Comment concilier fin de mois et respect des limites planétaires ? Verdir l’existant ne suffit pas. Pour transformer nos modes de vie, il faut aussi réinventer nos métiers. Cet article pose les bases de ces “métiers à impacts” ; il lance une série de reportages pour mettre en valeur celles et ceux qui les incarnent.
Demain, il faudra changer nos modes de vie, consommer autrement, produire autrement, nous déplacer autrement… Les preuves abondent. Mais si nous ne sommes pas capables d’inventer des activités économiques qui permettent de vivre dignement, cela sera trop conflictuel. Une transition perçue comme punitive sera socialement rejetée.
Les diagnostics abondent ; les pistes sont de plus en plus solides. Peut-être que ce qui manque encore, ce sont des preuves incarnées et, sans doute plus encore, des leviers pour élargir le monde des expérimentations vers un vrai passage à l’échelle.
C’est le projet de plus en plus d’entre nous. C’est la raison qui m’a poussé à la fois à réorienter ce blog et à créer la chaîne Transitions Actions. Mais sans doute faut-il aller plus loin. Dans les années à venir, je vais donc miser sur le quotidien de toutes celles et de tous ceux qui prouvent qu’il existe bien un gisement de solutions qui concilient fin de mois et respect des limites planétaires.
Cette série de reportages explorera donc des métiers qui ne se contentent pas de verdir l’existant, mais qui contribuent à transformer vraiment les modèles. Nous les nommerons pour le moment “métiers à impacts”.
Qu’est-ce qu’un « métier à impacts » ?
En s’inspirant notamment des travaux sur les limites planétaires, de l’économie du Donut, ou encore de modèles comptables comme celui du “triple capital”, je propose de nommer “métiers à impacts” les métiers qui cherchent à agir concrètement sur ces enjeux.
Une première définition pourrait être la suivante. Les métiers à impacts sont les emplois existants ou émergents qui contribuent significativement à maintenir ou ramener les activités humaines dans un espace sûr et juste, en agissant sur cinq finalités :
décarboner et réduire les dépendances aux énergies fossiles ;
régénérer les écosystèmes et les ressources du vivant ;
préserver les ressources (eau, sols, matières) et réduire les pollutions ;
renforcer la résilience sociétale par la relocalisation, la circularité et une plus grande souveraineté ;
répondre à des besoins essentiels dans des conditions socialement justes.
A l’évidence, nombre de métiers dits “verts” ne répondent pas à cette définition.
L’un des enjeux des reportages à venir sera donc de présenter la réalité de ces métiers à impacts, leurs méthodes, leurs forces et leurs limites. Le but est en particulier d’interroger leurs capacités à concilier, ou pas, fins de mois et limites planétaires, et de comprendre ce qui fonctionne réellement et ce qui ne fonctionne pas encore.
Une grille pour analyser ces métiers
Économie de la fonctionnalité et de la coopération, agriculture régénérative, sylviculture multifonctionnelle, industrie bas carbone, énergies décarbonées et boucles locales, coachings et formations, voyages apprenants et reconnexions à la nature, réparation et circularité, immobilier hub de transitions… Nombre de ces sujets ont déjà été abordés dans ce blog et dans la chaîne. L’ambition est d’aller plus loin en tentant de se doter d’une grille d’analyse commune.
Pour guider les futurs reportages, chaque métier sera ainsi analysé selon cinq questions avec pour chacune une interrogation commune : comment pourrait-on faire mieux ?
Réduit-il les émissions et la dépendance aux fossiles ?
Contribue-t-il à restaurer le vivant ?
Réduit-il la pression sur les ressources et les pollutions ?
Renforce-t-il une capacité sociétale (production, réparation, autonomie) ?
Répond-il à des besoins utiles dans des conditions socialement justes ?
Chaque reportage viendra enrichir, nuancer, voire remettre en question cette grille. Mais une chose est certaine : les solutions recherchées ne verdissent pas le système. Elles cherchent à le transformer.
Les premiers reportages à venir
Les premiers reportages à venir parleront métiers de la forêt puis rural et agriculture.
Je suis tout d’abord reparti sur les routes pour rencontrer plusieurs créateurs de groupements forestiers écologiques. Vous verrez ainsi de quelles manières en réunissant de l’actionnariat populaire et des compétences forêts, il est possible à la fois de faire évoluer les pratiques sylvicoles, vers plus de douceurs, et de créer durablement des emplois ruraux.
Je prépare ensuite plusieurs reportages agricoles dans un projet nommé « cultivateurs d’avenir » dont nous reparlerons. Son but est de montrer comment on peut faire de la décarbonation et de la prévention des risques (incendies, inondations…) des leviers de développement local et de réinvention des modèles d’assurance.
La neutralité carbone à horizon 2050 impose désormais une accélération sans précédent de nos transformations économiques. Dans le même temps, l’Europe fait face à un décrochage industriel, technologique et géopolitique préoccupant. Et si ces deux crises, trop souvent traitées séparément, appelaient en réalité une réponse commune ? Cet article défend une conviction : le post-carbone ne doit pas être pensé comme une contrainte, mais comme une direction stratégique. Encore faut-il se doter des bonnes méthodes. À partir du cas des forêts, envisagées comme un véritable laboratoire, il esquisse quelques-unes des conditions, des outils et des rôles, notamment publics, nécessaires pour inventer des économies post-carbone à la fois crédibles, désirables et opérantes.
La troisième version de la stratégie nationale bas-carbone française, proposée pour consultation en décembre 2025, confirme les objectifs de neutralité carbone. “Pour atteindre nos objectifs, nous devrons désormais baisser nos émissions de GES de l’ordre de 5 % chaque année entre 2022 et 2030, contre 2 % en moyenne de 2017 à 2022. Cette accélération impose des efforts de tous et des transformations dans toute notre économie (transports, agriculture, industrie, bâtiments, énergie, déchets, terres et forêts).”
Ce constat climatique résonne fortement avec un autre diagnostic, cette fois économique et géopolitique. Dans son rapport sur la compétitivité européenne, Mario Draghi dresse un tableau sans détour : l’Europe décroche ! Protectionnisme, insécurités, déficit d’innovation, dépendances stratégiques, pas une seule entreprise de dimension mondiale n’a été créée dans les cinquante dernières années. Pour Mario Draghi, nos pays sont à la croisée des chemins : décliner ou rebâtir un projet d’avenir.
Deux crises, une même impasse !
Pris séparément, ces deux diagnostics, climatique et économique, pourraient sembler relever de champs distincts. Pris ensemble, ils confirment pourtant l’ampleur de notre impasse actuelle : nos modèles économiques actuels ne sont ni compatibles avec la neutralité carbone, ni capables de garantir la prospérité future du continent. Chercher à verdir à la marge une économie conçue pour l’abondance fossile ne suffira pas. De la même manière, relancer la compétitivité européenne sans transformer en profondeur nos modes de production, d’investissement et de création de valeur est illusoire.
Le post-carbone comme direction stratégique
C’est ici que l’hypothèse des économies post-carbone prend tout son sens ; non pas comme un slogan écologique, mais comme une orientation capable de répondre simultanément :
à l’urgence climatique,
au besoin de réindustrialisation et de création des emplois de demain,
à la recherche de souveraineté,
et à la reconstruction d’un projet européen mobilisateur.
Le post-carbone n’est pas l’économie du “moins”, mais celle du différemment :
nouveaux matériaux,
nouveaux usages,
nouvelles chaînes de valeur,
nouveaux rapports au vivant,
nouvelles méthodes.
En Europe, cette différence peut être notre chance ! La question n’est donc peut-être plus : avons-nous les moyens de réussir la transition post-carbone ? Ne serait-elle pas plutôt : avons-nous une alternative crédible si nous ne la tentons pas ?
Dans un précédent article Numericus, je proposais une hypothèse : les forêts pourraient bien être l’un des laboratoires les plus fertiles pour inventer ces économies post-carbone de demain. Le présent texte vise à mettre en discussion cette piste en esquissant une piste pour l’opérationnaliser.
Trois des conditions à réunir pour réussir
Jouer, avec quelques espoirs de succès, la carte du post-carbone suppose la réunion de quelques conditions. Trois au moins s’imposent comme indispensables.
La première est l’existence d’une demande, d’un marché, d’un nombre suffisant de consommateurs à même de faire de cette économie post carbone une direction réaliste, tenable et finançable.
La seconde suppose un écosystème entrepreneurial privé et public puissant, coordonné et soutenu dans la durée.
La troisième condition est politique. Elle suppose que la puissance publique ose tenir de nouveaux rôles, développer de nouveaux outils, moderniser ceux existants, ou encore, par exemple, agir via les leviers de la commande publique et assimilés.
Condition 1 :pas d’économie post-carbone sans marché.
On peut innover, subventionner, réglementer, planifier… Mais sans demande suffisante, aucune économie ne devient durable, finançable, industrialisable, ou encore socialement acceptable.
Les économies post-carbone ne feront pas exception. L’histoire montre même que les stratégies purement contraintes produisent le plus souvent de l’échec, du rejet, ou des systèmes artificiels durablement dépendants des subventions publiques.
