Il y a quelques mois, Laury Garcia Haouji publiait dans nos page une analyse du Fast habitat, cette nouvelle variante nomade et enchanté de la gentrification qui déferle sur Marseille. Cet semaine, elle revient sur l'été qui vient de s'écouler dans la cité phocéenne et dont les deux bornes pourraient être le procès contre les multipropriétaires de l'immobilier qui s'est tenu début juillet [1] et l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Entre les deux, le récit introspectif d'une ville qui disparaît à mesure qu'elle devient un décor pour posts instagram.
L'été 2026 aura définitivement montré que nul n'est égal face aux saisons. Quand la ville devient une passoire climatique, que la chaleur épouvante et que partir en vacances relève pour beaucoup de l'impossible, le moment n'a évidemment pas le même goût pour tout le monde. À Marseille, cette réalité accompagne l'explosion d'un tourisme qui, lui non plus, n'est pas soutenable. Pourtant, la municipalité continue de célébrer son « été marseillais », concept devenu label d'une ville toujours plus attractive, toujours plus touristique. Un été qui semble surtout parler avec l'accent des visiteurs et des nouveaux arrivants.
Je me rappellerai toute ma vie de cet été 2026. Un été à crever de chaud et de colère.
À Marseille, la saison qui vient de s'écouler aura connu deux bornes : le procès contre les multipropriétaires-crevards de l'immobilier en juillet, puis l'incendie du Marché du Soleil cette semaine. Deux moments qui, à eux seuls, racontent tout ce qu'il y a à comprendre de la ville. Deux façons de dire la même chose : à qui appartient Marseille, qui peut encore y vivre, et qui décide de ce qu'elle doit devenir.
Le Marché du Soleil, ce n'était pas seulement un marché. C'était un morceau de la ville populaire, un lieu de commerce et de vie né de l'histoire des migrations, où l'on venait chercher des robes de mariage, des vêtements, des bijoux, des tissus, des bonnes affaires. Un endroit où se croisaient les générations, les familles, les commerçants installés là depuis des décennies. Un de ces lieux qui racontent Marseille autrement que par ses cartes postales. Et c'est peut-être justement cette Marseille-là que l'on regarde de moins en moins.
Il aura fallu trente ans d'Euroméditerranée, trente ans de rénovations urbaines pour transformer Marseille en territoire « attractif ». Les grands travaux d'abord, l'image ensuite. La ville ne peut plus se contenter des projets d'aménagement : elle doit désormais être regardée.
Et pour être regardée, encore faut-il qu'elle soit racontée. Cet été, Marseille était sur toutes les bouches, sur tous les écrans. Marseille se vendait en réels sur Instagram, influenceurs mode tourisme et « art de vivre » incitant à visiter la ville ou à y investir. Un baiser de mort donné par le numérique, mais aux effets bien concrets.
Benoît Payan, lui, comme chaque année, s'est offert deux mois de son « été marseillais », sa trouvaille devenue marque lui autorisant deux mois d'une bringue indécente : des aïolis géants sur le parvis de la Mairie, des animations, des concerts chaque soir pour parachever le décor.
Mais « l'été marseillais », ce n'est pas seulement une programmation. C'est aussi une campagne d'affichage, des visuels, des slogans, une ville que l'on habille pendant deux mois pour mieux la raconter. Chaque été, Marseille se retrouve ainsi enfermée dans les mêmes images : le soleil, la mer, la fête, les apéros, la douceur de vivre. Une ville réduite à quelques clichés suffisamment efficaces pour être vus, partagés et consommés. Vaste fumisterie.
Voilà à l'œuvre un parfait outil de soft power sorti de grande école : faire de la ville un événement, la rendre désirable, donner envie d'y venir, d'y rester, d'y investir. Quand Marseille n'était pas encore une destination à la mode, personne ne semblait avoir besoin d'en faire une fête permanente. Et précisément parce qu'elle est devenue une destination, on apprend soudainement que Marseille mérite d'être festive, désirable, animée. Mais Marseille a toujours été une ville pleine de vie. Ce sont ses habitants qui l'ont faite vivre, bien avant qu'on ne lui invente un « été marseillais ». Et ces deux mois d'événementiel, dont on ignore au demeurant combien ils coûtent, pourraient être bien utiles ailleurs : dans nos quartiers, nos centres sociaux, nos lieux de convivialité, pour les faire vivre et les animer toute l'année.
Bien sûr, il y a eu de belles tranches de vie cet été. Des vadrouilles seule ou accompagnée, à faire la belle, le toit de ma Twingo jaune grand ouvert, celle que l'on a fini par appeler « Soleil du bitume » et qui a fait tout le bonheur de celles et ceux qui ne sont pas partis en congés. Des heures suspendues, des discussions, des corps qui roulent dans la ville et qui essaient simplement d'en être.
Mais l'intégrité de beaucoup de ces moments a été gâchée.
La ville était saturée, surréservée, impraticable, et nos conversations ne tournaient qu'autour de ça, en boucle. Nos esprits alourdis n'étaient capables de parler qu'en mots-clés : tourisme, Airbnb, les nouveaux habitants — que l'on surnomme « néo-rien » ou « mourègue », terme provençal ressuscité par l'humoriste Tibo Rugi. Même nos moments de liberté finissaient par être rattrapés par la question de savoir qui pouvait encore se permettre de vivre ici, par l'anxiété de ne plus trouver comment se loger ou du travail.
Autrefois, lorsque le surtourisme et la gentrification commençaient à gagner Barcelone, je me demandais comment faisaient les habitants pour ne pas craquer. Comment une ville pouvait continuer à être habitée quand elle était devenue à ce point regardée, commentée, visitée, investie par ceux qui n'y vivent pas. Nous l'ignorions encore, mais à ce moment, Marseille était en sursis, et donc déjà un peu condamnée.
Il faut savoir que le récit n'a pas toujours été le même. Marseille nous a toujours été présentée comme une ville sans avenir, a fortiori pour celles et ceux qui comme moi avaient grandi dans les quartiers nord. Pour celles et ceux qui le pouvaient, il fallait partir faire ses études ailleurs, trouver ailleurs les formations, les opportunités, les réseaux. Comme si rien de ce qui comptait vraiment ne pouvait se construire ici. Comme si tout ce qui avait de la valeur se trouvait forcément au-delà de la ville. Pire, Marseille nous a appris les relations toxiques : partir ou rester, aimer une ville qui vous rejette, lui en vouloir de ce qu'elle vous fait et ne pas pouvoir à la quitter.
Depuis, la ville a changé. Des projets sont sortis de terre, des investissements sont arrivés, des quartiers ont été transformés – voire défigurés. Mais pour celles et ceux qui ont grandi ici, il y a parfois le sentiment étrange d'être restés à quai. Comme si, après nous avoir répété pendant des années qu'il n'y avait rien à attendre de Marseille, le train était finalement parti sans nous.
Marseille n'est toujours pas un bassin d'emploi stabilisé. Et à mesure que le tourisme se développe, c'est aussi une économie précarisée qui se met en place : emplois saisonniers, contrats courts, activités dépendantes des flux de visiteurs.
Mais derrière cette nouvelle économie, il y a aussi ceux qui pensent et organisent la mutation de la ville : cadres de firmes transnationales, investisseurs, aménageurs, acteurs de l'immobilier et de la culture. Pendant que certains secteurs se développent avec cette transformation, les habitants permanents ne sont pas nécessairement ceux qui en récoltent les emplois.
C'est une autre forme de dépossession : voir se créer autour de soi une économie nouvelle sans parvenir à y trouver sa place. Dans la culture notamment, les postes clés semblent souvent revenir à ceux qui arrivent avec les nouveaux réseaux, les nouveaux projets, les nouveaux codes. Comme si ceux qui connaissaient la ville depuis toujours étaient condamnés à regarder leur ville se raconter par d'autres. On nous demande d'assister à notre propre transformation, et d'y adhérer.
Bien sûr, on a lutté. En collectifs, en groupes, par des actions qui avaient pour effet de rendre visibles ces tensions, de rassembler. Mais comme toujours, face à l'ampleur du bouleversement, l'usure interroge.
Doit-on poursuivre le combat quand on le mène sans espoir ?
Je ne sais pas quoi faire d'une époque administrée par la violence sociale, l'absolutisme des règles de l'offre et de la demande, la mise en compétition permanente de nos vies.
Tout s'accélère : les grands projets, les flux de personnes, les investissements, les infrastructures. C'est un grand big bang, une ville en expansion illimitée. La Mairie se dit très favorable à l'accueil croissant de touristes. Des vols relient désormais Marseille à New York. Le projet de réaménagement de la gare Saint-Charles permettra de doubler le nombre de voyageurs d'ici 2040.
À l'ère du capitalisme tardif, remettre en question l'industrie du tourisme n'est même plus un impensé, c'est une stratégie. Le tourisme fait partie de notre contrat social. Partir, voyager, consommer, pour se donner du courage à supporter ce que sont devenues nos vies sédentarisées et nos horizons troublés.
Toujours plus de voyageurs. Toujours plus de flux. Toujours plus de raisons de venir.
Mais pour qui reste-t-il de la place ?
C'est peut-être ça, le paradoxe marseillais. On veut faire de la ville une métropole ouverte au monde, mais ceux qui l'habitent depuis toujours ont parfois le sentiment d'être de trop. Certains Marseillais ont quitté la ville. D'autres ne le font pas par choix : ils sont poussés vers la sortie. Le corps pauvre, c'est un corps qu'on épuise, qui souffre, qu'on mutile tous les jours au travail. Et qu'on déplace. Il y a là quelque chose de profondément marseillais : cette violence qui n'est jamais seulement économique. Elle est physique, constitutive pour beaucoup de l'expérience de la ville. Elle s'inscrit dans les immeubles, dans les rues, dans les corps. Elle décide de qui reste et de qui part.
Tout cela rappelle combien le temps n'est pas neutre, mais traversé de rapports de force. Nous sommes encore là, mais pour combien de temps ?
Ils sont venus pour la mer et l'immobilier, et nous sommes devenus des obstacles à leurs rêves d'évasion sous le soleil.
Entre les procès des multipropriétaires et l'incendie du Marché du Soleil, deux immeubles se sont effondrés. Le premier, place Halle-Delacroix, aura coûté la vie à Mohamed El Khalfioui, 77 ans. L'autre, dans le quartier de Saint-André.
Une vie, ça ne tient pas à grand-chose ici.
Et il n'y a pas que l'immobilier qui tue. La consommation de crack explose, les associations d'aide aux usagers alertent, les services sont saturés. Une partie des personnes qui vivent aujourd'hui dans la rue à Marseille y ont été déplacées à la suite des mesures de sécurisation et des évictions menées pendant les Jeux olympiques de Paris 2024.
Et combien de nos minots ont encore disparu ? Le décompte est sombre. Des gamins à qui l'on reproche un peu trop de choses, mais sur lesquels on passe vite sur les déterminismes. On demande des comptes aux corps, beaucoup moins à la ville qui les a façonnés.
Quelque chose brûle.
Comme si la ville ne cessait de produire ses propres ruines, puis de les recouvrir d'un nouveau décor. Comme si l'on pouvait toujours construire par-dessus, mettre en scène, inaugurer, faire venir du monde, sans jamais vraiment regarder ce qui se trouve dessous. Marseille avance comme ça : sur ses morts, ses expulsés, ses immeubles effondrés, ses commerces disparus, ses quartiers transformés. Elle avance, mais on ne sait pas toujours pour qui.
Du reste, on la comprend à travers ses cicatrices. Les cicatrices, si on les observe bien, elles vous crachent toute la vérité du monde au visage. Des entailles laissées par des décennies de dirigeants qui l'ont sacrifiée, Gaudin en tête, certes, mais le reste ne vaut guère mieux. Des cicatrices qui racontent autre chose aussi : les rapports de classe, les quartiers relégués, les vies considérées comme secondaires.
C'était mon été marseillais. Indignée le matin, en colère le soir.
Être marseillaise en 2026 est un sport d'endurance, du genre pas pour les débutants. C'est faire l'expérience dissonante d'une ville-fête, une ville prisonnière de ses clichés, où il faudrait sans cesse avoir l'air heureux d'être là, sourire devant la mer, poster les couchers de soleil, profiter de la douceur de vivre — comme si un bonheur fabriqué, marketé, pouvait recouvrir tout le reste.
Mais je ne sais pas faire autrement que de l'aimer. Et je crois qu'on peut demander des comptes à une ville et continuer à lui appartenir. Parce qu'on n'a pas le choix de l'endroit où l'on pousse. Parce que c'est la ville-ancrage, celle où l'on a grandi, celle qui vous constitue, qui vous habite.
Marseille c'est peut-être ça : un arbre aux racines longues comme un réseau de veines, et de la sève qui s'épanche comme dans un cœur sanguinolent.
Le couple Collins est, avec Elon Musk, la partie la plus visible du nouveau mouvement pronataliste aux Etats-Unis qui encourage les personnes les plus « intelligentes » de la planète à faire plus d'enfants. Les élucubrations du couple Collins sur leur projet reproductif et leur recours à des techniques douteuses de sélection d'embryons pour le réaliser ont déjà suscité un vif intérêt médiatique. [1] Leur lien avec l'extrême-droite internationale est par ailleurs révélé dans une enquête menée en 2024 par l'organisation britannique Hope not Hate. Ce premier billet des Chroniques du bio-technofascisme en cours pose la question : quel type de monde ces pronatalistes prônent-ils et construisent-ils ?
Un reportage de Vice en 2023 nous fournit les pistes principales. L'idée du couple est de faire une dizaine d'enfants aux caractéristiques sélectionnées génétiquement. Pour cela, il a recours a la fécondation in vitro (FIV), mais pas comme le font des milliers de personnes. Leur approche : eggmaxxing, c'est-à-dire la production et le stockage du plus grand nombre d'embryons possible. Simone est passée par un grand nombre de cycles de stimulation hormonale et de ponction ovarienne pour extraire un total spectaculaire de 247 ovocytes. Après fertilisation avec le sperme de Malcolm, le couple dispose maintenant de 41 embryons au congélateur, disponibles pour implantation. Pour faciliter leur sélection, les Collins ont créé un tableur excell avec, pour chacun de leurs embryons, les pourcentages prophétiques de dizaines de caractéristiques (risques de maladie, caractéristiques corporelles, capacités cognitives, QI...). Le couple a d'ores et déjà 5 enfants. Leur stratégie : convaincre toutes leurs progénitures de faire au moins autant d'enfants que leurs parents. Ainsi, la population Collins pourra croître exponentiellement.
Le tableur excel des Collins pour faciliter la gestion de leur projet de sélection d'embryons.
Les mauvaises personnes font trop d'enfants stupides
Le diagnostic des Collins sur les problèmes du monde occidental ainsi que leur plan pour y remédier sont bien expliqués dans leur réponse à l'enquête de Hope not Hate. Dans un podcast vidéo (appelé en français « On nous a eus ! un journaliste infiltré a enregistré nos conversations privées ») le couple explique que la civilisation occidentale est actuellement confrontée à une menace existentielle : « l'effondrement démographique » d'une certaine partie de la population, celle qui leur ressemble, c'est-à-dire les personnes les plus « intelligentes ». Dit autrement, la fécondité des personnes ayant un QI élevé serait en chute libre, tandis que celle des personnes ayant un QI faible resterait élevée. Il en résulte une baisse du QI moyen des populations occidentales, ou « dysgénie ». Comme l'explique Malcolm dans un autre podcast : « le problème, c'est que nous vivons dans des démocraties [...] les personnes les plus stupides vont devenir de plus en plus nombreuses au sein de la population au fil du temps. Elles éliront et mettront en place des bureaucraties qui rendront la tâche des génies de plus en plus difficile. » Simone, de son côté, résume succinctement la conviction fondamentale qui sous-tend leur projet pronataliste : « nous sommes élitistes et nous croyons aux pouvoir déterministe de la génétique. »
Le podcast video des Collins “L'idiocratie est-elle inévitable ?”
Selon les Collins, il n'y a que deux solutions à cette menace pour la civilisation : l'eugénisme ou la « polygénétique » [2]. Malcolm concède que les deux sont « choquants et mauvais », mais soutient que l'eugénisme est pire, car il s'agit d'une solution coercitive imposée d'en haut par une autorité ou un État. [3] Dans un passé radieux, explique le couple qui ne cache pas son admiration des sociétés féodales, les civilisations veillaient à éliminer certains traits de la population, principalement en tuant ou en laissant mourir bébés et enfants considérés comme des fardeaux pour la société. Mais la modernité aurait interrompu ce processus, ce qui nécessite désormais d'autres types de « traitements médicaux ».
C'est là qu'intervient ce que les Collins appellent la « polygénétique ». Malcolm explique que ce terme désigne la pratique consistant à sélectionner génétiquement les embryons les plus susceptibles de devenir les personnes les plus intelligentes. Leur stratégie comprend également la création d'une « communauté volontaire [...] pour pratiquer l'hygiène génétique » qui devra s'isoler reproductivement du reste de la population afin de contrer la baisse mondiale du QI.
Les meilleurs embryons pour les meilleures personnes
La technologie qui sous-tend ce projet de High IQ breeding [4] est appelée scores de risques polygéniques (d'où l'adoption du terme « polygénétique » par les Collins). Ces scores reflètent le risque qu'un individu possède ou développe un certain trait ou une certaine maladie. Il ne s'agit pas d'outils de diagnostic, mais d'estimations probabilistes basées sur des analyses génétiques. Pour clarifier, les scores de risques polygéniques s'appellent polygéniques parce qu'il concernent des maladies ou des caractéristiques qui seraient influencées par de nombreux gènes, à la différence de maladies monogéniques qui ne dépendraient elles de la mutation que d'un seul gène (ex, la mucoviscidose ou la chorée de Huntington). Parce que ces tests polygéniques ne sont que des calculs de risques potentiels, leur validité et leur utilité clinique sont largement remises en question, comme l'explique cet article du Monde.
Mais certaines entreprises aux États-Unis et en Chine proposent néanmoins, depuis au moins 2019, l'utilisation de scores de risque polygénique dans le cadre de la FIV. Leurs noms : Genomic Prediction, Nucleus Genomics, Herasight, Orchid. Ces start-ups de la biotech analysent les lots d'embryons issus de la FIV et les classent en fonction de leurs risques médicaux et autres caractéristiques. Les parents peuvent alors choisir le « meilleur » embryon à implanter. Cette application des scores de risque polygénique pour la sélection d'embryons est appelée le diagnostic préimplantatoire polygénique. [5]
La campagne de pub de Nucleus Genomics dans le métro New Yorkais l'hiver 2025 (“Le QI est 50% génétique”, “Offrez-vous votre meilleur bébé”).
Les pronatalistes se réclament bien évidemment de la science positiviste occidentale la plus avancée, la plus robuste et la plus factuelle (même si, comme ils s'en plaignent beaucoup, leur science fait souvent l'objet d'une censure woke et libérale). Mais ils n'ont pas bien lu toute la littérature scientifique sur le diagnostic préimplantatoire polygénique, qui est une technologie extrêmement contestée, non seulement au niveau scientifique mais aussi moral, éthique, social et politique. Pour faire court, le diagnostic préimplantatoire polygénique est une technologie scientifiquement douteuse, néolibérale et eugénique. [6]
Bien que la sélection génétique en fonction de l'intelligence soit un fantasme, le couple Collins n'hésite pas une seconde. Il affirme par ailleurs qu'un QI élevé chez une personne est généralement associé à d'autres caractéristiques désirables comme le niveau d'éducation, la réussite économique ou encore la santé générale, la bonne humeur, la sociabilité et le sens de l'humour. Ainsi, la sélection de QI élevé chez les embryons permettrait aussi, par corrélation, de sélectionner toutes ces autres caractéristiques. C'est aussi d'ailleurs à cause de cette corrélation que la dysgénie, ou la baisse du QI dans le monde occidental, conduirait à une baisse générale du niveau d'éducation et du succès économique.
Visions pronatalistes de l'avenir de l'humanité
Pour le couple Collins, il est crucial d'éviter ce destin dysgénique : le niveau moyen de QI de la population doit rester élevé. Premièrement parce que nous « devrons nous lancer dans l'exploration interplanétaire » (probablement parce que nous détruisons notre planète actuelle) et nous avons donc besoin des personnes les plus intelligentes pour y parvenir. Deuxièmement, parce qu'il faudra absolument être capable de mettre pleinement à profit l'intelligence artificielle (IA). D'une part, les Collins considèrent l'IA comme une menace que nous ne pourrons pas contrôler si nous devenons une espèce de moins en moins intelligente. D'autre part, l'IA multipliera la productivité et la créativité des personnes les plus intelligentes, accélérant ainsi une sorte de stratification de la société.
Parallèlement à l'utilisation du diagnostic préimplantatoire polygénique et à l'isolement reproductif des personnes à haut QI, cette stratification induite par l'IA entraînera très probablement, selon les Collins, une spéciation chez les humains. En d'autres termes, la « communauté volontaire » que le couple compte réunir autour de leur projet pronataliste deviendra une nouvelle espèce humaine.
Le projet de société des Collins, décrit dans un powerpoint hallucinant, comprend la création de « cités-États » pour remplacer les États-nations dysfonctionnels. Dans ces cités privées [7], les réglementations et les limites imposées à la recherche biomédicale seront extrêmement minimes afin de parvenir à une « production de masse d'êtres humains sélectionnés génétiquement ».
Extrait de la présentation des Collins The Next Empire : « Avant tout, le gouvernement doit promouvoir la création d'acteurs économiques hautement productifs. Notre modèle le garantit en : 1) créant de nouvelles technologies de procréation médicalement assistée - grâce à une protection de l'innovation médicale inscrite dans la loi sous certaines conditions - qui permettront la production de masse d'humains sélectionnés génétiquement 2) mettant en place des systèmes d'incitation qui accordent davantage de pouvoir de vote aux créateurs d'agents économiquement productifs. »
Le projet pronataliste s'inscrit donc dans cette nouvelle constellation technofasciste décrite par Norman Ajari. Une constellation allant des chrétiens fondamentalistes obsédés par l'Armageddon aux Tech bros de la Silicon Valley (ces hommes du monde des start-ups numériques et biotechnologiques) en passant par toute la mouvance transhumaniste (aussi appelée TESCREAL). Le technofascisme, et son projet de séparatisme reposant sur l'idéologie bunker, a été aussi particulièrement bien décrit par Naomi Klein et Astra Taylor dans leur essai The Rise of End Times Fascism. Le danger que constitue cette constellation est qu'elle n'est pas l'affaire d'un petit groupe d'extrémistes dans leur cave, il s'agit des hommes les plus riches et puissants de la planète : Peter Thiel, Sam Altman, Elon Musk, Donald Trump, etc.
Bien que les Collins aient défrayé la chronique a plusieurs reprises, il semble désormais futile de continuer à s'appesantir sur les similitudes entre le monde que le couple nous promet et les eugénismes passés et présents : hiérarchisation des êtres humains, naturalisation de ces hiérarchisations qui deviennent donc héréditaires, appel à la science et à la technologie pour contrôler la reproduction et maintenir ces hiérarchies. Le temps où l'on pouvait s'inquiéter d'une « pente glissante » vers l'eugénisme est révolu. Nous sommes déjà bien engagés sur cette pente [8] – nous ne l'avons d'ailleurs jamais quittée. Le choc, la surprise et l'indignation ne suffisent plus. La honte n'est plus un levier politique, les pronatalistes et autres transhumanistes répondent régulièrement aux critiques sans aucune vergogne, et sont entièrement transparents quant à leur raison d'être et leurs projets. La réponse se doit dorénavant d'être frontale.
[2] J'ai inventé ce terme, le couple utilise polygenics.
[3] L'eugénisme est un projet politique et scientifique créé, à la fin du 19e siècle, par certains des fondateurs de la génétique moderne qui s'inquiétaient de la « dégénérescence » biologique et cognitive de leurs nations occidentales. Il connaît alors un engouement massif et international au début du 20e siècle. Inventé en Angleterre, mis en pratique à grande échelle aux États-Unis (ségrégation, programmes de stérilisations massives forcées, contrôle des frontières, interdiction des mariages mixtes, etc.), puis mené à son apogée par le régime Nazi, l'eugénisme n'a plus très bonne réputation au sortir de la seconde guerre mondiale. Mais le projet de contrôler la reproduction des populations humaines selon des lignes racistes, coloniales, classistes, sexistes ou validistes n'a pas disparu, il a simplement pris d'autres formes, plus « libérales ».
[5] En anglais, cette technologie s'appelle Preimplantation genetic testing for polygenic disorders ou Polygenic embryo screening. Pour des articles universitaires sur cette technologie : voir en français et en anglais.
[6] Pour un commentaire scientifique sur la technologie, voir cet article. Pour une approche plus politique, voir ma perspective dans ce texte, ou, pour une autre critique féroce en anglais, voir ici. Il existe une vaste littérature scientifique qui souligne les limites de cette technologie et les inquiétudes qu'elle provoque. Voir cet article de revue récent (en anglais).
[7] ne première mise en pratique de cette idée est la ville-état de Prospera, sur le territoire national de l'Honduras. Une espèce de lieu de villégiature pour Tech bros afin de s'auto-augmenter en se greffant la clef de leur Tesla sous la peau, en se rallongeant l'espérance de vie avec des traitements aux cellules souches, ou en se modifiant génétiquement pour accélérer la prise de masse musculaire...
Qui a dit qu'à la cité, on ne pouvait pas s'amuser ? Les cracks ont frappé fort ce dimanche 6 septembre sur la pelouse de la Maladrerie d'Aubervilliers. La semaine dernière, c'était la rentrée des classes. À la « Mala », c'était surtout celle de la Classe. L'association Parole Vulgaire, le média Oeil au beurre noir et le collectif M.O.C (dont les initiales sont la contraction de Mouvement Organisé des Cités) ont uni leurs forces pour donner naissance à cette journée. Les habitants n'ont rien payé, débarrassés pour quelques heures des galères quotidiennes, dévorant sans se soucier des quantités : saucisses, barbes à papa et crêpes au Nutella et pyrotechnie depuis le toit d'un immeuble du quartier. Comment ne pas craquer devant toutes les activités proposées ? Notre reportage.
Pour une fois, pas le temps de s'ennuyer. La piscine et les structures gonflables installées pour l'occasion ont attiré petits et grands, tandis que le tournoi FIFA, la création artistique et le cours de danse ont également régalé les participants. « Des fois, y'a des trucs dans la cité, mais ça reste vraiment petit. Ils font tournoi de foot un jour, barbecue l'autre jour. Alors qu'ici, on fait tout en même temps, c'est mieux ! Là, il y a de la peinture, là-bas, y'a des rings de boxe », savoure Bandjoujou, 10 ans, après avoir englouti trois sandwichs.
Ce genre d'événement n'est pas si courant, surtout dans les quartiers délaissés. C'est l'une des raisons pour lesquelles Wissal, fondatrice de Parole Vulgaire et porteuse du projet, a choisi ce lieu. L'idée était d'abord de faire vivre la cité de la « Mala » en proposant à ses habitants un événement en bas de chez eux. « Pas au fort d'Aubervilliers, à 15 minutes à pied, là où les parents ne vont pas envoyer leurs gosses, souligne la jeune femme à l'allure chaleureuse et à la voix déterminée. Nous, on s'est dit qu'il fallait faire quelque chose qui se fait partout, là où les gens vivent, parce qu'ils n'ont pas le temps, ni l'énergie de se déplacer pour des merguez. »
Impossible d'investir ce territoire sans évoquer les tensions autour du projet de rénovation et les craintes liées à la gentrification. « À la Mala, ça essaie de virer les gens en augmentant les loyers pour ensuite rénover et installer les gentrifieurs ici. Les gens sont un peu en train de combattre ça, parce que c'est notre cité, on ne va pas l'abandonner. On est chez nous. On veut que vous rénoviez, mais pour nous. Vous n'allez pas rénover pour nous délocaliser », martèle-t-elle.
La force du « Nous »
Tout était gratuit, à l'image des valeurs qui ont fédéré les trois entités : avant tout, la solidarité et la volonté de s'unir hors des institutions pour s'émanciper. « Si on enlève le côté humain entre nous, il n'y a rien, parce qu'on est abandonnés par le système. La seule chose qu'on a pour tenir, pour faire des choses, c'est la solidarité », précise Wissal.
Pendant la préparation comme le jour de l'événement, c'est la connexion humaine qui a primé. L'entraide entre les uns et les autres a été essentielle pour trouver des intervenants (danseurs, DJ), mais également pour que la journée démontre qu'on peut faire de la politique sans grands discours. « Nous, on veut se réapproprier l'espace, la vie en banlieue, en cité mais en restant dans le respect des habitants, pas en partant dans un truc totalement déconnecté des gens, à fond dans nos luttes, sans prendre en compte la réalité du terrain », insiste-t-elle.
Faire du commun
Lutter contre la précarité en offrant ce moment accessible et libre à tous était un pari. Réussi, à en croire la nuée d'enfants. Kounta, 10 ans, est ravie : « Hiba (son amie) m'a dit ce matin qu'il y avait ça. J'ai tout aimé ! » Nazifah, 9 ans, se présente volontiers comme une jeune Afghane très attachée à son pays natal. En pointant une grande feuille recouverte d'empreintes de mains, elle s'exclame : « Toutes les mains vertes, c'est moi. Le cœur bleu nuit là-bas, c'est le mien aussi ! » Heureusement qu'elle a vu une dame distribuer des affiches près de chez elle.
Bandjoujou est content, lui aussi, de ne pas être passé à côté de cet événement : « Parfois, ils mettent pas d'affiches et c'est le lendemain qu'on apprend qu'il y avait un événement. Des amis y vont, nous on est chez nous, on s'ennuie, et le lendemain ils nous disent : ‟pourquoi vous êtes pas venus ?” mais nous, on savait pas. » Il regrette le temps des sorties en bas de chez lui, quand ils étaient dix ou quinze à se retrouver à vélo : « En ce moment, y'a plus personne. Je comprends pas pourquoi. » À ses côtés, Archimed, 16 ans, confirmae qu'il passe le plus clair de son temps chez lui, entre révisions et parties de PlayStation. Par chance, lui, ne rate aucun des rendez-vous dédiés au football sur la pelouse de la « Mala ». L'ennui est omniprésent dans les échanges avec les enfants. Karelle, la figure d'Oeil au beurre noir, revient sur cette question : « On a eu toute une réflexion sur comment se rapprocher de l'espace public, parce qu'il ne se passe jamais rien, donc on n'y vient jamais. »
Impossible de ne pas remarquer la mixité intergénérationnelle. Des tout-petits, à peine âgés de cinq ans. Des adolescents d'une quinzaine d'années. Des adultes… Tous posés ensemble. Une scène inhabituelle dans les cités, les petits et les grands évoluant d'ordinaire séparément. « C'est un peu ce qui manque, observe Wissal. Il n'y a pas de connexion à part avec les grands frères ou grandes sœurs »
Pour aller plus loin qu'un simple mouvement localisé, l'objectif est d'interconnecter les initiatives dans chaque cité. Parce qu'en réalité, le M.O.C n'est pas unique. Partout, des groupes portent des actions similaires dans leurs quartiers. « Peu importe la cité où tu vas, les gens se bougent. Si on est plusieurs à porter le même projet, qu'on se met tous ensemble, ça va marcher. Mais si l'un lutte là-bas, l'autre ailleurs, on se divise trop. Il faut qu'on réussisse à tout centraliser pour qu'on ait plus de force », avance la représentante de Parole Vulgaire.
Quand la cité reprend le pouvoir
Bien que ce rassemblement ait été avant tout festif, il visait aussi, en filigrane, à proposer une alternative aux associations subventionnées, servant de calmant social. Ici, on parle de tout, on dénonce la police, on se demande comment la faire reculerla prochaine fois. Les banderoles, qui montrent les classes populaires en révolte, véhiculent elles aussi ce message, entre esprit de revanche, soif de liberté et esthétique de la résistance. « Il faut recréer notre conscience. Notre but, c'est de dire ‟venez, on recrée du lien et on se rend compte des violences qu'on vit tous ensemble” », lance Wissal. La cité de la « Mala » colle particulièrement à cette idée, de par sa configuration : fermée, elle ressemble à une sorte de « labyrinthe », où la police ne peut pas rentrer en voiture. Ce qui inverse quelque part les rapports de domination : la réticence de la police d'y rentrer à pied, face à des jeunes qui connaissent mieux le terrain, permet d'éviter les incursions policières à répétition.
Tous, au sein de cet écosystème sont exposés aux violences policières. Sans pour autant les nommer, Abdallah, 12 ans, présent dès le lancement de l'événement et investi dans le tractage, raconte qu'il s'est « juste » déjà fait contrôler à plusieurs reprises. Un réalité ancrée dans son quotidien : « Ils me demandent comment je m'appelle, si j'ai des trucs dangereux sur moi, ils me fouillent et des fois, ils parlent mal, surtout la BAC. C'est les plus méchants, ils insultent, ils font tout. » Lancé, il enchaîne sur ces contrôles de routine auxquels il est devenu coutumier : « La dernière fois, j'étais dehors vers 20h, ils m'ont attrapé » ; « Hier, j'étais au City. Les petits étaient en train de faire du feu, la police est arrivée donc on a couru parce que si on restait, on allait partir en garde vue » ; « Quand j'avais 11 ans, il y a une patrouille qui m'a amené au commissariat pour rien. Ils ont dit que j'avais agressé quelqu'un mais après, ils ont vu qu'ils s'étaient trompés de personne » ; « Parfois, pas parfois, tout le temps, en allant au collège (à La Courneuve) avec ma trottinette électrique, je me fais contrôler et j'arrive en retard. »
D'autres jeunes confient ne pas avoir directement été confrontés aux « keufs » mais s'en méfier au point de fuir dès qu'ils les aperçoivent, c'est le cas d'Archimed : « J'ai des amis qui ont été en garde à vue alors qu'ils avaient rien fait. Le soir de la finale de la LDC, ils ont dit qu'ils avaient cassé des trucs, alors que non. J'étais avec eux mais moi j'ai couru et je suis rentré chez moi. » Certains vont même jusqu'à employer le mot « peur » pour parler de leurs ressentis vis-à-vis des forces de l'ordre. Hiba et Coumba se souviennent d'un épisode « traumatisant » vécu dans un parc de jeux : « La dernière fois, les policiers ont mis quelqu'un sur une voiture, en le fouillant et en le menottant, alors qu'il y avait des petits de maternelle qui voyaient tout et qui pleuraient autour. » Pour tous, une seule solution : rentrer le plus vite possible chez soi. « À chaque fois qu'il y a des policiers, moi je rentre. Il y en a que j'aime et d'autres que j'aime pas. Ça dépend s'ils traitent mal ceux qui ont rien fait. Il y en a qui font ce qu'ils ont à faire, mais il y en a qui sont méchants. Par exemple, on a déjà accusé mon grand-frère, alors que c'était quelqu'un d'autre qui lui ressemblait. »
En tirant des coups de mortiers du haut d'un des bâtiments de la cité, une façon de célébrer la fin de cette journée, c'est autre chose qui saute aux yeux : l'ironie d'une jeunesse qui continue de défier un ordre absurde malgré sa brutalité. Ma6tévacraquer #1, c'est validé. Et ça ne fait que commencer.
« Si je te parle d'un lieu, c'est qu'il a disparu. »
Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville, Sang Titre (2019)
Le Soleil est un trou, le Soleil est de vapes
Maudit soit le soleil [1], le grand Inquisiteur indifférent, le Hautain, le Suprême Hystérique, impassible comme le Pâle Citoyen, maudit soit le soleil impénitent qui continue de pair de Persée chaque jour les nuages de poussière de béton et de jeter sa Très-Haute et sa très-indifférente lumière comme du sel dans une plaie sur le front des enfants-dégâts des enfants-débris de Gaza, qui n'arrête pas de crash cracher ses sangs pires ses sempiternels photons sur les visages arrachés et sur les moignons de bras et d'avant-bras, sur les moignons de cuisse et de jambe d'enfants vivants, sur les milliers de moignons infâmes et glorieux et dans les milliers de plaies non refermées, rouvertes, éternelles.
Le soleil ne montre pas. Le Soleil est de vapeurs seulement, complice de la nuit et amant du pétrole seulement. Noir le soleil. Le soleil est un trou, un traître : maudit soit-il, et maudits soient aussi les yeux, les yeux qui sont eux aussi deux trous, deux traîtres. Le soleil n'éclaire pas, il avale. Comme un trou. Les yeux ne voient pas, ils avalent. Comme des trous béants. Ici parmi nous bons et pâles Cis-toyens aux écrans incarnés, écran partout écran total, on a trop vu de remakes de ruines arabes et de sangs pitres de sempiternelles rengaines de pères portant dans les bras leur jeune enfant en sangle hantée vers un hôpital de Gaza ou d'ailleurs et de samples éternels de mères voilées effondrées comme les immeubles de Gaza, on n'a rien vu à Gaza mon amour.
(Quand j'étais enfant, je croyais que la « bande de Gaza » désignait une bande au même sens du mot que la bande à Bonnot ou la bande à Baader. La bande de Gaza c'était dangereux, comme le nom d'une association criminelle. On ne pouvait pas pleurer avec eux, on ne pouvait pas hurler avec les mères effondrées. On regardait ça à la télé en mangeant le midi en famille. On ne disait rien. Ou peut-être on disait : C'est triste. Mais c'est tout. C'était la mort de l'Autre. Il y avait tant d'Autres que moi moignons.) Nous sommes trop infiniment putains dépucelés des yeux troués comme les rectums déchirés des prisonniers de Sde Teiman à l'ombre du soleil hystérique, trop aveuglés de vapes de pixels pour pouvoir encore voir quoi que ce soit de la Nakba à travers lèse-hors-bite, ô Tirésias satyriasis : maudits soient-ils. Qu'ils crèvent.
(Trouvez mieux que les yeux. Franchement on peut trouver mieux. Avec le temps on s'attache, je sais bien. Mais quand ils crèvent. Vous pouvez faire sang. La peau, ça oui. La peau voit mieux que les yeux. Tenez désormais à vos pores comme à la pure prunelle de vos yeux. Les yeux eux ce sont des porcs, aveugles et traîtres. Le problème étant que la peau est morte, partout. Plus rien ne touche. On touche seulement des yeux, maintenant.)
Photo : Samar Abu Elouf
Bébés dans un nuage d'orage
[00:30] L'orage gronde, à quelques kilomètres au nord. Le bébé dort. Raids d'avions qui franchissent le mur du son, les bangs supersoniques n'arrêtent pas de la nuit comme des bombes sonores à rendre fou, ça et les bourdons des drones mais on se dit ça va, c'est encore loin [00:37], c'est plus au nord, à l'extrémité du territoire, comme l'orage quand il y a un délai entre l'éclair et le tonnerre, quand on était petits sous la tente on comptait 1, 2, 3…, le délai diminuait… Ça se rapproche [01:32], on ne sait pas où est la cible, où va frapper la bombe idiote comme le bistouri d'un chirurgien fou avec sa frappe chirurgicale, et au tremblement de la terre et du béton sous le choc on tremble avec les murs avec le béton, on se croirait mourir mais non [04:46], on se dit ce n'est pas nous, c'est plus loin. C'est à côté. C'est juste à côté. On est toujours debout. Le bébé dort.
(Je me souviens des petits doigts parfaitement dessinés de ma fille à la maternité le soir de sa naissance, c'était comme de la dentelle vivante, un miracle fait nature. Je me disais que si je la laissais quelque part, si je la laissais par terre ou n'importe où, elle resterait là à pleurer, à s'épuiser à pleurer, à s'étrangler, qu'elle mourrait là où je l'avais laissée. Elle avait ce pouvoir involontaire sur moi, ce pouvoir de la faiblesse nue et absolue, sans autre défense que son cri. Le pouvoir de me sortir de moi-même. Aujourd'hui chacun ne pense plus qu'à sauver sa peau. On ne donne plus la vie, on la garde pour soi, on la prend à l'Autre comme on prend le taxi comme on prend congé comme on prend.)
On compte une guerre en bébés. Le bébé ce n'est pas l'enfant. C'est autre chose de plus. C'est le degré zéro de l'enfance. Zéro et infini ensemble. C'est moins qu'une personne, plus qu'un homme. Le bébé est blanc d'un blanc qui n'est personne. Personne n'est aussi blanc et grave comme l'est un bébé. C'est vivant. C'est chrysalide. C'est la pâte. On fait le futur avec la pâte. On détruit le futur en faisant de la pâte, aussi.
Toujours entrer chez un peuple par femmes, filles, bébés. Filles, femmes, bébés. Femmes, bébés, filles. Bébés, femmes, filles. Tout ça se combine. Tout est peau cible. La guerre c'est essentiellement ça, c'est des possibilités.
Soit la bombe Mk 83. C'est une bombe de 1000 livres (soit 453 kg), contenant 202 kg d'explosif. La bombe Mk 84 pèse encore plus lourd : 2000 livres (soit 907 kg), et contient 429 kg d'explosif. Ces bombes peuvent être équipées d'un système de guidage inertiel et par GPS. Une bombe Mk 83 équipée d'un tel guidage est alors désignée GBU-32, et une bombe Mk 84 équipée d'un tel guidage est désignée GBU-31. Bombes intelligentes. Elles offrent des possibilités, disons qu'elles en ouvrent. Leur puissance explosive les rend inadéquates pour un usage dans des zones peuplées. Une bombe Mk 84 a un rayon de létalité qui s'étend entre 350 et 400 mètres du point d'impact. Jusqu'à 800 mètres, les fragments de la bombe peuvent causer des blessures importantes et de sérieuses destructions.
(À ne pas mettre entre toutes les mains.)
L'armée israélienne a largué plus de 500 bombes Mk 84 sur la bande de Gaza pendant le premier mois de la guerre. Le 9 octobre 2023, une attaque sur un marché dans le camp de réfugiés de Jabaliya est menée au moyen d'une ou deux bombes GBU-31 et tue (au moins) 42 (personnes (dont 14 sont des enfants)). Le 31 octobre, une zone densément peuplée du camp de Jabaliya est bombardée au moyen d'au moins quatre GBU-32 (mais il pourrait aussi s'agir de GBU-31). Bombes intelligentes.
Il y a aussi la GBU-39, plus petit diamètre, plus légère (113 kg), bombe de précision aux ailes de diamant. Avec son ogive perforante, elle ne détruit que l'intérieur des bâtiments et des corps, poumons, tissus mous, comme à Rafah. Ça éclate, avec l'onde de pression. On essaie plein de choses, on essaie des bombes à Gaza comme les vieux dégueulasses en vacances touristiques essaient des jeunes corps dociles de jeunes filles de jeunes garçons. (Comme Allah bord à toi rats-ciel ou verts.)
Qu'as-tu vu à Gaza ? Il n'y a pas de preuve. Sais-tu seulement ce que tu as vu ? Pas de preuve qu'Israël ait utilisé Notre Père, qu'on ait utilisé des bombes thermobariques à Gaza, type GBU-43. (Dieu-le-Père enflamme l'air à 3000° Celsius : sachant que 1. l'eau bout à 100° et que 2. le corps humain est de l'eau à 80%, l'incinération est instantanée comme un châtiment divin et vous retournerez à la cendre.) Les enquêteurs procèdent de la manière suivante : ils croisent le nombre d'occupants d'une maison ciblée par une bombe avec le nombre de corps retrouvés et comptent comme évaporés ceux qui manquent, après une recherche exhaustive de traces biologiques (des taches de sang sur les murs ou des petits morceaux). Résultat : on a bien compté, et il manque (notamment) des bébés. Volatilisés dans le nuage d'orage. Mais ce n'est pas une preuve. Peut-on reconnaître son propre enfant seulement à son bras, à sa main, à une phalange, dans les décombres ? Reconnaîtriez-vous ses dents toutes seules ? Rien ne prouve que ce n'était pas tout bonnement un engin explosif classique. Conventionnel.
Ce qu'on a cru voir, le blast, c'était juste un nuage de Wilson. C'est du conventionnel, ça. Ça va. Et il faut savoir que les bébés peuvent très bien s'évaporer par d'autres moyens. Ils peuvent très bien être appelés ailleurs, là-haut, à tout instant, ça arrive aussi, oui. Les petits enfants entrent dans la nuée et on ne les revoit plus. Ils partent. Plus de 1 300 enfants sont montés dans le nuage. 3 738 sont passés dans le nuage mais ne sont pas montés. Ils sont encore là, en chair et en os, démembrés, éborgnés, vivants. Maudite soit l'intelligence, maudites les preuves. Notre Père, Père de toutes les bombes, Que ton règne vienne, Et brûle l'oxygène, brûle-toi, brûle tout : Vaporise les corps, efface les visages Charge-toi du fléau et épargne-nous le mal Prends-le pour nous en t'immolant dans un dernier souffle de feu Âmîn.
Maudit soit le Père qui n'existe pas sans l'Enfant, les enfants-boucliers de l'Hôpital Al-Shifa, caché derrière eux comme Persée devant Méduse, maudit soit-il : qu'il brûle de son propre manque en un souffle au tritonal et qu'on ne retrouve jamais rien. Maudits soient les kilos : 453, 907, 113. Maudits les chiffres qui s'anéantissent eux-mêmes dans un grand boum. Maudit le vide qui n'existe pas sans le lieu qu'il fait disparaître. Il est dit que l'Absolu vivant viendra en nuée de bébés : bébés nébuleux qui ne sont encore personne, qui n'ont encore rien qu'un râle et pas de visage, rien qu'un râle de vie et pas assez encore d'existence, les jumeaux noirs qui n'ont pas de reflet dans les miroirs, et il faut savoir que pour chaque être-leurre aujourd'hui devenu Cis-toyen au soleil hystérique du monde libre il y a au moins un noir jumeau mort, séparé de vous à des millions de kilomètres, orphelin de frère et dont vous êtes malgré vous le double pâle et le traître pâle, cherchez votre jumeau mort et en le trouvant peut-être vous comprendrez certaines choses qui vous sont arrivées en 1967, en 1973 ou en 23.
(Si vous ne sentez pas au moins quelque part en vous les petits jumeaux qu'on vous arrache à l'autre bout par milliers, si vous ne vous sentez pas des moignons qui picotent de partout et les membres-fantômes des petits bras éparpillés des bébés-tonnerres de Gaza, soyez maudit.)
Et voilà… [09:25] voilà que soudain, lentement d'abord comme un oisillon ouvre ses paupières collées… fendille sa coquille d'une aile d'ange encore immatérielle, sortant à peine du néant où il peut à tout instant retomber… s'esquisse, se dessine… d'abord en volutes tournoyantes dans le nuage d'orage comme en un feulement de bébé tigre, fragile et indistinct comme une masse sans épaisseur à l'échographie dans le ventre de Gaza… un cœur pulse… bat dans la fumée grise… bat, un cœur se bat… et voilà le Bébé sans père [09:44], l'Absolu auto-ressuscité, le Grand Prématuré vengeur, émanant de l'azote liquide des 4 000 embryons bombardés d'Al Basma, miraculés du sperme clandestin des prisonniers palestiniens acheminé en contrebande jusqu'aux ovules de leurs épouses dans des stylos-billes, l'Orphelin-né… le voilà qui veut sortir et qui se dégage du nuage d'orage et, prenant peu à peu de la force [10:06], comme un aimant attire à soi le métal épars des immeubles utérins éventrés, s'agrège et se forme… la pâte lève, le Bébé prend force : comme il est beau, il est magnifique, la Mère pleure en disant C'est lui, c'est lui vous le voyez ?, c'est notre Bébé à toutes regardez, il a nos yeux, nos yeux graves, comme il est beau, il sait marcher, il sait tout seul sans avoir jamais appris, et voilà qu'il se lève en géant golem de halo blanc, [10:46] se dresse en gloire et en parousie de vengeance, en chrysalide kamikaze avec ses ailes de diamant, le Bébé Béant d'atomes de cervelle et d'os de bébés évaporés dans le ciel de Gaza, – se lève un instant, barrit comme un gouffre éléphant dans le ciel de Gaza, puis disparaît.
Il n'y a pas pire fantôme qu'un bébé, rien de pire qu'un bébé pour vous hanter.
Photo : Samar Abu Elouf
Gouttes de pluie coulées en plomb
[00:05] Faibles gazouillis gazaouis. Il faut prêter l'oreille. Stridulent encore, fourmis humaines. C'est encore la vie. (Les vivants meurent, mais pas la vie.) Comme le bruit des gouttes de pluie sur les feuilles. N'as-tu pas vu que Dieu pousse les nuages ? Il donne la pluie. Mais la pluie tourne. C'est alors une pluie coulée au rouge, moulée dans les usines. Pluie pénétrante, à fragmentation de milliers de gouttes de plomb. Il pleut et il n'y pas de toit. C'est l'averse et il n'y a pas de toit. La pluie perce. Traverse les murs le béton comme des vers dans la chair d'un fruit qui saigne tout son jus.
Fin 23 ils ont assiégé le nord de Gaza pour le vider et en faire une zone-tampon. Les civils étaient pris entre les deux mâchoires de la force armée, en étau ou en double bind, sommés d'évacuer par ceux qui bombardaient et détruisaient les routes vers le sud. Enclave dans l'enclave. Jabaliya, encerclée en octobre 24, était encore occupée par environ 430 000 personnes vivant alors dans les ruines de la ville, l'approvisionnement en eau et en nourriture étant totalement coupé, l'aide humanitaire bloquée. Les deux routes indiquées par les autorités israéliennes comme sûres pour déplacer les civils, les avenues Al-Rachid et Salaheddine, ont été ciblées par les tireurs d'élite israéliens. C'était se sentir soi-même comme coulé dans du plomb, se sentir ainsi tenu à l'impossible, pris en tampon dans la zone. Mais ce double bind n'est pas un simple fait de guerre cynique, il a sa logique rigoureuse : il définit précisément une zone à l'état pur. Gaza, alors, n'était plus un territoire.
Un territoire a sa loi, physique et historique, extensionnelle, enracinée, auto-conservatrice, indépendante de ce qui le peuple. Une zone c'est autre chose. Une zone s'ouvre soudain dans un territoire, survient sur lui, le recouvre, le fait disparaître. Sortilège de la zone. Car une zone est un espace intensif et non extensif : un espace en tension, défini par les limites mouvantes qui le tiennent comme entre des mâchoires de bulldozers. Espace qui ne connaît plus rien que des quanta et des densités, tel un cluster. Espace de contagion, non de communauté : il n'y a pas d'extériorité de la zone aux individus qui s'y trouvent présents, elle vous colle à la peau et déteint sur vous. Tout ce qui est dans la zone est momentanément incorporé à elle. Tout ce qui est dans la zone est désormais déclaré ennemi. À Jabaliya a été tenue une population-tampon de 430 000 zonards-liminaux, qui se tiennent entre deux territoires comme sur le seuil entre deux portes, sur les ruines de leur maison de leur école de leur mosquée mais cependant ailleurs que chez eux, tenus ici et cependant ailleurs qu'ici, à la fois ici et nulle part, déplacés sur place par la malédiction de la zone : maudite soit la zone.
