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À partir d’avant-hierL'ANTHROPOSCÈNE

L’avenir est ce que nous en ferons

12 juin 2024 à 07:51

Dépasser les clivages pour relever les défis de demain

L’être humain ne doit jamais cesser de penser. C’est le seul rempart contre la barbarie. Action et parole sont les deux vecteurs de la liberté. S’il cesse de penser, chaque être humain peut agir en barbare. Hannah Arendt

Une éthique de la paix : la course du temps long 

Il n’y a rien de plus difficile que de conserver l’axe du gouvernail en pleine tempête. Aujourd’hui, vouloir conserver l’axe de la paix, la possibilité de maintenir ensemble des points de vue opposés, vouloir dépasser les clivages et éviter les extrêmes devient quasiment acrobatique.

Il n’est pas question de ne rien faire et d’être passif. Bien au contraire. Faire tendre les individus et les groupes à un au-delà du clivage lorsque la majorité des individus contribue à l’opposition et à la scission de la société globale est aussi exigeant que compliqué, voire perçu comme anachronique ou inadapté.

Il est un temps pour tout.

Il y a ceux et celles qui avec brio vont agir dans le court terme pour éteindre le feu et il y a celles et ceux qui agissent, à leur manière, dans le court terme et sèment délibérément les graines du moyen terme. Car pour qu’il y ait une sortie du tunnel – des affrontements, des régressions, des collusions…- encore faut-il la co-construire.

Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible. Antoine de Saint-Exupéry

Agir pour la paix, contrairement à beaucoup de représentations, n’a rien de passif. C’est actif et engagé puisqu’il est question d’aider les personnes à retrouver le chemin du dialogue malgré les différences. Et précisément, comprendre que les enjeux de notre temps ne peuvent s’accommoder de clivages et de batailles.

Nous sommes les jouets des manipulations de toute sorte

Les réseaux sociaux et plus largement Internet nous apportent des merveilles de connexion et d’accès aux connaissances et donc multiplient nos moyens d’actions. Et aussi nous ont transformés en objets des algorithmes qui instrumentaient nos opinions, besoins, désirs et choix. Chaque recherche sur Internet nous catégorise, nous sommes de plus en plus cantonnés dans des communautés d’intérêt étanches, que nous n’avons pas choisies et nous sommes abreuvés de fake news[1] qui conditionnent nos décisions. 

Être un individu libre et choisir ses actions sans tomber dans le piège des clivages devient un engagement éthique et intellectuel héroïque. Car tout nous pousse à l’opinion immédiate et juger sans savoir.

La liberté est un état d’esprit, non le fait d’être affranchi de quelque chose ; c’est un sens de liberté ; c’est la liberté de douter, de remettre tout en question ; c’est une liberté si intense, active, vigoureuse, qu’elle rejette toute forme de sujétion, d’esclavage, de conformisme, d’acceptation. Jiddu Krishnamurti

L’importance déterminante de la géopolitique

Par ailleurs, nous minorons les évolutions de la géopolitique. Le G7 est dépassé par les BRICS qui rassemblent sans cesse davantage de pays et qui modifient considérablement l’Ordre Mondial[2]. Même si Jean-Joseph Boillot nous rassure sur le fait qu’ils ne sont pas encore suffisamment organisés pour apporter une véritable alternative, le fait que la Chine et la Russie en soient les membres principaux démontre de deux stratèges hors pair aux commandes qui utilisent leurs puissances notamment sur les ressources critiques pour avoir des influences déterminantes sur notre avenir. « Certains pays du Sud possèdent désormais un levier politique fort sur les matières premières critiques qu’ils revendiquent.[3] »

Par ailleurs, face à nos démocraties chancelantes, « le retour des Empires » comme le mentionne Arte nous alerte également sur notre capacité de mobilisation. La guerre semble davantage primer que la paix[4]. La paix nous a conduit à envisager le Bonheur pour tous, suivant en cela les inspirations de Spinoza mais nous avons perdu dans cette évolution la force des combattants. On s’étonne du manque d’engagement attribué à l’individualisme, il y a aussi la perte de cette énergie fondamentale, que les perdants détiennent rêvant de redevenir les vainqueurs. Certains, de par le monde, ont cette rage de dominer tandis que nous nous diluons dans la satisfaction de nos besoins immédiats et que nous reléguons à « d’autres » la responsabilité d’agir pour poser des limites face à leurs affrontements. 

Nous avons perdu la mémoire

Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur. Winston Churchill

Nous sommes conditionnés à oublier le passé. Nous venons de célébrer le 6 juin 1944, cependant cela n’intéresse plus qu’une poignée d’individus. Les plus jeunes sont obnubilés par TikTok et Instagram – pour ne citer que ces applications et il y en a tant d’autres – qui ont pour particularité de capter l’attention vers des informations orientées. Ces applications font défiler sans cesse de nouvelles vidéos ou images, les textes sont largement minorés et cela a plusieurs conséquences. Limiter les conditions d’attention, se « concentrer » sur le futile, nourrir un narcissisme d’image et de notoriété, adopter des comportements grégaires, oublier ce qui s’est passé l’instant précédent et ignorer tous les grands problèmes de notre temps. Ce qui est privilégié ce sont les danses, ce qui fait rire, la fast fashion, l’apparence… Quant aux idées, les pensées, les discussions, les analyses, les débats (où l’on dialogue et non où l’on clive) sont relégués aux plus séniors que l’on nomme avec grand respect les « vieux ». Et ceci sans prendre conscience combien chacune et chacun est alors le jouet de manipulations multiples[5].

Pour reprendre la citation de Winston Churchill si nous ne souvenons pas de l’Histoire, alors nous ne pouvons pas correctement construire demain. C’est aussi bien une question d’éducation, de culture, de transmission qu’essentiellement une volonté politique de rendre chaque citoyen suffisamment cultivé pour devenir un Homme ou une Femme Debout, libre de ses choix et de ses décisions. Mais rappelons-nous la phrase de Patrick Le Lay qui date de 2004, lorsqu’il était PDG de TF1 : “Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible”.

L’apparition des médias est une formidable avancée, tout dépend de son utilisation et des intentions à leur déploiement. Au service du développement de la conscience des citoyens ou de l’augmentation de la consommation de l’asservissement de chacun ?

La paix est un engagement puissant, global et inaltérable

La plus grande force dont puisse disposer l’humanité est la non-violence. Elle est plus puissante que la plus puissante des armes de destruction élaborées par l’intelligence de l’homme. Mahatma Gandhi

La paix est un engagement et il faut de la force, de la détermination, la Puissance d’un Gandhi, d’un Nelson Mandela pour poursuivre, sans relâche, ce chemin escarpé. Rappelons-nous qu’ils ont cultivé une extraordinaire Puissance intérieure de paix et de non-violence, tout en agissant concrètement et politiquement pour que la paix advienne, sans compromission, avec une détermination à toute épreuve. Nous sommes loin du Développement Personnel mollasson dans lequel désormais même leurs citations sont cantonnées.

Redressons-nous pour tisser, ensemble, malgré, et surtout grâce nos différences les structures permettant de relever les défis de notre temps. Nous ne disposons plus du temps pour les diatribes stériles. 

C’est ensemble, avec des démocraties saines, des engagements réels et des actions responsables que nous pouvons agir face aux multiples périls de notre époque de transition[6]. Et ceci avec une vision de paix qui n’est pas une utopie mais un engagement réel au quotidien.

C’est le moment de l’engagement !

Christine Marsan, 10 juin 2024


[1] https://www.editions-jclattes.fr/livre/les-ingenieurs-du-chaos-9782709664066/

[2] https://www.iris-france.org/186906-brics-vers-une-recomposition-de-lordre-international/ ;

[3] Jean-Joseph Boillot.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=raW8n00Q9Ns

[5] https://lanthroposcene.fr/2024/02/13/en-periode-de-turbulences-les-risques-demprise-psychologique-planent/

[6] https://www.acatl.fr/la-delicate-transition/

Fièvres guerrières.

8 mai 2024 à 19:00

En France, en ce début mai, on garde volontiers sa petite veste pour aller faire son marché le dimanche matin. Pas encore les grosses chaleurs, même à Nice.
Et pourtant, force est de constater que la fièvre n’en finit pas de monter JT après JT.
Une mauvaise fièvre autorisant toutes les éruptions. Préparant les pires débordements… 
Au cœur de nos sociétés comme à échelle des nations.

Quand une série donne la température d’une époque.
Fin de saison le mois dernier pour la nouvelle série La Fièvre écrite par Eric Benzekri et réalisée par Ziad Doueiri. On ne présente plus le duo à l’origine de l’excellent Baron noir.
La Fièvre ? Pas de tromperie sur la marchandise : c’est du 100% fébrile.
Pour les communicants, un cas d’école certainement en matière de communication de crise.
Une bataille féroce. Une guerre à distance et de l’ombre, entre deux femmes brillantes, agissant pour l’occasion en spin doctors, sœurs ennemies admirablement incarnées par Nina Meurisse et Ana Girardot.
Une fiction troublante de réalisme.

Une chronique intelligente d’une société polarisée à l’extrême.
Un récit quasi documentaire sur ces glissements sémantiques et ces dynamiques médiatiques qui permettent à un tabou social de se frayer un chemin jusqu’au statut de loi.
L’intelligence imprègne paradoxalement chaque séquence de cette série, miroir de la violente fragmentation de notre société. Intelligence, y compris dans son côté obscur de cynique manipulation vers le pire. A ce jeu-là, la comique d’extrême droite est d’une extrême et diabolique efficacité, entourée pour cela d’un super pro des dynamiques d’influence.
« Que pensez-vous du cannibalisme ? » demande de son côté Sam Berger au Président du club de foot engagé dans la tourmente médiatique.
Surtout, ne pas répondre que nous ne mangerons jamais de ce pain-là…
Le décryptage des process de manipulation par les réseaux sociaux est en effet saisissant de réalisme. Il viendra désarçonner des personnalités engagées qui ne sont pourtant pas dans la radicalité. Le tribunal permanent des réseaux sociaux fait et défait les individualités au rythme viral des lynchages et des hystéries.