Le New Deal américain des années 1930 en fournit une illustration classique : souvent présenté comme une politique de l’offre, il fut d’abord une politique massive de soutien à la demande. L’État a créé les conditions du marché avant de transformer l’économie.
L’électrification de masse apporte une seconde démonstration. L’électricité existait techniquement bien avant sa généralisation. Ce sont l’équipement massif des ménages, des tarifs accessibles et la standardisation des usages qui ont déclenché son essor. La transition énergétique n’a jamais été spontanée : elle a été socialement construite.
De la même manière, il n’existera pas d’économie post-carbone viable sans la constitution explicite d’une demande suffisante, désirée, organisée, sécurisée et durable. Y parvenir suppose avant tout une construction politique, économique et sociale.
Condition 2 : Un écosystème entrepreneurial puissant et coordonné
Aucune transformation économique majeure ne repose sur l’État seul ou sur le marché seul. Elle se fonde sur des coopérations structurées entre acteurs publics et privés, capables de transformer une direction politique en solutions concrètes.
L’exemple d’Airbus, dans les années 1970, l’illustre bien : ni entreprise isolée, ni politique strictement étatique, mais un pacte de long terme fondé sur le partage des risques, la coordination des compétences et une vision stratégique commune.
Le post-carbone appelle le même type d’organisation. Forêts, énergies renouvelables, géothermie, rénovation des bâtiments ou encore par exemple gestion des sols nécessitent à la fois :
des décisions comme des commandes publiques,
des infrastructures,
une multitude de solutions privées, agiles, capables de s’adapter aux contextes locaux au sein de projets publics / privés partagés.
Sans ces coopérations public-privé structurées, la transition restera une addition d’expériences intéressantes mais marginales.
Condition 3 : une puissance publique capable de se réinventer organisatrice et leviers
La troisième condition est politique. Elle suppose que la puissance publique accepte d’endosser de nouveaux rôles sur le temps long. Il ne s’agit plus seulement de réguler ou d’inciter, mais de :
développer de nouveaux outils,
moderniser ceux qui existent,
mobiliser pleinement des leviers puissants mais sous-utilisés : commande publique, appels à projets, incitations fiscales et réglementaires.
Historiquement, lorsque des transformations profondes ont été engagées, l’État a su être organisateur, investisseur, prescripteur, parfois même créateur de marchés. Le post-carbone exige aujourd’hui ce même changement d’échelle. On le voit, le sujet est sans doute bien plus large que ne le permet l’entrée souvent affirmée sous l’angle État exemplaire…
La forêt pour prendre un coup d’avance
Les stratégies forestières concentrent, souvent de manière plus aiguë qu’ailleurs :
la complexité des systèmes,
l’intégration du vivant non humain,
la diversité des acteurs et des modèles,
la tension entre temps long et urgences contemporaines.
Elles obligent à penser simultanément la demande, l’offre, la gouvernance ou encore, notamment, les outils publics. À ce titre, la forêt apparaît donc comme un secteur de prise d’avance méthodologique.
Une plateforme de services d’intérêt public dédiés valorisation et résilience des forêts
Comment pourrait-on lancer ce mouvement ? A partir des enseignements tirés de plusieurs reportages, j’ai tenté de prototyper ce que pourrait être une plateforme de services d’intérêt général pensée en mode commun. Elle proposerait une infrastructure sociotechnique partagée reliant les métiers, les données et les compétences des acteurs publics et privés de la forêt. Son objectif ? Augmenter les capacités d’action collective, en réduisant les frictions, les risques et les coûts de coordination ou de transaction.
J’ai été frappé à ce sujet par les choix faits par plusieurs autres pays. Je me suis en particulier appuyé sur celui de la Finlande dans ce reportage. J’aurai pu également évoquer la Nouvelle-Zélande pour le suivi des projets Label Bas carbone, les solutions norvégiennes dans lesquelles le cadastre est un volet dédié planification environnementale, ou encore ceux de l’Estonie ou de la Suède.
Même si, bien entendu, leurs forêts ne ressemblent pas aux nôtres, même si leur culture est différente, ces réalisations prouvent la faisabilité technique, économique et réglementaire du projet proposé.
Pensée à terme à l’échelle nationale, cette plateforme fournirait un socle commun aux projets forestiers territoriaux. L’enjeu est en effet de s’adapter à la diversité des situations locales.
A cette fin, comme le préconise par exemple l’association SYLV’ACCTES, tout volet forestier d’une stratégie post-carbone gagnerait à être intégré dans un projet territorial. Et pour cela, les logiques de subsidiarité montrent que les maîtres d’ouvrage “naturels” relèvent des missions des Collectivités Territoriales (EPCI, Syndicats et satellites).
Cet adossement à un projet territorial est d’ailleurs aussi le moyen aussi de stimuler la demande. J’ai eu la chance à ce sujet de pouvoir interviewer par exemple le vice-président de l’agglomération de Tulle, Éric Bellouin, également maire de Saint-Clément. Commandes pour les chaufferies bois, soutien pour les projets forestiers collectifs, intégration du bois comme matériel de construction pour les bâtiments publics, ou encore par exemple incitations via les politiques d’urbanisme réglementaire, cet échange confirme à quel point les collectivités territoriales disposent de véritables moyens d’agir.
Une dizaine de services pour le quotidien des acteurs de la forêt
Pour matérialiser les plus de cette éventuelle plateforme dans le quotidien des acteurs concernés, encore faut-il tenter un premier prototypage. J’ai pour cela pris le parti méthodologique de me fonder sur les points de frictions, sur les problèmes ou sur les difficultés remontés dans les dizaines d’entretiens réalisés. Ils s’organisent autour d’une dizaine de premiers services envisagés.
Accès & identité
Accès personnalisé pour chaque propriétaire, opérateur public (ONF, CNPF, INRAE, ADEME…), gestionnaire et entreprise concernées (ETF, coopératives…) pour que chacun puisse fournir, partager et disposer à la fois d’informations dynamiques et de services à l’échelle de la parcelle cadastrale.
Données & diagnostics dynamiques
Intégration de chaque parcelle le cas échéant dans un projet forestier territorial et dans les itinéraires forestiers retenus par ledit projet.
Qualification parcellaire via par les données IGN (dont LIDAR HD au fur et à mesure de la disponibilité de ces données), et par les données collectées localement (placettes, ventes, observations…).
Suivi de l’état sanitaire de chaque parcelle via l’analyse automatique des données satellites. GOODFOREST propose à ce sujet par exemple une solution intéressante qui alerte les acteurs concernés par messagerie en cas de problème.
Accompagnement & gestion
Conseils et solutions personnalisés pour chaque propriétaire privé. Ces conseils pourraient être prodigués notamment par le CNPF, par des associations de type ASLGF quand elles existent, par des associations reconnues d’intérêt général comme SYLV’ACCTES et bien sûr par les gestionnaires forestiers indépendants.
Propositions de solutions de gestion pour les propriétaires privées qui ne peuvent pas intervenir ou s’occuper de leurs forêts. L’offre de NÉOSYLVA, qui passe aussi par des gestionnaires forestiers locaux, est un bon exemple à ce sujet.
Recherche-développement & expérimentations
Tests de suivi dynamique de l’évolution des forêts concernées par exemple pour les labellisations bas carbones. La généralisation de la mutualisation de projets de recherche Développement et des projets de type Living Lab forestier avec des données ouvertes seraient à ce titre un atout.
Apprentissage & coopération
Accès personnalisés à des offres de formations, des journées d’échanges, des ateliers de retour d’expérience (tests nouvelles essences ou nouvelles pratiques sylvicoles par exemple)
Échanges entre acteurs
Messagerie automatique, selon une logique de droits associés, pour que les acteurs concernées (propriétaires forestiers publics et privés, gestionnaires, opérateurs…) puissent échanger plus simplement.
Marchés & débouchés
Accès aux éventuelles “commandes” bois locales (architecture bois, bois énergie, demandes de type contrats d’approvisionnement, demandes scieries… mais aussi offres de soutiens de type organisations mécènes). Le but est que la plateforme accélère et simplifie la demande notamment en réduisant les coûts de transaction et en sécurisant les échanges.
Techniquement, cette interconnexion en mode plateforme ne pose pas de problèmes insurmontables. Comptablement, les univers budgétaires révélés par les reportages montre à quel point ils sont accessibles. D’un point de vue organisationnel, j’ai été en outre frappé de la maturité de l’immense majorité des interlocuteurs publics et privés. Ce passage de l’actuel fonctionnement en silo, dont chacun ressent bien les limites, vers une nouvelle logique de coopération semble bien compris. Sous la réserve bien sûr qu’il existe un projet politique fort, la forêt pourrait donc être la première brique d’une nouvelle méthode.
