin que la menace soit ressentie comme permanente et pour diminuer les possibilités de repos, accroître la peur et l'angoisse. Les traumas sont généralisés et les enfants n'y échappent malheureusement pas. En outre, comme en France lors de la Grande Guerre, toutes les familles sont touchées par la mort ou les blessures d'un proche.

Le martyr de ce peuple n'en finit pas depuis un siècle [40]

Toit de l'ambassade russe de Moldavie : 28 paraboles, mâts, dispositifs de transmission et de réception installés soit 11 de plus qu'à Bruxelles [1]

[1] Nelly Didelot, « Espionnage. En Moldavie, l'ambassade russe a (beaucoup) de grandes oreilles », Libération, le 28 juillet 2023. « Parfum d'espionnage : de plus en plus d'antennes sur le toit de l'ambassade de Russie à Bruxelles », RTBF, 19 avril 2023.

Transnistrie : toujours les mêmes prétextes depuis des décennies

Le mercredi 28 février 2024, c'est-à-dire à la veille du discours à la nation de Poutine, les députés de la région séparatiste prorusse de Moldavie, se sont réunis en congrès extraordinaire [41] et ont adopté une déclaration demandant au Parlement russe de « mettre en oeuvre des mesures pour protéger la Transnistrie » où vivent « plus de 220.000 citoyens russes », face à une « pression accrue de la part de la capitale Moldave » [42]. Pour eux, la Transnistrie serait confrontée à des « menaces sans précédent de nature économique, socio-humanitaire et militaro-politique », soit une « politique de génocide »…

Et les médias main stream de commenter : « Cette demande Transnistrienne rappelle celles des séparatistes prorusses de l'est de l'Ukraine qui avaient été l'un des prétextes mis en avant par Poutine pour déclencher des attaques de grande ampleur contre l'Ukraine » [43]. Certes, mais c'est avoir la mémoire un peu courte : d'une part il ne faudrait pas oublier que le même prétexte avait été avancé en 2014 pour envahir le Donbass et annexer la Crimée.

D'autre part, dès le « Carnet de guerre » #1 nous avions signalé que c'est la septième fois que Vladimir Poutine [44] est à la manœuvre dans une intervention militaire depuis 1999. Rappelons également que peu avant l'invasion à grande échelle de 2022, les gouvernements occidentaux, qui avaient tous les moyens de savoir que plus de 100 000 hommes étaient massés le long de la frontière ukrainienne depuis avril 2021, n'ont absolument pas bougé ni même rien tenté, si ce n'est de proposer « un lift en taxi » à Zelenski en ajoutant : « Il ne faut pas humilier Poutine », certains donnant même une tournure plus universelle à la chose en disant : « Il ne faut pas humilier la Russie ». On voit à quel degré d'hypocrisie et d'ignominie le Capital parvient lorsqu'il s'agit le ménager ses intérêts [45], fut-ce sur le dos de peuples à offrir en gage.

Enfin, bien avant Poutine, il y en eût un autre qui se présentait comme le défenseur du droit des peuples à l'autodétermination ou comme le défenseur des peuples de langue et de culture opprimés, avant d'envahir la Tchéquie, l'Autriche, la Lituanie et la Pologne. À ce sujet, on se souviendra de l'attitude du capital occidental entre mars 1935 [46] et septembre 1938, à Munich : durant quatre ans et demi, « on » essaya de ne pas « humilier l'agresseur » [47]… Ajoutons que, pour ce qui concerne la « libération les peuples colonisés », Staline, le « Petit père des peuples » dans son propre empire, s'y entendait à merveille : des membres de l'ONG Mémorial ont avancé qu'ils n'avaient identifiés qu'1% des cimetières des victimes du Goulag et qu'au rythme où les nouvelles autorités le permettait, il leur faudrait encore travailler un siècle [48].

De Paris à Washington, « on » se couvre la tête de cendres : ciel, ma cassette !

Sans parler de tous les business qui perdurent, petits et grands, dont celui de Total (nous reviendrons bientôt sur le plus opaque, celui du nucléaire), commençons par rappeler que lors de la première année de guerre, la Russie a engrangé 270 Mds € de revenus grâce aux exportations de combustibles fossiles, dont 134 Mds € ont été payés par l'UE [49], ce qui représente deux fois le budget militaire annuel russe qui était de 60,6 Mds € en 2021.

En fait, tous ces Tartuffes font des prêts, montent des prêts-bails, vendent ou se séparent de leurs stocks d'armes déclassées pour les renouveler etc. : en Europe « on » se lamente du coût financier de la résistance ukrainienne (en passant sur les destructions et les pertes en vies humaines), tandis qu'outre-Atlantique « il » menace de ne plus continuer à aider le peuple ukrainien : « cela nous coûte trop cher ! ».

Mais dans ce registre, « on » tente de faire oublier que les pays du G7 se sont engagés à ce que les actifs gelés de la Banque Centrale de Russie ne lui soient pas restitués tant que les réparations de guerre ne seront pas payées. Or, les pertes infligées à l'Ukraine lors de la première année de guerre seulement dépassent déjà 410 Mds de dollars. La confiscation des actifs de la Banque de Russie pour un montant total de 300 Mds $ serait donc légitime et urgente pour aider l'Ukraine. Ceci dit, le capital ne le fera pas, même en présence d'études juridiques internationales solides [50]. Pour quelle raison ? Parce que cela toucherait à sa circulation, un principe intangible de son accroissement et donc de son existence !

De l'usage de la dystopie en philosophie politique

Qui disait : « Imaginons le pire pour nous donner les moyens de l'empêcher » : Günther Anders ou un de ses lecteurs de l'université de Stanford ? Voici.

Qu'on se rappelle tout d'abord les suites induites par le renoncement de Barack Obama à faire respecter sa propre « ligne rouge » concernant l'usage des armes chimiques par Bachar el Assad en 2013, ou encore la déroute états-unienne d'Afghanistan en août 2021. Ces deux épisodes ont, à coup sûr, encouragé Poutine à pousser ses feux en Syrie, en Crimée et au Donbass en 2014, puis dans le Haut-Karabakh, au Kazakhstan et en Ukraine en 2022.

Ensuite, imaginons le pire et de manière plus précise, à savoir que le peuple Ukrainien soit défait et totalement envahi, car c'est bien ce qui était prévu en trois jours, au départ de cette « opération militaire spéciale », tout le monde le sait, sauf peut-être quelques accrocs desdits « réseaux sociaux » et autres enfumages Wagnériens. La victoire de Poutine et l'occupation armée de l'Ukraine signifierait une escalade de crimes horribles, notamment la multiplication des « camps de filtration », des charniers, et la déportation d'enfants à l'échelle de la nation tout entière. Le peuple ukrainien connaîtrait alors un drame épouvantable, une saignée de l'ampleur de l'Holodomor [51] ou de la « Grande guerre patriotique » (qui s'est en grande partie déroulée sur son sol et avec ses soldats), une extermination déjà promise d'ailleurs par Medvedev et consorts – et à de multiples reprises – puisqu'aussi bien il s'agit d'éradiquer un « genre humain », celui des « ukro-nazis ».

Bucha, Photo du site Insider

À l'évidence, une hypothétique victoire de Poutine donnerait des idées à de nombreux dictateurs de par le monde (en commençant par l'Afrique où Wagner a semé ses pratiques maffieuses) et cela mènerait le régime iranien des mollahs – qui est au seuil de l'armement nucléaire – à étendre sa domination sur le monde musulman, tandis que la Chine populaire serait probablement tentée de tester la résolution états-unienne dans le détroit de Taïwan et dans le Pacifique. Evidemment, les hésitants ou les outsiders tels qu'Erdogan se sentiraient eux aussi pousser des ailes …

Enfin, dans le cas d'une hypothétique victoire de Poutine, ses troupes seraient directement au contact de la Pologne et de la Roumanie, toutes deux membres de l'Otan. Mais surtout, cela permettrait de liquider rapidement la Moldavie (sous couvert de libération des russes de Transnistrie) et « d'approfondir la coopération avec les pays amis » que sont la Slovaquie de Vico et la Hongrie d'Orban. Ainsi, une nouvelle continuité territoriale serait dessinée jusqu'au Sud de la Serbie amie d'Aleksandar Vučić. Dans ce cas, la Roumanie serait d'ailleurs presqu'entièrement encerclée par cette « alliance », sauf au Sud. En outre, souvenons-nous que le prochain mandat de Poutine devrait se terminer en 2030, date à laquelle il est prévu que la Biélorussie et la Russie ne fasse plus qu'un seul Etat qui aurait alors une superficie accrue de plus d'un million de km2 au total, avec toutes les « ressources » que cela suppose. D'ailleurs dans cette hypothèse, il serait logique de se demander si, et combien de temps, la Roumanie et la Bulgarie pourraient résister à ce type « d'alliance ». Serait-ce alors une nouvelle jeunesse pour le glacis soviétique ? Mais tout ceci n'est qu'une dystopie, évidemment.

Reste une question : alors que depuis 25 ans il lui fait les yeux doux en lorgnant sur ses entreprises, ses « ressources naturelles » et son marché de 140 millions de personnes, qu'est-ce qui pourrait faire changer d'attitude un capital occidental devant un Poutine qui se prépare à des années de guerre en transformant son économie en économie de guerre ? À notre avis, une chose et une seule : la redistribution en sa défaveur des rapports de forces entre les impérialismes occidentaux et la concurrence montante d'un nouvel axe : Russie, Chine, Biélorussie, Corée du nord, Iran.

C'est ce qui est à l'œuvre en ce premier quart du xxie siècle, sans que nous puissions en prédire les évolutions ni le terme, mais une chose est certaine : c'est ce qui a déclenché les deux premières guerres mondiales. Souvenons-nous à ce sujet de ce que disait Einstein à propos de la troisième, d'autant que tout cela est, pour l'instant, de l'ordre de la dystopie.

Jean-Marc Royer mars 2024


[1] En 2000, Navalny adhère au parti libéral Iabloko puis se rapproche des milieux nationalistes et xénophobes en 2007 avant de s'en distancer en 2011… cela n'empêche pas qu'il ait évolué et qu'il ait ensuite mené une lutte anti-corruption importante. Concernant l'itinéraire politique des uns et des autres dans les pays de l'ex-Urss, il faut bien comprendre qu'ils ont subi un siècle de lavage de cerveau profond, de Goulag et de dévastations sociales et individuelles désastreuses (près de 40 M de morts entre les exécutions, les famines organisées, les camps, les guerres et le règne des maffias !). Il est difficile dans ces conditions d'exiger de leur part la clarté politique que l'on peut demander à ceux qui vivent dans des conditions beaucoup plus clémentes... Merci à Gary et Bernard pour leurs relectures.

[2] Vidéo regardée par des millions de personnes. https://www.youtube.com/watch?v=Y3tqLF5zgfw

[3] François Bonnet, « Poutine, un fascisme construit dans le silence des tombes et des cachots », Médiapart, 17 février 2024. L'enquête conjointe de Bellingcat, Insider, CNN et du Spiegel, publiée en décembre 2020, a révélé les noms et les grades des officiers du FSB responsables de l'empoisonnement d'Alexeï Navalny avec l'agent neurotoxique Novitchok. « The Lab : How FSB Chemical weapons experts tried to poison Alexei Navalny », The Insider, 14 December 2020.

[4] Projet de 1 300 km le long du cercle polaire, mis en chantier en 1949 avec 100 000 détenus. Pendant l'hiver, la construction était entravée par le grand froid, le pergélisol et le manque de nourriture ; en été par le terrain marécageux, les maladies, les moustiques et les taons. Abandonné en 1953, une grande partie de l'ouvrage fut rapidement détruite par le gel et des défauts structurels.

[5] « Un prisonnier d'une colonie de l'Okrug autonome de Yamalo-Nenets a accusé les gardiens de torture », 6 décembre 2013, https://urlz.fr/pBHz et « Un ancien prisonnier a parlé de la torture dans la colonie. Comment les prisonniers vivent dans l'un des camps les plus terribles du Goulag russe moderne », 4 décembre 2018, https://urlz.fr/pBHy

[6] Enquête conjointe de Bellingcat, Insider, CNN et du Spiegel déjà citée.

[7] François Bonnet, 17 février 2024, article déjà cité.

[8] Pour information, les autorités du Kremlin avaient fabriqué pas moins de 120 versions différentes concernant la destruction en vol de l'avion de la Malaysia Airways MH17 le 17 juillet 2014. Mais après huit années d'enquêtes, les responsables russes avaient été jugés et condamnés. « Vol MH17 abattu en Ukraine en 2014 : deux Russes et un Ukrainien [séparatiste] condamnés à la perpétuité par la justice néerlandaise », Le Monde, 17 novembre 2022. Lire aussi les enquêtes Bellingcat et de The Insider : https://www.bellingcat.com/news/uk-and-europe/2016/02/23/53rd-report-en/ et https://theins.ru/politika/103853 et https://theins.ru/en/uncategorized/225534 et https://theins.ru/en/news/259229 et https://theins.ru/en/news/259576

[9] « Alexei Navalny reported dead by Russia's Federal Penitentiary Service », The Insider, 16 February 2024, 12:31.

[10] Journal russe qui paraît trois fois par semaine. En 2021, son rédacteur en chef Dmitri Mouratov et la journaliste philippine Maria Ressa ont reçu le prix Nobel de la paix pour leur défense de la liberté d'expression et de la liberté de la presse.

[11] Sergey Shvets, « A mysterious commotion. A fellow inmate recounts events in the IK-3 penal colony on the eve of Alexey Navalny's death », Novaïa Gazeta Europe, 18 February 2024.

[12] « Naming a blood clot as the cause of Navalny's death would take an autopsy. This version surfaced surprisingly soon, says ER doctor », The Insider, 16 February 2024, 15:59.

[13] « United Russia party asks MPs not to comment on Alexei Navalny's death, Agentstvo reports », The Insider, 16 February 2024 14:20.

[14] « Kremlin-controlled media banned from covering Navalny's death », The Insider, 16 February 2024 16:38.

[15] Des assassinats par balles, voiture piégée, empoisonnement au Polonium 210 ou au Novitchok etc. Lire Magalie Letissier, « Russie. Empoisonnés, tués par balles… La longue liste d'opposants réduits au silence », Ouest France, 20 aout 2020 et « La longue liste des journalistes russes assassinés. Plusieurs journalistes opposés à la politique du Kremlin sont morts dans des circonstances violentes ces dernières années », Le Monde, 30 mai 2018.

[16] Elaine Godfrey, « Sudden Russian Death Syndrome. It's not a great time to be an oligarch who's unenthusiastic about Putin's war in Ukraine », The Atlantic, December 29, 2022.

[17] Cf. « Décès suspects de personnalités russes depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie », Wikipédia. Le 20 février 2023 la mort du fils unique du PDG de Rosneft, Igor Setchine, à l'âge de 35 ans, d'un « caillot de sang détaché » le 5 février 2024 a été rendue publique. « Ivan Sechin, son of Putin's confidante and Rosneft CEO Igor Sechin, found dead at 35 », The Insider, 20 February 2024. Benoît Vitkine, « Mort d'Alexeï Morozov, un blogueur russe [d'extrême droite] qui avait annoncé une hécatombe dans les rangs militaires de son pays lors de la prise d'Avdiivka. Avant de mourir, il avait dénoncé des pressions de l'armée pour effacer ses publications, qui évoquaient le chiffre de 16 000 soldats tombés, morts ou blessés, lors de la bataille pour cette localité en ruines », Le Monde, 22 février 2024. Un pilote russe, qui avait déserté à bord d'un hélicoptère Mi-8 a été retrouvé le 13 février 2024 dans la localité de Villajoyosa, en Espagne, criblé d'une demi-douzaine de balles.

[18] Ilya Yashin, Le Monde, 29 septembre 2023.

[19] Amnesty International et Human Rights Watch, « L'opposant Ilya Yashin a été condamné pour avoir dénoncé les crimes de guerre commis par la Russie en Ukraine », Décembre 9, 2022.

[20] “I am not wondering who killed him. It's clear as day Putin did” – Political prisoner Ilya Yashin on Navalny's death, The Insider, 20 February 2024.

[21] Fabrice Arfi, « Navalny, l'anti-Poutine », entretien avec William Bourdon, Médiapart, 17 février 2024.

[22] Nina Avdeenko, “People come back from the hospital with bullet-pierced palms”. ZNPP employees talk of murders, torture and abductions, The Insider 2 September 2022. Extraits et traduction personnels. « The Insider » est un site d'opposition russe sérieux et bien informé qui travaille avec des sites comme Bellingcat ou des journaux connus. Ces actes de torture et autres violences systémiques ont été confirmés par TV5 Monde, L'Indépendant, TF1 Info, Human Rights Watch, la BBC, La Dépêche, RSF, l'Express, etc

[23] Sergio Olmos and Roland Oliphant, “Russians are torturing us so we don't talk to UN. Staff say occupying forces don't want them to disclose safety risks ahead of inspection at Zaporizhzhia, Europe's largest power station”, The Telegraph, 25 August 2022. Traduction : « Les Russes nous torturent pour que nous ne parlions pas à l'AIEA… ».

[24] ONG Truth Hounds, “In a nuclear prison : how Rosatom turned Europe's largest nuclear power plant into a torture chamber and how can the world stop it”, September 23 2023.

[25] Lire ou écouter un des meilleurs historiens spécialistes de la guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau, « d'une guerre à l'autre » 5 épisodes, « Déambulation historique avec Stéphane Audoin-Rouzeau, l'historien face à la guerre », six émissions de France culture, du 14 novembre 2022 au 3 mars 2023.

[26] . 130 000 morts et 300 000 blessés du côté russe. Estimations : Mediazona & BBC News Russian, Ambre Xerri avec AFP, « Invasion russe. Dans une enquête commune, Mediazona et BBC News Russian établissent, semaine par semaine depuis l'invasion de l'Ukraine du 24 février 2022, une liste des victimes du conflit… », L'Express, 22 février 2022, chef d'État-major des armées des États-Unis, chef d'État-major des armées de Norvège.

[27] Julia Pascual et Faustine Vincent, « En Ukraine, entre trois et quatre millions de personnes ont dû quitter leur domicile, détruit par un drone ou une roquette », Le Monde 26 janvier 2024. Amandine Hess, « Ukraine : le bilan de deux ans de guerre en chiffres », Euronews, le 24/02/2024.

[28] Encore que peu d'entre-nous soient à même d'imaginer ce que les poilus ont enduré durant 4 ans dans les tranchées…

[29] Arme non nucléaire la plus puissante au monde qui combine des effets thermiques, d'onde de choc, de dépression et d'asphyxie. En explosant, elle disperse un nuage de carburant qui s'enflamme au contact de l'air ambiant, provoquant une deuxième explosion à haute température, capable de vaporiser des corps humains. Pour résumer, les « cibles » meurent asphyxiées ou brûlées.

[30] « Au moins cinquante personnes seraient mortes. Vingt-quatre installations industrielles dangereuses, installations de traitement des eaux usées, cimetières et décharges ont été inondées, contaminant les eaux de surface et souterraines et exposant la population locale à des maladies contagieuses ». Rapport de Human Rights Watch. Ukraine, Évènements de 2023.

[31] Air et Cosmos, Xavier Tytelman, janvier 2024 : https://www.youtube.com/watch?v=C1WCDRMBjSg et « Affaires étrangères » émission de France Culture, Samedi 24 février 2024 et The Insider, https://theins.ru/en/news/250063

[32] Ainsi que des grenades larguées par drones et contenant de la chloropicrine, utilisée comme gaz de combat suffocant durant la Grande Guerre, maintenant interdit comme arme chimique. France 24, « La Russie aurait fait usage d'armes chimiques près de Zaporijjia selon Kiev », le 07/08/2023. News Week, “Russia Accused of Using WWI-Era Chemical Weapon in Ukraine”, Jan 31, 2024. Reuters, “Ukraine accuses Russia of intensifying chemical attacks on the battlefield”, February 9, 2024.

[33] Human Rights Watch. Ukraine, Évènements de 2023.

[34] Rapport de Human Rights Council Fifty-second session 27 February - 31 March 2023. Human rights situations that require the Council's attention. Report of the Independent International Commission of Inquiry on Ukraine.

[35] Rapport de Human Rights Watch Ukraine, Évènements de 2023. Des viols souvent commis par de très jeunes conscrits issus des territoires orientaux de la Russie, comme en 1945. Lire absolument à ce propos l'article de Nathalie Versieux, « Rouge cauchemar. Près de deux millions d'Allemandes furent violées par l'armée russe en 1945. Un traumatisme enfoui pendant soixante ans », Libération le 13 février 2009.

[36] Rapport de Human Rights Watch, ditto. Lire également les paragraphes : « Torture et mauvais traitements de prisonniers de guerre ; Détenus civils liés au conflit ; Violences sexuelles liées au conflit ; Attaques contre l'éducation ; Enfants dans des institutions ; Impact sur les civils âgés ; Crimée… ». Concernant les prisonniers de guerre, lire le rapport OHCHR, Report on the treatment of prisoners of war and persons hors de combat in the context of the armed attack by the Russian federation against Ukraine : 24 February 2022 - 23 February 2023.

[37] Faustine Vincent et Emmanuel Grynszpan, « En Ukraine occupée, l'archipel des camps de filtration de Moscou », Le Monde, 3 septembre 2022.

[38] Le Monde avec AFP, « Vladimir Poutine sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale », Le Monde, le 17 mars 2023. Pierre-Louis Caron, « 19 546 transferts illégaux d'enfants vers la Russie signalés par l'Ukraine », France Télévisions, le 05/02/2024.

[39] Le sol regorge de métaux lourds (mercure, cuivre, zinc et plomb) mais surtout d'arsenic et de perchlorate d'ammonium qui étaient utilisés comme détonateurs des obus. La concentration d'arsenic est ainsi 1 000 à 10 000 fois plus élevée que dans le milieu naturel. […] Environ 2 % des munitions retrouvées sont chimiques, essentiellement ypérite (gaz moutarde), phosgène et diphosgène. […] Le sol est à ce point pollué et acide que seules trois plantes […] parviennent à y survivre. […] À l'automne 2012, l'eau potable de plus de 500 communes du Nord et du Pas-de-Calais a ainsi été déclarée impropre à la consommation, en raison d'un taux anormalement élevé de perchlorate d'ammonium. Plus de 400 d'entre elles sont encore soumises à des restrictions d'usage. […] Environ 15 % des milliards d'obus utilisés pendant le conflit n'ont pas explosé ; une partie de ces munitions reste enfouie et refait surface, au hasard d'un chantier ou sous un soc de charrue. […] La brigade de déminage de Metz, […] traite sur cette seule portion des anciennes tranchées 45 à 60 tonnes de munitions chaque année. […] les plus pessimistes estiment qu'il faudra plusieurs siècles pour achever le nettoyage. […] Finalement, les autorités françaises ont décidé en 2005 de grillager le lieu, puis, en 2012, d'en interdire formellement l'accès. Benoît Hopquin « Le poison de la guerre coule toujours à Verdun. L'ancienne ligne de front souffrira longtemps des conséquences écologiques du conflit », Le Monde, 20 janvier 2014. Une zone qui restera encore longtemps interdite et dont on regrette qu'il n'existe plus de cinéaste de la trempe d'Andreï Tarkovsky (sauf sans doute la réalisatrice du récent « Green Border » et de bien d'autres films, Agnieszka Holland) pour lui donner toute sa dimension ; nous pensons évidemment à son chef d'œuvre, Stalker. Cf. Wikipédia sur « la zone rouge ». Cf. également Wikipédia sur « la zone rouge ».

[40] Cf. à ce sujet les « Carnets de guerre » 5, 6 et 11.

[41] Le premier depuis 2006. Les députés séparatistes avaient alors décidé d'organiser un référendum sur une intégration de la Transnistrie à la Russie.

