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Symphonie d’émotions et gouvernance

Et si le vide de projet de politique générale se traduisait par l’instrumentalisation des émotions ? Ou comment gouverner à partir de la peur ou de la colère.
Et que se passerait-il si nous choisissions la joie ? Utopie ou opportunité résiliente de transformer le monde ?

Crises, choc et peur

Une « stratégie du choc » est un ensemble de tactiques brutales qui visent à tirer systématiquement partie du désarroi d’une population à la suite d’un choc collectif pour faire passer en force des mesures extrémistes en faveur des grandes corporations, mesures souvent qualifiées de « thérapie de choc ». 
Naomi Klein

La crise sanitaire a mis en lumière les effets du gouvernement par la peur et aussi les mesures drastiques prises pour priver les citoyens de liberté au prétexte de la santé publique. Et ceci dans l’assentiment quasi général. Si nous voulions tester la soumission d’un peuple nous n’aurions pas fait mieux. Comme le test a été mondial, nous voyons l’efficacité de la gouvernance par la peur. Stratégie largement décrite par Naomi Klein[1]. Chacun étant invité à dénoncer son voisin, tandis que la « collaboration » de bien triste mémoire n’est pas si éloignée dans notre histoire. Les progrès numériques fournissent les ressources idoines pour une surveillance accrue[2] de chacun dans l’acceptation apathique de la majorité. Celle-ci privilégiant le fait d’être tranquille aux soubresauts ébouriffants de la liberté.

L’amnésie historique est un phénomène inquiétant,
non seulement parce qu’elle porte atteinte à l’intégrité morale et intellectuelle, 
mais aussi parce qu’elle prépare pour les crimes à venir. 
Noam Chomsky

Gouverner en entretenant la mémoire consisterait à développer l’esprit critique par la profondeur des analyses philosophiques et historiques et il semble que le temps d’Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Hannah Arendt ou encore Simone Weil soi relégué aux bibliothèques de philo.

De la peur à la colère, l’apologie de l’affrontement
Dans un contexte général populiste et régressif valorisant les communautés qui s’affrontent, il n’y a guère d’interstices pour le dialogue, le débat fécond. En revanche, à la peur succède la colère et c’est le carburant émotionnel des extrêmes de droite comme de gauche. Le libéralisme entretient la peur et la soumission lorsque les populismes vendent la colère et les révolutions comme promesse de meilleurs lendemains.

Les colères attisent les conflits et conduisent plus sûrement aux affrontements qui permettent l’avènement des armées pour faire respecter l’ordre. Et nous passons des « gardiens de la paix » aux « forces de l’ordre », comme aime à le rappeler Patrick Burensteinas. Car les mots ont un poids sur le réel, l’influence et le colore de l’intention de ses gouvernants. 

L’art de la guerre, c’est de soumettre l’ennemi sans combat.
Sun Tzu l’art de la guerre

Marteler son discours de langage guerrier prépare les esprits aux affrontements et les ventes d’armes trouvent alors tout naturellement leur chemin vers les zones de combat. La guerre est alors la norme et la paix vécue comme une utopie. Pourtant, plus de 70 ans sans guerre mondiale nous avait fort bien convenu jusqu’ici.

Chacun a la responsabilité de faire croître la paix en lui afin que la paix devienne générale. 
Dalaï Lama

La prise de conscience écologique : carrousel d’émotions
Les mises en garde des acteurs engagés pour le climat agissent sur trois émotions : la peur, la colère et la tristesse. Les alertes répétées conduisent à sortir les personnes du déni et certaines sombrent alors dans l’éco-anxiété. D’autres envisagent des actes virulents que d’aucuns qualifient d’écoterrorisme, car face au déni et à l’inaction, après de multiples stratégies, il ne reste plus que la violence de la colère et du désarroi. Les rapports du GIEC et des acteurs qui relaient ces messages conduisant surtout à la peur, craignant de ne pas savoir agir correctement.

Mes forêts sont en train de brûler partout, mes coraux sont en train de crever, mes lacs s’assèchent, beaucoup de mes habitants veulent fuir leur pays … Pour préserver ce qui peut l’être, vous avez 30 ans pour diviser les émissions de gaz à effet de serre par 3. 
Vous pouvez aussi attendre que tout devienne invivable. 
Le monde sans fin. Jean-Marc Jancovici

Et ce qui taraude tous ceux qui sont impliqués dans les transitions c’est l’inertie des comportements. La grande majorité a bien du mal à modifier ses habitudes. La créativité vient en renfort pallier les silices de nos routines. Les fresques[3] se multiplient pour réussir à faire bouger les lignes et parvenir à ce point de bascule tant rêvé, étape à partir de laquelle la minorité des citoyens agissant permet de passer d’un paradigme déclinant à celui émergent. Il faut un nombre significatif d’individus engagés dans le modèle de société en construction pour que l’ancien se délite et laisse la place au nouveau.