D’ailleurs, si l’on parvenait à démontrer qu’une telle plateforme est possible pour un système aussi complexe que la forêt, alors elle deviendrait imaginable pour d’autres piliers des économies post-carbone : énergies renouvelables, géothermie, sols, matériaux, bâtiments, mobilité… C’est en ce sens que je suis de plus en plus persuadé que les forêts sont bien l’un des laboratoires les plus fertiles pour inventer les économies post-carbone de demain.
Dernier point important pour tous ceux qui pensent, comme moi, que les mutations à venir seront impossibles sans pouvoirs publics forts, ce laboratoire permettrait également de coinventer ce que pourrait être un État (au sens le plus large) post-carbone. A l’évidence, il ne sera plus seulement normatif ; il ne sera plus seulement incitatif ; il ne sera pas non plus seulement exemplaire.
Devrait-il devenir l’organisateur d’écosystèmes de mise en capacité collective et le garant d’infrastructures communes, laissant l’innovation, la diversité et l’adaptation aux territoires, aux entreprises et aux associations ? Nombre de signes le montre.
Peut-on sérieusement miser sur un itinéraire label bas carbone forestier qui se fonderait sur des moyennes de production à l’hectare vaguement définies à priori ? Dans un contexte de profond changement climatique, peut-on vraiment croire que les crédits carbone vendus en 2025, par exemple à des entreprises, seront toujours séquestrés dans 30 ans ? Peut-on oublier que les vrais chiffres, notamment ceux de l’Inventaire forestier national 2025 de l’IGN, montrent au contraire un ralentissement de la production biologique et, surtout, une diminution de 38% de la fonction de « puits de carbone » des forêts entre 2015-2023 et 2005-2013 ? Malheureusement, la réponse est négative. C’est pour cette raison que nous avons interrogé plusieurs spécialistes pour envisager un autre itinéraire.
Le but est d’explorer une piste : celle de l’invention d’un itinéraire label bas carbone forestiers à impacts ! Un label non plus fondé sur des estimations mais sur de véritables mesures ; un label à impacts pour améliorer les pratiques sylvicoles, notamment en forêts privées ; ou encore, par exemple, un label 100% réservé aux entreprises qui veulent vraiment contribuer et échapper au greenwashing ?
Un label bas-carbone forestier plus robuste est possible
C’est à ces questions que ce reportage répond. Il explique les limites des itinéraires actuels du label bas carbone pour les forêts. Il analyse notamment les causes des polémiques de l’automne 2025.
Ce cinquième reportage de cette série consacrée aux sujets forêts privées et changements climatiques, montre ensuite qu’une autre méthode est possible. David Amar montre que dans d’autres domaines , d’autres choix prévalent ; c’est le cas par exemple de la méthode Land To Market dédiée à la régénération des prairies.
Forêts & carbone : passer des estimations aux preuves
Le reportage explore ensuite les plus-values pour la forêt de technologiques telles que le LIDAR Haute Définition et les satellites. Trois entreprises spécialistes sont interviewées : le bureau d’études AGEX, une nouvelle start-up spécialisée dans ces domaines, Goodforest, et un expert forestier, Jérôme Louvet qui vient de lancer un service original fondé sur le LIDAR terrestre. Elles montrent de quelles manières un mix de ces méthodes permettent déjà non plus d’estimer le nez au vent mais de vraiment suivre les projets forestiers pour piloter nos espaces boisés et prouver, ou pas, la réalité de la séquestration carbone.
Vers un label bas-carbone forestier « à bonus »
Sur ces bases, ce reportage esquisse la piste d’un nouvel itinéraire forestier label bas carbone à plus forts impacts, à bonus. D’autres reportages préciseront ces premières esquisses.
Et si les projets de décarbonation devenaient une opportunité pour mieux valoriser les forêts privées françaises, en permettant (1) une meilleure substitution d’une partie des énergies fossiles par le bois (2) une plus grande séquestration carbone par les arbres, (3) la prise en compte, enfin, des services écosystémiques forestiers, et (4) une plus grande robustesse des forêts, des écosystèmes comme de nos sociétés ? Substitution, Séquestration, Services, Robustesse : ainsi se résument les inconnues de l’équation 3S+R, au centre de la série de reportages réalisés par la chaîne Transitions Actions. Plus de 40 spécialistes et acteurs de terrain ont été rencontrés durant l’été 2025, d’autres interviews sont encore en préparation. Le but ? Contribuer à qualifier les leviers encore à développer pour redonner une valeur nouvelle aux forêts, notamment privées, et pour se doter d’une stratégie à la mesure de notre besoin croissant de forêts.
Un premier reportage a permis d’expliquer pourquoi j’ai fait le choix de me concentrer sur les forêts privées. Dans ce second sujet, j’explore l’une des conditions indispensables pour mieux les valoriser, mieux les entretenir, et leur donner davantage de valeurs matérielles et immatérielles. J’étudie les coopérations et les actions collectives entre propriétaires privés, dont le développement dépend d’ailleurs, pour une large part, des politiques publiques locales.
Jouer collectif afin de rendre les forêts privées gérables !
À travers l’exemple des Associations Syndicales Libres de Gestion Forestière (ASLGF), ce reportage montre d’abord à quel point ces organisations, réunissant des propriétaires forestiers privés, sont indispensables pour rendre demain la forêt gérable. L’exemple de la Communauté d’agglomération de Tulle, en Corrèze, et de son ASLGF, illustre bien les bénéfices d’un jeu plus collectif pour chaque propriétaire :
plus grande liberté de choisir ses itinéraires forestiers, y compris en libre évolution,
meilleure capacité d’action et de négociation,
nouvelles ressources pour se former et décider,
plus grande robustesse des territoires.
Les bonnes raisons de rejoindre une organisation forestière de ce type sont légion. Il ne fait donc aucun doute qu’affronter l’avenir exigera de développer toujours plus le sens de l’action collective.
Mais comment faire davantage levier ?
Mais sommes-nous assez nombreux à en être convaincus ? Sommes-nous assez nombreux à ressentir ce désir des forêts, à comprendre que nous avons – et aurons de plus en plus – besoin des arbres et de leur bois ? Les faits prouvent que non. Entre ceux qui ne savent même plus où se trouve leur forêt, celles et ceux qui vivent trop loin d’elle, ceux qui l’ont oubliée, ceux qui ne savent pas comment s’y prendre, et ceux dont les forêts restent inaccessibles à tout engin, même léger, les forêts privées apparaissent bien comme le maillon faible de l’équation 3S+R.
L’un des principaux points d’effort consiste à trouver comment simplifier et accélérer l’engagement des propriétaires forestiers dans ces actions collectives. Les entretiens avec les ASLGF interrogées (comme avec des structures équivalentes) montrent en effet à quel point les rythmes d’adhésion des propriétaires restent lents, compliqués, aléatoires. Il faut souvent plusieurs années pour commencer à agir, et parfois seulement sur de petites surfaces qui tiennent plus de la démonstration que du véritable levier. Il est indispensable de disposer d’une ou d’un animateur de très grande qualité, sur un groupe pilote de propriétaires engagés, quai militants, et de pouvoir compter sur des relais locaux, notamment politiques, solides.
Certains territoires prouvent que c’est possible. Mais ne sont-ils pas l’exception ? À l’issue de ces dizaines d’entretiens, je reste dans le doute. Dans la situation actuelle, marquée par une réglementation complexe, un cadastre d’un autre temps et un paysage forestier fragmenté, les indispensables organisations collectives peinent encore à enclencher la révolution forestière que la situation exige. C’est sur cette impression que se termine ce second reportage. Les quatre ou cinq suivants permettront, je l’espère, d’esquisser quelques pistes.
La solarothermie incarne une forme de convergence réussie entre tech utile, efficacité énergétique, et décarbonation. Laetitia Brottier, cofondatrice de Dualsun, présente l’intérêt de cette solution pour chauffer nos maisons, en remplaçant nos chaudière à gaz ou à fioul, tout en produisant aussi de l’électricité ! Avec la Solarothermie, qui associe panneaux hybrides (photovoltaïques / thermiques) et PAC, il existe désormais une solution bas carbone, made in France, proche de la géothermie mais adaptée à tous les projets, y compris les maisons de petite dimension.
Longtemps reléguée au second plan derrière les panneaux photovoltaïques, la solarothermie repose pourtant sur une logique simple, robuste et parfaitement alignée avec les objectifs de neutralité carbone : elle permet de transformer l’énergie solaire en chaleur. Elle produit en plus de l’électricité.
Dans une époque où l’on cherche à allier sobriété et performance, la solarothermie présente nombre d’atouts. Trois exemples. Les PAC utilisées sont de type géothermiques. Elles sont tout d’abord plus performantes que les PAC aérothermiques. Elles sont ensuite en plus quasiment silencieuses et d’une maintenance plus économique. La solarothermie est enfin compatible avec des logiques d’autoconsommation qui s’imposent de plus en plus comme l’une des bonnes solutions de demain.
Laetitia Brottier détaille cette technologie et va plus loin dans l’analyse des performances, des économies générées et des retours sur investissement.