[42] Pour le moment, toute intervention armée de Poutine serait délicate car il lui faudrait survoler le territoire ukrainien pour ce faire. Il est plus vraisemblable qu'il utilisera les appels du congrès Transnistrien pour intensifier diverses opérations hybrides, d'autant que la date des négociations d'adhésion de la Moldavie avec l'UE approche et que les élections présidentielles auront lieu en novembre 2024.

[43] F. B. avec AFP « Moldavie : les séparatistes de Transnistrie demandent la protection de la Russie », BFMTV, Le 28/02/2024.

[44] Claude Fouquet, « Les guerres de Vladimir Poutine, Les Echos, 24 février 2022. Rappel : Poutine arriva dans l'administration présidentielle en 1996, devint chef du FSB en juillet 1998, premier ministre en août 1999 et président en décembre de la même année.

[45] Cf. à ce sujet les « Carnets de guerre » 5 et 6 où les intérêts du capital en Russie et dans ses échanges sont examinés.

[46] Hitler a réintroduit la conscription dès le 16 mars 1935 et augmenté les effectifs militaires à plus de 500 000 hommes. Le 7 mars 1936, son armée entra en Rhénanie. Le 12 mars 1938, l'Autriche fut envahie puis annexée au Reich le jour suivant. Le 15 mars 1939, la Bohême et la Moravie furent occupées et le 23 mars ce fut le territoire de Memel en Lituanie.

[47] Rappelons à ce sujet le propos d'octobre 1938 que l'on prête à un homme de droite qui avait un net penchant pour les alcools forts et des éclairs de lucidité : « Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ! »

[48] « En 2004, Memorial publiait après dix ans de recherches, un CD-ROM contenant les noms d'1,3 million de victimes. Elena Jemkova, la directrice exécutive de l'organisation, estime qu'il y a eu au moins dix fois plus de victimes, et que pour terminer le travail, il faudrait encore plus d'un siècle : seulement 1% des cimetières du goulag répartis sur l'immense territoire russe auraient été répertoriés ». Nicolas Tonev, « Archives - ONG Memorial », le 28 décembre 2021.

[49] Russia Fossil Tracker : https://www.russiafossiltracker.com/

[50] International Center for Ukraine Victory, Olena Halushka et Tetiana Shevchuk, “Confiscation of Russian sovereign assets : mission possible and overdue”, 31.10.2023.

[51] Cf. le « Carnet de guerre » n°11 à ce sujet.

🔲 ☆

La Mort aux trousses : de la colonie pénitentiaire de Navalny aux sous-sols de la centrale de Zaporija

Pour ce 14e carnet de guerre (les autres sont accessibles ici), Jean-Marc Royer nous emmène dans la colonie pénitentiaire arctique où Alexander Navalny vient de mourir, dans le sous-sol de la centrale nucléaire de Zaporija et jusque dans les tranchées de l'Ukraine occupée. Une plongée toujours passionnante, documentée et terrifiante dans la politique de Vladimir Poutine.

Épisode 1/3 : JUSQUE DANS UNE COLONIE PENITENTIAIRE PERDUE DANS LES PROFONDEURS DE L'ARCTIQUE CIRCUM POLAIRE

Il existe parfois des évènements qui dépassent de beaucoup ceux par lesquels ils sont arrivés. Alexeï Navalny est mort le 15 ou le 16 février 2024. Soyons clair : il ne faisait pas partie de notre bord politique [1] ; n'empêche, il y a des êtres humains qui montrent un courage certain dans leur manière d'être et de lutter. Rappelons par exemple que le 19 janvier 2021, cinq mois après son empoisonnement au Novitchok et aux lendemains d'un retour à Moscou suivi de son incarcération, il faisait diffuser par son équipe une vidéo intitulée « Un palais pour Poutine », qui décrivait une luxueuse résidence de 17 700 mètres carrés sur un terrain équivalent à « 39 fois la taille de Monaco », un palace de 1,7 Mds $, alors que plus de 13% des Russes vivent sous le seuil de la pauvreté [2].

Sotchi. Capture d'écran de la vidéo citée.

« Poutine lui vouait une haine toute particulière pour au moins deux raisons. La première, ce sont les enquêtes ravageuses du Fonds contre la corruption créé par Navalny, visant d'abord Dmitri Medvedev, puis Vladimir Poutine ainsi que des hauts fonctionnaires et des responsables politiques […] décrivant le pillage généralisé du pays par un système criminel et mafieux. La deuxième raison est la spectaculaire enquête faite par Navalny, le journaliste Christo Grozev et le site Bellingcat sur le détail de l'empoisonnement de l'opposant monté par les services du FSB » [3].

Emprisonné dès son retour en 2021, il est condamné à 19 ans de prison dans une colonie pénitentiaire à « régime spécial » après avoir été déclaré coupable de « financement de l'extrémisme, de création d'une communauté extrémiste et d'incitation à l'extrémisme ». À leurs risques et périls, au début janvier 2023, 170 médecins avaient écrit à Poutine pour réclamer l'arrêt des atteintes à la santé de l'opposant en détention dans une colonie pénitentiaire à régime strict.

La colonie pénitentiaire n°3, surnommée « Loup Polaire »

Elle est géographiquement située à la périphérie du village de Kharp, dans le district autonome de Yamalo-Nenets (qui compte 5 000 habitants), c'est-à-dire dans l'Extrême-Nord russe, une région de permafrost au-dessus du cercle polaire à environ 1 900 km au nord-est de Moscou. Les températures peuvent y descendre jusqu'à moins 32°C.

La colonie « Loup polaire » garde un rapport très étroit avec le passé stalinien : elle a été fondée en 1961 sur l'emplacement d'un ancien goulag, le tristement célèbre camp de travail 501 qui abritait les détenus mobilisés dans la construction de la ligne ferroviaire Salekhard-Igarka, surnommée « chemin de fer de la mort ». Des milliers de prisonniers ont perdu la vie dans ces travaux jamais achevés [4].

Presque toutes les maisons du village ont été construites par des condamnés d'IK-3. Il est à présent habité par les personnels pénitentiaires. On s'en doute, la communication avec « le monde extérieur » y reste problématique.

« Dans la cellule d'isolement, les promenades commencent à 6h30 du matin alors qu'en régime normal, la promenade a lieu l'après-midi ».
« Quand je regarde par la fenêtre, c'est d'abord la nuit, puis le soir, puis à nouveau la nuit ».
« Peu de choses sont aussi rafraîchissantes qu'une promenade à Yamal à 6h30 du matin. Et quelle merveilleuse brise fraîche qui souffle dans la cour malgré la clôture en béton, c'est juste wow ! » Alexander Navalny

Cette colonie à sécurité maximale où Alexeï Navalny était arrivé le 25 décembre 2023 après vingt jours d'un étrange voyage, est considérée comme l'un des établissements pénitentiaires les plus durs de Russie. Les visites sont rares et les détenus, anciens et actuels, se plaignent fréquemment de mauvais traitements et de torture [5].
Le 14 février 2024, une attachée de presse de son équipe a rapporté que Navalny avait été envoyé dans une cellule disciplinaire (SHIZO) pour la 27e fois depuis son incarcération (308 jours sur 1 125). « Le lent assassinat d'Alexeï Navalny, entamé par une tentative d'empoisonnement au Novitchok déjouée en 2020 [6] puis par trois années cauchemardesques d'emprisonnement, a été achevé le vendredi 16 février 2024 » [7].

Contrôler toutes les sources d'information

Concernant les circonstances de sa mort, une première version [8] publiée sur le site officiel du Service pénitentiaire fédéral russe (FSIN) le 16 février à 14h19, heure de Moscou stipulait que « le personnel médical de l'établissement est arrivé immédiatement après l'incident et qu'une équipe d'ambulance a été appelée. Toutes les mesures de réanimation nécessaires ont été prises, mais n'ont donné aucun résultat positif. Les médecins urgentistes ont signalé le décès du condamné » [9].

Après cette annonce du décès d'Alexeï Navalny vendredi 16 février, il est devenu encore plus difficile que d'habitude de contacter qui que ce soit à l'IK-3. Néanmoins Novaïa Gazeta Europe [10] a réussi à entrer en contact avec un détenu qui a déclaré qu'une « mystérieuse agitation » avait éclaté dans la colonie pénitentiaire dès le jeudi soir 15 février : « Tout a commencé lorsqu'ils ont vraiment accéléré nos fouilles du soir. Cela se produit généralement les jours fériés, lorsque les gardes sont pressés d'aller faire la fête, mais ce jeudi n'était pas un jour férié. Puis ils nous ont enfermés, nous ont interdit tout déplacement et ont renforcé la sécurité. Nous avons entendu des voitures entrer dans l'enceinte de la prison tard dans la nuit, mais nous ne pouvions pas les voir à travers les fenêtres de nos cellules.

Le lendemain matin, les gardiens ont procédé à une fouille approfondie des cellules saisissant les téléphones, les jeux de cartes et même les radiateurs sur lesquels ils avaient auparavant fermé les yeux. Les gardiens ont laissé entendre qu'une inspection extérieure était imminente. Or, en général, l'administration et les détenus sont informés de ces inspections environ un mois à l'avance et s'y préparent, car ni les gardiens ni les détenus ne veulent que les inspecteurs constatent des violations du règlement. Nous nous attendions donc à une inspection à l'improviste ! Quelque chose a dû se passer [...] C'est vendredi vers 10h du matin que la nouvelle de la mort de Navalny s'est répandue parmi les détenus » [11].

« Le bonheur n'est pas loin… », nous dit ce panneau à l'entrée de Kharp (Novaya Gazeta Europe, note 9)

Vendredi 16 dans l'après-midi, la chaîne 112 Telegram et la chaîne de télévision propagandiste RT ont affirmé que l'équipe d'ambulance appelée pour s'occuper de Navalny avait passé une demi-heure à tenter de le réanimer avant de le déclarer mort en raison d'un « caillot de sang déporté ». Alexander Polupan, un médecin urgentiste qui faisait partie de l'équipe qui a réanimé Navalny après qu'il ait été empoisonné par un groupe d'agents du FSB en août 2020, a souligné que le diagnostic officiellement avancé d'embolie pulmonaire (c'est le terme médical correct pour désigner « un caillot de sang déporté ») comme cause du décès de Navalny avec autant d'empressement par les médias de propagande soulève des questions [12]. En effet ce diagnostic n'est pas crédible sans une autopsie (qui doit être pratiquée en milieu médicalisé) ou une échographie, un appareil inexistant dans la prison. Peu de temps après, le parti « Russie unie » a demandé aux députés de ne pas commenter la mort d'Alexeï Navalny [13]. En fin d'après-midi, tous les médias – même ceux qui ne sont pas directement détenus par l'État – ont d'abord reçu l'ordre de ne pas publier d'articles sur les circonstances de cette mort. Ensuite, les journalistes ont reçu pour instruction de limiter leur couverture aux informations fournies par les agences de médias publiques et de ne les publier qu'après avoir reçu l'approbation de leur direction [14].

Selon l'opposition russe, 16 500 personnes ont assisté aux funérailles de Navalny, le 1er mars 2024 au cimetière Borisovsky. The Insider et ISW.

Le syndrome de mort subite russe

Mais avant Navalny, la liste de ceux – journalistes, avocats, opposants– qui ont subi un sort similaire est longue depuis 2006. Pensons à Anna Politovskaïa et Alexander Litvinenko ; Anastasia Baburova, Natalia Estemirova, Stanislav Markelov et Sergueï Magnitsky en 2009 ; Mikhaïl Beketov en 2013 ; Boris Nemtsov ancien ministre en 2015 ; Pavel Sheremet en 2016 ; Denis Voronenkov et Maksym Shapoval en 2017 ; Sergueï Skripal et sa fille puis Piotr Verzilov en 2018 [15]. Ceci dit, cette liste est loin des « Trente-huit hommes d'affaires et oligarques russes proches du Kremlin décédés dans des circonstances mystérieuses ou suspectes entre 2014 et 2017 » selon une enquête de The Atlantic [16], une situation qui s'est encore dégradée entre février 2022 et fin aout 2023 : pas moins de soixante opposants, responsables administratifs, politiques ou économiques, ont été suicidés (parfois avec leurs familles), par pendaisons, noyades diverses, chute dans l'escalier, du haut d'un balcon ou d'un aéronef, malaises mortels subits et inexpliqués [17].

« La véritable Russie ne combat pas les Ukrainiens sur le front.
La véritable Russie est en prison » [18]

Ilya Yashin salue des personnes venues le soutenir lors de son procès à Moscou, le 29 novembre 2022.

Le 20 février 2024, Ilya Yashin, un oppositionnel russe qui purge une peine de huit ans et demi de prison pour avoir dénoncé les crimes de guerre de l'armée russe dans la ville de Bucha a écrit [19] :

« Les nouvelles mettent du temps à parvenir jusqu'à la colonie, et ce n'est qu'hier [19 février] que j'ai appris la mort d'Alexeï Navalny. […] La manière dont [Poutine] s'est débarrassé du chef de Wagner, Prigojine, était tout aussi démonstrative : c'était comme s'il voulait ne laisser aucune place au doute. […] Dans l'esprit de Poutine, c'est ainsi qu'on affirme le pouvoir : par des assassinats, des violences et des actes publics de vengeance. Ce n'est pas l'état d'esprit d'un politicien. C'est l'état d'esprit d'un chef de la mafia. Soyons donc clairs : Poutine est à la tête de la structure criminelle qui a fusionné avec l'État russe. Il est libre de toute contrainte morale ou juridique. Il gouverne par la peur, emprisonnant et éliminant physiquement ceux qui refusent d'avoir peur. […]

Alexeï Navalny était mon ami. Tout comme Boris Nemtsov. Nous avions une cause commune ; nous avons consacré nos vies à rendre la Russie paisible, libre et heureuse. Aujourd'hui, mes deux amis sont morts. Je ressens un vide noir à l'intérieur. Et croyez-moi, je suis parfaitement conscient des risques personnels. Je suis en prison ; ma vie est entre les mains de Poutine et elle est en danger. Mais je continuerai à maintenir le cap. […] [20] »

« Dans tous les cas de figure, nous sommes face à un assassinat politique… Nous avons atteint un tel point d'hyper-criminalisation en Russie qu'y déclamer un poème contre la guerre en Ukraine vous envoie au bagne. » William Bourdon, avocat. [21]

Annexes

— Vidéo de Ioulia Navalnaïa (9'), enregistrée le 19 février.
— Lettres de prison de Navalny lues par Mathieu Amalric le 2 novembre 2021.

Épisode 2/3 : DANS LES SOUS-SOLS DE LA CENTRALE NUCLÉAIRE DE ZAPORIJIA [22]

Page de couverture du rapport de l'ONG Truth Hounds (Cf. plus bas)

« Plusieurs sources indépendantes [23] ont confirmé que les forces de sécurité occupantes ont kidnappé, torturé et tué des employés de la centrale nucléaire de Zaporijia et des habitants d'Energodar, la ville satellite de la centrale. […]

Les employés de l'usine n'avaient pas le droit de transporter des téléphones avec appareil photo au travail et ils ont commencé à être régulièrement fouillés et interrogés. Des salariés ont été contraints de prendre la nationalité russe après avoir été emmenés et détenus dans des sous-sols pendant deux ou trois semaines d'affilée. […] Les soldats russes auraient utilisé la « torture des 21 roses » [ ?] sur les détenus en coupant la peau de leurs doigts et de leurs organes génitaux. En fait, plusieurs sources font état de tortures et de meurtres. Selon le personnel médical, des personnes battues ont été périodiquement amenées à l'hôpital local avec les paumes de mains transpercées par des balles et des doigts cassés.

Olga Kosharnaya, membre de l'Inspection nucléaire ukrainienne, a publié sa correspondance avec un employé de la centrale de Zaporijia qui l'avait contactée. Les employés et la direction de la centrale détenus sont soupçonnés de coopération avec les forces armées ukrainiennes et le SBU. Les détenus seraient battus, torturés avec des décharges électriques et des gaz lacrymogènes. Il y aurait des femmes parmi les détenus et lors de la saisie de la cantine de la centrale, des soldats russes ont menacé des employées de violences sexuelles. Les cellules de détention font 3 mètres sur 4 et il y a 12 à 16 personnes dans chaque cellule. Au moins deux de ces lieux de torture sont connus : la caserne des pompiers et le bâtiment de la police. Les détenus seraient traités plus durement à la caserne des pompiers.

Page 22 du rapport de l'ONG Truth Hounds. Cf. plus bas.

[…] Des habitants d'Energodar sont également détenus dans des « cellules de torture », ce que confirme l'Eastern Human Rights Group, qui indique que des volontaires et des militants pro-ukrainiens y ont été placés. Entre autres choses, les détenus sont torturés avec du chlore qui est répandu sur le sol. […]

Energoatom [l'exploitant Ukrainien] rapporte que des soldats russes ont enlevé le chef du service environnemental de la centrale Igor Kvashnin, le chef adjoint de l'atelier de décontamination des déchets radioactifs Sergei Pykhtin et le contremaître de l'atelier de décontamination Olena Ryabtseva. Selon Energoatom, les Russes ont essayé de forcer le plongeur Andrei Goncharuk, à plonger dans les piscines de refroidissement pour les vider, et l'ont frappé après qu'il ait refusé de plonger. Il a été emmené à l'hôpital local avec de nombreuses blessures, est tombé dans le coma puis est mort sans avoir repris connaissance. Sergei Shvets, un employé de l'unité de réparation, a été agressé par des soldats russes dans son propre appartement ; il a survécu et a réussi à fuir vers la ville de Zaporijia.

[…] Le « ministère de l'Intérieur » fantoche de la région partiellement annexée de Zaporijia a annoncé la détention de deux employés de la centrale qui « travaillaient comme agents de l'armée ukrainienne ». Selon ces autorités d'occupation, ils risquent jusqu'à 10 ans de prison.

Le commissaire ukrainien aux droits de l'homme, Dmytro Lubinets, a déclaré que depuis mars 2022, les occupants russes auraient arrêté 26 employés accusés d'avoir transmis à l'armée ukrainienne des informations sur la présence d'équipements russes à la centrale. Mais on ne sait pas exactement combien de personnes sont en garde à vue » […].

How Rosatom turned Europe's largest nuclear power plant into a torture chamber [24]
Comment Rosatom a transformé la plus grande centrale nucléaire d'Europe en chambre de torture

L'ONG ukrainienne Truth Hounds (qui documente depuis 2014 les crimes de guerre en Ukraine et s'est vue décerner le 9 mars 2023 le prix Sakharov pour la liberté) a mené des recherches approfondies et recueilli des témoignages oculaires vérifiables sur ce qui se passe dans la Centrale de Zaporijia. Ces témoins décrivent comment, depuis le début de l'occupation conjointe de l'armée russe et de Rosatom, les forces d'occupation ont mis en place des pratiques d'enlèvement, de détention et de torture des personnels résistants de la Centrale, de leurs familles et des résidents d'Energodar. Selon son maire Dmytro Orlov, environ un millier personnes ont été détenues, maltraitées ou torturées dans les sous-sols du site. Il existe des preuves claires et vérifiables selon lesquelles les personnels de la multinationale russe Rosatom ont été témoins de l'ampleur de ces pratiques au sein de la Centrale. Ces récits ont été corroborés par des enquêtes médiatiques internationales, telles que celle du Wall Street Journal, qui a également recueilli des témoignages directs de cadres supérieurs, d'employés et de sous-traitants faisant état de menaces, de détentions et de torture.
L'ONG Truth Hounds possède également des preuves photographiques, audio et vidéo, corroborant les déclarations des témoins et des victimes. […] Elles sont stockées dans une base de données sécurisée et peuvent être fournies aux autorités chargées de l'application des lois sur demande et avec le consentement des témoins et des victimes.

Annexes :
— Stéphane Siohan, « Dans les geôles de la centrale de Zaporijia, la révélation d'atrocités systématisées », Libération, 5 oct. 2023.
— Victor de Thier, « Une ONG accuse la Russie d'avoir transformé la centrale nucléaire de Zaporijia en chambre de torture », RTBF, 8 octobre 2023.
— Table des matières du rapport de l'ONG Truth Hounds :

Épisode 3/3 : SUR LE FRONT, DANS LES TRANCHÉES ET PARTOUT AILLEURS ? [25]

Le retard pris depuis 2014 est payé d'un prix beaucoup trop élevé par le peuple Ukrainien

Qu'est-ce que cette guerre fait aux Ukrainiens, à l'écoumène, à l'environnement ?

Dans les armées, il y a eu environ 70 000 morts et 150 000 blessés du côté Ukrainien [26]. Depuis le 24 février 2022, près de 10 millions de personnes ont été contraintes de quitter leur logement dont 6,4 millions se sont réfugiées à l'étranger [27] ; cela représente le quart de la population du pays et plus de déplacés que durant l'exode de mai-juin 1940 en France. Le pays qui comptait 50 millions d'habitants à la fin du xxe siècle, n'en comptait plus que 28 à la fin de l'année 2023 !

Deux ans après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine, c'est une guerre qui par bien des aspects ressemble à la première guerre mondiale [28] par la longueur de la ligne de front (qui est de 1000 km pour 700 km en 1916), par l'utilisation des tranchées et les terribles conditions qu'endurent les combattants, par l'ampleur des destructions dans la zone des combats (une tactique soviétique prorogée à Grozny et Alep), par l'intensité, la durée et la violence des bombardements, d'autant que le phosphore et les bombes thermobariques [29] ont été utilisés. Mais, à la différence de 14-18, ils visent tout le pays : ce sont les infrastructures publiques – on se souviendra notamment de la destruction du barrage de Kakhovka [30] – et les populations civiles qui sont touchées, ce qui caractérise « une guerre totale » mais surtout une multitude de crimes de guerre au sens des conventions internationales. Ces deux années de guerre ont probablement occasionné plus 40 000 morts et autant de blessés, principalement lors de la destruction à 95% de la ville de Marioupol [31] qui comptait près d'un demi-million habitants.

« Le monde n'a pas vu une tragédie de l'ampleur de celle de Marioupol depuis l'existence des camps nazis. Les russes ont transformé notre ville en camp de la mort. Malheureusement, cette analogie effrayante est de plus en plus confirmée. Nous sommes au-delà de Grozny ou d'Alep. Il s'agit d'un nouvel Auschwitz »… a déclaré le maire de Marioupol, Vadym Boychenko. The Insider, « L'armée russe brûle les corps des civils tués à Marioupol dans des crématoriums mobiles », 6 avril 2022.

« Tout au long de l'année 2023, les forces russes ont commis des crimes de guerre et d'autres atrocités en Ukraine. […] Elles ont mené des attaques indiscriminées et disproportionnées qui ont tué et gravement blessé des civils, détruit des infrastructures vitales, notamment des bâtiments résidentiels, des hôpitaux et des écoles, ainsi que des objets d'importance culturelle et historique. […] Elles ont utilisé aussi bien des bombes à sous-munitions que des mines anti-personnelles interdites de 13 types différents [32]. Cela conduit à une situation sans précédent : sur environ 174 000 km2 [soit le tiers du territoire], les restes explosifs et les mines anti-personnelles ont fait de l'Ukraine un des territoires du monde les plus contaminés [par toutes sortes de produits] dont le déminage, [l'inactivation, la dépollution] et le nettoyage pourraient prendre des décennies » [33].

Ukrainiens sous un pont détruit et tentant de traverser la rivière Irpin, banlieue de Kiev, 5 mars 2022. Emilio Morenatti AP.

« Les forces russes et affiliées ont commis un grand nombre d'abus graves contre des civils dans les parties occupées des régions de Zaporijia, Kherson, Lougansk et Donetsk. Elles ont procédé à des disparitions forcées, à des exécutions sommaires de civils, à des détentions illégales ainsi qu'à des actes de torture, ciblant particulièrement des fonctionnaires, des activistes et journalistes pro-ukrainiens, ainsi que d'autres civils présumés opposés à l'occupation […] notamment dans des centres de torture que les forces russes ont exploités à Kherson pendant leurs huit mois d'occupation. En septembre, une commission de l'ONU [34] a signalé que des soldats russes y avaient commis des viols et des violences sexuelles contre des femmes âgées de 19 à 83 ans [35] ».

