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Des métiers à impacts pour réparer le monde et inventer celui de demain. Essai de définition

Comment concilier fin de mois et respect des limites planétaires ? Verdir l’existant ne suffit pas. Pour transformer nos modes de vie, il faut aussi réinventer nos métiers. Cet article pose les bases de ces “métiers à impacts” ; il lance une série de reportages pour mettre en valeur celles et ceux qui les incarnent.

Demain, il faudra changer nos modes de vie, consommer autrement, produire autrement, nous déplacer autrement… Les preuves abondent. Mais si nous ne sommes pas capables d’inventer des activités économiques qui permettent de vivre dignement, cela sera trop conflictuel. Une transition perçue comme punitive sera socialement rejetée.

Les diagnostics abondent ; les pistes sont de plus en plus solides. Peut-être que ce qui manque encore, ce sont des preuves incarnées et, sans doute plus encore, des leviers pour élargir le monde des expérimentations vers un vrai passage à l’échelle.

C’est le projet de plus en plus d’entre nous. C’est la raison qui m’a poussé à la fois à réorienter ce blog et à créer la chaîne Transitions Actions. Mais sans doute faut-il aller plus loin. Dans les années à venir, je vais donc miser sur le quotidien de toutes celles et de tous ceux qui prouvent qu’il existe bien un gisement de solutions qui concilient fin de mois et respect des limites planétaires.

Cette série de reportages explorera donc des métiers qui ne se contentent pas de verdir l’existant, mais qui contribuent à transformer vraiment les modèles. Nous les nommerons pour le moment “métiers à impacts”.

Qu’est-ce qu’un « métier à impacts » ?

En s’inspirant notamment des travaux sur les limites planétaires, de l’économie du Donut, ou encore de modèles comptables comme celui du “triple capital”, je propose de nommer “métiers à impacts” les métiers qui cherchent à agir concrètement sur ces enjeux.

Une première définition pourrait être la suivante. Les métiers à impacts sont les emplois existants ou émergents qui contribuent significativement à maintenir ou ramener les activités humaines dans un espace sûr et juste, en agissant sur cinq finalités :

  1. décarboner et réduire les dépendances aux énergies fossiles ;
  2. régénérer les écosystèmes et les ressources du vivant ;
  3. préserver les ressources (eau, sols, matières) et réduire les pollutions ;
  4. renforcer la résilience sociétale par la relocalisation, la circularité et une plus grande souveraineté ;
  5. répondre à des besoins essentiels dans des conditions socialement justes.

A l’évidence, nombre de métiers dits “verts” ne répondent pas à cette définition.

L’un des enjeux des reportages à venir sera donc de présenter la réalité de ces métiers à impacts, leurs méthodes, leurs forces et leurs limites. Le but est en particulier d’interroger leurs capacités à concilier, ou pas, fins de mois et limites planétaires, et de comprendre ce qui fonctionne réellement et ce qui ne fonctionne pas encore.

Une grille pour analyser ces métiers

Économie de la fonctionnalité et de la coopération, agriculture régénérative, sylviculture multifonctionnelle, industrie bas carbone, énergies décarbonées et boucles locales, coachings et formations, voyages apprenants et reconnexions à la nature, réparation et circularité, immobilier hub de transitions… Nombre de ces sujets ont déjà été abordés dans ce blog et dans la chaîne. L’ambition est d’aller plus loin en tentant de se doter d’une grille d’analyse commune.

Pour guider les futurs reportages, chaque métier sera ainsi analysé selon cinq questions avec pour chacune une interrogation commune : comment pourrait-on faire mieux ?

  1. Réduit-il les émissions et la dépendance aux fossiles ?
  2. Contribue-t-il à restaurer le vivant ?
  3. Réduit-il la pression sur les ressources et les pollutions ?
  4. Renforce-t-il une capacité sociétale (production, réparation, autonomie) ?
  5. Répond-il à des besoins utiles dans des conditions socialement justes ?

Chaque reportage viendra enrichir, nuancer, voire remettre en question cette grille. Mais une chose est certaine : les solutions recherchées ne verdissent pas le système. Elles cherchent à le transformer.

Les premiers reportages à venir

Les premiers reportages à venir parleront métiers de la forêt puis rural et agriculture.

Je suis tout d’abord reparti sur les routes pour rencontrer plusieurs créateurs de groupements forestiers écologiques. Vous verrez ainsi de quelles manières en réunissant de l’actionnariat populaire et des compétences forêts, il est possible à la fois de faire évoluer les pratiques sylvicoles, vers plus de douceurs, et de créer durablement des emplois ruraux.

Je prépare ensuite plusieurs reportages agricoles dans un projet nommé « cultivateurs d’avenir » dont nous reparlerons. Son but est de montrer comment on peut faire de la décarbonation et de la prévention des risques (incendies, inondations…) des leviers de développement local et de réinvention des modèles d’assurance.

A suivre donc.

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Post-carbone : et si la forêt montrait la voie ?

La neutralité carbone à horizon 2050 impose désormais une accélération sans précédent de nos transformations économiques. Dans le même temps, l’Europe fait face à un décrochage industriel, technologique et géopolitique préoccupant. Et si ces deux crises, trop souvent traitées séparément, appelaient en réalité une réponse commune ? Cet article défend une conviction : le post-carbone ne doit pas être pensé comme une contrainte, mais comme une direction stratégique. Encore faut-il se doter des bonnes méthodes. À partir du cas des forêts, envisagées comme un véritable laboratoire, il esquisse quelques-unes des conditions, des outils et des rôles, notamment publics, nécessaires pour inventer des économies post-carbone à la fois crédibles, désirables et opérantes.

La troisième version de la stratégie nationale bas-carbone française, proposée pour consultation en décembre 2025, confirme les objectifs de neutralité carbone. “Pour atteindre nos objectifs, nous devrons désormais baisser nos émissions de GES de l’ordre de 5 % chaque année entre 2022 et 2030, contre 2 % en moyenne de 2017 à 2022. Cette accélération impose des efforts de tous et des transformations dans toute notre économie (transports, agriculture, industrie, bâtiments, énergie, déchets, terres et forêts).

Ce constat climatique résonne fortement avec un autre diagnostic, cette fois économique et géopolitique. Dans son rapport sur la compétitivité européenne, Mario Draghi dresse un tableau sans détour : l’Europe décroche ! Protectionnisme, insécurités, déficit d’innovation, dépendances stratégiques, pas une seule entreprise de dimension mondiale n’a été créée dans les cinquante dernières années. Pour Mario Draghi, nos pays sont à la croisée des chemins : décliner ou rebâtir un projet d’avenir. 

Deux crises, une même impasse !

Pris séparément, ces deux diagnostics, climatique et économique, pourraient sembler relever de champs distincts. Pris ensemble, ils confirment pourtant l’ampleur de notre impasse actuelle : nos modèles économiques actuels ne sont ni compatibles avec la neutralité carbone, ni capables de garantir la prospérité future du continent. Chercher à verdir à la marge une économie conçue pour l’abondance fossile ne suffira pas. De la même manière, relancer la compétitivité européenne sans transformer en profondeur nos modes de production, d’investissement et de création de valeur est illusoire.

Le post-carbone comme direction stratégique

C’est ici que l’hypothèse des économies post-carbone prend tout son sens ; non pas comme un slogan écologique, mais comme une orientation capable de répondre simultanément :

  • à l’urgence climatique,
  • au besoin de réindustrialisation et de création des emplois de demain,
  • à la recherche de souveraineté,
  • et à la reconstruction d’un projet européen mobilisateur.

Le post-carbone n’est pas l’économie du “moins”, mais celle du différemment :

  • nouveaux matériaux,
  • nouveaux usages,
  • nouvelles chaînes de valeur,
  • nouveaux rapports au vivant,
  • nouvelles méthodes.