Comment diable échapper à la malédiction de la zone ? Sa sorcellerie est puissante : tampons-mâchoires qui mordent à l'encre indélébile dans la chair comme dans la Colonie pénitentiaire. Territoire tamponné, cacheté, scellé. Il faut agir avant qu'il ne soit trop tard. Sachez-le. Quand vous pouvez, combattez la zone par la zone. Dézonez la zone. Striée par les tunnels, trouée à travers les murs. Lézardez la zone. Car quand la zone a bientôt atteint son état de lisseté absolue, alors il est trop tard : écran plat. Vous n'aurez plus que des pixels pour pleurer. [06:25] Les femmes qui ont essayé et qui ont été tuées pour avoir essayé, celles qui sont mortes jeunes, furieuses, vieilles, sans jamais voir l'aube…
Tunnels gazés à Gaza, femmes fouillées nues à genoux à Gaza en plein soleil hystérique, soldats de Tsahal en soutien-gorge hilares à Gaza, enfants morts plombés de pluie à Gaza avec leurs mères portant et brandissant des morceaux de tissu blanc : maudit soit le blanc, maudite la paix blanche au soleil hystérique où tout est Ève à cul-hué.
Nettoyer. C'est le maître-mot. La pluie de plomb blanc-chie Gaza. On ne le répètera jamais assez. Il faut nettoyer, faire tampon. On évacue. Tunnels-tuyaux, zone-siphon. La zone est l'espace dissipatif. Désormais seul le vide sera accepté. Trump reconstruira Gaza sans Gazaouis. On les paiera s'il le faut, si on n'arrive pas à tout évacuer. Gaza ressortira des ruines en Disneyland, refaite avec du vide condensé. (Zone, Camp, Parc : remodelage de l'espace, re-spatialisation liquide du territoire, gazéification de Gaza.) D'une manière générale, les états composés et hybrides entre le vide et le plein seront tolérés, mais ce sera seulement à titre temporaire. Un jour ou l'autre, un jour prochain, il faudra avoir tout évacué.
Deir al-Balah, 6 Juin 2024. Photo : Ali Hassan Jadallah
Flèches brisées sur Kapital mort
Du 7 octobre 2023 au 24 juillet 2024 : 46 000 (bâtiments détruits) à Gaza-Ville (74,3%), 32 000 à Gaza-Nord (70%), 24 900 à Deir al-Balah (50,1%), 45 500 à Khan Younès (55,7%), 22 100 à Rafah (45,4%)
Du 7 au 9 octobre 2023 : 830 (morts)
Au 31 décembre 2023 : 21 978 (morts)
Au 21 mars 2025 : 45 553 (morts)
Janvier 2026 : 71 000 (morts) et 170 000 (blessés)
Taux moyen : 250 (morts) par jour, sachant que le taux moyen de la guerre civile syrienne, à titre de comparaison, était inférieur de moitié, soit 96,5 (morts) par jour.
Marge de 20 civils (tués) par frappe. Monte à 100 (environ) si la cible est un membre identifié du Hamas. (Marges calculées suivant la contrainte de densité du territoire.)
Quand il s'agit de Citoyens, les morts ont des noms. Les Gazaouis, eux, ont seulement des nombres. Nombres-flux, vous glissent entre les doigts. 73 000 dont au moins 21 500 (enfants).
Entre 70 000 et 125 000 tonnes de bombes ont été larguées sur Gaza. Ce n'est pas seulement une dépense. C'est un investissement nécro-politique et territorial. C'est aussi la machine qui est lancée. Les bombes, c'est soit une seule, soit l'avalanche. Additionner les zéros, c'est la logique du capitalisme. Mais la guerre est un moment-clé dans la conscience critique du capitalisme. Il ne faut pas seulement dire que la guerre est un marché rentable parmi d'autres pour le vieux capitalisme industriel (armes, tanks, etc.) Plus profondément, l'économie de guerre, loin d'être une crise accidentelle et passagère dans le fonctionnement normal de l'économie capitaliste, révèle le principe même du capitalisme en général, met à nu son cœur battant, sa pulsion la plus intime : la pulsion de mort. Encore, encore, encore. Voilà ce qu'il veut.
Les GBU sont du jetable, comme le papier toilette.
De ce point de vue, la bombe est le produit idéal, le produit-limite du capitalisme, la forme pure et achevée de la marchandise : 1. objet fétiche qu'on stocke et qu'on manipule avec tact protocolaire, mais qui 2. contient cependant en lui sa propre chute au néant inorganique (particulaire), et 3. à la différence des autres marchandises dont l'usure est exogène, contient cette annihilation sur le mode de la nécessité interne et finalisée. L'être même de la bombe est de se nier en tant qu'être. Gouffre, obsolescente-née. Capital technique à flux tendu, elle révèle ainsi dans le capitalisme son propre gouffre sans fond, sa propre autodestruction productive. Encore, encore, encore... On n'en finit pas, on n'en aura jamais fini de la chaîne de production. En général, les objets consommables ne sont que des concrétions passagères du processus de production, voués non seulement à la consommation qui les détruit, mais à s'auto-détruire et à se reproduire à l'infini. En exposant la pulsion de mort comme le principe fondamental de la dépense productive, les guerres de destruction laissent en même temps toujours entrevoir, comme une faible lueur, la possibilité de la mort du capitalisme comme seule possibilité adéquate à sa tendance profonde. Kapital mort par dépense, par sa répétition morbide.
Gaza semble vouée à la répétition. Compulsion de catastrophe. On pense parfois que la guerre se répète parce qu'on refoule l'origine, la catastrophe première (1948). On est foutus, si on pense comme ça : on se retrouve aussitôt prisonnier de la mémoire des autres. Alors, la guerre descend toujours plus profond dans le sol sans fond car il faut savoir que le sol est un abîme, maudit soit le sol dont la soif de sang est sans fin, et la guerre alors s'enracine à son tour dans le sol sans fin. Seul le souvenir pur doit être sauvé de la mémoire, le souvenir-image, clair adamantin. Il n'y a pas de pire sangsue suceuse que la mémoire, la mémoire sans souvenir, maudite soit-elle : qu'on vous l'arrache.
(Il était une fois N., né d'une femme dont le nom est oublié car il était trop long. Un jour, il voulut connaître son sang. On lui donna une liste. La liste disait : traces de Cananéen et de semence ammonite diminuée, imité d'Édomite pur par son demi-frère, mais par ailleurs ismaélien zébré d'hébraïsmes errants et distingués par le père, quart-fils de vizir et de Naqib mamelouk affranchi. Le sang de N. n'était pas possible. Et pourtant il vivait ! Il brûla la liste. Depuis, N. marche avec la cendre dans les veines. Béni soit l'Impur.)
C'est le contraire : on refoule parce qu'on répète, parce qu'on ne supporte pas l'absurde l'inflexible répétition de plomb du Capital-Mort : maudite soit-elle.
[02:54] Une détonation, déflagration. [03:03] Deuxième détonation, déflagration. Technique de la réplique, double frappe. [03:11] Troisième. La terre ! C'est la terre qui tremble sous leurs pieds. Il n'y a plus de sol, maintenant, seulement le pseudo-ciel rouge nuit. Flèches des minarets brisées sur Kapital mort : la mosquée d'Al-Omari s'effondre au paroxysme du Capital-Mort comme une cathédrale financière démasquée, maudites soient toutes les cathédrales qui sont toutes financières, qu'elles soient financières déguisées ou financières opiacées, inconscientes d'elles-mêmes. Et soudain il n'y a plus de peuple de droit, il y a seulement des peuples de fait : occupés, occupants (l'occupation est un état de fait et non de droit, ça se montre, se fait voir, s'exhibe au soleil hystérique). Il y a seulement des peuples de sables mouvants et des peuples d'erre. Il n'y a plus ni élu ni égaré, car vous êtes tous un en déréliction, en tant qu'orphelins des dieux. Et c'est maintenant Gaza la profane qui apparaît sous la pieuse effondrée, voilà la vraie Cité matérielle sous l'habit déchiré de la religieuse, Gaza la grise, de béton armé désarmé, la combattante abandonnée sans Dieu, auréolée d'Intifada de pierres et de bébés.
Tout le monde démocratique a fourni. Au moins un petit morceau. Pas gros. Un petit quelque chose, une miette des armes lancées sur Gaza. Par nos meilleurs. Nos ingénieurs sortis de nos meilleures écoles, experts reconnus dans le monde entier. Si vous avez besoin de solutions performantes et de systèmes intégrés d'isolation et de protection dans des conditions extrêmes, Hutchinson est votre partenaire de confiance.
Entre octobre 2023 et mars 2026 : plus de 525 (cargaisons) de composants de matériel militaire expédiés par des fabricants français vers les industries israéliennes de défense. Dissolution de la responsabilité par morcellement : responsabilité en miettes. Les principaux exportateurs français sont Sermat (moteurs électriques), ADR (systèmes tournants), Effbe France (membranes en élastomère), Eurolinks (maillons de munitions), Savimex (systèmes optiques), Safran (moteurs), Thales (radars, sonars), Cimulec (circuits imprimés), Amphenol Air LB (connecteurs), Radiall (connecteurs radiofréquence, fibre optique, micro-ondes), Aubert & Duval (canons, obusiers, mortiers), Vishay MCB (potentiomètres, capteurs) et Hutchinson (roues, joints, revêtements).
(Note sur la bombe comme court-circuit de l'État démocratique. – La bombe en tant que marchandise d'État, produite par des entreprises privées et achetée par des contrats étatiques qui en monopolisent juridiquement l'usage et la jouissance, brouille la frontière théorique des secteurs privé/public. Le capital privé tire des profits d'une dépense socialisée uniformément répartie, financée par les ressources publiques ; réciproquement, la forme marchande subsiste enchâssée dans une relation politique entre capital et État. La bombe révèle ainsi le rôle tactique de l'État dans l'économie libidinale du capitalisme. Circuit exclusif de la jouissance d'État. Quand, même artisanale, elle est soudain déviée et extraite de ce circuit, réappropriée par des acteurs sociaux non étatiques dans un conflit armé, elle est toujours visible, – montrée, nommée, violente par nature, – en proportion de sa transgression du mariage de l'État et du capital. Au contraire, l'insertion de la bombe dans l'ordre capitaliste ordinaire maintient sa jouissance à un niveau d'invisibilité publique relative et d'euphémisation : « frappes », « intervention », « opération » au nom codé, etc. La bombe détruit et tue à l'abri du droit monopolistique dont elle est pourtant le court-circuit capitaliste, comme le coït parental rentabilise la sexualité dans la nuit obscure de la chambre à coucher, pendant que les enfants dorment à côté.)
Israël, notre cher enfant douloureux du siècle passé, plus vieux que nous, enfant chétif meurtri devenu fort, dur et froid, avant-poste et gardien du capitalisme occidental d'extraction au Moyen-Orient sur la Plateforme de Palestine. La guerre d'Israël à Gaza, paroxysme d'Occident. On se voit dedans comme au miroir d'étain : s'éteint geai n'oxyde, un génocide (c'est difficile à dire). Génocide sécuritaire. Génocide par calcul. Génocide par dénatalité. Génocide collatéral. Il y a plus d'un génocide possible.
Génocide, ça ne marche plus. Ne prend plus. On le dit, ça ne marche pas. Le mot est mort avec les morts, évacué. Il n'est pas mort par usure. Il a été attaqué. On l'a tué. C'est un sémocide.
(Il faut trouver autre chose.)
La grande mosquée Al-Omari de Gaza, 27 janvier 2024. Photo : Ali Hassan Jadallah
Spectateur Pâle. Prendre. Photos.
Elle. – Tu n'as rien vu à Gaza, rien. Moi. – J'ai vu les camps de réfugiés. Elle. – Non, tu n'as pas vu. Moi. – J'ai vu le camp de Jabaliya, la densité extrême à Jabaliya, la vie nue à Jabaliya, la soif à Jabaliya, ça je l'ai vu. J'en suis sûr. Elle. – Tu n'as rien vu, non : tu as vu des photos. Ce que tu as vu n'était pas la réalité. La chaleur de métal lourd et l'onde de pression sur Gaza, la poussière de béton dans la gorge et dans les poumons. Cela ne se voit pas. Moi. – On peut voir à travers les photos, on peut voir le réel, voir et pleurer. Elle. – C'est réel, oui, comme sont vivants le cœur et les reins prélevés sur un mort dans la glacière médicale, en survie artificielle à travers les voies de transmission des images. On voit toujours dans. Dans quelque chose. Jabaliya est un camp dans un camp, un camp en abyme. Le camp, c'est un espace transitionnel : on y passe. Les Gazaouis sont de passage chez eux. Toi tu as vu Jabaliya dans ton salon, dans le bus, dans d'autres images. Jabaliya, celle que tu as vue, était découpée, cadrée, morcelée par les images comme par les bombes. Elle a été prélevée sur le corps de Gaza, déplacée et transplantée dans un autre corps. L'image déplace le réel, comme l'armée déplace les populations. C'est la malédiction de la Nakba qui continue. Gaza n'est plus à Gaza : la zone est découpée par l'image en même temps que le territoire occupé est recouvert par la zone. (Double opération simultanée.) L'image se dys-aime-mine en explosante-fixe en en une diaspora diapositive.
Moi aussi je dis Gaza, tout le monde dit Gaza, mais Gaza c'est déjà du découpé au bistouri : une bande. Comme une bandelette d'homme invisible, qui recouvre et occulte le visage de Palestine. On enlève les bandes, avec infinie délicatesse, comme la gaze sur le corps purulent d'un grand brûlé, et la chair-lymphe du grand brûlé vient avec la gaze de Gaza, s'arrache avec. Ça part, tout s'en va. Le grand brûlé ne crie pas.
Maudit soit l'invisible, car il y a de l'invisible qui crie famine en pleine lumière et se dévore sous le soleil (hystérique), maudit soit-il : jamais invisible en soi, toujours l'invisible du visible. Car il ne suffit pas que quelque chose soit là, présent sous nos yeux, pour être visible. Il faut beaucoup plus.
Il y a des gens qui passent devant vous et vous ne les voyez pas.
Il y a des gens qui ont un crabe sur le visage, accroché. Vous ne les voyez pas.
Vous leur coulez votre regard comme du plomb fondu dans les plaies que font les pinces du crabe, sans les voir.
Il y a des gens qui ont des trous et vous, vous regardez plutôt le couteau.
Le visible est un fait de représentation, non une présence brute. Il est visible à condition de le devenir, à condition qu'on le rende visible, qu'on le plie à l'ordre du visible, qu'on le fasse entrer dans l'ordre du visible par les interventions d'une police iconique. Le visible rejette dans l'ombre son invisible. Tsahal a exercé à Gaza un contrôle strict de la visibilité autant que de la population enclavée.
Plus de 220 journalistes (tués), dont au moins 71 (ciblés) en train d'exercer, de prendre une photo, d'enregistrer.
On prend une photo. (On dit « prendre », comme dans le sexe, prends-moi. Appareil-phallus.) On ne « prend » pas un dessin, on ne « prend » pas une peinture de son modèle, même nu. On ne « prend » pas un texte qu'on écrit, même intime. La photo prend. Alors elle peut. Quelque chose. Il faut prendre. Prenez. Si on ne prend rien, on reste hystérique des yeux, comme le soleil. Al Affaq, Lau Mat, Lau Lau Lau Lau Lau Lau.
Ne prenez pas racine, prenez l'ombre.
Spectateur Pâle. – J'ai pris de l'invisible à Gaza. Elle. – Les hommes veulent prendre. Gaza est prise de partout. Prise entre. En étau. Prise dedans. Spectateur Pâle. – C'est sur les hommes, c'est sur l'armée que j'ai pris l'invisible. Elle. – On est à l'opéra. Dans Opera de Dario Argento. Le tueur cruel attache sa victime, la cantatrice. (Cantatrice, on l'est tous un peu par ici.) Il lui scotche des aiguilles sur les paupières pour la forcer à garder les yeux grands ouverts devant les meurtres atroces qu'il réalise. Si elle ferme les paupières, elle se crève les yeux. Nous sommes comme elle, la petite cantatrice, Citoyens-Spectateurs, au grand opéra de la guerre-tv. Spectateurs Pâles, nous le sommes tous ici, empathiques-tétanisés, en train de voir quelque chose sur quoi nous ne pouvons agir. Prisonniers de la cage de verre. Voir est plus fort que nous. On en voit toujours trop. À tout prendre, je préfère qu'on se les crève. Ne plus voir serait plus correct. Spectateur Pâle. – La Pâleur n'est pas un état. C'est un devenir. On devient pâle. C'est déjà ça. Les Gazaouis eux-mêmes sont spectateurs pâles rendus impuissants, condamnés à leurs yeux nus. Les photographes sont ciblés à Gaza, c'est qu'ils font bien quelque chose. Ils contre-prennent. Ils font des trous dans l'invisible. L'armée les cible pour ça : l'invisible se met à fuir par l'azur du visible. Enregistrer : opération-miracle, qui prend sans toucher. La photo est à contre-ciel. Nous n'avons plus d'autre miracle que celui-là.
Jusqu'où peut aller la Pâleur sans tourner à l'appât-leurre ?
[5'11] Soudain la cloche, c'est l'alerte ! Aux abris. Il n'y a pas d'abris. Tout à découvert. Le camp lisse comme un œuf. L'alerte est le nouveau régime. Gaza, la zone-laboratoire. Ce que vous faites entre les alertes n'intéresse personne, n'intéressera bientôt plus personne. La vie est le temps mort de la survie. La vie est un intervalle. Elle est le résidu non-réglementé du régime de la survie, un vide juridique, un point aveugle. Bientôt l'alerte aura atteint son état de drone permanent. Certains sont plus lents que d'autres. Certains n'ont pas compris que la vie est obsolète. On peut les reconnaître. Ils ont l'air de croire en leur présence. Ils ne se reflètent pas dans les miroirs à pixels, faites le test. Ce qui n'est pas passé en survie n'existe pas, n'existera plus. Faites vos raies-serves. Si vous voyez quelqu'un qui semble vivant, dans la rue ou même chez vous, quelqu'un qui ne semble pas s'être rendu compte de l'état général de survie, surtout n'intervenez pas seul. Signalez-le. Appelez un serf-vice compétent. Il sera retiré. En attendant, gardez vos distances. Faites le mort.
Ou alors, con vers tissez leurre et gym gène et râle de lasse Urvi. Transmuez la survie en sur-vie.
Prenez corps.
Devenez un Spectateur Pâle conscient.
Gaza-Ville, 8 septembre 2025. Photo : Rizek Abdeljawad
Débris gris, pousses vertes
Les bulles d'Oz errent des blés.
S'ire haine, si reine d'ambe ulule lance. Brancards.
Honneur icône naît plus rien d'enlaidi qu'ombre.
(Tibias, tôle ondulée, scalps, ciseaux, doigts, pneus, phalanges, roues, nounours, troncs, parpaings, utérus, laine de verre, pharynx, tuyaux, cartilages, plexiglass, hanches en plastique, tiges, poutres, culottes ensanglantées. Des bris.)
Ohm arche de dents.
Lèche vos morts alezane tirs lèche arrête. (Les ânes.)
Mets-ça four mille et s'hagard gouille encore dévie. (La patience des ânes.)
Omple-leurre. On prie. Onques riz.
Un catalogue de 1227 pages sert de registre des morts (tués). Nom, âge, numéro de carte d'identité. Sannd Abu al-Shaer, Ayloul Qaud, Mahmoud Abdel Ghafour. On rend les noms au nombre. La liste des noms ne prend pas en compte les corps non identifiés.
Ni les évaporés.
À Sabra, 112 (personnes) sont désensevelies puis enterrées, 2 ans et demi après leur mort sous les décombres.
Saoulés dès qu'ombre.
Sur les décombres, Samih Madhoun joue de l'oud. Il joue de l'oud sous une tente de Gaza, avec tant d'amour, de nostalgie et de désir pour son pays.
N'arrête pas déjouer.
Gris partout, couleur bien plus profonde que l'azur, disait Nietzsche : couleur de l'archive contre l'azur idéal, l'immaculé (la morale est d'azur, maudit soient-ils, l'azur et la morale), le gris est la couleur de ce qui a réellement existé. Gaza-la-grise, ville-archive et palimpseste, laborieuse à déchiffrer, territoire archéologique, hiéroglyphique.
La patience est grise comme les ânes.
[03:00] La mauve sauvage khobiza pousse entre les blocs de béton fendus dans le gris avec le pourpier rampant. Sauvages et mauvaises herbes, elles ont sauvé des gens de la famine. Comme les tortues. Les pêcheurs étaient ciblés s'ils allaient trop loin en mer. Ils ramenaient des tortues. Il y a un homme qui a été tué (ciblé) parce qu'il donnait de l'eau aux gens.
Mais les plantes trouvent toujours l'eau.
Photo : Samar Abu Elouf
Frédéri Bisson
Photo de Une : Beit Hanoun, au nord de la bande de Gaza, 19 février 2025. Photo de Rizek Abdeljawad.
[1] Notice. Écrits depuis 2024, ces six textes sont des défixions magico-politiques lancées à distance. Seule ressource quand on n'espère et ne peut rien devant la catastrophe, et quand les cessez-le-feu paraissent mort-nés : des sorts de protection et de sur-vie pour Gaza. Ils ont été écrits en écoutant en boucle le disque No Title as of 13 February 2024 28,340 Dead (2024) du groupe montréalais Godspeed You ! Black Emperor (GY !BE), puissante élégie post-rock pour Gaza. Depuis la date du 13 février 2024 auquel est arrêté le titre de l'album, le nombre de morts à Gaza a plus que doublé. « Spectateur Pâle », je ne peux rien faire pour Gaza, rien que ces textes, qui prolongent mon émotion de No Title. Idéalement, il ne faudrait les lire qu'avec la musique qui leur donne leur élan :
Une vieille question est de savoir si l'émotion musicale, ineffable, peut parvenir à passer dans les mots, sans que les mots ne l'anesthésient et ne la trahissent. Ici, le titre de chacune de ces six défixions reprend, dans l'ordre, la tracklist de l'album de GY !BE. Les textes ne sont certes pas des commentaires, ils ne se superposent pas exactement à la musique, mais j'ai néanmoins indiqué dans le fil du texte, entre crochets, quelques repères dans le timing de l'album, comme des accents, des pointes émotionnelles, des points d'orgue dans la voix.
Mais No Title, « Sans Titre », c'est aussi par coïncidence le titre d'un court-métrage tardif de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville : Sang Titre (2019), version spéciale d'un court précédent, Dans le noir du temps (2002), remonté pour les spectateurs de Ramallah et de la bande de Gaza à qui Sang Titre est dédié. Entre les images de Dans le noir du temps, Godard et Miéville ont inséré dans Sang Titre des images du film Ici et Ailleurs (1976) sur la lutte des fedayin palestiniens de l'OLP. Dans Ici et Ailleurs, Godard analysait la réception des images du conflit au Moyen Orient (l'Ailleurs) par un spectateur moyen d'ici en France, chômeur assis devant la télévision familiale. Ici et Ailleurs est en effet déjà la reprise d'un matériau documentaire filmé en 1970 par le Groupe Dziga Vertov parmi les fedayin du camp d'Amman en Jordanie, destiné à un film de propagande resté inachevé, qui devait s'intituler Jusqu'à la victoire (Méthodes de pensée et de travail de la révolution palestinienne).
Ici et Ailleurs (1976)
Trois mois après ce tournage, c'était « Septembre noir ». Les combattants filmés par Godard, hommes et femmes, sont tous morts sous le feu de l'armée jordanienne de Hussein. Après dix jours de bombardements, les camps jordaniens sont rasés. Chez lui en France, le sentiment d'impuissance de Godard face à la mort des combattants dont il avait voulu soutenir la cause donne lieu, cinq ans plus tard, à une réflexion iconopolitique distanciée, sur l'interférence et l'incompréhension entre les militants occidentaux et les luttes du Moyen Orient. Ce décalage, ce hiatus du citoyen français moyen devant les images de l'Ailleurs, Godard ne l'avait-il pas lui-même instauré malgré lui ? Pouvons-nous vraiment soutenir les Palestiniens sans les trahir ?
Aujourd'hui, Ici et Ailleurs est largement réputé irrécupérable, non seulement sur le fond, en raison d'une radicalité politique qui semble appartenir au passé (la défense de la lutte armée des Palestiniens), mais surtout sur la forme, en raison de certaines associations d'images présentes dans le film. Ce qui a scandalisé l'opinion dès 1976, et contribué à nourrir les accusations d'antisémitisme qui suivront Godard après sa mort, c'est en effet une séquence embarrassante, où les images fixes de Golda Meir (première ministre israëlienne) et de Hitler sont enchaînées dans le montage, ainsi liées entre elles de manière implicite autour du mot « Palestine ». Raccourci glaçant, qui établirait une équivalence entre la violence nazie et la politique militaire d'occupation d'Israël en Palestine.
Pourtant, une thèse aussi dogmatique paraît peu cohérente avec le ton général d'Ici et Ailleurs, film dont le genre est plutôt problématique et critique. Entre le tournage inachevé de 70 et la publication d'Ici et Ailleurs en 76, Septembre noir a désenchanté les rêves révolutionnaires des intellectuels français, et le Groupe Dziga Vertov, né de l'élan de mai 68, s'est dissous en 1972. Dans Ici et Ailleurs, Godard applique rétrospectivement la méthode de sémiologie critique du Groupe Dziga Vervtov à ses images, tournées dans le camp d'Amman, pour mettre en évidence son propre aveuglement idéologique. Comme un contrepoint nécessaire, Anne-Marie Miéville prend le relais de Godard, en voix over, pour l'interroger sur ce qu'il n'a pas vu, à l'époque, dans les images qu'ils reprennent et décryptent ensemble. Comment n'avons-nous pas entendu à l'époque ce que disaient vraiment les fedayin (ils parlaient entre eux de leur mort prochaine) ? Comment n'avons-nous pas vu ce qu'ils ressentaient en propre, comme par exemple le malaise manifeste de cette jeune paysanne qui récite laborieusement sa leçon politique devant la caméra ? Pour percevoir, il faut baisser le son dont nous recouvrons les images (le commentaire), et soustraire ou arrêter les autres images que nous projetons sur elles, entre lesquelles elles sont prises. À partir de cette autocritique, Godard interroge le régime télévisuel plus général de l'image qui informe et aveugle notre perception collective. Ici, le problème est que nous sommes « à la chaîne » devant les images, comme l'ouvrier à l'usine. Elles se suivent, les unes après les autres.
Pour contrecarrer cette logique médiatique, Godard cherche, comme dit Deleuze dans L'Image-Temps, à « désenchaîner » le spectateur occidental moyen. Le sens du « et », dans le titre Ici et Ailleurs, est précisément la solution du problème : une conjonction, c'est-à-dire non pas une image après l'autre, mais une image plus une autre. Ainsi chaque image, au lieu de se fondre dans une continuité qui passe pour naturelle, est-elle plutôt différentiée et augmentée par son rapport aux autres qui sont montées avec elle, de telle sorte que le tout d'une séquence est toujours plus que la suite de ses images. Le faux raccord devient le principe même de la relation entre images. C'est de cette manière qu'il faut donc essayer de penser la séquence polémique d'Ici et Ailleurs. En montrant Golda Meir et Hitler à la suite, Godard produit un faux raccord : il ne les « associe » pas, ne les assimile pas ; au contraire, ce geste provocateur, par le choc de la contiguïté entre inassimilables, fonctionne comme une interférence soudaine et brutale, capable de suspendre la chaîne de montage, de désenchaîner notre perception. Soudain surgit un espace, un vide : qu'y a-t-il entre les deux images ? C'est cet intervalle (l'entre-deux-images), cette différence, qu'il appartient désormais au spectateur de combler par sa propre réflexion. Godard pensait nécessaire un tel choc pour que le spectateur, sortant de la passivité dont se nourrit le spectacle médiatique naturalisé, accède enfin à une conscience critique de sa propre perception. (Ainsi encore dans Sang Titre, Godard insère-t-il l'image de la petite fille combattante au camp d'entraînement d'Amman, au ralenti, non pas après les images en noir et blanc des cadavres d'un camp de concentration, mais en plus.) En se prêtant ainsi pour le déconstruire et le subvertir au jeu périlleux de la chaîne des images, il n'est pas sûr que Godard n'ait pas été à nouveau pris au piège de l'idéologie. Du reste, Ici et Ailleurs avoue cette possibilité d'échec de la logique du « et » : « Probablement qu'à force d'ajouter de l'espoir à du rêve, on a dû faire des erreurs d'addition ».
Ce que je retiens de ce moment important dans l'œuvre de Godard, ce n'est pas son contenu dogmatique (apparent ou résiduel) sur le conflit israélo-palestinien, contenu que je tiens pour politiquement inerte dans un régime iconopolitique, – l'important, c'est l'analyse critique plus profonde à laquelle Godard soumet la production d'images. Pourquoi aujourd'hui, dans un contexte historique et géopolitique très différent de celui de 1970, ne pouvons-nous à nouveau trouver de sympathie forte entre Ici et Ailleurs, et, d'une manière propre à notre situation, « désenchaîner » notre perception de Gaza sous les bombes ?
Je ne crois pas fortuit que mon processus d'écriture, à propos de la destruction de Gaza, ait eu besoin d'un art non représentationnel tel que la musique pour être libéré. Le personnage du « Fedayin » ou du « Moudjahidin » – le Palestinien de Jean Genet, le « Guerrier » contre le Soldat, – a certes totalement disparu de notre imaginaire du présent, remplacé plutôt par le Terroriste. (Terrorisme scopique : les images absentes des massacres du 7 octobre 2023 – peu les ont vues ou regardées – forment son aura terrifiante. Cette violence enregistrée – tuer et montrer qu'on tue, produire des nécro-images à la fois insoutenables et virales, – tend à assimiler le Hamas à Daech sous un même personnage contemporain, malgré les différences stratégiques entre ces groupes, entre l'ancrage national du Hamas en territoire palestinien et le transnationalisme exogène de Daech.) Mais d'autres personnages enchaînent aussi notre perception, y compris du côté des mécanismes de l'empathie : la Mère voilée éplorée, l'Enfant de camp de réfugiés au visage grave, etc. (Dans notre époque de rationalité technique et d'information en continu, la « Bombe intelligente » fonctionne aussi quasiment comme un personnage à part entière des guerres contemporaines, au moins depuis la Guerre du Golfe de 1990-1991. Ici, sur les chaînes d'information en continu, on voit presque plus d'images d'ogives et de drones que de victimes humaines. Travellings en survol ou en overview des villes bombardées. Perception enchaînée.) Pour suspendre la passivité de perception entretenue par ces personnages, nous aurions besoin d'autres images de la guerre que celles qui nous tétanisent, nous anesthésient ou nous rendent méchants, – besoin surtout de nouveaux rapports entre images, de différences-interférences avec celles des ruines de la bande de Gaza dans leur progrès apparemment irrépressible. Mettre en rapport les ruines de Gaza et nos propres faillites, nos propres ruines réelles et symboliques, la nécropolitique inhérente au capitalisme (« Broken Spires At Dead Kapital »), etc.
C'est la leçon de Deleuze spectateur de Godard : dans une perception enfin libérée du régime du spectacle, les images ne sont plus liées entre elles que par leur différence active ; la différence travaille, elle n'est pas ce qui sépare, mais ce qui relie. Ici, j'ai un peu essayé de désenchaîner des affects avec des mots-images. (F.B.)
La « réforme » de l'Octroi de mer ouvre la porte à une période d'instabilité majeure pour les DOM. La présente étude[1] vise à alerter sur les conséquences ravageuses d'un démantèlement de l'Octroi de mer, sur fond de misère sociale grandissante, doublée d'une hémorragie démographique aux Antilles.
L'étude explicite les enjeux de cette réforme, décidée de manière unilatérale par l'Etat, au motif de lutter contre la « vie chère ». Il apparaît qu'en dépit de leurs défis hors-normes, les DOM sont utilisés comme variable d'ajustement budgétaire par l'Etat dont les dettes culminent à 3 000 milliards d'euros. Et, pour justifier que ce dernier appauvrisse les territoires les plus pauvres, l'administration centrale bâtit des schémas sur la « richesse » des DOM (et son corollaire « la mauvaise gestion » [2]) ; par ce procédé fallacieux, les communes ultramarines sont déjà privées de 200 millions d'euros de recettes de fonctionnement par an.
Le recours à la « norme » budgétaire, établie par l'administration, permet également de légitimer la mainmise de l'Etat sur l'Octroi de mer. Par ce prisme, l'Octroi de mer n'appartient plus aux territoires mais représente une « dépense fiscale » de 3.7 milliards d'euros pour l'Etat. Et, c'est là que réside le véritable enjeu de la réforme, un enjeu d'optimisation des recettes fiscales de l'Etat qui s'avère peu compatible avec l'objectif de lutte contre la « vie chère ». D'ailleurs, quand l'Etat veut agir sur la « vie chère », il creuse son déficit (26 milliards d'euros pour la taxe d'habitation), mais il ne remplace pas la taxe supprimée par une autre[3] qui, de surcroît, va l'enrichir.
L'enjeu d'augmenter la TVA nationale dans les DOM avait été clairement dévoilé par le rapport FERDI (2020)[1] commandé par Bercy à des experts du FMI, mais apparaît masqué dans la réforme actuelle qui se fonde sur l'évocation d'effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les prix et les finances locales.
Comme toute taxe à la consommation, l'Octroi de mer présente des avantages et des inconvénients. Et, dans le cadre de la présente étude ont surtout été évalués les arguments de l'Etat pour justifier l'urgence d'une réforme. Il apparaît que les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales relèvent d'une construction des administrations centrales[4] et la TVA nationale évoquée pour remplacer l'Octroi de mer conduira à une flambée des prix, en particulier des services qui ne sont pas assujettis à l'Octroi de mer, et qui représentent les deux tiers de la consommation des ménages et des collectivités locales.
Taxation des services avant et après la réforme
Avant réforme
Après réforme
TVA Antilles
8,50%
19,50%
TVA Réunion
8,50%
16%
TVA Guyane
0%
15%
TVA Mayotte
0%
15%
Mpl, d'après Simulations FERDI
Par conséquent, il n'y a pas nécessité, et encore moins urgence, à entreprendre une réforme « en profondeur » de l'Octroi de mer qui provoquera un choc fiscal en pleine période inflationniste. Par ailleurs, la TVA « régionale » que laisse miroiter la Cour des comptes aux régions (qui avaient renoncé pour la plupart à cette option sans valeur ajoutée en termes de rendement et à cause de son caractère inflationniste[5]) ne peut que servir de cheval de Troie à la mise en œuvre d'une TVA nationale ; en tout état de cause, les collectivités seront rendues responsables de la flambée des prix, pendant cette phase d'expérimentation d'une taxe destinée in fine au budget de l'Etat.
Pour soutenir le pouvoir d'achat des ménages « les plus fragiles », l'Etat devrait davantage agir sur les bas-revenus qui expliquent à 80% le phénomène de « vie chère » dans les DOM. Ainsi, à mille lieux des clichés habituels, ramenées au nombre d'habitants, les prestations sociales versées par l'Etat aux ménages sont deux à 10 fois plus élevées dans l'Hexagone que dans les DOM où pourtant près de la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, contre 14 % en France hexagonale, et s'apprête à subir de plein fouet les économies ravageuses de l'Etat dans le domaine social (réforme du rSa, réforme des allocations chômage,…).
Par ailleurs, la réforme vise expressément à réduire l'évolution des recettes de fonctionnement des communes : objectif qui va à l'encontre des besoins sociaux des populations[6] et des besoins en investissement. Il y a eu un précédent avec la baisse des dotations de l'Etat à partir de 2014. A cet égard, l'Octroi de mer des communes n'est pas négociable, c'est le socle de la cohésion sociale dans les DOM mais aussi des exonérations accordées aux entreprises.
La compensation « à l'euro près » que promet l'Etat aux collectivités locales représente en réalité le gel de leurs recettes fiscales. Aussi, si, par exemple, la réforme avait eu lieu en 2008, les collectivités, compensées « à l'euro près », auraient perdu aujourd'hui 500 Millions d'euros. Autrement dit, le tiers de leurs recettes d'Octroi de mer se retrouverait dans le budget de l'Etat (!). De plus, une compensation « à l'euro près » des pertes fiscales des collectivités locales n'est pas garantie sur le long terme, contrairement à la compensation des transferts de compétences sanctuarisée dans la constitution (article 72-2). Cette réforme représente un séisme budgétaire.
Inspirée par des experts du FMI, auxquels fait dorénavant appel la France pour sa politique à l'égard des DOM, malgré la trajectoire funeste des pays du Sud sous tutelle des institutions financières internationales, la réforme vise expressément, au motif de faire baisser les prix, à accroître la présence des produits des multinationales françaises sur le marché local. Ceci va à l'encontre des politiques régionales ou même de la politique économique de l'Union européenne visant à préserver la production locale dans les régions ultrapériphériques (Article 107 § 3 points a) et c) du TFUE).
En outre, les hypothèses sur lesquelles se basent les experts du FMI pour considérer que la stratégie de déstructuration/restructuration économique des DOM, par la suppression de l'octroi de mer et son remplacement par la TVA nationale, serait positive pour les territoires sont, comme le savent aussi bien Bercy que la Cour des comptes, erronées et au contraire, cette stratégie, en ébranlant la production locale provoquera une hécatombe : 50 000 emplois en jeu. Pour rappel, un emploi créé dans le secteur productif (parfois hautement qualifié) génère 3 emplois indirects selon l'INSEE. A titre indicatif, l'Etat avait renoncé à une libéralisation des prix du carburant dans les DOM, car 3 000 emplois de pompistes étaient en jeu.
Enfin, l'Octroi de mer a, dès l'origine, vocation à répondre au plus près aux enjeux spécifiques des DOM, qui sont différents de ceux de l'Hexagone et différents d'un DOM à l'autre, d'où l'autonomie fiscale qui leur a été accordée et sur laquelle l'Etat souhaite revenir, faisant prévaloir ses intérêts propres (budgétaires, économiques, voire géopolitiques) sur ceux des DOM, les rendant plus dépendants de la « Métropole », à rebours d'une aspiration croissante des autorités locales à une évolution statutaire.
Le désengagement budgétaire de l'Etat, se doublant d'efforts additionnels demandés aux collectivités, aux populations et aux entreprises des DOM pour combler le déficit public, aboutit déjà à une flambée de violence de tous ordres, y compris les plus extrêmes (émergence de narco-territoires …) et à une émigration massive de la jeunesse ultramarine, faisant des Antilles les régions les plus âgées à l'échelle de la France.
Rappelons que la TVA nationale est déjà appliquée aux Antilles et à la Réunion, à taux réduits. Quel serait l'état de ces territoires (en particulier les Antilles) si cette manne fiscale[7] n'était pas détournée au profit du budget national où les DOM sont discriminés ? Quel sera l'état de la Guyane et de Mayotte quand l'Etat y généralisera la TVA nationale, bridant les marges de manœuvre des collectivités locales dans un contexte d'explosion démographique ?
En définitive, tant que les DOM subiront des discriminations et entraves pour l'accès aux droits, qu'il s'agisse de droits élémentaires ou pour faire face à des handicaps irréductibles, un alignement des impôts de l'Etat ne peut être imposé aux populations ultramarines pressurées de toutes parts, comme le montre le climat social, et de tous temps. En effet, après des manquements séculaires de l'Etat, sans réparation, les populations des DOM sont mises à contribution, depuis 75 ans, pour financer en grande part leur départementalisation elles-mêmes, à l'image de la population mahoraise aujourd'hui qui ne bénéficie d'aucune solidarité nationale sur le plan social (!). Au contraire, Mayotte, en proportion, contribue le plus au budget social de l'Etat, car il y a eu un alignement de cette île sur les devoirs (les cotisations sociales) mais pas sur les droits (les prestations sociales versées par l'Etat). Est-il soutenable que le département le plus pauvre de France se départisse de la sorte chaque année de 142 millions d'euros nets pour financer les prestations sociales des autres régions nettement plus riches ?
Il apparaît que la départementalisation ne doit rien coûter à Bercy, mais devrait plutôt lui rapporter de nouvelles recettes fiscales au nom du principe républicain d'égalité devant l'impôt que l'Etat veut restaurer en priorité dans les DOM : à la clé 6 milliards d'euros de recettes nouvelles en supprimant ses « dépenses fiscales ».
La réforme de l'Octroi de mer, pivot de cette politique de rattrapage « à l'envers », représente une triple peine pour les DOM, ils vont devoir : 1) renoncer à toute autonomie, 2) renoncer à leur rattrapage et à la satisfaction de leurs besoins sociaux et économiques et 3) financer le train de vie deux fois plus élevé de la France hexagonale. Soit un approfondissement de la colonisation, avec toute la violence institutionnelle que cela implique, car la colonie doit apporter des richesses à la « Métropole », et non pas lui coûter.
L'assimilation se révèle être dès lors un immense malentendu avec, d'un côté une aspiration à des droits après quatre siècles de servitude, de l'autre une volonté d'accroître une emprise y compris fiscale, deux motivations opposées qui transforment les DOM en un cocktail explosif, par nature, avec une ligne rouge franchie dans cette « guerre de tranchées »[8] quand l'Etat, aux abois, rompt le « pacte départemental » en mettant fin à des allègements fiscaux destinés à compenser des handicaps irréductibles.
Aussi le rêve dedécolonisation par « assimilation » (étymologiquement « réduction en pâtée ») se transforme en cauchemar de l'achèvement de la colonisation, y compris par le peuplement.
75 ans après la loi d'Assimilation, les DOM se trouvent encore dans le purgatoire de la départementalisation, rien ne dit qu'au bout du tunnel se trouve le Paradis.
NB : L'Etat semble faire marche arrière quant à son objectif de supprimer le régime d'exonération de l'Octroi de mer en faveur de la production locale. En effet, dans sa temporisation pour rendre sa réforme acceptable par les collectivités locales, l'Etat dispose de deux leviers, premièrement mettre en place une TVA « régionale » tel que vu précédemment, et, deuxièmement, conserver l'Octroi de mer uniquement pour taxer les produits concurrents à la production locale. Dans tous les cas, les effets négatifs de la réforme seront attribués aux collectivités locales et aux producteurs locaux. Par ailleurs, l'on va se retrouver avec 3 taxes à la consommation sur un même territoire : TVA nationale (aux Antilles et à la Réunion), Tva « régionale » et Octroi de mer, qu'il faudra à terme refondre en une seule taxe pour remédier aux « effets pervers » de ce nouvel échafaudage de Bercy, priorité de l'Etat dans les DOM.
NOTES
[1] « L'Octroi de mer : pourquoi et comment le supprimer », FERDI (2020).
[1] Outre cette note conclusive, la présente étude intitulée « L'Octroi de mer - « Réforme » nécessaire ou impasse budgétaire économique et statutaire ? » se décline en six documents distincts :
ü (1) Un Etat au bord du précipice disposant de ses Outre-mer
ü (2) Les effets ravageurs de la « réforme » de l'Octroi de mer sur les prix, l'emploi & les finances locales
ü (3.1) Les effets « pervers » de l'Octroi de mer sur les finances locales : Une construction
ü (3.2) L'Octroi de mer : Seule perspective pour les communes, le cas des Antilles
ü (4) L'enjeu de la « réforme » ce n'est pas l'Octroi de mer mais la TVA nationale
ü (5) La départementalisation ne doit rien coûter à l'Etat
[2] En raison d'une « mauvaise gestion » endémique qui serait causée par la « richesse » que leur apporte l'Octroi de mer, les budgets des communes ultramarines font l'objet d'un encadrement maximal, via notamment un apport en « ingénierie » de l'Agence française de développement.
[3] L'Octroi de mer payé par les importateurs sera remplacé par une TVA payée par le consommateur final . Les grands gagnants de la réforme seront les importateurs accusés de marges abusives.
[4] Le dynamisme de l'Octroi de mer est outrageusement exagéré pour donner l'illusion de richesse et son corollaire, la gabegie. L'Octroi de mer est aussi accusé de financer la prime de « vie chère » des communes, alors qu'il finance cette charge à la place de la DGF de l'Etat. L a prime de « vie chère » est quant à elle accusée de tirer les prix à la consommation vers le haut. Or, le surcoût que représente la prime de « vie chère », soit 20% du salaire brut, est contrebalancé par un effet de structure des emplois : le personnel d'encadrement est plus nombreux en France hexagonale que dans les DOM et sa rémunération tire la moyenne hexagonale à la hausse.
[5] Pour rappel la mise en œuvre d'une TVA régionale à quatre taux en Nouvelle Calédonie en 2018 a provoqué un choc fiscal (perte de 50 millions d'euros de ressources fiscales + une inflation) qui continue (et que continue) d'alimenter une crise politique. Pourtant, avant cette réforme, un essai à blanc avait été réalisé pendant 3 ans. Il importe de préciser qu'avant la mise en œuvre de cette TVA, les services étaient déjà taxés. Par ailleurs, dans les DOM où la TVA nationale est appliquée, à taux égal le rendement de la TVA n'est pas supérieur à celui de l'Octroi de mer, car l'élargissement de l'assiette aux services est contrebalancé par tout un système de remboursements et de déductions, sans compter la fraude à la TVA qui représente 25 milliards d'euros à l'échelle de la France.
[6] En bridant les recettes de fonctionnement des collectivités, l'on resserre l'étau autour des populations et favorise leur émigration. Faut-il le rappeler, dans les régions particulièrement touchées par le chômage, « la fonction publique territoriale joue un rôle régulateur sur le marché du travail par l'intermédiaire des emplois aidés » ? Aux Antilles, où les finances communales sont sinistrées en raison de facteurs exogènes, l'on dénombre 1.5% de contrats aidés contre 20% dans les autres DOM. Les communes des Antilles sont malgré tout appelées par l'Etat à être solidaires des autres DOM plus pauvres pour compenser les défaillances de la solidarité nationale à l'égard de ces dernières. Et pour trouver des marges de manœuvre, il leur est demandé de diminuer toujours plus leurs effectifs.
[7] La Cour des comptes, qui vient de plancher pendant un an sur l'avenir de l'Octroi de mer, avoue, dans son rapport final , « l'Octroi de mer : une taxe à la croisée des chemins », 2024) , ne pas connaître le montant des recettes de la TVA nationale prélevé aux Antilles et à la Réunion, en dehors des chiffres fournis par les experts du FMI pour l'année 2017. Nous avons donc mené l'enquête, et par exemple pour l'année 2022, le montant de la contribution des consommateurs antillais et réunionnais au budget de l'Etat est de 1.3 Milliards d'euros. Cette omerta sur la TVA nationale donne l'illusion que seuls les 1.6 milliards d'euros d'Octroi de mer prélevés dans les 5 DOM pèsent sur le budget des ménages « les plus fragiles ».
[8] Dans cette « guerre de tranchées », les administrations centrales se trouvent en première ligne pour défendre les intérêts de l'Etat ou des collectivités de l'Hexagone face aux enjeux des DOM (voir documents 3.1 et 4). Or, les collectivités ultramarines attendent de celles-ci une « évaluation » de la réforme fiscale qui leur sera proposée, plutôt que se positionner quant au bienfondé de cette réforme.
Professeur d'histoire contemporaine à l'université de Tel-Aviv, Shlomo Sand confronte les récits sur le « peuple juif » (l'exil après la destruction du Temple, la proscription de prosélytisme, etc) aux recherches archéologiques et historiques. Ce n'est qu'à partir du XIXe siècle que le temps biblique a été « confondu » avec le temps historique par les premiers sionistes. Il critique la politique identitaire d'Israël, « État juif » duquel sont exclus une grande partie de ses citoyens.
Passant au crible des nouvelles découvertes historiographiques la continuité de la descendance de l'ancien peuple juif, avec ses « mythes », il interroge l'origine et l'identité des juifs, la politique identitaire de l'État d'Israël.
FABRIQUER DES NATIONS
Dans un chapitre introductif extrêmement dense, il explique comment furent « fabriquées les nations ». Alors que les gouvernants de « droit divin » veillaient avant tout à se faire craindre, ceux de « souveraineté populaire » cherchèrent à plaire à leur sujets. Longtemps, le terme « peuple » désignait des groupes spécifiques, puis, avec le développement des moyens de transport et de communication dans l'Europe occidentale du XVe siècle, des groupes linguistiques. Au XIXe siècle, se confondant avec celui de « race », il servit à l'élaboration des nations, en réadaptant des éléments culturels pour leur donner une unité historique, avec une apparence scientifique, servant de « pont entre le passé et le présent ». L'auteur affine sans cesse son exposé en se référant à différents auteurs qu'il est impossible de citer ici mais qui donnent toute sa richesse au débat, dans toute l'étendue de sa complexité. Ernest Gellner, par exemple, montra que « c'est le nationalisme qui crée les nations, et non pas le contraire ». Puis, dans les années 1920, Carlton Hayes compara la force de l'identité nationale à celle des grandes religions traditionnelles, et la puissance avec laquelle elle transcende les classes sociales. Hans Kohn, sioniste qui quitta, à la même époque, la Palestine mandataire pour les États-unis, élabora la théorie de la « dichotomie » qui distingue l'idéologie politico-civique des nations occidentales, unifiées sur la base de forces socio-politiques autochtones, sans intervention extérieur, de l'idéologie ethnico-organique des pays d'Europe de l'Est (à partir du Rhin), centrée sur un romantisme conservateur ou une mystique du sang et de la terre. Si elle ne résiste pas, aujourd'hui, à la critique, demeure juste l'intuition que des mythes ethnocentrismes, concentrés autour d'un groupe culturel et linguistique dominant, idolâtrés comme le peuple-race originel, sont à l'origine de toute nation « occidentale », même si un imaginaire de citoyenneté s'est élaboré dans les démocraties libérales, donnant plus de poids à la projection de l'avenir qu'au poids du passé. Shlomo Sand explique également comment la révolution de l'imprimerie porta atteinte au statut des langues sacrées et contribua à la propagation des idiomes administratifs étatiques, comment l'école devint un agent idéologique central, transformant les sujets en citoyens, c'est-à-dire en individus conscients de leur appartenance nationale.