Bucha. Photo du site « The Insider »

« Le recours généralisé à la torture par les forces russes et leurs attaques continues contre des infrastructures liées à l'énergie pourraient constituer des crimes contre l'humanité, selon un organisme d'enquête des Nations Unies. […] Les autorités russes en zones occupées ont continué de tenter d'effacer la culture et la langue ukrainiennes, notamment en imposant le programme scolaire et la langue d'enseignement russes, en faisant de la propagande de guerre et en dispensant une formation militaire dans les écoles, en violation du droit international » [36].

S'agissant de la mise en place de « 21 camps de filtration » à travers lesquels plusieurs millions d'Ukrainiens des zones occupées ont été contraints de passer pour se déplacer d'une ville à une autre, pour se rendre en Ukraine non occupée ou… pour que soit déterminé leur « degré de loyauté », leur existence et les exactions qui s'y déroulent constituent un crime à caractère génocidaire. « Ces lieux se divisent en quatre types : les bureaux d'enregistrement, les centres de détention de courte durée, les bâtiments où se déroulent les interrogatoires et les centres de détention à long terme. Cinq types de violations des droits de l'homme s'y commettent : la torture et des conditions de détention cruelles, inhumaines et dégradantes ; le travail forcé ; la collecte massive de données personnelles et d'ADN en dehors de tout cadre légal ; le transfert forcé vers le territoire de russe ; l'enlèvement de mineurs à leurs parents » [37]. Plus de 20 000 enfants ukrainiens ont été déportés, ce qui a motivé le mandat d'arrêt international délivré par le TPI contre Poutine [38] en mars 2023. Notons une fois de plus que la convention internationale de 1948 concernant le génocide fait obligation aux signataires, en l'occurrence tous les États occidentaux, de tout faire pour l'empêcher. C'est pourquoi ils se sont profondément enfouis la tête dans le sable.

Gare d'Ocheretyne bombardée par l'armée russe à la mi octobre 2023

La guerre : un traumatisme profond et durable pour tous les ukrainiens

Selon une tactique éculée des armées soviétiques, de nombreuses villes du front (Marioupol, Bakhmut et tant d'autres) ont été transformées en champs de ruines d'où toute vie est exclue pour longtemps. En conséquence, des territoires immenses resteront déserts et pollués pour de très nombreuses décennies, comme en France une « zone rouge » [39] de 120 000 ha perdure à la suite de la guerre de 14-18.

Toutes les villes d'Ukraine sans exception, sont sous le feu des drones, des bombes ou des missiles, envoyés surtout la nuit afin que la menace soit ressentie comme permanente et pour diminuer les possibilités de repos, accroître la peur et l'angoisse. Les traumas sont généralisés et les enfants n'y échappent malheureusement pas. En outre, comme en France lors de la Grande Guerre, toutes les familles sont touchées par la mort ou les blessures d'un proche.

Le martyr de ce peuple n'en finit pas depuis un siècle [40]

Toit de l'ambassade russe de Moldavie : 28 paraboles, mâts, dispositifs de transmission et de réception installés soit 11 de plus qu'à Bruxelles [1]

[1] Nelly Didelot, « Espionnage. En Moldavie, l'ambassade russe a (beaucoup) de grandes oreilles », Libération, le 28 juillet 2023. « Parfum d'espionnage : de plus en plus d'antennes sur le toit de l'ambassade de Russie à Bruxelles », RTBF, 19 avril 2023.

Transnistrie : toujours les mêmes prétextes depuis des décennies

Le mercredi 28 février 2024, c'est-à-dire à la veille du discours à la nation de Poutine, les députés de la région séparatiste prorusse de Moldavie, se sont réunis en congrès extraordinaire [41] et ont adopté une déclaration demandant au Parlement russe de « mettre en oeuvre des mesures pour protéger la Transnistrie » où vivent « plus de 220.000 citoyens russes », face à une « pression accrue de la part de la capitale Moldave » [42]. Pour eux, la Transnistrie serait confrontée à des « menaces sans précédent de nature économique, socio-humanitaire et militaro-politique », soit une « politique de génocide »…

Et les médias main stream de commenter : « Cette demande Transnistrienne rappelle celles des séparatistes prorusses de l'est de l'Ukraine qui avaient été l'un des prétextes mis en avant par Poutine pour déclencher des attaques de grande ampleur contre l'Ukraine » [43]. Certes, mais c'est avoir la mémoire un peu courte : d'une part il ne faudrait pas oublier que le même prétexte avait été avancé en 2014 pour envahir le Donbass et annexer la Crimée.

D'autre part, dès le « Carnet de guerre » #1 nous avions signalé que c'est la septième fois que Vladimir Poutine [44] est à la manœuvre dans une intervention militaire depuis 1999. Rappelons également que peu avant l'invasion à grande échelle de 2022, les gouvernements occidentaux, qui avaient tous les moyens de savoir que plus de 100 000 hommes étaient massés le long de la frontière ukrainienne depuis avril 2021, n'ont absolument pas bougé ni même rien tenté, si ce n'est de proposer « un lift en taxi » à Zelenski en ajoutant : « Il ne faut pas humilier Poutine », certains donnant même une tournure plus universelle à la chose en disant : « Il ne faut pas humilier la Russie ». On voit à quel degré d'hypocrisie et d'ignominie le Capital parvient lorsqu'il s'agit le ménager ses intérêts [45], fut-ce sur le dos de peuples à offrir en gage.

Enfin, bien avant Poutine, il y en eût un autre qui se présentait comme le défenseur du droit des peuples à l'autodétermination ou comme le défenseur des peuples de langue et de culture opprimés, avant d'envahir la Tchéquie, l'Autriche, la Lituanie et la Pologne. À ce sujet, on se souviendra de l'attitude du capital occidental entre mars 1935 [46] et septembre 1938, à Munich : durant quatre ans et demi, « on » essaya de ne pas « humilier l'agresseur » [47]… Ajoutons que, pour ce qui concerne la « libération les peuples colonisés », Staline, le « Petit père des peuples » dans son propre empire, s'y entendait à merveille : des membres de l'ONG Mémorial ont avancé qu'ils n'avaient identifiés qu'1% des cimetières des victimes du Goulag et qu'au rythme où les nouvelles autorités le permettait, il leur faudrait encore travailler un siècle [48].

De Paris à Washington, « on » se couvre la tête de cendres : ciel, ma cassette !

Sans parler de tous les business qui perdurent, petits et grands, dont celui de Total (nous reviendrons bientôt sur le plus opaque, celui du nucléaire), commençons par rappeler que lors de la première année de guerre, la Russie a engrangé 270 Mds € de revenus grâce aux exportations de combustibles fossiles, dont 134 Mds € ont été payés par l'UE [49], ce qui représente deux fois le budget militaire annuel russe qui était de 60,6 Mds € en 2021.

En fait, tous ces Tartuffes font des prêts, montent des prêts-bails, vendent ou se séparent de leurs stocks d'armes déclassées pour les renouveler etc. : en Europe « on » se lamente du coût financier de la résistance ukrainienne (en passant sur les destructions et les pertes en vies humaines), tandis qu'outre-Atlantique « il » menace de ne plus continuer à aider le peuple ukrainien : « cela nous coûte trop cher ! ».

Mais dans ce registre, « on » tente de faire oublier que les pays du G7 se sont engagés à ce que les actifs gelés de la Banque Centrale de Russie ne lui soient pas restitués tant que les réparations de guerre ne seront pas payées. Or, les pertes infligées à l'Ukraine lors de la première année de guerre seulement dépassent déjà 410 Mds de dollars. La confiscation des actifs de la Banque de Russie pour un montant total de 300 Mds $ serait donc légitime et urgente pour aider l'Ukraine. Ceci dit, le capital ne le fera pas, même en présence d'études juridiques internationales solides [50]. Pour quelle raison ? Parce que cela toucherait à sa circulation, un principe intangible de son accroissement et donc de son existence !

De l'usage de la dystopie en philosophie politique

Qui disait : « Imaginons le pire pour nous donner les moyens de l'empêcher » : Günther Anders ou un de ses lecteurs de l'université de Stanford ? Voici.

Qu'on se rappelle tout d'abord les suites induites par le renoncement de Barack Obama à faire respecter sa propre « ligne rouge » concernant l'usage des armes chimiques par Bachar el Assad en 2013, ou encore la déroute états-unienne d'Afghanistan en août 2021. Ces deux épisodes ont, à coup sûr, encouragé Poutine à pousser ses feux en Syrie, en Crimée et au Donbass en 2014, puis dans le Haut-Karabakh, au Kazakhstan et en Ukraine en 2022.

Ensuite, imaginons le pire et de manière plus précise, à savoir que le peuple Ukrainien soit défait et totalement envahi, car c'est bien ce qui était prévu en trois jours, au départ de cette « opération militaire spéciale », tout le monde le sait, sauf peut-être quelques accrocs desdits « réseaux sociaux » et autres enfumages Wagnériens. La victoire de Poutine et l'occupation armée de l'Ukraine signifierait une escalade de crimes horribles, notamment la multiplication des « camps de filtration », des charniers, et la déportation d'enfants à l'échelle de la nation tout entière. Le peuple ukrainien connaîtrait alors un drame épouvantable, une saignée de l'ampleur de l'Holodomor [51] ou de la « Grande guerre patriotique » (qui s'est en grande partie déroulée sur son sol et avec ses soldats), une extermination déjà promise d'ailleurs par Medvedev et consorts – et à de multiples reprises – puisqu'aussi bien il s'agit d'éradiquer un « genre humain », celui des « ukro-nazis ».

Bucha, Photo du site Insider

À l'évidence, une hypothétique victoire de Poutine donnerait des idées à de nombreux dictateurs de par le monde (en commençant par l'Afrique où Wagner a semé ses pratiques maffieuses) et cela mènerait le régime iranien des mollahs – qui est au seuil de l'armement nucléaire – à étendre sa domination sur le monde musulman, tandis que la Chine populaire serait probablement tentée de tester la résolution états-unienne dans le détroit de Taïwan et dans le Pacifique. Evidemment, les hésitants ou les outsiders tels qu'Erdogan se sentiraient eux aussi pousser des ailes …

Enfin, dans le cas d'une hypothétique victoire de Poutine, ses troupes seraient directement au contact de la Pologne et de la Roumanie, toutes deux membres de l'Otan. Mais surtout, cela permettrait de liquider rapidement la Moldavie (sous couvert de libération des russes de Transnistrie) et « d'approfondir la coopération avec les pays amis » que sont la Slovaquie de Vico et la Hongrie d'Orban. Ainsi, une nouvelle continuité territoriale serait dessinée jusqu'au Sud de la Serbie amie d'Aleksandar Vučić. Dans ce cas, la Roumanie serait d'ailleurs presqu'entièrement encerclée par cette « alliance », sauf au Sud. En outre, souvenons-nous que le prochain mandat de Poutine devrait se terminer en 2030, date à laquelle il est prévu que la Biélorussie et la Russie ne fasse plus qu'un seul Etat qui aurait alors une superficie accrue de plus d'un million de km2 au total, avec toutes les « ressources » que cela suppose. D'ailleurs dans cette hypothèse, il serait logique de se demander si, et combien de temps, la Roumanie et la Bulgarie pourraient résister à ce type « d'alliance ». Serait-ce alors une nouvelle jeunesse pour le glacis soviétique ? Mais tout ceci n'est qu'une dystopie, évidemment.

Reste une question : alors que depuis 25 ans il lui fait les yeux doux en lorgnant sur ses entreprises, ses « ressources naturelles » et son marché de 140 millions de personnes, qu'est-ce qui pourrait faire changer d'attitude un capital occidental devant un Poutine qui se prépare à des années de guerre en transformant son économie en économie de guerre ? À notre avis, une chose et une seule : la redistribution en sa défaveur des rapports de forces entre les impérialismes occidentaux et la concurrence montante d'un nouvel axe : Russie, Chine, Biélorussie, Corée du nord, Iran.

C'est ce qui est à l'œuvre en ce premier quart du xxie siècle, sans que nous puissions en prédire les évolutions ni le terme, mais une chose est certaine : c'est ce qui a déclenché les deux premières guerres mondiales. Souvenons-nous à ce sujet de ce que disait Einstein à propos de la troisième, d'autant que tout cela est, pour l'instant, de l'ordre de la dystopie.

Jean-Marc Royer mars 2024


[1] En 2000, Navalny adhère au parti libéral Iabloko puis se rapproche des milieux nationalistes et xénophobes en 2007 avant de s'en distancer en 2011… cela n'empêche pas qu'il ait évolué et qu'il ait ensuite mené une lutte anti-corruption importante. Concernant l'itinéraire politique des uns et des autres dans les pays de l'ex-Urss, il faut bien comprendre qu'ils ont subi un siècle de lavage de cerveau profond, de Goulag et de dévastations sociales et individuelles désastreuses (près de 40 M de morts entre les exécutions, les famines organisées, les camps, les guerres et le règne des maffias !). Il est difficile dans ces conditions d'exiger de leur part la clarté politique que l'on peut demander à ceux qui vivent dans des conditions beaucoup plus clémentes... Merci à Gary et Bernard pour leurs relectures.

[2] Vidéo regardée par des millions de personnes. https://www.youtube.com/watch?v=Y3tqLF5zgfw

[3] François Bonnet, « Poutine, un fascisme construit dans le silence des tombes et des cachots », Médiapart, 17 février 2024. L'enquête conjointe de Bellingcat, Insider, CNN et du Spiegel, publiée en décembre 2020, a révélé les noms et les grades des officiers du FSB responsables de l'empoisonnement d'Alexeï Navalny avec l'agent neurotoxique Novitchok. « The Lab : How FSB Chemical weapons experts tried to poison Alexei Navalny », The Insider, 14 December 2020.

[4] Projet de 1 300 km le long du cercle polaire, mis en chantier en 1949 avec 100 000 détenus. Pendant l'hiver, la construction était entravée par le grand froid, le pergélisol et le manque de nourriture ; en été par le terrain marécageux, les maladies, les moustiques et les taons. Abandonné en 1953, une grande partie de l'ouvrage fut rapidement détruite par le gel et des défauts structurels.

[5] « Un prisonnier d'une colonie de l'Okrug autonome de Yamalo-Nenets a accusé les gardiens de torture », 6 décembre 2013, https://urlz.fr/pBHz et « Un ancien prisonnier a parlé de la torture dans la colonie. Comment les prisonniers vivent dans l'un des camps les plus terribles du Goulag russe moderne », 4 décembre 2018, https://urlz.fr/pBHy

[6] Enquête conjointe de Bellingcat, Insider, CNN et du Spiegel déjà citée.

[7] François Bonnet, 17 février 2024, article déjà cité.

[8] Pour information, les autorités du Kremlin avaient fabriqué pas moins de 120 versions différentes concernant la destruction en vol de l'avion de la Malaysia Airways MH17 le 17 juillet 2014. Mais après huit années d'enquêtes, les responsables russes avaient été jugés et condamnés. « Vol MH17 abattu en Ukraine en 2014 : deux Russes et un Ukrainien [séparatiste] condamnés à la perpétuité par la justice néerlandaise », Le Monde, 17 novembre 2022. Lire aussi les enquêtes Bellingcat et de The Insider : https://www.bellingcat.com/news/uk-and-europe/2016/02/23/53rd-report-en/ et https://theins.ru/politika/103853 et https://theins.ru/en/uncategorized/225534 et https://theins.ru/en/news/259229 et https://theins.ru/en/news/259576

[9] « Alexei Navalny reported dead by Russia's Federal Penitentiary Service », The Insider, 16 February 2024, 12:31.

[10] Journal russe qui paraît trois fois par semaine. En 2021, son rédacteur en chef Dmitri Mouratov et la journaliste philippine Maria Ressa ont reçu le prix Nobel de la paix pour leur défense de la liberté d'expression et de la liberté de la presse.

[11] Sergey Shvets, « A mysterious commotion. A fellow inmate recounts events in the IK-3 penal colony on the eve of Alexey Navalny's death », Novaïa Gazeta Europe, 18 February 2024.

[12] « Naming a blood clot as the cause of Navalny's death would take an autopsy. This version surfaced surprisingly soon, says ER doctor », The Insider, 16 February 2024, 15:59.

[13] « United Russia party asks MPs not to comment on Alexei Navalny's death, Agentstvo reports », The Insider, 16 February 2024 14:20.

[14] « Kremlin-controlled media banned from covering Navalny's death », The Insider, 16 February 2024 16:38.

[15] Des assassinats par balles, voiture piégée, empoisonnement au Polonium 210 ou au Novitchok etc. Lire Magalie Letissier, « Russie. Empoisonnés, tués par balles… La longue liste d'opposants réduits au silence », Ouest France, 20 aout 2020 et « La longue liste des journalistes russes assassinés. Plusieurs journalistes opposés à la politique du Kremlin sont morts dans des circonstances violentes ces dernières années », Le Monde, 30 mai 2018.

[16] Elaine Godfrey, « Sudden Russian Death Syndrome. It's not a great time to be an oligarch who's unenthusiastic about Putin's war in Ukraine », The Atlantic, December 29, 2022.

[17] Cf. « Décès suspects de personnalités russes depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie », Wikipédia. Le 20 février 2023 la mort du fils unique du PDG de Rosneft, Igor Setchine, à l'âge de 35 ans, d'un « caillot de sang détaché » le 5 février 2024 a été rendue publique. « Ivan Sechin, son of Putin's confidante and Rosneft CEO Igor Sechin, found dead at 35 », The Insider, 20 February 2024. Benoît Vitkine, « Mort d'Alexeï Morozov, un blogueur russe [d'extrême droite] qui avait annoncé une hécatombe dans les rangs militaires de son pays lors de la prise d'Avdiivka. Avant de mourir, il avait dénoncé des pressions de l'armée pour effacer ses publications, qui évoquaient le chiffre de 16 000 soldats tombés, morts ou blessés, lors de la bataille pour cette localité en ruines », Le Monde, 22 février 2024. Un pilote russe, qui avait déserté à bord d'un hélicoptère Mi-8 a été retrouvé le 13 février 2024 dans la localité de Villajoyosa, en Espagne, criblé d'une demi-douzaine de balles.

[18] Ilya Yashin, Le Monde, 29 septembre 2023.

[19] Amnesty International et Human Rights Watch, « L'opposant Ilya Yashin a été condamné pour avoir dénoncé les crimes de guerre commis par la Russie en Ukraine », Décembre 9, 2022.

[20] “I am not wondering who killed him. It's clear as day Putin did” – Political prisoner Ilya Yashin on Navalny's death, The Insider, 20 February 2024.

[21] Fabrice Arfi, « Navalny, l'anti-Poutine », entretien avec William Bourdon, Médiapart, 17 février 2024.

[22] Nina Avdeenko, “People come back from the hospital with bullet-pierced palms”. ZNPP employees talk of murders, torture and abductions, The Insider 2 September 2022. Extraits et traduction personnels. « The Insider » est un site d'opposition russe sérieux et bien informé qui travaille avec des sites comme Bellingcat ou des journaux connus. Ces actes de torture et autres violences systémiques ont été confirmés par TV5 Monde, L'Indépendant, TF1 Info, Human Rights Watch, la BBC, La Dépêche, RSF, l'Express, etc

[23] Sergio Olmos and Roland Oliphant, “Russians are torturing us so we don't talk to UN. Staff say occupying forces don't want them to disclose safety risks ahead of inspection at Zaporizhzhia, Europe's largest power station”, The Telegraph, 25 August 2022. Traduction : « Les Russes nous torturent pour que nous ne parlions pas à l'AIEA… ».

[24] ONG Truth Hounds, “In a nuclear prison : how Rosatom turned Europe's largest nuclear power plant into a torture chamber and how can the world stop it”, September 23 2023.

[25] Lire ou écouter un des meilleurs historiens spécialistes de la guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau, « d'une guerre à l'autre » 5 épisodes, « Déambulation historique avec Stéphane Audoin-Rouzeau, l'historien face à la guerre », six émissions de France culture, du 14 novembre 2022 au 3 mars 2023.

[26] . 130 000 morts et 300 000 blessés du côté russe. Estimations : Mediazona & BBC News Russian, Ambre Xerri avec AFP, « Invasion russe. Dans une enquête commune, Mediazona et BBC News Russian établissent, semaine par semaine depuis l'invasion de l'Ukraine du 24 février 2022, une liste des victimes du conflit… », L'Express, 22 février 2022, chef d'État-major des armées des États-Unis, chef d'État-major des armées de Norvège.

[27] Julia Pascual et Faustine Vincent, « En Ukraine, entre trois et quatre millions de personnes ont dû quitter leur domicile, détruit par un drone ou une roquette », Le Monde 26 janvier 2024. Amandine Hess, « Ukraine : le bilan de deux ans de guerre en chiffres », Euronews, le 24/02/2024.

[28] Encore que peu d'entre-nous soient à même d'imaginer ce que les poilus ont enduré durant 4 ans dans les tranchées…

[29] Arme non nucléaire la plus puissante au monde qui combine des effets thermiques, d'onde de choc, de dépression et d'asphyxie. En explosant, elle disperse un nuage de carburant qui s'enflamme au contact de l'air ambiant, provoquant une deuxième explosion à haute température, capable de vaporiser des corps humains. Pour résumer, les « cibles » meurent asphyxiées ou brûlées.

[30] « Au moins cinquante personnes seraient mortes. Vingt-quatre installations industrielles dangereuses, installations de traitement des eaux usées, cimetières et décharges ont été inondées, contaminant les eaux de surface et souterraines et exposant la population locale à des maladies contagieuses ». Rapport de Human Rights Watch. Ukraine, Évènements de 2023.

[31] Air et Cosmos, Xavier Tytelman, janvier 2024 : https://www.youtube.com/watch?v=C1WCDRMBjSg et « Affaires étrangères » émission de France Culture, Samedi 24 février 2024 et The Insider, https://theins.ru/en/news/250063

[32] Ainsi que des grenades larguées par drones et contenant de la chloropicrine, utilisée comme gaz de combat suffocant durant la Grande Guerre, maintenant interdit comme arme chimique. France 24, « La Russie aurait fait usage d'armes chimiques près de Zaporijjia selon Kiev », le 07/08/2023. News Week, “Russia Accused of Using WWI-Era Chemical Weapon in Ukraine”, Jan 31, 2024. Reuters, “Ukraine accuses Russia of intensifying chemical attacks on the battlefield”, February 9, 2024.

[33] Human Rights Watch. Ukraine, Évènements de 2023.

[34] Rapport de Human Rights Council Fifty-second session 27 February - 31 March 2023. Human rights situations that require the Council's attention. Report of the Independent International Commission of Inquiry on Ukraine.

[35] Rapport de Human Rights Watch Ukraine, Évènements de 2023. Des viols souvent commis par de très jeunes conscrits issus des territoires orientaux de la Russie, comme en 1945. Lire absolument à ce propos l'article de Nathalie Versieux, « Rouge cauchemar. Près de deux millions d'Allemandes furent violées par l'armée russe en 1945. Un traumatisme enfoui pendant soixante ans », Libération le 13 février 2009.

[36] Rapport de Human Rights Watch, ditto. Lire également les paragraphes : « Torture et mauvais traitements de prisonniers de guerre ; Détenus civils liés au conflit ; Violences sexuelles liées au conflit ; Attaques contre l'éducation ; Enfants dans des institutions ; Impact sur les civils âgés ; Crimée… ». Concernant les prisonniers de guerre, lire le rapport OHCHR, Report on the treatment of prisoners of war and persons hors de combat in the context of the armed attack by the Russian federation against Ukraine : 24 February 2022 - 23 February 2023.

[37] Faustine Vincent et Emmanuel Grynszpan, « En Ukraine occupée, l'archipel des camps de filtration de Moscou », Le Monde, 3 septembre 2022.

[38] Le Monde avec AFP, « Vladimir Poutine sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale », Le Monde, le 17 mars 2023. Pierre-Louis Caron, « 19 546 transferts illégaux d'enfants vers la Russie signalés par l'Ukraine », France Télévisions, le 05/02/2024.