En Europe, cette différence peut être notre chance ! La question n’est donc peut-être plus : avons-nous les moyens de réussir la transition post-carbone ? Ne serait-elle pas plutôt : avons-nous une alternative crédible si nous ne la tentons pas ?

Dans un précédent article Numericus, je proposais une hypothèse : les forêts pourraient bien être l’un des laboratoires les plus fertiles pour inventer ces économies post-carbone de demain. Le présent texte vise à mettre en discussion cette piste en esquissant une piste pour l’opérationnaliser.

Trois des conditions à réunir pour réussir

Jouer, avec quelques espoirs de succès, la carte du post-carbone suppose la réunion de quelques conditions. Trois au moins s’imposent comme indispensables.

  1. La première est l’existence d’une demande, d’un marché, d’un nombre suffisant de consommateurs à même de faire de cette économie post carbone une direction réaliste, tenable et finançable. 
  2. La seconde suppose un écosystème entrepreneurial privé et public puissant, coordonné et soutenu dans la durée. 
  3. La troisième condition est politique. Elle suppose que la puissance publique ose tenir de nouveaux rôles, développer de nouveaux outils, moderniser ceux existants, ou encore, par exemple, agir via les leviers de la commande publique et assimilés.

Condition 1 :pas d’économie post-carbone sans marché.

On peut innover, subventionner, réglementer, planifier… Mais sans demande suffisante, aucune économie ne devient durable, finançable, industrialisable, ou encore socialement acceptable.

Les économies post-carbone ne feront pas exception. L’histoire montre même que les stratégies purement contraintes produisent le plus souvent de l’échec, du rejet, ou des systèmes artificiels durablement dépendants des subventions publiques.

Le New Deal américain des années 1930 en fournit une illustration classique : souvent présenté comme une politique de l’offre, il fut d’abord une politique massive de soutien à la demande. L’État a créé les conditions du marché avant de transformer l’économie.

L’électrification de masse apporte une seconde démonstration. L’électricité existait techniquement bien avant sa généralisation. Ce sont l’équipement massif des ménages, des tarifs accessibles et la standardisation des usages qui ont déclenché son essor. La transition énergétique n’a jamais été spontanée : elle a été socialement construite.

De la même manière, il n’existera pas d’économie post-carbone viable sans la constitution explicite d’une demande suffisante, désirée, organisée, sécurisée et durable. Y parvenir suppose avant tout une construction politique, économique et sociale. 

Condition 2 :  Un écosystème entrepreneurial puissant et coordonné

Aucune transformation économique majeure ne repose sur l’État seul ou sur le marché seul. Elle se fonde sur des coopérations structurées entre acteurs publics et privés, capables de transformer une direction politique en solutions concrètes. ​​

L’exemple d’Airbus, dans les années 1970, l’illustre bien : ni entreprise isolée, ni politique strictement étatique, mais un pacte de long terme fondé sur le partage des risques, la coordination des compétences et une vision stratégique commune.

Le post-carbone appelle le même type d’organisation. Forêts, énergies renouvelables, géothermie, rénovation des bâtiments ou encore par exemple gestion des sols nécessitent à la fois :

  • des décisions comme des commandes publiques, 
  • des infrastructures, 
  • une multitude de solutions privées, agiles, capables de s’adapter aux contextes locaux au sein de projets publics / privés partagés. 

Sans ces coopérations public-privé structurées, la transition restera une addition d’expériences intéressantes mais marginales. 

Condition 3 : une puissance publique capable de se réinventer organisatrice et leviers 

La troisième condition est politique. Elle suppose que la puissance publique accepte d’endosser de nouveaux rôles sur le temps long.  Il ne s’agit plus seulement de réguler ou d’inciter, mais de :

  • développer de nouveaux outils,
  • moderniser ceux qui existent,
  • mobiliser pleinement des leviers puissants mais sous-utilisés : commande publique, appels à projets, incitations fiscales et réglementaires.

Historiquement, lorsque des transformations profondes ont été engagées, l’État a su être organisateur, investisseur, prescripteur, parfois même créateur de marchés. Le post-carbone exige aujourd’hui ce même changement d’échelle. On le voit, le sujet est sans doute bien plus large que ne le permet l’entrée souvent affirmée sous l’angle État exemplaire… 

La forêt pour prendre un coup d’avance

Les stratégies forestières concentrent, souvent de manière plus aiguë qu’ailleurs :

  • la complexité des systèmes,
  • l’intégration du vivant non humain,
  • la diversité des acteurs et des modèles,
  • la tension entre temps long et urgences contemporaines.

Elles obligent à penser simultanément la demande, l’offre, la gouvernance ou encore, notamment, les outils publics. À ce titre, la forêt apparaît donc comme un secteur de prise d’avance méthodologique.

Une plateforme de services d’intérêt public dédiés valorisation et résilience des forêts

Comment pourrait-on lancer ce mouvement ? A partir des enseignements tirés de plusieurs reportages, j’ai tenté de prototyper ce que pourrait être une plateforme de services d’intérêt général pensée en mode commun. Elle proposerait une infrastructure sociotechnique partagée reliant les métiers, les données et les compétences des acteurs publics et privés de la forêt. Son objectif ? Augmenter les capacités d’action collective, en réduisant les frictions, les risques et les coûts de coordination ou de transaction.

J’ai été frappé à ce sujet par les choix faits par plusieurs autres pays. Je me suis en particulier appuyé sur celui de la Finlande dans ce reportage. J’aurai pu également évoquer la Nouvelle-Zélande pour le suivi des projets Label Bas carbone, les solutions norvégiennes dans lesquelles le cadastre est un volet dédié planification environnementale, ou encore ceux de l’Estonie ou de la Suède.

Même si, bien entendu, leurs forêts ne ressemblent pas aux nôtres, même si leur culture est différente, ces réalisations prouvent la faisabilité technique, économique et réglementaire du projet proposé. 

Pensée à terme à l’échelle nationale, cette plateforme fournirait un socle commun aux projets forestiers territoriaux. L’enjeu est en effet de s’adapter à la diversité des situations locales. 

A cette fin, comme le préconise par exemple l’association SYLV’ACCTES, tout volet forestier d’une stratégie post-carbone gagnerait à être intégré dans un projet territorial. Et pour cela, les logiques de subsidiarité montrent que les maîtres d’ouvrage “naturels” relèvent des missions des Collectivités Territoriales (EPCI, Syndicats et satellites).

Cet adossement à un projet territorial est d’ailleurs aussi le moyen aussi de stimuler la demande. J’ai eu la chance à ce sujet de pouvoir interviewer par exemple le vice-président de l’agglomération de Tulle, Éric Bellouin, également maire de Saint-Clément. Commandes pour les chaufferies bois, soutien pour les projets forestiers collectifs, intégration du bois comme matériel de construction pour les bâtiments publics, ou encore par exemple incitations via les politiques d’urbanisme réglementaire, cet échange confirme à quel point les collectivités territoriales disposent de véritables moyens d’agir.

Une dizaine de services pour le quotidien des acteurs de la forêt

Pour matérialiser les plus de cette éventuelle plateforme dans le quotidien des acteurs concernés, encore faut-il tenter un premier prototypage. J’ai pour cela pris le parti méthodologique de me fonder sur les points de frictions, sur les problèmes ou sur les difficultés remontés dans les dizaines d’entretiens réalisés. Ils s’organisent autour d’une dizaine de premiers services envisagés.

Accès & identité

  • Accès personnalisé pour chaque propriétaire, opérateur public (ONF, CNPF, INRAE, ADEME…), gestionnaire et entreprise concernées (ETF, coopératives…) pour que chacun puisse fournir, partager et disposer à la fois d’informations dynamiques et de services à l’échelle de la parcelle cadastrale.