Et si la meilleure énergie pour demain était déjà sous nos pieds ? Renouvelable, non intermittente, bas carbone, capable de chauffer et de rafraîchir, la géothermie offre des atouts uniques non seulement pour décarboner mais aussi pour réduire ses budgets énergie tout en gagnant en indépendance. Ces trois vidéos complémentaires dressent un panorama presque complet à ce sujet. Leur objectif premier est de nous permettre de situer nos projets par rapport à la géothermie, des grandes infrastructures aux maisons individuelles en passant par les réseaux de chaleur urbain.
La géothermie est une énergie locale, renouvelable et discrète tant au niveau du paysage qu’en regard de ses nuisances sonores. Elle mérite de prendre plus de place à la fois dans le débat public, par exemple de la Programmation Pluriannuelle de l’Energie, et dans nos projets urbains et personnels. Sur la chaîne Transitions Actions, je lui ai donc consacré trois vidéos.
Le premier interview, grâce à Damien Bevillon du groupe Arverne vous explique simplement les différents types de géothermie : très basse, basse ou haute énergie, géothermie profonde, sur sondes… L’objectif est de proposer une vision claire de ce que recouvre ce terme, souvent mal compris, et des technologies associées.
Un troisième enfin se concentre sur les maisons. Avec Stéphane Simon de Nova Géothermie, nous analysons un cas concret : coût de l’installation, choix du terrain, types de maison compatibles, entretien, temps de retour sur investissement… Vous saurez ainsi si la géothermie est faite pour votre maison.
Un prochain reportage complétera ces sujets pour proposer une solution de solarothermie adaptée aux maisons d’environ 100 m2. A suivre donc.
Pour les foyers qui vivent en maison, il est aujourd’hui possible de couvrir plus de 60 % de ses besoins en électricité grâce au photovoltaïque. Pourtant, des freins subsistent. Dans cet article, nous revenons sur deux propositions concrètes des professionnels du secteur pour simplifier l’autoconsommation, au bénéfice de tous : citoyens, réseau et climat.
Aujourd’hui, pour les personnes vivant dans une maison comme pour les petites entreprises, une question mérite d’être posée : Est-il vraiment possible de couvrir plus de 60 % de ses besoins en électricité… gratuitement, grâce au photovoltaïque ? La réponse est simple : oui ; et même plus. Les technologies sont là, les panneaux solaires n’ont jamais été aussi performants, et de nombreux foyers atteignent déjà ces niveaux d’autonomie. Mais pour que cette possibilité devienne une norme accessible simplement au plus grand nombre, il reste encore quelques blocages à lever en France.
L’arrêté du 26 mars 2025 marque un changement important. L’État a profondément modifié les conditions de vente de l’électricité solaire produite à domicile. Désormais, l’autoconsommation devient clairement la priorité ; il s’agit bien de produire sa propre énergie et de l’utiliser directement chez soi.
Nous sommes nombreux à pleinement partagé cette logique favorable à une énergie décentralisée, produite au plus près des besoins, et donc plus robuste, plus sobre, et bas-carbone. Mais alors, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de cette logique ? Pourquoi ne pas simplifier les règles, surtout pour les petites installations, celles qui concernent justement la majorité des particuliers ?
Les professionnels du solaire suggèrent de simplifier et de stocker
C’est exactement le message porté par de nombreux acteurs du secteur. Parmi eux, Laeticia Brottier, cofondatrice et directrice innovation chez DualSun, a récemment publié une tribune engagée sur le blog de TECSOL. Dans notre vidéo, nous revenons avec elle sur deux propositions très concrètes issues de ce texte.
La première consiste bien à simplifier les démarches pour les petites installations (jusqu’à 9 kWc). Aujourd’hui, de nombreux particuliers sont freinés par la lourdeur des procédures administratives. Alléger ces démarches serait une manière simple et rapide de déverrouiller des milliers de projets.
La seconde suggère de faciliter le stockage de l’énergie notamment via des batteries stationnaires mais aussi en partageant plus simplement son électricité avec ses voisins. Pouvoir stocker l’électricité produite et la réutiliser plus tard est en effet un levier essentiel pour renforcer l’autonomie énergétique des foyers et soulager le réseau aux heures de pointe.
Un triple bénéfice : pour nous, pour l’équilibre du réseau et pour le climat
Ces propositions ne sont pas de simples demandes sectorielles. Elles permettent de faire converger plusieurs intérêts.
Celui en premier lieu des citoyens, qui veulent électrifier pour abandonner les énergies fossiles et consommer moins mais mieux, grâce aux solutions de pilotages désormais associées au centrale photovoltaïque domestique.
Celui ensuite des pouvoirs publics qui nous incite à décarboner notre mix énergétique et, par ce levier, à gagner en souveraineté : moins de gaz de Russie, moinse pétrole de chez Trump…
Celui du réseau électrique, qui, pour s’adapter notamment aux énergies renouvelables intermittentes, doit nous encourager à auto-consommer, à stocker et à partager localement.
Vous êtes d’accord ? Partager cette vidéo !
Dans cette vidéo, nous allons un peu plus loin. Nous explorons comment, ensemble, nous pourrions encourager les décideurs à franchir les derniers pas pour faire de l’autoconsommation solaire une évidence, et non une exception. Parce qu’en matière d’énergie, de pouvoir d’achat et d’avenir, nous avons tout à gagner à avancer collectivement, nous vous proposons de partager la vidéo ci-dessous et de l’envoyer à vos élus.
Cet article prolonge un précédent consacré à la proposition de créer le premier service universel dédié transitions et pouvoir d’achat. Il explore l’un des moyens indispensables pour y parvenir : doter chacun de nous d’une véritable identité numérique. Ces articles se rejoignent donc sur un même projet qui essaie de contribuer à réinventer les stratégies de décarbonation. Ce projet se fonde sur un constat, sur un principe et sur un premier moyen. Un constat tout d’abord : nous sommes en échec. Les politiques dédiées transition génèrent en ce moment plus de rejets que d’enthousiasme. Nous ne tiendrons pas les objectifs 2050. Un principe ensuite : remettre les gens au centre. Le projet propose pour cela une piste qui consiste donc à inventer le premier service universel dédié transitions et pouvoir d’achat. L’un des moyens nécessaires enfin : doter chacun d’entre-nous d’une véritable identité numérique. Pourquoi ? Pour nous donner accès à une plateforme personnalisée qui conditionne toute règle de décarbonation à la mise en place préalable de services accessibles pour tous et partout. Quelques exemples ? Conditionner l’instauration des ZFE à la possibilité de leasing véhicules électriques légers produits en Europe et de solutions de recharges associées. Ou encore taxer les énergies fossiles pour chauffer nos habitations seulement et seulement si nous disposons d’une électricité locale, bas carbone, à bon prix (autour de 15 centimes le kWh?). Le projet envisagé consiste donc bien à ne plus fonder les politiques de décarbonation sur la seule contrainte mais sur le déploiement de solutions de décarbonation simples et budgétairement intéressante pour tous et partout.
France Connect, France Identité, Identité numérique certifiée, identité numérique de La Poste (…), nos identités numériques actuelles le permettent-elles ? Ne devrait-on pas envisager plus simple, plus ouvert, plus interopérable ? Peut-on suivre pour cela l’exemple de l’Estonie, avec X-Road, ou de la Finlande ? Pour que chacun se fasse sa propre opinion, nous avons demandé à Jean-Charles Bossard de nous éclairer.
Ses explications confirment tout d’abord à quel point une identité numérique, simple, sûre et mutualisée, constitue bien l’une des clés pour diffuser et personnaliser une plateforme de services comme elles envisagée. Elle paraît d’ailleurs tout aussi importante, par exemple pour des solutions de calcul d’empreinte carbone, qui serait plus largement utilisée, ou pour des pistes de type allocation climat.
Jean-Charles Bossard a ensuite accepté de nous livrer ses premières idées. Pour fonder un service universel dédié transitions et pouvoir d’achat, compte tenu des choix faits par notre pays, il propose d’envisager, pour notre pays, une évolution de France Identité qui ne nécessiterait plus de lire une carte physique mais qui passerait par une identification biométrique.
Le débat est lancé.
À partir d’avant-hierTransitions numériques et socio-écologiques
Cette quatrième publication marque la fin d’un cycle de recherche expérimentale organisée autour de cette question : quelle serait la forme et l’organisation d’un Web pensé comme une ressource mutualisée pour contribuer à la réussite des transitions socio-écologiques ? Dans un premier article introductif, j’ai présenté les bases sur lesquelles se fonde mon travail. Je les rappelle brièvement.
La première correspond à une observation de plus en plus partagée : le Web dominant d’aujourd’hui n’est pas disruptif. Il renforce au contraire les modèles du monde d’hier dont chacun mesure les impasses, notamment climatiques.
La seconde explore la piste ce que je nomme « une autre croissance », un processus à même de nous faire grandir en développant de façon progressive nos capacités pour concilier réduction d’environ 5% par an de nos émissions personnelles, réinvention des liens sociaux, et plaisir de vivre.
Pour y parvenir, la troisième postule qu’il sera difficile de réussir sans disposer de ressources en ligne performantes et non dépendantes de plateformes des champions du Web d’aujourd’hui. L’enjeu consiste bien à mettre la transition numérique au service de la transition écologique.