[39] Le sol regorge de métaux lourds (mercure, cuivre, zinc et plomb) mais surtout d'arsenic et de perchlorate d'ammonium qui étaient utilisés comme détonateurs des obus. La concentration d'arsenic est ainsi 1 000 à 10 000 fois plus élevée que dans le milieu naturel. […] Environ 2 % des munitions retrouvées sont chimiques, essentiellement ypérite (gaz moutarde), phosgène et diphosgène. […] Le sol est à ce point pollué et acide que seules trois plantes […] parviennent à y survivre. […] À l'automne 2012, l'eau potable de plus de 500 communes du Nord et du Pas-de-Calais a ainsi été déclarée impropre à la consommation, en raison d'un taux anormalement élevé de perchlorate d'ammonium. Plus de 400 d'entre elles sont encore soumises à des restrictions d'usage. […] Environ 15 % des milliards d'obus utilisés pendant le conflit n'ont pas explosé ; une partie de ces munitions reste enfouie et refait surface, au hasard d'un chantier ou sous un soc de charrue. […] La brigade de déminage de Metz, […] traite sur cette seule portion des anciennes tranchées 45 à 60 tonnes de munitions chaque année. […] les plus pessimistes estiment qu'il faudra plusieurs siècles pour achever le nettoyage. […] Finalement, les autorités françaises ont décidé en 2005 de grillager le lieu, puis, en 2012, d'en interdire formellement l'accès. Benoît Hopquin « Le poison de la guerre coule toujours à Verdun. L'ancienne ligne de front souffrira longtemps des conséquences écologiques du conflit », Le Monde, 20 janvier 2014. Une zone qui restera encore longtemps interdite et dont on regrette qu'il n'existe plus de cinéaste de la trempe d'Andreï Tarkovsky (sauf sans doute la réalisatrice du récent « Green Border » et de bien d'autres films, Agnieszka Holland) pour lui donner toute sa dimension ; nous pensons évidemment à son chef d'œuvre, Stalker. Cf. Wikipédia sur « la zone rouge ». Cf. également Wikipédia sur « la zone rouge ».

[40] Cf. à ce sujet les « Carnets de guerre » 5, 6 et 11.

[41] Le premier depuis 2006. Les députés séparatistes avaient alors décidé d'organiser un référendum sur une intégration de la Transnistrie à la Russie.

[42] Pour le moment, toute intervention armée de Poutine serait délicate car il lui faudrait survoler le territoire ukrainien pour ce faire. Il est plus vraisemblable qu'il utilisera les appels du congrès Transnistrien pour intensifier diverses opérations hybrides, d'autant que la date des négociations d'adhésion de la Moldavie avec l'UE approche et que les élections présidentielles auront lieu en novembre 2024.

[43] F. B. avec AFP « Moldavie : les séparatistes de Transnistrie demandent la protection de la Russie », BFMTV, Le 28/02/2024.

[44] Claude Fouquet, « Les guerres de Vladimir Poutine, Les Echos, 24 février 2022. Rappel : Poutine arriva dans l'administration présidentielle en 1996, devint chef du FSB en juillet 1998, premier ministre en août 1999 et président en décembre de la même année.

[45] Cf. à ce sujet les « Carnets de guerre » 5 et 6 où les intérêts du capital en Russie et dans ses échanges sont examinés.

[46] Hitler a réintroduit la conscription dès le 16 mars 1935 et augmenté les effectifs militaires à plus de 500 000 hommes. Le 7 mars 1936, son armée entra en Rhénanie. Le 12 mars 1938, l'Autriche fut envahie puis annexée au Reich le jour suivant. Le 15 mars 1939, la Bohême et la Moravie furent occupées et le 23 mars ce fut le territoire de Memel en Lituanie.

[47] Rappelons à ce sujet le propos d'octobre 1938 que l'on prête à un homme de droite qui avait un net penchant pour les alcools forts et des éclairs de lucidité : « Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ! »

[48] « En 2004, Memorial publiait après dix ans de recherches, un CD-ROM contenant les noms d'1,3 million de victimes. Elena Jemkova, la directrice exécutive de l'organisation, estime qu'il y a eu au moins dix fois plus de victimes, et que pour terminer le travail, il faudrait encore plus d'un siècle : seulement 1% des cimetières du goulag répartis sur l'immense territoire russe auraient été répertoriés ». Nicolas Tonev, « Archives - ONG Memorial », le 28 décembre 2021.

[49] Russia Fossil Tracker : https://www.russiafossiltracker.com/

[50] International Center for Ukraine Victory, Olena Halushka et Tetiana Shevchuk, “Confiscation of Russian sovereign assets : mission possible and overdue”, 31.10.2023.

[51] Cf. le « Carnet de guerre » n°11 à ce sujet.

🔲 ☆

Comment l'Ukraine et l'Europe ont échappé à un désastre nucléaire

« Un accident majeur, en comparaison duquel Tchernobyl et Fukushima pouvaient n'être que des jeux d'enfants, tant en termes d'ampleur que de conséquences », ce sont les mots d'Oleg Dudar, ingénieur en chef de la centrale de Zaporijia, où il y a travaillé comme responsable de la division opérationnelle avec plus de 650 personnes jusqu'en septembre 2022. C'est grâce à leurs actions courageuses que l'Ukraine et le monde ont réussi à éviter à plusieurs reprises – lors des bombardements de l'armée russe et plus tard sous son occupation – un accident radionucléaire hors norme. Extraits de son interview réalisée en mars 2023 [1].

Revenons en arrière... À la fin du mois de février 2022, les unités mécanisées de l'armée russe rôdaient autour d'Energodar [cité proche de la centrale où logent ses employés], s'approchant des barricades, négociant avec quelqu'un, partant puis revenant... Que se passait-il ?
Oleg Dudar : La ville puis la centrale ont été attaquées par des unités des forces spéciales venues du Caucase du Nord, équipées de chars, de véhicules blindés de transport de troupes modernes, dotés de dispositifs de vision nocturne et d'imagerie thermique, ainsi que de systèmes de communication de haut niveau. Dès les premiers jours, les habitants de la ville d'Energodar ont fait preuve d'un grand courage civique et organisationnel car nous savions qu'il n'y aurait personne pour nous défendre : les forces armées ukrainiennes n'étaient plus sur la rive gauche du Dniepr et l'unité qui assurait la sécurité de la centrale, n'avait ni les forces, ni les moyens appropriés, ni les compétences nécessaires pour la protéger de l'armée ennemie.

En manifestation d'au moins 10 000 personnes non armées, avec des drapeaux et des pancartes, les habitants d'Energodar se sont organisés pour affronter les envahisseurs […]. Ces personnes courageuses ont fait obstacle aux chars et aux véhicules blindés, maintenant la défense et empêchant l'ennemi d'entrer dans la ville pendant plusieurs journées…

Au moment de la prise d'assaut et du premier bombardement de la ville et de la centrale nucléaire [le 4 mars 2022], étiez-vous chez vous ou sur site, et à quoi tout cela ressemblait-il ?
Avant même l'assaut ennemi, tous les dirigeants de la centrale avaient compris que l'occupation de la ville et du site ne prendraient que quelques jours […] Il n'y avait tout simplement plus d'aide à attendre. Nous avons alors commencé à nous préparer mais aucun plan ne prévoyait de tels événements.

Mon quart de travail s'est terminé le 3 mars 2022 à 8h00. J'ai passé le relais à mon collègue et je suis rentré chez nous. La situation était très tendue. L'ennemi était à 10 km de la ville, des milliers d'habitants se tenaient près de notre barrage routier à l'entrée, mais on nous avait déjà fait comprendre que l'armée russe allait percer. Vers le soir, une longue colonne ennemie, ouverte par plusieurs chars, se dirigea vers les défenseurs d'Energodar. Ils ont tiré au-dessus de nous, les habitants ont été dispersés puis la barricade a été prise. Il y avait des blessés. Les coups de feu, les tirs d'obus et de roquettes retentissaient partout. Au crépuscule, les premiers chars et engins blindés entrèrent dans la ville. […] Il n'y avait aucune communication avec la centrale, les opérateurs de téléphonie mobile étaient réduits au silence. Vers 23 heures, le 3 mars, la fusillade s'est déplacée vers la centrale.

Une route droite de 5 kilomètres entourée d'une petite forêt de pins mène de la ville jusqu'au site nucléaire. Plusieurs groupes de résistance de notre Garde nationale y avaient été installés. Les tirs se sont intensifiés. À une heure du matin, un collègue a réussi à m'appeler et m'a dit que les caméras de surveillance externes de la centrale diffusaient ce qui se passait en ligne.

J'ai réussi à m'y connecter et, en direct, j'ai été témoin d'une attaque qui n'avait pas encore jamais été vue dans l'histoire de l'humanité : le bombardement des bâtiments, des structures et des unités électriques d'une centrale nucléaire civile avec toutes sortes d'armes, y compris des roquettes.

J'ai commencé à envoyer cette vidéo à tous mes proches, mes connaissances, mes amis à l'étranger, les responsables des organismes en charge du nucléaire ukrainien, afin d'alerter le plus de personnes possible via les images enregistrées de ces attaques. Les bombardements se sont poursuivis presque jusqu'à 5 heures du matin, le 4 mars. J'imaginais avec horreur ce que je verrais sur le site, puis j'ai réussi à contacter les cadres et à avoir les premières nouvelles de l'état de la centrale. Le plus important était que tous soient en vie et que les réacteurs soient dans un état contrôlé et sûr.

Le premier jour ouvrable après la prise de la centrale, vous êtes venu travailler, vous avez vu le centre de formation détruit, le bâtiment administratif endommagé. Quelles impressions tout cela vous a-t-il fait ?
Je m'y suis rendu le lundi matin 7 mars. Tous les personnels qui se trouvaient à la centrale au moment de l'assaut n'ont réussi à être relevés que 2 à 3 jours après leur dernière prise de quart. Il s'agit de la relève la plus longue de l'histoire de l'énergie nucléaire mondiale en activité.

Je peux le dire avec fierté, les collègues ont accompli un exploit sans précédent : ils ont assuré la sécurité nucléaire et radiologique de la plus grande centrale nucléaire d'Europe, sous des bombardements de tous types d'armes pendant cinq heures, le 4 mars à l'aube.

Le site lui-même était dans un état épouvantable et le bâtiment du centre d'enseignement et de formation fumait et brûlait encore. La grande place et les parkings étaient jonchés de voitures d'employés calcinées. Le bâtiment administratif n'avait plus une seule fenêtre intacte. Au poste de contrôle de l'entrée se tenaient des hommes masqués et armés de fusils d'assaut. Il y avait des traces de balles et d'obus tout autour. Sous nos pieds il y avait des douilles de cartouches, des monceaux de pierres et de briques éclatées. Je suis monté au deuxième où se trouvent les bureaux de mon unité ; toutes les portes de l'étage étaient défoncées. J'ai découvert que des imprimantes, plusieurs unités centrales, quelques bouilloires et d'autres petites choses, avaient été volées par les envahisseurs.

Toutes les fenêtres à double vitrage, dans tous les bureaux sans exception, présentaient des trous béants et quelques unes étaient tombées suite au souffle des explosions. Les bureaux du directeur général et de l'ingénieur en chef au 4e étage, ont été complètement détruits. Il y avait plusieurs trous traversants provenant de roquettes. Les bâtiments et les viaducs des locaux spéciaux ont été détruits. Il y avait de nombreux impacts sur l'enceinte de plusieurs réacteurs et sur celles des groupes diesel de secours. Heureusement et par hasard, rien d'important pour la sécurité n'a été perdu malgré l'intensité des bombardements ennemis durant la nuit de l'assaut, du 3 au 4 mars. [… Le bâtiment] des simulateurs grandeur nature n'a pratiquement pas été endommagé ; sa destruction aurait entraîné l'impossibilité de maintenir la préparation du personnel opérationnel et par conséquence l'arrêt des réacteurs...

Il y a toujours eu un régime d'accès très strict à la centrale. Je le sais car je l'ai visitée plus d'une fois. Qui contrôlait l'entrée le premier jour et comment ? Où sont passés les gardes armés, les soldats de la Garde nationale ukrainienne ?
L'ennemi avait perdu un char lors de l'assaut et l'on rapporte que deux de nos soldats ont été tués et plusieurs autres blessés. Les combattants de la Garde nationale ont été désarmés, arrêtés, puis enfermés. Quelques jours plus tard, tous les détenus civils ont été libérés avec l'engagement de ne pas entrer dans des actions hostiles contre l'armée russe. Le périmètre était gardé par les forces spéciales, les spetsnaz, qui ont pris d'assaut la centrale, puis ils ont été remplacés par ceux qui, semble-t-il, étaient en charge de la protection des installations nucléaires en Russie ; il fut alors possible de restaurer une partie des normes d'accès habituelles. Cela a été fait par nos spécialistes sous le contrôle des ennemis par la suite assistés des personnels de la multinationale russe Rosatom.

Les soldats ont installé des postes de mitrailleuses sur les toits des immeubles, aux entrées et à l'intérieur des postes électriques, sur les viaducs et dans un certain nombre de couloirs de passage. Le périmètre a été miné et les abords sont toujours patrouillés.

Comment se comportaient les envahisseurs au début ?
De différentes manières. Cela dépendait en grande partie de la composition des forces armées, lesquelles étaient relevées environ une fois par mois. Les Caucasiens étaient calmes et plus stables dans les premiers mois et nous n'avons constaté aucune atrocité particulière de leur part. Puis sont apparu les « Vanky », comme nous les appelions : méchants, lâches et grossiers. Ils portaient tous des cagoules. À plusieurs reprises nos personnels furent battus au poste de contrôle si quelque chose déplaisait aux gardes ; ils disaient : « pourquoi nous regardes-tu ? Est-ce tu fais une liste ? », puis ils les emmenaient dans l'arrière salle pour les frapper. Il y eut aussi des soldats des territoires occupés, ladite LDNR ; il n'y eut pas de conflit particulier avec eux.
La centrale est un objet technologique complexe avec une verticale de gestion rigoureuse, des instructions et des réglementations qui doivent toujours être scrupuleusement suivis. Or, deux directions sont apparues, l'une contrôlée par téléphone depuis Kiev, l'autre se tenant aux ordres de l'envahisseur (avec un fusil dans le dos). En tant que responsable direct de tous les employés opérationnels de la station, quelle attitude avez-vous adoptée ?
Il n'y avait aucune communication informelle entre le personnel et les occupants ou les employés de Rosatom, à mon époque. Toutes les consignes étaient données par nos responsables, le directeur général ou l'ingénieur en chef. S'il était nécessaire d'effectuer des travaux à l'extérieur, sur les toits des bâtiments ou dans la zone protégée, une demande était déposée la veille et transmise à l'envahisseur pour qu'aucun malheur ne se produise Tout le personnel avait été informé de la procédure à suivre.

Notre tâche principale fut de réduire autant que possible les effectifs du personnel afin de ne pas les exposer au danger. Seuls ceux qui étaient directement liés au fonctionnement des réacteurs et à leur réparation, ainsi que le personnel médical et de la cantine ont été autorisés à se rendre sur place. Afin d'assurer un soutien administratif et technique continu à tous les travaux de la centrale, ses responsables ont commencé à travailler selon la cadence « d'un jour sur deux ». Ainsi, une trentaine de cadres furent présents en permanence sur site.

Parlez-nous des conditions de vie quotidiennes.
Au début, c'était très inhabituel et difficile. Dans les premiers jours qui ont suivi le début de la guerre, entre le 24 février et le 5 mars 2022, lorsqu'il n'y avait pas encore d'occupation établie, tous les magasins de la ville étaient vides, les marchandises n'étaient pas livrées et il n'y eut plus de pain pendant plusieurs semaines. Presque tout le monde vivait sur de vieux stocks. Les médicaments étaient épuisés, les marchés étaient quasiment inactifs.

Les gens s'entraidaient beaucoup. Ils sont devenus sensiblement plus civils et tolérants. Ce fut une découverte inattendue pour moi. Puis, d'une manière ou d'une autre, la vie a commencé à reprendre.

Même s'il fallait faire un voyage à la préfecture via Vasylivka, on pouvait encore trouver des produits ukrainiens ou les marques de cigarettes auxquelles nous étions habitués. Mais en août 2022, ce fut terminé : les saucisses et les produits carnés, les médicaments, le bon alcool, les cosmétiques, les cigarettes ont disparu et ont été remplacés par de la franche ordure venue de Crimée et de la région de Krasnodar à des prix exorbitants. Les banques ont fermé presque immédiatement. Il n'y avait plus de billets dans les distributeurs automatiques. Pendant un moment, lorsqu'il y avait une connexion, il fut encore possible de payer les marchandises par carte, mais un taux de change de la monnaie ukrainienne inférieur de 10 à 15 % au cours officiel avait été immédiatement introduit pour les transactions. […] Puis, à partir du 1er janvier 2023 les autorités russes ont complètement interdit toute circulation de la monnaie ukrainienne. Tous les bureaux de change furent fermés et tout échange était interdit sous la menace d'être emmené « dans les caves ». Bien sûr, les gens trouvaient la possibilité de changer, mais c'était terriblement risqué et ils y perdaient un tiers de leurs économies. Les prix n'ont pas été abaissés, au contraire, ils étaient 2 à 3 fois plus élevés que les prix ukrainiens.

Comment fonctionnent les hôpitaux ? Les pharmacies ? Est-ce qu'ils ont des médicaments ?
Concernant les pharmacies et les hôpitaux, je parlais hier avec un ami qui m'a dit : « Il est absolument impossible de tomber malade ! Il n'y a pratiquement plus de médecins en ville ; il reste trois à quatre thérapeutes à l'hôpital, mais il est rempli de 300 soldats russes blessés qui sont soignés par des médecins venus de Russie. Si un citoyen a besoin de soins médicaux plus ou moins sérieux ou d'une opération, il doit se rendre à Melitopol occupée. Et il n'y a plus de médicaments de base en pharmacie. […]
Les crèches et les écoles fonctionnent-elles ?
Elles fonctionnent partiellement et uniquement avec des programmes russes. Très peu d'enseignants et d'éducateurs ont signé des contrats avec l'occupant, c'est pourquoi de nouveaux personnels sont progressivement recrutés. […]
Les centrales nucléaire et thermique étaient, en mars 2023, hors service. À Energodar dans les appartements, qui fournissait l'électricité et à qui les habitants payaient-ils leurs factures ?
Toutes les lignes qui permettaient d'alimenter la ville ont été détruites. Par conséquent, l'approvisionnement en énergie d'Energodar est organisé depuis la Crimée via de petites lignes locales depuis la sous-station de Melitopol. Depuis, toutes les factures des habitants de la ville sont payables uniquement en roubles.
De nombreux habitants ont-ils quitté Energodar ? Des spécialistes de la centrale nucléaire sont-ils partis en territoire russe ?
Quand j'étais encore à Energodar, il y avait, à mon avis, 25 000 habitants, soit moins de la moitié de sa population initiale. Maintenant, il reste environ 10 à 15 000 personnes. La plupart des gens sont partis pour l'Ukraine non occupée. C'était très triste de voir, sur le chemin du travail, les files de voitures qui se formaient chaque matin à la sortie de la ville. À mon avis, le nombre de ceux qui ont déménagé en Russie est minime, mais avec l'annexion de ce territoire, ce flux va augmenter.
Il y a quelques temps, parler du « facteur humain » dans une centrale nucléaire sous occupation militaire était complètement surréaliste, mais aujourd'hui, malheureusement, c'est un sujet bien réel, extrêmement complexe et sensible. Parlez-nous des employés de votre division ; quel genre de personne est responsable à chaque minute de la sécurité du fonctionnement des six réacteurs de la centrale nucléaire la plus puissante d'Europe ?
La division opérationnelle de la centrale est une équipe unique et excellente de plus de 650 personnes, dont environ 200 sont des spécialistes agréés qui ont le droit d'exploiter un réacteur nucléaire. La formation de chacun d'eux est un processus long et minutieux […]. Pendant 11 ans, j'y ai investi une partie de moi-même, donné toutes mes connaissances et mon expérience à chacun de mes subordonnés. Et comme la vie l'a prouvé, tout cela n'a pas été vain.

Leurs actions resteront à jamais dans l'histoire de l'énergie atomique mondiale. Ils ont fait obstacle à une catastrophe nucléaire lors de l'assaut de la centrale et du bombardement des postes électriques. Plus tard, lorsque les conditions étaient réunies, ils ont pu mettre en œuvre avec succès et à plusieurs reprises un mode de transition du réacteur vers ses propres besoins électriques, lorsque toute connexion et alimentation externe ont été perdues. Ce régime n'avait jamais été mis en œuvre auparavant par aucune centrale nucléaire au monde. Il y a eu d'autres actions véritablement héroïques. Je suis fier d'eux et je leur en suis reconnaissant. Je suis sûr que leur exploit recevra un jour une reconnaissance digne de ce nom.

[…] À travailler dans de telles conditions, avec des fusils dans le dos puis supervisés par les agents de Rosatom, ce devait être dur pour les personnels de la centrale ?
C'était incroyablement difficile. La vie a radicalement changé. La qualité de vie est tombée à zéro. […] Vous ne pouvez même pas utiliser l'argent qui reste sur votre compte en banque ukrainien. Concernant la sécurité personnelle et des proches, il n'y en a plus : les pilonnages sont quotidiens. Il est arrivé qu'en route, le bus d'une équipe soit pris par un bombardement et secoué par son onde de choc. La nuit également, les tirs des lance-roquettes multiples ou de l'artillerie lourde ne laissent pas de repos. Aux check-points, les exigences russes sont arbitraires. Les objets et les documents sont vérifiés : si le passeport est ukrainien et que des messages en ukrainien ont été publiés ou que des sites Web patriotiques ont été consultés par Smartphone, alors les personnes contrôlées peuvent être battues ou « jetées au sous-sol ». Le cambriolage des garages et des maisons sous couvert de recherche d'armes et de drogue est en réalité devenu un pillage banal. Une idéologie étrangère, des drapeaux étrangers, des placards étrangers sont affichés et avec quels slogans ! Des écoles enseignent une autre histoire, une autre littérature et les valeurs d'un d'autre temps. C'est dur, très dur...
Quelle a été la journée la plus difficile pour vous, professionnellement et personnellement parlant ?
Sur le plan personnel, c'est lorsque j'ai passé des heures à persuader ma fille par téléphone de quitter Kiev avec sa famille pour l'ouest de l'Ukraine. C'était durant les premiers jours de mars 2022. L'ennemi était près de Gostomel et reculait sous le feu de notre artillerie. Les miens descendaient presque constamment au sous-sol de leur maison, où se trouvait un débarras. S'inquiéter pour eux et ne pas pouvoir les aider ou améliorer leur situation de quelque manière que ce soit, ont été mes pires journées de l'année écoulée depuis le 24 février 2022. Professionnellement parlant, toutes les journées ont été insupportablement difficiles car elles étaient basées sur la perspective quotidienne réelle d'un accident nucléaire et radiologique. C'était une période critique en continu, 24 heures sur 24. […]
Il existe un sujet excessivement controversé, difficile et ambigu : un employé d'une centrale nucléaire mis sous pression par du harcèlement et des menaces envers sa famille, a accepté de coopérer, puis signé une demande de transfert vers la société d'exploitation russe, filiale de Rosatom [2] ou a reçu un passeport avec un « aigle à deux têtes »... Qui est cet employé ? Un traître et un collaborateur qui sera inévitablement puni après la libération, ou un spécialiste du nucléaire hautement responsable qui a ainsi sauvé la vie de millions de personnes dans le monde et celle de son pays en étant resté, dans les conditions les plus difficiles, aux commandes des réacteurs de la centrale ?
À mon avis, il faut partir du principe que seule la préservation de la collectivité – précisément par ceux qui sont les seuls capables d'en assurer la sûreté nucléaire et radiologique dans des conditions inhumaines – est une nécessité à laquelle on ne peut pas déroger. […] Il n'y a tout simplement pas d'autre option. Ils n'avaient tout simplement pas d'autre possibilité que de signer ; je suis malheureusement obligé d'affirmer avec certitude que l'Ukraine a irrévocablement perdu des personnes compétentes, uniques, celles de la plus grande centrale nucléaire d'Europe. […]

À plusieurs reprises, les gens ont été pris dans le dilemme suivant : si vous quittez Energodar, vous ne pourrez certes pas retrouver du travail, mais alors vous serez un patriote ; mais si vous restez à la centrale et que vous évitez un accident nucléaire et radiologique – alors vous serez un collaborateur. Ceci dit, tout le monde peut comprendre qu'un contrat ou un document signé avec une arme à feu sur la tempe, c'est-à-dire sous la contrainte ou sous la menace, est juridiquement nul, il n'y a pas besoin d'un avocat pour le confirmer. De plus, il n'est pas nécessaire de convaincre qui que ce soit qu'une menace réelle existe pour tous ceux qui continuent à travailler sous contrat avec Rosatom.