« MYTHISTOIRE »
À la fin du 1er siècle après J.-C., Flavius Josèphe tenta de reconstituer dans ses Antiquités judaïques, l'histoire globale des « Judéens », reprenant les épisodes bibliques puis, seulement pour la période postérieure, sur des sources plus laïques. Ce n'est qu'au XIXe siècle que le théologien Huguenot Jacques Basnage reprend ce travail. Loin d'affirmer une continuité entre les anciens Hébreux et les communautés juives de son époque, il considère que les « Fils de Israël » englobent autant les chrétiens que les juifs. Puis au XIXe siècle, l'historien juif allemand Isaac Markus Jost propose une histoire en neuf tomes, qui ne commence pas par la conversion d'Abraham, ni par la remise de la Torah sur le mont Sinaï, mais par le retour de Babylone vers Sion. L'auteur s'attache à persuader ses lecteurs que malgré leur foi spécifique, les « Israélites » ont toujours fait partie intégrante des peuples auxquels ils se sont mêlés. Pourtant, dès le second volume, paru en 1832, il reconsidère la Bible comme source légitime. « Pour la plus grande partie du public cultivé d'Europe centrale et occidentale, héritier des Lumières, le judaïsme constituait une communauté religieuse, et certainement pas un peuple nomade ou une nationalité étrangère. Les rabbins et les religieux traditionalistes, c'est-à-dire les intellectuels “organiques“ des communautés juives, n'avaient pas, jusqu'à présent, éprouvé le besoin de se fonder sur l'histoire pour renforcer une identité qui, pendant des siècles, leur avait semblé couler de source. » Ce n'est qu'à partir des années 1850, avec les premiers volumes de l'Histoire des Juifs depuis les temps anciens jusqu'à nos jours d'Heinrich Graetz, qu'un récit unitaire s'attache à créer un continuum historique pour « inventer le peuple juif ». « À l'image d'autres tendances “patriotiques“ de l'Europe du XIXe siècle, qui se tournaient vers un âge d'or fabuleux grâce auquel elles se forgeaient un passé théorique (la Grèce antique, la République romaine, les tribus teutoniques ou les gaulois) dans le but de prouver qu'elles n'étaient pas nées ex nihilo mais existaient depuis longtemps, les premiers tenants de l'idée d'une nation juive se tournèrent vers la lumière éclatante qui irradiait du mythologique royaume de David et dont la force fut conservé pendant des siècles au cœur des remparts de la foi religieuse. » Moses Hess publia, en 1862, Rome et Jérusalem, manifeste nationaliste, laïque par son contenu. Paru dans un contexte où l'arrogance européenne, encouragée par son rapide développement industriel et technologique, il contribue à encourager la perception d'une supériorité biologique et morale. Imprégné de la « théorie de la race », il défend l'idée que les Juifs constituent un groupe héréditaire différent, une race ancienne et persistante dont les origines se trouvent en Égypte. Une profonde querelle entre Graetz et l'historien allemand Heinrich von Treitschke, tous deux ethnocentrismes et partisans d'une conception « volkiste » de la nation, contribua à la cristallisation de la conscience nationale allemande, dans un contexte où « le sentiment d'insécurité économique immédiatement traduit en insécurité identitaire » favorisait l'antisémitisme, et prépara le terrain à l'idée d'une migration vers la Terre sainte. En 1882, l'érudit biblique Julius Wellheusen publia une étude remettant en cause la date d'écriture de l'Ancien Testament. Selon lui, « la création de la religion juive résultait d'un processus progressif », ce que Graetz, puis tous les historiens protectionnistes et sionistes, refusèrent toujours d'admettre. Doubnov, « héritier » de ce dernier, se prononçait en faveur de la création d'un espace autonome pour le peuple juif à l'endroit où il se trouvait, plutôt que pour une émigration en Palestine. Profondément laïque, il considérait, de façon très pragmatique, la foi religieuse comme instrument de la définition de l'identité nationale. En 1936, Yitzhak Baer, premier détenteur de la chaire d'histoire juive à l'université hébraïque nouvellement créée à Jérusalem, déclarait, dans un essai publié à Berlin, que « l'exil contrevient à l'ordre instauré par Dieu » et que la « Terre d'Israël » est le « lieu naturel » du peuple juif. Le département d'histoire du peuple d'Israël et de sociologie des juifs est distinct du département d'histoire, comme ce sera la règle dans toutes les universités israéliennes. Dès lors la Bible devint « une icône centrale dans l'élaboration de l'imaginaire national » qui permettra d' « unifier l'existence de communautés religieuse variées, dispersées dans le monde entier, et l'autopersuasion quant au droit de propriété sur la terre ». Des recherches archéologiques furent entreprises pour défendre la thèse de la fiabilité du récit biblique. Les contradictions furent rapidement évincées par une argumentation sophistiquée, considérées comme « vestiges dissidents ». Cependant, sur les territoires conquis avec la guerre de 1967, de nombreuses découvertes confirmèrent que l'archéologie avait été « l'instrument au service aveugle d'un engagement idéologique national ». Elles mirent toutefois encore vingt ans pour être dévoilées. Les récits des patriarches furent remis en cause, puis celui de la sortie d'Égypte, de la conquête de Canaan (le premier génocide), du royaume d'Israël de l'époque de David et Salomon dont il n'existe aucune trace. De même que la pièce Jules César de Shakespeare nous en apprend plus sur l'Angleterre de la fin du XVIe siècle que sur la Rome antique, la Bible contient peu de connaissances sur l'époque qu'elle relate mais constitue un document sur l'époque de sa rédaction : c'est plus un discours théologique didactique qu'un livre d'histoire.
L'INVENTION DE L'EXIL
Parce que l'expulsion d'un peuple, producteur des denrées agricoles sur lesquelles l'impôt était levé n'était pas rentable, les Romains ne l'ont jamais pratiquée. De plus, « il n'existe aucune trace, pas le moindre indice, d'une quelconque expulsion du pays de Judée, pas même dans la riche documentation que Rome nous a léguée. De-même, aucune découverte ne vient confirmer la formation de grands centres de réfugiés repliés sur les frontières de Judée, qui aurait dû se produire si la population avait pris la fuite en masse. » Au IIe et IIIe siècle de notre ère, le concept d'exil signifiait « soumission politique » et non pas « déracinement de son pays ». L'historien à l'université hébraïque de Jérusalem, Israël Jacob Yuval démontra que le mythe juif sur l'exil fut formalisé tardivement, au IVe siècle, à la suite du mythe chrétien sur l'expulsion des juifs en punition de la crucifixion de Jésus. Cependant, dans de nombreuses traditions, le concept d'exil avait un sens essentiellement métaphysique, ne désignant pas un lieu en dehors de la patrie mais « un état en dehors de la rédemption », « une sorte de catharsis de dévotion ». Confrontant et critiquant les travaux de différents historiens, Shlomo Sand revient sur les nombreuses communautés juives dispersées dans tout l'empire Romain et au pays des Parthes, avant la destruction du Second Temple, qu'il explique par la conversion, malgré l'idée profondément ancrée que la religion juive ne s'est jamais livrée au prosélytisme, plutôt que par la croissance démographique naturelle. « Tous les monothéismes recèlent un potentiel immanent d'esprit missionnaire. Alors que la tolérance caractérise le polythéisme, qui accepte la cohabitation avec d'autres dieux, le fait même de croire en un Dieu unique a pour corollaire la négation du pluralisme et incite les adeptes à propager le principe de l'unicité divine qu'il aurait propre. » À l ‘époque des Hasmonéens notamment, la civilisation grecque imprégna la culture du royaume de Judée et favorisa son déploiement autour du bassin méditerranéen. Puis, depuis Rome, la religion juive s'infiltra dans les régions d'Europe conquises, jusqu'aux territoires slaves et allemands. Et c'est l'essor puis le triomphe du christianisme qui mit un point final à la ferveur prédicatrice du judaïsme, jusqu'à vouloir l'effacer des annales. La politique identitaire qu'il adopta alors, était une condition de sa survie. Une grande partie des Juifs de Judée se convertit au christianisme à partir de 324 après J.-C., date à laquelle la province de Syria-Palestina passa sous protection chrétienne. Puis après la conquête arabe de la région, entre 638 et 643, malgré la grande tolérance à l'égard des autres monothéismes, les conversions à l'islam se multiplièrent, avant tout pour échapper aux taxes dont les musulmans étaient exemptés.
TROUS DE MÉMOIRE
Shlomo Sand consacre ensuite un chapitre à des épisodes abandonnés par l'historiographie adoptée par l'éducation nationale en Israël : le grand royaume juif des Himyarites, les Puniques après la destruction de Carthage qui formèrent les tribus berbères, converties au judaïsme et qui s'opposèrent à la conquête derrière la reine Kahina (dont le nom est issue de la racine hébraïque « Cohen »), les fameux Khazars, à l'est de l'Europe, qui seraient à l'origine des Juifs d'Europe de l'Est, comme l'explique Arthur Koestler dans son ouvrage La Treizième tribu, paru en 1976. Si des recherches ont bien été entreprises sur le sujet tabou du royaume de Khazarie, le durcissement des cadres, de la définition des identités et du processus d'ethnicisation dans les années 1970, les stoppèrent, dans la crainte que la révélation que les colons juifs n'étaient pas les descendants directs des « fils d'Israël » ne remette en cause le droit à l'existence de l'État d'Israël. Or, celle-ci est fondée sur la législation internationale. L'origine mythologique justifie donc avant tout son expansion territoriale. « La rédaction des histoires nationales n'est pas destinée à découvrir des civilisations du passé ; son objectif principal, à ce jour, a consisté en l'élaboration de l'identité nationale et en son institutionnalisation politique dans le présent. »
UNE POLITIQUE IDENTITAIRE
Malgré la promesse de la Déclaration d'indépendance de développer le pays « au bénéfice de tous ses habitants », le sionisme s'autodéfinit en adhérant à une identité non religieuse ou biologique, excluant toute possibilité d'intégration civique volontaire à la nation. Les historiens, on l'a vu, entreprirent de donner une histoire homogène à la « race » juive, aidés en cela par la biologie, sans pour autant envisager, initialement, un ségrégationniste raciste au sein de la nation. D'Ernest Renan, qui donna une conférence sur Le Judaïsme comme race et comme religion, à Karl Kautsky, « le pape du marxisme », en passant par Franz Bods, le « père de l'anthropologie américaine », et le démographe Maurice Fishberg qui publièrent deux études sur le domaine, tous concluent à l'absence de cohésion ethnique chez les juifs modernes. Mais la littérature anthropologique et génétique mettant en doute l'existence d'un peuple-race juif et s'opposant aux mécanismes de production idéologique de l'entreprise sioniste, était rarement traduite en hébreu, dès les années 1930 et 1940. Puis une nouvelle discipline vit le jour : la « génétique des Juifs », chargée de confirmer la mythologie. « Dans un État qui se définit comme juif, mais dans lequel il n'existe aucun signe de reconnaissance culturelle permettant de définir un mode de vie juif laïque universel, à l'exception des restes épars et laïcisés d'un folklore religieux, l'identité collective a encore besoin de la représentation floue et prometteuse d'une ancienne origine biologique commune. Derrière chacun des actes étatiques en matière de politique identitaire en Israël, on voit encore se profiler la longue ombre noire de l'idée d'un peuple-race éternel. »
L'Assemblée générale de l'ONU vota, en 1947, la création d'un « État juif » et d'un « État arabe » sur le territoire qui portait le nom de Palestine/Eretz Israel, sans plus de précision sur ces termes. Sur les 900 000 Palestiniens censés rester, 730 000 furent expulsés ou fuirent, soit plus que la population juive de l'époque, qui comptait 640 000 personnes. Malgré cette épuration, Israël dut leur accorder la citoyenneté. L'interdiction pour les juifs d'épouser des non-juifs, fut décidée au prétexte ne pas créer de fossé entre laïques et religieux, en n'instituant pas de mariage civil. « Ce fut la première expression étatique de l'exploitation cynique de la religion juive dans la mise en œuvre des objectifs du sionisme. » La « loi du retour », proclamée en 1950, renforça encore cette « conception nationale ethnique ». La colonisation massive de la Cisjordanie et de Gaza a été menée dans le cadre d'un « système d'apartheid » : le peuplement est encouragé mais sans annexion juridique des territoires conquis, afin de ne pas être obligé d'accorder la citoyenneté à leurs habitants. « La conception du monde essentialiste présidant à la distinction entre les juifs et les non-juifs, la définition de l'État par le biais de cette idéologie et le refus acharné et public d'en faire une république de tous les citoyens Israéliens rompent clairement avec les principes majeurs d'une démocratie de quelque type qu'elle soit. »
Epoustouflante étude qui s'attaque aux mythologies nationales à la base des États modernes en général et à celui du « peuple juif » en particulier. Une lecture qui permet de dépassionner bien des débats actuels (avec un minimum de bonne foi).
Hier soir, Michalis Lianos nous envoie un laconique « comme prévu » accompagné du lien de son article de septembre 2022. Il nous paraît essentiel de le rééditer aujourd'hui pour comprendre le schéma général dans lequel s'inscrit le devenir de la situation politique actuelle. Il s'agit d'une sociologie des quatre solutions ou issues d'une séquence à fond révolutionnaire : il se trouve que la solution choisie par le problème présent semble être « la voie communautaire » - populiste et fasciste. La finesse de son analyse permet de sentir ce qui s'est inversé et perdu depuis les Gilets Jaunes.
Le centre politique se contracte. Citoyen.ne.s et analystes n'avaient pas compris que le supposé triomphe de la « République en Marche » en 2017 était en effet la conséquence d'une réalité pourtant évidente : même la magie omnipotente d'un système ‘majoritaire' ne pouvait plus entretenir deux partis politiques centristes qui pourraient prétendre au pouvoir. Le centre s'effondrait sous les applaudissements des centristes de droite et de gauche, enivrés par leur vision modernisatrice, supposée performante, autant sur le plan social que sur le plan gestionnaire.
Sans surprise, les augures de grands changements dynamisants ont été démentis sur le plan social. Mais cela a ajouté aux attentes déçues d'une couche de population qui observait cette fois les évolutions avec un vrai espoir et un instinct de survie activé. Porteurs de l'identité du « peuple », les Gilets jaunes ont démontré par leur présence que la partie populaire des consentants à l'alternance partisane au gouvernement, mettait désormais fin à sa tolérance. Les classes modestes qui tenaient à ‘vivre dignement de leur travail', sans assistance et avec la fierté de pouvoir influencer sensiblement le sort du pays, comprenaient maintenant qu'elles n'étaient plus indispensables à cette nouvelle recomposition bourgeoise. Comme les couches prolétaires, précaires et ségréguées, les ‘inclus' populaires devenaient désormais périphériques pour le nouveau pacte politique des classes urbaines aisées, et ceux qui aspiraient à y appartenir. La scission entre « le peuple » et « les individus » s'est confirmée. L'histoire s'est accélérée.
Elle s'est accélérée de façon parfaitement attendue, car il faut penser que le tétralemme [1] auquel fait face chaque mouvement sociopolitique radical est clair. On peut le représenter par ce schéma :
Cette représentation [2] condense l'évolution possible des mouvements sociaux à visée structurelle, c'est-à-dire, demandant un changement politique structurel plutôt que s'opposant à une mesure ou un domaine sociopolitique précis (par exemple, à un amendement du code du travail ou à un type de discrimination). Aussi, ce schéma s'applique seulement à des pays connaissant une gouvernance politique plus ou moins démocratique. Il permet de décrire rapidement où ces pays se trouvent aujourd'hui en termes de potentiel sociopolitique et quels sont les espoirs et les risques qui les entourent.
Révolution et violence
Notre point de départ doit être inévitablement le point le plus improbable, à savoir la réussite directe d'un mouvement social conduisant à un « changement structurel ». Le terme est choisi pour signifier un changement qui dépasse les bornes d'une « crise gouvernementale », en ce sens qu'il s'agit d'une modification de l'architecture institutionnelle, donc du mode de gouvernance politique d'une société. S'il est impossible de prévoir les formes d'une telle modification, il est aisé de la définir par une seule caractéristique, à savoir qu'un mouvement social à visée structurelle parvienne à inaugurer une nouvelle organisation du pouvoir dans une société. Dans le cas des Gilets jaunes, cela signifierait, par exemple, la fin des représentants politiques de carrière et le recours systématique à des formes de démocratie directe (le fameux « RIC »).
Nous ne nous occuperons pas ici des probabilités de chaque issue, mais il est facile de comprendre qu'un changement de cet ordre n'est pas très probable. Cependant, l'impossibilité d'y accéder prend plusieurs formes, notamment du point de vue de la perception des participant.e.s au mouvement social concerné. Un des aspects très intéressants de l'échec à aboutir au changement structurel est l'interprétation des faits par les parties impliquées. Il s'agit d'un angle mort en ce qui concerne à la fois la politique et la recherche. La concentration sur « le résultat » du conflit produit une représentation binaire dans laquelle les vainqueurs conservent le pouvoir et le mouvement perdant occupe sa place précédente. Ce ‘résultisme' est en vérité un puissant effet du pouvoir lui-même, qui focalise les regards sur la victoire en faisant ainsi penser que la question est tranchée, résolue.
Or, contrairement à la victoire, la défaite, oblige à une posture de discontinuité. On doit interpréter le conflit d'une façon qui explique pourquoi les porteurs du pouvoir établi sont parvenus à le conserver. En le faisant, on réaménage la compréhension politique de soi et des autres, à savoir, on réinterprète la société et son fonctionnement politique. Ici, la vision de tunnel conflictuelle se transforme en considération à 360 degrés. Chaque participant.e évolue ainsi vers une perception de la nature du pouvoir et des moyens qui ont permis sa continuité. Et parmi ces moyens, rien ne domine la perception autant que la violence, outil ultime de négociation. Son utilisation-même fait penser naturellement que si cet ultime moyen n'était pas utilisé, le mouvement aurait pu parvenir à ses objectifs, donc au changement structurel.
Deux conclusions peuvent être tirées à cette étape. Premièrement, un mouvement à visée structurelle quand il considère le cadre de son échec, ne ressemble pas du tout à un autre type de mouvement, à visée spécifique. Pour résumer cette particularité, nous pouvons dire que les mouvements à visée spécifique se focaliseront sur les aspects tactiques et conjoncturels de leur échec, car la lutte autour d'une mesure ou une condition spécifique, concerne par définition la relativité d'un « rapport des forces favorable », comme on le dit souvent dans les rangs des organisations qui animent ce genre de mouvement. Les participant.e.s savent que leurs adversaires ne luttent pas pour leur survie, et placent ainsi leur compréhension de l'échec dans le cadre d'une lutte continue dont ils ont perdu une étape. Dans ce cadre, l'issue normale est de persévérer à défier les pouvoirs établis en rassemblant plus de soutien et en améliorant sa tactique.
Il en va autrement pour un mouvement à visée structurelle. Ses participant.e.s ont conscience que répéter leur approche n'est ni possible ni souhaitable. Non seulement les traces de l'échec sont indélébiles et rendent une nouvelle mobilisation d'ampleur structurelle improbable, mais il est impossible de développer une capacité de violence comparable à celle de l'adversaire.
Deuxièmement, un tel mouvement confronté à la violence, ne dispose pas d'issue idéologique évidente. Car, justement en émergeant, il aura nécessairement rassemblé, de façon explicite ou implicite, le soutien de tous ceux qui souhaitent un changement structurel [3], et se composera par définition des tendances qui n'adhérent pas à un positionnement idéologique précédent. Si tel était le cas, il aurait par là-même été intégré dans la configuration politique établie en devenant ainsi un mouvement à visée partisane spécifique. Il existe donc un vacuum dans lequel les participant.e.s d'un mouvement à visée structurelle pensent, et se pensent, après leur échec. Dans ce cadre ils et elles devront considérer la suite.
Obstination et retrait
La suite peut comprendre un certain degré de persévérance, notamment pour la minorité des participant.e.s ayant pensé le mouvement non pas simplement comme une force de renversement du statu quo, mais comme un levier pour l'émergence d'une réalité sociopolitique précise. De ce fait, ces participant.e.s peuvent difficilement adhérer à des voies appartenant au spectre politique établi ; par conséquent, la persévérance est leur seule voie pour absorber l'échec sans avoir le sentiment de trahir leur propre engagement. Hormis la survenance d'un changement aléatoire favorable, il s'agira ici d'une impasse exprimée par l'obstination. Plus le mouvement est original, donc étranger à la configuration établie, et plus la fréquence et la durée de l'obstination seront importantes ; car, il sera difficile pour les participant.e.s attaché.e.s aux valeurs spécifiques du mouvement de trouver un refuge idéologique auprès des acteurs déjà présents [4].Cette obstination peut bien faire émerger des postures oppositionnelles qui restent marginales sans s'associer à des courants de pensée ou d'action identifiés. In fine, elles se joindront à la masse des postures qui parcourront leur environnement afin de trouver une condition plus ou moins compatible avec la transformation individuelle subie en conséquence de la participation au mouvement.
Notons ici que la posture de l'obstination, malheureusement ignorée par la recherche en sciences sociales, est une condition des plus fréquentes dans une société où l'individuation s'approfondit à vue d'œil [5]. L'individu se considérant comme une force politique en soi, affranchi des cadres prédéterminés et capable de choisir ses préférences à la carte, procède de façon indépendante à l'ajustement de son intégration sociopolitique. Ainsi, il ou elle se trouve guidé.e par la conjoncture qui l'entoure en explorant la compatibilité de ses choix individuels avec les courants socioculturels qui traversent son environnement. Cela ne signifie pas que chaque participant.e en retrait du mouvement, fluctue de façon aléatoire sur les diverses vagues postindustrielles, mais i.elle navigue dans ces eaux en gardant un cap plus ou moins déterminé et en rapport avec la conjoncture. Il s'agit ici d'un processus de normalisation progressive qui rebat les cartes des postures politiques en influençant aussi bien celles et ceux qui ont éprouvé l'échec du mouvement, mais aussi les environnements qu'ils et elles peuvent influencer par l'expression de leurs avis. La normalisation conjoncturelle est donc une réserve de contestation, capable aussi bien d'alimenter des oppositions à visée spécifique que de verser à terme dans les deux autres grands courants auquel l'échec du mouvement donne lieu.
Mise à jour idéologique
Pour la majorité des acteurs, toujours et partout, les voies ouvertes déterminent les directions possibles. Si un mouvement a produit un certain impact public, les forces politiques et les acteurs qui les portent adaptent leurs discours et pratiques. La sphère politique postindustrielle est structurellement orientée vers la démocratie représentative, fortement frelatée par des systèmes électoraux non proportionnels, capables de produire des gouvernements jouissant d'une majorité parlementaire. Transformer une minorité en majorité absolue, implique presque toujours un avantage pour des positionnements relativement conservateurs. Car, l'existence même d'un système où les citoyens ont leur mot à dire, signifie souvent qu'une majorité souhaite sa continuité, ou du moins la tolère. Dans le cas contraire, il s'agit de ce que l'on appelle une « crise », à savoir une mise à nue de la non représentativité gouvernementale, ou du moins, une critique du pacte qui conduit à sa tolérance.
Pour les participants d'un mouvement à visée horizontale qui a réussi à générer une crise mais échoué à provoquer un changement structurel, les forces critiques déjà établies représentent un véritable salut. Lors du mouvement, et à l'aune de son influence, ces forces auront ajusté leur discours afin de bénéficier de sa dynamique critique et, dans la mesure du possible, l'instrumentaliser en augmentant leur propre influence. On peut aisément séparer ces forces critiques en deux camps, déterminés respectivement par leur priorité idéologique ou communautaire. Pour nos besoins ici, donnons une définition lapidaire de ces caractéristiques. La caractéristique idéologique concerne un cadre normatif qui devrait s'appliquer à la vie collective humaine, toujours et partout ; donc, un ensemble de projections, y compris politiques, prétendant à une validité externe à la collectivité concernée. En revanche, la caractéristique communautaire puise son cadre normatif à l'intérieur du lien collectif, qui devient la raison d'être de ce cadre et le socle de sa projection politique. Les deux camps possèdent bien sûr les deux caractéristiques, idéologiques et communautaires, mais ce qui les distinguent est la priorité donnée à l'une de ces deux caractéristiques.
La voie idéologique est donc ouverte après l'échec, à deux conditions. Premièrement, l'existence d'un acteur établi, par exemple un mouvement ou un parti politique, assez critique envers le gouvernement pour accepter tacitement qu'un changement structurel serait légitime. Ceci implique donc que cette critique traverse plusieurs domaines ; par exemple, les domaines économique, social, environnemental, etc. Deuxièmement, il est nécessaire que cet acteur établi n'ait pas exprimé d'opposition au mouvement ou qu'il ait montré une sympathie pour sa cause, voire un certain soutien. La rencontre est ainsi mutuellement souhaitable. Pour l'acteur établi, le bénéfice est majeur et multiple. S'il s'agit d'un parti politique, l'avantage électoral est évident. Mais en tout état de cause, le fait que les participants d'un mouvement majeur s'y intègrent en grand nombre renouvelle les lettres de noblesse de radicalité de l'acteur établi en le consacrant en tant que porteur authentique des demandes critiques venant spontanément de la société. Pour les participants du mouvement ayant échoué, le rapprochement constitue un compromis salutaire, en ce qu'il permet de « continuer la lutte » et ne pas être obligé de faire face à l'échec. En s'appropriant cette continuité comme une mise à jour idéologique, on transforme un échec net en réussite relative, puisque la critique du système se trouve augmentée. De plus, cela permet de conserver l'identité symbolique du mouvement. Cette posture est représentée dans notre exemple par l'entrée croissante des membres de la France Insoumise et du Nouveau Parti Anticapitaliste dans le mouvement des Gilets Jaunes quand ce dernier commençait à s'affaiblir, et le refuge idéologique et électoral que plusieurs membres des Gilets Jaunes ont trouvé auprès de la France Insoumise. Il est important de noter ici que ce choix – qui écarte des acteurs au discours plus historique ou théorisé, et moins spécifiquement anti-gouvernemental, tels que le NPA ou le PCF – marque la préférence pour maintenir l'espoir déçu d'un changement structurel imminent, d'un renversement rapide qui constituerait non seulement une mutation profonde mais aussi une démonstration de force ; autrement dit, une victoire qui laverait l'affront des sacrifices non récompensés lors du mouvement.
La voie communautaire
La priorité donnée au lien collectif est profondément significative en général, et cruciale dans les dynamiques du conflit [6]. Elle présente l'attrait d'une posture fondée sur une opposition bien plus ‘personnelle' que la voie idéologique, car au lieu de diluer les participants du mouvement dans des catégories sociopolitiques abstraites et durables dans le temps (par exemple, la « classe »), elle leur permet de lutter ‘en tant qu'eux-mêmes' en maintenant le lien qui les identifie. Ainsi, ils et elles évitent la perte de leur identité, donc la perte de leur rapport à la lutte qui les a constitué.e.s en collectivité. Préserver ce lien est important à plusieurs titres.
Premièrement, on circonscrit la collectivité du mouvement en le situant dans le cadre exclusif de son action, et on garantit ainsi la continuité de sa visée horizontale et de son ambition révolutionnaire.
Deuxièmement, le principe identitaire de la collectivité permet aux participants qui ont rejoint le mouvement en tant que « révolutionnaires », sans appartenance idéologique ou politique précédente, ou en dépassant cette appartenance, à maintenir cette position et à se passer de tout examen réflexif de leur opposition au pouvoir établi.
Troisièmement, il permet l'intégration « en ses propres termes » tout en permettant le soutien à un acteur établi, notamment tout acteur politique dont le lien fondateur est aussi communautaire. Car, l'avantage des collectivités à fondement identitaire, c'est-à-dire des communautés, est à la fois d'être animées par définition d'une volonté de renversement de tout ordre ne priorisant pas l'appartenance identitaire, et de pouvoir associer à leur action toute communauté qui se reconnaît dans ce projet de renversement. Du moment où cette communauté est en conflit avec l'ordre établi et ne suit pas de cadre idéologique mettant en péril la priorité du lien communautaire, l'association est possible.
En même temps, cette association se fait au prix de la radicalisation communautaire, c'est-à-dire de la ligne de faille entre « nous » et « eux ». Cela implique une redéfinition continue des ‘autres', qui s'opposent au projet communautaire, ou l'entravent en suivant des voies alternatives ou en étant inertes. L'avantage structurel de la dimension communautaire est de ne jamais se pencher de façon critique sur soi-même, car le sens du lien communautaire est l'appartenance, qui se suffit à elle-même.
La voie communautaire est donc la seule voie qui permet la poursuite ‘pure' du projet révolutionnaire. Elle ne le frelate pas pour renforcer une quête de pouvoir existante, et elle n'élimine pas son identité fondatrice. Elle est aussi compatible en parallèle avec la posture d'obstination, car un mouvement identitaire plus large n'entrave pas les protestations des groupes autonomes. Son attrait est ainsi particulièrement fort pour un.e participante.e ayant certaines caractéristiques, tels que les suivantes :
1- Cherche une rupture structurelle nette.
2- Souhaite que cette rupture soit attribuable sur le plan de l'identité du mouvement et du pouvoir établi, c'est-à-dire à « nous » dans notre lutte contre « eux ».
3 - Identifie politiquement les autres par leur degré de soutien au projet de changement structurel.
La combinaison de telles caractéristiques, oriente inévitablement vers les forces qui se réclament de la discontinuité sociopolitique en justifiant leur projet sur le plan des droits d'une communauté, plus que sur une critique sociale civique. Il est facile de comprendre que cette voie rencontre de façon croissante depuis la seconde guerre mondiale l'accusation de « populisme », voire de « fascisme ». Les forces associées au fonctionnement de la démocratie capitaliste postindustrielle, le fameux « front républicain », sont obligées de constituer leur présence sur la nécessité de la gouvernance efficace, fut-elle toujours minoritaire. En transformant ainsi le sens de la démocratie, elles ne disposent plus de la légitimation démocratique évidente, irréfragablement liée à la majorité. Par conséquent, leur critique face aux forces qui se présentent comme une communauté légitime (le « peuple ») ne peut être qu'une défense sur la nature de la démocratie, par un discours qui exclue ces outsiders en tant qu'antidémocrates ! [7] La dynamique peu logique mais bien politique ainsi enclenchée, conduit à la validation de la démocratie sur la sphère publique non pas par la participation mais par la médiation des institutions – contre lesquelles le mouvement se dresse – en ne laissant à ce dernier que la possibilité de se penser en tant que « peuple » luttant contre l'oligarchie, et d'expliciter en conséquence de plus en plus cette position dans ses représentations publiques. C'est un glissement légitime, mais fatal sur le plan tactique, car il donne aux forces établies la possibilité de porter l'accusation de « populisme », c'est-à-dire de représenter la communauté des participant.e.s, et par extension le mouvement entier, en tant qu'usurpateur ; usurpateur du corps civique, de la politie dans sa totalité, et – par conséquent – menace directe pour toutes les catégories sociales de cette politie qui n'appartiennent pas au mouvement. A partir de ce point, la voie communautaire entre dans le piège de sa propre radicalisation. Plus elle se tourne vers son lien communautaire et son identité de « peuple » et plus elle se soumet à la délégitimation par ses adversaires en s'auto-suffocant.
Nous sommes ici à l'origine de la dynamique autoritaire issue des mouvements fermement démocratiques et anti-autoritaires. La voie communautaire représente en effet l'asphyxie politique de ceux qui, en refusant d'intégrer l'organisation politique qu'ils combattent, sont poussés à la marge. Ils et elles, ou du moins une bonne partie d'entre eux, enfermés dans leur impasse et accusé.e.s de vouloir subvertir ce qu'ils chérissent, percevront le jeu politique de la démocratie capitaliste comme rien d'autre qu'un instrument dissimulant la force brutale des élites. Par analogie avec leurs adversaires, ils pensent donc que seule la force brutale du « peuple » pourra y faire face, pour assainir le système et le tourner vers la vraie mission, naturellement fondée sur le ‘vrai' lien communautaire.
Nous sommes ici en pleine vision autoritaire, et à un pas du fascisme. Etre en communauté peut devenir désormais le projet politique en soi, ce qui dépend du nombre des participant.e.s frustré.e.s et des aléas politiques. Une humiliation ethnique, un scandale, un gouvernement ‘arrogant', un parti politique rompu à ces thèses de longue date, une crise économique, sociale ou sanitaire [8], un événement violent… peuvent contribuer de façon substantielle à l'évolution autoritaire, puis totalitaire sur le plan culturel et symbolique. L'utilisation de la force devient un droit de défense populaire et le pluralisme devient suspect.
Nous avons tracé ici très sommairement les conséquences d'une démocratie capitaliste trop bien organisée pour supporter des « intrus » d'origine populaire, et capable de les conduire à la marge en les radicalisant. Cette configuration ressemble beaucoup à ce que prétendent les études sur le déclenchement des carrières déviantes violentes à partir d'une quête de justice [9] et cette ressemblance est due à la même dynamique, produite par l'indignation suffoquée. Les résultats des récentes élections françaises et les tensions qui traversent l'Europe et les Etats-Unis actuellement, devraient convaincre les classes supérieures qu'ouvrir le système politique en général, et électoral en particulier, est nécessaire, y compris pour leur propre survie à long terme. Sinon, un vent d'autoritarisme réussira là où des mouvements démocratiques ont échoué. La contraction du lien social parmi ceux qui ne peuvent devenir les individus concurrentiels et ouverts au changement mondialisé n'augure rien de positif, ni pour la démocratie capitaliste ni pour ceux qui cherchent à la remplacer par des régimes plus libres et égalitaires. Si la voie communautaire l'emporte, une opportunité sera remplacée par une tragédie au centre de laquelle se trouvera l'oppression violente.
Michalis Lianos
[1] Problème à quatre solutions, qualitativement différentes.
[2] Une première présentation de cette « jonction en T » a été proposée dans la série d'entretiens de l'auteur sur la Politique expérientielle .
[3] En restant à l'exemple des Gilets jaunes, les minorités ethnoraciales étaient favorables au mouvement sans s'y impliquer de façon explicite et en grand nombre.
[4] Toujours dans notre exemple, les Gilets jaunes, en prônant la déprofessionnalisation de la politique et l'utilisation fréquente des formes de démocratie directe pour la prise des décisions collectives, avaient développé très tôt une vision opposée non seulement au gouvernement, mais aussi aux partis politiques en général. Cela explique dans une grande mesure la longue persévérance de leurs « actes » pendant très longtemps, en dépit de l'attrition flagrante et croissante subie par le mouvement.
[5] V. par exemple ici comment cette posture d'obstination refoulée peut contribuer de façon critique à des changements de grande échelle.
[7] Les Gilets jaunes sont tombés sous cette critique en dépit de leur refus de déléguer leurs décisions collectives, de leurs assemblées constantes, et de leur demande d'un mode de décision référendaire ; en somme, de leur attachement ardant au principe de la majorité absolue.
[8] L'exemple du comté de Shasta, enclave rurale en Californie progressiste et mondialisée, montre comment des dynamiques de conflit peuvent s'enclencher à partir d'une cause aléatoire.
L'été dernier, une militante française a pu se rendre à Lviv, à l'est de l'Ukraine, où elle a rencontré deux militant-es du groupe local Eco-Platforma (« l'Eco-Plateforme ») se revendiquant de l'éco-anarchisme. Connu pour avoir organisé de nombreuses actions écologistes avant février 2022, allant des ateliers éducatifs sur la libération animale aux éco-camps pour s'opposer aux projets de construction, ce groupe a mis en pause certaines de ses activités après l'invasion russe pour s'organiser plus efficacement en soutien aux éco-anarchistes au front. La discussion a porté sur le véganisme en temps de paix et en temps de guerre, la critique des technologies et de la société industrielle, les défis particuliers auxquels fait face l'anarchisme vert en Ukraine, l'entraide au sein du mouvement anti-autoritaire et les perspectives pour l'après-guerre. [1]
Pourriez-vous raconter dans quel contexte est né votre collectif ? Vous-êtes vous inspiré-es d'autres collectifs éco-anarchistes vous ayant précédé-es ?
Igor [2] : A la fin des années 2000, le mouvement anarchiste ukrainien comptait en son sein plusieurs groupes étudiants, anarcho-syndicalistes, antifascistes, anarca-féministes... Pourtant il y avait très peu d'initiatives noires et vertes (éco-anarchistes). Je connais seulement Vilna Zemlya (Terre libre) qui existait à Kyïv en 2012-2013… [3] Vers chez nous, à Lviv et à Ternopil, il y avait aussi eu une initiative éco-anarchiste. Tout ça existait avant le Maïdan.
En 2012-2013 déjà, le mouvement anarchiste a traversé une crise majeure et beaucoup de projets ont cessé d'exister. Et à la suite du Maïdan, il ne restait plus qu'une poignée de petites initiatives. A Lviv, les anarchistes n'étaient presque pas représenté-es. Le mouvement existant était marqué par des scissions et des dissensions internes.
Dans l'ensemble, après le Maïdan, de nombreuses personnes s'intéressaient à la politique, mais n'avaient plus de collectif. Quelques militant-es de Tchernihiv, Dnipro et Kyïv, mais surtout de Lviv, se sont alors réuni-es pendant quelques jours pour discuter des perspectives d'organisation communes. Beaucoup étaient déjà impliqué-es dans des mouvements sociaux. Une partie voulait lancer une initiative pour promouvoir le véganisme et la défense de l'environnement. Dès le début, cette envie coexistait aussi avec une volonté de ne pas juste créer une initiative végane de plus, mais d'élargir la critique à l'anthropocentrisme et au capitalisme.
Ce projet a existé pendant un petit moment à Lviv, puis ses membres ont fait expérience des répressions plutôt liées aux actions écologistes. Une partie du mouvement s'occupait aussi des actions sociales, participant aux luttes des travailleur-euses et aux campagnes contre l'impérialisme russe. En 2016, il n'y avait plus de mouvement à proprement parler et il fallait à nouveau recommencer à partir de zéro.
Le collectif s'était auto-dissout à cause de la répression ?
Igor : Je dirais qu'une partie des militant-es qui étaient les plus proches du mouvement anarchiste ont été touché-es par la répression. Celle-ci n'était pas très forte, il s'agissait plutôt d'intimidations. D'autres ont simplement décidé de se concentrer sur leur vie personnelle plutôt que de continuer à militer. D'autres encore se sont engagé-es plus intensément dans les mobilisations contre des grands projets de construction, pour la défense de l'environnement, par exemple dans le mouvement pour préserver les arbres sur la place de Saint Yourï à Lviv en 2015. Ces personnes prenaient aussi part aux blocages de chantiers.
L'Eco-Plateforme s'est formée à peu près à ce moment-là. On a atteint un pic vers 2018 avec à peu près une quarantaine de personnes très actives dans le groupe. On a fait face à de la répression extérieure, certain-es camarades ont été attaqué-es au couteau par des fachos, d'autres ont subi des répressions policières, notamment des perquisitions. Il y avait aussi des problèmes à l'intérieur du mouvement, certain-es militant-es se révélaient être des provocateurs policiers, des choses comme ça. Je pense que ça arrive dans n'importe quel mouvement. On parle des gens à qui on fait beaucoup trop confiance et qui provoquent des scissions et des embrouilles. A la fin, on fait moins confiance aux autres. Je peux raconter plus en détails, mais je ne suis pas sûr que ça ait un sens.
Tu as mentionné des camps qui se mettaient en place pour protéger des parcs. Qui prenait part à ce genre d'occupations ?
Igor : Ce genre de mouvements arrivaient souvent de manière spontanée, il suffisait que des habitant-es du coin se rencontrent. Il y avait cette nuance qu'à chaque mouvement d'opposition à un nouveau projet de construction, s'incrustaient des gens de divers bords politiques qui pouvaient se dire de gauche, de droite, défenseur-euse de l'environnement ou peu importe : ces gens-là voulaient simplement obtenir de l'argent de la part des constructeurs et ainsi lancer leur propre carrière politique.
A une certaine période, on travaillait ensemble avec le mouvement « Narodna diya » (« L'Action populaire ») sur des actions contre les projets de construction. Ce groupe ne nous a pas trop aidé-es, mais a quand-même formé une liste aux élections municipales. Au début, ses membres se disaient anti-autoritaires et n'étaient pas lié-es à un parti, mais dès qu'il y a eu des élections, le groupe s'est lancé là-dedans.
De manière générale, ce genre d'occupations locales apparaissaient et disparaissaient constamment, ça ne durait jamais très longtemps. Quand ça se terminait, il n'en restait pas grand-chose.
Quelles genres d'actions faisiez-vous avant l'invasion ?
Igor : On a fait beaucoup d'actions, ça nous arrivait d'en faire une trentaine par mois, parfois, c'était deux ou trois par jour. Il y avait des grosses actions qui pouvaient devenir des campagnes et avaient besoin de diffusion médiatique. Il y avait des actions éducatives, des camps militants où les gens pouvaient se rencontrer pour discuter pendant deux-trois jours. Après chaque éco-camp, de nouvelles personnes venaient militer avec nous. On a aussi fait des actions contre les zoos et les cirques.
On essayait aussi de monter des infrastructures, par exemple on tenait une salle de gym pour des végan-es où plusieurs activités étaient proposées, notamment la lutte et le muay-thaï. On avait aussi un café végane, un centre social : plusieurs coopératives en tout. Tout ça avait un succès relatif. Avec cette gym, on a contracté beaucoup de dettes. On a dû travailler pendant quelques années pour les rembourser. Les coopératives ont fini de manière un peu triste.
Quand vous organisez des actions et des événements culturels régulièrement, beaucoup de gens passent par votre mouvement. Je crois qu'au moins 400 personnes sont passées par l'Eco-Plateforme. La plupart finissent par s'intégrer dans la société, en restant végans, mais fondent une famille, travaillent et se mettent à nous critiquer. Ces personnes disent après qu'en grandissant, elles sont devenues plus sages, pendant que nous, on est une bande de cons qui courrons toujours avec nos affiches. D'autres personnes sont restées.
Olena : Juste avant la guerre, on n'était pas nombreux-ses. Personnellement, j'ai rejoint l'Eco-Plateforme en 2020. Ses membres me paraissaient dignes de confiance, même en étant assez peu. D'autres personnes venaient de temps en temps.
Quels sont vos liens avec d'autres mouvements politiques, par exemple les féministes ?
Olena : Les plus grosses actions féministes avaient lieu le 8 mars, elles étaient organisées par des organisations féministes plus « mainstream ». Nous y allions pour porter notre propre discours qui n'était pas forcément partagé par d'autres. Beaucoup de personnes de différents bords politiques venaient à ce genre de mobilisations, par exemple les féministes libérales.
Quand nous organisions des actions nous-mêmes autour de l'écologie ou du véganisme, les militant-es d'autres collectifs qu'on appelait à venir ne voulaient pas forcément appuyer une action qui n'étaient pas organisée par leur groupe. Les participant-es étaient peu nombreux-ses et c'était surtout des gens qu'on connaissait déjà.
Nous avons aussi soutenu et accompagné des personnes de notre entourage qui exprimaient l'envie de devenir véganes en leur donnant accès à des ressources éducatives, en leur montrant différents films sur le sujet par exemple. Moi personnellement, ça m'avait beaucoup aidée de pouvoir discuter avec d'autres militant-es concernant mon véganisme.
Igor : Nous sommes face à plusieurs problèmes à fois. D'un côté, pour beaucoup de féministes et d'anarchistes qui partagent certaines de nos valeurs, notre activité reste encore trop radicale. Beaucoup d'anarchistes sont anthropocentré-es et ne s'intéressent qu'aux problèmes des humains. Ces anarchistes ne portent aucune critique de la civilisation dans son ensemble.
D'un autre côté, beaucoup de militant-es véganes ont réussi à s'intégrer dans la société. Ces véganes n'ont aucune volonté révolutionnaire et sont satisfait-es quand il y a plus de produits véganes au supermarché ou lorsque de nouveaux cafés véganes ouvrent dans leur quartier. Pour eux, le véganisme est surtout un style de vie. On peut agir ensemble parfois, mais il n'y aura pas de vision plus globale pour nous unir.
Quelle serait une vision non-anthropocentrée de l'anarchisme ? Et quelles sont vos tactiques pour la promouvoir ?
Olena : Les anarchistes soutiennent tou-te-s celleux qui sont opprimé-es par l'État et le capital. Mais souvent on oublie l'oppression qui touche à d'autres espèces et aux éco-systèmes. Concevoir l'anarchisme depuis le point de vue d'une « total liberation » (une libération totale), qui inclut bien évidemment aussi les minorités sexuelles et de genre, permet d'échapper à la hiérarchie pyramidale où l'humain est au-dessus du reste, c'est-à-dire des êtres vivants non-humains et des milieux naturels comme les forêts.
Les non-humains subissent l'oppression la plus massive. Les animaux d'élevage vivent dans de véritables camps de concentration. Tout le monde n'aime pas ce genre de comparaisons, mais de fait c'est ce qui se passe. Beaucoup de gens préfèrent ne pas y penser. Nous essayons d'aborder ces sujets à travers des projections publiques des documentaires qui traitent de l'exploitation des non-humains, tels que Earthlings (2005) ou Dominion (2018).
[Le film Earthlings a eu très forte influence sur les milieux militant-es luttant pour la libération des non-humains. A titre d'exemple, en juillet 2020, dans la ville de Loutsk à l'ouest de l'Ukraine, l'ex-détenu Maksym Kryvoch kidnappe les passager-es d'un bus international et les oblige à regarder ce documentaire. Il exige du président Zelensky que celui-ci recommande publiquement Earthlings sur ses réseaux sociaux. Ce-dernier accède à la demande, mais supprime la publication immédiatement après la libération des otages.]
Notre dernière projection sur ce sujet a eu lieu après l'invasion russe, on a regardé le film Seaspiracy (2021) à propos de l'extinction des espèces océaniques.
Igor : Si nous avons autant mis l'accent sur l'éducation populaire dès le début, c'est que nous avions compris que très peu de gens partageaient nos analyses. Même les personnes plus militantes sur ces sujets-là et véganes pratiquant-es croyaient que la situation globale allait en s'améliorant, gardant la foi en le progrès, la culture, croyant que les gens devenaient plus solidaires… C'est se mettre à l'écart de la lutte en considérant le combat comme étant gagné d'avance.
Étonnament, même les personnes qui se pensent politisées sont la plupart du temps apolitiques dans leur approche [attentiste]. L'ensemble de l'activité politique de notre pays, en partant de la Verkhovna Rada (le parlement ukrainien) jusqu'à tout en bas, est basée sur le populisme. Organiser des actions permet à des gens de gagner en visibilité sur les réseaux sociaux, de lancer une carrière ou d'obtenir des subventions plus que de porter des vraies idées.
Ces derniers temps, le climat était donc très mauvais pour porter des idées radicales. Si on appelait à voter pour nous en promettant des hausses de salaire, notre projet aurait été soutenu. Alors que le genre d'idées qu'on porte, comme le besoin de réduire globalement notre consommation matérielle, va à l'encontre d'une certaine idée de confort matériel auquel beaucoup restent attaché-es.
Olena : On peut y rajouter notre vision techno-critique, car toutes les technologies sont interdépendantes et on ne peut pas simplement les classer en bonnes ou mauvaises. Le progrès d'une branche scientifique spécifique entraîne le progrès dans d'autres branches. Ces résultats peuvent toujours servir pour endommager encore plus les milieux naturels et augmenter le contrôle des humains qui se retrouvent dans une position d'indésirables au sein de la société techno-industrielle.
Il suffit d'observer la transformation de l'espace publique. Les parcs sont désormais remplis des caméras de vidéo-surveillance. Ça fait penser aux supermarchés et aux zoos. Parfois il y a aussi des dispositifs d'enregistrement de voix et les policiers circulent souvent. Malgré ça, beaucoup veulent encore croire qu'on progresse.
Historiquement, les groupes se revendiquant de l'écologie profonde comme vous le faites étaient souvent partisans de la réduction drastique de la population humaine et portaient souvent des discours racistes et xénophobes concernant le fort taux de natalité dans les pays du Sud global. Comment réconciliez-vous la lutte contre les oppressions sociales avec un prisme écologiste radical qui met en avant l'impact dévastateur de notre espèce sur le reste du vivant ?
Olena : D'un côté, c'est souvent les pays considérés comme étant les plus développés qui se retrouvent à avoir un impact écologique fort, plus fort que ceux où la population est importante et grandit vite. D'un autre côté, même si ce facteur démographique est réel, il est souvent lié au patriarcat, mais aussi à l'impérialisme, donc à toutes les structures sociétales qu'on critique.
Une transformation radicale de notre rapport au reste du vivant est-elle encore envisageable ?
Igor : On est allé si loin que… Peut-être qu'il y a cent ou deux cent ans, si certaines idées avaient été réalisées, ça aurait pu changer quelque chose, maintenant, il ne s'agit plus de combattre l'avarice de certaines personnes ou des corporations, mais de l'ensemble de la culture humaine. Certain-es parlent encore des bon-nes ouvrier-es versus les méchants capitalistes. Quand tu parles avec ces mêmes ouvriers, tu te rends compte que les mêmes valeurs capitalistes les animent. La civilisation humaine en tant que telle exploite et oppresse. Dans tous les pays que j'ai pu visiter, même les militant-es se disant anarchistes ou révolutionnaires s'inscrivent souvent assez confortablement dans le mode de vie de leur société.
Olena : Les gens ne veulent pas changer leurs habitudes et refusent de prendre en compte d'autres oppressions que celles qui les touchent. A la limite, on peut avoir de la compassion envers les femmes, même si le sexisme persiste dans des communautés anarchistes. Mais quand il s'agit de changer ce qu'on mange…
Igor : La révolution commence dans la cuisine.
Olena : Tout le monde est d'accord qu'il faut trier les déchets, que le changement commence par soi-même. Certain-es soutiennent que ça ne va rien changer, que c'est surtout la faute aux grandes entreprises. Ce qui est vrai en soi, il y a effectivement 100 multinationales qui sont responsables des 70-80 % des dégâts écologiques. C'est un fait. Mais ça ne change rien au fait que la plupart des gens ne veulent pas transformer radicalement leur façon de vivre.
Igor : Les militant-es politiques professent certaines valeurs et parlent de l'utopie qui adviendra si leur projet politique gagne, mais ne sont pas capables de les mettre en place au sein de leurs mouvements qui rassemblent une centaine de personnes ou même chez elleux. Certain-es s'expriment contre le capitalisme, mais restent les personnes les plus égoïstes, avares et compétitives dans leur vie quotidienne…
Une dizaine d'années plus tôt, on croyait que les gens manquaient d'informations, qu'il suffisait de les sensibiliser. Aujourd'hui, toutes les informations sont accessibles, on choisit juste de ne pas voir. On doit donc chercher d'autres moyens d'agir. Plutôt que de chercher à tout prix de convaincre la société, je pense qu'on devrait former plutôt des contre-sociétés, des communes partageant des valeurs communes au milieu de ce qui existe.
Partie II : Après l'invasion
Au moment de l'invasion russe, avez-vous cherché à rejoindre le bataillon anti-autoritaire qui était en train de se constituer à Kyïv ? Avez-vous actuellement des camarades au front ?
Olena : Lorsque l'invasion totale a commencé, nous avons tou-te-s décidé d'aller nous battre. Pourtant les femmes n'étaient pas très demandées. Certains de nos camarades ont tenté de rejoindre le bataillon anti-autoritaire, mais seul un camarade a réussi. Ce n'était pas très simple de les intégrer.
Igor : Ils avaient leurs propres critères, sans doute l'appartenance à un milieu contre-culturel.
Olena : Nos camarades qui sont au front cherchent à montrer qu'il existe de nombreux-ses combattant-es végan-es et éco-anarchistes qui participent activement aux combats. Ça peut être des tireurs, des médics… Ces personnes peuvent s'afficher publiquement en tant qu'éco-anarchistes, en mettant par exemple des autocollants sur leur voiture ou des blasons sur leur uniforme. Ces combattant-es font aussi de la propagande au sein de l'armée pour le véganisme. On peut soit cuisiner soi-même, soit chercher de l'aide auprès de certaines initiatives qui soutiennent les combattant-es végan-es. En Ukraine, l'État ne fournit pas d'aide alimentaire aux soldats et, de manière générale, c'est assez compliqué d'être végane.
Comment s'organisent les éco-anarchistes au front ? En cherchant à se regrouper au sein d'une sous-division commune ?
Olena : On n'a pas de division commune… Il y a surtout pas mal de militant-es sympathisant de nos idées. Ça ressemble à une cellule de sympathisant-es. Selon nos règles, seules des personnes véganes peuvent se présenter en tant que militant-es membres de l'Eco-Plateforme et toutes les personnes dont je parle ne le sont pas, même si elles travaillent dessus.