Assumons que nous sommes dans une étape de bricolage au sens de Lévi-Strauss[4], nous avançons par essais-erreurs, à plus de 8 milliards sur un bateau dont certains assurent qu’il s’agit du Titanic, comme le mentionnait à son époque Nicolas Hulot, d’autres le radeau de la Méduse… Nous tâtonnons pour co-construire demain. Pour le moment, nous avons la tête dans les utopies et nos comportements restent souvent coincés dans le modèle de compétition égotique. Le décalage tient à la difficulté d’incarner nos convictions. Mais ça progresse.
Dans notre monde complexe et systémique, les effets de nos actions reviennent de plus en plus vite et nous permettent de nous réguler et de nous ajuster pour modifier ce qui doit l’être.

Et si pour réussir les émergences d’alternatives nous convoquions la joie ?

Et si nous mobilisions la joie ?

Le désir qui naît de la joie est plus fort que le désir qui naît de la tristesse. 
Baruch Spinoza

Et si nous misions davantage sur un désir « pour » qui libère plutôt qu’un désir « contre » qui aliène ? Longtemps la joie a été bannie, principalement depuis les Lumières et encore davantage au XIXeme siècle, celle-ci devenant l’apanage des classes populaires depuis que le bonheur pour tous avait poussé les nobles à privilégier le spleen, la nostalgie dans un romantisme de classe. Plus tard, manifester socialement trop de joie était assimilé à de l’hystérie et déclassé comme expression féminine et inappropriée au champ professionnel[5]. Le sérieux et les bougonneries devaient alors régir le champ des performances pendant plusieurs décennies ; ceci jusqu’à ce que Spinoza[6] soit redécouvert avec la quête du bonheur au travail.

Que se passerait-il si nous placions la joie comme émotion principale pour gouverner nos vies, nos engagements et nos États ? Une fois la critique « bisounours » ou « doux rêveur » passée, nous pourrions mobiliser l’extraordinaire énergie des hormones décrites dans la psychologie positive[7], la dopamine, la sérotonine, l’endorphine et l’ocytocine[8] qui, toutes, apportent motivation, enthousiasme, motivation et renforcement positif des actions.

Alors, pourquoi ne pas fonder nos sociétés et le moteur de nos changements sur la joie ?
Comme l’avait mis en perspective Spinoza en son temps, la joie est intrinsèquement liée à la liberté. Un être joyeux, et donc non soumis à ses tourments, pourra écouter ses désirs véritables et choisir, en conscience, là où il souhaite mettre son énergie et déployer ses actions.

Quel est donc le gouvernement qui aurait envie de s’accommoder de la liberté de ses citoyens, une démocratie mature, une gouvernance partagée ?

Pourtant quelles énergies dépensées à contenir les citoyens ! 
Et si nous prenions le risque de partager le pouvoir ? Et si nous tentions de nous rendre autonomes et de partager une gouvernance qui nous conduise à devenir matures et « fabrique » des Hommes et des Femmes Debout, libres et engagés ?

C’est essentiellement une question de représentation du réel qui nous empêche de réaliser des transformations d’envergure. Osons remplacer la séquence : compétition, opposition, conflits, guerre « normale » par coopération, entraide, confiance, la paix est la norme et voyons les émotions mobilisées et les changements significatifs dans les comportements individuels et collectifs. Ceci a un impact sur toutes les composantes : économique, politique, sociale. Nous pourrions muter d’un pouvoir basé sur l’ego à une puissance de vie construite sur l’éco.
Comme dirait l’Institut des Futurs Souhaitables, au pire ça marche !

Essayons les transformations basées sur la dynamique du vivant et la joie.

Christine Marsan, 24 janvier 2024.


[1] https://www.actes-sud.fr/catalogue/economie/la-strategie-du-choc

[2] https://www.unilim.fr/interfaces-numeriques/461

[3] La fresque du climat est la plus énergique et efficace avec plus d’un million de fresqueurs dans le monde. https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7049631725458444288/

[4] « De nos jours, le bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés par comparaison avec ceux de l’homme de l’art. /…/Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils conçus et procurés à la mesure de son projet: son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit, et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». /…/ Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi.»  Claude Levi Strauss, La pensée sauvage – Agora (1962)

[5] Histoire des émotions, vol. 1 à 3, Collectif, Points, 2021. Christophe André, Psychologie de la peur : craintes, angoisses et phobies, Odile Jacob, 2005.

[6] Bruno Giuliani, Le bonheur avec Spinoza, Almora, 2017. Frédéric Lenoir, Le miracle Spinoza : une philosophie pour éclairer notre vie, Le Livre de Poche, 2019.

[7] Jacques Lecomte, Introduction à la psychologie positive, Dunod, 2014. Christophe André, Et n’oublie pas d’être heureux, Odile Jacob, 2016.