Une seconde publication a présenté les principaux résultats d’une expérimentation sur ce sujet ; expérimentation en cours depuis 2014. Elle confirme la faisabilité technique du projet et qualifie un modèle économique. Elle entrouvre ainsi une voie pour inventer un nouveau métier : celui de fournisseur de services en ligne dédiés transitions. Cette expérimentation pointe toutefois de véritables limites. Le bilan est par exemple peu probant en matière de réduction des émissions. Il s’avère même médiocre côté résilience ; nous ne sommes par exemple pas parvenus à intensifier les coopérations en mode pair à pair entre usagers.
Il existe pourtant nombre de technologies, de talents et de services qui utilisent le Web pour travailler les transitions. Greentech, Tech for good, low tech, entreprises à impact, ou encore initiatives publiques, leur nombre augmente chaque jour. L’impression qui domine reste toutefois celle d’initiatives trop isolées et finalement assez loin de constituer une réponse à la mesure des enjeux actuels. Une véritable plateforme dédiée transitions reste donc à inventer. Telle est tout au moins l’hypothèse que je défends. Pour la mettre en discussions, un troisième article a proposé une piste : transformer l’actuel service universel des communications électroniques en service universel des transitions avec pour chacun de nous une identité et des parcours personnalisés.
Pour tenir les impératifs et le calendrier de lutte contre le réchauffement climatique, l’action locale ou territoriale, publique ou privée, comme les initiatives du monde de la tech ne représentent seules que de sympathiques gesticulations !
Cette piste confère donc à l’État, et à l’Europe, un rôle clé. Plusieurs des membres de la petite communauté Numericuss ont été surpris qu’un défenseur comme moi de l’action locale, de la décentralisation et des réseaux de proximité prenne une telle position. Je les comprends. Je ne cache d’ailleurs pas mes doutes. Je m’interroge par exemple sur la capacité des pouvoirs publics centraux à se réinventer face à l’ampleur des changements à engager. En ce printemps 2023, ces doutes vont d’ailleurs grandissant face au spectacle d’une nation incapable de co-construire hors des simplifications populistes. Mais ces doutes ne changent rien sur le fond. Je voudrais donc expliquer comment plus de huit ans d’expérimentations sur ces sujets m’ont amené à une conclusion exprimée volontairement de manière provocante. L’action locale ou territoriale, publique ou privée, comme les initiatives du monde de la tech ne représentent seules que de sympathiques gesticulations ! Sans réinvention des rôles des pouvoirs publics centraux et plus encore des modalités de coopérations, elles ne permettent pas, et ne permettront sans doute jamais, d’avancer au rythme que les luttes contre le réchauffement climatique imposent : moins de dix ans pour tenter de rester à moins de 2°C. Pour y parvenir, je pourrai d’ailleurs adopter avec autant de facilité une position inverse : l’action de l’État seul relève pareillement de l’impasse.
Ce n’est pas en effet une logique jupitérienne qui sera le sésame, nationale comme locale d’ailleurs. Je défends au contraire la nécessité d’inventer une nouvelle gouvernance. Pour se situer dans la logique des travaux de Gilles Deleuze et de Félix Guattari, je la qualifie de « rhizomatique » pour désigner une organisation en réseaux réunis autour d’un grand projet commun : inventer la civilisation soutenable de demain.La proposition d’un service universel des transitions ne consiste donc pas à tout remettre dans les mains de l’État. Au contraire, elle tente d’esquisser l’un des leviers coopératifs pour avancer. C’est le récit de la genèse de cette idée qui organise les lignes qui suivent. Le but consiste à expliquer comment un farouche défenseur de l’action et des organisations de proximité en est arrivé à défendre une piste comme celle-ci.
Au départ était pourtant une intuition hyperlocale : inventer un immobilier « plug and play transitions »
Au départ était pourtant une intuition hyperlocale. Elle peut se résumer ainsi : pour réussir nos parcours transitions, l’un des leviers les plus efficaces ne consisterait-il pas à réinventer l’unité de base de notre vie, le foyer, la maison, l’habitation, notamment en enrichissant ses interactions avec son environnement social, économique et naturel proche ? Cette intuition se nourrit de nombre de travaux, dont ceux de Gaston Bachelard, qui montrent à quel point les lieux de vie sont profondément imprégnés de l’histoire comme des émotions des individus. Ils participent donc à la formation de notre identité. Elle s’inspire aussi d’Edward S. Casey sur l’enracinement. L’enracinement renvoie pour lui à la manière dont les individus sont liés à un lieu et à une communauté. Casey montre à quel point cela influence notre conception de la vie. Mon point de départ se fonde encore sur les thèses défendues par Martin Heidegger (1927 et 1951) sur l’habiter. Pour Heidegger, « l’habiter » désigne notre relation avec le monde qui nous entoure. Il s’agit d’une manière d’être au monde qui transcende donc la simple occupation d’un espace physique pour établir un lien profond avec l’environnement, les lieux et les objets. L’habiter d’Heidegger construit ainsi une expérience quasi spirituelle de la vie qui inciterait à reconstruire nos interactions sensibles avec les autres et avec la nature. Or, la réussite de la lutte contre le réchauffement climatique n’impose-t-elle pas de repenser nos formes et nos manières d’être-au-monde ? J’en suis persuadé ; c’est donc la construction de ce nouvel habiter qui a nourri mes premiers travaux sur un Web dédié transitions.
Lorsqu’on ouvre sa porte ou ses fenêtres ou lorsqu’on chemine autour de son lieu de vie ou de travail, on s’imprègne des odeurs, des bruits et des images qui s’offrent à nous ; on croise des gens ; on s’arrête sous un arbre ; on admire les oiseaux et les plantes ; on sent l’oxygène du printemps en forêt ; on contemple le spectacle du vivant. Comme le rappellent Bachelard, Casey ou Heidegger, ces sensations contribuent à construire notre identité, nos racines et notre être-au-monde. Elles déterminent ainsi une partie de notre rationalité et des facteurs qui nous font prendre au quotidien des décisions. Cela est également vrai lorsque nous découvrons d’autres mondes ; nos explorations se construisent aussi pour partie en fonction de nos racines. Permettez-moi une parenthèse personnelle pour tenter de m’expliquer. J’ai habité au Brésil au milieu de la décennie 1980, dans un univers où le cafezinho cousinait celui que l’on subit, si l’on n’y prend pas garde, par exemple en Californie. Un jour de novembre 1986, à de nombreuses dizaines d’heures de bus de mon Nordeste brésilien, j’ai franchi le Rio de la Plata pour aborder Buenos Aires en Argentine. Il était environ 10h du matin ; notre nuit avait été blanche ; les rues autour de la Plaza Libertad grouillaient d’un monde plus bavard encore que les espagnols que l’on croise dans nos cols communs d’Aspe et d’Ossau. Les filles ressemblaient davantage à mes copines de France qu’à celles des plages du Brésil. La lumière n’était plus celle du tropique du Capricorne ; il y avait comme un air des beaux cieux du piémont des Pyrénées. Nous sommes rentrés dans un bar. En une fraction de seconde, après plusieurs mois de vie pourtant fabuleuse au Brésil, je me suis soudainement senti chez moi. J’ouvrai presque la porte des troquets palois. Je retrouvais le bruit des machines expresso ; je sentais à nouveau l’odeur de mes cafés ; le comptoir était encombré de viennoiseries ; la posture des Argentins intrigués par notre sabir brésilien, comme la manière des femmes d’observer discrètement le beau morphotype indien amazonien d’Ivanildou, l’ami avec qui je voyageais, tout me ramenait à mes racines. À ce moment-là, Buenos Aires est devenue ma ville préférée et l’Argentine, plus que le Brésil, mon projet ; un projet plus tard vainement esquissé en Patagonie.
C’est ce shoot d’émotions et la force de cette géographicité, au sens d’Éric Dardel (1990), que je cherche à réinventer dans ce Web dédié transitions. Je rêve qu’en quelques clics et qu’en quelques rencontres, nous puissions désirer dégraisser nos existences pour en revenir à l’essentiel et trouver facilement comment y parvenir en ressentant du plaisir. Je rêve que ce Web contribue à enrichir les interactions entre les hommes et les liens entre les hommes et la nature. Utopies certes, mais motrices ; elles sont de plus en plus indispensables.
Le projet expérimenté pour cela explore la piste d’un Internet qui contribuerait à réinventer un urbanisme et un immobilier que l’on pourrait nommer « plug dans play transitions ». Ces lieux ne proposeraient donc plus seulement un habitat et un espace public pour répondre aux besoins des hommes ; ils leur fourniraient également plus de ressources pour adapter leurs modes de vie aux impératifs de lutte contre le réchauffement climatique.