Et pourtant, il y a de vrais collaborateurs et c'est un sujet douloureux... Je veux dire, travailler côte à côte avec une personne pendant trente ans et d'un seul coup voir qu'il se révèle être un traître... Avez-vous personnellement rencontré cela ?
Malheureusement, notre société, après son indépendance en 1991, fut trop tolérante à l'égard des sympathisants du pouvoir colonial russe. Reconnaissant le droit d'une personne à sa propre opinion, nous avons décidé à un moment donné qu'il était erroné d'exiger que tous les citoyens ukrainiens parlent Ukrainien. Les ennemis en profitèrent pleinement pour lever une cinquième colonne et s'emparer de l'est du pays et de la Crimée. Avant la guerre, j'ai vu chez de nombreuses personnes soit de l'hostilité, soit de l'indifférence à l'égard de l'Ukraine. Mais comme cela n'affectait pas les relations professionnelles, il n'y avait aucune raison de soulever cette question. Au début de l'occupation, tous ces gens, presque à 100%, ont montré leur soutien absolu à l'envahisseur. Parmi eux se trouvaient également de très bons spécialistes, malheureusement…
Igor Murashov, directeur général de la Centrale nucléaire, j'ai l'honneur de le connaître personnellement... Je sais que vous entreteniez de bonnes relations. Comment évaluez-vous son rôle dans l'organisation du travail de la centrale et son comportement dans les conditions difficiles de l'occupation ?
Au cours de ces mois difficiles, Igor s'est montré comme un véritable leader patriote. Je crois que sa présence nous a permis, dans les terribles conditions de l'occupation et d'une manière incroyable, d'exploiter la centrale de Zaporijia et de ressentir notre lien avec le pays tout entier. Après sa détention et son arrestation, la situation s'est considérablement dégradée.
Encore une question très douloureuse. Torture, abus, crimes des occupants contre les citoyens et employés de la centrale ?
On a déjà beaucoup écrit à ce sujet. C'est une terrible vérité. Mais la réalité est bien plus effrayante... [3]
Parlons des aspects techniques. On sait que les réacteurs de la centrale ont été conçus en tenant compte de l'impact d'une grenade ou de la chute d'un avion de tourisme. Il n'y avait pratiquement aucune défense prévue contre les bombardements massifs d'artillerie ou l'entrée sur le site de « combattants Bouriates » dans des chars et d'autres fous dans des camions chargés d'explosifs. Que dis-tu de ça ?
Tout d'abord, il faut bien comprendre que Poutine a commis un acte de terrorisme nucléaire tout à fait inattendu à l'échelle internationale. En effet, personne ne s'attendait à l'assaut de « Bouriates de combat » avec des chars ou d'autres fous sur des camions chargés d'explosifs. L'expérience de cette guerre a déjà fourni et fournira un matériel inestimable qui devra être analysé plus profondément et de manière complète. Une des conclusions à tirer, c'est que nous devons revoir l'ensemble de notre documentation et de nos réglementations en matière d'urgence.

La guerre a prouvé que les documents habituels utilisés en temps normal ne sont d'aucune aide dans ces circonstances. Et tenter de les utiliser peut même aggraver la situation. L'élaboration de règlements et instructions à observer en temps de guerre est absolument nécessaire. D'ailleurs, cela ne s'applique pas uniquement à l'industrie nucléaire.

Cela a-t-il été difficile pour vous personnellement ? En tant que gestionnaire hautement qualifié et informé, vous étiez bien sûr conscient de tous les problèmes et de ce qui se passait. Vous calculiez tous les scénarios possibles et l'évolution probable des événements dans cette situation totalement atypique, comprenant comme personne qu'en comparaison de ce qui pouvait se produire de pire, Tchernobyl n'aurait été qu'un amusement ?
Il était extrêmement difficile d'accepter qu'un terrible accident puisse se produire. Ma « paranoïa » ne m'a pas lâché pendant des mois. J'ai commencé à alerter mes superviseurs, insistant sur le fait que nous serions bientôt au bord de la panne de courant. La centrale disposait de 4 lignes de sortie d'une puissance de 750 kilovolts et de plusieurs autres lignes qui étaient utilisées pour fournir une alimentation de secours en cas d'accident avec perte totale de l'électricité.

Tous les équipements de commutation sont situés de manière très compacte, à un endroit qui est à proximité de la centrale et qui s'est révélé particulièrement vulnérable lors des bombardements. Il existait donc un grand danger de perdre à la fois la production électrique interne et son approvisionnement externe. Dans ce cas, nous n'aurions été qu'à quelques jours d'un accident radiologique lié à la fusion du « combustible » et au rejet de la matière fondue, le corium, dans l'environnement. Étant donné que les pompes, grâce auxquelles la chaleur est évacuée, doivent fonctionner en continu et qu'elles sont alimentées par des générateurs diesel de secours après la disparition de l'alimentation électrique, le temps jusqu'à l'accident est déterminé par la quantité de carburant diesel qui est dans les réservoirs de ces groupes de secours. Elle est prévue pour 10 jours.

Étant donné que l'Ukraine n'a pas la possibilité de reconstituer les réserves de diesel dans cette centrale, nous franchirions alors la ligne au-delà de laquelle pourrait se produire un accident majeur, en comparaison duquel Tchernobyl et Fukushima pourraient être des jeux d'enfants, tant en termes d'ampleur que de conséquences.

[…] La peur et la compréhension des conséquences catastrophiques possibles m'ont obligé à développer, rédiger et mettre en œuvre une procédure permettant de maintenir en fonctionnement une centrale nucléaire lors d'un effondrement complet du système électrique et en l'absence de toute autre alimentation. Ce mode permet d'alimenter les besoins propres de la centrale à partir d'un seul réacteur qui resterait en fonctionnement. Nous pourrions fournir toute l'énergie nécessaire aux équipements de sécurité sans utiliser de carburant diesel. Ces recherches ont débuté très rapidement, dès le 7 mars, c'est-à-dire trois jours après la prise de la centrale. Et fin mars, nous avons déjà commencé la première formation du personnel sur simulateurs dans ce but. Pendant 6 mois, le personnel était prêt à cent pour cent à un tel évènement, jusqu'à ce que, le 25 août, ma prévision négative se réalise et que la première panne de courant complète de la centrale ait lieu. Et quand ce jour est arrivé, les collègues ne m'ont pas déçu.

Je considère ceci comme le résumé le plus important de tout mon travail dans le domaine de l'énergie nucléaire depuis trente ans.

Pendant ce temps, la guerre se poursuivait et les lignes d'alimentation électrique de la centrale tombaient progressivement en panne à cause des bombardements... En conséquence, seule la dernière ligne électrique de 750 kV, celle de Dniprovska, subsistait. J'ai une fois encore écouté attentivement l'excellente interview, du célèbre expert en énergie nucléaire Mykhail Shuster [4] de janvier 2023. Je me souviens très bien de la situation tendue à ce moment-là... Il y avait des changements quotidiens de directives : « Allumez les blocs – éteignez les blocs »... Encore un bombardement, une autre ligne détruite, une autre réparation héroïque, puis un autre bombardement, un autre arrêt ; passer en secours grâce aux générateurs diesel, mais où se procurer du gasoil ?
Une règle simple s'applique dans l'industrie électronucléaire : s'il existe une menace pour la sécurité décrite dans les règlements et instructions, alors l'exploitation des réacteurs à pleine capacité est interdite ou strictement limitée. Mais le problème était différent ; en effet, des documents réglementent les actions du personnel et déterminent l'état de la centrale nucléaire lors d'un événement particulier, mais aucuns d'eux ne décrit les actions à effectuer en cas d'attaque militaire des unités de la centrale. […]

À ce moment-là, j'ai très clairement compris la chose suivante : une déconnexion complète et soudaine du réseau de tous les réacteurs de la centrale conduirait presque certainement à l'effondrement de l'ensemble du système électrique ukrainien [5].

De plus, personne ne savait comment transférer les réacteurs vers un état sûr, les refroidir, puis, si nécessaire, comment les redémarrer. Et j'étais tourmenté par l'idée que la procédure pour transférer chaque réacteur vers un mode de fonctionnement autonome, pour ses propres besoins électriques, et dans de telles conditions n'avait jamais été écrite ! Comment procéder ?

D'une part, la situation exigeait à coup sûr l'arrêt et le refroidissement de toutes les unités. En revanche, les conséquences de cette décision étaient totalement inconnues. Lorsque tous les réacteurs, ont été arrêtés, cela fut immédiatement suivi d'un effondrement du réseau national. En outre, ils ont été « arrêtés à chaud », c'est-à-dire avec d'énormes émissions de chaleur résiduelle, sans pouvoir créer une sous-criticité fiable [6] et, surtout, sans approvisionnement en énergie externe ou interne sûre. Les groupes diesel de tous les réacteurs ont alors immédiatement été mis en route en commençant à consommer la réserve de carburant. Heureusement, le carburant diesel ne fut pas épuisé et le personnel ne fut pas confronté aux difficultés de devoir travailler dans de pires conditions…

La centrale nucléaire est un immense chantier, extrêmement complexe, qui nécessite l'approvisionnement quotidien d'un grand nombre de pièces de rechange, de composants, de produits chimiques et d'autres biens et matériaux. Comment et par qui cette fourniture fut effectuée ?
Aucune livraison effective de pièces de rechange, de carburant ou de produits chimiques, quotidiennement nécessaires pour garantir les normes opérationnelles, n'a été faite depuis l'Ukraine non occupée. Le fait que, par miracle, nous ayons réussi à obtenir plusieurs fois des fournitures ukrainiennes via des convois de caoutchouc nous a permis de résoudre uniquement les problèmes les plus critiques. C'était donc à moi de gérer la situation. Après les faux référendums, les décrets d'annexion de Poutine et mon départ, les russes ont organisé au moins quelques approvisionnements, via la Crimée, car à ce moment-là, ils considéraient la centrale comme la leur [7].
Ils discutent encore de la possibilité de transférer la production de la centrale vers la Crimée et la Russie. Quelle est votre opinion ? Les occupants recevront-ils de l'électricité de Zaporijia ?
Exclu. Il n'existe pas d'autre moyen de transporter l'électricité que via les sous-stations des lignes existantes. Tous ces équipements sont extrêmement vulnérables et constituent une cible facile pour nos forces armées. Toute tentative de restauration des anciens équipements de commutation existant avant l'annexion de la Crimée en 2014 afin d'organiser un tel transfert, provoquerait une réaction immédiate de l'armée ukrainienne.
Récemment, dans divers médias, de nombreux « experts » ont discuté de la question de l'abaissement du niveau d'eau par les occupants grâce aux vannes du barrage hydroélectrique de Kakhovka et des menaces qui en découlent pour le système de refroidissement des réacteurs nucléaires. Pouvez-vous expliquer objectivement et clairement quelle est réellement la situation et si nous sommes tous en danger... [L'interview a été faite avant la « rupture » de ce barrage occupé et miné par l'armée russe, le 6 juin 2023]
[...] Grâce aux vannes du barrage, les occupants ont procédé à une baisse régulière du niveau d'eau du réservoir de Kakhovka, au bord duquel se trouve la centrale nucléaire de Zaporijia. L'objectif était de créer une inondation artificielle dans le cours inférieur du Dniepr afin d'empêcher les forces armées ukrainiennes de passer sur la rive gauche pour y mener une contre-offensive. Il existe un seuil à partir duquel il ne sera plus possible de recharger le bassin de la centrale, dont la baisse de niveau entraînera des problèmes de refroidissement dans les réacteurs. Mais le danger ne concerne pas seulement la centrale. Une diminution du niveau d'eau dans le cours inférieur du Dniepr entraîne une diminution du niveau des eaux souterraines, l'assèchement des terres les plus fertiles d'Ukraine et d'Europe, la salinisation et l'érosion des sols, les tempêtes de poussière, jusqu'à des modifications climatiques régionales et à la perte de la production alimentaire du sud du pays. À mon avis, il s'agit d'un danger réel qui nous menace tous aujourd'hui.
Selon plusieurs médias, les Russes auraient tiré sur l'installation de stockage à l'air libre des « déchets » de Zaporijia [8], puis l'auraient recouvert d'une sorte d'auvent bâché. Ils disent que c'est pour éviter que les drones et les satellites ne surveillent d'en haut ce qu'ils font... Mais que font-ils exactement ? Est-ce qu'ils transbordent et exportent lentement du combustible nucléaire usé vers la Russie ?
Selon la législation nucléaire internationale, l'armée russe commet un crime supplémentaire. Tout changement dans la centrale – le site de stockage à l'air libre de 2 300 tonnes d'assemblages usés en fait partie – devait être convenu avec le régulateur national, qui, bien sûr, n'était pas d'accord ; donc cette modification du stockage à sec déroge à la législation internationale.

Concernant le combustible usé... Ils ne pourront rien emporter aussi facilement. Premièrement, il est nécessaire de construire une ligne ferroviaire, car les conteneurs sont trop lourds pour être transportés par des véhicules à moteur. Deuxièmement, il est très difficile d'extraire des assemblages d'un conteneur en béton. Troisièmement, ils sont très radioactifs. Et surtout, ni le monde, ni les forces armées, bien sûr, ne regarderont sans bouger ces folles actions. Cette bâche, avec laquelle ils ont recouvert ce site de stockage à sec, a pour but d'y dissimuler leurs véhicules blindés ou chargés d'armes.

Plusieurs réacteurs de la centrale utilisaient des assemblages Westinghouse, les logiciels appropriés à cela et d'autres technologies américaines sensibles. Qu'est-ce qui leur est arrivé ?
Je ne sais pas dans quelles conditions se trouvaient les assemblages Westinghouse. Mais de toute façon, les technologies américaines sont toujours protégées par leur État. Je sais de première main que ces assemblages sont supérieurs aux assemblages russes. Je n'exclus donc pas que les personnels de Rosatom puisse s'intéresser de très près à leurs secrets de conception, mais à leurs manières… J'espère qu'ils seront également poursuivis pour cela.
Les inspecteurs de l'AIEA sont à la centrale depuis le 2 septembre 2022... Est-ce que cela dissuade l'ennemi, augmente le niveau de sécurité ou s'agit-il d'un simple coup de com' (cette opinion étant largement répandue) ?
Il s'agit d'une question très vaste et complexe qui mérite une discussion à part. D'une part, le monde a été confronté pour la première fois au terrorisme nucléaire international, perpétré par un État qui possède un grand arsenal atomique. D'autre part, certaines questions se sont posées quant à l'efficacité et à l'efficience du fonctionnement de diverses organisations internationales dans des conditions de guerre. Troisièmement, il faut partir du fait qu'il n'existe pas d'autres organisations à l'heure actuelle et que la question se pose de savoir quand elles apparaîtront et dans quelle mesure elles seront efficaces. La présence d'un groupe d'inspecteurs de l'AIEA à la centrale a certainement réduit le danger direct des bombardements qui ont visé le site. Mais mon opinion c'est que Poutine exploite les hésitations de l'AIEA.
Imaginez que nous nous réveillions un matin, et que l'ennemi se soit enfui, dissous... Sera-t-il réaliste de redémarrer la centrale ? Faudra-t-il tenir compte des indices inconnus ou des pièges à retardement préparés et même des mines possiblement enfouies ; des sous-stations, des transformateurs et des lignes électriques détruits, des équipements volés ou sciemment endommagés, du manque de personnel ?
Cela dépend de la distance à laquelle l'ennemi va reculer. La principale question est de savoir si nos lignes de transport d'électricité et nos sous-stations de distribution, dont j'ai déjà évoqué la vulnérabilité plus haut, resteront à la portée des artilleries ennemies. Connaissant beaucoup de choses sur l'armée de Poutine, nous pouvons prédire que, malheureusement, nous devrons désormais tous nous habituer à la vie dans les conditions d'une forteresse assiégée. […]

Certes, il faudra essayer de faire fonctionner la centrale. Mais de nombreuses questions se poseront en même temps ; il faudrait en préparer la solution dès maintenant. Mais... j'ai très peur que les questions n'aient même pas encore été posées... Par exemple : préparer la législation internationale qui établira un statut démilitarisé de 30 kilomètres autour d'une centrale nucléaire et pour les corridors des lignes de transport avec sous-stations ; prévoir le déminage du site de la centrale, de la zone industrielle, du territoire d'Energodar et de ses environs ; créer une commission d'inspection des bâtiments, des installations et des équipements de la centrale ; recruter une unité de la Garde nationale pour protéger la centrale sur la base de l'expérience acquise lors de l'occupation militaire et de l'examen de ces nouvelles menaces. Sans oublier un grand nombre d'autres questions et tâches à venir.

Merci, M. Oleg, pour nous avoir accordé votre temps et votre interview ; j'espère qu'elle ne laissera pas nos lecteurs indifférents. […]

[1] Cette interview a été faite en mars 2023. Traduction personnelle issue de l'interview publiée par le site pro-nucléaire ICC d'Ukraine : https://rdcentre.com.ua/zaporizka-aes-rik-heroizmu-boliu-ta-vyprobuvan/

[2] Multinationale nucléaire russe la plus importante au Monde.

[3] L'ONG ukrainienne Truth Hounds (qui documente les crimes de guerre et s'est vue décerner le 9 mars 2023 le prix Sakharov pour la liberté) a mené des recherches approfondies et recueilli des témoignages oculaires vérifiables sur ce qui se passe dans la Centrale de Zaporijia. Ces récits ont été corroborés par des enquêtes médiatiques internationales, telles que celle du Wall Street Journal. Des extraits du rapport de cette ONG sont en cours de traduction. Lire également Stéphane Siohan, « Dans les geôles de la centrale de Zaporijia, la révélation d'atrocités systématisées », Libération, 5 oct. 2023. Victor de Thier, « Une ONG accuse la Russie d'avoir transformé la centrale nucléaire de Zaporijia en chambre de torture », RTBF, 8 octobre 2023.

[5] En 2021 La centrale nucléaire de Zaporijia avait produit près d'un quart de l'électricité ukrainienne.

[6] C'est-à-dire sans la certitude absolue d'éviter une réaction en chaîne…

[7] Rosatom est impliquée dans l'accaparement de la centrale de Zaporijia : elle en a officiellement fait une de ses filiales le 5 octobre 2022, la « Joint-Stock Company Zaporozhye NPP Operating Organization ».

[8] Voir la 3e illustration dans le carnet de guerre #3 intitulé « Un désastre nucléaire est d'actualité en Europe ».

🔲 ☆

Comment l'Ukraine et l'Europe ont échappé à un désastre nucléaire

« Un accident majeur, en comparaison duquel Tchernobyl et Fukushima pouvaient n'être que des jeux d'enfants, tant en termes d'ampleur que de conséquences », ce sont les mots d'Oleg Dudar, ingénieur en chef de la centrale de Zaporijia, où il y a travaillé comme responsable de la division opérationnelle avec plus de 650 personnes jusqu'en septembre 2022. C'est grâce à leurs actions courageuses que l'Ukraine et le monde ont réussi à éviter à plusieurs reprises – lors des bombardements de l'armée russe et plus tard sous son occupation – un accident radionucléaire hors norme. Extraits de son interview réalisée en mars 2023 [1].

Revenons en arrière... À la fin du mois de février 2022, les unités mécanisées de l'armée russe rôdaient autour d'Energodar [cité proche de la centrale où logent ses employés], s'approchant des barricades, négociant avec quelqu'un, partant puis revenant... Que se passait-il ?
Oleg Dudar : La ville puis la centrale ont été attaquées par des unités des forces spéciales venues du Caucase du Nord, équipées de chars, de véhicules blindés de transport de troupes modernes, dotés de dispositifs de vision nocturne et d'imagerie thermique, ainsi que de systèmes de communication de haut niveau. Dès les premiers jours, les habitants de la ville d'Energodar ont fait preuve d'un grand courage civique et organisationnel car nous savions qu'il n'y aurait personne pour nous défendre : les forces armées ukrainiennes n'étaient plus sur la rive gauche du Dniepr et l'unité qui assurait la sécurité de la centrale, n'avait ni les forces, ni les moyens appropriés, ni les compétences nécessaires pour la protéger de l'armée ennemie.

En manifestation d'au moins 10 000 personnes non armées, avec des drapeaux et des pancartes, les habitants d'Energodar se sont organisés pour affronter les envahisseurs […]. Ces personnes courageuses ont fait obstacle aux chars et aux véhicules blindés, maintenant la défense et empêchant l'ennemi d'entrer dans la ville pendant plusieurs journées…

Au moment de la prise d'assaut et du premier bombardement de la ville et de la centrale nucléaire [le 4 mars 2022], étiez-vous chez vous ou sur site, et à quoi tout cela ressemblait-il ?
Avant même l'assaut ennemi, tous les dirigeants de la centrale avaient compris que l'occupation de la ville et du site ne prendraient que quelques jours […] Il n'y avait tout simplement plus d'aide à attendre. Nous avons alors commencé à nous préparer mais aucun plan ne prévoyait de tels événements.

Mon quart de travail s'est terminé le 3 mars 2022 à 8h00. J'ai passé le relais à mon collègue et je suis rentré chez nous. La situation était très tendue. L'ennemi était à 10 km de la ville, des milliers d'habitants se tenaient près de notre barrage routier à l'entrée, mais on nous avait déjà fait comprendre que l'armée russe allait percer. Vers le soir, une longue colonne ennemie, ouverte par plusieurs chars, se dirigea vers les défenseurs d'Energodar. Ils ont tiré au-dessus de nous, les habitants ont été dispersés puis la barricade a été prise. Il y avait des blessés. Les coups de feu, les tirs d'obus et de roquettes retentissaient partout. Au crépuscule, les premiers chars et engins blindés entrèrent dans la ville. […] Il n'y avait aucune communication avec la centrale, les opérateurs de téléphonie mobile étaient réduits au silence. Vers 23 heures, le 3 mars, la fusillade s'est déplacée vers la centrale.

Une route droite de 5 kilomètres entourée d'une petite forêt de pins mène de la ville jusqu'au site nucléaire. Plusieurs groupes de résistance de notre Garde nationale y avaient été installés. Les tirs se sont intensifiés. À une heure du matin, un collègue a réussi à m'appeler et m'a dit que les caméras de surveillance externes de la centrale diffusaient ce qui se passait en ligne.

J'ai réussi à m'y connecter et, en direct, j'ai été témoin d'une attaque qui n'avait pas encore jamais été vue dans l'histoire de l'humanité : le bombardement des bâtiments, des structures et des unités électriques d'une centrale nucléaire civile avec toutes sortes d'armes, y compris des roquettes.

J'ai commencé à envoyer cette vidéo à tous mes proches, mes connaissances, mes amis à l'étranger, les responsables des organismes en charge du nucléaire ukrainien, afin d'alerter le plus de personnes possible via les images enregistrées de ces attaques. Les bombardements se sont poursuivis presque jusqu'à 5 heures du matin, le 4 mars. J'imaginais avec horreur ce que je verrais sur le site, puis j'ai réussi à contacter les cadres et à avoir les premières nouvelles de l'état de la centrale. Le plus important était que tous soient en vie et que les réacteurs soient dans un état contrôlé et sûr.