Données & diagnostics dynamiques

  • Intégration de chaque parcelle le cas échéant dans un projet forestier territorial et dans les itinéraires forestiers retenus par ledit projet.
  • Qualification parcellaire via par les données IGN (dont LIDAR HD au fur et à mesure de la disponibilité de ces données), et par les données collectées localement (placettes, ventes, observations…).
  • Suivi de l’état sanitaire de chaque parcelle via l’analyse automatique des données satellites. GOODFOREST propose à ce sujet par exemple une solution intéressante qui alerte les acteurs concernés par messagerie en cas de problème.

Accompagnement & gestion

  • Conseils et solutions personnalisés pour chaque propriétaire privé. Ces conseils pourraient être prodigués notamment par le CNPF, par des associations de type ASLGF quand elles existent, par des associations reconnues d’intérêt général comme SYLV’ACCTES et bien sûr par les gestionnaires forestiers indépendants.
  • Propositions de solutions de gestion pour les propriétaires privées qui ne peuvent pas intervenir ou s’occuper de leurs forêts. L’offre de NÉOSYLVA, qui passe aussi par des gestionnaires forestiers locaux, est un bon exemple à ce sujet.

Recherche-développement & expérimentations

  • Tests de suivi dynamique de l’évolution des forêts concernées par exemple pour les labellisations bas carbones. La généralisation de la mutualisation de projets de recherche Développement et des projets de type Living Lab forestier avec des données ouvertes seraient à ce titre un atout.

Apprentissage & coopération

  • Accès personnalisés à des offres de formations, des journées d’échanges, des ateliers de retour d’expérience (tests nouvelles essences ou nouvelles pratiques sylvicoles par exemple)

Échanges entre acteurs

  • Messagerie automatique, selon une logique de droits associés, pour que les acteurs concernées (propriétaires forestiers publics et privés, gestionnaires, opérateurs…) puissent échanger plus simplement. 

Marchés & débouchés

  • Accès aux éventuelles “commandes” bois locales (architecture bois, bois énergie, demandes de type contrats d’approvisionnement, demandes scieries… mais aussi offres de soutiens de type organisations mécènes). Le but est que la plateforme accélère et simplifie la demande notamment en réduisant les coûts de transaction et en sécurisant les échanges.

Techniquement, cette interconnexion en mode plateforme ne pose pas de problèmes insurmontables. Comptablement, les univers budgétaires révélés par les reportages montre à quel point ils sont accessibles. D’un point de vue organisationnel, j’ai été en outre frappé de la maturité de l’immense majorité des interlocuteurs publics et privés. Ce passage de l’actuel fonctionnement en silo, dont chacun ressent bien les limites, vers une nouvelle logique de coopération semble bien compris. Sous la réserve bien sûr qu’il existe un projet politique fort, la forêt pourrait donc être la première brique d’une nouvelle méthode. 

D’ailleurs, si l’on parvenait à démontrer qu’une telle plateforme est possible pour un système aussi complexe que la forêt, alors elle deviendrait imaginable pour d’autres piliers des économies post-carbone : énergies renouvelables, géothermie, sols, matériaux, bâtiments, mobilité… C’est en ce sens que je suis de plus en plus persuadé que les forêts sont bien l’un des laboratoires les plus fertiles pour inventer les économies post-carbone de demain. 

Dernier point important pour tous ceux qui pensent, comme moi, que les mutations à venir seront impossibles sans pouvoirs publics forts, ce laboratoire permettrait également de coinventer ce que pourrait être un État (au sens le plus large) post-carbone. A l’évidence, il ne sera plus seulement normatif ; il ne sera plus seulement incitatif ; il ne sera pas non plus seulement exemplaire.

Devrait-il devenir l’organisateur d’écosystèmes de mise en capacité collective et le garant d’infrastructures communes, laissant l’innovation, la diversité et l’adaptation aux territoires, aux entreprises et aux associations ? Nombre de signes le montre.

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Bureaux, logements… Et si on arrêtait (presque) de construire ?

Et si on cessait de construire ? Pour Fabrice Bonnifet, directeur du Développement durable du groupe Bouygues, cette piste n’est ni de la science-fiction, ni une régression en mode quasi-retour à l’âge des cavernes. Ce serait au contraire l’un des principaux moyens pour décarboner l’immobilier ! Comment propose-t-il de procéder ? Dans cette interview, Fabrice Bonnifet détaille la solution « haute intensité d’usages ». A travers elle, il montre de quelles manières les métiers du bâtiment et de l’immobilier se transforment progressivement pour pouvoir, demain, concevoir, rénover et proposer des bâtiments plus intensément occupés, plus partagés, plus économes et plus agréables à vivre. Il confirme ainsi que l’immobilier contributif de demain se déclinera de plus en plus autour de modèles proches des logiques de l’économie de la fonctionnalité et des services.

Pour ce sujet, nous avons donc interviewé Fabrice Bonnifet. Il est Directeur Développement Durable du Groupe Bouygues. Il est aussi président de l’association des directeurs du développement durable. Nous avons choisi de mettre l’accent sur les enjeux d’intensification de l’usage des mètres carrés. D’autres ont été volontairement oubliées (énergie, biomatériaux, écoconception, recyclage et réemploi, déchets…) ; cela ne veut pas dire que nous les considérons de moindre importance. Mais le sujet est immense ; nous avons dû faire des choix.

Pour Fabrice Bonnifet, « le premier enjeu est d’inventer les bâtiments à haute intensité d’usage »

L’interview de Fabrice Bonnifet est sur la chaîne Transitions Actions.

En complément, nous vous proposons deux exemples de bâtiments à haute intensité d’usage. Ils complètent celui utilisé dans le reportage, le centre social Unilever d’Hambourg. Le premier est à Lille. Il s’agit du Garage. Le second est une opération de réinvention d’un garage de La Défense.

Le Garage à Lille : un bâtiment hub qui intensifie l’usage des mètres carrés

Construit dans les années 1930, le bâtiment était initialement un garage automobile. Après avoir cessé ses activités, ses 30 000 m² ont été laissés à l’abandon pendant plusieurs années. En 2017, Cécile et Christophe Levyfve ont décidé de le réinventer en un lieu modulable, évolutif et en perpétuel mouvement, capable de répondre aux besoins des entreprises et d’accueillir tous types d’évènements grand public. Le site de la mairie de Lille explique leur démarche. « Partant du constat que les bureaux traditionnels sont souvent sous-utilisés en soirée et le week-end, ils imaginent un bâtiment modulable et évolutif, à la fois siège pour entreprises de nouvelle génération et véritable lieu de vie. »

L’expérience Garage d’aujourd’hui accueille désormais des entreprises résidentes, des salles de conférence, un studio de production audiovisuelle, un espace de coworking, un bar et un restaurant… Il programme également une série d’événements de toute dimension et nature : concerts, marchés, salons, soirées jeux, ateliers…

Par la diversité de ses fonctions, par la modularité de ses espaces, le Garage illustre ainsi l’une des voies pour opérationnaliser l’intensification de l’usage des mètres carrés.

Le renouvellement de la DSP stationnement Paris La Défense : l’occasion d’intensifier l’usage des parkings via des offres deux-roues augmentées de nouveaux services

Grâce à Fabrice Bonnifet, nous avons également choisi un exemple très différent : les parkings souterrains de La Défense.

Conçus dans l’ère du tout automobile, les parkings de La Défense voyaient leur taux d’occupation baisser de plus en plus au fur et à mesure que les vélos, les vélos électriques et, plus largement, les deux-roues ou les transports collectifs prenaient le pas. Le renouvellement de la délégation de service public (DSP), au début des années 2020, a donc été l’occasion de repenser ces lieux par-delà leurs seules fonctions stationnement.