Igor : Au début de la guerre, beaucoup de personnes sont venues à Kyïv depuis plusieurs villes pour combattre. Une partie a rejoint le bataillon anti-autoritaire et le reste a commencé à travailler au sein des Collectifs de solidarité (qui s'appelaient « Operation Solidarity » à l'époque). Pendant le premier mois de l'invasion, on allait aux centres de recrutement de l'armée, cherchant à rejoindre ce bataillon, mais ça n'a pas marché. On a pas été inscrit là-bas.
Olena : Au lieu de ça, on a trouvé un entrepôt pour stocker des dons qu'on gérait avec des militant-es venu-es d'autres villes, de Kyïv notamment. Aujourd'hui, ces militant-es sont rentré-es chez elleux. Depuis, il y a eu des conflits et une scission au sein de l'Operartion Solidarity qui a abouti en la création des Solidarity Collectives (« les Collectifs de Solidarité »). Mais un réseau est resté en place et nous soutenons toujours des anarchistes et anti-autoritaires qui sont au front. Les Collectifs de Solidarité soutiennent les combattant-es proches de nous, mais c'est important de ne pas uniquement compter sur ce réseau-là et de développer des liens par nous-mêmes, car on veut qu'il y ait de l'entraide dans tout le mouvement et que ça ne soit pas le monopole d'un groupe.
Est-ce que votre collectif continue à mener des actions en temps de guerre ?
Olena : Quand on se bat au front, on n'a plus beaucoup de temps pour mener des actions militantes ou poursuivre le travail médiatique. On continue à avoir une présence sur les réseaux, en s'appuyant sur des personnes qui ne sont pas au front ou qui alternent. Nous continuons à mener une campagne d'information, à pousser nos idées… En Ukraine, on parle beaucoup d'écologie, mais il s'agit surtout d'appels à signer des pétitions de toute sorte qui ne garantissent absolument rien. Trente ans depuis la création d'un État ukrainien indépendant, les gens croient toujours aux pétitions et ont peur de participer aux actions directs écologiques.
Igor : On souhaite partager nos valeurs au maximum. Beaucoup de véganes ne comprennent pas pourquoi on veut faire des actions, ces personnes veulent seulement être respectés et pouvoir s'inscrire dans la société.
Olena : Avant, les végan-es étaient un peu considérés comme des freaks. Je comprends le fait de vouloir être vu-e normalement… Mais pour nous, si on est végan-e, ce n'est pas, en premier lieu, pour soi, pour préserver sa santé ou pour être stylé-e, mais pour les autres êtres vivants. Si on ne cherche pas à être conséquent-e dans son véganisme, on peut soutenir une société qui repose sur le meurtre et l'exploitation animale en espérant qu'un jour, tou-te-s les humains seront respecté-es et leur confort protégé en son sein, peu importe leur choix de consommation. En même temps, dans cette société-là, les êtres vivants non-humains ne seront toujours pas confortables.
Vous avez dit qu'il était difficile de diffuser vos idées dans une société dont les membres préfèrent ne pas questionner leurs privilèges ou à leur participation à l'exploitation animale. J'imagine que c'est devenu encore plus difficile après l'invasion ?
Olena : Certain-es de nos camarades pensent qu'en temps de guerre, les gens accordent moins d'attention aux questions du véganisme… La guerre est à la première place, car beaucoup de leurs proches combattent. Personnellement, je ne peux pas dire que j'ai remarqué une différence d'attitude trop importante. Il y a toujours des personnes qui nous écrivent en proposant différentes idées d'action. Un camarade a fait des auto-collants pour mettre en évidence les parallèles entre l'exploitation animale et la guerre : par exemple, « l'armée russe torture des innocent-es, ne faites pas comme elle ». On les a collés à Lviv.
On utilise le thème de la guerre pour aborder l'exploitation animale et des milieux vivants. En faisant ces parallèles-là, on cherche à créer une image dans la tête de la personne qui voit le sticker, sans poser de mots trop compliqués dessus. Cette personne va se poser des questions ou peut-être s'énerver, mais en tout cas elle va y réfléchir.
Est-ce que vous liez la guerre aux autres processus de destruction des milieux vivants ?
Igor : Je pense que ces processus-là peuvent rester relativement indépendants. Bien sûr, en temps de guerre, les gens ont plus de confiance en l'État et d'autres structures de pouvoir, ce qui lui donne une plus grande marge de manœuvre. Par exemple, le fait qu'ils veuillent agrandir la station de ski d'élite à Bukovel avec un projet de construction massif, alors qu'il s'agit d'un sanctuaire pour de nombreux animaux. [4]
On avait eu d'autres problèmes locaux de ce genre. Près de Lviv, un oligarque du coin avait tout simplement confisqué un lac aux gens pour construire un complexe résidentiel de luxe autour. Il ne s'agit pas forcément d'un processus centralisé. Un oligarque détruit une forêt pour construire un hôtel, pendant ce temps-là, une centaine d'ouvrier-es vont abattre des arbres pour les revendre. Tout dépend juste des capacités de nuisance de chacun-e.
Quelles sont vos perspectives pour après la guerre ?
Igor : Beaucoup de nos camarades sont actuellement en Pologne où les conditions sont moins difficiles et le capitalisme est plus vivable. Peut-être qu'à la fin de la guerre, il y aura des antennes de l'Eco-Plateforme dans d'autres pays européens, mais honnêtement je n'y crois pas. Pour réussir à faire ça, il faut travailler dès maintenant, et je ne pense pas que les gens soient prêtes à le faire.
Olena : On n'en sait rien, tout change tout le temps. La plupart des ukrainien-nes, même les plus politisé-es, qui luttaient pour l'indépendance de l'Ukraine face à l'impérialisme russe en 1989-1991, ne croyaient pas que l'État russe allait nous envoyer des missiles en 2022. Qui sait ce qui arrivera après la fin de la guerre ? Peu de gens avait prévu la pandémie et le confinement, pourtant ça a bien eu lieu et c'était lié à nos pratiques écocidaires autant qu'à la consommation de la chair animale.
Igor : Depuis 2018, suite à toutes les répressions et les scissions, la plupart des activités sont retombées sur les épaules d'une poignée de personnes cherchant à résoudre les problèmes collectifs avec un succès plus ou moins relatif.
Olena : Tout dépend des gens ordinaires, s'il y a des gros mouvements sociaux ou des manifestations. Je ne crois malheureusement pas à un nouveau soulèvement… Si jamais après la guerre, la seule priorité des gens va être de revenir au même niveau de revenu ou de confort matériel qu'avant l'invasion, ça va servir aux capitalistes qui pourront exploiter les humain-es et la nature au maximum.
Igor : Je pense que même sans parler des oligarques, des militant-es et des bénévoles lambda ont vite trouvé des possibilités de s'enrichir personnellement grâce à la guerre, de trouver des choses à voler ou plus d'argent à gagner à certains endroits.
Olena : C'est donc particulièrement important qu'il y ait une alternative aux structures étatiques…
Igor : Globalement, nous sommes un groupe marginal aux valeurs très minoritaires et on souhaite que ces valeurs soient plus répandues. Peut-être que ça continuera comme ça, peut-être qu'après la guerre, beaucoup de gens reviendront et ça sera différent. J'imagine un réseau de cafés gratuits…en même temps, quand on était une centaine, on l'a fait et ça n'a pas donné grand-chose.
J'ai l'impression que l'invasion a ressoudé tou-te-s les anti-autoritaires en quelque sorte ? Avez-vous remarqué une entraide et une solidarité plus grandes au sein du mouvement ?
Igor : C'est juste des paroles, mais dans les faits, il y a très peu de solidarité au sein du mouvement. C'est un très grand problème. Ça peut arriver qu'une personne s'occupe tellement des activités militantes qu'elle n'a plus le temps de travailler. Elle peut avoir besoin de soins médicaux ou d'autre chose à un moment donné. Après des années de militantisme, elle peut se retrouver à la rue, sans que ses camarades l'aident un minimum, en l'hébergeant par exemple.
Olena : Malgré tout, il y a de la solidarité en ce moment. Yellow Peril Tactical nous ont aidé-es à récolter des sous pour un véhicule destiné à nos camarades au front. [5]
Igor : Je pense que c'est des personnes plus riches que nous, car en Europe ou aux États-Unis, les salaires sont dix fois plus élevés qu'ici. La solidarité en provenance d'autres pays européens est plus importante que celle d'autres endroits en Ukraine. Ici, rien que pour que d'autres partagent ta cagnotte, il faut presque supplier d'autres collectifs. C'est chacun-e pour soi.
Olena : Oui, ça arrive aussi. Les groupes anarchistes diffusent surtout leurs propres membres. J'essaye d'en parler pour résoudre ce problème. Je pense que si des personnes étrangères voient qu'on partage les initiatives d'autres gens que nous-mêmes, ça augmente les chances que quelqu'un-e au milieu de tout ça reçoive effectivement de l'aide.
[1] Les publications du collectif et ses appels aux dons peuvent être consultés sur sa chaîne Telegram ou sur son compte Instagram @eco-platform.
[2] Les prénoms ont été modifiés. Igor et Olena ne font plus partie du collectif, mais ont accepté que cet entretien soit paru.
[3] Ce mouvement, actif juste avant les événements de l'Euromaïdan, éditait son propre journal. Dans un entretien accordé en février 2014 au média anarchiste russe « Action autonome », l'une des participantes du collectif racontait la participation de ses camarades au Maïdan suite aux premiers affrontements avec les unités anti-émeutes Berkout pour s'opposer à la terreur policière.
[4] Des mouvements écologistes ukrainiens luttent activement depuis plusieurs années pour s'opposer aux projets d'agrandissement de la station de ski Bukovel. Actuellement, l'oligarque Kolomoïsky, proche du président Zelensky, souhaite construire au moins trois nouvelles stations de ski sur les bords du Mont Svydovets pour accommoder des milliers de nouveaux-elles visiteur-ices. Une coalition « Free Svydovets » s'est mise en place et diffuse sa campagne sur son site web : https://freesvydovets.org/en/
[5] Ce collectif composé de personnes asiatiques aux Etats-Unis fait de l'éducation aux armes à destination des militant-es anti-autoritaires.
À la suite de notre entretien avec Norman Ajari, qui réengageait la tradition radicale noire dans le sens de la souveraineté autonome noire, Florian Gulli nous avait proposé une réponse historico-politique. La voici. Dans les discussions antiracistes, la référence au moment du Black Power (après 1965 aux États-Unis) est centrale. Notamment pour un type de stratégie : le refus des coalitions et la construction d'organisations non-mixtes. Nous voudrions montrer que ces options stratégiques, qui n'étaient pas neuves si l'on pense à la Nation of Islam et à l'Universal Negro Improvement Association, sont loin d'avoir fait consensus parmi les militants.
Dans l'ouvrage Black Power qu'il co-écrit avec Hamilton, le leader du Student Nonviolent Coordinating Committee, Stokely Carmichael dénonce « les mythes de la coalition » [1] entre militants blancs et noirs dans la lutte contre le racisme aux États-Unis. Les groupes avec qui pourraient s'allier les Afro-américains devaient abjurer les « valeurs et les institutions fondamentales de la société » [2]. Mais, était-il ensuite répété, le Blanc, « quel que soit son degré de libéralisme », en était alors incapable. La prémisse du raisonnement était la suivante : « face aux revendications du peuple noir, les multiples factions blanches s'unissent et présentent un front commun » [3]. Dont l'objectif aurait été de maintenir les Noirs à leur place. Les Blancs faisant bloc, l'urgence politique sera de faire en sorte que les Noirs serrent les rangs et se dotent de leurs propres organisations.
Conformément à cette analyse, le SNCC décide en 1966, à une courte majorité (19 voix pour, 18 contre et 24 abstentions [4]), d'exclure ses militants blancs. Cette proposition, qui est parfois attribuée à Carmichael, émanait en réalité de militants d'Atlanta qui avaient publié un manifeste en ce sens. Néanmoins, souligne l'historien Clayborne Carson, dans l'ouvrage qu'il consacre au SNCC, bien que Carmichael « refusa les formulations extrêmes du séparatisme, implicites dans la demande d'exclusion des Blancs », il « approuvait de nombreuses opinions présentées dans le document de synthèse et, ironiquement, il est devenu leur principal vulgarisateur [5].
Il faut rappeler toutefois qu'à l'intérieur du SNCC, les Blancs étaient très largement minoritaires à la fin des années 1960. La plupart des cadres nationaux du SNCC étaient noirs, et il en était de même pour les cadres locaux et les militants. En d'autres termes, la voix des Noirs de l'organisation n'était pas menacée d'être confisquée ou étouffée et la direction de l'organisation était entre les mains de leaders afro-américains. L'exigence de séparation allait donc bien au-delà d'une question démocratique parfaitement légitime de parité dans les prises de décision.
Comment les militants d'Atlanta du SNCC ont-ils justifié la construction d'une organisation politique non-mixte racialement ? La première justification avancée découle implicitement de la définition du racisme comme systémique. Le système raciste produit des individus racistes. « Lorsque nous regardons la masse des Blancs, écrivent les militants d'Atlanta, [...] nous voyons en réalité 180 millions de racistes » [6]. Quant aux Blancs engagés dans le mouvement des droits civiques, ils sont regardés comme « les serviteurs blancs et les missionnaires dans les pays colonisés qui ont travaillé avec les populations coloniales pendant une longue période et ont développé à leur égard une attitude paternaliste ». En d'autres termes, ces Blancs sont encore racistes, quoique d'une autre manière que les suprémacistes revendiqués.
Le second argument semble plus solide : « Si les Noirs se sentent intimidés par les Blancs, ils ne seront pas enclins à exprimer la rage qu'ils ressentent à l'égard des Blancs [...]. Il faut créer un climat dans lequel les Noirs puissent s'exprimer eux-mêmes ». L'argument renvoie à un contexte précis, un moment de la vie du SNCC à l'été 1964 dans le Mississippi. Martin Luther King relate ainsi l'épisode : « Un grand nombre d'étudiants blancs du Nord étaient venus à leur aide lors du déchaînement racial qui avait alors ravagé l'État. Les militants du SNCC avaient vu les jeunes gens blancs les mieux organisés, les plus sûrs d'eux-mêmes et les plus puissants qui soient, accourir au secours des Noirs les plus pauvres… et les submerger purement et simplement. Cet été-là, Stokely et les autres avaient probablement conclu inconsciemment que l'aide blanche n'était pas profitable aux Noirs, car elle ne faisait qu'augmenter leur sentiment d'impuissance » [7].
Les militants d'Atlanta tirèrent la conséquence suivante, conséquence à laquelle Carmichael parvenait aussi : « si nous voulons aller vers une véritable libération, nous devons nous séparer des Blancs, un projet entièrement noir est nécessaire pour que le peuple se libère ».
***
Considérons d'abord les coalitions. Il est tout à fait significatif que le chapitre du livre Black Power consacré aux coalitions ne dise pas un seul mot du New Deal, le programme du président Roosevelt mis en œuvre de 1933 à 1938. Pourtant de nombreux observateurs ont depuis longtemps souligné l'importance décisive de ce moment pour les Afro-américains. Dès 1948, Oliver C. Cox, dans Caste, Class, and Race, écrivait : « sans accorder une attention considérable au 'problème noir' spécifiquement, le président Franklin D. Roosevelt a sans aucun doute fait plus pour élever le statut des Noirs aux États-Unis que tous les autres dirigeants, blancs et noirs confondus, au cours des décennies qui l'ont précédé » (582).
Harold Cruse, l'auteur de The Crisis of the Negro Intellectual, souligne lui aussi ce refoulement du New Deal : « Il est intéressant de noter que Carmichael et Hamilton, dans leur chapitre sur 'Les mythes de la coalition', ne consacrent pas un seul paragraphe à la coalition du New Deal et à ses implications pour les Noirs en général. Dans la mesure où Carmichael et Hamilton nourrissaient de si profonds doutes quant à la 'pertinence' des coalitions entre Noirs et Blancs, le fait qu'ils aient négligé la 'coalition' entre Noirs et Blancs la plus marquante du XXe siècle - le New Deal - constitue une lacune importante de leur livre. Il ne s'agit pas de prétendre que les politiques du New Deal de Roosevelt ont satisfait tous les leaders noirs, mais elles ont satisfait les masses dont les voix ont permis à Roosevelt de rester au pouvoir en 1936, 1940 et 1944 » [8].
L'oubli du New Deal n'est pas difficile à comprendre. Il met à mal l'argumentation hostile aux coalitions et l'idée d'un système monolithiquement raciste qui ne saurait par définition admettre de progrès pour les Noirs. Les gains obtenus lors du New Deal sont par ailleurs peu compatibles avec la perspective de Carmichael qui ne pense les Afro-américains qu'en tant que minorité raciale, et jamais par exemple en tant que composante de la classe ouvrière. En effet, écrit l'historien Fabien Curie, « si les Afro-Américains bénéficièrent du New Deal, c'est davantage en tant que catégorie socio-économique défavorisée qu'en tant que minorité raciale » [9]. Bien sûr, il ne saurait être question d'idéaliser le New Deal, dont les premières années ne concernèrent principalement que les Blancs. Néanmoins le second New Deal, à partir de 1935, fut profitable aux travailleurs afro-américains.
Un exemple : la mise en œuvre de la Works Progress Administration (WPA) en 1935 : « Les Noirs américains bénéficièrent pleinement de ce programme ; à titre d'exemple, un tiers des personnes employées par le WPA à Chicago en 1939 étaient noires (Cohen : 279). Au niveau national, la proportion d'Afro-Américains qui bénéficièrent des emplois du WPA se situait entre 15 et 20 %, alors qu'ils ne représentaient que 10 % de la population américaine (McElvaine : 193). Le salaire moyen d'une personne employée par le WPA n'était alors que de 55 dollars, mais l'agence permit néanmoins à de nombreuses familles noires américaines de survivre. Le rôle de l'agence ne fut toutefois pas seulement d'ordre économique : grâce à son programme d'éducation, le WPA permit à 250 000 Afro-Américains d'apprendre à lire et à écrire, et donna par là-même du travail à 5 000 enseignants noirs ». Les travailleurs agricoles ne sont pas oubliés : « Dans le Sud, les Noirs américains purent s'appuyer sur une nouvelle entité créée en 1937, l'Agence de sécurité agricole (Farm Security Administration ou FSA). Il s'agissait pour le gouvernement d'acheter des terres, puis de les louer ou de les vendre à de petits exploitants agricoles. Grâce à des taux d'intérêt peu élevés, nombre de fermiers purent ainsi réhabiliter leurs terres, voire en acquérir de nouvelles. À la tête du FSA, Will Alexander, originaire du Sud, veilla à ne pas renouveler les erreurs de l'AAA en évitant toute discrimination à l'égard des fermiers noirs. Dans l'État de Louisiane par exemple, cette nouvelle agence aida 791 fermes à voir le jour, et un tiers d'entre elles était occupé par des fermiers noirs. Le FSA employa en outre un grand nombre de superviseurs noirs » [10].
Mais la meilleure preuve de l'efficacité de cette coalition populaire par delà la ligne de couleur est le soutien franc des masses afro-américaines à Franklin Delano Roosvelt aux élections suivantes (80%). L'historien souligne en outre un point décisif : « L'image positive du président auprès des Noirs américains ne pouvait être attribuée à ses prises de position ou à ses actions à l'encontre de la ségrégation et de la discrimination raciales, dont on a vu qu'elles étaient presque inexistantes. Ce sont les aides sociales et économiques du New Deal, dont les Noirs bénéficièrent pleinement, qui conférèrent à Roosevelt ce statut populaire auprès des Afro-Américains » [11].
***
Considérons pour finir la question des organisations et de leur composition « raciale ». En 1966, le SNCC décide de devenir une organisation exclusivement noire. Quelles furent les conséquences de cette décision ?
Les propositions séparatistes présentées par les militants d'Atlanta, et que Carmichael rejoignait dans nombre de ses discours, loin de renforcer l'organisation, l'ont profondément affaiblie. D'abord financièrement : en effet, « à l'instar des autres organisations du mouvement noir, le CORE et le SNCC dépendaient pour leur fonctionnement des donations de sympathisants et de fondations libérales, telle la Fondation Ford. Or ces Blancs libéraux, généralement effrayés par le séparatisme, se détournèrent largement des deux groupes, provoquant une crise financière aux effets désastreux » [12]. Elles l'ont affaiblies ensuite en privant de nombreuses sections locales du SNCC de militants blancs aguerris qui avaient fait leur preuve, parfois au péril de leur vie, dans les États du Sud quelques années plus tôt. Enfin, le séparatisme n'ayant été décidé qu'à une courte majorité, il provoqua de nombreux conflits entre militants noirs. Le langage séparatiste, qui vise à exacerber les tensions entre Blancs et Noirs, est une rhétorique qui divise aussi les Noirs. « La référence aux idéaux raciaux, écrit Carson, ne permet pas toujours d'unir les communautés noires et peut même intensifier les conflits parmi les Noirs. » [13].
Que penser maintenant de l'argument relatif à l'intimidation des Noirs par les Blancs ? Nulle doute que cette intimidation ait existé. Mais l'interprétation qu'en donnent Carmichael et les militants d'Atlanta mérite discussion. On peut rappeler les mots de Martin Luther King : « Les militants du SNCC avaient vu les jeunes gens blancs les mieux organisés, les plus sûrs d'eux-mêmes et les plus puissants qui soient, accourir au secours des Noirs les plus pauvres… et les submerger purement et simplement » [14]. Le pasteur pense cette expérience militante douloureuse de façon, semble-t-il, beaucoup plus fine que les partisans du séparatisme au sein du SNCC. Les Noirs les plus pauvres ont bien été submergés, mais pas par les Blancs en général : par les Blancs « les plus puissants qui soient », des étudiants venus des universités les plus prestigieuses du Nord, des jeunes issus de la bourgeoisie, cumulant capitaux économique, culturel et social. L'un de ces jeunes militants saisit la multiplicité des raisons qui conduisaient à l'intimidation : « ils ont tendance à se méfier de nous, car nous sommes blancs, originaires du Nord, citadins, riches, inexpérimentés... » [15]. Carmichael ne retient que la dimension « raciale » de cet épisode, écartant sans même les nommer les autres dimensions du problème. Or, la violence symbolique que ces étudiants blancs exerçaient, à leur insu, sur les Noirs pauvres avait peut être beaucoup plus à voir avec leur capital culturel qu'avec la couleur de leur peau. Des gens très démunis culturellement, scolairement, se retrouvaient brusquement à côtoyer les mieux dotés du pays. Les rencontres de 1964 mettaient en présence des inconnusissusdes pôles les plus opposés de la société américaine en pleine ségrégation raciale : pas seulement Noirs et Blancs, mais aussi pauvres et riches, sans diplômes et sur-diplômés, ruraux et urbains des plus grandes métropoles, etc.
L'effet d'imposition du capital culturel sur ceux qui n'en ont pas est une chose bien connue. Ainsi, un Noir frappé de mutisme face à un public composé en partie de Blancs, l'est-il parce qu'il est Noir ou parce qu'il est démuni culturellement et socialement ? A contrario, un Noir fortement doté en capital culturel serait-il véritablement intimidé par des Blancs sans diplôme dans une assemblée ? Aucune de ces questions n'est posée par Carmichael et les militants d'Atlanta du SNCC puisqu'ils ont préalablement réduit la complexité de la situation à sa seule dimension « raciale ».
En outre, une véritable réflexion sur cette question légitime de la capacité à prendre la parole pouvait admettre d'autres conclusions que l'exclusion des militants blancs. Elle aurait pu conduire à l'exigence de formation des militants afin de renforcer leur confiance en eux, pratique traditionnelle du mouvement ouvrier. Et cette formation serait passée notamment par l'exercice du débat contradictoire face à des militants blancs afin de surmonter progressivement les appréhensions. C'est sans doute en ce sens que Eldridge Cleaver accuse Carmichael de sous-estimer les militants noirs : « J'ai toujours eu l'impression que tu sous-estimes l'intelligence de tes frères et sœurs noirs quand tu ne cesses de leur conseiller de prendre garde aux Blancs » [16].
Le parti des Black Panthers est aussi une organisation noire. Mais cette absence de mixité ne renvoie pas à la « crainte paranoïaque [...] du contrôle par les Blancs » que Cleaver croit déceler chez Carmichael. En parcourant les publications des Panthers, on ne trouve pas mise en avant la question de la composition « raciale » de leur organisation. Le parti des Black Panthers est une organisation noire, d'abord parce qu'elle est une organisation du ghetto qui concentre les populations noires, après presque un siècle de ségrégation raciale. Le parti n'a donc pas à se purger de ses membres blancs puisque son inscription territoriale est telle qu'il n'en compte aucun. Il y a donc loin entre une organisation composée d'individus noirs parce qu'elle recrute dans le ghettonoir (héritage ségrégationniste oblige), et une organisation composée d'individus noirs à l'issue d'une purge de ses militants et de l'instauration d'un critère de recrutement racial.
Martin Luther King, quant à lui, s'il estime nécessaire que les Noirs participent largement à la direction du mouvement des droits civiques, insiste sur l'importance de la mixité raciale dans les organisations. « En maintenant nos organisations ouvertes à tous, nous créons le modèle de la société intégrée pour laquelle nous combattons » [17]. La composition de l'organisation doit être une anticipation de la société visée par cette même organisation. Le moyen ne peut jamais être conforme à la fin, mais il doit s'efforcer de s'en approcher, sans quoi il ne conduit jamais à la but recherché, écho lointain sans doute chez King des réflexions de Gandhi sur la dialectique de la fin et des moyens. L'organisation ne peut s'organiser selon des principes hétérogènes à ceux qu'elles visent. La mixité « raciale » au sein de l'organisation est la condition d'une « compréhension interraciale » sans cesse compromise par le monde social, dont les dynamiques anonymes reproduisent en permanence des formes de ségrégation. Martin Luther King écrit : « tout comme la vie, la compréhension interraciale ne naît pas spontanément […]. La compréhension ne naîtra pas tout de suite entre eux ; il faut la créer par un contact permanent » [18]. La « compréhension interraciale » garantie par la mixité des organisations, est au cœur du combat pour l'émancipation.
Florian Gulli 27 avril 2024
[1] CARMICHAEL Stokely et HAMILTON Charles V, Le Black Power. Pour une politique de libération aux États-Unis, Paris, Payot, 2009, chapitre III.
[7] KING Martin Luther, Black Power, Paris, Payot, 2008, page 16.
[8] CRUSE Harold, « The Little Rock National Black Political Convention » in The essential Harold Cruse : a reader, New York, Griffin, 2002, pages 133-134.
[9] CURIE Fabien, « Roosevelt et les Afro-Américans : une nouvelle donne ? » Cycnos, Revel, 2014, Frederick Law Olmsted (1822-1903) et le Park Movement américain et Les années Roosevelt (1932-1945), 30 (2), p. 129
[10] CURIE Fabien, « Roosevelt et les Afro-Américans : une nouvelle donne ? » Cycnos, Revel, 2014, Frederick Law Olmsted (1822-1903) et le Park Movement américain et Les années Roosevelt (1932-1945), 30 (2), p. 137
[12] ROLLAND-DIAMOND Caroline, Black America Une histoire des luttes pour l'égalité et la justice ( XIXe - XXIe siècle), Paris, La découverte, 2019, page 333-334
[13] CARSON Clayborne, In Struggle. SNCC and the Black Awakening of the 1960s, Cambridge London, Harvard University Press, 1995, page 229.
[14] KING Martin Luther King, Black Power, Paris, Payot, 2008, page 16.
[15] CARSON Clayborne, In Struggle. SNCC and the Black Awakening of the 1960s, Cambridge London, Harvard University Press, 1995, page 112.
Nous traduisons ce lundi un texte de nos camarades d'Ill Will. Depuis les États-Unis où les occupations de campus en soutien à la Palestine se multiplient au même rythme que les arrestations de profs et les évacuations manu militari, Ian Alan Paul replace l'ordre libéral répressif en son lieu propre : dans le brasier, c'est-à-dire en enfer. En filant la métaphore d'une dévastation métaphysiquement sanctifiée de bonne conscience, l'auteur pose quelques évidences, à commencer par la plus grave : qu'un génocide ne s'arrête pas de lui-même.
L'ordre libéral qui supervise et administre le génocide en Palestine s'est construit par le mariage entre des valeurs égalitaires et une violence exterminatrice, sur l'association intime de droits prétendument sacrés et de l'enfer qu'ils déchaînent sur le monde. Il faut continuer de livrer des armes, tout en dénonçant et condamnant leur usage. Il s'agit de saluer les manifestations, tout en donnant l'ordre de les étouffer dans les lacrymogènes. Tout brûle donc deux fois, le carburant de la politique libérale et le carburant du carnage libéral, alimentant un brasier dont les feux se déchaînent toujours plus démocratiquement. S'il n'est pas nécessaire de résoudre la tension formelle entre ces idéaux abstraits et ces réalités violentes, c'est parce que le libéralisme repose sur le raffinement infini de cette contradiction. Pour chaque constitution sanctifiée, il y a un camp de détention qui ne fermera jamais ; pour chaque promesse d'égalité, il y a une économie qui impose ses hiérarchies cruelles à tous les domaines de la vie ; pour chaque droit du citoyen, une horde de policiers qui défile dans les rues, ivre de pouvoir.
L'ordre libéral est une posture de surplomb moral dans un monde où s'entassent décombres sur décombres et sous lesquels sont partout creusées des tombes. Il offre au regret et au remord l'occasion d'un bon bol d'air dans un monde où les machines de mort en masse étouffent quant à elles toujours plus de vies. L'éclatante incandescence de l'ordre libéral, sa brûlante dévastation, se manifeste, entre autres, à la Cour Pénale Internationale, organisation qui ne documente chaque détail du génocide en cours qu'afin de les classer dans le dossier des affaires à suivre. Elle est entretenue par des chefs d'État qui parlent du droit sacré de l'autodéfense nationale tout en ordonnant à ceux qui vivent sous les vagues de violence génocidaires de respecter strictement les règles de la guerre. Les présidents d'université alimentent également l'enfer, lorsqu'ils invoquent la nécessité de garantir un environnement d'apprentissage sûr tout en plaçant des snipers sur les toits des campus et en faisant appel à la police anti-émeute militarisée pour embarquer leurs étudiants. Tout comme Thomas d'Aquin s'imaginait que les sauvés d'en haut jouissaient au spectacle des damnés brûlant en bas pour l'éternité, les libéraux abreuvent leurs belles âmes immaculées en contemplant sereinement leur ordre social pulvériser inlassablement toujours plus de fragments du monde. Le Paradis n'est plus que l'administration et la maintenance de l'Enfer qu'il embrase partout.
Rien n'est plus macabre, ironique, que de voir les régimes libéraux, après s'être eux-mêmes définis en s'opposant aux génocides du XXe siècle, coopérer désormais résolument les uns les autres pour faciliter le génocide au XXIe siècle. En effet, les derniers défenseurs du libéralisme devraient se demander non pas pourquoi l'ordre libéral a échoué à mettre un terme au génocide en Palestine, mais bien plutôt pourquoi il le supporte et l'entretient avec tant d'entrain. Les alliances restent solides, le soutien logistique est en place, les flux commerciaux circulent, le système international survit, tandis qu'une population entière est ensevelie sous les gravats en flamme. Qu'est-ce que le libéralisme, si ce n'est l'exigence que ses processus soient respectés, que ses règles soient suivies et que ses élus s'inclinent, même lorsque son désert arase tout sans entrave ? Pour demeurer ouverte et libre, la société doit brutaliser sa population et remplir ses prisons. Pour défendre les droits de l'homme, il faut continuer de tuer à un rythme soutenu. Pour sauver l'âme du libéralisme, aucun écart ne saurait être épargné. Telle est la réalité de l'ordre libéral d'aujourd'hui : une violence généralisée et implacable exercée par ceux qui disent « plus jamais ça ».
Pour le libéralisme, la révolte est une exigence et une nécessité dépassée, valable pour les époques d'hier, mais trop extrême, trop explosive pour le présent. La Rébellion a une valeur à titre mémoriel. Quand elle surgit, vivante – occupation d'un campus ou marche échevelée à travers les rues – elle doit être rapidement réprimée. Il y a, dans le libéralisme, une forme de capture spectaculaire qui ne fait que neutraliser la révolte en la transformant, toujours plus, en image, en histoire apprivoisée à exposer dans les galeries du pouvoir, en résistance réduite avec succès à l'état de chose du passé. L'imagination libérale célèbre la révolte comme représentation tout en travaillant activement à pacifier sa présence réelle. Elle cherche à en consommer le potentiel explosif afin d'en archiver et exposer ce qu'il en reste de cendres. Aspergés de gaz poivre et entravé par collier rilsan, les manifestants reçoivent l'instruction de se soumettre et de se rendre à leur défaite d'aujourd'hui afin de pouvoir être reconnus comme justes demain, de se repentir maintenant afin que, lorsque le combat sera terminé et qu'ils auront perdu, ils puissent être à nouveau rachetés.
La récente vague de protestations contre le génocide en Palestine n'a pas échappé à cette confusion, qui fonctionne comme une forme de pacification interne. Le libéralisme triomphe partout où l'on convainc ceux qui descendent dans la rue de subordonner l'acte de résistance à sa représentation spectaculaire, où l'on estime que la révolte contre le pouvoir n'est finalement jamais qu'un moyen d'être reconnu par les puissants. L'aphorisme d'Arendt selon lequel « le révolutionnaire le plus radical deviendra conservateur au lendemain de la révolution » ne fait que révéler à quel point le libéralisme a colonisé la compréhension de la révolte, à quel point toute forme de résistance ne peut être envisagée que comme un énième dialogue avec le pouvoir seulement voué à se faire représenter plus pleinement en son sein, une autre image à incorporer dans le panorama de la gouvernance libérale. Le slogan « The Whole World is Watching », qu'on entend régulièrement dans les manifestations au moment même où les gens sont jetés à l'arrière des fourgons de police, est significatif du degré d'assimilation de certains à leur propre image. Alors que le problème, bien entendu, est précisément que les gens ne fassent que regarder, que même les insurgés en puissance se mettent à penser qu'être vu est, au fond, une fin en soi, que le désir de reconnaissance l'emporte sur le désir de révolte.
La récupération de la révolte par le libéralisme est ce qui lui permet de demander pardon pour tous ses péchés, d'être perpétuellement lavée et de renaître. La pénitence qu'il paie pour tous ses torts historiques devient une source non seulement de consécration, mais aussi de renaissance. La domination passée est transformée en matière à marketing, en monuments et en musées, preuve du progrès de l'ordre libéral vers la perfection. Les crânes fendus par les flics de Selma sont présentés comme le testament d'une Amérique post-raciale, plutôt que comme l'une des pièces à conviction du dossier de la brutalité raciale qui ne cesse de s'étendre. De même que les sociétés libérales commémorent systématiquement leur propre violence passée pour affirmer qu'elles en ont libéré le monde, elles insistent sur le fait que leur violence actuelle fait partie intégrante de l'ordre libéral et qu'elle doit être préservée pour pouvoir l'absoudre une fois de plus. Tout ordre libéral aspire à vous dominer sans en avoir l'air, vous réprimer tout en se présentant comme le dernier rempart contre la répression.
Sur les vitraux des cathédrales du libéralisme, on trouve des unités de combat exclusivement féminines bombardant des camps de réfugiés dans le lointain, des fabricants d'armes aux conseils d'administration composés de toutes les couleurs de la diversité et des gardiens de prison formés à ne pas mégenrer leurs détenus lorsqu'ils les enferment en cellule à la tombée de la nuit. En embrasant, de manière inclusive, la terre entière de ses flammes, l'Enfer s'approfondit de jour en jour. En diversifiant le combustible, on peut continuer à brûler les vies racialisées, sexualisées et classées – points d'incandescence de l'incendie. Quoique le libéralisme ne puisse pas promettre de modérer sa violence, il s'engage néanmoins à représenter et à reconnaître, au cours de son extension, chaque personne avec toujours plus d'équité. Tout peut être conscrit et scripté. Que brûle l'énergie sauvage de la révolte ! Un saint docile viendra se substituer aux fumées.
L'idéologie présente également un troisième caractère : elle est arme de contre-insurrection. Elle est mobilisée afin d'incorporer et de réabsorber l'énergie de la révolte. Son opération vise à la fragmenter, à déclarer puis aiguiser les divisions entre sauvés et damnés, paroles de raison et cris de folie, le manifestant sanctifié et l'émeutier maudit. Lorsque les autorités libérales dialoguent avec les soi-disant représentants d'une révolte, leur but est de retourner une partie de la révolte contre elle-même. Avant d'envoyer leur propre police, il est souvent utile d'introduire de nouvelles lignes de division en recrutant de nouveaux officiers au sein du mouvement, sous la forme de manifestants qui ont choisi de négocier, d'accepter des concessions, et finalement de coopérer à leur propre répression. On nous avertit que si nous ne trouvons pas place dans le crématorium, si nous ne contribuons pas à y entretenir les feux sans répits, nous prenons le risque d'y être consommés. Tout le monde peut devenir un martyr. Il y a assez de place en enfer pour tout le monde.
Pour que la révolte reste une arme, pour qu'elle vaille en tant que menace, il faut briser l'envoûtement libéral. Nous n'avons pas de temps à perdre avec la quête du confort de la reconnaissance – vertueux dans la défaite – à signaler notre appartenance médiatique au bon côté de l'histoire, alors qu'elle n'est, elle-même, l'histoire, rien de plus qu'un amas d'indifférentes déflagrations. Le succès ne se mesurera pas au degré de représentation concédé par le pouvoir, au nombre d'images d'elle-même qu'accumule la révolte, mais seulement au degré d'abolition de tout pouvoir qui pourrait espérer nous reconnaître un jour.
Pour affronter l'ordre libéral, il faut commencer par reconnaître que le libéralisme ne s'oppose pas à l'autoritarisme mais bien et seulement à l'anarchie ; c'est-à-dire à tout ce qui reste incommensurable au pouvoir, à tout ce qui œuvre à le dissoudre en tant que pouvoir. Si l'autoritarisme se distingue à bien des égards du libéralisme, ils partagent tous deux un même amour du pouvoir et s'attèlent chacun à leur manière à nourrir le brasier de l'enfer. Alors que l'autoritarisme ne sait répondre à la révolte qu'en l'écrasant, le libéralisme l'intègre et la récupère, faisant montre d'une forme de pouvoir plus raffinée. En dernière instance, si l'ordre libéral juge parfois utile de condamner les excès des régimes autoritaires, il n'hésite jamais à coopérer et à s'allier avec eux. L'anarchie, en revanche, le mouvement de destitution de toute forme de pouvoir constitué, est quelque chose que le libéralisme ne peut ni capter ni transformer en carburant. L'anarchie est précisément ce qui refuse d'être représenté et reconnu, ce qui ne peut jamais être définitivement dépeint, digéré ou transformé en image. L'anarchie apparaît toujours de manière furtive, lorsqu'elle plonge dans les flammes du brasier pour les affronter.
L'anarchie ne peut pas être récupérée, elle est toujours trop profane. C'est la raison pour laquelle le libéralisme la soumet aux formes les plus extrêmes de violence et de répression. Il s'agit de l'effacer purement et simplement de la surface de la terre et de lui dénier tout au-delà. C'est aussi pour cela que dès que le libéralisme réprime l'anarchie en suspendant le droit, en s'affranchissant du vernis des normes et en déchaînant librement sa violence, on en vient à facilement le confondre avec l'autoritarisme. Distribuer des tracts entraîne des poursuites pour terrorisme, verser une caution abouti à une perquisition de votre domicile, occuper une forêt avec des tentes pour empêcher sa destruction est sanctionné par une exécution [1]. Interpelez les voyous de l'ordre public libéral lorsqu'ils brutalisent quelqu'un dans la rue et vous finirez jeté au sol et menotté. Le libéralisme ne peut pas tolérer ce qui refuse de jouer le jeu, ce qui choisit de répondre et d'entrer en relation directe avec le monde plutôt que de toujours différer, capituler et se soumettre à ce qui le représente et le réprime si densément.
C'est précisément parce qu'elle échappe au pilier de l'ordre libéral que constitue l'intégration, qu'elle résiste au confinement et au contrôle, que l'anarchie continue de représenter une telle menace. Lorsqu'un navire tente de partir avec des munitions, l'anarchie se manifeste bloquant le port. Lorsqu'une occupation d'université est violemment évacuée, l'anarchie se manifeste en multipliant les nouvelles occupations. Lorsqu'un bus est rempli de personnes interpellées, l'anarchie se manifeste en bloquant les routes qui mènent à la prison. Lorsqu'une personne se fait agripper en pleine rue par un policier, l'anarchie se manifeste par une foule qui l'entoure et le libère. Lorsque les représentants officiels tentent de faire la distinction entre les bons et les mauvais manifestants, l'anarchie brouille les frontières du conflit, redistribue les coordonnées de ce qui est en jeu et invite de plus en plus de personnes à rejoindre la lutte. Lorsque les autorités exigent que tout le monde s'identifie, l'anarchie se propage comme autant de masques protégeant les visages de la foule. Et lorsque les détenteurs du pouvoir exigent de négocier avec les représentants de la révolte, l'anarchie répond que « personne ne pourra jamais nous représenter ». Pour l'anarchie, il n'y a pas de besoin d'être racheté ou rendu juste, pas de désir d'être oint ou de s'élever à une place supérieure, mais seulement une lutte contre le pouvoir partout où notre monde et ses habitants continuent de brûler.
Une fois qu'un génocide a commencé, il ne s'épuise jamais de lui-même. Il y a toujours quelque part, quelque chose, à consumer. Le brasier s'étend et les flammes grandissent, tandis que l'ordre libéral veille à ce qu'elles brûlent égalitairement et sans discrimination. Les génocides ne s'arrêtent que lorsqu'ils sont vaincus, lorsqu'ils sont contraints de s'arrêter. Dans la révolte contre l'ordre libéral, il existe une chorégraphie insurrectionnelle et impie qui travaille à destituer l'enfer que le pouvoir a partout construit, qui aspire à destituer tout ce qui domine et à démanteler et détruire ce qui maintient le brasier allumé. Celles et ceux qui s'aventurent à éteindre ce qui nous incinère libéralement, savent qu'ils y trouveront plus de joie et de richesse que dans toutes les promesses de paradis.
Le philosophe Alain Brossat s'apprête à publier Un peuple debout – La Palestine en lutte contre la colonisation israélienne (L'harmattan). Nous en présentons ici quelques « bonnes feuilles » où l'on apprend comment le « terrorisme » est un « vocable pourri » qui sert les fins de l'« opération othering », où la scène primitive de la guerre coloniale reste la Nakba et se fonde sur un « bellum internecinum » (une guerre d'extermination), où l'on déjoue, enfin, certains sophismes pour nous sortir des régimes de terreur.
Opération Othering
L'un des moyens de la propagande médiatique en France consiste dans le recours perpétuel aux mots « terrorisme », « terroristes ». Que révèle cette façon univoque de présenter les choses ?
Dans la langue corrompue des élites gouvernantes, des médias et de faiseurs d'opinion de l'Occident global, la qualification de « terrorisme » qui s'est immédiatement imposée en guise de penser/classer de l'action offensive conduite par le Hamas, tout comme les rapprochements avec le 11 septembre, ont une vocation déterminée : il s'agit d'une opération performative d'othering tout à fait exemplaire : seuls des « autres » totalement étrangers à notre monde, celui de la civilisation et de la démocratie, peuvent être les auteurs d'une opération aussi barbare. Il s'agit bien, à cette occasion, de tracer une frontière infranchissable entre ces autres qui osent recourir, en état évident de légitime défense à la violence (Gaza fait l'objet d'un siège et d'un blocus particulièrement draconiens) – et nous-mêmes – l'étiquetage immédiat de l'action conduite par le Hamas comme terroriste trouve donc sa contrepartie naturelle dans l'affichage tout aussi immédiat de la solidarité sans condition des démocraties occidentales avec Israël. A cette occasion et comme par automatisme, c'est la machine identitaire qui se remet en marche, dans toute son abjection : nous voici tous Israéliens, comme nous fûmes, « tous Américains » au lendemain du 11 septembre, sans exception ni échappatoire. Et ce « nous », c'est le tout de la civilisation, sans reste – ce qui s'en sépare, s'y oppose ou lui résiste, quelles que soient les manières dont ce nous de la total-démocratie blanche impose ses conditions, c'est du terrorisme, de la barbarie, cela s'exclut soi-même du territoire de la vie commune et du monde humain. On a vu, après le 11 septembre, toutes les beautés de cette relance forcenée du principe d'identité. On va le voir à nouveau dans les temps qui viennent ; il y eut (et il y a encore) Guantanamo, les vols noirs de la CIA, la chasse à l'islamiste tous azimuts ; il y aura désormais ces appels décomplexés à mettre un point final à l'odieuse « question palestinienne » – les virer en masse de leur terre ou bien, les faire crever à petit feu de faim, de soif, d'absence de soins et d'électricité, comme Israël, dès le lendemain de l'opération éclair conduite par le Hamas, a commencé à le faire – ou une combinaison des deux : déportations + assèchement des conditions élémentaires de la survie pour les Palestiniens.
Mais ce qui trouble, bien sûr, c'est la facilité avec laquelle l'opinion moyenne, dans les espaces du Nord global, adopte ce vocable pourri de « terrorisme ». C'est que, pour la classe moyenne blanche en particulier, barricadée dans sa condition immunitaire, le Palestinien qui s'expose à la mort pour la cause de son peuple et pour sa foi ne peut être qu'un autre absolu, un alien d'une très inquiétante étrangeté – son courage, son héroïsme, son sacrifice, la puissance de son geste accuse par plus d'un trait l'inconsistance et l'inanité, la pauvreté de ceux qui, pour rien au monde, n'iraient exposer leur précieux capital humain, individué à mort, pour aucune cause au monde. La qualification des combattants palestiniens qui ont sacrifié leur vie pour la cause palestinienne, lors de cette opération, comme dans tant d'autres, en tant que « terroriste », cela relève ici d'une pure abréaction d'un monde dont les conditions demeurent envers et contre tout irréductibles au nôtre, d'une hétérotopie inconcevable dans laquelle un chahid est un chahid, avec toute la gloire qui s'attache à son nom. Et derrière tout cela, bien sûr, il y a aussi, la toute-puissante haine de l'islam en tant que cette religion demeure, dirait-on, aujourd'hui, la seule qui soit suffisamment vivante pour soulever, à défaut de pouvoir la renverser pour de bon, la montagne de la machine de guerre israélienne. Là aussi, c'est le ressentiment contre ce qui les surplombe, et de très haut, ce qui demeure hors de leur portée, qui anime les interminables cohortes de l'islamophobie consensuelle – une espèce qui ne croit plus à rien qu'à sa petite cuisine du moment et à la dernière en date des innovations en matière de police des mœurs ne saurait avoir la moindre intuition des dispositions dans lesquelles le jeune homme, à peine un adulte, qui part au combat, sachant qu'il n'en reviendra pas, sauf miracle, prend congé de ses proches avant de s'enfoncer dans la nuit, son arme à la main. Il n'existe aucune commune mesure entre ceux qui, tout naturellement, gravent le matricule du terrorisme sur la mémoire de ce brave (au sens où l'étaient les Indiens qui tombaient sous les balles des fusils à répétition des conquérants en tuniques bleues l'étaient) et ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour exposer au monde, une fois encore, que les Palestiniens sont un peuple debout.
Quand le colonisé prend les armes
La chose est constante : quand le colonisé prend les armes, ce n'est pas pour conduire une guerre juste et élégante alignée sur la Convention de Genève, c'est pour en finir avec ce qui l'exténue, ce qui commence par l'extermination de toute incarnation de la figure générique du colon et de la colonisation qui lui tombe sous la main. C'est du Fanon de base. Du coup, ceux qui, avec leur cœur gros comme ça, vivent confinés dans l'horizon de la déploration et du blâme, perdent tous leurs repères, ils ne reconnaissent plus dans le barbare (l'esclave révolté) d'aujourd'hui la malheureuse victime d'hier et, dans leur désarroi, leur déception, en viennent rapidement à se retourner contre leurs protégés d'hier – puisque vous voici mués en « terroristes », ne comptez plus sur nous pour vous défendre, tout au contraire : prêts à adhérer à la sainte-alliance contre le terrorisme palestinien et international.
La première des urgences, donc, à l'heure où les dirigeants israéliens proclament que leur aviation s'apprête à faire de Gaza un nouveau Dresde, ce sera d'établir solidement que le Hamas s'est rendu coupable de crimes contre l'humanité ; qu'il importe que, toutes affaires cessantes, ses dirigeants soient traduits devant une juridiction internationale adéquate, l'État d'Israël s'y présentant dans la position avantageuse du plaignant…
Le défaut de l'armure des humanistes/humanitaires à la Camus ou Victor Serge, ici, c'est Facebook – s'il fallait qu'ils fabriquent un message indigné chaque fois que l'armée israélienne fait une descente dans un camp palestinien, à Jénine ou ailleurs, dans une ville où les Palestiniens sont ghettoïsés et terrorisés par les colons fascistes, comme Jéricho, chaque fois que l'aviation israélienne détruit un immeuble ou deux à Gaza, au prétexte que la famille d'un chef terroriste y vivrait, ils n'en finiraient pas et ils n'ont pas que ça à faire. Alors, ils laissent tomber, ils font comme tous les autres, ils se soumettent au régime de la normalisation de la terreur et l'attrition exercées par l'État d'Israël contre les Palestiniens. Ils réservent leurs messages indignés pour les grandes occasions – à moins de cent morts, ça demeure de la routine, le business as usual de l'État hébreu dans son traitement énergique de la question palestinienne.
Mais que sur ce fond de soixante-quinze ans de terreur et d'attrition ininterrompus, fasse irruption sur un mode strident cinq minutes, non, deux jours de contre-terreur palestinienne, et voici les messageries qui vrombissent, chauffées à blanc – insupportables actes de barbarie, crimes contre l'humanité, fanatisme sans bornes, etc. C'est ici, au tournant de l'activisme sélectif sur Facebook, que les philistins sont attendus : au fond, ce qu'ils ne supportent pas, mais vraiment pas, c'est que ce soient des Blancs qui meurent – je ne dis pas des Juifs afin d'éviter d'aggraver mon cas, mais aussi parce que ce qui est fondamentalement en jeu ici dans l'indignation collective, c'est bien cela : la solidaritéd'espèce. Les autres, quand ils souffrent du fait du colon blanc, on les plaint, un peu ou beaucoup. Mais sans aller jusqu'à désigner le persécuteur comme un ennemi de l'humanité et en tirer les conséquences – il est blanc.