Et déjà le tabou vient de se faire une place dans la sphère de l’acceptable.
(Je ne cite pas ici le tabou en question pour ne pas spoiler of course)

Avec nous ou contre nous.
Fébrile.
Telle est notre époque.
Incandescente et sans nuance.
Bouillante et simplificatrice à l’extrême.
Edgar Morin est peut-être en route vers les super centenaires, mais son projet de pensée complexe semble clairement défunt. Tout le monde s’arc-boute sur des positions idéologiques sans concession. Le phénomène n’épargne personne. 
L’on est soit pour, soit contre. 

Et ce, malheureusement au plus haut sommet de l’État, alors que la Bollorisation des esprits porte manifestement ses fruits dans ce gouvernement dont le Président continue à jouer la montre sur la reconnaissance de la Palestine. Aussi, justement, n’est-il plus permis en France de manifester pour la Palestine. Les étudiants de Sciences-Po sont donc allés trop loin en avril dernier : « Science-Po s’incline face à la pression islamo-gauchiste » titrait Le Figaro. Dans un récent article du Canard Enchaîné, un professeur du respectable établissement depuis quarante ans nuance sans hésitation de son vécu quotidien pareille vision : « Quand j’entends dire que l’école serait devenue un bunker islamo-gauchiste, j’en tombe de ma chaise. »

Une forme de « Terreur intellectuelle » est désormais le climat du pays dit des Lumières.

Malheur également au militant écologiste qui s’accroche à son arbre pour manifester son désaccord à l’égard d’un bien inutile projet d’autoroute. Lequel n’a le projet de servir l’intérêt général que pour les naïfs. Une telle forme d’engagement a un nom désormais en France : l’écoterrorisme.
Pendant ce temps, l’on a pu noter une réelle mansuétude, au cours des mois passés, à l’égard de l’engagement musclé des agriculteurs ou des pêcheurs.
Pendant ce temps, malgré la désinformation manifeste et décomplexée d’un Pascal Praud sur une chaîne de très grande écoute (« Le glyphosate n’a aucun impact sur la santé des humains»), l’Arcom se cantonne aux mises en garde, mises en demeure et autres sanctions plutôt qu’un débranchage sans pudibonderie de ce mass-média piétinant avec arrogance ses obligations en matière de déontologie journalistique, et porte-voix des idées les plus réactionnaires, quand elles ne sont pas franchement « brunes ». 

Deux poids deux mesures dans la censure…

Le monde d’aujourd’hui : comme hier ?
Pour mon plus grand bonheur, un personnage inattendu s’invite dans La Fièvre : le livre Le monde d’hier de Stefan Zweig. Je salue l’auteur de cette série de l’avoir convoqué car je le tiens comme essentiel dans la compréhension de la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. L’ouvrage balise près d’un demi-siècle d’histoire de l’Europe, jusqu’à la veille du suicide de Zweig en 1942. La genèse de cette Europe qui aboutit à la montée des extrêmismes est d’une terrible actualité.
Le passage cité renvoie à ce moment où la polarisation des sociétés obligeait le modéré et le nuancé à se taire :

« Petit à petit, dans ces premières semaines de la guerre de 1914, il devint impossible d’avoir la moindre conversation raisonnable avec qui que ce fût. Les plus paisibles et les plus débonnaires étaient comme enivrés par l’odeur du sang. Des amis que j’avais toujours connus comme des individualistes résolus et même des anarchistes d’esprit s’étaient métamorphosés du jour au lendemain en patriotes fanatiques et de patriotes en annexionnistes insatiables. Chaque conversation se terminait par des slogans stupides tels que « Quand on ne sait pas haïr, on ne sait pas non plus vraiment aimer » ou par de grossiers soupçons. Des camarades avec qui je n’avais pas eu la moindre querelle depuis des années m’accusaient avec la dernière rudesse de ne plus être un Autrichien ; je n’avais qu’à passer en France ou en Belgique. Ils allaient même jusqu’à suggérer prudemment que des opinions telles que celles qui considéraient cette guerre comme un crime devaient être portées à la connaissance des autorités, car les « défaitistes » – ce joli mot venait d’être inventé en France – étaient les pires criminels envers la patrie.
Dès lors, il ne restait plus qu’une chose à faire : se retirer en soi-même et garder le silence tant que les autres continueraient à s’exciter et à vociférer. »

En 2024, il semblerait que toute forme de débat contradictoire soit impossible, et surtout que toute pensée contradictoire soit menacée du pire.
Dora Moutot, auteure de l’ouvrage Transmania, « Une enquête sur les dérives de l’identité transgenre », en sait quelque chose alors qu’accusée de transphobie, elle a fait l’objet d’un appel au meurtre.
Le gouvernement Français, lui, ne s’embarrasse plus non plus de nuances en ce qui concerne le cas de la Palestine : toute expression politique virulente sur les campus français est réprimée dès les premières heures d’occupation.

Croissance verte ? non, rouge.
Fever !
Au plus haut niveau, donc.
J’écris les dernières lignes de ce post en ce 8 mai 2024 qui célèbre, je crois, la fin de la pire guerre, la plus meurtrière, la plus inhumaine de notre humanité. Un rapide coup d’œil sur le fil d’info du jour : Poutine a ordonné la tenue d’exercices nucléaires.
Tout va bien. 

Et la fièvre n’a malheureusement pas fini de grimper, hélas…

Nous aimerions une relance de la croissance par la transition écologique.
Ben oui, c’est évident. C’est là nous dit-on, dans cette fameuse transition, que se situent des réserves insoupçonnées de dynamisme économique. 
Cette bien jolie histoire que l’on veut bien nous raconter, et que nous appelons de tous nos vœux du reste, n’est malheureusement pas d’actualité.

La relance ?
Dans l’immédiat, elle se fera par l’armement et le réarmement.
En 2023, les dépenses d’armement dans le monde ont augmenté de 7% à 2300 milliards de dollars. La plus forte hausse en 15 ans !
Et la guerre en Ukraine n’explique pas à elle seule cette progression.
« Tensions » au Moyen-Orient, postures guerrières de la Chine en Asie : partout dans le monde, les dépenses militaires s’envolent.
S’il est élu, Trump veut imposer 2% du PIB en dépenses militaires à tous les membres de l’OTAN !
La dernière aide à l’Ukraine de 60 milliards de dollars votée par le Sénat américain ? L’essentiel profitera surtout aux carnets de commande de l’industrie américaine de l’armement.
Pas fous les américains ! Ni philanthropes !
Bye bye la croissance verte !
On voit surtout du rouge ! sang, sang… sans trêve ni repos. (air connu)

Bien que classé comme tel, Le monde d’hier n’est pas véritablement un essai, mais son auteur y pose en effet quelques hypothèses, notamment sur les causes réelles de la guerre, en l’occurrence celles de la Première Guerre Mondiale. En 1914, après quarante ans de paix, il évoque « l’excès de force ». Son hypothèse m’interpelle soudain : est-ce qu’après le double, après 80 ans de paix donc, les nations de 2024, plus renforcées que jamais par des années de croissance, nonobstant les crises énergétiques, se retrouvent toutes aujourd’hui à un point d’incandescence tel que l’issue ne pourra être, à nouveau, fatalement, que le grand affrontement ?

Bon 8 mai à toutes et tous.

« La France regorgeait de richesses. Mais elle en voulait encore plus, elle voulait une nouvelle colonie alors qu’elle n’avait pas assez d’hommes pour peupler les anciennes ; on faillit en venir à la guerre pour le Maroc. L’Italie voulait la Cyrénaïque, l’Autriche annexa la Bosnie. A leur tour, la Serbie et la Bulgarie s’en prirent à la Turquie, et l’Allemagne, encore exclue pour l’instant, sortait déjà les griffes pour porter des coups furieux.
Partout, le sang montait à la tête congestionnée des États. Partout, la fructueuse volonté de consolidation intérieure se mit à développer en même temps, comme une infection bacillaire, une frénésie d’expansion. Les industriels français, qui gagnaient gros, incendiaient les industriels allemands, qui s’engraissaient tout autant, parce que les uns et les autres voulaient livrer plus de canons Krupp et Schneider-Creusot. Le port de Hambourg avec ses énormes dividendes travaillait contre celui de Southampton, les agriculteurs hongrois contre les agriculteurs serbes, les trusts les uns contre les autres – la conjoncture les avait tous rendus fous, d’un côté comme de l’autre, la rage les poussait à gagner toujours plus. Aujourd’hui, quand on réfléchit posément et se demande pourquoi l’Europe est entrée en guerre en 1914, on ne trouve pas la moindre raison de nature rationnelle ni même de prétexte. L’enjeu n’était pas les idées, à peine les petits territoires frontaliers ; je ne sais l’expliquer autrement que par l’excès de force, comme une conséquence tragique de ce dynamisme interne qui s’était accumulé pendant ces quarante années de paix et cherchait à se décharger. »

(Stefan Zweig, Le Monde d’hier, 1941)

Symphonie d’émotions et gouvernance

29 janvier 2024 à 12:25

Et si le vide de projet de politique générale se traduisait par l’instrumentalisation des émotions ? Ou comment gouverner à partir de la peur ou de la colère.
Et que se passerait-il si nous choisissions la joie ? Utopie ou opportunité résiliente de transformer le monde ?