[8] La dopamine est un neurotransmetteur, elle renforce les actions qui apportent du plaisir et active le système récompense/renforcement. Elle peut conduire à des prises de risques. La sérotonine est également un neurotransmetteur, associé à l’état de bonheur et pousse l’individu à maintenir une situation qui lui est favorable et tend à éviter les risques. L’endorphine est un neuropeptide opioïde, un neuromédiateur qui a des propriétés analgésiques, similaire aux opiacés et procure une sensation de bien-être et d’euphorie. Elle est particulièrement secrétée lors d’activités physiques, ce qui peut expliquer l’addiction aux sports intenses. L’ocytocine est un neuropeptide qui est impliqué dans la reproduction sexuelle particulièrement pendant et après la naissance. Elle se traduit par la confiance, l’empathie, l’attachement, la générosité et la sexualité.

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Nous mourrons

Juliette, 
Juliette Armanet,
on t’aime, 
je t’aime.
On a le droit de déclarer ce genre de flamme à celle qui a placé l’amour au coeur de son oeuvre. 

« Etes-vous obsédés ? » nous disait-elle dans ce torride, romantique et sensuel concert avant-hier soir au Nice Jazz Festival 
Avant d’enchaîner en un ultime solo avec « Je ne pense qu’à ça ».
Je me souviens dans mon enfance, cette chanson de Henri Salvador, Voilactus « Drôle de planète », petit extraterrestre raillant nos problèmes et nos contradictions pendant que le grand Salvador arguait de l’amour et du romantisme : « L’amour! l’amour ! Je t’aime ! Je t’aime ! C’est tout ce que vous avez comme problème ! Ah ! Ah ! Drôle de planète ! je retourne sur ma planète ! »

Ce fut bon de communier dans l’amour avec toi, Juliette.
Dans ce concert généreux où je t’ai sentie accro à nous autant qu’à la scène. 
Ce fut bon parce que le bateau coule.
Parce que le dernier jour du disco est peut-être le dernier jour tout court.
Parce que la fin du moteur à explosion voit exploser les batteries électriques. Avec les mêmes bagnoles et plus personne qui ne veut se déplacer sans assistance, fut-ce en vélo, en trottinette, en eFoil…
Parce que des milliards d’individus consomment de la vidéo à gogo et comme des gogos, en métro, en tram, ou en bateau à voile.
Parce que rien n’est fait pour que les choses changent.
Parce que pendant que tu nous invites à brûler le feu, nous sommes les saucisses stupides qui grillons sur la seule planète vivable à bien des années-lumières à la ronde.
Parce que la Transition n’a pas commencé.
Parce que tout le monde s’en fout malgré les belles paroles et les autres plus savantes.

Merci, pour ce moment d’amour Juliette.
Qu’il y a-t-il de plus important en effet désormais ?
S’enivrer de musique et d’amour.
Brûler de l’intérieur.
Communier.
Aimer.
Et encore aimer.
Et se saoûler davantage de musique encore.
Jusqu’à plus soif.
Merci Juliette, pour cet incendie d’Amour place Masséna.
Oui, mourons d’amour et aimons pendant que nous mourons.
Il n’y a plus rien d’autre à faire peut-être…
« Nous mourrons » disait l’héroïne du Patient Anglais, blessée dans sa grotte.

Je t’aime.

Nous mourrons. Nous mourrons riches de nos amants, de nos familles, des saveurs que nous avons goûtées, des corps que nous avons étreints, et explorés comme des rivières, des peurs où nous nous sommes réfugiés, comme dans cette maudite grotte. Je veux que tout cela soit inscrit sur mon corps. Nous sommes les vrais pays, et non pas ces frontières tracées sur des cartes portant le nom d’hommes puissants. Je sais que tu viendras, que tu m’emporteras dans le palais des vents. Tout ce que je voulais, c’était me promener dans ces lieux avec toi, avec des amis, dans un monde sans cartes.

(La grotte des nageurs)

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Vie sauvage

Sur mon balcon, face au Levant, je sirote un café à peine levé.
Le soleil s’élance déjà bien haut. Les beaux jours sont de retour.

Je les vois soudain émerger du tronc de palmier étêté au sommet duquel, c’est confirmé, se préparait une couvée.
Deux petites têtes d’oisillon.
Mon cœur ne fait qu’un bond. Car nous guettions ce moment d’une nichée en suspens.

Creusé depuis le haut, érodé par les intempéries, élargi par picorements, le sommet de ce palmier, promis à un abattage qui ne venait jamais, s’était fait nid naturel. Ne nécessitant pour une couvée aucun effort de construction.

Un goéland y était installé depuis des semaines, dans l’attitude typique de l’oiseau qui couve et protège.
Mais nous étions interrogatifs. Les goélands ont besoin d’une aire importante et haut placée pour les premiers décollages. Des années d’observation nous l’avaient enseigné.
Il nous semblait que des oisillons qui devaient éclore au sommet de ce totem isolé ne pouvaient que se retrouver prisonniers.
J’émis l’hypothèse de leur déplacement ultérieur par les parents vers le futur lieu stratégique de leurs premiers essais de vol. En l’occurrence, les toits de tuile environnants.

Pour l’heure, l’urgence n’était pas là.
Les piaillements aigus réclamaient nourriture.
Les goélands se relayaient, certains en manœuvre d’intimidation incluant mon balcon, sécurisant l’espace de leurs rondes et de leurs cris.