Le premier jour ouvrable après la prise de la centrale, vous êtes venu travailler, vous avez vu le centre de formation détruit, le bâtiment administratif endommagé. Quelles impressions tout cela vous a-t-il fait ?
Je m'y suis rendu le lundi matin 7 mars. Tous les personnels qui se trouvaient à la centrale au moment de l'assaut n'ont réussi à être relevés que 2 à 3 jours après leur dernière prise de quart. Il s'agit de la relève la plus longue de l'histoire de l'énergie nucléaire mondiale en activité.

Je peux le dire avec fierté, les collègues ont accompli un exploit sans précédent : ils ont assuré la sécurité nucléaire et radiologique de la plus grande centrale nucléaire d'Europe, sous des bombardements de tous types d'armes pendant cinq heures, le 4 mars à l'aube.

Le site lui-même était dans un état épouvantable et le bâtiment du centre d'enseignement et de formation fumait et brûlait encore. La grande place et les parkings étaient jonchés de voitures d'employés calcinées. Le bâtiment administratif n'avait plus une seule fenêtre intacte. Au poste de contrôle de l'entrée se tenaient des hommes masqués et armés de fusils d'assaut. Il y avait des traces de balles et d'obus tout autour. Sous nos pieds il y avait des douilles de cartouches, des monceaux de pierres et de briques éclatées. Je suis monté au deuxième où se trouvent les bureaux de mon unité ; toutes les portes de l'étage étaient défoncées. J'ai découvert que des imprimantes, plusieurs unités centrales, quelques bouilloires et d'autres petites choses, avaient été volées par les envahisseurs.

Toutes les fenêtres à double vitrage, dans tous les bureaux sans exception, présentaient des trous béants et quelques unes étaient tombées suite au souffle des explosions. Les bureaux du directeur général et de l'ingénieur en chef au 4e étage, ont été complètement détruits. Il y avait plusieurs trous traversants provenant de roquettes. Les bâtiments et les viaducs des locaux spéciaux ont été détruits. Il y avait de nombreux impacts sur l'enceinte de plusieurs réacteurs et sur celles des groupes diesel de secours. Heureusement et par hasard, rien d'important pour la sécurité n'a été perdu malgré l'intensité des bombardements ennemis durant la nuit de l'assaut, du 3 au 4 mars. [… Le bâtiment] des simulateurs grandeur nature n'a pratiquement pas été endommagé ; sa destruction aurait entraîné l'impossibilité de maintenir la préparation du personnel opérationnel et par conséquence l'arrêt des réacteurs...

Il y a toujours eu un régime d'accès très strict à la centrale. Je le sais car je l'ai visitée plus d'une fois. Qui contrôlait l'entrée le premier jour et comment ? Où sont passés les gardes armés, les soldats de la Garde nationale ukrainienne ?
L'ennemi avait perdu un char lors de l'assaut et l'on rapporte que deux de nos soldats ont été tués et plusieurs autres blessés. Les combattants de la Garde nationale ont été désarmés, arrêtés, puis enfermés. Quelques jours plus tard, tous les détenus civils ont été libérés avec l'engagement de ne pas entrer dans des actions hostiles contre l'armée russe. Le périmètre était gardé par les forces spéciales, les spetsnaz, qui ont pris d'assaut la centrale, puis ils ont été remplacés par ceux qui, semble-t-il, étaient en charge de la protection des installations nucléaires en Russie ; il fut alors possible de restaurer une partie des normes d'accès habituelles. Cela a été fait par nos spécialistes sous le contrôle des ennemis par la suite assistés des personnels de la multinationale russe Rosatom.

Les soldats ont installé des postes de mitrailleuses sur les toits des immeubles, aux entrées et à l'intérieur des postes électriques, sur les viaducs et dans un certain nombre de couloirs de passage. Le périmètre a été miné et les abords sont toujours patrouillés.

Comment se comportaient les envahisseurs au début ?
De différentes manières. Cela dépendait en grande partie de la composition des forces armées, lesquelles étaient relevées environ une fois par mois. Les Caucasiens étaient calmes et plus stables dans les premiers mois et nous n'avons constaté aucune atrocité particulière de leur part. Puis sont apparu les « Vanky », comme nous les appelions : méchants, lâches et grossiers. Ils portaient tous des cagoules. À plusieurs reprises nos personnels furent battus au poste de contrôle si quelque chose déplaisait aux gardes ; ils disaient : « pourquoi nous regardes-tu ? Est-ce tu fais une liste ? », puis ils les emmenaient dans l'arrière salle pour les frapper. Il y eut aussi des soldats des territoires occupés, ladite LDNR ; il n'y eut pas de conflit particulier avec eux.
La centrale est un objet technologique complexe avec une verticale de gestion rigoureuse, des instructions et des réglementations qui doivent toujours être scrupuleusement suivis. Or, deux directions sont apparues, l'une contrôlée par téléphone depuis Kiev, l'autre se tenant aux ordres de l'envahisseur (avec un fusil dans le dos). En tant que responsable direct de tous les employés opérationnels de la station, quelle attitude avez-vous adoptée ?
Il n'y avait aucune communication informelle entre le personnel et les occupants ou les employés de Rosatom, à mon époque. Toutes les consignes étaient données par nos responsables, le directeur général ou l'ingénieur en chef. S'il était nécessaire d'effectuer des travaux à l'extérieur, sur les toits des bâtiments ou dans la zone protégée, une demande était déposée la veille et transmise à l'envahisseur pour qu'aucun malheur ne se produise Tout le personnel avait été informé de la procédure à suivre.

Notre tâche principale fut de réduire autant que possible les effectifs du personnel afin de ne pas les exposer au danger. Seuls ceux qui étaient directement liés au fonctionnement des réacteurs et à leur réparation, ainsi que le personnel médical et de la cantine ont été autorisés à se rendre sur place. Afin d'assurer un soutien administratif et technique continu à tous les travaux de la centrale, ses responsables ont commencé à travailler selon la cadence « d'un jour sur deux ». Ainsi, une trentaine de cadres furent présents en permanence sur site.

Parlez-nous des conditions de vie quotidiennes.
Au début, c'était très inhabituel et difficile. Dans les premiers jours qui ont suivi le début de la guerre, entre le 24 février et le 5 mars 2022, lorsqu'il n'y avait pas encore d'occupation établie, tous les magasins de la ville étaient vides, les marchandises n'étaient pas livrées et il n'y eut plus de pain pendant plusieurs semaines. Presque tout le monde vivait sur de vieux stocks. Les médicaments étaient épuisés, les marchés étaient quasiment inactifs.

Les gens s'entraidaient beaucoup. Ils sont devenus sensiblement plus civils et tolérants. Ce fut une découverte inattendue pour moi. Puis, d'une manière ou d'une autre, la vie a commencé à reprendre.

Même s'il fallait faire un voyage à la préfecture via Vasylivka, on pouvait encore trouver des produits ukrainiens ou les marques de cigarettes auxquelles nous étions habitués. Mais en août 2022, ce fut terminé : les saucisses et les produits carnés, les médicaments, le bon alcool, les cosmétiques, les cigarettes ont disparu et ont été remplacés par de la franche ordure venue de Crimée et de la région de Krasnodar à des prix exorbitants. Les banques ont fermé presque immédiatement. Il n'y avait plus de billets dans les distributeurs automatiques. Pendant un moment, lorsqu'il y avait une connexion, il fut encore possible de payer les marchandises par carte, mais un taux de change de la monnaie ukrainienne inférieur de 10 à 15 % au cours officiel avait été immédiatement introduit pour les transactions. […] Puis, à partir du 1er janvier 2023 les autorités russes ont complètement interdit toute circulation de la monnaie ukrainienne. Tous les bureaux de change furent fermés et tout échange était interdit sous la menace d'être emmené « dans les caves ». Bien sûr, les gens trouvaient la possibilité de changer, mais c'était terriblement risqué et ils y perdaient un tiers de leurs économies. Les prix n'ont pas été abaissés, au contraire, ils étaient 2 à 3 fois plus élevés que les prix ukrainiens.

Comment fonctionnent les hôpitaux ? Les pharmacies ? Est-ce qu'ils ont des médicaments ?
Concernant les pharmacies et les hôpitaux, je parlais hier avec un ami qui m'a dit : « Il est absolument impossible de tomber malade ! Il n'y a pratiquement plus de médecins en ville ; il reste trois à quatre thérapeutes à l'hôpital, mais il est rempli de 300 soldats russes blessés qui sont soignés par des médecins venus de Russie. Si un citoyen a besoin de soins médicaux plus ou moins sérieux ou d'une opération, il doit se rendre à Melitopol occupée. Et il n'y a plus de médicaments de base en pharmacie. […]
Les crèches et les écoles fonctionnent-elles ?
Elles fonctionnent partiellement et uniquement avec des programmes russes. Très peu d'enseignants et d'éducateurs ont signé des contrats avec l'occupant, c'est pourquoi de nouveaux personnels sont progressivement recrutés. […]
Les centrales nucléaire et thermique étaient, en mars 2023, hors service. À Energodar dans les appartements, qui fournissait l'électricité et à qui les habitants payaient-ils leurs factures ?
Toutes les lignes qui permettaient d'alimenter la ville ont été détruites. Par conséquent, l'approvisionnement en énergie d'Energodar est organisé depuis la Crimée via de petites lignes locales depuis la sous-station de Melitopol. Depuis, toutes les factures des habitants de la ville sont payables uniquement en roubles.
De nombreux habitants ont-ils quitté Energodar ? Des spécialistes de la centrale nucléaire sont-ils partis en territoire russe ?
Quand j'étais encore à Energodar, il y avait, à mon avis, 25 000 habitants, soit moins de la moitié de sa population initiale. Maintenant, il reste environ 10 à 15 000 personnes. La plupart des gens sont partis pour l'Ukraine non occupée. C'était très triste de voir, sur le chemin du travail, les files de voitures qui se formaient chaque matin à la sortie de la ville. À mon avis, le nombre de ceux qui ont déménagé en Russie est minime, mais avec l'annexion de ce territoire, ce flux va augmenter.
Il y a quelques temps, parler du « facteur humain » dans une centrale nucléaire sous occupation militaire était complètement surréaliste, mais aujourd'hui, malheureusement, c'est un sujet bien réel, extrêmement complexe et sensible. Parlez-nous des employés de votre division ; quel genre de personne est responsable à chaque minute de la sécurité du fonctionnement des six réacteurs de la centrale nucléaire la plus puissante d'Europe ?
La division opérationnelle de la centrale est une équipe unique et excellente de plus de 650 personnes, dont environ 200 sont des spécialistes agréés qui ont le droit d'exploiter un réacteur nucléaire. La formation de chacun d'eux est un processus long et minutieux […]. Pendant 11 ans, j'y ai investi une partie de moi-même, donné toutes mes connaissances et mon expérience à chacun de mes subordonnés. Et comme la vie l'a prouvé, tout cela n'a pas été vain.

Leurs actions resteront à jamais dans l'histoire de l'énergie atomique mondiale. Ils ont fait obstacle à une catastrophe nucléaire lors de l'assaut de la centrale et du bombardement des postes électriques. Plus tard, lorsque les conditions étaient réunies, ils ont pu mettre en œuvre avec succès et à plusieurs reprises un mode de transition du réacteur vers ses propres besoins électriques, lorsque toute connexion et alimentation externe ont été perdues. Ce régime n'avait jamais été mis en œuvre auparavant par aucune centrale nucléaire au monde. Il y a eu d'autres actions véritablement héroïques. Je suis fier d'eux et je leur en suis reconnaissant. Je suis sûr que leur exploit recevra un jour une reconnaissance digne de ce nom.

[…] À travailler dans de telles conditions, avec des fusils dans le dos puis supervisés par les agents de Rosatom, ce devait être dur pour les personnels de la centrale ?
C'était incroyablement difficile. La vie a radicalement changé. La qualité de vie est tombée à zéro. […] Vous ne pouvez même pas utiliser l'argent qui reste sur votre compte en banque ukrainien. Concernant la sécurité personnelle et des proches, il n'y en a plus : les pilonnages sont quotidiens. Il est arrivé qu'en route, le bus d'une équipe soit pris par un bombardement et secoué par son onde de choc. La nuit également, les tirs des lance-roquettes multiples ou de l'artillerie lourde ne laissent pas de repos. Aux check-points, les exigences russes sont arbitraires. Les objets et les documents sont vérifiés : si le passeport est ukrainien et que des messages en ukrainien ont été publiés ou que des sites Web patriotiques ont été consultés par Smartphone, alors les personnes contrôlées peuvent être battues ou « jetées au sous-sol ». Le cambriolage des garages et des maisons sous couvert de recherche d'armes et de drogue est en réalité devenu un pillage banal. Une idéologie étrangère, des drapeaux étrangers, des placards étrangers sont affichés et avec quels slogans ! Des écoles enseignent une autre histoire, une autre littérature et les valeurs d'un d'autre temps. C'est dur, très dur...
Quelle a été la journée la plus difficile pour vous, professionnellement et personnellement parlant ?
Sur le plan personnel, c'est lorsque j'ai passé des heures à persuader ma fille par téléphone de quitter Kiev avec sa famille pour l'ouest de l'Ukraine. C'était durant les premiers jours de mars 2022. L'ennemi était près de Gostomel et reculait sous le feu de notre artillerie. Les miens descendaient presque constamment au sous-sol de leur maison, où se trouvait un débarras. S'inquiéter pour eux et ne pas pouvoir les aider ou améliorer leur situation de quelque manière que ce soit, ont été mes pires journées de l'année écoulée depuis le 24 février 2022. Professionnellement parlant, toutes les journées ont été insupportablement difficiles car elles étaient basées sur la perspective quotidienne réelle d'un accident nucléaire et radiologique. C'était une période critique en continu, 24 heures sur 24. […]
Il existe un sujet excessivement controversé, difficile et ambigu : un employé d'une centrale nucléaire mis sous pression par du harcèlement et des menaces envers sa famille, a accepté de coopérer, puis signé une demande de transfert vers la société d'exploitation russe, filiale de Rosatom [2] ou a reçu un passeport avec un « aigle à deux têtes »... Qui est cet employé ? Un traître et un collaborateur qui sera inévitablement puni après la libération, ou un spécialiste du nucléaire hautement responsable qui a ainsi sauvé la vie de millions de personnes dans le monde et celle de son pays en étant resté, dans les conditions les plus difficiles, aux commandes des réacteurs de la centrale ?
À mon avis, il faut partir du principe que seule la préservation de la collectivité – précisément par ceux qui sont les seuls capables d'en assurer la sûreté nucléaire et radiologique dans des conditions inhumaines – est une nécessité à laquelle on ne peut pas déroger. […] Il n'y a tout simplement pas d'autre option. Ils n'avaient tout simplement pas d'autre possibilité que de signer ; je suis malheureusement obligé d'affirmer avec certitude que l'Ukraine a irrévocablement perdu des personnes compétentes, uniques, celles de la plus grande centrale nucléaire d'Europe. […]

À plusieurs reprises, les gens ont été pris dans le dilemme suivant : si vous quittez Energodar, vous ne pourrez certes pas retrouver du travail, mais alors vous serez un patriote ; mais si vous restez à la centrale et que vous évitez un accident nucléaire et radiologique – alors vous serez un collaborateur. Ceci dit, tout le monde peut comprendre qu'un contrat ou un document signé avec une arme à feu sur la tempe, c'est-à-dire sous la contrainte ou sous la menace, est juridiquement nul, il n'y a pas besoin d'un avocat pour le confirmer. De plus, il n'est pas nécessaire de convaincre qui que ce soit qu'une menace réelle existe pour tous ceux qui continuent à travailler sous contrat avec Rosatom.

Et pourtant, il y a de vrais collaborateurs et c'est un sujet douloureux... Je veux dire, travailler côte à côte avec une personne pendant trente ans et d'un seul coup voir qu'il se révèle être un traître... Avez-vous personnellement rencontré cela ?
Malheureusement, notre société, après son indépendance en 1991, fut trop tolérante à l'égard des sympathisants du pouvoir colonial russe. Reconnaissant le droit d'une personne à sa propre opinion, nous avons décidé à un moment donné qu'il était erroné d'exiger que tous les citoyens ukrainiens parlent Ukrainien. Les ennemis en profitèrent pleinement pour lever une cinquième colonne et s'emparer de l'est du pays et de la Crimée. Avant la guerre, j'ai vu chez de nombreuses personnes soit de l'hostilité, soit de l'indifférence à l'égard de l'Ukraine. Mais comme cela n'affectait pas les relations professionnelles, il n'y avait aucune raison de soulever cette question. Au début de l'occupation, tous ces gens, presque à 100%, ont montré leur soutien absolu à l'envahisseur. Parmi eux se trouvaient également de très bons spécialistes, malheureusement…
Igor Murashov, directeur général de la Centrale nucléaire, j'ai l'honneur de le connaître personnellement... Je sais que vous entreteniez de bonnes relations. Comment évaluez-vous son rôle dans l'organisation du travail de la centrale et son comportement dans les conditions difficiles de l'occupation ?
Au cours de ces mois difficiles, Igor s'est montré comme un véritable leader patriote. Je crois que sa présence nous a permis, dans les terribles conditions de l'occupation et d'une manière incroyable, d'exploiter la centrale de Zaporijia et de ressentir notre lien avec le pays tout entier. Après sa détention et son arrestation, la situation s'est considérablement dégradée.
Encore une question très douloureuse. Torture, abus, crimes des occupants contre les citoyens et employés de la centrale ?
On a déjà beaucoup écrit à ce sujet. C'est une terrible vérité. Mais la réalité est bien plus effrayante... [3]
Parlons des aspects techniques. On sait que les réacteurs de la centrale ont été conçus en tenant compte de l'impact d'une grenade ou de la chute d'un avion de tourisme. Il n'y avait pratiquement aucune défense prévue contre les bombardements massifs d'artillerie ou l'entrée sur le site de « combattants Bouriates » dans des chars et d'autres fous dans des camions chargés d'explosifs. Que dis-tu de ça ?
Tout d'abord, il faut bien comprendre que Poutine a commis un acte de terrorisme nucléaire tout à fait inattendu à l'échelle internationale. En effet, personne ne s'attendait à l'assaut de « Bouriates de combat » avec des chars ou d'autres fous sur des camions chargés d'explosifs. L'expérience de cette guerre a déjà fourni et fournira un matériel inestimable qui devra être analysé plus profondément et de manière complète. Une des conclusions à tirer, c'est que nous devons revoir l'ensemble de notre documentation et de nos réglementations en matière d'urgence.

La guerre a prouvé que les documents habituels utilisés en temps normal ne sont d'aucune aide dans ces circonstances. Et tenter de les utiliser peut même aggraver la situation. L'élaboration de règlements et instructions à observer en temps de guerre est absolument nécessaire. D'ailleurs, cela ne s'applique pas uniquement à l'industrie nucléaire.

Cela a-t-il été difficile pour vous personnellement ? En tant que gestionnaire hautement qualifié et informé, vous étiez bien sûr conscient de tous les problèmes et de ce qui se passait. Vous calculiez tous les scénarios possibles et l'évolution probable des événements dans cette situation totalement atypique, comprenant comme personne qu'en comparaison de ce qui pouvait se produire de pire, Tchernobyl n'aurait été qu'un amusement ?
Il était extrêmement difficile d'accepter qu'un terrible accident puisse se produire. Ma « paranoïa » ne m'a pas lâché pendant des mois. J'ai commencé à alerter mes superviseurs, insistant sur le fait que nous serions bientôt au bord de la panne de courant. La centrale disposait de 4 lignes de sortie d'une puissance de 750 kilovolts et de plusieurs autres lignes qui étaient utilisées pour fournir une alimentation de secours en cas d'accident avec perte totale de l'électricité.

Tous les équipements de commutation sont situés de manière très compacte, à un endroit qui est à proximité de la centrale et qui s'est révélé particulièrement vulnérable lors des bombardements. Il existait donc un grand danger de perdre à la fois la production électrique interne et son approvisionnement externe. Dans ce cas, nous n'aurions été qu'à quelques jours d'un accident radiologique lié à la fusion du « combustible » et au rejet de la matière fondue, le corium, dans l'environnement. Étant donné que les pompes, grâce auxquelles la chaleur est évacuée, doivent fonctionner en continu et qu'elles sont alimentées par des générateurs diesel de secours après la disparition de l'alimentation électrique, le temps jusqu'à l'accident est déterminé par la quantité de carburant diesel qui est dans les réservoirs de ces groupes de secours. Elle est prévue pour 10 jours.

Étant donné que l'Ukraine n'a pas la possibilité de reconstituer les réserves de diesel dans cette centrale, nous franchirions alors la ligne au-delà de laquelle pourrait se produire un accident majeur, en comparaison duquel Tchernobyl et Fukushima pourraient être des jeux d'enfants, tant en termes d'ampleur que de conséquences.

[…] La peur et la compréhension des conséquences catastrophiques possibles m'ont obligé à développer, rédiger et mettre en œuvre une procédure permettant de maintenir en fonctionnement une centrale nucléaire lors d'un effondrement complet du système électrique et en l'absence de toute autre alimentation. Ce mode permet d'alimenter les besoins propres de la centrale à partir d'un seul réacteur qui resterait en fonctionnement. Nous pourrions fournir toute l'énergie nécessaire aux équipements de sécurité sans utiliser de carburant diesel. Ces recherches ont débuté très rapidement, dès le 7 mars, c'est-à-dire trois jours après la prise de la centrale. Et fin mars, nous avons déjà commencé la première formation du personnel sur simulateurs dans ce but. Pendant 6 mois, le personnel était prêt à cent pour cent à un tel évènement, jusqu'à ce que, le 25 août, ma prévision négative se réalise et que la première panne de courant complète de la centrale ait lieu. Et quand ce jour est arrivé, les collègues ne m'ont pas déçu.

Je considère ceci comme le résumé le plus important de tout mon travail dans le domaine de l'énergie nucléaire depuis trente ans.

Pendant ce temps, la guerre se poursuivait et les lignes d'alimentation électrique de la centrale tombaient progressivement en panne à cause des bombardements... En conséquence, seule la dernière ligne électrique de 750 kV, celle de Dniprovska, subsistait. J'ai une fois encore écouté attentivement l'excellente interview, du célèbre expert en énergie nucléaire Mykhail Shuster [4] de janvier 2023. Je me souviens très bien de la situation tendue à ce moment-là... Il y avait des changements quotidiens de directives : « Allumez les blocs – éteignez les blocs »... Encore un bombardement, une autre ligne détruite, une autre réparation héroïque, puis un autre bombardement, un autre arrêt ; passer en secours grâce aux générateurs diesel, mais où se procurer du gasoil ?
Une règle simple s'applique dans l'industrie électronucléaire : s'il existe une menace pour la sécurité décrite dans les règlements et instructions, alors l'exploitation des réacteurs à pleine capacité est interdite ou strictement limitée. Mais le problème était différent ; en effet, des documents réglementent les actions du personnel et déterminent l'état de la centrale nucléaire lors d'un événement particulier, mais aucuns d'eux ne décrit les actions à effectuer en cas d'attaque militaire des unités de la centrale. […]

À ce moment-là, j'ai très clairement compris la chose suivante : une déconnexion complète et soudaine du réseau de tous les réacteurs de la centrale conduirait presque certainement à l'effondrement de l'ensemble du système électrique ukrainien [5].

De plus, personne ne savait comment transférer les réacteurs vers un état sûr, les refroidir, puis, si nécessaire, comment les redémarrer. Et j'étais tourmenté par l'idée que la procédure pour transférer chaque réacteur vers un mode de fonctionnement autonome, pour ses propres besoins électriques, et dans de telles conditions n'avait jamais été écrite ! Comment procéder ?