Le début de solution mise en œuvre ces dernières années consiste à augmenter les fonctions offertes par les bâtiments dans lesquels on vit ou on travaille (protection, chaleur, fraîcheur, énergie, eau…) par un autre service désormais aussi important : décarboner, relocaliser, s’adapter, mutualiser… Telle est la finalité de la plateforme de services dont il est question dans cette série de publications. À l’instar des services postaux, téléphoniques, ou électriques par exemple, le but est que chacun de nous, indépendamment de notre lieu de résidence ou de notre situation socio-économique, puisse disposer du droit fondamental d’accéder à une plateforme de services et à une communauté pour des transitions simplifiées, ludiques et stimulées. Cette plateforme augmenterait les effets des techniques de construction ou d’isolation déjà utilisées pour les bâtiments performants et les puits de carbone associés.
Fort des résultats encourageants de l’expérimentation lancée à ce sujet sur une zone d’activités, j’ai donc cherché à améliorer cette première version à la confrontant à d’autres partenaires et à d’autres preuves de concepts. Il restait en effet tant à faire. Mon parcours professionnel a orienté mes tests vers deux univers : les aménageurs ou promoteurs d’une part, les délégataires de Réseau d’Initiatives Publiques (RIP) très haut débit d’autre part.
Aménageurs et promoteurs : de l’habitat à l’habiter ?
L’immobilier n’échappe pas à la tendance servicielle que l’on observe depuis plusieurs années. Les solutions proposées se concentrent généralement sur des univers directement liés à la gestion du bâtiment (maintenance, pilotage fluides et énergies, sécurité…). Avec la fourniture d’un bouquet de services associé à l’occupation d’une surface, le métier des spécialistes de l’immobilier se rapproche alors un peu de l’hôtellerie ou des gestionnaires de centres commerciaux.
Pour tester la piste Web transitions, l’ambition des projets prototypés, et dans un cas en phase de lancement, consiste à aller plus loin en inventant cet habitat « plug and play transitions ». La solution correspond à celle esquissée précédemment : elle consiste à augmenter les fonctions offertes par les bâtiments dans lesquels on vit ou on travaille (protection, chaleur, fraîcheur, énergie, eau…) par un autre service désormais aussi important : décarboner, relocaliser, s’adapter, mutualiser… Le but est de fournir à chaque résident une solution simple pour qu’il dispose, dès le premier jour de la prise de possession des locaux, d’une plateforme de services comme celle synthétisée dans la figure qui suit.
Trois Sociétés d’Économie Mixte (SEM) et une Société Publique Locale (SPL) de l’Ouest et de l’Est de la France, toutes spécialistes de l’aménagement, de la gestion immobilière et de la promotion, ont été pendant environ quatre années partenaires de cette étape. Ce type de projet a été également examiné avec deux promoteurs privés. Un test a enfin été réalisé pendant quelques mois dans une école primaire du Sud-Ouest de la France.
Cette étape de codesign a été instructive. Elle a permis de qualifier à la fois les possibles points d’accroches et les situations dans lesquelles cette solution ne paraît pas adaptée. Il est ainsi possible de résumer ces enseignements en trois points clés principaux.
Le premier procure des informations sur la dimension minimale des périmètres à cibler. On peut dire schématiquement que quelques dizaines d’usagers ne permettent pas d’avancer. Quelques centaines, comme dans le cas de l’expérimentation en cours sur un parc d’activités, conviennent, mais seulement si ce nombre limité est compensé par une intense activité d’animations en présentiel et par un des efforts d’enrichissement des relations usagers ou clients. Sur le test de Pau, nous comptons ainsi plus de 200 actifs par semaine sur environ un millier d’inscrits. L’idéal serait toutefois de disposer d’un volume minimum de plusieurs milliers de participants et, plus intéressant encore, avec une mixité de publics (résidents, salariés au travail, offreurs de services…). C’est la dimension des projets élaborés avec l’une des SEM partenaires de la deuxième étape ; un projet qui devrait voir le jour dans quelques mois.
Le second enseignement tiré de cette étape démontre l’intérêt des convergences entre numérique et énergies. Il révèle que ce type de projet plateforme gagne grandement à être associé à une offre d’énergie nouvelle et renouvelable (ENR). Géothermie de surface, électricité photovoltaïque, valorisation d’énergie fatale d’un data centre ou d’un centre de calcul, ou encore interconnexion avec une unité de méthanisation proche par exemple, le tout associé à une solution de pilotage, ce mix ENR et services transitions en ligne est un véritable atout. Il augmente le taux d’engagement des participants et réduit, par cette mutualisation, les coûts de distribution et de pilotage de l’ensemble des services énergie et Web. Il consolide ainsi la valeur de la solution qui devient ainsi l’un des référentiels transitions du quotidien.
La troisième des conclusions confirme l’importance d’être hybride et géographiquement agile. Hybride tout d’abord ; les tests réalisés confirment à quel point le fait de disposer d’un ou de lieux physiques augmente la performance de ces projets. Il peut s’agir d’un comptoir d’accueil d’un parc d’activités, d’une conciergerie de quartier, d’un tiers lieu ou encore d’un accord avec un professionnel proche (commerces, hôtels…). À chaque fois, nous avons pu mesurer la plus-value de cette hybridité ; plus-value sociale, plus-value en termes de simplicité et d’expériences utilisateurs ou encore, par exemple, plus-value en termes d’acceptabilité. Géographiquement agile ensuite puisque quasiment chaque type de services ou de solutions distribuées impose des partenariats spécifiques qui relèvent de périmètres différents : l’immeuble, les commerçants ou assimilés de la rue ou du quartier, la commune et l’intercommunalité, les agriculteurs du terroir par exemple, mais aussi des partenaires soit plus éloignés, soit en ligne.
Une promotion orientée transitions ? Les obstacles rencontrés pour inventer ce nouveau métier
Ces trois principales conclusions convergent vers une question clé : qui pourrait lancer et faire vivre ce type de plateforme ? La réponse n’est ni unique ni simple ; tout ce qui suit est donc à considérer avec beaucoup de prudence. J’ai toutefois testé plusieurs solutions, avec des succès divers, pour aboutir des enseignements encore à confronter avec d’autres opérations de ce type.
Le test école n’a pas été probant ; cela tient sans doute surtout à la petitesse de la population de participants : une seule classe de l’école, environ 30 parents d’élèves. Je reste pourtant convaincu de l’intérêt d’associer les lieux d’enseignements à ce type de plateforme.
Les discussions avec les promoteurs privés ont achoppé pour des raisons différentes. Pour l’un d’entre eux, pourtant entreprise à mission en plein essor, j’attends encore le retour promis ; sans doute n’étais-je pas le bon médiateur. Pour l’autre, l’obstacle était double : il fallait d’une part disposer d’opérations de grande dimension (voir enseignement 1 plus haut), ce n’était pas le cas, et trouver d’autre part comment intervenir hors du périmètre de l’opération. C’est en effet une véritable difficulté pour un promoteur.
Le cas des SEM et SPL s’est révélé proche de celui de ce second promoteur. Deux d’entre elles disposaient d’opérations à la bonne taille. Une seule a avancé. L’autre a principalement souffert je crois des réticences de son conseil d’administration pour faire évoluer les périmètres métiers de la SPL dans un contexte local très marqué par de nombreux contentieux et procès avec des promoteurs privés. Comment ne pas comprendre ces réticences ?
Au final, les discussions et le codesign de ce Web pour un habiter « plug and play transitions » révèlent l’ampleur des difficultés à surmonter. Dimensions d’opérations souvent trop réduites, mixité des solutions entre ENR et Web souvent impossible, évolutions métiers délicates, l’entrée par ces acteurs pourtant clés de la gestion ou de la promotion immobilières montrent ses limites. Je ne pense donc pas que cette entrée soit la bonne pour enclencher une dynamique à la mesure des calendriers de la lutte contre le réchauffement climatique. Dans un scénario idéal, je suggère plutôt d’examiner une piste du type extension du droit à la fibre ou volet spécifique des logiques du type Réglementation Environnementale 2020. Le droit à la fibre impose aujourd’hui aux promoteurs, via le Code de la construction et de l’habitation, d’équiper en fibre optique les bâtiments neufs. Si une stratégie nationale ou locale dédiée existait, ce droit pourrait être augmenté pour qu’il incite ou oblige les promoteurs à devenir partenaire de la plateforme de services dont il est question dans ces publications.
Parallèlement à cette piste promotion, j’ai d’ailleurs pu explorer un autre levier directement relié à ce droit à la fibre : celui d’une évolution des économies déléguées via les Réseaux d’Initiative Publique Très Haut Débit.
L’étape 2 des RIP : ne serait-ce pas le moment d’affirmer que le numérique est vraiment une affaire publique de première importance ?