Crises, choc et peur

Une « stratégie du choc » est un ensemble de tactiques brutales qui visent à tirer systématiquement partie du désarroi d’une population à la suite d’un choc collectif pour faire passer en force des mesures extrémistes en faveur des grandes corporations, mesures souvent qualifiées de « thérapie de choc ». 
Naomi Klein

La crise sanitaire a mis en lumière les effets du gouvernement par la peur et aussi les mesures drastiques prises pour priver les citoyens de liberté au prétexte de la santé publique. Et ceci dans l’assentiment quasi général. Si nous voulions tester la soumission d’un peuple nous n’aurions pas fait mieux. Comme le test a été mondial, nous voyons l’efficacité de la gouvernance par la peur. Stratégie largement décrite par Naomi Klein[1]. Chacun étant invité à dénoncer son voisin, tandis que la « collaboration » de bien triste mémoire n’est pas si éloignée dans notre histoire. Les progrès numériques fournissent les ressources idoines pour une surveillance accrue[2] de chacun dans l’acceptation apathique de la majorité. Celle-ci privilégiant le fait d’être tranquille aux soubresauts ébouriffants de la liberté.

L’amnésie historique est un phénomène inquiétant,
non seulement parce qu’elle porte atteinte à l’intégrité morale et intellectuelle, 
mais aussi parce qu’elle prépare pour les crimes à venir. 
Noam Chomsky

Gouverner en entretenant la mémoire consisterait à développer l’esprit critique par la profondeur des analyses philosophiques et historiques et il semble que le temps d’Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Hannah Arendt ou encore Simone Weil soi relégué aux bibliothèques de philo.

De la peur à la colère, l’apologie de l’affrontement
Dans un contexte général populiste et régressif valorisant les communautés qui s’affrontent, il n’y a guère d’interstices pour le dialogue, le débat fécond. En revanche, à la peur succède la colère et c’est le carburant émotionnel des extrêmes de droite comme de gauche. Le libéralisme entretient la peur et la soumission lorsque les populismes vendent la colère et les révolutions comme promesse de meilleurs lendemains.

Les colères attisent les conflits et conduisent plus sûrement aux affrontements qui permettent l’avènement des armées pour faire respecter l’ordre. Et nous passons des « gardiens de la paix » aux « forces de l’ordre », comme aime à le rappeler Patrick Burensteinas. Car les mots ont un poids sur le réel, l’influence et le colore de l’intention de ses gouvernants. 

L’art de la guerre, c’est de soumettre l’ennemi sans combat.
Sun Tzu l’art de la guerre

Marteler son discours de langage guerrier prépare les esprits aux affrontements et les ventes d’armes trouvent alors tout naturellement leur chemin vers les zones de combat. La guerre est alors la norme et la paix vécue comme une utopie. Pourtant, plus de 70 ans sans guerre mondiale nous avait fort bien convenu jusqu’ici.

Chacun a la responsabilité de faire croître la paix en lui afin que la paix devienne générale. 
Dalaï Lama

La prise de conscience écologique : carrousel d’émotions
Les mises en garde des acteurs engagés pour le climat agissent sur trois émotions : la peur, la colère et la tristesse. Les alertes répétées conduisent à sortir les personnes du déni et certaines sombrent alors dans l’éco-anxiété. D’autres envisagent des actes virulents que d’aucuns qualifient d’écoterrorisme, car face au déni et à l’inaction, après de multiples stratégies, il ne reste plus que la violence de la colère et du désarroi. Les rapports du GIEC et des acteurs qui relaient ces messages conduisant surtout à la peur, craignant de ne pas savoir agir correctement.

Mes forêts sont en train de brûler partout, mes coraux sont en train de crever, mes lacs s’assèchent, beaucoup de mes habitants veulent fuir leur pays … Pour préserver ce qui peut l’être, vous avez 30 ans pour diviser les émissions de gaz à effet de serre par 3. 
Vous pouvez aussi attendre que tout devienne invivable. 
Le monde sans fin. Jean-Marc Jancovici

Et ce qui taraude tous ceux qui sont impliqués dans les transitions c’est l’inertie des comportements. La grande majorité a bien du mal à modifier ses habitudes. La créativité vient en renfort pallier les silices de nos routines. Les fresques[3] se multiplient pour réussir à faire bouger les lignes et parvenir à ce point de bascule tant rêvé, étape à partir de laquelle la minorité des citoyens agissant permet de passer d’un paradigme déclinant à celui émergent. Il faut un nombre significatif d’individus engagés dans le modèle de société en construction pour que l’ancien se délite et laisse la place au nouveau.

Assumons que nous sommes dans une étape de bricolage au sens de Lévi-Strauss[4], nous avançons par essais-erreurs, à plus de 8 milliards sur un bateau dont certains assurent qu’il s’agit du Titanic, comme le mentionnait à son époque Nicolas Hulot, d’autres le radeau de la Méduse… Nous tâtonnons pour co-construire demain. Pour le moment, nous avons la tête dans les utopies et nos comportements restent souvent coincés dans le modèle de compétition égotique. Le décalage tient à la difficulté d’incarner nos convictions. Mais ça progresse.
Dans notre monde complexe et systémique, les effets de nos actions reviennent de plus en plus vite et nous permettent de nous réguler et de nous ajuster pour modifier ce qui doit l’être.

Et si pour réussir les émergences d’alternatives nous convoquions la joie ?

Et si nous mobilisions la joie ?

Le désir qui naît de la joie est plus fort que le désir qui naît de la tristesse. 
Baruch Spinoza

Et si nous misions davantage sur un désir « pour » qui libère plutôt qu’un désir « contre » qui aliène ? Longtemps la joie a été bannie, principalement depuis les Lumières et encore davantage au XIXeme siècle, celle-ci devenant l’apanage des classes populaires depuis que le bonheur pour tous avait poussé les nobles à privilégier le spleen, la nostalgie dans un romantisme de classe. Plus tard, manifester socialement trop de joie était assimilé à de l’hystérie et déclassé comme expression féminine et inappropriée au champ professionnel[5]. Le sérieux et les bougonneries devaient alors régir le champ des performances pendant plusieurs décennies ; ceci jusqu’à ce que Spinoza[6] soit redécouvert avec la quête du bonheur au travail.

Que se passerait-il si nous placions la joie comme émotion principale pour gouverner nos vies, nos engagements et nos États ? Une fois la critique « bisounours » ou « doux rêveur » passée, nous pourrions mobiliser l’extraordinaire énergie des hormones décrites dans la psychologie positive[7], la dopamine, la sérotonine, l’endorphine et l’ocytocine[8] qui, toutes, apportent motivation, enthousiasme, motivation et renforcement positif des actions.

Alors, pourquoi ne pas fonder nos sociétés et le moteur de nos changements sur la joie ?
Comme l’avait mis en perspective Spinoza en son temps, la joie est intrinsèquement liée à la liberté. Un être joyeux, et donc non soumis à ses tourments, pourra écouter ses désirs véritables et choisir, en conscience, là où il souhaite mettre son énergie et déployer ses actions.

Quel est donc le gouvernement qui aurait envie de s’accommoder de la liberté de ses citoyens, une démocratie mature, une gouvernance partagée ?

Pourtant quelles énergies dépensées à contenir les citoyens ! 
Et si nous prenions le risque de partager le pouvoir ? Et si nous tentions de nous rendre autonomes et de partager une gouvernance qui nous conduise à devenir matures et « fabrique » des Hommes et des Femmes Debout, libres et engagés ?

C’est essentiellement une question de représentation du réel qui nous empêche de réaliser des transformations d’envergure. Osons remplacer la séquence : compétition, opposition, conflits, guerre « normale » par coopération, entraide, confiance, la paix est la norme et voyons les émotions mobilisées et les changements significatifs dans les comportements individuels et collectifs. Ceci a un impact sur toutes les composantes : économique, politique, sociale. Nous pourrions muter d’un pouvoir basé sur l’ego à une puissance de vie construite sur l’éco.
Comme dirait l’Institut des Futurs Souhaitables, au pire ça marche !

Essayons les transformations basées sur la dynamique du vivant et la joie.

Christine Marsan, 24 janvier 2024.


[1] https://www.actes-sud.fr/catalogue/economie/la-strategie-du-choc

[2] https://www.unilim.fr/interfaces-numeriques/461

[3] La fresque du climat est la plus énergique et efficace avec plus d’un million de fresqueurs dans le monde. https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7049631725458444288/

[4] « De nos jours, le bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés par comparaison avec ceux de l’homme de l’art. /…/Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils conçus et procurés à la mesure de son projet: son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit, et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». /…/ Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi.»  Claude Levi Strauss, La pensée sauvage – Agora (1962)

[5] Histoire des émotions, vol. 1 à 3, Collectif, Points, 2021. Christophe André, Psychologie de la peur : craintes, angoisses et phobies, Odile Jacob, 2005.

[6] Bruno Giuliani, Le bonheur avec Spinoza, Almora, 2017. Frédéric Lenoir, Le miracle Spinoza : une philosophie pour éclairer notre vie, Le Livre de Poche, 2019.

[7] Jacques Lecomte, Introduction à la psychologie positive, Dunod, 2014. Christophe André, Et n’oublie pas d’être heureux, Odile Jacob, 2016.

[8] La dopamine est un neurotransmetteur, elle renforce les actions qui apportent du plaisir et active le système récompense/renforcement. Elle peut conduire à des prises de risques. La sérotonine est également un neurotransmetteur, associé à l’état de bonheur et pousse l’individu à maintenir une situation qui lui est favorable et tend à éviter les risques. L’endorphine est un neuropeptide opioïde, un neuromédiateur qui a des propriétés analgésiques, similaire aux opiacés et procure une sensation de bien-être et d’euphorie. Elle est particulièrement secrétée lors d’activités physiques, ce qui peut expliquer l’addiction aux sports intenses. L’ocytocine est un neuropeptide qui est impliqué dans la reproduction sexuelle particulièrement pendant et après la naissance. Elle se traduit par la confiance, l’empathie, l’attachement, la générosité et la sexualité.