Je préparais un dossier pour mon média dont le titre était « Îlots de reconquête et poches de résilience ».
J’avais d’abord pensé uniquement aux expériences d’écoquartier et de tiers-lieu.
Mais la vie sauvage aussi m’interpellait à nouveau.
Elle était bien là. Sous mes yeux. Au centre même de la cinquième ville de France.
Elle n’était balisée d’aucun parcours pédagogique, aucun guide, ni ne bénéficiait de la surveillance de gardes dûment assermentés.

La vie sauvage s’imposait. 
Malgré notre 5G et les promesses de notre intelligence artificielle. Malgré les NFT et les métavers. 

J’avais déjà été ému de la présence un matin d’un pic-vert martelant ce même palmier-pilier. C’était la toute première vois que j’observais cette espèce en plein centre-ville.
Et pourtant, le petit oasis de verdure en contrebas accueillait une gente ailée des plus variée, outre les goélands et les pigeons : pies, merles, martinets, étourneaux, tourterelles et autres petits passereaux.

La vie sauvage est à nos portes.
Et cela me donne encore de l’espoir.
Le bulldozer anthropique n’a pas encore tout ratissé.
Tout dévasté.
Tout aplani.

Sur les toits environnants, poseurs de tuile et promoteurs aménageurs de comble avaient fait fuir les goélands, habituels locataires de ces pentes tuilées.
En contrebas, l’on mène une opération d’étanchéification du toit d’une ancienne imprimerie.
Dans les alentours, les rues sont éventrées afin que la fée électricité nous serve mieux.
Ça désamiante en tenue de protection, ça perce, ça éventre.
Chaos des marteaux-piqueurs et tourments des perceuses.

Au sommet d’un palmier mort depuis longtemps, un couple de goélands viennent à nouveau d’entrer dans leur vie de jeunes parents.

Vie sauvage.
Telle sera votre raison d’être chers petits oisillons.
Puisse cela être permis aussi longtemps que cette planète sera l’improbable nid du vivant.

Nice, le vendredi 29 avril 2022

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Des révolutions discrètes

J’ai un problème avec le terme révolution.
Sa connotation table rase. Il y aurait un avant et un après. Et pour être plus précis : il y aurait un progrès.  

Mais qu’est-ce que révolutionne vraiment les révolutions ? Qu’est-ce qu’elles changent définitivement à l’aune de la condition humaine ? Toutes les révolutions. Les politiques comme les scientifiques. La lame qui s’abat sur les nuques comme le piston qui repousse la bielle. La république ou la thermodynamique. Des classes ont seulement fait place à des castes. Des chevaux vapeurs à des bêtes de trait. 
J’assume pleinement ce scepticisme. Lequel s’attache aussi à la « quatrième révolution ». L’informatique. Elle a fait passer le monde de l’analogique au discret. Dans l’autre acception de discret : séparé, divisé. Discret par discernement. Discret au sens mathématique. Discret par opposition à continu. Un très vieux débat qui animait déjà les philosophes grecs. Continuum ou atomes ? Et bien plus tard : corpusculaire ou ondulatoire ? En orient, le bouddhisme zen allait se diviser en écoles de l’éveil subit (la gifle du maître !) et de l’éveil progressif (polir chaque jour le miroir).

La naissance de l’informatique. Une révolution étymologiquement discrète, donc. 

L’analogique est un jeu de correspondances. La hauteur du mercure me donne le niveau de température. En programmation, l’ensemble des valeurs que peut prendre une donnée est distinct. La « discrétisation » est la transposition d’un état continu en son équivalent discret. Première étape vers la résolution numérique d’un problème ou sa programmation sur machine. 

Cette révolution discrète est pourtant si bruyante.
Du bruit dans les amphis, du bruit sur la toile, du bruit sur les réseaux.
On nous avait prédit la fin du travail comme on nous avait déjà annoncé la fin de l’Histoire.
Ce tenace messianisme qui tient l’être humain. Fut-ce chez l’individu le plus porté au discernement justement, fut-ce le plus matérialiste d’entre tous (Ah, cette transposition marxiste du salut céleste chrétien en un salut terrestre de grand soir !). Du Dreamtime des aborigènes aux paradis perdus du poète : la plus universelle des nostalgies et/ou de fantasme.

Big Data, Intelligence Artificielle… On nous avait aussi prédit un « Deuxième âge des machines ». Au premier âge d’une complémentarité homme/machine succéderait un âge de l’automatisation des tâches cognitives. Repends-toi Homo Faber ! L’avènement des machines et des objets intelligents est proche ! Il y a dix ans, une étude alertait sur le risque de disparition d’un métier sur deux aux Etats-Unis du fait de la digitalisation. Une décennie plus tard, rien de cela mais le constat bien réel que la tech, elle, licencie à tour de bras. Que le métavers fait davantage recette sur les engagements de post que sur les business model. Que les cryptomonnaies sont d’une extrême volatilité nonobstant la voracité énergétique des blockchains.
Pire : que le tout numérique est devenu une religion. La pensée magique de tous les enfumages. Masquant l’irrépressible régression sur les services publics. Sur les services tout court. Des Doctolib sans docteurs et des plis postaux définitivement non prioritaires. 