Cependant, que le colonisé se saisisse de ce qu'il a sous la main, le couteau ou l'équivalent, qu'il commence à égorger ce qui a le visage de l'ennemi, et le voici exclu à jamais des rangs de l'humanité. La façon dont le grand juge blanc évalue les crimes des uns et des autres obéit à une logique spécique, raciale – la raison, d'ailleurs, pour laquelle la colonisation est rarement associée par les juristes et les professeurs de sciences politiques blancs au génocide. Et pourtant : les nazis préparaient leurs exterminations en secret, les Israéliens, eux, sont tellement assurés de leur bon droit et de leur impunité qu'ils proclament à l'avance qu'ils vont transformer en désert inhabitable, à la romaine ou à la grecque, la moitié de la Bande de Gaza – ils auraient tort de s'en priver, d'ailleurs, les gouvernements occidentaux observent un silence équivalant au consentement. Pour un peu, on considérerait l'« ordre » intimé par les autorités israéliennes à la population de Gaza d'évacuer la ville comme un geste humanitaire. Mais non : c'est le supplément cynique et nihiliste d'un crime innommable qui se prépare et se conduira en toute impunité.
bellum internecinum
Ce qu'ont oublié (sciemment ou par absence de réflexion) la très grande majorité des commentateurs de l'opération conduite par le Hamas, constamment portés à tonner contre la barbarie du massacre indiscriminé des civils, c'est que les règles de la guerre coloniale, c'est le plus fort, le colonisateur, qui les fixe. Le colonisé ne fait, en matière de violence destinée à terroriser, que se régler sur son exemple. Ce qui est tout particulièrement le cas dans l'épisode qui nous occupe ici. La scène primitive de la guerre coloniale dans le contexte de laquelle la population civile est frappée de façon massive, systématique et indiscriminée, avec son cortège de massacres, d'expulsions et de déportations (autant de violences destinées à inspirer la terreur à ceux qui les subissent), c'est la guerre qui conduit à l'établissement de l'État d'Israël, et dont la Naqba est partie intégrante. De ce point de vue, on est fondé à dire que la violence coloniale, la guerre perpétuelle faite au colonisé, c'est une chose qu'Israël, comme État et puissance, a dans le sang..
Dans l'histoire de la colonisation européenne, occidentale, on a vu parfois s'imposer dans les pays colonisés, un certain ordre colonial, c'est-à-dire une certaine stabilité qui, même si l'existence de la colonie, sous quelque forme que ce soit, suppose la permanence d'un certain état d'exception, pour les colonisés, pouvait créer l'illusion que l'état de guerre entre colonisateurs et colonisés était suspendu. En Israël/Palestine, une telle illusion n'a jamais pu prendre racine, les Palestiniens n'ont jamais accepté la dépossession dont ils ont été victimes et les Israéliens n'ont jamais entrepris la moindre démarche en vue de réduire l'acuité du différend qui les oppose à ceux qu'ils persistent à appeler, avec mépris, « les Arabes ». Non seulement ils n'ont pas accepté de discuter de la question des réfugiés et de leur retour, mais ils ont au contraire constamment poussé les Palestiniens à choisir le chemin de l'exil, par des moyens violents ou par ruse, par des pratiques d'attrition sans cesse renouvelées, en même temps qu'ils poursuivaient, inlassablement, leur Drang nach Osten en Cisjordanie, dans la perspective de l'établissement du « Grand Israël » [1]. Ils n'ont pas fait preuve de loyauté lors de l'épisode des Accords d'Oslo, profitant alors de l'amateurisme des négociateurs palestiniens pour assurer la poursuite de leur mainmise sur les territoires occupés [2]. Leur mentalité coloniale, avec ce mélange d'arrogance et de mépris pour le colonisé qui la caractérise (fondée ici sur la plus fragile des constructions identitaires, sur le plus imaginaire des préjugés raciaux), ne s'est jamais démentie.
Dans ce contexte, ce qui s'est sédimenté, dans la relation entre Israël comme puissance, incluant les Israéliens comme population, et les Palestiniens comme peuple, peuple national et corps collectif vivant, c'est une véritable guerre des espèces. L'affect qui circule ici d'une « espèce » à l'autre, l'affect en partage, la seule chose en partage, peut-être, c'est la haine. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la façon dont chacune des parties en présence, dans l'ordinaire de sa condition, prononce le nom de l'autre, l'intonation qu'elle y met. De cette situation, le colonisateur (et son idéologie mortifère, le sionisme) porte la responsabilité pleine et entière.
Ce ne sont pas des ennemis d'un jour, d'un temps, d'un chapitre d'histoire qui s'affrontent ici, comme dans les guerres nationales intra-européennes aux XIXe et XXe siècles – des ennemis avec lesquels on est voué à se réconcilier au chapitre suivant de l'histoire du continent. Le poison colonial a infecté les formes même de l'hostilité et secrété de l'immémorial. D'où les déchaînements de haine, avec les conduites hyperviolentes et massacrantes qui les accompagnent, quand la marmite explose. Ce n'est pas une guerre de faible intensité, et qui, à ce titre, serait en fin de compte sous contrôle, comme l'imaginaient les aveugles et les complaisants qui, jusqu'aux événements récents, considéraient la question palestinienne comme « réglée » – au profit d'Israël et de l'Occident tout entier, bien sûr. C'est au contraire une bellum internecinum (une guerre d'extermination) qui, parfois, se repose. La situation coloniale crée des conditions qui se comparent à celles d'une zone sismique ou volcanique : on ne sait pas quand la terre tremblera, quand le volcan entrera en éruption – mais cela arrivera un jour ou l'autre, c'est l'irrémissible, l'insurmontable – la violence, les morts et les décombres en forme de destin annoncé, l'horizon indépassable de la situation coloniale.
Dans un contexte de guerre coloniale, un colon n'a pas le même statut de « civil » que dans une guerre opposant des peuples de même condition, des États-nations. Les colons sont souvent armés, ils forment fréquemment des milices, montent des expéditions punitives contre les colonisés (les « indigènes ») lorsque ceux-ci deviennent indociles – c'est le cas, par exemple, à Sétif, Guelma et Kherrata, lors des événements de Mai 1945 [3], comme c'est le cas, fréquemment, en Cisjordanie occupée où les colons armés se livrent périodiquement à des exactions contre les Palestiniens, sous la protection de l'armée. Dans un contexte de guerre coloniale, la distinction entre civils et militaires tend souvent à devenir floue. En Israël, à l'origine, les kibbutzim sont autant des postes militaires que des lieux utopiques d'expérimentation de nouvelles formes de vie collective – voir, à ce propos le roman sioniste d'Arthur Koestler [4], La tour d'Ezra. Ils n'ont pas cessé de l'être après la fondation de l'État d'Israël. Les innombrables réservistes ont, dans cette stratocratie exemplaire, un statut mi-civil, mi-militaire.
D'autre part, une des caractéristiques essentielles de la guerre coloniale est celle-ci : pour le colonisateur, le colonisé qui se soulève est ce qu'était pour les Romains l'esclave révolté – aucun droit, aucune protection légale ne s'appliquent à lui, lorsqu'il prend les armes, ses combattants sont considérés par le colonisateur non pas comme une armée régulière mais comme des bandes de rebelles – pendant la guerre d'Algérie, cette désignation (les « rebelles ») faisait autorité, du côté de l'autorité et de la presse française – donc des irréguliers, des « bandits » qu'aucune loi de la guerre, aucune convention ne protège. Il en découle que les blessés et les prisonniers peuvent être torturés et abattus sans autre forme de procès, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de traces. Ces pratiques étaient de règle pendant la guerre d'Algérie, tout comme, dans un contexte différent, elles sont routinières dans les territoires occupés par Israël – les combattants armés sont ciblés, traqués, abattus comme des criminels et des nuisibles. À Gaza, les chefs des mouvements résistants armés, le Hamas et le Djihad islamique, font l'objet de tous les soins du repérage par les moyens électroniques les plus sophistiqués, en vue de leur assassinat au moyen de missiles et maintenant de drones – généralement, au passage, leurs familles et le voisinage ne sont pas épargnés par ces frappes – mais qu'importent ces détails : les enfants et les voisins d'un chef rebelle peuvent-ils sérieusement prétendre au statut de « civils » ? [5]
Du régime de terreur
Le régime de terreur, c'est celui qui consiste très précisément à exercer des représailles sur les populations, à les massacrer et terroriser en les soumettant à des bombardements massifs, au prétexte de traquer des terroristes utilisant lâchement ces populations comme « boucliers humains ». Mais ce que montrent les bombardements massifs destinés à faire table rase de Gaza, c'est bien que leur cible effective, c'est la masse humaine elle-même, qu'il s'agit de réduire, en l'exténuant et en la décimant, à une pure condition de survie, prélude à une purification ethnique. Sous la traque aux « terroristes », c'est la guerre de conquête qui se poursuit, et qui, plus que jamais, bat son plein. Ce qui est en cours à Gaza actuellement, c'est la dernière (provisoirement) des guerres de conquête coloniale conduite par une puissance blanche, celle qui est censée venger, enfin, la perte des empires et de plus récentes déroutes (en Afghanistan, dans le Sahel...).
La guerre contre le terrorisme, cela reste, en général, le masque et l'alibi de la défense et la promotion par l'Occident global de ses « grands espaces » et chasses gardées : le Moyen-Orient et ses réserves pétrolières (entre autres), la Françafrique sahélienne jusqu'aux récentes déconvenues, la péninsule coréenne et le Japon ami placés sous la menace du « terrorisme nucléaire » nord-coréen, etc.
Le nuage de poussière, particulièrement dense en ce moment, déployé dans l'Occident global autour du terrorisme, a pour vocation de rendre indiscernable une vérité tant massive qu'élémentaire : la terreur a toujours fait partie des moyens de la politique, entendue ici dans son sens le plus extensif, et pour autant notamment que le domaine politique n'est jamais entièrement séparé de celui de la guerre. Les proliférations discursives dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les otages ont cette fonction très distincte : nous faire oublier la persistance de cet usage du terrible-terrifiant-terrorisant, dans la politique des États et des puissances légitimées ; la terreur, cela doit demeurer toujours le fait de l'autre et sa marque d'infamie, ce qui le définit non pas seulement comme ennemi du moment, mais, structurellement, comme ennemi de la civilisation. Derrière les proliférations discursives autour des mots-qui-font-peur (terrorisme, terroriste), se profilent toujours la guerre des civilisations.
Le terroriste appartient à une espèce, il s'identifie à un faciès – voyez les séries américaines à ce propos. Cette espèce porte tous les signes d'une altérité radicale qui en fait l'antagonique même de la civilisation blanche ; elle entretient de solides affinités électives avec la violence et le fanatisme – d'où, la facilité avec laquelle, dans les démocraties libérales du Nord global la figure du Palestinien peut être superposée à celle du terroriste. D'où l'infinie tolérance des opinions occidentales à l'endroit de ce qui s'affiche comme contre-terrorisme : la destruction du peuple palestinien par l'appareil de terreur de l'État israélien.
Jadis et naguère, en Occident, la terreur comme moyen d'affirmation de la puissance, comme figure de la souveraineté, s'associait à des régimes ou des personnages extrêmes, elle était constamment alliée à l'exception – la Terreur sous la Révolution française (ou la dictature bolchévik), les régimes fascistes, notamment italien et allemand... Aujourd'hui, la terreur s'est trouvée intégrée, au cœur de la police de l'hégémonie, aux dispositifs « normaux » mis en œuvre par les démocraties occidentales pour combattre ce qui fait obstacle à l'expansion de leur puissance,c'est-à-dire à la « total-démocratisation » du monde qui constitue la ligne d'horizon des stratèges du bloc hégémonique. Plus la terreur pratiquée par les États (les démocraties du Nord global en particulier) est technologique, bureaucratique, associée à la notion du maintien de l'ordre global, et plus elle est normalisée aux yeux des opinions occidentales, vertueuse, presque ; inattaquable sur le fond, ses exactions trop visibles tombant régulièrement dans la catégorie des bavures, des accidents et des dommages collatéraux. Plus, du même coup, les actions « mineures » de contre-terreur pratiquées par les damnés de l'hégémonie (ici, les Palestiniens non pas seulement comme peuple puni mais comme peuple auquel le droit à l'existence même est dénié) heurtent la sensibilité des habitants desgated communitiesmentales du monde occidental blanc – comme si le guerrier qui tue artisanalement à l'arme blanche incarnait une figure de la barbarie infiniment plus abjecte que le pilote de F17 qui lâche sa cargaison de missiles sur un quartier surpeuplé, dans un camp à ciel ouvert où est captive une population de réfugiés. « Terrorisme » est le mot qui, dans ce contexte, sert à désigner le régime de violence « intempestif », archaïque, auquel a recours, par la force des choses, l'opprimé qui n'a pas les moyens de recourir à la terreur industrielle et technologique. C'est cette pauvreté en moyens qui, aux yeux des opinions occidentales enfermées dans leurs bulles immunitaires, le désigne comme un fanatique et un barbare.
Alain Brossat
[1] Voir, pour un exemple probant de ces techniques destinées à vider la Palestine de sa population autochtone, l'article de Hadeel Assali « Diary », in London Review of Books, 18/05/2023, relatant l'exil forcé de Palestiniens au Brésil et au Paraguay, après la guerre de 1967. L'auteure cite le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, disant des Palestiniens : « I want them all to go, even if they go to the moon. »[« Je veux qu'ils s'en aillent tous, même s'ils doivent aller dans la lune. »]
[2] Voir sur ce point le témoignage et les analyses d'Edward Saïd, D'Oslo à l'Irak, Fayard, 2003.
[3] Voir sur ce point : Jean-Louis Planche, Sétif 1945 : histoire d'un massacre annoncé, Perrin, 2006.
[5] On s'étonne, dans nos chaumières, de la férocité avec laquelle les combattants du Hamas engagés dans l'opération du 7 octobre ont assassiné les Israéliens de toutes conditions qu'ils rencontraient. Mais qui se souvient du nombre de dirigeants et de cadres du Hamas victimes des assassinats plus ou moins ciblés commis par l'armée israélienne, à commencer par le cheikh Yassine, l'un des fondateurs du mouvement ?
Ce texte est la retranscription d'une interview d'Adi Callai réalisée par Silver Lining sur WCBN 88.3 FM à Ann Arbor le 27 octobre 2023. Cette interview a été considérablement augmentée et mise à jour à la lumière des événements plus récents. Adi Callai, qui anime la chaîne youtube Rev & Reve, est une personne juive antisioniste engagée, née à Jérusalem, dont les recherches portent sur la philosophie militaire. [1]
Tout d'abord, pouvez-vous préciser le contexte de la situation à Gaza et la perception qu'en avaient les Israéliens avant le 7 octobre ?
Adi Callai (AC) : Oui. Gaza est une zone libre de tir (free kill zone) et un « camp de concentration » (je ne fais que reprendre les termes de Giora Eiland, directeur du Conseil national de sécurité israélien, en 2004) depuis bien longtemps, bien avant le 7 octobre.
Dans ces conditions, la position la plus radicale découle directement de la question la plus simple : les Palestiniens sont-ils des êtres humains ? Si vous répondez oui à cette question, sans ambiguïté et sans réserve, vous êtes une cause perdue pour le sionisme. Car si les Palestiniens sont des êtres humains, alors leur autodéfense est légitime et la défense de leur existence est, en permanence, nécessaire.
Gaza, cette boîte noire, ce parc à bestiaux où s'entassent les réfugiés du nettoyage ethnique de la Palestine de 1948. Peut-on penser à ses habitants comme l'on penserait à l'un des nôtres. Peut-on imaginer être enfermés, emprisonnés, dans une petite bande de terre pour toujours, sans autre raison valable que d'être nés au sein d'une ethnie spécifique ? Cet endroit a été coupé du monde à des degrés divers depuis 1948. C'est un endroit qui, depuis au moins 2003, a connu de multiples opérations militaires dévastatrices à grande échelle. Depuis 2003 et avant le 7 octobre, les habitant.e.s de Gaza avaient survécu à douze de ces opérations, avec un bilan de plus de 8000 morts. Depuis, ce nombre s'élève à plus de 40000. Et à chaque minute, on apprend qu'il y a de nouveaux morts à Gaza, victimes des tirs israéliens, mais aussi de la famine. Pas de carburant, pas de nourriture, pas d'eau, pas de médicaments. Tout ce qui arrive est comme « une goutte d'eau dans la mer », pour citer des responsables de l'ONU – un endroit que ces responsables avaient déjà déclaré « invivable », impropre à la vie humaine, en 2018, et qui, en 2006 déjà, a connu ce qu'Ilan Pappé avait alors appelé « un génocide progressif ».
Voilà le contexte auquel il faut se référer lorsqu'on pense aux attaques du 7 octobre. Puis, nous devons nous demander, que ferions nous en pareil cas ? Acquiescer et mourir ? Ou bien se battre ?
Et si vous vous battez, alors comment ? George Orwell a raconté l'histoire de Gandhi à qui l'on posa cette question, au sujet des Juifs d'Europe, en 1938, avant l'Holocauste. Gandhi déclara que les Juifs devraient organiser une sorte de suicide collectif massif pour montrer au monde la brutalité des nazis. Alors le monde serait obligé d'intervenir [2]. Orwell pensait qu'il s'agissait d'une proposition tordue. Mais les Palestiniens, en réalité, ont en quelque sorte fait cela en 2018-19, pendant la période de la Grande Marche du Retour, l'équivalent palestinien de la marche du sel en Inde. Le premier jour, environ trente mille Palestiniens ont marché en direction du mur, et des tireurs d'élite israéliens ont tiré et abattu des manifestants, non armés. Des milliers de personnes ont été blessées et plus de 60 personnes ont été tuées, rien que le premier jour. Le monde n'a rien fait. Les politiciens libéraux ont émis de vagues condamnations, souvent contre la violence survenue des deux côtés. Imaginez regarder cela et que la seule chose que vous fassiez soit de condamner la violence des deux côtés.
Donc que feriez vous ? L'ancien Premier ministre israélien Ehud Barak – l'architecte du siège de 2007, que l'on considère généralement comme un sioniste libéral – a répondu lui-même à cette question en 1998, en déclarant qu'il aurait rejoint la résistance palestinienne armée s'il était né de l'autre côté.
Nous, « israéliens », pensons à Gaza comme à un lieu qui regorge de violence, qui stocke la violence en quelque sorte. Elle retient les réfugiés, lesquels doivent nous haïr terriblement pour ce que nous leur avons fait. C'est également ainsi que les Américains considèrent les prisons, comme des lieux où la violence est stockée, où elle est contenue, retenue, pour que nous n'ayons pas à y penser. Mais en réalité, la prison produit de la violence, et celle-ci déborde de la prison pour s'infiltrer dans nos vies qui, à première vue, en étaient tenues éloignées. C'est pourquoi les questions morales sur la violence sont hors de propos.
Pouvez-vous nous raconter les événements du 7 octobre ?
AC : J'essaierai autant que possible de m'en tenir à des observations vérifiables. Il est très facile de verser dans l'analyse moralisatrice, et de toute évidence nous ne pouvons pas l'éviter, n'est-ce pas ? Mais nous devons essayer de comprendre ce qui s'est réellement passé. Et ce qui s'est passé, dans la mesure où nous sommes capables d'extraire certaines choses de cet océan de désinformation et des opérations psychologiques en cours... Ce qui s'est passé donc, je l'ai recueilli grâce à des GoPros, des images de surveillance, des témoignages, et j'ai lu de manière compulsive tout ce que j'ai pu trouver : spécialistes militaires, témoignages, médias des deux côtés du mur. Ce qui s'est passé, c'est que les factions de la résistance armée à Gaza – en premier lieu, Harakat al-Muqawama al-Islamiyah, le mouvement de résistance islamique, le Hamas, mais aussi le Jihad islamique palestinien (PIJ), le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), qui est une organisation marxiste-léniniste, et d'autres factions – ont lancé une opération de guérilla méticuleusement exécutée, qui s'est immédiatement transformée en insurrection populaire, contre les bases militaires et les colonies entourant la bande de Gaza, le 7 octobre 2023.
Vers 6 heures du matin, heure locale, la résistance [3] a déployé un large éventail de forces – totalisant environ 3000 combattants – sur mer, sur terre, dans les airs et dans des souterrains. Ils ont commencé par ce que les Israéliens appellent une « diversion », en lançant une attaque de missiles d'une ampleur inhabituelle, ciblant ce que l'on appelle l'enveloppe de Gaza et la côte, jusqu'à Gush Dan (la zone métropolitaine de Tel-Aviv). Simultanément, ils ont attaqué les systèmes de surveillance panoptique d'Israël et leurs caméras au-dessus et autour de Gaza, à l'aide de ce qui semble être des drones commerciaux relativement bon marché dotés de capacités explosives bricolées sur le tas. Puis ils se sont approchés de la clôture et l'ont franchie grâce à de multiples unités de l'armée de guérilla, faisant sauter les clôtures autour de Gaza en de nombreux points à l'aide d'explosifs spécialisés, et posant des rampes métalliques sur lesquelles des motocyclistes armés, par groupes de deux, pouvaient rouler rapidement. Par la suite, des engins de chantier, tels que des bulldozers et des pelleteuses, sont venus élargir les brèches de manière à ce que des camionnettes et des voitures puissent passer, transportant d'autres combattants armés. Certaines vidéos montrent que bien avant 8h du matin d'autres factions (dans cette vidéo on peut voir les Mujahideen Brigades) étaient prêtes à participer au soulèvement, déjà en uniforme et armées. Ces forces ont complètement submergé les défenses israéliennes dans de nombreux endroits, de façon coordonnée, prenant le contrôle du poste de frontière d'Erez – qui est le principal point de contrôle séparant Gaza du reste du monde (avec Rafah, qui sépare Gaza au sud, de l'Égypte) – capturant des soldats en sous-vêtements dans leurs bases, s'emparant de colonies entières, tuant des centaines de soldats et de civils israéliens – le nombre de morts s'élève actuellement à 1563 [4] – tuant et enlevant de hauts responsables de l'armée, tuant également un maire, le chef de l'autorité municipale de l'enveloppe de Gaza, et faisant entrer plus de 200 personnes dans la bande de Gaza.
Il faut tout de même garder ceci à l'esprit : ce sont principalement des sources qui proviennent du gouvernement israélien. Sans une enquête indépendante, nous ne saurons probablement jamais ce qui s'est réellement passé durant ces premières heures. Si l'on a certaines images et des preuves de Palestiniens tuant des Israéliens non armés et des résidents étrangers qui se cachaient ou tentaient de fuir, nous ne connaissons pas l'étendue du phénomène. Israël affirme que les centaines de civils tués le 7 octobre l'ont été « par le Hamas », mais des publications israéliennes ont également confirmé que des dizaines d'entre eux ont été tués par des tirs israéliens. Israël ayant refusé de manière agressive toute enquête indépendante, l'on continue d'ignorer le nombre exact de civils israéliens tués par leur propre armée. Il est évident, aussi, que de nombreux gazaouis non affiliés ont rejoint l'attaque et ont kidnappé des israéliens. Ce qui s'est passé une fois les murs transpercés, une fois que les portes se sont ouvertes, c'est que des milliers de personnes résidant à Gaza, ont rejoint l'assaut, lequel est donc devenu une évasion de prison et un soulèvement. L'on peut voir des vidéos où des gens de Gaza sortant de l'enceinte, embrassent le sol de l'autre côté, et retournant à l'intérieur. Puis l'on voit aussi des gens à bicyclette, d'autres sur des béquilles, ou par tous les moyens imaginables, continuer à avancer du côté israélien. Des bases militaires et des colonies ont été pillées – des véhicules militaires et des chevaux ont été expropriés –, certaines personnes ont aussi directement participé aux attaques, des gamins ont jeté des pierres sur les postes de défense de l'armée israélienne (Tsahal) aux côtés de combattants portant des armes légères.
Dans mes lectures boulimiques, j'ai trouvé l'article d'un journaliste israélien d'Haaretz où il raconte qu'il s'est rendu dans un des hôtels près de la mer Morte où les habitants de l'Enveloppe furent relogé, et demande aux habitants ce qu'ils ont vu. Une personne dit avoir vu des ados avec des pierres et des machettes aux côtés de combattants très équipés portant l'uniforme du Hamas. Je ne suis pas sûr que ce soit vrai, je n'ai jamais vu une machette en Palestine. Nous avons également vu des fake news provenant d'un peu partout à travers le monde, y compris d'Amérique latine. Je me rappelle en particulier d'une vidéo terrible datant de 2013 où l'on voit une femme brûlée. Il est donc possible que cette personne ait, là aussi, mélangé son récit avec des vidéos venues d'Amérique latine où l'on voit effectivement des machettes. Mais ce qui est certain c'est que l'on trouve les éléments d'un soulèvement populaire dans ces événements, une fois les portes enfoncées. Cela me rappelle d'autres rébellions, des révoltes d'esclaves, vraiment, où l'on voit une avant-garde organisée ou une clandestinité organisée mener l'attaque dans l'intention d'ouvrir les portes, s'emparer des armes, armer le peuple, et laisser s'exprimer la spontanéité des masses. Fanon parle de ça, dans le second chapitre des Damnés de la terre. Il y est question du déclenchement de la spontanéité des masses, laquelle est proprement incontrôlable [5]. Une fois que la rage des dépossédés se déchaîne, on ne sait jamais ce qui va se passer. Il se peut qu'une bonne partie soit atroce, n'est-ce pas ? C'est possible. C'est quelque chose que nous devons bien sûr examiner, qu'il faut affronter, sans verser dans une forme de panique viscérale qui justifie un génocide.
Par analogie, on peut faire le pont avec la révolte de Nat Turner, durant laquelle des dizaines de blancs de Virginie furent tués, y compris des femmes et des enfants. On peut penser à John Brown, où l'idée était de prendre l'arsenal de Harpers Ferry, puis de libérer les esclaves, tuer les propriétaires d'esclaves, armer les esclaves et enfin démarrer une révolte qui mettrait à bas l'esclavage dans le Sud. Certaines personnes y ont vu une sorte de répétition générale avant la Guerre civile américaine (dite Guerre de sécession en français). Mais cela a échoué, John Brown fut exécuté et de nombreux massacres terribles perpétrés. Reste qu'aujourd'hui, la manière dont on se souvient de cet épisode, n'a rien à voir avec la manière dont on en parlait à l'époque. Je veux juste que les lecteur.ice.s prennent la mesure de leurs propres réactions viscérales, qu'ils pensent à la manière dont ils ont pu voir les infos le 7 octobre, et qu'ils analysent ces réactions à la lumière de l'histoire.
Un autre cas très important pour moi en tant que personne Juive, qui a étudié l'histoire de nos persécutions et de nos révoltes, c'est le soulèvement de Sobibor. Le soulèvement du ghetto de Varsovie reste bien sûr le cas le plus célèbre d'une révolte Juive durant cette période, et de nombreuses personnes ont osé la comparaison, y compris Refaat Alareer, un poète gazaoui qui a créé la controverse en établissant ce lien en direct sur la BBC, et qui fut assassiné par Israël possiblement en conséquence de cette allusion. Le soulèvement de Sobibor, bien que moins connu, a tous les aspects d'une success story. Sobibor était un camp d'extermination où, en 1943, après avoir compris qu'ils allaient être assassinés, un petit groupe composé certainement d'une vingtaine de personnes, certains étant prisonniers de guerre, organisa en secret et conçut un plan sophistiqué pour tuer des dignitaires SS de haut rang, saboter le réseau électrique et de communication, prendre les armes des gardes, piller l'arsenal, armer les autres détenus, ouvrir les portes et laisser les gens s'évader et rejoindre les partisans. Lancé le 14 octobre 1943, le plan fonctionna dans une certaine mesure. La moitié des prisonniers environ parvint à s'échapper. Mais cinquante d'entre elles.eux, seulement, survécurent à la guerre. Le pourcentage de survivant.e.s reste largement supérieur à celui des camps. Il existe bien sûr des différences infinies entre ces cas, mais j'ai immédiatement pensé à cela lorsque j'ai eu des nouvelles de ma sœur, qui vivait dans l'une des colonies de l'enveloppe avant le 7 octobre, via le groupe Whatsapp de notre famille, où elle racontait comment le courant avait été coupé chez elle, qu'il y avait eu une sorte de sabotage du réseau électrique durant l'opération du 7 octobre.
Relevons aussi cet élément : le court-circuitage des capacités de surveillance israéliennes, la création d'un mirage, où l'on a essayé de faire croire que le Hamas ne chercherait pas à affronter Israël et qu'il n'avait pas l'intention d'attaquer. Selon des sources israéliennes et américaines, le Hamas a rassemblé plusieurs fois ses forces au cours de la période précédant l'attaque, en présentant la chose comme une suite d'exercices d'entraînement inoffensifs. Des conversations téléphoniques ont eu lieu entre des responsables du Hamas, où l'on entend dire – toujours selon des sources israéliennes – qu'ils ne sont pas intéressés par une confrontation avec les forces israéliennes. Apparemment, des renseignements égyptiens et américains ont été transmis aux Forces de Défense Israéliennes (FDI ou Tsahal), mais ils les ont ignorés, les considérant comme quelque chose de routinier et d'inoffensif. Ce court-circuitage de la surveillance remonte à plusieurs mois. Au cours des mois précédents, Israël a déplacé des divisions armées entières de Gaza vers la Cisjordanie, en supposant que le Hamas était contenu, misant sur la surveillance technologique et les systèmes d'enfermement : clôtures intelligentes et autres sentinelles robotisées, censées pacifier la bande de Gaza.
Pouvez-vous nous parler de la réponse d'Israël aux attaques du 7 octobre ?
AC : La réponse israélienne à tout cela n'a pris forme que plus tard dans la matinée. Il a fallu quelques longues heures aux FDI pour comprendre ce qui se passait. Et lorsqu'elles ont finalement réagi, elles ont grosso modo appliqué la directive Hannibal, comme en témoigne le colonel Nof Erez de l'armée de l'air israélienne qui a déclaré sur un podcast pour Haaretz le 9 novembre que le 7 octobre avait « été un Hannibal de masse ».
La directive Hannibal est une sorte de politique de la terre brûlée censée répondre aux tentatives d'enlèvement. Mondoweiss a publié très tôt un article important à ce sujet. Depuis plusieurs décennies, les enlèvements ont été un moyen extrêmement efficace pour les Palestiniens de mettre la pression sur Israël. Cette politique culmine avec l'accord Gilad Shalit de 2011, à la suite desquels Israël a accepté de rendre 1027 prisonniers politiques palestiniens, dont le chef du Hamas à Gaza, Yahya Sinwar, en échange d'un seul soldat. La directive Hannibal est une procédure de l'armée qui consiste à empêcher ce genre de situation, et tous les moyens sont bons pour y parvenir, même s'il existe un risque de tuer le ou les soldats kidnappés, ce qui finit presque toujours par se produire. L'exemple du soldat israélien Hadar Goldin et d'autres cas qui datent de 2014, en attestent suffisamment bien.
C'est donc la logique que suit Israël depuis le 7 octobre. L'armée de l'air israélienne a bombardé des bases militaires et des colonies israéliennes, ainsi que des dizaines de voitures circulant dans l'enveloppe. Le principal journal israélien, Yediot, a déclaré que « 70 véhicules » avaient été bombardés, sans confirmer qui se trouvait à l'intérieur. Cet article de Ronen Bergman, qui est rédacteur au New York Times, n'a pas été publié, le journal décidant apparemment que cette histoire ne méritait pas d'être lue par un public anglophone. Un témoin raconte qu'un citoyen israélien de l'un des kibboutzim, enfermé dans une pièce sécurisée (safe room), dit avoir reçu un appel téléphonique d'un conducteur d'hélicoptère des FDI qui lui a demandé : « Y a-t-il des terroristes chez vous ? Si c'est le cas, je fais sauter la maison ». (Je crois d'ailleurs que c'est la première fois que ce récit est publié en anglais).
À Sderot, une ville ouvrière, et non un kibbutz fermé, clôturé, comme le sont la plupart des colonies, les combattants palestiniens se sont emparés du poste de police et se sont barricadés à l'intérieur avec des otages. Les FDI n'ont pas négocié avec eux ; elles ont méthodiquement détruit l'immeuble et tué toutes les personnes qui se trouvaient à l'intérieur.
Amos Harel, journaliste à Haaretz, considéré comme l'un des analystes militaires les plus modérés, les plus tranquilles, et ce bien qu'il ait aussi fait circulé des idées fausses concoctées par les porte-paroles des FDI au sujet des décapitations et de violences sexuelles, a rapporté très honnêtement la manière dont la division armée du district sud avait « été contrainte de demander une frappe aérienne contre le poste de police afin de repousser les terroristes. »
Dans une interview accordée à la radio israélienne, l'une des survivantes de l'attaque déclare avoir été traitée de manière parfaitement « humaine » par ses ravisseurs, et raconte comment plus de cinquante personnes ont été tuées « sous les tirs croisés, incessants », ainsi que par des obus, et non par des combattants gazaouis, tandis que le présentateur essaie coûte que coûte de lui faire dire autre chose.
Dans une vidéo publiée par Ynet (Yediot), le plus grand site d'informations israélien, ainsi que par Channel 12, une chaîne israélienne, on peut voir des pilotes d'hélicoptères ouvrir le feu sur ce qu'ils appellent « 300 cibles » ce jour là, y compris sur des personnes qui fuyaient du festival de musique, admettant qu'ils étaient incapables de faire la différence entre militants palestiniens et festivaliers, déclarant que les dirigeants du Hamas avait donné pour consigne aux combattants de « marcher, afin de brouiller les pistes », confondant ainsi l'Armée de l'air israélienne, et qu'ils avaient donc du « affronter un dilemme, ne sachant pas sur qui tirer, puisqu'ils étaient si nombreux ».
On a appliqué cette même logique à l'intérieur de la bande de Gaza : bombardements catastrophiques, une série infinie de crimes de guerre ordonnés sans vergogne, et un mépris total pour les vies humaines, otages israéliens compris.
La plupart des médias mainstream ont été les complices de cette effacement de la réalité, réduisant aussi au silence les otages israéliens. C'est le cas de Yocheved Lifshitz, cette femme de 85 ans, faite captive puis relâchée, et qui a insisté pour raconter son histoire lors d'une conférence de presse donnée dans un hôpital israélien, entourée d'une cohorte de journalistes et de représentants officiels. Elle a eu beau dire qu'elle avait été très bien traitée pendant sa captivité, CNN, la BBC, le New-York Times, tous, soi-disant des sources d'informations fiables, ont sciemment omis certaines de ses paroles ou l'ont cité en-dehors de tout contexte, insinuant littéralement des choses contraires à ce qu'elle avait pu dire.
Dès le début, Israël a été incapable d'atteindre ses objectifs militaires et a donc réagi en attaquant et en massacrant des civils, tuant plus de 13000 enfants. Les combattants palestiniens, pendant ce temps, se cachaient dans des sous-terrain lorsque les bombardements ont commencé, pour émerger le plus près possible de l'ennemi et l'attaquer une fois celui-ci entré dans Gaza. Cette tactique est similaire à celle utilisée par Tchouïkov dont on dit qu'il « étreignit l'ennemi » à Stalingrad. Israël sait très bien ces choses là : en cas de bombardement, les insurgés se cachent, comme au Vietnam et ailleurs au Moyen-Orient, dans un réseau très complexe de tunnels. Israël est conscient de ce phénomène, mais continue de bombarder la population civile, dans ce qu'il est convenu désormais d'appeler un véritable « cas d'école de génocide » [6], comme l'a affirmé très tôt l'historien israélien Raz Segal. L'intention génocidaire est on ne peut plus claire, et elle est assortie d'un meurtre rituel.
J'emprunte le terme « meurtre rituel », une fois de plus, à ma propre histoire ancestrale. Ce terme fait spécifiquement référence au mensonge génocidaire selon lequel les Juifs utilisaient le sang d'enfants chrétiens pour fabriquer leur matsa (le pain azyme) pour Pessa'h (la Pâque juive), afin de justifier les pogroms et les pires atrocités. De la même manière, nous voyons des mensonges sur la décapitation d'enfants, le jet de bébés dans des fours, la nécrophilie, des histoires inventées et répétées au sujet de violences sexuelles, la circulation d'horribles photos datées de combattantes kurdes violées comme s'il s'agissait de femmes israéliennes, et ainsi de suite. Tout cela est apparu dès le premier jour et a été progressivement démenti [7], mais continue de refaire surface périodiquement. La Maison Blanche a du se rétracter et est revenue sur le mensonge pur et simple de Biden selon lequel il aurait vu des preuves photographiques d'enfants décapités, le LA Times a retiré une citation non fondée sur les violences sexuelles, le New York Times a quant à lui connu de gros remous internes suite à la publication de propagande atroce, mais les médias mainstream continuent d'être totalement complices, en diffusant des affirmations non fondées provenant en grande partie des porte-paroles israéliens. C'est un peu comme si le porte-parole des FDI disposait d'un bouton sur lequel il peut appuyer pour obtenir un nouvel article bidon du New York Times chaque fois qu'il a besoin de légitimer un peu plus son génocide. Cette propagande effroyable a été le moteur narratif de ce génocide. Comme l'a montré Frank Luntz – qui a rédigé le manuel confidentiel de la Hasbara en 2009 – sondages détaillés à l'appui, le public réagit plus que tout aux rumeurs de « viols et massacres du Hamas ». Et ce, alors que les soldats israéliens affichent clairement non seulement leur intention génocidaire, mais aussi leur intention de commettre des viols à Gaza. À l'échelle internationale, du moins dans le monde anglophone, j'ai l'impression que le récit des atrocités commises par Israël s'effondre. Cependant, on ne saurait trop insister sur les dommages qu'il a causés, tant à la lutte contre les violences sexuelles en général, en occultant les cas réels de viols de femmes palestiniennes par les FDI, qu'en donnant à l'Occident une raison de donner son feu vert au génocide.
À ce stade, nous voyons encore des sionistes libéraux, des gens qui se considèrent comme des progressistes, rabâcher ces histoires. Pour moi, c'est particulièrement tragique, parce que c'est aussi ma famille, mais aussi des activistes israéliens ou des écrivains de gauche que j'admirais lorsque j'ai commencé à perdre mes illusions sur le sionisme, qui suivent. Sur les réseaux sociaux, si on commençait à demander des preuves, on risquait de se retrouver bannis (« cancel »). Des universitaires et des conseillers (les rape crisis counselors, travaillent notamment sur tous les viols et les agressions sexuelles au sein de l'université) ont perdu leur poste pour avoir refusé d'adhérer à la propagande israélienne. On s'est servi du mouvement #MeToo pour justifier le génocide [8]. Si cette militarisation du discours féministe justifiant le génocide à Gaza semble nouvelle, la mobilisation des forces coloniales qui s'affichent ostensiblement comme défenseurs des femmes contre des hordes « sauvages » a en revanche une longue histoire. On retrouve ce phénomène dans toute l'histoire coloniale, et c'est même un des premiers leviers de légitimation génocidaire, avant et après les faits. C'est ce que montre parfaitement, de façon analogue aux images diffusées après le 7 octobre, cette peinture de 1892, La Vuelta del Malón, qu'on a parfois traduit en « Le retour des pillards Indiens ». Cette peinture a servi a légitimer la « conquête du désert » génocidaire en Argentine [9] et aujourd'hui considéré comme l'une des pièces fondatrices de l'art argentin et de l'art colonial en général. On y voit des guerriers Mapuche fictifs capturer une femme blanche nue [10]. Souvenez-vous de cela lorsqu'une exposition artistique israélienne fera escale chez vous.
Le public anglophone devrait reconnaître tous ces motifs, vu l'histoire du lynchage aux États-Unis. Dans son travail doctoral, Jameson Austin Leopold a montré comment dans un essai paru en 1981, intitulé « Viol et racisme : le mythe du violeur noir », Angela Davis décrivait déjà « la fabrique idéologique raciste de la “propagande sur le viol” » comme étant la « principale justification politique et socioculturelle de l'institution extrajudiciaire du lynchage » [11]. Cette focale mise sur le violeur noir fantasmatique fonctionne et rend invisible le nombre incalculable de viols, non recensés, mais aussi comme le dit Leopold, tous les viols étatiques subis par les 13 millions de prisonniers américains lors de fouilles corporelles de façon quasi quotidienne. De même, cette fabrication répétée et obsessionnelle d'histoires de viols le 7 octobre occulte les abus sexuels routiniers, étatiques, de nombreux.ses palestinien.nes. Il ne fait aucun doute que les images de trophées, montrant des femmes dénudées et tenues dans des positions de torture, par des hommes palestiniens, sont des images de violence sexuelle. De même, il ne fait aucun doute que l'effacement du viol d'innombrables palestinien.nes, fouillées au corps par les FDI, et violé.e.s lors de maraudes par des soldats israéliens, est conduite par un racisme anti-palestinien.
La déshumanisation de l'ensemble de la population de Gaza continue. Le ministre de la défense, Yoav Galant, a déclaré, de manière tristement célèbre, qu'il s'agissait de bêtes, d'« animaux humains ». En hébreu, l'expression est hayot adam, ce qui revient à dire que ce sont des bêtes, des animaux, des monstres. C'est la traduction idiomatique. Ils ont donc créé ce jeu à somme nulle, comme si c'était nous ou eux, ce qui est une pensée génocidaire. Tout au long de l'histoire, dans des conflits très différents, nous assistons à la création de ce faux récit selon lequel des personnes d'identités différentes ne peuvent pas coexister. C'est nous ou eux, et ils doivent être anéantis.
Pouvez-vous parler des divisions politiques au sein de la société israélienne ?
AC : Haaretz, le journal sioniste libéral considéré comme « le journal israélien de référence », continue de répandre des calomnies sanglantes [référence au meurtre rituel, blood libel] ; pas de problème. Mais l'esprit d'État derrière lequel il se réfugie est différent de ce que pense la majorité du public israélien. Tareq Baconi parle de ça, et, soit dit en passant, tout le monde devrait lire Tareq Baconi. Il a écrit un excellent livre intitulé Hamas Contained. Ici, pas de romantisation du Hamas, le Hamas n'est glorifié d'aucune façon. Baconi le critique, mais au moins le voit pour ce qu'il est et en discute ouvertement [12]. Depuis le 7 octobre, il a été courtisé par les médias anglophones grand public, y compris le New Yorker, où il raconte comment Netanyahu n'avait dans le fond aucune stratégie. Je pense qu'il s'agissait d'une stratégie, mais qu'elle était vouée à l'échec dès lors que le statu quo était perturbé. Et elle a échoué au moment où l'opération Déluge d'Al Aqsa a été lancée avec succès le 7 octobre. J'ai parlé ailleurs de la hiérarchie de la guerre selon Sun Tzu : d'abord, il faut attaquer l'ennemi au niveau stratégique [13]. C'est ce que le Hamas a fait immédiatement. Ils ont attaqué l'approche dite du « conflit gérable » de Netanyahou, cette idée que tous les deux ans, on pouvait aller à Gaza et « tondre la pelouse » en ayant relativement peu de pertes du côté israélien. C'est une expression qu'ils ont utilisé, « tondre le gazon ». Toutes les capacités militaires que la résistance palestinienne a développées, il suffit de les écraser, de les raser périodiquement. On tue quelques centaines, peut-être des milliers de personnes – en 2014, c'était des milliers – et on continue à vivre comme ça indéfiniment tout en renforçant ses capacités technologiques. C'est ainsi que Netanyahou a cherché à créer « une paix durable », qui est le titre de son livre, que, selon ses collaborateurs, il feuillette encore pour ses discours [14].
Cette stratégie a échoué. Et qui sait ce qu'il adviendra de Netanyahou à présent ? Il est encore très populaire. Mais avec l'échec spectaculaire de son approche, il y a des visions concurrentes qui s'affrontent pour influencer l'avenir d'Israël. L'une d'entre elles est celle d'un génocide total, véritable, sans même prétendre attaquer uniquement le Hamas : rayer tout simplement Gaza de la carte. Cette vision est également très populaire. Elle est partagée par les principaux chefs militaires et politiques actuellement en fonction. Smotrich, qui est le ministre des finances, est considéré comme l'une des figures clés de cette tendance, simplement parce qu'au cours de la dernière décennie, il a élaboré un plan plus ou moins exhaustif appelé « le plan décisif », qui est en gros une idée d'expulsion génocidaire. Face à cette vision génocidaire, il y a la solution dite à « deux États », qui n'est peut-être plus appelée « deux États » dans la société israélienne car elle n'a plus aucune base populaire, mais qui est issue de cette tradition. Ce point de vue est plus aligné sur la contre-insurrection, plus sophistiqué. C'est un point de vue qui est beaucoup moins populaire, mais qui est fortement encouragé par les États-Unis, qui sont extrêmement impliqués, bien plus qu'en Ukraine – je rappelle que les États-Unis ont envoyé des porte-avions et des dirigeants militaires et politiques de haut rang presque tous les jours au cours des premiers mois. Les États-Unis prônent une forme de contre-insurrection, tirant les leçons de leurs échecs militaires au Moyen-Orient au cours des deux dernières décennies. La contre-insurrection repose sur une division des populations, l'isolement des insurgés, un contrôle de l'espace et, peut-être la donnée majeure de l'équation, sur la nomination d'un gouvernement qui travaillerait pour les « intérêts du gouvernement américain ». Je cite ici le manuel de terrain de la contre-insurrection américaine, le FM 3-24 [15].
La contre-insurrection ne s'encombre pas du bien-être des palestiniens. Elle cherche une manière plus sophistiquée et plus efficace d'accomplir les objectifs de l'État car, à long terme, la manière forte, la méthode brutale, avance-t-elle, plutôt que d'écraser la résistance risque de démultiplier ses forces. La contre-insurrection est peut-être encore plus génocidaire, si l'on tient compte des pertes humaines, de son incapacité à résoudre le conflit ou ses capacités à répondre aux besoins des gens (comme si tout le monde était humain). Mais la contre-insurrection réfléchit en termes d'efficacité. Dans un premier temps, Israël a pu recruter un peu plus de 300000 soldats réservistes, en fermant divers secteurs de son économie pour compléter son armée de 150000 conscrits, tandis que le Hamas disposait d'environ 40000 combattants. Le PIJ en comptait lui au moins 10000. Des milliers d'autres se sont battus aussi en Cisjordanie. Le Hezbollah, qui bombarde constamment Israël depuis le nord du Liban depuis le 7 octobre, compte environ 100000 combattants. Les maigres effectifs d'Israël ont donc été mis à rude épreuve. À l'heure actuelle, tous les réservistes sont rentrés chez eux. Les Américains savent qu'Israël est loin de disposer de forces suffisantes pour gagner une guerre urbaine sur un terrain aussi complexe que celui de Gaza. Il faut établir un rapport d'un pour dix ou même d'un pour vingt entre ceux qui attaquent et ceux qui défendent, selon John Robb et son livre Brave New War, mais selon John Spencer aussi, qui reprend une maxime qui remonte à Clausewitz, à la guerre, la défense est toujours la plus forte [16]. Ils se demandent donc, okay, alors comment pouvez-vous faire cela de manière réaliste ? Quels sont les objectifs réalisables ? On ne peut pas agir intuitivement et essayer d'éliminer 2,3 millions de personnes en pensant que l'on va gagner alors que les adversaires se défendent et semblent savoir ce qu'ils font.
En conséquence, environ tous les deux jours depuis le début de l'invasion terrestre, la résistance palestinienne a diffusé d'incroyables vidéos de guérilla, ciblant les FDI avec des snipers, des mines, des EEI (Engins explosifs improvisés), des mortiers, des armes thermobariques et d'innombrables attaques au lance-roquette, utilisant souvent des Al-Yassin 105, qui est un missile à deux têtes fabriqué à Gaza et qui désactive le blindage défensif des chars (le profil Twitter de Jon Elmer est actuellement un bon site d'archive pour ces images).
Le nombre de victimes israéliennes a augmenté en conséquence, l'armée publiant les noms de deux à cinq soldats morts par jour en moyenne au cours des deux premiers mois et des dizaines de soldats blessés chaque jour. Gardons à l'esprit que ce sont leurs chiffres, et que l'armée israélienne ment de façon patentée. Les citoyens font état d'un flux constant d'hélicoptères de secours venant de Gaza en direction des hôpitaux. Selon les registres des hôpitaux israéliens, le nombre réel de soldats blessés est environ dix fois plus élevé que les chiffres communiqués par les FDI [17] ; des milliers de soldats reviennent handicapés, un fonctionnaire du ministère israélien de la défense, parle d'une vague « sans précédent, une situation que nous n'avons jamais connue » [18].
Incapable de soutenir militairement et économiquement l'invasion terrestre massive, Israël a maintenant (fin mars) libéré toutes ses brigades de réserve, refusant toujours un cessez-le-feu progressif et un accord d'échange d'otages, même au risque de violer une récente résolution du Conseil de sécurité de l'ONU.
En Israël, nous avons assisté à la montée en puissance d'un certain Yitzhak Brik. C'est un général de réserve de premier plan qui a prédit l'effondrement total des défenses israéliennes, après avoir étudié en profondeur des dizaines d'unités israéliennes en 2018. Il a rencontré Netanyahu et Gallant, le Premier ministre et le ministre de la Défense, à plusieurs reprises en octobre. C'est l'une des nombreuses personnes qui les conseille, c'est un homme qui a été plébiscité par les militaires et dont la popularité est très élevée. Il a également mis en garde contre une invasion terrestre, qu'il n'a pas hésité à la qualifier de « piège », et a recommandé des bombardements aériens, la poursuite d'un siège renforcé ainsi que des « raids chirurgicaux » venant de la mer, utilisant des unités d'élite telles que l'« Unité Fantôme . Cette unité, créée par Aviv Kohavi, n'a d'ailleurs pas encore été utilisée dans des combats à grande échelle ; son chef, le colonel Asaf Hamami, a été tué le 7 octobre.
Combien de temps Israël peut-il tenir avant de trouver un accord autour des otages ?
AC : A l'heure où j'écris ces lignes, les otages restent le joker palestinien. Israël s'est trouvé face à ce que j'appellerais un vide stratégique, réagissant par la rage et l'humiliation génocidaires et réduisant continuellement en cendres son propre contrat social en bombardant, en tirant et même en gazant ses propres citoyens retenus en otage à Gaza. Avec l'effondrement de ce paradigme, différentes approches stratégiques sont en lice pour combler le vide : la contre-insurrection, poussée par le principal complice génocidaire, les États-Unis, et le génocide messianique total, très populaire dans la société israélienne extrêmement fasciste et raciste. La vision contre-insurrectionnelle verrait essentiellement une Autorité palestinienne réorganisée tenter de prendre le contrôle de la bande de Gaza dans une sorte de processus menant à la création d'un État, mais le problème est que tout dirigeant israélien qui accepterait de suivre ce scénario a peu de chances de l'emporter parmi l'électorat israélien, qui a été conditionné pendant des années à considérer les Arabes comme des terroristes sous-humains auxquels on ne pourrait jamais faire confiance avec un État.
Le fait de prendre des soldats en otage a été une des manières pour la résistance palestinienne de forcer certaines négociations avec Israël depuis de nombreuses années. Le premier deal qui a mis fin au statu quo 1:1, un prisonnier pour un prisonnier, remonte, selon l'un des négociateurs israélien nommé Ariel Merari [19], à 1978 et l'accord avec le FPLP et General Command (un groupe de combat qui a scissionné avec le FPLP) pour l'échange de 76 prisonniers politiques palestiniens contre un soldat israélien. Depuis, la résistance est parvenu a faire monter le nombre de prisonniers échangé dans chaque transaction, l'Accord Jibril occupant une place particulièrement douloureuse dans la mémoire israélienne, le FPLP-GC parvenant à faire libérer 1151 prisonniers palestiniens en échange de trois soldats capturés durant la Guerre au Liban en 82, dont le militant japonais pro-palestinien Kōzō Okamoto issu des rangs de l'Armée rouge japonaise.