Mais de quel vivant parlons-nous ?

11 décembre 2023 à 10:16

Après « agilité » ou « résilience » voici le mot « vivant » mis à toutes les sauces. Encore une notion reprise pour des raisons mercantiles et qui sera très vite saturée pour passer à autre chose et le vivant, lui, continuera d’être massacré, en silence.

Lorsqu’aux informations j’ai entendu que 32 millions de volailles avaient été tuées[1] à cause de la grippe aviaire ou 17,5 milliards d’arbres abattus chaque année[2] j’ai failli vomir, j’ai été aussi bouleversée que lorsque l’on a parlé de millions d’êtres humains tués ou exterminés dans les guerres, la Shoah ou toute forme de génocide de par le monde.
Si nous ne sommes pas pris de spasmes et chavirés jusque dans nos tréfonds c’est que ces informations sont juste des données sur un papier ou sur Internet.
Alors nous pouvons multiplier les citations, telle celle d’Elisée Reclus « l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même », nous n’y sommes toujours pas.
Il y a les militants écologistes qui font bouger les choses et même là, parfois, on reste dans le monde des idées.

Il nous est nécessaire de ressentir dans notre chair ces différents génocides comme Valérie Cabanés le rappelle en évoquant l’écocide[3]. Ce n’est pas intellectuel, cela fait appel à la sensibilité dont parle Baptise Morizot, c’est-à-dire une empathie avec TOUT ce qui est vivant au point de pleurer et de se sentir meurtri profondément pour chaque être massacré pour l’unique motivation de répondre à nos désirs et besoins d’êtres humains.

Et par sensibilité au vivant, je n’entends pas une espèce de sensiblerie ni rien de gentillet. La sensibilité dont je parle doit s’entendre en lien avec le « partage du sensible » :  c’est ce qui occupe le champ de l’attention collective.
Baptiste Morizot

Il a fallu aller chercher les représentants des peuples premiers pour comprendre, du bout de l’intellect, cette communion absolue que les mystiques nous avaient également indiquée.

L’urgence est à incarner cette communion avec le vivant, écouter ses vibrations et pas juste aller embrasser les arbres, les écouter murmurer… Alors oui les peuples premiers et certaines pratiques anciennes savaient aller écouter ce que disait la forêt, planter un arbre après l’avoir abattu, faire une cérémonie pour l’esprit de celui-ci. Ce n’est pas juste de l’animisme que nous avons sacrifié sur l’autel des religions monothéistes, c’est le non-sens de se sentir vibrants et unis, tous en un filin bruissant.

Avec 13,4 millions d’entrées pour Avatar et les milliers de vues sur toutes les plateformes combien parmi nous communient discrètement avec TOUT ce qui est vivant, visible ou non visible ?

L’humain mène une guerre contre le vivant. S’il gagne il est perdu.
Hubert Reeves

Pour nous élever au rang d’être humain raisonnable et civilisé nous avons sacrifié notre biomanité et nous irons jusqu’au bout de sa destruction par appétit aveugle et déni dominant.
Osons saisir le réel par l’entièreté de notre être, des tripes, au cœur en passant par la pensée, sentons-nous vibrer comme les feuilles dans le vent, alors si nous incarnons véritablement cette union, nos actions seront modifiées. Nous n’aurons plus envie de sacrifier autant de vies juste pour préserver notre espèce, nous comprendrons au sens étymologique de « cum-prendre », prendre ensemble, la chose et le sujet.

Rêvons d’être tous en symbiose avec les autres êtres vivants et que chaque mort nous entache de deuil, nous serons tellement submergés par les rituels de pardon et de commémoration, que peut-être nous pourrons mettre notre énergie au service du vivant, « pour de vrai ». Chiche !

On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite ses animaux. 
Mahtma Gandhi.


[1] https://www.leparisien.fr/societe/sante/grippe-aviaire-le-risque-en-france-releve-de-modere-a-eleve-les-volailles-vont-etre-confinees-05-12-2023-2FKXVA5BENHIDKQYBUMXEO5QEQ.php et 16 millions en 2022.

[2] https://www.geo.fr/environnement/pourquoi-lextinction-des-arbres-serait-elle-une-catastrophe-pour-lhumanite-la-reponse-en-7-chiffres-cles-211607

[3] Proposition de définition du crime d’écocide : Constitue un crime d’écocide, toute action ayant causé un dommage écologique grave en participant au dépassement manifeste et non négligeable des limites planétaires, commise en connaissance des conséquences qui allaient en résulter et qui ne pouvaient être ignorées. Et : « Crime d’écocide : actes illicites ou arbitraires commis en connaissance de la réelle probabilité que ces actes causent à l’environnement des dommages graves qui soient étendus ou durables.» Valérie Cabanés.

Guerre et apoptose humaine : la paix inaccessible pour cause d’inutilité ?

12 novembre 2023 à 18:41

Et si notre poursuite de la guerre, à chaque fois que nous frôlons la paix, tenait à une inscription biologique, l’apoptose ?


Guerre et apoptose, apoptose humaine. 

Et si dans le phénomène de guerre il y avait aussi celui de l’utilité ? La biologie nous rappelle que l’apoptose consiste dans la mort des cellules qui, lorsqu’elles ont perdu leur utilité initiale, se suppriment, elles se suicident.

Cette utilité contribue au lien social. D’ailleurs nous connaissons ce phénomène de placardisation, utilisé dans les organisations, pour se débarrasser de quelqu’un en le privant progressivement de son rôle, de sa mission jusqu’à ses outils de travail, ordinateur, connexions et finalement son bureau. Abandonné par tous, isolé, pointé du doigt et se vivant inutile chaque jour, combien sont allés jusqu’au suicide ?

Ainsi, en tant qu’être humain, nous fonctionnons sur ce point comme nos cellules, si nous ne percevons plus d’utilité, nous nous laissons mourir. C’est souvent le cas des aînés, désœuvrés, coupés de leurs activités sociales et de leur proches, n’ayant plus rien à faire et d’utilité à apporter autour d’eux, ils se laissent glisser vers la mort. Et c’est également ce qui se passe pour certains retraités craignant l’inactivité et la perte de leurs capacités et encore une fois de leur utilité, ils dépérissent.

Alors, extrapolons.

Du faire à l’être, un questionnement sur l’utilité ?

Voyons comment chacun de nous, à sa manière, a besoin de servir à quelque chose, d’être utile. Certes, tout un chacun, n’est pas forcément au service d’une cause ou d’autrui, mais il recherche ce qu’il peut faire qui légitime sa présence sur Terre et son existence. 

La question qui se pose est alors particulièrement spirituelle. Lorsque nous écoutons les témoignages des méditants – qui souvent vivent en communauté et entretiennent leur domaine, donc sont utiles – qui allouent une grande part de leur journée à la méditation, à la prière, à la contemplation, qu’expérimentent-ils ?  Ils sont focalisés sur l’Être, sur la présence à ce qui est, est-ce qu’être a besoin de se traduire essentiellement par faire ? Les ermites sont la version la plus radicale de ce mode de vie contemplatif et qui n’est pas pragmatiquement utile à la communauté, puisque souvent ils vivent de sa charité. Mais ils ne sont pas vécus comme inutiles car ce qu’ils « font » sur les plans subtils et invisibles est apprécié, pour ceux qui ont la connaissance de l’impact de ces dimensions sur le réel, visible.

Nous pourrions nous demander si cette utilité « pragmatique » n’existait pas, qu’est-ce qui se passerait ? Est-ce que nous pouvons être pleinement présents, pleinement conscients, en communion, pleinement en paix, sans forcément avoir besoin de faire, d’une certaine manière, d’être utile ? Et sans avoir une appréhension de la paix comme pouvant être vécue comme l’immobilité et par conséquent une sorte de mort. Ceci tandis que toutes les traditions s’accordent sur le fait que la seule chose immuable c’est le mouvement de la vie ?

Ainsi, pour rester en vie, apporter une contribution au monde, certains seraient tentés par la violence, la destruction, la barbarie. Ceci peut paraître extrême. Toutefois, nous voyons que dans les disciplines qui constituent notre civilisation, comme la sociologie, le conflit, la crise, l’opposition sont « normaux » et synonymes de vitalité sociale.

Notre résistance d’espèce à la paix

Alors, la paix, en contre-point, si elle est vécue comme immobile, inerte, non-vivante peut, par extension, être perçue comme inutile et nous donner une sorte d’aversion viscérale inconsciente. La crainte de l’apoptose.

Peut-être y aurait-il alors une résistance d’espèce, une résistance biologique à ne pas être en paix de peur de perdre notre utilité ? Supposons que ce soit réel, c’est alors une inscription profonde, comme une racine antérieure à celle de nos intentions et de nos pensées, un message bien plus archaïque et de ce fait agissant fortement, à notre insu.

Prenant en considération que la paix puisse être la menace de notre apoptose d’espèce, nous comprenons mieux notre addiction à la violence, comme adrénaline de vitalité et de survie. Nous observons d’ailleurs que plus une société s’est installée dans le confort, grâce à l’éloignement des guerres son territoire et plus les personnes perdent leur courage, leur engagement (voir Fukuyama et la Fin de L’histoire ou Cynthia Fleury et son ouvrage sur La fin du courage[1]).

Nous comprenons en quoi ce moteur vers l’utilité et le mouvement peut également constituer un frein à la paix, quelque chose qui nous empêcherait d’arriver à être en paix tellement nous avons besoin de faire quelque chose, d’être utile, à être vivant, quitte à ce que cette utilité passe, paradoxalement, par la destruction. En effet, nous voyons celle-ci comme étant une des étapes du cycle de la vie, destruction/reconstruction. 