ChatGPT vient d’arriver dans toute sa brutalité. Tout le monde a du « révolution » plein le post. Pourtant, s’il y a un modèle très ancien que reproduit ChatGPT c’est bien celui du capitalisme prédateur. ChatGPT relève bel et bien d’un extractivisme avide pour lequel la fin justifie les moyens. Aucune différence de modèle entre les premiers puits de forage du XIXème siècle et cet agent conversationnel bon teint. Ah, ce pétrole est sur la terre de tes ancêtres ? Allez, dégage, prends ces figues et va jouer ailleurs. Ah, ce contenu de réponse agrège des contenus qui ont été produit par des scientifiques, des chercheurs, des journalistes, des consultants, des blogueurs, des entreprises… ? Bon, les « auteurs » on ne va pas en faire un plat, il s’agit du futur quand même ! Ce mythe du « progrès » qui autorise toutes les libertés. Toutes les mains-basses. Oui, ChatGPT, une extraction sans éthique ni transparence. S’affranchir totalement de la question des sources : une première dans l’histoire de l’humanité selon Gaspard Koenig dans sa dernière chronique pour Les Échos : la faillite épistémologique de ChatGPT.

Déjà, de la même manière qu’avec la garde rapprochée de Jancovici et ses autres nombreux zélateurs pro-nucléaires, les pro-IA s’activent sur le net pour moucher tous ces sceptiques à l’égard des agents conversationnels. 
En réalité, remettre en question ces robots de la tchatche et le tout numérique ce n’est ni vouloir tourner le dos à l’IA ni désirer une espèce de hacking absolu qui débrancherait définitivement le monde de l’informatique. L’IA pourrait par exemple donner un avenir digne de ce nom à l’énergie osmotique (générée par la rencontre d’eaux aux concentrations de sel différentes), et probablement à l’ensemble des énergies renouvelables en quête d’une rentabilité compétitive. (Lire : L’innovation et l’intelligence artificielle sont les pièces manquantes de la transition énergétique européenne, La Tribune, Juillet 2022).

Révolution… 
Je me tiens juste à bonne distance du concept.
Parce que si révolution il y a, je me dis que la plus importante qui se joue actuellement n’est peut-être pas celle qu’on croit.
D’aucuns lient le désengagement actuel des salariés avec l’hyperconnexion généralisée. 
Je prépare actuellement un texte qui n’a pas une vision aussi simpliste.
Il me semble justement que se reconnecter au travail est l’autre révolution, discrète celle-là au sens le plus courant du terme, qui se joue actuellement. 
Semaine de 4 jours, congés illimités, job sharing et même top sharing… 
L’innovation sociale me semble bien plus convaincante aujourd’hui que le disruptif tech.
Entendez encore une fois que je reste nuancé en la matière : c’est précisément la digitalisation des activités qui a permis au mouvement du job sharing, né aux Etats-Unis en 1976, de s’imposer dans certains pays comme la Suisse par exemple.

Révolution…
Pardonnez mon scepticisme, mais oui, je partage aussi cette vision du sociologue Paul Virilio, créateur du concept de Dromologie (La vitesse c’est l’état d’urgence), et qui était également obsédé par le thème de l’accident : « L’accident est un miracle à l’envers, un miracle laïc, un révélateur. Inventer le navire, c’est inventer le naufrage, inventer l’avion c’est inventer le crash, inventer l’électricité c’est inventer l’électrocution… Chaque technologie véhicule sa propre négativité, qui est innovée dans le même temps que le progrès technique. »

Voilà, surtout rester vigilant et les pieds bien sur terre quand on commence à apercevoir des licornes. Bien se frotter les yeux, et ne pas prendre de la verroterie pour du cristal. Du Concours Lépine pour du brevet Edison.
Pareil, je n’ai rien contre les start up en soi. Le Collectif des Start Up Industrielles a par exemple tout mon soutien. Je n’ai aucun problème non plus avec les activités en pure player mais je suis bien plus sensible au click&mortar (concept des débuts d’internet. Ok Boomer !).

Quels seront les accidents propres à l’industrie 4.0 ?
Quels seront les accidents propres à l’IA ?

Il me semble que deux mouvements contradictoires se construisent actuellement sous nos yeux en lien avec la « révolution informatique » : l’un dans l’émancipation, l’autre dans l’aliénation. Deux tendances de fond, sociétale et technologique.
Travailler moins mais mieux dans le premier cas.
Injonction permanente à la connexion et totale déconnection du réel dans l’autre. 

Certains disent que ce n’est pas l’imagination, comme on le souhaitait en mai 1968, mais la vitesse qui est arrivée au pouvoir.
J’espère qu’ils ont tort.
Et qu’on va ralentir.
Dans la dialectique permanente de la rupture et du continu, la première a besoin du temps long du second pour vérifier son audace. Pour l’incarner. 
A bien regarder notre évolution de primate connecté : du temps vraiment très long.