Malgré leur périmètre centré seulement sur les zones non denses, les RIP représentaient en effet pour moi le levier idéal. La logique me semblait en effet naïvement imparable ; je la résume rapidement. Avec la fin programmée des travaux de déploiements optiques, la première étape de ces projets de délégation de service public (DSP), œuvrant donc pour des missions de services publics, devait s’achever dans la décennie 2020. Il était donc temps d’envisager une étape 2 dans laquelle le délégant et le délégataire associeraient leurs efforts pour donner plus de valeur ajoutée, notamment territoriale, à ces infrastructures.En une formule rapide, l’idée suggérait d’enrichir les modèles actuels d’opérateur d’opérateurs (vente de prises optiques à des fournisseurs d’accès Internet) via une mission neutre dédiée transitions. Cette mission, toujours opérée pour le compte de la collectivité délégante, consisterait à agréger et à distribuer, via l’infrastructure optique déployée ou via les data collectées à cette occasion, une plateforme de solutions en ligne pour décarboner, relocaliser et mutualiser. On ne se contenterait plus ainsi de déployer des infrastructures optiques dont la grande majorité de la bande passante est exploitée par des réseaux sociaux et par des plateformes de streaming dont l’intérêt local et la valeur transitions est pour moins réduite… Ces solutions émaneraient tant du monde la tech ou des entreprises que des univers associatifs. Elles seraient retenues sur l’initiative du délégant, par exemple après un appel à manifestation d’intérêt, pour être agrégées au sein d’une véritable plateforme, par exemple comme celle esquissée dans cet article.
Un premier modèle socio-économique a été testé avec succès à ce sujet : il relève de la logique des communs, tarifés par exemple sur le modèle des charges de type copropriétés. En parallèle des équipements réservés aux transactions avec les clients fournisseurs d’accès Internet, une partie de l’infrastructure des RIP serait ainsi un commun dont nous serions tous en partie propriétaires. Cela nous donnerait le droit de disposer, à des prix bas, d’un accès à un portail de solutions pour lutter contre le réchauffement climatique et pour enrichir les relations de proximité. Ces solutions seraient distribuées par un ou des fournisseurs de services transitions agissant pour le compte de la puissance publique.
Mes premières discussions à ce sujet, avec un opérateur d’opérateurs filiale d’un immense groupe de BTP, remontent à 2008. Le but consistait déjà à donner plus de valeurs locales et plus d’impacts transitions à ces DSP. Même si dans l’agglomération de Pau, dont je venais alors de démissionner, nous avions anticipé en déployant 2 fibres par abonné pour constituer un patrimoine réseau public à côté des câbles réservés au marché, c’était sans doute bien trop tôt. J’ai donc profité de ces années de recherche expérimentale pour avancer via les tests dont il a été question dans les précédentes publications.
Mon espoir était que les résultats de ces essais diffusent suffisamment pour attirer l’attention d’un opérateur de RIP ou d’une collectivité délégante. Côté collectivité, à ce jour, la lumière est toujours éteinte. En revanche, en 2020, un important groupe qui exploite un peu moins d’une trentaine de RIP a examiné les solutions esquissées. Comme expliqué dans cet article, malgré la qualité de mes contacts dans ce groupe, ces discussions sont restées sans lendemain. L’écoute a été intéressée et les échanges riches, mais l’orientation proposée posait de nombreux problèmes contractuels. Elle obligeait par exemple à revoir les contrats de DSP et l’économie déléguée. Cela ne représentait pas un obstacle rédhibitoire, au contraire, mais il aurait fallu un signal politique fort d’un délégant local par exemple, ou une vision « différente » de celles des traditionnels aménageurs numériques. J’attends encore l’un comme l’autre. Délégants comme délégataires se bornent donc toujours à déployer et à vendre des infrastructures optiques dont l’essentiel sert Meta, TikTok, OpenAi ou encore Netflix, des champions bien connus de la souveraineté numérique et de la transition écologique…
Est-ce que cela changera avec la mission « Environnement et Numérique » récemment confiée par Infranum à Éric Jammaron, Président d’Axione ? L’avenir le dira. Mais, à ce sujet, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt cet article du Monde en date du 27 mars 2023 sur le « grand vertige des télécoms » et l’indispensable changement de modèle. Il relate notamment les propos de la directrice générale d’Orange, Christel Heydemann, à l’occasion du congrès mondial de la téléphonie de Barcelone. Pour elle, « 46% des PDG du secteur des télécommunications pensent que leur entreprise ne passera pas la décennie suivante… Je me demande vraiment, ajoute-t-elle, ce que nous avions en tête il y a dix ans pour l’avenir de notre industrie européenne ». Nous sommes nombreux à nous poser la même question depuis même le milieu des années 2000.
Le même article du Monde de mars 2023 reprend les propos de Nicolas Teysseyre du cabinet Roland Berger. Il rappelle qu’en permettant la connexion et la circulation des données, les réseaux fixes et mobiles des opérateurs télécoms sont l’une des pièces centrales du numérique. « Et pourtant, dit-il, la très grande partie de la valeur de la chaîne est captée par d’autres » (Gafam et assimilés). Le constat est bien connu depuis des années. Il reste à inventer la ou les bonnes solutions pour remettre plus de symétrie dans cet univers. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que les réclamations des opérateurs télécom pour que ces champions du Web participent financièrement à la construction de leurs réseaux aboutissent… Je ne suis pas même convaincu que cela soit la bonne réponse tant désormais le rôle de ces opérateurs, pour ces géants du Web, se réduisent de plus en plus au dernier kilomètre. Comment penser que l’on peut durablement créer de la vapeur en devenant une utility ?
Ce soir ou dans quelques années, les conflits sociaux risquent de se multiplier, notamment sous la pression grandissante des dérèglements climatiques. Les tensions internationales se tendront peut-être plus encore. Les questions liées à la dégradation du pouvoir d’achat et à l’insuffisance des ressources, notamment publiques, pour réussir à bifurquer resteront encore à résoudre. Les logiques de croissance du monde d’hier seront un souvenir ; il faudra inventer une autre croissance, j’espère comme celle esquissée dans mon premier article. Les divorces démocratiques et politiques grandiront. Un pouvoir populiste aura même peut-être été élu ; il échouera, car le simplisme et le repli sur soir sont tout sauf des solutions.
Dans quelques années alors, un ou élue, une ou un dirigeant des rares groupes qui exploitent les Rip prendra-t-il alors peut-être la parole dans une de ces nombreuses assisses qui ponctuent nos vies collectives pour interroger l’assistance : maisqu’avions en tête il y a dix ans au moment de bâtir les économies numériques déléguées ? Étions-nous à ce point aveugles pour ne pas comprendre que le numérique européen était surtout un sujet sociétal et un levier de transitions qui aurait permis à l’Europe d’ouvrir un nouveau chemin ? Rêve, cauchemar, fausse bonne idée, là encore, l’avenir nous dira.
Une conclusion provisoire en mode « et maintenant ? »
Dans l’attente, je termine provisoirement cette longue période d’expérimentations par une conclusion et une suggestion. Côté conclusion, il faut bien reconnaître que toutes mes hypothèses locales plus tech ont échoué. Je pensais que le local pouvait pourtant être le premier levier d’invention de ce Web dédié transitions. Je misais pour cela sur une coopération enrichie entre tech et territoires. Je ne le crois plus. Ce récit explique pourquoi. Bien sûr il y a, et il y aura, de formidables projets territoriaux ; bien sûr des startups et des entreprises vont continuer à proposer des solutions potentiellement à fort impact. Mais le rythme d’engagement et de diffusion de ces projets territoriaux et de ces innovations est trop lent, trop aléatoire, trop inégalitaire.
Côté suggestion, je plaide donc pour que l’État ou l’Europe ose un nouveau modèle et ouvre ce chantier via un signal fort, par exemple par la création d’un service universel dédié transitions. Sa fnalité première serait de poser la première pierre d’une nouvelle organisation en réseaux, d’un véritable partenariats publics – privés associant l’ensemble des organisations intéressées par ce projet commun.
La Fondation Jean Jaurès vient de publier un rapport intitulé « Pour travailler à l’âge du numérique défendons la coopérative ! ». Ce document s’applique aux domaines des transports ; des domaines singulièrement transformés par l’émergence des VTC. Ses auteurs, Jérôme Giusti et Thomas Thévenoud, défendent l’intérêt d’une régulation fondée sur le recours au statut hybride d’entrepreneur salarié associé (ESA) de coopérative d’activités et d’emploi (CAE). La démonstration est brillante ! Elle invite d’ailleurs à étendre les pistes proposées par-delà le monde des transports, par exemple en fondant les politiques numériques territoriales autour de nouveaux collectifs d’acteurs publics et privés.
Les bouleversements numériques en cours transforment non seulement nos usages, nos modes de vie, nos rapports aux autres et à nos espaces de vie mais ils modifient aussi notre rapport au travail et au pouvoir. « Pour le meilleur comme pour le pire », rappellent Jérôme Giusti et Thomas Thévenoud avant de s’interroger sur le sens de cette révolution numérique : « que voulons-nous vraiment ? Un numérique qui libère ou un numérique qui aliène ? (…) Le monde qui se construit sous nos yeux n’est peut-être pas celui que nous aurions souhaité. Essayons de l’améliorer. C’est encore possible. »
Réguler l’ubérisation des VTC par les Coopératives d’Activités et d’Emplois (CAE)
Le rapport de la Fondation Jean Jaurès aborde cet immense défi au travers du secteur des VTC, l’un des domaines dans lequel l’ubérisation de nos sociétés trouve sa source. Selon Le Robert, cité par les auteurs du rapport, ubériser revient à « déstabiliser et transformer avec un modèle économique innovant en tirant parti des nouvelles technologies ». Fin du salariat, développement de l’autoentreprise, Uber a en effet inspiré quasiment tous les secteurs de l’économie.