L'épisode autour de Gilad Shalit, enlevé en 2006, a marqué un autre tournant. Shalit a été capturé (tandis que deux autres soldats qui se trouvaient avec lui dans le même char étaient tués) sous le gouvernement d'Olmert, un Premier ministre israélien que l'on voit, dans un documentaire d'Al Jazeera, manquer de respect à l'égard de Shalit. Shalit, d'après Olmert, ne se serait pas défendu comme les autres qui ont été tués. Cet épisode n'a fait que révéler le fait que les dirigeants israéliens préfèrent des soldats morts que des soldats captifs.
La famille de Shalit, son père Noam en tête, a réussi à mobiliser un mouvement social pour faire pression en faveur de sa libération par le biais d'un échange de prisonniers – « quel que soit le prix ». Ce mouvement social a été repris et approuvé par les rivaux d'Olmert, transcendant les lignes politiques sionistes, de la droite aux sionistes libéraux.
Olmert était sur le point de trouver un accord – environ 350 prisonniers palestiniens en échange de Shalit – mais, selon lui, et c'est ce qu'il dit dans cette interview diffusée par Al Jazeera, son rival et ancien Premier ministre Ehud Barak a rendu visite à la famille de Shalit une nuit avant la signature de l'accord, signalant ainsi au Hamas qu'Israël était prêt à céder encore davantage.
Lorsque M. Netanyahou a pris le pouvoir en 2009, avec Ehud Barak comme ministre de la défense, il a promis à sa base de ramener Gilad Shalit à la maison. En 2011, un accord incroyable a été conclu (1027 Palestiniens en échange d'un soldat, dont Yahya Sinwar). Cet accord est perçu, de chaque côté, comme un énorme échec pour Israël et une incroyable victoire pour la résistance.
David Graeber, dans un article qu'il a écrit sur la Palestine après avoir passé du temps là-bas, a fait l'une de ces observations anthropologiques dont il a l'habitude, à la fois des plus simples et des plus profondes, en disant que l'hospitalité est « la raison majeure de la vie » (« l'hospitalité est tout ») dans la culture palestinienne. L'une des ironies tragiques de l'histoire selon lui est qu'Israël est le pire invité possible. Et c'est vrai, vous savez, quiconque a fait l'expérience de l'hospitalité palestinienne vous le dira : à bien des égards, le sens, le cœur de la vie sociale en Palestine est d'être généreux envers les invités et les étrangers. Et nous le voyons dans le traitement des otages, dans la façon dont ils racontent leur expérience les rares fois où ils sont autorisés à parler librement, comme ce fut le cas pour Yocheved Lifshitz. Nous avons vu ça aussi avec Gilad Shalit – il n'a jamais raconté en détail, apparemment pas même à sa famille, l'expérience de ces cinq années passées en captivité –, le Hamas a diffusé des images qui le montrent en train de traîner avec ses ravisseurs, l'« Unité fantôme » du Hamas, discutant, buvant le thé, recevant des lettres de sa famille, faisant un barbecue à l'extérieur, et ainsi de suite. Je suis certain que la situation n'était pas agréable pour lui, mais comparez-la à celle des prisonniers palestiniens qui, depuis le 7 octobre, subissent des tortures punitives, sont battus, mis en position de stress psychologique, privés de sommeil par la diffusion de l'hymne national israélien dans leur cellule, et assassinés. Et dans les médias internationaux, nous voyons ce double traitement absolument raciste, aucun mot sur plus de 7500 prisonniers politiques palestiniens détenus sans procès équitable, dont beaucoup ne savent même pas quelles sont les raisons de leur détention administrative, sans parler des milliers d'autres, qui ont été enlevés depuis le 7 octobre. Jusqu'à présent, chaque accord sert de nouvel étalon dans les négociations d'otages entre Israël et la résistance. La question est de savoir si l'accord Shalit et le 7 octobre ont suffisamment ébranlé l'image qu'Israël a d'elle-même pour que cela change. Est-ce qu'Israël est capable, par ailleurs, de résister aux pressions exercées sur elle à l'internationale ? Le prix à payer pour ne pas céder pourrait être trop élevé, ouvrant la voie à une migration de masse.
Si, jusqu'à présent, Israël a échoué dans ses objectifs de guerre déclarés (détruire le Hamas et restituer les otages), le génocide en cours à Gaza n'est pas de bon augure pour la résistance. Pouvez-vous envisager une issue réaliste pour l'une ou l'autre des parties ?
AC : En évitant de m'aventurer dans des prédictions qui pourraient s'avérer fausses, je dirais que nous devrions attendre cinq ans avant de tirer des conclusions dans un sens ou dans l'autre. Historiquement, Israël met cinq ans à céder après une défaite militaire, et ce n'est que le pouvoir et la violence qui lui forcent la main. Cinq ans après la guerre du Kippour en 1973, Israël s'est finalement engagé à restituer la péninsule du Sinaï à l'Égypte. Cinq ans après le début de la première Intifada, elle a permis à des milliers d'anciens combattants et réfugiés palestiniens, dont Yasser Arafat, de rentrer en Palestine et d'entamer ce que l'on appelle le processus de paix. Cinq ans après le début de la deuxième Intifada, elle a retiré ses colonies de Gaza. Et cinq ans après la capture de Gilad Shalit, un accord de libération a finalement été conclu en 2011.
Les gains réels de l'actuel levier que les Palestiniens détiennent avec leurs otages depuis le 7 octobre ne se matérialiseront que lorsque le terrain politique fragile d'Israël s'effritera de l'intérieur, sous l'administration de Netanyahou. Comme dans le cas qui opposait Netanyahou à Olmert, les partis d'opposition – dirigés par le centriste sioniste génocidaire Yair Lapid – prétendent aujourd'hui être les sauveurs des otages. Tôt ou tard, ils pourraient se retrouver à négocier eux aussi certaines concessions faites par Israël.
Le joker israélien est l'Autorité palestinienne (AP). L'administration Netanyahou est politiquement incapable de reconnaître l'AP comme son atout militaire le plus vital, mais, là encore, un successeur pourrait être en mesure de le faire et essaiera peut-être de redorer le blason de l'AP, de la réorganiser et de la désigner à nouveau comme organe directeur en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. À moins qu'un événement inattendu se produise, ce qui est loin d'être impossible, M. Netanyahou restera en place au moins jusqu'aux élections d'octobre 2026. Pendant ce temps, l'AP continue de s'effondrer. Aujourd'hui, la résistance – des factions armées (y compris la branche armée du Fatah, la Brigade des martyrs d'Al-Aqsa) aux jeunes qui se révoltent dans les rues – voit dans l'AP un bras armé de l'État israélien, et il faudrait de véritables prouesses politiques pour qu'elle recouvre sa légitimité. Toutefois, le succès de la contre-insurrection israélo-américaine en dépend.
La première Intifada, qui a débuté en décembre 1987, a été un soulèvement populaire massif contre l'apartheid israélien. Ce soulèvement a fait usage à grande échelle des outils de la lutte de masse – grèves, désobéissance civile, rassemblements de masse, émeutes, résistance fiscale – qui ont tous fonctionné de concert. Et malgré le fait que le soulèvement ait été en grande partie non armé, les réponses furent d'une brutalité indescriptible : plusieurs centaines de manifestants ont été tués, des dizaines de milliers ont été arrêtés et plus de cent mille Palestiniens ont été blessés par des soldats israéliens qui avaient reçu l'ordre exprès du Premier ministre Yitzhak Rabin de leur « briser les os ». Pourtant, cette génération de rebelles se souvient encore de cette période avec une tendresse incroyable. Mais ça n'est pas en leur « brisant les os » que le mouvement fut pacifié, c'est en faisant venir l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui était en exil à Tunis, et en la désignant comme représentante légitime du peuple palestinien. Le Field Manual de l'armée américaine précise bien qu'une contre-insurrection réussie et durable « nécessite le développement d'institutions et de dirigeants locaux viables » [20]. S'il n'y a pas de dirigeants, si la résistance est décentralisée, la contre-insurrection a besoin de la création d'une direction centralisée. L'OLP, qui avait été créée par les États arabes en 1964 comme « outil pour contrôler les factions [palestiniennes] insurgées », selon les termes de Baconi [21], devait maintenant endosser le rôle attribué par les États-Unis et Israël et prendre la direction du soulèvement. Cela a permis à Israël et aux États-Unis de marginaliser et d'ignorer les comités populaires décentralisés qui, pour reprendre la terminologie de Fanon, guidaient l'insurrection en-dehors de toute « politique traditionnelle » récupérable [22]. Ensuite, par le biais des accords d'Oslo rédigés entre 1993 et 1995, l'OLP, Israël et les États-Unis ont formé l'AP qui deviendra bientôt le bras auxiliaire de l'occupation israélienne, fort d'un appareil de sécurité limité qui se consacrerait au maintien de l'ordre et à la répression des insurgés au sein des groupes de population palestiniens dans certaines zones de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Je ne saurais décrire l'ampleur du succès de cette initiative.
Des personnes bien intentionnées continuent de considérer les accords d'Oslo comme un véritable processus de paix plutôt que comme une opération sophistiquée de contre-insurrection qui a permis à Israël de poursuivre son projet de colonisation dans un calme relatif. Après l'effondrement du soi-disant « processus de paix » à l'issue des cinq années initialement prévues par l'accord, l'Autorité palestinienne est restée en place. La seconde Intifada a éclaté en octobre 2000 et, pendant un bref moment, le chef de l'OLP, Yasser Arafat, a fait un geste en libérant 350 prisonniers politiques, dont des membres du Hamas et du PIJ, mais les États-Unis et Israël l'ont ensuite renvoyé et un nouveau collaborateur en chef a été nommé, Mahmoud Abbas, alias Abou Mazen. L'AP a été évincée de Gaza en 2007 lorsque Abou Mazen a tenté ce que Baconi appelle un « coup d'État planifié par les États-Unis » [23], après la victoire du Hamas en Cisjordanie aux élections en 2006 [24]. Mais Abou Mazen a pu mener à bien le coup d'État en Cisjordanie et a grandement contribué à stabiliser le contrôle d'Israël sur la région [25].
L'AP donne l'apparence d'une autonomie palestinienne, mais en fait, tout comme les gouvernements des bantoustans en Afrique du Sud durant l'apartheid, elle n'est qu'une extension de l'État colonial, un outil de contre-insurrection très efficace pour la répression des rébellions locales, parce qu'elle oblige la population autochtone à s'auto-réguler. Le Fatah, qui était un mouvement révolutionnaire dans les premiers jours de la lutte armée, est aujourd'hui essentiellement contenu par l'AP. Les rebelles potentiels sont désormais des employés du gouvernement qui se battent pour conserver leur emploi de collaborateurs. Les chefs communautaires (community organizers) travaillent désormais pour des ONG, illustrant la catégorisation tristement célèbre de Colin Powell selon laquelle les organisations à but non lucratif « multiplient les forces » de l'Empire [26]. L'argent injecté par les pays de l'OTAN dans le secteur gouvernemental et à but non lucratif est la principale raison de la pacification relative de la Cisjordanie après la militarisation de la résistance palestinienne au cours de la seconde Intifada. Cela fait écho à la ligne directrice du général Petraeus qui consiste à utiliser « l'argent comme un système d'armes » à part entière [27]. Voici les principes éprouvés de la contre-insurrection : entrer avec une force écrasante pour contrôler l'espace, isoler les insurgés du reste de la population, nommer son propre gouvernement (mais, surtout, faire en sorte qu'il ait la même identité que la population générale) et fournir à la population des services afin qu'elle ne s'insurge pas pour satisfaire ses besoins fondamentaux (on retrouve ici le concept SWEAT-MSO du général Peter Chiarelli [28] : réseaux d'égouts, d'eau, d'électricité et ramassage des ordures ; je recommande la courte vidéo de Greg Stoker sur la SWEAT-MSO). En résumé : « diviser pour mieux régner » + de l'argent – c'est ainsi que les empires gagnent les guerres.
Mais d'une manière ou d'une autre, bien que le monde ait fourni à l'Autorité palestinienne les institutions néolibérales qui l'ont conduit à la stabilité contre-insurrectionnelle étouffante d'un régime néocolonial, Israël continue de se tirer une balle dans le pied. Il est intéressant de noter que la littérature militaire israélienne ne reconnaît généralement pas l'efficacité de l'AP dans la poursuite de ses propres intérêts. Le terme de contre-insurrection n'a pas été traduit de manière exhaustive en hébreu, et lorsque les stratèges israéliens en parlent en anglais, ils confondent généralement la contre-insurrection avec l'« anti-terrorisme » [29]. On s'en rend compte en parcourant Insurgencies and Counterinsurgencies, une publication de Cambridge qui date de 2016 éditée par des auteurs israéliens : dans leur chronologie de la prétendue « expérience contre-insurrectionnelle » d'Israël, ils sautent tout simplement les années importantes qui ont suivi les Accords d'Oslo [30], révélant ainsi qu'ils ne conçoivent la contre-insurrection que comme application de la force, et non comme un ensemble d'« opérations de stabilisation » [31]. Comment peuvent-ils ne pas comprendre cela ? Peut-être que cela tient au fait qu'Israël soit une colonie de peuplement (settler-colony), et que l'idée fondamentale d'une telle colonie consiste à nettoyer et remplacer les populations autochtones plutôt que de les contenir et les contrôler. Mais la raison véritable tient, je pense, à l'incompétence de l'armée, et plus généralement, à sa cupidité. L'armée israélienne, comme l'a montré l'historien militaire Uri Milstein, est une institution profondément anti-intellectuelle. La dépendance accrue à l'armée et l'industrie militaire, générateurs de PIB, enfonce Israël dans des stratégies militaires suicidaires. Je suppose qu'on pourrait considérer cela comme des symptômes du système capitaliste en général, où la logique du marché peut être parfois auto-destructrice. La résistance palestinienne qui, par contraste, mise sur le sumud (la persévérance, la fermeté) et sur sa capacité à combattre à long terme, pourrait trouver tout cela encourageant.
Vous avez participé au mouvement de solidarité avec la Palestine aux États-Unis. Quel est votre sentiment actuel au sujet du mouvement ?
AC : Après six mois de guerre, la question demeure : quand le monde interviendra-t-il ? La résistance à Gaza continue d'infliger de lourdes pertes aux FDI, à un rythme soutenu, et entrave la machine génocidaire. La résistance continue aussi, de façon conséquente, au Liban, au Yémen et en Irak. Aux États-Unis, certaines entreprises israéliennes ont été prises pour cible, c'est le cas de la ZIM (transport maritime), du fabricant d'armes Elbit, et d'autres opérateurs logistiques ou armateurs. Malheureusement on constate que l'énergie populaire apparue durant les premières semaines après le 7 octobre est retombée, contenue principalement par les libéraux et les politiques identitaires (identity politics). Des anti-sionistes Arabes, Juifs et des organisations étudiantes ont pu canaliser la rage populaire durant certaines manifs et certains rassemblements, et continuent maintenant leurs opérations qui, de facto, sont contre-insurrectionnelles en planifiant leurs campagnes électorales. Dès lors que quelqu'un propose un genre d'action plus décisif, elles l'évincent en prétendant que ce serait trop dangereux pour les personnes marginalisées (people of a marginalized identity). Comme le dit Idris Robinson, leur faculté à organiser des manifs « repose sur le génocide palestinien ». Pendant ce temps, les tendances insurrectionnelles qui seraient capables d'appeler et de contourner la modalité contre-insurrectionnelle des organisations libérales et identitaires ne sont pas encore intervenues de manière significative pour la Palestine. Ces tendances ont participé au soulèvement de George Floyd en 2020 et sont visiblement réapparu sous la forme d'un réseau complètement décentralisé alimentant le mouvement Stop Cop City. Elles ont réussi à démanteler temporairement le site de construction de Cop City le 5 mars 2023 et ont fait pression sur de nombreuses entreprises de construction pour qu'elles abandonnent le projet, l'une d'elles a tenu bon avant de finalement abandonner après avoir été ciblée par des dizaines d'attaques et de sabotage clandestins dans tout le pays. Il est concevable qu'une campagne similaire puisse isoler, chasser les fabricants d'armes locaux, et les contraindre à arrêter de fournir Israël en armes. Il reste à voir si ces tendances auront envie ou seront capables de se relier matériellement et réellement aux forces populaires qui n'ont pas encore été entièrement cooptées par ce qu'Idris appelle « l'aile progressiste de la contre-insurrection ».
En février, l'anarchiste Aaron Bushnell a commis cet acte extraordinaire : il a tué un soldat de l'armée de l'air américaine en orchestrant sa propre auto-immolation diffusée en direct – un acte de solidarité qui a profondément ému divers groupes de résistance palestiniens. Bien que sa mort soit tragique et horrifiante, elle a donné un sens à ce qu'il avait à dire. Cela semble avoir donné un nouvel élan à la protestation aux États-Unis, en incitant les gens d'ici et d'ailleurs à avoir ne serait-ce qu'une fraction de son courage et à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour mettre fin au génocide. Son sacrifice nous pousse tous à faire un pas de plus.
Je trouve aussi un certain espoir dans la popularité croissante des écrits de Basil Al-Aʿraj dans les discours de la résistance palestinienne. C'était un combattant, un martyr de la résistance, tué par des soldats israéliens lors d'une fusillade en 2017. Basil a été fortement influencé par Fanon et a adopté son point de vue radicalement inclusif et anti-identitaire. Dans ses « Huit règles et réflexions sur la nature de la guerre », Basil a déclaré : « chaque Palestinien (au sens large, c'est-à-dire toute personne qui considère la Palestine comme un élément de sa lutte, indépendamment de ses identités secondaires), chaque Palestinien est en première ligne de la bataille pour la Palestine ; veillez à ne pas échouer dans votre tâche. » [32] Dans un texte moins connu qui n'a pas encore été entièrement publié en anglais, il a écrit :
« Je ne considère plus qu'il s'agit d'un conflit entre Arabes et Juifs, entre Israéliens et Palestiniens. J'ai abandonné cette dualité, cette simplification naïve du conflit. Je suis convaincu par la division du monde que proposent Ali Shariati et Frantz Fanon [entre un camp colonial et un camp de la libération]. »
« Dans chacun des deux camps, on trouve des gens de toutes les religions, langues, races, ethnies, couleurs et classes. Dans ce conflit, par exemple, vous trouverez des gens de notre peuple [de notre peau] qui se tiennent grossièrement dans l'autre camp, et en même temps vous trouverez des Juifs qui se tiennent dans notre camp » [33].
Il poursuit en critiquant les éditos de la journaliste israélienne Amira Hass, autant d'exemples insidieux de « l'aile progressiste de la contre-insurrection », en lui opposant des Israéliens comme Yoav Bar et Jonathan Pollak, exemples de Juifs qui, comme dirait Fanon, « changent de camp, deviennent 'indigènes' et acceptent de subir la souffrance, la torture et la mort » en tant que membres du camp de la libération [34]. Si, selon Basil et Fanon, la résistance élargie est capable de distinguer les amis des ennemis eut égard aux « choix qu'ils font » [35], à leurs actions et à leurs engagements, plutôt que sur la base de leur identité et de leur « race », alors les opérations psychologiques contre-insurrectionnelles qui montent les gens les uns contre les autres et empêchent la diffusion de l'action collective pourraient être stoppées, permettant à une trajectoire plus redoutable du mouvement de se déployer au cœur de l'Empire.
[1] Lundimatin n'a pas vocation à ne publier que des articles auxquels notre rédaction adhèrerait totalement et parfaitement. A vrai dire, si c'était le cas, nous ne serions pas un journal ou nous ne publirions qu'un ou deux articles par an. Notre travail, discret, consiste à agencer les écarts et articuler accords et désaccords, choisir de publier, d'amender, de ne pas publier. Le plus souvent ces décisions se prennent avec évidence et sans grande hésitation. Ce ne fut pas le cas concernant la publication de cette traduction d'abord parue chez nos collègues anglo-saxons de Endnotes. De nombreuses analyses contenues dans cet entretien nous paraissent lumineuses et finaudes : la critique de la solution à deux États en tant que dispositif contre-insurrectionnel, le décalage de l'analogie du soulèvement de Varsovie à l'évasion de Sobibor, l'historicisation de la violence du 7 octobre, etc. D'autres nous sont apparus comme une variation plus ou moins raffinée d'un campisme pénible qui s'affranchi du réel pour produire de l'idéologie, voire travesti les faits pour les redispatcher entre la pureté du bien et le mal absolu, les gentils et les méchants. C'est d'ailleurs sur ce point que le couplage sionisme/antisionisme trouve son divergeant accord. Il y aurait pourtant beaucoup à dire et penser de ce qu'un événement comme le 7 octobre appelle et enseigne. Non pas pour nuancer le massacre ou le génocide, au contraire, mais pour en complexifier l'analyse. Comprendre par exemple qu'un même événement peut contenir des gestes amis et d'autres purement hostiles. Ne pas confondre la joie de voir un mur effondré avec la terreur de familles abattues à l'arme automatique, l'audace d'un ULM qui traverse la frontière la plus sécurisée du monde et l'abjection d'un corps lynché par la foule, un soulèvement populaire et un attentat suicide de masse. C'est en tout cas ce que nous autorise et peut-être ce à quoi nous oblige notre distance avec l'évènement : « chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l'enfer, n'est pas l'enfer. »
[2] George Orwell, « Reflections on Gandhi », Partisan Review, 1949 [tr. fr. in Essais, articles, lettres t. 4 (1945-1950), Ivrea/Encyclopédie des nuisances, 2001].
[3] Lorsque je parle de « la résistance », je parle de la pluralité des factions et des individus non affiliés qui s'opposent au siège, à l'apartheid et à la colonisation israélienne en Palestine et ailleurs.
[9] Lauren Kaplan, « Topographical Violence and Imagining the Nation in Nineteenth-Century Argentina », Hemisphere, Visual Cultures of the Americas 10, no. 1, 1er janvier 2017, p. 32.
[11] Jameson Austin Leopold, « Critique of ‘Sexual' Violence », manuscrit non publié, 2024.
[12] Tareq Baconi, Hamas Contained : The Rise and Pacification of Palestinian Resistance, Stanford Studies in Middle Eastern and Islamic Societies and Cultures, Stanford, California : Stanford University Press, 2018.
[13] Sun Tzu,
L'Art de la guerre, Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2000.
[14] Binyamin Netanyahu, A Durable Peace : Israel and Its Place among the Nations, New York, Warner Books, 2000.
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[15] Joint Publication FM 3-24 : Counterinsurgency, 2018.
[16] Carl von Clausewitz, De la guerre, éditions de Minuit, 1955 ; John Robb, Brave New War : The Next Stage of Terrorism and the End of Globalization, Hoboken, NJ, John Wiley & Sons, Inc, 2008 ; John Spencer, « Mini-Manual for the Urban Defender », John Spencer Online, 2022, https://www.johnspenceronline.com/mini-manual-urbandefender.
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[22] « Les dirigeants de l'insurrection, qui voient le peuple enthousiaste et ardent porter des coups décisifs à la machine colonialiste, renforcent leur méfiance à l'égard de la politique traditionnelle ». Frantz Fanon, Les damnés de la terre, La Découverte/Poche, 2016, p. 127.
[26] Sarah Kenyon Lischer, « Military Intervention and the Humanitarian 'Force Multiplier' » Global Governance 13, no. 1 (2007), pp. 99–118.
[27] David H. Petraeus, « Multi-National Force-Iraq Commander's COUNTERINSURGENCY GUIDANCE », Military Review, 2008, 211.
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[28] Fred M. Kaplan, The Insurgents : David Petraeus and the Plot to Change the American Way of War, New York, Simon & Schuster, 2013, p. 185.
[29] Efraim Inbar and Eitan Shamir, « Israel's Counterinsurgency Experience », in Insurgencies and Counterinsurgencies, ed. Beatrice Heuser and Eitan Shamir, Cambridge, Cambridge University Press, 2016, pp. 168–90.
[35] James Yaki Sayles, Meditations on Frantz Fanon's Wretched of the Earth : New Afrikan Revolutionary Writings, Chicago, Ill, Spear and Shield, 2010, p. 181.
Il était une fois un petit pays isolé au sud-ouest de l'Europe avec des grandes colonies où un régime dictatorial d'inspiration fasciste, vieux de plus de cinquante ans s'était écroulé, pourri de l'intérieur, secoué par le sang versé pendant treize ans dans une guerre coloniale, vidé de sa jeunesse et de ses travailleurs fatigués ou enragés de subir, poussés à l'émigration et à l'exil. La révolution sociale n'était pas prévue dans les plans d'une minorité de soldats révoltés. Mais tout arrive dès lors que les vannes de la colère s'ouvrent. Deux ans d'agitation sociale intense s'en suivirent.
Avec l'inquiétude croissante de la bourgeoisie locale et des pays voisins, des grandes puissances de ce monde. Le retour à la « normale » se fit, non sans difficultés. Puis, l'avenir radieux de la liberté du marché s'est imposé. Le petit pays a été acheté, coupé en tranches par les seigneurs du capitalisme occidental ; on a bâti des autoroutes, ouvert des supermarchés, installé la modernité partout, couvert les côtes et les campagnes de golfs et de resorts de luxe. Le règne de la marchandise a enivré le peuple qui s'est cru libéré. Cela a duré un certain temps…Ensuite, la nouvelle pauvreté, libre s'entend, a pris la place de l'ancienne et a priée de se cacher derrière les startups, les bars branchés et les quartiers des retraités européens et américains qui ne voient rien, ou ne veulent rien voir. Le pays regorge de soleil, d'affairistes, de belles plages, de spéculateurs immobiliers et touristiques, d'êtres monstrueux qui vivent pour l'argent. La classe politique, qui se dit démocratique, dégoûte le peuple ; les affaires de corruption se succèdent et s'accumulent. Le pays est lumineux mais triste et le malaise s'installe, s'accroît. On continue à émigrer en masse et l'immigration massive remplace ceux qui partent. On fait subir aux immigrés le même sort terrible que les émigrés portugais ont subi en Europe. De temps en temps, on fait voter le peuple. Alors, les symptômes du malaise prennent forme dans le cadre du système, puis s'imposent. Cinquante ans après la révolution des œillets, une formation politique offre une échappatoire aux vieilles rancunes et frustrations, au désarroi du présent, à la confusion des esprits des perdants, des laissés pour compte. 2024 est l'année de la commémoration, officielle bien sûr, des cinquante ans de la dite démocratie. Et c'est alors qu'un parti devient la troisième force électorale, ramassis de personnages sinistres qui revendiquent le suprématisme blanc, la mission civilisatrice et chrétienne du regretté colonialisme, couvrent les actes de terrorisme perpétrés pendant la révolution contre des militants d'extrême-gauche, incitent à la haine raciale. Tout un symbole d'un échec ! La révolution de 1974 avait porté d'autres espoirs, des désirs d'une autre vie, d'une autre société, d'une vie humaine. Nous en sommes loin. Mais ce sont des valeurs qui sont toujours là, pour peu qu'on les cherche, pour le moment enfouis sous l'agitation touristique, brouillées par le bruit des affaires juteuses et l'insignifiance des parvenus et de la vie branchée. La terre de la fraternité, avec des amis à chaque coin de rue, est bien secouée par ces jours de commémorations, mais est toujours là. Il faut juste quitter Lonely Planet et le Guide du Routard et les chercher.
Une publication hebdomadaire de Berlin, Jungle World, posa quelques questions pour chercher à comprendre les dessous cette saga historique agitée et non achevée. J'ai tenté d'y apporter quelques réponses. Que l'on trouve ici, légèrement modifiées.
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Pour toi les événements qui ont suivi les révoltes de 1974 sont aujourd'hui mal compris. Qu'est-ce que tu veux dire ?
La version qui réduit de plus en plus la révolution portugaise à ses formes politiques institutionnelles devient, chaque jour qui passe, la version la plus diffusée. On parle de la fin du régime salazariste, de l'instauration d'une démocratie parlementaire qui, avec les autoroutes et les centres commerciaux, serait assimilée à la « Liberté ». Les diverses facettes du mouvement social, commencé avec la révolte d'une minorité de l'armée, sont ignorées. Le caractère minoritaire de la révolte militaire elle-même, l'importance de la participation des soldats, la mutinerie des soldats des unités restées fidèles au régime, tout cela est passé sous silence. La révolution portugaise fut un mouvement massif de désobéissance sociale. La dynamique même de la journée du 25 avril, qui a transformé une révolte militaire dans une insurrection de rue à Lisbonne, avec la participation populaire inattendue et spontanée, est un aspect peu souligné [1]. Ce que s'est passé après le 25 avril n'était pas prévu dans les plans des militaires révoltés. Les possibles élargis furent le fruit de l'intervention populaire. De même, la deuxième intervention militaire, le 25 novembre 1975, qui a mis fin à la période révolutionnaire, signifie la fin des possibles qui étaient considérés impossibles avant le 25 avril. C'est le retour aux possibles « normaux », le retour à une société d'obéissance.
La phrase de Orwell, je crois, est bien connue : l'histoire officielle est écrite par les vainqueurs. Mais il y a une histoire des vaincus. Walter Benjamin lui donna toute son importance. Nous devons, c'est notre tâche si nous nous considérons comme des ennemis de ce monde et de son organisation barbare, nous en approprier. Notre histoire est celle des vaincus. C'est le sens de notre vie de la faire vivre.
Qu'est-ce qui rend les souvenirs omis si inconfortables pour le présent, ou leur occultation a-t-elle eu son moment historique précis ?
Les commémorations ont justement pour fonction de commémorer le retour à la normalité comme le seul dénouement possible. Les commémorations effacent la mémoire des possibles qui ont été vaincus, mais qui ont existé. Je pense que c'est cet élan, ces possibles, vaincus, qui reste vivace dans la mémoire populaire encore aujourd'hui. Ses contours sont dans la chanson de José Afonso, Grandola vila morena. Qui est, pour ainsi dire, le programme poétique de la révolution portugaise et l'affirmation de ses contenus les plus radicaux. On n'y trouvera pas une seule mention au parlementarisme ou à l'Etat démocratique, mais le désir d'une société libre, égalitaire et fraternelle. Et c'est ce contenu qui est toujours chéri par celles et ceux qui ont vécu et soutenu les événements du « Pouvoir populaire », les entreprises occupées et mises en autogestion, les terres occupées et mises en coopérative, les logements expropriés, les nouveaux quartiers construits en collectivité [2]. Qui sait aujourd'hui que, fin 1976 et selon les chiffres officiels, plus de 200 entreprises étaient encore en autogestion ? Qui parle encore de la collectivisation agraire dans la moitié sud du pays ? Qui sait que les soldats commençaient à exiger l'élection de leurs gradés ? Qui insiste dans le fait que la décolonisation fut le fruit de la pression des soldats et du peuple fatigué de la guerre ? Quand on fête le 25 avril, on ne se réfère pas à la politique, aux politiciens, au parlement, qui ont perdu, en 50 ans, tout contenu positif aux yeux du citoyen moyen. Ou, si on s'y réfère, c'est pour exprimer sa frustration en votant pour des ignobles personnages qui revendiquent le passé salazariste et colonial. Quand on dit : « 25 abril sempre ! » (« 25 avril, toujours ! »), expression devenue désormais un « Salut camarade », on ne souhaite pas l'existence d'un parlement ou des politiciens, on affirme le rejet de l'autoritarisme et le désir d'un monde nouveau. C'est notre 25 avril à nous !
Si la Révolution des œillets et les événements qui ont suivi n'ont été ni une transition 'naturelle' de la dictature fasciste à la démocratie parlementaire, ni une 'transition pacifique de rupture', qu'a-t-elle été ? La révolution des œillets était-elle une révolution (réussie) ? Si oui, dans quelle mesure ?
Prenons la question par sa fin. La révolution a été réussie pour la classe dirigeante. Qui a réussi à transformer les institutions, à régler (mal) la question coloniale, ouvrir le pays au capital international, et, surtout, à garder le pouvoir et le même système social et économique ! Le pays s'est transformé dans un centre de vacances pour les classes moyennes européennes, le peuple qui travaille a plongé dans une pauvreté différente de celle du passé, mais pauvreté quand même. Le salaire minimum est de 820 € et le coût de la vie explose. Alors « transition naturelle » ou « transition de rupture », je ne pense pas que cela puisse avoir une différence du point de vue de cette réussite. Ceci étant, peut-on parler de « transition naturelle » ? Il fallait passer par la décolonisation et ce passage ne fut pas « naturel », il fut imposé par la révolte populaire et la révolte des soldats. Et dans l'expression « transition de rupture » il y a, me semble-t-il, contradiction. La rupture fut l'intervention populaire et l'affrontement avec la classe bourgeoise, sur la question de la propriété privée avant tout. Mais cette rupture ne cherchait pas la transition, elle cherchait une autre vie, une autre société. Le possible qui paraissait impossible avant et qu'on a rendu impossible après.
Quels étaient les motifs de la désobéissance des soldats professionnels ?
Les seuls soldats professionnels étaient les officiers, ceux du MFA, et ceux fidèles au régime. Comme on le sait, à l'origine le MFA fut une organisation corporatiste de jeunes officiers de métier qui voulaient défendre leur statut face aux officiers issus du rang et promus à la va vite. Car le manque de « vocations » militaires était manifeste ! Déjà un signe de la crise du régime. Les soldats étaient tous issus du contingent et ils en avaient assez de 5 ans de service, les missions en Afrique, les copains morts ou blessés, le dégoût d'un régime corrompu et colonialiste. Il faut comprendre que beaucoup de jeunes ne découvraient la barbarie du colonialisme qu'une fois engagés dans l'armée en Afrique ! L'augmentation des désertions et des réfractaires était connue de tous, beaucoup restaient seulement parce qu'ils ne pouvaient pas partir : raisons de famille et autres… La situation sociale, la pauvreté, les bas salaires, la répression pesaient sur le quotidien. Les grèves et les manifestations se succédaient. Il y avait un malaise social général et les soldats étaient majoritairement issus des classes populaires. Le nationalisme et le patriotisme étaient des valeurs dévalorisées. Un esprit de contestation des hiérarchies et de désobéissance s'étendait parmi la jeunesse.
Quel rôle a joué le Parti communiste portugais dans l'opposition à la dictature ?
Le Parti communiste était, depuis les années 1930, la principale organisation d'opposition au régime, regroupant les militants les plus actifs et généreux. Les organisations anarchistes et syndicalistes révolutionnaires, majoritaires au début du XXe siècle, avaient été détruites ; leur fonctionnement démocratique ne pouvant pas résister à la répression de l'Etat fasciste qui se mit en place après 1926. Il est clair que seule une structure verticale très rigide était en mesure de résister et de se maintenir face à la répression d'un Etat tout aussi autoritaire. Le Parti communiste, lui-même crée en 1921 par des militants anarchistes sympathisants de la révolution russe, prit la relève. Organisation clandestine très structurée, dirigée par une élite de révolutionnaires professionnels formés à l'école de la rigidité stalinienne, le parti traversa les années du fascisme et maintint une image très forte dans la population. Malgré une forte répression, il conserva, tant bien que mal, une presse clandestine et un lien entre ses militants et le peuple. Son intervention se faisait surtout sentir lors des périodes où le régime organisait un simulacre d'électoralisme, lors des manifs de rue et des grèves de plus en plus fréquentes depuis le début des années 1960. Les militants communistes étaient aussi très actifs dans les structures syndicales fascistes, dans lesquelles ils faisaient de l'entrisme… parfois avec un succès vite neutralisé par la police politique. A partir du début des années 1960, les premières dissensions apparurent au sein du Parti communiste. La constitution d'un courant pro-maoïste en dehors du parti, fut la première grande fissure. Les grèves et les mouvements étudiants de la fin des années 1960 furent en partie animés par ce nouveau courant. L'influence des idées de mai 68, critiques du communisme bureaucratique fut aussi importante, à travers les liens avec l'émigration et la grande masse des jeunes exilés en France. Mais ce fut surtout la position timorée du parti sur les actions directes contre l'Etat fasciste, souhaitées par la base, et l'opposition à la guerre coloniale qui ouvrirent une crise plus profonde. Alors que le refus de la guerre ne cessait de grandir dans la société, que les désertions et le refus d'aller dans l'armée prenaient de l'ampleur, le Parti conseillait à ses militants de rester dans l'armée, de faire de la propagande contre la guerre dans son sein, et de ne déserter que collectivement. On voit l'absurdité de telles consignes ! Surtout dès que l'on se trouvait posté dans la brousse, face à la guérilla nationaliste… Une position politique indéfendable. Au moment du 25 Avril, la popularité du Parti communiste était déjà bien entamée chez les jeunes urbains, étudiants et ouvriers. Mais son appareil restait solide et put, tout de suite après le coup militaire, prendre une place dans l'agitation sociale, dans la restructuration de l'Etat et la formation d'un syndicat unique.
La révolution des œillets a eu lieu dans le cadre d'un conflit plus large entre les blocs. Cette dimension a-t-elle réduit le projet révolutionnaire au Portugal, dans quelle mesure ?
Les circonstances historiques du 25 Avril furent celles d'une période tardive de la “guerre froide” où le rapport de forces entre le bloc du capitalisme privé occidental et le capitalisme d'État basculait en faveur du premier. Bien sûr, ce n'était pas clair sur le moment, même si on a vite senti que la bureaucratie soviétique faisait pression pour modérer les positions du Parti communiste portugais et pour peser sur la négociation concernant la fin de la colonisation. Les organisations nationalistes africaines les plus importantes étaient liées à la sphère soviétique et l'enjeu était important en Afrique aussi. Les Etats Unis se montrèrent très rapidement préoccupés par une possible déstabilisation des Etats européens. Dans l'Europe du sud, de la Grèce au Portugal, l'influence des forces communistes pro-Moscou était forte, même si avec des nuances, en Italie en particulier. L'effondrement des dictatures laissait un espace non maîtrisé pour les intérêts occidentaux et l'équilibre des forces. Très vite, l'ambassade américaine joua un rôle dans les luttes politiques au Portugal. L'Allemagne aussi. Le SPD avait des liens très forts avec le Parti socialiste portugais, qui avait été créé et financé par le SPD. Mario Soares fut un homme du SPD tout autant qu'un homme des américains.
Ce qu'il y avait de « projet révolutionnaire » dans la révolution portugaise, correspond à ce qu'on a appelé à l'époque le courant du « Pouvoir populaire », un élan d'organisations de base qui commençaient à se structurer et à poser les jalons d'une réorganisation de la production et de la société par le bas, une forme d'« autogestion ». Ce courant s'est trouvé limité aussi bien par les organisations qui représentaient la logique d'un capitalisme d'État que par celles qui défendaient une « démocratie de marché » à l'occidentale, dont le Parti socialiste était le représentant le plus combatif. Le courant du « Pouvoir populaire » échappait largement aux intérêts des deux blocs, il inquiétait les forces qui les représentaient. Au-delà du conflit entre ces deux courants, il y eut une alliance, implicite, pour bloquer sa dynamique, pour renfermer le champ du possible. Le but premier du 25 novembre fut d'étouffer le courant du « Pouvoir populaire ». Dans la négociation entre les forces politiques et les militaires, le Parti communiste obtint la garantie d'un espace dans le fonctionnement de la démocratie parlementaire et locale, municipale. A long terme, il signa sa mort lente, comme on peut le constater électoralement aujourd'hui. Le Portugal fut avalé par le grand capitalisme européen et l'espace d'action du Parti communiste, resté figé dans des positions rigides, fut submergé par l'aliénation marchande, nommée « la modernisation » de la société. Ce fut aussi la fin du monde politique du passé.
Que veux-tu dire quand tu dis que la question coloniale a été mal résolue ?
La question coloniale portugaise ne pouvait se terminer que dans les plus mauvaises conditions. C'était trop tard. Le Portugal a été le dernier pays européen à décoloniser, l'élite nationaliste était très faible et les effets d'une guerre coloniale de 13 ans étaient énormes sur les populations africaines.
Même après la révolution, la majorité des militaires putschistes étaient encore à la traîne d'une solution illusoire de néocolonialisme. Le Général Spinola en était le théoricien, si l'on peut dire… Un projet délirant, irréalisable au milieu des années 1970 !
Ce qu'il faut souligner, c'est que, devant toutes ces illusions et hésitations, c'est le pouvoir populaire, la révolte des soldats, au Portugal et en Afrique, qui ont imposé la fin de la guerre et donc, nécessairement une décolonisation à vitesse accélérée. Il s'en est suivi de terribles affrontements et la guerre civile entre les nationalistes, en Angola et au Mozambique. Avec l'intervention des puissances occidentales (l'armée de l'Afrique du Sud) et du bloc de l'Est (le corps expéditionnaire cubain). Le peuple a payé un prix fort jusqu'à aujourd'hui.
Il ne faut pas oublier que, même après le 25 avril, les militaires qui avaient pris le pouvoir d'Etat, ont voulu continuer à envoyer des troupes en Afrique. Il y eut des refus d'embarquer à Lisbonne, des mutineries. Et, en Afrique, des soldats ont posé les armes face aux nationalistes. Ils ont arrêté de se battre. Ils étaient fatigués, ils en avaient assez. Tout cela est très peu connu et passé largement sous le silence.
Quelles en étaient les raisons et quelle est l'importance de la France comme pays d'exil pour les Portugais ?
Je fais partie de la grande vague des jeunes déserteurs et réfractaires des années 1960 qui s'opposèrent à la guerre coloniale, au colonialisme et au régime [3]. Nous avons été plusieurs centaines de milliers, les chiffres exacts ne seront jamais connus car ce sont les services de l'armée portugaise qui les connaissent et ils ne les donneront jamais. Ce fut, sans doute, un des plus grands mouvements de refus d'une guerre dans l'Europe contemporaine. Pour des raisons évidentes, c'est en France que la plupart des exilés se fixaient. Il y avait un tissu d'émigration important, des réseaux, des liens, des solidarités avec les camarades français, dans une société qui sortait elle-même d'une terrible guerre coloniale en Algérie. Il y avait un besoin de main d'œuvre et on pouvait s'intégrer dans le flot de l'émigration dite économique, ne pas se faire repérer tout de suite comme « exilé politique ».
La majorité des exilés s'est rapprochés des organisations françaises qui correspondaient à celles dont ils étaient proches au Portugal. Ce fut surtout le cas des communistes, des socialistes (une poignée dans les milieux universitaires) ou encore des maoïstes, un groupe très important. Puis, avec l'augmentation des départs, de plus en plus de jeunes arrivaient sans filiation idéologique particulière et cherchaient leur voie eux-mêmes. Ce fut aussi mon cas. Après mai 68, l'importance des idées nouvelles d'un communisme non-bureaucratique et libertaire attiraient de plus en plus de monde. Moi, par exemple, je me suis trouvé dans un petit groupe qui publiait à Paris une revue qui défendait des positions marxistes luxemburgistes et anti-autoritaires. Ceux qui évoluaient hors d'un cadre politique furent « formés » en mai 68 dans le temps de quelques semaines. Ce fut passionnant. Et le lien se faisait immédiatement avec l'opposition à la société portugaise. Pour beaucoup d'entre nous, le sort du régime et de sa guerre paraissait désormais dicté par le développement de la subversion en Europe, dans le monde. Nous étions devenus internationalistes et on ne voyait plus le cas portugais comme séparé du sort du reste des sociétés européennes, y compris la libération des sociétés de la zone soviétique. La révolte de Prague en 1968 nous a autant marqué que mai 68. Bien entendu, dans tout ce processus, les recettes stalinistes des cadres du Parti communiste ou même des maoïstes nous intéressaient peu. Les aspects autonomes et indépendants de la révolution portugaise nous parlent tout de suite, comme une continuité de mai 68.
Quelle est la relation des exilés portugais avec le gouvernement actuel ? Y a-t-il eu un moment à partir duquel il y a eu un grand mouvement de retour ou la plupart sont-ils restés définitivement absents ?
Le gouvernement portugais ne s'intéresse pas à cette question. Et pourquoi il s'y intéresserait ? On en parle médiatiquement, de temps en temps, mais sans plus…Dans la société c'est une question encore présente, on sait qu'il y a eu un grand mouvement d'exilés. Une fois de plus, les commémorations officielles sont centrées sur la question de la « transition démocratique ». Revenir sur l'opposition à la guerre coloniale, implique de revenir aussi sur la question de la guerre et inévitablement sur la question coloniale, qui fut l'axe du nationalisme portugais pendant des siècles. Et là, on ouvre la boîte de Pandore.
Pour le reste, c'est l'histoire classique de l'exil. Une majorité d'exilés politiques sont revenus au Portugal après le 25 avril. D'autres ont vécu la révolution portugaise en restant dans la société où ils avaient grandi politiquement. Tout en rétablissant leurs forts liens avec la société portugaise. C'est mon cas. Et ce n'est pas toujours facile car la société portugaise a beaucoup changé… tout en restant en partie la même. Parmi ceux qui sont revenus au Portugal, certains se sont installés dans leurs vies d'auparavant, ont rejoint leur classe et milieux d'origine. Parfois avec difficultés, reniements, refoulements. D'autres, plus ambitieux, furent avalés, intégrés, par la modernisation de la vie politique, sont devenus cadres des nouveaux partis démocratiques de gauche et de droite. Ce n'est pas si étonnant, car ils venaient d'organisations autoritaires qui étaient déjà des mini Etats, ils s'étaient toujours perçus comme des chefs. Ils ont vendu le meilleur d'eux-mêmes pour servir le pouvoir démocratique. Plus honorable, certains se sont fondus dans la vie privée, sont disparus de la vie politique. Mais ont gardé leur dignité. Une poignée est restée fidèle à ses idées et à son parcours et continue à se battre au quotidien, ils écrivent, se positionnent, manifestent, revendiquent leur passé. C'est important, car la question coloniale n'est toujours pas réglée dans la mentalité portugaise, comme on vient de le voir avec l'éruption électorale du parti d'extrême droite, Chega. Une force politique raciste qui défend les bienfaits du colonialisme, honore la barbarie de la guerre coloniale, défend les actes terroristes perpétrés contre des révolutionnaires du 25 avril.
Charles Reeve
[1] Charles Reeve, « Une révolution ne s'arrête pas aux feux rouges » revue Brasero 3, Editions l'Echappée, Paris, 2023.
[2] Quelques livres pour mieux connaître la révolution portugaise.
Une description subjective et libertaire du mouvement, par un participant direct, Phil Mailer, Portugal 1974-75, révolution manquée ?, Paris, Les Nuits rouges, 2019. La totalité des numéros du journal Combate, qui a soutenu les actions autonomes du mouvement social, publiée par Vosstanie éditions, Paris, 2020 [https://vosstanie-editions.blogspot.com/2020/01/todos-os-editoriais-do-jornal-combate.html]. Une approche trotskiste très documentée, Raquel Varela, Un peuple en révolution : Portugal 1974-1975, Marseille, Agone, 2018. Une vision d'ensemble de la période et de ses aspects politiques, Victor Pereira, C'est le peuple qui commande, Paris, Les éditions de la lenteur, 2023. Aussi, Yves Léonard, Sous les œillets la révolution, Paris, Chandeigne, 2023. Enfin, un choix de textes sur le mouvement des organisations de base et les expériences d'autogestion, la critique des conceptions militaristes de la révolution, Portugal, La Révolution des Œillets, Paris, Syllepse,2024.
[3] Exils. Témoignages d'exilés et de déserteurs portugais, Editions Chandeigne, 2022.
Après avoir excellemment raconté il y a cinq ans les luttes de la Nanterre populaire, Du bidonville à la Cité, Victor Collet a poussé la passion de l'observation participante jusqu'à venir comparer les punaises de lit marseillaises à celles de l'Ile de France, en habitant dans un immeuble que le gestionnaire laissait sciemment se dégrader pour décourager les locataires. Les « anciens » décédés ou partis à l'hôpital, l'entrée toujours ouverte aux grands vents et au petit commerce de la dope, les appartements abandonnés rénovés illico presto et protégés de portes blindées tandis que ceux des derniers locataires étaient offerts aux départs d'incendie… on connaît la chanson, elle a été entonnée depuis près de trente ans à Belleville et ailleurs. Victor était aux premières loges pour l'entendre à Marseille, où elle est devenue chant funèbre, en novembre 2018, avec l'effondrement d'immeubles de la rue d'Aubagne.
Particularité locale, le requiem s'est vite transformé en cri de colère : « Gaudin assassin ! » dans des manifestations qui ont fait tomber le cacique local et toute sa clique de barons et baronnes aux comportements (et/ou acoquinements) mafieux. Il faut dire que « la veille des effondrements de la rue d'Aubagne, un mur s'écroule sous les coups de mistral et de masse d'une centaine d'opposants au projet de la Plaine ». « Vingt millions pour détruire la Plaine, pas une thune pour sauver Noailles ! » La lutte contre la gentrification d'un quartier a opéré sa jonction avec la vague d'indignation des habitants du quartier sinistré, au fur et à mesure qu'on découvrait les dessous crasseux de la politique urbaine de laisser faire-laisser s'enrichir : élus directement intéressés, aveuglement volontaire des responsables techniques… Une politique qui a entraîné la mort d'au moins huit personnes.
Le lien entre la dégradation programmée de l'habitat populaire et l'essor du capitalisme de plate-forme a rarement été aussi bien documenté que dans le livre de Collet. Nourri de paroles d'habitantes et de propos de manageurs, d'affichettes et de récits de manifs, développant une analyse au plus près des brutalités policières comme des tentatives de dépassement numérique des contradictions capitalistes, voilà un bouquin que tout amateur de pittoresque méditerranéen à prix cassés devra mettre dans son sac de plage.
Bonnes feuilles
Les technocrates ont tiré les leçons des échecs du passé. Tenant compte des inerties marseillaises, ils ont su se rallier les appétits de la bourgeoisie locale qui, depuis qu'elle s'est vu confisquer le contrôle du port par l'État, s'est repliée sur le foncier.
Bruno Le Dantec, La Ville-sans-nom, 2007
Je vois des 38 mètres carrés à 950 euros par mois, je me dis que finalement, je ne suis pas plus chère que les autres.
Zouha, propriétaire effectuant des baux « mobilité » pour placer son logement en meublé, MarsActu, 29 septembre 2023
Changement radical : alors que les arrêtés de péril continuent de pleuvoir, l'offre en Airbnb déferle. La plateforme comptabilisait 88 % d'annonces supplémentaires dès l'année suivant les effondrements. En 2020, l'explosion fait de Marseille la deuxième place forte du site, après Paris. Certains quartiers, étrangers aux itinéraires touristiques, se transforment vite en soutiers du mouvement, de la Plaine au cours Julien, de Noailles à Belsunce, en passant par les insalubres Chapitre ou Belle de Mai, ou les plus résidentiels Camas et Conception... jusqu'à la Joliette. Tout le centre ancien est touché. En 2021, 11 000 annonces étaient dénombrées et jusqu'à 16 000 en août 2022, selon la plateforme AirDNA [1].