Désormais confiés à Q-Park (après Indigo, délégataire depuis 2002), les parcs de stationnement de La Défense — parmi les plus grands d’Europe — doivent devenir de véritables hubs de mobilités. Le nouveau contrat prévoit ainsi de :

  • porter le nombre de bornes de recharge pour véhicules électriques à au moins 500, contre 200 auparavant ;
  • créer plus de 600 places sécurisées pour les vélos, vélos électriques et deux-roues ;
  • installer des plateformes logistiques du « dernier kilomètre » pour faciliter les livraisons urbaines.

Le Président de Paris La Défense résume ainsi le projet. « À l’heure où Paris La Défense décide de nouvelles orientations stratégiques pour le développement du territoire, nous avons souhaité engager une réflexion profonde sur l’avenir de nos parcs de stationnement… Les parkings de demain ne seront plus uniquement des lieux de stationnement mais deviendront de véritables hubs de mobilités et accueilleront d’autres usages. »

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Décarbonation ! Et si l’étape 1 passait par une identité numérique modernisée ?

Cet article prolonge un précédent consacré à la proposition de créer le premier service universel dédié transitions et pouvoir d’achat. Il explore l’un des moyens indispensables pour y parvenir : doter chacun de nous d’une véritable identité numérique. Ces articles se rejoignent donc sur un même projet qui essaie de contribuer à réinventer les stratégies de décarbonation. Ce projet se fonde sur un constat, sur un principe et sur un premier moyen. Un constat tout d’abord : nous sommes en échec. Les politiques dédiées transition génèrent en ce moment plus de rejets que d’enthousiasme. Nous ne tiendrons pas les objectifs 2050. Un principe ensuite : remettre les gens au centre. Le projet propose pour cela une piste qui consiste donc à inventer le premier service universel dédié transitions et pouvoir d’achat. L’un des moyens nécessaires enfin : doter chacun d’entre-nous d’une véritable identité numérique. Pourquoi ? Pour nous donner accès à une plateforme personnalisée qui conditionne toute règle de décarbonation à la mise en place préalable de services accessibles pour tous et partout. Quelques exemples ? Conditionner l’instauration des ZFE à la possibilité de leasing véhicules électriques légers produits en Europe et de solutions de recharges associées. Ou encore taxer les énergies fossiles pour chauffer nos habitations seulement et seulement si nous disposons d’une électricité locale, bas carbone, à bon prix (autour de 15 centimes le kWh?).  Le projet envisagé consiste donc bien à ne plus fonder les politiques de décarbonation sur la seule contrainte mais sur le déploiement de solutions de décarbonation simples et budgétairement intéressante pour tous et partout.

France Connect, France Identité, Identité numérique certifiée, identité numérique de La Poste (…), nos identités numériques actuelles le permettent-elles ? Ne devrait-on pas envisager plus simple, plus ouvert, plus interopérable ? Peut-on suivre pour cela l’exemple de l’Estonie, avec X-Road, ou de la Finlande ? Pour que chacun se fasse sa propre opinion, nous avons demandé à Jean-Charles Bossard de nous éclairer.

Ses explications confirment tout d’abord à quel point une identité numérique, simple, sûre et mutualisée, constitue bien l’une des clés pour diffuser et personnaliser une plateforme de services comme elles envisagée. Elle paraît d’ailleurs tout aussi importante, par exemple pour des solutions de calcul d’empreinte carbone, qui serait plus largement utilisée, ou pour des pistes de type allocation climat.

Jean-Charles Bossard a ensuite accepté de nous livrer ses premières idées. Pour fonder un service universel dédié transitions et pouvoir d’achat, compte tenu des choix faits par notre pays, il propose d’envisager, pour notre pays, une évolution de France Identité qui ne nécessiterait plus de lire une carte physique mais qui passerait par une identification biométrique.

Le débat est lancé.

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Transitions et lutte contre le réchauffement climatique. Green tech, entreprises à impacts, projets des collectivités (…), et si tout cela n’était pas suffisant ? Et si seules, ces louables initiatives ne servaient même presqu’à rien ?

Cette quatrième publication marque la fin d’un cycle de recherche expérimentale organisée autour de cette question : quelle serait la forme et l’organisation d’un Web pensé comme une ressource mutualisée pour contribuer à la réussite des transitions socio-écologiques ? Dans un premier article introductif, j’ai présenté les bases sur lesquelles se fonde mon travail. Je les rappelle brièvement.

La première correspond à une observation de plus en plus partagée : le Web dominant d’aujourd’hui n’est pas disruptif. Il renforce au contraire les modèles du monde d’hier dont chacun mesure les impasses, notamment climatiques.

La seconde explore la piste ce que je nomme « une autre croissance », un processus à même de nous faire grandir en développant de façon progressive nos capacités pour concilier réduction d’environ 5% par an de nos émissions personnelles, réinvention des liens sociaux, et plaisir de vivre.

Pour y parvenir, la troisième postule qu’il sera difficile de réussir sans disposer de ressources en ligne performantes et non dépendantes de plateformes des champions du Web d’aujourd’hui. L’enjeu consiste bien à mettre la transition numérique au service de la transition écologique.

Une seconde publication a présenté les principaux résultats d’une expérimentation sur ce sujet ; expérimentation en cours depuis 2014. Elle confirme la faisabilité technique du projet et qualifie un modèle économique. Elle entrouvre ainsi une voie pour inventer un nouveau métier : celui de fournisseur de services en ligne dédiés transitions. Cette expérimentation pointe toutefois de véritables limites. Le bilan est par exemple peu probant en matière de réduction des émissions. Il s’avère même médiocre côté résilience ; nous ne sommes par exemple pas parvenus à intensifier les coopérations en mode pair à pair entre usagers.

Il existe pourtant nombre de technologies, de talents et de services qui utilisent le Web pour travailler les transitions. Greentech, Tech for good, low tech, entreprises à impact, ou encore initiatives publiques, leur nombre augmente chaque jour. L’impression qui domine reste toutefois celle d’initiatives trop isolées et finalement assez loin de constituer une réponse à la mesure des enjeux actuels. Une véritable plateforme dédiée transitions reste donc à inventer. Telle est tout au moins l’hypothèse que je défends. Pour la mettre en discussions, un troisième article a proposé une piste : transformer l’actuel service universel des communications électroniques en service universel des transitions avec pour chacun de nous une identité et des parcours personnalisés.

Pour tenir les impératifs et le calendrier de lutte contre le réchauffement climatique, l’action locale ou territoriale, publique ou privée, comme les initiatives du monde de la tech ne représentent seules que de sympathiques gesticulations !

Cette piste confère donc à l’État, et à l’Europe, un rôle clé. Plusieurs des membres de la petite communauté Numericuss ont été surpris qu’un défenseur comme moi de l’action locale, de la décentralisation et des réseaux de proximité prenne une telle position. Je les comprends. Je ne cache d’ailleurs pas mes doutes. Je m’interroge par exemple sur la capacité des pouvoirs publics centraux à se réinventer face à l’ampleur des changements à engager. En ce printemps 2023, ces doutes vont d’ailleurs grandissant face au spectacle d’une nation incapable de co-construire hors des simplifications populistes. Mais ces doutes ne changent rien sur le fond. Je voudrais donc expliquer comment plus de huit ans d’expérimentations sur ces sujets m’ont amené à une conclusion exprimée volontairement de manière provocante. L’action locale ou territoriale, publique ou privée, comme les initiatives du monde de la tech ne représentent seules que de sympathiques gesticulations ! Sans réinvention des rôles des pouvoirs publics centraux et plus encore des modalités de coopérations, elles ne permettent pas, et ne permettront sans doute jamais, d’avancer au rythme que les luttes contre le réchauffement climatique imposent : moins de dix ans pour tenter de rester à moins de 2°C. Pour y parvenir, je pourrai d’ailleurs adopter avec autant de facilité une position inverse : l’action de l’État seul relève pareillement de l’impasse.