Le rapport de la Fondation Jean Jaurès recherche des solutions non pas pour dénoncer l’ubérisation mais pour l’améliorer. Ses auteurs préconisent pour cela de passer par la régulation et non pas par le droit. Selon eux, les solutions existent en effet déjà pour concilier « innovation numérique et protection du travailleur, volonté d’être indépendant et modèle social français, ubérisation et sécurité juridique. Elle porte le nom de coopérative d’activités et d’emploi (CAE). »
Ces dernières ont été créés par une loi du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire. Précisé par un décret du 27 Octobre 2014, le statut d’ESA est entré en vigueur le 1er janvier 2016. « Son originalité est qu’il constitue une forme hybride entre les deux statuts de salarié et de travailleur indépendant. Il est novateur en ce sens qu’il offre les avantages des deux » rappelle la Fondation.
Les atouts du statut d’ESA ont été soulignées dans plusieurs rapports récents cités par Jérôme Giusti et Thomas Thévenoud. En janvier 2016, un rapport du Conseil national du numérique (1) concluait que le modèle coopératif était particulièrement adapté à l’univers numérique. En mai 2016, un rapport de l’Inspection des affaires sociales (IGAS -2) recommandait de « créer un statut spécifique d’entreprise porteuse collaborative réservé aux contributeurs des plateformes coopératives » inspiré des modèles suédois (egenanställning) et britannique (umbrella company). Ce statut permettrait de négocier des accords avec les plateformes au bénéfice des travailleurs collaboratifs pour offrir à ces derniers des services, par exemple comptables et administratifs, sur la base d’une relation contractuelle entre le salarié et le porteur qui serait « de même nature que celui des contrats d’entrepreneur salarié des coopératives d’emploi et d’activités ».
Cette « piste ESA » reste toutefois à ce jour peu ou pas utilisée par les acteurs de plateformes de VTC. Le rapport rappelle à quel point par exemple « les plateformes de mise en relation estiment que la CAE risque de remettre en cause leur modèle opérationnel et économique actuel en raison, d’une part, de l’importance des mutualisations des fonctions et des charges des conducteurs qu’elle induit possiblement et, d’autre part, de l’incitation à se regrouper et à s’organiser qu’elle constitue pour les conducteurs, voire à négocier leurs conditions de travail et le prix de la mise en relation. » Pour dépasser ces oppositions, la Fondation fait donc œuvre de pédagogie et formalise ses propositions.
Transitions numériques territoriales et coopératives
L’esprit du rapport de la Fondation Jean Jaurès converge avec nombre de projets numériques locaux dans lequel ces doubles enjeux d’indépendance et de coopérations se retrouvent quasi systématiquement. Quelques exemples parmi les opérations que nous expérimentons illustrent ces défis. Dans un projet d’agence touristique, comment associer des prestataires, par exemple des guides, des organisateurs de parcours eaux-vives, des hébergeurs, dans un véritable projet commun où chacun se sentira acteurs et à même de mutualiser des solutions d’intérêt communs ? Dans un programme d’aménagement, en mode quartier intelligent, comment réunir promoteurs, aménageurs, commerçants locaux, prestataires de services de proximité notamment autour de plateformes de services en ligne et de lieux associés à valeur-ajouté locale ?
A chaque fois, la question de l’organisation des coopérations se pose. A chaque fois, les conditions d’organisation des liens entre organisations ou travailleurs collaboratifs font soucis. A chaque fois, nous recherchons des formes d’hybridation à même de concilier des impératifs économiques, contractuels, sociaux, territoriaux et de plus en plus écologiques et numériques.
Les pistes proposées par la Fondation Jean Jaurès permettraient-elles de réduire les charges d’exploitation de chaque membre du collectif, de sécuriser les propriétés et les revenus, voire même d’intéresser chaque contributeur aux résultats tout en le laissant libre d’organiser son activité et de partager des temps de formation et de développement ? La piste mérite d’être examinée.
Nous partageons en tout cas la conviction de Jérôme Giusti et Thomas Thévenoud : l’enjeu consiste bien, dans les stratégies numériques, de retrouver l’idée de progrès social en inventant un coopérativisme digital capable de doter ses membres de nouveaux moyens pour relocaliser de la valeur ajoutée, pour réduire leurs dépendances aux GAFA, et pour mutualiser des solutions.
(1) Conseil national du numérique, Travail, emploi, numérique. Les nouvelles trajectoires, rapport remis à la ministre du Travail et de l’Emploi, janvier 2016.
(2). IGAS, Les Plateformes collaboratives, l’emploi et la protection sociale, mai 2016, p. 59.
Avec cette vaste interrogation, Numericus inaugure une nouvelle rubrique sous la forme d’une revue de presse thématisée. Objectif : croiser plusieurs publications récentes autour d’une même question en prenant le contre-pied de la tendance « clic compulsif » pour retrouver la valeur du temps dans la résolution des problèmes. Quelque chose comme une revue de presse en mode slow web donc. Nous utilisions pour cela auparavant Scoop-it. Nous l’abandonnons face à une évolution de ses Conditions Générales d’Utilisation que nous désapprouvons. Cette première revue de presse est l’œuvre de Philippe Tizon, ami sociologue déjà complice des curations précédentes. Elle pointe quelques faits saillants, quelques prises de position ou quelques décisions emblématiques sur les usages du numérique dans les formations et les processus d’apprentissage. Elle donne la priorité à ces « petites choses » qui se passent dans les classes, les labos, les amphis ou les ateliers, et dont dépendent souvent les succès comme les échecs. Premier sujet aujourd’hui donc : faut-il faire l’école avec le numérique ou laisser les smartphones hors des classes ? Voici ce qu’en dit une partie de la presse.
Pour commencer, nombre d’articles ont récemment rappelé que plusieurs dirigeants des GAFA et de la Silicon Valley ont choisi d’interdire ou de limiter drastiquement la fréquentation des écrans à leurs enfants. On rappellera par exemple à ce sujet les propos virulents de Chamath Palihapitiya qui fut vice-président en charge de la croissance du nombre des utilisateurs de Facebook et qui regrette d’avoir favorisé l’émergence d’outils qui « détruisent le fonctionnement de la société ».
Le numérique intéresse pourtant nombre de professeurs. Ainsi, pour cet enseignant, Yannick Choulet, la dictée c’est ringard, surtout pour ces jeunes qui, si l’on en croit par exemple ce sujet de France Info, ne sauraient plus (tout au moins plus aussi bien) tenir et manier crayons, stylos et autres outils d’écriture du siècle passé . Les arguments de Yannick Choulet sont intéressants ; les réactions des élèves également. Ainsi cet écolier qui affirme j’aime bien les Twictées car on aide les autres élèves.
Le système éducatif français semble lui aussi jouer beaucoup de la tablette. Comme ces 500 gamins de Marseille qui utilisent tous les jours une tablette dotée d’un logiciel finlandais pour apprendre à lire en jouant. Cette expérimentation est menée sous le regard de chercheurs du laboratoire de psychologie cognitive de l’université d’Aix-Marseille.
« Toutes ces promesses de renouvellement pédagogique par les technologies innovantes relèvent, en réalité, d’un renoncement à la pédagogie. Quand on nous oppose qu’il faudrait vivre avec son temps, nous pensons précisément qu’il est urgent de prendre quelque distance avec une époque affectée d’une boulimie consumériste et technologique aux effets catastrophiques, tant socialement qu’écologiquement. » Face aux excès en tous genres des grandes plateformes, dont les erreurs de Facebook ne sont que la dernière illustration, comment ne pas partager leurs craintes ?
Mais faut-il pour autant refuser tout le numérique à l’école ? Est-ce d’ailleurs possible de penser une école de la république complètement déconnectée ? Plusieurs textes incitent en fait à reposer la question du numérique dans les classes dans un mode différent.
Ici, il est question des révolutions à petits pas venant de ces enseignants qui n’attendent pas les réformes pour réinventer l’école en constatant qu’enseigner, ce n’est plus seulement diffuser des savoirs.
Un avis que l’agence de presse suisse LargeNetwork partage en rapportant le fonctionnement des relations professeurs- étudiants d’une université d’Atlanta et les choix pédagogiques de l’école Polytechnique Fédérale de Lausanne où les MOOCs font florès !
Tous ces articles incitent ainsi à la fois à échapper à toute tentation magique et à éviter quelque posture dogmatique que ce soit contre le digital. Le numérique n’est en effet ni le sésame mécanique d’un apprentissage enrichi pour les écoliers, ni une ressource pédagogique à refuser. Sacrés débats, sacrés enjeux (et pas seulement pédagogiques et citoyens) ! On les suivra ici nécessairement !