Touriste : [...] personnes qui ne voient dans notre quartier qu'un territoire branché et labellisé « quartier rebelle » que l'on consomme comme à la Joliette, au Vieux-Port, à Paris ou Berlin. Gaudin en avait rêvé, le Printemps marseillais est en train de le réaliser : faire passer la destruction produite par l'industrie touristique comme une opportunité pour les Marseillais·es. (Sous le soleil, la Plaine, no 6, juin 2021, p. 24)
Nombre d'annonces masquent les propriétaires au profit d'hôtes qui n'en sont que les gestionnaires (les « conciergeries »). Et certains quartiers sont réduits à des mots-valises : Noailles ou Belsunce deviennent de vagues « cœurs de quartier culturel », « hyper-centre » avec « vue imprenable », « à cinq ou dix minutes du Vieux-Port ». Là où les scories des effondrements sont encore si visibles, un effarant spectacle se banalise : le cadenas et la chaîne qui fermaient l'accès au bâtiment côtoient désormais le boîtier à code qui offre les clés du séjour radieux à Marseille. Le cadenas s'efface même parfois devant le boîtier à clés : rue d'Aubagne, sur les hauteurs de Curiol, à quelques pas des immeubles effondrés rue Tivoli. Entre les bâtiments qui ferment et ceux qui s'ouvrent au seul tourisme, le marché locatif se contracte comme jamais.
Teresa – septembre 2022 – « Le bâtiment est en réparation et le couloir a été saccagé. Il y a beaucoup de bruit venant de la rue et des appartements voisins, le canapé-lit est très inconfortable. »
Hôte – Grégory – janvier 2023 – « Je suis désolé pour vous que l'immeuble soit en restauration mais je pense qu'il s'agit d'un mieux pour tout le monde. Pour ce qui est du bruit, je n'y suis pour rien s'il y a du passage en plein centre-ville ! »
L'insalubrité vivace n'est pas toujours si glamour pour les touristes. Minuscules espaces gorgés d'humidité, caves transformées en studettes sans fenêtre, voisinage nocturne bordélique, « rénovations » à grand renfort de placo sur des vices qui renaissent sans cesse, cohabitation avec des punaises de lit et des cafards qui changent parfois moins vite de destination que les habitants... Le lucratif Airbnb reste des plus douteux dans la grande foire touristique qui s'empare de Marseille.
Cécile – décembre 2022 – « À éviter absolument ! Surtout si vous espérez dormir. La rue est occupée par des prostituées assises devant chaque immeuble et la nuit par des toxicomanes qui se bagarrent en hurlant et en cassant des bouteilles. Le matin vous pourrez les voir respirer leur gaz hilarant. Il n'y a pas de lit juste un canapé qui ne se déplie pas. Une honte. »
Réponse – Hôte (Grégory) – janvier 2023 – « Je ne sais pas quel type de personne vous êtes mais pour dire que vous avez trouvé tout ce genre de personnes, vous avez dû aller chercher vos doses dans une autre rue que la mienne. »
À se perdre dans le dédale de rues si délabrées, plus ou moins fermées par les arrêtés et les blocs de béton, la airbnbisation semble enjamber les étapes de la gentrification. Nouveau coup de poker du « meublé touristique » : placer des gens bien moins regardants sur les bâtiments ou le quartier, tout en démultipliant les gains comparés à ceux soutirés à des ménages captifs du marché. Comme au numéro 74 de la rue d'Aubagne, face à ce vide que tant de voisins ne souhaitent plus affronter au réveil.
« Vos morts. Nos profits. » (Une fausse publicité signée avec le logo Airbnb, accrochée sur les grilles de la « dent creuse », rue d'Aubagne, 20 mars 2023)
Un peu plus loin, les mêmes rénovations fleurissent. Le voisinage de cadenas et de périls sidère, là où des années durant ont retenti les batailles judiciaires contre certains marchands d'insalubrité. À Belsunce, quartier si longtemps abonné aux périls, les Airbnb s'immiscent jusque sur la rue Nationale, face à des immeubles effondrés, avec leurs gravats recouverts d'un produit bleu ciel censé empêcher les vapeurs d'amiante de se répandre dans le quartier. La juxtaposition de telles réalités fait blêmir, pour peu qu'on la comprenne. Ce qui n'est pas le cas des nombreux touristes qui font irruption dans le quartier.
Petit studio « immeuble d'artiste » – Noailles (Palud/Aubagne) – arrivée autonome (boîtier à clés) –9m2 –46€/nuit
Benoit – septembre 2022 – « Manque de confort. Pas de lit et de draps corrects. Bruyant, trop de lumière la nuit. La rue est sale, des rats s'y baladent ainsi que des gens peu fréquentables. »
Réponse hôte – « Super objectivité, le drap est comme indiqué, quant au bruit privilégiez la campagne [...] concernant les rats je ne suis pas le maire de Marseille. Passez votre chemin, les exigences ce n'est pas à 30 €. »
Les boîtiers à clés prennent racine et la relève des périls. La marchandise du sommeil se renouvelle. Les marchands restent parfois les mêmes. Et les dividendes augmentent.
Derrière le mythe du AirBnB pour « dépanner », la réalité est tout autre : 80 % des annonces concernent des résidences secondaires. Autour de la Plaine, près de la moitié des annonces proviennent de multipropriétaires détenant jusqu'à 50 appartements sur la ville. (Faisons face à la gentrification, tract anonyme, automne 2022)
Le cliché des fins de mois difficiles pour petits propriétaires ou locataires désargentés est vite battu en brèche. Longtemps vendue par les communicants du mastodonte numérique pour faciliter son implantation en temps de crise et faire taire les critiques [2], l'argument bute sur la réalité. Pour les locataires, l'interdiction de louer son logement ou son canapé sans l'accord du propriétaire s'accompagne depuis 2014 de lourdes sanctions : 7500 euros d'amende, résiliation du bail, remboursement complet des frais de justice en cas de poursuite. Surtout, arrivé très tard sur le marché, Marseille brûle les étapes. Avec ses 71 % d'abattement fiscal, la niche fiscale est déjà devenue un lieu de report pour investisseurs et multipropriétaires. Le phénomène se renforce avec l'inflation galopante faisant suite au confinement, et une brusque augmentation des taux d'intérêt. L'immobilier reste plus sûr pour garantir les retours sur investissement, d'où l'explosion des transactions en 2020 et 2021. Et quand le marché plafonne, la niche Airbnb devient l'eldorado qui tient bon face à une « rentabilité de l'immobilier en forte baisse ».
Si 60 % de mes biens sont des meublés, c'est parce que la fiscalité est plus douce. (Fabien Marini, propriétaire de six « biens » à Marseille loués en meublés) 10
À Marseille, le boom immobilier après 2018 se traduit par un rachat effréné de logements et de bâtiments. Des Marseillais souvent médusés voient les visites de leurs appartements s'enchaîner, effectuées par de jeunes branchés ne parlant plus que de prix du mètre carré en terrasse, ou de ces immeubles vendus au prix où l'on achète un appartement à Paris. Quand le marché atteint un pic, les reventes se multiplient avec de substantielles plus-values. D'autres placent leur bien en meublé touristique pour continuer à engranger les profits11. Dès 2022, le nombre d'appartements entièrement mis à disposition sur Airbnb représentait 88 % de l'offre à Marseille. Leur taux d'occupation, de 74 % (un peu moins en 2023, 69 %)12 , rappelle que la majeure partie est louée à l'année, loin du mythe de la résidence principale louée pour donner un « coup de pouce » au petit propriétaire. La plateforme Airbnb serait-elle devenue le plus gros marchand de sommeil à Marseille ?
Marchand de sommeil et hydre capitaliste à l'heure du numérique
Des immeubles ont été vidés, il y a eu des travaux donc la rénovation s'est faite malgré elle, malgré les gens. Surtout si y a pas de contrôle. Objectivement, un propriétaire qui fait des travaux, il a envie de louer plus cher. C'est pas un philanthrope.
Marta S., juin 2022
En tant que directeur de programme à la Soleam [...] et référent sur les questions d'habitat indigne, j'ai été amené à travailler avec les services, les techniciens, les élus, les services chargés de lutter contre l'habitat indigne... Et j'ai connu les failles, les limites de ces procédures, leur lenteur. Et surtout la capacité de certains marchands de sommeil à biaiser ces mécanismes. Ils ont profité de cette aubaine pour convertir pas mal de logements en location courte durée. C'est dix fois plus rentable et ça permettait d'échapper au permis de louer. Au 5 novembre, on a croisé pas mal de gens, quelques centaines qui sont venues dans les assemblées et ont vu le quartier se transformer, des immeubles vidés et puis basculer à la levée du péril en location touristique.
Emmanuel Patris, « Un centre-ville pour tous », juin 2023
Rappelons-le, Airbnb n'est qu'un symptôme – certes extrême – du capitalisme de plateforme (et du marché immobilier). Son succès vient d'avoir pensé et réussi à marchandiser l'ancestrale hospitalité en surfant sur les origines pourtant gratuites du couchsurfing [3]. À l'heure du tourisme mondialisé, son réel tour de force est d'avoir utilisé une niche, juridique et fiscale, un entre-deux existant depuis les années 1970 entre l'hôtellerie et le logement ordinaire, pour s'ouvrir de nouvelles parts de marché. La plateforme s'impose comme l'intermédiaire numérique des transactions, qu'elle facilite auprès des propriétaires en leur évitant tout un tas de taxes, de réglementations, d'agences, de portefeuilles à gérer. Magique ou presque : on profite des prix de l'un – l'hôtel – en mettant à disposition l'autre – le logement longue durée. L'incroyable force de cette mécanique est de se placer à la tête d'un nombre infini d'agents – les propriétaires – qui œuvrent pour la plateforme en plaçant leurs biens et l'alimentent à chaque transaction. Un facilitateur pour les uns, un parasite pour les autres. Plus le parc de logements grossit, plus les dividendes s'accumulent. En 2019, douze ans après son lancement à San Francisco, Airbnb dénombrait 7 millions d'annonces dans 30 000 villes et 190 pays. À son entrée en Bourse à l'été 2020, elle était cotée à 18 milliards de dollars.
Autant dire qu'à ce rythme, la plus grande conciergerie du monde transforme des paysages entiers du parc immobilier. Le phénomène est connu et documenté depuis un moment. Censée donner un coup de fouet financier à des propriétaires-occupants, la dérégulation massive de l'offre touristique allèche les investisseurs. Une telle rentabilité est en effet inattendue sur un marché immobilier jusque-là assez inamovible, entre hôtellerie d'un côté et logement de l'autre. En surfant sur les limites de la notion de « meublé », de la résidence principale et secondaire, la plateforme offre des rentabilités record. Et elle conduit les propriétaires à remodeler les logements, les contrats de bail, pour fonctionner à flux tendu : ici en plaçant les résidences secondaires toute l'année ; là en créant des faux profils pour continuer. Et quand les restrictions se font plus sévères, les propriétaires font passer l'ensemble en bail dit « mobilité » – bail allant de un à dix mois, non renouvelable –, qui évite d'avoir à quémander un changement d'« usage » (de logement en commerce). En bref, le logement est « optimisé ».
Petit studio « immeuble d'artiste » – Noailles (Palud/Aubagne) – arrivée autonome (boîtier à clés) –9m2 –46€/nuit
Cezar – septembre 2022 – « Ne vous laissez pas berner par les photos. C'est TRÈS PETIT, juste pour une personne max.! Ce n'est certainement PAS un studio. Le quartier, il s'agit d'un bazar en journée jusqu'à 23 h. Si vous voulez dormir un peu pendant la journée... bonne chance. Allez ailleurs. »
Avec le temps et les excès constatés, les abattements fiscaux record pour les meublés commencent à faire jaser nombre de communes, sans pour autant être remis en question. Quant à la plateforme, les taxations sont dérisoires : basée dans le paradis fiscal irlandais, Airbnb évite soigneusement la qualification de société immobilière en gagnant ses procès qui rappellent, comme en novembre 2019, qu'elle n'est qu'une interface numérique. Airbnb permet aux propriétaires de minimiser les frais, et d'éviter tout intermédiaire. Jusqu'au ménage et à la remise des clés, pour lesquels la plateforme propose fréquemment ses services de conciergerie. À défaut, ce fameux boîtier à codes, trente euros en supermarché pour se passer de toute contrainte ou interaction humaine.
Le Nid/NocNoc » – cours Julien – 3 niveaux – 120 m2 – 12 à 14 personnes – 5 000 €/nuit [4]
Idéalement situé dans le célèbre quartier du cours Julien, le rendez-vous des artistes [...], un appartement somptueux de 120 m2 climatisé pouvant accueillir jusqu'à douze personnes. Le check-in/out pourra se faire de manière autonome grâce à une boîte à clefs. Pour un accueil personnalisé, nous demandons un supplément de 10 € par heure pour les check-in tardif. [...] Vos bagages vous encombrent ? Déposez-les dans la consigne à bagage sécurisée Nannybag et bénéficiez de 10 % de remise. Chez NOCNOC, nous gérons la location de plus de 80 appartements et maisons dans huit villes en France. Une caution de 1 200 € est demandée pour l'appartement, une pré-autorisation sur votre carte sera faite la veille de votre arrivée. Nos appartements sont désormais équipés de décibelmètre Minut qui déclenche une alarme dès que le niveau sonore maximum autorisé est dépassé. En cas de fête ou de plainte du voisinage pour le bruit après 22 heures, la totalité de la caution sera débitée.
Avec tant de romantisme, comment ne pas se ruer sur Marseille ? Mais, en fonctionnant à la nuitée et en visant une autre clientèle que des locataires, Airbnb déploie une hybridité à rentabilité extrême, qu'elle sait parfaitement agiter sous le nez des propriétaires : la plateforme et un nombre incalculable de sites comme AirDNA projettent gratuitement les profits annuels pour chaque logement placé. En 2019, dans des villes comme Marseille où la réglementation était inexistante, certains sites rappelaient ces détails très précisément :
La résidence principale que vous habitez au moins huit mois par an. La loi sur la location Airbnb à Marseille ne vous impose absolument aucune autorisation. Vous pouvez louer 120 jours par an. [...] Cependant, Marseille ne fait pas partie des villes où Airbnb suspend automatiquement votre annonce en cas de dépassement de la limite. Attention, c'est à vos risques et périls car des amendes importantes peuvent être prononcées !
La loi Airbnb à Marseille est plus flexible qu'à Paris ou à Lyon : vous pouvez louer votre résidence secondaire toute l'année dans la limite de huit mois consécutifs à un même locataire. Au bout des huit mois, vous êtes obligé de changer de locataire. [...] À noter, la ville de Marseille n'applique pas la règle de la compensation.
Une possibilité à étudier : le bail mobilité. Vous pour- rez louer sans être contraint par les nombreuses formalités imposées par la législation ! (« Tout savoir sur la réglementation Airbnb à Marseille », HostnFly, octobre 2019)
Avec de si « lourdes » formalités (deux déclarations par mail à la direction fiscale et en mairie), on comprend combien le rendement séduit certains habitués du contournement des règles. En 2023, la nuit moyenne atteignait à Marseille 110 euros, le double de son prix cinq ans plus tôt ; sur l'année, le meublé permettait d'empocher plus de 20 000 euros en moyenne. À ce jeu-là, la cité phocéenne, au prix du mètre carré proche de celui d'Aubervilliers, offrait un potentiel touristique autrement plus alléchant que la commune de Seine-Saint-Denis. Et un taux de rentabilité deux fois supérieur à celui de Paris [5].
Ça parle plus que des ménages dans le quartier... C'est devenu la principale activité, les ménages dans les Airbnb. (Une habitante, quartier Baille, juillet 2023)
Recherche. Femme dynamique pour effectuer le ménage dans des logements de location saisonnière. Fréquence des missions variables. Emploi : femme de ménage avec très bonne présentation, sérieuse et sachant prendre des initiatives. Disponibilités : en semaine et dimanche compris Lieu : Belle de Mai et Vieux-Port
Âge : 45 ans environ Langue : français Tarif horaire : 11 € Condition : période d'essai. (Une affiche, Vieux-Port, septembre 2023)
Les profits des uns font les emplois précaires des autres, et font vite disparaître nombre d'habitats et d'habitants. Si les offres illégales pullulent comme les usages plus « déviants » (prostitution, etc.), l'effet numéro un demeure : en réduisant l'offre locative à son plus bas niveau en peu de temps, la plateforme crée une rareté extrême. Sans programme de construction massive (en particulier sociale) ou d'encadrement strict, l'élévation des prix est mécanique, sur un marché déjà tendu.
[1] La mairie de Marseille, avec le numéro d'enregistrement, en comptabilisait 11 500, l'écart pouvant révéler différents systèmes de comptabilité et/ou une part non négligeable de numéros d'enregistrement frauduleux et d'annonces non déclarées en municipalité. En juillet 2023, la mairie de Marseille relevait ainsi près de 1500 annonces illégales
[2] C'est en particulier la communication que produit Airbnb dans les pays en crise, notamment au Sud, après la crise des subprimes.
[3] Créée en 2004 à San Francisco, la plateforme de couchsurfing vend une mise en lien numérique pour fournir un hébergement temporaire chez l'habitant. Partiellement mais essentiellement gratuite, la structure pave à la voie à son extension payante, Airbnb, qui verra le jour quatre ans plus tard.
[4] Sur le site Booking.com, la même annonce comporte un zéro de moins, et monte parfois jusqu'à 1 200 euros, soit entre 10 à 20 fois le prix sur le marché de la longue durée pour une même surface, avec une optimisation de l'espace, qui dépasse tout juste les 9 m2 carrés légaux.
[5] Après de longues années de bienveillance, la capitale a vertement déchanté et mène une âpre bataille judiciaire contre le géant numérique, butant inlassablement sur l'absence de législation claire jusqu'en 2023, et dans les tribunaux contre les changements de destination de certains logements (encore en septembre 2023) malgré des condamnations à des amendes record (8 millions d'euros) pour 1 105 annonces sans numéro d'enregistrement en 2021. Elle envisageait la fixation de quotas par quartier au printemps 2023.
Sur le chemin d'une invitation à une rencontre de psychanalystes, psychiatres et psychologues, m'étaient venues les réflexions suivantes, rédigées sous forme de « Haïkus de la pensée ».
Haïku 1. La numérisation du monde par quelques entreprises états-uniennes, nous l'avions déjà analysée comme la « peste noire du genre urbain », mais il vaudrait peut-être mieux la qualifier de « crime contre l'humanisation » puisque les algorithmes sont sciemment élaborés pour « étayer la toute jouissance » des foules mondialement prolétarisées [1]. C'est ce qui permet de comprendre qu'il n'y a plus besoin d'élaborer une idéologie de la domination : « ça fonctionne tout seul », ou plutôt juste en bougeant un doigt, pour cliquer ou le faire glisser sur le petit écran.
Haïku 2. À la suite des témoignages de Frances Haugen, l'ex-ingénieure de Facebook partie avec des milliers de documents, il apparaît que la notion de « radicalisation algorithmique », propre au fonctionnement de tous lesdits « réseaux sociaux », ne peut plus être ignorée par la théorie critique. Par exemple, cette industrie numérique est en passe de devenir une puissance de premier ordre dans la Grande Révolution Culturelle et Planétaire, la GRCP du néolibéralisme [2].
Haïku 3. Cette citation d'Einstein : « Il est plus facile de désintégrer un atome qu'un préjugé » est plus connue que celle que lui inspira la lecture de La mort de Virgile : « Ce livre me montre clairement ce que j'ai fui en me vendant corps et âme à la science : j'ai fui le JE et le NOUS pour le il du il y a ». [3]
Haïku 4. Mises en place par Sciences-Po il y a quelques années, leurs dites « humanités numériques », constituent un oxymore aussi dévastateur que celui qui fut inventé par le xixe siècle positiviste et que l'on nomme encore : les « sciences humaines ».
Haïku 5. Les logiques d'évaluation sont une contribution non négligeable à l'éviction du désir dont l'obsolescence est contrebalancée par le remplissage addictif des tubes digestifs et des canaux corticaux. Autant dire que l'obésité galopante est autant psychique que physiologique et que les fabricants d'opiacés et autres trafiquants agro-industriels ont un bel avenir devant eux.
Haïku 6. L'axiome du capital – rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme en valeur – indexait déjà les dividus à l'âge de l'infans, c'est-à-dire au temps de l'apprentissage nécessaire à la « gestion de ses besoins ». Mais à l'âge adulte, dans cette civilisation, il est devenu l'essentiel de leur activité et leur horizon. Ainsi, chacun est appelé à devenir l'actionnaire majoritaire de son corps, de ses organes et de ses restes auboncoin ou ailleurs.
Haïku 7. La contamination du verbe par la rationalité calculatrice – et transgressive – efface la place du sujet dans le texte et s'accommoderait de son élimination dans la réalité. C'est dire que la psychanalyse est une des rares antithèses du mode de connaissance scientifique moderne qui subsiste encore, mais très difficilement : à cause de ses rendez-vous ratés à Francfort, New-York et Londres.
Haïku 8. Sous peine de ne plus s'y retrouver, il est devenu de la toute première urgence de maintenir le distinguo entre Réel et réalité, violence et agressivité, savoirs et connaissances.
Haïku 9. Mon prochain s'est évanoui dans le distanciel, le chat, la visio, les sms, les posts, les emails et lesdits réseaux sociaux. La preuve : ça communique à tout va et en continu. Un verbe dont Lacan se gaussait. L'autre jour, au cimetière de Guitrancourt, j'ai cru entendre un fou rire.
Haïku 10. L'effondrement socio-politique des sociétés (ou de ce qu'il en reste) témoigne du fait qu'il n'y a plus que des dividus, comme le souhaitaient Hayek et Thatcher. C'est pourquoi l'essence du capital – la mort – rôde à présent, à la recherche d'un terreau fertile. Elle a déjà ses jardiniers.
Haïku 11. Lorsqu'un État « déclare la guerre » à un autre État – en fait à une population, dite « ennemie » – c'est qu'il « prend sur lui » de lever l'interdit du meurtre et peut ainsi y encourager ses propre citoyens, pour peu qu'ils aient revêtu un uniforme et suivi un entraînement (ou pas, comme en Russie).
Haïku 12. Lorsque les mots et leurs usages sont calculés pour brouiller les consciences et la relation à autrui, il n'est pas surprenant qu'en désespoir de cause, les pulsions puissent se mettre au service de la mort. À Port-Royal, c'est ce qui nous faisait dire à quelques amis, il y a bientôt quatre ans : « ça sent la guerre à plein nez ». Elle a d'abord pris le masque – chirurgical – de la pandémie avant de revêtir des habits plus traditionnels, sous notre nez. Comme souvent, certains se sont alors empressé d'enfiler un autre masque, moins visible et sans injonction étatique ; celui du carnaval médiatique.
Haïku 13. Depuis trois décennies, les controverses idéologiques, historiques ou politiques ont progressivement laissé la place aux clivages nationaux-religieux ou identitaires et bigots lorsqu'ils nous viennent des Etats-unis. Dans le premier cas il pouvait exister un débat, certes parfois violent. Dans le second, chacun proclame son appartenance à la face de l'autre, une guerre de tous contre tous, symptôme des effondrements sociétaux et nec plus ultra du néolibéralisme.
Haïku 14. Plus nous avançons vers « la Barbarie 2.0 », plus l'insoumission deviendra difficile, jusqu'à y risquer… son intégrité physique ? sa liberté ? sa vie ?
Jean-Marc Royer
[1] Plus sûrement et plus profondément attachées à leurs écrans que les ouvriers du xixe siècle à « leurs métiers à tisser » industriels.
[2] Il y a là beaucoup plus qu'une paraphrase ironique, évidemment.
[3] Einstein, à qui Hermann Broch avait adressé un exemplaire de La mort de Virgile, exprima dans une lettre de remerciement la fascination qu'exerçait sur lui cette œuvre, en même temps que sa résistance acharnée à accepter ce qu'elle exprime. Cité par Banesh Hoffmann, in Albert Einstein, créateur et rebelle. Paris, Seuil, 1975. p. 272.
Un peu plus de 500 pages grand format, 70 de notes dont quasiment chacune donne une ou plusieurs références à d'autres ouvrages et/ou articles, voici un livre touffu, c'est le moins que l'on puisse dire. Cela ne devrait pas effrayer les lecteurs/trices : je donne ces chiffres non pour les intimider, encore moins pour me vanter du fait d'avoir surmonté cette difficulté, non, plutôt pour avertir que cette note n'offrira, une fois de plus, qu'un aperçu du texte. On attribuera cette brièveté soit à une certaine insuffisance intellectuelle de ma part, soit tout simplement à la difficulté de l'exercice – quoi qu'il en soit, je recommande d'ores et déjà chaudement la lecture de ce livre, rédigé dans un style clair, précis et très accessible. Il y est question du nouage étroit entre race et capital, bien représenté par la figure de l'hydre. On voit bien qu'il s'agit d'une question toujours brûlante aujourd'hui, ne serait-ce qu'à travers le génocide en cours à Gaza, sans parler bien sûr du racisme qui ravage les sociétés soi-disant postcoloniales, comme on a pu le constater encore cette semaine [1] en France, avec l'escalade de la censure contre LFI, depuis le refus de l'université de Lille d'accueillir une réunion de soutien aux Palestinien·ne·s jusqu'à la convocation par la police judiciaire, au motif « d'apologie du terrorisme », de celle qui devait en être la principale intervenante, en passant par l'oukase de la Préfecture du Nord interdisant carrément cette même réunion au prétexte du risque de « trouble à l'ordre public »…
Pas de commerce africain, pas de nègres ; pas de nègres, de sucre d'épices ou d'indigo…
Pas d'îles, pas de terres, pas de terres, pas de commerce.
Le nouage entre race et capital s'effectue en des temps et des lieux bien précis, même si ces temps s'étalent sur de longues durées et si ces lieux tendent à s'étendre tout autour de la planète, en une première mondialisation. C'est à l'évidence une des principales leçons de ce livre : le capital (et le capitalisme), comme la race (et le racisme) sont des phénomènes historiques, dont l'un des points communs a toujours été la prétention à se faire passer pour des donnés « naturels » aussi bien qu'intemporels.
Sylvie Laurent situe leur date de naissance gémellaire en 1492. Comme on sait, Christophe Colomb, un marchand génois mandaté par la Couronne de Castille et Aragon, laquelle vient tout juste d'achever la mal nommée Reconquista – une conquête tout court, évidemment – marquée par la chute, cette même année, de Grenade, dernier bastion aux mains des Maures, Colomb, donc, à la recherche d'une route directe vers les Indes, les « découvre » finalement. Que cherchait-il en vérité ? Des épices et de l'or, surtout de l'or. Moyennant quoi il a abordé les rivages d'une île que ses habitants, les Taïnos, nomment Ayiti. Avant l'arrivée du « découvreur » et de ses sbires, ces aborigènes
se comptaient par centaines de milliers, peut-être-même étaient-ils plus d'un million. En 1514, après vingt-cinq ans de travail forcé, de guerre et de destruction, il [en] demeure à peine plus de 30 000. […] Les Arawaks [groupe ethnique dont faisaient partie les Taïnos, et qui peuplaient les Grandes Antilles] disparaîtront définitivement un siècle plus tard […]. Ces décimations furent causées par les deux logiques structurantes de ce premier capitalisme colonial : l'extraction des ressources de la terre par la dépossession et l'extirpation de l'énergie humaine nécessaire par la violence disciplinaire et la négation de la souveraineté des indigènes sur leurs corps. Ce sont elles, avant la variole ou la rougeole, qui provoquèrent l'extinction des Taïnos.
[…] L'esclavage et l'accaparement des terres s'inscrivent alors comme une nécessité historique de l'Amérique. Inventée par l'Europe, cette terre inaugure une géohistoire inédite fondée sur un commerce total, transatlantique, puis mondial, qui réclame une nouvelle grammaire de la valeur du monde et une nouvelle conception de l'habitation de la terre. Désormais, il faut mettre la terre et ses créatures au travail et ne les envisager qu'au prisme de profits futurs. (R&C p. 32-33)
Naissance du capital (comme rapport « social », si l'on peut dire), donc. On voit bien que dès son apparition celui-ci hiérarchise de fait les humains (entre « civilisés » et « sauvages ») et pratique ainsi ce que nous nommerons plus tard la racialisation et, partant, le racisme. Cependant, si l'on peut dater de cette même annus horribilis [3] la naissance « officielle » de la race (au risque de l'anachronisme car, si je ne le trompe pas, on n'utilisait pas ce mot à ce moment-là), c'est parce que les souverains espagnols, Isabelle et Ferdinand (que leur nom soit maudit pour les siècles des siècles !) expulsent les juifs de leur royaume de Castille et Aragon, inaugurant la sinistre politique de la limpieza de sangre, la « pureté du sang ». On avait donné aux juifs et aux musulmans la possibilité de se convertir au catholicisme faute de quoi, ils étaient déclarés persona non grata dans le royaume. Seulement, toute une politique des « statuts de la pureté de sang » se développa par la suite, soupçonnant les « nouveaux chrétiens » de ne l'être pas vraiment et de continuer à pratiquer leur culte originel en secret. Pire, ces soupçons se reproduisirent contre les générations suivantes… Ainsi les gènes des religions hébraïque et musulmane étaient-ils censés se transmettre de père (et de mère) en fils (et en fille)… Un concept promis à un bel avenir, en Amérique avec la on-drop rule (règle de l'unique goutte de sang – noir évidemment – qui vous ôtait la qualité de Blanc), puis sous le IIIe Reich (Hitler était un grand admirateur des théories suprémacistes blanches des États-Unis), l'Afrique du Sud de l'apartheid et pour finir (mais je n'ai cité ici que les exemples les plus saillants, on aurait aussi bien pu y ajouter la France coloniale, puis celle de Vichy et enfin celle d'aujourd'hui, ses contrôles au faciès et ses violences policières à l'encontre des personnes racisées), l'État d'Israël, qui ne reconnaît que les juifs comme ses citoyens.
Dès avant ces scènes inaugurales (entre péninsule ibérique et « Indes occidentales ») intervient un autre fait capital (si je puis me permettre) : l'invention de la plantation. Ici, je me permets de m'éloigner un peu du livre de Sylvie Laurent (mais aucunement pour exprimer un désaccord) et de convoquer celui d'Aurélia Michel, Un monde en nègre et blanc, dont j'ai déjà eu l'occasion de dire tout le bien que j'en pense – mais auquel je n'ai pas encore consacré une « vraie » note de lecture. En 1471, dit-elle, les Portugais (la grande puissance maritime de l'époque) occupent un petit archipel au large du Gabon, qu'ils baptisent São Tomé. Jusqu'alors, ils achetaient des esclaves sur la côte du Gabon, voire plus au sud vers l'actuel Angola, en vue de les revendre aux marchands d'Afrique de l'Ouest en échange d'or qui était l'objet principal de leur convoitise dans la région.
Mais la prise de São Tomé fait évoluer ce schéma. Les navires portugais l'utilisent d'abord comme une étape de navigation, notamment pour l'achat d'esclaves, qu'ils revendent ensuite plus au nord. Et ainsi va surgir un « coup de génie » promis à un destin fracassant : les premiers colons venus du Portugal […] y sont sommés de produire du sucre, car le roi souhaite prolonger la bonne expérience de Madère qui pouvait déjà en exporter 2 500 tonnes par an. Pour cela, les Portugais vont utiliser sur les plantations de São Tomé les esclaves qu'ils achètent en Angola et au Gabon. L'entreprise tient très bien ses promesses et la production de sucre à São Tomé, en 1488, égale déjà celle de Madère. Elle la surpasse même rapidement, si bien que le Portugal devient un gros importateur de sucre en Europe [4].
Ce qui vient de s'inventer là est tout simplement l'économie moderne – le capitalisme dans toute sa hideur, qui va s'épanouir ensuite aux Amériques dans les grandes largeurs. On débarque quelque part, on élimine les « naturels », comme on disait à l'époque, et on les remplace par de la main d'œuvre servile importée afin d'extraire et/ou de transformer les matières premières dont on a besoin, naturellement sans aucune considération pour les écosystèmes que l'on dévaste au passage. « On pourrait comparer cette innovation, écrit encore Aurélia Michel, à celle de la délocalisation du travail par les firmes transnationales, telle qu'elle s'est inventée dans le capitalisme de la fin du XXe siècle : la mise en place de quelques conventions internationales et la possibilité de réunir les conditions de production les plus rentables n'importe où dans le monde » (AM, p. 83).
Selon Sylvie Laurent (qui raconte aussi cette histoire de São Tomé, d'une manière un peu différente mais tout aussi intéressante), la plantation est l'une des institutions cardinales du développement siamois du capital et de la race. Elle en mentionne trois autres, en autant de chapitres : l'Académie, la multinationale et le contrat colonial.
L'Académie produit les discours humanistes qui accompagnent et recouvrent l'horreur de la traite et de l'esclavage. Quelqu'un comme Louis Sala-Molins (entre autres) avait déjà étudié le sujet [5]. Mais au fond, le plus intéressant dans ce chapitre, c'est l'image que les intellectuels européens produisent d'eux-mêmes et de l'Europe – de la civilisation, qui se dit à l'époque seulement au singulier –en reflet de ce qu'ils racontent sur les « nègres » et autres « sauvages ». En effet, commence à apparaître ici le discours du progrès et de la civilisation par le « doux commerce », qui s'épanouira un peu plus tard. Le pompon à cette vieille crapule de Voltaire qui, tout en déplorant les « excès » subis par la main d'œuvre servile (célèbre phrase d'un « nègre du Surinam » dans Candide, alors que celui-ci est stupéfié par la violence coloniale néerlandaise – pas française, hein ! : « C'est à ce prix-là que vous mangez du sucre en Europe ») ne manque pas d'investir dans le commerce infâme du « bois d'ébène », et pas qu'un peu. Il travaille avec la Compagnie des Indes orientales, qui détenait alors en France le monopole sur la traite négrière :
En cinq ans, il aurait financé plus de quarante expéditions, un investissement de 400 000 livres qui aurait représenté près de la moitié de ses dépenses totales. On estime que la marge de profit de la Compagnie en ces années dépasse les 15%. Les bénéfices du philosophe sont donc solides (C&R p. 136).
La multinationale, ou plutôt les multinationales de l'époque, ce sont justement ces « compagnies à charte » qui bénéficient d'un monopole exclusif accordé par les autorités royales de leur pays. On pourrait évoquer à leur propos les juteux « partenariats public-privé » d'aujourd'hui : tandis que l'État leur accordait tous les moyens de faire du profit sans restriction (monopole, réglementation de l'esclavage, possibilité de s'armer pour faire la police partout où elles s'implantaient et souvent même, gouvernement des colonies ou des comptoirs), elles levaient des fonds dans le privé (cf. Voltaire ci-dessus) pour financer leurs activités criminelles. Il me semble avoir parlé ici-même il n'y a pas si longtemps des zones franches du Sud global où les transnationales d'aujourd'hui font à peu près ce qu'elles veulent [6] : le savoir-faire du capital s'est bien transmis, merci pour elles !
Le contrat colonial… Pour résumer, je dirai : « Pile je gagne, face tu perds. » Il y a des gens qui habitent sur la terre que je convoite ? Pas très grave, me répond Locke (1632-1704). Le philosophe anglais explique en effet que ce qui compte, pour établir un droit de propriété, c'est l'établissement d'une souveraineté sur la terre par sa mise en valeur.
Résolument partisan de la colonisation anglaise de l'Amérique du Nord, Locke justifie la confiscation des terres amérindiennes en raison de ce qu'il juge être une piètre utilisation du sol (ce qui n'était pas le cas), incapable d'être « profitable » au regard de l'agriculture commerciale anglaise. Tel est le principe d'une mise en valeur, au sens littéral : seule importe la « valeur » produite par le travail de la terre grâce à l'improvement, mesurée par la croissance des rendements. Ainsi, loin d'être condamnable, l'accaparement de toute terre « vacante » participe pour Locke du « bien commun » [7]. (C&R, p 156)
C'est bien sûr la suite logique du développement de la plantation – délocalisation des hommes et des productions. Cela me fait penser aussi au processus, décrit par Émilie Hache, du passage d'un monde de la (ré)génération à un monde de la (re)production [8]. À l'évidence, les Amérindiens prenaient soin de leur terre, mais ils ne la mettaient pas en valeur au sens de Locke. Donc, exit les « Indiens » (rappelons que 95% des populations présentes avant la « découverte » avaient disparu au début du XXe siècle. Quelque 55 millions d'entre eux avaient déjà disparu en 1610, date à laquelle on constate une chute notable de la quantité de dioxyde de carbone dans l'atmosphère, due au retour de leurs terres à la forêt. C'est la première fois que les humains modifient par leur action la composition chimique de l'atmosphère, raison pour laquelle certains historiens datent de 1610 le début de l'anthropocène) [9]. Ce thème de la terre vacante, voire de la terre sans hommes, fera florès tout au long du déploiement colonial de l'Occident – jusqu'à son dernier avatar, le sionisme, dont l'un des slogans était : « une terre sans hommes pour des hommes sans terre ».
Le contrat colonial, ce sont encore les Codes noirs.
La « réification juridique » de l'esclave est produite par l'établissement d'un statut juridique transmissible par la mère, établissant la doctrine du Partus sequitur ventrem (déjà en vigueur depuis 1662 dans la colonie américaine de Virginie). Ce principe de transmission matrilinéaire permet non seulement l'organisation sociale de la propriété et de la production, mais elle est le fondement de la reproduction forcée de la main d'œuvre. Toute naissance d'une esclave noire étant la propriété du maître, les naissances à répétition sur la plantation même permettent de limiter les coûts d'importation de la main-d'œuvre. Celle-ci est ainsi rationalisée, et […] la qualité juridique de la condition d'esclave est établie. Même les clauses qui limitent les prévarications des planteurs postulent l'esclave comme « objet et non sujet de droit […] ». (R&C p. 168)
Cette « propriété du maître » fonde le développement capitaliste. Elle lui donne même une base si solide que toutes les abolitions de l'esclavage, désormais célébrées comme de grandes victoires du progrès, de la civilisation et des droits de l'homme, seront payées – et combien ! – par l'indemnisation des maîtres. Après tout, on leur devait bien ça, puisqu'on leur retirait leur propriété – on les spoliait, pour tout dire ! On sait que ces indemnités furent à tel point exorbitantes qu'elles ont maintenu Haïti, où l'abolition, camouflet insupportable pour la bourgeoisie blanche, avait été décrétée par les esclaves eux-mêmes, dans un état de misère totale jusqu'à aujourd'hui [10].
La troisième partie de Capital et race s'intitule Récits. Elle s'ouvre sur une très intéressante analyse de Robinson Crusoé, de Daniel Defoe, « parabole du capitalisme racial » aux yeux de Sylvie Laurent. En fait, ce « premier roman moderne » anglais montre et cache à la fois ce que c'est que le capitalisme – ou plutôt un capitaliste à l'œuvre. Marx ne s'y est pas trompé en parlant de « robinsonnades » qui tendraient à faire croire que l'accumulation primitive pourrait se dérouler sans heurts ni graves problèmes. Même Vendredi, ainsi baptisé par son maître Robinson car il lui est apparu un vendredi, est un esclave consentant, heureux de se confier à la protection du maître et de travailler pour lui, et même de l'assister dans ses combats contre quelques sauvages – cannibales, ceux-là, évidemment ! – qui pourraient pénétrer par effraction la sacro-sainte propriété de l'Empire britannique dont le naufragé Robinson est le digne représentant… Une sorte de storytelling avant l'heure, qui a connu par la suite un succès énorme, parce qu'il définissait le projet colonial tout en escamotant ses côtés les plus sombres.
L'autre ensemble de récits analysés par Sylvie Laurent concerne « l'émancipation par le commerce ». Je ne m'y attarde pas, ayant déjà un peu abordé le sujet plus haut. Pour faire court, il s'agit du discours des « économistes politiques », lesquels, à partir de Montesquieu déjà, parlent du « doux commerce » qui adoucit les mœurs en promouvant des interactions pacifiques entre les peuples. Ce qui, dans le contexte de la traite négrière, nous apparaît aussi crédible que les discours que l'on peut entendre de nos jours et qui nous promettent, dans tel ou tel domaine, des échanges « gagnant-gagnant ». Compte là-dessus et bois de l'eau fraîche, disait ma grand-mère. Cela dit, Sylvie Laurent repère tout de même des nuances entre différents discours. Ainsi, par exemple,
Deux conceptualisations de l'Empire britannique s'opposent : celle de Warren Hastings [premier gouverneur général du Bengale], qui définit la colonisation britannique comme induisant un droit légitime à l'appropriation violente et à la soumission des indigènes, et celle de Hume, qui établit une véritable théorie libérale de l'Empire et la nécessité d'un droit colonial propre. […] Hume demande […] que les indigènes soient reconnus comme des « sujets » de la Couronne, avec statut et droits, plutôt que comme des étrangers sous la tutelle arbitraire de l'entreprise commerciale privée.
Hume oppose ainsi un « Empire du droit » à un domaine du « colonial » régi par la seule loi du plus fort. Et il distingue
les pratiques impériales civiles des « gentlemen capitalistes » de la City, respectueuses du législateur, [de celles des] brutes anglaises des compagnies qui dirigent les colonies aux marges de l'Empire (R&C, p. 226-227).
Good cop, bad cop, capitalisme vertueux et capitalisme sauvage, la distinction fera carrière… Jusqu'à Francis Ford Coppola adaptant à l'écran le roman de Joseph Conrad Au cœur des ténèbres, où l'on voit un colon devenu fou fonder sa propre dictature sanglante « aux marges de l'Empire ». Pareillement, Apocalypse now avait le don de nous faire oublier la réalité de la guerre du Vietnam tout en nous la montrant, grâce à l'accent mis sur des personnages monstrueux – et donc exceptionnels – comme le commandant de l'escadron d'hélicos qui charge au son de la chevauchée des Walkyries et qui ne songe qu'à trouver une vague pour faire du surf, et, bien sûr, comme le « marginal de l'Empire », le colonel Kurz.
La dernière partie du livre, intitulée « Praxis », fait le lien entre ces discours et la pratique, comme son nom l'indique, et suit la piste sanglante qui conduira à l'extermination des juifs d'Europe et qui passe (entre autres) par l'Afrique australe ou les Allemands expérimentèrent leurs premiers camps de concentration et la pratique du génocide (contre les Hereros et les Namas, autrement connus sous le nom d'Hottentos [11]).
Il y a encore beaucoup d'autres choses dans cette dernière partie (et dans l'épilogue qui la suit), mais bon, comme je l'avais promis au début de cette note, je n'ai donné qu'un aperçu de ce livre vraiment passionnant, à la fois par la pertinence de ses analyses étayées par une impressionnante documentation et par une belle capacité de synthèse qui, hélas, me fait défaut pour mieux le résumer. J'espère tout de même que cette première mise en bouche vous ouvrira l'appétit… c'est tout le mal que je vous souhaite.
Ce 21 avril 2024, franz himmelbauer pour Antiopées.
[2] Cité in Sylvie Laurent, Race et Capital (désormais noté R&C), p. 185.
[3] Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon la décrétèrent au contraire annus mirabilis…
[4] Aurélia Michel, Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l'ordre racial, Points/Seuil, 2020, p. 80-81.
[5] Louis Sala-Molins, Le Code Noir ou le calvaire de Canaan, Puf, Quadrige, 2003 [1987].
[6] Voir ma note « Frontières et domination » ici-même, particulièrement la recension du livre d'Harscha Walia.
[7] À ce propos, voir par exemple Roxanne Dunbar-Ortiz, Contre-histoire des États-Unis. Trad. française aux éditions Wildproject. J'en ai parlé dans cette note de lecture.
[8] Ce que la même aussi appelle la logique du remplacement : loin du « grand remplacement » fantasmé par l'extrême droite, il s'agit du corollaire immédiat de la réduction du monde à des quantités mesurables. À partir du moment où tout est comptable avec les mêmes instruments d'abstraction – et avant tout avec la valeur au sens capitaliste du terme –, alors on peut « remplacer » un lieu par un autre, la biodiversité par des monocultures et des sauvages par des esclaves… (Dernier avatar, moins cruel peut-être mais tout aussi catastrophique pour les écosystèmes, la logique de la « compensation » appliquée aux grands chantiers type Notre-Dame des Landes : on détruit une zonz humide ici, pas grave, on en refera une autre ailleurs !) Cf. Émilie Hache, De la génération. Enquête sur sa disparition et son remplacement par la production, Les Empêcheurs de penser en rond, 2024. Voir ma recension ici.
[9] Voir ma recension d'Andreas Malm, L'Anthropocène contre l'histoire. À cela, il faut ajouter aussi que ce génocide des Amérindiens et ses conséquences bioclimatiques font dire à certain·e·s essayistes qu'il vaudrait mieux parler de « Capitalocène » ou même de « Plantationocène ». Cf. Donna Haraway, « Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène. Faire des parents », in Multitude n°65, 2016/4, article repris dans Vivre avec le trouble, Les Éditions des mondes à faire, 2020 [2016].
Vers un communisme plus grand que l'humain, c'est le sous-titre (traduit) de Common Image publié en anglais en 2021 par Ingrid Hoelzl et Rémi Marie. Nous en publions ici l'introduction et le coda. Il s'agit de repenser le commun et le monde depuis l'image, en partant du principe que celle que nous connaissons et dans laquelle nous vivons a déjà périclité.
Qu'est-ce qu'une image ? Il existe cent réponses à cette question. Mais je vais n'en privilégier qu'une seule : l'image est notre relation [magique] au monde. Depuis les peintures rupestres, en passant par les icônes chrétiennes, et jusqu'à finalement l'image moderne, ou l'image perspective, inventée au 15e siècle dans une sorte de brain-storming auquel participaient trois civilisations, la grecque, l'arabe, la chrétienne (textes d'Aristote parvenus ‘chez nous' depuis Alexandrie, optique arabe, théologie chrétienne). Une image qui transforme le monde en objet, et par laquelle l'homme usurpe la place de son dieu (puisque spectateur et infini sont confondus dans le plan de l'image). Magie puissante au point qu'elle nous a fait confondre vision et représentation, qu'elle nous transforme en démiurges (capables, bientôt, de recréer le soleil)… Magie prometteuse de merveilles, de bonheur, de bien-être, ne nous apportant pourtant au final qu'horreur, guerre, misère, inégalités, esclavage. Magie noire, néfaste, inutile. Magie faillie… ayant dépassé son but, dans son élan à transformer le monde en objet, en ressource, en déchet. Projet magnifique (on l'a cru) mais mégalomane, victime de l'hubris, de la maladie du pouvoir, de la folie de l'argent. Quelque soit notre regard sur cette idéologie de la domination humaine (et mâle), on est bien forcé aujourd'hui de réaliser que ça a déraillé quelque part. Au final l'image perspective a perdu non seulement toute magie, mais aussi tout sens, lorsque l'idéologie qu'elle portait, l'humanisme, s'est brisée contre le principe de réalité. Et maintenant ? Une nouvelle relation au monde suppose une autre image, une image commune. Où la trouver ? Commence ici la quête du livre…
INTRODUCTION
Il a fallu six siècles à l'occident pour inventer, améliorer et perfectionner cette machine qu'on appelle image, et aujourd'hui il est bien difficile d'imaginer qu'on ait pu vivre pendant des siècles sans elle, ou qu'elle soit restée jusque très récemment totalement étrangère à bon nombre de cultures. [1]
Dans un livre précédent j'ai montré [2] que l'image perspective a été l'un des ressorts de l'idéologie humaniste propulsant homo sapiens au cœur d'un monde sidéré en attente d'un ordre humain, un moteur de la modernité, de la rationalité, du progrès, et de l'exception humaine, sur laquelle nous avons construit une relation au monde objective et prédatrice. La mort de l'homme, l'effondrement de cette idéologie humaniste à la fin du vingtième siècle et l'ouverture d'une épistémè posthumaniste [3], a vu l'image saturer nos murs, nos cerveaux et nos écrans, mais devenir un signe vide, un signe mort, avec pour unique puissance celle de dissimuler des procédures complexes de surveillance et contrôle. Accéléré par la récente révolution numérique, ce détournement nous oblige à réévaluer et réajuster ce qui fut notre principal mode de relation au monde. Il nous oblige à chercher une image cohérente avec les principes de l'épistémè posthumaniste et sa cartographie non-pyramidale du système-terre ; une image tissée des couches multilatérales et multidimensionnellesqui composent le tissu délicat et fragile de la Terre ; une image commune. [4]
L'apocalypse annoncée (émission de carbone, épuisement des ressources, pollution, etc.) conséquence d'une exploitation immodérée tenant du pillage et de la dévastation nous force, soit à la fuite en avant, transformant nos corps (transhumanisme) et la planète entière (géoenginerie), soit à renoncer à notre complexe de supériorité qui prend racine dans le mythe judéo-chrétien de la Genèse, dans lequel l'humanité est appelée à « régner sur la création entière » . Une lecture plus précise du texte montre que dans le plus ancien des mythes de la création (Genèse, livre II) Adam, la créature terrienne (dérivé du mot hébreux Adamah, la terre) est « placé dans le jardin pour le cultiver et s'en occuper » — un jardinier donc, et non un seigneur. [5] (Qu'il soit seigneur ou jardinier, les deux versions placent l'humain à part du reste de la création.)
La croyance dans une inventivité humaine illimitée est, dans la modernité occidentale, si bien ancrée, que les discours actuels sur l'Anthropocène, les critiques des technosciences et du capitalisme global qui lui sont associées ne sont que l'autre face de la même pièce : ce changement climatique dû à l'activité humaine peut-être annulé, ou du moins limité, à l'aide des technologies vertes(energie renouvelable, plastique organique etc.), de la géoingénierie si besoin est (création de nuages, capture carbonique, obstruction du soleil, etc.), et si tout cela ne devait pas suffire resterait encore un dernier recours : la disparition volontaire de la majorité de la population. [6]
Sauvetage technologique ou humilité, deux réponses possibles, chacune engageant un positionnement particulier dans ce monde. Dans mon livre précédent, SOFTIMAGE, j'anticipais la nature oppressante de la première voie dans laquelle l'image numérique devient une softimage, une image algorithmique ; dans laquelle une image opérative exécute des opérations de surveillance menées par des gouvernements ou des entreprises tout en les masquant sous une user-friendly interface, l'écran. [7] À peine six ans plus tard, nous nous trouvons catapultés dans un age de biosécurité et d'intelligence bionumérique ou la softimage, l'image-software, fusionne avec l'humain pour créer une softhumanité.
Avec COMMON IMAGE, je veux envisager un futur différent pour l'image et pour l'humain (différent de celui d'une élite martienne et d'un prolétariat terrestre, par exemple). Cela veut dire regarder en arrière et activer toutes nos ressources imaginaires et créatives ; questionner les racines de notre civilisation et de son malaise (qu'auscultait déjà Freud en 1929). Cela veut dire renverser les poubelles de la culture occidentale, et se réapproprier tous les déchets de la pensée canonique, qu'elle soit religieuse, philosophique ou scientifique ; cela veut dire en appeler à la magie, à la poésie, à la fiction. Par dessus tout, cela veut dire regarder ailleurs, se tourner vers d'autres cultures et modes de pensée à la recherche d'une image commune à tous les constituants de l'écosystème Terre. [8]
[…]
CODA / IMAGE COMMUNE ?