Ce n’est pas en effet une logique jupitérienne qui sera le sésame, nationale comme locale d’ailleurs. Je défends au contraire la nécessité d’inventer une nouvelle gouvernance. Pour se situer dans la logique des travaux de Gilles Deleuze et de Félix Guattari, je la qualifie de « rhizomatique » pour désigner une organisation en réseaux réunis autour d’un grand projet commun : inventer la civilisation soutenable de demain.La proposition d’un service universel des transitions ne consiste donc pas à tout remettre dans les mains de l’État. Au contraire, elle tente d’esquisser l’un des leviers coopératifs pour avancer. C’est le récit de la genèse de cette idée qui organise les lignes qui suivent. Le but consiste à expliquer comment un farouche défenseur de l’action et des organisations de proximité en est arrivé à défendre une piste comme celle-ci.

Au départ était pourtant une intuition hyperlocale : inventer un immobilier « plug and play transitions »

Au départ était pourtant une intuition hyperlocale. Elle peut se résumer ainsi : pour réussir nos parcours transitions, l’un des leviers les plus efficaces ne consisterait-il pas à réinventer l’unité de base de notre vie, le foyer, la maison, l’habitation, notamment en enrichissant ses interactions avec son environnement social, économique et naturel proche ? Cette intuition se nourrit de nombre de travaux, dont ceux de Gaston Bachelard, qui montrent à quel point les lieux de vie sont profondément imprégnés de l’histoire comme des émotions des individus. Ils participent donc à la formation de notre identité. Elle s’inspire aussi d’Edward S. Casey sur l’enracinement. L’enracinement renvoie pour lui à la manière dont les individus sont liés à un lieu et à une communauté. Casey montre à quel point cela influence notre conception de la vie. Mon point de départ se fonde encore sur les thèses défendues par Martin Heidegger (1927 et 1951) sur l’habiter. Pour Heidegger, « l’habiter » désigne notre relation avec le monde qui nous entoure. Il s’agit d’une manière d’être au monde qui transcende donc la simple occupation d’un espace physique pour établir un lien profond avec l’environnement, les lieux et les objets. L’habiter d’Heidegger construit ainsi une expérience quasi spirituelle de la vie qui inciterait à reconstruire nos interactions sensibles avec les autres et avec la nature. Or, la réussite de la lutte contre le réchauffement climatique n’impose-t-elle pas de repenser nos formes et nos manières d’être-au-monde ? J’en suis persuadé ; c’est donc la construction de ce nouvel habiter qui a nourri mes premiers travaux sur un Web dédié transitions.

Lorsqu’on ouvre sa porte ou ses fenêtres ou lorsqu’on chemine autour de son lieu de vie ou de travail, on s’imprègne des odeurs, des bruits et des images qui s’offrent à nous ; on croise des gens ; on s’arrête sous un arbre ; on admire les oiseaux et les plantes ; on sent l’oxygène du printemps en forêt ; on contemple le spectacle du vivant. Comme le rappellent Bachelard, Casey ou Heidegger, ces sensations contribuent à construire notre identité, nos racines et notre être-au-monde. Elles déterminent ainsi une partie de notre rationalité et des facteurs qui nous font prendre au quotidien des décisions. Cela est également vrai lorsque nous découvrons d’autres mondes ; nos explorations se construisent aussi pour partie en fonction de nos racines. Permettez-moi une parenthèse personnelle pour tenter de m’expliquer. J’ai habité au Brésil au milieu de la décennie 1980, dans un univers où le cafezinho cousinait celui que l’on subit, si l’on n’y prend pas garde, par exemple en Californie. Un jour de novembre 1986, à de nombreuses dizaines d’heures de bus de mon Nordeste brésilien, j’ai franchi le Rio de la Plata pour aborder Buenos Aires en Argentine. Il était environ 10h du matin ; notre nuit avait été blanche ; les rues autour de la Plaza Libertad grouillaient d’un monde plus bavard encore que les espagnols que l’on croise dans nos cols communs d’Aspe et d’Ossau. Les filles ressemblaient davantage à mes copines de France qu’à celles des plages du Brésil. La lumière n’était plus celle du tropique du Capricorne ; il y avait comme un air des beaux cieux du piémont des Pyrénées. Nous sommes rentrés dans un bar. En une fraction de seconde, après plusieurs mois de vie pourtant fabuleuse au Brésil, je me suis soudainement senti chez moi. J’ouvrai presque la porte des troquets palois. Je retrouvais le bruit des machines expresso ; je sentais à nouveau l’odeur de mes cafés ; le comptoir était encombré de viennoiseries ; la posture des Argentins intrigués par notre sabir brésilien, comme la manière des femmes d’observer discrètement le beau morphotype indien amazonien d’Ivanildou, l’ami avec qui je voyageais, tout me ramenait à mes racines. À ce moment-là, Buenos Aires est devenue ma ville préférée et l’Argentine, plus que le Brésil, mon projet ; un projet plus tard vainement esquissé en Patagonie.

C’est ce shoot d’émotions et la force de cette géographicité, au sens d’Éric Dardel (1990), que je cherche à réinventer dans ce Web dédié transitions. Je rêve qu’en quelques clics et qu’en quelques rencontres, nous puissions désirer dégraisser nos existences pour en revenir à l’essentiel et trouver facilement comment y parvenir en ressentant du plaisir. Je rêve que ce Web contribue à enrichir les interactions entre les hommes et les liens entre les hommes et la nature. Utopies certes, mais motrices ; elles sont de plus en plus indispensables.

Le projet expérimenté pour cela explore la piste d’un Internet qui contribuerait à réinventer un urbanisme et un immobilier que l’on pourrait nommer « plug dans play transitions ». Ces lieux ne proposeraient donc plus seulement un habitat et un espace public pour répondre aux besoins des hommes ; ils leur fourniraient également plus de ressources pour adapter leurs modes de vie aux impératifs de lutte contre le réchauffement climatique.

Le début de solution mise en œuvre ces dernières années consiste à augmenter les fonctions offertes par les bâtiments dans lesquels on vit ou on travaille (protection, chaleur, fraîcheur, énergie, eau…) par un autre service désormais aussi important : décarboner, relocaliser, s’adapter, mutualiser… Telle est la finalité de la plateforme de services dont il est question dans cette série de publications. À l’instar des services postaux, téléphoniques, ou électriques par exemple, le but est que chacun de nous, indépendamment de notre lieu de résidence ou de notre situation socio-économique, puisse disposer du droit fondamental d’accéder à une plateforme de services et à une communauté pour des transitions simplifiées, ludiques et stimulées. Cette plateforme augmenterait les effets des techniques de construction ou d’isolation déjà utilisées pour les bâtiments performants et les puits de carbone associés.  

Fort des résultats encourageants de l’expérimentation lancée à ce sujet sur une zone d’activités, j’ai donc cherché à améliorer cette première version à la confrontant à d’autres partenaires et à d’autres preuves de concepts. Il restait en effet tant à faire. Mon parcours professionnel a orienté mes tests vers deux univers : les aménageurs ou promoteurs d’une part, les délégataires de Réseau d’Initiatives Publiques (RIP) très haut débit d’autre part.

Aménageurs et promoteurs : de l’habitat à l’habiter ?

L’immobilier n’échappe pas à la tendance servicielle que l’on observe depuis plusieurs années. Les solutions proposées se concentrent généralement sur des univers directement liés à la gestion du bâtiment (maintenance, pilotage fluides et énergies, sécurité…). Avec la fourniture d’un bouquet de services associé à l’occupation d’une surface, le métier des spécialistes de l’immobilier se rapproche alors un peu de l’hôtellerie ou des gestionnaires de centres commerciaux.