Changeons de focale

Est-ce qu’il pourrait y avoir un cycle basé sur la paix qui puisse se fonder autrement, notamment sur des évolutions qui ne soient pas destructrices et qui pour chacun, cherchant à exister, n’aurait pas besoin de détruire l’autre ? 

Si donc nous formons l’hypothèse que notre réluctance à la paix participe de cette crainte inconsciente d’apoptose humaine et conforte notre appétence et addiction archaïque à la guerre, alors nous pouvons dépasser ce frein à la paix.

En modifiant, consciemment nos représentations sur la paix et en reconnaissant son processus dynamique de co-élaboration entre acteurs aux positions radicalisées, nous voyons dans l’établissement du dialogue, le foisonnement fécond des contradictions qui se rencontrent pour coconstruire une réalité vivifiante, unifiée, intégrative. 

Le mouvement se retrouve dans le tissage des contradictions, la paix devient la finalité plutôt que la guerre et nous pouvons développer une créativité dédiée au vivant. Coconstruisons alors de nouvelles modalités de mouvement en nous basant sur un paradigme de paix.

Christine Marsan 7 novembre 2023


[1] La crise sanitaire ayant accentué les questionnements sur le sens et le travail, conduisant à des replis sur soi et des désengagements.

https://www.jean-jaures.org/publication/grosse-fatigue-et-epidemie-de-flemme-quand-une-partie-des-francais-a-mis-les-pouces/ ; https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/grand-bien-vous-fasse/grand-bien-vous-fasse-du-mercredi-26-octobre-2022-1883054 ; 

Transformer la violence en force de créativité

17 juillet 2023 à 12:07

Des visions clivantes approchent le problème des violences, les énergies s’épuisent, les individus ne se rencontrent plus et de nombreux facteurs participent au délitement de la société.
Nous ne pourrons pas résoudre des problématiques complexes avec des solutions simplistes.
Cherchons à avoir un regard pluriel qui dépasse les clivages.
Nous pouvons, nous mobiliser ensemble pour refaire société, revitaliser le rapport à l’altérité, incarner nos valeurs républicaines et retrouver les dénominateurs communs qui fédèreront nos actions.

Les risques du déni

Tirons notre courage de notre désespoir même.
Sénèque

Les flambées de violence sont régulières en France et tout comme les processus d’éruption d’un volcan, il y a d’abord plusieurs étapes d’éruptions magmatiques pour évacuer le trop plein ou dégazage du magma. Ce phénomène produit une décompression et baisse la densité des gaz volcaniques jusqu’au jour où la poussée est trop forte et survient alors une éruption dévastatrice dite éruption effusive, le magma sort et provoque des ravages comme celui de Pompéi.
Précisément par crainte d’une révolution excessive et dévastatrice (car 1789 reste prégnant dans notre imaginaire français) recherchant la paix sociale, la tentation de l’État consiste à étouffer les flammèches éruptives en reportant sur autrui, en l’occurrence les jeunes des banlieues, la violence endémique d’un système social global. C’est alors une stigmatisation et une ostracisation qui accentuent le problème et conduisent vers un risque d’affrontement des extrêmes. Ce que les médias affectionnent car cela va permettre de faire des actus brûlantes !

Pourtant, les facteurs cumulés d’ostracisation[1] sont indéniables, le rapport Borloo en reprend quelques éléments : « La situation est facile à résumer : près de 6 millions d’habitants vivent dans une forme de relégation voire parfois, d’amnésie de la Nation réveillée de temps à autres par quelques faits divers. (…) Les causes sont connues : des grands ensembles impossibles construits (…) enfermés sur eux-mêmes et enclavés, ne bénéficiant pas toujours des fonctions d’une ville, parfois même hors ville, mais toujours de véritables cicatrices urbaines. Construits rapidement, tous sur le même modèle, pour résorber la crise du logement, ils ont accueilli une immigration de travail transformée en immigration familiale, sans que les moyens d’accueil et d’intégration n’aient été au rendez-vous. »[2] Vivant en semi-autarcie, forcée, stigmatisés par une bonne partie de l’opinion, il devient difficile de se trouver une place dans une société qui exclue et rejette, alors il reste la violence pour exprimer son existence et tenter d’alerter sur la détresse de milliers de personnes.

Le sentiment d’’impuissance des pouvoirs publics

Le sentiment d’impuissance des pouvoirs publics face aux plans successifs et à l’argent dépensé[3]. La colère des contribuables face, d’une part, à ces dépenses sans résultat significatifs[4] ou suffisants et, d’autre part, à la désagrégation régulière du matériel urbain et collectif et des centaines de commerces et ou lieux de travail. Ce qui exacerbe les oppositions entre ceux qui travaillent et ceux qui sont au chômage, les points de vue politiques se clivent.

Le traitement inégal des zones sensibles

Le traitement inégal de différentes zones sensibles, comme le mentionne Christophe Guilly dans La France périphérique[5] accentue les frustrations. Cette distinction de zones géographiques conduit à mettre en évidence la fragilité de certaines selon leur proximité/éloignement des grandes villes et de la répartition inégale des ressources en regard des besoins. C’est également l’allocation arbitraire des subventions[6] qui pose question, sur les critères de sélection comme sur des arbitrages politiques ignorant les réelles nécessités.
Le traitement inégal conduit au sentiment d’injustice qui exacerbe les autres facteurs de frustration et peuvent conduire à la violence, surtout lorsque le modèle dominant est basé sur la consommation infinie, créatrice de désirs et donc de rage lorsque ces biens s’avèrent inaccessibles par manque de ressources financières.
C’est là que le modèle libéral peut être revisité comme vecteur principal d’inégalités conduisant inexorablement à des manifestations de violence. 
Comment tenir ensemble une société lorsqu’une partie des plus grandes fortunes de France sont liées à l’économie du luxe, de la consommation ou du numérique ? Celui-ci s’enrichit de l’incitation permanente à la consommation via la gestion des Data et des algorithmes chaque jour plus performants dans les réseaux sociaux.[7]

Le sacre de la consommation

« Dans une société où la consommation est érigée comme un horizon d’émancipation, la frustration consommatoire agit comme un puissant vecteur de colère politique », démontre le communicant Raphaël Llorca. »[8]
Du rap au Hip-Hop à TikTok, une partie de la population trouve un moyen d’exister, de prendre une place grâce aux réseaux sociaux. En effet, sur YouTube, puis Instagram et maintenant TiKTok, en quelques heures, il est possible de poster une vidéo de qualité (ou pas) qui en devenant virale procure à son auteur la possibilité de devenir un influenceur. C’est-à-dire avoir une place reconnue et désirée qui, par le nombre de followeurs, se transforme en moyen de gagner de l’argent grâce aux marques qui subventionnent les performances de reconnaissance numérique. 
Par ailleurs, les algorithmes ne récompensent pas uniquement le nombre de likes et de commentaires mais incitent aussi au communautarisme en renforçant les centres d’intérêt et donc ceux communs de chaque communauté, les rendant également autarciques. Les algorithmes de FaceBook[9] ayant largement participé avec les années à passer du « tout ouvert » au « tout communautaire. Ce qui renforce le sentiment d’appartenance et augmente de facto les oppositions avec les autres que l’on ne fréquente plus.
Le sacre de la consommation et de la visibilité narcissique vient supplanter le sacré et la quête de sens. Comme consommer pour consommer n’est en rien une finalité transcendante, les désillusions rendent les individus amers et renforcent, là aussi les insatisfactions et les frustrations.

Violence institutionnelle contre violences des rues

Face aux « explosions de violence » les réactions institutionnelles ont aggravé la situation avec par exemple l’utilisation du mot « racaille » par Nicolas Sarkozy. Pour intégrer les minorités il est important que l’État soit exemplaire. C’est cette faillite d’incarnation des valeurs que dépeint régulièrement Amin Maalouf au travers de ses ouvrages : « La civilisation occidentale a été, plus que tout autre, créatrice des valeurs universelles ; mais elle s’est montrée incapable de les transmettre convenablement.[10] » La violence institutionnelle vécue également lors des « dérapages » de certains policiers[11] accentue le problème car cela fragilise la confiance que l’on porte à un État protecteur et censé incarner les valeurs républicaines : Liberté – Égalité – Fraternité. 
Et bien entendu la sauvagerie des meurtres de Samuel Patty, du prêtre Jacques Hammel, pour ne parler que de quelques-uns ou des différents policiers blessés ou tués est inacceptable. Chaque acte mérite une réparation exemplaire. La demande des citoyens est que chacun soit traité de manière équivalente et qu’il n’y ait pas de favoritisme ou de mise à l’index systématique.

Tant que l’ensemble de l’humanité ne sera pas parvenu à un niveau de conscience permettant la constitution d’une éthique individuelle favorisant la prise en considération et le soin porté au collectif, l’État fait figure de Parent structurant. Si ce dernier est défaillant alors, en reflet, ses « enfants » le sont aussi. Et comme il est plus facile d’imputer aux plus faibles nos propres manquements, la stigmatisation des jeunes des banlieues qui détruisent les centres villes est plus aisée. Les frustrations cumulées se reportent des banlieues aux centres villes, là où sont concentrées les richesses et le luxe.