D'une part, la situation exigeait à coup sûr l'arrêt et le refroidissement de toutes les unités. En revanche, les conséquences de cette décision étaient totalement inconnues. Lorsque tous les réacteurs, ont été arrêtés, cela fut immédiatement suivi d'un effondrement du réseau national. En outre, ils ont été « arrêtés à chaud », c'est-à-dire avec d'énormes émissions de chaleur résiduelle, sans pouvoir créer une sous-criticité fiable [6] et, surtout, sans approvisionnement en énergie externe ou interne sûre. Les groupes diesel de tous les réacteurs ont alors immédiatement été mis en route en commençant à consommer la réserve de carburant. Heureusement, le carburant diesel ne fut pas épuisé et le personnel ne fut pas confronté aux difficultés de devoir travailler dans de pires conditions…

La centrale nucléaire est un immense chantier, extrêmement complexe, qui nécessite l'approvisionnement quotidien d'un grand nombre de pièces de rechange, de composants, de produits chimiques et d'autres biens et matériaux. Comment et par qui cette fourniture fut effectuée ?
Aucune livraison effective de pièces de rechange, de carburant ou de produits chimiques, quotidiennement nécessaires pour garantir les normes opérationnelles, n'a été faite depuis l'Ukraine non occupée. Le fait que, par miracle, nous ayons réussi à obtenir plusieurs fois des fournitures ukrainiennes via des convois de caoutchouc nous a permis de résoudre uniquement les problèmes les plus critiques. C'était donc à moi de gérer la situation. Après les faux référendums, les décrets d'annexion de Poutine et mon départ, les russes ont organisé au moins quelques approvisionnements, via la Crimée, car à ce moment-là, ils considéraient la centrale comme la leur [7].
Ils discutent encore de la possibilité de transférer la production de la centrale vers la Crimée et la Russie. Quelle est votre opinion ? Les occupants recevront-ils de l'électricité de Zaporijia ?
Exclu. Il n'existe pas d'autre moyen de transporter l'électricité que via les sous-stations des lignes existantes. Tous ces équipements sont extrêmement vulnérables et constituent une cible facile pour nos forces armées. Toute tentative de restauration des anciens équipements de commutation existant avant l'annexion de la Crimée en 2014 afin d'organiser un tel transfert, provoquerait une réaction immédiate de l'armée ukrainienne.
Récemment, dans divers médias, de nombreux « experts » ont discuté de la question de l'abaissement du niveau d'eau par les occupants grâce aux vannes du barrage hydroélectrique de Kakhovka et des menaces qui en découlent pour le système de refroidissement des réacteurs nucléaires. Pouvez-vous expliquer objectivement et clairement quelle est réellement la situation et si nous sommes tous en danger... [L'interview a été faite avant la « rupture » de ce barrage occupé et miné par l'armée russe, le 6 juin 2023]
[...] Grâce aux vannes du barrage, les occupants ont procédé à une baisse régulière du niveau d'eau du réservoir de Kakhovka, au bord duquel se trouve la centrale nucléaire de Zaporijia. L'objectif était de créer une inondation artificielle dans le cours inférieur du Dniepr afin d'empêcher les forces armées ukrainiennes de passer sur la rive gauche pour y mener une contre-offensive. Il existe un seuil à partir duquel il ne sera plus possible de recharger le bassin de la centrale, dont la baisse de niveau entraînera des problèmes de refroidissement dans les réacteurs. Mais le danger ne concerne pas seulement la centrale. Une diminution du niveau d'eau dans le cours inférieur du Dniepr entraîne une diminution du niveau des eaux souterraines, l'assèchement des terres les plus fertiles d'Ukraine et d'Europe, la salinisation et l'érosion des sols, les tempêtes de poussière, jusqu'à des modifications climatiques régionales et à la perte de la production alimentaire du sud du pays. À mon avis, il s'agit d'un danger réel qui nous menace tous aujourd'hui.
Selon plusieurs médias, les Russes auraient tiré sur l'installation de stockage à l'air libre des « déchets » de Zaporijia [8], puis l'auraient recouvert d'une sorte d'auvent bâché. Ils disent que c'est pour éviter que les drones et les satellites ne surveillent d'en haut ce qu'ils font... Mais que font-ils exactement ? Est-ce qu'ils transbordent et exportent lentement du combustible nucléaire usé vers la Russie ?
Selon la législation nucléaire internationale, l'armée russe commet un crime supplémentaire. Tout changement dans la centrale – le site de stockage à l'air libre de 2 300 tonnes d'assemblages usés en fait partie – devait être convenu avec le régulateur national, qui, bien sûr, n'était pas d'accord ; donc cette modification du stockage à sec déroge à la législation internationale.

Concernant le combustible usé... Ils ne pourront rien emporter aussi facilement. Premièrement, il est nécessaire de construire une ligne ferroviaire, car les conteneurs sont trop lourds pour être transportés par des véhicules à moteur. Deuxièmement, il est très difficile d'extraire des assemblages d'un conteneur en béton. Troisièmement, ils sont très radioactifs. Et surtout, ni le monde, ni les forces armées, bien sûr, ne regarderont sans bouger ces folles actions. Cette bâche, avec laquelle ils ont recouvert ce site de stockage à sec, a pour but d'y dissimuler leurs véhicules blindés ou chargés d'armes.

Plusieurs réacteurs de la centrale utilisaient des assemblages Westinghouse, les logiciels appropriés à cela et d'autres technologies américaines sensibles. Qu'est-ce qui leur est arrivé ?
Je ne sais pas dans quelles conditions se trouvaient les assemblages Westinghouse. Mais de toute façon, les technologies américaines sont toujours protégées par leur État. Je sais de première main que ces assemblages sont supérieurs aux assemblages russes. Je n'exclus donc pas que les personnels de Rosatom puisse s'intéresser de très près à leurs secrets de conception, mais à leurs manières… J'espère qu'ils seront également poursuivis pour cela.
Les inspecteurs de l'AIEA sont à la centrale depuis le 2 septembre 2022... Est-ce que cela dissuade l'ennemi, augmente le niveau de sécurité ou s'agit-il d'un simple coup de com' (cette opinion étant largement répandue) ?
Il s'agit d'une question très vaste et complexe qui mérite une discussion à part. D'une part, le monde a été confronté pour la première fois au terrorisme nucléaire international, perpétré par un État qui possède un grand arsenal atomique. D'autre part, certaines questions se sont posées quant à l'efficacité et à l'efficience du fonctionnement de diverses organisations internationales dans des conditions de guerre. Troisièmement, il faut partir du fait qu'il n'existe pas d'autres organisations à l'heure actuelle et que la question se pose de savoir quand elles apparaîtront et dans quelle mesure elles seront efficaces. La présence d'un groupe d'inspecteurs de l'AIEA à la centrale a certainement réduit le danger direct des bombardements qui ont visé le site. Mais mon opinion c'est que Poutine exploite les hésitations de l'AIEA.
Imaginez que nous nous réveillions un matin, et que l'ennemi se soit enfui, dissous... Sera-t-il réaliste de redémarrer la centrale ? Faudra-t-il tenir compte des indices inconnus ou des pièges à retardement préparés et même des mines possiblement enfouies ; des sous-stations, des transformateurs et des lignes électriques détruits, des équipements volés ou sciemment endommagés, du manque de personnel ?
Cela dépend de la distance à laquelle l'ennemi va reculer. La principale question est de savoir si nos lignes de transport d'électricité et nos sous-stations de distribution, dont j'ai déjà évoqué la vulnérabilité plus haut, resteront à la portée des artilleries ennemies. Connaissant beaucoup de choses sur l'armée de Poutine, nous pouvons prédire que, malheureusement, nous devrons désormais tous nous habituer à la vie dans les conditions d'une forteresse assiégée. […]

Certes, il faudra essayer de faire fonctionner la centrale. Mais de nombreuses questions se poseront en même temps ; il faudrait en préparer la solution dès maintenant. Mais... j'ai très peur que les questions n'aient même pas encore été posées... Par exemple : préparer la législation internationale qui établira un statut démilitarisé de 30 kilomètres autour d'une centrale nucléaire et pour les corridors des lignes de transport avec sous-stations ; prévoir le déminage du site de la centrale, de la zone industrielle, du territoire d'Energodar et de ses environs ; créer une commission d'inspection des bâtiments, des installations et des équipements de la centrale ; recruter une unité de la Garde nationale pour protéger la centrale sur la base de l'expérience acquise lors de l'occupation militaire et de l'examen de ces nouvelles menaces. Sans oublier un grand nombre d'autres questions et tâches à venir.

Merci, M. Oleg, pour nous avoir accordé votre temps et votre interview ; j'espère qu'elle ne laissera pas nos lecteurs indifférents. […]

[1] Cette interview a été faite en mars 2023. Traduction personnelle issue de l'interview publiée par le site pro-nucléaire ICC d'Ukraine : https://rdcentre.com.ua/zaporizka-aes-rik-heroizmu-boliu-ta-vyprobuvan/

[2] Multinationale nucléaire russe la plus importante au Monde.

[3] L'ONG ukrainienne Truth Hounds (qui documente les crimes de guerre et s'est vue décerner le 9 mars 2023 le prix Sakharov pour la liberté) a mené des recherches approfondies et recueilli des témoignages oculaires vérifiables sur ce qui se passe dans la Centrale de Zaporijia. Ces récits ont été corroborés par des enquêtes médiatiques internationales, telles que celle du Wall Street Journal. Des extraits du rapport de cette ONG sont en cours de traduction. Lire également Stéphane Siohan, « Dans les geôles de la centrale de Zaporijia, la révélation d'atrocités systématisées », Libération, 5 oct. 2023. Victor de Thier, « Une ONG accuse la Russie d'avoir transformé la centrale nucléaire de Zaporijia en chambre de torture », RTBF, 8 octobre 2023.

[5] En 2021 La centrale nucléaire de Zaporijia avait produit près d'un quart de l'électricité ukrainienne.

[6] C'est-à-dire sans la certitude absolue d'éviter une réaction en chaîne…

[7] Rosatom est impliquée dans l'accaparement de la centrale de Zaporijia : elle en a officiellement fait une de ses filiales le 5 octobre 2022, la « Joint-Stock Company Zaporozhye NPP Operating Organization ».

[8] Voir la 3e illustration dans le carnet de guerre #3 intitulé « Un désastre nucléaire est d'actualité en Europe ».

🔲 ☆

Philosophie politique du nucléaire

Les récentes classifications du nucléaire comme énergie verte ou alternative préfigurant ladite « transition écologique » [1] par les instances européennes ou la conférence de Dubaï, nécessitent que l'on y revienne sérieusement… Le gigantesque plan de relance français également. D'autre part, la guerre entre un état qui possède l'arme nucléaire et un autre qui a six centrales sur son sol réactualise toutes les formes de désastres inhérentes à son existence depuis 1945. C'est l'objet du texte suivant en dix-huit thèses, que de revenir sur l'essence du nucléaire afin d'en proposer une théorie critique.

1 – Le nucléaire n'aurait pas pu être inventé sans la connaissance intime de la matière, sans la relativité (E = MC2) et sans la physique des particules. C'est donc le fils ainé de la science du XXe siècle et il en aura porté la puissance à son apogée.

La controverse scientifique, ce fut d'abord le terrain des cigarettiers états-uniens et c'est le terrain privilégié des nucléocrates car ils savent que la méthode inclus le doute. Ils savent aussi que c'est le meilleur moyen de dépolitiser le nucléaire. Cela ne signifie nullement qu'il faille se passer du mode de connaissance scientifique dans l'examen de la question nucléaire.


2 – L'aventure du projet Manhattan [2], c'est avant tout la recherche d'une puissance de destruction supérieure, plus moderne et plus scientifique que les anciennes solutions faisant appel au « process » fordo-tayloriste utilisé lors de la première guerre industrielle, totale et mondiale, puis à Auschwitz-Birkenau. Le nucléaire est alors apparu comme la solution ultime de tout conflit.

Etant donné que les rapports sociaux de production capitalistes ont envahi tous les domaines du socius depuis la fin du xixe siècle, un parallèle peut être dressé entre l'évolution structurelle du capital et celle de la guerre ou du crime de masse qui deviennent de plus en plus abstraits [3].


3 – Le nucléaire est un crime contre l'Humanité qui fut perpétré en pleine connaissance de cause par les Etats-Unis [4], puis par les autres puissances nucléaires (Urss, G.B., France, Chine, Inde, Pakistan, Corée du Nord, Israël) :
— En effet, lors de la première explosion atomique du 16 juillet 1945, il y eut des retombées locales immédiates, puis une douzaine de jours plus tard, une remontée spectaculaires des mesures de radiations dues au retour circum-terrestre du nuage stratosphérique sur la côte Ouest des Etats-unis, un phénomène dû aux jet-streams d'altitude connus depuis les années 1920. Ces retombées planétaires furent largement confirmées depuis : ainsi, la faune, la flore, l'atmosphère, la lithosphère, la cryosphère et l'hydrosphère ont été irradiés ou contaminés, ce que l'analyse des carottes glaciaires antarctiques par Claude Lorius avait démontré depuis les années 1960.
— Les dangers des radiations étaient connus dès le milieu des années 1920, ce que Marie Curie, qui en était consciente, a payé de sa vie. Cela n'a pas empêché les médecins états-uniens de procéder à des inoculations de produits radioactifs sur des milliers de personnes non consentantes (baptisées les « Human Products ») au moins à partir d'avril 1945, d'après les archives ouvertes aux Etats-unis.
— Les critères du crime contre l'Humanité tel qu'il fut défini à l'époque ou qu'il l'est à présent sont remplis [5].


4 – Mais c'est un crime contre l'Humanité particulier et un biocide universel qui perdure et continuera de perdurer ad vitam aeternam :
— Les deux-mille quatre-cent explosions atmosphériques, sous-marines ou souterraines, le fonctionnement des centrales et plus généralement tous ses usages dits civils, en font un phénomène pérenne dont les conséquences sont immenses : soixante-cinq millions de morts depuis 1945 selon la commission de Chris Busby diligentée par les députés verts du parlement européen en 1998, c'est-à-dire plus de victimes que la seconde guerre mondiale [6]. Mais comme ce désastre n'est pas réductible à un évènement, un espace ou un temps finis, l'Histoire officielle l'ignore ou le nie encore : outre qu'elle est toujours écrite par les vainqueurs, il lui faut des dates précises – par exemple celle de 1492 – pour décréter la fin du Moyen-âge alors que cela n'a strictement rien changé à la vie matérielle et spirituelle des 95% de paysans de l'époque.
— De plus, un accroissement des radiations ionisantes à l'échelle de la planète a progressivement engendré une multiplication de diverses pathologies cancérigènes, tératogènes, et mutagènes évolutives et héréditaires comme le rapporte prudemment le biologiste Alain Dubois : « ce serait le plus grand crime imaginable contre l'Humanité », [7] un crime passé, présent et à venir peut-on ajouter.
— Le caractère pérenne de ce crime contre l'Humanité est renforcé par la demi-vie de 29 000 ans d'un de ces éléments, le Plutonium.

Une sorte d'impôt du sang moderne est ainsi versé à l'industrie nucléaire : où l'on constate une fois encore l'immense régression civilisationnelle qui se niche dans le soi-disant progrès sensé la qualifier depuis le xixe siècle.


5 – En fait, un négationnisme minutieusement préparé se perpétue encore aujourd'hui avec d'énormes moyens, des moyens à la mesure des Etats, des agences et des industries en cause. Il constitue un des plus énormes travestissements de l'histoire moderne, un travestissement à la mesure des bouleversements que le capitalisme y a introduit depuis deux siècles. Voici.

— Le projet Manhattan fut strictement encadré par les militaires, tous les services de renseignement, la raison d'Etat, les brevets industriels et le secret des affaires.
— Tous les relevés effectués sur place par plus d'une centaine d'équipes japonaises, du 10 août à la mi-septembre 1945, ont été dérobés et expédiés aux Etats-Unis [8]. Les autres analyses sont restées couvertes par le secret-défense jusqu'à ce jour.
— Le « rapport Smyth » a été édité par les autorités états-uniennes dès le 12 août 1945, une conférence de presse fut organisée à Tokyo au début du mois de septembre 1945, puis sur le lieu de la première explosion, à Alamogordo dans le Nouveau Mexique, le 12 septembre afin de répliquer à l'article de Wilfred Burchett qui fut le premier journaliste occidental à rallier discrètement Hiroshima pour rendre compte des effets de l'explosion atomique, ce qui eut un retentissement international.
— Contrairement à l'idéologie nazie, ce négationnisme nucléaire comme idéologie étatique a ceci de particulier qu'il ne pouvait se déployer au grand jour qu'après coup, c'est-à-dire après que l'arme de destruction massive eut été testée avec succès sur les cobayes japonais, secret militaire et raison d'Etat obligent. Avec la propagande « Atom for peace » dont le Japon fera aussi les frais, c'est une idéologie d'Etat post-mortem qui fut mise en place, si l'on peut dire.
_

6 – La sidération des consciences, c'est-à-dire la mise au point de ce que l'on nomme à présent la stratégie du choc, sciemment initiée par un Etat, ses scientifiques, ses personnels politiques et militaires, fut la première du genre à cette échelle ; elle fut élaborée dans le comité de la cible, le Target Committee.
L'évènement fut tellement massif, soudain, étonnant, que l'intellect et l'imaginaire des foules, déjà traumatisées par « la Guerre de trente ans » (1914-1945), en furent tétanisés.
Comme de plus, ce choc fut drapé dans le prestige mystificateur d'une « révolution scientifique », il en est résulté une disruption cognitive et psychologique déconcertante pour les populations du monde entier. Dans le langage psychanalytique, ce fut un trauma, dont la seule forme de « résolution improbable » consiste dans un refoulement.

Le New York Times titre sur la bombe atomique et illustre, tableau à l'appui, la formidable puissance explosive d'un nouvel engin représentant « les espoirs d'une paix enfin retrouvée ». En Angleterre, le Times loue les bienfaits de l'énergie nucléaire pour l'épanouissement de « la culture et le perfectionnement de l'esprit ». En France, […] L'Humanité [des 8, 12 et 13 août] met en avant la part que les savants français ont eue dans « cette prodigieuse conquête de la science » et, plus spécialement, le rôle « du camarade Joliot » dans ce domaine [9]. L'Aurore, Le Parisien Libéré, Le Monde, La Croix et Résistance [des 7 et 8 août] célèbrent unanimement la première catastrophe atomique, en évoquant une « découverte » et « une révolution scientifique », alors que les ruines d'Hiroshima sont encore fumantes [10].

Les photos des désastres provoqués par les bombardements atomiques furent sciemment retenues, contrairement à celles des camps de la mort. C'est pourquoi en 1959 Alain Resnais et Marguerite Duras faisaient légitimement dire à leurs personnages : « Tu n'a rien vu à Hiroshima ».


7 – En outre, Hiroshima et Nagasaki ne font pas l'objet d'une mémoire institutionnellement organisée comme pour Auschwitz-Birkenau. Au contraire, les Hibakushas ont du attendre 1957, c'est-à-dire cinq années après le départ des occupants états-uniens, pour que leur propre pays les reconnaisse comme victimes des bombardements atomiques et de leurs suites.


8 – Le nucléaire, comme « abstraction-limite », c'est la figure de la mort la plus terrible à laquelle l'Humanité ai jamais été confrontée. Cette figure de la mort dépassait et dépasse encore de très loin tous les cadres habituels d'analyse et de compréhension des êtres humains (G. Anders), ne serait-ce que parce qu'il s'agit d'une menace de mort déshumanisée qui met en péril toute forme de vie sur Terre.


9 – L'accumulation primitive du capital en Occident avait déjà tué ou prolétarisé des millions d'esclaves africains jetés dans la misère morale et matérielle. Mais lorsque ladite « modernité » du xixe siècle a accouché d'un nouveau mythe fondateur – la lutte de tous contre tous, définie comme le moteur du progrès – et qu'elle s'est autorisée à franchir l'interdit du meurtre – c'est-à-dire le fondement de toute culture, de toute société, de toute civilisation – sous les auspices d'un eugénisme de masse, c'est un point de non-retour qui a été atteint par la cristallisation de facto d'une « triple alliance » : celle du capital thermo-industriel, du mode de connaissance scientifique moderne et des État-nations modernes.


10 – En 1945, soit un demi-siècle seulement après sa cristallisation, cette nouvelle civilisation a en quelque sorte atteint sa « vérité » [11]. En conséquence, étudier ou combattre le nucléaire, c'est non seulement s'affronter à l'essence de la civilisation du capital – une mort industrielle à l'échelle planétaire – mais c'est surtout aborder la question philosophique centrale du politique de notre époque.


11 – Penser le nucléaire a donc ceci de difficile que cela oblige à penser en permanence cette figure exceptionnelle de la mort sans qu'aucun d'entre nous puisse en prévoir le terme de manière plausible. Autrement dit, dans le domaine nucléaire, il n'y a pas et il n'y aura jamais d'espoir de « délivrance », ce que tout être humain normalement constitué ne peut se résoudre à accepter. C'est aussi un des fondements de la tragédie humaine en cours, qui est sans limites.


12 – Comme pour Auschwitz-Birkenau, c'est à cause de ses atteintes incommensurables à la vie et à son inhumanité radicale qu'il reste impossible de faire le deuil d'Hiroshima-Nagasaki. Et comme l'effet de tous ces désastres et de leurs négations n'est toujours pas apuré, la conscience universelle en reste profondément altérée [12].

De fait, toutes les générations d'après 1945 ont eu en cadeau dans leur berceau les signifiants des plus radicales expériences de déshumanisation que le monde ait jamais connues.


13 – Outre les effets systémiques de « la guerre de trente ans », c'est la puissance du nucléaire qui a permis la colonisation des pouvoirs politiques par les Complexes scientifico-militaro-industriels. Cette évolution des États et du Capital est en grande partie issue de « la triple alliance » qui cristallise durant le second 19e siècle en une nouvelle civilisation dont la puissance destructrice et inédite reste stupéfiante au sens propre du terme.


14 – 1945 fut donc le point de départ d'une « radicalisation du capital » dont un recul suffisant nous autorise à dire qu'il est en état de guerre générale, mais non déclarée, contre toutes les formes de vie animales et végétales sur Terre. Les prétendues « trente glorieuses » sont le « paquet-cadeau » qui a partiellement mis le nucléaire à l'abri de la critique. Le mode de connaissance scientifique moderne est l'autre gangue qui protège le nucléaire de la critique [13].


15 – Cette radicalisation ayant pris de nouvelles dimensions désastreuses et morbides, l'érotisation de la mort vient y pallier [14], tandis que « l'Imaginaire rationnel calculateur et transgressif » [15] éjecte du champ de la conscience toute réflexion éthique ou politique au profit du calcul et de la glorification d'un self-made-man appareillé à son petit écran, Narcisse des temps modernes à l'échine courbée et au regard absent, dont Fritz Lang nous avait déjà donné un aperçu dans « Metropolis » en 1927.


16 – Lorsque le désir est éradiqué et que la mort est érotisée à ce point, c'est un signe supplémentaire qu'une civilisation est en train de s'effondrer. Ce ne serait pas la première, mais la vie de celle-ci sera de très courte durée ; et comme elle est devenue planétaire et que ses moyens de destruction le sont également, il y a là une tragédie inédite dans l'histoire Humaine et dans celle du vivant.


17 – Penser autrement le nucléaire
— Penser autrement le nucléaire, c'est le penser comme une des représentations de l'essence de cette civilisation mortifère [16] et de ses effondrements en cours.
— Penser autrement le nucléaire conduit à démontrer en quoi tous les Etats ont non seulement failli au fondement de leur légitimité constitutionnelle qui consiste à protéger les populations, mais portent profondément et délibérément atteinte à la vie de celles-ci et même à la possibilité de vivre sur Terre. Cette violence radicale, qui s'exerce également dans d'autres domaines, nous oblige évidemment à repenser à nouveaux frais la manière de s'y opposer.
— Penser autrement le nucléaire ne peut se faire qu'en sortant (par une critique radicale) des cadres de pensée qui lui ont donné naissance : le mode connaissance scientifique moderne, le capitalisme thermo-industriel et les États-Nations modernes.