Pour tester la piste Web transitions, l’ambition des projets prototypés, et dans un cas en phase de lancement, consiste à aller plus loin en inventant cet habitat « plug and play transitions ». La solution correspond à celle esquissée précédemment : elle consiste à augmenter les fonctions offertes par les bâtiments dans lesquels on vit ou on travaille (protection, chaleur, fraîcheur, énergie, eau…) par un autre service désormais aussi important : décarboner, relocaliser, s’adapter, mutualiser… Le but est de fournir à chaque résident une solution simple pour qu’il dispose, dès le premier jour de la prise de possession des locaux, d’une plateforme de services comme celle synthétisée dans la figure qui suit.

Trois Sociétés d’Économie Mixte (SEM) et une Société Publique Locale (SPL) de l’Ouest et de l’Est de la France, toutes spécialistes de l’aménagement, de la gestion immobilière et de la promotion, ont été pendant environ quatre années partenaires de cette étape. Ce type de projet a été également examiné avec deux promoteurs privés. Un test a enfin été réalisé pendant quelques mois dans une école primaire du Sud-Ouest de la France.

Cette étape de codesign a été instructive. Elle a permis de qualifier à la fois les possibles points d’accroches et les situations dans lesquelles cette solution ne paraît pas adaptée. Il est ainsi possible de résumer ces enseignements en trois points clés principaux.

Le premier procure des informations sur la dimension minimale des périmètres à cibler. On peut dire schématiquement que quelques dizaines d’usagers ne permettent pas d’avancer. Quelques centaines, comme dans le cas de l’expérimentation en cours sur un parc d’activités, conviennent, mais seulement si ce nombre limité est compensé par une intense activité d’animations en présentiel et par un des efforts d’enrichissement des relations usagers ou clients. Sur le test de Pau, nous comptons ainsi plus de 200 actifs par semaine sur environ un millier d’inscrits. L’idéal serait toutefois de disposer d’un volume minimum de plusieurs milliers de participants et, plus intéressant encore, avec une mixité de publics (résidents, salariés au travail, offreurs de services…). C’est la dimension des projets élaborés avec l’une des SEM partenaires de la deuxième étape ; un projet qui devrait voir le jour dans quelques mois.

Le second enseignement tiré de cette étape démontre l’intérêt des convergences entre numérique et énergies. Il révèle que ce type de projet plateforme gagne grandement à être associé à une offre d’énergie nouvelle et renouvelable (ENR). Géothermie de surface, électricité photovoltaïque, valorisation d’énergie fatale d’un data centre ou d’un centre de calcul, ou encore interconnexion avec une unité de méthanisation proche par exemple, le tout associé à une solution de pilotage, ce mix ENR et services transitions en ligne est un véritable atout. Il augmente le taux d’engagement des participants et réduit, par cette mutualisation, les coûts de distribution et de pilotage de l’ensemble des services énergie et Web. Il consolide ainsi la valeur de la solution qui devient ainsi l’un des référentiels transitions du quotidien. 

La troisième des conclusions confirme l’importance d’être hybride et géographiquement agile. Hybride tout d’abord ; les tests réalisés confirment à quel point le fait de disposer d’un ou de lieux physiques augmente la performance de ces projets. Il peut s’agir d’un comptoir d’accueil d’un parc d’activités, d’une conciergerie de quartier, d’un tiers lieu ou encore d’un accord avec un professionnel proche (commerces, hôtels…). À chaque fois, nous avons pu mesurer la plus-value de cette hybridité ; plus-value sociale, plus-value en termes de simplicité et d’expériences utilisateurs ou encore, par exemple, plus-value en termes d’acceptabilité. Géographiquement agile ensuite puisque quasiment chaque type de services ou de solutions distribuées impose des partenariats spécifiques qui relèvent de périmètres différents : l’immeuble, les commerçants ou assimilés de la rue ou du quartier, la commune et l’intercommunalité, les agriculteurs du terroir par exemple, mais aussi des partenaires soit plus éloignés, soit en ligne.

Une promotion orientée transitions ? Les obstacles rencontrés pour inventer ce nouveau métier

Ces trois principales conclusions convergent vers une question clé : qui pourrait lancer et faire vivre ce type de plateforme ? La réponse n’est ni unique ni simple ; tout ce qui suit est donc à considérer avec beaucoup de prudence. J’ai toutefois testé plusieurs solutions, avec des succès divers, pour aboutir des enseignements encore à confronter avec d’autres opérations de ce type.

Le test école n’a pas été probant ; cela tient sans doute surtout à la petitesse de la population de participants : une seule classe de l’école, environ 30 parents d’élèves. Je reste pourtant convaincu de l’intérêt d’associer les lieux d’enseignements à ce type de plateforme.

Les discussions avec les promoteurs privés ont achoppé pour des raisons différentes. Pour l’un d’entre eux, pourtant entreprise à mission en plein essor, j’attends encore le retour promis ; sans doute n’étais-je pas le bon médiateur. Pour l’autre, l’obstacle était double : il fallait d’une part disposer d’opérations de grande dimension (voir enseignement 1 plus haut), ce n’était pas le cas, et trouver d’autre part comment intervenir hors du périmètre de l’opération. C’est en effet une véritable difficulté pour un promoteur.

Le cas des SEM et SPL s’est révélé proche de celui de ce second promoteur. Deux d’entre elles disposaient d’opérations à la bonne taille. Une seule a avancé. L’autre a principalement souffert je crois des réticences de son conseil d’administration pour faire évoluer les périmètres métiers de la SPL dans un contexte local très marqué par de nombreux contentieux et procès avec des promoteurs privés. Comment ne pas comprendre ces réticences ?

Au final, les discussions et le codesign de ce Web pour un habiter « plug and play transitions » révèlent l’ampleur des difficultés à surmonter. Dimensions d’opérations souvent trop réduites, mixité des solutions entre ENR et Web souvent impossible, évolutions métiers délicates, l’entrée par ces acteurs pourtant clés de la gestion ou de la promotion immobilières montrent ses limites. Je ne pense donc pas que cette entrée soit la bonne pour enclencher une dynamique à la mesure des calendriers de la lutte contre le réchauffement climatique. Dans un scénario idéal, je suggère plutôt d’examiner une piste du type extension du droit à la fibre ou volet spécifique des logiques du type Réglementation Environnementale 2020. Le droit à la fibre impose aujourd’hui aux promoteurs, via le Code de la construction et de l’habitation, d’équiper en fibre optique les bâtiments neufs. Si une stratégie nationale ou locale dédiée existait, ce droit pourrait être augmenté pour qu’il incite ou oblige les promoteurs à devenir partenaire de la plateforme de services dont il est question dans ces publications.

Parallèlement à cette piste promotion, j’ai d’ailleurs pu explorer un autre levier directement relié à ce droit à la fibre : celui d’une évolution des économies déléguées via les Réseaux d’Initiative Publique Très Haut Débit.

L’étape 2 des RIP : ne serait-ce pas le moment d’affirmer que le numérique est vraiment une affaire publique de première importance ?