Par ailleurs, pour être entendus les représentants des minorités et/ou des banlieues ont besoin d’être rassemblées en un collectif audible et représentatif : « Une des difficultés reste la coordination de ces collectifs. Mais nous ne sommes plus en 2005. Les révoltes sont sorties des quartiers populaires, pour aller vers les centres-villes. Elles succèdent à des mouvements sociaux importants comme les « gilets jaunes » ou le mouvement contre la réforme de la retraite, qui se sont heurtés à la même logique répressive. Ce contexte donne peut-être la possibilité d’alliances ou de convergences.[12] »

La désagrégation de la classe ouvrière a eu un impact systémique

La désindustrialisation de l’économie française dans les années 1980 mettant les ouvriers au chômage a fragilisé les cités, dites, ouvrières, économiquement et aussi socialement. L’autorité paternelle se réduisant car le père n’était plus exemplaire et crédible, n’allant pas travailler, ne faisant plus entrer le salaire dans le ménage, perdant la face, ce sont les fils qui ont pris le pouvoir, complexe œdipien placé dans une perspective sociétale[13]. La désillusion est grande face à l’incapacité de l’État à apporter une réponse à ces personnes en perte de repères.
Alors se crée des zones de flous en termes de responsabilité, de rôles, flous immédiatement exploités. « Les conflits liés aux prises de pouvoir sont identifiés par les sociologues des organisations (Crozier, Friedberg) comme le fait de laisser des flous volontairement ou non au sein d’un système. C’est-à-dire ces zones non prévues, des limites non clarifiées qui conduisent les acteurs à prendre position dans ces espaces mal définis et créant ainsi des conflits de rôles et plus largement de territoire et des conflits de pouvoir. Car il s’agit de savoir qui sera le premier à déployer sa stratégie de conquête sur l’espace et sur ses concurrents.[14] »  

Eric Marlière attire notre attention sur le fait que la mise au chômage massive des ouvriers a également eu une conséquence sur le maillage social et les tissus associatifs : « Les solidarités populaires sont moins fortes qu’elles ne l’étaient dans les années 1980 en raison des processus d’individuation qui se sont matérialisés dans différentes compétitions, dans la poursuite des études pour certains, le business pour d’autres, sans oublier la volonté de quitter le « quartier » lorsque les personnes s’en sortent.[15] » Ce qui a au notamment pour conséquence les replis communautaires et à nouveau l’instrumentalisation institutionnelle du phénomène : « Aujourd’hui, la revendication d’égalité des associations antiracistes est majoritairement disqualifiée comme « communautariste » par les pouvoirs publics, le simple fait de mettre en évidence des inégalités de traitement venant entacher l’universalisme républicain… En 2021, le terme de « communautarisme » a été remplacé par celui de « séparatisme » avec la loi « confortant le respect des principes de la République », dite loi « séparatisme » qui institutionnalise tout un ensemble de pratiques jusque-là informelles.[16] »

C’est dans ces zones de flou qu’émergent celles de non droit avec la prolifération de la drogue et des dealers, apportant des réponses aux besoins d’exister, d’avoir un rôle, d’être utile, d’être reconnu et de gagner sa vie. Ce sont les critères qui changent d’une catégorie sociale à l’autre, mais les fondamentaux sont les mêmes.

Ainsi, pour solutionner le problème, c’est en fait une institutionnalisation de la stigmatisation qui accroît le sentiment d’injustice et les frustrations. La demande essentielle de ces personnes est d’être traitée de la même manière que le reste de la population et donc d’incarner la valeur d’égalité puis celle de fraternité. Inégalité de traitement désormais clairement identifiée par la position prise par certains policiers : « Deux grands syndicats, Alliance et Unsa-Police, qui représentent plus de la moitié des policiers, publient, dans un contexte de désordres urbains consécutifs à l’homicide perpétré par l’un des leurs, un communiqué dans lequel ils se déclarent « en guerre » contre des jeunes qu’ils appellent des « nuisibles » qu’il faut « mettre hors d’état de nuire » et annoncent qu’ils vont entrer « en résistance » si le gouvernement ne met pas en œuvre des « mesures concrètes » consistant à élargir encore leurs prérogatives, à leur assurer une protection judiciaire plus étendue et à exiger de la justice plus de sévérité à l’encontre des fauteurs de troubles.[17] » Si la position des policiers peut être comprise : être blessé et tué, gratuitement est insupportable, il apparait que celle violence en miroir s’est engouffrée dans un cercle vicieux. Toutefois, c’est à l’institution et à l’État de montrer l’exemple. Idem pour les médias, la couverture massive d’un jeune de banlieue tué par un policier et minorer d’autres sujets comme les agressions régulières d’acteurs de l’État dans certains quartiers renforce les positions de certains et radicalisent les autres. 

Ce qui ouvre le débat de la couverture médiatique et du traitement de l’information. De plus en plus de journalistes sont désormais free lance et auxquels on demande un papier de 5000 signes pour le lendemain sur des problématiques complexes qui nécessitent des explorations et de longues investigations[18]. Alors, il ne reste plus, pour beaucoup, que l’option de relayer des opinions clivantes car les algorithmes encouragent ce qui fait débat et crée le plus de commentaires haineux. Les rédactions de grands journaux ou magazines privilégient également l’audimat qui se traduit par des ventes.

Une autre construction de l’altérité

Nous n’assumons plus que l’homme puisse et doive s’humaniser en cultivant sa capacité de fraternité.
Abdennour Bidar

Rejetés par la majorité des Français, reste alors une construction de l’altérité dans une diversité ghettoïsée, sans dialogue avec la majorité de la population nationale, ce qui accentue les ruptures par méconnaissance, ignorance et rejet. Pour Marie-Hélène Bacqué les plus jeunes sont intéressés par la politique mais autrement : « Notre enquête Pop-Part auprès de jeunes de quartiers populaires en Île-de-France de 2017 à 2021 montre la force des expériences communes à ces jeunes. Ces expériences sont marquées par la stigmatisation territoriale, la discrimination raciale et la force des inégalités sociales.

Ces jeunes ont aussi en commun une expérience de l’altérité ; ils habitent dans des quartiers aux populations très diverses de par leurs origines et trajectoires migratoires. La religion a aussi joué un rôle important dans leur socialisation, qu’ils soient comme la plupart musulmans ou bien évangélistes.

Le rapport distendu avec la politique institutionnelle peut s’accompagner d’un réel intérêt pour le politique, que ce soit au niveau local, national ou international. Cette distance s’explique par le sentiment de ne pas être entendu, de ne pas être représenté. Les jeunes trouvent donc d’autres voix pour se faire entendre.[19] »

Ce qui accentue le clivage de compréhension et de représentativité de ce qui devrait être un socle commun.

La culture narcissique de masse

La cuture narcissique présentée largement par Christopher Lasch[20] nous alerte sur plusieurs éléments, une réduction du sujet au profit de l’objet, tout et tout le monde deviennent objet de consommation. Le culte de soi et le désintérêt du collectif, autrement dit, se prendre soi-même comme finalité. « Le narcissisme se développe à travers une conception de la réussite sociale vidée de sa substance. Les idoles, personnalités vivant pleinement le fantasme narcissique à travers la célébrité, jouent un rôle éminent dans nos sociétés en donnant le ton tant dans la vie publique que privée. Elles sont admirées sans limite ou critiquées pour elles-mêmes et non pour ce qu’elles font. Les actes, les raisons de l’accomplissement personnel n’importent plus. Ce qui compte (…) c’est le succès, la célébrité, la popularité pour eux-mêmes. On ne cherche pas l’approbation pour ce que l’on fait mais pour ce que l’on paraît, pour l’image plaisante que l’on projette, pour l’attention que l’on a réussi à attirer sur soi, tout ceci devant être sans cesse renouvelé et ratifié par la publicité » et/ou l’autopromotion apportée désormais par les réseaux sociaux. 

L’immédiateté a pour conséquence de couper de la notion de continuité de générations, notamment : « Lasch constate également un déclin du sens de la « continuité historique ». « Vivre dans l’instant est la passion dominante », écrit-il et nous perdons la notion d’appartenir à une « succession de générations qui, nées dans le passé, s’étendent vers le futur ».[21] » Ce qui va poser problème pour la transmission culturelle, historique comme des ancrages des valeurs républicaines et de ce qui fait société.

Lasch mentionne également le délitement de l’autorité et de la fonction paternelle qui se transforme, dans son aspect universel, dans le capitalisme qui a une facette structurante, sans père : « Les modèles familiaux et personnels ont été dépassés au profit d’une dépendance bureaucratique où l’individu est déresponsabilisé et considéré comme une victime des conditions sociales. » On comprend mieux le rejet des figures incarnant le père comme un Président de la République[22], par exemple, auquel on privilégie le cadre de consommation que propose le libéralisme.

Un changement de paradigme aux couleurs explosives

Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. 
Antonio Gramsci

Post-modernité et dérapage, régrés

La déconstruction du modèle dominant dit moderne (privilégiant les valeurs scientistes comme facteur de progrès) conduit à un changement radical de notre civilisation qui connaît une phase intermédiaire, la post-modernité. Ce moment où les repères se déconstruisent et où le risque est de vivre un chaos, au sens premier du terme, lié aux régressions et aux affrontements des différents modèles de société et communautés.
Nous y sommes.
Depuis une vingtaine d’années, en mode bricolage, des milliers de personnes s’essaient à co-construire le monde en émergence, là aussi avec des tonalités très différentes entre ceux qui poussent le transhumanisme, ceux qui imaginent demain sur les bases de la décroissance et du retour à la nature et ceux qui revisitent le pouvoir et proposent des gouvernances matures et des organisations libérées.
Et dans le même temps, les régressions mentionnées semblent s’être radicalisées et les élections de dirigeants populistes partout sur la planète désespèrent les acteurs de la démocratie.
Aux phases de progrès succèdent celles de régrés.