Abstract Technology Binary code Background with binary data fall from the top of the screen.Digital binary data and Secure Data Concept

stephanerobinson

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Cet illectronisme qui creuse les inégalités et renforce l’exclusion.

Les nouvelles technologies, tels que les ordinateurs, les smartphones, les réseaux sociaux et internet, nous permettent aujourd’hui de communiquer, de travailler, d’apprendre et de nous divertir de manière plus rapide, plus facile et plus efficace que jamais auparavant. La montée du numérique a eu un impact considérable sur les entreprises et par là même sur l’économie mondiale.

Les industries peuvent désormais atteindre un public plus large et améliorer leur productivité grâce à l’automatisation et à la numérisation de leurs processus mais aussi vendre leurs produits et services en ligne. Certains consommateurs peuvent également bénéficier de la commodité d’acheter en ligne, de comparer les prix et de recevoir des produits sans même quitter leur maison. Néanmoins, le numérique présente également des défis. La protection de la vie privée et la sécurité en ligne deviennent une préoccupants, en raison du nombre croissant de données sensibles qui circulent sur internet. L’abondance d’informations en ligne peut rendre difficile la distinction entre les informations fiables et les fake news. Pourtant, le numérique a profondément transformé notre vie et continue de le faire au fur et à mesure que de nouvelles technologies apparaissent.

L’envol du numérique a apporté de nombreux avantages à la société, transformé la façon dont nous créons, consommons et partageons l’imaginaire mais il a aussi augmenté les inégalités existantes. 
Ne pas avoir accès au numérique constitue un handicap important et devient rapidement problématique. Cela concerne majoritairement les personnes âgées, les individus les moins diplômés ou encore les foyers à faibles revenus. Dans certains cas, il s’agit d’un manque de moyens financiers, qui ne permet pas de pouvoir acquérir les équipements nécessaires. D’autre part, d’après l’Insee, 38% des usagers manque de compétences numériques de base. la problématique reste le manque d’information, de connaissance des technologies et du numérique. Cette absence ou manque de compétences est nommée illectronisme. L’accès à Internet et aux technologies numériques est en effet mal réparti, ce qui peut avoir des conséquences importantes aussi bien sur l’éducation, le travail et les relations sociales. Les personnes désavantagées économiquement, géographiquement voire âgées sont souvent les plus touchées par l’exclusion numérique. En effet, les personnes âgées, les habitants des zones rurales et les personnes à faible revenu trouvent des difficultés à accéder à Internet ou à des appareils numérique de qualité, les privant ainsi de l’accès à l’information, à des opportunités éducatives voir professionnelles pour certains, les empêchant de participer pleinement à la vie numérique, ce qui accentuent les écarts socio-économiques en matière d’emploi et de salaires.

Une fracture numérique qui pose problème
Les personnes qui maîtrisent les technologies de l’information et de la communication ont généralement un accès privilégié à des emplois mieux rémunérés, tandis que celles qui n’ont pas les compétences nécessaires ont plus de chance d’être exclues du marché du travail. Il est donc important de prendre en compte ces inégalités lors de la conception et de la mise en œuvre de politiques numériques. Il est aussi nécessaire de veiller à ce que les personnes les plus vulnérables soient incluses dans la société numérique et aient accès aux mêmes opportunités et avantages. Cela peut être accompli en investissant dans l’éducation numérique, en développant des infrastructures technologiques dans les zones rurales et en favorisant l’accès à Internet pour tous. Bien que le numérique offre de nombreuses opportunités, il est primordial de ne pas ignorer les inégalités qu’il peut entraîner. Il est important d’adopter des politiques qui permettent à toutes les personnes de bénéficier de ses avantages, indépendamment de leur situation économique. Selon l’Insee (l’institut national de la statistique et des études économique) une personne sur six n’utilise pas Internet, plus d’un usager sur trois manque de compétences numériques de base et un sénior sur deux n’a pas accès à Internet à son domicile.

Internet Confrontation.digital divide.The keyboard is split by the cracks that separate the opposites.Social Divide.Divided world.conflicts.cyberbullying.

liadfakee

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Non pas percevoir les ambiances, mais percevoir à travers les ambiances

YVES MONNIER
Artiste Plasticien

Peux-tu nous expliquer ta démarche artistique sur le projet Still on the map : learning from Mississipi Delta qui fait l’objet d’une expo à Nice jusqu’à la fin de l’année 
De manière générale, je m’intéresse à la manière dont la conscience de l’environnement va influencer la perception qu’on peut avoir des images, des récits, et des paysages en général.