Malgré leur périmètre centré seulement sur les zones non denses, les RIP représentaient en effet pour moi le levier idéal. La logique me semblait en effet naïvement imparable ; je la résume rapidement. Avec la fin programmée des travaux de déploiements optiques, la première étape de ces projets de délégation de service public (DSP), œuvrant donc pour des missions de services publics, devait s’achever dans la décennie 2020. Il était donc temps d’envisager une étape 2 dans laquelle le délégant et le délégataire associeraient leurs efforts pour donner plus de valeur ajoutée, notamment territoriale, à ces infrastructures. En une formule rapide, l’idée suggérait d’enrichir les modèles actuels d’opérateur d’opérateurs (vente de prises optiques à des fournisseurs d’accès Internet) via une mission neutre dédiée transitions. Cette mission, toujours opérée pour le compte de la collectivité délégante, consisterait à agréger et à distribuer, via l’infrastructure optique déployée ou via les data collectées à cette occasion, une plateforme de solutions en ligne pour décarboner, relocaliser et mutualiser. On ne se contenterait plus ainsi de déployer des infrastructures optiques dont la grande majorité de la bande passante est exploitée par des réseaux sociaux et par des plateformes de streaming dont l’intérêt local et la valeur transitions est pour moins réduite… Ces solutions émaneraient tant du monde la tech ou des entreprises que des univers associatifs. Elles seraient retenues sur l’initiative du délégant, par exemple après un appel à manifestation d’intérêt, pour être agrégées au sein d’une véritable plateforme, par exemple comme celle esquissée dans cet article.

Un premier modèle socio-économique a été testé avec succès à ce sujet : il relève de la logique des communs, tarifés par exemple sur le modèle des charges de type copropriétés. En parallèle des équipements réservés aux transactions avec les clients fournisseurs d’accès Internet, une partie de l’infrastructure des RIP serait ainsi un commun dont nous serions tous en partie propriétaires. Cela nous donnerait le droit de disposer, à des prix bas, d’un accès à un portail de solutions pour lutter contre le réchauffement climatique et pour enrichir les relations de proximité. Ces solutions seraient distribuées par un ou des fournisseurs de services transitions agissant pour le compte de la puissance publique.

Mes premières discussions à ce sujet, avec un opérateur d’opérateurs filiale d’un immense groupe de BTP, remontent à 2008. Le but consistait déjà à donner plus de valeurs locales et plus d’impacts transitions à ces DSP. Même si dans l’agglomération de Pau, dont je venais alors de démissionner, nous avions anticipé en déployant 2 fibres par abonné pour constituer un patrimoine réseau public à côté des câbles réservés au marché, c’était sans doute bien trop tôt. J’ai donc profité de ces années de recherche expérimentale pour avancer via les tests dont il a été question dans les précédentes publications.

Mon espoir était que les résultats de ces essais diffusent suffisamment pour attirer l’attention d’un opérateur de RIP ou d’une collectivité délégante. Côté collectivité, à ce jour, la lumière est toujours éteinte. En revanche, en 2020, un important groupe qui exploite un peu moins d’une trentaine de RIP a examiné les solutions esquissées. Comme expliqué dans cet article, malgré la qualité de mes contacts dans ce groupe, ces discussions sont restées sans lendemain. L’écoute a été intéressée et les échanges riches, mais l’orientation proposée posait de nombreux problèmes contractuels. Elle obligeait par exemple à revoir les contrats de DSP et l’économie déléguée. Cela ne représentait pas un obstacle rédhibitoire, au contraire, mais il aurait fallu un signal politique fort d’un délégant local par exemple, ou une vision « différente » de celles des traditionnels aménageurs numériques. J’attends encore l’un comme l’autre. Délégants comme délégataires se bornent donc toujours à déployer et à vendre des infrastructures optiques dont l’essentiel sert Meta, TikTok, OpenAi ou encore Netflix, des champions bien connus de la souveraineté numérique et de la transition écologique…

Est-ce que cela changera avec la mission « Environnement et Numérique » récemment confiée par Infranum à Éric Jammaron, Président d’Axione ? L’avenir le dira. Mais, à ce sujet, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt cet article du Monde en date du 27 mars 2023 sur le « grand vertige des télécoms » et l’indispensable changement de modèle. Il relate notamment les propos de la directrice générale d’Orange, Christel Heydemann, à l’occasion du congrès mondial de la téléphonie de Barcelone. Pour elle, « 46% des PDG du secteur des télécommunications pensent que leur entreprise ne passera pas la décennie suivanteJe me demande vraiment, ajoute-t-elle, ce que nous avions en tête il y a dix ans pour l’avenir de notre industrie européenne ». Nous sommes nombreux à nous poser la même question depuis même le milieu des années 2000.

Le même article du Monde de mars 2023 reprend les propos de Nicolas Teysseyre du cabinet Roland Berger. Il rappelle qu’en permettant la connexion et la circulation des données, les réseaux fixes et mobiles des opérateurs télécoms sont l’une des pièces centrales du numérique. « Et pourtant, dit-il, la très grande partie de la valeur de la chaîne est captée par d’autres » (Gafam et assimilés). Le constat est bien connu depuis des années. Il reste à inventer la ou les bonnes solutions pour remettre plus de symétrie dans cet univers. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que les réclamations des opérateurs télécom pour que ces champions du Web participent financièrement à la construction de leurs réseaux aboutissent… Je ne suis pas même convaincu que cela soit la bonne réponse tant désormais le rôle de ces opérateurs, pour ces géants du Web, se réduisent de plus en plus au dernier kilomètre. Comment penser que l’on peut durablement créer de la vapeur en devenant une utility ?

Ce soir ou dans quelques années, les conflits sociaux risquent de se multiplier, notamment sous la pression grandissante des dérèglements climatiques. Les tensions internationales se tendront peut-être plus encore. Les questions liées à la dégradation du pouvoir d’achat et à l’insuffisance des ressources, notamment publiques, pour réussir à bifurquer resteront encore à résoudre. Les logiques de croissance du monde d’hier seront un souvenir ; il faudra inventer une autre croissance, j’espère comme celle esquissée dans mon premier article. Les divorces démocratiques et politiques grandiront. Un pouvoir populiste aura même peut-être été élu ; il échouera, car le simplisme et le repli sur soir sont tout sauf des solutions.

Dans quelques années alors, un ou élue, une ou un dirigeant des rares groupes qui exploitent les Rip prendra-t-il alors peut-être la parole dans une de ces nombreuses assisses qui ponctuent nos vies collectives pour interroger l’assistance : mais qu’avions en tête il y a dix ans au moment de bâtir les économies numériques déléguées ? Étions-nous à ce point aveugles pour ne pas comprendre que le numérique européen était surtout un sujet sociétal et un levier de transitions qui aurait permis à l’Europe d’ouvrir un nouveau chemin ? Rêve, cauchemar, fausse bonne idée, là encore, l’avenir nous dira.

Une conclusion provisoire en mode « et maintenant ? »

Dans l’attente, je termine provisoirement cette longue période d’expérimentations par une conclusion et une suggestion. Côté conclusion, il faut bien reconnaître que toutes mes hypothèses locales plus tech ont échoué. Je pensais que le local pouvait pourtant être le premier levier d’invention de ce Web dédié transitions. Je misais pour cela sur une coopération enrichie entre tech et territoires. Je ne le crois plus. Ce récit explique pourquoi. Bien sûr il y a, et il y aura, de formidables projets territoriaux ; bien sûr des startups et des entreprises vont continuer à proposer des solutions potentiellement à fort impact. Mais le rythme d’engagement et de diffusion de ces projets territoriaux et de ces innovations est trop lent, trop aléatoire, trop inégalitaire.

Côté suggestion, je plaide donc pour que l’État ou l’Europe ose un nouveau modèle et ouvre ce chantier via un signal fort, par exemple par la création d’un service universel dédié transitions. Sa fnalité première serait de poser la première pierre d’une nouvelle organisation en réseaux, d’un véritable partenariats publics – privés associant l’ensemble des organisations intéressées par ce projet commun.

Je rappelle l’existence de ce sondage en ligne à ce sujet.

Bibliographie

Bachelard G, 1957, La poétique de l’espace, PUF.

Edward S. Casey, 1993, Getting Back into Place: Toward a Renewed Understanding of the Place-World, Indiana University Press.

Deleuze G, Guattari F, 1980, Mille Plateaux. Les Éditions de Minuit.

Heidegger Être et Temps » (1927), ainsi que dans des textes ultérieurs tels que « Bâtir, habiter, penser » (1951).