L’instrumentalisation de la violence, des manipulations dangereuses

Nous mettons en perspective quelques études qui expliquent des tendances souterraines qui nous agissent et/ou nous manipulent. Avec Jérôme Fourquet, L’archipel français, nous pouvons comprendre les modalités d’une société plurielle et divisée avec le délitement des composantes des référents culturels qui ont constitué la France. La restructuration des composantes de la famille (IVG, divorces, naissance hors mariage, homosexualité, PACS, PMA…) autant d’évolutions sociétales qui s’opposent au dogme religieux, ce qui participe à une déchristianisation avec un désengagement massif de la religion catholique. En parallèle une immigration en hausse avec des valeurs et des pratiques fortes d’un Islam parfois vécu comme conquérant conduisant là encore à des positions duelles : islamophobie contre islamo gauchisme[23], clivant une nouvelle fois la société et empêchant les débats. 

Un Islam conquérant que décrit Florence Bergeaud-Blackler avec ses ouvrages notamment sur Le frérisme et ses réseaux. « Ils (les frères musulmans) ne s’arrêteront pas, parce que nous sommes un des rares peules au monde à être porteur d’un universalisme qui s’oppose au leur.[24] » Ainsi, une utopie de société religieuse conquérante prenant l’Europe comme terrain d’expansion prend en otage aussi bien les musulmans modérés que les autres citoyens, pratiquants ou non en inversant les codes sémantiques (Jean-François Le Drian). Même si des philosophes comme Abdennour Bidar[25] invite à la modération et au réveil des musulmans à redéfinir leur religion et se rappeler des origines pacifiques du dogme.

Influences souterraines que met également en lumière Giuliano da Empoli avec les Ingénieurs du chaos, démontrant, sources à la clé, les mécanismes manipulatoires des réseaux sociaux pour orienter les personnes à voter pour des candidats populistes, s’appuyant principalement sur les opinions les plus clivantes possibles. Il explique comment les élections en Italie, aux USA, au Brésil, en Israël et désormais en France ont pu être “trafiquées” et comment la rage et la haine sont instrumentalisées. Pour ces ingénieurs du chaos, la politique est considérée comme un produit, les êtres humains comme des fourmis, notamment dans le cas du Mouvement 5 étoiles, en Italie. 

L’utilisation des données maximise les commentaires les plus revendicatifs, qui sont alors le fait des extrêmes politiques qui se rejoignent dans leur véhémence et sont alors utilisés pour créer des tendances politiques. Celles-ci n’ont plus aucun lien avec un réel projet politique, mais uniquement comme des tendances labiles, des effets de mode qui cristallisent leur incarnation au travers de personnages populistes. Ce qui explique comment un Donald Trump odieux, insultant, vociférant, manipulant les informations, fervent adepte des fake news et du complotisme et détestant une bonne part de la population américaine a pu être élu. La majorité des personnes de classes populaires avaient réussi à s’identifier à lui. Désormais ces ingénieurs du chaos jouent sur les pulsions, activent les points de vue des extrêmes. Celles-ci devenant le centre des expressions de vote, incitant à désunir et à « libérer les animal spiritset les pulsions les plus secrètes et violentes du public[26] ».

Ainsi, d’une “déconstruction naturelle” d’un modèle de civilisation (changement de paradigme) qui évolue, en passant par une étape de pertes de repères avant d’en créer de nouveaux, s’ajoute une volonté délibérée de pousser les personnes dans leur archaïsme en valorisant la haine et la violence. Cette désinhibition sociale généralisée a plusieurs impacts, celui de faire régresser psychologiquement les individus vers des comportements que chaque société, à sa manière, s’était ingéniée à endiguer, car la violence « brute » ne permet pas de tisser les liens sociaux de qualité et à une société de tenir ensemble. Et aussi, cette « libération des instincts » dans le champ politique participe à désagréger les démocraties. Les élans populistes invitent davantage à un retour aux dictatures qu’à encourager les évolutions de gouvernance. « Une fois les tabous brisés, il n’est pas possible de les recoller : quand les leaders actuels passeront de mode, il est peu probable que les électeurs, accoutumés aux drogues fortes du national-populisme, réclament à nouveau la camomille des partis traditionnels. Ils demanderont quelque chose de nouveau et de peut-être encore plus fort. »

Voilà bien le « drame » de ces phénomènes souterrains à savoir que le fruit des Lumières, les valeurs universalistes et les Droits de l’Homme et du Citoyen, obtenus à la suite de moments sanglants de notre histoire, ayant conduit aux plus belles élaborations démocratiques, aux expressions de tolérance et à l’accueil de la diversité qui ont ensemencé le monde comme horizon souhaitable se transforment en un chaos qui pourrait engloutir chacun.

Pour qu’un nouveau paradigme s’installe il faut un temps long pouvant aller jusqu’à 250 ans[27] ce qui nous fait oublier la cyclicité des sociétés. Nous avons toujours besoin de toucher les pires abysses humains comme avec la Seconde Guerre mondiale – les camps de concentration et la bombe atomique – pour accoucher des plus belles utopies pour notre monde. Aujourd’hui, il semble que nous soyons à nouveau plongés dans un abysse équivalent afin d’émerger de la suite. Pourtant ce nouveau paradigme est en construction[28].

Du narcissisme à l’addiction

En développant une culture narcissique de masse, se développe une addiction multiforme au culte de soi primant sur le collectif, aux dirigeants narcissiques et populistes, à la violence, à la rage, activant l’adrénaline qui permet des regroupements festifs déliant les pulsions jusqu’ici retenues. L’augmentation significative de l’usage des drogues qui à la fois diminuent les capacités cognitives et encouragent la dépendance participe à la croissance du business des narcotrafiquants. Activité illicite dont les acteurs sont connus pour être violents et dont leur nombre est croissant en France et utilisent quartiers et banlieues comme terrain privilégié de leurs trafics.

Narcissisme et addiction constituent un cocktail explosif qui touche une grande partie de la population et qui vient se manifester au travers des populations les plus stigmatisées. Mais elles sont la forme d’éruption visible, celle magmatique qui montre la tension sous-jacente et qui pourrait se traduire par des affrontements de parties de la population, les extrêmes politiques[29], qui n’hésitent pas à s’affronter dans la rue, théâtre Dyonésien[30] permanent d’orgies barbares. 

La post-modernité a forgé, en suivant Michel Maffesoli, son paradigme sur le fait que le désordre ritualisé vient s’opposer à la modernité et apporter une alternative à la violence, elle l’endigue. Rappelons-nous l’analogie mythologique grecque. Le calme de la Cité était représenté par l’archétype Appolon, « tout est parfait » auquel Dyonisos et ses bacchanales amenaient le désordre, la perturbation dans la routine du quotidien pour revitaliser le social. Le problème réside dans le fait d’analyse ce que nous vivons aujourd’hui, avec des lunettes inappropriées. Car les utilisations délibérées de nos fonctionnements archaïques viennent nous faire régresser de ce moment de névrose où l’ordre établi structure la société, il est la norme sociale. Carnaval étant son inversion vivifiante, ponctuelle, afin de revitaliser un nouveau cycle social d’un an. 
Ce que nous votons dans les rues, ne sont plus ces moments codifiés de carnaval. Il est question d’une régression à des stades plus psychopathiques, d’avant la construction identitaire de la névrose. Et c’est là que cette sauvagerie non domestiquée pourrait emporter tout sur son passage, notre démocratie, notre civilisation, etc. Et bien entendu, là aussi les acteurs comme les causes des violences sont pluriels. Il est impossible de plaquer une seule lecture à un phénomène complexe.

C’est à ces différentes strates de resurgissement de la violence que nous voulons rendre attentifs, car en se méprenant sur les causes, les réponses peuvent être inadaptées. Il est essentiel d’avoir en tête ce millefeuille qui interagit dans diverses dimensions et de manière simultanée pour participer à l’établissement d’un diagnostic solide, pluridisciplinaire et multifactoriel et identifier par nature de causes des réponses qui pourraient être plus solides et pérennes.

Du constat aux propositions

Que vos choix soit le reflet de vos espoirs et non de vos peurs.
Nelson Mandela

Notre objectif est de dépasser les clivages et de proposer une tierce voie aux oppositions systématiques afin de réapprendre à faire société et tisser ensemble la civilisation en capacité de faire face aux défis de notre monde.
Afin de passer des constats aux propositions nous suggérons de partager un décodeur de complexité.
Pour ce faire nous proposons d’utiliser un référentiel qui fait office de boussole pour cartographier les différents facteurs de violence. En les catégorisant, cela permet d’identifier ce qui manque pour comprendre et également catégoriser les réponses et co-élaborer, avec les acteurs du terrain, les chemins d’évolution et de sortie du schéma de violence.
Ceci facilitera l’articulation de nombreuses initiatives en fonction de leur efficacité versus l’endroit où elles peuvent opérer (maturité des collectifs et spécificités culturelles). 
Nous avons évoqué le rapport Borloo en début d’article, si nous pouvons apporter notre pierre c’est sur l’objectif 19 : A la rencontre de l’autre. Nous mettons au service des associations et des acteurs privés et publics nos 30 ans d’expérience dans le champ de la gestion des conflits et des violences et de la construction de l’altérité, de la coopération et de l’intelligence collective.
Il est question de retisser des liens pérennes, sortir des enfermements, des ostracisations et stigmatisations pour co-créer ensemble, des solutions à des besoins communs. Alors, nous pourrons mobiliser l’énergie de vie des citoyens vers une co-construction républicaine et non une destruction démocratique.

Des pistes de réponse

Christine Marsan, 14 juillet 2023


[1] Facteurs d’ostracisation des “jeunes des banlieues” largement renseignés par des auteurs comme Jean-Marc Stébé, la crise des banlieues, Annie Fourcaut, Banlieue rouge ou Xavier de Jarcy, Les abandonnés. Les critères sont multiples et le manque de futur pour certains, le rejet, le racisme vécu (contrôle au faciès) sont autant de facteurs explosifs qui sont faciles à instrumentaliser.