Pour ce projet spécifiquement, j’ai été invité par une scientifique, Jennifer Buyck, urbaniste à l’origine du projet Still on the map. Elle avait créé un groupe de scientifiques qui souhaitaient avoir un artiste pour participer à la recherche de terrain en Louisiane. Eux y allaient pour étudier l’évolution du delta du Mississipi, où les changements climatiques se voient en quelque sorte à l’œil nu. Un territoire sur lequel il y a énormément d’impact. Pour donner une idée, la ligne de côte entre 1955 et aujourd’hui a reculé de 21 kilomètres. Ils m’ont invité et je suis parti, de mon côté, à la rencontre des habitants, notamment la nation Biloxi-Choctaw. Ils vivaient sur une île de plusieurs kilomètres qui était habitée par 700 personnes jusqu’aux années 70. Aujourd’hui, l’île se réduit à une rue de 400 mètres, tout est parti à la mer et il reste 12 habitants. Dans tous les discours des Louisianais que j’ai pu rencontrer, ce qui est revenu souvent, c’est qu’ils parlaient de l’ouragan passé, des dégâts qu’ils étaient en train de réparer, et de la manière qu’ils ont à se préparer à l’ouragan à venir. C’est comme s’ils vivaient perpétuellement entre deux tempêtes. Et c’est cette idée de vivre perpétuellement entre deux tempêtes qui m’a intéressé. Parce que ça exprime une ambivalence : c’est violent, et en même temps on est dans un temps calme. Je me suis plus particulièrement demandé quel pouvait être le rapport spécifique à l’air que pouvaient avoir les gens dans ces paysages. Car dans les discours, ils parlaient souvent du vent qui se lève, du vent dans les maisons, de la manière que le vent a touché les maisons. J’ai donc engagé une série de photos sur les manifestations de l’air dans les paysages de Louisiane. C’est parti comme ça.

Quand tu dis l’air, tu parles aussi de l’ambiance ?
Oui, c’est ça : la perception de l’ambiance, de l’atmosphère entre deux tempêtes. Atmosphère au sens large. Un des laboratoires partenaires du projet, le CRESSON à Grenoble (Centre de Recherche sur l’Espace Sonore et l’Environnement Urbain) a comme objet d’étude les ambiances. 

Des ambiances plutôt sur des paysages que sur les états d’être de ces gens qui vivent entre deux…
Ce sont en effet des paysages, mais ce ne sont pas des images à regarder, bizarrement. Moi, je fais de la photographie pour les cinq sens. Ce sont des images qui sollicitent d’autres sens que la vue. Par exemple sur une image comme celle du fond de la rivière du Mississipi. On est au mois de mars et le niveau est historiquement bas. Il y a une sécheresse en fait : le Mississipi est 1,5m à 2m plus bas que son niveau normal. Le Mississipi fait 1,5km de large et 300m de profondeur. À l’embouchure, c’est gigantesque, il y passe des cargos, des barges etc, Donc 2m, sur cette surface-là, c’est énorme, en terme d’eau de volume d’eau manquante. Quand je prends une photo comme celle-là, j’essaie de me mettre dans l’ambiance sur le mode : qu’est-ce qu’on peut percevoir de ce qui s’est passé ici et qui a amené un tel paysage ? Et donc, on est sur la chaleur, la sécheresse, sur un ressenti qui est pour moi un ressenti corporel, de la peau. C’est pas pour l’esthétique visuelle. C’est à quel ressenti ça me renvoie. Et toutes les photos sont un peu prises de cette manière-là. 

Tu écris sur ton site : « mon travail est d’amplifier la perception de notre environnement actuel. » C’est ça aujourd’hui l’enjeu pour un artiste du XXIème siècle : amplifier notre perception plutôt que dénoncer ?
Non, ce n’est pas pour dénoncer quoi que ce soit. L’idée c’est plutôt de me faire le palais, d’affiner ma perception et ma sensibilité à travers ma pratique, témoigner de cela à travers mon travail esthétique et permettre à d’autres d’en faire l’expérience, et d’affiner. Quand on est face à mon travail de pochoir, on est vraiment dans des nuances. 

Peux-tu expliquer en quelques mots ce travail de pochoir, au centre de ton autre projet en cours STRATES, une enquête scientifique menée en collaboration avec des recherches artistiques portant sur l’approche sensible de l’atmosphère ?
Il s’agit au départ d’un travail de photographie numérique. Ces images, je les imprime sur des grands autocollants, en négatif noir et blanc. Il n’y a plus de nuances de gris. Elles sont poussées, contrastées à fond, en noir et blanc. Je crée donc le négatif de cette image et j’en découpe une partie que j’enlève : la partie qui va devenir la partie sombre. En découpant l’autocollant je libère une partie de la surface du pochoir, qui est collée sur des plaques de Fermacell (mélange de plâtre et de fibre de cellulose). Ces plaques de Fermacell sont déposées à l’extérieur. La zone protégée va rester claire, puisqu’elle n’est pas soumise aux éléments. La zone qui a été découpée à la forme de l’image va subir le passage de la pluie, de l’air et les dépôts de particules présentes dans l’air et dans l’eau. 