Dardel E., 1990, L’homme et la terre, Paris, Colin, réédition, Paris, CTHS.

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Un Web dédié transitions : greenwashing ou possible projet ?

Pour contribuer à l’invention d’un Internet dédié transitions, ce premier article revient sur un chemin commencé voici plus de 20 ans. Nombre de signes faibles montraient déjà les limites d’un Web 2.0 fonctionnant, ici, comme des régies publicitaires, là, comme des solutions de contrôle. Malgré quelques petits succès, mon ambitieux voyage, trop sans doute, a globalement échoué. Je n’ai pas trouvé la destination. L’un des buts de cette série d’articles consiste donc à partager les étapes du périple pour tenter d’expliquer ces échecs. D’autres inventeront, j’en suis sûr, les bonnes solutions. Peut-être que ces lignes les aideront ; peut-être pas ; peut-être arrivera-t-on à la conclusion que ce projet de Web dédié transition n’est qu’utopie. L’avenir le dira. Mon projet se fonde en tout cas sur une conviction de plus en plus partagée : le Web dominant d’aujourd’hui n’est pas disruptif ; il s’avère même de moins en moins réellement innovant. Il renforce au contraire les modèles du monde d’hier dont chacun mesure les impasses. Il faut donc inventer l’Internet des bifurcations que la situation exige. Ce premier article, en mode introduction, résume cette conviction personnelle.

Le Web d’aujourd’hui est celui du monde d’hier

Comme beaucoup, au tournant du siècle dernier, j’ai plongé avec délectation dans ces univers digitaux supposés agiles et disruptifs. L’utopie de l’Internet était en effet révolutionnaire. Nous rêvions d’un monde avec moins d’aspérités qui permettrait de n’importe où, pour n’importe qui ou presque, de tisser des liens, de partager de la connaissance et de développer ses projets. Nous sommes nombreux à avoir misé sur ce monde redistribué ; nous sommes sans doute presque aussi nombreux à en avoir rapidement observé les limites. Hyperlocalisation des compétences dans quelques valleys non européennes, omnipotence des algorithmes et des grandes plateformes, fake news et manipulations, l’utopie première de l’Internet n’a pas résisté longtemps. Oligopolistiques, fondées sur des modèles publicitaires et sur l’éphémère égotique des réseaux sociaux, les stratégies dominantes de la toile illustrent ces temps anciens où l’on faisait semblant de croire à des ressources planétaires inépuisables et à un individualisme forcené. Laurence Monnoyer (2017) a raison de souligner à quel point le numérique fait largement l’impasse sur les conditions de sa possible existence. « Il y a quelque chose de surprenant dans cette industrie qui « disrupte » nombre de pratiques et de modèles, tout en s’inscrivant en profondeur dans une culture productiviste et prédatrice de l’environnement typique du siècle passé. » Le Web d’aujourd’hui n’est donc pas la solution ; il représente même à bien des égards un obstacle pour pouvoir l’inventer. C’est donc à un projet différent que je me suis attelé grâce aux temps de recherche que l’Université française me laisse.

Peut-on inventer un Internet des vrais changements ?

Le livre blanc « Numérique et Environnement », publié en 2018 par plusieurs organisations, résume l’une des finalités du projet. « La transition écologique est un horizon incontournable, un but à atteindre, mais son chemin peine à se dessiner. La transition numérique est l’une des grandes forces transformatrices de notre époque, mais elle ne poursuit pas d’objectif particulier… L’enjeu, aujourd’hui, est de mettre la transition numérique au service de la transition écologique. La convergence de ces deux transitions n’est pas seulement nécessaire pour accélérer la transition écologique, c’est aussi une opportunité pour faire des acteurs du numérique des piliers incontournables de l’économie de demain, sobre en ressources. » Utopie ? Véritable projet ?

Pour tenter d’avancer, il ne sera pas question ici de reprendre les indispensables pistes pour tendre vers un numérique plus « responsable », au sens des nombreux ouvrages déjà proposés à ce sujet (Vidalenc 2019, Courboulay  2021…). Le propos ne consiste pas plus à rattraper quelque retard numérique que ce soit en tentant d’européaniser ou de franciser, par exemple des moteurs de recherche ou des réseaux sociaux. Sans doute est-ce d’ailleurs trop tard ; l’histoire récente confirme en tout cas nos piètres performances dans ces domaines. On ne cherchera donc pas à imiter ce que le marché fait déjà mais à explorer une autre voie.

Le projet politique numérique français, comme d’ailleurs européen, reste à ce sujet encore à écrire. Nous sortons de l’âge du cuivre et des réseaux téléphoniques commutés sans direction, comme ballotés au gré des évolutions algorithmiques des grandes plateformes et emprisonnés par des modèles économiques intenables sur le moyen terme. Loin du numérique d’aujourd’hui, addictif, oligopolistique et cumulatif, si cet Internet de la transition devait exister un jour, il ne servirait en effet ni à consommer toujours plus, ni à promouvoir une frugalité radicale, mais à inventer progressivement un ou des modèles plus apaisés et plus soutenables. En s’inspirant des travaux de Watzlawick (1975), qui opposent faux changements (ça bouge, mais ça ne change pas) et vrais changements (pour sortir de la logique du système), cet Internet ne serait pas celui de la fausse disruption actuelle, mais l’un des moyens pour rendre possible de véritables bifurcations.

Grâce à une entrée numérique, j’ai ainsi tenté de travailler la piste d’une autre croissance. Il n’est bien sûr pas question de reprise ; cette incantation au monde d’avant n’assure pas les conditions minimales d’habitabilité de la planète. La méthode ne consiste pas plus à se fonder sur des récits de type décroissance. Ni passéisme en mode reprise, ni discours décroissant, le chemin esquisse une autre voie ; celle d’une autre manière de croître au sens par exemple de Bruno Latour (2021). Pour lui, « croître » reste un mot magnifique, « c’est le terme même de tout ce qui est engendré, c’est le sens de la vie même ! » La croissance dont il est ici question cherche donc à nous faire grandir en développant de façon progressive, notamment au travers de ressources en lignes, nos qualités intrinsèques pour concilier décarbonation, réduction d’au moins 5% par an de nos émissions personnelles, réinvention des liens entre individus et avec la nature, et plaisir de vivre. C’est donc un récit différent qui guide mes tentatives ; un récit qui, en reprenant l’analyse de D. Treuer (2019), cherche à rendre possible une autre manière d’envisager l’avenir. « Je n’arrive pas, dit-il, à me débarrasser de l’idée que la manière dont nous racontons notre réalité façonne cette même réalité : la manière de raconter crée le monde. » C’est cette autre croissance que nous recherchions déjà dans un ouvrage précédent consacré au développement numérique des territoires (Jambes, 2012). C’est elle qui anime les expériences depuis cette date. Comment ? Ce sera l’objet du prochain article.

Références des ouvrages cités

Courbolay V. (2021), Vers un numérique responsable, Actes Sud.

Iddri, FING, WWF France, GreenIT.fr (2018). Livre blanc Numérique et Environnement

Jambes JP (2012), Territoires et numérique, les clés d’une nouvelle croissance. Ed Pins à Crochets.

Latour B, (2021), L’écologie c’est la nouvelle lutte des classes. Interview dans Le Monde du 10 décembre 2021.

Monnoyer-Smith, L. (2017). Transition numérique et transition écologique. Annales des Mines – Responsabilité et environnement, 3(3), 5-7. https://doi.org/10.3917/re1.087.0005

Treuer D. (2019), The heartbreack of Wounded Knee, Albin Michel.

Vidalenc E. (2019) Pour une écologie numérique Ed. Les petits matins.

Watzlawick P., Weakland J. et Fisch R. (1975), Changements, Points Seuil.

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