18 – Pour une théorie critique du nucléaire : quelques réquisits majeurs
— Premier réquisit majeur de toute théorie critique du nucléaire : renouer absolument avec les problématiques totalisantes et la construction de concepts opératoires.
— Deuxième réquisit : intégrer le basculement de la civilisation capitaliste occidentale en 1945 comme rupture historique majeure et pierre angulaire de cette théorie critique.
— Troisième réquisit majeur : historiciser et politiser la mort quand ils l'érotisent.
— Quatrième réquisit : élaborer une critique interne du mode de connaissance scientifique moderne et ne pas se contenter d'un jugement moral sur ses usages. Définitivement proscrire le mot valise de Technoscience.
— Cinquième réquisit : éviter le théoricisme abstrait en conjuguant plusieurs approches critiques, y compris éthique et anthropologique.
— Sixième réquisit : penser « l'avenir » que nous a légué cette guerre totale au vivant.

Jean-Marc Royer
janvier 2024.


Vous détestez le lundi matin mais vous adorez lundimatin ? Vous nous lisez chaque semaine ou de temps en temps mais vous trouvez que sans nous, la vie serait un long dimanche ? Soutenez-nous en participant à notre campagne de dons par ici.


[1] J-Baptiste Fressoz, in Sans transition. Une nouvelle histoire de l'énergie, Paris, Seuil, 2024, explique pourquoi « la transition écologique » est un leurre.

[2] Nom de code du projet de fabrication de la bombe atomique aux Etats-unis entre 1942 et 1945. Merci à Gary Libot pour sa relecture attentive.

[3] Cf. le texte « Capital et mode de connaissance scietifique moderne. Un Imaginaire en partage », 2021 ou J-Marc Royer, La science creuset de l'inhumanité, L'Harmattan, 2012.

[4] Sans qu'il soit possible de le développer ici, il est de la toute première importance de comprendre l'histoire des États-unis

[5] Lire à ce sujet notre texte intitulé « L'obsolescence du vivant sur Terre » disponible sur plusieurs sites.

[6] Paul Lannoye, Françoise Dupont, Recommandations 2003 du Comité Européen sur le Risque de l'Irradiation, Éditions Frison-Roche, 2004, p. 168. Cet ouvrage est une traduction du rapport de l'European Committee on Radiation Risk (http://www.euradcom.org/) coordonné par Chris Busby. Aucune critique sérieuse du nucléaire ne saurait faire l'impasse sur ce rapport.

[7] Hagen Scherb, & Christina Voigt, “The human sex odds at birth after atmospheric atomic bomb tests, after Chernobyl, and in the vicinity of nuclear facilities”, Environmental Science and Pollution Research, 2011, vol. 18, p. 607-707, cité par A Dubois, Un biologiste contre le nucléaire, Berg international, 2012, p. 167.

[8] Cf. J-M Royer, Le Monde comme projet Manhattan. Des laboratoires du nucléaire à la guerre généralisée au vivant, Le Passager Clandestin, 2017.

[9] Lorsque le Vatican a condamné l'utilisation de la bombe atomique le 10 août, l'Humanité s'en est étonnée sur le ton faussement ingénu que les communistes de l'époque savaient si bien manier. Fin 1945, le « camarade Joliot » qui dirigeait le CEA avant d'en être démis en 1950, avait dit au général de Gaulle : « Je vous la ferai, mon général, votre bombe ! » En mars 1946, dans le n°1 de la revue scientifique Atomes, il écrit à propos du projet Manhattan : « Nous ne pouvons nous empêcher d'admirer l'effort de recherche et de construction qui a été fait par les Américains, ainsi que la valeur des savants et techniciens réalisateurs ».

[10] P. Bujnoczky, « À l'ombre du progrès scientifique » in Médecine et Guerre Nucléaire, Vol. 25, n° 2, Juin 2010.

[11] Lire Le mode comme projet Manhattan ou les articles publiés à ce sujet par l'auteur.

[12] Cf. à ce sujet le texte de notre intervention « Qu'est-ce que le mode de connaissance scientifique moderne », Technologos, le 22 septembre 2023.

[13] Pour une analyse de la logique formelle, réductionniste et objectivante à l'œuvre dans la construction du corpus théorique propre au mode de connaissance scientifique, on lira notamment : François Lurçat, La science suicidaire (1999) et L'autorité de la science (1995) ; Michel Henry, La barbarie (1987) ; Jean-Pierre Lebrun, Un monde sans limites, (2009), La condition humaine n'est pas sans conditions, (2010) ; Jean-Marc Royer, La science, creuset de l'inhumanité, L'harmattan, 2012.

[14] Les Smartphones qui sont tributaires des « Minerais de sang », ont été dès le départ conçus comme des objets de désir à la beauté lisse par où la puissance de calcul s'impose aux psychés.

[15] Cf. le texte « Capital et mode de connaissance scientifique moderne : un imaginaire en partage ».

[16] Ainsi, l''usage des locutions « printemps silencieux », « Ground zéro » et depuis l'été 2015 « hot spot » pour désigner les camps d'internement que les technocrates de Bruxelles et d'ailleurs veulent ouvrir aux frontières de l'Europe, proviennent du champ nucléaire.

🔲 ☆

Philosophie politique du nucléaire

Les récentes classifications du nucléaire comme énergie verte ou alternative préfigurant ladite « transition écologique » [1] par les instances européennes ou la conférence de Dubaï, nécessitent que l'on y revienne sérieusement… Le gigantesque plan de relance français également. D'autre part, la guerre entre un état qui possède l'arme nucléaire et un autre qui a six centrales sur son sol réactualise toutes les formes de désastres inhérentes à son existence depuis 1945. C'est l'objet du texte suivant en dix-huit thèses, que de revenir sur l'essence du nucléaire afin d'en proposer une théorie critique.

1 – Le nucléaire n'aurait pas pu être inventé sans la connaissance intime de la matière, sans la relativité (E = MC2) et sans la physique des particules. C'est donc le fils ainé de la science du XXe siècle et il en aura porté la puissance à son apogée.

La controverse scientifique, ce fut d'abord le terrain des cigarettiers états-uniens et c'est le terrain privilégié des nucléocrates car ils savent que la méthode inclus le doute. Ils savent aussi que c'est le meilleur moyen de dépolitiser le nucléaire. Cela ne signifie nullement qu'il faille se passer du mode de connaissance scientifique dans l'examen de la question nucléaire.


2 – L'aventure du projet Manhattan [2], c'est avant tout la recherche d'une puissance de destruction supérieure, plus moderne et plus scientifique que les anciennes solutions faisant appel au « process » fordo-tayloriste utilisé lors de la première guerre industrielle, totale et mondiale, puis à Auschwitz-Birkenau. Le nucléaire est alors apparu comme la solution ultime de tout conflit.

Etant donné que les rapports sociaux de production capitalistes ont envahi tous les domaines du socius depuis la fin du xixe siècle, un parallèle peut être dressé entre l'évolution structurelle du capital et celle de la guerre ou du crime de masse qui deviennent de plus en plus abstraits [3].


3 – Le nucléaire est un crime contre l'Humanité qui fut perpétré en pleine connaissance de cause par les Etats-Unis [4], puis par les autres puissances nucléaires (Urss, G.B., France, Chine, Inde, Pakistan, Corée du Nord, Israël) :
— En effet, lors de la première explosion atomique du 16 juillet 1945, il y eut des retombées locales immédiates, puis une douzaine de jours plus tard, une remontée spectaculaires des mesures de radiations dues au retour circum-terrestre du nuage stratosphérique sur la côte Ouest des Etats-unis, un phénomène dû aux jet-streams d'altitude connus depuis les années 1920. Ces retombées planétaires furent largement confirmées depuis : ainsi, la faune, la flore, l'atmosphère, la lithosphère, la cryosphère et l'hydrosphère ont été irradiés ou contaminés, ce que l'analyse des carottes glaciaires antarctiques par Claude Lorius avait démontré depuis les années 1960.
— Les dangers des radiations étaient connus dès le milieu des années 1920, ce que Marie Curie, qui en était consciente, a payé de sa vie. Cela n'a pas empêché les médecins états-uniens de procéder à des inoculations de produits radioactifs sur des milliers de personnes non consentantes (baptisées les « Human Products ») au moins à partir d'avril 1945, d'après les archives ouvertes aux Etats-unis.
— Les critères du crime contre l'Humanité tel qu'il fut défini à l'époque ou qu'il l'est à présent sont remplis [5].


4 – Mais c'est un crime contre l'Humanité particulier et un biocide universel qui perdure et continuera de perdurer ad vitam aeternam :
— Les deux-mille quatre-cent explosions atmosphériques, sous-marines ou souterraines, le fonctionnement des centrales et plus généralement tous ses usages dits civils, en font un phénomène pérenne dont les conséquences sont immenses : soixante-cinq millions de morts depuis 1945 selon la commission de Chris Busby diligentée par les députés verts du parlement européen en 1998, c'est-à-dire plus de victimes que la seconde guerre mondiale [6]. Mais comme ce désastre n'est pas réductible à un évènement, un espace ou un temps finis, l'Histoire officielle l'ignore ou le nie encore : outre qu'elle est toujours écrite par les vainqueurs, il lui faut des dates précises – par exemple celle de 1492 – pour décréter la fin du Moyen-âge alors que cela n'a strictement rien changé à la vie matérielle et spirituelle des 95% de paysans de l'époque.
— De plus, un accroissement des radiations ionisantes à l'échelle de la planète a progressivement engendré une multiplication de diverses pathologies cancérigènes, tératogènes, et mutagènes évolutives et héréditaires comme le rapporte prudemment le biologiste Alain Dubois : « ce serait le plus grand crime imaginable contre l'Humanité », [7] un crime passé, présent et à venir peut-on ajouter.
— Le caractère pérenne de ce crime contre l'Humanité est renforcé par la demi-vie de 29 000 ans d'un de ces éléments, le Plutonium.

Une sorte d'impôt du sang moderne est ainsi versé à l'industrie nucléaire : où l'on constate une fois encore l'immense régression civilisationnelle qui se niche dans le soi-disant progrès sensé la qualifier depuis le xixe siècle.


5 – En fait, un négationnisme minutieusement préparé se perpétue encore aujourd'hui avec d'énormes moyens, des moyens à la mesure des Etats, des agences et des industries en cause. Il constitue un des plus énormes travestissements de l'histoire moderne, un travestissement à la mesure des bouleversements que le capitalisme y a introduit depuis deux siècles. Voici.

— Le projet Manhattan fut strictement encadré par les militaires, tous les services de renseignement, la raison d'Etat, les brevets industriels et le secret des affaires.
— Tous les relevés effectués sur place par plus d'une centaine d'équipes japonaises, du 10 août à la mi-septembre 1945, ont été dérobés et expédiés aux Etats-Unis [8]. Les autres analyses sont restées couvertes par le secret-défense jusqu'à ce jour.
— Le « rapport Smyth » a été édité par les autorités états-uniennes dès le 12 août 1945, une conférence de presse fut organisée à Tokyo au début du mois de septembre 1945, puis sur le lieu de la première explosion, à Alamogordo dans le Nouveau Mexique, le 12 septembre afin de répliquer à l'article de Wilfred Burchett qui fut le premier journaliste occidental à rallier discrètement Hiroshima pour rendre compte des effets de l'explosion atomique, ce qui eut un retentissement international.
— Contrairement à l'idéologie nazie, ce négationnisme nucléaire comme idéologie étatique a ceci de particulier qu'il ne pouvait se déployer au grand jour qu'après coup, c'est-à-dire après que l'arme de destruction massive eut été testée avec succès sur les cobayes japonais, secret militaire et raison d'Etat obligent. Avec la propagande « Atom for peace » dont le Japon fera aussi les frais, c'est une idéologie d'Etat post-mortem qui fut mise en place, si l'on peut dire.
_

6 – La sidération des consciences, c'est-à-dire la mise au point de ce que l'on nomme à présent la stratégie du choc, sciemment initiée par un Etat, ses scientifiques, ses personnels politiques et militaires, fut la première du genre à cette échelle ; elle fut élaborée dans le comité de la cible, le Target Committee.
L'évènement fut tellement massif, soudain, étonnant, que l'intellect et l'imaginaire des foules, déjà traumatisées par « la Guerre de trente ans » (1914-1945), en furent tétanisés.
Comme de plus, ce choc fut drapé dans le prestige mystificateur d'une « révolution scientifique », il en est résulté une disruption cognitive et psychologique déconcertante pour les populations du monde entier. Dans le langage psychanalytique, ce fut un trauma, dont la seule forme de « résolution improbable » consiste dans un refoulement.

Le New York Times titre sur la bombe atomique et illustre, tableau à l'appui, la formidable puissance explosive d'un nouvel engin représentant « les espoirs d'une paix enfin retrouvée ». En Angleterre, le Times loue les bienfaits de l'énergie nucléaire pour l'épanouissement de « la culture et le perfectionnement de l'esprit ». En France, […] L'Humanité [des 8, 12 et 13 août] met en avant la part que les savants français ont eue dans « cette prodigieuse conquête de la science » et, plus spécialement, le rôle « du camarade Joliot » dans ce domaine [9]. L'Aurore, Le Parisien Libéré, Le Monde, La Croix et Résistance [des 7 et 8 août] célèbrent unanimement la première catastrophe atomique, en évoquant une « découverte » et « une révolution scientifique », alors que les ruines d'Hiroshima sont encore fumantes [10].

Les photos des désastres provoqués par les bombardements atomiques furent sciemment retenues, contrairement à celles des camps de la mort. C'est pourquoi en 1959 Alain Resnais et Marguerite Duras faisaient légitimement dire à leurs personnages : « Tu n'a rien vu à Hiroshima ».


7 – En outre, Hiroshima et Nagasaki ne font pas l'objet d'une mémoire institutionnellement organisée comme pour Auschwitz-Birkenau. Au contraire, les Hibakushas ont du attendre 1957, c'est-à-dire cinq années après le départ des occupants états-uniens, pour que leur propre pays les reconnaisse comme victimes des bombardements atomiques et de leurs suites.


8 – Le nucléaire, comme « abstraction-limite », c'est la figure de la mort la plus terrible à laquelle l'Humanité ai jamais été confrontée. Cette figure de la mort dépassait et dépasse encore de très loin tous les cadres habituels d'analyse et de compréhension des êtres humains (G. Anders), ne serait-ce que parce qu'il s'agit d'une menace de mort déshumanisée qui met en péril toute forme de vie sur Terre.


9 – L'accumulation primitive du capital en Occident avait déjà tué ou prolétarisé des millions d'esclaves africains jetés dans la misère morale et matérielle. Mais lorsque ladite « modernité » du xixe siècle a accouché d'un nouveau mythe fondateur – la lutte de tous contre tous, définie comme le moteur du progrès – et qu'elle s'est autorisée à franchir l'interdit du meurtre – c'est-à-dire le fondement de toute culture, de toute société, de toute civilisation – sous les auspices d'un eugénisme de masse, c'est un point de non-retour qui a été atteint par la cristallisation de facto d'une « triple alliance » : celle du capital thermo-industriel, du mode de connaissance scientifique moderne et des État-nations modernes.


10 – En 1945, soit un demi-siècle seulement après sa cristallisation, cette nouvelle civilisation a en quelque sorte atteint sa « vérité » [11]. En conséquence, étudier ou combattre le nucléaire, c'est non seulement s'affronter à l'essence de la civilisation du capital – une mort industrielle à l'échelle planétaire – mais c'est surtout aborder la question philosophique centrale du politique de notre époque.


11 – Penser le nucléaire a donc ceci de difficile que cela oblige à penser en permanence cette figure exceptionnelle de la mort sans qu'aucun d'entre nous puisse en prévoir le terme de manière plausible. Autrement dit, dans le domaine nucléaire, il n'y a pas et il n'y aura jamais d'espoir de « délivrance », ce que tout être humain normalement constitué ne peut se résoudre à accepter. C'est aussi un des fondements de la tragédie humaine en cours, qui est sans limites.


12 – Comme pour Auschwitz-Birkenau, c'est à cause de ses atteintes incommensurables à la vie et à son inhumanité radicale qu'il reste impossible de faire le deuil d'Hiroshima-Nagasaki. Et comme l'effet de tous ces désastres et de leurs négations n'est toujours pas apuré, la conscience universelle en reste profondément altérée [12].

De fait, toutes les générations d'après 1945 ont eu en cadeau dans leur berceau les signifiants des plus radicales expériences de déshumanisation que le monde ait jamais connues.


13 – Outre les effets systémiques de « la guerre de trente ans », c'est la puissance du nucléaire qui a permis la colonisation des pouvoirs politiques par les Complexes scientifico-militaro-industriels. Cette évolution des États et du Capital est en grande partie issue de « la triple alliance » qui cristallise durant le second 19e siècle en une nouvelle civilisation dont la puissance destructrice et inédite reste stupéfiante au sens propre du terme.


14 – 1945 fut donc le point de départ d'une « radicalisation du capital » dont un recul suffisant nous autorise à dire qu'il est en état de guerre générale, mais non déclarée, contre toutes les formes de vie animales et végétales sur Terre. Les prétendues « trente glorieuses » sont le « paquet-cadeau » qui a partiellement mis le nucléaire à l'abri de la critique. Le mode de connaissance scientifique moderne est l'autre gangue qui protège le nucléaire de la critique [13].


15 – Cette radicalisation ayant pris de nouvelles dimensions désastreuses et morbides, l'érotisation de la mort vient y pallier [14], tandis que « l'Imaginaire rationnel calculateur et transgressif » [15] éjecte du champ de la conscience toute réflexion éthique ou politique au profit du calcul et de la glorification d'un self-made-man appareillé à son petit écran, Narcisse des temps modernes à l'échine courbée et au regard absent, dont Fritz Lang nous avait déjà donné un aperçu dans « Metropolis » en 1927.


16 – Lorsque le désir est éradiqué et que la mort est érotisée à ce point, c'est un signe supplémentaire qu'une civilisation est en train de s'effondrer. Ce ne serait pas la première, mais la vie de celle-ci sera de très courte durée ; et comme elle est devenue planétaire et que ses moyens de destruction le sont également, il y a là une tragédie inédite dans l'histoire Humaine et dans celle du vivant.


17 – Penser autrement le nucléaire
— Penser autrement le nucléaire, c'est le penser comme une des représentations de l'essence de cette civilisation mortifère [16] et de ses effondrements en cours.
— Penser autrement le nucléaire conduit à démontrer en quoi tous les Etats ont non seulement failli au fondement de leur légitimité constitutionnelle qui consiste à protéger les populations, mais portent profondément et délibérément atteinte à la vie de celles-ci et même à la possibilité de vivre sur Terre. Cette violence radicale, qui s'exerce également dans d'autres domaines, nous oblige évidemment à repenser à nouveaux frais la manière de s'y opposer.
— Penser autrement le nucléaire ne peut se faire qu'en sortant (par une critique radicale) des cadres de pensée qui lui ont donné naissance : le mode connaissance scientifique moderne, le capitalisme thermo-industriel et les États-Nations modernes.


18 – Pour une théorie critique du nucléaire : quelques réquisits majeurs
— Premier réquisit majeur de toute théorie critique du nucléaire : renouer absolument avec les problématiques totalisantes et la construction de concepts opératoires.
— Deuxième réquisit : intégrer le basculement de la civilisation capitaliste occidentale en 1945 comme rupture historique majeure et pierre angulaire de cette théorie critique.
— Troisième réquisit majeur : historiciser et politiser la mort quand ils l'érotisent.
— Quatrième réquisit : élaborer une critique interne du mode de connaissance scientifique moderne et ne pas se contenter d'un jugement moral sur ses usages. Définitivement proscrire le mot valise de Technoscience.
— Cinquième réquisit : éviter le théoricisme abstrait en conjuguant plusieurs approches critiques, y compris éthique et anthropologique.
— Sixième réquisit : penser « l'avenir » que nous a légué cette guerre totale au vivant.

Jean-Marc Royer
janvier 2024.


Vous détestez le lundi matin mais vous adorez lundimatin ? Vous nous lisez chaque semaine ou de temps en temps mais vous trouvez que sans nous, la vie serait un long dimanche ? Soutenez-nous en participant à notre campagne de dons par ici.


[1] J-Baptiste Fressoz, in Sans transition. Une nouvelle histoire de l'énergie, Paris, Seuil, 2024, explique pourquoi « la transition écologique » est un leurre.

[2] Nom de code du projet de fabrication de la bombe atomique aux Etats-unis entre 1942 et 1945. Merci à Gary Libot pour sa relecture attentive.

[3] Cf. le texte « Capital et mode de connaissance scietifique moderne. Un Imaginaire en partage », 2021 ou J-Marc Royer, La science creuset de l'inhumanité, L'Harmattan, 2012.

[4] Sans qu'il soit possible de le développer ici, il est de la toute première importance de comprendre l'histoire des États-unis

[5] Lire à ce sujet notre texte intitulé « L'obsolescence du vivant sur Terre » disponible sur plusieurs sites.

[6] Paul Lannoye, Françoise Dupont, Recommandations 2003 du Comité Européen sur le Risque de l'Irradiation, Éditions Frison-Roche, 2004, p. 168. Cet ouvrage est une traduction du rapport de l'European Committee on Radiation Risk (http://www.euradcom.org/) coordonné par Chris Busby. Aucune critique sérieuse du nucléaire ne saurait faire l'impasse sur ce rapport.

[7] Hagen Scherb, & Christina Voigt, “The human sex odds at birth after atmospheric atomic bomb tests, after Chernobyl, and in the vicinity of nuclear facilities”, Environmental Science and Pollution Research, 2011, vol. 18, p. 607-707, cité par A Dubois, Un biologiste contre le nucléaire, Berg international, 2012, p. 167.

[8] Cf. J-M Royer, Le Monde comme projet Manhattan. Des laboratoires du nucléaire à la guerre généralisée au vivant, Le Passager Clandestin, 2017.

[9] Lorsque le Vatican a condamné l'utilisation de la bombe atomique le 10 août, l'Humanité s'en est étonnée sur le ton faussement ingénu que les communistes de l'époque savaient si bien manier. Fin 1945, le « camarade Joliot » qui dirigeait le CEA avant d'en être démis en 1950, avait dit au général de Gaulle : « Je vous la ferai, mon général, votre bombe ! » En mars 1946, dans le n°1 de la revue scientifique Atomes, il écrit à propos du projet Manhattan : « Nous ne pouvons nous empêcher d'admirer l'effort de recherche et de construction qui a été fait par les Américains, ainsi que la valeur des savants et techniciens réalisateurs ».

[10] P. Bujnoczky, « À l'ombre du progrès scientifique » in Médecine et Guerre Nucléaire, Vol. 25, n° 2, Juin 2010.

[11] Lire Le mode comme projet Manhattan ou les articles publiés à ce sujet par l'auteur.

[12] Cf. à ce sujet le texte de notre intervention « Qu'est-ce que le mode de connaissance scientifique moderne », Technologos, le 22 septembre 2023.

[13] Pour une analyse de la logique formelle, réductionniste et objectivante à l'œuvre dans la construction du corpus théorique propre au mode de connaissance scientifique, on lira notamment : François Lurçat, La science suicidaire (1999) et L'autorité de la science (1995) ; Michel Henry, La barbarie (1987) ; Jean-Pierre Lebrun, Un monde sans limites, (2009), La condition humaine n'est pas sans conditions, (2010) ; Jean-Marc Royer, La science, creuset de l'inhumanité, L'harmattan, 2012.

[14] Les Smartphones qui sont tributaires des « Minerais de sang », ont été dès le départ conçus comme des objets de désir à la beauté lisse par où la puissance de calcul s'impose aux psychés.

[15] Cf. le texte « Capital et mode de connaissance scientifique moderne : un imaginaire en partage ».

[16] Ainsi, l''usage des locutions « printemps silencieux », « Ground zéro » et depuis l'été 2015 « hot spot » pour désigner les camps d'internement que les technocrates de Bruxelles et d'ailleurs veulent ouvrir aux frontières de l'Europe, proviennent du champ nucléaire.

❌