Héritiers d'une soi-disant pensée rationnelle nous avons tendance à croire que les concepts théoriques sont développés dans une progression régulière, pas à pas, dans un processus laborieux, machinique ; mais bien sûr c'est rarement le cas. La plupart du temps nous avançons en aveugle en terrain inconnu, essayant différents passages, différentes perspectives, différents points de vue, suivant notre intuition plus que des procédures logiques. Il en va ainsi dans cette quête d'une image commune, une recherche ouverte dans des champs inconnus et incertains, loin des solides (mais obsolètes) constructions le l'épistémè humaniste et transversale aux chaînes logiques qu'elle a implémentée.
Après un long et tortueux voyage dans l'espace et dans le temps — des pierres magiques Sami du nord de la Scandinavie, à la caverne de Platon, des lais de Marie de France aux contes des frères Grimm et à la poésie d'Ursula Le Guin, des cosmologies amérindiennes aux temps du rêve aborigène — nous en sommes là : l'image commune, non pas un signe commun (qui re-présente autre chose), mais un sens commun : une esthétique (c'est à dire une relation au monde) et une éthique (c'est à dire un mode de vie) partagée entre vivant et non-vivant. À ce point il nous faut refaire le trajet da capo al coda et récapituler les possibilités, les difficultés, les questions soulevées en chemin. En particulier cette notion de commun qui apparaît dans différents contextes — et différents sens : espace commun, air partagé, activité commune, sens commun, éthique et esthétique commune, et finalement, image commune — tout au long du livre : s'agit-il de quelque chose partagé par tous, quelque chose ressenti ou fait ensemble, quelque chose de général, accessible à tous, comme l'air, la terre, l'eau, au travers laquelle les êtres terriens échangent les éléments de leur survie ? Ou plutôt, non pas quelque chose, mais l'activité même de partage et d'échange, d'être en relation et les différentes modalités de cet être en relation ?
Commun peut aussi prendre la forme substantive, les communs, une notion souvent utilisée en opposition à celle de propriété individuelle — laquelle, couplée au travail et à l'identité — semble être la base de la modernité. Dans le courant écoféministe, des auteurs comme Starhawk ont affirmé que l'élimination des communs était un phénomène récent, datant de l'enclosure des terres aristocratiques en Angleterre au 17e siècle. [9] Mais les communs, un état où les ressources naturelles et sociales appartiennent à tous, et personne en particulier, ont-ils jamais existé ? Est-ce que d'ailleurs communs et communauté n'affirment pas le même principe d'identité… et d'exclusion ?
À l'aide de trois textes traitant de la notion de commun — Commun, Essai sur la révolution au 21e siècle (2014) par le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval ; Communauté, Immunité, Biopolitique (2018) par le philosophe Roberto Esposito ; et A World of Many Worlds (2018), une anthologie éditée par l'anthropologue Marisol de la Cadena et le géographe et archéologue Mario Blaser — j'espère préciser les contours de ce que j'ai nommé l'image commune.
Dardot et Laval citent Les choses communes (2014) de Marie-Alice Chardeaux, une étude des communs du point de vue de l'histoire du droit civil. Entre 29 et 19 av. J.-C., l'idée que l'air ou l'eau appartiennent à tous apparaît à trois reprises dans l'Énéide de Virgile. Emmenés par Énée, les Troyens arrivent en Italie après une traversée mouvementée et demandent au vieux roi Latinus « un abri pour nos dieux, un coin de côte habitable, et l'air et l'eau accessible [patentem : litéralement, ouvert] à tous. » [10] Dans la loi romaine ont existé, écrit Marie-Alice Chardeaux, [11] les deux notions de res communes et res nullius. Res nullius, littéralement « la chose de personne » (un territoire sans propriétaire ou un animal sauvage) appartient potentiellement au premier réclamant, alors que res communes (l'air, l'eau courante, la mer) sont par nature non-appropriable. S'appuyant sur ces recherches, Dardot et Laval montrent qu'il s'agit là d'un temporaire défaut de la loi, et que ce défaut — des choses appartenant à des catégories juridiques et qui n'étaient pas appropriables — fut très vite corrigé : notre régime juridique depuis les Romains a été celui de la propriété :
En fin de compte, la mise à l'écart dont font l'objet les res communes révèle la difficulté éprouvée par le droit romain à concevoir la relation de ces choses à la sphère du droit prise comme telle. Elles sont davantage conçues comme une « enclave originaire » dans la propriété collective de l'âge primitif de l'humanité que comme une catégorie pleinement juridique : dans cet âge, toutes ces choses auraient été en effet communes à tous les hommes. Elles forment en ce sens un « enclos pré-juridique » à l'intérieur duquel le droit laisse subsister une nature autonome « comme à l'état de fossile ». [12]
Pour l'activiste écoféministe Starhawk et d'autres (Silvia Federici, Vandana Shiva) l'élimination des communs à partir du dix-septième siècle en Angleterre par le morcèlement des terres de l'aristocratie (inclosure acts) coïncide avec la répression des connaissances médicinales traditionnelles (principalement féminines) et la prise de pouvoir de la bourgeoisie. [13] Mais ce qu'avaient de commun ces communs n'était qu'une complexe construction d'usages traditionnels strictement délimités comme le droit de pâturage, le droit de pêche, le droit de ramassage du bois mort ou de collecte de tourbe pour le feu. Quand Dardot et Laval écrivent que le principe du commun est celui d'une activité commune, ce qu'ils pointent c'est qu'il n'existe rien de semblable à des communs (dans le sens d'une propriété partagée) : seule l'activité peut être commune. [14] Le commun (koinôn), un processus perpétuel de mettre en commun (koinônein), n'est pas lié à la propriété, individuelle ou collective, mais à l'activité.
Roberto Esposito, pour sa part, tente de démêler la notion équivoque de communauté dans son livre Communauté, Immunité, Biopolitique (2019), livre qui développe une thèse plus ancienne présentée dans Communitas : origine et destin de la communauté (2000). [15] Il oppose communauté et immunité, deux notions dérivées de la même racine, le latin munus, qui signifie, don, devoir, obligation. Alors que la communauté est un régime institué par des devoirs et des obligations communes, l'immunité est le régime d'exception de telles obligations considérées comme onus : une charge plutôt qu'un lien. Esposito écrit :
Si les membres de la communauté sont liés par la même loi, la même charge, ou le même don à faire — ce sont les signifiés de munus — immunis est, au contraire, celui qui est exempt ou exonéré, celui qui n'a pas d'obligation par rapport à l'autre et qui peut donc garder intègre sa substance de sujet propriétaire de soi-même. [16]
Esposito différencie ensuite la notion de communautarisme, qui est liée à celle d'appartenance d'identité et de propriété, de celle de communauté et de commun qui signifie l'exacte contraire de propre.
[…] les membres de la communauté — plutôt que d'être identifiés par une appartenance commune — sont liés par un devoir de don réciproque, par une loi qui les porte à sortir d'eux-mêmes pour se tourner vers l'autre, et presque à s'exproprier en sa faveur. [17]
Et c'est pour se défendre de cette extériorité, de la communauté considérée comme une menace à la liberté individuelle, que la modernité a mis en place un processus d'immunisation ou l'autre est d'abord tenu à distance puis supprimé par incorporation :
Là où la communitas, ouvre, expose, tourne l'individu vers son dehors, le rend libre par rapport à ce qui lui est extérieur, l'immunitas le renferme en lui-même, dans sa peau, ramène le dehors au dedans, en le supprimant en tant que dehors. [18]
Esposito démonte ensuite l'opposition moderne entre liberté (individuelle) et communauté en s'appuyant sur l'étymologie sanskrit, grecque et latine du terme liberté. La racine indo-européenne leuth ou leudh, de laquelle dérivent le grec eleutheria et le latin libertas, d'une part, et le radical sanscrit frya, duquel dérivent l'anglais freedom et l'allemand Freiheit, d'autre part, sont tous deux la base de chaînes sémantiques (*lieben, leif, love, friend, Freund) qui attestent une connotation communautaire, un pouvoir de connexion, d'agrégation, de communisation. « Il s'agit donc de liberté dans le rapport et comme rapport : soit l'exact contraire de l'autonomie et de l'autosuffisance de l'individu, auxquels on a depuis longtemps tendance à l'assimiler. » [19] Ce que nous dit Esposito, c'est qu'il n'y a de liberté que dans la communauté, dans l'être ensemble, jamais dans l'immunité, l'être blindé, l'être séparé. Lorsque l'État moderne nous protège de l'autre, nous immunise, et nous offre un ersatz de liberté, nous perdons tout : l'autre, la relation à l'autre, le commun (comme altérité) et la communauté (comme la somme d'altérités). Cependant il précise :
La communauté est à la fois nécessaire et impossible. Non seulement elle est toujours donnée de manière imparfaite — elle ne parvient jamais à l'achèvement — mais elle n'est communauté que du défaut, au sens particulier de ce qui nous tient ensemble, de ce qui nous constitue en tant qu'êtres-en-commun, êtres-avec, c'est précisément ce défaut, ce non-accomplissement, cette dette. [20]
Les recherches de Dardot/Laval et d'Esposito portent un éclairage passionnant sur les notions de commun et de communs, mais cet éclairage fait aussi apparaître beaucoup de failles, beaucoup de nouvelles questions. Aujourd'hui brandis comme symboles anti-capitaliste les communs sont-ils vraiment la solution à tous nos problèmes ? Ont-ils vraiment existé ailleurs que dans un passé mythique, à l'époque d'avant, avant la loi romaine, avant la république grecque, avant le code Hammurabi, [21] avant sans doute la révolution néolithique, avant l'écriture, donc ? Ont-ils existe ailleurs, chez les barbares, hors la civilisation, la cité, l'État ? Existent-ils encore, à l'état de traces, en Amérique, en Afrique, en Australie, chez quelques communautés indigènes qui tentent de résister à l'acculturation, à l'absorption ? Les communs sont-ils le dernier mythe — comme le fut il y a quelques décennies celui du troc [22] ou de l'échange gratuit — proposant une prétendue alternative radicale à la folie occidentale du pouvoir et de l'argent mais ne la remettant finalement aucunement en question ?
D'ailleurs il est difficile de contester que l'image dont nous avons hérité (et que ce livre cherche à réfuter) — l'image perspective — est/était notre image commune. Cela a pris des siècles d'ajustements perceptifs et technologiques culminant avec l'invention de la photographie et du film pour qu'elle soit parfaitement implémentée comme moyen moderne de représentation, mais aussi de vision. C'est ce que j'ai montré dans SOFTIMAGE il y a quelques années. [23] À la lumière du chemin parcouru à la recherche d'une image commune, l'argumentaire a besoin d'être revu : avec l'invention de la photographie et du film l'image perspective est devenue commune, dans les deux sens du terme : ordinaire, et partagée. Cette image commune, est (ou était) un régime visuel dont la construction artificielle est devenue parfaitement invisible dans le monde occidental (qui s'étend aujourd'hui à la majorité de la population). Parfaitement invisible mais structurant d'autant plus fermement notre relation au monde, constituant de fait une esthétique et une éthique commune. Image commune, sans doute, mais qu'en est-il de la communauté qu'elle rassemble ?
En fait, toute image est, dans ce sens, commune, mais la question est de savoir quelle communauté elle institue et quels êtres y sont inclus — ou en sont exclus ; la question est de savoir si cette communauté est vivante en tant que communauté. Mais ce qui nous a rassemblé autour de l'image perspective, nous occidentaux, cette volonté de puissance, cette quête de suprématie absolue, cette conquête du ciel, tout cela est de l'histoire ancienne. Si Dieu est mort, si l'Homme est mort, la Terre est encore vivante. Sa survie, notre propre survie, dépendra de notre capacité à dépasser notre monstrueux complexe de supériorité et à embrasser encore et encore l'irrévocable divergence des êtres. Si l'image commune peut nous aider dans cette tâche, c'est en tant que relation au monde inclusive, en tant qu'éthique plus encore qu'esthétique.
Mon hypothèse initiale était que l'image perspective, écran dressé entre la communauté humaine et le reste du monde était en train d'imploser. On peut penser que cette division n'était qu'une illusion ; on peut aussi penser qu'elle a eu ses beaux jours, voire même qu'elle a produit des merveilles, cela dépend de notre point de vue sur l'histoire de la civilisation. Mais on ne peut nier aujourd'hui que cette séparation artificielle — réitérée dans les mythologies, sciences, et philosophies occidentales, d'Aristote à Heidegger — nous a mené à l'impasse. [24] Alors que les frontières entre humain et nature sont aujourd'hui minées par ces mêmes disciplines qui ont contribué à leur érection (biologie, sociologie, philosophie et anthropologie), et que la génétique est capable de créer des chimères inter-espèces, réapparaissent des points de vue transversaux, non-hiérarchiques, sur l'écosystème Terre.
Dans une anthologie intitulée A World of Many Worlds et qui fait appel à la philosophie des sciences et la pensée indigène, Marisol de la Cadena et Mario Blaser expliquent que la notion de bien commun est souvent utilisée pour dissimuler des intérêts financiers (comme c'est le cas des industries extractivistes), mais leur critique va plus loin. [25]Biens communs et communs, même dans le sens progressif, partagent une forme de relation basée sur l'exclusion, sur la séparation de l'humain du reste du monde, annulant par conséquent toute autre forme de relation plus inclusive. Au contraire, la fabrique d'un non-commun (the “making of an uncommons”) pourrait permettre « la réunion négociée de mondes hétérogènes (et leurs pratiques) ». [26] Les non-communs pourraient être un autre moyen d'accueillir la divergence, une notion utilisée par l'anthropologue féministe Marilyn Strathern dans sa conversation avec la philosophe des sciences Isabelle Stengers. [27] Accepter les divergences (ou cosmopolitiques) c'est « accepter d'avoir des intérêts en commun qui ne sont pas les mêmes intérêts », comme Stengers écrit ailleurs, [28] un phénomène souvent observé au sein des groupes activistes qui rassemblent des personnes et des points de vue hétérogènes. Les non-communs, concluent de la Cadena et Blaser, sont le terrain hétérogène où les négociations prennent place vers des communs qui seraient une réalisation provisoire, un évènement qui n'a pas vocation à être définitif mais à garder en mémoire que les non-communs sont leur point de départ permanent. [29] L'image (non)commune, comme utopie, comme relation, comme dialogue permanent, s'inscrit parfaitement dans cette ligne.
Plutôt que de tenter une conclusion impossible, reste à boucler la boucle, revenir au point de départ, rappeler le déclencheur de cette quête : l'image perspective inventée par l'occident au quinzième siècle, qui, loin de représenter le monde, n'a représenté que nous-mêmes et l'évidence qui la rend inquestionnable et même indiscernable est une fausse évidence. Cette image est morte, le système de penser dont elle est la pierre angulaire est tautologique et incapable d'accepter ou d'inclure les points de vue qui lui sont radicalement étrangers : acculés à changer « notre manière d'habiter les relations et le monde » [30] ou a disparaître, il nous faut l'abandonner. La version dystopique du présent/futur voit la disparition de l'image et de l'humain au profit d'un monde géré par et pour des intelligences artificielles ; la version utopique que j'esquisse ici, l'image comme l'ensemble des relations non hiérarchiques entre les êtres pointe, elle aussi, vers la disparition du visuel pour laisser place à l'immersion, à la résonance, au vivre ensemble.
Ingrid Hoelzl et Rémi Marie
Illustration : Selfie, sur Mars, d'un robot de la NASA.
Note : Nous sommes aujourd'hui à la recherche d'un éditeur français pour ce texte en cours de traduction.
[1] With “image” we mean the perspectival image that has fostered (centuries before the invention of photographs) the
“photographic paradigm” of the image, the fact that we see the world as image and the image as world. Ingrid
Hoelzl and Remi Marie, “The Photographic Paradigm of the Image – What You See is What You See,” in
Softimage, Towards a New Theory of the Digital Image (London : Intellect, 2015), 94-96.
[2] In this text, “I” is not a first person singular, but a first person plural ; instead of a we— the gregarious mode of humans composed of segregated Is—this generic I incorporates plurality into a generic singularity. Instead of the myth of the Leviathan it follows the myth of a general humanity.
[3] We refer here to Giorgio Agamben's notion of humanism collapsing with the second world war. Giorgio Agamben, The Open : Man and Animal, trans. Kevin Attell (Redwood City/CA : Stanford University Press, 2004). For Foucault and Deleuze, the figure of human emerges in the nineteenth century (coupled with carbon) to give way to a new figure in the late twentieth century (coupled with silicone). Gilles Deleuze, Pourparlers (Les Éditions de Minuit, 1990/2003), 137.
[4] My call resonates with Maria Puig de la Bellacasa's attempt to bring together feminist notions of care with posthumanism. Bellacasa draws on Joan Tronto's definition of care as “everything that we do to maintain, continue and repair ‘our world' so that we can live in it as well as possible. That world includes our bodies, our selves, and our environment, all of which we seek to interweave in a complex, life-sustaining web.” Maria Puig de la Bellacasa. Matters of Care. Speculative Ethics in More Than Human Worlds (Minneapolis : University of Minnesota Press, 2017), 3. Joan C. Tronto, Moral Boundaries : A Political Argument for an Ethic of Care (London : Routledge, 1993).
[5] Genesis integrates multiple versions. In the version that is latest chronologically, but first in the text (and which is called the priestly version because it was written by the priests after return from exile in Babylonia), Adam is made master and king of creation. In the following version of the text, the so-called archaic version that probably originated in an older Mesopotamian mythology, IHVH-Adonaï Elohîms takes earthly Adâm and puts him in the garden of Eden to “cultivate it and care for it”. Genesis 2:15, in Complete Jewish Bible. Revised translation of the public domain 1917 Jewish Publication Society version of the Old Testament (Tanakh) by Dr. David H. Stern (Jerusalem : Jewish New Testament Publications Inc., 1998).
[6] There is consensus that the Anthropocene started with industrialization and increased carbon dioxide emissions. But beginning of the Holocene epoch set at 11,7 thousand years ago coincides with the so-called Neolithic or Agricultural Revolution that already marked human dominion over the entire creation, including themselves. For an insightful account of the Neolithic Revolution as the domestication of plants, animals, and humans see James C. Scott, Against the Grain. A Deep History of the Earliest States (New Haven : Yale University Press, 2017).
[8] In Les Diplomates. Cohabiter avec les Loups sur une autre carte du vivant (Marseille : Wildproject, 2016) environmental philosopher Baptiste Morizot develops the notion of “animal diplomacy” or a generic ethology between different species (in particular, wolves and humans) that allows for co-habitation and mutualism instead of concurrence, exploitation, and extermination.
[10] “a humble home for our country's gods, and a harmless stretch of shore, and air and water accessible to all.”Quoted from : Virgil, The Aeneid, trans. A. S. Kline, 164, https://www.aoifesnotes.com/docs/third-year-latin/VirgilAeneidpdf.pdf. Latin original : “dis sedem exiguam patriis litusque rogamus/innocuum et cunctis undamque auramque patentem.” Patentem (nominative patens) is the present participle of patere (“to lie open, to be open”) in Latin.
[11] Marie-Alice Chardeaux, Les Choses communes (Paris : LGDJ, 2006), 1-17, quoted in Pierre Dardot and Christian Laval, Commun : Essai sur la révolution au XXIe siècle (Paris : La Decouverte, 2014), ch. 1, “La Réification du Commun”.
[12] Dardot et Laval, citant Chardeaux. DARDOT, Pierre. Commun (DECOUVERTE POCH) (French Edition) (Emplacements du Kindle 807-813). La Découverte. Édition du Kindle.
[14] « Au sens strict, le principe politique du commun s'énoncera donc en ces termes : Il n'y a d'obligation qu'entre ceux qui participent à une même activité ou à une même tâche. » Pierre Dardot and Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle (Paris : La Decouverte, 2014), Kindle edition, 563-565. English translation : Common : On Revolution in the 21st Century, trans. Matthew MacLellan (London : Bloomsbury Academic, 2019).
[15] Roberto Esposito, Communauté, Immunité, Biopolitique. Repenser les termes de la politique (Paris : Éditions Mimesis, 2019) ; the following quotes are taken from this body of work, translated by me. See also Communitas. The Origin and Destiny of Community, trans. Timothy C. Campbell (Redwood City/CA : Stanford University Press, 2009).
[16] Esposito, “Démocratie immunitaire”, in Communauté, Immunité, Biopolitique, 98.
[17] Esposito, “Liberté et immunité”, in Communauté, Immunité, Biopolitique, 116.
[19] Esposito, “Liberté et Immunité,” 121. “Rapport” in French means any kind of relation, while in English it connotes a close, intimate relation ; the choice was therefore to use “relation” instead of “rapport.”
[21] Plusieurs articles du code Hammurabi daté d'environ 1750 av. J.-C. portent sur la propriété : propriété des femmes ; propriété des esclaves ; propriété des biens immeubles ; propriété des biens meubles.
[22] Les années 80 ont vu, au Canada la création de LETS, (pour Local Exchange Trading System), les années 90 celles des SEL (pour Système d'Échange Local) en France. Le concept du troc, qu'on doit a Adam Smith, a été remis en question par l'anthropologue David Graeber, (Dette, 5000 ans d'histoire, 2011) pour qui le troc est une invention récente qui suppose la préexistence d'une monnaie.
[24] In a course given in 1929/30, and in accordance with Jewish-Christian theology, Martin Heidegger posited that humans define themselves in opposition to animals, and that both Rilke and Nietzsche's nihilism are at the base of the nineteenth-century biologism and psychoanalysis that lead to a “monstrous anthropomorphisation of the animal […] and a corresponding animalisation of the human.” Martin Heidegger, Die Grundbegriffe der Metaphysik. Welt – Endlichkeit – Einsamkeit (Wintersemester 1929/30), ed. Friedrich-Wilhelm von Herrmann (Frankfurt/Main : Vittorio Klostermann, 1993), 226.
[25] Dans leur introduction, “PLURIVERSE, Proposals for a World of Many Worlds,” ils disent résister à la tentation de penser la différence d'après notre sens commun et opposent le “one-world world” de l'occident (John Law) à un pluriverse —un monde hétérogène, “a world that fits many worlds,” comme disent les Zapatistes cités dans l'épigraphe.
[26] “the negotiated coming together of heterogeneous worlds (and their practices).” De la Cadena/Blaser, PLURIVERSE, 4.
[27] “constitutes the entities (or practices) as they emerge both in their specificity and with other entities or practices.” De la Cadena/Blaser, PLURIVERSE, 9. See also Marilyn Strathern, “Opening Up Relations,” A World of Many Worlds, 23-52 ; Isabelle Stengers, “The Challenge of Ontological Politics,” 83-111.
[28] Isabelle Stengers, “Introductory Notes on an Ecology of Practices,” Cultural Studies Review 11, no. 1 (2005) : 183-196 ; and “Comparison as a Matter of Concern,” Common Knowledge 17, no. 1 (2011) : 48-63, here 60.
[29] “the heterogeneous grounds where negotiations take place toward a commons that would be a continuous achievement, an event whose vocation is not to be final because it remembers that the uncommons is its constant starting point.” De la Cadena/Blaser, PLURIVERSE, 19.
[30] « Cette transformation de soi, de notre manière d'habiter les relations et le monde, est posée comme la prémisse indispensable de tout changement véritable, et non comme la résultante de la révolution. » (in Les écrits féministes de Carla Lonzi enfin disponibles en français, Nous crachons sur Hegel, Écrits féministes, Carla Lonzi, Traduit de l'italien et présenté par Patrizia Atzei et Muriel Combes.
Pour préparer le lundisoir d'aujourd'hui avec Norman Ajari, nous nous sommes replongés dans les quelques articles que nous avions publiés par le passé autour de son oeuvre, des questions qu'elle pose et de l'afro-pessimisme. Ce faisant, nous sommes retombés sur cet excellent texte de Jacques Fradin qui interroge la question de l'universel à partir d'un appel du mouvement Black Lives Matter qui jette un pont vers la situation palestinienne. Après l'avoir relu, nous nous sommes aperçus qu'il avait été publié le 5 octobre 2023 et qu'il méritait d'être relu à l'aune de tout ce qui a suivi depuis le 7 octobre.
Nous allons simplement lire le programme BLM, la plateforme BLM, l'Appel BLM [1].
Et y trouver une leçon de politique.
Introduisons immédiatement ce qui est l'objet de cette leçon : l'équation posée par les activistes de Black Lives Matter, BLM :
Black Lives Matter = Palestinian Lives Matter, BLM = PLM,
Équation introduisant : the Black Palestinian Solidarity.
L'objet de cette note de lecture est d'expliciter la signification de cette équation.
Définissons BLM comme un « événement », un Acte Réel, qui fait vaciller les coordonnées symboliques.
Comme événement ou Acte, BLM émerge sans causes précises discernables, comme une apparition fantomatique, sans fondement solide.
Paradoxalement, BLM surgit pendant le mandat du premier président noir des États-Unis.
Pendant ce mandat, « désespérant » (façon François Hollande), la norme idéologique de la « post-racialité » est imposée : le racisme n'existe plus (maintenant que le président est noir et « démocrate »).
L'Amérique blanche « post-raciale », « démocrate », tente d'incorporer la bourgeoisie noire, déniant toute existence à une « pauvreté noire », affirmant avoir dépassé « la question noire ».
C'est dans ce cadre sans espérance, autre que le déploiement du capitalisme « pour tous », que surgit BLM.
BLM : l'Appel à un agir du Peuple Noir, plusieurs fois opprimé.
BLM est un mouvement pour les droits sociaux, au-delà des simples droits humains (ou pour des droits humains intégraux, incluant les droits sociaux).
Pourquoi les vies noires n'importent-elles pas ?
Pourquoi les vies noires, en Amérique, le bastion de la démocratie et des droits humains, pourquoi ces vies stigmatisées doivent-elles « se blanchir », montrer « patte blanche », s'intégrer, s'effacer, mais, néanmoins, sont toujours regardées de manière suspicieuse ?
Pourquoi cette indifférence au sort des noirs ? Alors que des querelles de voisinage microscopiques peuvent déchaîner les passions ?
Pourquoi les brutalités policières « au faciès » ?
Alors : comment rendre ces vies noires visibles ?
Par le soulèvement.
Bien évidemment l'affirmation : Black Lives Matter, a été rejetée.
Dans l'Amérique « post-raciale », avec un président noir, les réponses ne se sont pas fait attendre : White Lives Matter, Blue Lives Matter, et surtout, depuis le camp des « démocrates » humanistes : All Lives Matter.
Pourquoi les vies noires seraient-elles privilégiées ? Application de l'Universalisme abstrait, démocrate (on dirait « républicain » en France, mais le mot n'a pas le même sens qu'aux États-Unis).
Obama lui-même, le démocrate, l'a affirmé : l'Amérique post-raciale démocrate a dépassé toutes les différences, l'Universalisme abstrait domine.
Le débat, puis le combat, s'engage alors : l'Universalisme humaniste contre le différencialisme « sécessionniste ».
Mais BLM ne participe pas à ce combat.
L'appel universaliste « démocrate » (« républicain » au sens français, et non pas américain) cache, dénie les inégalités structurelles (qui définissent le capitalisme). L'affirmation péremptoire : la démocratie c'est l'égalité, est un simple mensonge.
L'Universalisme démocrate est totalement abstrait, hors sol, en ce sens qu'il « oublie », dénie, la profondeur historique du racisme et de l'inégalité.
Aussi le « démocrate » peut-il penser : ce qui constitue, symboliquement et en réalité, historiquement, « la vie noire » n'a pas d'importance, puisque l'égalité est de principe. Mais le « démocrate blanc » ne peut penser cela que parce qu'il est blanc. L'Universalité est faite pour lui.
What make black lives not matter : on peut effacer l'histoire.
L'affirmation « démocrate », All Lives Matter, n'est qu'un principe abstrait , « moral », fait pour la bourgeoisie blanche.
Cela étant posé (l'universalisme), l'égalité étant de principe, toutes les vies se valent (la fameuse égalité devant la loi).
Sauf que, concrètement, le principe d'égalité ne se réalise jamais (ou ne se réalise que de manière tordue) : toutes les vies ne se valent pas !
Et cette inégalité, économique en particulier, est au fondement de l'économie : c'est un principe essentiel pour le calcul économique, sans lequel, par exemple, il ne peut y avoir d'assurance (penser à l'assurance vie).
L'affirmation universalisante, humaniste, que toutes les vies ont même valeur est un mensonge (constituant, un pilier de l'idéologie démocrate).
L'affirmation de l'égalité universelle, de principe, ne s'applique pas à TOUTES les vies.
Crier que Black Lives Matter est nécessaire, parce que « en réalité » les vies noires, et toutes les vies dominées, n'importent PAS, ou n'ont pas de sens autre que la possibilité illusoire d'un embourgeoisement sélectif.
Les vies noires n'habitent pas l'universel américain.
Elles doivent constituer leur habitation hors de l'universalité qui les rejette.
Il est peut-être vrai, de manière abstraite, que toutes les vies se valent, en principe universaliste, mais il est encore plus vrai, en réalité, que toutes les vies n'ont pas la même importance.
Il y a des Grands Hommes ! Des Noirs intégrés (Obama). Il y a des Patrons, des Caïds, etc.
Le Peuple Noir n'est pas inclus dans le principe universaliste.
Mais cette exclusion est commune. Et constitue une toile à tisser [2]. La toile des « damnés ».
Le message « démocrate » universaliste est basé sur le déni de la réalité.
Que peut alors signifier la brutalité policière, les ratonnades, si ce n'est une crise profonde de « l'ordre éthique », effet de l'inégalité refoulée : il est évident que toutes les vies ne se valent pas, que la loi n'est pas la même pour tous, et cette évidence percute violemment le principe abstrait d'égalité.
Il est très facile de documenter que « la loi » et ses engrenages juridiques travaillent tous dans le sens d'un maintien, par la force, de l'inégalité.
La justice travaillant pour l'injustice !
Maintenant, quand les représentants de la loi, les dites forces de l'ordre, l'institution juridique corrompue par l'anti-terrorisme, quand toutes ces figures de « la loi » commettent des illégalités, le fait du prince, l'arbitraire sentant l'ancien régime, commettent des crimes parfois, au nom de la préservation de la loi ou de la protection des constitutions, alors la loi est simplement abolie.
C'est cette réalité, encore une fois bien documentée, à laquelle s'affronte BLM.
Les multiculturalistes libéraux démocrates ne voient là qu'un problème « d'intolérance », ou de mauvaise éducation (mais à qui la faute ?). Une meilleure éducation, des policiers en particulier, serait la solution.
Les partisans de la différence déplacent « la différence noire » en une question culturelle.
Question à laquelle il y aurait une réponse simple : reconnaissance des différences, éducation (encore), inclusion.
L'Afro-pessimisme considère que « la différence noire » ne peut être « reconnue » dans la société blanche, cette société blanche étant déterminée par la mort de toute personne « différente » (c'est là qu'apparaît l'ombre de l'apartheid israélien).
Nous avons un spectre idéologique, depuis l'optimisme naïf des démocrates multiculturalistes, avec leur « bonne éducation », jusqu'à la négativité radicale de l'Afro-pessimisme, ce n'est pas une question d'éducation, c'est une question « psychique », qui renvoie au psychisme profond du racisme [3].
BLM se tient proche de l'Afro-pessimisme : l'ordre social, l'apartheid, est sans espoir, aucun changement n'est possible, puisqu'il s'agit d'une question « plus que symbolique », mettant en jeu les formations psychiques profondes (le racisme est lié à la sexualité).
La transformation de l'ordre inégalitaire raciste, racialisé, exige de s'affronter à la dynamique du capitalisme global ; comme à l'époque de l'esclavage et de la traite des noirs.
Il faut insister : la politique se tient dans l'économie.
Les questions d'inégalité et, donc, les questions raciales, sont des questions économiques [4].
Le noir racisé est dans une « position prolétarienne ». Il faut donc établir une solidarité des « positions prolétariennes », des inférieurs stigmatisés.
La solidarité de ces positions, solidarité que rejette l'Afro-pessimisme, cette solidarité n'est pas une option, mais une nécessité préalable.
Le tissage de cette solidarité doit venir AVANT le renforcement affinitaire.
Car c'est cette solidarité qui est clivante.
Et le clivage se manifeste rapidement par la réaction.
L'Appel BLM pour la justice, l'égalité, l'émancipation, sera toujours TRADUIT, dans le système démocratique, sera traduit en demandes acceptables. Le système parlementaire étant une machine à traduire, à étouffer.
Déjà, il y a longtemps, les activistes noirs pouvaient dire :
C'est comme si vous proposiez un café trop noir et trop fort : imbuvable !
Que faire alors ?
Il faut intégrer de la crème blanche jusqu'à ce que le café soit rendu buvable, affaibli.
Mais cette intégration est telle que vous n'avez plus de café du tout !
Il devait être chaud, il est froid ; il devait être fort, il devient insipide ; il devient une boisson (ou un poison) pour s'endormir, au lieu d'être un remède pour réveiller.
La dilution des protestations, sa « traduction démocratique acceptable » : voilà le pire ennemi.
La cooptation du mouvement de protestation (après sa répression, si nécessaire) dans l'arène démocratique a toujours pour finalité de faire passer de la politique à la morale ; avec la non-violence obligatoire. Cette cooptation a pour but de laisser tout le pouvoir (et toute la puissance) aux « forces de l'ordre » (dans le sens le plus général que l'on puisse imaginer).
Qu'est-ce qui, de manière envahissante, transforme la politique en morale édentée ?
L'idéologie du capitalisme à visage humain, du capitalisme au-delà des races, du capitalisme « ouvert » pour ingérer les bonnes volontés d'entreprise, quelle que soit « la couleur ».
Du capitalisme qui recherche TOUTES les initiatives (capitalistes), encore une fois, sans tenir compte de la couleur.
Et tant pis si cette ingestion est curieusement inégalitaire (entre les actionnaires Uber et les auto-entrepreneurs ubérisés), curieusement racisée : pas de chance !
Du capitalisme qui fracture le Peuple Noir, comme il fracture le Peuple Blanc.
Plus de votants noirs ! Plus d'entrepreneurs noirs ! Plus de bourgeois noirs ! Vive Uber !
Le moyen qu'a trouvé BLM pour contrer ce mécanisme classique d'ingestion, ce mécanisme qui avait fracturé « la classe ouvrière », a été de construire une alliance insupportable.
Les activistes BLM et les activistes Palestiniens ont commencé à travailler ensemble et à développer des luttes communes.
Les deux groupes réunis, BLM + Palestiniens, ont produit une petite vidéo ayant pour titre : When I See Them, I See Us (quand je les vois, je nous vois)
avec des messages qui forment le déploiement de l'équation dont nous avons parlé pour commencer :
Gaza = Baltimore, Deir Yassin = Greensboro, Gaza = Charleston, etc.
Solidarity from Ferguson to Palestine.
L'assaut sur les vies noires ET palestiniennes est caché par un discours victimaire de défense des victimes, un discours humanitaire (néo curaillon : il faut bien aider les victimes !), discours style MSF dont l'objet est de refouler la violence systématique de la déshumanisation.
On ne peut pas laisser les victimes sans aide ! Mais l'aide doit rester apolitique ! Il n'est jamais question de menacer les forces de l'ordre et leur commandement politique (présidents, ministres, préfets) d'un tribunal – du reste, quel tribunal ? La justice pénale étant bien un élément des forces de l'ordre.
Pour couper avec les démocrates, BLM incorpore dans son Appel une condamnation du génocide du Peuple Palestinien. Du génocide mené systématiquement par Israël, le protégé des États-Unis.
Ce nettoyage ethnique, quel tribunal pénal, non inféodé aux régimes blancs d'apartheid, pourrait le juger ? Il est plus « valorisant » de prétendre juger « Poutine » !
BLM intègre dans sa plateforme la dénonciation d'Israël comme un nouvel État d'Apartheid, la nouvelle Afrique du Sud de l'Apartheid (ou la nouvelle Algérie sous domination coloniale).
Rappelant les liens étroits entre Israël et l'Afrique du Sud de l'Apartheid.
Black Palestinian Solidarity.
Le soutien à la Palestine occupée et colonisée a pour signification que l'on est contre le système interrelié de la suprématie blanche néocoloniale, de l'impérialisme sous bouclier américain, du capitalisme « patrimonial » et de l'ordre patriarchique.
À l'inverse, la dénégation du génocide a pour signification le soutien au néocolonialisme.
Ce qui est le plus important :
L'événement BLM n'est pas restreint aux noirs (de la tribu) : BLM ne défend pas un nationalisme noir. Et clame : la préoccupation centrale, la violence anti-noire, ne se résout pas par une politique identitaire ou par un repli tribal (affinitaire).
Au contraire, c'est la plus large ouverture, à tous les damnés, qui constitue le cœur de la lutte.
Encore une fois, la solidarité vient AVANT.
L'événement BLM s'annonce ainsi universel, au-delà de son identité initiale ; « l'union prolétarienne » est l'universalité.
Et cette universalité dans la lutte possède un élément caractéristique : la Palestine.
La Palestine est l'Universel concret qui guide l'universalité.
Le mouvement BLM est ouvert à TOUS, pour former un sujet collectif au-delà des races.
Et ainsi prétendre résoudre la question raciale.
Affirmer Palestinian Lives Matter, directement dans l'Appel BLM, a pour fonction de renforcer l'énergie combattante.
Travailler au service d'une Palestine libérée renforce le message émancipateur : nous ne sommes pas fermés sur notre tribu.
Il ne s'agit pas de reprendre le thème démocrate libéral All Lives Matter, mais de mettre en correspondance les luttes de libération. Les blancs anti-capitalistes constituent des alliés, dès qu'ils s'opposent à leur « nation » ou au nationalisme suprémaciste.
Ni universalisme abstrait, ni différence, mais placer la différence EN LUTTE comme l'universel concret, l'universel étant le Réel toujours En Lutte (l'universel est le négatif).
D'un contexte particulier, ou localisé, naît l'expérience directe de l'universalité : dans la jonction des luttes, dans l'effort de solidarité au-delà de toute spécificité.
Dans l'effort d'unir les opprimés.
Pourquoi BLM ne cite-t-il pas le mouvement Zapatiste comme allié ? Ce mouvement n'est-il pas trop « tribal », une sorte de miroir de ce que BLM a essayé de dépasser ? Une sorte de circuit obligatoire « anarchiste » (avec le Rojava ou l'Ukraine « anarchiste ») dont il faudrait absolument sortir ?
Que signifie la référence palestinienne ?
Qu'il faudrait que le Peuple Ukrainien (si cela existe) se lève contre un gouvernement oligarchique capitaliste et « spectaculaire », contre une guerre orwellienne (repensée par Philip Dick) qui permet à un acteur de trouver son théâtre.
Qu'il faudrait que le Peuple Russe (même remarque) ) se lève contre un gouvernement oligarchique capitaliste et « spectaculaire », contre une guerre orwellienne (repensée par Philip Dick) qui permet à un dict-acteur de trouver un théâtre.
Qu'il faudrait que les divisions, les clivages, « dans les peuples », annihilent toutes les pitreries nationales unitaires.
Pourquoi la rébellion contre Netanyahou le voleur ne cherche-telle pas à s'allier à la résistance palestinienne ?
Le dépassement par BLM du « tribalisme », de l'enfermement affinitaire (« coloré »), du localisme micro-national, de tout cloître partisan, voilà une grande leçon de politique [5].
[1] Alicia Garza, A Herstory of the Black Lives Matter, Feminist Wire, October 7, 2014.
Pour plus d'informations consulter le site de BLM.
Et, spécifiquement, pour notre lecture :
blackpalestiniansolidarity.com
Avec des vidéos, dont celle que nous examinerons plus loin.
Voir aussi asha bandele & Patrisse Khan-Cullors, When They Call You a Terrorist : A Black Lives Matter Memoir, St Martin's Press.
[2] Cette question de « la toile à tisser » est la question la plus importante.
C'est là que BLM est essentiel.
La question des alliances.
Comme l'écologie décoloniale, ou l'écologie sociale.
BLM nous apprend, sa leçon de politique, qu'il est nécessaire de tisser des alliances transversales ou « transfrontalières ».
L'unité prolétarienne : l'unité des damnés.
Cette unité qui fracture toutes les autres unités : partisanes, nationales, sentimentales, amicales, affinitaires.
D'où l'importance cruciale de la black palestinian solidarity.
Cette solidarité qui clive l'unité démocrate.
[3] Sur l'Afro-pessimisme, cette pensée centrale pour BLM :
Norman Ajari, Noirceur.
Voir son intervention sur LM : LM 322, 17 janvier 2022.
Sur le psychisme raciste :
Livio Boni et Sophie Mendelsohn, La vie psychique du racisme ;
Sheldon George, Trauma and Race, A Lacanian Study of African American Racial Identity.
Sur le lien entre racisme et sexualité :
Ann Laura Stoler, Race and the education of desire, Foucault's History of Sexuality and the colonial order of things ;
Une histoire de la sexualité est aussi une histoire du racisme.
Frank Füredi, The Silent War, Imperialism and the changing perception of Race ;
Derek Hook, A Critical Psychology of the Post Colonial, The Mind of Apartheid.
Et pour la critique de l'humanisme blanc :
Jared Sexton, Amalgamation Schemes, Antiblackness and the Critique of Multiracialism.
Et pour beaucoup plus de détails, nous renvoyons aux bibliographies des ouvrages cités.
[4] Ce texte est un complément à la série, publiée sur LM, il y un an : Analyse politique de l'économie, Inégalité et Hiérarchie, août-septembre 2022 (il s'agissait de « cahiers de vacances »).
En particulier, où la question du racisme était introduite comme conclusion (les traites négrières) de cette analyse de l'inégalité. Analyse politique de l'économie, 4/4, LM 349, 7 septembre 2022
[5] Sur la question de « l'ouvert » ou du négatif composant l'universel, renvoyons à un ancien texte de LM, L'insurrection des Gilets Jaunes et la révolution de la révolution, LM 192, 20 mai 2019.
Ce n'est pas parce que des personnes ont subi une violence cruelle qu'elles vont lutter contre leurs agresseurs ou qu'elles vont être solidaires avec d'autres personnes qui en subissent des violences ni qu'elles ne vont pas devenir à leur tour des agresseurs en trouvant d'autres souffres douleurs. La cour de récréation d'une école primaire suffit pour témoigner. A l'ombre des vieux marronniers, parfois les victimes d'hier sont les bourreaux du lendemain, en tout cas la mémoire ne suffit pas. En essayant de construire l'homme nouveau dans la société du progrès, la modernité s'est cassée la gueule dans sa course effrénée. Non seulement les communautés humaines n'ont pas été plus justes, plus égalitaires, plus respectueuses de l'altérité, elles ont été capables du pire, planifier et fabriquer la mort industriellement, la cruauté sans entrave.
Comment de la « solution finale » nazie on arrive à la « victoire finale » de Netanyahou ? Voilà ce qui pour les tempérants et les calmes de ce monde serait un raccourci grossier, voire une question bête ; elle s'adresse à nous non pas en tant que sujets de connaissance. Nous savons suffisamment. Ce n'est pas un « que puis-je savoir ? » mais un « que puis-je faire ? ».
C'est sur un mur, il y a quelques années, lors d'une manifestation parisienne un peu agitée, alors que le cortège de tête recomposait la structure et le cadre rituel des manifestations avec leurs services d'ordre, que j'ai rencontré René Char et les Feuillets d'Hypnos. J'étais loin de connaitre l'auteur de ces mots ; étrangère, vivant en France depuis peu, en tout cas pas assez, j'avais d'autres références quant à la Résistance. Mais ce jour-là, le contexte de leur apparition sur ce mur, en fait c'était un panneau publicitaire de métro, était suffisant pour redonner un souffle au texte, pour que mon regard puisse s'y agripper, pendant que mon esprit et mes poumons cherchaient à fuir les lacrymogènes. Prévoir en stratège, agir en primitif. Cours maintenant. Cours…
Un événement en tant qu'événement, si petit soit-il au sein d'une petite constellation, même si parfois on a tort d'appeler ça « un individu », a un effet rétrospectif sur le passé et cette capacité de rester présent dans le futur. Disons que son apparition modifie ce qui s'est passé – action rétrospective – en même temps que son apparition ne passe pas – permanence dans le futur. Le temps s'ouvre vers deux directions.
Ce jour-là, j'avais entendu le mot primitif à sens unique. Celui de l'instinct. La situation l'exigeait. J'avais beau prévoir un sérum physiologique dans le sac… Cours maintenant, cours. Ce n'est que maintenant, des années plus tard, que cette phrase, continuant à agir, a pris une place avec une dimension mythique. Peut-être parce que le cauchemar ambiant s'est aggravé.
Dans son texte La structure des Mythes, Claude Lévi-Strauss avance cette remarque : « Rien ne ressemble plus à la pensée mythique que l'idéologie politique. Dans nos sociétés contemporaines, peut-être celle-ci a-t-elle seulement remplacer celle-là. Or, que fait l'historien quand il évoque la Révolution française ? Il se réfère à une suite d'événements passés, dont les conséquences lointaines se font sans doute sentir à travers toute une série, non réversible, d'événement intermédiaires. » [2] Voici ce qu'on pourrait appeler le temps de l'Histoire et sa flèche du temps, expression introduite par des physiciens pour décrire des phénomènes dans des systèmes fermés où le temps semble s'écouler toujours dans la même direction, de manière unidirectionnelle. Mais le temps que nous habitons ne se réduit pas à celui-ci. Et l'Histoire est une des manières de faire des histoires, en même temps que les autres sciences, plus ou moins dures.
Pour Lévi-Strauss le temps du mythe a une double structure, à la fois historique et anhistorique, réversible et irréversible, synchronique et diachronique. Ainsi la Révolution française en tant qu'enjeu politique est une « séquence d'événements passés, mais aussi schème doué d'une efficacité permanente » [3]. Telle une partition musicale à plusieurs instruments, elle n'a de sens que lorsqu'elle est lue à la fois dans un ordre successif, de gauche à droite, mais aussi synchronique, de haut en bas. Ce qui importe ne se joue pas seulement par rapport à un avant et un après mais aussi dans ce qui résonne ensemble, en même temps, vibration à distance.
Si on entend par politique, non pas le gouvernement de violence ordinaire des uns sur les autres, mais ce qui brise l'ordre des places entre les unEs et les autres, un moment politique est une émancipation des dissonances. Le futur est présent, le passé ne passe pas, et ce qui devrait rester séparé tremble ensemble. Ce qui importe dans un mythe n'est pas la version originale, ce sont les reprises et les variations. Or, ce n'est absolument pas naïve ou neutre si les variances du mythe de l'Europe se stabilisent dans la forme d'un enlèvement d'une jeune fille par Zeus que l'on peint et repeint comme un taureau ou si ça parle aussi du viol d'une princesse venant du Moyen orient.
Pénélope attend le retour de son mari parti en guerre, Ulysse. Le soir, elle défait ce qu'elle a fait dans la journée. Décortiquant ce qu'elle a tissé, sa ruse est un jeu à somme nulle. Que rien ne se passe, en attendant qu'IL revient. Le mythe de la naissance du lac Kivu au Rwanda agence des relations similaires mais de manière contraire. Une reine – le mythe ne lui donne pas de nom, mais peut-être elle en trouvera un dans une future version – attend son roi et guerrier de mari, parti mener bataille. En attendant, la reine a des envies, elle fait appel à un serviteur, un garde de basse extraction. Celui-ci pétri de peur (du mari ? Des représailles ? De la reine ? De la performance ?) n'ose pas la pénétrer. Ses tremblements caressent le sexe de la reine, en surface, de ce rapport naît une explosion aqueuse abondante, elle forme la source du lac Kivu. Que rien ne se passe, en attendant qu'IL revient, sinon que la jouissance féminine fait naître un lac…
« Il n'existe pas de version « vraie » dont toutes les autres seraient des copies ou des échos déformées. Toutes les versions appartiennent au mythe. » [4] Il n'existe pas non plus de version émancipatrice. Il y a simplement des versions qui, dans telle séquence de l'espace-temps, ici et maintenant, font trembler la structure de l'ordre sociale ou au contraire participent à sa consolidation. De même que le savoir ne suffit pas à l'émancipation, il n'y a pas de mythe qui émancipe de lui-même. Tout dépend du contexte et des bords du texte. Se situer là où ça déborde.
« Ce n'est pas la manifestation qui déborde, c'est le débordement qui manifeste », un autre graffiti sur un mur qui parlait ce jour-là le long de la manifestation parisienne.
Nous aurions tort de penser que les mythes ne servent qu'à la reproduction de ce qu'il y a, tels des rituels qui dressent religieusement nos gestes et nos corps à la soumission. Une partie de nos cauchemars, c'est parce qu'on a cru au mythe du progrès, à la capacité d'une pensée scientifique claire, épurée de mythèmes, capable même d'armer la révolte. Science révolutionnaire. On a cru aussi à une Littérature installée comme une révolte contre les belles lettres, brisant l'ordre des places et les hiérarchies entre les sujets nobles et les sujets vils, se séparant des histoires des rois et des reines, pour faire des héros ordinaires, une affaire de n'importe qui. Mais la Littérature a besoin des Auteurs. Et peut-être sa peau est trop sèche, si on lui enlève complètement sa capacité de reprendre et faire bifurquer, comme d'autres formes de discours, les mythes collectifs [5]. Un mythe se chuchote, se tague, se reprend, varie. C'est une parole anarchique qui peut ni trahir ni rester fidèle à l'original – l'archè. Reprise, montage, piratage, variation. Elle se refuse au droit d'auteur et au génie… elle n'attend pas qu'IL vient ni qu'IL revient.
Il est 17h42 à L'Isle sur la Sorgue. René Char est né à quelques pas d'ici. Depuis six mois, le carnage à Gaza rend fous le gens le plus seins. C'est une folie que de ne pas devenir fou. Les mots ne tiennent plus. Seulement une question est supportable. Que puis-je faire ?
Depuis quelques années, malgré des émeutes populaires généralisés, la bancocratie sans frontières reste imperturbable et les fous de Dieu gagnent du terrain au sein même des gouvernements. Le vocable musulman a été largement associé avec fondamentaliste et terroriste, ce qui a permis d'invisibiliser et de gouverner. Mais aucune religion n'a le privilège, les fous de Dieu prolifèrent de partout. Dans plusieurs pays occidentaux ou occidentalisés, le droit à l'avortement des femmes est à nouveau « discutable ». Si bien que le vieux choix socialisme ou barbarie semble se jouer dans des nouveaux termes : les fous de Dieu ou les mythes avec des dieux, des demi-dieux, des nymphes qui trahissent et se trahissent et se mêlent aux affaires humaines, au monde minéral, à l'eau et au feu.
Le son n'est que milieu en vibration. Le son est air, eau, plante ou caillou. Comme le son, un mythe se confond avec son milieu de propagation. Des fois, il ressemble à une mite. Elle perce des trous. Nous avons raisons de nous révolter mais il nous faut aussi des mythes pour agir. Prévoir en stratèges, agir en primitives, s'accorder différemment.
[4] Idem., p.251. Il est intéressant de noter que Lévi-Strauss fait de l'Œdipe de la psychanalyse une version du mythe. Il ne dit pas si elle a tort ou raison, simplement elle rajoute une version. Quelque part, aucun discours ne pourra jamais délivrer la vérité d'un mythe, sa fonction psychique ou sociale. Lorsqu'un mythe agit, il horizontalise les hiérarchies discursives. Il circule ou ne circule plus.
[5] A distinguer de ce que Lévi-Strauss appelle le mythe privé du névrosé