[2] Vivre ensemble, vivre en grand, Rapport Borloo sur les banlieues : https://fr.scribd.com/document/657252187/Plan-Borloo-pour-les-banlieues

[3] https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/banlieues-nous-avons-tout-essaye-sauf-le-prive-801482.html ; https://www.francetvinfo.fr/vrai-ou-fake/emeutes-apres-la-mort-de-nahel-quatre-questions-sur-le-budget-de-l-etat-dedie-aux-banlieues_5933927.html

[4] https://www.tf1info.fr/societe/plan-marshall-pour-les-banlieues-ou-est-passe-l-argent-1534654.html

[5] Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion, 2014.

[6] https://www.publicsenat.fr/actualites/societe/fonds-marianne-marlene-schiappa-a-refuse-une-subvention-de-100-000-euros-a-sos-racisme

[7] https://www.capital.fr/economie-politique/le-top-50-des-plus-grosses-fortunes-de-france-858220

[8] https://www.lopinion.fr/politique/emeutes-urbaines-et-frustration-consommatoire-la-chronique-de-raphael-llorca

[9] https://www.philomag.com/articles/pacome-thiellement-les-reseaux-sociaux-sont-un-piege-absolu-pour-ceux-qui-veulent?amp

[10] Amin Maalouf, Le déréglément du monde, Le Livre de Poche, 2009.

[11] https://www.scienceshumaines.com/un-reservoir-de-colere-se-remplit-peu-a-peu-entretien-avec-jacques-de-maillard_fr_46246.html?utm_source=brevo&utm_campaign=NL230710&utm_medium=email

[12] https://theconversation.com/quartiers-populaires-40-ans-de-deni-209008

[13] https://www.cairn.info/violences-en-entreprise–9782804150143.htm

[14] https://blogs.mediapart.fr/christine-marsan/blog/100723/violence-et-interstices (Adapté).

[15] https://theconversation.com/quartiers-populaires-40-ans-de-deni-209008

[16] https://theconversation.com/quartiers-populaires-40-ans-de-deni-209008

[17] https://aoc.media/opinion/2023/07/09/la-police-contre-la-republique/

[18] https://www.etui.org/fr/themes/sante-et-securite-conditions-de-travail/hesamag/journaliste-un-metier-en-voie-de-precarisation/le-burn-out-des-journalistes-symptome-d-un-malaise-dans-les-redactions

[19] https://theconversation.com/quartiers-populaires-40-ans-de-deni-209008

[20] Christopher Lasch, La cuture du narcissisme, Flammarion, 2008. https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Culture_du_narcissisme

[21] https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Culture_du_narcissisme

[22] Ce qui repose la question de son exemplarité ou tout du moins de sa posture.

[23] Philippe Fabry, Léo Portal, Islamogauchisme, populisme et nouveau clivage gauche-droite, VA Editions, 2021.

[24] Florence Bergeaud-Blackler, Le frérisme et ses réseaux, Odile Jacob, 2023.

[25] Abdenour Bidar, Lettre ouverte au monde musulman, Les Liens qui Libèrent, 2015 ; Les tisserands, Les Liens qui Libèrent, 2016 ; Génie de la France, le vrai sens de la laïcité, Albin Michel, 2021.

[26] Guiliano da Empoli, Les ingénieurs du chaos, Folio actuel, Gallimard, 2019.

[27] Ce qui tend à se réduire en ce moment avec les accélérations numériques de partage de l’information. Pour un plus long développement voir, https://www.acatl.fr/la-delicate-transition/

[28] Marc Luyckx Ghisi, 2 milliards de réenchanteurs, Actes Sud, 2023

[29] https://www.liberation.fr/politique/mort-de-nahel-les-milices-dextreme-droite-en-action-dans-les-emeutes-20230705_JJXU4ZXQPFGK3JJ65PZH3F4T5Y/

[30] Michel Maffesoli, L’ombre de Dyonisos, LGF, Livre de Poche, 1991. 

La sobriété d’humeur(s)

5 novembre 2022 à 18:30

Tandis que tous les médias, suivant les élans écologistes et désormais les incitations du Gouvernement nous incitent à la sobriété dans nos pratiques quotidiennes de consommation, notamment énergétique, et si nous prenions un autre angle ? Celui de la sobriété des humeurs.

Nos excès de consommation ajoutés aux impacts géopolitiques et économiques des conflits et, en l’espèce de la guerre en Ukraine, nous obligent à reconsidérer notre consommation énergétique. Et si nous faisions un pas de côté ? 

A cette décroissance souhaitée par les uns et imposée pour les autres, nous sommes invités à la mesure, au raisonnable. En cela, cela représente bien les conséquences de ce changement majeur de paradigme de civilisation dont nous sommes contemporains. Nous sommes passés de la modernité, au mythe prométhéen du progrès, de la science caractérisée par une industrialisation à outrance et une prédation « normale » des ressources naturelles, au rappel fait par Michel Serres ou Elisée Reclus « nous sommes le vivant qui prend conscience de lui-même »[1]. Nous sommes partie prenante du vivant et si nous continuons à détruire la biodiversité, notre avenir est bien compromis. La Terre se remettra de notre disparition, nous, nous risquons de ne pas être prêts.

La guerre en Ukraine nous conduit à prendre davantage conscience de nos interdépendances mondiales pour nos ressources, essentielles, voire vitales. En avoir un accès réduit, nous freine, nous limite et nous rappelle notre condition humaine, finie, que nous pensions avoir pu dépasser avec l’élan démiurgique moderne, puis transhumaniste. Au « Dieu est mort » de Nietzsche, nous nous sommes convaincus que nous pouvions le remplacer. Et tout comme Icare, nous nous sommes brûlés les ailes. Nous retombons douloureusement sur le sol de la Terre, bien réel et qui nous rappelle les limites de tout ce qui est vivant, à savoir fini et mortel.

Quelle blessure narcissique !

Ceci pourrait nous conduire à des fraternités et à penser de manière transdisciplinaire des solutions, certains travaillent dans ce sens mais pour une grande majorité, il est surtout question de s’opposer de toutes les manières, entraînant clivages, communautarismes, séparatismes de tout poil. Et ces incompréhensions, voire ces rejets de l’altérité sont largement amplifiés par les réseaux sociaux dont les algorithmes sont programmés pour faire caisse de résonnance à ce qui crée le plus de clivage.

Si nous développons des solidarités c’est que nous reconnaissons les évidences et que nous cherchons, consciemment à apporter des réponses.

Cependant, cela pourrait passer par cette prise de conscience qui plonge dans l’éco-anxiété. Il vaut mieux encourager les distractions et les nouveaux jeux du cirque en clivant toutes les singularités humaines.

Alors, une piste.

Et si ces crises répétées nous invitaient aussi et peut-être essentiellement à une sobriété d’humeurs ? Et si à la blessure narcissique nous répondions autrement que par une selfie-obésité obscène de tous les détails de notre quotidien créant une pollution numérique qui a un impact significatif sur notre empreinte carbone, équivalent à l’aéronautique[2] ? Et si nous apprenions à « piloter nos émotions » plutôt que de les laisser divaguer, s’épancher et chercher toujours des coupables pour assouvir nos maux ? Les thérapies publiques sont une nouvelle facette narcissique de cette intériorité découverte et mise en pâture sur les réseaux. Car si elles exorcisent les maux des uns elles incriminent bien vite les autres, clivant à nouveau et cédant, sans modération, à la vindicte et à l’accusation. Cet extime crée la surenchère et ne garantit pas la catharsis ni la guérison. Les tribunaux de sorcières de notre temps changent plusieurs fois par an de victimes. 

La sobriété serait alors, l’examen mature des blessures et des souffrances individuelles et collectives pour élaborer des dialogues constructifs et réparateurs dans lesquels chacun assumerait la part qui lui incombe sans prendre la terre entière à parti. Et si la sobriété invitait à la discrétion retrouvée, à la mesure, à l’économie de moyens pour respecter chacun ? Comprendre que ces extimes sont des manipulations algorithmiques qui nourrissent un capitalisme numérique[3] dont nous sommes les instruments et les objets.

Et si nous avons des blessures collectives à guérir, comment le faire en maturité, dans le respect de chacun afin de ne pas inverser la violence des victimes sur les bourreaux qui renverse la dynamique énergétique et participe à une inflation d’égos en colère ?

Et si la sobriété nous invitait à grandir en sagesse ? Reconnaître notre condition humaine, finie, abandonner cette illusion de se croire immortel et divin, accepter d’être un maillon du vivant et plutôt que de nous croire supérieurs, accepter la responsabilité et l’impact de la conscience sur le reste de la nature. Alors responsabilité et engagements riment avec sobriété et discrétion. Préférer le silence et agir en justesse. Nous redresser comme sujets pensants et choisir une liberté, sobre en dépense énergétique, d’humeur.s….


[1] La citation exacte : « L’homme est la nature qui prend conscience d’elle-même. » Elisée Reclus.

[2] https://www.greenly.earth/blog-fr/empreinte-carbone-numerique?utm_term=&utm_campaign=perf-max-fr&utm_source=google&utm_medium=cpc&utm_content=&utm_term=&utm_campaign=1:+PM+%7C+2:+Performances+Max+%7C+3:+Perf+Max+FR+%7C+4:+FR&utm_source=adwords&utm_medium=ppc&hsa_acc=8929442750&hsa_cam=16819111376&hsa_grp=&hsa_ad=&hsa_src=x&hsa_tgt=&hsa_kw=&hsa_mt=&hsa_net=adwords&hsa_ver=3&gclid=Cj0KCQjwnP-ZBhDiARIsAH3FSRfUmynkpQ8tm5bo8iBhYfEJEVq9Z2VfzPoH5tHj661RoX8b-knsCbAaAm09EALw_wcB

[3] Daniel Cohen, Homo nurericus, Albin Michel, 2022.

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