Ces grandes images négatives que je dépose dans les paysages, je les laisse de 15 jours à 6 mois. Dès que les autocollants commencent à s’enlever, je récupère les images, je les fais sécher, j’enlève la partie d’autocollant qui a protégé une partie du support, et je révèle le contraste entre la zone qui a été soumise aux éléments et la zone qui a été protégée.
Ça fait des grands tirages. Pour caricaturer, gris sur blanc. Je dis pour caricaturer parce que pour revenir à notre propos, ce n’est pas du tout un travail sur les nuances de gris. Si on regarde bien, on a du brun, on a du rose, on a du rouge. Et quand on rentre vraiment dans la nuance, on a les différents contexte de dépose. Ça peut être une fin d’automne dans une mangrove au nord de l’Isère, où c’est la décomposition des feuilles d’automne qui en transférant leur tanin dans le pochoir va créer du brun. Ça peut être les passages du vent chargé de sable du Sahara qui passent régulièrement dans la région Rhône-Alpes l’hiver maintenant depuis quelques années, et qui viennent faire un dépôt rouge-rosé. 

Sur ton site web, tu cites cette phrase de l’anthropologue britannique Tim Ingold : « on ne perçoit pas le climat, on perçoit par le climat. » Peux-tu préciser ?
En fait, ça vient d’une discussion que j’ai eu avec Nicolas Tixier, qui est aujourd’hui directeur du CRESSON. Pour lui, le gros virage dans l’étude des ambiances, c’est Tim Ingold, parce que avec sa citation « On ne perçoit pas le climat, on perçoit par le climat », ramenée à la question des ambiances, ce n’est plus percevoir les ambiances, c’est : qu’est-ce qu’on perçoit à travers les ambiances ? C’est comme s’il avait mis les mots sur des intuitions esthétiques que j’ai voulu exprimer par un travail plastique. Les déposes d’œuvre dans les paysages pour voir comment un paysage donné va matérialiser une image et révéler une facette donnée, c’est exactement la citation de Tim Ingold. Aujourd’hui, ça reste ouvert, mais c’est exactement ça : quelle connotation à l’expérience de vie qu’on fait au quotidien peut donner un environnement donné ? Et ça, ça change tout. 
Je m’avance peut-être beaucoup en disant ça mais, aujourd’hui, on fait l’histoire de l’art d’une certaine manière, on a conservé certaines œuvres par exemple, pour des questions de qualité esthétique, pour des questions de renouvellement de tradition, d’évolution dans quelque chose qui se veut assez linéaire, même si y a des sauts à certains endroits, mais qu’est-ce qui nous dit qu’en 2050 à 45° à l’ombre et avec un manque d’eau, ce sont ces œuvres-là qui vont parler aux gens ? Je pense qu’on sous-estime à quel point l’environnement dans lequel on baigne oriente nos choix culturels aussi. 

Ton travail d’artiste fait globalement écho à cette « crise des sensibilités » évoquée par Baptiste Morizot. Il a pour vocation de stimuler, voire de réveiller nos sens endormis ? 
Je ne dirais pas ça. A mon avis, les gens sont extrêmement éveillés, mais il n’y a pas d’espace pour qu’ils témoignent de ce qu’ils voient. Je pense qu’il n’y a pas d’endroit où parler de sensibilité aujourd’hui. Il y a peu d’espaces de parole comme ce qu’on est en train de faire via cette interview. Quand je dépose un pochoir, et que j’organise un révélé en appelant les habitants du quartier, en faisant venir les écoles, j’ouvre un espace d’échange. Et je ne culpabilise personne. Je ne leur dis pas d’aller arrêter leur cheminée, d’éteindre leur voiture diesel, ou de changer de chauffage au fuel. Ce n’est pas la question. J’ouvre un espace sur lequel nous échangeons sur leur rapport à l’environnement local, et tout le monde a quelque chose à dire. Les gens sont sensibles, c’est juste qu’il n’y a pas de lieu pour en parler. J’avais déposé des pochoirs au 10ème étage d’un immeuble. Nous voilà sur le toit au 10ème et nous allons voir les voisins pour en parler. Nous faisons la révélation et les gens en sont venus à parler chacun de leur pratique de ménage, et du rapport à la poussière. Chacun avait sa sensibilité spécifique, et ça se recoupait. Effectivement, le fait qu’il y ait le boulevard, en fonction des saisons, on ne peut pas ouvrir telle fenêtre, on ne peut pas faire traverser l’air quand on aère parce que sinon ça fait rentrer la poussière. Donc ils ont chacun certaines manières d’aérer leur appartement pour éviter d’aspirer l’air du boulevard. En fait, ils avaient une pratique de l’air qui était hyper élaborée, sensible, mais à part ce soir-là où nous en avons parlé parce qu’on était autour d’une œuvre, à aucun moment ils avaient témoigné de ça les uns envers les autres. C’est là où je peux dire que nous avions ouvert un espace.

Still on the Map : learning from Mississipi
Exposition photo au studio de yoga GäYoga
1, avenue Cyrille Besset, Nice
Jusqu’au 31 décembre 2022
Sur réservation 06 03 79 76 86

(Crédits photos : Yves Monnier)

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